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@@ -0,0 +1,8325 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44181 ***
+
+[Note concernant la transcription
+
+On a conservé l’orthographe de l’original, pour le texte français. On
+a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d’impression. Les citations
+latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées,
+l’original étant truffé d’erreurs au point d’en devenir inintelligible
+(par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia")
+voire imprononçable (par exemple δζαγομὸ ζφς pour τραγομόρφοι).]
+
+
+
+ LES MAITRES DE L’AMOUR
+
+
+ L’ŒUVRE
+ du
+ Comte de Mirabeau
+
+
+ Erotika Biblion
+ avec annotations du Chevalier de Pierrugues
+
+ La Conversion, ou le Libertin de qualité
+
+ Hic et Hec, ou l’art de varier les plaisirs de l’amour
+
+ Le Rideau levé, ou l’Éducation de Laure
+
+ Le Chien après les Moines.--Le Degré des âges du plaisir
+
+
+ INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES
+ PAR
+ +GUILLAUME APOLLINAIRE+
+
+
+ _Ouvrage orné d’un Portrait et d’un autographe hors texte_
+
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+ 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+ MCMXXI
+
+
+
+
+ L’ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU
+
+
+ ==_Il a été tiré de cet ouvrage_==
+ 10 exemplaires sur Japon Impérial=
+ ==============1 à 10==============
+ ====25 exemplaires sur Hollande===
+ ==============11 à 35=============
+
+
+ Droits de reproduction réservés
+ pour tous pays, y compris la
+ Suède, la Norvège et le Danemark.
+
+
+[Illustration: MIRABEAU.]
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie privée de
+Mirabeau. Tout cela est trop connu.
+
+Qu’il suffise de dire qu’Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau,
+naquit le 9 mars 1749 au château du Bignon, dans le Gâtinais orléanais
+(aujourd’hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut
+le samedi 2 avril 1791.
+
+D’excellents historiens ont projeté un jour éclatant sur les amours du
+grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné
+une très grande partie de la correspondance des deux amants[1].
+
+On n’a pas encore osé livrer au public les détails libres qui abondent,
+paraît-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de détails
+aussi libres figurent dans celle de Mirabeau.
+
+Arrêté le 14 mai 1777, l’amant de Sophie fut enfermé à Vincennes le 8
+juin 1777 et n’en sortit que le 17 novembre 1780.
+
+Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier de la même
+année. Mais Mirabeau semble avoir ignoré ce détail à cette époque et la
+lettre adressée à M. Le Noir, le 1er janvier 1778, témoigne de cette
+ignorance.
+
+«... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles
+et pour qui une prison perpétuelle est une grâce que toute la bonté du
+souverain pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs
+scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des forts où ils jouissent
+de toute leur fortune, où ils ont une société très agréable et toutes
+les ressources possibles contre le mal-être et l’ennui inséparable
+d’une vie renfermée................................................
+
+... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte
+n’est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamné deux fois
+au supplice, et la seconde fois à être rompu vif, le marquis de Sade
+exécuté en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes
+sont morts sur la roue, dont les forfaits étonnent les scélérats
+même les plus consommés; le marquis de Sade est colonel, vit dans le
+monde, a recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque nouvelle
+atrocité ne la lui ait ravie...
+
+Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m’avilissais jusqu’à mettre en
+parallèle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette
+question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes
+sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon père; parce
+qu’il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d’infamie.
+Qu’il articule des faits et que ces faits me soient communiqués. Je
+l’ai demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu’il parle seul
+pour changer de partie... Cependant, quelle différence de la situation
+des monstres que j’ai cités à la mienne? Je suis dans la prison du
+royaume la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous tous
+les aspects (je parle de celle destinée aux gens de ma sorte); j’y
+suis dans la plus extrême pénurie; dans l’isolement le plus absolu, je
+dirais le plus affreux, si vous n’étiez venu à mon aide...»
+
+Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence et, le 28 juin
+1780, Mirabeau écrit au premier commis de la police, l’agent Boucher,
+qu’il appelait son bon ange[4]:
+
+«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m’a fait
+l’honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part,
+comme vous le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs.
+J’étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de R...[5] et
+c’était pour me donner la promenade qu’on la lui ôtait. Enfin, il m’a
+demandé mon nom afin d’avoir le plaisir _de me couper les oreilles à
+sa liberté_.
+
+La patience m’a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d’un
+homme d’honneur qui n’a jamais disséqué ni empoisonné des femmes, qui
+vous l’écrira sur le dos, à coups de canne, si vous n’êtes pas roué
+auparavant, et qui n’a de crainte d’être mis par vous en deuil sur la
+grève[6]. Il s’est tu et n’a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous
+me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de patienter
+de loin, et assez triste d’habiter la même maison qu’un tel monstre
+habite.»
+
+Ces deux prisonniers, qui s’estimaient si peu, l’un traitant de _giton_
+l’autre qui le considérait comme un monstre, devaient jouer un rôle
+prépondérant dans l’histoire de l’émancipation sociale et morale de
+l’humanité.
+
+Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire surtout des
+ouvrages licencieux.
+
+Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre d’ouvrages:
+
+_Des lettres de cachet et des prisons d’Etat_, 2 vol., _à Hambourg_
+(Neufchâtel), en 1782.
+
+_Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie,
+d’histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second;
+traduction nouvelle adressée du Donjon de Vincennes par Mirabeau
+l’aîné, à Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy
+jeune et Compagnie, et à Paris, chez Berry, rue S. Nicaise,
+l’an 3 de l’Ere Républicaine_, 2 tomes, in-8º[7].
+
+Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée, avec ce titre:
+_Contes et nouvelles adressés du Donjon de Vincennes, par Mirabeau, à
+Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris,
+chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André, nº 15, l’an 4 de l’ère
+républicaine_, avec cette épigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon
+delevit aetas_.
+
+«La Chabeaussière, dit la _Biographie Michaud_, élevé avec Mirabeau,
+lui avait fait don du manuscrit de cette traduction, à laquelle
+il n’attachait aucune importance. Mirabeau se l’appropria en
+l’enrichissant d’additions et remaniant le style. La Chabeaussière
+revendiqua l’ouvrage lorsqu’il en vit le succès.»
+
+M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que «La Chabeaussière paraît avoir
+indûment réclamé la paternité» de cette traduction de Tibulle.
+
+M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important manuscrit
+d’ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes et recopiés par Sophie:
+poèmes, traduction des _Métamorphoses d’Ovide_, _Essai sur la liberté
+des anciens et des modernes_, etc.
+
+Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de _l’Inoculation_, une
+_grammaire_ et une _mythologie_ destinés à l’éducation de Mme de
+Monnier.
+
+Il traduisit aussi les contes de Boccace qu’il jugeait ainsi (_Lettre
+à Sophie_ du 28 juillet 1780): «Je crois en général que Boccace a été
+trop vanté; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu
+ce qu’a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les
+mémoires de Gramont, on n’aime plus aucun conteur.»
+
+Enfin, il y écrivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que
+M. Pierre Louys, dans sa préface d’_Aphrodite_, appelle _les romans de
+Mirabeau_, c’est-à-dire _le Libertin de qualité_ et peut-être _Hic et
+Haec_.
+
+_Ma Conversion_ parut en 1783.
+
+Cet ouvrage, d’un genre tout nouveau, fut bientôt remarqué[8]. C’était
+la première fois sans doute que l’on faisait un personnage romanesque
+de l’homme qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé; assez
+grossier, il contenait des termes empruntés à l’argot spécial des
+brelans et des tavernes. Le libertinage affectait à chaque page des
+allures conquérantes. Don Juan levait des impôts dans le pays de
+Tendre et blasphémait avec une liberté réaliste encore nouvelle dans
+la littérature. Les _Mémoires secrets_ ne manquèrent point de signaler
+un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui
+enrichissent le livre suffira à donner idée de l’ouvrage qu’on ne peut
+guère résumer.
+
+«_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F.,
+c’est-à-dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils.
+
+Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé dès 1783, n’a
+commencé à percer que vers la fin de l’année dernière. Il est, en
+effet, de nature à ne se glisser que lentement et dans les ténèbres. Il
+est précédé d’une _Épître dédicatoire à Monsieur Satan_. On peut juger
+par ce début quel doit être le fond du livre. Le frontispice l’annonce
+également. On y voit l’auteur à son bureau. _L’Amour_ et les _Trois
+Grâces_, transformées en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se
+retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face,
+n’attend que le moment de recevoir l’hommage de cette production, et
+_Mercure_ se dispose à la publier.
+
+Au haut est un médaillon où l’on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour
+légende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et
+développent le sujet.
+
+La première roule sur le début du héros, qui commence par une
+financière payant bien. Il est peint l’excitant vigoureusement et ne
+voulant la satisfaire que lorsque l’or paraît. Au bas, on lit: _Voyez
+son cul, comme il bondit!_
+
+La seconde a pour titre: _La dévote_, avec cette exclamation: _Ah! mon
+doux Jésus!_ C’est le plaisir qui la lui arrache, on le juge à son
+attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la
+Vierge caractérisent une dévote.
+
+_Agnès_ est la troisième estampe, et le mot: _Je déchire la nue_. C’est
+une novice que le libertin introduit dans un couvent de débauche: en
+lui donnant une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout en
+pleurs dans ses bras et est enf.....
+
+_Elle vit du pays_ sert de légende à la quatrième. C’est une _Baronne
+campagnarde_ qu’il éduque et à laquelle il apprend toutes les postures
+et toutes les manières de le faire.
+
+La dernière estampe peint une orgie effroyable, où brille un moine.
+Elle est couverte d’un rideau qu’entr’ouvre le _Roué_. Plus bas est
+une autre orgie fort enveloppée, qu’on suppose des tribades d’après sa
+description, et le tout est terminé par ces mots: _Le rideau cache les
+mœurs_.
+
+On ne sait si l’ouvrage est réellement de celui qu’indiquent les
+lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour
+qu’on soit tenté de le croire.»
+
+_La Correspondance littéraire, philosophique et critique_, par
+Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., émettait aussi des doutes sur
+l’attribution qu’on faisait de _Ma Conversion_ à Mirabeau.
+
+«_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en
+taille-douce, première édition, dédiée à Satan. Nous ne nous permettons
+de transcrire ici le titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos
+lecteurs que, quoique attribué au fils de M. le marquis de Mirabeau,
+auteur de l’ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d’État_,
+nous ne pouvons nous résoudre à croire qu’il soit de lui. C’est un code
+de débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination, et il ne paraît
+pas croyable qu’un homme d’esprit ait avili sa plume à cet excès sans
+laisser même soupçonner l’espèce d’attrait qui aurait pu séduire son
+talent.»
+
+Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une édition de la
+_Correspondance littéraire_, ajoute en note:
+
+«Les initiales qui figurent sur l’une des éditions et que reproduit
+Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Néanmoins,
+il est très probable que le grand orateur n’a pas plus écrit _Ma
+Conversion_ que les autres romans obscènes qu’on lui a attribués. On
+ne peut porter à son actif que _l’Erotika Biblion_, dont il se déclare
+implicitement l’auteur dans une lettre à Sophie de Monnier.»
+
+Cependant, le doute n’est pas possible. Mirabeau a écrit aussi bien _Ma
+Conversion_ que _l’Erotika Biblion_.
+
+Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars 1780 le démontrent
+assez.
+
+Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie:
+
+«Ce que je ne t’envoie pas, c’est un roman tout à fait fou que je fais
+et intitulé _Ma Conversion_. Le premier alinéa te donnera une idée du
+sujet et t’apprendra en même temps quelle fidélité je te prépare:
+
+ Jusqu’ici, mon ami, j’ai été un vaurien; j’ai couru les
+ beautés; j’ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre
+ dans mon cœur; je ne veux plus ..... que pour de l’argent; je
+ vais m’afficher étalon juré des femmes sur le retour et je
+ leur apprendrais à jouer du ... à tant par mois.
+
+Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amène de
+portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes,
+tous les états y passent tour à tour; l’idée en est folle, mais les
+détails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de
+me faire arracher les yeux. J’ai déjà passé en revue la financière, la
+prude, la dévote, la présidente, la négociante, les femmes de cour, la
+vieillesse. J’en suis aux filles; c’est une bonne charge et un vrai
+livre DE MORALE.»
+
+Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman:
+
+«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés; mais je travaille
+tant que, j’espère, nous aurons bientôt de l’argent. _Tibulle_ va
+être livré, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre
+mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est
+absolument neuf et qui, si j’étais libraire, ferait ma fortune, des
+sujets d’estampes qui ne ressembleront à aucunes et seront, je m’en
+flatte, très jolies. Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous
+réserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma
+bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon cœur. Si tu veux passer
+sur des mots un peu fermes et sur des peintures très libres, mais
+très vraies de nos mœurs, de notre corruption, de notre libertinage,
+je t’enverrai ce roman, qui est moins frivole que l’on ne croirait au
+premier coup d’œil. Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à
+fond, j’ai fini les religieuses et les filles d’opéra; j’en suis, par
+occasion, aux moines; de là je me marierai, puis je ferai peut-être un
+petit tour aux enfers (où je coucherai avec Proserpine) pour y entendre
+de drôles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c’est que
+c’est une folie singulièrement neuve et que je ne puis relire sans
+rire.»
+
+Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu’il lui envoie _Ma
+Conversion_:
+
+«Quant au manuscrit que tu demandes, je l’envoie au bon ange, avec
+prière de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne
+puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j’ai retirée du
+corps de l’ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que M. B... ne
+puisse les passer.
+
+Hélas! mon amie, c’est en prison qu’on a besoin de se battre les flancs
+pour être gai et de se forcer à l’être. Sans cela, on serait bientôt
+découragé et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus
+plaisante que _Parapilla_[9]. C’est, sous une écorce très polissonne,
+une peinture vivante et même assez morale de nos mœurs et de celles de
+tous les États. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y
+sont surtout traités à souhait.»
+
+P. Manuel, dans sa préface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit
+emphatiquement que l’amant de Sophie «fut réduit à broyer les couleurs
+de l’Arétin. Et alors parut _Le Libertin de qualité_; on ne concevrait
+pas comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus ingénieux
+qu’ait jamais eu Épicure, qui prêchait si bien que l’Amour perdrait
+tout à être nu s’il était sale, et que la pudeur doit survivre même
+à la chasteté, a pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si,
+dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie, à travers des
+sentiers fangeux, un but moral, il ne s’était pas persuadé à lui-même
+que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que
+pour apprendre à des courtisans et à des moines où était la gangrène,
+la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous peine de n’être pas lu,
+parler le langage des bordels et des halles.
+
+_Ma Conversion_ est l’image des débauches de _l’Ile de Caprée_.
+Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone?
+
+Tout au plus devait-il se permettre _l’Erotika Biblion_. Là, du moins,
+avec toute l’érudition de l’Académie des sciences, il couvre des
+exemples sacrés de l’antiquité les parties honteuses de nos modernes
+Sardanapales.»
+
+
+La même année que _Ma Conversion_ parut _l’Erotika Biblion_. Mirabeau
+l’avait achevé en 1780. Le 21 octobre de cette année, il écrit à
+Sophie: «... Je comptais t’envoyer aujourd’hui, ma minette bonne,
+un nouveau manuscrit très singulier, qu’a fait ton infatigable
+ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n’est pas
+finie; et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour
+longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t’amusera: ce sont
+des sujets bien plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque,
+mais très décent. Croirais-tu que l’on pourrait faire dans la Bible
+et l’antiquité des recherches sur l’onanisme, la tribaderie, etc.,
+etc., enfin sur les matières les plus scabreuses qu’aient traitées les
+casuistes et rendre tout cela lisible, même au collet le plus monté et
+parsemé d’idées assez philosophiques?»
+
+Il faut noter en passant qu’_Errotika_ était une faute d’impression qui
+persiste dans un certain nombre d’éditions de l’ouvrage.
+
+Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu à M. Solar et a été
+vendu 150 francs. Il était in-4º.
+
+_L’Erotika Biblion_ est un monument d’impiété très singulier. C’est
+le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec
+curiosité et non sans plaisir des ouvrages d’érudition sacrée,
+d’exégèse biblique: «Avec les rognures des commentaires de Don
+Calmet, dit un biographe, il composa _l’Erotika Biblion_, recueil de
+gravelures, où sont signalés les écarts de l’amour physique chez les
+différents peuples anciens et particulièrement chez les Juifs et dans
+lequel, du moins, l’originalité compense l’obscénité de la matière.»
+
+La première édition parut à Neufchâtel selon les uns, à Paris selon
+d’autres. On a assuré qu’il ne se répandit que quatorze exemplaires
+de la première édition, saisie en presque totalité par la police. Il
+paraît que l’édition de 1792 fut également traquée, mais un certain
+nombre d’exemplaires passa à l’étranger. Il en vint même à Rome et
+le livre fut mis à l’index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne
+l’ouvrage en traduit agréablement en latin le titre grec: «Erotika
+Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum.»
+
+A propos de _l’Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article
+découpé d’un journal de l’époque_: «_20 août._ Il paraît un livre
+nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_.
+A Rome, de l’imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8º. Son objet est
+de prouver que, malgré la dissolution de nos mœurs, les anciens étaient
+beaucoup plus corrompus que nous, et l’auteur le fait méthodiquement et
+par une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs compris, ce
+qui s’établit à leur égard par des citations des livres saints qui ne
+sont pas fort édifiantes. De là une érudition immense et les tableaux
+les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_.
+
+Ce livre est fort rare: on prétend qu’il n’y en a eu que quatorze
+exemplaires distribués dans Paris, et que le reste a été saisi par la
+police.» Lemonnyer cite encore un _autre article_:
+
+«_28 novembre 1783._ _L’Errotika Biblion_ n’a qu’environ 18 feuilles
+d’impression in-8º et est subdivisé en dix titres d’un seul mot, qui
+ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront
+comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a peine à se
+découvrir, mais dont le but général est assez celui indiqué de prouver
+que les anciens nous surpassaient infiniment du côté de la corruption
+des mœurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de recherches savantes
+et même infiniment curieuses, qui rendent l’ouvrage aussi érudit
+qu’agréable.
+
+L’auteur, outre le talent de posséder parfaitement les langues mortes,
+a celui d’écrire très bien la sienne, de plaisanter légèrement et de
+singer souvent Voltaire; dans les tableaux très sales qu’il présente
+parfois, il se sert toujours d’expressions honnêtes ou techniques; du
+reste, il paraît fort versé dans l’art des voluptés et en donne des
+leçons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot
+les plus experts en ce genre.
+
+Les éditeurs annoncent dans un _avis_ qu’ils ont du même auteur
+d’autres manuscrits du même mérite et d’un intérêt non moins piquant,
+et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que
+le désirer avec avidité.»
+
+La préface de l’édition de 1833, dite édition du chevalier de
+Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent résumé
+de l’ouvrage. Ce résumé sous forme de commentaire ne saurait manquer
+d’intéresser les curieux et amateurs de lettres.
+
+Le voici:
+
+«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit immortel, Mirabeau,
+avec cette finesse d’esprit et ce talent d’observation admirable,
+ridiculise le système absurde de tous les sectateurs qui, marchant
+sur les traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe
+Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant, cette bande circulaire
+solide et lumineuse qui entoure à une certaine distance le globe ou
+l’anneau de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit Galilée
+en 1610, _était autrefois une mer; que cette mer s’est endurcie et
+qu’elle est devenue terre ou roche; qu’elle gravitait jadis vers deux
+centres et ne gravite plus aujourd’hui que vers un seul_.
+
+Il sape ainsi par leur base les vaines théories des hommes sur les lois
+de la nature, qu’ils nous présentent comme d’incontestables vérités
+et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur
+cerveau.
+
+Passant ensuite au chapitre de _l’Anélytroïde_, après avoir résumé en
+peu de mots l’histoire merveilleuse de la création, dont il attaque
+la physique avec cette justesse d’esprit qui lui est propre, il fait
+ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses de
+nos théologiens qui prétendent tout expliquer, parce qu’ils raisonnent
+sur tout, et il démontre combien il est ridicule de soutenir, comme
+les canonistes de toutes les époques, que tous les moyens propres à
+faciliter la propagation de l’espèce humaine n’ont en eux-mêmes rien
+que d’honnête et de décent, dès qu’ils conduisent à cette destination.
+
+L’_Ischa_ nous étale avec pompe le chef-d’œuvre par lequel l’architecte
+de l’univers a clos son sublime ouvrage, cette âme de la reproduction,
+la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai,
+combien elle est inférieure en puissance à l’homme, mais qu’une
+éducation virile et libérale, au lieu d’une instruction nécessairement
+superficielle qu’on lui donne aujourd’hui, assimilerait davantage à la
+nature de l’homme, qu’elle égale en perfectionnement, et lui ferait
+participer avec une parfaite égalité de droits à la jouissance de la
+vie civile.
+
+Plus énergique, mais non moins éloquent, c’est dans la _Tropoïde_ que
+le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s’élever
+aux plus hautes pensées. Vivant dans un temps où la corruption d’une
+cour offrait à la méditation du philosophe le tableau le plus saillant
+et le plus hideux d’une dissolution sans exemple, il porte le flambeau
+de l’investigation sur celle d’un peuple d’une autre époque beaucoup
+plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il démontre avec une
+admirable vérité que l’espèce humaine, dont les facultés morales ont
+une connexion si intime avec ses facultés physiques, est susceptible
+d’une perfectibilité qui se développe par les lumières de l’observation
+et de l’expérience et qui s’augmente successivement avec les progrès
+de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins
+caractéristiques distinguent si diversement tous les peuples de la
+terre, il faut l’attribuer à l’influence du sol qu’ils habitent et aux
+institutions politiques qui leur sont imposées, soit par des despotes
+qui les gouvernent d’après leurs vices et leurs vertus, soit par des
+conquérants qui les modèlent sur leurs propres mœurs et les climats
+qu’ils ont quittés.
+
+Le _Thalaba_ nous fait voir l’homme dans toute la turpitude d’un vice
+infâme, lorsque, subjugué par son tempérament, il ne puise pas assez de
+forces dans son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement le
+dégrade à ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la
+vie, si pleine d’avenir, avant de l’avoir épuisée.
+
+_L’Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous
+représente, dans la femme, l’épouvantable vice qu’il a critiqué dans
+l’homme.
+
+Il nous fait voir dans quel degré d’abjection peut tomber un sexe
+aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu’il a franchi les bornes de la
+pudeur[12].
+
+Après avoir établi d’une manière admirable que l’influence de la
+reproduction de notre espèce étend ses droits sur tous les hommes en
+général, que la violence de l’amour sous un climat constamment brûlant
+n’est point la même que dans les pays septentrionaux, et que la nature
+procède à la reproduction _par des moyens particuliers et propres à
+chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amenée, critique,
+dans l’_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus
+singulières que jamais tête d’homme ait enfantées, je veux dire la
+circoncision. En passant en revue les motifs qui l’ont pu établir chez
+les Orientaux, il démontre victorieusement qu’une observance religieuse
+quelconque qui n’aurait pas pour base les lois de la morale et de la
+nature ne peut servir qu’à tenir dans un avilissement perpétuel le
+peuple qui la pratiquerait.
+
+Le _Kadesch_ confirme ces réflexions et prouve avec évidence que
+l’homme, une fois livré à ses désirs immodérés, à ses seules passions,
+sans frein ni retenue, doit nécessairement s’avilir, au point de
+méconnaître entièrement les sentiments de la pudeur et sa propre
+dignité. Et conduisant comme dans un cloaque d’impuretés, il développe
+dans _Béhémah_ cette triste vérité que l’homme, n’écoutant plus la
+raison dont il est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu’aux plus
+monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure à la
+beauté, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute même.
+
+Dans un chapitre de _l’Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour
+l’homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits
+charlatans qui, abusant sans pitié de sa crédulité et établissant
+leur empire sur les qualités surnaturelles qu’ils affectent, mais
+ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les secrets de l’avenir et
+connaître ceux que le passé tient cachés dans son sein. Il en conclut
+que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les
+yeux seront couverts du bandeau de l’ignorance et de la superstition.
+
+Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture énergique du
+tableau hideux des mœurs de toute l’antiquité, et, les mettant en
+parallèle avec les nôtres, il prouve combien la morale a fait de
+progrès immenses aujourd’hui, par la raison infiniment simple que la
+dépravation de l’homme est en raison du peu de développement de ses
+qualités intellectuelles et que plus il sera éclairé sur la dignité de
+son être et l’excellence de sa nature, moins il s’abandonnera à ses
+funestes passions qui finissent par enfanter le malheur.
+
+
+Si _Hic et Hec_ est réellement de Mirabeau, il faut croire qu’après
+l’avoir confié à un libraire, l’amant de Sophie fit la défense qu’on le
+publiât. Le grand tribun n’avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le
+libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paraître
+après la mort de Mirabeau.
+
+Ce charmant ouvrage n’est point indigne de l’auteur de l’_Erotika
+Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s’agit des aventures d’un élève des
+jésuites d’Avignon, qui après la dispersion de l’ordre est placé comme
+précepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les
+personnages appartiennent au monde ecclésiastique, à la noblesse. On
+trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a été
+écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé par
+l’auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie
+de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphlétaire
+peu scrupuleux qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord
+Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire.
+
+
+_Le Rideau levé ou l’Éducation de Laure_ est une sorte d’_Emile_
+concernant les demoiselles. Mirabeau n’est pas l’auteur de cet ouvrage,
+qui aurait été écrit par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis
+de Sentilly. L’auteur, qui avait sans doute décidé d’abord de faire
+l’apologie de l’inceste, fut retenu bientôt par des considérations
+qui n’ont point embarrassé certains romanciers modernes. Laure, dont
+l’éducation morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par
+son père, apprend bientôt que l’homme qu’elle appelle _mon papa_ n’a
+en réalité avec elle aucun lien de parenté. C’était beaucoup trop de
+pudeur. L’auteur le comprit vite et n’hésita pas à faire intervenir
+plus loin l’inceste encore, mais sous l’aspect qui paraît moins
+révoltant: l’inceste de frère et de sœur. _Le Rideau levé_ est un
+ouvrage au-dessus de sa réputation.
+
+
+_Le chien après les moines_ est une satire alertement versifiée, mais
+fort insignifiante. La notice qui se trouve en tête de la réimpression
+de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses:
+
+«L’épître à la Guimard[14], pour glorifier son caractère charitable,
+offre en tête une initiale qui ne s’applique pas trop bien au comte de
+Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt
+cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.»
+
+
+Le _Degré des âges du plaisir_ renferme quelques renseignements
+anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de
+plus voluptueux. Mirabeau n’est pour rien dans cette élucubration
+bizarre.
+
+G. A.
+
+
+
+
+ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
+
+sur les ouvrages qui font l’objet de ce recueil.
+
+
+_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
+se trouve une vignette formée de divers attributs artistiques et
+scientifiques. _A Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII.
+In-8º, IV-192 pp.
+
+_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
+se trouve une vignette représentant deux amours ailés dont l’un tient
+une gerbe et l’autre une harpe, auprès d’une urne. _A Rome, de
+l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-192 pp.
+
+_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe
+d’ornements typographiques disposés de façon à former une vignette. _A
+Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-188 pp. Il
+paraît que cette contrefaçon fut faite à Mons par H. Hoyois.
+
+_Errotika Biblion._--_En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit._--Dernière
+édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs,
+près celle de Richelieu, du grand Corneille, nº 146, 1792. In-8º de
+176 pp.
+
+_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum
+excudit._--_Troisième édition. A Paris, chez tous les marchands de
+nouveautés._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un
+portrait gravé par Mariage. (C’est celui qui a été reproduit dans le
+présent recueil). Cette édition de l’_Errotika Biblion_ est la plus
+jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le
+comte de Mirabeau, nouvelle édition corrigée sur un exemplaire revu
+par l’auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801).
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue et corrigée
+sur un exemplaire de l’an IX, et augmentée d’une préface et de notes
+pour l’intelligence du texte. Paris, chez les frères Girodet, rue
+Saint-Germain-l’Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: Εν
+Καιρῶ ἐχάτηρον,--_Abstrusum excudit_, petit in-8º de XII-271 pp.
+Une vignette polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses
+carreaux. Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites
+du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum linguæ latinæ_
+(Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et dû en partie
+à la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur
+l’Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini.
+
+Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues, cependant il
+n’est pas certain qu’il soit l’auteur des notes, et il se pourrait que
+le nom véritable de celui-ci restât encore à dévoiler. En effet, les
+définitions qui ont été ajoutées aux notes de Mirabeau sont différentes
+et même moins précises que celles du _Glossarium_...
+
+Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la presque
+totalité des exemplaires fut brûlée pendant l’incendie de la rue
+du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très important de
+librairie fut détruit.
+
+_Errotika Biblion..._ Édition publiée en Allemagne vers 1860.
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur l’édition
+originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX avec les notes de
+l’édition de 1833 attribuées au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez
+tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220
+pages, avec un portrait d’après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une
+introduction due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux).
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur
+l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX, avec les
+notes de l’édition de 1833, attribuées au Chevalier de Pierrugues et
+un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs,
+1881._--Edition tirée à 500 exemplaires in-8º de XXIX-267 pages plus
+2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par
+Flameng sur la gravure de Copia d’après Sicardi et le fac-similé d’un
+autographe de Mirabeau.
+
+_Erotika Biblion._ Une édition a paru à Bruxelles vers 1885.
+
+_Le Libertin de qualité, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau]
+Londres [imprimé à l’imprimerie clandestine de Malassis, à Alençon],
+1783, pet. in-8º. Très rare.
+
+_Le Libertin de qualité, ou Confidences d’un prisonnier de Vincennes_,
+Stamboul [Paris], 1784, in-8º, fig.
+
+_Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition, ornée de huit
+figures. A Paris, MDCCXC._ In-18.
+
+_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
+de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en
+Suisse_, etc., 1791. In-8º de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et
+5 figures. Réimpression du _Libertin de qualité_.
+
+_Le Libertin de qualité..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12
+figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de
+139 et 142 pp.
+
+_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau.
+Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition. A Paris_, 1801 [1830].
+2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12
+lithographies.
+
+_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
+de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en
+Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Réimpression du
+_Libertin de qualité_. Ne pas confondre ces deux éditions avec certains
+pamphlets dont le titre n’est pas très différent de celui-ci.
+
+_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
+(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
+Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres.
+
+_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
+(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
+Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp.
+
+On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants:
+
+_Le Chien après les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782.
+
+_Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande de défroqués._
+In-8º de format plus petit que le précédent.
+
+_Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau. Réimpression
+textuelle sur l’édition originale, sans lieu ni date (vers 1782),
+augmentée d’une notice bibliographique. Genève, chez J. Gay et fils,
+éditeurs, 1869._ On attribue aussi cette satire à Mercier ou à
+Théveneau de Morande.
+
+_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_, avec cette épigraphe:
+
+ _Retirez-vous, censeurs atrabilaires;
+ Fuyez, dévots, hypocrites ou fous,
+ Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères,
+ Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._
+
+Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122
+pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés par Godard
+père, d’Alençon.
+
+_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure. Cythère_, MCCLXXXVIII, 2 vol.
+in-12.
+
+_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp.
+
+_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... an V._
+
+_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1800.
+
+_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_... Réimprimé sur l’édition de
+1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres.
+
+_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers
+1830], avec des lithographies.
+
+_Le Rideau levé ou l’Education de Laure, par Honoré-Gabriel Riquetti,
+comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et ornée
+de six figures libres, gravées d’après celles qu’on ajouta aux éditions
+de 1786 et de 1790_; ici se trouve l’épigraphe de quatre vers (voir
+plus haut).--_A Cythère.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprimé en deux
+couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.
+
+_Le Rideau levé_ aurait en réalité pour auteur un certain marquis de
+Sentilly, gentilhomme bas-normand.
+
+_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie,
+recueilli sur des mémoires véridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs.
+A Paphos, de l’imprimerie de la Mère des amours._--1793, in-18, 8
+figures.
+
+_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes différents, aux différentes époques de la vie.
+Recueilli sur des Mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs,
+suivi de l’Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orné de
+gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très
+connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées. Bruxelles,
+1863.
+
+_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie,
+recueilli sur des mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs.
+A Paphos. De l’Imprimerie de la Mère des amours, 1793._ Avec, sur le
+faux titre, l’indication qu’il s’agit d’une des _Réimpressions faites
+exclusivement pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle,
+les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18.
+
+On a aussi attribué à Mirabeau l’ouvrage suivant, qui pourrait fort
+bien être de lui. On reconnaît assez son style.
+
+_Hic et hæc, ou l’Elève des RR. PP. Jésuites d’Avignon, orné de
+figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien
+faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la deuxième partie
+l’_anecdote reçue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les
+chevaux neufs_) qui manque dans les autres éditions.
+
+_Hic et hec, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour et de la
+volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves. Douze
+gravures. Londres, les marchands de nouveautés, 1815._ 2 tomes in-16.
+Lithographies libres.
+
+_Hic et hæc, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Londres_,
+1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures.
+
+_Hic et hæc ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour..._ Belgique,
+1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.
+
+_Hic et Hec ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Au
+Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue._ 2 tomes in-12, vers
+1865.
+
+_Hic et Hec ou l’Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l’Amour.
+Londres, chez tous les marchands de nouveautés_, 1870, avec sur la
+couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121
+pp.
+
+
+
+
+ÉROTIKA BIBLION
+
+
+
+
+AVIS DES ÉDITEURS
+
+
+_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs,
+et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Néanmoins
+un autre n’aurait pu lui convenir: et si nous l’avons laissé en grec,
+on en devinera aisément la raison._
+
+_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l’auteur rendent
+cet ouvrage aussi érudit qu’agréable, et nous ne doutons pas de
+l’accueil favorable qu’il recevra du public._
+
+_Nous avons du même auteur deux autres manuscrits qui ont le même
+mérite et qui sont autant intéressans que celui-ci; ils seront achevés
+d’imprimer sous deux mois. Nous annoncerons à nos correspondans le
+moment où ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l’exécution
+typographique autant de correction et de goût que dans ce volume.
+Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu’ils seront prêts à
+paroître._
+
+ N. B.--La présente édition de l’_Erotika Biblion_ est la
+ reproduction de la première édition de 1783, elle a été revue
+ sur celle de l’an IX. Les chiffres romains entre parenthèses
+ renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues.
+ Elles ont été insérées à la suite de l’_Erotika Biblion_.
+ L’_Avis des éditeurs_ a paru en tête de la première édition.
+
+
+
+
+ANAGOGIE
+
+
+On sait[15] que parmi les découvertes innombrables des antiquités
+d’Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des
+artistes et des savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes à
+demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe
+en poussière à mesure qu’on y touche.
+
+Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens,
+plus exercés à tirer parti des productions qu’offrent les entrailles
+de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse,
+amie de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation, a
+favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense
+travail.
+
+D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux; quand la
+toile est sèche, on la suspend, et l’on pose en même tems le rouleau
+sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à
+mesure que le développement s’opère. Pour le faciliter, on passe un
+filet d’eau gommée sur le volume avec la barbe d’une plume, et petit à
+petit les parties s’en détachent pour se coller immédiatement sur la
+toile tendue.
+
+Ce travail pénible est si long que dans l’espace d’une année, à peine
+peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le
+plus souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien, alloit faire
+renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu’enfin tant
+d’efforts ont été récompensés par la découverte d’un ouvrage qui a
+bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l’Italie[16].
+
+C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces tems perdus ou
+Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque de Candace[17]; où Habacuc,
+transporté par les cheveux[18], portoit à cinq cents lieues le dîner
+à Daniel, sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis
+se faisoient des prépuces[19]; où des anus d’or guérissoient les
+hémorrhoïdes[20]... (I). Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant,
+dit le manuscrit, profita de l’occasion.
+
+Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit perdu dans cette
+famille, l’une des plus anciennes du monde, puisqu’elle conservoit des
+traditions non équivoques de l’époque où les éléphants habitoient
+les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisoit
+d’excellentes oranges; où l’Angleterre n’étoit pas séparée de la
+France; où l’Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette
+grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez les
+anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait si bien l’histoire.
+
+Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus
+éloignées qui forment notre système[21], mais on ne le déposa pas
+dans la planète même, on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe
+immense n’étoit point encore tranquille. Dans les parties basses, des
+mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens
+d’eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par
+l’affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des
+volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, des tempêtes sans
+cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles
+contre les eaux de mer; des inondations, des débordemens, des déluges;
+des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes
+et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnent les eaux; la
+lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres,
+par des jets de pierres enflammées que poussoient les volcans... Telle
+étoit la situation de cette planète encore informe. L’anneau seul étoit
+habitable. Beaucoup plus mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit
+depuis longtems des avantages de la nature perfectionnée, sensible,
+intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes dont Saturne
+étoit le théâtre.
+
+La forme et la construction de cet anneau parurent si singulières
+à Shackerley, que rien dans l’univers ne lui avoit semblé aussi
+étrange. D’abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays,
+étoit pour eux à peine la trentième partie de ce qu’il nous paroît.
+Il formoit à leurs yeux l’effet que produit sur la terre l’étoile
+du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vénus, la terre
+et Mars, n’y pouvoient point être discernés; on y doutoit de leur
+existence. Jupiter seul s’y montroit, à peu de chose près, comme nous
+le voyons; avec cette différence qu’il présentoit des phases comme la
+lune nous en montre. Il en étoit de même de ses satellites; et de ce
+concours de variétés uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et
+utiles. _Curieux_ en ce que l’on voyoit Jupiter en croissant, et ses
+quatre petites lunes tantôt en croissant, tantôt en décours, ou les
+unes à droite, et les autres se confondant avec la planète elle-même;
+_utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout
+son cortège; ce qui produisoit une multitude de points de contact,
+d’immersions et d’émersions successives, qui ne laissoient rien
+à désirer pour la régularité des observations. Ainsi la déduction
+des parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que, malgré
+l’éloignement de l’anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le
+docte Jérémie Shackerley, n’est guère moins de trois cent treize
+millions de lieues, on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur
+la terre, depuis une infinité de siècles.
+
+Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, se compensoit par
+celle du globe de Saturne, qui n’étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit
+de sa planète principale plus de lumière et de chaleur, que nous n’en
+avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-même, dans son centre,
+ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et
+il en étoit éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les
+trois quarts de la distance de la lune à la terre.
+
+Autour de l’anneau et à de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui
+se levoient quelquefois toutes du même côté. Shackerley prétend qu’il
+est impossible de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.
+
+Cet anneau si bien situé formoit comme un pont suspendu, un arc
+circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l’on faisoit de
+loin le tour du globe de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit
+toujours ce globe du même côté.
+
+La largeur de cet anneau n’est pas moindre que l’épaisseur de
+notre globe; mais en même tems il est assez mince pour que cette
+épaisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C’est ainsi que
+semble la lame d’un couteau, quand on la fixe de loin par le plan
+du tranchant. Shackerley n’ignoroit rien des phénomènes qu’on peut
+connoître ici-bas; mais il s’attendoit à pouvoir se porter au moins à
+califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en
+voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit à nos yeux, formoit
+une distance aussi grande que celle de Paris à Strasbourg; car cet
+exemple donnera plus vite et plus exactement l’idée de cette dimension,
+que les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles ont
+besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d’être
+incontestablement évaluées. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes
+sur ce bord intérieur et concave, que les politiques de notre globe
+sauroient bien rendre un théatre sanglant et mémorable d’innombrables
+glorieuses intrigues s’il étoit à leur disposition. Les habitans de
+cette partie, que l’on peut appeler les antipodes du dos extérieur de
+l’anneau, les habitans de l’intérieur, dis-je, avoient ce globe énorme
+de Saturne suspendu sur leur tête; l’anneau repassoit par-dessus ce
+globe, et par-delà l’anneau gravitoient les cinq lunes.
+
+Enfin les habitants de l’intérieur voyoient leur droite et leur gauche,
+comme nous voyons les nôtres sur la terre; mais l’horizon de devant,
+ainsi que celui de derrière, étoient bien différens de ceux que nous
+appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue à
+cause de la courbure de notre globe; dans l’anneau de Saturne, cette
+courbure est en sens contraire: elle s’élève au lieu de s’abaisser;
+mais comme l’anneau entoure Saturne à la distance de cinquante mille
+lieues, il en résulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins
+cinq cent mille lieues de circonférence. Sa courbure s’élève donc
+imperceptiblement. L’horizon qui s’abaisse sur notre terre, paraît
+_plan_ à l’œil l’espace de quelques lieues; puis il s’élève un peu; les
+objets diminuent; distincts d’abord, ils finissent par se confondre:
+on n’apperçoit plus que les masses; enfin cette terre s’élève dans
+le lointain à des distances énormes toujours en se _menuisant_; au
+point que cet anneau, par les illusions de l’optique, finit en l’air,
+devient à l’œil de la largeur de notre lune, et s’apperçoit à peine
+dans la partie qui se trouve sur la tête de l’observateur; car elle
+est pour lui à plus du double de la distance de la lune à la terre,
+c’est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu près.
+
+J’omets les phénomènes multipliés que produisent tous ces corps
+suspendus par leurs éclipses respectives; Shackerley les connoissoit
+sur la terre et les avoit bien jugés.
+
+Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence pour toutes les
+constellations; mais un nombre infini de comètes remplissoit l’espace
+immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles
+qu’on soupçonnoit les plus voisines.
+
+Comme l’attraction du globe de Saturne balançoit en partie celle de
+l’anneau, la pesanteur y étoit très diminuée; on y marchoit sans effort
+et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne
+qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil volume d’eau qu’elle
+occupe, s’y meut par des impulsions insensibles.
+
+Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s’effleurer; ils
+s’approchoient sans pression, tout y étoit presque aérien; les
+sensations les plus délicates se perpétuoient sans émousser les
+organes. On conçoit que cette manière d’être influoit beaucoup sur le
+moral des habitants de l’arc planétaire. Aussi l’une des merveilles
+qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité des êtres qui
+meubloient cet étrange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens
+qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances
+dans l’appareil de tous ces grands corps, pour s’arrêter à cinq sens
+dans la composition de ceux qu’elle avoit destinés à jouir de tous ces
+spectacles.
+
+Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit assez de
+connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps
+variés et suspendus; il échoua quand il voulut peindre des êtres
+animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique
+toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet égard. Au
+moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gênes, les
+_Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_
+de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les
+_Caliginosi_ d’Ancône, les _Insipidi_ de Pérouse, les _Mélancholici_
+de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc.,
+etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction
+plus claire. Il est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent
+peut-être pour quelque chose dans leur embarras.
+
+Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile à donner que
+l’explication d’un sens qui nous est étranger. On a des exemples
+d’aveugles nés qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont
+fait des miracles de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste,
+musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas trouver une autre
+définition du miroir que celle-ci: «_C’est une machine par laquelle
+les choses sont mises en relief hors d’elles-mêmes._» Voyez combien
+cette définition, que les philosophes qui l’ont approfondie trouvent
+très-subtile et même surprenante[22], est cependant absurde. Je
+ne connois point d’exemple plus propre à montrer l’impossibilité
+d’expliquer des sens dont on est dépourvu; et cependant toutes les
+affections et les qualités morales dérivent des sens; c’est par
+conséquent sur les observations qui leur sont relatives que l’on
+pourroit uniquement fonder ce qu’il y auroit à dire sur le moral de ces
+êtres d’une espèce si différente de la nôtre.
+
+Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos voyageurs et nos
+historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui
+n’a trait qu’aux mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs
+indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d’une haute
+antiquité, sans lequel on ne voudroit peut-être pas croire un mot de
+ce qu’il a dit; car il étoit pour ses contemporains, et à bien des
+égards il est encore pour nous à peu près dans le cas d’un homme, qui
+n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un
+peuple d’aveugles; il faudroit certainement qu’il se tût, ou on le
+prendroit pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères,
+qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple; mais tant d’hommes
+sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu’il n’y a pas de sûreté à
+n’agir, à ne penser, à n’écrire que pour ceux-ci.
+
+Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus
+singulières.
+
+Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s’effaçoit
+point. Les pensées se communiquoient parmi eux sans paroles et sans
+signes. Point d’idiome; par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé;
+et combien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! Ces détails
+prodigieux, innombrables qui nous énervent, leur étoient inconnus. Ils
+avoient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées,
+pour donner une rapidité inconcevable à leur exécution, pour hâter
+tous les progrès de leurs connoissances: il sembloit que dans cette
+espèce privilégiée tout s’exécutât par instinct et avec la célérité de
+l’éclair.
+
+La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit avec infiniment
+plus de fidélité, d’exactitude et de précision que par les moyens
+compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à
+aucun genre de certitude.
+
+Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre:
+dans l’anneau elles formoient une atmosphère toujours agissante à
+des distances considérables, et ces émanations dont Shackerley n’a
+pu donner une idée qu’en les comparant à ces atomes qu’on distingue
+à l’aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces
+émanations, dis-je, répondoient à toutes les houppes nerveuses du
+sentiment de l’individu. Semblables aux étamines des plantes, aux
+affinités chimiques, elles _s’enlaçoient_ dans les émanations d’un
+autre individu, lorsque la sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme
+on peut aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations
+dont nous ne pouvons nous former qu’une image très infidèle. Elles
+rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables à
+celles d’Alphée qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de changer
+en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s’unir plus intimement
+à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes.
+
+Cette cohésion vive et presque infinie de tant de molécules
+sensibles, produisoit nécessairement dans ces êtres un esprit de
+vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l’académie des
+_Innamorati_ a traduit par le mot _électrique_, quoique les phénomènes
+de l’électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés.
+
+Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et tellement, que les
+propriétés y seroient devenues à charge autant qu’inutiles. On sent
+qu’où il n’y a point de propriété, il y a bien peu d’occasions de
+disputes, d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne,
+à supposer même qu’il faille à de tels êtres un système politique. Je
+ne conçois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont
+plutôt prévenus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur manque
+point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison de la satiété.
+
+Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par
+l’air à des distances très considérables, par la même voie que se
+transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait,
+en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié
+suffisoit pour communiquer une pensée. De là résultoit un concours
+admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence,
+cette harmonie universellement répandue dans tout l’anneau, ne
+s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel n’étoit jamais en
+contradiction avec celui d’aucun individu.
+
+Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi
+d’une paix éternelle et d’un bien-être inaltérable. Les arts qui
+tendent au bonheur et à la conservation de l’espèce, étoient aussi
+perfectionnés qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer;
+et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs enfantés
+par la guerre. Ainsi les habitans de l’anneau n’avoient point passé par
+ces alternatives de raison et de démence, qui ont si prodigieusement
+mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens dans la science
+funeste de faire celui-ci, loin d’être admirés chez eux, n’y étoient
+pas même connus. Les plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas
+plus que le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés leur
+avoit appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles
+nous enseigne encore vainement, je veux dire que la véritable gloire
+d’un être intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur.
+
+Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir du voyage de
+Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux
+et déposa en Arabie d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et
+la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose
+d’en donner à l’Europe savante une édition non moins authentique que
+celle des livres sacrés des Brames, que M. Anquetil a incontestablement
+rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de savoir presque
+aussi bien le _mozarabique qu’il sait le zend ou le pelhvi_.
+
+
+
+
+L’ANÉLYTROÏDE
+
+
+La Bible est sans contredit l’un des livres les plus anciens et les
+plus curieux qui existent sur la terre.
+
+La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui
+ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paroissent
+très-insuffisantes. Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule
+que la physique des livres saints, laquelle en effet paroît très
+défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de cette science dans
+les premiers âges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre fût
+intelligible. La physique étoit alors ce qu’elle seroit encore si
+l’homme n’eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte
+d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les
+plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour et
+le second celle de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté,
+et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir fourni leur course
+et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble
+de même couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle touche au
+ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne
+portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et
+quelques fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se
+mettre à sa portée.
+
+Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel, il étoit
+naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux supérieures et des eaux
+inférieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer;
+et que pour soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament;
+c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de
+laquelle on appercevoit l’azur des eaux supérieures.
+
+Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:
+
+«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il sépare les
+eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui
+étoient sous le firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament,
+et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et à toutes les eaux
+rassemblées sous le firmament le nom de mer.»
+
+Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter: 1º les
+cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui
+s’ouvrirent lorsqu’il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour
+noyer la terre.
+
+2º L’origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers
+produits par les eaux inférieures, les oiseaux par les eaux
+supérieures, parce qu’ils s’approchent dans leur vol de la voûte
+azurée, que le peuple n’imagine pas être élevée beaucoup plus que les
+nuages.
+
+De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées à la voûte
+céleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus
+petites que le soleil. Il ne distingue les planètes des étoiles fixes
+que par le nom d’_errantes_. C’est sans doute par cette raison qu’il
+n’est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la
+création. Tout y est représenté relativement à l’_homme vulgaire_,
+auquel il ne s’agissoit pas de démontrer le vrai système de la nature,
+et qu’il suffisoit d’instruire de ce qu’il devoit à l’Être suprême,
+en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vérités
+sublimes de l’organisation du monde, si l’on peut parler ainsi, ne
+doivent paroître qu’avec le temps, et l’Être souverain se les réservoit
+peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller l’homme à lui, lorsque
+sa foi, déclinant de siècles en siècles, seroit timide, chancelante
+et presque nulle; lorsqu’éloigné de son origine, il finiroit par
+l’oublier; lorsqu’accoutumé au grand spectacle de l’univers, il
+cesseroit d’en être touché, et oseroit d’en méconnoître l’Auteur. Les
+grandes découvertes successives rafermissent, agrandissent l’idée
+de cet Être infini dans l’esprit de l’homme. Chaque pas qu’on fait
+dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur. Une
+vérité nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus à la
+gloire du grand Être, que ceux qu’on nous cite, parce que ceux-ci,
+lors même qu’on les admet, ne sont que des coups d’éclat que Dieu
+frappe immédiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se
+sert de l’homme même pour découvrir et manifester ces merveilles
+incompréhensibles de la nature, qui, opérées à _tout instant_, exposées
+_en tout temps et pour tous les temps_ à sa _contemplation_, doivent
+rappeler incessamment l’homme à son Créateur, non-seulement par le
+spectacle actuel, mais encore par ce développement successif.
+
+Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains devroient nous
+apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature,
+avec celle de la théologie, et non de faire heurter sans cesse des
+choses saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes.
+
+Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés (I),
+ce sont les interprétations forcées, que notre amour-propre, si
+orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère a voulu donner
+à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De là sont nés
+les sens figurés, les idées singulières et indécentes, les pratiques
+superstitieuses, les coutumes bizarres, les décisions ridicules ou
+extravagantes dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines se
+sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux interprètes, qui
+s’évertuent, s’obstinent et ne doutent de rien; comme si l’Être suprême
+n’avoit pas pu donner à l’homme des vérités, qu’il ne devoit connoître,
+savoir, approfondir, que dans les _siècles à venir_. Du moment où
+vous admettez que la Bible est faite pour l’univers, songez que l’on
+fait aujourd’hui bien des choses que l’on ignoroit il y a quarante
+siècles et que dans quarante mille autres années, on saura des faits
+que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les
+connoissances sont graduelles et ne se développent que par une marche
+insensible, que les révolutions des empires et de la nature retardent
+ou ralentissent. Or l’intelligence de la Bible, qui existe depuis un
+si grand nombre de siècles, qu’il y a bien peu de choses à citer
+d’une aussi haute antiquité, demande peut-être encore un long période
+d’efforts et de recherches.
+
+L’un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l’esprit
+humain (II), c’est le verset 27 du chapitre I:
+
+«Dieu créa _l’homme_ à son image, il _les_ créa mâle et femelle.»
+
+Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne;
+car au verset suivant (verset 28), il dit à Adam: «Croissez et
+multipliez-vous; remplissez la terre.»
+
+Ceci fut opéré le sixième jour; ce n’est que le septième que Dieu créa
+la femme; ce que Dieu fit entre la création de l’homme et celle de la
+femme est immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu’il avoit créé:
+animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam.
+
+«Adam les nomma tous: et le nom qu’Adam donna à chacun (III) des
+animaux est son nom véritable.»[23]
+
+«Adam appela donc tous les animaux d’un nom qui leur étoit propre,
+tant les oiseaux que les bêtes, etc.»[24]
+
+Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée; Adam est toujours
+hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier.
+
+Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les
+deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours
+dont l’Écriture parle; ces six jours de la création, ce _septième
+jour_ du repos, etc.
+
+On ne peut être que véritablement affligé, que presque tous nos
+théologiens, tous nos mangeurs d’images abusent de ce grand, de ce
+saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l’homme le
+profane et qu’il prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à
+celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans le sein de la
+nature, et plus on respecte profondément son Auteur; mais un respect
+aveugle est superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne
+à la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits
+que l’interprète Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l’observe
+l’éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la
+lumière céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y
+ajouter un nouveau degré de splendeur.
+
+Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne
+si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon _six
+espaces de temps_, six _intervalles_ de durée? Ces espaces de temps
+indiqués par le nom de _jours_, faute d’autres expressions, ne peuvent
+avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu’il s’est passé
+successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait été créé.
+Ces jours n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse l’indique
+clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours
+solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six
+jours n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entr’eux; ils
+étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces
+de tems_. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et
+la femme n’ayant été produite qu’à _la fin du septième_, Adam a pu
+procréer en lui-même et par lui-même tout le tems qu’il a plu à Dieu de
+placer entre ces deux époques.
+
+Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux philosophes du
+paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu
+qu’Adam fut créé homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux
+corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme Platon, l’ont fait de
+figure ronde, d’une force extraordinaire; aussi la race qui en provint
+voulut déclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrité, les voulut
+détruire.--Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en le dédoublant, et
+Apollon étendit la peau qu’il noua au nombril... De là le penchant qui
+entraîne un sexe vers l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour
+se rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté qu’a chaque
+moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paroît-elle
+aimable? nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous
+n’eussions fait qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle;
+mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point.
+
+C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées que les Basilitiens
+et les Carpocratiens prétendirent que nous naissions dans l’état
+de nature innocente, tels qu’Adam au moment de la création, et par
+conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le mariage,
+soutenoient que l’union conjugale n’auroit jamais eu lieu sur la terre
+sans le péché; regardoient la jouissance des femmes en commun comme
+un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et
+pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, échauffé
+par des poëles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes;
+là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous nommons adultère
+et inceste, dès que l’ancien ou le chef de leur société avoit prononcé
+ces paroles de la Genèse: _Croissez et multipliez_.
+
+Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchoit
+ouvertement que la fornication et l’adultère étoient des actions
+méritoires; et les plus fameux d’entre ces sectaires furent appellés
+les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l’origine
+de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de Juda, grande prêtresse de
+Priape: c’est dater de loin, comme on voit.
+
+Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été indiquée dans la
+fable de Narcisse qui, épris de l’amour de lui-même, veut jouir de son
+image, et finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage[25].
+
+Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre
+nature actuelle, ont donné lieu à une grande question; à savoir: _an
+imperforata mulier possit concipere?_ «Si une fille imperforée peut se
+marier?»
+
+On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jésuites, ont
+approfondi cette question, et qu’ils ont été pour l’affirmative;
+l’œuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d’une manière
+contraire aux fins de la nature; une fille privée de la vulve en
+apparence, doit donc trouver dans l’anus des ressources pour remplir
+le vœu de la reproduction, la première et la plus inséparable des
+fonctions de notre existence.
+
+Cucufe et Tournemine ont été attaqués; cela devoit être; mais le savant
+Sanchez (IV), Espagnol, qui a étudié trente ans de sa vie ces questions
+_assis sur un siège de marbre_, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni
+sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour dîner, tenoit
+toujours ses pieds en l’air[26], Sanchez a défendu ses confrères avec
+une éloquence dont on ne croiroit pas une pareille matière susceptible.
+Néanmoins la jalousie contre les jésuites a été si puissante, que
+les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles qui tenteroient
+cette voie faute d’autres; jusqu’à ce que Benoît XIV, éclairé par les
+découvertes de la faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé,
+et permis l’usage de la _parte-poste_ dans le sens des pères Cucufe et
+Tournemine.
+
+En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l’académie de chirurgie,
+a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouvé que les
+anélytroïdes pouvoient concevoir, et des faits consignés dans sa
+thèse, imprimée avec privilège, le démontre. Malgré cette authenticité
+le parlement ne manqua pas de dénoncer la thèse de M. Louis, comme
+contraire aux bonnes mœurs. Il fallut que ce grand et non moins
+ingénieux et malin chirurgien recourût aux casuites à la Sorbonne;
+alors il montra facilement que le parlement prononçoit sur une
+question, qui n’est pas plus de sa compétence que l’émétique. Et le
+parlement ne donna aucune suite à la dénonciation.
+
+Il est résulté de tout cela une vérité très-importante pour la
+propagation de l’espèce humaine, et non moins singulière pour le
+commun des lecteurs: c’est que beaucoup de jeunes femmes stériles
+sont autorisées, et doivent même en conscience tenter les deux voies,
+jusqu’à ce qu’elles se soient assurées de la véritable route que le
+Créateur a mise en elles.
+
+
+
+
+L’ISCHA
+
+
+Marie Schurmann a proposé ce problême: _L’étude des lettres
+convient-elle à une femme?_
+
+Schurmann soutient l’affirmative, veut que la femme n’excepte aucune
+science, pas même la théologie, et prétend que le beau sexe doit
+embrasser la science universelle, parce que l’étude donne une sagesse
+qu’on n’achète point par les secours dangereux de l’expérience; et que
+lors même qu’il en coûteroît quelque chose à l’innocence, il seroit à
+propos de passer pardessus de certaines réserves, en faveur de cette
+prudence précoce, qui d’ailleurs se trouvera fécondée par l’étude, dont
+les méditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et
+diminuent le danger des occasions.
+
+L’éducation des femmes est si négligée chez tous les peuples, même chez
+ceux qui passent pour les plus policés, qu’il est bien étonnant qu’on
+en compte un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition et leurs
+ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu’aux
+énormes _in-4º_ du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un
+grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un catalogue des femmes
+célèbres, à la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont écrit
+en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de
+l’Europe moderne ont eu des femmes savantes.
+
+Il est donc étonnant que divers préjugés contre la perfectibilité des
+femmes se soient établis sur le prétendu rapport de _l’excellence de
+l’homme sur la femme_. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il
+l’est infiniment que l’objet de l’adoration des hommes soit par-tout
+leur esclave), plus on remarque qu’il est principalement fondé sur le
+droit du plus fort, l’influence des systèmes politiques, et sur-tout
+celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve à
+la femme, d’une manière nette et précise, tous les droits de l’égalité.
+
+Je n’ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu
+galamment appelées paradoxes dans son ouvrage intitulé: _La femme
+meilleure que l’homme_. Mais il est si naturel, quand on considere le
+prix de ce don du ciel qu’on appelle la beauté, de se pénétrer de cette
+vive et touchante image, qu’on en devient bientôt enthousiaste: et
+lorsqu’on lit ensuite les livres saints, on n’est plus étonné que la
+femme soit le complément des œuvres de Dieu; qu’il ne l’ait produite
+qu’après tout ce qui existe; comme s’il avoit voulu annoncer qu’il
+alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d’œuvre de la création.
+C’est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-être,
+que je veux considérer la femme.
+
+Ce n’est pas avec impétuosité que l’univers a été créé. Il a été fait
+à plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvât que si la
+volonté seule du grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la
+matière, du temps, de l’action et de l’entreprise. L’éternel Géomètre
+agit sans nécessité, comme sans besoin; il n’est jamais ni contraint,
+ni embarrassé. On voit, pendant les six espaces de la création, qu’il
+tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand
+une chose dépend d’une autre, quand, par exemple, la naissance et
+l’accroissement des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce n’est
+que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l’univers, et
+développer sa sagesse par ce merveilleux enchaînement.
+
+Mais tout ce qu’enseigne la Bible sur la création de l’univers n’est
+rien en comparaison de ce qu’elle dit sur la production du premier être
+raisonnable. Jusqu’ici tout a été fait à commandement; mais quand il
+s’agit de créer l’homme, le système change, et le langage avec lui. Ce
+n’est plus cette parole impérieuse et subite; c’est une parole plus
+réfléchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil
+en lui-même, comme pour faire voir qu’il va produire un ouvrage qui
+surpassera tout ce qu’il a créé jusqu’alors. _Faisons l’homme_, dit-il.
+Il est évident que Dieu parle à lui-même. C’est une chose inouïe dans
+toute la Bible, qu’aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre
+pluriel: _Faisons_. Dans toute l’écriture, Dieu ne parle ainsi que deux
+ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence à paroître que
+lorsqu’il s’agit de l’homme.
+
+Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce
+nouvel être, à double sexe, reçoive le souffe de vie; ce n’est qu’à la
+septième époque. Adam a existé longtemps dans l’état de pure nature,
+et n’ayant que l’instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut
+inspiré, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et
+_nomma toutes choses_.
+
+Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de l’homme, celle de
+son esprit; et c’est ici seulement que paroît la femme. Elle n’est
+pas créée du néant comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui
+existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer; Dieu extrait
+d’Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l’être
+le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui complétoit l’œuvre
+sublime de la création.
+
+Le mot dont le législateur hébreu se sert pour exprimer cet être,
+revient à _virago_[28], que le François ne peut pas traduire, que le
+mot _femme_ n’exprime point, et qui ne peut se sentir que par l’idée
+de _puissance de l’homme_. Car _vir_ signifie homme, et _ago_ j’agis.
+Autrefois on disoit _vira_[29], et non _virago_. Mais les Septante ont
+prétendu que par le mot _vira_ le sens de l’hébreu n’étoit pas rendu,
+ils ont ajouté _ago_[30].
+
+Je ne m’étonne donc point que Schurmann relève autant la condition du
+beau sexe, et s’indigne contre les sectes qui la dépriment. La parabole
+dont l’écriture se sert en formant la femme de la côte d’Adam, n’a
+d’autre objet que celui de montrer que cette nouvelle créature ne fera
+qu’un avec la personne de son mari, qu’elle est son âme et son tout. La
+tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions d’égalité.
+
+Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les
+anciens associèrent les deux sexes à la divinité: voilà ce qui est
+bien constaté indépendamment de tout système sur la mythologie. Si les
+païens mettoient l’homme dès le moment de sa naissance sous la garde
+de la puissance, de la fortune, de l’amour et de la nécessité, car
+c’est là ce que veulent dire _Dynamis, Tyché, Eros et Ananché_, ce
+n’étoit probablement qu’une allégorie ingénieuse pour exprimer notre
+condition: car nous passons notre vie à commander, à obéir, à désirer
+et à poursuivre. Autrement, c’eût été confier l’homme à des guides bien
+extravagans; car la puissance est la mère des injustices, la fortune
+celle des caprices; la nécessité produit les forfaits, et l’amour est
+rarement d’accord avec la raison.
+
+Mais quelque enveloppés que puissent être les dogmes du paganisme,
+il n’y a point de doutes sur la réalité du culte des divinités
+principales, et celui de Junon, femme et sœur du maître des dieux,
+fut un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete de
+_femme_ et de _sœur_ montre assez sa toute-puissance: celle qui donne
+les loix peut les enfreindre. Ce secret célèbre et non moins commode
+de recouvrer sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus au
+Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui
+légitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des
+vengeances de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit
+la terreur qu’inspiroit cette formidable déesse. L’Europe, l’Asie,
+l’Afrique, les peuples barbares[31] comme les policés, l’honorèrent et
+la craignirent à l’envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse,
+fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son époux,
+assistant à tous ses conseils, et redoutée de lui-même.
+
+Un hommage si universel qui n’est pas sans doute le plus flatteur que
+l’on ait rendu à la beauté faite pour séduire et non pour effrayer,
+prouve du moins que dans les idées des premiers hommes le trône du
+monde fut partagé entre les deux sexes[32]. Un écrivain illustre, du
+siècle passé, a été plus loin; il n’a pas fait difficulté de dire que
+cette prééminence de Junon sur les autres dieux étoit la véritable
+force d’où provenoient les excès d’adoration où des chrétiens sont
+tombés envers la sainte Vierge. Erasme lui-même a prétendu que la
+coutume de saluer la Vierge en chaire, après l’exorde du sermon, venoit
+des anciens. En général, les hommes cherchent à joindre aux idées
+spirituelles du culte, des idées sensibles qui les flattent, et qui
+bientôt après étouffent les premières. Ils rapportent, et sont bien
+forcés de rapporter tout à leurs idées; puisqu’ils ne peuvent saisir
+qu’en raison de ces idées; or ils savent qu’en tout pays on ne tire
+de la boue et de l’affection des rois rien autre chose que ce qu’ont
+résolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent
+la cour céleste sur le modèle des autres. De là le culte de la Vierge
+bien plus approprié à l’esprit humain que celui du grand Être; aussi
+inexplicable qu’incompréhensible.
+
+Aussi lorsque le peuple d’Éphese eut appris que les pères du concile
+avoient décidé que l’on pourroit appeler la Vierge _Sainte_, il fut
+transporté de joie. Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages
+singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et J.-C. n’eut
+plus d’offrandes. Cette ferveur n’a jamais cessé entièrement. Il y
+a en France trente-trois cathédrales dédiées à la Vierge, et trois
+métropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son
+royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l’enfant en
+or à Notre-Dame de Lorette, qu’on peut, sans impiété, croire s’être
+très-peu mêlée de la grossesse d’Anne d’Autriche.
+
+Quelque chose de plus singulier que tout cela, c’est que dans le second
+siècle de l’église, on fit le Saint-Esprit du sexe féminin. En effet,
+_rouats touach_, qui en hébreu veut dire _esprit_, est féminin, et ceux
+qui furent de ce sentiment s’appelèrent les _Eliésaïtes_.
+
+Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, je remarquerai que les
+Juifs n’ont jamais eu d’idées du mystère de la Trinité. Les apôtres
+mêmes ont été fortement persuadés du dogme de l’unité de Dieu sans
+modifications; ce n’est que dans les derniers momens que J.-C. leur
+a révélé ce mystère. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre
+l’une des trois personnes de la Trinité, il pouvoit l’envoyer sans
+l’incarner; il pouvoit envoyer la personne du Père, ou du Saint-Esprit,
+comme du Fils; il pouvoit l’incarner dans un homme comme dans une
+fille. Le choix divin semble une sorte de préférence ou d’attention
+pour la femme. J.-C. a eu une mère, il n’a point eu de père. La
+première personne à qui il parla fut la Samaritaine; la première à
+laquelle il se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc.
+(I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prédilection
+bien honorable à leur sexe.
+
+Mais l’hommage vraiment flatteur pour lui, l’invention vraiment
+utile pour les sociétés, seroit que l’on trouvât les moyens les plus
+propres à rendre la beauté, la récompense de la vertu, à l’en animer
+elle-même, pour que tous les hommes fussent excités à faire le bien
+de leurs frères, et par les plaisirs de l’âme et par ceux des sens,
+pour que toutes les facultés dont l’Être suprême a doué notre espèce,
+concourussent à nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il
+n’est pas absolument impossible d’arriver un jour à ce but, si vivement
+désiré par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu,
+combien nous en sommes loin encore!
+
+
+
+
+LA TROPOÏDE
+
+
+La dépravation des mœurs, la corruption du cœur humain, les égaremens
+de l’esprit de l’homme sont des textes tellement rebattus par nos
+rigoristes, que l’on croiroit que le siècle actuel est l’abomination
+de la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune expression
+énergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l’on veut
+jeter un coup-d’œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là même
+qu’on nous offre pour modèles, je doute que l’on trouve beaucoup à
+regretter. Nos manières et nos mœurs, par exemple, valent bien celles
+du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs,
+s’ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se
+rapproche du beau siècle des patriarches.
+
+Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, bienfaisantes;
+mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but paroît avoir été
+de lier la société des Hébreux entr’eux par la société de l’homme avec
+Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, chéri, préféré, étoit
+bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la
+suite de cet article.
+
+On ne réfléchit point assez que tout est relatif. Aucun établissement
+ne peut marcher selon l’esprit de son institution, s’il n’est dirigé
+par la loi du devoir, qui n’est autre chose que le sentiment de ce
+devoir. Le véritable ressort de l’autorité est dans l’opinion et dans
+le cœur des sujets; d’où il suit que rien ne peut suppléer aux mœurs
+pour le maintien du gouvernement: il n’y a que les gens de bien qui
+sachent administrer les loix; mais il n’y a que les honnêtes gens qui
+sachent véritablement leur obéir. Car outre qu’il est très-facile de
+les éluder, outre que ceux dont elles sont l’unique conscience sont
+très loin de la vertu et même de la probité, celui qui brave les
+remords sait braver les supplices, châtimens bien moins longs que le
+premier, auquel on peut d’ailleurs toujours espérer d’échapper. Mais
+quand l’espoir de l’impunité suffit pour encourager à enfreindre la
+loi, ou quand on est content pourvu qu’on l’ait éludée, l’intérêt
+général n’est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers
+se réunissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de
+force pour énerver les loix, que les loix pour réprimer les vices. On
+finit par n’obéir au législateur qu’en apparence. A cette époque, les
+meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n’existoient
+pas, elles seroient une ressource que l’on auroit encore. Foible
+ressource cependant! Car les loix plus multipliées sont plus méprisées
+et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs.
+
+L’influence des loix est donc toujours proportionnelle à celle des
+mœurs; c’est une vérité connue et incontestable; mais ce mot de _mœurs_
+est bien vague et demanderoit une définition.
+
+Les mœurs sont et doivent être très variables d’une contrée à
+l’autre, absolument relatives à l’esprit national et à la nature du
+gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi,
+et c’est dans tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix
+de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils
+sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses
+dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion
+gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en gémissant: _mes maux
+ne viennent que de ceux que je paie pour m’en garantir_: et que pour
+s’étourdir il se précipitera dans la corruption que l’on provoquera de
+toutes parts pour étouffer ses murmures.
+
+Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent l’art
+ténébreux de la corruption et n’attendent leurs succès que de leurs
+efforts, et la faveur publique que de leurs succès, les mœurs seront
+bonnes et suppléeront au génie du chef; car plus _l’esprit public_
+a de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition même
+est mieux servie par le devoir que par l’usurpation, et le peuple,
+convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les
+dispense par sa docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir.
+
+J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la nature du
+gouvernement; c’est donc encore sous ce point de vue qu’il faut en
+juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par
+l’économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit
+d’ordre, d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera en
+danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les mœurs.
+
+Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée
+comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé que toute
+guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou
+défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs.
+Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le
+plus effréné n’énerveront pas l’esprit public.
+
+Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus sévère, le plus
+complet des despotismes, si le beau sexe n’y donnoit pas le ton; la
+galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités
+est tout naturellement et sans danger le caractère national; et les
+déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.
+
+Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et quelques-uns de nos
+usages comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paroître
+si détestables[33].
+
+On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à quel degré le
+peuple juif étoit corrompu. On sait que ce mot _lévitique_ vient de
+_Lévi_, qui étoit le nom de la tribu séparée des autres, comme étant
+spécialement consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou
+prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce nom, sans être un
+monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre
+des consécrations, des sacrifices, de l’impureté du peuple, du culte,
+des vœux, etc.
+
+J’observerai en passant que la forme de la consécration chez les
+Hébreux étoit singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour
+cet effet il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit
+sur l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces droits.
+Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan consacrer dans la
+chapelle l’évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout
+chaud sur le bout de l’oreille[34], on ne pourroit guère s’empêcher de
+se rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence; on le voyoit
+à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit de ce sale écoulement qui
+affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le
+faire cardinal.
+
+Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur la gonorrhée à
+laquelle les Hébreux étoient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre
+n’étoient pas leurs moins désagréables impuretés: et ils en avoient
+assez de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par exemple, une
+femme étoit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutôt qu’un
+garçon[35]. Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.
+
+Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la forme des chèvres[36];
+ces démons mal appris usoient là d’une vilaine métamorphose.
+
+Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit _main-forte_ à son père[37]:
+nous ne portons pas encore à ce degré l’amour filial. Un frère voyoit
+sans scrupule sa sœur dans la plus profonde intimité[38].
+
+Un grand-père habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n’étoit pas
+très-anacréontique.
+
+On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa
+belle-sœur[42], ce n’étoient là que peccadilles; enfin on jouissoit de
+sa propre fille[43].
+
+Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva
+que cette semence inanimée n’étoit pas digne de la statue; on finit par
+lui offrir en sacrifice l’enfant tout venu.
+
+Les hommes se servoient de femmes entr’eux[45] comme les pages du
+régent.
+
+Ils usoient de toutes les bêtes[46] et le beau sexe se faisoit servir
+par les ânes, les mulets, etc.[47]. Ce qui étoit d’autant plus
+mal-honnête que l’on paroissoit avoir formé la tribu des prêtres de
+manière à intéresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point
+lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lépreux; ceux qui
+avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48].
+
+On voit par cet échantillon ce qu’étoient les mœurs du peuple de Dieu;
+il est certain qu’on ne peut les comparer à nos manières. Mais il ne me
+paroît pas que d’après cette esquisse d’un parallèle, qu’on pourroit
+pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se récrier sur ce qui se
+passe de nos jours.
+
+Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs en parlant de nos
+coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre
+nos vices. Nous avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par
+aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les délires de la
+superstition ont été portés plus loin dans d’autres religions.
+
+On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent
+en l’air que la lumière céleste vienne investir leur ame. On ne voit
+point d’énergumenes prosternés qui frappent du front contre terre pour
+en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles et muets comme
+la statue devant laquelle ils s’humilient. On n’y voit point étaler
+ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de
+sa ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme si l’ouvrier
+avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi à
+cause du vent du démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour
+y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous n’appercevons
+pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs
+attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui
+le plus souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus secrets
+appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les
+approches de la divinité; de jeunes hommes pour amortir leurs sens
+s’attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs
+forces; quelques-uns arrêter la tentation par l’opération d’Origène, et
+suspendre à l’autel les dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous
+sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts.
+
+Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès
+de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de
+toutes les débauches? si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au
+moins une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut juger si la
+dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c’étoit la
+coutume, de s’en tenir là.
+
+S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu[49], que l’on voyait au
+Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité
+dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous
+aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel; mais du moins il ne
+se déguise pas en dieu. L’illustre père de l’église que je viens de
+citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que
+si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte
+des anciens n’étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie,
+dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit
+en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus
+respectable mettoit une couronne. Les fêtes d’Isis étoient tout aussi
+décentes.
+
+S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités
+qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les
+matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les
+propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le
+membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l’on invoquoit
+la déesse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux
+transports du mari. La déesse _Préma_ la contenoit sous lui pour
+empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et
+que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la
+déesse _Pertunda_, ce qui revient à Perforatrice, dont l’emploi,
+dit S. Augustin, étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté.
+Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car,
+comme le remarque très judicieusement l’évêque d’Hippone, le mari
+n’auroit pas souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et
+qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n’en a
+pas besoin.
+
+Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là?
+Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la
+terreur dans l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des
+maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons
+casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d’autres le
+jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à
+quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir
+criminels. Il décide, par exemple, qu’un mari a beaucoup moins à se
+plaindre, lorsque sa femme s’abandonne à un étranger d’une manière
+contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un
+adultère et fait le péché comme Dieu le commande; _parce que_, dit
+Filliutius, _de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime,
+sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs_... O qu’un esprit de
+paix est un précieux don du ciel!
+
+
+
+
+LE THALABA
+
+
+Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur
+gymnastique (I). C’est par-là sur-tout qu’ils paraissent avoir été plus
+curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les
+ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les
+citoyens, pour maintenir les mœurs. De là l’attention prévoyante et
+salutaire sur l’éducation de la jeunesse. La premiere explosion des
+passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes
+secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l’âpreté soit
+adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former
+des hommes. Or, il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet
+heureux mélange de travail et d’agrément, dont la partie constante
+occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l’âme.
+
+Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes
+de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas
+redouter l’engourdissement de l’oisiveté et la mollesse qui en est la
+suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement la proie, si une
+institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation
+active, qui soit un foyer continuel d’émulation, et une digue contre
+ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend
+sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent
+rarement dans des corps affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien
+mal logée dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds
+en héros ont été ceux dont l’éducation martiale, les institutions
+fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues
+politiques du gouvernement, aiguisoient l’émulation et la vigueur.
+
+Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées aujourd’hui. A Paris,
+par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police
+pour éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette immense capitale
+une seule bonne académie où l’on puisse apprendre à monter à cheval;
+aucun exercice, si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont
+pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de
+là et de bien d’autres causes, que je ne prétends point énumérer, que
+nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère
+de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.
+
+Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte
+un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui
+est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et
+prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est
+arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent
+ne paroissent doués d’intelligence que pour en abuser, ce qu’on n’a
+jamais remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper la nature
+en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l’espèce, et en
+négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des
+moyens; et l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre
+imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux,
+les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois,
+toutes les entraves enfin que l’homme s’est données; elle n’a pas
+consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards
+deviennent continens, mais rarement chastes.
+
+Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu différens principes;
+la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos
+vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même.
+
+Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs femmes et leur
+pratique distinctive étoit de n’avoir aucun commerce avec elles. Ils
+se fondoient, 1º sur ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom
+d’Abéliens, 2º sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être avec sa
+femme comme si l’on n’en avoit point[50]. Aucun délire superstitieux
+ne sauroit étonner; mais l’abus de la philosophie à cet égard est bien
+singulier, c’est l’ouvrage des cyniques.
+
+Il est bizarre que des hommes instruits et d’une raison exercée, ayant
+voulu transporter dans la société les mœurs de l’état de nature, qu’ils
+n’aient point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du ridicule
+qu’il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la
+rusticité des siècles de l’animalité. Des femmes même séduites par
+une philosophie si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspiroient
+les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette
+pudeur mille fois plus enracinée dans le cœur des femmes que la
+chasteté même.
+
+Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient
+du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui
+déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond
+de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L’orgueil de braver
+les préjugés et l’espèce de gloire que l’homme esclave en tout et
+toujours ami de l’indépendance, y attache, furent apparemment les
+vrais motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit
+attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence
+l’en garantit. Comment imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à
+faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre
+un homme qui vous dit froidement: «C’est un besoin très impérieux; je
+suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes
+à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m’eût
+ressemblé, Troie n’aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l’autel
+de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit
+quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier
+qu’à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte
+consacré l’onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son
+fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d’amour
+pour une maîtresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet
+insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.
+
+Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien, c’est celle de
+la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant
+de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées
+au poids de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe.
+Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure qu’à cette fille qui,
+ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu’il s’étoit
+passé d’elle et n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle
+montrée plus sévere contre l’onanisme?
+
+On sait d’où vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l’Écriture sainte
+répandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient
+être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils:
+Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement,
+mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar;
+Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu’Onan couchât avec sa
+belle-sœur, à condition que ses enfants s’appelleroient Her du nom
+de l’aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque
+fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté
+sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils
+Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de
+la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa
+fille, de manière qu’elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa
+main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant
+être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant parut le
+premier; d’où il fut appelé Pharès[54].
+
+Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; Noé, représentation de
+J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit naître
+que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus clair
+à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence qu’Onan déposoit de
+côté, J.-C. se trouve né de Ruth étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée
+adultere et Thamar incestueuse du pere à la fille[55]. Mais revenons.
+
+On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de
+grands et antiques exemples.
+
+Les causes morales qui le provoquent le plus communément, sont ou
+la crainte de donner la vie à des êtres, qui par des circonstances
+particulières seroient malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car
+on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune
+impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau toute
+entiere; mais seulement sur celles qui en sont dépourvues.
+
+Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à ne céder à ce
+sentiment si vif, qui porte l’homme à la propagation de lui-même,
+qu’en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont
+devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres. Le
+sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux;
+l’imagination aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui
+conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens
+qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrassé
+avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux
+sexes rompant en quelque sorte les liens de la société, ont imité
+ces plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant
+par leurs propres efforts, ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs
+isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité
+de l’assouvir, qui a tourné à son profit la force de l’habitude, si
+puissante sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, tant
+qu’ils n’ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination
+plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a
+été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce penchant et la
+morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56].
+Les anciens juges, peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes,
+pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit
+pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène qui
+recouroit publiquement à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de
+cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens de la semence
+retenue.
+
+Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux sens on garde un
+juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus
+on leur obéit, plus on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et
+continuellement absorbée dans des idées voluptueuses, détermine sans
+cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les
+parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les
+attouchemens répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination; les
+érections deviennent continuelles, les pollutions fréquentes et la
+disperdition de la vie excessive.
+
+Il arrive trop souvent que la passion dégénere en fureur. Les objets
+qui lui sont analogues et l’alimentent se présentent sans cesse à
+l’esprit; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un
+seul objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des parties
+de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande
+dissipation des esprits animaux. Les érections sont trop rapprochées,
+lors même qu’elles ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence,
+épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et
+incontestables. Il faut encore observer que l’attitude des onanistes ne
+contribue pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations
+solitaires et à l’irritabilité des organes. La nature ne peut jamais
+perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses loix. Des
+jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées
+par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on s’efforce de la
+contraindre. La satisfaction de l’esprit et du cœur aide une prompte
+réparation des pertes que les délires de l’imagination occasionnent et
+ne peuvent jamais remplacer.
+
+Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce goût
+bizarre a été connu, on s’est beaucoup plus occupé à perfectionner
+ce qui pouvoit le satisfaire, qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le
+réprimer; et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement,
+devoient rapprocher davantage la jouissance isolée, des charmes d’une
+jouissance mutuelle.
+
+Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est encore dans la
+Grèce. Il y est d’usage de s’assembler après les repas. On se couche en
+rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où
+dans la maison froide on établit un trépied qui porte un brasier. Un
+second tapis vous recouvre jusqu’aux épaules: là les jeunes Grecques
+trouvent le moyen de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent
+aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes
+s’aquittent très-gauchement avec leurs mains.
+
+En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes en ont fait
+à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une
+multitude d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation
+de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d’aller
+prendre des leçons; mais toutes n’y réussissent pas. Il est certain
+qu’il s’offre ici des difficultés de plus d’un genre.
+
+Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille transmette; elle
+ne fait que le provoquer. Ce n’est pas une sensation qu’elle communique
+par l’impulsion de son corps; c’est une sensation que l’homme doit
+goûter en lui-même par l’imagination de cette fille, et qui ne devient
+exquise qu’autant qu’elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce
+plaisir s’éteint avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices
+du plaisir de la nature, au contraire, précedent et suivent l’union
+intime des amans. La fille qui préside à la jouissance partielle, ne
+doit donc s’occuper qu’à amener, exciter, entretenir une situation
+qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet
+loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces
+caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates;
+la complaisante prêtresse ne peut pas s’abandonner à ces transports
+bouillans qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.
+
+On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu vis-à-vis de
+ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité entraîne, et qui ne
+recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du
+plaisir; il ne peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le grand
+feu du tempéramment se trouve amorti et l’imagination plus exercée:
+ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances
+qu’offre ce genre de volupté.
+
+Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une
+très grande variété de tempérament; quelques-uns sont d’une lasciveté
+que l’on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se
+contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des
+anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le siège
+de la volupté, s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le
+séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu
+qu’il devient dur et calleux avec l’âge chez ceux qui l’ont découvert,
+qu’on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car
+chez eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe en pure perte.
+
+Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se conduira pas avec
+un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux
+acteurs nus dans une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente
+suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand soin de
+toucher les parties de la génération: ses approches sont lentes, ses
+embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de
+langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres
+pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un léger prurit
+sur les bouts des tetons; bientôt elle aperçoit que l’œil devient
+humide; elle sent que l’érection est par-tout établie; alors elle porte
+légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle trouve baigné de
+sa liqueur lymphatique; de cette extrémité le pouce descend doucement
+sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle
+suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations augmentent avec
+trop de rapidité; elle n’emploie alors que des titillations générales;
+et ce n’est qu’après les attouchements simultanés et immédiats de la
+main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l’érection
+devenant trop violente, elle juge l’instant dans lequel il faut laisser
+agir la nature ou l’aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce
+que le spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et l’appétit
+sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope si l’on n’y mettoit fin.
+
+Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance,
+il faut que cette fille s’oublie pour étudier, suivre et saisir toutes
+les nuances de volupté que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des
+raffinemens successifs qu’exigent ces accroissemens de jouissance
+qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement à quelque degré de
+perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher précis,
+qui dans ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais qui
+le fera du résultat de cette œuvre de volupté...? Sera-ce Martial, le
+licentieux Martial?... Je l’entends s’écrier:
+
+ _Ipsam crede tibi naturam dicere rerum,
+ Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._
+ La nature elle-même et t’arrête et te crie:
+ Ce que répand ta main eût mérité la vie.
+
+Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font pas autorité dans
+les choses qui doivent être décidées par la raison.
+
+Le principe général et peut-être unique de morale, est que _mal est
+ce qui nuit_. L’adultere n’est pas si loin de la nature, et est un
+beaucoup _plus grand mal_ que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être
+dangereux qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut
+souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu de sperme
+n’est pas en soi un plus grand mal, n’en est pas même un si grand
+que celle d’un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus
+grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si
+tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où
+il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: _vous
+n’approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_
+Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi
+jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce
+qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un
+mari avant qu’elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit._
+
+
+
+
+L’ANANDRINE
+
+
+Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les
+deux sexes et naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation;
+mais qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa d’être aussi
+féconde, à l’époque où les substances végétales ne suffirent plus à
+notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande.
+
+Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces mélanges[58],
+qu’Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais
+l’écriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses
+attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une maniere précise
+sur ce sujet, le systême des rabbins a conservé long-temps un grand
+nombre de sectateurs.
+
+On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus
+vraisemblable. C’est qu’il y avait trois sortes d’êtres dans le premier
+âge du monde: les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et
+femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois
+especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages
+tournés l’un vers l’autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles,
+deux parties génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient
+courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur
+audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient;
+chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles
+se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement, si tendrement,
+avec un plaisir si délicieux, qu’elles ne pouvoient plus se résoudre
+à se séparer; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de
+faim.
+
+Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: il sépara les sexes
+et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que
+l’on fît autre chose que de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé
+de là, et rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe
+mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle
+aspire sans cesse à retrouver sa tendre et belle moitié.
+
+Mais il est des femmes qui aiment d’autres femmes? Rien de plus naturel
+encore; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étoient
+doubles. De même certains mâles, dédoublement d’autres mâles, ont
+conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n’y a rien là d’étrange,
+quoique ces couples d’hommes réunis et désunis paroissent bien moins
+intéressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins
+doivent donner de plus ou de moins de tolérance! Je souhaite que ces
+idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des
+autorités graves; car ce systême dont la source est dans Moïse, a été
+très-étendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à
+Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, auxquels ont
+travaillé avec succès _Mercerus_ et _Quinquebze_, lecteurs du roi en
+hébreu.
+
+On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de
+Louis Leroi.
+
+ Au premier âge que le monde vivoit,
+ D’herbe, de gland, trois sortes y avoit
+ D’hommes; les deux, tels qu’ils sont maintenant,
+ Et l’autre double étoit; s’entretenant
+ Ensemblement tant mâle que femelle.
+ Il faut penser que la façon fut belle;
+ Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,
+ Faits les avoit, et bien s’y connoissoit.
+ De quatre bras, quatre pieds et deux têtes,
+ Etoient formées ces raisonnables bêtes;
+ Le reste vaut mieux pensée que dite,
+ Et se verroit plutôt peinte qu’écrite.
+ Chacun étoit de son corps tant aise,
+ Qu’en se retournant il se trouvoit baisé;
+ En étendant ses bras on l’embrassoit;
+ Voulant penser on le contrepensoit.
+ En soi voyoit tout ce qu’il vouloit voir,
+ En soi trouvoit tout ce qu’il falloit avoir.
+ Jamais en lieu, ses pieds porté ne l’eussent,
+ Que quand et lui ses passe-tems ne fussent.
+ Si de son bien lui plairoit mal user,
+ Facile étoit envers soi s’excuser.
+ De lui n’étoit fait ni rapport ni compte,
+ Ne connoissoit honnesteté ni honte.
+ Si de son cœur sortoient simples désirs,
+ Il y entroit tant de doubles plaisirs;
+ Qu’en y pensant chacun est incité
+ A maintenir que la félicité
+ Fut de tel temps, et le siecle doré.
+
+Antoinette Bourignon, dans sa préface du _Nouveau ciel_, adopte aussi
+ce systême, qui paroît de nature à être regretté du beau sexe. Elle
+attribue au péché ce triste dédoublement et dit qu’il a défiguré dans
+les hommes l’œuvre de Dieu; et qu’au lieu d’hommes qu’ils devroient
+être, ils sont devenus des monstres de nature, divisés en deux sexes
+imparfaits, impuissans à produire seuls leurs semblables, comme se
+reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorisées et parfaites
+en cela que l’espèce humaine, condamnée à ne se propager que par la
+réunion momentanée de deux êtres qui, s’ils éprouvent alors quelques
+délices, ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction qu’avec
+tant de douleurs.
+
+Quoi qu’il en soit de ces idées, on a vu encore de nos jours des
+phénomenes analogues qui portent à croire que la tradition de Moïse
+n’est pas une chimère. L’un des plus étonnans est celui d’un moine à
+Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le
+garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans
+le couvent ces vers à son sujet:
+
+ J’ai vu vif, sans fantôme,
+ Un jeune moine avoir
+ Membre de femme et d’homme,
+ Et enfant concevoir.
+ Par lui seul en lui-même,
+ Engendrer, enfanter,
+ Comme font autres femmes,
+ Sans outils emprunter.
+
+Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s’engrossa
+point lui-même; il n’avoit pas été tout à la fois agent et patient.
+Il fut livré à la justice et détenu jusqu’à sa délivrance. Néanmoins
+le registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine appartenoit à
+monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de
+chacun d’iceux s’aida tellement, qu’il devint gros d’enfans.»
+
+Je sais que l’on peut insinuer une différence entre l’hermaphrodite
+proprement dit et l’androgyne. L’androgyne et l’hermaphrodite, pure
+invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont été
+célébrés ainsi à l’envi par tous les poëtes qui en faisoient des
+descriptions charmantes, tandis que les artistes les représentoient
+sous les formes les plus agréables et les plus propres à réveiller les
+sentimens de la volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de
+son sexe. L’hermaphrodite réunit toutes les perfections des deux sexes.
+C’est le fruit des amours de Mercure et de Vénus, comme l’indique
+l’étymologie du nom[59]. Or Vénus étoit la beauté par excellence.
+Mercure, à sa beauté personnelle, joignoit l’esprit, les connoissances
+et les talens. On se forme l’idée d’un individu en qui toutes ces
+qualités se trouvent rassemblées, et on aura celle de l’hermaphrodite,
+tels que les Grecs ont voulu le représenter. Les androgynes, au
+contraire, sous la véritable acception de leur nom, ne sont que des
+participans aux deux sexes, que l’on n’a nommés hermaphrodites que
+parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vénus
+avoit les deux sexes. Mais il n’en est pas moins vrai que comme il
+y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand parti de cette
+conformité androgyne, elles ont su la rendre précieuse. Lucien, dans
+un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l’une dit à
+l’autre: _J’ai tout ce qu’il faut pour contenter tes désirs_; à quoi
+celle-ci répond: _Tu es donc hermaphrodite[60]?_ S. Paul reproche
+ce vice aux femmes romaines[61]. On a peine à croire ce qu’on lit
+dans Athénée sur les excès de ce genre, commis par ces femmes[62].
+Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément
+d’Alexandrie les ont désignés d’une manière plus ou moins directe, et
+Sénèque les accable d’une effroyable imprécation[63].
+
+Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares; ainsi il paroît
+que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut
+convenir que l’on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens
+que nous venons d’expliquer: de tout tems et dans l’antiquité la plus
+reculée, comme dans les siècles plus voisins de nos jours, on a vu la
+passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévere Lycurgue,
+qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit représenter
+publiquement des jeux qu’on appeloient _gymnopédies_, où les jeunes
+filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les
+enlacemens les plus lascifs leur étoient enseignés. La loi punissoit de
+mort les hommes qui auroient été assez téméraires pour les approcher.
+Ces filles habitoient entr’elles jusqu’à ce qu’elles se mariassent:
+le but du législateur étoit apparemment de leur apprendre l’art de
+sentir, qui embellit beaucoup celui d’aimer; de les instruire de
+toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle
+est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manière à
+tourner un jour au profit de l’espece humaine tous les raffinemens
+qu’elles s’enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être
+amoureuses avant d’avoir un amant; car on est amoureuse sans amour,
+comme on assure quelquefois qu’on aime sans être amoureuse. N’a pas du
+tempérament qui veut; n’aime pas qui veut: c’est une morale de ce genre
+que Lycurgue a développée dans ses loix: c’est cette morale qu’Anacréon
+a éparpillée dans ses immortels badinages comme les feuilles de la
+rose. Qui se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue dans les
+mêmes principes? Sapho, avant le poëte de Theos, les avoit réduits en
+systême pratique et en avoit décrit les symptômes. O quelle peintre
+et quelle observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux de
+l’amour!
+
+Cette Sapho, qui n’est guere connue que par les fragmens de ses poésies
+brûlantes et ses amours infortunés, peut être regardée comme la plus
+illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies
+les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirèrent des
+vers. Anacréon assure qu’on y trouve tous les symptômes de la fureur
+amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en preuve que
+l’amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens
+que ne l’étoient ceux de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et
+des prêtres de Cybele; qu’on juge quelle flamme brûloit le cœur qui
+inspiroit ainsi[65]!
+
+Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à
+l’ingrat Phaon qui la réduisit au désespoir. N’auroit-il pas mieux valu
+pour elle continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités
+facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu’il procure et
+l’ascendant de son esprit devoient lui rendre si aisées? D’autant
+qu’elle étoit douée de tous les avantages que l’on peut desirer dans
+cette passion, à laquelle la nature sembloit l’avoir destinée; car elle
+avoit un clitoris si beau, qu’Horace donnoit à cette femme célèbre
+l’épithete de _muscula_; c’est dire en françois, _femme hommesse_.
+
+Il paroît que le collège des _Vestales_ peut être regardé comme le plus
+fameux serrail de tribades qui ait jamais existé, et l’on peut dire
+que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les
+plus grands honneurs. Le sacerdoce n’étoit pas un de ces établissemens
+vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la piété
+hasarde et qui ne doivent leur succès qu’au caprice. Il ne se montre
+à Rome qu’avec l’appareil le plus auguste: vœu de virginité, garde
+du palladium, dépôt et entretien du feu sacré[66], symbole de la
+conservation de l’empire, prérogatives les plus honorables, crédit
+immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher
+par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous
+les êtres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si
+elles succomboient à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité
+des passions, comment y seroient-elles échappées sans les ressources
+de Sapho, tandis qu’on leur laissoit la liberté la plus dangereuse, et
+que leur culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? Car on
+sait que les vestales sacrifioient au dieu _Fascinus_, représenté sous
+la forme du _Thallum Égyptien_, il y avoit des cérémonies singulières,
+observées dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du
+membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacré qu’elles
+entretenoient étoit sensé se propager dans tout l’empire par les voies
+véritablement vivifiantes, mais qu’un tel objet de contemplation
+étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la
+virginité!
+
+On voit que les tribades anciennes avoient d’illustres modeles. L’abbé
+Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, cite les habits
+qu’elles affectoient en public: c’étoient, selon lui[67], l’_enomide_
+et la _callyptze_. L’_énomide_ serroit étroitement le corps et laissoit
+les épaules découvertes. Quant à la _callyptze_ on ne la connoît que
+par son nom, comme la _crocote_, la lobbe _tarentine_, l’_anobolé_,
+l’_encyclion_, la _cécriphale_ et les tuniques teintes en couleurs
+ondoyantes qui désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui
+appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se
+tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant les situations dans
+lesquelles elles se trouvoient. La callyptze étoit pour le public
+extérieur; elles portoient l’énomide lorsqu’elles recevoient du monde
+dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote
+étoit pour le boudoir, lorsqu’elles étoient dans un exercice solitaire;
+l’anobolé pour la tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les
+rendez-vous nocturnes; l’encyclion pour tenir cercle licentieux; les
+tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la
+couleur de la tunique annonçoit l’office dont la tribade qui la portoit
+étoit chargée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur
+ondoyante particuliere.
+
+Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens
+très-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des
+femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant à Salomon, il
+n’employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu’à faire
+exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours la
+chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux
+d’une multitude de femmes, au milieu desquelles s’établit celui qui
+veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé par Dumoulin
+toujours avec succès. On sait qu’aussi-tôt que le malade ressentoit les
+effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser
+rasseoir et raffermir l’incandescence qui paroissoit se montrer;
+autrement il en seroit résulté un effet contraire. Ce systême est
+fondé sur ce que l’homme n’a besoin que de la présence de l’objet pour
+ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit, laquelle le meut plus ou
+moins fortement, selon qu’il est plus ou moins débilité. En général,
+la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant et plus
+que les forces de l’homme. C’est une des suites de la faculté de penser
+et de se rappeller subitement certaines sensations agréables à la seule
+inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui
+disoit _que si les animaux ne faisaient l’amour que par intervalles,
+c’est qu’ils étoient des bêtes_, disoit un mot bien plus philosophique
+qu’elle ne pensoit.
+
+Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles;
+ils énervent au lieu d’exciter. Il arrive aussi quelquefois, à force
+de recherches, des aventures singulières et funestes dans ces sortes
+d’exercices. Il y a peu de temps qu’à Parme une fille accoutumée à
+tribader avec sa bonne amie, se servit d’une grosse aiguille à tête
+d’ivoire de la longueur d’un doigt, qui dans les secousses fit fausse
+route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n’osa déclarer son
+aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à goutte; au bout
+de cinq mois il s’étoit déjà formé une pierre autour de l’aiguille que
+l’on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres
+de tribaderie, il est arrivé beaucoup d’événements pareils; ici c’est
+un cure oreille, là un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon
+de seringue; ailleurs une fiole d’eau de la reine d’Hongrie, pour la
+laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de tisseran, un
+épis de bled qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, et que
+la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de
+pareilles anecdotes.
+
+M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades
+de l’univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de
+qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus.
+Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles de deux pouces en quarré;
+le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent et s’agitent
+sans avoir la peine de se remuer. C’est un grand luxe des Mandarins,
+que d’avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades
+aériennes qui s’amusent sous ses yeux.
+
+Le serrail du grand-seigneur n’a pas d’autre but; car que feroit
+un seul homme de tant de beautés? Quand le sultan blasé se propose
+de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son
+sorbet au milieu de la pièce des Tours (All’hachi); c’est ainsi qu’on
+la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; à
+l’entrée de cette pièce on voit une colombe d’un côté et une chienne de
+l’autre, par où l’on sort; symbole de volupté et de lubricité.
+
+Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les
+trente beautés de la belle Hélène, et dont M. de Saint-Priest a envoyé
+dernièrement un fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit
+par un François du quartier de Péra[68].
+
+Je n’essayerai point de traduire ces vers en françois; ils n’ont pas
+été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique, ces trente qualités
+coupées gravement trois à trois, glaceroient toute verve. On ne calcule
+point les charmes qu’on adore; on s’enivre, on brûle, on les couvre de
+baisers; ce n’est qu’alors qu’on est intéressant; la belle qui verroit
+compter par ses doigts les attraits dont elle est ornée, prendroit le
+calculateur pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il y en
+a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu’on voit Hélène
+nue, a-t-on la tête si nette?[69]... Mais les Turcs ne sont pas galans.
+
+Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont tout fait préparer.
+Il s’accroupit dans un angle d’où il rase la terre pour voir les
+attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le
+tems qu’il y emploie, ce que l’Asie produit de plus parfait paroît
+nu dans cette salle. Elles s’accouplent d’abord suivant le tableau de
+la belle Hélene, puis se mêlent et diversifient les groupes et les
+postures dont les murs leur offrent les modeles qu’elles surpassent
+par leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept
+tableaux de Boucher, dont un représente des fictions d’après le
+Caravage; et le dernier sultan les faisoit exécuter en naturel d’après
+le peintre des graces. O, si l’on employoit autant d’efforts à former
+les mœurs qu’à les corrompre, à créer les vertus qu’à exciter les
+désirs, que l’homme auroit bientôt atteint le degré de perfection dont
+la nature est susceptible!
+
+
+
+
+L’AKROPODIE
+
+
+La nature travaille à la reproduction des êtres par des voies bien
+diverses; elle a voulu que l’espèce humaine se renouvellât par
+le concours de deux individus semblables par les traits les plus
+généraux de leur organisation et destinés à y coopérer par des moyens
+particuliers et propres à chacun. Aussi l’essence d’un sexe ne se
+borne point à un seul organe, mais s’étend par des nuances plus ou
+moins sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, n’est
+point femme par un seul endroit; elle l’est par toutes les faces sous
+lesquelles elle peut être envisagée; on diroit que la nature a tout
+fait en elle pour les graces et les agrémens, si l’on ne savoit qu’elle
+a un objet plus essentiel et plus noble. C’est ainsi que dans toutes
+les opérations de la nature, la beauté naît d’un ordre qui tend au
+loin; et qu’en voulant faire ce qui est bon, elle fait nécessairement
+en même temps ce qui plaît.
+
+Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les modifications
+particulières, qu’autant que les passions, les goûts, les mœurs, soumis
+à un rapport direct avec les législations et les gouvernemens, mais
+toujours subordonnés à la constitution physique dominante dans tel
+ou tel climat, s’écartent plus ou moins de la nature contrariée par
+l’homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits,
+secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux,
+plus précoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y
+seront plus jolies et moins belles; l’amour y sera un désir aveugle,
+impétueux, une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la nature.
+Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera
+un besoin très-modéré, une affection réfléchie, méditée, analysée,
+systématique, un produit de l’éducation. La beauté et l’utilité, ou
+toutes les beautés et les utilités ne sont donc point connexes: leurs
+rapports s’éloignent, s’affoiblissent se dénaturent; la main de l’homme
+contrarie sans cesse l’activité de la nature; quelquefois aussi nos
+efforts hâtent sa marche.
+
+Par exemple, la loi respective de l’amour physique des pays
+septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée par les
+institutions humaines. Nous nous sommes entassés en dépit de la
+nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi changé les
+climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels
+sont infiniment puissants. A Paris, dont la température est bien
+froide en comparaison même de nos provinces méridionales, les filles
+sont plutôt nubiles que dans les campagnes même voisines de Paris.
+Cette prérogative, plus nuisible qu’utile peut-être, annexée à cette
+monstrueuse capitale, tient à des causes morales, lesquelles commandent
+très-souvent aux causes physiques; la précocité corporelle est due à
+l’exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne s’aiguisent
+guère avec le temps qu’au détriment des mœurs. L’enfance est plus
+courte; l’adolescence hâtive devient héréditaire; les fonctions
+animales et l’aptitude à les exercer s’exaltent (car se perfectionnent
+ne seroit pas le mot) de génération en génération. Or les dispositions
+corporelles et les facultés de l’ame sont entr’elles dans un rapport
+qui peut être transmis par la génération. Grande vérité qui suffit
+pour faire sentir de quelle importance seroit pour les sociétés une
+éducation bien conçue!
+
+C’est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu’il faudrait
+travailler; car chez presque toutes les nations policées, avec
+l’apparence de l’esclavage, il commande en effet au sexe dominateur.
+Il y a des femmes, et en très grand nombre, chez qui les effets de la
+sensibilité augmentent le ressort de chaque organe tant cet être, pour
+lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les
+spasmes vénériens qui constituent l’essence des fonctions du sexe,
+les libations fécondes sont plus susceptibles encore d’être envisagés
+moralement que méchaniquement. Elles dépendent sans doute de la plus ou
+moins grande sensibilité de ce centre merveilleux[70] qui se réveille
+ou s’assoupit périodiquement. Mais quelle influence n’a-t-il pas
+aussi sur toutes les parties de l’être! Si le plaisir y existe, l’âme
+sensitive, agréablement émue, semble vouloir s’étendre, s’épanouir
+pour présenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence
+répand par-tout le sentiment délicieux d’un surcroît d’existence;
+les organes montés au ton de cette sensation s’embellissent, et
+l’individu entraîné par la douce violence faite aux bornes ordinaires
+de son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le
+chagrin au plaisir, l’ame se retire dans un centre qui devient un
+noyau stérile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et
+de même que le bien-être et le contentement de l’esprit produisent
+la joie, l’épanouissement de l’âme, la vivacité, l’embellissement du
+corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté, ou la douce et tendre
+joie de la sensibilité, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens
+énergiques, et ses transports brûlans ressemblans à l’ivresse; de même
+la peine d’esprit et ses inquiétudes rétrécissent l’âme, abattent le
+corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur
+et l’accablement et l’inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable
+celui qui, à l’exemple d’un despote Asiatique, mais par d’autres
+motifs, proposeroit aux philosophes et aux législateurs la recherche de
+nouveaux plaisirs et crieroit: «_Epicure étoit le plus sage des hommes.
+La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de notre espece._»
+
+Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient incroyables si
+l’on pouvoit combattre les résultats d’observations suivies, réitérées,
+authentiques[71], mais la physique éclairée doit être le guide éternel
+de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les loix coercitives
+sont mauvaises. Voilà pourquoi la science de la législation ne peut
+être perfectionnée qu’après toutes les autres.
+
+Mais l’homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan,
+le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme,
+a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout réformer.
+De là cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions
+inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems,
+dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature
+a voulu propager, prolonger sans égard aux lieux et aux circonstances.
+La circoncision est selon nous une des plus singulières qu’il ait
+imaginées.
+
+Plusieurs peuples l’ont pratiquée pour des fins utiles dans l’ordre
+de la nature, et cela est simple et sage. D’autres l’ont admise sans
+besoin, comme une observance religieuse, et cela paroît fol. Les
+Égyptiens l’ont regardée comme une affaire d’usage, de propreté, de
+raison, de santé, de nécessité physique. En effet, on prétend qu’il y
+a des hommes qui ont le prépuce si long, que le gland ne pourroit pas
+se découvrir de lui-même; d’où il résulteroit une éjaculation baveuse
+qui seroit un inconvénient considérable pour l’œuvre de la génération.
+Cette raison en est une assurément pour diminuer un prépuce de cette
+nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en grande vénération chez
+le peuple choisi de Dieu, voilà ce qui me semble très singulier.
+
+En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de l’alliance,
+le pacte entre le Créateur et son peuple, c’est le prépuce
+d’Abraham[72], prépuce qui devoit être racorni; car Abraham avoit
+quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opéra
+de même sur son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse
+circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla
+avec son époux qui ne la revit plus[73]. Cette cérémonie n’étoit alors
+regardée que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74],
+de la circoncision du cœur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant
+tout le temps que les Israélites furent dans le désert. Aussi Josué
+à la sortie du désert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il
+y avoit quarante ans qu’on n’avoit coupé de prépuces; on en eut deux
+tonnes tout d’un coup[76].
+
+Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour
+des prépuces. Saül promit sa fille à David et demande cent prépuces de
+douaire[77]. David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas être
+borné dans ce magnifique don et apporta à Saül deux cents prépuces[78]
+puis il épousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa
+demande en règle, et l’obtint pour sa collection de prépuces[79].
+
+Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On ne regarda pas
+seulement la circoncision comme un sacrement de l’ancienne loi, en
+ce qu’elle étoit un signe de l’alliance de Dieu avec la postérité
+d’Abraham; on voulut que ce bout de peau qu’on retranchoit du membre
+génital, remît le péché originel aux enfans. Les pères ont été divisés
+à ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui
+tous ceux qui l’ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien,
+S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible.
+Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le péché originel
+les entache tout comme les hommes; on devroit même en bonne justice
+leur couper plus qu’à ceux-ci; car sans la curiosité d’Ève, Adam
+n’auroit pas péché.
+
+Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d’après M. Huet, qu’il n’étoit
+rien moins qu’évident que l’on ne circoncit pas les femmes. En effet,
+Huet sur Origène, dit positivement qu’on circoncit presque toutes les
+Égyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit à
+l’approche du mâle; d’autres subissent la même opération par principe
+de religion, pour réprimer les effets de la luxure, parce que les
+chatouillemens et l’irritation sont moins à craindre quand le clitoris
+est moins proéminent.
+
+Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les
+femmes chez les Abyssins. C’est même dans ce pays et pour ce sexe une
+marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu’à celles qui prétendent
+descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est
+donc très indécise, et les érudits ne peuvent encore s’exercer.
+
+Une opération très-embarrassante devoit être quand il falloit couper,
+où il ne restoit rien à retrancher. Par exemple, comment opéroit-on sur
+les peuples qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient
+Juifs, de sorte qu’il falloit les circoncire encore une fois pour
+l’alliance? Il paroît qu’alors on se contentoit de tirer de la verge
+quelques gouttes de sang à l’endroit où le prépuce avoit été découpé;
+et ce sang s’appeloit _le sang de l’alliance_; mais il falloit trois
+témoins pour que cette cérémonie fût authentique, parce qu’il n’y avoit
+plus de prépuce à montrer.
+
+Les Juifs apostats s’efforçoient, au contraire, d’effacer en eux les
+marques de la circoncision et de se faire des prépuces. Le texte des
+Macchabées y est formel. _Ils se sont fait des prépuces et ont trompé
+l’alliance[81]._ S. Paul, dans la première épître aux Corinthiens,
+semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n’en usent de
+même! _Si dit-il, un circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu’il ne
+se fasse point de prépuce[82]._
+
+Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité du fait et croient
+que la trace de la circoncision est ineffaçable; mais les pères Conning
+et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose étoit
+possible; dans le droit par l’infaillibilité de l’Écriture, dans le
+fait par les autorités de Galien et de Celse qui prétendent qu’on peut
+effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite Œgnielte
+et Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette marque dans
+la chair d’un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre à Bartholin,
+confirme ce fait par l’autorité même des Juifs: de plus, la matiere
+étant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser
+quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont éprouvé sur eux-mêmes la
+pratique indiquée par les médecins que nous venons de citer.
+
+La peau est extensible par elle-même à un degré qu’on auroit peine
+à croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vêtemens
+faits avec la tunique des êtres animés, n’en étoient des exemples
+journaliers. On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s’alonger
+exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement semblable à celle
+des paupieres.
+
+Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d’abord
+légitimement circoncire, et quand la racine de leur prépuce fut
+consolidée, ils y attacheront un poids, tel qu’ils purent le supporter
+sans causer aucun éraillement. La tension imperceptible et les linimens
+d’huile rosat le long de la verge, faciliterent l’alongement de la
+peau, au point qu’en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un
+quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n’en put donner que cinq
+lignes et demie. On leur avoit fait une boëte de fer-blanc doublée et
+attachée à la ceinture pour qu’ils pussent uriner et vaquer à leurs
+affaires. Tous les trois jours on visitoit l’extension, et les peres
+visiteurs, nommés commissaires _ad hoc_, dressoient registres de
+l’arrivée du nouveau prépuce de Conning, à peu près comme on fait au
+Pont-Royal pour la crûe de la Seine.
+
+Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais
+Conning et Coutu n’ont pas eu la même satisfaction pour les femmes.
+Aucune ne voulut permettre qu’on lui attachât un poids au clitoris; en
+sorte qu’il n’en est point aujourd’hui qui s’en fasse couper, ni par
+crainte de l’approche de l’homme (car il y a des expédiens qui sauvent
+tout inconvénient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d’alliance,
+parce qu’il est de fait qu’elles s’allient toutes sans avoir besoin
+d’aucune diminution. On est bien loin aujourd’hui de s’affliger de la
+proéminence d’un clitoris... O que ce progrès des arts est énorme en ce
+siècle!
+
+On sait que les Turcs coupent la peau et n’y touchent plus, au lieu
+que les Juifs la déchirent et guérissent plus facilement; au reste,
+les enfans de Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette
+opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils
+aîné, âgé de quatorze ans, envoya un ambassadeur à Henri III, pour
+le prier d’assister à la cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer
+à Constantinople au mois de mai de l’année suivante: les ligueurs
+et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion de cette ambassade
+pour appeler Henri III _le roi Turc_, et lui reprocher qu’il étoit le
+parrain du grand-seigneur.
+
+Les Persans circoncisent à l’âge de treize ans en l’honneur d’Ismaël;
+mais la méthode la plus singulière en ce genre est celle qui se
+pratique à Madagascar. On y coupe la chair à trois différentes
+reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se
+saisit le premier du prépuce coupé, l’avale.
+
+Herrera dit que chez les Mexicains, où d’ailleurs on ne trouve aucune
+connoissance du mahométisme ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le
+prépuce aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que beaucoup en
+meurent.
+
+Voilà ce que l’on peut citer de plus remarquable sur cette matiere.
+On ignore si la crainte du frottement et l’irritation qui en est une
+suite, privoit les Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons
+des culottes; mais il est sûr que les Israélites n’en portoient pas; en
+quoi nos capucins non réformés ont imité le peuple de Dieu. Cependant
+comme les érections auroient pu embarrasser dans certaines cérémonies,
+il étoit enjoint de se servir alors d’un chauffoir[85] pour contenir
+les parties génitales. Aaron en reçut l’ordre.
+
+Je m’apperçois, en finissant ce morceau, que l’histoire des prépuces
+n’est pas très-anacréontique; mais quand on veut s’instruire dans les
+livres saints, comme c’est assurément le devoir de tout chrétien, il
+faut avoir le goût robuste; car on y trouve des passages infiniment
+plus fermes qu’aucun de ceux que j’ai cités. Lorsque, par exemple, on
+voit le roi Saül poursuivant David venir décharger son ventre[86] dans
+une caverne au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci
+arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextérité le
+derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt que le roi est parti,
+courir après lui pour lui démontrer qu’il auroit pu l’empaler aisément,
+mais qu’il étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on voit
+cela, dis-je, on s’étonne. Mais lorsque passant d’étonnement en
+étonnement on voit tour-à-tour sur ce vaste et saint théâtre, des
+hommes qui se nourrissent de leurs excrémens[87] et boivent de leur
+urine[88]; Tobie que de la fiente d’hirondelle aveugle[89]; Esther qui
+se couvre la tête de tout ce qu’il y de plus sale au monde[90]; les
+paresseux qu’on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isaïe réduit à
+manger les plus hideuses évacuations du corps humain[92]; des riches
+qui _embrassoient des immondices_[93], d’autres qu’on aspergeoit dans
+le temple même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui étendoit
+sur son pain cet étrange ragoût[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui
+ne paroît pas à tout le monde digne de sa bonté, convertit en fiente de
+bœuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s’étonne plus de rien.
+
+[Illustration: Cachet de Mirabeau]
+
+[Illustration: Autographe de MIRABEAU
+
+Lettre d’envoi de la suite de son travail sur la Prusse]
+
+
+
+
+KADHESCH
+
+
+La puissance des loix dépend presqu’uniquement de leur sagesse, et la
+volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l’a dictée.
+C’est pour cela que Platon regarde comme une précaution très-importante
+de mettre toujours à la tête des édits un préambule raisonné, qui en
+montre la justice en même temps qu’il en expose l’utilité.
+
+En effet, la première loi est de respecter les loix. La rigueur des
+châtiments n’est qu’une vaine et coupable ressource, imaginée par
+des esprits étroits et de mauvais cœurs, pour substituer la terreur
+au respect qu’ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque
+universelle et non démentie par la plus vaste expérience, que les
+supplices ne sont nulle part aussi fréquens que dans les pays où
+ils sont terribles; de sorte que la cruauté des peines désigne
+infailliblement la multitude des infracteurs, et qu’en punissant tout
+avec la même sévérité, l’on force les coupables qui le plus souvent
+ne sont que les foibles, à commettre des crimes pour échapper à la
+punition de leurs fautes.
+
+Le gouvernement n’est pas toujours maître de la loi; mais il en est
+toujours le garant, et que de moyens n’a-t-il pas pour la faire aimer!
+Le talent de régner n’est donc pas infiniment difficile à acquérir; car
+il ne consiste qu’en cela. J’entends bien qu’il est encore plus aisé de
+faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est
+très-facile aussi de gagner les cœurs; car le peuple a appris depuis
+bien longtemps de tenir grand compte à ses chefs de tout le mal qu’ils
+ne lui font point, à les adorer quand il n’en est pas haï.
+
+Quoi qu’il en soit, un imbécile obéi peut comme un autre punir les
+forfaits; le véritable homme d’État sait les prévenir. C’est sur les
+volontés plus que sur les actions qu’il cherche à étendre son empire.
+S’il pouvoit obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il à
+faire? Le chef-d’œuvre de ses travaux seroit de parvenir à rester oisif.
+
+C’est donc une grande maladresse que la jactance et l’abus du pouvoir;
+le comble de l’art est de le déguiser (car tout pouvoir est désagréable
+à l’homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes
+tels qu’ils sont, mais de parvenir à les rendre tels qu’on a besoin
+qu’ils soient. Cela est très possible; car les hommes sont à la longue
+tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il
+modele tout à son gré, et quand j’entends un homme d’État dire: _je
+méprise cette nation_, je lève les épaules et réponds en moi-même: _et
+toi, je te méprise de n’avoir pas su la rendre estimable_.
+
+C’est là le grand art des anciens qui paroissent nous avoir été aussi
+supérieurs dans les sciences morales que nous l’emportons sur eux dans
+les sciences physiques. Tout leur but étoit de diriger les mœurs, de
+former des caractères, d’obtenir de l’homme que pour faire ce qu’il
+doit, il lui suffit de songer qu’il le doit faire. O, quel mobile
+d’honneur, de vertu, de bien-être, seroit la législation perfectionnée
+ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le
+fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit du génie, en
+un mot, que leur influence a survécu aux mœurs des peuples pour qui
+elles étoient faites. Combien long-tems, par exemple, n’a pas duré le
+préjugé imprimé par les anciens législateurs sur les mariages stériles?
+
+Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se marier ou non.
+Lycurgue nota d’infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit même
+une solemnité particulière à Lacédémone, où les femmes les produisoient
+tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire à la nature une
+amende honorable, qu’elles accompagnoient d’une correction très-sévère.
+Ces républicains si célèbres avoient poussé plus loin les précautions
+en publiant des réglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96]
+et contre les maris qui n’en usoient pas bien avec leurs femmes[97].
+On sait quelle attention les Égyptiens et les Romains apportèrent à
+favoriser la fécondité des mariages.
+
+S’il est vrai qu’il y eut dans les premiers âges du monde des femmes
+qui affectoient la stérilité, comme il paroît par un prétendu fragment
+du prétendu livre d’Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui
+en fissent profession; mais les apparences n’y sont rien moins que
+favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire de peupler le monde.
+La loi de Dieu et celle de la nature imposoient à toutes sortes de
+personnes l’obligation de travailler à l’augmentation du genre humain;
+et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une
+affaire principale d’obéir à ce précepte. Tout ce que la Bible nous
+apprend des patriarches, c’est qu’ils prenoient et donnoient des
+femmes, c’est qu’ils mirent au monde des fils et des filles, et puis
+moururent, comme s’ils n’avoient eu rien de plus important à faire.
+L’honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre
+des enfans; on étoit sûr de s’attirer par la fécondité une grande
+considération, de se faire respecter de ses voisins, d’avoir même une
+place dans l’histoire. Celle des Juifs n’a pas oublié le nom de _Jaïr_,
+qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les
+noms de _Danaüs_ et d’_Égyptus_, célèbres par leurs cinquante fils et
+leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors pour une infamie
+dans les deux sexes et pour une marque non équivoque de la malédiction
+de Dieu. On regardoit au contraire comme un témoignage authentique de
+sa bénédiction d’avoir autour de sa table un grand nombre d’enfans.
+Ceux qui ne se marioient pas étoient réputés _pécheurs contre nature_.
+Platon les tolère jusqu’à l’âge de trente-cinq ans; mais il leur
+interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans
+les cérémonies publiques. Chez les Romains, les censeurs étoient
+spécialement chargés d’empêcher cette sorte de vie solitaire[98].
+Les célibataires ne pouvoient ni tester ni rendre témoignage[99]: la
+religion aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les
+soumettoient à des peines extraordinaires dans l’autre vie, et dans
+leur doctrine le plus grand des malheurs étoit de sortir de ce monde
+sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus
+cruels démons[100].
+
+Mais il n’est point de loix qui puissent arrêter un désordre
+idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs, on éludoit
+très-communément dans l’antiquité les fins de la nature. L’histoire
+ne dit point comment ni par qui commença l’amour des jeunes garçons,
+qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en apparence si
+bizarre, l’emporta sur les loix pénales, bursales, infamantes, etc.,
+sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait
+été très-impérieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m’a
+paru très-singulière: je crois que l’impuissance dont la nature frappe
+quelquefois, se confédéra avec des tempéramens effrénés pour l’affermir
+et la propager. Rien de plus simple.
+
+L’impuissance a toujours été une tache très-honteuse. Chez les
+Orientaux, les hommes marqués de ce sceau de réprobation eurent le
+titre flétrissant d’_eunuques du soleil_, d’_eunuques du ciel, faits
+par la main de Dieu_. Les Grecs les appelloient _invalides_. Les loix
+qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi à ces femmes de
+les abandonner. Les hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut être
+très-rare dans les commencemens, également méprisés des deux sexes, se
+trouvèrent exposés à plusieurs mortifications qui les réduisirent à
+une vie obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens moyens
+d’en sortir et de se rendre recommandables. Dégagés des mouvemens
+inquiets de l’amour étranger, et, au physique, de l’amour-propre, ils
+s’assujettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si dévoués,
+si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des
+despotismes en augmenta bientôt le nombre; les pères, les maîtres,
+les souverains s’arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, leurs
+esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le monde entier, qui dans
+le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut étonné de se trouver
+insensiblement partagé en trois portions à peu près égales.
+
+La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l’habitude, des motifs
+particuliers, une philosophie affectée ou téméraire, la pauvreté, la
+cupidité, la jalousie, la superstition concoururent à cette révolution
+singulière; la superstition, dis-je, car les opérations les plus
+avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont été imaginées
+par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres,
+injustes, où la privation fait la vertu et la mutilation le mérite.
+
+Les Romains fourmilloient d’eunuques. En Asie et en Afrique on s’en
+sert encore aujourd’hui pour garder les femmes; en Italie cette
+atrocité n’a pour objet que la perfection d’un vain talent (I). Au Cap
+les Hottentots ne coupent qu’un testicule, pour éviter, disent-ils, les
+jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour éteindre leur
+postérité, afin que leurs malheureux enfans n’éprouvent pas un jour la
+double misère et de périr de faim et de voir périr les leurs. Il y a
+bien des sortes d’eunuques!
+
+Quand on ne pense qu’à perfectionner la voix, on n’enlève que les
+testicules; mais la jalousie dans sa cruelle méfiance retranche toutes
+les parties de la génération: cette effroyable opération est très
+dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succès qu’avant la
+puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger: passé quinze ans, à peine
+en réchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d’impuissants se vendent
+cinq et six fois jusqu’à vingt-deux mille de ces infortunés. Quelle
+horrible plaie faite à l’humanité! Les plus fameux sont Éthiopiens; ils
+sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l’or.
+
+Les impuissans absolus se qualifient d’_eunuques aqueducs_, parce
+qu’étant dépourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont
+obligés de se servir d’un conduit de supplément, faute de ne pouvoir
+lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux
+au contraire qui ne sont privés que des testicules, jouissent de toute
+l’irritation que donnent les désirs, et peuvent en un sens se dire très
+puissans (sur-tout lorsqu’ils n’ont été opérés qu’après que leur organe
+a reçu tout son développement[101] mais avec cette triste exception
+que, ne pouvant jamais se satisfaire, l’ardeur vénérienne dégénere chez
+eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu’ils liment avec
+une précieuse continuité.
+
+On voit que cette sorte d’eunuques a le double avantage de servir sans
+risque aux plaisirs des femmes et aux goûts dépravés des hommes.
+Autrefois tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux Grecs, et les
+filles garnissoient les serrails. On comprend que l’on trouvoit dans
+ce beau climat autant de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose
+pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l’a pas, ce seroit
+sans doute l’incomparable beauté de ces modeles.
+
+On comprend aujourd’hui, comme on sait, par le mot de _péché contre
+nature_ tout ce qui a rapport à la non-propagation de l’espece, et
+cela n’est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la
+ville de l’Ecriture, est bien différente, par exemple, d’une simple
+pollution. Quoique ce goût bizarre que l’on a compris avec tant
+d’autres dans le mot général _mollities_ ait été généralement répandu
+dans les pays les plus policés, l’histoire ne cite rien d’aussi fort
+que ce qui est rapporté dans l’Ecriture. Toutes les villes de la
+Pentapole en étoient tellement infestées qu’aucun étranger n’y pouvoit
+paraître qu’il ne fût en proie à leurs désirs. Les deux anges qui
+vinrent visiter Loth furent à l’instant assaillis par une multitude
+de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce
+singulier acte de vertu hospitalière ne lui réussit pas. Il falloit
+aux Sodomistes des derrières mâles[103]; et les anges n’échappèrent
+que grâce à cet aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se
+reconnoître les uns les autres.
+
+Cet état ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut
+consumé par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles,
+retirés dans une antre, crurent que le monde venoit de périr par le
+feu, comme il avoit lors du déluge péri par l’eau; et la crainte de
+ne plus avoir de postérité détermina ces filles, qui ne comptoient
+apparemment pas sur les fruits de leur prostitution récente, à en tirer
+au plus vite de leur pere. L’aînée se dévoua la première à ce piteux
+office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu’elle avoit enivré, lui
+épargna toute la peine de ce sacrifice offert à l’amour de l’humanité,
+et le consomma sans qu’il s’en aperçût[104]. La nuit suivante sa sœur
+en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir été facile à tromper et
+dur à réveiller, réussit si bien dans ces actes involontaires, que ses
+filles mirent au monde neuf mois après cette aventure, deux garçons,
+Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites.
+
+On sait, indépendamment du témoignage formel de S. Paul[106], que
+les Romains porterent très-loin ces excès de la pédérastie; mais
+ce que ce grand apôtre dit de remarquable, c’est que les femmes
+préféroient de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu’elles
+provoquent.--_Et fœminæ imitaverunt naturalem usum in eum usum qui
+est contra naturam_; c’est dans le vingt-sixième verset du chapitre
+cité au bas de la page qu’on lit ces paroles; et le verset suivant a
+fourni au Caravage l’idée de son _Rosaire_, qui est dans le Musæum du
+grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d’hommes étroitement liés
+(_turpiter ligati_) en rond, et s’embrassant avec cette ardeur lubrique
+que ce peintre sait répandre dans ses compositions libertines.
+
+Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le globe; les voyageurs
+et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent même un cas de
+sodomie triple qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur
+Sanchez: le voici.
+
+Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique, imprimée en
+1566, les hommes à queue du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de
+ceux de l’isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l’isle Mindors,
+voisine de Manille. Tant d’autorités se trouverent plus que suffisantes
+pour déterminer des missionnaires jésuites à entreprendre de préférence
+des conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet de ces hommes
+à queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des
+queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité,
+de tous les mouvemens que l’on aperçoit dans la trompe de l’éléphant.
+Or l’un de ces hommes à queue se coucha entre deux femmes, dont l’une
+ayant un clitoris considérable, se posta de la tête aux pieds et
+plaça en pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l’insulaire
+fournissoit sept pouces au vase légitime: l’insulaire qui étoit
+complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facultés il
+approcha de l’autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y
+avoit là assurément de quoi exercer les talens du prince des casuistes.
+
+Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il, sodomie double
+quoiqu’incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris
+ne pouvant verser la libation, ils n’opèrent rien contre les voies de
+Dieu et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornication simple.»
+
+J’imagine que de pareilles queues auroient plus d’un genre d’utilité à
+Paris, où le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du tems de
+Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquoient mutuellement
+sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On
+sait que cette ville est un chef-d’œuvre de police; en conséquence
+il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui
+se destinent à la profession sont soigneusement enclassés; car les
+systêmes réglementaires s’étendent jusques là. On les examine; ceux
+qui peuvent être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien
+faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font
+payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés
+de leurs testicules, ou en terme de l’art (car notre langue est plus
+chaste que nos mœurs) qui n’ont pas le _poids du tisserand_, mais
+qui donnent et reçoivent forment la seconde classe; ils sont encore
+chers parce que les femmes en usent, tandis qu’ils servent aux hommes.
+Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érections tant ils sont usés,
+quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s’inscrivent
+comme _patiens purs_ et composent la troisième classe: mais celle qui
+préside à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet effet on
+les place tout nus sur un matelas ouvert par la moitié inférieure; deux
+filles le caressent de leur mieux, pendant qu’une troisième frappe
+doucement avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens.
+Après un quart d’heure de cet essai, on leur introduit dans l’anus
+un poivre long rouge qui cause une irritation considérable; on pose
+sur les échauboulures produites par les orties de la moutarde fine de
+Caudebec, et l’on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces
+épreuves, et ne donnent aucun signe d’érection servent comme patiens
+à un tiers de paie seulement... O qu’on a bien raison de vanter le
+progrès des lumieres dans ce siecle philosophe!
+
+
+
+
+BÉHÉMAH
+
+
+DE LA BESTIALITÉ.--Ce titre répugne à l’esprit et flétrit l’ame.
+Comment imaginer sans horreur qu’un goût aussi dépravé puisse exister
+dans la nature humaine, lorsqu’on pense combien elle peut s’élever
+au-dessus de tous les êtres animés? Comment se figurer que l’homme
+ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les délices
+de l’amour, tous ses transports... il a pu les déposer aux pieds d’un
+vil animal! Et c’est au physique de cette passion, à cette fievre
+impétueuse qui peut pousser à de tels écarts, que des philosophes
+n’ont pas rougi de subordonner le moral de l’amour! _Le physique seul
+en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez
+contempler ce physique dans les Pyrénées où chaque berger a sa chevre
+favorite; et quand vous aurez assez observé les hideux plaisirs du
+montagnard brutal, répétez encore: _en amour le physique seul est bon_.
+
+Un sentiment très philosophique peut engager à fixer un moment ses
+regards sur un sujet aussi étrange, parce que ce sentiment donnant
+la force d’écarter toutes les idées que l’éducation, les préjugés,
+et l’habitude nous inculquent tour à tour, indique plus d’une vue à
+diriger, plus d’une expérience à faire, dont les résultats pourroient
+être utiles et curieux.
+
+La forme particuliere par laquelle la nature a distingué l’homme et
+la femme, prouve que la différence des sexes ne tient pas à quelques
+variétés superficielles; mais que chaque sexe est le résultat peut-être
+d’autant de différences qu’il y a d’organes dans le corps humain,
+quoiqu’elles ne soient pas toutes également sensibles. Parmi celles
+qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont
+l’usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles au sexe
+essentiellement, ou sont-elles une suite nécessaire de la disposition
+des parties constituantes[108]? La vie s’attache à toutes les formes,
+mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les
+productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles
+qui le sont extrêmement périssent bientôt. Ainsi l’anatomie, éclairée
+autant qu’il seroit possible, pourroit décider jusqu’à quel point
+on peut être monstre, c’est-à-dire, s’écarter de la conformation
+particuliere à son espece, sans perdre la faculté de se reproduire, et
+jusqu’à quel point on peut l’être sans perdre celle de se conserver.
+L’étude de l’anatomie n’a pas même encore été dirigée sur ce plan,
+pour lequel on pourroit mettre à profit cette erreur de la nature,
+ou plutôt cet abus de ses désirs et de ses facultés qui portent à la
+bestialité.
+
+Les productions monstrueuses d’animaux différens conservent une
+conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement
+la faculté de se reproduire. Les productions monstrueuses de l’humanité
+nous apprendroient en outre jusqu’à quel point l’ame raisonnable _se
+transmet ou se débrouille_, si l’on peut parler ainsi, d’avec l’ame
+sensitive. Il est singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.
+
+La partie constitutive de notre être, qui nous différencie
+essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l’ame. Son
+origine, sa nature, sa destinée, le lieu où elle réside sont une
+source intarissable de problêmes et d’opinions. Les uns l’anéantissent
+à la mort; les autres la séparent d’un tout auquel elle se réunit
+par réfusion, comme l’eau d’une bouteille qui nageroit et que l’on
+casseroit se réuniroit à la masse. Ces idées ont été modifiées à
+l’infini. Les Pythagoriciens n’admettoient la réfusion qu’après des
+transmigrations; les Platoniciens réunissoient les ames pures, et
+purifioient les autres dans des nouveaux corps. De là les deux especes
+de métempsycoses que professoient ces philosophes.
+
+Quant aux discussions sur la nature de l’ame, elles ont été le vaste
+champ des folies humaines, folies inintelligibles à leurs propres
+auteurs. Thalès prétendoit que l’ame se mouvoit en elle-même; Pithagore
+qu’elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se mouvoir en
+soi-même. Platon la définit une substance spirituelle se mouvant par un
+nombre harmonique. Aristote, armé de son mot barbare d’_entéléchie_,
+nous parle de l’accord des sentimens ensemble. Héraclite la croit une
+exhalaison; Pithagore un détachement de l’air; Empédocle un composé
+des élémens; Démocrite, Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi
+de feu, de je ne sais quoi d’air, de je ne sais quoi de vent, et d’un
+autre quatrieme qui n’a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelaüs
+la composoient d’air subtil; Hippone d’eau; Xénophon d’eau et de terre;
+Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d’air. Critius la plaçoit
+tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu’un esprit
+répandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et
+Critolaüs, tranchant ce qu’il ne pouvoit dénouer, la supposoit une
+cinquième substance.
+
+Il faut convenir qu’une pareille nomenclature a l’air d’une parodie; et
+l’on croiroit presque que ces grands génies se jouoient de la majesté
+de leur sujet, en voyant que le résultat de leurs méditations étoient
+des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus célèbres
+modernes, on étoit plus éclairé sur cette matiere que les rêveries des
+anciens. Ce qui résulte de plus remarquable de leurs opinions en ce
+genre, c’est que jamais on n’avoit eu jusqu’à nos dogmes modernes la
+moindre idée de la spiritualité de l’ame, quoiqu’on la composât de
+parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l’ont crue
+matérielle, et l’on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée.
+Quoi qu’il en soit, les folies théoriques, les hypothèses même
+ingénieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des
+expériences physiques bien dirigées.
+
+Ce n’est pas que je croie qu’elles puissent nous apprendre, ni quelle
+est la nature de l’ame ni le lieu où elle réside; mais les nuances de
+ses dégradations peuvent être infiniment curieuses et c’est le seul
+chapitre de son histoire qui paroisse nous être abordable.
+
+Il seroit infiniment téméraire de décider que les brutes ne pensent
+point, bien que le corps ait indépendamment de ce qu’on appelle l’ame,
+le principe de la vie et du mouvement. L’homme lui-même est souvent
+machine: un danseur fait les mouvements les plus variés, les plus
+ordonnés dans leur ensemble, d’une manière très-exacte, sans donner
+la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Le
+musicien exécuteur est à peu près de même: l’acte de la volonté
+n’intervient que pour déterminer le choix de tel ou tel air. Le branle
+donné aux esprits animaux, le reste s’exécute sans qu’il y pense; les
+gens distraits, les somnambules sont souvent dans un véritable état
+d’automates. Les mouvemens qui tendent à conserver notre équilibre,
+sont ordinairement très-involontaires; les goûts et les antipathies
+précedent dans les enfans le discernement. L’effet des impressions du
+dehors sur nos passions, sans le secours d’aucune pensée, par la seule
+correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n’est-il pas
+très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes corporelles répandent
+cependant un caractère très-marqué sur la physionomie qui a une
+sympathie toute particulière avec l’ame.
+
+Les animaux considérés dans un simple point de vue mécanique,
+fourniroient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur
+refusent le don de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile
+de prouver qu’une grande partie de leurs opérations même les plus
+étonnantes ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que de
+simples automates s’entendent, agissent de concert, concourent à un
+même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles
+d’éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils
+obéissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent;
+enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions spontanées, où
+paroissent les images de la raison et de la liberté; d’autant plus
+qu’elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulieres,
+moins prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du moment; il
+en est de même qui ont un caractère déterminé, qui sont jaloux,
+vindicatifs, vicieux.
+
+Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes
+vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles
+ont comme l’homme un péché originel qui a perverti leur nature. La
+premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui
+est sorti des mains de Dieu étoit bon et fort bon. Mais si les bêtes
+étoient telles alors qu’elles sont aujourd’hui, comment pourroit-on
+dire qu’elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un singe
+soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie
+cruel? Il faut recourir à la seconde proposition et leur supposer un
+péché originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la
+religion.
+
+Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens théoriques
+que l’on peut tracer la ligne de démarcation entre l’homme et la bête.
+Notre ame a trop peu de points de contact pour qu’il soit facile,
+même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle, d’effleurer seulement
+sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siege. Les uns
+ont prétendu qu’elle est dans un lieu particulier d’où elle exerce
+son empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens le centre
+ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d’autres les
+corps cannelés. Le climat, sa température, les alimens, un sang épais
+ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui
+influent sur sa manière d’être; ainsi en poussant les suppositions on
+varieroit les effets à l’infini, et l’on montreroit par les résultats,
+comme il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête, quelque
+saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque tuyau fort obstrué.
+
+Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de savoir jusqu’à
+quel point un être dégradé de l’espece humaine par sa copulation avec
+la brute, peut être plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule
+manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une
+partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les
+produits, leur donner une éducation convenable et étudier avec soin ces
+sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré de cette opération
+plus d’avantage pour le progrès des connoissances humaines que des
+efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent
+les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent
+qu’une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que
+le sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée; au lieu
+que le fruit d’une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire,
+une autre nature, mais entée sur la première, éclairciroit plusieurs
+des points dont le développement a tant occupé tous ces êtres pensans.
+
+Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé des produits
+de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n’y en auroit-il
+point? La bestialité étoit si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit
+de brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec
+les animaux[110], et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange; je
+conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue
+d’un besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une chèvre, d’une
+jument, d’une vache même; mais rien ne peut m’apprivoiser avec l’idée
+d’une femme qui se fait éventrer par un âne. Cependant un verset du
+Lévitique[111] porte: _La bête quelle qu’elle soit_. D’où il résulte
+évidemment que les Juives se prostituoient _à toute espèce de bête
+indistinctement_; voilà ce qui est incompréhensible.
+
+Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des produits de
+chevres avec l’espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans,
+toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. _Satar_
+en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonné par
+Moyse que pour détourner les Israélites du goût qu’ils avoient
+pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l’Exode qu’on ne
+pouvoit voir la face des dieux, les Israélites étoient persuadés que
+les démons se faisoient voir sous cette forme[113], et c’est là le
+Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces
+apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse et beaucoup d’autres
+offrent des vestiges très remarquables de ces productions monstrueuses.
+
+On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables
+produits. Jérémie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Héraclite a
+décrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en
+commun des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a traité dans
+le même genre des pigmées, des cynocéphales, des sphinx; ensuite il
+décrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des
+singes qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine; car un bel
+orang-outang, par exemple, est plus beau qu’un laid Hottentot. Munster
+sur la Genèse et le Lévitique a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres
+et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba
+admet des ames à ces faunes[116], desquels il paroît qu’on ne peut
+guère contester l’existence.
+
+Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur les centaures et
+les minotaures; mais il n’y a pas plus d’impossibilité à ce qu’ils
+aient été qu’à l’existence des produits d’autres espèces[117]. Dans
+le siècle passé il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on
+présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille sauvage,
+religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui pourroit très-bien avoir
+quelque affinité avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à
+Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer.
+Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres d’Afrique.
+Il paroît que cette partie du monde que l’on ne connoît que bien peu,
+est le théâtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il
+faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive
+dans ces contrées, qu’en aucun autre endroit du globe, parce que le
+centre de l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers
+que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes
+semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc être assez
+communs et ce seroit là la véritable école des altérations, des
+dégradations[118] et peut-être du _perfectionnement_ physique de
+l’espèce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu’est-ce qu’il y
+auroit de plus beau dans les êtres animés que la forme du centaure, par
+exemple?
+
+Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout ce qu’un
+particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre. Nous avons la
+suite de ces variétés dans les especes de chiens, les accouplemens
+de différentes especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets,
+découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas
+donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec les bêtes, et
+c’est ce qu’il faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre ses
+grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie, nous ne perdissions
+par la suite de ses idées.
+
+La bestialité existe plus communément qu’on ne croit en France, non par
+goût, heureusement, mais par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont
+bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des
+narines d’un jeune veau qui leur lèche en même temps les testicules.
+Dans toutes ces montagnes peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre
+favorite. On sait cela par les curés basques. On devroit, par la voie
+de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées et recueillir leurs
+produits. L’intendant d’Auch pourroit aisément parvenir à ce but, sans
+faire révéler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous
+les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par
+ces curés; le curé demanderoit à son pénitent _sa maîtresse_ qu’il
+remettroit au subdélégué de l’endroit sans révéler le nom de l’_amant_.
+Je ne vois pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit du
+progrès des connoissances humaines, un mal que l’on ne sauroit guère
+empêcher.
+
+
+
+
+L’ANOSCOPIE
+
+
+On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans,
+devins, médecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes
+ces sortes) ont eu plus ou moins d’influence. La nature de l’homme,
+sans cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant
+d’hameçons à l’usage de ceux qui établissent leur crédit ou leur
+fortune sur la crédulité de leurs semblables, qu’il y a toujours pour
+eux quelque heureuse découverte à faire dans l’océan sans bornes des
+sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles
+fascinations, les folies surannées, cet appât est si bien proportionné
+à l’avidité ignorante et grossière du peuple, auquel il est surtout
+destiné, que son effet est infaillible, quelqu’ignorans et mal-adroits
+que puissent être les professeurs de l’art si facile de tromper les
+hommes. La philosophie et la physique expérimentale plus cultivées, en
+détrompent sans doute un grand nombre; mais celui où le progrès des
+connoissances humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup le plus
+petit.
+
+Le mot de _devin_ se trouve très-souvent dans la Bible; ce qui justifie
+l’ancienne remarque qu’il n’y a eu parmi les auteurs sacrés que peu
+ou point de philosophes. Moyse défend gravement de consulter les
+devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après les devins et
+les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre
+la sienne[120].» Il y a plusieurs classes de sorciers indiquées dans
+l’Écriture.
+
+_Chaurnien_ en hébreu signifioit sages. Mais cette expression étoit
+fort équivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse
+vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affectée_. Ainsi dans tous
+les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire
+servir les apparences de la sagesse à leurs intérêts, au succès de
+leurs passions, et pour détourner l’étude, la science et le talent du
+seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation
+de la vérité.
+
+Les _Mescuphins_ étoient ceux qui devinoient dans des choses écrites
+les secrets les plus cachés; les tireurs d’horoscopes, les interprètes
+des songes, les diseurs de bonne aventure manœuvroient ainsi.
+
+Les _Carthumiens_ étoient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient
+les yeux et sembloient opérer des changemens fantastiques ou véritables
+dans les objets et dans les sens.
+
+Les _Asaphins_ usoient d’herbes, de drogues particulières et du sang
+des victimes pour leurs opérations superstitieuses.
+
+Les _Casdins_ lisoient dans l’avenir par l’inspection des astres:
+c’étoient les astrologues de ce tems-là.
+
+Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas nos Comus étoient en
+fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de
+la terre un crédit immense; car la superstition qui a si bien servi
+le despotisme, l’a toujours soumis à ses lois, et du sein de cette
+confédération terrible qui a ourdi tous les maux de l’humanité, le
+triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la
+religion étoient trop habiles pour se dessaisir d’aucune des parties de
+leur pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit trait à la
+divination; ils se donnèrent en tout pour les confidens des dieux, et
+ceignirent aisément du bandeau de l’opinion des hommes qui ne savoient
+pas même douter, science qui est à peu près la dernière dont l’homme
+s’instruise.
+
+De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de la superstition, nul
+n’y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire
+une infinité de détails sur leurs pratiques folles et coupables. La
+grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes pour les
+instruire de sa volonté, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux
+un piège auquel ils n’échappoient pas. L’autorité des prophetes, leurs
+miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois, leur influence
+dans les délibérations et les affaires publiques, les faisoient
+tellement considérer par la multitude, que l’envie d’avoir part à ces
+distinctions, en s’arrogeant le don de prophétie devenoit une passion
+dévorante, en sorte que si l’on a dit de l’Égypte que tout y étoit
+_dieu_, il fut un tems où l’on pouvoit dire de la Palestine que tout
+y étoit _prophète_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais;
+on n’ignore pas même que les Juifs avoient des enchantemens et des
+philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie dans lesquels
+ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout
+plein d’autres choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais
+les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux du peuple,
+et la pieuse obscurité des discours, le ton apocalyptique, l’accent
+enthousiaste sont si imposans, que les succès furent très-partagés
+entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts
+et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent à
+élever autel contre autel.
+
+Moïse lui-même nous dit dans l’Exode que les enchanteurs de Pharaon ont
+opéré des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant
+et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables
+qui ont grièvement affligé l’Égypte, parce que le cœur de son roi
+était endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous
+applaudir de n’en avoir pas été spectateurs. Aujourd’hui que l’illusion
+des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique peut avoir de plus
+propre à surprendre, à induire en erreur, les étonnans secrets de la
+chimie, les prodiges sans nombre qu’ont opérés l’étude de la nature
+et les belles expériences qui chaque jour levent une petite partie du
+voile qui couvre ses opérations les plus secretes; aujourd’hui, dis-je,
+que nous sommes instruits de tout cela jusqu’à un certain point, il
+seroit à craindre que notre cœur ne s’endurcît comme celui de Pharaon;
+car nous connoissons infiniment moins le démon que les secrets de la
+physique; et, comme on l’a remarqué, il semble que, grace au goût de la
+philosophie qui nous investit et franchit peu à peu les barrières mêmes
+jusqu’ici les plus impénétrables, l’empire du démon va tous les jours
+en déclinant.
+
+Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que l’histoire détaillée,
+autant qu’elle peut l’être, des augures, des artifices, des prophetes,
+de leurs manœuvres, des divinations de toute espèce, décrites ou
+dévoilées par l’œil sévère et perspicace d’un philosophe. Mais de
+toutes celles qu’il pourroit exposer aux yeux dessillés des nations,
+il n’en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d’une triste
+catastrophe une société fameuse par son zèle pour la propagation de la
+foi, et qui, trop persuadée que cette foi suffisoit pour pénétrer dans
+les ténebres de l’avenir, contracta avec une légèreté fort imprudente
+un engagement qu’elle n’auroit pu remplir, sans le secours fortuit d’un
+horoscope très-étrange.
+
+Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit la vraie religion,
+lorsqu’une sécheresse effroyable sembla destiner cet empire à n’être
+plus qu’un vaste tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les
+Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un miracle qu’ils
+pressentirent avec une merveilleuse sagacité, et qui a rendu à jamais
+cette société fameuse dans ces contrées désolées. Un poète moderne
+a raconté cette anecdote d’une manière plus piquante que nous ne le
+saurions faire, et nous nous bornerons à transcrire ses vers, sans
+approuver ses licences.
+
+ Fiers rejetons du fameux Loyola,
+ Dont Port-Royal a foudroyé l’école;
+ Vous que jadis sans cesse harcela
+ Le grand Pascal, étayé de Nicole;
+ Vous qui, de Rome usant les arsenaux,
+ Fîtes frapper du fatal anathème,
+ Pour soutenir votre lâche système,
+ Les Augustins, sous le nom des Arnaud.
+ Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,
+ A tant de fois éprouvé la férule,
+ Et qui voyant dans ses puissans écrits,
+ Des Molina les sentimens proscrits;
+ Contre son livre, au benin Clément onze,
+ Fîtes pointer le redoutable bronze.
+ Vous qui dans la Chine alliez à la fois,
+ Confucius et Dieu mort sur la croix;
+ Et dont le culte équivoque et commode,
+ Rapporte à Dieu celui d’une pagode.
+ De la morale éternels corrupteurs;
+ Qui du salut élargissez la voie,
+ Et qui, guidant par des chemins de fleurs,
+ Les pénitens que le ciel vous envoie,
+ Au champ de Dieu ne semez que l’ivroie.
+ Des grands du siecle adroits adulateurs;
+ Vils artisans de mensonge et de fourbe,
+ De qui le dos sous l’iniquité courbe;
+ Qui démasqués et par-tout reconnus,
+ Etes pourtant par-tout les bien venus;
+ (Car il n’est lieux de l’un à l’autre pôle,
+ Où Dieu merci n’ayez le premier rôle.)
+ Dites-nous donc, par quel puissant moyen,
+ Vous trouvez l’art d’en imposer aux autres,
+ Et de coëffer la mître des apôtres,
+ Chez l’infidèle et le peuple chrétien?
+ Si l’on en croit vos longs martyrologes,
+ Où le mensonge a tracé vos éloges,
+ L’Inde rougit du sang de nos martirs:
+ Sur un trépied vous rendez des oracles;
+ Et le païen avide de miracles,
+ Les voit éclore au gré de ses desirs.
+ L’aride mort au teint livide et blême,
+ Lâche sa proie à votre voix suprême;
+ Par vous le sang qu’elle a coagulé,
+ Dans les vaisseaux a de nouveau coulé,
+ A l’ordre seul d’un petit taumaturge,
+ L’air de vapeurs ou se charge ou se purge;
+ Et vous avez à vos commandemens,
+ Le vent, la foudre et tous les élémens.
+ A ce propos on m’a fait certain conte,
+ Mes révérends, qu’il faut que je vous conte.
+ A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein,
+ De ses sablons forme la riche pierre,
+ Dont le poli réfléchit la lumiere
+ En cent façons; étoit un jeune essaim
+ D’Ignatiens, qui dans l’âme indienne,
+ Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.
+ Tous les beaux fils qu’a l’Inde sur son bord,
+ Etoient, par eux catéchisés d’abord.
+ Les Cordeliers qu’ils avaient pour annexe,
+ De leur côté baptisoient le beau sexe.
+ Tout alloit bien; et leur apostolat
+ Fructifioit, moyenant ce partage,
+ Si, que de Dieu, le nouvel héritage
+ Alloit croissant avec beaucoup d’éclat.
+ Là le démon qu’en figure de bronze,
+ Fait adorer l’ignorance du bonze;
+ Graces aux fils d’Ignace et de François,
+ Alloit perdant tous les jours de ses droits.
+ L’Ignatien à ces nouvelles plantes,
+ Distribuoit les graces suffisantes,
+ Si largement que l’efficace là
+ Glanoit après les fils de Loyola
+ Petitement. Quoi qu’il en soit, les drôles,
+ Par maints bons tours, maintes belles paroles,
+ Passoient pour saints, se faisoient vénérer
+ Du peuple Indien qu’ils savoient attirer.
+ Le bruit en vint jusqu’au roi de Golconde:
+ Ce prince étoit un vieux païen fieffé,
+ Qui de son diable étoit si fort coëffé,
+ Qu’il n’encensoit que cet esprit immonde,
+ Il vouloit voir ces apôtres nouveaux,
+ Que de son diable on disoit les rivaux.
+ Bien croyoit-il entendre des oracles,
+ Et comme Hérode aller voir des miracles.
+ Nos révérends, le crucifix en main,
+ Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain,
+ En déclamant contre le simulacre
+ De Satanus. Le roi dont la bile âcre
+ Jà s’échauffoit à leurs beaux plaidoyers,
+ Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte,
+ Et qu’on annonce un singulier culte;
+ Encor faut-il de preuves l’étayer.
+ Depuis six mois la sécheresse afflige
+ Tout mon royaume; et votre zèle exige
+ Que de ce Dieu vous obteniez de l’eau.
+ Si dans trois jours vous n’en faites répandre,
+ Comme imposteurs je vous ferai tous pendre:
+ Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau
+ Représenter à l’absolu monarque,
+ Que ce seroit tenter le Tout-Puissant:
+ Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque,
+ S’il est le Dieu sur la terre agissant.
+ Force fut donc aux moines d’en promettre,
+ Sauf à tenter l’avis du baromètre,
+ Qui consulté par eux tous les instans,
+ Ne répondoit jamais que du beau tems.
+ Tous de concert alloient plier bagage,
+ Pour le martyre éprouvant peu d’attraits,
+ Quand un frater qu’ils laissoient là pour gage,
+ Et qui pour eux auroit payé les frais,
+ D’un tel départ leur demanda la cause.
+ Las! dirent-ils, le prince nous propose
+ De décorer nos collets de la hard,
+ S’il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
+ Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère,
+ Par Loyola, patron du monastère,
+ Dites au roi que dès demain matin
+ Nous en aurons, ou j’y perds mon latin.
+ Pas ne mentoit notre moderne Elie:
+ Du sein des mers un nuage élevé,
+ A point nommé de sa féconde pluie,
+ Vit du pays chaque champ abreuvé.
+ Et de crier en Golconde au miracle,
+ Et de donner le bon frere en spectacle,
+ Qui dit tout bas à nos moines joyeux:
+ Mes révérends, si j’ai tenu parole,
+ Vous le devez à certaine v.....,
+ Qu’exprès pour vous me conservent les cieux.
+ Toutes les fois que l’atmosphere aride,
+ Va condensant de nouvelles vapeurs,
+ L’air surchargé de l’élément humide,
+ Ne manque pas de doubler mes douleurs.
+ On n’en dit mot à messieurs de Golconde,
+ Dans le pays il resta constaté,
+ Que ce n’étoit qu’un fruit de sainteté,
+ Et non celui de cette peste immonde,
+ Dont le pénard se trouvoit infecté.
+ Puisque le bien naît ainsi du désordre,
+ Que le bon Dieu la conserve à tout l’ordre.
+
+On voit, toute plaisanterie à part, combien cet étrange baromètre fut
+utile et à la Chine et aux missionnaires qui en ont rapporté leur
+fameuse querelle sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette
+sorte d’injection qu’on porte dans les intestins par le fondement que
+depuis l’introduction des Jésuites dans leur empire; aussi ces peuples
+en s’en servant l’appellent-ils _le remède des barbares_.
+
+Les Jésuites qui voyoient que le mot ignoble de _lavement_, avoit
+succédé à celui de _clystere_ gagnerent l’abbé de S. Cyran, et
+employerent leur crédit auprès de Louis XIV, pour obtenir que le mot
+_lavement_ fut mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte
+que l’abbé de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, qu’on appeloit
+l’Hélène de la guerre des Jésuites et des Jansénistes; mais, disoit
+le pere _Garasse_, je n’entends par _lavement_ que _gargarisme_: «ce
+sont les apothicaires qui ont profané ce mot à un usage messéant.»
+On substitua donc le mot _remède_ à celui de _lavement_. Remède
+comme équivoque parut plus honnête, et c’est bien là notre genre de
+chasteté[121]. Louis XIV accorda cette grâce au père le Tellier. Ce
+prince ne demanda plus de _lavement_, il demandoit _son remède_; et
+l’académie fut chargée d’insérer ce mot avec l’acception nouvelle dans
+son dictionnaire... Digne objet d’une intrigue de cour!
+
+Il paroît que cette honteuse maladie, appelée _cristalline_, qui fut
+le _barometre jésuitique_ dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on,
+se perpétuait dans l’ordre des Jésuites de père en frère, n’étoit
+autre chose que la maladie dont parle l’écriture: _le Seigneur frappa
+ceux de la ville et de la campagne dans le fondement_[122]. C’est
+pour la guérison de cette maladie que les Jésuites ont une messe
+imprimée dans un missel[123] à l’honneur de S. Job. Il n’y a rien là
+qui forme inconséquence avec leur morale; car il est certain que leurs
+casuistes encouragent à braver le danger de la cristalline, bien loin
+de l’improuver, quand ils croient que l’œuvre de Dieu peut y être
+intéressée. On lit dans le recueil du pere Jésuite Anufin un singulier
+fait arrivé à l’un de leurs novices qui s’amusoit avec un jeune homme,
+et qui fut surpris au milieu de ses débats par un de ses confreres.
+Celui-ci avoit eu la prudence d’observer à travers la serrure et
+de se taire; mais quand l’opération fut finie et le novice sorti,
+«malheureux, lui dit son camarade, que viens-tu de faire? J’ai tout
+vu; tu mériterois que je te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de
+luxure... tu ne peux pas nier ton crime...--Eh, mon cher ami, répond le
+coupable d’un ton de confiance et d’affection, vous ne savez donc pas
+que c’est un Juif? je le convertirai, ou il restera l’ennemi de J.-C.
+Dans l’une ou l’autre supposition n’ai-je pas raison de le séduire, ou
+pour le sauver ou pour le rendre plus coupable?» A ces mots le novice
+observateur persuadé, convaincu, pénétré d’admiration, se prosterne,
+baise les pieds de son confrère, fait son rapport; et le novice agent
+est enregistré parmi les opérateurs des œuvres du Très-Haut.
+
+
+
+
+LA LINGUANMANIE
+
+
+Si l’on réduisoit toutes les passions de l’homme à ses affections
+primitives, tous ses idiômes à l’expression de ses pensées-meres, si
+je puis parler ainsi, en dépouillant celles-là de toutes les nuances
+dont il les a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a
+surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient moins volumineux et
+les sociétés moins corrompues.
+
+Par exemple, combien l’imagination n’a-t-elle pas brodé en amour le
+canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornées à l’embellir
+des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en
+applaudir. Mais il y a beaucoup plus d’imaginations déréglées
+que d’imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y a plus de
+libertinage que de tendresse parmi les hommes; voilà pourquoi il faut
+maintenant une foule d’épithètes pour retracer toutes les nuances
+d’un sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque, généreux
+ou coupable, n’est après tout et ne sera jamais que le penchant plus
+ou moins vif d’un sexe vers l’autre. L’impudicité, la lubricité, la
+lasciveté, le libertinage, la mélancolie érotique sont des qualités
+très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins
+fortes des mêmes sensations. La lubricité, la lasciveté, par exemple,
+sont des aptitudes purement naturelles au plaisir; car plusieurs
+especes d’animaux sont lascifs et lubriques; mais il n’en est point
+d’_impudiques_. L’impudicité est une qualité inhérente à la nature
+raisonnable et non pas à une propension naturelle, comme la lubricité.
+L’impudicité est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes,
+dans les discours: elle annonce un tempérament très-violent, sans en
+être la preuve bien certaine; mais elle promet beaucoup de plaisir
+dans la jouissance et tient sa promesse, parce que l’imagination est
+le véritable foyer de la jouissance que l’homme a variée, prolongée,
+étendue par l’étude et le raffinement des plaisirs.
+
+Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres de cette espece,
+ne sont autre chose qu’un appétit violent qui porte à jouir sans
+mesure, à chercher sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu’on
+ne croit, mais dans sa plus grande partie d’institution humaine; à
+chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons _pudeur_, les
+moyens les plus variés, les plus industrieux, les plus sûrs de se
+satisfaire, d’éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur est
+si séduisante, qu’on les provoque après les avoir étreints.
+
+Cet état tient purement à la nature et à notre constitution. C’est
+la faim, le sentiment du besoin de prendre sa nourriture, lequel par
+excès de sensualité produit la gourmandise, et par la privation trop
+longue des moyens de se satisfaire, dégénere en rage. Le désir de la
+jouissance qui est un besoin tout aussi naturel, quoique moins fréquent
+et plus ou moins impérieux, selon la diversité des tempéramens, se
+porte quelquefois jusqu’à la manie, jusqu’aux plus grands excès
+physiques et moraux, qui tous tendent à la jouissance de l’objet par
+lequel peut être assouvie la passion ardente dont on est agité.
+
+Cette fievre dévorante s’appelle chez les femmes _nimphomanie_[124];
+elle s’appelleroit chez les hommes _mentulomanie_, s’ils y étoient
+aussi sujets qu’elles; mais leur conformation s’y oppose, et plus
+encore leurs mœurs qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et
+ne comptant la pudeur qu’au nombre de ces raffinemens dont l’industrie
+humaine a su embellir ou nuancer les attraits de la nature, ne les
+exposent point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop exaltés.
+D’ailleurs nos organes étant beaucoup plus susceptibles de mouvemens
+spontanés que ceux de l’autre sexe, l’intensité des désirs peut
+rarement être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi bien que
+les femmes aient des maladies produites par une cause à peu près
+pareille[125]; mais dont une constitution mâle, plus aisée à détendre,
+ne sauroit être long-temps pénétrée.
+
+Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets si bizarres
+de la nymphomanie. Peut-être le déréglement de l’imagination y
+contribue-t-il beaucoup plus que l’énergie vénérienne que le sujet qui
+en est attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la vulve
+n’est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut être, à la vérité,
+une disposition à cette manie; mais il ne faut pas croire qu’il en
+soit toujours suivi. Il excite, il force à porter les doigts dans les
+conduits irrités; à les frotter pour se procurer du soulagement,
+comme il arrive dans toutes les parties du corps que l’on agace dans
+la même vue, pour y atténuer les causes irritantes. Ces titillations,
+ces attouchemens, quelque vifs et désirés qu’ils puissent être, se font
+du moins sans témoins; au lieu que ceux qu’occasionne la nymphomanie
+bravent les spectateurs et les circonstances. C’est que le prurit
+ne s’établit que dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la
+jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre
+l’impression qu’elle reçoit avec des modifications propres à investir
+l’ame d’une foule d’idées lascives. De là ce feu s’alimente lui-même;
+car la vulve est affectée à son tour par l’influence de l’ame avide
+de volupté, indépendamment de toute impression des sens, et réagit
+sur le cerveau. Ainsi l’ame est de plus en plus profondément pénétrée
+de sensations et d’idées lascives, qui, ne pouvant pas subsister trop
+longtems sans la fatiguer, détermine sa volonté à faire cesser cette
+inquiétude attachée à la prolongation de tout sentiment trop vif, à
+employer tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but.
+
+Il est incroyable combien l’industrie humaine aiguisée par la passion
+a varié les moyens de donner du plaisir, ou plutôt les attitudes du
+plaisir; car il est toujours le même, et nous avons beau lutter contre
+la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle paroît avoir distribué
+à la vérité beaucoup de provoquans dans ses productions[126]. Mais
+il est certain que les fibres du cerveau s’étendent indépendamment
+d’aucune affection immédiate de la nature. Tout ce qui échauffe
+l’imagination, agace les sens ou plutôt la volonté à laquelle
+très-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont au moins
+autant aidés par celle-là, que l’imagination peut jamais l’être par
+le tempérament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux
+disposés, les mieux servis de l’âge et des circonstances.
+
+Ensuite comme c’est le propre de toutes les passions de l’ame
+de devenir plus violentes, en raison de la résistance et que la
+nymphomanie n’est pas facile à contenter, elle finit par être
+insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune
+mesure; et ce sexe si bien fait pour une molle résistance, pour étaler
+tous les charmes de la timide pudeur, déshonore dans cette affreuse
+maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande,
+il recherche, il attaque; les désirs s’irritent par ce qui sembleroit
+devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit en effet, si le
+simple prurit de la vulve sollicitoit le plaisir. Mais quand le foyer
+du désir est le cerveau, il s’accroît sans cesse; et Messaline, plutôt
+lassée que rassasiée[127], court sans relâche après le plaisir et
+l’amour qui la fuit avec horreur.
+
+Il faut en convenir cependant: l’observation nous offre en ce genre
+quelques phénomenes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de
+Buffon a vu une jeune fille de douze ans, très brune, d’un teint vif
+et très coloré, de petite taille, mais assez grasse, déjà formée et
+ornée d’une jolie gorge, qui faisoit les actions les plus indécentes au
+seul aspect d’un homme. La présence de ses parens, leurs remontrances,
+les plus rudes châtimens, rien ne la retenoit; elle ne perdoit
+cependant pas la raison et ses accès affreux cessoient quand elle étoit
+avec des femmes. Peut-on supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup
+abusé de son instinct?
+
+En général, les filles brunes, de bonne santé, d’une complexion forte,
+qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur état, semblent
+destinées à ne pouvoir cesser de l’être; les jeunes veuves, les
+femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition
+à la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal foyer de
+cette maladie est dans une imagination trop aiguisée, trop impétueuse;
+mais que l’inaction, contre nature, des sens pourvus de force et de
+jeunesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que
+chaque individu consulte son instinct dont l’impulsion est toujours
+sûre. Quiconque est conformé de manière à procréer son semblable, a
+évidemment droit de le faire; c’est le cri de la nature qui est la
+souveraine universelle, et dont les loix méritent sans doute plus
+de respect que toutes ces idées factices d’ordre, de régularité, de
+principes dont nous décorons nos tyranniques chimères et auxquelles
+il est impossible de se soumettre servilement, qui ne font que
+d’infortunées victimes ou d’odieux hypocrites, et qui ne reglent rien
+pas plus au physique qu’au moral que les contrariétés faites à la
+nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes physiques exercent un
+empire très-réel, très-despotique, souvent très-funeste, et exposent
+plus souvent à des maux cruels qu’elles n’arment contr’eux. La machine
+humaine ne doit pas être plus réglée que l’élément qui l’environne;
+il faut travailler, se fatiguer même, se reposer, être inactif, selon
+que le sentiment des forces l’indique. Ce seroit une prétention
+très-absurde et très-ridicule que de vouloir suivre la loi d’uniformité
+et se fixer à la même assiette, quand tous les êtres avec lesquels
+on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle.
+Le changement est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux
+secousses violentes qui quelquefois ébranlent les fondemens de notre
+existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au
+milieu des orages par le choc des vents contraires.
+
+L’exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans doute la ressource
+la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive;
+mais cette ressource n’est pas également à l’usage des deux sexes.
+L’équitation, par exemple, ne paroît pas très convenable aux femmes,
+qui ne peuvent guere en user qu’avec danger, ou avec des précautions
+qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les
+a pas disposées pour cet exercice, que là seulement elles paroissent
+perdre les graces qui leur sont particulieres, sans prendre celles du
+sexe qu’elles veulent imiter.
+
+La danse paroît plus compatible aux agrémens propres aux femmes; mais
+la maniere dont elles s’y livrent est souvent plus capable d’énerver
+que de fortifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand art de
+faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avoient fait
+de la danse une partie de leur gymnastique: ils employoient la musique
+pour calmer ou diriger les mouvemens de l’âme; ils embellissoient
+l’utile, ils rendoient salutaire la volupté.
+
+Mais si dans la naissance des corps politiques les amusemens furent
+assortis à la sévérité des institutions dont ces corps tiroient leur
+force, ils dégénérerent bien rapidement avec les mœurs,[128] et si les
+anciens s’occuperent d’abord à trouver tout ce qui pouvoit augmenter
+les forces et conserver la santé, ils en vinrent à ne chercher qu’à
+faciliter et étendre les jouissances; et c’est encore ici une occasion
+de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mêmes.
+Quel parallèle y a-t-il à faire de nos mœurs avec l’esquisse que je
+vais tracer?
+
+Quand une femme avoit _coricobolé_ une demi-heure, de jeunes personnes,
+soit filles, soit garçons, selon le goût de l’actrice, l’essuyoient
+avec des peaux de cygne. Ces jeunes gens s’appelloient _Jatraliptæ_.
+Les _Unctores_ répandoient ensuite les essences. Les _Fricatores_
+détergeoient la peau. Les _Alipari_ épiloient. Les _Dropacistæ_
+enlevoient les cors et les durillons. Les _Paratiltriæ_ étoient des
+petits enfants qui nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles,
+l’anus, la vulve, etc. Les _Picatrices_ étoient de jeunes filles
+uniquement chargées du soin de peigner tous les cheveux que la nature
+a répandus sur le corps, pour éviter les croisements qui nuisent aux
+intromissions. Enfin, les _Tractatrices_ pétrissoient voluptueusement
+toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi
+préparée se couvroit d’une de ces gazes, qui, selon l’expression d’un
+ancien, ressembloient à _du vent tissu_, et laissoit briller tout
+l’éclat de la beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au
+son des instrumens qui versoient une autre sorte de volupté dans son
+âme, elle se livroit aux transports de l’amour... Portons-nous les
+raffinemens de la jouissance jusqu’à cet excès de recherches[129]?
+
+Il seroit possible d’apporter en preuve de notre infériorité en fait
+de libertinage, par rapport aux anciens, une infinité de passages qui
+étonneroient nos satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré
+dans un morceau de ces mélanges très en raccourci, ce que le peuple
+de Dieu savoit faire[130]. Érasme a recueilli dans les auteurs Grecs
+et Romains une foule d’anecdotes et de proverbes qui supposent des
+faits dont l’imagination la plus hardie est effrayée: j’en citerai
+quelques-uns.
+
+Nous n’avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous
+donner une idée de ce qu’on appelloit à Samos _le parterre de la
+nature_. C’étoient des maisons publiques où les hommes et les femmes
+pêle-mêle s’abandonnoient à tous les genres de libertinages (I): car
+ce seroit prostituer le mot volupté que de l’employer ici. Les deux
+sexes y offroient des modèles de beauté, et de là le titre de _parterre
+de la nature_[131]. Les vieilles mettoient encore à profit dans
+d’autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient tellement
+impudiques qu’on les comparoit à des animaux qui avoient l’odeur,
+l’ardeur, la lasciveté des boucs[132].
+
+ _..... Verum noverat
+ Anus caprissantis vocare viatica._
+
+Dans l’île de Sardaigne qui n’a jamais été un pays très-florissant ni
+très-peuplé, le nom du lieu appelé _Ancon_ avoit pour étymologie celui
+de la reine Omphale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis les
+enfermoit indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces
+sortes de combats.[133]
+
+On sait ce que le despotisme oriental a toujours coûté à l’humanité et
+à l’amour; il a dans tous les tems foulé celle-là et profané celui-ci.
+C’est de Sardanapale,[134] l’un des plus vils tyrans de ces contrées,
+que vient l’idée et l’usage d’unir la prostitution des filles et des
+garçons.
+
+Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la perfection de la
+prostitution publique; elle y étoit tellement révérée qu’il y avoit
+des temples où l’on adressoit sans cesse des prieres aux dieux pour
+augmenter le nombre des prostituées[135]. On prétendoit qu’elles
+avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens passoient pour
+posséder presque exclusivement l’art de la souplesse et des mouvements
+voluptueux[136]. On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une
+coupe, à un galbe particuliers.
+
+Les Lesbiennes sont citées pour l’invention ou la coutume d’avoir rendu
+la bouche le plus fréquent organe de la volupté[137].
+
+Différens peuples se distinguerent ainsi par des usages bien étranges
+et plus fréquens chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce
+qui n’est aujourd’hui que le vice de tel ou tel individu, étoit alors
+le caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de
+l’isle d’Eubœ qui n’aimoient que les enfans et qui les prostituoient de
+toutes manieres, vint le mot _chalcider_[138]. Ainsi l’on créa celui
+de _phicidisser_ pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante[139].
+On exprima l’habitude qu’avoient les habitans de Sylphos, l’une des
+Cyclades, d’aider les plaisirs naturels par ceux de l’anus, au moyen
+du mot _siphniasser_[140]. Ainsi l’on trouva des mots pour tout
+peindre dans des siècles de corruption où l’on éprouva de tout. De là,
+le _cleitoriazein_[141], ou contraction des deux clitoris; opération
+qu’Hesychius et Suida ont pris la peine de nous expliquer, en nous
+apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa
+semblable; l’une s’agite quand l’autre s’arrête, et réciproquement
+(d’où le proverbe _non fatis liques_); de là l’expression de
+_cunnilangues_ que Sénèque définit ainsi: Les Phéniciens différoient
+des Lesbiens en ce que les premiers se rougissoient les lèvres pour
+imiter plus parfaitement l’entrée du vrai sanctuaire de l’amour; au
+lieu que les Lesbiens qui n’y mettoient d’autre fard que l’empreinte
+des libations amoureuses les avoient blanches[142], et ce n’est
+pas la maniere la plus singuliere dont on ait paré ses lèvres; car
+Suétone rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel pour
+sucer le gland de son giton de maniere à augmenter son plaisir, en
+lubrifiant ainsi la peau fine qui revêt cette partie, la salive de
+l’agent imprégnée de miel attiroit les flots d’amour. C’étoit[143] un
+aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes usés. Mais Vitellius
+faisoit cette cérémonie tous les jours et publiquement sur tous ceux
+qui vouloient s’y prêter[144]; ce qui n’est guere plus bizarre que ces
+libations (_semen et menstruum_) que certaines femmes, selon Épiphane,
+offroient aux dieux, pour les avaler ensuite[145].
+
+
+Je finis cette singuliere récapitulation par demander aux moralistes
+si les anciens alloient beaucoup mieux que nous, et aux érudits quel
+service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils
+ont déterré ces anecdotes et tant d’autres pareilles dans les archives
+de l’antiquité?
+
+
+
+
+ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER DE PIERRUGUES
+
+
+
+
+SUR L’ANAGOGIE
+
+
+_Anagogie_, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement ou
+élévation de l’esprit vers les choses divines; du grec Αναγωγη, formé
+de ανα, _en haut_, et de αγω, je conduis.
+
+
+«Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (_Introduction à
+l’Ecriture sainte_, liv. II, chap. II), explique de la félicité
+éternelle ce qui est dans l’Écriture de la Terre promise; c’est le ciel
+dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c’est la Jérusalem céleste;
+l’homme formé d’abord de la terre, animé ensuite du souffle de Dieu,
+est l’image de l’homme revêtu d’un corps corruptible, qui ressuscitera
+un jour immortel. Il faut remarquer ici que les prophètes n’ont pas
+moins prédit ce qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par
+leurs actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une
+femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son union avec
+l’Eglise, l’a purifiée de toutes ses taches. Le serpent d’airain élevé
+dans le désert, était la figure du Sauveur élevé en croix. La loi de la
+circoncision n’ordonnait à la lettre que de circoncire la chair, mais
+dans un sens spirituel elle signifie cette circoncision du cœur par
+laquelle les chrétiens doivent retrancher et réprimer en eux les désirs
+qui pourraient être contraires à la loi de Dieu.»
+
+D’après cette interprétation métaphorique, on doit s’apercevoir que
+tout l’Ancien Testament n’est qu’une figure, un clair-obscur: c’est
+pourquoi saint Augustin (_De Trin._, liv. I, chap. II) a fort bien
+remarqué que les auteurs sacrés recourent aux mots figurés lorsqu’ils
+ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs idées. Ils
+s’en servent comme des voiles pour cacher ce que la pudeur défend
+quelquefois de nommer. C’est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de
+_pied_, l’Écriture comprend toutes les parties inférieures du corps;
+témoin cet exemple: «Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa
+le prépuce de son fils et toucha _ses pieds_.» «Tulit illico Sephora
+occultissimam petram, et circumcidit præputium filii sui, tetigitque
+pedes ejus.» (_Exod._, cap. IV, v. 25.)
+
+Dans ce passage l’Écriture prend un mot honnête au lieu d’un mot qui
+ne l’est pas. Mais n’importe! Son style si simple et si sublime,
+l’élévation de ses pensées et le brillant des métaphores dont Dieu
+fait partout un si digne et fréquent usage, conviennent d’autant plus
+aux hommes que, créés à sa ressemblance, il fallait, pour s’en faire
+comprendre, qu’il appropriât son langage à celui de son peuple, et
+qu’il se conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C’est
+là sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous
+le représente sans cesse comme s’il avait un corps tout semblable au
+nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui
+attribue de la colère, de la piété, de la fureur, et lui donne des
+yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n’en suit pas qu’il faille
+le prendre au pied de la lettre, mais tel que notre imagination a
+l’habitude de se le figurer, malgré les lumières de notre faible raison
+et de la foi divine qui nous a été révélée de toute éternité. Si donc
+il est des personnes assez grossières pour se méprendre sur le sens
+anagogique de l’Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles
+l’infusion du Saint-Esprit.
+
+Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l’explication d’un titre
+que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à propos de laisser en
+grec; et il comprendra sans doute la mysticité de cet ouvrage.
+
+
+I--«Des anus d’or guérissaient les hémorrhoïdes.»
+
+En l’an du monde 2860, Ophni et Phinées, deux fils du grand-prêtre
+Héli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient à la porte du
+tabernacle: «dormiebant cum mulieribus quæ observabant ad ostium
+Tabernaculi.» (_Reg._, lib. I, cap. 2, v. 22.)
+
+Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda paternellement ses
+fils, et malgré les sages conseils qu’il leur donna sur les devoirs
+des prêtres qu’ils violaient, ils n’écoutèrent point la voix de leur
+père, «non audierunt vocem patris sui;» ce qui était inutile, ce me
+semble, puisque d’avance le Seigneur avait déjà résolu de les tuer,
+«quia voluit Dominus occidere eos.» (_Rois_, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or,
+le Dieu d’Israël, colère et jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de
+peccadilles qu’avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce
+qu’il imagina. Il engage son peuple, qu’il aime tant, dans une terrible
+bataille, où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil
+de l’épée 30,000 juifs qui n’avaient couché avec personne, prennent
+l’Arche d’alliance et tuent les deux fils d’Héli, pour apprendre
+aux autres, sans doute, qu’il est dangereux d’interpréter trop
+littéralement le précepte divin: «Croissez et multipliez.»
+
+Mais voyez cet enchaînement de justice divine: après ce bel exploit,
+marqué au coin de l’humanité, et les corrections toutes paternelles
+qu’il vient d’administrer à son peuple chéri, ne voilà-t-il pas que
+Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle
+d’Allemand à ces pauvres Philistins, qu’il déteste, parce qu’ils
+retiennent son arche, qu’il n’a pas daigné défendre lui-même au jour du
+péril, et les punit d’affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties
+les plus secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait
+ainsi pourrir le derrière!!!... «Percutiebantur in secretiori parte
+natium.» (_Rois_, liv. I, ch. 5, v. 12.)
+
+Grande était certes la consternation de ces idolâtres! mais que
+font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible maladie?...
+Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et leurs prophètes, et,
+selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Père
+Eternel, qui, moyennant le renvoi de la boîte carrée et d’un cadeau de
+cinq _anus d’or_, apaise son courroux et le délivre de ce fléau. «Hi
+sunt autem ani aurei, quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino;
+Azotus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.»
+(_Rois_, liv. II, ch. 6, v. 17.)
+
+Grâce au progrès des sciences et à l’habileté de nos médecins, nous
+sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de recourir à ce
+coûteux, mais efficace moyen, comme chacun sait; mais si une offrande
+de cette espèce est tombée en désuétude aujourd’hui, nos Esculapes
+n’oublient cependant point de formuler quelquefois leurs mémoires sur
+le prix que peuvent valoir cinq anus d’or:
+
+ _Auri sacra fames!..._
+
+Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval,
+qu’il ne suffit pas à un père d’être bon lui-même, s’il ne travaille
+encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus
+inconcevables, venge l’injure faite aux choses saintes par l’abandon
+même de ce qu’il y a de plus saint; que rien ne l’irrite tant que les
+péchés des prêtres; qu’il ne protège enfin que ceux qui l’honorent, et
+ne fait éclater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui.
+
+
+II.--«La bête de l’Apocalypse, qui a 666... sur le front.»
+
+La science des nombres n’est point une rêverie. Ecoutez plutôt ce que
+dit saint Jean dans l’_Apocalypse_ (Αποκάλυψις, mot inventé par les
+Septantes suivant saint Jérôme pour désigner les _Révélations de saint
+Jean_) verset 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal:
+
+«Qui habet intellectum computet numerum bestiæ; numerus enim hominis
+est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.»--«Que celui qui a de
+l’intelligence suppute le nombre de la bête, car son nombre est le
+nombre d’un homme.»
+
+Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (_Dictionnaire
+philosophique_, art. _Apocalypse_, sect. II), ont tous expliqué
+l’_Apocalypse_ en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce
+qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux
+commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes, ayant
+le poil d’un léopard, les pieds d’un ours, et la gueule d’un lion, la
+force d’un dragon; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le
+caractère et le nombre de la bête, et ce nombre était 666.
+
+Bossuet trouve que cette bête était évidemment l’Empereur Dioclétien,
+en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait que c’était
+Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie, connu par
+d’étranges aventures, prouve que la bête était Julien l’Apostat. Jurien
+prouve que la bête est le pape. Un prédicant a démontré que c’est
+Louis XIV. Un bon catholique a démontré que c’est le roi d’Angleterre,
+Guillaume.
+
+C’est ainsi que s’en explique le grand homme. Mais cela ne prouve
+rien contre ces messieurs, car un savant moderne a prétendu, dans le
+temps, que cette bête de l’Apocalypse n’était autre que Louis XVIII, en
+décomposant le nombre six cent soixante-six de la manière suivante:
+
+ L 50
+ V 5
+ D 500
+ O 0
+ V 5
+ I 1
+ C 100
+ V 5
+ -----
+ SUMMA 666
+
+Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes
+sont la désignation numérique et mystique; car additionnés, ils donnent
+le nombre 18, et de front, le nombre de la bête.
+
+
+
+
+SUR L’ANÉLYTROÏDE
+
+
+_L’Anélytroïde_, qui n’est couvert d’aucune enveloppe; du grec
+Ανελυτρος, formée par l’α privatif suivi de l’ν euphonique et du mot
+ελυτρος, dérivé de ελυτροω, _envelopper_, recouvrir, et par extension,
+_perforation_.
+
+
+I.--«Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés,
+ce sont les interprétations forcées que notre amour-propre, si
+orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère, a voulu donner
+à tous les passages que nous ne pouvons expliquer.»
+
+Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant avec les
+hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre à portée de
+leur faible entendement. Aujourd’hui que ces temps heureux sont loin
+de nous, pour comprendre le mystérieux de la parole divine que Dieu a
+consignée dans le livre sacré, il faut de nécessité absolue recourir
+d’abord aux lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à
+l’autorité de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec
+soin, persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés
+et le génie d’une langue aussi ancienne que la nature, et dont les
+racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la signification
+de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu’ils dépeignent
+avec tant de verve et de couleur; langue véritablement admirable,
+puisque Adam se servit de son abondante stérilité pour donner aux
+plantes et aux animaux qui venaient d’être tirés du néant, un nom
+qui marquait leur nature et leur propriété (_Gen._, chap. II, v.
+19); langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique et
+tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable et évidente
+qu’elle fut consacrée par la bouche de Dieu!...
+
+Or, pour éviter toute espèce d’interprétation forcée, confrontez
+avec l’original de ce livre divin, conservé dans l’arche de Noé, les
+versions des savants interprètes et les doctes élucubrations des
+commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui nous ont légué ce
+précieux trésor; ensuite les canons de l’Église, les conciles et les
+explications lucides, les profondes méditations de nos théologiens
+vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d’une
+matière où il serait plus que téméraire de se fier à ses propres forces
+pour parvenir à l’intelligence des textes originaux. Si vous avez eu
+le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors
+disparaîtront devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes
+contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la chimie et
+l’astronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible,
+mais qui, fort heureusement, n’existent que dans leur imagination
+déréglée et corrompue; alors soudainement inspiré par la _grâce
+agissante_, il vous sera donné de comprendre «la raison qui peut avoir
+obligé Dieu, après ces espaces infinis de l’éternité qui ont précédé
+la création du monde, à le créer dans le temps; que sans besoin comme
+sans nécessité, puisqu’il possède toutes choses et que seul il peut se
+suffire à lui-même, l’Éternel, en opérant cette merveille, n’a eu en
+vue que son Verbe divin, qu’il a prévu devoir s’incarner, et s’offrir
+lui-même en sacrifice, et que le monde n’a été formé que par le Verbe
+et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer après sa chute et
+rendre à Dieu une gloire infinie et digne de lui.» (Lamy, _Introduction
+à l’Écriture sainte_, liv. I, chap. 2.)
+
+C’est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue
+«digne de porter les souliers de Jésus-Christ (saint Mathieu, chap.
+III, v. 11), et de délier la courroie de ses boucles» (saint Luc, chap.
+III, v. 16), votre âme en se dégageant de la misérable enveloppe qui
+la tenait enchaînée ici-bas, s’élancera toute joyeuse vers le brillant
+séjour de la céleste Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins,
+espèces d’animaux (Ezéchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture à
+Dieu quand il se met en voyage, «_ascendit super Cherubin et volavit_»;
+de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l’un d’entre eux fut mis en
+sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec une épée flamboyante,
+pour empêcher notre premier père et sa pétulante moitié de rentrer dans
+ce lieu de délices (_Genèse_, chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui
+précédaient les roues mystérieuses qu’Ezéchiel vit sous le firmament
+(Ezéchiel, chap. I, v. 5 à 28); avec les Anges, les Archanges, les
+Trônes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés,
+les Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles; dans
+ce ciel où vous entendrez les Anges chanter _hosanna_ treize mille six
+cent trois fois, et ensuite s’endormir paisiblement sur les marches
+resplendissantes du trône immortel que soutiennent les Séraphins; où
+vous verrez des ballets entre les Saints et les Étoiles, les Chérubins
+et les Comètes; que sais-je? avec toute la milice céleste: ce qui sera
+un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant.
+
+
+II.--«L’un des articles de la _Genèse_ qui a singulièrement aiguisé
+l’esprit humain, c’est le verset 27 du chapitre I «Dieu créa l’homme à
+son image; il le créa mâle et femelle.»
+
+--«Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l’homme mâle et femelle à
+leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et
+les Dieux mâles et femelles. On a recherché si l’auteur veut dire que
+l’homme avait d’abord les deux sexes, ou s’il entend que Dieu fit Adam
+et Ève le même jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et
+Ève en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de
+la femme faite d’une côte de l’homme longtemps après les sept jours.»
+(Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art. _Genèse_.)
+
+Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire, comment ne
+point croire à la création d’Adam et d’Ève en même temps, au même jour,
+le sixième du monde, lorsque la _Vulgate_ et toutes les versions qui se
+sont faites sur le texte hébreu, disent si positivement au chap. I, v.
+27, que Dieu les créa homme et femelle, _masculum et fœminam creavit
+EOS_? Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible
+anglaise l’interprète de la même manière: «_Male and female created
+HE THEM_») il faut entendre qu’Adam a dû être créé androgyne, puisque
+Dieu, jugeant qu’il n’était pas bon _que l’homme fût seul_, ne forma la
+femme qu’à la fin du septième jour, d’une des côtes qu’il tira d’Adam
+pendant le sommeil divin où il l’avait plongé. (_Gen._, chap. II, v.
+18, 21, 22). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait
+alors pour se faire des enfants à lui-même? Comment mettre en harmonie
+ce passage de la _Genèse_ avec la manifeste contradiction qu’il paraît
+impliquer? Cette question embarrassante a fait suer bien des pères de
+l’Église, mais saint Thomas d’Aquin (_Quæst._, cap. I et seq.) plus
+malin ou plus inspiré que ses confrères, l’a résolue sans difficulté,
+en assurant que les hommes se faisaient, dans l’état d’innocence, par
+l’intuition des idées ou d’une manière spirituelle, comme par l’endroit
+dont parle Agnès dans l’_École des Femmes_, en prétendant que les
+parties de la génération ne sont venues aux hommes qu’après le péché,
+comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!...
+Et qu’on ne soupçonne pas l’ange de l’école de déraisonner! il était
+plus que personne à même de connaître la vérité qu’il avance, lui
+qui conversait dans la sainte familiarité de son Dieu; lui à qui,
+selon le trop hardi abbé Dulaurens (_Arétin moderne_, 2e partie, art.
+_Calendrier_), un crucifix de bois a fait un compliment académique,
+le jour sans doute qu’il prouva si heureusement et avec tant de
+clarté, dans sa soixante-quinzième question, que l’homme possède trois
+âmes _végétatives_; savoir, la _nutritive_, _l’augmentative_ et la
+_générative_!
+
+
+III.--«Le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est son nom véritable.»
+
+Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses _Commentaires sur
+la Bible_, s’est permis de calomnier ce passage de la Genèse, en disant
+que «cela supposait qu’il y avait déjà un langage très abondant, et
+qu’Adam, connaissant tout d’un coup les propriétés de chaque animal,
+exprima toutes les propriétés de chaque espèce par un seul mot, de
+sorte que chaque nom était une définition»; et s’armant de l’arme
+du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire
+«qu’il était triste qu’une si belle langue fût entièrement perdue; que
+plusieurs savants s’occupaient à la retrouver et qu’ils y auraient de
+la peine.»
+
+Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le plus
+ce qu’il comprend le moins et se fût aisément convaincu que si notre
+premier père donna à chaque animal son vrai nom, c’est que, créé
+dans un état de pure innocence, il avait reçu de Dieu, au rapport de
+saint Thomas (_Quæst._, 94, art. 3), la science la plus parfaite et
+la connaissance de toutes les choses de la nature; que sur l’ordre de
+Dieu même, Adam avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était
+propre; d’où il suit qu’il connaissait parfaitement la nature de ces
+animaux. En effet, les noms véritables doivent être en harmonie avec la
+nature des choses. (Saint Chrysost., _Hom._, 14, _in Gen._)
+
+Cependant, sans comprendre clairement et fixement l’essence divine,
+Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite
+connaissance. (Saint Thomas, _Quæst._, 94, art. 1).
+
+Voilà une explication lumineuse d’un passage de la Bible vraiment
+extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous les incrédules.
+
+
+IV.--«Mais le savant Sanchez...» Pour donner un échantillon du profond
+savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez, jésuite et casuiste
+très versé dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions
+sur lesquelles il s’est sérieusement évertué et qu’il a proposées à
+résoudre pour l’édification de ses lecteurs et à la très grande gloire
+de Dieu.
+
+Il demande:
+
+_Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?_
+
+_De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?_
+
+_Seminare consulto, separatim?_
+
+_Congredi cum uxore sine spe seminandi?_
+
+_Impotentiæ tactibus et illecebris opitulari?_
+
+_Se retrahere quando mulier seminavit?_
+
+_Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen effundat?_
+
+Il discute:
+
+_Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?_
+
+Et il assure:
+
+_Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione et ex semine
+amborum natum esse Jesum._
+
+Et cent autres questions de cette force et de cette décence, que ce
+théologien jésuite a agitées dans son fameux _Traité latin sur le
+mariage_, et dont la traduction en français blesserait trop les mœurs
+pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi, rien d’étonnant
+si Sanchez «ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si,
+quand il était à table, il tenait toujours ses pieds en l’air, assis
+sur un siège de marbre.»
+
+
+
+
+SUR L’ISCHA
+
+
+I.--«La première personne à laquelle Jésus-Christ se montra après sa
+résurrection fut Marie-Madeleine.»
+
+Rien dans l’antiquité n’approcha jamais de cette consolante doctrine
+de ramener à l’honneur par le repentir. Régénérée par la pénitence,
+une chrétienne, quelque grande que soit la faute qu’elle a commise,
+si elle s’en repent, est aussitôt purifiée et rendue à sa première
+considération. Aussi, il y a au ciel, pour une brebis égarée qui
+revient au bercail de l’Église, beaucoup plus de joie que pour dix
+saints qui n’ont jamais péché.
+
+La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant exemple
+et confirme nos réflexions. Après avoir mené une vie libertine et
+débauchée, et vendu, comme les vestales de l’Opéra, des cordons verts
+aux libertins de Jérusalem, un jour qu’elle savait que Jésus-Christ
+était allé dîner chez le Pharisien Simon, touchée sans doute par un
+mouvement de curiosité si naturelle à son sexe, ou peut-être par un
+caprice de vertu, ou, ce qui est plus probable, par le délabrement
+d’une santé usée dans les débauches, Madeleine pénètre dans la salle du
+repas et s’y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur,
+les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes et les
+essuie de ses cheveux.
+
+Alors, témoin de cette scène attendrissante et supposant, dans son
+orgueil, que les dérèglements de cette femme ne sont point connus à son
+convié, parce que, au lieu de rejeter, il accueille l’hommage impur
+de cette prostituée, l’incrédule Pharisien doute témérairement de la
+puissance du divin prophète et reste confondu lorsqu’il entend Jésus
+dire à cette courtisane qu’il préfère son ardent amour à la tiédeur
+de ceux qui ne l’aiment que du bout des lèvres et qu’il pardonne ses
+péchés parce qu’elle a beaucoup aimé. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36 à
+50.)
+
+Admirable et touchant modèle de conversion! Elle nous fait voir, disent
+les saints Pères, que la pécheresse la plus noire devient blanche comme
+neige devant Dieu, lorsque l’humilité sanctionne sa pénitence... et,
+comme dit quelque part l’impie Boufflers, se sauve ainsi du grand feu
+que Dieu a fait là-bas pour ceux qui ne vont pas là-haut.....
+
+
+
+
+SUR LA TROPOÏDE
+
+
+_Tropoïde_, du grec τρόπος, _mœurs_, _genre de vie_, _moralité d’un
+peuple_.
+
+Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et de la
+moralité du peuple hébreu qu’il dépeint avec la supériorité du talent
+d’un habile politique et d’un profond penseur, Mirabeau, qu’aucune
+considération n’arrête lorsqu’il s’agit d’agrandir les limites de notre
+intelligence par une vérité quelconque, imprime à ce chapitre le cachet
+de son génie, en y développant les observations les plus judicieuses
+et les plus profondes réflexions, il compare avec une étonnante
+sagacité les mœurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec nos
+habitudes, nos mœurs et nos libertés, que le despotisme des prêtres et
+des rois a si longtemps tenues courbées sous leur sceptre avilissant,
+mais dont la philosophie du dix-huitième siècle, par ses longs et
+constants efforts, a fait enfin justice à jamais. Depuis cette époque
+si mémorable, la civilisation est en marche: ses progrès peuvent être
+ralentis; mais ni les misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de
+tout abrutir pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents
+des gouvernements actuels, dont la violence, l’astuce et l’intérêt
+sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à comprimer
+l’essor de la progressive émancipation de l’esprit humain. Une immense
+impulsion lui est donnée, et l’imprescriptible liberté, désormais
+circonscrite dans les bornes bien entendues du devoir social, fera
+insensiblement _le tour du monde_, triomphera de leurs vains efforts et
+anéantira quelque jour l’œuvre de l’iniquité et de la corruption.
+
+
+Mais revenons au sujet de ce titre.
+
+La _Tropoïde_, dit le révérend père Lamy, est tirée des instructions et
+des règles de morale de la lettre de l’Écriture. La loi juive défend
+de lier la bouche au bœuf qui bat le blé (_Deut._, chap. XXV, v. 4) et
+saint Paul se sert de ce précepte de Moïse pour établir l’obligation
+qu’ont les fidèles de fournir aux ministres de l’Évangile tout ce qui
+leur est nécessaire (_I. Corinth._, chap. IX, v. 9.--_I. à Timoth._,
+chap. V, v. 18), ce qui n’est pas mal entendre ses intérêts. D’après
+saint Jérôme (dans sa _lettre à Hedibia_), le sens tropologique est
+celui qui nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une
+explication morale et propre à nous faire connaître ce qui se passait
+parmi le peuple juif: récit qui n’est pas du tout à son avantage.
+
+I.--«Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient au
+dieu Priape.»
+
+Si on voulait juger avec sévérité des mœurs et des habitudes du peuple
+romain par les expressions libres de quelques-uns de ses écrivains les
+plus célèbres; si l’on exposait au grand jour les tableaux obscènes
+de l’antiquité que l’on a découverts dans les fouilles d’Herculanum
+et de Pompéi, il faudrait en conclure nécessairement que la pudeur,
+loin d’être un sentiment naturel et indispensable à l’homme, n’est
+chez lui qu’une simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais
+m’imaginer qu’il ait existé sur la terre un peuple assez impudent,
+assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de gaîté de
+cœur, un culte contre la décence et les bonnes mœurs. Or, le culte de
+Priape, que je vais décrire, n’était point indécent chez les anciens;
+car ils regardaient la propagation comme un devoir trop sacré et trop
+sérieux pour voir dans la consécration du _Phallus_ et du _Kleis_ (ou
+des parties sexuelles de l’homme et de la femme dans leurs sanctuaires)
+autre chose qu’un emblème de la fécondité universelle, et ils le
+sculptaient jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole
+des premiers vœux de la nature.
+
+De là ce culte de _Priape_, qui passa à Rome de l’Étrurie, où
+l’apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, _Dissertation
+sur le libertinage_, art. III.) Au rapport de Strabon et d’autres
+écrivains de l’antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et de Vénus.
+Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin de l’Hellespont,
+où sa mère l’abandonna à cause de sa difformité. On dit que, toujours
+jalouse de Vénus, Junon, sous prétexte de l’aider dans ses couches,
+toucha l’enfant d’une main perfide, au moment qu’il vint au monde, et
+le rendit tellement monstrueux à certaine partie de son corps, que je
+ne puis mieux nommer qu’en ne la nommant pas, qu’il fit tourner la tête
+à toutes les jolies femmes de Lampsaque: c’était à qui l’enlèverait.
+Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs fronts s’enrichir
+d’une coiffe que les dames distribuent si volontiers, le chassèrent de
+leur ville sur un décret du Sénat. Priape, piqué du procédé peu galant
+de ces jaloux, les frappa d’une espèce de maladie qui les rendait
+extravagants et dissolus dans leurs plaisirs. Ces malheureux époux,
+doublement punis, furent consulter l’oracle de Dordone, qui leur
+ordonna de rappeler Priape de son exil.
+
+Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et son
+emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait
+d’épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu’il menaçait de cette
+disposition pénale:
+
+ _Fœmina si furtum faciet mihi, virque puerque,
+ Hæc cunnum, caput hic, probeat ille nates._
+
+Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme.
+Ses _Phallalogies_, ou ses fêtes, se célébraient particulièrement à
+Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le nommaient _Horus_
+et le représentaient «jeune, ailé, avec un disque sous le pied, tenant
+un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre
+viril, qui égalait en grosseur tout le reste de son corps.» Festus
+rapporte que les Romains lui élevèrent un temple sous le nom de
+_Mutinus_, «où il était assis avec le membre en érection, sur lequel
+les jeunes épouses venaient s’asseoir avant de passer dans les bras
+de leurs maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité.
+C’est pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces,
+que présidaient, sous ses ordres, les dieux _Subigus_, _Jugatinus_,
+_Domitius_ et _Mutius_ (_Jugatinus_, qui unissait l’homme et la
+femme par le mariage. AUGUST., _De Civ._, IV, c. 8.--_Domitius_,
+qui protégeait la mariée dans la maison du mari. AUG., VI, c.
+9.--_Mutinus_, dont la coutume religieuse était de faire asseoir la
+jeune mariée sur un _fascinum_, de dimension énorme et monstrueuse.
+AUG., IV, c. 11), et les déesses _Virginiensis_, _Prenia_, _Pertunda_,
+_Manturna_, _Cinxia_, _Matuta_, _Mena_, _Volupia_, _Strenua_,
+_Stimula_, etc. (_Manturna_, dont l’office était de faire en sorte que
+la femme restât avec le mari. AUG., IV, c. 9.--_Cinxia_, qui devait
+ôter la ceinture à la mariée. ARNOB., lib. III, p. 118.--_Matuta_,
+qui présidait aux caresses du réveil. PLUT., _in Camillo_.--_Mena_,
+qui présidait aux menstrues des femmes. AUG., c. 11.--_Volupia_,
+qui présidait à la volupté. ARNOB., lib. IV, p. 131.--_Strenua_,
+qui excitait au coït. AUG., IV, c. 11.--_Stimula_, qui faisait
+agir avec vivacité. AUG., IV, c. 11.--_Viripiaca_, qui présidait
+au raccommodement. VAL. MAX., lib. II, c. 1, n. 6.--_Prosa_, qui
+présidait aux accouchements. AUL. GELL., lib. XVI, c. 17.--_Egeria_,
+qui présidait à la délivrance. Voyez FESTUS.) Toutes divinités
+officieuses qu’on invoquait dans l’acte du coït, et qui avaient dans la
+cérémonie de l’hymen chacune un emploi particulier.
+
+La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir à
+Priape autant de branches de saule qu’elle avait essuyé d’assauts
+amoureux:
+
+ _Quæ quot nocte viros peregit unâ,
+ Tot vergas tibi dedicat salignas._
+
+Ce dieu fut aussi surnommé _Phallus_, _Ityphallus_, _Triphallus_ et
+_Fascinus_ (Plutarque, dans ses _Commentaires_, περι τῆς φιλοπλουτίας,
+ou _Passion des Richesses_, et dans son livre sur _Isis et Osiris_;
+Columelle, dans son _Traité de l’Agriculture_, Pompéjus et Hérodote,
+liv. 2, en donne une ample description), symboles de la fécondité, que
+l’on voyait en tous lieux, sur les dieux Termes, dans les jardins, dans
+les gynécées des dames romaines, où, pour tribut de reconnaissance,
+elles appendaient à sa chapelle des tableaux votifs, et posaient
+publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en érection.
+
+Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspendaient à celui
+de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient ordinairement d’or,
+d’ivoire, de verre ou de bois; quelquefois elles en faisaient en étoffe
+de laine ou de soie pour amuser leur... libertinage et charger leur
+vaisseau (_ad suam onerandam navem_), comme le dit si plaisamment
+Pétrone.
+
+Quoique nos mœurs n’admettent pas d’honorer publiquement ce dieu, nous
+ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier: ce sont
+les boudoirs de nos petites maîtresses qui remplacent maintenant ces
+édicules.
+
+Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le dieu des
+Moabites et des Madianites, qu’ils invoquaient sous le nom de _Peor_,
+_Beelphegar_ ou _Phegor_. Mais toujours est-il que Priape était connu
+et même adoré des Juifs, puisqu’il est rapporté dans la Bible que
+«dans la vingtième année du règne de Jéroboam, roi d’Israël, Asa, roi
+de Yuda, chassa de son territoire tous les efféminés et purifia son
+royaume de toutes les souillures de l’idolâtrie que ses pères avaient
+établies. De plus, il défendit à sa mère Mahacham d’être désormais
+la prêtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était
+consacré; puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans
+le torrent de Cédron.» (_Rois_, chap. XV, v. 9 à 13.--_Paralipomènes_,
+liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hébreu porte _miphletzet_, que les
+interprètes traduisent indifféremment par _caverne_, _assemblée_,
+_idole_, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la même idée;
+car il est avéré que Mahacham, avec la confrérie qu’elle avait formée
+et dont elle était le chef, célébrait dans les bois ou lieux obscurs
+les sacrifices de Priape, qu’accompagnaient les crimes les plus honteux
+et les plus infâmes prostitutions.
+
+
+
+
+SUR LE THALABA
+
+
+Mot hébreu que l’on comprendra aisément quand on aura lu l’histoire des
+Jésuites, l’_Onanisme_ de Tissot et la _Nymphomanie_ de M. de Bienville.
+
+
+I.--«Un des plus beaux monuments de la sagesse des anciens est leur
+gymnastique.»
+
+L’homme par sa nature, destiné au travail, a souvent besoin de se
+reposer de ses fatigues. C’est dans ces intervalles de repos momentané
+qu’il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du jeu qui récréent son
+esprit, en même temps qu’ils lui préparent de nouvelles forces pour
+reprendre ses travaux accoutumés. Mais si je parle de jeu, je n’entends
+nullement vanter ici ces dangereuses maisons qui engloutissent la
+santé, l’honneur et la fortune des gens crédules qui entretiennent avec
+elles de funestes rapports, que repousse la morale publique et qu’une
+politique bien entendue eût depuis longtemps supprimées, si, pour les
+maintenir, l’avidité du fisc n’usait de tout le pouvoir dont il est
+revêtu.
+
+Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui dégrade
+l’homme en le portant à tous les excès, que pour relever davantage ces
+jeux et ces exercices si utiles que les anciens avaient rangés parmi
+leurs cérémonies religieuses, dans le but de développer les forces et
+l’agilité du corps, et de disposer la jeunesse par une santé robuste,
+toujours si influente sur ses actions, à devenir d’utiles citoyens.
+
+Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (du grec γυμναστικὸς,
+lieu où les Grecs s’exerçaient à certains jeux; formé de γυμνος
+_nu_, parce qu’ils étaient nus ou presque nus pour s’y livrer plus
+librement), étaient des lieux spacieux, où les anciens s’assemblaient
+pour y disputer le prix de la lutte, du disque, du palet, de la course,
+du saut ou du pugilat.
+
+Leurs jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre, qu’ils
+désignaient sous le nom de _combat_ ἀγων, ainsi que le
+confirme ce vers d’Homère:
+
+ Τεσσαρές εἰσιν αγῶνες Ελλαδα
+
+Les _Olympiques_ se célébraient au bout de quatre ans révolus, en
+l’honneur de Jupiter, à Pise, non loin d’Olympie, ville d’Élide, dans
+le Péloponèse. Ils duraient cinq jours et commençaient par un sacrifice
+solennel.
+
+Les _Pythiques_ avaient lieu à Delphes, en l’honneur d’Apollon, pour
+perpétuer sa victoire sur le serpent Python.
+
+Les _Isthmiques_, institués par Sisyphe, roi de Corinthe, en l’honneur
+de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans l’isthme de
+Corinthe, près du temple de ce dieu.
+
+Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même époque à Argos,
+en mémoire d’Archemor, fils de Lycurgue, roi de Némie, qui mourut de la
+morsure d’un serpent.
+
+Célébrés avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois, des
+magistrats et d’une foule immense de spectateurs que le désir de la
+gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient l’émulation en
+élevant l’âme aux grandes actions, et enfantaient des citoyens dévoués
+à la patrie.
+
+Le vainqueur était couronné de branches de pin, de laurier, de feuilles
+d’olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les assistants et au
+bruit de leurs acclamations. Honoré dans sa patrie pour le reste de
+ses jours, son nom et sa victoire étaient chantés par les plus grands
+poètes. On lui érigeait des statues, et on poussa même les éloges du
+vainqueur jusqu’à l’élever au rang des dieux.
+
+C’est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le monde
+de l’éclat de sa gloire et qu’elle parvint à transmettre son nom à
+l’immortalité.
+
+
+
+
+SUR L’ANANDRINE
+
+
+Formé ανανδρύνομαι, _devenir lâche_, _diminuer_, composé de l’α
+privatif et de l’ν euphonique: _efféminéité_.
+
+
+I.--«Sapho... peut être regardée comme la plus illustre des tribades.»
+
+Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du temps de
+Stésichore et d’Alcée, environ 600 ans avant l’ère chrétienne, se
+distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes de κλειτοριάζειν.
+(Voyez la _Linguanmanie_.) C’est cette erreur lascive qui justifie la
+résection du clitoris dans les pays méridionaux, où les femmes, par
+le prolongement quelquefois prodigieux de cette portion externe des
+nymphes, ont propagé cette nouvelle manière d’aimer de Sapho. (Voyez
+l’_Akropodie_, que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant
+de véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit
+surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de rythmes, le
+saphique et l’éolique, et dans la faible partie de ses œuvres que
+l’ignorance et la barbarie ont laissé parvenir jusqu’à nous, son âme
+respire tout entière dans les vers brûlants d’amour, qu’elle soupirait
+pour le volage Phaon.
+
+L’ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la fit
+accuser d’un vice... qui la rendit presque un homme: _Mascula Sapho_.
+Inspirée par l’amour et les dédains de Phaon, elle put transmettre à la
+postérité la peinture de ses ardeurs ou plutôt les transports de son
+érotomanie; elle les eût moins vivement représentés s’ils eussent été
+assouvis. Tout prouve donc que le génie ne s’allume que par la chaleur
+amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même
+chez les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, _Effets de
+l’Amour sur l’esprit_.)
+
+Voici la traduction, par Boileau, d’une des odes que Sapho adressa à
+une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie:
+
+ _Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire,
+ Qui jouit du plaisir de t’entendre parler,
+ Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.
+ Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l’égaler?_
+
+ _Je sens de veine en veine une subtile flamme
+ Courir par tout mon corps sitôt que je te vois;
+ Et dans les doux transports où s’effare mon âme,
+ Je ne saurais trouver de langue ni de voix._
+
+ _Un nuage confus se répand sur ma vue,
+ Je n’entends plus, je tombe en de douces langueurs;
+ Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
+ Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!_
+
+
+
+
+SUR L’AKROPODIE
+
+
+Du grec ακρος, _extrémité_, et πόδια, _chaussure_, et par extension,
+_retranchement du prépuce_.
+
+
+
+
+SUR LE KADESCH
+
+
+Du grec καθεσις, _introduction d’un instrument chirurgical_,
+_mutilation_.
+
+
+I.--«En Italie, cette atrocité n’a pour objet que le perfectionnement
+d’un vain talent.»
+
+La dissolution des mœurs, la défiance et le despotisme des Orientaux
+ont inventé la mutilation que la polygamie a perpétuée. C’est à
+_Spada_, village de Perse, que l’on commença à dépouiller les hommes
+des organes essentiels de la virilité. De là, sans doute, l’origine du
+mot latin _spado_, qui signifie eunuque, castrat.
+
+La plupart des peuples de l’antiquité ont pratiqué cet usage barbare.
+Sémiramis, si fameuse par son ambition, son courage et ses débauches,
+ordonna, au rapport d’Ammianus (Lib. IV, refert Semiramidem primam
+omnium mares castrasse), de châtrer les hommes faiblement constitués,
+pour leur ôter les moyens de propager des races débiles, et le
+législateur de Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait
+par des lois. L’histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme
+déplorable qui poussaient les prêtres de Cybèle (Lucian, De Dea Syria)
+et les Valésiens à altérer leur existence par la castration. Elle
+fait également mention d’Origène, qui, pour se détacher entièrement
+des choses de la terre et ne s’occuper que des choses célestes, mais
+interprétant trop rigoureusement le passage de saint Mathieu: «Il en
+est qui se sont châtrés pour acquérir le royaume des cieux (Cap. XIX,
+v. 12)», se soumit lui-même à la mutilation «et outrepassa le but,
+dit Virey, en retranchant la source de la force et le mérite de la
+résistance contre les tribulations de ce monde».
+
+Les motifs d’une excessive jalousie qu’ils portaient de leurs femmes,
+sans cesse exposées dans ces climats brûlants à devenir avec facilité
+la conquête de tous les hommes, ont pu seuls inspirer aux peuples
+de l’Orient l’affreuse idée de mutiler un sexe pour le commettre à
+la garde de l’autre. Et c’est particulièrement à ces raisons qu’il
+faut attribuer l’origine des eunuques (Du grec ευνη, _lit_, et εχω,
+_je garde_) et des sérails, où ces êtres dégradés sont investis de
+la surveillance des femmes destinées à leurs plaisirs, emploi qui a
+beaucoup d’analogie avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de
+veiller sur la conduite des dames confiées à leurs soins.
+
+C’est dans la plus tendre enfance et jusqu’à l’âge viril que cette
+cruelle exécution s’exécute, au moyen de ligatures imbibées d’une
+liqueur caustique ou d’un cordon de soie que l’on serre autour de la
+verge et du scrotum; peu de jours suffisent à l’entier rétablissement
+de ces infortunés. Privés ainsi de tous les caractères de leur sexe,
+et n’inspirant plus de crainte par leur impuissance complète, ils
+sont reconnus capables de l’emploi d’eunuques, et dès lors ils ont le
+droit d’approcher des femmes renfermées dans les harems. Sans aucune
+sensibilité quelconque, pâles et d’une démarche traînante, imberbes
+et le corps flétri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage
+profondément sillonné de rides tous les signes d’une vieillesse
+prématurée; et l’on pourrait dire d’eux ce que saint Chrysostome disait
+de l’eunuque Eutrope: «Quand son fard est ôté, son visage paraît plus
+laid et plus ridé que celui d’une vieille femme.»
+
+Une fois revêtus de cet emploi, souples et sûrs ministres des plaisirs
+capricieux de leurs maîtres, de méprisables valets qu’ils étaient, ils
+parviennent quelquefois, en rampant adroitement, jusqu’à la plus haute
+faveur. Quelques eunuques, au sommet de la puissance, ont exécuté de
+grandes choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le moral,
+leurs vices ont toujours dominé, et ils se sont souvent vengés sur le
+genre humain de la condition avilissante où ils étaient condamnés;
+c’est dans leur sein que l’on a vu s’amonceler des orages qui ont
+renversé des Etats.
+
+Une sorte d’eunuques, non moins fameux par leurs infâmes débauches
+que par leur dégradation, auxquels les Romains, du temps de l’Empire,
+extirpaient les testicules, sont de ces misérables qui faisaient le
+plus indigne abus de la verge qu’on leur avait conservée. Les dames
+romaines en raffolaient, et Juvénal en donne la raison lorsqu’il dit
+(Liv. II, sat. 6, v. 305 à 379):
+
+ _Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper
+ Oscula delectent, ac desperatio barbæ.
+ Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas
+ Summa tamen, quod jam calida matura jumenta,
+ Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro
+ Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum
+ Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres
+ Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus.
+ Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat
+ Balnea, nec dubie custodem vitis et horti
+ Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille
+ Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque
+ Tundendum eunucho Bromium committere noli._
+
+(Il en est qui trouvent les baisers de l’eunuque efféminé d’autant plus
+délicieux qu’elles n’appréhendent point une barbe importune, et n’ont
+pas besoin de se faire avorter. Mais afin que la volupté n’y perde
+rien, elles ne les livrent au fer qu’après que leurs organes, bien
+développés, se sont ombragés des signes de la puberté; alors Heliodorus
+les opère, au seul préjudice du barbier. L’esclave ainsi traité par sa
+maîtresse, est sûr, dès qu’il entre dans nos bains, de s’attirer tous
+les regards; et même il pourrait hardiment défier le dieu des jardins.
+Laisse-le dormir auprès de ton épouse, mais garde-toi bien de lui
+confier ton Bromius, malgré sa barbe naissante, et tout robuste qu’il
+est déjà. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot. Panckoucke.)
+
+C’est pour empêcher sans doute qu’ils ne devinssent femmes eux-mêmes,
+et parce qu’ils conservaient quelque reste furtif de ce qui récèle
+l’élément de la vie, que les lois avaient accordé la faveur du mariage
+à ces Conculix, si différents de ceux de la _Pucelle_. Toutefois leurs
+femmes engagées dans un lien légalement inofficieux, puisqu’il était
+diamétralement opposé au but de la nature, jouissaient du privilège
+commode de se dispenser de la foi conjugale; mais quand le cœur leur
+en disait, elles allaient en cachette, pour tranquilliser l’esprit de
+leurs maris infirmes, prendre ailleurs leur supplément.
+
+Cependant la nature, cette admirable mère, dédommagerait-elle par des
+affections toutes particulières ces êtres dégradés, ou bien l’illusion
+toute-puissante, combinée avec les douces caresses et la jouissance
+des charmes d’une belle femme compatissante, ne se bornerait-elle pas
+aux seuls plaisir des yeux et à l’écorce des sens pour consoler ces
+malheureux de l’état honteux de leur demi-existence!
+
+C’est incontestablement contrarier la propagation que de permettre de
+tels mariages; c’est un véritable assassinat, une profanation, qui
+dérobe à la société la volupté productrice de la femme. Ces stériles
+liaisons ne devraient être approuvées par les lois d’aucun pays.
+
+Dans le second siècle de l’Église, le concile de Nicée (Canon IV),
+confirmé par le second concile d’Arles, a expressément défendu ces
+mutilations.
+
+Une loi de l’empereur Adrien, citée dans les _Digestes Ad leg. Corn._
+de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, § 5), punissait de mort
+les médecins qui faisaient des eunuques et ceux qui subissaient la
+castration; de plus on confisquait leurs biens.
+
+Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait à mort
+tous ceux qui avaient mutilé leurs membres.
+
+L’article 316 du Code pénal prononce contre toute personne coupable de
+ce crime la peine des travaux forcés à perpétuité, et la peine capitale
+si la mort en est résultée avant l’expiration des quarante jours qui
+auront suivi le crime. L’article 325 ne déclare le crime de castration
+excusable que lorsqu’il a été immédiatement provoqué par un outrage
+violent à la pudeur.
+
+Et malgré des défenses si positives et des punitions si sévèrement
+exprimées par des lois civiles et canoniques, nous voyons de nos jours
+une pareille monstruosité exister encore, et cela dans la ville par
+excellence, dans cette Rome, le centre de la chrétienté!!!
+
+Voyez plutôt ces malheureux Italiens, pour qui le _farniente_ est le
+premier des besoins, entraînés par la superstition ou une cupidité
+barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver des précieux
+trésors de la vie, pour se donner un misérable filet de voix!...
+
+Allez à la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la Semaine
+Sainte, entendre ces admirables accords de voix choisies, cette
+sublime et céleste harmonie qui vous transporte, qui vous ravit, mais
+dont les sons divins cessent à l’instant de vibrer dans l’âme de
+tout être sensible qui les entend, et n’y laisse plus qu’une pénible
+impression, alors qu’on pense que ces voix si claires, si argentines,
+si mélodieuses, sont obtenues aux dépens de la postérité. Quel scandale
+odieux! il révolte la nature.
+
+Mais la magie d’une belle voix est-elle donc si puissante et le chant
+possède-t-il une tout autre vertu que la simple prière? On le croirait,
+puisque les sons de la musique délicieuse qui, dans la Chapelle
+Sixtine, enchantent l’oreille de mille amateurs, après avoir cessé,
+continuent à vibrer encore dans leurs âmes, tandis que les prières et
+les plaintes que profère le prophète en récitant le sublime _Miserere_,
+ne les touchent nullement. Et voilà pourquoi sans doute, pour apaiser
+la Divinité, on chante toujours à l’Église et à l’Opéra.
+
+
+
+
+SUR LE BÉHÉMAH
+
+
+Mot hébreu qui signifie _jumenta_, _quadrupedia_ et, par extension,
+_bestialité_.
+
+
+I.--«_Faunes suffoquants_, FAUNI FICARII.»
+
+Saint Jérôme, dans son commentaire sur Jérémie, ch. 50, v. 39, donne
+aux faunes l’épithète de _ficarii_, _qui avaient des figues_. Il faut
+conjecturer que, par ce mot, ce Père de l’Église a voulu dépeindre la
+laideur de ces faunes, dont le visage était couvert de pustules et de
+boutons; ce qui n’est pas sans apparence de vérité, car _ficus_, figue,
+figurément pris, désigne une tumeur, une sorte d’ulcère qui ressemble à
+ce fruit.
+
+Mais, n’en déplaise à saint Jérôme, le texte hébreu porte HM, qui
+signifie proprement _un spectre_, _une chose qui inspire la terreur_,
+d’où dérive le mot hébreu EIMA, qui veut dire _épouvante_. Et comme on
+représentait les faunes et les satyres, moitié hommes et moitié boucs,
+fort velus, violant femmes et filles, dont ils étaient la terreur;
+que, d’un autre côté, nul animal de sa nature n’est plus enclin à
+la lasciveté que le bouc, il est permis de croire que l’opinion de
+Berruyer, _qui rend ses faunes très actifs_, SICARII, doit prévaloir
+sur celle de saint Jérôme. En effet, le mot grec σάθη, en latin
+_veretrum_, d’où est formé celui de satyre, indique assez la lubricité
+des inclinations de ce vil animal.
+
+Au reste, le bouc est placé parmi les divinités de l’Égypte que
+l’on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les
+femmes n’avaient point horreur à lui soumettre leurs corps, et les
+hommes ne dédaignaient pas de caresser leurs chèvres; dans leur
+délire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu’à se prosterner
+devant un bouc et à baiser le derrière de ce puant animal (Voyez la
+Bible de Voltaire, au chapitre du _Lévitique_): de là vient sans
+doute que la Bible, en parlant des idoles, les appelle les _vilus_,
+SAHIRIM, et lorsque le prophète Isaïe dit, ch. 13, v. 21, que _les
+velus danseront_, PILOSI SALTABUNT, il faut l’entendre, disent les
+interprètes, des démons qui emprunteraient quelquefois cette forme
+sauvage.
+
+Je ne me hasarderai pas à contester l’existence de ces hommes
+capripèdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures et à
+ce qui en est rapporté par saint Jérôme, qui nous apprend que saint
+Antoine, dans son désert, fit la rencontre d’une espèce de nain, au
+front cornu, aux narines crochues, aux pieds de bouc, qui lui présenta
+des dattes et l’assura qu’il était un de ces habitants que les païens
+avaient honorés sous le nom de faunes et de satyres; qu’il était député
+vers lui, pour le conjurer d’intercéder pour eux près le Dieu commun,
+qu’ils savaient bien être venu en terre pour le salut du monde. (Inter
+saxosam convallem haud grandem homunculum vidit aduncis naribus,
+fronte cornibus, asperatâ, cujus extrema pars corporis in caprarum
+pedes desinebat, et responsum accepit Antonius: Mortalis ego sum unus
+ex accolis eremi, quos vario errore delusa gentilitas, faunos satyrosque
+vocans, colit. Precemur ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro
+salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, _in Vita S. Pauli_.)
+
+Preuve indubitable qu’il existe des démons sous la figure de boucs.
+Néanmoins le cardinal Baronius prétend témérairement que le satyre
+qui entra en colloque avec saint Antoine n’était qu’un singe, né
+probablement du commerce honteux de cet animal avec des filles, que
+Dieu doua de la parole, ainsi qu’il en avait fait autrefois pour le
+serpent et l’ânesse de Balaam, dont parlent la Genèse et les Nombres
+(Gen., cap. III, v. 1.--Num., cap. XXII, v. 28.) Mais qu’est-ce que
+l’opinion d’un cardinal contre celle d’un saint et de toute une
+antiquité qui déposent contre lui?
+
+
+
+
+SUR L’ANOSCOPIE
+
+
+Du grec ανα, _au-dessus_, et de σκοπιὰ, _action d’épier_, formé
+de σκοπεω, _je considère_, _je contemple_.--Astrologie judiciaire,
+jonglerie.
+
+
+
+
+SUR LA LINGUANMANIE
+
+
+Du latin _lingua_, langue, et du grec μανία, _fureur_, dérivé de
+μαινομαι, _rendre furieux_.
+
+
+I.--«C’étaient des maisons publiques où les hommes et les femmes
+pêle-mêle s’abandonnaient à tous les genres de libertinage.»
+
+La prostitution date de la plus haute antiquité. Les Orientaux
+l’admirent dans le culte de leur religion et ne la considèrent point
+comme un dérèglement de mœurs; ils la consacrèrent d’abord à célébrer
+le premier instant de l’existence de l’être auquel ils ouvraient le
+sentier de la vie. Elle fut ensuite un des moyens puissants d’accroître
+et de propager l’espèce humaine. Dans les temps patriarcaux, nous
+trouvons Ada et Selles, concubines de Lamech, père d’Abraham, se
+distinguer dans le métier, et leur progéniture bravement suivre leur
+exemple. (_Gen._, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.)
+
+Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu avait fermé le
+sein, _conclusit_, met dans le lit de son mari la fraîche et gentille
+Agar, sa servante (_Gen._, chap. XVI, v. 2, 3, 4.) Nous voyons Sodome
+et Gomorrhe et toutes les villes de la Pentapole dans la Palestine
+livrées à une souillure infâme. (_Gen._, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.)
+Pheiné, de connivence avec Thamma, deux filles de Loth, prennent goût
+à la bagatelle, et, commettant un inceste avec leur bonhomme de père,
+dans le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, après
+l’avoir enivré au sortir de Sodome, dont tous les habitants viennent
+d’être rôtis par un déluge de soufre, pour avoir pris saint Pierre pour
+saint Paul (_Gen._, ch. XIX, v. 24, 30 à 38.) Lia et Rachel, épouses
+de Jacob, lui prostituent leurs servantes (_Gen._, ch. XXIX, v. 22,
+23 et 28) et Ruben séduit Bela, concubine de son père (_Gen._, ch.
+XXXV, v. 22.) Juda fait épouser Thamar, la veuve de son fils aîné Her,
+par son second fils Onan, qui élude le devoir conjugal au moyen de la
+masturbation (_Gen._, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette même Thamar,
+sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant à son beau-père
+Juda, qui, en s’évertuant avec elle, croit être avec une femme publique
+(_Gen._, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette surprise incestueuse,
+si salutaire au genre humain, naquit Pharès, l’un des ancêtres de
+Jésus-Christ. L’amoureuse Nitiflis, femme de Putiphar, sollicite
+l’imbécile Joseph à de voluptueux ébats, mais il refuse obstinément de
+_s’unifier avec elle_ (_Gen._, ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialité et
+la pédérastie étaient fort connues dans le pays de Chanaan (_Exod._,
+ch. XXII, v. 19). On s’y polluait devant la statue de Moloch (_Lévit._,
+ch. XVIII, v. 21). Parmi les femmes publiquement madianites qui, du
+temps de Moïse, _corrompirent_, à Setim, le corps et l’âme du peuple
+juif, se trouva la jolie prostituée Cozbi, fille de Jur, prince très
+noble des Madianites, avec laquelle était couché dans un b..... _in
+lupanar_, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et lignée de
+Siméon, lorsque le pieux et fanatique Phinées, petit-fils du grand
+prêtre Aaron et fils d’Eléazar, tout transporté d’une sainte colère,
+entra dans le b....., une dague à la main, et transperça d’un seul coup
+les deux délinquants ensemble, vers les parties de la génération
+(_Num._, cap. XXV, v. 1, 2 à 28; Arrepto pugione ingressus est... in
+lupanar et perfodit ambos simul, virum scilicet et mulierem, in locis
+genitalibus.)
+
+Ce fut une femme publique nommée Rahab, qui mue par cette généreuse
+pitié si naturelle aux filles de son espèce, cacha au haut de sa
+maison, sous de la paille, les espions qui s’étaient délassés avec
+elle de leurs fatigues, et que Josué avait envoyés à Jéricho, pour
+reconnaître la ville avant de l’assiéger (_Jos._, cap. II, v. 1, 6).
+
+Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson se rend un
+jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une courtisane, avec
+laquelle il couche jusqu’à minuit (_Jud._, cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite
+il devint éperdument amoureux de Dalila, dans la vallée de Sorec, autre
+fille de joie. Dans un de ces moments de voluptueuse ivresse où le cœur
+nageant dans l’élément du plaisir, est incapable de rien refuser à
+l’être qui vous le procure, Samson, après avoir trompé trois fois son
+amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire,
+et comme il est impossible à la femme de porter loin un secret, elle
+le trahit à son tour en le faisant connaître aux Philistins, qui lui
+crèvent les yeux (_Jud._, cap. XVI, v. 4 à 22).
+
+Aimez-vous à consulter les Livres des Rois?... Eh bien! ouvrez celui
+de David, et vous verrez ce prophète-roi qui avait épousé Micho, fille
+de Saül, s’en donner avec l’impudique Abigaïl, femme de Narbal, qui
+lui inocula la v..... (_malum_) (I. _Reg._, cap. XXV, v. 35, 40). Le
+saint homme de roi accolait en même temps plusieurs autres concubines
+et femmes de Jérusalem, auxquelles il fabrique des enfants, ce qui
+ne l’empêche nullement d’enlever la sensible Bethsabée, femme du
+brave Urie, qu’il épouse après avoir fait assassiner son mari dans
+les combats (II. _Reg._, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute qu’il
+n’y eût plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse, il se
+réchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune Sunamite,
+et ne la déflore pas: _Non cognovit eam_ (III. _Reg._, cap. I, v.
+4). _Tel père, tel fils_, dit le proverbe, et les enfants de David
+le justifient: son fils Ammon brûle d’une flamme incestueuse pour sa
+sœur Thamar, et sur le perfide conseil de son cousin germain Jonadab,
+il la viole au moment qu’elle lui présente un potage apprêté de sa
+propre main; puis il la renvoie fort brutalement. Absalon, irrité
+de l’outrage fait à sa sœur, saisit, deux ans après, l’occasion d’un
+splendide festin, au milieu duquel il immole Ammon, en présence de ses
+autres frères qui fuient épouvantés. (II. _Reg._, cap., XIII, v. 8 à
+30). Ce fratricide met ensuite le comble à ses forfaits en couchant
+publiquement avec toutes les concubines de son père. (II, _Reg._, cap.
+XV, v. 22).
+
+Si nous descendons jusqu’au troisième Livre des Rois, nous voyons le
+type de la sagesse, le fils de l’adultère Bethsabée, Salomon enfin,
+dont la haute sapience avait acquis si haute renommée dans l’Orient,
+participer à l’humaine faiblesse et rouler dans son palais sur sept
+cents épouses et trois cents concubines, dont «les nez ressemblaient à
+la tour du mont Liban qui regarde du côté de Damas (_Cant._, VII, v.
+4); les yeux à ceux des colombes (_Cant._, I, v. 14; IV, v. 1); les
+tétons à des faons de chevreuil (_Cant._, VII, v. 3)», et qui, en un
+mot, étaient «belles comme les tentes de Cédar et les peaux de Salomon
+(_Cant._, I, v. 1)».
+
+Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent beaucoup
+au manège de nos femmes publiques, qui le soir, dans les rues, vont
+recueillant les passants, pour les engager «à parcourir avec elles les
+deux monts de la myrrhe, la colline de l’encens (Ad montem myrrhæ et ad
+collem thuris. _Cant._, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter
+dessus pour en recueillir les fruits» (_Cant._, VII, 8), qui sont
+quelquefois si amers!...
+
+Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des _Proverbes_, dont les
+uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses répétitions, et
+que l’Église cependant considère comme un petit chef-d’œuvre canonique,
+ouvrage du très Saint-Esprit:
+
+«De la fenêtre de ma maison, j’aperçois un jeune insensé qui, sur le
+soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans le coin d’une
+rue près de la maison d’une..... fille.--Je la vois venir au-devant
+de lui, en sa parure de courtisane; elle prend ce jeune homme, le
+baise et le caresse effrontément, lui disant: «JE ME SUIS ACQUITTÉE DE
+MON VŒU AUJOURD’HUI. C’est pourquoi je suis venue au-devant de vous,
+désirant de vous caresser. J’ai parfumé mon lit de myrrhe, d’aloès et
+de cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupté jusqu’à ce qu’il fasse
+jour, et jouissons de ce que nous avons tant désiré. Mon mari n’est
+point à la maison: il est allé faire un voyage qui sera très long; il
+a emporté avec lui un sac d’argent, et il ne doit revenir que lorsque
+la lune sera pleine. (_Cant._, VII, v. 3).» «Entraîné par de longs
+discours et les caresses de ses paroles, le jeune homme la suit comme
+un bœuf qu’on amène pour servir de victime et comme un agneau qui va à
+la mort en bondissant.» (_Prov._, chap. VII, v. 6 à 22).
+
+Il est à remarquer ici que cette prostituée sait mettre de l’ordre dans
+ses affaires. Dévote, avant de se livrer à ses impudiques plaisirs,
+qu’elle veut d’abord sanctifier par la prière, _hodie vota mea Deo
+reddidi_, elle aura tout le temps d’être amoureuse au lit. C’était
+aussi l’opinion de Wasselin, abbé de Liége, qui trouvait convenable de
+faire sa prière avant de se mettre à l’œuvre du coït. (_Epist._, _ad
+Florinum_ abbat., tome I, _Analect._, page 339.) Cette pratique est
+passée en usage jusqu’à nos jours, car presque toutes les filles de
+joie, celles qui font leur métier en honneur et conscience s’entend,
+ornent d’un crucifix la cheminée de leurs réceptacles, qu’elles
+tapissent souvent _d’images de l’Immaculée Conception, de saint
+Barnabas, de la Madone, mère de la pureté, avec son divin poupon sur
+les bras_; elles font de temps à autre dire des messes pour le salut de
+leurs âmes et pour que Dieu leur envoie des chalands; quelques-unes,
+par excès de dévotion, y ajoutent la confession les dimanches et les
+jours de fête, et, dans l’intention de se rendre le ciel propice, la
+plupart portent sur elles des scapulaires de la Vierge et se font
+consœurs du Saint-Rosaire, du Sacré-Cœur ou de la Congrégation.
+
+C’était un drôle de corps que ce roi Salomon: Piron d’un autre temps, à
+l’harmonie près, qu’il ne possède pas, bel esprit érotique, il composa
+les cantiques, que les belles voix de ses mille femmes et concubines
+exécutaient sans doute pendant les orgies de ses splendides festins, où
+50 bœufs et 100 moutons faisaient à eux seuls les pièces de résistance,
+et dont je vous détaillerais, lecteur, toutes les substantielles et
+stimulantes friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais
+je reviens à ses Cantiques, dont voici la fidèle traduction:
+
+«Je chanterai mon bien-aimé, qui est pour moi une grappe de raisin de
+Chypre.» _Cant._, I, 13.
+
+«Car le roi m’a déjà fait entrer dans ses celliers, et je suis ivre.»
+_Cant._, I, 3.
+
+«Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe; il demeurera
+entre mes tétons.» _Cant._, I, 12. (On se sert ici du mot propre pour
+ne pas affaiblir la couleur du sujet dont Salomon était si plein.)
+
+«Qu’il me donne un baiser de sa bouche.» _Cant._, I, 1.
+
+«Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis
+d’amour.» _Cant._, II, 5.
+
+«Je me reposerai sous celui que j’ai désiré.» _Cant._, II, 3.
+
+«Là je lui offrirai mes tétons.» _Cant._, VII, 12.
+
+«Mon bien-aimé mit la main au trou, et mon ventre a tressailli de ses
+attouchements.» _Cant._, V, 4.
+
+Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie veuve
+de Monassès, la fière Judith, aller dévotement en bonne fortune trouver
+dans sa tente l’Assyrien Holopherne, qui assiégeait Béthulie, et, à
+l’âge de 65 ans (c’est l’âge que lui donne le révérend P. Dom Calmet),
+inspirer à ce général une violente passion, auquel, hélas! et quatre
+fois hélas! pour vous plaire, ô mon Dieu! elle _coupa le cou d’un coup
+de son propre coutelas_, après avoir couché avec lui.
+
+Nous voyons au livre d’_Esther_, chap. I et II, v. 11 et 8, Assuérus,
+qui régnait de l’Inde à l’Éthiopie sur cent vingt-sept provinces,
+répudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait de montrer sa
+beauté _in naturalibus_ aux libertins de sa cour; et puis usant de son
+privilège de despote, parmi les trois cents belles vierges qui lui
+furent amenées pour être ses courtisanes, choisir l’aimable et mignonne
+Esther et l’admettre à l’honneur de partager sa couche royale.
+
+Le livre d’_Ézéchiel_ justifie par ses peintures hardies celles du
+_Portier des Chartreux_. Il vous offre, aux chapitres XVI et XXIII,
+le tableau des mœurs abominables dont étaient infectés Jérusalem et
+tout le pays d’Israël sous les rois successeurs de David. Les fameux
+emblèmes d’Ool et d’Oolibra nous font voir les femmes de ces contrées
+forniquer avec tous les passants, se bâtir des b....., se prostituer
+dans les rues (Cap. XVI, v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement
+les embrassements de ceux _quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et
+sicut fluxus equorum, fluxus eorum_ (Cap. XXIII, v. 20).
+
+Le livre d’_Ozée_, dit Voltaire, est peut-être celui qui doit le plus
+étonner les lecteurs qui ne connaissent point les mœurs antiques. En
+effet, comment concevoir, à moins de faire le sacrifice de sa raison,
+que le Seigneur puisse ordonner si positivement à ce petit prophète
+_d’aller s’évertuer avec une femme de mauvaise vie et de lui faire des
+enfants de prostitution_, puis lui enjoindre _d’aller se gaudir avec
+une femme qui non seulement ait déjà un amant_, mais qui soit adultère
+(_Ozée_, cap. I, v. 2) et dont la jouissance coûte à Ozée _quinze
+pièces d’argent et une mesure et demie d’orge_?... (_Ozée_, cap. III,
+v. 1.)
+
+Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce que
+nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures de la
+Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les désordres de sa vie
+passée, devint un modèle de vertu, comme elle avait été un scandale de
+prostitution, ainsi que Marie Égyptienne, une autre fille de joie, dont
+les débauches furent effacées par une vie pénitente de quarante ans,
+qu’elle passa dans le désert sans manger.
+
+Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du peuple
+hébreu, que certes on ne doit point envisager conformément aux idées
+que nous avons reçues sur les lois de la décence et de la pudeur. Ces
+mœurs, si éloignées des nôtres, n’étaient point grossières dans ces
+temps reculés, et ne paraissent confondre notre faible raison que parce
+que nous ne pouvons sonder les profondeurs mystérieuses de ce peuple
+élu, manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui nous
+seront peut-être un jour dévoilées, alors que les _dies iræ_ seront
+arrivés, pendant lesquels les balances d’or de Monseigneur saint Michel
+pèseront nos futures destinées dans la vallée de Josaphat (Teste David
+cum Sybilla).
+
+La prostitution fut connue de tous les peuples de l’Orient, qui la
+pratiquaient sous l’emblème des divinités génératrices. Influencés
+par des climats constamment brûlants où le soufre, mêlé à tous les
+végétaux et les drogues les plus échauffantes, occasionne dans le
+sang et le cerveau de ces explosions qui mènent l’esprit jusqu’au
+délire, ces peuples les honorent par des actes de la plus révoltante
+impudicité, tribaderie, pédérastie, bestialité, sodomie, onanisme et
+jusqu’à la profanation des cadavres de femmes, tout y est mis en usage
+pour stimuler leurs désirs éhontés. Mais la volupté ne paraît avoir
+nulle part établi son empire avec plus de dépravation et de lubricité
+que dans la Grèce et chez les Romains. C’est Orphée, dit-on, qui
+le premier introduisit dans la Thrace l’amour infâme des hommes,
+παιδεραστια:
+
+ (Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem
+ In teneres transferre mares, citraque, juventam
+ Ætatis breve ver et primos carpere flores.
+ Ovide., _Metam._, lib. X, v. 84.)
+
+après la mort d’Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour le
+punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tête dans le fleuve
+Hébrus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausanias,
+dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que lui fit
+Atticus, son favori, en l’exposant, dans un banquet, à la lubricité
+de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se passer un moment de
+son Alexis ou de son Agathon, et le sage Socrate enseignait entre
+deux draps cette honteuse volupté à ses favoris Phédon et Alcibiade.
+Xénophon prenait souvent ce plaisir avec Callias et Antolicus,
+Pindare avec Amarico, Aristote avec son Herminas; Anacréon brûla pour
+Bathyle, et le grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu’on ne pouvait
+être bon citoyen sans avoir un ami avec qui l’on couchât. Sapho se
+rendit célèbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de
+κλειτοριαζειν, que par ses talents comme poète. Aspasie se prostitua à
+Périclès, et Glycère à Alcibiade. Laïs reçut dans ses bras le dégoûtant
+Diogène et le galant Aristippe, tandis que Phryné débaucha l’Aréopage
+entier. Thaïs, en sortant des bras d’Alexandre, se fit un doux plaisir
+de faire brûler le palais de Persépolis, et l’on érigea, dans Athènes,
+des autels à la danseuse Cotytto, sous le nom de _Vénus populaire_.
+
+Si nous examinons les mœurs des anciens Romains, nous les trouvons
+plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. Les _lupanaria_
+d’alors étaient de ces endroits où l’on s’abandonnait à tous les
+genres d’abominations. Dans les quartiers séparés qu’habitaient
+les _meretrices_, on voyait sur la porte de la loge de chacune de
+ces courtisanes un écriteau qui portait le nom et le prix auquel
+étaient taxés ses charmes (In cellis autem nomina meretricum solebant
+præfigi, et superscribi simul et stupri. LUBINUS.) D’où vient que
+Juvénal, parlant de la débauche effrénée de Messaline, dans la loge
+de la fameuse Lysisca, dit si agréablement _titulum mentitur Lysiscæ_
+(Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi à connaître que malgré le nom
+supposé qu’empruntait l’impératrice pour cacher ses infamies, il ne se
+trompait pas sur la femme qui s’y prostituait. Apollonius de Tyr nous a
+conservé, dans son histoire, la forme d’un titre qui est trop plaisant
+pour ne point le rapporter ici:
+
+ _Quicumque Tarsiam defloravit
+ Mediam libram dabit
+ Postea populo patebit,
+ Ad singulas solidas._
+
+Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indiquait l’heure
+de se retirer, et le son d’une cloche avertissait le public du moment
+de l’entrée et de la sortie de ces _lupanaria_. (Tempus quando ad
+meretricem eundum erat, lenones indicabant tintinnabulo, et ante nonam
+fores erant clausæ vel ex more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez
+Pitiscus.)
+
+Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitution
+furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, nomma le
+Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une apothéose, et
+Quartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante impudicité. (Traduit
+par l’auteur de _l’Origine des prostitutions_.)
+
+«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Après
+que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses lascives et
+révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s’approcha de l’oreille de
+sa maîtresse et lui dit en riant quelque chose; elle répondit:--Oui,
+oui, c’est fort bien avisé, pourquoi non? Voilà la plus belle occasion
+qu’on puisse trouver pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On
+fit aussitôt venir cette petite fille, qui était fort jolie et ne
+paraissait pas avoir plus de sept ans; c’était la même qui, un peu
+auparavant, était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous
+ceux qui étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour
+satisfaire à l’empressement que chacun témoignait, on donna les ordres
+nécessaires pour le mariage. Pour moi (c’est Encolpe qui parle), je
+demeurai immobile d’étonnement et je les assurai que Giton avait trop
+de pudeur pour soutenir une telle épreuve et que la petite fille
+n’était pas aussi dans un âge à pouvoir endurer ce que les femmes
+souffrent dans ces occasions.--Quoi! repartit Quartilla, étais-je plus
+âgée lorsque je fis le premier sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me
+punisse si je me souviens jamais d’avoir été vierge, car je n’étais
+encore qu’une enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure
+que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu’à ce que
+je sois parvenue à l’âge où je suis.»
+
+Les femmes publiques n’étaient point mêlées avec les citoyens; et dans
+ces temps malheureux où l’on voyait à Rome la plus honteuse débauche
+régner sur le trône, à la cour et dans la haute classe de la société,
+les prostituées gardaient une sorte de décence et de pudeur que les
+dames ne connaissaient plus.
+
+On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire par
+Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l’empereur, son
+époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre, reine d’Égypte,
+après qu’il eut débauché Servilie, mère de Brutus, et les plus
+illustres Romaines (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. L). César avait déjà
+commis, dans sa jeunesse, le péché contre nature avec Nicodème, roi de
+Bithynie (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. XLIX).
+
+Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de tous les
+maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum virum, et
+omnium virorum mulierem». (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. LII.)
+
+Auguste n’était point exempt de la _petite fantaisie_ de César: il
+la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui servait
+de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux, l’impératrice
+Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prêtait quelquefois
+une main complaisante à certain objet fort variable de sa nature
+(XIPHILIN., _in Aug. Dio_, lib. XLVIII), tandis que son volage époux
+se livrait à une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie,
+si dissolue dans ses mœurs qu’elle osa publier ses turpitudes; ne
+recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle
+était pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. MACROB., lib.
+II, cap. 5.) Les désordres de cette princesse furent si effroyables
+qu’elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim
+adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues
+de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (DIO, lib.
+LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam, ut in
+ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes
+ageret.--XIPHILIN., _in Aug._--Nihil quod facere aut pati turpiter
+posset fœmina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que
+fortunæ suæ peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito
+judicans.--VELL. PATER., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres,
+où son père Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre
+les adultères (VELL. PATER., _Hist._, lib. II.--SUÉT., _in Aug._, c.
+XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant
+chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu’elle
+avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas,
+ministre de Bacchus (_liber_) et fameux joueur de flûte de Phrygie,
+qu’Apollon écorcha tout vif, pour le punir d’avoir eu la témérité de
+se mesurer avec lui, fut placée dans le Forum, comme monument de la
+liberté de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats
+de cette époque prirent l’habitude de faire couronner cette statue
+chaque fois qu’ils avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette
+coutume que la princesse Julie _eam coronari jubebat ab iis quos, in
+illa nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat_.
+Voyez Muret, sur Sénèque, et les _Femmes des douze Césars_, par M. de
+Servies, chap. _Julie_, femme de Tibère.
+
+Tibère, ce monstre d’impudicité et de cruauté, se plongeait, en l’île
+de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et les plus
+horribles saletés. Non content d’exciter son imagination déréglée par
+les peintures les plus obscènes et les plus luxurieuses d’Éléphantis,
+il chercha à ranimer ses sens émoussés par les groupes les plus
+lascifs, qu’il faisait exécuter en sa présence par des _spintres_, qui
+_triplici serie connexi, invicem incestarent_. (SUÉT., _Vie de Tibère_,
+chap. XLIII); il allait jusqu’à abuser de la plus tendre enfance,
+dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infâme manière
+(SUÉT., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos
+vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur
+ac luderent, _lingua morsuque sensim appetentes_ (ejus genitalia
+cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte
+depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior sane ad id genus
+libidinis et natura et aetate.
+
+Caligula jouit de toutes ses sœurs, en présence de sa femme, au
+milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus
+illustres dames devant leurs maris (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV et
+XXXVI.--DIO, lib. LIX); et portant la dépravation de son cœur jusqu’à
+prostituer sa propre personne, il déshonore la fille qu’il avait eue
+de son commerce incestueux avec l’une de ses sœurs (EUTROP., _in Caj.
+Calig._). Il marque le plus fol amour pour l’une d’elles, Drusille,
+parce qu’il en avait eu les prémices, l’enlève à son époux, Cassius
+Longinus, et l’entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses
+autres sœurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses
+gitons (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV). Ensuite il conçoit une furieuse
+passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l’habillant tantôt en
+guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses amies (SUÉT., _in
+Calig._, cap. XXV).
+
+Tandis que le stupide et l’imbécile Claude, prince qui tenait plus
+de l’animal que de l’homme, se donnait tout entier aux plaisirs de
+la table et avait résolu, pour ne point incommoder ses conviés, de
+faire publier un édit par lequel il octroyait la permission de péter
+pendant les repas (SUÉT., _in Claud._, cap. XXXIII), Messaline, sa
+femme, se prostituait à tout venant et s’abandonnant aux vices les
+plus honteux, poussait l’impudeur jusqu’à se marier publiquement avec
+Silius, en l’absence de Claude, qui se divertissait à Ostie (SUÉT., _in
+Claud._, cap. XXVI.--TACIT., _Ann._, II. DIO, lib. LX, p. 686 B.), et
+donnant l’essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions,
+elle se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca,
+se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d’esclaves et de
+soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.--SUÉT., _in Claud._, cap.
+XXVI.)
+
+Digne fils de l’adultère et incestueux Domitius Ænobarbus (TACIT.,
+_Ann._, IV.--SUÉT., _in Ner._, cap. VII) et d’une mère méchante et
+corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus tendre enfance,
+Néron se livre à d’incestueuses privautés avec Agrippine, déjà souillée
+d’une familiarité criminelle avec son frère Caligula (TACIT., _Ann._,
+XIV.--SUÉT., _in Calig._ cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer,
+ainsi que son épouse Octavie, qu’il sacrifie à la jalousie de
+l’adultère Poppée, alors sa concubine, dont il se défait également
+par un coup de pied qu’il lui donne dans le ventre (TACIT., _Ann._,
+XVI.--SUÉT., _in Ner._, cap. XXXV). Méprisant toutes les lois de la
+décence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour
+femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, après lui avoir
+fait extirper les testicules (SUÉT., _in Ner._, cap. XXVIII.--AUREL.
+VICTOR, _Epitom._--XIPHILIN., _in Ner._); puis se fait épouser par
+Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme
+lubricité (SUÉT., _in Ner._, cap. XXIX).
+
+Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les ombres de
+cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et ses horribles
+débordements, débute dans la carrière de la vie par une abominable
+prostitution de son corps (SUÉT., _in Vitell._, cap. II: Salivis melle
+commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces
+pro remedio fovebat. Voyez la _Linguanmanie_.--TAC., _Ann._, XI), puis
+devient l’assassin de sa mère Sextillia qu’il fait mourir de faim.
+
+Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie d’Antoine, mère
+de Claude, entretient cette concubine dans son palais et la traite
+comme si elle eût été son épouse légitime (SUÉT., _in Vesp._, cap. III).
+
+Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne pour la
+reine Bérénice, sœur du roi Agrippa, qui lui accorde les dernières
+faveurs.
+
+De retour à Rome, où il s’est fait suivre de sa maîtresse, pour en
+avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme, Marcie Furnille,
+et mène ensuite une vie efféminée et dissolue, passant des nuits
+entières dans ses débauches de table et se livrant aux plus infâmes
+plaisirs (SUÉT., _in Tit._, cap. II). Puis il renvoie cette reine en
+Judée, quoique à contre-cœur (Ab urbe dimisit invitus invitam. SUÉT.,
+_in Tit._, cap. II), après avoir fait massacrer brutalement le consul
+Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le
+vain prétexte qu’il avait violé Bérénice (AUREL. VICTOR, _Epist._ X,
+§ 4).
+
+Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d’une beauté admirable,
+mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal,
+devient une des plus débauchées courtisanes de Rome; elle livre ses
+charmes à Domicien, qui l’enlève brutalement à Œlius Lamia son mari
+(DIO, _Excerp._, per Vales.--DIO, lib. LVII.--SUÉT., _in Domit._,
+cap. L). Mais bientôt dégoûté d’une femme dont la possession lui
+avait coûté si peu de peine, il s’enflamme pour Julie Sabine, sa
+nièce (_Ibid._, cap. XXII), et pour la posséder librement il répudie
+son épouse Domitia, qui se prostitue publiquement à la populace et
+au comédien Paris, dont elle devient folle d’amour (_Ibid._, cap.
+III.--XIPHIL., LXVII, p. 759, E), et qu’il fait massacrer en pleine
+rue. Ensuite, rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui
+demande cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (DIO,
+cap. XIII), après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un
+breuvage qu’il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs
+incestueuses amours (_Ibid._, cap. XXII.--DIO, lib. XVI.--PLIN.,
+_Epist._ II): homme profondément immoral, qui s’abandonna dans ses
+bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les femmes les plus
+dissolues; qui se souilla par de sanglantes exécutions, et qui fut
+massacré dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour
+qu’il avait proscrits (SUÉT., cap. XXIII.--AUREL. VICT., _Epist._, II,
+7.--DIO, lib. LXVIII).
+
+Sabine, femme de l’empereur Adrien, se livre aux embrassements
+adultères de plusieurs patriciens, et l’épouse de Marc Aurèle,
+Faustine, devient éperdument amoureuse d’un gladiateur.
+
+Commode, né de l’adultère Faustine, fille d’Antonin, ne dément point
+son origine, il se livre dans son palais à la lasciveté de trois cents
+concubines et assassine sa sœur Lucilla. Caracalla se souille du sang
+de son frère et épouse sa belle-mère Julie, dont la beauté égalait
+l’impudence (Cum Julia noverca Bassiani Caracallæ ei sinum nudasset:
+Vellem, inquit, si liceret. At illa: Si libet, licet. An nescis te
+imperatorem esse, et leges dare, non accipere?) Heliogabale aime
+son eunuque Hiéroclès avec un délire si effréné, «ut eidem inguino
+oscularetur, floralia sacra si asserens, celebrare (_Œt. Lamprid._, _in
+Heliog._, cap. V)». Mais énervé par le luxe et les débauches, incapable
+par lui-même d’assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue toutes
+les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves,
+se faisant donner le nom de _Bassiana_ et recherchant avec emportement
+les criminels plaisirs de la bestialité. (Per cuncta cava corporis
+libidinem recipiens et eum fructum vitæ præcipuum existimans, si dignus
+atque aptus libidini plurimorum videretur. _Ibid._)
+
+
+
+
+Le Libertin de Qualité
+
+
+
+
+Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine
+
+
+Je me fais présenter chez Madame _Honesta_ (famille presque éteinte).
+Tout y respire la pudeur et l’honnêteté; tout prêche l’abstinence,
+jusqu’à son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n’a
+cependant aucun de ces détails qui inspirent la tendresse. Mais elle
+a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si
+toute l’habitude du corps ne s’y proportionnait pas. Je ne louerai pas
+sa gorge, quoiqu’une gaze qui s’est dérangée m’ait permis d’entrevoir
+du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on
+pourrait souhaiter une jambe plus régulière; telle qu’elle est, un
+joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des _nerfs_, des
+_migraines_, un mari que l’on ne voit qu’à table, des gens discrets, de
+l’esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant
+qu’à soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas...
+Oh! que si! parce qu’elle est vaniteuse, parce qu’elle se pique de
+générosité, parce qu’elle veut primer.
+
+D’abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l’esprit,
+des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle
+est au mieux possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je
+placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout le jeu dont
+elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grâces
+l’ont inventé; le dieu du goût lui-même en a placé les fleurs,
+et tous les zéphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme
+cette gaze _prune-de-Monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais
+qui l’a envoyé?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi
+un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, déconcerté,
+boudé... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques
+baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intérêts, les
+plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l’on me
+dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux
+que votre chevalier, et je suis sûre qu’il ne vous coûterait qu’une
+misère... Il n’est pas joueur, je le sais de son laquais; c’est un
+cœur tout neuf.--Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...--Ah!
+Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous voilà à l’âge de vingt
+ans.--Tais-toi, folle; sais-tu que j’en ai trente, et passés?...
+(Pardieu, oui, _passés_ et il y a dix ans que cela est public...)
+Je reviens l’après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on
+pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s’attendrit, je me
+passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-là est d’une
+précipitation à me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez
+bien que mon laquais n’est pas assez bête pour ne pas me faire avertir
+que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m’attend. Je jette un coup
+d’œil assassin; j’embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je
+me relève et je pars.
+
+Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une de ces femmes qui,
+blasées sur tout, cherchent des plaisirs à quelque prix que ce soit.
+Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa réputation, la
+bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes
+bientôt arrangés; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu!
+pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent.
+Ah! doux argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, on se
+détermine; il y a déjà quinze mortels jours qu’on languit. Je fais
+entendre, modestement, que la reconnaissance m’attache, que j’ai des
+obligations d’un genre... N’est-ce que cela?... On me paie au double;
+et dès lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras
+qui m’ont comblé de bienfaits nouveaux, et je goûte... non pas du
+plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.
+
+Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la poule, elle ne pond plus;
+les honoraires se ralentissent, et je dors.--Comment! tu dors?--Oui,
+la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui anime
+l’espérance, qui éclaire les combats amoureux. On se plaint, je me
+fâche; on me parle de procédés, d’ingratitude, et je démontre que l’on
+a tort, car je m’en vais.
+
+Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m’apparaît; mais il n’est
+point chargé de ses attributs heureux: c’est le dieu du conseil, le
+diligent Mercure, il me console et m’envoie chez M. Doucet. Vous ne le
+connaissez sûrement pas: or, écoutez.
+
+Une taille qu’une soutane et un manteau long font paraître dégagée;
+un visage qui rassemble la maturité de l’âge, l’embonpoint et la
+fraîcheur; des yeux de lynx, une perruque adonisée; _l’esprit_ en a
+tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais décente, répand l’éclat
+de la béatitude; il ne se permet qu’un sourire, mais ce sourire laisse
+voir de belles dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de
+dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas.
+
+Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies dans un
+parfait quiétisme de conscience et dont la charnière n’en est que
+plus mobile. Le père en Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme
+ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous doutez bien
+que c’est à ces femmes qu’il faut parvenir. Je m’insinue donc dans
+la confiance du bonhomme, je lui découvre que je suis presque aussi
+tartuffe que lui: il m’éprouve; et quand toutes ses sûretés sont
+prises, il m’introduit chez madame....
+
+C’est là que la sainteté embaume, que le luxe est solide et sans faste,
+que tout est commode, recherché sans affectation... Mais quoi, un
+jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement;
+c’est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en
+avoir, au moins autant que d’impudence. Mes visites s’accumulent, la
+familiarité s’en mêle, et voici une des conversations que nous aurons,
+j’en suis sûr.
+
+A la sortie d’un sermon (car j’irai, non pas avec elle, mais je serai
+placé tout auprès, les yeux baissés, jetant vers le ciel des regards
+qui ne sont pas pour lui), à la sortie d’un sermon duquel elle m’a
+ramené, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassemblées
+autour de nous. Notez que les questions viennent de ma béate.--Comment
+avez-vous trouvé madame une telle?--Ah! bon Dieu! elle avait un pied de
+rouge.--Pourtant, elle est jolie.--Elle aurait de vos traits, si elle
+ne les défigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne;
+elle n’a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu’à ces
+mots elles n’augmenteront pas?)--Par exemple, la comtesse n’était pas
+habillée duement.--Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et
+quelle gorge! Je ne connais qu’une femme qui eût le droit d’étaler de
+pareilles nudités. (Remarquez ce coup d’œil sur un mouchoir dont les
+plis laissaient passage à ma vue... Un autre coup d’œil me punit et
+je devins timide, décontenancé.)--Que pensez-vous du sermon?--Moi, je
+vous l’avouerai, j’ai été distrait, inattentif.--Cependant la morale
+était excellente.--J’en conviens; mais présentée d’une manière si
+froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel
+effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus animé, plus
+fort, plus courageux... Hélas! vous me faites aimer la vertu parce que
+je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la
+pâleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l’accorde,
+plus j’exagère ma faute, afin de ne pas être coupable à demi...) Ma
+dévote se remet plus promptement; cependant, elle est encore émue,
+elle me propose de lire et c’est un traité de l’amour de Dieu. Placé
+vis-à-vis d’elle, mon œil de feu la parcourt et l’épie: je paraphrase,
+je compose; ce n’est plus un sermon, c’est du Rousseau que je lui
+débite... Je saisis l’instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis
+heureux.
+
+Mais l’argent! l’argent!--Foutre, un moment; laissez-nous d....er.
+Quelle jouissance qu’une dévote! Que de charmants riens! Comme cela
+vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte
+Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu cela comme moi?
+
+Mais l’argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour aller faire un
+mauvais marché? Nenni... quelque sot...
+
+Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il
+perdrait trop à ne pas l’être, et c’est lui qui va me servir; bien
+entendu qu’il aura son droit de commission.
+
+Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n’a eu pour ressource que
+son god...... Le père en Dieu arrive:--Hélas! ce pauvre jeune homme!
+il est encore retombé dans le vice! Des femmes perdues l’entraînent...
+(Quel coup de poignard!)--Ah! mon père, quel dommage! il a un bon
+fond!--Madame, ce n’est pas sa faute; il y a même en lui une espèce
+de vertu, car il est franc. «Monsieur, m’a-t-il dit, j’ai des dettes
+d’honneur, ma _conscience_ me tourmente; je vais me perdre peut-être,
+je serai la victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce l’âme,
+c’est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme
+est adorable; elle possède mon cœur... N’importe, il faut la fuir...
+Étoile malheureuse! déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu’il m’a
+dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d’autre chose, on
+revient...--Mais à quoi montent ces dettes?--Trois cents louis... Et
+vous croyez qu’une femme qui connaît mes caresses et mes reins, qui est
+sûre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les
+variantes, ne me les enverra pas le lendemain?
+
+Je vous vois d’ici faire le moraliste: «_Mais cela est odieux; l’amour
+pur est généreux; vous êtes un fripon..._» Foutre! vous badinez, vous
+gâteriez le métier; elle a trente-six ans, j’en ai vingt-quatre;
+elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son côté du
+tempérament et de l’argent, moi de la vigueur et du secret... Ne
+voilà-t-il pas compensation?
+
+D’ailleurs, voulez-vous que je m’acquitte? Je lui fais l’honneur de
+l’afficher. Elle quitte sa dévotion: je la rends à la société, à
+elle-même; elle change d’état, enfin... Non, je me trompe, elle ne
+change que de robe et de coiffure.
+
+Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins.
+
+--Mais il valait bien mieux la laisser dans son obscurité: vous allez
+la perdre, on vous l’enlèvera.--J’ai d’autres projets peut-être; son
+argent est consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice est passé...
+Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s’avisera
+d’être fidèle: il faut que je prenne la peine d’avoir des torts avec
+elle.--Vous en aurez bientôt.--Non; car voici ma conclusion: «Madame,
+je ne rappellerai point vos bontés, elles me sont chères, et mon cœur
+aime à vous avoir des obligations que toute autre ne m’eût pas fait
+contracter; mais, plaignez-moi; c’est ma reconnaissance qui me coûtera
+la vie; c’est le soin de votre gloire qui va détruire mon bonheur.
+Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hélas!
+je sais trop qu’en prononçant cette séparation funeste, je dicte mon
+arrêt.»
+
+Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A force de singeries,
+je parviens à m’attendrir; ma Dulcinée verse tour à tour les larmes de
+la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combinée par des points
+d’arrêt sur tous les sophas des appartements, et c’est à sa dernière
+extase que je me sauve.
+
+Parbleu! voilà bien des façons.--Pauvre sot! tu ne vois donc pas que
+cette femme fait ma réputation pour l’éternité; je n’ai plus besoin de
+me vanter, je n’ai qu’à lui en laisser le soin, et je suis le phénix
+des oiseaux de ces bois. D’ailleurs, je n’ai pas perdu la tête; elle
+est l’amie intime de la présidente de..., et depuis longtemps je lorgne
+cette riche veuve; elle ne manquera pas d’être la confidente de ma
+délaissée, et me croyez-vous assez novice pour n’avoir pas persuadé à
+celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore; à l’autre, que je
+ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux.
+
+Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les brouille... Allons,
+Discorde, vole à ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux
+inséparables ne se voient plus; la présidente exige que j’embrasse son
+ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à mon tour. Que ne
+peut le désir de la vengeance! on se livre à moi pour faire pièce à sa
+bonne amie.
+
+La présidente a trente-cinq ans, et n’en paraît pas plus de vingt-huit;
+elle est bien conservée, mais sans affectation. Ce serait une petite
+maîtresse, si le jargon ne l’ennuyait pas. Elle a de l’esprit avec les
+femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le
+public, un ton de femme de qualité et des dehors imposants.
+
+Dans le particulier, je n’ai guère connu de tempérament plus vif, plus
+soutenu, et en même temps plus varié. Ses caresses sont séduisantes,
+parce qu’elles sont franches, et vingt fois j’ai été tenté de l’aimer.
+Au reste, elle n’est pas sans défauts: elle a une profonde vénération
+pour elle-même; ses décisions sont des oracles, ses préceptes des
+lois; je n’ai rien vu de si impérieux. Il est vrai qu’elle y joint
+l’adresse, et que souvent vous croyez faire votre volonté en ne suivant
+que la sienne.
+
+Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me fêter, je suis le saint
+du jour; elle a de la confiance en moi: rien n’est bien, si je ne
+l’ai conseillé. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J’oubliais
+qu’elle veut être la confidente de mes affaires. Un jour j’arrive chez
+elle; mon œil est agité.--Mais, qu’as-tu donc, mon ami? Tu es bien
+sombre.--Quoi! dis-je (en m’efforçant de sourire), pourrais-je apporter
+chez vous de l’humeur?... On me persécute, je m’obstine à me taire,
+j’ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait
+détruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit
+en m’échappant.
+
+Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n’en ferait autant?... Je
+vous le donne en dix: écoutez seulement.
+
+Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dégourdis, n’a
+pas eu l’esprit de f..... la femme de chambre pour éviter l’ennui.
+Or, ce jour-là, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le
+presse autant que la mienne, et comme il est d’un naturel confiant, il
+avoue que «_la nuit dernière j’ai soupé chez la duchesse une telle,
+que l’on m’a fait, malgré moi, tailler un pharaon_»; que le jeu était
+diabolique, que j’ai perdu énormément, et qu’étant peu riche, je suis
+étrangement incommodé; mais ce qui me tourmente, c’est d’avoir été
+obligé de mettre en gage le diamant que m’a donné la présidente. Hélas!
+cette bague n’a pas même été suffisante avec tous mes bijoux pour
+dégager ma parole et je suis sans un sou!
+
+Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est presque aussi coquin
+que moi: on l’a forcé aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets
+chez madame la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard, tire
+de son armoire quarante écus, qui composent sa petite fortune et sont
+même le fruit de mes dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un
+autre manège.
+
+J’ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa femme de chambre,
+des allées, des venues: c’est que l’on a conté tout cela à madame; que
+madame a fait répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ elle
+lui a remis cinq cents louis.--Douze mille francs?--En or, vous dis-je,
+pour aller tout dégager et fournir le supplément... Quand je sors, je
+retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en
+triomphe chez moi.--Comment! tout cela n’était donc pas vrai?--Mais
+d’où diable viens-tu donc? C’est incroyable! tu ne te formes point;
+mais, aiguise donc ton intelligence.
+
+Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je cours chez la
+présidente; une joie douce brille dans ses yeux; j’ai son diamant au
+doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine
+de la vie, mon laquais ne doit m’avoir rien avoué) elle me fait un
+mensonge avec toute l’adresse, toute la noblesse de la générosité; mais
+elle voit bien, à la vivacité de mes caresses, que la reconnaissance
+les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes
+transports, je parle de bienfaits; on m’impose silence, en me disant
+que si l’on avait été assez heureuse pour me rendre un service, j’en
+ôterais tout l’agrément. Dieu! comme ma voix est touchante!
+
+Comment, monstre! tant d’amour et de générosité ne te touche pas? Si
+fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m’en
+débarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend
+la femme la plus heureuse de Paris. D’amants que nous étions, nous
+devenons amis, et je vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de
+nouvelles bourses.
+
+Dégoûté de l’amour parfait, de la jouissance méthodique de la dévote
+et de la présidente, je languissais tristement, quand mon bon ange
+me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les
+parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et
+surtout que le diable est dans ma bourse; elle me présente sa liste,
+parcourons-la.
+
+1º Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà un beau nom.
+Qu’est-ce que cette femme-là?---C’est une petite provinciale
+qui est venue à Paris dépenser cinquante ou soixante mille
+francs qu’elle amassait depuis dix ans.--En reste-t-il encore
+beaucoup?--Non.--Passons; pourquoi cette bougresse-là s’avise-t-elle de
+prendre un nom de cour?
+
+2º Madame de Culsouple.--Combien donne-t-elle?--Vingt louis par
+séance.--Paie-t-elle d’avance?--Jamais, et puis ce n’est pas votre
+affaire: elle est trop large.
+
+3º Madame de Fortendiable.--Tenez, voilà ce qu’il vous faut. C’est
+une Américaine, riche comme Crésus; et si vous la contentez, il n’y a
+rien qu’elle ne fasse pour vous.--Eh bien! tu me présenteras.--Demain,
+si vous voulez.--Ici?--Dans son hôtel même.--Ce nom-là a quelque chose
+d’infernal qui me divertit.--Je rends la liste, quand, d’un air de
+mystère, la bonne Saint-Just m’adresse cette exhortation: «Mon cher
+ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu’y avez-vous gagné? la
+vérole. Pourquoi ne pas écouter les conseils de la sagesse? J’ai dans
+ma maison une vraie fortune, une vieille.--Le diable te f....! Eh! que
+votre souhait s’accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne
+s’agit pas de cela, je vous parle d’un trésor: fiez-vous à moi, et nous
+la plumerons.--Allons, je le veux bien: je m’en rapporte à ta prudence.»
+
+En attendant, je me rends le lendemain, à sept heures du soir, chez
+mon Américaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup
+d’or placé sans goût, des ballots de café, des essais de sucre, des
+factures, enfin un goût de mariné que je n’ai, sacredieu! que trop
+reconnu dans mainte occasion.
+
+Ce qui me tourmentait était d’entendre, dans un cabinet voisin, une
+voix d’homme dont les gros éclats me mettaient en souci; enfin, la
+porte s’ouvre: qui serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme!
+
+Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et
+crépus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de
+dureté à des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache
+s’élève contre un nez barbouillé de tabac d’Espagne; ses bras, ses
+pieds, tout cela est d’une forme hommasse, et c’est sa voix que je
+prenais pour celle du mari.
+
+--Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli enfant?
+Il est tout jeune; mais qu’il est petit! N’importe, petit homme,
+belle q..... Pour faire connaissance, elle m’embrasse à m’étouffer...
+Sacredieu! il est timide!--Oh! c’est un garçon tout neuf.--Nous
+le ferons... Mais est-ce que tu es muet?--Madame, lui dis-je, le
+respect... (J’étais abasourdi.)--Eh! tu te fous de moi avec ton
+respect... Adieu, Saint-Just. Ça, ça, je garde mon f...eur; nous
+soupons et couchons ensemble.
+
+
+
+
+La Duchesse
+
+
+Me voilà donc libre; je m’introduis dans les différentes sociétés de
+la cour; je jette sur les femmes qui les composent un œil curieux et
+perçant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de
+la marquise. La saison des bals arrive, j’aime la danse à la fureur,
+mais, n’étant point talon rouge, elle m’était interdite chez les
+hautes puissances; l’observation m’offrit des dédommagements. J’avais
+obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à
+tout plein d’esprit le meilleur ton et le cœur le plus sensible. Je
+la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage
+pour s’afficher ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se
+fixer!... Eh! que dirait l’Amour? Lui a-t-il confié ses flèches pour
+les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul cœur, comme les
+épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire,
+et je sus qu’on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et
+d’adresse. Je sus encore qu’en prédicateur excellent, ses préceptes ne
+nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu’un peu de contrainte
+pouvait y ajouter du prix.--Mais qui est-ce donc?--Oh! vous en demandez
+trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la _Gouvernante_,
+vous lui verrez remplir un rôle que son cœur lui rend cher et qui lui
+mérite tous les applaudissements.
+
+Confondus dans un groupe d’hommes, nous exercions notre critique sur
+les danseurs.--Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si
+folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche
+d’un côté, tout son ajustement est en désordre... Je ne l’en trouve,
+ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont
+violents, tout pétille en elle.--C’est la duchesse de..., me répond le
+comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle
+aime la musique, vous l’amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa
+parole, et nous partons.
+
+A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux
+s’échappaient d’une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser
+le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me
+prendre pour répéter le pas de deux de _Roland_, ne fut l’affaire que
+d’un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe très lascive,
+qu’elle rendit comme Guimard, m’enhardit, m’échauffa, me fit... (Ah!
+mon ami, la jolie chose qu’un pas de deux, quand on bande!) Le comte
+applaudit à tout rompre; elle s’écrie que je danse comme Vestris, que
+j’ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec
+elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne
+ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire
+mourir de rire; me demande mon avis; je touche à l’ajustement, et je
+lui donne un petit air de grenadier qu’elle trouve unique... Elle
+s’habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.
+
+Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n’a pas le temps d’être méchante.
+Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me
+lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin;
+elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des
+pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en
+bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocité
+possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais
+pour de l’âme... serviteur. Je vois cependant qu’elle est susceptible.
+Nous prenons un duo; je la presse, je l’attendris malgré elle; elle
+perd la tête, son cœur se serre; j’en arrache un soupir; la voix meurt,
+la main s’arrête; le sein palpite, mon œil enflammé saisit tous ses
+mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante là le
+clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en
+boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire.
+
+Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque
+cependant avec plaisir qu’elle prend de l’intérêt; elle me loue avec
+affectation. Gardel n’a garde de la contredire; avant que je sorte,
+elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa
+pénitence; vois donc d’ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis
+une main que je couvre de baisers; l’autre me donne un soufflet qu’un
+baiser hardi répare à l’instant.
+
+Le lendemain, j’y vole sur les ailes du désir; elle m’avait demandé
+quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une
+femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté
+d’elle me tendait les bras... j’aime bien mieux m’appuyer contre une
+console qui me tient de niveau.
+
+Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons pour esquisser cette
+enfant!...
+
+Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n’ont
+aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie
+bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé
+délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais
+assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc
+qu’animé, mais le carmin le plus pur n’égale pas le vermeil de ses
+joues et de ses lèvres.
+
+Après quelques folies débitées de part et d’autre, je lui montre ma
+musique; elle me prie de chanter... Je déployais toute la légèreté
+de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de
+lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantôt
+c’est un bras arrondi par l’amour, une cuisse fraîche rebondie, une
+jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit
+et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je
+chante...--Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont
+je ne la croyais pas capable. Je recommence et le manège d’aller son
+train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s’agacent et s’irritent;
+je palpite, mon visage s’inonde de sueur; la méchante, qui m’observe,
+sourit et cependant soupire... Un dernier bond la découvre tout
+entière... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais
+sauter les boutons qui me gênent, je m’élance dans ses bras; je crie,
+je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu’après quatre
+reprises redoublées.
+
+La duchesse était évanouie, cela commença à m’inquiéter; j’employai un
+spécifique qui ne m’a jamais manqué; j’ai la langue d’une volubilité
+incroyable; j’applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine
+un joli globe: un trémoussement presque subit me rassure sur son
+état...--Dieu! ô Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu
+l’as trouvé!--Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...--Hélas! un tempérament
+que l’on m’avait persuadé que je n’avais pas... Et baisers d’entrer en
+jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin,
+nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule, _l’un vis-à-vis
+de l’autre_; je vous jure que ma petite duchesse n’était point de ces
+prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes;
+il fallut bien les éclaircir. Cette situation nouvelle me découvrait
+de nouveaux charmes. C’était bien le corps le mieux fait! Charnue
+sans être grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne
+demandait que de l’usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les
+façons.
+
+J’aime bien f....; mais comme le bon Dieu n’a pas voulu que nous
+trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s’arrêter enfin, car ce
+_jeu lasse plus qu’il n’ennuie_.
+
+Or ma duchesse n’avait qu’un jargon, toujours le même; et comme j’avais
+ralenti son feu, ce n’était plus qu’un petit être plat, fort monotone.
+Que j’aime à voir sortir d’une bouche ces riens que rend si précieux
+une femme enivrée de volupté! qu’un mot placé à propos sait bien
+relever le prix d’une caresse et la rendre plus touchante! Otez les
+préludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir
+de l’extase, aident si souvent à s’y replonger... _l’ennui bâille avec
+nous sur le sein de nos belles_: l’amour fuit, l’essaim des plaisirs
+s’envole, et l’on s’endort pour ne jamais se réveiller.
+
+Voilà des dégradations que j’éprouvai chez la duchesse pendant quinze
+jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété amena le
+dégoût. J’en étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit
+un écrin et un petit billet.
+
+«Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé; mais
+j’ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de
+conserver cet écrin: il vous représentera l’image d’une femme qui
+parut vous être chère, et qui se reproche de n’avoir pas pu faire plus
+longtemps votre bonheur.»
+
+Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse était
+incapable de l’avoir dicté. J’y répondis: «Vos bienfaits, madame,
+ont droit de me toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu que
+je vaux. J’ai mis dans notre liaison des procédés dont l’énergie
+paraissait vous plaire; je n’ai ni dépit, ni colère. C’est bien assez
+pour moi d’avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de
+la retraite: depuis huit jours, j’attendais vos ordres, et la preuve
+de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera
+pour moi le gage de l’estime que vous accordez à mes _talents_. Puisse,
+madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en porter de _plus
+heureux_! Vous m’aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle
+de vous avoir mis dans le cas d’en sentir tout le prix.»
+
+Mon successeur, homme d’esprit, n’a pu y tenir, comme moi, que peu
+de jours; elle l’a remplacé par _un prince_, et réellement, quant au
+moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais:
+c’est le pain quotidien d’une duchesse.
+
+Mon billet écrit, j’ouvris l’écrin, j’y trouvai de fort beaux diamants
+et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était frappant; je
+l’approchai machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je
+sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon caprice s’écroula
+avec la libation que je venais de répandre en son honneur.
+
+
+
+
+Musique
+
+
+J’ai toujours aimé la musique; je fis le soir même connaissance avec
+la Guimard. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière;
+mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait
+plaisir; d’ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation abrégea
+le cérémonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages
+son porteur d’eau qu’elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais
+et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire bourse commune (bien
+entendu que je n’y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait
+des compagnes qui la grugeaient en la détestant, des musiciens d’assez
+mauvaise compagnie et des gens de qualité amateurs qui n’ont pas même
+le mérite d’être bons.
+
+J’étais à causer un après souper avec un virtuose célèbre et charmant
+compositeur (_Cambini_); nous parlions de la révolution de la
+musique en France; je l’écoutais avec aridité et je m’instruisais;
+tout à coup un de ces messieurs nous aborde.--Quoi! vous parlez
+composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d’une bonne force.--Je
+n’en doute point, lui dis-je en jetant un coup d’œil sur l’artiste,
+et je serais fort aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi,
+quelques leçons.--Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes
+soins.--Par exemple, monsieur veut composer un opéra et il me demande
+le poème.--Sa musique est faite, apparemment?--Non pas.--Comment! Tant
+pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des
+paroles; cela gêne un musicien et l’empêche de peindre; son
+imagination est refroidie.
+
+--Mais, monsieur, il me semble...--Il vous semble mal. Un orchestre,
+morbleu! un orchestre, voilà tout ce qu’il faut; suivez le Moline,
+cela s’appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d’accord
+avec la musique; mais aussi cela n’arrête point les effets... Moi,
+je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?--Monsieur le
+marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l’amour, par
+exemple...--Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes;
+on relève cela par l’accord parfait; de là on passe dans le ton relatif
+par la tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode
+est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords de tierce,
+dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l’on module dans
+un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?--Beaucoup,
+monsieur le marquis.--Ah! pardieu! tu vas voir: mesure à quatre temps,
+battue bien ferme; pour le récitatif, _ad libitum_, avec accompagnement
+obligé; ensuite un chœur en fugue, à deux sujets bien sortants l’un et
+l’autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction;
+surtout que cela crie comme le diable (il faut que l’on entende un
+chœur peut-être), ensuite un grand silence; c’est imposant, ça,
+hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu
+m’entends bien? Il n’y aurait pas de mal d’y mettre des timbales;
+ensuite le héros se fâche en _allegro_, avec quatre bémols à la clef;
+il faut qu’il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la
+poitrine; pendant ce temps-là, l’orchestre va le diable; puis ton
+héros fait des roulades pour se reposer; il veut qu’on l’entende...
+Eh! non, morbleu! que l’orchestre l’écrase! et si ce diable de Legros
+perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande,
+c’est une basse bien ronflante; que tout cela marche...--Et mes airs de
+danse, monsieur le marquis?--Oh! pour cela il nous faut du noble: un
+beau grand morceau de flûte, avec des variations, pour la commodité de
+Salentin, et puis un point d’orgue avec des roulades; il serait long
+pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de là!--Ma
+foi, non.--Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n’y a que ça, pour
+qu’on s’en aille gaiement... Ah! çà! bonsoir...
+
+--Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, _coglione,
+coglione_...--Là, là, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon
+ami, voilà qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignîmes la
+compagnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses bontés
+pour nous, en briguant des voix pour la première représentation, en cas
+que l’on suivît ses avis.
+
+Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais
+ma bougresse m’ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre
+ressource avec elle.
+
+
+
+
+Mariage
+
+
+J’étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m’offrir
+leur figure patibulaire. Je pris une résolution magnanime: je me
+décidai à me mettre la corde au cou, à me marier.--Ah! tu vas faire une
+fin.--Oui, une fin; c’est pardieu bien périr avant le temps!
+
+Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises,
+appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui
+observant que j’étais pressé.--Oui, me dit-elle, la voulez-vous
+jolie?--Ma foi! cela m’est égal; c’est pour en faire ma femme; je ne
+m’en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les curieux.--Il
+la faut riche?--Oh! cela, le plus possible.--De l’esprit?--Mais,
+oui, là, là.--Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de
+l’Hermitage?--Non.--Je vous présenterai; c’est une de mes amies; sa
+fille a dix-huit ans, elle est très riche, et surtout son caractère
+est excellent.--(Ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!...) Mon
+aimable duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles,
+manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m’écrit deux mots, et
+deux jours après nous nous rendons chez ma future belle-mère.
+
+Madame de l’Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos
+demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dîners
+qu’ils paient en sornettes. Dès l’antichambre, je respirai une odeur
+d’antiquité qui me saisit l’odorat; la vieille m’avait prévenu qu’il
+fallait beaucoup admirer. J’entre dans un salon immense et carré;
+j’y trouve la maîtresse de la maison avec l’air d’une fée, le corps
+d’un squelette et le maintien d’une impératrice. Elle m’assomme
+de longs compliments; j’y réponds par des révérences sans nombre;
+je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera!
+Diable! il faut que sa mère me juge auparavant, et la bienséance
+permet-elle qu’on expose une fille aux regards du premier occupant?...
+La duègne et la mère entamèrent les grands mots et les vieilles
+histoires. Pendant ce temps-là je toisai le salon. Des tapisseries
+d’antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixène
+y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et
+perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche
+pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une lampe
+immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins
+de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds de vieux laques
+surmontés d’urnes à l’antique et de pyramides tronquées trouvées
+dans les fossés de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros,
+portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins
+et d’un grand médaillier. La cheminée, élevée à huit bons pieds de
+hauteur et surmontée d’un miroir de métal, environné d’une bordure
+immense en filigrane; c’était, je crois, celui de la belle Hélène.
+Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba,
+couverts de tapisserie, durement rembourrés pour éviter la mollesse,
+mais magnifiquement dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa
+mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exercés un fonds de
+richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer
+toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne.
+Je m’extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour
+applaudir; on accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes, la duègne
+et moi.
+
+En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il
+ne m’était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout mon excessive
+politesse avaient prévenu en ma faveur, que probablement je serais
+invité à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu’alors
+je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà un beau nom; j’ai
+diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille.
+
+Je fus invité; le dîner répondait à l’ameublement et je vis mon
+Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite à coups de
+serpe, elle a été modelée, ou le diable m’emporte! sur quelque singe;
+aussi madame sa chère mère dit-elle que c’est le vivant portrait de M.
+de l’Hermitage. Ramassée dans sa courte épaisseur; un teint d’un jaune
+vert, des petits yeux enfoncés, battus jusqu’au milieu de deux joues
+bouffies; des cheveux à moitié du front, une bouche énorme et meublée
+de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze
+envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu!
+que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais
+servante ait lavées. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite
+bouche, grimace avec complaisance et n’en est que plus laide... Ce fut
+bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n’est rien en comparaison...
+Jour de Dieu! épouser cela! me dis-je à moi-même. C’est bien dur!--Eh!
+fi donc! tu ne l’épouseras pas peut-être?--Eh! mon ami, quarante mille
+livres de rente d’entrée, autant de retour; cela n’est pas à négliger;
+elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n’ai qu’un beau
+v.. dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il faut
+s’immoler.
+
+Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprès de sa chère
+mère; moi j’allai roucouler d’amoureux hoquets qui furent reçus avec
+humanité et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours,
+on nous maria, en m’avantageant de vingt mille livres de rente par
+contrat. Me voilà donc époux d’Euterpe. La mère donna à sa bien-aimée
+sa bénédiction et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre
+entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par
+modestie. Une partie de la noce était dans les chambres voisines; les
+jeunes gens surtout, pour qui c’est une aubaine, me firent compliment
+sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance et se mirent en
+embuscade. Je me campai à côté de ma charmante, qui versait de grosses
+larmes.--Madame, lui dis-je, le mariage où nous nous sommes engagés
+est un état _pénible_, une voie _étroite_, mais qui mène au bonheur;
+il n’est point de roses sans épines, et c’est moi, votre époux, qui
+doit les arracher. Le Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés
+ne fissent qu’un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait
+présent à l’homme, chef de son épouse, d’une cheville... Tâtez plutôt
+(je lui porte la main là, et la masque retire la patte comme si elle
+avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou
+est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors,
+d’un bras vigoureux je prends ma chrétienne; elle serre les cuisses;
+j’y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par
+manière de résistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal;
+elle allonge les jambes, lève le cul; je frappe à la porte... Ah!
+foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!--Quoi donc? Comment, bourreau!
+deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte à deux
+battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu défendais la brèche...
+foutue garce!... Je la cogne; elle m’égratigne, elle hurle, je jure en
+frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je saute à bas du
+lit et je me sauve. Mes amis, rangés en haie, me demandent, avec une
+maligne inquiétude, si je me trouve mal, si je veux un verre d’eau...
+Je veux le diable qui m’emporte loin d’ici!... Un instant après, ma
+belle-mère rentre, et d’un ton de sénateur: Mon gendre, je sais ce
+que c’est.--Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que
+trop.--Non, ce n’est rien; le premier jour de mes noces il m’en arriva
+tout autant.--Ah! la foutue famille!--Rassurez-vous, c’est une enfant
+qui ne sait pas ce que c’est, elle s’y fera; allez vous remettre auprès
+d’elle, et prenez-la par la douceur.--La rage qui m’étouffait m’avait
+empêché de l’interrompre, mais à cette douce invitation, je m’écrie:
+Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l’a commencée la rachève... Ah!
+foutre! c’est une ânesse ou une jument, tant elle est large.--(Madame
+de l’Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c’est
+que vous ne pouvez pas.--Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh!
+sacredieu! la besogne n’est pas dure, on y passerait en carrosse... La
+vieille fée se fâcha; je manquai la foutre par la fenêtre, et je sortis
+pour jamais de ce maudit lieu.
+
+O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des
+f......., me voilà coiffé d’un panache à la mode... Coa, coa! en herbe!
+Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!...
+Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m’assassiner.
+
+Ce n’est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande à me
+parler. Au milieu de beaucoup de révérences, il me signifie un petit
+papier...--Monsieur, vous vous trompez.--Non, monsieur, me dit le
+Normand.--Mais de qui cela vient-il?--De haute et puissante demoiselle
+Euterpe de l’Hermitage, votre légitime épouse.--Comment, ce coquin!
+foutre! si tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh
+bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement,
+sans quoi l’on m’annonçait bénignement que l’on demanderait séparation.
+Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois
+mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d’abandonner dix mille
+livres de rentes de mes vingt constituées, et l’on me déclare père d’un
+individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était grosse;
+encore n’était-ce pas le premier.
+
+Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, et j’abandonne à
+jamais cette terre maudite où je pourrais rencontrer tant d’objets
+déplaisants.
+
+Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j’éprouverai tes
+caprices, tes bizarrerie! Voilà donc le fruit de mes belles
+résolutions! Tous mes projets aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez,
+foutez le camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination
+bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans
+vos cuisses maudites; jamais un c.. marital ne m’enverra de vapeurs
+corniférères. Au foutre la _conversion_! mais dans mon humeur de
+vengeance, je foutrai la nature entière, j’immolerai à mon priape
+jusqu’à des pucelages (si tant est qu’il en existe); par moi, légions
+de cocus peupleront les palais, les champs et les cités; j’usurperai
+jusqu’aux droits de notre bonne mère la sainte Église. Point de
+fouteuse de prélat, point de monture de curé que je n’enfile sur tous
+les sens (pour leur conserver l’habitude) jusqu’à ce que, rendant dans
+les bras paternels de M. Satan mon âme célibataire, j’aille foutre les
+morts!
+
+
+
+
+Hic et Hec
+
+
+
+
+Les Chevaux neufs
+
+
+Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par des charmantes
+roueries, parvint à captiver le riche Ve..., il semait l’or avec
+profusion. Ad... en obtint une jolie maison à la barrière blanche; il
+la meubla avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants et
+prévint tous ses désirs; mais il mettait toujours dans ses cadeaux
+un peu de gaucherie financière, et semait l’or sans grâce. Un jour
+il lui fit faire une voiture de la coupe la plus agréable, doublée
+de velours jonquille, enrichie de crépines d’argent, les panneaux
+étaient peints avec goût et vernis richement, il la fit conduire
+chez elle. Vous pensez bien que tous les parasites de la maison ne
+tarirent pas sur l’éloge du nouveau char qui devait faire le plus bel
+effet à Longchamps; mais Ad... observa que la voiture neuve ferait
+disparate avec ses vieux chevaux. Ve..., qui ne s’attendait pas à cette
+nouvelle dépense, en marqua de l’humeur: elle bouda, et elle finit par
+dire qu’on allât chercher Javard, le maquignon, et que, s’il était
+raisonnable, il changerait ses chevaux. La belle reprit sa gaîté, et
+trois quarts d’heures après Javard arriva avec deux chevaux bais à col
+de cygne, tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie et
+avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut l’ouvrage d’un
+moment. Ve..., d’un air indifférent, demanda ce qu’il les voulait
+vendre. Javard, avant de répondre, détailla leur figure, vanta leur
+vigueur, leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge toute
+l’emphase d’un maquignon, et finit par dire que quand ce serait pour
+son père, il ne pourrait pas les donner à moins de deux mille francs de
+retour.
+
+VE.....
+
+Deux mille francs! Vous moquez-vous?
+
+JAVARD
+
+A tout autre, j’en aurais demandé cent louis; mais pour vous, monsieur,
+je n’ai qu’un mot: deux mille francs, et ils sont à Mademoiselle.
+
+VE.....
+
+Vous n’en voulez pas douze cents francs?
+
+JAVARD
+
+J’y perdrais plus de trente louis.
+
+VE.....
+
+Vous n’en voulez rien rabattre?
+
+JAVARD
+
+Je ne puis pas, en conscience.
+
+VE.....
+
+La conscience d’un maquignon!... Allons, ils seront pour un autre.
+
+AD.....
+
+Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si jolie!
+
+VE.....
+
+Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos vieux. Vous me ruineriez
+avec vos caprices.
+
+Elle insiste, il s’impatiente et sort, en prenant sa canne et son
+chapeau.
+
+AD.....
+
+Quelle lésine! il ne sait jamais rien faire qu’à demi. Il me donne une
+voiture délicieuse et me refuse les chevaux... Ils sont charmants...
+Quel dommage!
+
+JAVARD
+
+Je ne conçois pas qu’un homme aussi riche se fasse tirer l’oreille pour
+deux malheureux mille francs, quand il s’agit d’obliger une si belle
+personne qui veut bien faire son bonheur. Ah! si j’étais à sa place...
+
+AD.....
+
+Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne sont généreux que quand
+ils nous désirent.
+
+JAVARD
+
+Je ne suis qu’un marchand de chevaux; mais je ne vous refuserais
+certainement pas les miens, si je croyais, à ce prix, être traité cette
+nuit seulement comme monsieur de Ve...
+
+AD....., _souriant_
+
+Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot.
+
+JAVARD
+
+Non, ma foi, j’en ferais le sacrifice de toute mon âme.
+
+AD.....
+
+Vous plaisantez...
+
+JAVARD
+
+Non, j’en jure, dites un mot et les chevaux entreront dans votre écurie.
+
+AD.....
+
+Quoi, tout de bon?
+
+JAVARD
+
+D’honneur.
+
+AD.....
+
+Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup.
+
+JAVARD
+
+Vous me tentez bien davantage.
+
+AD.....
+
+Si j’allais accepter...
+
+JAVARD
+
+Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit que vous m’en
+accorderiez quelque autre.
+
+AD.....
+
+Vous croyez... Eh bien?
+
+JAVARD
+
+Eh bien?...
+
+AD.....
+
+Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc mettre dans mon
+écurie.
+
+Les chevaux entrèrent, Javard remonta: c’était un gaillard de bonne
+mine, l’épaule large, l’œil vif, le teint brun et taillé en payeur
+d’arrérages, il voulut procéder, sans délai, à se payer de ses
+chevaux. Ad... avait trop d’envie de briller à Longchamps pour faire
+des difficultés après la générosité du maquignon. Son boudoir, avant
+souper, fut trois fois la caisse où il toucha des à-comptes. Un repas
+fin et délicat, arrosé d’excellent vin, répara leurs forces, et son lit
+vit cinq fois l’ardent Javard travailler à toucher sa créance. Ve...
+ne l’avait pas accoutumée à de pareilles fêtes, elle s’y livra avec
+ivresse, mais le maquignon, ne perdant pas la tête, se leva de grand
+matin, courut chez Ve... et s’y fit introduire.
+
+JAVARD
+
+Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle Ad... il ne m’a pas été
+possible de la refuser.
+
+VE.....
+
+J’entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, je ferai la
+sottise de vous payer deux mille francs.
+
+JAVARD
+
+Point du tout, j’ai pris des arrangements avec elle.
+
+VE.....
+
+Et quels arrangements? s’il vous plaît.
+
+JAVARD
+
+Elle a un anneau dont je me suis accommodé.
+
+VE.....
+
+Sa bague?
+
+JAVARD
+
+Oui, elle me convient fort...
+
+VE.....
+
+Parbleu, je le crois, elle m’a coûté deux mille écus, vous ne faites
+pas de mauvais rêves. Allons, faites votre quittance de deux mille
+livres; je vais vous les payer, mais qu’il ne soit plus question de
+l’anneau.
+
+JAVARD
+
+Mais, monsieur, le marché est fait...
+
+VE.....
+
+Et je le défais. Diable! comme vous y allez!... Allons, votre
+quittance, voilà votre argent.
+
+JAVARD
+
+Allons donc, puisque vous l’aimez mieux.
+
+Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire, content d’avoir
+si bien vendu ses chevaux et d’avoir passé gratis une si bonne nuit.
+Ve... prend alors sa redingote, sa canne et son chapeau et va chez
+Ad... La femme de chambre a beau lui représenter qu’elle dort, qu’elle
+a été toute la nuit fort agitée, il entre, en disant qu’il a de quoi
+guérir sa migraine. Ad... se réveille au bruit.
+
+AD.....
+
+Venez-vous encore me tourmenter après m’avoir désobligée comme vous
+avez fait hier?
+
+VE.....
+
+Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu
+veux. Tiens, voilà la quittance de tes chevaux.
+
+AD.....
+
+Je n’en ai que faire, monsieur, je les ai payés.
+
+VE.....
+
+Oui, avec ton anneau! il me l’a dit; mais je n’entends pas cela;
+garde-le, voilà ta décharge en bonne forme, et il m’a promis de te
+laisser ta bague.
+
+Adeline devina sans peine l’équivoque, se mordit les lèvres pour n’en
+pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de
+recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien
+fêtée.
+
+
+
+
+La Vieille Sara
+
+
+Après quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda
+quelque anecdote à Valbouillant.
+
+--Je n’en sais point, dit-il, si ce n’est le désespoir de la vieille
+Sara.--Je ne la connais point, dit l’évêque.--Oh! que si, monseigneur,
+elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c’est la grosse
+marchande de plaisir!--Elle vend du croquet?--Non, mais c’est la plus
+adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi
+étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui l’accompagnent aux
+promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues,
+elles se retirent vers Orange en Carpentras, où elles portent
+l’instruction qu’elles ont reçue chez Sara, qui les remplace par de
+nouvelles parentes qui lui viennent des villages d’alentour et qu’elle
+forme avec le même soin.--Oh! oui, je me rappelle, dit l’évêque, elle
+est grosse, courte, elle a le front étroit, l’œil en dessous, le crin
+roux et le nez un peu bourgeonné.--Précisément, et sûrement vous avez
+été plus d’une fois son neveu.--Je n’en disconviens pas; que lui
+est-il donc arrivé?--Hier, se promenant sur le rempart avec Justine,
+la nièce du moment, un négociant de Bâle est venu l’accoster, on a lié
+conversation, elle a d’abord été galante, puis elle s’est animée, et
+le bon Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête
+quand il s’agit d’un repas, s’accorde à tout, et l’on convient que
+le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant dix
+louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d’en reprendre un à
+chaque politesse qu’il ferait à la gentille nièce. Sara, qui n’avait
+guère vécu qu’avec d’élégants Français ou de bons citadins, croyait que
+les Suisses ne pouvaient l’emporter en civilité sur ses compatriotes,
+et se hâta de conclure le marché. On a soupé gaîment, le bourgogne
+et le montrachet n’ont pas été ménagés, la vieille s’est bien repue,
+bien égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l’or sur la
+table de nuit, et le Suisse a prétendu qu’elle lui devait deux louis.
+Justine, interrogée sur le fait des articles, a confirmé par son aveu
+les prétentions du Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l’Helvétien,
+pour l’apaiser, l’a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du
+treizième; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands
+dieux qu’elle ne ferait plus de pareil marché qu’avec des Français.--La
+nièce, observa l’évêque, avait moins d’humeur que la tante. Mme
+Valbouillant remarqua que le bon Bâlois s’était sans doute ainsi
+comporté pour honorer les saints apôtres et avait réservé le judas
+pour Sara.--Quoi qu’il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire
+naturaliser Suisse, si j’étais sûr que le droit de bourgeoisie chez eux
+me procurât d’aussi rares talents.
+
+
+
+
+La Belle Adèle
+
+
+Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter quelqu’une de ses
+aventures, en attendant que l’heure du dîner nous rappelât au
+château[146].
+
+--J’avais vingt ans, dit-il; j’étais capitaine de dragons, et mon
+régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les douceurs
+dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où ma troupe était
+en quartier habitait la jeune épouse d’un vieil officier général qui
+était en tournée pour une inspection dont le gouvernement l’avait
+chargé; elle était musicienne, chantait bien, jouait agréablement la
+comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents
+la disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec elle;
+je l’accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes
+applaudissements parurent la flatter; je demandai et j’obtins la
+permission de lui faire ma cour chez elle, mais la présence d’une
+vieille belle-sœur, qui restait toujours au salon, me gênait dans
+l’aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s’en aperçut,
+sourit malicieusement, mais elle n’éloignait pas le témoin importun.
+Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les recevait,
+en paraissait satisfaite, mais elle n’y répondais jamais. Vous savez
+que je suis ardent, et même impatient, et j’avais peine à supporter
+cet état; je m’ennuyais de rester toujours au même point. Pour en
+sortir et pouvoir m’expliquer librement sans la compromettre, je
+supposai un voyage à Nancy, où elle avait des parents; je m’offris de
+me charger de ses dépêches et je demandai qu’elle me permît de venir
+le lendemain les prendre à son lever.--Vous êtes bien obligeant, me
+dit-elle, mais je ne sais si j’y dois consentir, je suis extrêmement
+paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop à mon
+désavantage.--Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c’est l’art
+seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans
+l’heureux désordre du matin.--Vous croyez?... Moi j’en doute et j’exige
+pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans déguisement,
+si je perds beaucoup à me laisser voir sans parure; venez sur les
+dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d’œil d’intelligence
+dont elle accompagna ce propos remplit mon cœur de l’espoir le plus
+doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j’arrive, je m’adresse
+à Marton, sa suivante, pour être introduit.--Madame, me dit-elle,
+n’a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est
+encore couchée.--Dieux! m’écriai-je, encore couchée, une migraine,
+quel contre-temps, je m’étais flatté du bonheur de la voir.--Elle s’en
+flattait aussi.--Et il faut que je me retire...--Je ne dis pas cela; si
+vous voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit,
+parlez bas, de peur d’ébranler sa tête.
+
+Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle
+ouvre la chambre de sa maîtresse, m’introduit, se retire et emporte la
+clef. A la faible clarté que laissaient pénétrer les persiennes aux
+trois quarts fermées, j’aperçus la belle Adèle, mollement étendue sur
+un lit élégant; un corset négligemment noué par une échelle de rubans
+gris de lin renfermait à demi la neige élastique de son sein, son
+mouchoir transparent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait
+voir une fraise vermeille; des cheveux s’échappant de dessous un bonnet
+en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d’ivoire,
+avec lequel leur couleur d’ébène contrastait merveilleusement; une
+légère couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau
+corps, en dessinaient les agréables contours. Je m’approchai d’elle
+avec tout l’empressement de l’amour et de la timidité qu’inspire le
+respect (j’étais novice encore).--Ah! c’est vous, monsieur, me dit-elle
+d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre faible; convenez que j’ai
+bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l’état d’abattement où
+je me trouve.--Ah! madame, il ajoute le plus vif intérêt à l’ivresse
+que vos charmes sont sûrs d’inspirer.--Vous me flattez, voyez comme
+j’ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et
+fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n’est pas le cas, lui dis-je,
+où les battus payent l’amende, mon cœur qu’ils ravissent en est la
+preuve, et je dérobai un baiser.--Finissez donc, monsieur, n’abusez
+pas de la confiance que j’ai dans votre sagesse, et elle se débattit
+avec une charmante maladresse qui me découvrit de nouveaux charmes.--Si
+quelqu’un entrait, qu’est-ce qu’on penserait. Marton! Marton! Comment,
+elle n’est pas là?... elle est redescendue! l’imprudente... mais si
+quelqu’autre... elle a emporté la clef. Ah! comme je la gronderai!...
+quelle idée lui a pris! en vérité, elle me met dans une position bien
+étrange.--Elle vous met à même de me rendre le plus heureux des hommes,
+si vous êtes sensible à l’amour le plus tendre; et je voulus prendre
+quelques libertés.--Ah! monsieur, il serait atroce d’abuser de la
+faiblesse où me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous...
+Laissez-moi donc, je sens bien votre main.--Oh! l’heureuse migraine!
+qu’elle vous sied bien! elle ajoute encore à votre fraîcheur.--Ah!
+quelle audace! je suis presque toute découverte... Non, monsieur,
+arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir... Je n’écoutais plus rien
+et mes mains actives parcouraient les plus rares trésors; j’avais
+déjà un genou dans le lit et j’allais m’élancer pour le partager avec
+elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le
+cordon de la sonnette; effrayé et craignant de l’offenser, je fis un
+saut du lit à la cheminée pour réparer le désordre de ma toilette, en
+cas que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l’usage, les mots
+d’ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d’un éclat de rire, elle
+dit: Bon, je suis sauvée, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je
+ne fis qu’un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne
+fit plus de résistance que pour la forme.
+
+
+
+
+Aurore
+
+
+Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils exaltèrent sa
+valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait
+qu’on devait fixer aux exploits amoureux.--Je ne puis les assigner
+avec précision, et des traits comme les vôtres sont bien faits pour
+les reculer.--Cela est bien honnête, mais quel est le plus grand
+effort que vous ayez fait?--C’est à Bruxelles, dit-il, je revenais de
+l’armée, j’avais fait une longue abstinence, et je m’adressai à un
+honnête domestique de louage, qui m’avait servi de bonneau, lors de
+mon dernier voyage; il me fit connaître une danseuse, nommée Aurore,
+qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, étant entretenue par un
+vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi
+chez un traiteur. Nous n’avions pour meuble qu’un grand fauteuil à
+crémaillère, comme il s’en trouve quelquefois dans les corps de garde;
+je convins de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon
+repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un entr’acte sur
+le fauteuil à chaque mets qu’on nous enlevait, et en quatre heures et
+demie nous avions mangé neuf plats et aucun entr’acte n’avait manqué;
+aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L’évêque
+s’écria: Voilà le désintéressement le plus marqué ou le triomphe du
+tempérament sur l’avarice; il contraste merveilleusement avec le
+désespoir de la vieille Sara.--La grosse marchande de plaisir? dit
+Valbouillant.--Précisément.
+
+
+
+
+Le Chien après les Moines
+
+
+ ... Chacun se plaint, et c’est avec raison,
+ Que vous allez de maison en maison
+ Non pas pour exhorter à la gloire éternelle,
+ Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle
+ Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux
+ Où brille tout l’éclat de vos célestes feux;
+
+ Si par hasard un minois agréable
+ S’offre à vos yeux sous un aspect aimable,
+ Dieu! quels ressorts n’employez-vous donc pas,
+ Pour conquêter tant de brillants appas?
+ D’abord vous ne parlez que vertu, que sagesse,
+ Vous traitez d’odieux le beau nom de tendresse;
+ Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel
+ Et le détachement de tout bien temporel.
+
+ En peu de temps, la jeune et tendre Élise
+ Auprès de vous se familiarise.
+ Parler toujours du ciel, l’insipide propos!
+ A l’esprit il faut bien donner quelque repos.
+ Après le ciel advient la bagatelle,
+ Conte du jour, histoire ou bien nouvelles;
+ Satan, la chair, sont un peu plus parlans,
+ Et l’on en vient à des discours galans:
+ On fait jouer un coup d’œil, un sourire,
+ En silence on exprime un mutuel martyre:
+ On gémit à l’envie, l’on dévoile ses feux,
+ On n’a plus tant d’horreur pour un froc odieux.
+
+ Élise dit tout bas: Dans le fond, c’est un homme,
+ Tout aussi bien mâté qu’un cardinal de Rome;
+ Que m’importe après tout? il paraît très charmant.
+ Fin matois, vous savez bien connaître l’instant
+ Et monter le cadran sur cette heure fatale
+ Où Florinde perdit sa vertu de vestale.
+ Oui, c’en est bien fait, Élise est donc perdue enfin;
+ De sage qu’elle était, elle devint catin.
+
+ Une famille en pleurs gémit et se désole;
+ Et tandis qu’en secret le plaisir vous console,
+ Vous savez vous moquer et du qu’en dira-t-on,
+ De tous les bruits publics et du mauvais renom.
+
+ Élise cependant met son poupon au monde,
+ Tout prêt à recevoir la formule de l’onde;
+ Ses larmes et ses cris marquent son repentir.
+ Après la rose vient l’épine du plaisir.
+
+ Parens, amis, voisins et toute la sequelle
+ Sont bientôt informés de la triste nouvelle;
+ On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas:
+ Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas?
+ Élise paraissait accomplie de sagesse
+ Et même haïssait jusqu’au nom de tendresse;
+ Assidue à l’église, aux offices divins,
+ Elle portait au ciel des regards si bénins!
+ Point d’amans fréquentés, point d’intrigante allure
+ Capable à l’engager à ce fait de nature.
+ Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter?
+ Attendez, dit quelqu’un: je m’en vais deviner.
+ Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée,
+ Chez elle allait souvent passer une soirée.
+ Oh! le fait est certain: c’est ce rusé frocard
+ Qui son futur mari d’avance a fait cornard.
+ Ne vous y frottez pas; car une robe noire
+ En sait souvent plus long que son simple grimoire...
+
+
+
+
+Le Rideau levé
+
+ou l’Éducation de Laure
+
+
+
+
+L’Enfance de Laure
+
+
+Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba dans un état de
+langueur qui, après huit mois, la conduisit au tombeau. Mon père,
+sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus
+amères, me chérissait: son affection, ses sentiments si doux pour
+moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le plus vif. J’étais
+continuellement l’objet de ses caresses les plus tendres; il ne se
+passait point de jour qu’il ne me prît dans ses bras et que je ne fusse
+en proie à des baisers pleins de feu.
+
+Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour la chaleur qu’il
+paraissait y mettre, il lui fit une réponse dont je ne sentis pas alors
+l’énergie, mais cette énigme me fut développée quelque temps après: «De
+quoi vous plaignez-vous, madame? Je n’ai point à en rougir: si c’était
+ma fille, le reproche serait fondé; je ne m’autoriserais pas même de
+l’exemple de Loth; mais il est heureux que j’aie pour elle la tendresse
+que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont établi, la
+nature ne l’a pas fait; ainsi, brisons là-dessus...» Cette réponse
+n’est jamais sortie de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna dès
+cet instant beaucoup à penser sans parvenir au but; mais il résulta de
+cette discussion et de mes petites idées que je sentis la nécessité de
+m’attacher uniquement à lui, et je compris que je devais tout à son
+amitié. Cet homme, rempli de douceur, d’esprit, de connaissances et de
+talents, était formé pour inspirer le sentiment le plus tendre.
+
+J’avais été favorisée de la nature: j’étais sortie des mains de
+l’amour. Le portrait que je vais faire de moi, chère Eugénie, c’est
+d’après lui que je le trace. Combien de fois m’as-tu redit qu’il ne
+m’avait point flattée: douce illusion dans laquelle tu m’entraînes, et
+qui m’engage à répéter ce que je lui ai entendu dire souvent! Dès mon
+enfance, je promettais une figure régulière et prévenante; j’annonçais
+des grâces, des formes bien prises et dégagées, la taille noble et
+svelte; j’avais beaucoup d’éclat et de blancheur. L’inoculation avait
+sauvé mes traits des accidents qu’elle prévient ordinairement; mes yeux
+bruns, dont la vivacité était tempérée par un regard doux et tendre,
+et mes cheveux, d’un châtain cendré, se mariaient avantageusement.
+Mon humeur était gaie, mais mon caractère était porté, par une pente
+naturelle, à la réflexion.
+
+Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations: il me jugea; aussi
+cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son désir
+particulier était de me rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que
+je n’eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément. Ce tendre
+père mettait tant de douceur dans ses manières affectueuses, qu’il
+n’était pas possible de s’en défendre. Ses punitions les plus sévères
+se réduisaient à ne me point faire de caresse, et je n’en trouvais
+point de plus mortifiantes.
+
+Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit dans ses bras:
+«Laurette, ma chère enfant, votre onzième année est révolue; vos
+larmes doivent avoir diminué, je leur ai laissé un terme suffisant;
+vos occupations feront diversion à vos regrets: il est temps de les
+reprendre.» Tout ce qui pouvait former une éducation brillante et
+recherchée partageait les instants de mes jours. Je n’avais qu’un seul
+maître, et ce maître c’était mon père: dessin, danse, musique, science,
+tout lui était familier.
+
+Il m’avait paru facilement se consoler de la mort de ma mère: j’en
+étais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler: «Ma
+fille, ton imagination se développe de bonne heure; je puis donc dès à
+présent te parler avec cette vérité et cette raison que tu es capable
+d’entendre. Apprends donc, ma chère Laure, que dans une société dont
+les caractères et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise
+pour toujours est celui qui déchire le cœur des individus qui la
+composent et qui répand la douleur sur l’existence: il n’y a point de
+fermeté ni de philosophie, pour une âme sensible, qui puisse faire
+soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret;
+mais quand on n’a pas l’avantage de sympathiser les uns avec les
+autres, on ne voit plus la séparation que comme une loi despotique de
+la nature à laquelle tout être vivant est soumis. Il est d’un homme
+sensé, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient
+cet arrêt du sort, auquel rien ne peut le soustraire, et de recevoir
+avec sang-froid et une tranquillité modeste, absolument dégagée
+d’affection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chaînes
+pesantes qu’il portait.
+
+«N’irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans l’âge où tu es, je
+t’en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure à réfléchir et
+à former ton jugement, en le dégageant des entraves du préjugé dont
+le retour journalier t’obligera sans cesse d’aplanir le sillon qu’il
+tâchera de tracer dans ton imagination. Représente-toi deux êtres
+opposés par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule,
+que des convenances d’état ou de fortune, que des circonstances qui
+promettaient en apparence le bonheur ont déterminés ou subjugués par
+un enchantement momentané, dont l’illusion se dissipe à mesure que
+l’un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractère
+naturel: conçois combien ils seraient heureux d’être séparés. Quel
+avantage pour eux s’il était possible de rompre une chaîne qui fait
+leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus
+cuisants, pour se réunir à des caractères qui sympathisent avec eux!
+Car, ne t’y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas
+à tel individu s’allie très bien avec un autre, et l’on voit régner
+entre eux la meilleure intelligence, par l’analogie de leurs goûts
+et de leur génie; en un mot, c’est un certain rapport d’idées, de
+sentiments, d’humeur et de caractère qui fait l’aménité et la douceur
+des unions, tandis que l’opposition qui se trouve entre deux personnes,
+augmentée par l’impossibilité de se séparer, fait le malheur et aggrave
+le supplice de ces êtres enchaînés contre leur gré.--Quel tableau!
+quelles images! Cher papa, tu me dégoûtes d’avance du mariage. Est-ce
+là ton but?--Non, ma chère fille: mais j’ai tant d’exemples à ajouter
+au mien que j’en parle avec connaissance de cause, et pour appuyer ce
+sentiment si raisonnable, et même si naturel, lis ce que le président
+de Montesquieu en dit dans ses _Lettres persanes_, à la cent douzième.
+Si l’âge et des lumières acquises te mettaient dans le cas de le
+combattre par les prétendus inconvénients qu’on voudrait y trouver, il
+me serait facile de les lever et de donner les moyens de les parer; je
+pourrais donc te rendre compte de toutes les réflexions que j’ai faites
+à ce sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de m’étendre sur un
+objet de cette nature.» Mon père termina là.
+
+C’est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer la scène.
+Eugénie! chère Eugénie! passerai-je outre? Les cris que je crois
+entendre autour de moi soulèvent ma plume, mais l’amour et l’amitié
+l’appuient: je poursuis.
+
+Quoique mon père fût entièrement occupé de mon éducation, après deux ou
+trois mois je le trouvais rêveur, inquiet: il semblait qu’il manquât
+quelque chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort de ma
+mère, le séjour où nous demeurions, pour me conduire dans une grande
+ville et se livrer entièrement aux soins qu’il prenait de moi; peu
+dissipé, j’étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son
+application et toute sa tendresse. Les caresses qu’il me faisait, et
+qu’il ne ménageait pas, paraissaient l’animer; ses yeux en étaient plus
+vifs, son teint plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes
+petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses,
+il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement
+nue, et me plongeait dans un bain: après m’avoir essuyée, après m’avoir
+frotté d’essences, il portait ses lèvres sur toutes les parties de
+mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait; son sein
+paraissait palpiter, et ses mains animées se reposaient partout: rien
+n’était oublié. Que j’aimais ce charmant badinage et le désordre où je
+le voyais! mais au milieu de ses plus vives caresses, il me quittait et
+courait s’enfoncer dans sa chambre.
+
+Un jour, entre autres, qu’il m’avait accablée des plus ardents baisers,
+que je lui avais rendu par mille et mille aussi tendres, où nos bouches
+s’étaient collées plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé mes
+lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s’était glissé
+dans mes veines; il m’échappa dans l’instant où je m’y attendais
+le moins; j’en ressentis du chagrin. Je voulus découvrir ce qui
+l’entraînait dans cette chambre, dont il avait poussé la porte vitrée,
+qui formait la seule séparation qu’il y avait entre elle et la mienne.
+Je m’en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle
+était garnie, mais le rideau qui était de son côté développé dans toute
+son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosité ne fit que
+s’en accroître.
+
+
+
+
+Éducation Philosophique
+
+
+«Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d’arrêt sur
+l’immensité dont notre globe est environné? Pousse-le aussi loin que
+ton imagination puisse l’étendre: à quelle distance inconcevable
+seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse cet espace immense?
+Des éléments dont la nature et le nombre sont et seront toujours
+inconnus; il est impossible de savoir s’il n’y en a qu’un seul dont
+les modifications présentent à nos yeux et à notre pensée ceux que
+nous apercevons, ou si chacun de ces éléments a une racine absolument
+propre, qui ne puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance
+si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours
+usage, il paraît ridicule que les hommes aient fixé le nombre de ces
+éléments: rien n’est plus digne de la sphère étroite de leurs idées,
+et néanmoins, à les entendre, il semble qu’ils aient assisté aux
+dispositions de l’Ordonnateur éternel. Mais enfin, qu’ils soient un
+ou plusieurs, l’assemblage de leurs parties forme les corps et se
+trouve uni dans un nombre très multiplié de globules de feu et de
+matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés. Que penses-tu donc de
+ces points de feu brillants, connus parmi nous sous le nom d’étoiles?
+Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables à
+notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner la vie à une
+multitude de globes terrestres, peut-être chacun aussi peuplé que le
+nôtre. Quelques-uns ont cru qu’ils étaient placés là pour nous éclairer
+pendant la nuit; l’amour-propre leur fait rapporter tout à nous, afin
+que tout aille à eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand
+l’air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait
+plutôt être destinée à cet office; elle nous éclaire dans l’absence
+du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui couvrent souvent
+notre horizon, et cependant ce n’est pas là son unique destination: on
+ne peut même affirmer qu’elle n’est pas un monde dont les habitants
+doutent si nous existons et sont peut-être assez stupides pour se
+flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-être aussi
+sont-ils plus pénétrants, plus ingénieux que nous, ou pourvus de
+meilleurs organes, et qu’ils savent juger plus sainement des choses.
+Les planètes sont des terres comme la nôtre, peuplées, sans doute, de
+végétaux et d’animaux différents de ceux que nous connaissons, car rien
+dans la nature n’est semblable.
+
+«Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de boules de matières,
+que devient notre terre? un point qui fait nombre parmi les autres, et
+nous! fourmis répandues sur cette boule, que sommes-nous donc, pour
+être le type, le point central et le but où se rendent les prétendues
+vérités dont on berce l’enfance?»
+
+C’est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque jour de tracer
+dans mon esprit des impressions de philosophie. Je lui demandais un
+jour: «Quel est cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini
+dans les notions qu’on m’en avait données?» Il me dit: «Cet Être
+magnifique est incompréhensible: il est senti, sans être connu; c’est
+nos respects qu’il exige; il méprise nos spéculations. S’il existe
+plusieurs éléments, c’est de ses mains qu’ils sortent; il les a créés
+par la puissance de sa volonté, il est donc l’âme de l’univers; s’il
+n’existe qu’un élément, il ne peut être que lui-même. Connaissons-nous
+les bornes de son pouvoir? N’a-t-il pas pu dépendre de lui de se
+transformer dans la matière que nous voyons, dont nous ne connaissons
+ni la nature ni l’essence? Et ce qu’il a pu faire dans un temps, ne
+l’a-t-il pas pu de toute éternité? C’en est assez, ma chère enfant,
+pour le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé j’écarterai de
+tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vérité.»
+
+Mon père se plaisait à me faire lire des livres de morale, dont nous
+examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous
+celle de la nature. En effet, c’est sur les lois dictées par elle, et
+exprimées dans nos cœurs, qu’il faut la considérer. Il la réduisait à
+ce seul principe, auquel tout le reste est étranger, mais qui renferme
+une étendue considérable: _faire pour les autres ce que nous voudrions
+qu’on fît pour nous_, lorsque la possibilité s’y trouve, _et ne point
+faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît_. Tu vois,
+ma chère, que cette science, dont on parle tant, n’est jamais relative
+qu’à l’espèce humaine, et si elle n’est rien en elle-même, au moins
+est-elle utile à son bonheur.
+
+Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir
+dans presque tous une ressemblance assez générale dans le tissu, les
+vues et le but, à la différence près du style, des événements et de
+certains caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui étaient
+exceptés de cette règle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet
+était moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs
+véritables couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel aspect. Ah!
+ma chère, combien cette apparence est en général loin de la réalité:
+les uns et les autres, vus de près, quelle différence n’y trouve-t-on
+pas! Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations
+un genre d’instruction qui me faisait mieux apprécier l’humanité en
+général, comme la société fait apercevoir les nuances des caractères.
+
+Les livres d’histoire, qui me rendaient compte des mœurs antiques et
+des préjugés différents qui tour à tour ont couvert la surface de
+la terre, étaient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes
+formaient le genre amusant, pour lequel mon goût était le plus décidé
+et que j’inculquais avec empressement dans ma mémoire.
+
+Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paraître, en
+me recommandant d’y réfléchir: «Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est
+la production d’un génie dont tu as lu presque tout ce qu’il a mis au
+jour et dont la mémoire possède plusieurs morceaux, qui unit un style
+élevé, élégant, agréable et facile, propre à lui seul, à des idées
+profondes. Zadig, paré de ses mains, t’apprendra, sous l’allégorie d’un
+conte, qu’il n’arrive point d’événements dans la vie qui soient à notre
+disposition.
+
+«De quelque aveuglement dont l’amour-propre et la vanité nous
+fascinent, sois assurée que pour un esprit attentif et réfléchi, il est
+d’une vérité palpable et constante que tout s’enchaîne afin de suivre
+un ordre fixé pour l’ensemble et pour chacun en particulier; des
+circonstances imprévues forcent les idées et les actions des humains;
+des raisons éloignées et souvent imperceptibles les entraînent dans
+une détermination qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle
+semble venir d’eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans
+qu’ils s’en aperçoivent. Ils tiennent même de la nature les formes, le
+caractère et le tempérament qui concourent à leur faire remplir le rôle
+qu’ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée d’avance dans
+les décrets du moteur éternel.
+
+«Si l’on peut prévoir quelques événements, ce n’est pas une
+perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne de ces circonstances
+qu’on ne peut cependant changer, et qui est d’une force irrésistible
+même pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait
+se prêter au cours naturel des choses.
+
+«Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait se plier à tout; ta
+docilité te rend heureuse et tu sais l’être malgré les entraves mises à
+ta liberté; tu savoures les plaisirs que tu inventes, sans t’inquiéter
+de ceux qui te manquent.»
+
+J’avançais en âge, et j’atteignis la fin de ma seizième année,
+lorsque ma situation prit une face nouvelle; les formes commençaient
+à se dessiner; mes tétons avaient acquis du volume; j’en admirais
+l’arrondissement journalier; j’en faisais voir tous les jours les
+progrès à Lucette et à mon papa; je les leur faisais baiser; je
+mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu’ils
+les remplissaient déjà; enfin, je leur donnais mille marques de mon
+impatience: élevée sans préjugés, je n’écoutais, je ne suivais que la
+voix de la nature.
+
+
+
+
+Le Degré des Ages du Plaisir
+
+
+
+
+Tableau de Paris
+
+
+A mon arrivée dans la capitale, les suites funestes de la Révolution
+y avaient mis tout en désordre. Le peuple criait famine et les
+guinguettes étaient toujours remplies de la plus vile portion de la
+populace; les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue Vivienne
+rendaient le numéraire à un taux exorbitant, et des monceaux d’or
+roulaient sur des tapis verts dans les exécrables tripots que S. A.
+le duc d’Orléans tolérait dans l’enceinte du Palais-Royal. Les riches
+prélats ne respiraient que le sang et la vengeance, et les prêtres
+tartufes se faisaient un mérite d’obéir à la nécessité par intérêt. Les
+courtisanes publiques et les gourgandines, voyant baisser les actions,
+renchérissaient sur le luxe et n’en procédaient pas moins à vil prix
+à tous les actes de la lubricité. Enfin, Paris, lorsque j’y arrivai,
+était un mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos qu’il
+était difficile de percer; tantôt ce monstre qu’on nomme aristocratie
+prenait le dessus, au moyen de quelques centaines d’hommes que la
+politique faisait égorger dans les garnisons du royaume; à son tour, le
+patriotisme prenait sa revanche en faisant décrocher les réverbères et
+en y substituant une victime pour éclairer la nation sur ses intérêts.
+Telle était la capitale lorsque j’y arrivai.
+
+Je m’y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres. Je ne connaissais
+pas encore cette espèce que l’on nomme raccrocheuse, et qui, le soir,
+dépouillées jusqu’à la ceinture, provoquent les passants en étalant
+aux yeux du public une volumineuse paire de tétons. Je me plaisais
+à examiner cette engeance maudite qui prostitue ses faveurs pour un
+morceau de pain; et cependant, tout en les blâmant, j’éprouvais des
+velléités; à leur air agaçant, je sentais que j’étais né pour le
+libertinage.
+
+J’avais quelques connaissances de jeunes militaires dans cette grande
+ville; après quelques visites de bienséance rendues, je ne m’occupai
+que de plaisirs, et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je
+l’étais des orgies de Vénus impudique et de Bacchus, ne tardèrent pas à
+me proposer l’accomplissement de ce que je désirais avec tant d’ardeur,
+et me conduisirent au bordel.
+
+Je sentis d’abord quelque répugnance à me livrer aux caresses de ces
+prostituées messalines, mais bientôt ma honte s’évanouit et le plaisir
+l’emporta. J’y passais les jours et les nuits, tantôt dans les bras de
+l’une, tantôt dans les bras de l’autre. J’y appris beaucoup mieux que
+je ne l’avais fait avec Louison toutes les ressources de la lubricité,
+et je recevais ces leçons avec volupté.
+
+
+
+
+La Patronne
+
+
+Une des filles d’amour de la débauche fit un certain soir ma rencontre
+au Palais-Royal et me proposa de l’accompagner; je ne rebutai pas
+sa proposition et me laissai conduire dans le temple où les filles
+salariées par les libertins nationaux recueillaient l’argent des
+débauchés et leur donnaient à chacun de la marchandise pour leur
+offrande.
+
+Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu’au dernier soupir de ma vie,
+avait, ainsi que la bien-aimée de mon cœur, le nom de Constance. Après
+avoir payé, suivant l’usage et le tarif du lieu, ma particulière me
+conduisit dans un appartement où je ne fus pas peu surpris de voir en
+relief le portrait de Mademoiselle d’Orléans actuelle. Je reculai de
+surprise et demandai à ma conductrice comment et par quel hasard le
+portrait de cette princesse figurait dans un bordel.
+
+«Tu t’en étonnes? me dit-elle; eh! c’est la plus ardente sectatrice
+de nos plaisirs, non pour la prostitution, sa belle âme en est
+incapable, mais depuis que Son Altesse lui a fait apprendre, par motif
+de récréation indigne du sang des Bourbons, à danser sur la corde,
+elle est devenue le modèle de toutes les femmes du haut style de la
+capitale; toutes ont voulu apprendre ce grand art que le fameux Placide
+enseigna au comte d’Artois, et nous autres, reléguées dans les classes
+des filles publiques, nous la regardons et la chérirons toujours comme
+notre patronne pour les tours de reins et sa souplesse des jarrets.
+Le fait est si certain qu’au moyen de l’écu de six francs que tu as
+donné à la révérende maquerelle de ce lieu, je vais, pour ton argent et
+tout réjouissant du souverain plaisir, t’apprendre à faire des tours de
+force.» Je conçus, à l’exposé de cette courtisane, qu’elle me réservait
+à de nouveaux passe-temps; je me laissai conduire sur le trône destiné
+à la célébration de ces plaisirs, dont le genre était inconnu pour moi,
+et je ne tardai pas à en faire l’épreuve.
+
+
+
+
+LES TROIS MÉTAMORPHOSES
+
+_Conte en vers et en prose pour servir de supplément au_ Degré des Ages
+
+PAR LE MÊME AUTEUR
+
+_Bagatelle à l’ordre des temps._
+
+
+ Je veux chanter dans ce conte gaillard
+ Du plus affreux trio toute la turpitude,
+ Et sans choisir mes portraits au hasard,
+ Les peindre au naturel, en faire mon étude;
+ Dévoiler les plaisirs de trois membres choisis.
+ Dans ces sérails charmants du centre de Paris,
+ Oui, c’est toi que j’invoque, ô mon aimable muse!
+ Dans ce moment je te prends pour plastron;
+ Et si ton art charmant à ma voix se refuse,
+ Je t’appréhende et te saisis au c...
+
+Pardon, lecteurs scrupuleux, je n’écris pas pour vous, renfermés dans
+la classe des citoyens qui ne s’occupent qu’à méditer les prodiges
+étonnants de notre révolution française; vous n’accordez plus
+d’instants au plaisir; sourds à sa voix, vous voyez avec indifférence
+ces jeunes et jolies républicaines qui, rangées en haie sous les
+galeries et aux entresols du palais Égalité, qui, par maintes et
+maintes provocations lascives et libertines, veulent s’assurer de vos
+sens, de votre bourse et jouir du bénéfice du marché; le prix de leurs
+faveurs est le pot-de-vin de leurs grâces.
+
+ Mais c’est à vous que je m’adresse,
+ Charmants roués, grands libertins,
+ Blâmerez-vous que mon cœur s’intéresse
+ Au jeu plaisant d’une tendre catin?
+ A ces transports d’un prélat d’Église,
+ Aux faits galants d’un trop épais robin,
+ Je ne le puis consultant ma franchise
+ Tout y joignant l’anspessade _Jobin_.
+
+Je viens à mon fait et vais vous raconter comment la déesse de la
+lubricité elle-même sut punir, dans un de ces asiles consacrés aux
+tendres mystères, un prélat hypocrite, qui, interprétant les décrets du
+Ciel à sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au nombre des
+houris, que l’un de nos imposteurs en matière de religion, le sublime
+Mahomet, avait placées dans son paradis pour la joie des fidèles
+croyants.
+
+ A ce tableau joindre mon militaire,
+ Qui, toujours leste, alerte et bien fringant,
+ Baisant partout et sans donner d’argent,
+ Du doux plaisir faisait sa seule affaire.
+ Au rabat empesé, vous connaîtrez le drille,
+ Qui, dans ce lieu, pour un petit écu,
+ Visitait le v...n d’une agréable fille,
+ En se nommant le magistrat cocu.
+
+Mes trois personnages, travestis à qui mieux mieux, et désirant en eux
+les feux de la paillardise, un jour de calme et de tranquillité, se
+rendirent dans un temple devenu l’un des mieux famés de Paris en même
+temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes s’y trouvaient
+rassemblées, tous les désirs s’y trouvaient satisfaits, depuis ceux de
+l’évêque mitré jusqu’à ceux de l’indigent et brave sans-culotte.
+
+ Ce fut chez vous, ô digne pourvoyeuse,
+ Belle _Desglands_[147], qu’une rage amoureuse
+ Amena ce trio guidé par le plaisir
+ Et dont un joli cul enchaînait le désir.
+ A leur accoutrement, qui les aurait
+ Pris d’abord, l’un pour _Machault_,
+ Ci-devant évêque d’Amiens, et maintenant
+ Aumônier du diable, moi seul sans
+ Doute qui sait qu’il n’est pas étonnant
+ Qu’un prêtre délivré de l’emploi, de l’autel,
+ De l’église, n’ait fait qu’un saut jusqu’au bordel.
+ L’autre était _Montesquiou_, bien mince général,
+ Ce coquin renommé qui nous fit tant de mal,
+ Et le tiers un rabat de chicane encroûtée,
+ Tourment de la vertu souvent persécutée,
+ C’était _Janson_, ce conseiller fameux,
+ L’opprobre de la terre et l’effroi des neveux,
+ Qui, du lâche produit de ses fortes épices,
+ Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses;
+ Muse! aide à ma prose, je t’ai dépeint mes
+ Personnages; voyons comment ils se tireront
+ Maintenant de leur équipée scandaleuse,
+ Et comment ces trois gueux de crimes revêtus
+ Ont pratiqué les vices en jouant les vertus.
+
+_Machault_, _Montesquiou_ et _Janson_ furent donc chez la _Desglands_
+demander chacun une fille: Julie Desbois, Dorothée de Ginville et
+Elisabeth la Comtoise furent destinées à passer en campagne avec ses
+messieurs.
+
+ _Janson_ parla procès et _Montesquiou_ combats,
+ Mais pour bien terminer tous ces affreux débats,
+ L’hypocrite _Machault_ obtient la préférence;
+ On sait que d’un prélat c’est la prééminence.
+
+Julie Desbois lui appartient; mais ô triomphe de l’Eglise! au moment
+que le ci-devant évêque d’Amiens s’apprêtait à engainer son mou et
+flasque outil, il resta court, et ma Julie lui dit:
+
+ Je salue maintenant votre sage Éminence;
+ En très bonne putain j’offre ma révérence.
+ Ginville présenta son énorme v...n
+ A ce traître soldat, qui des bords d’outre-Rhin,
+ De nos républicains n’embrassa point l’injure
+ Et n’agit que d’après la plus lâche imposture.
+
+_Montesquiou_ resta là. Ce membre superbe, qui apaise la femme la
+plus acariâtre, fut sans effet; deux courtisanes délaissées, deux
+personnages _à quia_; que devint le troisième? C’est _Janson_ que je
+vous mets en scène:
+
+ Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement,
+ Et prends sur moi les frais de cet évènement.
+ Si sur cet exposé un lâche peuple glose,
+ J’en appelle au Sénat, et lui seul en impose.
+
+Souveraine protectrice de plaisirs, éloigne-toi du local de la
+_Desglands_; ta présence y serait outragée; un prêtre, un général y
+ont.....; un magistrat a couronné l’œuvre. Comment réparer cet outrage,
+consommé pour ton culte? Mais qu’entends-je? La paillasse s’agite, le
+ciel du lit s’écroule:
+
+ Et le bidet casse en plus de mille éclats,
+ Faire taire le robin et le dieu des combats.
+ Le prélat s’agenouille et marmotte une excuse,
+ Soutient qu’il n’a pas tort, que du lieu c’est la ruse,
+ Que l’on peut enfin, fier du droit de l’autel,
+ Bénir une putain, fût-ce même au bordel.
+
+Mais qui apparaît à mes regards? C’est la lubricité; elle fixe un œil
+de courroux sur le triumvirat. Calotte détestable, s’écrie-t-elle dans
+l’excès de sa rage, atome décoré d’un hausse-col, et toi, vil organe
+des lois, relégué dans la poussière des bancs de la grande salle, il
+est temps que ma vengeance éclate:
+
+ Tous trois, rebut affreux des sinistres destins,
+ Vous êtes dédaignés par de viles putains.
+ Je saurai me venger de cet affront infâme,
+ Je le dois à mon sexe, en un mot, je suis femme;
+ Il est temps que l’amour vous donne une leçon,
+ A la lubricité, reconnaissez mon c...
+
+A genoux et la bouche béante, les trois mirliflors se turent et la
+lubricité continua:
+
+ Vous, prêtre, président; toi, lâche, reste là,
+ Je vais me préparer à toute ma vengeance
+ Sans que le moindre mot serve à votre défense.
+ D’une tête de chien maintenant bien parés,
+ De tous vos partisans vous serez exécrés,
+ Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs,
+ Lâches profanateurs, vous serez revêtus.
+
+O merveille! de trois têtes je n’en vis plus qu’une, et les plus laids
+museaux remplacèrent les visages de _Machault_, de _Montesquiou_ et de
+_Janson_. Je m’écriai alors:
+
+_Ecce homines._
+
+
+Tout confus et aboyants, ils abandonnèrent ce lieu de prostitution;
+mais leur nouvelle caricature, gravée et répandue dans le public, dira
+à l’amateur: Tels sont nos traits fidèles.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1] _Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes
+pendant les années 1777-78-79-80, contenant tous les détails sur sa
+vie privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de
+Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen français. A Paris, chez I.
+B. Garnery, 1793, an 3e de la liberté._ 4 tomes in-8º.
+
+PAUL COTTIN.--_Sophie de Monnier et Mirabeau, d’après leur
+correspondance secrète inédite (1775-1789), avec trois portraits, dont
+un en héliogravure d’après Heinsius, deux fac-similés d’autographes,
+une table déchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires de
+Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903._ CCLX-282 p. in-8º.
+
+[2] Ils étaient parents par les femmes.
+
+[3] M. de Railli était détenu à Pierre-Encize, près de Lyon.
+
+[4] Voir _l’Amateur d’autographes_, mars 1909.
+
+[5] M. de Rougemont, gouverneur du château de Vincennes.
+
+[6] A cause de leur parenté.
+
+[7] C’est au deuxième volume de cette publication que se trouve le
+portrait de Sophie. Elle était grande, forte, brune, aux yeux noirs. On
+ne connaît que deux portraits authentiques de la comtesse de Monnier;
+celui-ci et un autre qui la représente entre 30 et 35 ans. Il fut peint
+par Jean-Jules Heinsius. L’estampe d’Antoine Borel, dans le tome II
+de la traduction de Tibulle, est «comme celui d’Heinsius, dit M. Paul
+Cottin (_loc. cit._), conforme aux signalements remis à la police, et
+Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, récemment décédée, tenait de son
+père qu’il offre exactement les traits de Sophie à vingt ans».
+
+[8] _Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des
+lettres_, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d’Angerville et
+autres. T. XXVIII, p. 16.
+
+[9] Poème de Charles Borde tiré de la _Novella de l’Angelo Gabrielle_.
+
+[10] _Et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour
+longtemps._ Cette phrase est obscure. Elle a toujours été supprimée par
+les commentateurs, qui ont souvent cité cette lettre d’après le recueil
+de _Lettres originales de Mirabeau_, publié par Manuel.
+
+[11] _Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes et
+au mariage, etc., par M. le Cte d’I... 4e édition revue par J.
+Lemonnyer._ Tome II, Lille, 1895.
+
+[12] La construction de cette phrase la rend équivoque, et sans doute
+à dessein. Quel qu’il pût être, le chevalier de Pierrugues en avait de
+bonnes.
+
+[13] Voici la bibliographie de cet ouvrage:
+
+_Mylord Arsouille ou les Bamboches d’un gentlemen._ Cologne, 1789.
+
+_Mylord Arsouille ou les bamboches d’un gentleman._ _A Bordel-Opolis,
+chez Pinard, rue de la Motte_, 1789 (Paris, après 1833), avec 5
+gravures libres et l’épigraphe:
+
+ _Vive le plaisir de la couille,
+ Dit Mylord Arsouille.
+ Je veux sagement, amis, filer mes jours
+ Entre le vin, les chevaux, les amours;
+ Je dois ces goûts à la nature;
+ J’aime, je bois, je change de monture._
+
+_Mylord Arsouille_, etc. Réimpression de l’édition précédente (vers
+1855), avec 5 lithographies libres.
+
+_Mylord ou les Bamboches d’un gentleman, imprimé sur la copie de
+Cologne, 1789, à Lausanne, chez Quakermann cette présente année_
+(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l’épigraphe un peu
+différente:
+
+ _Vive le plaisir de la couille,
+ Disait Mylord Arsouille.
+ Je veux sagement, mes amis, filer mes jours
+ Entre le vin, les chevaux, les amours:
+ Je dois ces goûts à la nature;
+ J’aime, je bois, je change de monture._
+
+_Mylord Arsouille_, etc. Rotterdam, vers 1906, avec à la fin un
+important catalogue d’ouvrages libres.
+
+[14] Qui se trouve après la satire.
+
+[15] Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les
+lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet.
+Néanmoins un autre n’aurait pu lui convenir; et si nous l’avons laissé
+en grec, on en devinera aisément la raison. (Note de l’éd. de l’an IX.)
+
+[16] La nomenclature en est tout au moins curieuse.
+
+_Académiciens de Bologne._ Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi,
+Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti,
+Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti,
+Torbidi, Vespertini.
+
+_De Gênes._ Accordati, Sopiti, Resvegliati.
+
+_De Gubio._ Addormentati.
+
+_De Venise._ Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati,
+Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili.
+
+_De Rimini._ Adagiati, Eutrupeli.
+
+_De Pavie._ Affidati, Della Chiave.
+
+_De Ferma._ Raffrontati.
+
+_De Molise._ Agitati.
+
+_De Florence._ Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento,
+Infocati.
+
+_De Crémone._ Animosi.
+
+_De Naples._ Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes,
+Sicuri, Volanti.
+
+_D’Ancôme._ Argonauti, Caliginosi.
+
+_D’Urbin._ Assorditi.
+
+_De Pérouse._ Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni.
+
+_De Tarente._ Audaci.
+
+_De Macerata._ Catenati, Imperfetti, Chimerici.
+
+_De Sienne._ Cortesi, Giovali, Prapussati.
+
+_De Rome._ Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati,
+Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane,
+Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti.
+
+_De Padoue._ Delii, Immaturi, Orditi.
+
+_De Drepano._ Difficilli.
+
+_De Bresse._ Dispersi, Erranti.
+
+_De Modène._ Dissonanti.
+
+_De Syracuse._ Ebrii.
+
+_De Milan._ Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti.
+
+_De Recannati._ Disuguali.
+
+_De Candie._ Extravaganti.
+
+_De Pezzaro._ Eterocliti.
+
+_De Commachio._ Flattuanti.
+
+_D’Arezzo._ Forzati.
+
+_De Turin._ Fulminales.
+
+_De Reggio._ Fumosi, Muti.
+
+_De Cortone._ Humorosi.
+
+_De Bari._ Incogniti.
+
+_De Rossano._ Incuriosi.
+
+_De Brada._ Innominati, Tigri.
+
+_D’Acis._ Intricati.
+
+_De Mantoue._ Invaghiti.
+
+_D’Agrigente._ Mutabili, Offuscati.
+
+_De Verone._ Olympici, Unanii.
+
+_De Viterbe._ Ostinati, Vagabondi.
+
+Si quelque lecteur est curieux d’augmenter cette nomenclature, il n’a
+qu’à lire un ouvrage de Jarckius, imprimé à Leipsic en 1725. Cet auteur
+n’a écrit l’histoire que des académies de Piémont, Ferrare et Milan. Il
+en compte vingt-cinq dans cette dernière ville seulement. La liste des
+autres est sans fin, et leurs noms tous plus bizarres les uns que les
+autres.
+
+[17] Act. ap. 8, 39. _Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius non
+vidit eunuchus._
+
+[18] Daniel, chap. XIV, v. 32. _Erat autem Habacuc prophæta in Judæa,
+et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret messoribus._
+
+33. _Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod habes in
+Babylonem Danieli._
+
+35. _Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit
+eum_ capillo _capitis sui, posuit que eum in Babylone._
+
+Isaac Le Maître de Saci a traduit _capillo_ par _les cheveux_. Luther
+met _oben beym schopff_; ce qui est la même faute. Car le miracle est
+plus grand d’avoir transporté Habacuc par _un cheveu_ que par _les
+cheveux_; mais dans tous les cas, le voyage est leste.
+
+[19] Maccab. l. I, c. I, v. 16.
+
+_Et fecerunt sibi præputia_,--Ce qu’Isaac Le Maître de Saci traduit:
+_Ils ôtèrent de dessus eux les marques de la circoncision._ Les
+Septante disent tout simplement: _Ils se sont fait des prépuces._ Les
+Pères ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansénistes ont paru, ils
+ont prétendu qu’on ne pouvoit pas mettre les prépuces dans la bouche de
+jeunes filles lorsqu’on leur faisoit réciter la Bible. Les Jésuites ont
+soutenu, au contraire, que c’étoit un crime que d’en altérer un seul
+mot.
+
+Le Maître de Saci a donc périphrasé, et le père Berrhuyer a accusé Saci
+d’hérésie, et prétendu qu’il avoit suivi la Bible de Luther. En effet,
+Luther dans sa Bible se sert du mot _beschneidung_.
+
+ _Und hielten die beschneidung nicht mehr._
+ 1 2 3 4 5 6
+ Et ont gardé la coupure point davantage.
+ 1 2 3 4 5 6
+
+Luther, en effet, a mal interprété. Le miracle, de quelque manière que
+l’on traduise, étoit de se faire un prépuce. Or la chose est en vérité
+miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l’est pas autant dans la
+version des jansénistes.
+
+[20] Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17.
+
+_Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino._
+
+[21] Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique
+obstiné, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley
+beaucoup plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d’un
+ouvrage contemporain d’Herculanum. Mais je le prie d’observer: 1º
+que l’Anagogie est une révélation faite par Jérémie Shackerley, tout
+comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a écrit l’Apocalypse dans l’isle
+de Pathmos. 2º Que personne dans Herculanum n’a pu rien comprendre à
+ce manuscrit, écrit bien avant la venue de J.-C. comme nous n’entendons
+rien à la bête de l’Apocalypse qui a 666... sur le front (II), ornement
+qui serait singulier même pour un mari françois; ce qui ne détruit
+point du tout l’authenticité de notre manuscrit. 3º Qu’on n’a qu’à
+lire l’histoire incontestable de l’astronomie antédiluvienne, par
+M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley pouvoit savoir tout ce
+qu’il paroît avoir su..... Enfin je déclare que pour trente-six mille
+raisons, un peu trop longues à déduire, douter de Jérémie Shackerley,
+c’est mériter un auto-da-fé.
+
+[22] En effet, comme le remarque l’illustre M. d’Alembert, d’après
+l’ingénieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d’idées
+n’a-t-il pas fallu pour y parvenir? L’aveugle n’a de connoissance que
+par le tact; il sait qu’on ne peut voir son visage quoiqu’on puisse
+le toucher. «La vue, conclue-t-il, est donc une espèce de tact qui ne
+s’étend que sur les objets différens du visage et éloignés de nous.»
+Le tact ne lui donne en outre que l’idée du relief. Donc un miroir est
+_une machine qui nous met en relief hors de nous-mêmes_. Ces mots _en
+relief_ ne sont pas de trop. Si l’aveugle disoit, _nous met hors de
+nous-mêmes_, il diroit une absurdité de plus; car comment concevoir
+une machine qui puisse doubler un objet? Le mot _relief_ ne s’applique
+qu’à la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de nous-mêmes, c’est
+mettre la représentation de la surface de notre corps hors de nous.
+Cette désignation est toujours une énigme pour l’aveugle; mais on voit
+qu’il a cherché à diminuer l’énigme le plus qu’il étoit possible.
+
+[23] Chap. II, v. 19.
+
+[24] Ibid., v. 20.
+
+[25] Telle est l’origine même du mot de narcisse, lequel vient de Ναρκὴ
+(narcè), _assoupissement_; de là le narcisse fut la fleur chérie des
+divinités infernales; de là vient aussi que l’on offroit anciennement
+les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu’elles engourdissoient,
+_assoupissoient_ les scélérats.
+
+[26] _Salem, Piper, acorem respuebat. Mensæ vero accumbebat alternis
+semper pedibus sublatis._ Voyez _Elogium Thom. Sanchez_, imprimé à
+la tête de l’ouvrage _De matrimonio_. A Anvers, chez Murss, 1652,
+_in-folio_. Et si vous voulez avoir une idée des édifiantes questions
+qu’a agitées ce théologien, et bien d’autres, cherchez la vingt-unieme
+dispute de son second livre.
+
+[27] Il a publié séparément les fragments de Sapho, et les éloges
+qu’elle a reçus.
+
+[28] Gen., ch. II, v. 23.
+
+[29] Vira de vir.
+
+[30] L’allemand a conservé l’ancien rit dans _mannin_, qui vient de
+_mann_. _Mannin_ est le vira, et non le virago. _Man wird sie mannin
+heissen._ (Gen., II, v. 23.)
+
+[31] Elle étoit particulièrement honorée dans les Gaules et dans la
+Germanie sous le titre de Déesse-mere.
+
+[32] On retrouveroit dans l’antiquité beaucoup d’usages qui
+confirmeroient cette opinion. A Lacédémone, par exemple, quand on
+alloit consommer le mariage, la femme mettoit un habit d’homme, parce
+que c’est la femme qui met les hommes au monde.
+
+En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains, la femme
+avoit l’autorité du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII), etc., etc.
+
+[33] On verra ci-après dans la _Linguanmanie_ des choses plus
+frappantes encore que les mœurs du peuple de Dieu que nous allons
+exposer.
+
+[34] Lév., ch. VIII, v. 24.
+
+[35] Ibid., ch. XII, v. 5.
+
+[36] Ibid., ch. XXII, v. 7.
+
+[37] Ibid., ch. XVIII, v. 7.
+
+[38] Idem, v. 9.
+
+[39] Id., v. 10.
+
+[40] Lév., chap. XVIII, v. 12.
+
+[41] Id., v. 15.
+
+[42] Id., v. 16.
+
+[43] Id., v. 17.
+
+[44] Id., v. 21. _De semine tuo non dabis idolo Moloch_, et ch. XX, v.
+3: _Qui polluerit sanctuarium_.
+
+[45] Lév., ch. XVIII, v. 22. _Cum masculo coïtu fœmineo._
+
+[46] Id., v, 23. _Omni pecore._
+
+[47] _Mulier jumento._ Et l’on sait que dans l’Écriture sainte,
+_jumentum_ veut dire _bêtes d’aides_: _adjuvantes_: d’où jument.
+
+[48] Lévit., ch. XXI, v. 18.
+
+[49] Liv. VI, ch. IX.
+
+[50] Aux Cor., 6, 7, 8, 29.
+
+[51] Hypparchia, etc.
+
+[52] Écho.
+
+[53] Gen., ch. XXXVIII.
+
+[54] Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nommé Zara, qui
+veut dire Orient.
+
+[55] Saci, page 817, édit. in-8.
+
+[56] Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre de
+l’Art de la guerre par dire: _que la première qualité indispensable
+à un grand général, c’est de savoir se br. le v._, parce que cela
+épargne dans une armée, et sur-tout dans une ville de guerre, tous les
+caquetages et perdre. [Il faut voir à propos de cette note la lettre à
+Sophie du 21 octobre 1780.]
+
+[57] Epig. 42, liv. IX.
+
+[58] Voyez l’Anélytroïde.
+
+[59] Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352,
+éd. Westhling.
+
+[60] Dialog. Meret., V.
+
+[61] Ad Rom., cap. I.
+
+[62] Lib. IV, cap. XVI.
+
+[63] _Dii illas deæque male perdant! Adeo perversum commentæ genus
+impudicitiæ! Viros ineunt._ (Epist. XCV.)
+
+[64] Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mégare, Pyrrine,
+Andromede, Mnaïs, Cyrine, etc.
+
+[65] On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: _Sapho
+qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la rage_.
+
+[66] _Vesta_ vient du grec et signifie _feu_. Les Chaldéens et les
+anciens Perses appelloient le feu _avesta_. Zoroastre a intitulé
+son fameux livre, _Avesta_, la garde du feu. La porte des maisons,
+l’entrée, s’est appellée _vestibule_, parce que chaque Romain avoit
+soin d’entretenir ce feu de vesta à la porte de sa maison. C’est de là
+sans doute que l’entrée du vagin s’appelle le vestibule du vagin, comme
+étant le lieu où s’entretient le premier feu de ce temple.
+
+[67] Je ne doute pas que quelque érudit ne me fasse ici plus d’une
+difficulté... Mais on n’auroit jamais fini s’il falloit répondre à tout.
+
+[68] On sent bien que la dignité de M. de Saint-Priest l’empêchera d’en
+convenir; et quelque littérateur encouragé par ce désaveu viendra me
+soutenir que ces vers sont tout simplement imités d’un passage de Sylva
+Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera le morceau. Le
+voici:
+
+ _Triginta hæc habeat quæ vult formosa vocari
+ Femina; sic Helenam fama fuisse refert,
+ Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puellæ,
+ Tres habeat longas res totidem que breves,
+ Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla,
+ Sint ibidem huic formæ, sint quoque parva tria,
+ Alba cutis, nivei dentes, albique capilli,
+ Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia.
+ Labia, genæ atque ungues rubri. Sit corpore longa,
+ Et longi crines, sit quoque longa manus,
+ Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata,
+ Et clunes, distent ipsa supercilia.
+ Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta,
+ Sint coxae et cullum vulvaque turgidula.
+ Subtiles digiti, crines et labra puellis;
+ Parvus sit nasus, parva mamilla, caput,
+ Cum nullæ aut raro sint hæc formosa vocari,
+ Nulla puella potest, rara puella potest._
+
+Mais je le prie de me dire où est l’impossibilité que ces vers soient
+traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre
+les faits.
+
+[69] Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse, _cunnus_,
+_clunes_, _culus_, _vulva_? On auroit de la peine à s’en tirer dans un
+mauvais lieu. Mais l’amour veut être servi dans un temple.
+
+[70] La matrice.
+
+[71] Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l’abeille est
+mille fois plus considérable que celle de l’éléphant?
+
+[72] Gen., XVII, 24.
+
+[73] Ex., IV, 25.
+
+[74] Lév., XIX, 23.
+
+[75] Deut., X. 13.
+
+[76] Josué, V, 3 et 7.
+
+[77] Reg., XVIII, 25.
+
+[78] Reg., XVIII, 27.
+
+[79] Reg., III, 14.
+
+[80] _Circumcisio fœminarum sit refectione τῆς νυμφῆς (imo clitoridis)
+quæ pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit coercenda._
+
+[81] I Mac., ch. I, 16. _Fecerunt sibi preputia et recesserunt a
+testamento sancto._
+
+[82] I Cor. VII, 18.
+
+[83] _De morb. biblic._
+
+[84] La méthode en levrette.
+
+[85] Lév., ch. VI, 10. _Fœminalibus lineis._
+
+[86] Reg., I, ch. XXIV, 4. _Erat quæ ibi spelunca quam impressus est
+Saül _ut purgeret ventrem_._
+
+[87] Reg., 4, ch. XVIII, 27. _Comedant stercora sua et bibant urinam
+suam._
+
+[88] Tobie, II, 11.
+
+[89] Esther, XIV, 2.
+
+[90] Ecc., XXII, 2.
+
+[91] Isaïe, XXXVII, 12.
+
+[92] Tren., IV, 5. _Amplexati sunt stercora._
+
+[93] Mal., II, 3.
+
+[94] Ezéch., IV, 12.
+
+[95] Ibid., IV, 15.
+
+[96] Ὀψιγαμια.
+
+[97] Κακογαμία.
+
+[98] _Cœlibes esse prohibendos._
+
+[99] _Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa._
+
+[100] _Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque
+filiis à vitâ discedit, et daemonibus maximas dat pœnas post obitum._
+
+[101]
+
+ _Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum
+ Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres,
+ Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus._
+
+ (Juv., l. II, s. 6.)
+
+Lisez, sur la préférence que les dames romaines donnoient aux eunuques
+et le parti qu’elles en tiroient, depuis le 365e vers de cette satyre
+jusqu’au 379e.
+
+[102] Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchés, le peuple
+accourut depuis les vieillards jusqu’aux enfants.--4.--_Ut cognoscamus
+eos._
+
+[103] Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur
+moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que du
+côté qu’il préféroit, ses maîtresses étoient conformées comme
+ses ganymèdes--qu’on ne pouvoit trouver au poids de l’or; qu’il
+pourroit..... des femmes. _Des femmes!_ s’écria le maître; _eh, c’est
+comme si tu me servais un gigot sans manche_.
+
+[104] Gen., XIX, 33. _Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando
+accubuit filia, nec quando surrexit._
+
+[105] Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde.
+
+[106] S. Paul aux Romains, ch. I, 27. _Masculi, delicto naturali usu
+fœminæ exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos
+turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui in
+semetipsis recipientes._
+
+[107] Buffon.
+
+[108] Par exemple, la courbure de l’épine du dos entraîne dans un bossu
+le dérangement des autres parties, ce qui leur donne à tous une sorte
+de ressemblance que l’on pourroit appeller un _air de famille_.
+
+[109] On sait combien les pères eux-mêmes ont été partagés et ambigus
+sur cette matiere. S. Irénée ne faisoit pas difficulté de dire que
+l’âme étoit un souffle analogue aux corps qu’elle a habités, et qu’elle
+n’étoit incorporelle que par rapport aux corps grossiers. Tertullien
+la déclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par une distinction
+fort étrange, prétend qu’elle ne verra pas Dieu; mais qu’elle
+conversera avec J.-C.
+
+[110] Ex., XXII, 19. Lév., VII, 21, XVIII, 23.
+
+[111] XX, 15.
+
+[112] Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s’étend sur les
+cultes des boucs.
+
+[113] Lév., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23.
+
+[114] Jérém., L., 39. _Faunis sicariis_ et non pas _ficariis_. Car _des
+faunes qui avoient des figues_ ne voudroit rien dire. Cependant Saci
+le traduit ainsi; car les Jansénistes affectent la plus grande pureté
+des mœurs; mais Berruyer soutient le _sicarii_ et rend ses faunes
+très-actifs.
+
+[115] Dans son traité Περι απιστων, c. XXV.
+
+[116] Dans son ouvrage intitulé _Tseror hammor_. (_Fasciculus myrrhæ_).
+
+[117] Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne
+moins au membre viril que celle de la chèvre ou de la guenon. Aussi les
+grands animaux retiennent-ils plus difficilement.
+
+[118] Le roi de Loango, en Afrique, quand il siège sur son trône, est
+entouré d’un grand nombre de nains remarquables par leur difformité.
+Ils sont assez communs dans ses états. Ils n’ont que la moitié de la
+taille ordinaire d’un homme; leur tête est fort large et ils ne sont
+vêtus que de peaux d’animaux. On les nomme _Mimos_ ou _Bakkebakke_.
+Lorsqu’ils sont auprès du roi, on les entre-mêle avec des nègres blancs
+pour faire un contraste. Cela doit former un spectacle fort bizarre et
+qui n’est bon à rien; mais si le roi de Loango mêloit ces races, on
+auroit peut-être des résultats très-curieux.
+
+[119] C’est dommage que les Romains n’aient pas eu comme nous la
+confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets
+domestiques comme on sait les nôtres. On sauroit si les Romains
+déshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. Enfin,
+nous n’avons pas même de détails sur les conversations des bourgeois.
+Rien ne devoit être plus plaisant que les entretiens d’une famille qui
+avoit été le matin sacrifier à Priape; les jeunes filles et les jeunes
+garçons de la famille devoient avoir tout le reste de la journée de
+singulières idées.
+
+[120] Lév., XX, 16.
+
+[121] De nos jours on a pareillement substitué _avarie_ à _vérole_.
+
+[122] Rois, I, c. v. 26.
+
+[123] A Venise en 1542.
+
+[124] Νυμφομανη.
+
+[125] Le satyriasis, le priapisme, la salacité, etc.
+
+[126] Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous,
+tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc mêlé avec des huiles
+aromatiques, introduits d’une manière quelconque, pour lubrifier le
+vagin.
+
+[127]
+
+ _Mox lenone suas jam dimittente puellas,
+ Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam,
+ Clausit, ad huc ardens rigidæ tentigine vulvæ
+ Et resupina jacens multorum absorbuit ictus
+ Et lassata viris, necdum satiata recessit._ (Juv. l. II, sat. 6.)
+
+[128] Je doute, par exemple, que la _corycomachie_ ou la _coricobolie_,
+qui étoit la quatrieme sphéristique des Grecs, ait resté en usage
+chez eux, lorsqu’ils furent devenus le peuple le plus élégant de la
+terre. On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le
+prenoit à deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit
+s’étendre; après quoi lâchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu’il
+revenoit vers eux, ils se reculoient pour céder à la violence du choc,
+puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie des
+Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu’un tel exercice ait été du
+goût des petites maîtresses d’aucun siecle.
+
+[129] Une simple nomenclature d’une très-petite partie des mots de
+leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la
+question.
+
+La _coricobole_ étoit une tronchine.
+
+Les _Jatraliptes_, les essuyeurs en cygne.
+
+Les _unctores_, les parfumeuses.
+
+Les _fricatores_, les frotteuses.
+
+Les _tractatrices_, les pressureuses ou pétrisseuses.
+
+Les _dropacistæ_, les enleveuses de durillons.
+
+Les _alipsiaires_, les épilateurs.
+
+Les _paratiltres_, les vulvaires.
+
+Les _picatrices_, les parfileuses en vulves.
+
+La _samiane_, le parterre de la nature. (Voyez ci-après).
+
+L’_hircisse_, le bouquinage des vieilles.
+
+La _conrobole_, χοιροπωλῶ. (Pour peu qu’on sache le grec l’on m’entend).
+
+La _clitoride_, ou contraction du clitoris.
+
+La _corinthienne_, la mobilité des charnières.
+
+La _lesbienne_, les cunni-langues.
+
+La _siphnissidienne_, le postillon.
+
+La _phicidissienne_, la pollution de l’enfance.
+
+_Sardanapaliser_, vautrer entre les eunuques et les filles.
+
+_Chalcidisser_, le léchement des testicules.
+
+_Fellatricer_, sucer le gland.
+
+_Phœnicisser_, irrumer en miel, etc., etc.
+
+Une preuve qu’ils étoient plus aguerris que nous, c’est qu’il n’y a
+presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligés de rendre par une
+périphrase.
+
+[130] Voyez la Tropoïde où j’aurois pu ajouter un très grand nombre
+d’autres passages tirés de la Bible. On trouve, par exemple, dans le
+livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d’impureté,
+d’avortemens criminels, d’impudicités, d’adulteres, etc. Jérémie (ch.
+V, v. 13) déclame contre l’amour des jeunes garçons. Ezéchiel parle de
+mauvais lieux et des marques de prostitution à l’entrée des rues. (Ch.
+XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc.
+
+[131] Erasme, p. 553.--_Samiorum flores.--Ubi extremam voluptatum
+decerperet.--Σαμίων ἄνθη, la samionante.--Puellæ veluti flores
+arridentes ad libidinem invitabant._
+
+[132] _Ani hircassantes._ Γραῦς καπρῶσα. Eras., 269. _De juvene, cui
+anus libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem
+auferret. Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes
+consequitur._
+
+[133] Γλυκὺν ἀγκῶνα. Ancon. Eras., 335. _Omphalem reginam per
+vim virgines dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum,
+in sola haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo fœminæ
+constuprabantur γλυκὺν ἀγκῶνα, appellasse, sceleris atrocitatem
+mitigantes verbo._
+
+On voit que même en ce genre le despotisme n’a plus rien à inventer.
+
+[134] Σαρδανάπαλος. Eras., 723. _Cæterum deliciis usque adeo
+effœminatus, ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere
+sit sollitus._
+
+[135] Eras., 827. _Ut dii augerent meretricum numerum._ Erasme ajoute
+que les Vénitiennes de son temps étoient les filles lubriques par
+excellence. _Nusquam uberior quam apud Venetos._
+
+[136] Χοιροπώλης la canobole à χοῖρος. Eras., 737. _Corinthia videris
+corpore questum factura. In mulierem intempestivius libidinantem. De
+mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi. Dictum et autem
+χοιροπωλῶ, novo quidem verbo quod nobis indicat quæstum facere corpore._
+
+[137] Λεσβιάζειν. _Lesbiari._ La Lesbienne. _Antiquitus polluere
+dicebant._ Eras., 731. χοῖρος _enim cunnum significat (quæ combibones
+jam suos contaminet Aristophanes in Vespis.)_ Eras., 731. _Aiunt
+turpitudinem quæ per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis
+primum a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos
+primum omnium fœminam tale quiddam passam esse._--Ainsi le talent
+caractéristique des Lesbiennes étoit de gamahucher; d’où _mihi at
+videre labda juxta Lesbios_. _Aristoph._, λάβδα Λεσβίους _fellatrix_.)
+La fellatrice qui suce le gland, étoit encore une epithete des
+Lesbiennes où c’étoit la mode de commencer par cette cérémonie. Eras.,
+800. _Fellatriam indicat... quæ communis Lesbiis quod ei tribuitur
+genti_, etc.
+
+_N. B._--Il y avoit, il y a quelques années, à Paris, une fille
+charmante, née sans langue, qui parloit par signes avec une adresse
+étonnante, et s’étoit vouée à ce genre de prostitution. M. Louis l’a
+décrite sous le titre d’_aglossostomographie_.
+
+[138] Χαλκιδιζειν. _Chalcidissare._ Eras., _Gens (Chalcidicenses), male
+audisse ob fœdos puerorum amores_.
+
+[139] Φικιδίζειν. _Phicidissare._ Se faire lécher les testicules par de
+jeunes chiens. (Suétone.)
+
+[140] Σιφνιάζειν. _Siphniassare._ (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690. _Pro
+eo quod et manum admovere postico, sumptum esse à moribus siphniorum._
+
+[141] Κλειτοριαζειν. Eras., 619. _De immodica libidine. Unde natum
+proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio._
+
+[142] _Phœnicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes
+alba labra semine._
+
+Martial, lib. I.--_Cunnum carinus lingit et tamen pallet._
+
+Catullus ad Gellicum.--
+
+ _Nescio quid certe est, an vere fama susurrat.
+ Grandia te medii tenta, vorare viri.
+ Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli
+ Ilia, demulso labra notata sero._
+
+[143] _Hier. Mercurial._
+
+[144] _Quotidie ac palam.--Arterias et fauces pro remedio fovebat._
+
+[145] Hier. Merc., l. IV, p. 93.--_Scribit Epiphanius fœminas semen et
+menstruum libare Deo, et deinde potare solitas._
+
+[146] Ce passage de _Hic et Hec_ a été pillé par l’auteur de _Mylord
+l’Arsouille_ (voir l’Introduction).
+
+[147] Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (_Note de
+l’auteur._)
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Introduction 7
+ Essai bibliographique 29
+ EROTIKA BIBLION 35
+ Annotations dites du Chevalier de Pierrugues 171
+
+ LE LIBERTIN DE QUALITÉ
+
+ Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine 213
+ La Duchesse 226
+ Musique 233
+ Mariage 236
+
+ HIC ET HEC
+
+ Les Chevaux neufs 245
+ La vieille Sara 251
+ Aurore 257
+ Le Chien après les Moines 261
+
+ LE RIDEAU LEVÉ OU L’ÉDUCATION DE LAURE
+
+ L’Enfance de Laure 265
+ Éducation philosophique 271
+
+ LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR
+
+ Tableau de Paris 279
+ La Patronne 281
+ Les trois métamorphoses 283
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+
+4, rue de Furstenberg--PARIS
+
+_Extrait du Catalogue_
+
+Les Maîtres de l’Amour
+
+Collection unique des œuvres les plus remarquables des littératures
+anciennes et modernes traitant des choses de l’amour.
+
+
+ _L’Œuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol. 12 fr.
+ _L’Œuvre du Marquis de Sade_ 12 »
+ _L’Œuvre du Comte de Mirabeau_ 12 »
+ _L’Œuvre du Chevalier A. de Nerciat_ (3 vol.), chaque volume 12 »
+ _L’Œuvre de Giorgio Baffo_ 12 »
+ _L’Œuvre libertine de Nicolas Chorier_ 12 »
+ _L’Œuvre libertine des poètes du XIXe siècle_ 12 »
+ _Le Théâtre d’amour au XVIIIe siècle_ 12 »
+ _Le Livre d’amour de l’Orient_ (I).--Ananga-Ranga 12 »
+ _Le Livre d’amour de l’Orient_ (II).--Le Jardin parfumé 12 »
+ _Le Livre d’amour de l’Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 12 »
+ _Le Livre d’Amour de l’Orient_ (IV).--Le Bréviaire de
+ la Courtisane.--Les Leçons de l’Entremetteuse 12 »
+ _L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie_ (XVIIIe siècle) 12 »
+ _L’Œuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill) 12 »
+ _L’Œuvre de Restif de la Bretonne_ 12 »
+ _L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie_ (XVe siècle) 12 »
+ _L’Œuvre libertine de l’Abbé de Voisenon_ 12 »
+ _L’Œuvre libertine de Crébillon le fils_ 12 »
+ _Le Livre d’amour des Anciens_ 12 »
+ _L’Œuvre libertine des Conteurs russes_ 12 »
+ _L’Œuvre libertine de Corneille Plessebois_ (Le Rut) 12 »
+ _L’Œuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin) 12 »
+ _L’Œuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 12 »
+ _L’Œuvre du Seigneur de Brantôme_ 12 »
+ _L’Œuvre de Pigault-Lebrun_ 12 »
+ _L’Œuvre de Pétrone_ 12 »
+ _L’Œuvre de Casanova de Seingalt_ 12 »
+ _L’Œuvre priapique des Anciens et des Modernes_ 12 »
+ _L’Œuvre de Boccace Florentin_ (I) 12 »
+ _L’Œuvre poétique de Charles Beaudelaire_ 12 »
+ _L’Œuvre des Conteurs espagnols_ 12 »
+ _L’Œuvre badine d’Alexis Piron_ 12 »
+ _L’Œuvre badine de l’Abbé de Grécourt_ 12 »
+ _L’Œuvre amoureuse de Lucien_ 12 »
+ _L’Œuvre galante des Conteurs français_ 12 »
+ _L’Œuvre de Choderlos de Laclos_ (Les Liaisons dangereuses)
+ (épuisé)
+ _L’Œuvre des Conteurs allemands_ (Mémoires d’une Chanteuse) 12 »
+ _L’Œuvre des Conteurs anglais_ (La Vénus indienne) 12 »
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+
+Le Coffret du Bibliophile
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+Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d’Arches (exemplaires
+numérotés).
+
+ _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 9 fr.
+ _Le Petit Neveu de Grécourt_ 9 »
+ _Anecdotes pour l’histoire secrète des Ebugors_ 9 »
+ _Julie philosophe_ (Histoire d’une citoyenne active et
+ libertine), 2 vol. 18 »
+ _Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_ 9 »
+ _Portefeuille d’un Talon Rouge.--La Journée amoureuse_ 9 »
+ _Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l’hôtel du Roule) 9 »
+ _Souvenirs d’une cocodette_ (1870) 9 »
+ _Le Zoppino._ Texte italien et traduction française 9 »
+ _La Belle Alsacienne_ (1801) 9 »
+ _Lettres amoureuses d’un Frère à son élève_ (1878) 9 »
+ _Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle Puttane
+ di Venegia) 9 »
+ _Correspondance d’Eulalie_ ou _Tableau du Libertinage de
+ Paris_ (1786), 2 vol. 18 »
+ _Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_ 9 »
+ _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy. 9 »
+ _Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 9 »
+ _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d’Ameno. Texte latin
+ et traduction française 9 »
+ _Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 9 »
+ _Le Souper des Petits Maîtres_ 9 »
+ _Cadenas et Ceintures de chasteté_ 9 »
+ _Les Dévotions de Mme de Bethzamooth_ 9 »
+ _La Raffaella_ 9 »
+ _Contes de Jos. Vasselier_ 9 »
+ _Histoire de Mlle Brion_ 9 »
+ _La Philosophie des Courtisanes_ 9 »
+ _Les Sonnettes_ 9 »
+ _Nouvelles de Firenzuola_ 9 »
+ _Lucina sine concubitu_ 9 »
+ _Point de lendemain_ 9 »
+ _Mémoires d’une Femme de chambre_ 9 »
+ _Ma Vie de garçon_ 9 »
+ _Anthologie érotique d’Amarou_ 9 »
+ _La Beauté du Sein des Femmes_ 9 »
+ _Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne_ 9 »
+ _Divan d’amour du Chérif Soliman_ 9 »
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+Chroniques Libertines
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+Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des
+pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles.
+
+ _Les Demoiselles d’amour du Palais-Royal_, par H. Fleischmann 7 50
+ _La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_ 7 50
+ _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 7 50
+ _Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
+ (Affaire du Collier) 7 50
+ _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 7 50
+ _Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe siècle_ 7 50
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+L’Histoire romanesque
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+ _La Rome des Borgia_, par Guillaume Apollinaire 9 »
+ _La Fin de Babylone_, par Guillaume Apollinaire 9 »
+ _Les Trois Don Juan_, par Guillaume Apollinaire 9 »
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+Les Secrets du Second Empire
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+ _Napoléon III et les Femmes_, par H. Fleischmann 7 50
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+La France Galante
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+ _Mignons et Courtisanes au XVIe siècle_, par Jean Hervez
+ (épuisé).
+ _La Polygamie sacrée au XVIe siècle_ 15 »
+ _Ruffians et Ribaudes_, par Jean Hervez 8 50
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+Chroniques du XVIIIe Siècle
+
+PAR JEAN HERVEZ
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+D’après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles,
+les Pamphlets, les Satires, les Chansons.
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+ I. _La Régence galante_ (épuisé).
+ II. _Les Maîtresses de Louis XV_ 15 fr.
+ III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ (épuisé).
+ IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes
+ de Paris_ (épuisé).
+ V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_ 15 »
+ VI. _Maisons d’amour et Filles de joie_ 15 »
+
+Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by
+Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44181 ***
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+ The Project Gutenberg eBook of L’Œuvre du Comte de Mirabeau, Introduction, Essai Bibliographique
+ et Notes par Guillaume Apollinaire.
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44181 ***</div>
+
+<div class="transnote">
+<p>Note:<br />
+
+ On a conservé l’orthographe de l’original, pour le texte français. On
+ a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d’impression. Les citations
+ latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées,
+ l’original étant truffé d’erreurs au point d’en devenir inintelligible
+ (par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia")
+ voire imprononçable (par exemple δζαγομὸ ζφς pour τραγομόρφοι).
+</p></div>
+
+<p class="center">LES MAITRES DE L’AMOUR</p>
+<hr class="full" />
+
+<h1>L’ŒUVRE<br />
+du<br />
+Comte de Mirabeau</h1>
+
+<p class="center f085">Erotika Biblion<br />
+avec annotations du Chevalier de Pierrugues<br />
+La Conversion, ou le Libertin de qualité<br />
+Hic et Hec, ou l’art de varier les plaisirs de l’amour<br />
+Le Rideau levé, ou l’Éducation de Laure<br />
+Le Chien après les Moines.&mdash;Le Degré des âges du plaisir</p>
+
+<p class="center f085">INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES</p>
+<p class="center f07">PAR</p>
+<p class="center"><b>GUILLAUME APOLLINAIRE</b></p>
+
+<p class="center f085"><i>Ouvrage orné d’un Portrait et d’un autographe hors texte</i></p>
+
+<p class="center">PARIS<br />
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX<br />
+<small><small>4, RUE DE FURSTENBERG, 4<br />
+MCMXXI</small></small></p>
+
+
+<p class="break f07">
+====<i>Il a été tiré de cet ouvrage</i>====<br />
+<b>10 exemplaires sur Japon Impérial</b><br />
+============1 à 10==========<br />
+===25 exemplaires sur Hollande===<br />
+============11 à 35=========</p>
+
+<p class="right f07">
+Droits de reproduction réservés<br />
+pour tous pays, y compris la<br />
+Suède, la Norvège et le Danemark.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 400px;">
+<img src="images/mirabeau.jpg" width="400" height="658" alt="MIRABEAU." />
+<p class="center">MIRABEAU.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">Pg 7</a></span></p>
+
+<h2>INTRODUCTION</h2>
+
+<p>Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de
+la vie privée de Mirabeau. Tout cela est trop connu.</p>
+
+<p>Qu’il suffise de dire qu’Honoré-Gabriel Riquetti,
+comte de Mirabeau, naquit le 9 mars 1749 au château
+du Bignon, dans le Gâtinais orléanais (aujourd’hui
+Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il
+mourut le samedi 2 avril 1791.</p>
+
+<p>D’excellents historiens ont projeté un jour éclatant
+sur les amours du grand tribun et de Sophie de
+Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné une
+très grande partie de la correspondance des deux
+amants<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">Pg 8</a></span></p>
+<p>On n’a pas encore osé livrer au public les détails
+libres qui abondent, paraît-il dans les lettres de M<sup>me</sup>
+de Monnier. Bon nombre de détails aussi libres figurent
+dans celle de Mirabeau.</p>
+
+<p>Arrêté le 14 mai 1777, l’amant de Sophie fut enfermé
+à Vincennes le 8 juin 1777 et n’en sortit que le
+17 novembre 1780.</p>
+
+<p>Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier
+de la même année. Mais Mirabeau semble avoir
+ignoré ce détail à cette époque et la lettre adressée à
+M. Le Noir, le 1<sup>er</sup> janvier 1778, témoigne de cette ignorance.</p>
+
+<p>«... Faut-il citer un de mes parents<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>? Pourquoi
+des crimes horribles et pour qui une prison perpétuelle
+est une grâce que toute la bonté du souverain
+pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs
+scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des
+forts où ils jouissent de toute leur fortune, où ils ont
+une société très agréable et toutes les ressources possibles
+contre le mal-être et l’ennui inséparable d’une
+vie renfermée....................................</p>
+
+<p>... Faut-il citer un de mes parents<a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>? Pourquoi
+non? La honte n’est-elle pas personnelle? Le marquis
+de Sade, condamné deux fois au supplice, et la seconde
+fois à être rompu vif, le marquis de Sade exécuté
+en effigie; le marquis de Sade dont les complices
+subalternes sont morts sur la roue, dont les forfaits
+étonnent les scélérats même les plus consommés; le
+marquis de Sade est colonel, vit dans le monde, a
+recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque
+nouvelle atrocité ne la lui ait ravie...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">Pg 9</a></span></p>
+<p>Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m’avilissais
+jusqu’à mettre en parallèle M. de Railli<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">3</a>, M. de
+Sade et moi; mais je me ferais cette question simple...
+De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes sans
+doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon
+père; parce qu’il est le seul que je ne puisse pas
+repousser et couvrir d’infamie. Qu’il articule des faits
+et que ces faits me soient communiqués. Je l’ai
+demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu’il
+parle seul pour changer de partie... Cependant,
+quelle différence de la situation des monstres que j’ai
+cités à la mienne? Je suis dans la prison du royaume
+la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous
+tous les aspects (je parle de celle destinée aux gens
+de ma sorte); j’y suis dans la plus extrême pénurie;
+dans l’isolement le plus absolu, je dirais le plus affreux,
+si vous n’étiez venu à mon aide...»</p>
+
+<p>Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence
+et, le 28 juin 1780, Mirabeau écrit au premier
+commis de la police, l’agent Boucher, qu’il appelait
+son bon ange<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">4</a>:</p>
+
+<p>«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion
+le donjon et m’a fait l’honneur en se nommant et
+sans la moindre provocation de ma part, comme vous
+le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs.
+J’étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de
+R...<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">5</a> et c’était pour me donner la promenade qu’on
+la lui ôtait. Enfin, il m’a demandé mon nom afin
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">Pg 10</a></span>d’avoir le plaisir <i>de me couper les oreilles à sa
+liberté</i>.</p>
+
+<p>La patience m’a échappé et je lui ai dit: Mon nom
+est celui d’un homme d’honneur qui n’a jamais disséqué
+ni empoisonné des femmes, qui vous l’écrira sur
+le dos, à coups de canne, si vous n’êtes pas roué
+auparavant, et qui n’a de crainte d’être mis par vous
+en deuil sur la grève<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">6</a>. Il s’est tu et n’a pas
+osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez,
+vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de
+patienter de loin, et assez triste d’habiter la même
+maison qu’un tel monstre habite.»</p>
+
+<p>Ces deux prisonniers, qui s’estimaient si peu, l’un
+traitant de <i>giton</i> l’autre qui le considérait comme
+un monstre, devaient jouer un rôle prépondérant
+dans l’histoire de l’émancipation sociale et morale de
+l’humanité.</p>
+
+<p>Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire
+surtout des ouvrages licencieux.</p>
+
+<p>Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre
+d’ouvrages:</p>
+
+<p><i>Des lettres de cachet et des prisons d’Etat,</i> 2 vol., <i>à
+Hambourg</i> (Neufchâtel), en 1782.</p>
+
+<p><i>Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de
+mythologie, d’histoire et de philosophie; suivies des
+baisers de Jean Second; traduction nouvelle adressée
+du Donjon de Vincennes par Mirabeau l’aîné, à
+Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez
+Letourmy jeune et Compagnie, et à Paris, chez</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">Pg 11</a></span>
+<i>Berry, rue S. Nicaise, l’an 3 de l’Ere Républicaine</i>,
+2 tomes, in-8<sup>o</sup><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">7</a>.</p>
+
+<p>Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée,
+avec ce titre: <i>Contes et nouvelles adressés du Donjon
+de Vincennes, par Mirabeau, à Sophie Ruffey. A
+Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A
+Paris, chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André,
+n<sup>o</sup> 15, l’an 4 de l’ère républicaine</i>, avec cette épigraphe:
+<i>Nec si quid olim lusit Anacreon delevit aetas</i>.</p>
+
+<p>«La Chabeaussière, dit la <i>Biographie Michaud</i>,
+élevé avec Mirabeau, lui avait fait don du manuscrit
+de cette traduction, à laquelle il n’attachait aucune
+importance. Mirabeau se l’appropria en l’enrichissant
+d’additions et remaniant le style. La Chabeaussière
+revendiqua l’ouvrage lorsqu’il en vit le succès.»</p>
+
+<p>M. Paul Cottin (<i>loc. cit.</i>) dit que «La Chabeaussière
+paraît avoir indûment réclamé la paternité» de cette
+traduction de Tibulle.</p>
+
+<p>M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important
+manuscrit d’ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes
+et recopiés par Sophie: poèmes, traduction
+des <i>Métamorphoses d’Ovide</i>, <i>Essai sur la liberté des
+anciens et des modernes,</i> etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">Pg 12</a></span></p>
+<p>Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de <i>l’Inoculation,</i>
+une <i>grammaire</i> et une <i>mythologie</i> destinés
+à l’éducation de M<sup>me</sup> de Monnier.</p>
+
+<p>Il traduisit aussi les contes de Boccace qu’il jugeait
+ainsi (<i>Lettre à Sophie</i> du 28 juillet 1780): «Je crois
+en général que Boccace a été trop vanté; il a cependant
+du naturel et du comique. Mais quand on a lu
+ce qu’a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes,
+soit dans les mémoires de Gramont, on n’aime
+plus aucun conteur.»</p>
+
+<p>Enfin, il y écrivit son <i>Erotika Biblion</i> et ces ouvrages
+hardis que M. Pierre Louys, dans sa préface
+d’<i>Aphrodite</i>, appelle <i>les romans de Mirabeau</i>, c’est-à-dire
+<i>le Libertin de qualité</i> et peut-être <i>Hic et Haec</i>.</p>
+
+<p><i>Ma Conversion</i> parut en 1783.</p>
+
+<p>Cet ouvrage, d’un genre tout nouveau, fut bientôt
+remarqué<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">8</a>. C’était la première fois sans doute que
+l’on faisait un personnage romanesque de l’homme
+qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé;
+assez grossier, il contenait des termes empruntés à
+l’argot spécial des brelans et des tavernes. Le libertinage
+affectait à chaque page des allures conquérantes.
+Don Juan levait des impôts dans le pays de Tendre
+et blasphémait avec une liberté réaliste encore
+nouvelle dans la littérature. Les <i>Mémoires secrets</i>
+ne manquèrent point de signaler un livre aussi scandaleux
+et la mention qui est faite des estampes qui
+enrichissent le livre suffira à donner idée de l’ouvrage
+qu’on ne peut guère résumer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">Pg 13</a></span></p>
+<p>«<i>5 janvier 1785. Ma Conversion</i>, par M. D. R. C.
+D. M. F., c’est-à-dire par M. de <i>Riquetti</i>, comte de
+<i>Mirabeau</i> fils.</p>
+
+<p>Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé
+dès 1783, n’a commencé à percer que vers la fin de
+l’année dernière. Il est, en effet, de nature à ne se
+glisser que lentement et dans les ténèbres. Il est précédé
+d’une <i>Épître dédicatoire à Monsieur Satan</i>. On
+peut juger par ce début quel doit être le fond du livre.
+Le frontispice l’annonce également. On y voit l’auteur
+à son bureau. <i>L’Amour</i> et les <i>Trois Grâces</i>, transformées
+en <i>trois Garces nues</i>, vers lesquelles il se retourne,
+semblent guider sa plume. On dirait que le
+<i>Diable</i>, en face, n’attend que le moment de recevoir
+l’hommage de cette production, et <i>Mercure</i> se dispose
+à la publier.</p>
+
+<p>Au haut est un médaillon où l’on lit: <i>Ma Conversion</i>.
+Et au bas, pour légende: <i>Auri sacra fames</i>.
+Cinq autres estampes enrichissent et développent le
+sujet.</p>
+
+<p>La première roule sur le début du héros, qui commence
+par une financière payant bien. Il est peint
+l’excitant vigoureusement et ne voulant la satisfaire
+que lorsque l’or paraît. Au bas, on lit: <i>Voyez son cul,
+comme il bondit!</i></p>
+
+<p>La seconde a pour titre: <i>La dévote</i>, avec cette exclamation:
+<i>Ah! mon doux Jésus!</i> C’est le plaisir qui
+la lui arrache, on le juge à son attitude avec son
+amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la Vierge
+caractérisent une dévote.</p>
+
+<p><i>Agnès</i> est la troisième estampe, et le mot: <i>Je déchire
+la nue</i>. C’est une novice que le libertin introduit
+dans un couvent de débauche: en lui donnant<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">Pg 14</a></span>
+une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout
+en pleurs dans ses bras et est enf.....</p>
+
+<p><i>Elle vit du pays</i> sert de légende à la quatrième.
+C’est une <i>Baronne campagnarde</i> qu’il éduque et à
+laquelle il apprend toutes les postures et toutes les
+manières de le faire.</p>
+
+<p>La dernière estampe peint une orgie effroyable, où
+brille un moine. Elle est couverte d’un rideau qu’entr’ouvre
+le <i>Roué</i>. Plus bas est une autre orgie fort
+enveloppée, qu’on suppose des tribades d’après sa
+description, et le tout est terminé par ces mots: <i>Le
+rideau cache les mœurs</i>.</p>
+
+<p>On ne sait si l’ouvrage est réellement de celui qu’indiquent
+les lettres initiales: mais malheureusement
+il est assez bien fait pour qu’on soit tenté de le
+croire.»</p>
+
+<p><i>La Correspondance littéraire, philosophique et
+critique</i>, par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc.,
+émettait aussi des doutes sur l’attribution qu’on faisait
+de <i>Ma Conversion</i> à Mirabeau.</p>
+
+<p>«<i>Ma Conversion</i>, par M. D. R. C. D. M. F., avec
+figures en taille-douce, première édition, dédiée à
+Satan. Nous ne nous permettons de transcrire ici le
+titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos lecteurs
+que, quoique attribué au fils de M. le marquis
+de Mirabeau, auteur de l’ouvrage sur <i>Les lettres de
+cachet et les prisons d’État</i>, nous ne pouvons nous
+résoudre à croire qu’il soit de lui. C’est un code de
+débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination,
+et il ne paraît pas croyable qu’un homme d’esprit ait
+avili sa plume à cet excès sans laisser même soupçonner
+l’espèce d’attrait qui aurait pu séduire son
+talent.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">Pg 15</a></span></p>
+
+<p>Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une
+édition de la <i>Correspondance littéraire</i>, ajoute en
+note:</p>
+
+<p>«Les initiales qui figurent sur l’une des éditions et
+que reproduit Meister signifient: M. de Riquetti,
+comte de Mirabeau fils. Néanmoins, il est très probable
+que le grand orateur n’a pas plus écrit <i>Ma
+Conversion</i> que les autres romans obscènes qu’on lui
+a attribués. On ne peut porter à son actif que <i>l’Erotika
+Biblion</i>, dont il se déclare implicitement l’auteur
+dans une lettre à Sophie de Monnier.»</p>
+
+<p>Cependant, le doute n’est pas possible. Mirabeau a
+écrit aussi bien <i>Ma Conversion</i> que <i>l’Erotika Biblion</i>.</p>
+
+<p>Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars
+1780 le démontrent assez.</p>
+
+<p>Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie:</p>
+
+<p>«Ce que je ne t’envoie pas, c’est un roman tout à
+fait fou que je fais et intitulé <i>Ma Conversion</i>. Le premier
+alinéa te donnera une idée du sujet et t’apprendra
+en même temps quelle fidélité je te prépare:</p>
+<blockquote>
+<p>Jusqu’ici, mon ami, j’ai été un vaurien; j’ai couru les beautés;
+j’ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre dans mon cœur; je ne
+veux plus ..... que pour de l’argent; je vais m’afficher étalon juré
+des femmes sur le retour et je leur apprendrais à jouer du ... à
+tant par mois.</p>
+</blockquote>
+<p>Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble
+rien, amène de portraits et de contrastes plaisants;
+toutes les sortes de femmes, tous les états y passent
+tour à tour; l’idée en est folle, mais les détails en sont
+charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de
+me faire arracher les yeux. J’ai déjà passé en revue la
+financière, la prude, la dévote, la présidente, la négociante,
+les femmes de cour, la vieillesse. J’en suis aux<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">Pg 16</a></span>
+filles; c’est une bonne charge et un vrai livre <span class="small">DE
+MORALE</span>.»</p>
+
+<p>Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de
+son roman:</p>
+
+<p>«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés;
+mais je travaille tant que, j’espère, nous aurons bientôt
+de l’argent. <i>Tibulle</i> va être livré, les <i>Contes</i> et les
+<i>Baisers</i> le sont; Boccace est entre mes mains, et <i>Ma
+Conversion</i> avance. Je fais, pour ce roman qui est
+absolument neuf et qui, si j’étais libraire, ferait
+ma fortune, des sujets d’estampes qui ne ressembleront
+à aucunes et seront, je m’en flatte, très jolies.
+Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous
+réserver toujours quelques bons moments, et si je
+fais beaucoup pour ma bourse, je ferai aussi <i>quelque
+chose</i> pour mon cœur. Si tu veux passer sur des mots
+un peu fermes et sur des peintures très libres, mais
+très vraies de nos mœurs, de notre corruption, de
+notre libertinage, je t’enverrai ce roman, qui est moins
+frivole que l’on ne croirait au premier coup d’œil.
+Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à fond,
+j’ai fini les religieuses et les filles d’opéra; j’en suis,
+par occasion, aux moines; de là je me marierai, puis
+je ferai peut-être un petit tour aux enfers (où je coucherai
+avec Proserpine) pour y entendre de drôles de
+confessions..... Tout ce que je puis te dire, c’est que
+c’est une folie singulièrement neuve et que je ne puis
+relire sans rire.»</p>
+
+<p>Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu’il
+lui envoie <i>Ma Conversion</i>:</p>
+
+<p>«Quant au manuscrit que tu demandes, je l’envoie
+au bon ange, avec prière de te le faire passer. Garde-le
+le moins que tu pourras. Je ne puis y joindre ni la<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">Pg 17</a></span>
+seconde partie, ni la feuille que j’ai retirée du corps
+de l’ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que
+M. B... ne puisse les passer.</p>
+
+<p>Hélas! mon amie, c’est en prison qu’on a besoin
+de se battre les flancs pour être gai et de se forcer à
+l’être. Sans cela, on serait bientôt découragé et mort
+ou fou. Au reste, <i>Ma Conversion</i> est beaucoup plus
+plaisante que <i>Parapilla</i><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">9</a>. C’est, sous une écorce
+très polissonne, une peinture vivante et même assez
+morale de nos mœurs et de celles de tous les États.
+Les femmes de cour, les religieuses et les moines y
+sont surtout traités à souhait.»</p>
+
+<p>P. Manuel, dans sa préface aux <i>Lettres de Mirabeau</i>
+(<i>loc. cit.</i>), dit emphatiquement que l’amant de Sophie
+«fut réduit à broyer les couleurs de l’Arétin. Et alors
+parut <i>Le Libertin de qualité</i>; on ne concevrait pas
+comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus
+ingénieux qu’ait jamais eu Épicure, qui prêchait si
+bien que l’Amour perdrait tout à être nu s’il était sale,
+et que la pudeur doit survivre même à la chasteté, a
+pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si,
+dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie,
+à travers des sentiers fangeux, un but moral,
+il ne s’était pas persuadé à lui-même que pour peindre
+les vices, il fallait les saisir sur le fait et que pour
+apprendre à des courtisans et à des moines où était la
+gangrène, la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous
+peine de n’être pas lu, parler le langage des bordels
+et des halles.</p>
+
+<p><i>Ma Conversion</i> est l’image des débauches de <i>l’Ile</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">Pg 18</a></span>
+<i>de Caprée</i>. Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone?</p>
+
+<p>Tout au plus devait-il se permettre <i>l’Erotika
+Biblion</i>. Là, du moins, avec toute l’érudition de l’Académie
+des sciences, il couvre des exemples sacrés de
+l’antiquité les parties honteuses de nos modernes
+Sardanapales.»</p>
+
+<p class="tb">La même année que <i>Ma Conversion</i> parut <i>l’Erotika
+Biblion</i>. Mirabeau l’avait achevé en 1780. Le 21 octobre
+de cette année, il écrit à Sophie: «... Je comptais
+t’envoyer aujourd’hui, ma minette bonne, un nouveau
+manuscrit très singulier, qu’a fait ton infatigable ami,
+mais la copie que je destine au libraire de M. B...
+n’est pas finie; et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait
+l’interrompre pour longtemps<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">10</a>. Ce sera pour la
+prochaine fois. Il t’amusera: ce sont des sujets bien
+plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque,
+mais très décent. Croirais-tu que l’on pourrait
+faire dans la Bible et l’antiquité des recherches sur
+l’onanisme, la tribaderie, etc., etc., enfin sur les matières
+les plus scabreuses qu’aient traitées les casuistes
+et rendre tout cela lisible, même au collet le plus
+monté et parsemé d’idées assez philosophiques?»</p>
+
+<p>Il faut noter en passant qu’<i>Errotika</i> était une faute
+d’impression qui persiste dans un certain nombre
+d’éditions de l’ouvrage.</p>
+
+<p>Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu
+à M. Solar et a été vendu 150 francs. Il était in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">Pg 19</a></span></p>
+<p><i>L’Erotika Biblion</i> est un monument d’impiété très
+singulier. C’est le fruit des lectures de Mirabeau dans
+sa prison. Il y lisait avec curiosité et non sans plaisir
+des ouvrages d’érudition sacrée, d’exégèse biblique:
+«Avec les rognures des commentaires de Don Calmet,
+dit un biographe, il composa <i>l’Erotika Biblion</i>,
+recueil de gravelures, où sont signalés les écarts de
+l’amour physique chez les différents peuples anciens
+et particulièrement chez les Juifs et dans lequel, du
+moins, l’originalité compense l’obscénité de la matière.»</p>
+
+<p>La première édition parut à Neufchâtel selon les
+uns, à Paris selon d’autres. On a assuré qu’il ne se
+répandit que quatorze exemplaires de la première
+édition, saisie en presque totalité par la police. Il
+paraît que l’édition de 1792 fut également traquée,
+mais un certain nombre d’exemplaires passa à
+l’étranger. Il en vint même à Rome et le livre fut
+mis à l’index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne
+l’ouvrage en traduit agréablement en latin le titre
+grec: «Erotika Biblion, <i>id est</i>: Amatoria Bibliorum.»</p>
+
+<p>A propos de <i>l’Erotika Biblion</i>, Lemonnyer<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">11</a> cite
+cet <i>Article découpé d’un journal de l’époque</i>:
+«<i>20 août.</i> Il paraît un livre nouveau dont le titre
+seul est effrayant: il porte <i>Errotika Biblion</i>. A Rome,
+de l’imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8<sup>o</sup>. Son
+objet est de prouver que, malgré la dissolution de nos
+mœurs, les anciens étaient beaucoup plus corrompus
+que nous, et l’auteur le fait méthodiquement et par
+une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs
+<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">Pg 20</a></span>
+compris, ce qui s’établit à leur égard par des citations
+des livres saints qui ne sont pas fort édifiantes. De là
+une érudition immense et les tableaux les plus licencieux
+plus forts que ceux du <i>Portier des Chartreux</i>.</p>
+
+<p>Ce livre est fort rare: on prétend qu’il n’y en a
+eu que quatorze exemplaires distribués dans Paris, et
+que le reste a été saisi par la police.» Lemonnyer cite
+encore un <i>autre article</i>:</p>
+
+<p>«<i>28 novembre 1783.</i> <i>L’Errotika Biblion</i> n’a qu’environ
+18 feuilles d’impression in-8<sup>o</sup> et est subdivisé en
+dix titres d’un seul mot, qui ne sont pas plus intelligibles
+au commun des lecteurs. Ils formeront
+comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a
+peine à se découvrir, mais dont le but général est
+assez celui indiqué de prouver que les anciens nous
+surpassaient infiniment du côté de la corruption des
+mœurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de
+recherches savantes et même infiniment curieuses,
+qui rendent l’ouvrage aussi érudit qu’agréable.</p>
+
+<p>L’auteur, outre le talent de posséder parfaitement
+les langues mortes, a celui d’écrire très bien la sienne,
+de plaisanter légèrement et de singer souvent Voltaire;
+dans les tableaux très sales qu’il présente parfois,
+il se sert toujours d’expressions honnêtes ou
+techniques; du reste, il paraît fort versé dans l’art
+des voluptés et en donne des leçons que lui envieraient
+les <i>Gourdans</i> et les <i>Brissons</i>, en un mot les plus
+experts en ce genre.</p>
+
+<p>Les éditeurs annoncent dans un <i>avis</i> qu’ils ont du
+même auteur d’autres manuscrits du même mérite et
+d’un intérêt non moins piquant, et ils promettent de
+les livrer incessamment au public; on ne peut que le
+désirer avec avidité.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">Pg 21</a></span></p>
+
+<p>La préface de l’édition de 1833, dite édition du chevalier
+de Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient
+un excellent résumé de l’ouvrage. Ce résumé
+sous forme de commentaire ne saurait manquer
+d’intéresser les curieux et amateurs de lettres.</p>
+
+<p>Le voici:</p>
+
+<p>«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit
+immortel, Mirabeau, avec cette finesse d’esprit et ce
+talent d’observation admirable, ridiculise le système
+absurde de tous les sectateurs qui, marchant sur les
+traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe
+Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant,
+cette bande circulaire solide et lumineuse qui
+entoure à une certaine distance le globe ou l’anneau
+de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit
+Galilée en 1610, <i>était autrefois une mer; que
+cette mer s’est endurcie et qu’elle est devenue terre
+ou roche; qu’elle gravitait jadis vers deux centres et
+ne gravite plus aujourd’hui que vers un seul</i>.</p>
+
+<p>Il sape ainsi par leur base les vaines théories des
+hommes sur les lois de la nature, qu’ils nous présentent
+comme d’incontestables vérités et qui, dans le
+fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur
+cerveau.</p>
+
+<p>Passant ensuite au chapitre de <i>l’Anélytroïde</i>, après
+avoir résumé en peu de mots l’histoire merveilleuse
+de la création, dont il attaque la physique avec cette
+justesse d’esprit qui lui est propre, il fait ressortir,
+en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses
+de nos théologiens qui prétendent tout expliquer,
+parce qu’ils raisonnent sur tout, et il démontre combien
+il est ridicule de soutenir, comme les canonistes
+de toutes les époques, que tous les moyens propres à<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">Pg 22</a></span>
+faciliter la propagation de l’espèce humaine n’ont en
+eux-mêmes rien que d’honnête et de décent, dès
+qu’ils conduisent à cette destination.</p>
+
+<p>L’<i>Ischa</i> nous étale avec pompe le chef-d’œuvre par
+lequel l’architecte de l’univers a clos son sublime
+ouvrage, cette âme de la reproduction, la femme,
+dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai,
+combien elle est inférieure en puissance à l’homme,
+mais qu’une éducation virile et libérale, au lieu d’une
+instruction nécessairement superficielle qu’on lui
+donne aujourd’hui, assimilerait davantage à la nature
+de l’homme, qu’elle égale en perfectionnement, et lui
+ferait participer avec une parfaite égalité de droits à
+la jouissance de la vie civile.</p>
+
+<p>Plus énergique, mais non moins éloquent, c’est
+dans la <i>Tropoïde</i> que le talent inimitable de Mirabeau
+prend un nouvel essor pour s’élever aux plus hautes
+pensées. Vivant dans un temps où la corruption d’une
+cour offrait à la méditation du philosophe le tableau
+le plus saillant et le plus hideux d’une dissolution
+sans exemple, il porte le flambeau de l’investigation
+sur celle d’un peuple d’une autre époque beaucoup
+plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il
+démontre avec une admirable vérité que l’espèce
+humaine, dont les facultés morales ont une connexion
+si intime avec ses facultés physiques, est susceptible
+d’une perfectibilité qui se développe par les lumières
+de l’observation et de l’expérience et qui s’augmente
+successivement avec les progrès de la civilisation. Il
+prouve que si des nuances plus ou moins caractéristiques
+distinguent si diversement tous les peuples de
+la terre, il faut l’attribuer à l’influence du sol qu’ils
+habitent et aux institutions politiques qui leur sont<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">Pg 23</a></span>
+imposées, soit par des despotes qui les gouvernent
+d’après leurs vices et leurs vertus, soit par des conquérants
+qui les modèlent sur leurs propres mœurs
+et les climats qu’ils ont quittés.</p>
+
+<p>Le <i>Thalaba</i> nous fait voir l’homme dans toute la
+turpitude d’un vice infâme, lorsque, subjugué par son
+tempérament, il ne puise pas assez de forces dans
+son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement
+le dégrade à ses propres yeux, mais brise
+entre ses mains la coupe de la vie, si pleine d’avenir,
+avant de l’avoir épuisée.</p>
+
+<p><i>L’Anandryne</i> sert de pendant au tableau heureux
+du Thalaba et nous représente, dans la femme, l’épouvantable
+vice qu’il a critiqué dans l’homme.</p>
+
+<p>Il nous fait voir dans quel degré d’abjection peut
+tomber un sexe aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu’il
+a franchi les bornes de la pudeur<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">12</a>.</p>
+
+<p>Après avoir établi d’une manière admirable que
+l’influence de la reproduction de notre espèce étend
+ses droits sur tous les hommes en général, que la
+violence de l’amour sous un climat constamment brûlant
+n’est point la même que dans les pays septentrionaux,
+et que la nature procède à la reproduction
+<i>par des moyens particuliers et propres à chacun</i>,
+Mirabeau, par une transition heureusement amenée,
+critique, dans l’<i>Akropodie</i>, une des institutions les
+plus bizarres et les plus singulières que jamais tête
+d’homme ait enfantées, je veux dire la circoncision.
+En passant en revue les motifs qui l’ont pu établir
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">Pg 24</a></span>
+chez les Orientaux, il démontre victorieusement qu’une
+observance religieuse quelconque qui n’aurait pas
+pour base les lois de la morale et de la nature ne
+peut servir qu’à tenir dans un avilissement perpétuel
+le peuple qui la pratiquerait.</p>
+
+<p>Le <i>Kadesch</i> confirme ces réflexions et prouve avec
+évidence que l’homme, une fois livré à ses désirs
+immodérés, à ses seules passions, sans frein ni retenue,
+doit nécessairement s’avilir, au point de méconnaître
+entièrement les sentiments de la pudeur et sa
+propre dignité. Et conduisant comme dans un cloaque
+d’impuretés, il développe dans <i>Béhémah</i> cette triste
+vérité que l’homme, n’écoutant plus la raison dont il
+est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu’aux plus
+monstrueuses insanies, et ombragera la nature en
+faisant injure à la beauté, sans crainte de se ravaler
+au-dessous de la brute même.</p>
+
+<p>Dans un chapitre de <i>l’Anoscopie</i>, Mirabeau nous
+expose au grand jour l’homme, depuis le berceau du
+monde, toujours le jouet des adroits charlatans qui,
+abusant sans pitié de sa crédulité et établissant leur
+empire sur les qualités surnaturelles qu’ils affectent,
+mais ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les
+secrets de l’avenir et connaître ceux que le passé tient
+cachés dans son sein. Il en conclut que le peuple sera
+la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les yeux
+seront couverts du bandeau de l’ignorance et de la
+superstition.</p>
+
+<p>Il couronne enfin son immortel ouvrage par la
+peinture énergique du tableau hideux des mœurs de
+toute l’antiquité, et, les mettant en parallèle avec les
+nôtres, il prouve combien la morale a fait de progrès
+immenses aujourd’hui, par la raison infiniment<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">Pg 25</a></span>
+simple que la dépravation de l’homme est en raison
+du peu de développement de ses qualités intellectuelles
+et que plus il sera éclairé sur la dignité de son être
+et l’excellence de sa nature, moins il s’abandonnera à
+ses funestes passions qui finissent par enfanter le
+malheur.</p>
+
+<p class="tb">Si <i>Hic et Hec</i> est réellement de Mirabeau, il faut
+croire qu’après l’avoir confié à un libraire, l’amant de
+Sophie fit la défense qu’on le publiât. Le grand tribun
+n’avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le libraire
+conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit
+paraître après la mort de Mirabeau.</p>
+
+<p>Ce charmant ouvrage n’est point indigne de l’auteur
+de l’<i>Erotika Biblion</i> et de <i>Ma Conversion</i>. Il s’agit
+des aventures d’un élève des jésuites d’Avignon, qui
+après la dispersion de l’ordre est placé comme précepteur
+dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante.
+Les personnages appartiennent au monde
+ecclésiastique, à la noblesse. On trouve quelques anecdotes
+charmantes. Ce petit roman licencieux a été écrit
+avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé
+par l’auteur de <i>Mylord Arsouille</i><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">13</a> qui parut avant
+lui, mais une copie de <i>Hic et Hec</i> a pu fort bien tomber
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">Pg 26</a></span>
+entre les mains du pamphlétaire peu scrupuleux
+qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord
+Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Éducation de Laure</i> est une
+sorte d’<i>Emile</i> concernant les demoiselles. Mirabeau
+n’est pas l’auteur de cet ouvrage, qui aurait été écrit
+par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis
+de Sentilly. L’auteur, qui avait sans doute décidé
+d’abord de faire l’apologie de l’inceste, fut retenu bientôt
+par des considérations qui n’ont point embarrassé
+certains romanciers modernes. Laure, dont l’éducation
+morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par
+son père, apprend bientôt que l’homme qu’elle appelle
+<i>mon papa</i> n’a en réalité avec elle aucun lien de parenté.
+C’était beaucoup trop de pudeur. L’auteur le
+comprit vite et n’hésita pas à faire intervenir plus loin
+l’inceste encore, mais sous l’aspect qui paraît moins
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">Pg 27</a></span>révoltant: l’inceste de frère et de sœur. <i>Le Rideau
+levé</i> est un ouvrage au-dessus de sa réputation.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le chien après les moines</i> est une satire alertement
+versifiée, mais fort insignifiante. La notice qui se
+trouve en tête de la réimpression de 1869 contient ces
+lignes qui paraissent judicieuses:</p>
+
+<p>«L’épître à la Guimard<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">14</a>, pour glorifier son caractère
+charitable, offre en tête une initiale qui ne s’applique
+pas trop bien au comte de Mirabeau: par
+M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt
+cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.»</p>
+
+<p class="tb">Le <i>Degré des âges du plaisir</i> renferme quelques
+renseignements anecdotiques. Cependant le titre laissait
+supposer quelque chose de plus voluptueux.
+Mirabeau n’est pour rien dans cette élucubration
+bizarre.</p>
+
+<p class="right2 padr2">G. A.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">Pg 29</a></span></p>
+
+<h2><b>ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE</b></h2>
+
+<p class="center"><b>sur les ouvrages qui font l’objet de ce recueil.</b></p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>&mdash;Εν Καιρο Εκατῆρον.&mdash;<i>Abstrusum excudit.</i>&mdash;Ensuite
+se trouve une vignette formée de divers attributs
+artistiques et scientifiques. <i>A Rome, de l’Imprimerie du
+Vatican.</i>&mdash;MDCCLXXXIII. In-8<sup>o</sup>, <span class="small">IV</span>-192 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>&mdash;Εν Καιρο Εκατῆρον.&mdash;<i>Abstrusum excudit.</i>&mdash;Ensuite
+se trouve une vignette représentant deux
+amours ailés dont l’un tient une gerbe et l’autre une harpe,
+auprès d’une urne. <i>A Rome, de l’Imprimerie du Vatican.</i>&mdash;MDCCLXXXIII.
+In-8<sup>o</sup>, <span class="small">IV</span>-192 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>&mdash;<i>Abstrusum excudit.</i>&mdash;Ici se trouve un
+groupe d’ornements typographiques disposés de façon à former
+une vignette. <i>A Rome, de l’Imprimerie du Vatican.</i>&mdash;MDCCLXXXIII.
+In-8<sup>o</sup>, <span class="small">IV</span>-188 pp. Il paraît que cette contrefaçon
+fut faite à Mons par H. Hoyois.</p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>&mdash;<i>En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit.</i>&mdash;Dernière
+édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue
+Neuve-des-Petits-Champs, près celle de Richelieu, du grand
+Corneille, n<sup>o</sup> 146, 1792. In-8<sup>o</sup> de 176 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>&mdash;Εν Καιρο Εκατῆρον.&mdash;<i>Abstrusum excudit.</i>&mdash;<i>Troisième
+édition. A Paris, chez tous les marchands
+de nouveautés.</i>&mdash;<i>An IX-1801.</i> Petit in-12 de <span class="small">IV</span>-248 pages,
+avec un portrait gravé par Mariage. (C’est celui qui a été<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">Pg 30</a></span>
+reproduit dans le présent recueil). Cette édition de l’<i>Errotika
+Biblion</i> est la plus jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires
+portant: <i>par le comte de Mirabeau, nouvelle édition
+corrigée sur un exemplaire revu par l’auteur. Paris, Vatar-Jouannet,
+an IX</i> (1801).</p>
+
+<p class="tb"><i>Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue
+et corrigée sur un exemplaire de l’an IX, et augmentée
+d’une préface et de notes pour l’intelligence du texte. Paris,
+chez les frères Girodet, rue Saint-Germain-l’Auxerrois.</i>
+MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: Εν Καιρῶ ἐχάτηρον,&mdash;<i>Abstrusum
+excudit</i>, petit in-8<sup>o</sup> de <span class="small">XII</span>-271 pp. Une vignette
+polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses carreaux.
+Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites du
+chevalier Pierrugues, auteur du <i>Glossarium eroticum linguæ
+latinæ</i> (Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau
+et dû en partie à la collaboration du baron de Schonen, auteur
+de la <i>Dissertation sur l’Alcibiade fanciuello a scuola</i> de
+Ferrante Pallavicini.</p>
+
+<p>Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues,
+cependant il n’est pas certain qu’il soit l’auteur des notes, et
+il se pourrait que le nom véritable de celui-ci restât encore
+à dévoiler. En effet, les définitions qui ont été ajoutées aux
+notes de Mirabeau sont différentes et même moins précises que
+celles du <i>Glossarium</i>...</p>
+
+<p>Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la
+presque totalité des exemplaires fut brûlée pendant l’incendie
+de la rue du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très
+important de librairie fut détruit.</p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion...</i> Édition publiée en Allemagne vers
+1860.</p>
+
+<p class="tb"><i>Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée
+sur l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX
+avec les notes de l’édition de 1833 attribuées au Chevalier
+Perrugues. Bruxelles, chez tous les libraires.</i> 1783-1868
+(Poulet-Malassis), in-12 de <span class="small">XV</span>-220 pages, avec un portrait
+d’après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une introduction
+due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">Pg 31</a></span></p>
+
+<p class="tb"><i>Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée
+sur l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX,
+avec les notes de l’édition de 1833, attribuées au Chevalier
+de Pierrugues et un avant-propos par C. de Katrix.
+Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881.</i>&mdash;Edition tirée à 500
+exemplaires in-8<sup>o</sup> de <span class="small">XXIX</span>-267 pages plus 2 ff. de table, avec
+une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par Flameng sur
+la gravure de Copia d’après Sicardi et le fac-similé d’un autographe
+de Mirabeau.</p>
+
+<p class="tb"><i>Erotika Biblion.</i> Une édition a paru à Bruxelles vers
+1885.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité, ou Ma conversion</i> [par le Cte de
+Mirabeau] Londres [imprimé à l’imprimerie clandestine de
+Malassis, à Alençon], 1783, pet. in-8<sup>o</sup>. Très rare.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité, ou Confidences d’un prisonnier
+de Vincennes</i>, Stamboul [Paris], 1784, in-8<sup>o</sup>, fig.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition,
+ornée de huit figures. A Paris, MDCCXC.</i> In-18.</p>
+
+<p class="tb"><i>Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant
+Cte de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers,
+rue de l’Echelle, en Suisse</i>, etc., 1791. In-8<sup>o</sup> de <span class="small">IV</span>-192 pp. avec
+portrait, frontispice et 5 figures. Réimpression du <i>Libertin
+de qualité</i>.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité...</i> Amsterdam, 1774 [Paris, 1830]
+avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies.
+2 vol. in-18 de 139 et 142 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de
+Mirabeau. Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition.
+A Paris</i>, 1801 [1830]. 2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées
+en taille-douce ou 12 lithographies.</p>
+
+<p class="tb"><i>Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant
+Cte de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers,
+rue de l’Echelle, en Suisse</i>, etc. 1791, in-18 avec un portrait.<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">Pg 32</a></span>
+<span class="small">VI</span>-199 pp. Réimpression du <i>Libertin de qualité</i>. Ne pas confondre
+ces deux éditions avec certains pamphlets dont le titre
+n’est pas très différent de celui-ci.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R.
+C. D. M. F. (Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur
+celle originale de 1783. Londres</i>, 1783-1866, in-18, figures
+libres.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C.
+D. M. F. (Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle
+originale de 1783. Londres</i>, 1783-1888, avec une rose sur le
+titre. In-18, 208 pp.</p>
+
+<p class="tb">On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants:</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Chien après les M...</i>&mdash;Fascicule in-8 de 32 pp., vers
+1782.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande
+de défroqués.</i> In-8<sup>o</sup> de format plus petit que le précédent.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau.
+Réimpression textuelle sur l’édition originale, sans lieu ni
+date (vers 1782), augmentée d’une notice bibliographique.
+Genève, chez J. Gay et fils, éditeurs, 1869.</i> On attribue aussi
+cette satire à Mercier ou à Théveneau de Morande.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure</i>, avec cette épigraphe:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Retirez-vous, censeurs atrabilaires;</i></div>
+<div class="line"><i>Fuyez, dévots, hypocrites ou fous,</i></div>
+<div class="line"><i>Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères,</i></div>
+<div class="line"><i>Nos doux transports ne sont pas faits pour vous.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p class="tb">Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de <span class="small">VI</span>-98
+et 122 pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés
+par Godard père, d’Alençon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">Pg 33</a></span></p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé, ou l’Education de Laure. Cythère</i>,
+MCCLXXXVIII, 2 vol. in-12.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé, ou l’Education de Laure...</i> 1790, 2 vol.
+122 et 154 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure... an V.</i></p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé, ou l’Education de Laure...</i> 1800.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure</i>... Réimprimé sur
+l’édition de 1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp.,
+12 fig. libres.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure... Londres</i>, 1788
+[Paris, vers 1830], avec des lithographies.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure, par Honoré-Gabriel
+Riquetti, comte de Mirabeau.&mdash;Edition revue sur
+celle originale de 1786 et ornée de six figures libres, gravées
+d’après celles qu’on ajouta aux éditions de 1786 et de
+1790</i>; ici se trouve l’épigraphe de quatre vers (voir plus haut).&mdash;<i>A
+Cythère.&mdash;MDCCCLXIV.</i> Le titre est imprimé en deux
+couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé</i> aurait en réalité pour auteur un certain
+marquis de Sentilly, gentilhomme bas-normand.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses
+de deux personnes de sexes différents aux différentes
+époques de la vie, recueilli sur des mémoires véridiques,
+par Mirabeau, ami des plaisirs. A Paphos, de l’imprimerie
+de la Mère des amours.</i>&mdash;1793, in-18, 8 figures.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses
+de deux personnes de sexes différents, aux différentes
+époques de la vie. Recueilli sur des Mémoires véridiques
+par Mirabeau, Ami des plaisirs, suivi de l’Ecole des Filles
+ou la Philosophie des dames. Orné de gravures et de
+chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très
+connue, 1798.</i> 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées.
+Bruxelles, 1863.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">Pg 34</a></span></p>
+
+<p class="tb"><i>Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses
+de deux personnes de sexes différents aux différentes
+époques de la vie, recueilli sur des mémoires véridiques par
+Mirabeau, Ami des plaisirs. A Paphos. De l’Imprimerie de
+la Mère des amours, 1793.</i> Avec, sur le faux titre, l’indication
+qu’il s’agit d’une des <i>Réimpressions faites exclusivement
+pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle, les
+Amis des Lettres et des Arts.</i> Vers 1870, in-18.</p>
+
+<p class="tb">On a aussi attribué à Mirabeau l’ouvrage suivant, qui pourrait
+fort bien être de lui. On reconnaît assez son style.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et hæc, ou l’Elève des RR. PP. Jésuites d’Avignon,
+orné de figures. Berlin, 1798.</i> 2 tomes petit in-12. Les figures,
+assez bien faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la
+deuxième partie l’<i>anecdote reçue de Paris</i> et lue par M<sup>me</sup> Valbouillant
+(<i>Les chevaux neufs</i>) qui manque dans les autres
+éditions.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et hec, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour et
+de la volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves.
+Douze gravures. Londres, les marchands de nouveautés,
+1815.</i> 2 tomes in-16. Lithographies libres.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et hæc, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour...
+Londres</i>, 1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec
+6 figures.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et hæc ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour...</i>
+Belgique, 1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et Hec ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour...
+Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue.</i> 2 tomes
+in-12, vers 1865.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et Hec ou l’Art des</i> (sic) <i>varier les plaisirs de l’Amour.
+Londres, chez tous les marchands de nouveautés</i>, 1870,
+avec sur la couverture un encadrement typographique. 2 tomes
+en 1 vol. in-12 de 121 pp.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">Pg 35</a></span></p>
+
+<h2>ÉROTIKA BIBLION</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">Pg 37</a></span></p>
+
+<h3>AVIS<br />
+<small>DES ÉDITEURS</small></h3>
+
+<p><i>Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à
+tous les lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront
+aucun rapport avec le sujet. Néanmoins un autre
+n’aurait pu lui convenir: et si nous l’avons laissé en
+grec, on en devinera aisément la raison.</i></p>
+
+<p><i>Les recherches savantes et infiniment curieuses de
+l’auteur rendent cet ouvrage aussi érudit qu’agréable,
+et nous ne doutons pas de l’accueil favorable
+qu’il recevra du public.</i></p>
+
+<p><i>Nous avons du même auteur deux autres manuscrits
+qui ont le même mérite et qui sont autant
+intéressans que celui-ci; ils seront achevés d’imprimer
+sous deux mois. Nous annoncerons à nos
+correspondans le moment où ils devront sortir de
+presse. Nous mettrons dans l’exécution typogra<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">Pg 38</a></span>phique
+autant de correction et de goût que dans ce
+volume. Nous ne pouvons en annoncer les titres que
+lorsqu’ils seront prêts à paroître.</i></p>
+
+<blockquote>
+<p>N. B.&mdash;La présente édition de l’<i>Erotika Biblion</i> est la reproduction
+de la première édition de 1783, elle a été revue sur celle de
+l’an IX. Les chiffres romains entre parenthèses renvoient aux annotations
+dites du chevalier de Pierrugues. Elles ont été insérées à la
+suite de l’<i>Erotika Biblion</i>. L’<i>Avis des éditeurs</i> a paru en tête de la
+première édition.</p>
+</blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">Pg 39</a></span></p>
+
+<h3>ANAGOGIE</h3>
+
+<p>On sait<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">15</a> que parmi les découvertes innombrables
+des antiquités d’Herculanum, les manuscrits ont
+épuisé la patience et la sagacité des artistes et des
+savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes
+à demi consumés depuis deux mille ans par la lave
+du Vésuve. Tout tombe en poussière à mesure qu’on
+y touche.</p>
+
+<p>Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens
+que les Italiens, plus exercés à tirer parti des
+productions qu’offrent les entrailles de la terre, se
+sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse, amie
+de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation,
+a favorablement accueilli ces artistes: ils ont
+entrepris cet immense travail.</p>
+
+<p>D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux;
+quand la toile est sèche, on la suspend, et l’on
+pose en même tems le rouleau sur un châssis mobile,
+pour le faire descendre imperceptiblement, à mesure
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">Pg 40</a></span>que le développement s’opère. Pour le faciliter, on
+passe un filet d’eau gommée sur le volume avec la
+barbe d’une plume, et petit à petit les parties s’en
+détachent pour se coller immédiatement sur la toile
+tendue.</p>
+
+<p>Ce travail pénible est si long que dans l’espace
+d’une année, à peine peut-on dérouler quelques
+feuilles. Le désagrément de ne trouver le plus
+souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien,
+alloit faire renoncer à cette entreprise difficile et
+fastidieuse, lorsqu’enfin tant d’efforts ont été récompensés
+par la découverte d’un ouvrage qui a bientôt
+aiguisé le génie des cent cinquante académies de
+l’Italie<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">16</a>.</p>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">Pg 41</a></span></p>
+<p>C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces
+tems perdus ou Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque
+de Candace<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">17</a>; où Habacuc, transporté par les
+cheveux<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">18</a>, portoit à cinq cents lieues le dîner à Da<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">Pg 42</a></span>niel,
+sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis
+se faisoient des prépuces<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">19</a>; où des anus d’or guérissoient
+les hémorrhoïdes<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">20</a>...
+<a href="#prug_1_1">(I)</a>. Un nommé Jérémie
+Shackerley, vrai croyant, dit le manuscrit, profita de
+l’occasion.</p>
+
+<p>Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit
+perdu dans cette famille, l’une des plus anciennes du
+monde, puisqu’elle conservoit des traditions non équivoques<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">Pg 43</a></span>
+de l’époque où les éléphants habitoient les
+parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg
+produisoit d’excellentes oranges; où l’Angleterre
+n’étoit pas séparée de la France; où l’Espagne tenoit
+encore au continent du Canada, par cette grande terre
+nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom
+chez les anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait
+si bien l’histoire.</p>
+
+<p>Shackerley voulut être transporté dans une des planètes
+les plus éloignées qui forment notre système<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">21</a>,
+mais on ne le déposa pas dans la planète même,
+on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe immense
+n’étoit point encore tranquille. Dans les parties
+basses, des mares profondes et orageuses, des courans
+rapides, des tournoiemens d’eau, des tremblemens
+de terre presque continuels, produits par l’affaissement
+des cavernes et par les fréquentes explosions
+des volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées,
+des tempêtes sans cesse excitées par les secousses
+de la terre, et ses chocs terribles contre les eaux de
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">Pg 44</a></span>mer; des inondations, des débordemens, des déluges;
+des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant
+les montagnes et se précipitant dans les plaines, où
+ils empoisonnent les eaux; la lumière offusquée par
+des nuages aqueux, par des masses de cendres, par
+des jets de pierres enflammées que poussoient les
+volcans... Telle étoit la situation de cette planète encore
+informe. L’anneau seul étoit habitable. Beaucoup plus
+mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit depuis longtems
+des avantages de la nature perfectionnée, sensible,
+intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes
+dont Saturne étoit le théâtre.</p>
+
+<p>La forme et la construction de cet anneau parurent
+si singulières à Shackerley, que rien dans l’univers ne
+lui avoit semblé aussi étrange. D’abord notre soleil,
+qui est celui des habitans de ce pays, étoit pour eux
+à peine la trentième partie de ce qu’il nous paroît. Il
+formoit à leurs yeux l’effet que produit sur la terre
+l’étoile du berger, quand elle est dans son plein. Mercure,
+Vénus, la terre et Mars, n’y pouvoient point
+être discernés; on y doutoit de leur existence. Jupiter
+seul s’y montroit, à peu de chose près, comme nous
+le voyons; avec cette différence qu’il présentoit des
+phases comme la lune nous en montre. Il en étoit de
+même de ses satellites; et de ce concours de variétés
+uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et
+utiles. <i>Curieux</i> en ce que l’on voyoit Jupiter en croissant,
+et ses quatre petites lunes tantôt en croissant,
+tantôt en décours, ou les unes à droite, et les autres
+se confondant avec la planète elle-même; <i>utiles</i>, en
+ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec
+tout son cortège; ce qui produisoit une multitude
+de points de contact, d’immersions et d’émersions<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">Pg 45</a></span>
+successives, qui ne laissoient rien à désirer pour la
+régularité des observations. Ainsi la déduction des
+parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que,
+malgré l’éloignement de l’anneau, ou de Saturne ou
+du soleil, qui selon le docte Jérémie Shackerley, n’est
+guère moins de trois cent treize millions de lieues,
+on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur
+la terre, depuis une infinité de siècles.</p>
+
+<p>Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur,
+se compensoit par celle du globe de Saturne, qui
+n’étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit de sa planète
+principale plus de lumière et de chaleur, que
+nous n’en avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en
+lui-même, dans son centre, ce globe de Saturne qui
+est neuf cents fois plus gros que la terre, et il en étoit
+éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme
+les trois quarts de la distance de la lune à la terre.</p>
+
+<p>Autour de l’anneau et à de grandes distances, on
+voyoit cinq lunes qui se levoient quelquefois toutes
+du même côté. Shackerley prétend qu’il est impossible
+de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.</p>
+
+<p>Cet anneau si bien situé formoit comme un pont
+suspendu, un arc circulaire; on voyageoit dans tout
+son contour; ainsi l’on faisoit de loin le tour du globe
+de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit
+toujours ce globe du même côté.</p>
+
+<p>La largeur de cet anneau n’est pas moindre que
+l’épaisseur de notre globe; mais en même tems il
+est assez mince pour que cette épaisseur disparoisse,
+quand il est vu de la terre. C’est ainsi que semble la
+lame d’un couteau, quand on la fixe de loin par le
+plan du tranchant. Shackerley n’ignoroit rien des<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">Pg 46</a></span>
+phénomènes qu’on peut connoître ici-bas; mais il s’attendoit
+à pouvoir se porter au moins à califourchon
+sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise
+en voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit
+à nos yeux, formoit une distance aussi grande que celle
+de Paris à Strasbourg; car cet exemple donnera plus
+vite et plus exactement l’idée de cette dimension, que
+les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles
+ont besoin de quelques milliers de commentaires
+in-folio, avant que d’être incontestablement évaluées.
+Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes sur
+ce bord intérieur et concave, que les politiques de
+notre globe sauroient bien rendre un théatre sanglant
+et mémorable d’innombrables glorieuses intrigues s’il
+étoit à leur disposition. Les habitans de cette partie,
+que l’on peut appeler les antipodes du dos extérieur
+de l’anneau, les habitans de l’intérieur, dis-je, avoient
+ce globe énorme de Saturne suspendu sur leur tête;
+l’anneau repassoit par-dessus ce globe, et par-delà
+l’anneau gravitoient les cinq lunes.</p>
+
+<p>Enfin les habitants de l’intérieur voyoient leur droite
+et leur gauche, comme nous voyons les nôtres sur
+la terre; mais l’horizon de devant, ainsi que celui de
+derrière, étoient bien différens de ceux que nous appercevons
+ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau
+de vue à cause de la courbure de notre globe;
+dans l’anneau de Saturne, cette courbure est en sens
+contraire: elle s’élève au lieu de s’abaisser; mais
+comme l’anneau entoure Saturne à la distance de cinquante
+mille lieues, il en résulte que cet anneau, en
+forme de bourrelet, a au moins cinq cent mille lieues
+de circonférence. Sa courbure s’élève donc imperceptiblement.
+L’horizon qui s’abaisse sur notre terre,<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">Pg 47</a></span>
+paraît <i>plan</i> à l’œil l’espace de quelques lieues; puis
+il s’élève un peu; les objets diminuent; distincts
+d’abord, ils finissent par se confondre: on n’apperçoit
+plus que les masses; enfin cette terre s’élève dans le
+lointain à des distances énormes toujours en se <i>menuisant</i>;
+au point que cet anneau, par les illusions de
+l’optique, finit en l’air, devient à l’œil de la largeur
+de notre lune, et s’apperçoit à peine dans la partie qui
+se trouve sur la tête de l’observateur; car elle est
+pour lui à plus du double de la distance de la lune à
+la terre, c’est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu
+près.</p>
+
+<p>J’omets les phénomènes multipliés que produisent
+tous ces corps suspendus par leurs éclipses respectives;
+Shackerley les connoissoit sur la terre et les
+avoit bien jugés.</p>
+
+<p>Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence
+pour toutes les constellations; mais un nombre infini
+de comètes remplissoit l’espace immense et incalculable
+qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles qu’on
+soupçonnoit les plus voisines.</p>
+
+<p>Comme l’attraction du globe de Saturne balançoit
+en partie celle de l’anneau, la pesanteur y étoit très
+diminuée; on y marchoit sans effort et le moindre
+mouvement transportoit la masse; comme une personne
+qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil
+volume d’eau qu’elle occupe, s’y meut par des impulsions
+insensibles.</p>
+
+<p>Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s’effleurer;
+ils s’approchoient sans pression, tout y étoit
+presque aérien; les sensations les plus délicates se
+perpétuoient sans émousser les organes. On conçoit
+que cette manière d’être influoit beaucoup sur le moral<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">Pg 48</a></span>
+des habitants de l’arc planétaire. Aussi l’une des merveilles
+qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité
+des êtres qui meubloient cet étrange
+anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens qui nous
+sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes
+avances dans l’appareil de tous ces grands corps, pour
+s’arrêter à cinq sens dans la composition de ceux
+qu’elle avoit destinés à jouir de tous ces spectacles.</p>
+
+<p>Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit
+assez de connoissances pour saisir et tracer les grands
+effets de ces corps variés et suspendus; il échoua
+quand il voulut peindre des êtres animés. Aussi ne
+trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique
+toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet
+égard. Au moins les <i>Abbandonati</i> de Bologne, les
+<i>Resvegliati</i> de Gênes, les <i>Addormentati</i> de Gubio, les
+<i>Disingannuti</i> de Venise, les <i>Acagiati</i> de Rimini, les
+<i>Furfurati</i> de Florence, les <i>Lunatici</i> de Naples, les <i>Caliginosi</i>
+d’Ancône, les <i>Insipidi</i> de Pérouse, les <i>Mélancholici</i>
+de Rome, les <i>Extravaganti</i> de Candie, les
+<i>Ebrii</i> de Syracuse, etc., etc., qui tous ont été consultés,
+ont renoncé à rendre la traduction plus claire. Il
+est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent
+peut-être pour quelque chose dans leur embarras.</p>
+
+<p>Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile
+à donner que l’explication d’un sens qui nous est
+étranger. On a des exemples d’aveugles nés qui, par
+le secours des sens qui leur restoient, ont fait des miracles
+de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste,
+musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas
+trouver une autre définition du miroir que celle-ci:
+«<i>C’est une machine par laquelle les choses sont mises
+en relief hors d’elles-mêmes.</i>» Voyez combien cette<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">Pg 49</a></span>
+définition, que les philosophes qui l’ont approfondie
+trouvent très-subtile et même surprenante<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">22</a>, est cependant
+absurde. Je ne connois point d’exemple plus
+propre à montrer l’impossibilité d’expliquer des sens
+dont on est dépourvu; et cependant toutes les affections
+et les qualités morales dérivent des sens; c’est
+par conséquent sur les observations qui leur sont relatives
+que l’on pourroit uniquement fonder ce qu’il y
+auroit à dire sur le moral de ces êtres d’une espèce si
+différente de la nôtre.</p>
+
+<p>Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos
+voyageurs et nos historiens nous ont mis de leur voir
+négliger ou même omettre ce qui n’a trait qu’aux
+mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs
+indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport
+d’une haute antiquité, sans lequel on ne voudroit
+peut-être pas croire un mot de ce qu’il a dit; car il
+étoit pour ses contemporains, et à bien des égards il
+est encore pour nous à peu près dans le cas d’un
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">Pg 50</a></span>
+homme, qui n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se
+trouveroit confondu chez un peuple d’aveugles; il
+faudroit certainement qu’il se tût, ou on le prendroit
+pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères,
+qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple;
+mais tant d’hommes sont <i>peuple</i>, et si peu sont philosophes,
+qu’il n’y a pas de sûreté à n’agir, à ne penser,
+à n’écrire que pour ceux-ci.</p>
+
+<p>Shackerley a fait cependant quelques observations,
+dont voici les plus singulières.</p>
+
+<p>Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne
+ne s’effaçoit point. Les pensées se communiquoient
+parmi eux sans paroles et sans signes. Point d’idiome;
+par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé; et combien
+de portes fermées aux mensonges, aux erreurs!
+Ces détails prodigieux, innombrables qui nous
+énervent, leur étoient inconnus. Ils avoient toutes les
+facilités possibles pour transmettre leurs idées, pour
+donner une rapidité inconcevable à leur exécution,
+pour hâter tous les progrès de leurs connoissances:
+il sembloit que dans cette espèce privilégiée tout s’exécutât
+par instinct et avec la célérité de l’éclair.</p>
+
+<p>La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit
+avec infiniment plus de fidélité, d’exactitude et de
+précision que par les moyens compliqués et infinis
+que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à aucun
+genre de certitude.</p>
+
+<p>Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure
+perte sur la terre: dans l’anneau elles formoient une
+atmosphère toujours agissante à des distances considérables,
+et ces émanations dont Shackerley n’a pu
+donner une idée qu’en les comparant à ces atomes
+qu’on distingue à l’aide du rayon solaire introduit<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">Pg 51</a></span>
+dans la chambre obscure, ces émanations, dis-je, répondoient
+à toutes les houppes nerveuses du sentiment
+de l’individu. Semblables aux étamines des
+plantes, aux affinités chimiques, elles <i>s’enlaçoient</i>
+dans les émanations d’un autre individu, lorsque la
+sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme on peut
+aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations
+dont nous ne pouvons nous former qu’une
+image très infidèle. Elles rendoient, par exemple, les
+jouissances de deux amans semblables à celles d’Alphée
+qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de
+changer en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin
+de s’unir plus intimement à son amante, en mêlant
+ses ondes avec les siennes.</p>
+
+<p>Cette cohésion vive et presque infinie de tant de
+molécules sensibles, produisoit nécessairement dans
+ces êtres un esprit de vie que Shackerley exprime par
+un mot mozarabe, que l’académie des <i>Innamorati</i> a
+traduit par le mot <i>électrique</i>, quoique les phénomènes
+de l’électricité ne fussent point connus dans
+ces temps reculés.</p>
+
+<p>Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et
+tellement, que les propriétés y seroient devenues à
+charge autant qu’inutiles. On sent qu’où il n’y a point
+de propriété, il y a bien peu d’occasions de disputes,
+d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique
+règne, à supposer même qu’il faille à de tels êtres un
+système politique. Je ne conçois pas ce qui pourroit
+les troubler, puisque leurs besoins sont plutôt prévenus
+que satisfaits, si la saveur du désir ne leur
+manque point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison
+de la satiété.</p>
+
+<p>Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">Pg 52</a></span>
+transmettoient par l’air à des distances très considérables,
+par la même voie que se transmet la lumière
+du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, en sept
+minutes. Une inspiration ou un souffle différemment
+modifié suffisoit pour communiquer une pensée. De
+là résultoit un concours admirable dans les populations
+infinies qui, par cette intelligence, cette harmonie
+universellement répandue dans tout l’anneau, ne
+s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel
+n’étoit jamais en contradiction avec celui d’aucun
+individu.</p>
+
+<p>Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes,
+jouissoient ainsi d’une paix éternelle et d’un bien-être
+inaltérable. Les arts qui tendent au bonheur et à la
+conservation de l’espèce, étoient aussi perfectionnés
+qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer;
+et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs
+enfantés par la guerre. Ainsi les habitans
+de l’anneau n’avoient point passé par ces alternatives
+de raison et de démence, qui ont si prodigieusement
+mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens
+dans la science funeste de faire celui-ci, loin d’être
+admirés chez eux, n’y étoient pas même connus. Les
+plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas plus que
+le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés
+leur avoit appris sans effort ce que la triste expérience
+de tant de siècles nous enseigne encore vainement, je
+veux dire que la véritable gloire d’un être intelligent
+est la science, et la paix son vrai bonheur.</p>
+
+<p>Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir
+du voyage de Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de
+son voyage, reprit par les cheveux et déposa en Arabie
+d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">Pg 53</a></span>
+la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés,
+je me propose d’en donner à l’Europe savante une édition
+non moins authentique que celle des livres sacrés
+des Brames, que M. Anquetil a incontestablement
+rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de
+savoir presque aussi bien le <i>mozarabique qu’il sait le
+zend ou le pelhvi</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">Pg 55</a></span></p>
+
+<h3>L’ANÉLYTROÏDE</h3>
+
+<p>La Bible est sans contredit l’un des livres les plus
+anciens et les plus curieux qui existent sur la terre.</p>
+
+<p>La plupart des objections sur lesquelles se fondent
+les personnes qui ne peuvent croire que Moïse ait été
+un interprète divin, me paroissent très-insuffisantes.
+Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule que
+la physique des livres saints, laquelle en effet paroît
+très défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de
+cette science dans les premiers âges, pour lesquels
+enfin il falloit que ce livre fut intelligible. La physique
+étoit alors ce qu’elle seroit encore si l’homme n’eût
+jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une
+voûte d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent
+être les astres les plus considérables; le premier
+produit toujours la lumière du jour et le second celle
+de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté,
+et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir
+fourni leur course et donné leur lumière pendant un
+certain espace de temps. La mer semble de même
+couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle
+touche au ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">Pg 56</a></span>
+les idées du peuple ne portent et ne peuvent porter
+que sur ces trois ou quatre notions; et quelques
+fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se
+mettre à sa portée.</p>
+
+<p>Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au
+ciel, il étoit naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux
+supérieures et des eaux inférieures, dont les unes
+remplissoient le ciel et les autres la mer; et que pour
+soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament;
+c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et
+transparente, au travers de laquelle on appercevoit
+l’azur des eaux supérieures.</p>
+
+<p>Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:</p>
+
+<p>«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et
+qu’il sépare les eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le
+firmament et sépara les eaux qui étoient sous le
+firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament,
+et Dieu donna au firmament le nom de ciel...
+Et à toutes les eaux rassemblées sous le firmament
+le nom de mer.»</p>
+
+<p>Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter:
+1<sup>o</sup> les cataractes du ciel, les portes, les fenêtres
+du firmament solide, qui s’ouvrirent lorsqu’il fallut
+laisser tomber les eaux supérieures pour noyer la
+terre.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> L’origine commune des poissons et des oiseaux,
+les premiers produits par les eaux inférieures, les
+oiseaux par les eaux supérieures, parce qu’ils s’approchent
+dans leur vol de la voûte azurée, que le peuple
+n’imagine pas être élevée beaucoup plus que les
+nuages.</p>
+
+<p>De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées
+à la voûte céleste comme des clous: plus petites<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">Pg 57</a></span>
+que la lune, infiniment plus petites que le soleil. Il ne
+distingue les planètes des étoiles fixes que par le nom
+d’<i>errantes</i>. C’est sans doute par cette raison qu’il
+n’est fait aucune mention des planètes dans tout le
+récit de la création. Tout y est représenté relativement
+à l’<i>homme vulgaire</i>, auquel il ne s’agissoit pas
+de démontrer le vrai système de la nature, et qu’il
+suffisoit d’instruire de ce qu’il devoit à l’Être suprême,
+en lui montrant ses productions comme bienfaits.
+Toutes les vérités sublimes de l’organisation du
+monde, si l’on peut parler ainsi, ne doivent paroître
+qu’avec le temps, et l’Être souverain se les réservoit
+peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller
+l’homme à lui, lorsque sa foi, déclinant de siècles en
+siècles, seroit timide, chancelante et presque nulle;
+lorsqu’éloigné de son origine, il finiroit par l’oublier;
+lorsqu’accoutumé au grand spectacle de l’univers, il
+cesseroit d’en être touché, et oseroit d’en méconnoître
+l’Auteur. Les grandes découvertes successives
+rafermissent, agrandissent l’idée de cet Être infini
+dans l’esprit de l’homme. Chaque pas qu’on fait dans
+la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur.
+Une vérité nouvelle devient un grand miracle,
+plus miracle, plus à la gloire du grand Être, que
+ceux qu’on nous cite, parce que ceux-ci, lors même
+qu’on les admet, ne sont que des coups d’éclat que
+Dieu frappe immédiatement et rarement; au lieu que
+dans les autres il se sert de l’homme même pour
+découvrir et manifester ces merveilles incompréhensibles
+de la nature, qui, opérées à <i>tout instant</i>,
+exposées <i>en tout temps et pour tous les temps</i> à
+sa <i>contemplation</i>, doivent rappeler incessamment
+l’homme à son Créateur, non-seulement par le spec<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">Pg 58</a></span>tacle
+actuel, mais encore par ce développement successif.</p>
+
+<p>Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains
+devroient nous apprendre. Le grand art est de lier
+toujours la science et la nature, avec celle de la théologie,
+et non de faire heurter sans cesse des choses
+saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes.</p>
+
+<p>Une des sources du discrédit où les livres saints
+sont tombés <a href="#prug_2_1">(I)</a>, ce sont les interprétations forcées,
+que notre amour-propre, si orgueilleux, si absurde,
+si rapproché de notre misère a voulu donner à tous
+les passages que nous ne pouvons expliquer. De là
+sont nés les sens figurés, les idées singulières et
+indécentes, les pratiques superstitieuses, les coutumes
+bizarres, les décisions ridicules ou extravagantes
+dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines
+se sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux
+interprètes, qui s’évertuent, s’obstinent et ne doutent
+de rien; comme si l’Être suprême n’avoit pas pu
+donner à l’homme des vérités, qu’il ne devoit connoître,
+savoir, approfondir, que dans les <i>siècles à
+venir</i>. Du moment où vous admettez que la Bible est
+faite pour l’univers, songez que l’on fait aujourd’hui
+bien des choses que l’on ignoroit il y a quarante
+siècles et que dans quarante mille autres années, on
+saura des faits que nous ignorons. Pourquoi donc
+vouloir juger par anticipation? Les connoissances
+sont graduelles et ne se développent que par une
+marche insensible, que les révolutions des empires et
+de la nature retardent ou ralentissent. Or l’intelligence
+de la Bible, qui existe depuis un si grand
+nombre de siècles, qu’il y a bien peu de choses à citer<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">Pg 59</a></span>
+d’une aussi haute antiquité, demande peut-être encore
+un long période d’efforts et de recherches.</p>
+
+<p>L’un des articles de la Genèse qui a singulièrement
+aiguisé l’esprit humain <a href="#prug_2_2">(II)</a>, c’est le verset 27 du chapitre I:</p>
+
+<p>«Dieu créa <i>l’homme</i> à son image, il <i>les</i> créa mâle
+et femelle.»</p>
+
+<p>Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé
+Adam androgyne; car au verset suivant (verset 28),
+il dit à Adam: «Croissez et multipliez-vous; remplissez
+la terre.»</p>
+
+<p>Ceci fut opéré le sixième jour; ce n’est que le septième
+que Dieu créa la femme; ce que Dieu fit entre
+la création de l’homme et celle de la femme est
+immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu’il avoit
+créé: animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent
+devant Adam.</p>
+
+<p>«Adam les nomma tous: et le nom qu’Adam
+donna à chacun <a href="#prug_2_3">(III)</a> des animaux est son nom véritable.»<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">23</a></p>
+
+<p>«Adam appela donc tous les animaux d’un
+nom qui leur étoit propre, tant les oiseaux que les
+bêtes, etc.»<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">24</a></p>
+
+<p>Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée;
+Adam est toujours hermaphrodite. Il a pu croître seul
+et se multiplier.</p>
+
+<p>Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a
+pu réunir en lui les deux sexes, il suffit de réfléchir
+sur ce que peuvent être ces jours dont l’Écriture
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">Pg 60</a></span>parle; ces six jours de la création, ce <i>septième jour</i>
+du repos, etc.</p>
+
+<p>On ne peut être que véritablement affligé, que presque
+tous nos théologiens, tous nos mangeurs d’images
+abusent de ce grand, de ce saint nom de Dieu; on est
+blessé toutes les fois que l’homme le profane et qu’il
+prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à
+celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre
+dans le sein de la nature, et plus on respecte profondément
+son Auteur; mais un respect aveugle est
+superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne
+à la vraie religion, et pour entendre sainement
+les premiers faits que l’interprète Divin nous a transmis,
+il faut, ainsi que l’observe l’éloquent Buffon,
+recueillir avec soin ces rayons échappés de la lumière
+céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y
+ajouter un nouveau degré de splendeur.</p>
+
+<p>Cela posé, que peut-on entendre par les six jours
+que Moïse désigne si précisément, en les comptant
+les uns après les autres, sinon <i>six espaces de temps</i>,
+six <i>intervalles</i> de durée? Ces espaces de temps indiqués
+par le nom de <i>jours</i>, faute d’autres expressions,
+ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours
+actuels, puisqu’il s’est passé successivement trois de
+<i>ces jours</i> avant que le soleil ait été créé. Ces jours
+n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse
+l’indique clairement en les comptant du <i>soir au
+matin</i>; au lieu que les jours solaires se comptent et
+doivent se compter du <i>matin au soir</i>. Ces six jours
+n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux
+entr’eux; ils étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne
+sont donc que <i>six espaces de tems</i>. Donc Adam ayant
+été créé hermaphrodite le sixième jour, et la femme<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">Pg 61</a></span>
+n’ayant été produite qu’à <i>la fin du septième</i>, Adam a
+pu procréer en lui-même et par lui-même tout le
+tems qu’il a plu à Dieu de placer entre ces deux
+époques.</p>
+
+<p>Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux
+philosophes du paganisme, à ses mythologues, ni
+aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu qu’Adam fut créé
+homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux
+corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme
+Platon, l’ont fait de figure ronde, d’une force extraordinaire;
+aussi la race qui en provint voulut déclarer
+la guerre aux dieux.&mdash;Jupiter, irrité, les voulut
+détruire.&mdash;Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en
+le dédoublant, et Apollon étendit la peau qu’il noua au
+nombril... De là le penchant qui entraîne un sexe vers
+l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour se
+rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté
+qu’a chaque moitié de rencontrer sa correspondante.
+Une femme nous paroît-elle aimable? nous la prenons
+pour cette moitié avec laquelle nous n’eussions fait
+qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle;
+mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point.</p>
+
+<p>C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées
+que les Basilitiens et les Carpocratiens prétendirent
+que nous naissions dans l’état de nature innocente,
+tels qu’Adam au moment de la création, et par conséquent
+devant imiter sa nudité. Ils détestoient le
+mariage, soutenoient que l’union conjugale n’auroit
+jamais eu lieu sur la terre sans le péché; regardoient
+la jouissance des femmes en commun comme un
+privilège de leur rétablissement dans la justice
+originelle, et pratiquoient leurs dogmes dans un
+superbe temple souterrain, échauffé par des poëles,<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">Pg 62</a></span>
+dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes;
+là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous
+nommons adultère et inceste, dès que l’ancien ou le
+chef de leur société avoit prononcé ces paroles de la
+Genèse: <i>Croissez et multipliez</i>.</p>
+
+<p>Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième
+siècle; il prêchoit ouvertement que la fornication et
+l’adultère étoient des actions méritoires; et les plus
+fameux d’entre ces sectaires furent appellés les
+<i>Turlupins</i> en Savoie. Plusieurs savans font remonter
+l’origine de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de
+Juda, grande prêtresse de Priape: c’est dater de loin,
+comme on voit.</p>
+
+<p>Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été
+indiquée dans la fable de Narcisse qui, épris de
+l’amour de lui-même, veut jouir de son image, et
+finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">25</a>.</p>
+
+<p>Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les
+jouissances contre notre nature actuelle, ont donné
+lieu à une grande question; à savoir: <i>an imperforata
+mulier possit concipere?</i> «Si une fille
+imperforée peut se marier?»</p>
+
+<p>On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine,
+savans jésuites, ont approfondi cette question, et
+qu’ils ont été pour l’affirmative; l’œuvre de Dieu,
+disent-ils, ne peut en aucun cas exister d’une manière
+contraire aux fins de la nature; une fille privée de la
+vulve en apparence, doit donc trouver dans l’anus
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">Pg 63</a></span>
+des ressources pour remplir le vœu de la reproduction,
+la première et la plus inséparable des
+fonctions de notre existence.</p>
+
+<p>Cucufe et Tournemine ont été attaqués; cela devoit
+être; mais le savant Sanchez <a href="#prug_2_4">(IV)</a>, Espagnol, qui a
+étudié trente ans de sa vie ces questions <i>assis sur un
+siège de marbre</i>, qui ne mangeoit jamais ni poivre,
+ni sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour
+dîner, tenoit toujours ses pieds en l’air<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">26</a>, Sanchez a
+défendu ses confrères avec une éloquence dont on ne
+croiroit pas une pareille matière susceptible. Néanmoins
+la jalousie contre les jésuites a été si puissante,
+que les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles
+qui tenteroient cette voie faute d’autres; jusqu’à ce
+que Benoît XIV, éclairé par les découvertes de la
+faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé, et
+permis l’usage de la <i>parte-poste</i> dans le sens des
+pères Cucufe et Tournemine.</p>
+
+<p>En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l’académie
+de chirurgie, a soutenu, en 1755, la question sur
+les bancs; il a prouvé que les anélytroïdes pouvoient
+concevoir, et des faits consignés dans sa thèse, imprimée
+avec privilège, le démontre. Malgré cette
+authenticité le parlement ne manqua pas de dénoncer
+la thèse de M. Louis, comme contraire aux bonnes
+mœurs. Il fallut que ce grand et non moins ingénieux
+et malin chirurgien recourût" aux casuites à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">Pg 64</a></span>Sorbonne; alors il montra facilement que le parlement
+prononçoit sur une question, qui n’est pas plus
+de sa compétence que l’émétique. Et le parlement ne
+donna aucune suite à la dénonciation.</p>
+
+<p>Il est résulté de tout cela une vérité très-importante
+pour la propagation de l’espèce humaine, et non
+moins singulière pour le commun des lecteurs: c’est
+que beaucoup de jeunes femmes stériles sont autorisées,
+et doivent même en conscience tenter les deux
+voies, jusqu’à ce qu’elles se soient assurées de la
+véritable route que le Créateur a mise en elles.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">Pg 65</a></span></p>
+
+<h3>L’ISCHA</h3>
+
+<p>Marie Schurmann a proposé ce problême: <i>L’étude
+des lettres convient-elle à une femme?</i></p>
+
+<p>Schurmann soutient l’affirmative, veut que la
+femme n’excepte aucune science, pas même la théologie,
+et prétend que le beau sexe doit embrasser la
+science universelle, parce que l’étude donne une
+sagesse qu’on n’achète point par les secours dangereux
+de l’expérience; et que lors même qu’il en coûteroît
+quelque chose à l’innocence, il seroit à propos de
+passer pardessus de certaines réserves, en faveur de
+cette prudence précoce, qui d’ailleurs se trouvera
+fécondée par l’étude, dont les méditations affoiblissent
+ou redressent les penchans vicieux, et diminuent
+le danger des occasions.</p>
+
+<p>L’éducation des femmes est si négligée chez tous
+les peuples, même chez ceux qui passent pour les
+plus policés, qu’il est bien étonnant qu’on en compte
+un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition
+et leurs ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres
+de Boccace, jusqu’aux énormes <i>in-4<sup>o</sup></i> du minime
+Hilarion Coste, nous avons en ce genre un grand
+nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">Pg 66</a></span>
+catalogue des femmes célèbres, à la suite des fragmens
+des illustres Grecques, qui ont écrit en prose<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">27</a>. Les
+Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de
+l’Europe moderne ont eu des femmes savantes.</p>
+
+<p>Il est donc étonnant que divers préjugés contre la
+perfectibilité des femmes se soient établis sur le
+prétendu rapport de <i>l’excellence de l’homme sur la
+femme</i>. Plus on approfondit ce fait si singulier (car
+il l’est infiniment que l’objet de l’adoration des
+hommes soit par-tout leur esclave), plus on remarque
+qu’il est principalement fondé sur le droit du plus
+fort, l’influence des systèmes politiques, et sur-tout
+celle des religions; car le christianisme est la seule
+qui conserve à la femme, d’une manière nette et
+précise, tous les droits de l’égalité.</p>
+
+<p>Je n’ai nulle envie de recommencer les discussions
+que Pozzo a peu galamment appelées paradoxes
+dans son ouvrage intitulé: <i>La femme meilleure que
+l’homme</i>. Mais il est si naturel, quand on considere le
+prix de ce don du ciel qu’on appelle la beauté, de se
+pénétrer de cette vive et touchante image, qu’on en
+devient bientôt enthousiaste: et lorsqu’on lit ensuite
+les livres saints, on n’est plus étonné que la femme
+soit le complément des œuvres de Dieu; qu’il ne
+l’ait produite qu’après tout ce qui existe; comme s’il
+avoit voulu annoncer qu’il alloit clore son ouvrage
+sublime par le chef-d’œuvre de la création. C’est dans
+ce point de vue, plus religieux que philosophique
+peut-être, que je veux considérer la femme.</p>
+
+<p>Ce n’est pas avec impétuosité que l’univers a été
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">Pg 67</a></span>créé. Il a été fait à plusieurs fois, afin que son merveilleux
+ensemble prouvât que si la volonté seule du
+grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la
+matière, du temps, de l’action et de l’entreprise.
+L’éternel Géomètre agit sans nécessité, comme sans
+besoin; il n’est jamais ni contraint, ni embarrassé.
+On voit, pendant les six espaces de la création, qu’il
+tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans
+efforts; et quand une chose dépend d’une autre,
+quand, par exemple, la naissance et l’accroissement
+des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce
+n’est que pour indiquer la liaison de toutes les parties
+de l’univers, et développer sa sagesse par ce merveilleux
+enchaînement.</p>
+
+<p>Mais tout ce qu’enseigne la Bible sur la création de
+l’univers n’est rien en comparaison de ce qu’elle dit
+sur la production du premier être raisonnable. Jusqu’ici
+tout a été fait à commandement; mais quand
+il s’agit de créer l’homme, le système change, et le
+langage avec lui. Ce n’est plus cette parole impérieuse
+et subite; c’est une parole plus réfléchie et plus douce,
+quoique moins efficace; Dieu tient un conseil en lui-même,
+comme pour faire voir qu’il va produire un
+ouvrage qui surpassera tout ce qu’il a créé jusqu’alors.
+<i>Faisons l’homme</i>, dit-il. Il est évident que Dieu
+parle à lui-même. C’est une chose inouïe dans toute
+la Bible, qu’aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même
+en nombre pluriel: <i>Faisons</i>. Dans toute l’écriture,
+Dieu ne parle ainsi que deux ou trois fois; et
+ce langage extraordinaire ne commence à paroître
+que lorsqu’il s’agit de l’homme.</p>
+
+<p>Cette création faite, il se passe un temps considérable
+avant que ce nouvel être, à double sexe, reçoive<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">Pg 68</a></span>
+le souffe de vie; ce n’est qu’à la septième époque.
+Adam a existé longtemps dans l’état de pure nature,
+et n’ayant que l’instinct des animaux; mais quand
+le souffle lui fut inspiré, Adam se trouvant le roi
+de la terre, il usa de sa raison, et <i>nomma toutes
+choses</i>.</p>
+
+<p>Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de
+l’homme, celle de son esprit; et c’est ici seulement
+que paroît la femme. Elle n’est pas créée du néant
+comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui existoit
+de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer;
+Dieu extrait d’Adam le plus pur de son essence, pour
+embellir la terre de l’être le plus parfait qui eut
+encore paru; de celui qui complétoit l’œuvre sublime
+de la création.</p>
+
+<p>Le mot dont le législateur hébreu se sert pour
+exprimer cet être, revient à <i>virago</i><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">28</a>, que le François
+ne peut pas traduire, que le mot <i>femme</i> n’exprime
+point, et qui ne peut se sentir que par l’idée
+de <i>puissance de l’homme</i>. Car <i>vir</i> signifie homme,
+et <i>ago</i> j’agis. Autrefois on disoit <i>vira</i><a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">29</a>, et non
+<i>virago</i>. Mais les Septante ont prétendu que par le
+mot <i>vira</i> le sens de l’hébreu n’étoit pas rendu, ils ont
+ajouté <i>ago</i><a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">30</a>.</p>
+
+<p>Je ne m’étonne donc point que Schurmann relève
+autant la condition du beau sexe, et s’indigne contre
+les sectes qui la dépriment. La parabole dont l’écriture
+se sert en formant la femme de la côte d’Adam,
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">Pg 69</a></span>n’a d’autre objet que celui de montrer que cette
+nouvelle créature ne fera qu’un avec la personne
+de son mari, qu’elle est son âme et son tout. La
+tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions
+d’égalité.</p>
+
+<p>Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme,
+puisque les anciens associèrent les deux sexes
+à la divinité: voilà ce qui est bien constaté indépendamment
+de tout système sur la mythologie. Si les
+païens mettoient l’homme dès le moment de sa naissance
+sous la garde de la puissance, de la fortune, de
+l’amour et de la nécessité, car c’est là ce que veulent
+dire <i>Dynamis, Tyché, Eros et Ananché</i>, ce n’étoit
+probablement qu’une allégorie ingénieuse pour exprimer
+notre condition: car nous passons notre vie à
+commander, à obéir, à désirer et à poursuivre. Autrement,
+c’eût été confier l’homme à des guides bien
+extravagans; car la puissance est la mère des injustices,
+la fortune celle des caprices; la nécessité produit
+les forfaits, et l’amour est rarement d’accord
+avec la raison.</p>
+
+<p>Mais quelque enveloppés que puissent être les
+dogmes du paganisme, il n’y a point de doutes sur
+la réalité du culte des divinités principales, et celui
+de Junon, femme et sœur du maître des dieux, fut
+un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete
+de <i>femme</i> et de <i>sœur</i> montre assez sa toute-puissance:
+celle qui donne les loix peut les enfreindre.
+Ce secret célèbre et non moins commode de recouvrer
+sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus
+au Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes
+de ce pouvoir qui légitime tout chez les dieux,
+comme chez les hommes. Le tableau des vengeances<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">Pg 70</a></span>
+de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit
+la terreur qu’inspiroit cette formidable déesse.
+L’Europe, l’Asie, l’Afrique, les peuples barbares<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">31</a>
+comme les policés, l’honorèrent et la craignirent à
+l’envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse,
+fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde
+avec son époux, assistant à tous ses conseils, et
+redoutée de lui-même.</p>
+
+<p>Un hommage si universel qui n’est pas sans doute
+le plus flatteur que l’on ait rendu à la beauté faite
+pour séduire et non pour effrayer, prouve du moins
+que dans les idées des premiers hommes le trône du
+monde fut partagé entre les deux sexes<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">32</a>. Un écrivain
+illustre, du siècle passé, a été plus loin; il n’a
+pas fait difficulté de dire que cette prééminence de
+Junon sur les autres dieux étoit la véritable force
+d’où provenoient les excès d’adoration où des chrétiens
+sont tombés envers la sainte Vierge. Erasme
+lui-même a prétendu que la coutume de saluer la
+Vierge en chaire, après l’exorde du sermon, venoit
+des anciens. En général, les hommes cherchent à
+joindre aux idées spirituelles du culte, des idées sensibles
+qui les flattent, et qui bientôt après étouffent
+les premières. Ils rapportent, et sont bien forcés de
+rapporter tout à leurs idées; puisqu’ils ne peuvent
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">Pg 71</a></span>saisir qu’en raison de ces idées; or ils savent qu’en
+tout pays on ne tire de la boue et de l’affection des
+rois rien autre chose que ce qu’ont résolu leurs
+ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent
+la cour céleste sur le modèle des autres. De là
+le culte de la Vierge bien plus approprié à l’esprit
+humain que celui du grand Être; aussi inexplicable
+qu’incompréhensible.</p>
+
+<p>Aussi lorsque le peuple d’Éphese eut appris que
+les pères du concile avoient décidé que l’on pourroit
+appeler la Vierge <i>Sainte</i>, il fut transporté de joie.
+Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages
+singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et
+J.-C. n’eut plus d’offrandes. Cette ferveur n’a jamais
+cessé entièrement. Il y a en France trente-trois
+cathédrales dédiées à la Vierge, et trois métropolitaines.
+Louis XIII lui consacra sa personne, sa
+famille, son royaume. A la naissance de Louis XIV
+il envoya le poids de l’enfant en or à Notre-Dame
+de Lorette, qu’on peut, sans impiété, croire s’être
+très-peu mêlée de la grossesse d’Anne d’Autriche.</p>
+
+<p>Quelque chose de plus singulier que tout cela,
+c’est que dans le second siècle de l’église, on fit le
+Saint-Esprit du sexe féminin. En effet, <i>rouats
+touach</i>, qui en hébreu veut dire <i>esprit</i>, est féminin,
+et ceux qui furent de ce sentiment s’appelèrent les
+<i>Eliésaïtes</i>.</p>
+
+<p>Sans donner aucun prix à cette opinion erronée,
+je remarquerai que les Juifs n’ont jamais eu d’idées
+du mystère de la Trinité. Les apôtres mêmes ont été
+fortement persuadés du dogme de l’unité de Dieu
+sans modifications; ce n’est que dans les derniers
+momens que J.-C. leur a révélé ce mystère. Or, quand<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">Pg 72</a></span>
+Dieu a voulu envoyer sur la terre l’une des trois personnes
+de la Trinité, il pouvoit l’envoyer sans l’incarner;
+il pouvoit envoyer la personne du Père, ou
+du Saint-Esprit, comme du Fils; il pouvoit l’incarner
+dans un homme comme dans une fille. Le choix divin
+semble une sorte de préférence ou d’attention pour
+la femme. J.-C. a eu une mère, il n’a point eu de
+père. La première personne à qui il parla fut la
+Samaritaine; la première à laquelle il se montra
+après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc. <a href="#prug_3_1">(I)</a>.
+Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une
+prédilection bien honorable à leur sexe.</p>
+
+<p>Mais l’hommage vraiment flatteur pour lui, l’invention
+vraiment utile pour les sociétés, seroit que
+l’on trouvât les moyens les plus propres à rendre
+la beauté, la récompense de la vertu, à l’en animer
+elle-même, pour que tous les hommes fussent excités
+à faire le bien de leurs frères, et par les plaisirs de
+l’âme et par ceux des sens, pour que toutes les facultés
+dont l’Être suprême a doué notre espèce, concourussent
+à nous faire aimer les justes et bienfaisantes
+loix. Il n’est pas absolument impossible d’arriver un
+jour à ce but, si vivement désiré par le patriotisme,
+par la sagesse, par la raison; mais Dieu, combien
+nous en sommes loin encore!</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">Pg 73</a></span></p>
+
+<h3>LA TROPOÏDE</h3>
+
+<p>La dépravation des mœurs, la corruption du cœur
+humain, les égaremens de l’esprit de l’homme sont
+des textes tellement rebattus par nos rigoristes, que
+l’on croiroit que le siècle actuel est l’abomination de
+la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune
+expression énergique que nos sermoneurs ne
+nous prodiguent. Cependant si l’on veut jeter un
+coup-d’œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là
+même qu’on nous offre pour modèles, je doute que
+l’on trouve beaucoup à regretter. Nos manières et nos
+mœurs, par exemple, valent bien celles du peuple de
+Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs,
+s’ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale
+que celle qui se rapproche du beau siècle des patriarches.</p>
+
+<p>Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes,
+bienfaisantes; mais ces loix assises sur le tabernacle
+et dont le but paroît avoir été de lier la société des
+Hébreux entr’eux par la société de l’homme avec
+Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu,
+chéri, préféré, étoit bien plus infirme que tout autre,
+comme nous le montrerons dans la suite de cet
+article.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">Pg 74</a></span></p>
+
+<p>On ne réfléchit point assez que tout est relatif.
+Aucun établissement ne peut marcher selon l’esprit de
+son institution, s’il n’est dirigé par la loi du devoir,
+qui n’est autre chose que le sentiment de ce devoir.
+Le véritable ressort de l’autorité est dans l’opinion et
+dans le cœur des sujets; d’où il suit que rien ne peut
+suppléer aux mœurs pour le maintien du gouvernement:
+il n’y a que les gens de bien qui sachent administrer
+les loix; mais il n’y a que les honnêtes gens
+qui sachent véritablement leur obéir. Car outre qu’il
+est très-facile de les éluder, outre que ceux dont elles
+sont l’unique conscience sont très loin de la vertu et
+même de la probité, celui qui brave les remords sait
+braver les supplices, châtimens bien moins longs que
+le premier, auquel on peut d’ailleurs toujours espérer
+d’échapper. Mais quand l’espoir de l’impunité suffit
+pour encourager à enfreindre la loi, ou quand on est
+content pourvu qu’on l’ait éludée, l’intérêt général
+n’est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers
+se réunissent contre lui; les vices ont alors
+infiniment plus de force pour énerver les loix, que les
+loix pour réprimer les vices. On finit par n’obéir au
+législateur qu’en apparence. A cette époque, les meilleures
+loix sont les plus funestes, puisque si elles
+n’existoient pas, elles seroient une ressource que l’on
+auroit encore. Foible ressource cependant! Car les
+loix plus multipliées sont plus méprisées et de nouveaux
+surveillans deviennent autant de nouveaux
+infracteurs.</p>
+
+<p>L’influence des loix est donc toujours proportionnelle
+à celle des mœurs; c’est une vérité connue et
+incontestable; mais ce mot de <i>mœurs</i> est bien vague
+et demanderoit une définition.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">Pg 75</a></span></p>
+
+<p>Les mœurs sont et doivent être très variables d’une
+contrée à l’autre, absolument relatives à l’esprit national
+et à la nature du gouvernement. Le caractère des
+administrateurs y influe beaucoup aussi, et c’est dans
+tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix
+de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si
+les hommes vils sont accrédités, les dignités prostituées,
+le pouvoir ravalé par ses dispensateurs, les
+honneurs déshonorés, il est certain que la contagion
+gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en
+gémissant: <i>mes maux ne viennent que de ceux que
+je paie pour m’en garantir</i>: et que pour s’étourdir il
+se précipitera dans la corruption que l’on provoquera
+de toutes parts pour étouffer ses murmures.</p>
+
+<p>Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent
+l’art ténébreux de la corruption et n’attendent
+leurs succès que de leurs efforts, et la faveur publique
+que de leurs succès, les mœurs seront bonnes et suppléeront
+au génie du chef; car plus <i>l’esprit public</i> a
+de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition
+même est mieux servie par le devoir que par
+l’usurpation, et le peuple, convaincu que ses chefs ne
+travaillent que pour son bonheur, les dispense par sa
+docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir.</p>
+
+<p>J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la
+nature du gouvernement; c’est donc encore sous ce
+point de vue qu’il faut en juger. En effet, dans une
+république qui ne peut subsister que par l’économie,
+la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit d’ordre,
+d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera
+en danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre
+les mœurs.</p>
+
+<p>Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">Pg 76</a></span>
+sera regardée comme un si grand bien, et comme un
+bien toujours si menacé que toute guerre, toute opération
+entreprise pour la soutenir, pour étendre ou
+défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de
+contradicteurs. Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre;
+et la débauche et le luxe le plus effréné n’énerveront
+pas l’esprit public.</p>
+
+<p>Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus
+sévère, le plus complet des despotismes, si le beau
+sexe n’y donnoit pas le ton; la galanterie, le goût de
+tous les plaisirs, de toutes les frivolités est tout naturellement
+et sans danger le caractère national; et les
+déclamations vagues sur ces imperfections morales
+sont vides de sens.</p>
+
+<p>Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et
+quelques-uns de nos usages comparés avec ceux de
+plusieurs grands peuples, doivent paroître si détestables<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">33</a>.</p>
+
+<p>On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à
+quel degré le peuple juif étoit corrompu. On sait que
+ce mot <i>lévitique</i> vient de <i>Lévi</i>, qui étoit le nom de la
+tribu séparée des autres, comme étant spécialement
+consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou
+prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce
+nom, sans être un monument bien authentique de
+notre piété. Moïse traite dans ce livre des consécrations,
+des sacrifices, de l’impureté du peuple, du
+culte, des vœux, etc.</p>
+
+<p>J’observerai en passant que la forme de la consécration
+chez les Hébreux étoit singulière. Moïse fit
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">Pg 77</a></span>son frère Aaron grand-prêtre. Pour cet effet il égorgea
+un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit sur
+l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces
+droits. Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan
+consacrer dans la chapelle l’évêque de Senlis, et lui
+porter avec le doigt du sang tout chaud sur le bout
+de l’oreille<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">34</a>, on ne pourroit guère s’empêcher de se
+rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence;
+on le voyoit à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit
+de ce sale écoulement qui affligent les femmes tous les
+mois, pour lui en rougir la calotte et le faire cardinal.</p>
+
+<p>Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur
+la gonorrhée à laquelle les Hébreux étoient fort sujets.
+La gonorrhée et la lèpre n’étoient pas leurs
+moins désagréables impuretés: et ils en avoient assez
+de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par
+exemple, une femme étoit plus impure pour avoir
+mis au monde une fille plutôt qu’un garçon<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">35</a>. Voilà
+une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.</p>
+
+<p>Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la
+forme des chèvres<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">36</a>; ces démons mal appris usoient
+là d’une vilaine métamorphose.</p>
+
+<p>Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit <i>main-forte</i>
+à son père<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">37</a>: nous ne portons pas encore à ce degré
+l’amour filial. Un frère voyoit sans scrupule sa sœur
+dans la plus profonde intimité<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">38</a>.</p>
+
+<p>Un grand-père habitoit avec sa petite-fille<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">39</a>. Ce
+qui n’étoit pas très-anacréontique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">Pg 78</a></span></p>
+
+<p>On couchoit avec sa tante<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor">40</a>, avec sa bru<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">41</a>, avec
+sa belle-sœur<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">42</a>, ce n’étoient là que peccadilles;
+enfin on jouissoit de sa propre fille<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">43</a>.</p>
+
+<p>Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">44</a>,
+puis on trouva que cette semence inanimée
+n’étoit pas digne de la statue; on finit par lui offrir en
+sacrifice l’enfant tout venu.</p>
+
+<p>Les hommes se servoient de femmes entr’eux<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor">45</a>
+comme les pages du régent.</p>
+
+<p>Ils usoient de toutes les bêtes<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">46</a> et le beau sexe se
+faisoit servir par les ânes, les mulets, etc.<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor">47</a>. Ce qui
+étoit d’autant plus mal-honnête que l’on paroissoit
+avoir formé la tribu des prêtres de manière à intéresser
+les femmes mal pourvues. On ne recevoit point
+lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les
+lépreux; ceux qui avoient le nez trop petit, tors, etc.,
+il falloit un beau nez<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">48</a>.</p>
+
+<p>On voit par cet échantillon ce qu’étoient les mœurs
+du peuple de Dieu; il est certain qu’on ne peut les
+comparer à nos manières. Mais il ne me paroît pas
+que d’après cette esquisse d’un parallèle, qu’on pourroit
+pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se
+récrier sur ce qui se passe de nos jours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">Pg 79</a></span></p>
+
+<p>Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs
+en parlant de nos coutumes superstitieuses, que les
+prédicateurs en invectivant contre nos vices. Nous
+avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par
+aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais
+les délires de la superstition ont été portés plus loin
+dans d’autres religions.</p>
+
+<p>On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui
+sur une natte attendent en l’air que la lumière céleste
+vienne investir leur ame. On ne voit point d’énergumenes
+prosternés qui frappent du front contre terre
+pour en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles
+et muets comme la statue devant laquelle ils
+s’humilient. On n’y voit point étaler ce que la pudeur
+cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de sa
+ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme
+si l’ouvrier avait horreur de son ouvrage; nous ne
+tournons point le dos au midi à cause du vent du
+démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour
+y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous
+n’appercevons pas, du moins en public, de jeunes
+filles en pleurs meurtrir leurs attraits innocens, pour
+appaiser la concupiscence, par des moyens qui le plus
+souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus
+secrets appas attendre et solliciter dans la posture la
+plus voluptueuse les approches de la divinité; de
+jeunes hommes pour amortir leurs sens s’attacher
+aux parties naturelles un anneau proportionné à
+leurs forces; quelques-uns arrêter la tentation par
+l’opération d’Origène, et suspendre à l’autel les
+dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous sommes
+assurément bien éloignés de tous ces écarts.</p>
+
+<p>Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">Pg 80</a></span>
+plantés auprès de nos églises comme autour de leurs
+temples, étoient le théatre de toutes les débauches?
+si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au moins
+une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut
+juger si la dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit,
+au tems ou c’étoit la coutume, de s’en
+tenir là.</p>
+
+<p>S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">49</a>,
+que l’on voyait au Capitole des femmes qui se destinoient
+aux plaisirs de la divinité dont elles devenoient
+communément enceintes; il se peut que chez
+nous aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel;
+mais du moins il ne se déguise pas en dieu. L’illustre
+père de l’église que je viens de citer ajoute dans le
+même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que si
+la religion couvre chez les modernes bien des séductions,
+le culte des anciens n’étoit pas du moins aussi
+décent que le nôtre. En Italie, dit-il, et surtout à
+Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit en
+procession des membres virils sur lesquels la matrone
+la plus respectable mettoit une couronne. Les fêtes
+d’Isis étoient tout aussi décentes.</p>
+
+<p>S. Augustin donne au même endroit une longue
+énumération des divinités qui présidoient au mariage.
+Quand la fille avoit engagé sa foi, les matrones la
+conduisoient au dieu Priape <a href="#prug_4_1">(I)</a> dont on connoît les
+propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune
+mariée sur le membre énorme du dieu: là on ôtoit
+sa ceinture et l’on invoquoit la déesse <i>Virginiensis</i>. Le
+dieu <i>Subigus</i> soumettoit la fille aux transports du
+mari. La déesse <i>Préma</i> la contenoit sous lui pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">Pg 81</a></span>empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout
+étoit prévu, et que les filles romaines étoient bien
+disposées.) Enfin venoit la déesse <i>Pertunda</i>, ce qui
+revient à Perforatrice, dont l’emploi, dit S. Augustin,
+étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté.
+Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité
+femelle; car, comme le remarque très judicieusement
+l’évêque d’Hippone, le mari n’auroit pas
+souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et
+qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop
+souvent il n’en a pas besoin.</p>
+
+<p>Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins
+décentes que celles-là? Et pourquoi exagérer nos torts
+et nos foiblesses? Pourquoi porter la terreur dans
+l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des
+maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier?
+Ces bons casuistes sont plus accommodans que
+cela! Lisez entre tant d’autres le jésuite Filliutius,
+qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à quel
+degré peuvent se porter les attouchements voluptueux,
+sans devenir criminels. Il décide, par exemple, qu’un
+mari a beaucoup moins à se plaindre, lorsque sa
+femme s’abandonne à un étranger d’une manière
+contraire à la nature, que quand elle commet simplement
+avec lui un adultère et fait le péché comme
+Dieu le commande; <i>parce que</i>, dit Filliutius, <i>de la
+premiere façon on ne touche pas au vase légitime,
+sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs</i>... O
+qu’un esprit de paix est un précieux don du ciel!</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">Pg 83</a></span></p>
+
+<h3>LE THALABA</h3>
+
+<p>Un des plus beaux monumens de la sagesse des
+anciens, est leur gymnastique <a href="#prug_5_1">(I)</a>. C’est par-là sur-tout
+qu’ils paraissent avoir été plus curieux de prévenir
+que de punir. Grande science en politique! Les ennemis,
+disoient les Athéniens, sont faits pour punir les
+crimes, les citoyens, pour maintenir les mœurs. De là
+l’attention prévoyante et salutaire sur l’éducation de
+la jeunesse. La premiere explosion des passions et
+leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus
+fortes secousses; il lui faut une éducation mâle,
+mais dont l’âpreté soit adoucie par de certains plaisirs,
+analogues au grand objet de former des hommes. Or,
+il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet
+heureux mélange de travail et d’agrément, dont la
+partie constante occupe, amuse, fortifie le corps et
+par conséquent l’âme.</p>
+
+<p>Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les
+dernières classes de la société sont toujours assez
+stimulées par le besoin, pour ne pas redouter l’engourdissement
+de l’oisiveté et la mollesse qui en est la
+suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement
+la proie, si une institution universelle et publique ne
+les soumet pas à une éducation active, qui soit un<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">Pg 84</a></span>
+foyer continuel d’émulation, et une digue contre ce
+qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs
+abus, tend sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques
+et généreux germent rarement dans des corps
+affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien mal logée
+dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples
+féconds en héros ont été ceux dont l’éducation martiale,
+les institutions fortes, la gymnastique perfectionnée
+et dirigée selon les vues politiques du gouvernement,
+aiguisoient l’émulation et la vigueur.</p>
+
+<p>Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées
+aujourd’hui. A Paris, par exemple, il y a bien
+quarante mille filles enregistrées à la police pour
+éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette
+immense capitale une seule bonne académie où l’on
+puisse apprendre à monter à cheval; aucun exercice,
+si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont
+pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez
+nuisibles. Il suit de là et de bien d’autres causes, que
+je ne prétends point énumérer, que nos passions, ou
+plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère
+de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute
+vertu morale.</p>
+
+<p>Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui
+qui porte un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est
+commun avec tout ce qui est créé, animé ou non
+animé. La nature a veillé en mère tendre et prévoyante,
+à la conservation de tout ce qui existe. Mais
+il est arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence,
+qui le plus souvent ne paroissent doués d’intelligence
+que pour en abuser, ce qu’on n’a jamais
+remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper
+la nature en jouissant du plaisir attaché à la propa<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">Pg 85</a></span>gation
+de l’espèce, et en négligeant le but de cet
+attrait: ainsi nous avons séparé la fin des moyens; et
+l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de
+notre imagination, nous a pressés, sans égard pour
+les temps, les lieux, les circonstances, les usages, le
+culte, les coutumes, les lois, toutes les entraves enfin
+que l’homme s’est données; elle n’a pas consulté
+davantage le costume des états et des âges, car les
+vieillards deviennent continens, mais rarement
+chastes.</p>
+
+<p>Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu
+différens principes; la superstition qui, de son masque
+hideux, a couvert presque tous nos vices et nos
+folies; diverses causes morales; la philosophie même.</p>
+
+<p>Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs
+femmes et leur pratique distinctive étoit de n’avoir
+aucun commerce avec elles. Ils se fondoient, 1<sup>o</sup> sur
+ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom d’Abéliens,
+2<sup>o</sup> sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être
+avec sa femme comme si l’on n’en avoit point<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">50</a>.
+Aucun délire superstitieux ne sauroit étonner; mais
+l’abus de la philosophie à cet égard est bien singulier,
+c’est l’ouvrage des cyniques.</p>
+
+<p>Il est bizarre que des hommes instruits et d’une
+raison exercée, ayant voulu transporter dans la
+société les mœurs de l’état de nature, qu’ils n’aient
+point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du
+ridicule qu’il y avoit à affecter parmi des hommes
+corrompus et délicats, la rusticité des siècles de l’animalité.
+Des femmes même séduites par une philosophie
+si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspi<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">Pg 86</a></span>roient
+les auteurs de cette doctrine<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">51</a> lui sacrifierent
+cette honte, cette pudeur mille fois plus enracinée
+dans le cœur des femmes que la chasteté même.</p>
+
+<p>Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les
+cyniques avoient du moins quelques sophismes à
+alléguer. Mais quand Diogène, qui déraisonnoit avec
+beaucoup de raison, transporta cette morale au fond
+de son tonneau, quels purent être ses sophismes?
+L’orgueil de braver les préjugés et l’espèce de gloire
+que l’homme esclave en tout et toujours ami de l’indépendance,
+y attache, furent apparemment les vrais
+motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres
+lui auroit attiré des dénominations injurieuses, des
+persécutions; son impudence l’en garantit. Comment
+imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à
+faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment
+poursuivre un homme qui vous dit froidement:
+«C’est un besoin très impérieux; je suis heureux de
+trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes
+à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout
+le monde m’eût ressemblé, Troie n’aurait pas été
+prise, ni Priam égorgé sur l’autel de Jupiter.» Ces
+raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit
+quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche
+plus à le justifier qu’à le condamner. Il est vrai que la
+mythologie avoit en quelque sorte consacré l’onanisme.
+On racontoit que Mercure ayant eu pitié de
+son fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes,
+éperdu d’amour pour une maîtresse<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">52</a> dont
+il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet insipide soulagement
+que Pan apprit ensuite aux bergers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">Pg 87</a></span></p>
+
+<p>Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien,
+c’est celle de la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène,
+à ce Diogène souillé par tant de jouissances solitaires,
+les faveurs que toute la Grèce auroit payées au poids
+de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe.
+Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure
+qu’à cette fille qui, ayant trop long-temps fait attendre
+le cynique, trouva qu’il s’étoit passé d’elle et
+n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle
+montrée plus sévere contre l’onanisme?</p>
+
+<p>On sait d’où vient ce mot <i>onanisme</i>: <i>Onan</i> dans
+l’Écriture sainte répandoit sa semence sur la terre<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor">53</a>;
+mais ses raisons pouvoient être préférables à celles
+de Diogène. Juda eut de Sué trois fils: Her, Onan et
+Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement,
+mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her
+à Thamar; Her étant mort sans enfants, Juda voulut
+qu’Onan couchât avec sa belle-sœur, à condition que
+ses enfants s’appelleroient Her du nom de l’aîné.
+Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature,
+chaque fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit
+par répandre de côté sa libation. Il mourut. Juda fit
+épouser à Thamar son troisième fils Séla, qui mourut
+encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de
+la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il
+engrossa sa fille, de manière qu’elle conçut deux
+jumeaux. Le premier présenta sa main sur laquelle la
+sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant
+être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant
+parut le premier; d’où il fut appelé Pharès<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">54</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">Pg 88</a></span></p>
+
+<p>Les pères voient la figure de Noé dans Pharès;
+Noé, représentation de J.-C. qui a paru comme le
+petit bras, et dont le corps ne devoit naître que pour
+la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus
+clair à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence
+qu’Onan déposoit de côté, J.-C. se trouve né de Ruth
+étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée adultere et
+Thamar incestueuse du pere à la fille<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">55</a>. Mais revenons.</p>
+
+<p>On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du
+moins étayé par de grands et antiques exemples.</p>
+
+<p>Les causes morales qui le provoquent le plus communément,
+sont ou la crainte de donner la vie à des
+êtres, qui par des circonstances particulières seroient
+malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car on
+croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne
+fait aucune impression sur les parties du corps qui
+sont revêtues de la peau toute entiere; mais seulement
+sur celles qui en sont dépourvues.</p>
+
+<p>Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à
+ne céder à ce sentiment si vif, qui porte l’homme à la
+propagation de lui-même, qu’en négligeant le but de
+la nature, les moyens de la tromper sont devenus passion
+chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres.
+Le sommeil provoque aux célibataires les songes les
+plus voluptueux; l’imagination aiguisée et flattée par
+ces illusions décevantes, qui conduisent à une réalité
+mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens qui
+rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet,
+a embrassé avec ardeur cette manière de donner
+le change à ses désirs. Les deux sexes rompant en
+<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">Pg 89</a></span>quelque sorte les liens de la société, ont imité ces
+plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant
+par leurs propres efforts, ils ont appris à se
+suffire. Ces plaisirs isolés et forcés sont devenus une
+passion violente par la commodité de l’assouvir, qui
+a tourné à son profit la force de l’habitude, si puissante
+sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux,
+tant qu’ils n’ont été déterminés que par
+le besoin, quand une imagination plus voluptueuse
+que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a
+été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce
+penchant et la morale en certains cas auroit pu lui
+montrer quelque indulgence<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">56</a>. Les anciens juges,
+peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes,
+pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes,
+on ne violoit pas la continence. Galien soutient,
+comme on a vu, que Diogène qui recouroit publiquement
+à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de
+cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens
+de la semence retenue.</p>
+
+<p>Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux
+sens on garde un juste milieu. Plus on se livre à ses
+désirs, plus on les aiguise; plus on leur obéit, plus
+on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et continuellement
+absorbée dans des idées voluptueuses,
+détermine sans cesse les esprits animaux à se porter
+au siège de la jouissance. Les parties qui produisent
+le plaisir deviennent plus mobiles par les attouche<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">Pg 90</a></span>mens
+répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination;
+les érections deviennent continuelles, les
+pollutions fréquentes et la disperdition de la vie
+excessive.</p>
+
+<p>Il arrive trop souvent que la passion dégénere en
+fureur. Les objets qui lui sont analogues et l’alimentent
+se présentent sans cesse à l’esprit; or, on ne
+peut croire à quel point cette attention à un seul
+objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des
+parties de la génération entraîne, même sans pollution,
+une très-grande dissipation des esprits animaux.
+Les érections sont trop rapprochées, lors même qu’elles
+ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence,
+épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des
+exemples frappans et incontestables. Il faut encore
+observer que l’attitude des onanistes ne contribue
+pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations
+solitaires et à l’irritabilité des organes. La
+nature ne peut jamais perdre ses droits, ni laisser
+outrager impunément ses loix. Des jouissances partagées,
+même excessives, seront plutôt supportées
+par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on
+s’efforce de la contraindre. La satisfaction de l’esprit
+et du cœur aide une prompte réparation des pertes
+que les délires de l’imagination occasionnent et ne
+peuvent jamais remplacer.</p>
+
+<p>Mais la morale est toujours foible contre la passion.
+Quand ce goût bizarre a été connu, on s’est beaucoup
+plus occupé à perfectionner ce qui pouvoit le satisfaire,
+qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le réprimer;
+et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement,
+devoient rapprocher davantage la jouissance
+isolée, des charmes d’une jouissance mutuelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">Pg 91</a></span></p>
+
+<p>Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est
+encore dans la Grèce. Il y est d’usage de s’assembler
+après les repas. On se couche en rond sur un grand
+tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où
+dans la maison froide on établit un trépied qui porte
+un brasier. Un second tapis vous recouvre jusqu’aux
+épaules: là les jeunes Grecques trouvent le moyen
+de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent
+aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup
+de femmes s’aquittent très-gauchement avec
+leurs mains.</p>
+
+<p>En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes
+en ont fait à Paris une étude particulière,
+après une expérience consommée et une multitude
+d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation
+de prétendre à une réputation en ce genre, ont
+grand soin d’aller prendre des leçons; mais toutes
+n’y réussissent pas. Il est certain qu’il s’offre ici des
+difficultés de plus d’un genre.</p>
+
+<p>Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille
+transmette; elle ne fait que le provoquer. Ce n’est
+pas une sensation qu’elle communique par l’impulsion
+de son corps; c’est une sensation que l’homme doit
+goûter en lui-même par l’imagination de cette fille,
+et qui ne devient exquise qu’autant qu’elle peut par
+son art prolonger la jouissance. Ce plaisir s’éteint
+avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices
+du plaisir de la nature, au contraire, précedent et
+suivent l’union intime des amans. La fille qui préside
+à la jouissance partielle, ne doit donc s’occuper qu’à
+amener, exciter, entretenir une situation qui lui est
+étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet
+loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer.<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">Pg 92</a></span>
+Toutes ces caresses doivent être modifiées avec des
+nuances infiniment délicates; la complaisante prêtresse
+ne peut pas s’abandonner à ces transports bouillans
+qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.</p>
+
+<p>On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu
+vis-à-vis de ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité
+entraîne, et qui ne recherchent dans ces sortes
+de jouissances que la convulsion du plaisir; il ne
+peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le
+grand feu du tempéramment se trouve amorti et
+l’imagination plus exercée: ils veulent jouir du
+plaisir avec toutes les sensations et les nuances
+qu’offre ce genre de volupté.</p>
+
+<p>Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez
+les femmes, une très grande variété de tempérament;
+quelques-uns sont d’une lasciveté que l’on ne sauroit
+exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se
+contenir et ont le gland recouvert, conservent une
+salacité digne des anciens satyres: la raison en est
+simple: le gland qui forme le siège de la volupté,
+s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le
+séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le
+lubrifie, au lieu qu’il devient dur et calleux avec l’âge
+chez ceux qui l’ont découvert, qu’on a circoncis ou
+qui ont naturellement le prépuce plus court; car chez
+eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe
+en pure perte.</p>
+
+<p>Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se
+conduira pas avec un homme de cette classe comme
+avec un autre. Figurez-vous les deux acteurs nus dans
+une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente
+suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">Pg 93</a></span>
+soin de toucher les parties de la génération: ses
+approches sont lentes, ses embrassements doux, les
+baisers plus tendres que lascifs, les coups de langue
+mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses
+membres pleins de grace et de molesse; elle excite des
+doigts un léger prurit sur les bouts des tetons; bientôt
+elle aperçoit que l’œil devient humide; elle sent
+que l’érection est par-tout établie; alors elle porte
+légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle
+trouve baigné de sa liqueur lymphatique; de cette
+extrémité le pouce descend doucement sur la racine,
+revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle
+suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations
+augmentent avec trop de rapidité; elle n’emploie alors
+que des titillations générales; et ce n’est qu’après les
+attouchements simultanés et immédiats de la main,
+puis des deux, et les approches de tout son corps,
+que l’érection devenant trop violente, elle juge l’instant
+dans lequel il faut laisser agir la nature ou l’aider,
+ou la provoquer pour arriver au but: parce que le
+spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et
+l’appétit sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope
+si l’on n’y mettoit fin.</p>
+
+<p>Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce
+ton de jouissance, il faut que cette fille s’oublie pour
+étudier, suivre et saisir toutes les nuances de volupté
+que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des raffinemens
+successifs qu’exigent ces accroissemens de
+jouissance qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement
+à quelque degré de perfection dans cet art,
+que par un tact fin, par un toucher précis, qui dans
+ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais
+qui le fera du résultat de cette œuvre de volupté...?<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">Pg 94</a></span>
+Sera-ce Martial, le licentieux Martial?... Je l’entends
+s’écrier:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Ipsam crede tibi naturam dicere rerum,</i></div>
+<div class="line"><i>Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est</i><a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">57</a>.</div>
+<div class="line">La nature elle-même et t’arrête et te crie:</div>
+<div class="line">Ce que répand ta main eût mérité la vie.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font
+pas autorité dans les choses qui doivent être décidées
+par la raison.</p>
+
+<p>Le principe général et peut-être unique de morale,
+est que <i>mal est ce qui nuit</i>. L’adultere n’est pas si
+loin de la nature, et est un beaucoup <i>plus grand mal</i>
+que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être dangereux
+qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut
+souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu
+de sperme n’est pas en soi un plus grand mal, n’en
+est pas même un si grand que celle d’un peu de
+fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus
+grande partie en est destinée par la nature même à
+être perdue. Si tous les glands devenoient des chênes,
+le monde seroit une forêt où il seroit impossible de
+se remuer. Enfin, je dirois à Martial: <i>vous n’approcheriez
+donc pas de votre femme quand elle est
+grosse</i>; <i>car</i> Istud quod vagina, pontice, perdis homo
+est. <i>Si vous la laissiez ainsi jeûner, vous seriez un
+grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce qui est
+un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que
+peut être un mari avant qu’elle fut accouchée; ce
+qui en est un assez petit.</i></p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">Pg 95</a></span></p>
+
+<h3>L’ANANDRINE</h3>
+
+<p>Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers
+peres avoient les deux sexes et naissoient
+hermaphrodites pour accélérer la propagation; mais
+qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa
+d’être aussi féconde, à l’époque où les substances
+végétales ne suffirent plus à notre nourriture, et où
+les hommes commencèrent à user de la viande.</p>
+
+<p>Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces
+mélanges<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">58</a>, qu’Adam fut créé avec les deux sexes.
+Dieu lui donna une compagne, mais l’écriture ne dit
+point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses
+attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une
+maniere précise sur ce sujet, le systême des rabbins
+a conservé long-temps un grand nombre de sectateurs.</p>
+
+<p>On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à
+quelques-uns plus vraisemblable. C’est qu’il y avait
+trois sortes d’êtres dans le premier âge du monde:
+les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et
+femelles tout ensemble; mais que tous les individus
+de ces trois especes avoient chacun quatre bras et
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">Pg 96</a></span>quatre pieds, deux visages tournés l’un vers l’autre
+et posés sur un seul cou, quatre oreilles, deux parties
+génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient
+courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur
+insolence, leur audace les firent dédoubler, mais il
+en résulta un grand inconvénient; chaque moitié
+tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles
+se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement,
+si tendrement, avec un plaisir si délicieux, qu’elles
+ne pouvoient plus se résoudre à se séparer; plutôt
+que de se quitter, elles se laissoient mourir de
+faim.</p>
+
+<p>Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle:
+il sépara les sexes et voulut que le plaisir cessât après
+un court intervalle, afin que l’on fît autre chose que
+de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé de là, et
+rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du
+sexe mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes,
+et que le sexe mâle aspire sans cesse à retrouver
+sa tendre et belle moitié.</p>
+
+<p>Mais il est des femmes qui aiment d’autres femmes?
+Rien de plus naturel encore; ce sont des moitiés de
+ces anciennes femelles qui étoient doubles. De même
+certains mâles, dédoublement d’autres mâles, ont
+conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n’y a
+rien là d’étrange, quoique ces couples d’hommes
+réunis et désunis paroissent bien moins intéressans.
+Voyez combien quelques connoissances de plus ou de
+moins doivent donner de plus ou de moins de tolérance!
+Je souhaite que ces idées en imposent
+aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer
+des autorités graves; car ce systême dont la
+source est dans Moïse, a été très-étendu par le<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">Pg 97</a></span>
+sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à
+Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires,
+auxquels ont travaillé avec succès <i>Mercerus</i> et
+<i>Quinquebze</i>, lecteurs du roi en hébreu.</p>
+
+<p>On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les
+vers originaux de Louis Leroi.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Au premier âge que le monde vivoit,</div>
+<div class="line">D’herbe, de gland, trois sortes y avoit</div>
+<div class="line">D’hommes; les deux, tels qu’ils sont maintenant,</div>
+<div class="line">Et l’autre double étoit; s’entretenant</div>
+<div class="line">Ensemblement tant mâle que femelle.</div>
+<div class="line">Il faut penser que la façon fut belle;</div>
+<div class="line">Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,</div>
+<div class="line">Faits les avoit, et bien s’y connoissoit.</div>
+<div class="line">De quatre bras, quatre pieds et deux têtes,</div>
+<div class="line">Etoient formées ces raisonnables bêtes;</div>
+<div class="line">Le reste vaut mieux pensée que dite,</div>
+<div class="line">Et se verroit plutôt peinte qu’écrite.</div>
+<div class="line">Chacun étoit de son corps tant aise,</div>
+<div class="line">Qu’en se retournant il se trouvoit baisé;</div>
+<div class="line">En étendant ses bras on l’embrassoit;</div>
+<div class="line">Voulant penser on le contrepensoit.</div>
+<div class="line">En soi voyoit tout ce qu’il vouloit voir,</div>
+<div class="line">En soi trouvoit tout ce qu’il falloit avoir.</div>
+<div class="line">Jamais en lieu, ses pieds porté ne l’eussent,</div>
+<div class="line">Que quand et lui ses passe-tems ne fussent.</div>
+<div class="line">Si de son bien lui plairoit mal user,</div>
+<div class="line">Facile étoit envers soi s’excuser.</div>
+<div class="line">De lui n’étoit fait ni rapport ni compte,</div>
+<div class="line">Ne connoissoit honnesteté ni honte.</div>
+<div class="line">Si de son cœur sortoient simples désirs,</div>
+<div class="line">Il y entroit tant de doubles plaisirs;</div>
+<div class="line">Qu’en y pensant chacun est incité</div>
+<div class="line">A maintenir que la félicité</div>
+<div class="line">Fut de tel temps, et le siecle doré.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Antoinette Bourignon, dans sa préface du <i>Nouveau</i><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">Pg 98</a></span>
+<i>ciel</i>, adopte aussi ce systême, qui paroît de nature à
+être regretté du beau sexe. Elle attribue au péché ce
+triste dédoublement et dit qu’il a défiguré dans les
+hommes l’œuvre de Dieu; et qu’au lieu d’hommes
+qu’ils devroient être, ils sont devenus des monstres de
+nature, divisés en deux sexes imparfaits, impuissans
+à produire seuls leurs semblables, comme se reproduisent
+les plantes, qui sont bien plus favorisées et
+parfaites en cela que l’espèce humaine, condamnée à
+ne se propager que par la réunion momentanée de
+deux êtres qui, s’ils éprouvent alors quelques délices,
+ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction
+qu’avec tant de douleurs.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit de ces idées, on a vu encore de
+nos jours des phénomenes analogues qui portent à
+croire que la tradition de Moïse n’est pas une chimère.
+L’un des plus étonnans est celui d’un moine à
+Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler,
+en 1735, le garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine
+avoit les deux sexes; on lit dans le couvent ces vers à
+son sujet:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">J’ai vu vif, sans fantôme,</div>
+<div class="line i3">Un jeune moine avoir</div>
+<div class="line">Membre de femme et d’homme,</div>
+<div class="line i3">Et enfant concevoir.</div>
+<div class="line">Par lui seul en lui-même,</div>
+<div class="line i3">Engendrer, enfanter,</div>
+<div class="line">Comme font autres femmes,</div>
+<div class="line i3">Sans outils emprunter.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Cependant les registres du couvent portent que ce
+moine ne s’engrossa point lui-même; il n’avoit pas
+été tout à la fois agent et patient. Il fut livré à la jus<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">Pg 99</a></span>tice
+et détenu jusqu’à sa délivrance. Néanmoins le
+registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine
+appartenoit à monseigneur le cardinal de Bourbon;
+il avoit les deux sexes, et de chacun d’iceux s’aida
+tellement, qu’il devint gros d’enfans.»</p>
+
+<p>Je sais que l’on peut insinuer une différence entre
+l’hermaphrodite proprement dit et l’androgyne. L’androgyne
+et l’hermaphrodite, pure invention des Grecs
+qui vouloient et savoient tout embellir, ont été célébrés
+ainsi à l’envi par tous les poëtes qui en faisoient
+des descriptions charmantes, tandis que les artistes
+les représentoient sous les formes les plus agréables
+et les plus propres à réveiller les sentimens de la
+volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de
+son sexe. L’hermaphrodite réunit toutes les perfections
+des deux sexes. C’est le fruit des amours de Mercure
+et de Vénus, comme l’indique l’étymologie du nom<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">59</a>.
+Or Vénus étoit la beauté par excellence. Mercure, à sa
+beauté personnelle, joignoit l’esprit, les connoissances
+et les talens. On se forme l’idée d’un individu
+en qui toutes ces qualités se trouvent rassemblées, et
+on aura celle de l’hermaphrodite, tels que les Grecs
+ont voulu le représenter. Les androgynes, au contraire,
+sous la véritable acception de leur nom, ne sont que
+des participans aux deux sexes, que l’on n’a nommés
+hermaphrodites que parce que les anciens avoient feint
+que le fils de Mercure et de Vénus avoit les deux
+sexes. Mais il n’en est pas moins vrai que comme il
+y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand
+parti de cette conformité androgyne, elles ont su la
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">Pg 100</a></span>rendre précieuse. Lucien, dans un de ses dialogues,
+instruit deux courtisanes, dont l’une dit à l’autre:
+<i>J’ai tout ce qu’il faut pour contenter tes désirs</i>; à
+quoi celle-ci répond: <i>Tu es donc hermaphrodite</i><a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor">60</a>?
+S. Paul reproche ce vice aux femmes romaines<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">61</a>. On
+a peine à croire ce qu’on lit dans Athénée sur les excès
+de ce genre, commis par ces femmes<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">62</a>. Aristophane,
+Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément
+d’Alexandrie les ont désignés d’une manière plus ou
+moins directe, et Sénèque les accable d’une effroyable
+imprécation<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">63</a>.</p>
+
+<p>Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares;
+ainsi il paroît que la nature ne produit plus de
+ces hommes androgynes; mais il faut convenir que
+l’on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens
+que nous venons d’expliquer: de tout tems
+et dans l’antiquité la plus reculée, comme dans les
+siècles plus voisins de nos jours, on a vu la passion
+la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce
+sévere Lycurgue, qui rêva des choses si bizarres et si
+sublimes, faisoit représenter publiquement des jeux
+qu’on appeloient <i>gymnopédies</i>, où les jeunes filles
+paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches,
+les enlacemens les plus lascifs leur étoient
+enseignés. La loi punissoit de mort les hommes qui
+auroient été assez téméraires pour les approcher. Ces
+filles habitoient entr’elles jusqu’à ce qu’elles se mariassent:
+le but du législateur étoit apparemment de
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">Pg 101</a></span>leur apprendre l’art de sentir, qui embellit beaucoup
+celui d’aimer; de les instruire de toutes les nuances
+de sensations que la nature indique ou dont elle est
+susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de
+manière à tourner un jour au profit de l’espece humaine
+tous les raffinemens qu’elles s’enseignoient
+mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être amoureuses
+avant d’avoir un amant; car on est amoureuse
+sans amour, comme on assure quelquefois qu’on
+aime sans être amoureuse. N’a pas du tempérament
+qui veut; n’aime pas qui veut: c’est une morale de ce
+genre que Lycurgue a développée dans ses loix: c’est
+cette morale qu’Anacréon a éparpillée dans ses immortels
+badinages comme les feuilles de la rose. Qui
+se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue
+dans les mêmes principes? Sapho, avant le poëte de
+Theos, les avoit réduits en systême pratique et en
+avoit décrit les symptômes. O quelle peintre et quelle
+observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux
+de l’amour!</p>
+
+<p>Cette Sapho, qui n’est guere connue que par les
+fragmens de ses poésies brûlantes et ses amours
+infortunés, peut être regardée comme la plus illustre
+des tribades <a href="#prug_6_1">(I)</a>. On compte du nombre de ses tendres
+amies les plus belles personnes de la Grece<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">64</a>, qui
+lui inspirèrent des vers. Anacréon assure qu’on y
+trouve tous les symptômes de la fureur amoureuse.
+Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en
+preuve que l’amour est une fureur divine qui cause
+des enthousiasmes plus violens que ne l’étoient ceux
+de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et des
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">Pg 102</a></span>prêtres de Cybele; qu’on juge quelle flamme brûloit
+le cœur qui inspiroit ainsi<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">65</a>!</p>
+
+<p>Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes,
+les sacrifia à l’ingrat Phaon qui la réduisit
+au désespoir. N’auroit-il pas mieux valu pour elle
+continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités
+facilitées par la conformité du sexe, les sûretés
+qu’il procure et l’ascendant de son esprit devoient
+lui rendre si aisées? D’autant qu’elle étoit douée de
+tous les avantages que l’on peut desirer dans cette
+passion, à laquelle la nature sembloit l’avoir destinée;
+car elle avoit un clitoris si beau, qu’Horace donnoit
+à cette femme célèbre l’épithete de <i>muscula</i>;
+c’est dire en françois, <i>femme hommesse</i>.</p>
+
+<p>Il paroît que le collège des <i>Vestales</i> peut être
+regardé comme le plus fameux serrail de tribades qui
+ait jamais existé, et l’on peut dire que la secte Anandryne
+a reçu dans la personne de ces prêtresses les
+plus grands honneurs. Le sacerdoce n’étoit pas un de
+ces établissemens vulgaires, humbles et foibles dans
+leur commencemens, que la piété hasarde et qui ne
+doivent leur succès qu’au caprice. Il ne se montre à
+Rome qu’avec l’appareil le plus auguste: vœu de virginité,
+garde du palladium, dépôt et entretien du feu
+sacré<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">66</a>, symbole de la conservation de l’empire,
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">Pg 103</a></span>prérogatives les plus honorables, crédit immense,
+pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été
+payé cher par la privation absolue de ce bonheur,
+auquel la nature appelle tous les êtres, et les supplices
+affreux qui attendoient les vestales, si elles succomboient
+à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité
+des passions, comment y seroient-elles échappées
+sans les ressources de Sapho, tandis qu’on leur
+laissoit la liberté la plus dangereuse, et que leur
+culte même les appelloit à des idées si voluptueuses?
+Car on sait que les vestales sacrifioient au dieu <i>Fascinus</i>,
+représenté sous la forme du <i>Thallum Égyptien</i>,
+il y avoit des cérémonies singulières, observées
+dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du
+membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le
+feu sacré qu’elles entretenoient étoit sensé se propager
+dans tout l’empire par les voies véritablement
+vivifiantes, mais qu’un tel objet de contemplation
+étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes
+filles vouées à la virginité!</p>
+
+<p>On voit que les tribades anciennes avoient d’illustres
+modeles. L’abbé Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes,
+cite les habits qu’elles affectoient en
+public: c’étoient, selon lui<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">67</a>, l’<i>enomide</i> et la <i>callyptze</i>.
+L’<i>énomide</i> serroit étroitement le corps et laissoit
+les épaules découvertes. Quant à la <i>callyptze</i> on
+ne la connoît que par son nom, comme la <i>crocote</i>, la
+lobbe <i>tarentine</i>, l’<i>anobolé</i>, l’<i>encyclion</i>, la <i>cécriphale</i>
+et les tuniques teintes en couleurs ondoyantes qui
+désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui
+appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">Pg 104</a></span>jamais se tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant
+les situations dans lesquelles elles se trouvoient.
+La callyptze étoit pour le public extérieur; elles portoient
+l’énomide lorsqu’elles recevoient du monde
+dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les
+voyages; la crocote étoit pour le boudoir, lorsqu’elles
+étoient dans un exercice solitaire; l’anobolé pour la
+tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les rendez-vous
+nocturnes; l’encyclion pour tenir cercle
+licentieux; les tuniques teintes pour les grandes confrairies,
+les orgies; et la couleur de la tunique annonçoit
+l’office dont la tribade qui la portoit étoit chargée
+pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa
+couleur ondoyante particuliere.</p>
+
+<p>Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée
+par des physiciens très-savans. On sait que David ne
+recouvra sa chaleur que par des femmes qui tribadoient
+pardessus son corps. Quant à Salomon, il
+n’employoit, sans doute, ses trois milles concubines
+qu’à faire exécuter en sa présence des évolutions en
+grand. De nos jours la chaleur idiopathique se restitue
+dans le corps humain par les jeux d’une multitude
+de femmes, au milieu desquelles s’établit celui
+qui veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé
+par Dumoulin toujours avec succès. On sait
+qu’aussi-tôt que le malade ressentoit les effets idiopathiques
+de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser
+rasseoir et raffermir l’incandescence qui paroissoit
+se montrer; autrement il en seroit résulté un
+effet contraire. Ce systême est fondé sur ce que
+l’homme n’a besoin que de la présence de l’objet pour
+ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit, laquelle
+le meut plus ou moins fortement, selon qu’il est plus<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">Pg 105</a></span>
+ou moins débilité. En général, la fréquence des accès
+de cette chaleur vivifiante dure autant et plus que les
+forces de l’homme. C’est une des suites de la faculté
+de penser et de se rappeller subitement certaines sensations
+agréables à la seule inspection des objets qui
+les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui disoit <i>que si
+les animaux ne faisaient l’amour que par intervalles,
+c’est qu’ils étoient des bêtes</i>, disoit un mot
+bien plus philosophique qu’elle ne pensoit.</p>
+
+<p>Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès
+sont nuisibles; ils énervent au lieu d’exciter. Il arrive
+aussi quelquefois, à force de recherches, des aventures
+singulières et funestes dans ces sortes d’exercices.
+Il y a peu de temps qu’à Parme une fille accoutumée
+à tribader avec sa bonne amie, se servit d’une
+grosse aiguille à tête d’ivoire de la longueur d’un
+doigt, qui dans les secousses fit fausse route et tomba
+dans la vessie de Domenica. Elle n’osa déclarer son
+aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à
+goutte; au bout de cinq mois il s’étoit déjà formé
+une pierre autour de l’aiguille que l’on tira par les
+voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres de
+tribaderie, il est arrivé beaucoup d’événements
+pareils; ici c’est un cure oreille, là un pessaire; dans
+un autre un affiquet, ou un canon de seringue; ailleurs
+une fiole d’eau de la reine d’Hongrie, pour la
+laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de
+tisseran, un épis de bled qui monte de soi-même, qui
+chatouille le vagin, et que la pauvre nonnette ne peut
+plus retirer, etc. On feroit un volume de pareilles
+anecdotes.</p>
+
+<p>M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les
+plus fameuses tribades de l’univers sont les Chi<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">Pg 106</a></span>noises;
+et comme en ce pays les femmes de qualité
+marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs
+suspendus. Ces hamacs sont faits de soie plate à
+mailles de deux pouces en quarré; le corps y est
+mollement étendu, les tribades se balancent et s’agitent
+sans avoir la peine de se remuer. C’est un grand luxe
+des Mandarins, que d’avoir dans une salle, au milieu
+des parfums, vingt tribades aériennes qui s’amusent
+sous ses yeux.</p>
+
+<p>Le serrail du grand-seigneur n’a pas d’autre but;
+car que feroit un seul homme de tant de beautés?
+Quand le sultan blasé se propose de passer la nuit
+avec une de ses femmes, il se fait apporter son sorbet
+au milieu de la pièce des Tours (All’hachi); c’est
+ainsi qu’on la nomme. Les murs sont couverts de
+peintures les plus lascives; à l’entrée de cette pièce
+on voit une colombe d’un côté et une chienne de
+l’autre, par où l’on sort; symbole de volupté et de
+lubricité.</p>
+
+<p>Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs
+qui décrivent les trente beautés de la belle Hélène, et
+dont M. de Saint-Priest a envoyé dernièrement un
+fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit
+par un François du quartier de Péra<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">68</a>.</p>
+
+<p>Je n’essayerai point de traduire ces vers en françois;
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">Pg 107</a></span>ils n’ont pas été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique,
+ces trente qualités coupées gravement trois à
+trois, glaceroient toute verve. On ne calcule point les
+charmes qu’on adore; on s’enivre, on brûle, on les
+couvre de baisers; ce n’est qu’alors qu’on est intéressant;
+la belle qui verroit compter par ses doigts
+les attraits dont elle est ornée, prendroit le calculateur
+pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il
+y en a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi!
+lorsqu’on voit Hélène nue, a-t-on la tête si nette?<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">69</a>...
+Mais les Turcs ne sont pas galans.</p>
+
+<p>Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont
+tout fait préparer. Il s’accroupit dans un angle d’où
+il rase la terre pour voir les attitudes sous un angle
+favorable; il fume trois pipes et pendant le tems
+qu’il y emploie, ce que l’Asie produit de plus parfait
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">Pg 108</a></span>paroît nu dans cette salle. Elles s’accouplent d’abord
+suivant le tableau de la belle Hélene, puis se mêlent
+et diversifient les groupes et les postures dont les
+murs leur offrent les modeles qu’elles surpassent par
+leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux
+sept tableaux de Boucher, dont un représente
+des fictions d’après le Caravage; et le dernier sultan
+les faisoit exécuter en naturel d’après le peintre des
+graces. O, si l’on employoit autant d’efforts à former
+les mœurs qu’à les corrompre, à créer les vertus
+qu’à exciter les désirs, que l’homme auroit bientôt
+atteint le degré de perfection dont la nature est susceptible!</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">Pg 109</a></span></p>
+
+<h3>L’AKROPODIE</h3>
+
+<p>La nature travaille à la reproduction des êtres par
+des voies bien diverses; elle a voulu que l’espèce
+humaine se renouvellât par le concours de deux
+individus semblables par les traits les plus généraux
+de leur organisation et destinés à y coopérer par des
+moyens particuliers et propres à chacun. Aussi
+l’essence d’un sexe ne se borne point à un seul
+organe, mais s’étend par des nuances plus ou moins
+sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple,
+n’est point femme par un seul endroit; elle l’est par
+toutes les faces sous lesquelles elle peut être envisagée;
+on diroit que la nature a tout fait en elle pour
+les graces et les agrémens, si l’on ne savoit qu’elle a
+un objet plus essentiel et plus noble. C’est ainsi que
+dans toutes les opérations de la nature, la beauté
+naît d’un ordre qui tend au loin; et qu’en voulant
+faire ce qui est bon, elle fait nécessairement en même
+temps ce qui plaît.</p>
+
+<p>Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les
+modifications particulières, qu’autant que les passions,
+les goûts, les mœurs, soumis à un rapport direct avec<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">Pg 110</a></span>
+les législations et les gouvernemens, mais toujours
+subordonnés à la constitution physique dominante
+dans tel ou tel climat, s’écartent plus ou moins de
+la nature contrariée par l’homme. Ainsi dans les pays
+chauds, des habitans rembrunis, petits, secs, vifs,
+spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux,
+plus précoces et moins beaux que ceux des pays
+froids. Les femmes y seront plus jolies et moins
+belles; l’amour y sera un désir aveugle, impétueux,
+une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la
+nature. Dans les pays froids cette passion, moins
+physique et plus morale, sera un besoin très-modéré,
+une affection réfléchie, méditée, analysée, systématique,
+un produit de l’éducation. La beauté et l’utilité,
+ou toutes les beautés et les utilités ne sont donc point
+connexes: leurs rapports s’éloignent, s’affoiblissent
+se dénaturent; la main de l’homme contrarie sans
+cesse l’activité de la nature; quelquefois aussi nos
+efforts hâtent sa marche.</p>
+
+<p>Par exemple, la loi respective de l’amour physique
+des pays septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée
+par les institutions humaines. Nous nous
+sommes entassés en dépit de la nature dans des villes
+immenses; et nous avons ainsi changé les climats
+par des foyers de notre invention dont les effets continuels
+sont infiniment puissants. A Paris, dont la
+température est bien froide en comparaison même
+de nos provinces méridionales, les filles sont plutôt
+nubiles que dans les campagnes même voisines de
+Paris. Cette prérogative, plus nuisible qu’utile peut-être,
+annexée à cette monstrueuse capitale, tient à des
+causes morales, lesquelles commandent très-souvent
+aux causes physiques; la précocité corporelle est due<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">Pg 111</a></span>
+à l’exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne
+s’aiguisent guère avec le temps qu’au détriment des
+mœurs. L’enfance est plus courte; l’adolescence
+hâtive devient héréditaire; les fonctions animales et
+l’aptitude à les exercer s’exaltent (car se perfectionnent
+ne seroit pas le mot) de génération en génération.
+Or les dispositions corporelles et les facultés
+de l’ame sont entr’elles dans un rapport qui peut être
+transmis par la génération. Grande vérité qui suffit
+pour faire sentir de quelle importance seroit pour les
+sociétés une éducation bien conçue!</p>
+
+<p>C’est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu’il
+faudrait travailler; car chez presque toutes les nations
+policées, avec l’apparence de l’esclavage, il commande
+en effet au sexe dominateur. Il y a des femmes, et en
+très grand nombre, chez qui les effets de la sensibilité
+augmentent le ressort de chaque organe tant
+cet être, pour lequel la nature a fait des frais inconcevables,
+est perfectible! Les spasmes vénériens qui
+constituent l’essence des fonctions du sexe, les libations
+fécondes sont plus susceptibles encore d’être
+envisagés moralement que méchaniquement. Elles
+dépendent sans doute de la plus ou moins grande
+sensibilité de ce centre merveilleux<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor">70</a> qui se réveille
+ou s’assoupit périodiquement. Mais quelle influence
+n’a-t-il pas aussi sur toutes les parties de l’être! Si
+le plaisir y existe, l’âme sensitive, agréablement
+émue, semble vouloir s’étendre, s’épanouir pour présenter
+plus de surface aux perceptions. Cette intumescence
+répand par-tout le sentiment délicieux d’un
+surcroît d’existence; les organes montés au ton de
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">Pg 112</a></span>cette sensation s’embellissent, et l’individu entraîné
+par la douce violence faite aux bornes ordinaires de
+son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez
+le chagrin au plaisir, l’ame se retire dans un
+centre qui devient un noyau stérile, et laisse languir
+toutes les fonctions du corps; et de même que le bien-être
+et le contentement de l’esprit produisent la joie,
+l’épanouissement de l’âme, la vivacité, l’embellissement
+du corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté,
+ou la douce et tendre joie de la sensibilité, et ses
+voluptueuses larmes et ses embrassemens énergiques,
+et ses transports brûlans ressemblans à l’ivresse; de
+même la peine d’esprit et ses inquiétudes rétrécissent
+l’âme, abattent le corps, enfantent les douleurs
+morales et physiques, et la langueur et l’accablement
+et l’inertie.&mdash;Il ne seroit donc ni fol ni coupable
+celui qui, à l’exemple d’un despote Asiatique, mais
+par d’autres motifs, proposeroit aux philosophes et
+aux législateurs la recherche de nouveaux plaisirs et
+crieroit: «<i>Epicure étoit le plus sage des hommes.
+La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de
+notre espece.</i>»</p>
+
+<p>Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient
+incroyables si l’on pouvoit combattre les résultats
+d’observations suivies, réitérées, authentiques<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor">71</a>,
+mais la physique éclairée doit être le guide éternel
+de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les
+loix coercitives sont mauvaises. Voilà pourquoi la
+science de la législation ne peut être perfectionnée
+qu’après toutes les autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">Pg 113</a></span></p>
+<p>Mais l’homme, qui est le plus grand ennemi et le
+plus grand partisan, le plus grand promoteur et la
+plus remarquable victime du despotisme, a voulu
+dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout
+réformer. De là cette foule de loix si injustes et si
+bizarres, ces institutions inexplicables, ces coutumes
+de tout genre. A leur place, en tel tems, dans telles
+circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la
+nature a voulu propager, prolonger sans égard aux
+lieux et aux circonstances. La circoncision est selon
+nous une des plus singulières qu’il ait imaginées.</p>
+
+<p>Plusieurs peuples l’ont pratiquée pour des fins
+utiles dans l’ordre de la nature, et cela est simple et
+sage. D’autres l’ont admise sans besoin, comme une
+observance religieuse, et cela paroît fol. Les Égyptiens
+l’ont regardée comme une affaire d’usage, de
+propreté, de raison, de santé, de nécessité physique.
+En effet, on prétend qu’il y a des hommes qui ont le
+prépuce si long, que le gland ne pourroit pas se
+découvrir de lui-même; d’où il résulteroit une éjaculation
+baveuse qui seroit un inconvénient considérable
+pour l’œuvre de la génération. Cette raison en est
+une assurément pour diminuer un prépuce de cette
+nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en
+grande vénération chez le peuple choisi de Dieu, voilà
+ce qui me semble très singulier.</p>
+
+<p>En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de
+l’alliance, le pacte entre le Créateur et son peuple,
+c’est le prépuce d’Abraham<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">72</a>, prépuce qui devoit être
+racorni; car Abraham avoit quatre-vingt-dix-neuf ans
+quand il se fit cette coupure; il opéra de même sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">Pg 114</a></span>son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse
+circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et
+elle se brouilla avec son époux qui ne la revit plus<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">73</a>.
+Cette cérémonie n’étoit alors regardée que comme une
+figure; car on parle des fruits circoncis<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">74</a>, de la
+circoncision du cœur, etc.<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">75</a>. Et elle fut suspendue
+pendant tout le temps que les Israélites furent dans
+le désert. Aussi Josué à la sortie du désert fit circoncire
+un beau jour tout le peuple. Il y avoit quarante
+ans qu’on n’avoit coupé de prépuces; on en eut deux
+tonnes tout d’un coup<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">76</a>.</p>
+
+<p>Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien
+plus, on maria pour des prépuces. Saül promit sa
+fille à David et demande cent prépuces de douaire<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">77</a>.
+David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas
+être borné dans ce magnifique don et apporta à Saül
+deux cents prépuces<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">78</a> puis il épousa Michol; on la
+lui voulut contester; mais il forma sa demande en
+règle, et l’obtint pour sa collection de prépuces<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class="fnanchor">79</a>.</p>
+
+<p>Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On
+ne regarda pas seulement la circoncision comme un
+sacrement de l’ancienne loi, en ce qu’elle étoit un
+signe de l’alliance de Dieu avec la postérité d’Abraham;
+on voulut que ce bout de peau qu’on retranchoit
+du membre génital, remît le péché originel aux
+enfans. Les pères ont été divisés à ce sujet. S. Augus<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">Pg 115</a></span>tin,
+qui soutenoit cette opinion, a contre lui tous ceux
+qui l’ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien,
+S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort
+plausible. Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien
+aux femmes? Le péché originel les entache tout
+comme les hommes; on devroit même en bonne
+justice leur couper plus qu’à ceux-ci; car sans la
+curiosité d’Ève, Adam n’auroit pas péché.</p>
+
+<p>Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d’après
+M. Huet, qu’il n’étoit rien moins qu’évident que l’on
+ne circoncit pas les femmes. En effet, Huet sur Origène,
+dit positivement qu’on circoncit presque toutes
+les Égyptiennes<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" class="fnanchor">80</a>, on leur coupoit une partie du
+clitoris qui nuiroit à l’approche du mâle; d’autres
+subissent la même opération par principe de religion,
+pour réprimer les effets de la luxure, parce que les
+chatouillemens et l’irritation sont moins à craindre
+quand le clitoris est moins proéminent.</p>
+
+<p>Paul Jove et Munster assurent que la circoncision
+est en usage pour les femmes chez les Abyssins. C’est
+même dans ce pays et pour ce sexe une marque de
+noblesse; aussi ne la donne-t-on qu’à celles qui prétendent
+descendre de Nicaulis, reine de Saba. La
+circoncision des femmes est donc très indécise, et les
+érudits ne peuvent encore s’exercer.</p>
+
+<p>Une opération très-embarrassante devoit être quand
+il falloit couper, où il ne restoit rien à retrancher.
+Par exemple, comment opéroit-on sur les peuples
+qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">Pg 116</a></span>
+Juifs, de sorte qu’il falloit les circoncire
+encore une fois pour l’alliance? Il paroît qu’alors on
+se contentoit de tirer de la verge quelques gouttes de
+sang à l’endroit où le prépuce avoit été découpé; et
+ce sang s’appeloit <i>le sang de l’alliance</i>; mais il falloit
+trois témoins pour que cette cérémonie fît authentique,
+parce qu’il n’y avoit plus de prépuce à montrer.</p>
+
+<p>Les Juifs apostats s’efforçoient, au contraire, d’effacer
+en eux les marques de la circoncision et de se
+faire des prépuces. Le texte des Macchabées y est
+formel. <i>Ils se sont fait des prépuces et ont trompé
+l’alliance<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">81</a>.</i> S. Paul, dans la première épître aux
+Corinthiens, semble craindre que les Juifs convertis
+au christianisme n’en usent de même! <i>Si dit-il, un
+circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu’il ne se
+fasse point de prépuce<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class="fnanchor">82</a>.</i></p>
+
+<p>Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité
+du fait et croient que la trace de la circoncision est
+ineffaçable; mais les pères Conning et Coutu ont
+soutenu dans le droit et dans le fait que la chose
+étoit possible; dans le droit par l’infaillibilité de
+l’Écriture, dans le fait par les autorités de Galien et
+de Celse qui prétendent qu’on peut effacer les marques
+de la circoncision. Bartholin<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class="fnanchor">83</a> cite Œgnielte et
+Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette
+marque dans la chair d’un circoncis. Buxtorf le fils,
+dans sa lettre à Bartholin, confirme ce fait par l’autorité
+même des Juifs: de plus, la matiere étant trop
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">Pg 117</a></span>grave pour que des hommes religieux voulussent y
+laisser quelques doutes, les PP. Conning et Coutu
+ont éprouvé sur eux-mêmes la pratique indiquée par
+les médecins que nous venons de citer.</p>
+
+<p>La peau est extensible par elle-même à un degré
+qu’on auroit peine à croire, si celle des femmes dans
+la grossesse et les vêtemens faits avec la tunique des
+êtres animés, n’en étoient des exemples journaliers.
+On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s’alonger
+exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement
+semblable à celle des paupieres.</p>
+
+<p>Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se
+firent d’abord légitimement circoncire, et quand la
+racine de leur prépuce fut consolidée, ils y attacheront
+un poids, tel qu’ils purent le supporter sans
+causer aucun éraillement. La tension imperceptible
+et les linimens d’huile rosat le long de la verge, faciliterent
+l’alongement de la peau, au point qu’en quarante-trois
+jours Conning gagna sept lignes un quart.
+Coutu qui avoit la peau plus calleuse n’en put donner
+que cinq lignes et demie. On leur avoit fait une boëte
+de fer-blanc doublée et attachée à la ceinture pour
+qu’ils pussent uriner et vaquer à leurs affaires. Tous
+les trois jours on visitoit l’extension, et les peres
+visiteurs, nommés commissaires <i>ad hoc</i>, dressoient
+registres de l’arrivée du nouveau prépuce de Conning,
+à peu près comme on fait au Pont-Royal pour la crûe
+de la Seine.</p>
+
+<p>Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour
+les hommes; mais Conning et Coutu n’ont pas eu la
+même satisfaction pour les femmes. Aucune ne voulut
+permettre qu’on lui attachât un poids au clitoris; en
+sorte qu’il n’en est point aujourd’hui qui s’en fasse<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">Pg 118</a></span>
+couper, ni par crainte de l’approche de l’homme (car
+il y a des expédiens qui sauvent tout inconvénient,
+comme on comprend bien)<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84"></a><a href="#Footnote_84" class="fnanchor">84</a> ni en signe d’alliance,
+parce qu’il est de fait qu’elles s’allient toutes sans
+avoir besoin d’aucune diminution. On est bien loin
+aujourd’hui de s’affliger de la proéminence d’un clitoris...
+O que ce progrès des arts est énorme en ce siècle!</p>
+
+<p>On sait que les Turcs coupent la peau et n’y touchent
+plus, au lieu que les Juifs la déchirent et
+guérissent plus facilement; au reste, les enfans de
+Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette
+opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire
+son fils aîné, âgé de quatorze ans, envoya un
+ambassadeur à Henri III, pour le prier d’assister à la
+cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer à Constantinople
+au mois de mai de l’année suivante: les
+ligueurs et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion
+de cette ambassade pour appeler Henri III <i>le roi
+Turc</i>, et lui reprocher qu’il étoit le parrain du
+grand-seigneur.</p>
+
+<p>Les Persans circoncisent à l’âge de treize ans en
+l’honneur d’Ismaël; mais la méthode la plus singulière
+en ce genre est celle qui se pratique à Madagascar.
+On y coupe la chair à trois différentes reprises;
+les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens
+qui se saisit le premier du prépuce coupé, l’avale.</p>
+
+<p>Herrera dit que chez les Mexicains, où d’ailleurs
+on ne trouve aucune connoissance du mahométisme
+ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le prépuce
+aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que
+beaucoup en meurent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">Pg 119</a></span></p>
+
+<p>Voilà ce que l’on peut citer de plus remarquable
+sur cette matiere. On ignore si la crainte du frottement
+et l’irritation qui en est une suite, privoit les
+Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons
+des culottes; mais il est sûr que les Israélites
+n’en portoient pas; en quoi nos capucins non réformés
+ont imité le peuple de Dieu. Cependant comme les
+érections auroient pu embarrasser dans certaines
+cérémonies, il étoit enjoint de se servir alors d’un
+chauffoir<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">85</a> pour contenir les parties génitales.
+Aaron en reçut l’ordre.</p>
+
+<p>Je m’apperçois, en finissant ce morceau, que l’histoire
+des prépuces n’est pas très-anacréontique; mais
+quand on veut s’instruire dans les livres saints, comme
+c’est assurément le devoir de tout chrétien, il faut
+avoir le goût robuste; car on y trouve des passages
+infiniment plus fermes qu’aucun de ceux que j’ai cités.
+Lorsque, par exemple, on voit le roi Saül poursuivant
+David venir décharger son ventre<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class="fnanchor">86</a> dans une caverne
+au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci
+arriver bien doucement et couper avec la plus grande
+dextérité le derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt
+que le roi est parti, courir après lui pour lui démontrer
+qu’il auroit pu l’empaler aisément, mais qu’il
+étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on
+voit cela, dis-je, on s’étonne. Mais lorsque passant
+d’étonnement en étonnement on voit tour-à-tour sur
+ce vaste et saint théâtre, des hommes qui se nourrissent
+de leurs excrémens<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class="fnanchor">87</a> et boivent de leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">Pg 120</a></span>urine<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class="fnanchor">88</a>; Tobie que de la fiente d’hirondelle
+aveugle<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class="fnanchor">89</a>; Esther qui se couvre la tête de tout ce
+qu’il y de plus sale au monde<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class="fnanchor">90</a>; les paresseux qu’on
+lapide avec de la bouse de vache<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class="fnanchor">91</a>; Isaïe réduit à
+manger les plus hideuses évacuations du corps humain<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class="fnanchor">92</a>;
+des riches qui <i>embrassoient des immondices</i><a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" class="fnanchor">93</a>,
+d’autres qu’on aspergeoit dans le temple
+même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui
+étendoit sur son pain cet étrange ragoût<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class="fnanchor">94</a>, lequel,
+Dieu, par un miracle, qui ne paroît pas à tout le
+monde digne de sa bonté, convertit en fiente de
+bœuf<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">95</a>... Quand on voit tout cela, on ne s’étonne
+plus de rien.</p>
+
+<div class="figleft" style="width: 150px;">
+<img src="images/cachet.jpg" width="150" height="150" alt="Cachet de Mirabeau." />
+<p class="f085">Cachet de Mirabeau.</p></div>
+
+<div class="figcenter" style="width: 500px;">
+<img src="images/autographe.jpg" width="500" height="414" alt="Cachet de Mirabeau." />
+<p class="center f085">Autographe de <span class="smcap">Mirabeau</span><br />
+Lettre d’envoi de la suite de son travail sur la Prusse</p></div>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">Pg 121</a></span></p>
+
+<h3>KADHESCH</h3>
+
+<p>La puissance des loix dépend presqu’uniquement
+de leur sagesse, et la volonté publique tire son plus
+grand poids de la raison qui l’a dictée. C’est pour cela
+que Platon regarde comme une précaution très-importante
+de mettre toujours à la tête des édits un
+préambule raisonné, qui en montre la justice en
+même temps qu’il en expose l’utilité.</p>
+
+<p>En effet, la première loi est de respecter les loix. La
+rigueur des châtiments n’est qu’une vaine et coupable
+ressource, imaginée par des esprits étroits et de mauvais
+cœurs, pour substituer la terreur au respect qu’ils
+ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque universelle
+et non démentie par la plus vaste expérience,
+que les supplices ne sont nulle part aussi fréquens que
+dans les pays où ils sont terribles; de sorte que la
+cruauté des peines désigne infailliblement la multitude
+des infracteurs, et qu’en punissant tout avec la
+même sévérité, l’on force les coupables qui le plus
+souvent ne sont que les foibles, à commettre des
+crimes pour échapper à la punition de leurs fautes.</p>
+
+<p>Le gouvernement n’est pas toujours maître de la<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">Pg 122</a></span>
+loi; mais il en est toujours le garant, et que de
+moyens n’a-t-il pas pour la faire aimer! Le talent de
+régner n’est donc pas infiniment difficile à acquérir;
+car il ne consiste qu’en cela. J’entends bien qu’il est
+encore plus aisé de faire trembler tout le monde
+quand on a la force en main; mais il est très-facile
+aussi de gagner les cœurs; car le peuple a appris
+depuis bien longtemps de tenir grand compte à ses
+chefs de tout le mal qu’ils ne lui font point, à les adorer
+quand il n’en est pas haï.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, un imbécile obéi peut comme un
+autre punir les forfaits; le véritable homme d’État sait
+les prévenir. C’est sur les volontés plus que sur les
+actions qu’il cherche à étendre son empire. S’il pouvoit
+obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il
+à faire? Le chef-d’œuvre de ses travaux seroit
+de parvenir à rester oisif.</p>
+
+<p>C’est donc une grande maladresse que la jactance et
+l’abus du pouvoir; le comble de l’art est de le déguiser
+(car tout pouvoir est désagréable à l’homme) et surtout
+de ne pas savoir seulement employer les hommes
+tels qu’ils sont, mais de parvenir à les rendre tels
+qu’on a besoin qu’ils soient. Cela est très possible;
+car les hommes sont à la longue tels que le gouvernement
+les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il modele
+tout à son gré, et quand j’entends un homme d’État
+dire: <i>je méprise cette nation</i>, je lève les épaules et
+réponds en moi-même: <i>et toi, je te méprise de n’avoir
+pas su la rendre estimable</i>.</p>
+
+<p>C’est là le grand art des anciens qui paroissent nous
+avoir été aussi supérieurs dans les sciences morales
+que nous l’emportons sur eux dans les sciences physiques.
+Tout leur but étoit de diriger les mœurs, de<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">Pg 123</a></span>
+former des caractères, d’obtenir de l’homme que pour
+faire ce qu’il doit, il lui suffit de songer qu’il le doit
+faire. O, quel mobile d’honneur, de vertu, de bien-être,
+seroit la législation perfectionnée ainsi sur un
+seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le
+fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit
+du génie, en un mot, que leur influence a survécu
+aux mœurs des peuples pour qui elles étoient faites.
+Combien long-tems, par exemple, n’a pas duré le préjugé
+imprimé par les anciens législateurs sur les
+mariages stériles?</p>
+
+<p>Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se
+marier ou non. Lycurgue nota d’infamie ceux qui ne
+se marioient pas. Il y avoit même une solemnité particulière
+à Lacédémone, où les femmes les produisoient
+tout nus aux pieds des autels, leur faisoient
+faire à la nature une amende honorable, qu’elles
+accompagnoient d’une correction très-sévère. Ces
+républicains si célèbres avoient poussé plus loin les
+précautions en publiant des réglemens contre ceux
+qui se marieroient trop tard<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class="fnanchor">96</a> et contre les maris
+qui n’en usoient pas bien avec leurs femmes<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor">97</a>. On
+sait quelle attention les Égyptiens et les Romains
+apportèrent à favoriser la fécondité des mariages.</p>
+
+<p>S’il est vrai qu’il y eut dans les premiers âges du
+monde des femmes qui affectoient la stérilité, comme
+il paroît par un prétendu fragment du prétendu livre
+d’Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui en
+fissent profession; mais les apparences n’y sont rien
+moins que favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">Pg 124</a></span>de peupler le monde. La loi de Dieu et celle de la
+nature imposoient à toutes sortes de personnes l’obligation
+de travailler à l’augmentation du genre
+humain; et il y a lieu de croire que les premiers
+hommes se faisoient une affaire principale d’obéir à
+ce précepte. Tout ce que la Bible nous apprend des
+patriarches, c’est qu’ils prenoient et donnoient des
+femmes, c’est qu’ils mirent au monde des fils et des
+filles, et puis moururent, comme s’ils n’avoient eu
+rien de plus important à faire. L’honneur, la noblesse,
+la puissance consistoient alors dans le nombre des
+enfans; on étoit sûr de s’attirer par la fécondité une
+grande considération, de se faire respecter de ses voisins,
+d’avoir même une place dans l’histoire. Celle des
+Juifs n’a pas oublié le nom de <i>Jaïr</i>, qui avoit trente
+fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les noms
+de <i>Danaüs</i> et d’<i>Égyptus</i>, célèbres par leurs cinquante
+fils et leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors
+pour une infamie dans les deux sexes et pour une
+marque non équivoque de la malédiction de Dieu. On
+regardoit au contraire comme un témoignage authentique
+de sa bénédiction d’avoir autour de sa table un
+grand nombre d’enfans. Ceux qui ne se marioient pas
+étoient réputés <i>pécheurs contre nature</i>. Platon les
+tolère jusqu’à l’âge de trente-cinq ans; mais il leur
+interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier
+rang dans les cérémonies publiques. Chez les Romains,
+les censeurs étoient spécialement chargés d’empêcher
+cette sorte de vie solitaire<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">98</a>. Les célibataires ne pouvoient
+ni tester ni rendre témoignage<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">99</a>: la religion
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">Pg 125</a></span>aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les
+soumettoient à des peines extraordinaires dans l’autre
+vie, et dans leur doctrine le plus grand des malheurs
+étoit de sortir de ce monde sans y laisser des enfans;
+car alors on devenoit la proie des plus cruels
+démons<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" class="fnanchor">100</a>.</p>
+
+<p>Mais il n’est point de loix qui puissent arrêter un
+désordre idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs,
+on éludoit très-communément dans l’antiquité
+les fins de la nature. L’histoire ne dit point comment
+ni par qui commença l’amour des jeunes garçons,
+qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en
+apparence si bizarre, l’emporta sur les loix pénales,
+bursales, infamantes, etc., sur la morale, sur la saine
+physique. Il faut donc que cet attrait ait été très-impérieux.
+Mais cette passion bizarre a une origine qui
+m’a paru très-singulière: je crois que l’impuissance
+dont la nature frappe quelquefois, se confédéra avec
+des tempéramens effrénés pour l’affermir et la propager.
+Rien de plus simple.</p>
+
+<p>L’impuissance a toujours été une tache très-honteuse.
+Chez les Orientaux, les hommes marqués de
+ce sceau de réprobation eurent le titre flétrissant
+d’<i>eunuques du soleil</i>, d’<i>eunuques du ciel, faits par
+la main de Dieu</i>. Les Grecs les appelloient <i>invalides</i>.
+Les loix qui leur permettoient les femmes, permettoient
+aussi à ces femmes de les abandonner. Les
+hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut
+être très-rare dans les commencemens, également
+méprisés des deux sexes, se trouvèrent exposés à plu<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">Pg 126</a></span>sieurs
+mortifications qui les réduisirent à une vie
+obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens
+moyens d’en sortir et de se rendre recommandables.
+Dégagés des mouvemens inquiets de l’amour étranger,
+et, au physique, de l’amour-propre, ils s’assujettirent
+aux volontés des autres, et furent trouvés si
+dévoués, si commodes, que tout le monde en voulut
+avoir. Le plus atroce des despotismes en augmenta
+bientôt le nombre; les pères, les maîtres, les souverains
+s’arrogèrent le droit de réduire leurs enfans,
+leurs esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le
+monde entier, qui dans le commencement ne connoissoit
+que deux sexes, fut étonné de se trouver insensiblement
+partagé en trois portions à peu près égales.</p>
+
+<p>La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l’habitude,
+des motifs particuliers, une philosophie affectée ou
+téméraire, la pauvreté, la cupidité, la jalousie, la
+superstition concoururent à cette révolution singulière;
+la superstition, dis-je, car les opérations les
+plus avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles
+ont été imaginées par des fanatiques atrabilaires, qui
+dictent des loix tristes, sombres, injustes, où la privation
+fait la vertu et la mutilation le mérite.</p>
+
+<p>Les Romains fourmilloient d’eunuques. En Asie et
+en Afrique on s’en sert encore aujourd’hui pour garder
+les femmes; en Italie cette atrocité n’a pour objet
+que la perfection d’un vain talent <a href="#prug_7_1">(I)</a>. Au Cap les
+Hottentots ne coupent qu’un testicule, pour éviter,
+disent-ils, les jumeaux. Dans beaucoup de pays les
+pauvres mutilent pour éteindre leur postérité, afin
+que leurs malheureux enfans n’éprouvent pas un jour
+la double misère et de périr de faim et de voir périr
+les leurs. Il y a bien des sortes d’eunuques!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">Pg 127</a></span></p>
+
+<p>Quand on ne pense qu’à perfectionner la voix, on
+n’enlève que les testicules; mais la jalousie dans sa
+cruelle méfiance retranche toutes les parties de la
+génération: cette effroyable opération est très dangereuse;
+on ne peut la faire avec une sorte de succès
+qu’avant la puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger:
+passé quinze ans, à peine en réchappe-t-il un
+quart. Aussi ces sortes d’impuissants se vendent cinq
+et six fois jusqu’à vingt-deux mille de ces infortunés.
+Quelle horrible plaie faite à l’humanité! Les plus
+fameux sont Éthiopiens; ils sont si hideux que les
+jaloux les paient au poids de l’or.</p>
+
+<p>Les impuissans absolus se qualifient d’<i>eunuques
+aqueducs</i>, parce qu’étant dépourvus de la verge qui
+porte le jet au-dehors, ils sont obligés de se servir
+d’un conduit de supplément, faute de ne pouvoir lancer
+le jet comme les femmes dont la vulve a tout son
+ressort. Ceux au contraire qui ne sont privés que des
+testicules, jouissent de toute l’irritation que donnent
+les désirs, et peuvent en un sens se dire très puissans
+(sur-tout lorsqu’ils n’ont été opérés qu’après que leur
+organe a reçu tout son développement<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class="fnanchor">101</a> mais avec
+cette triste exception que, ne pouvant jamais se satisfaire,
+l’ardeur vénérienne dégénere chez eux en une
+espece de rage; ils mordent les femmes qu’ils liment
+avec une précieuse continuité.</p>
+
+<p>On voit que cette sorte d’eunuques a le double
+avantage de servir sans risque aux plaisirs des
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">Pg 128</a></span>femmes et aux goûts dépravés des hommes. Autrefois
+tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux
+Grecs, et les filles garnissoient les serrails. On comprend
+que l’on trouvoit dans ce beau climat autant
+de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose
+pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l’a
+pas, ce seroit sans doute l’incomparable beauté de
+ces modeles.</p>
+
+<p>On comprend aujourd’hui, comme on sait, par le
+mot de <i>péché contre nature</i> tout ce qui a rapport à
+la non-propagation de l’espece, et cela n’est ni juste,
+ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la ville
+de l’Ecriture, est bien différente, par exemple, d’une
+simple pollution. Quoique ce goût bizarre que l’on a
+compris avec tant d’autres dans le mot général <i>mollities</i>
+ait été généralement répandu dans les pays les
+plus policés, l’histoire ne cite rien d’aussi fort que ce
+qui est rapporté dans l’Ecriture. Toutes les villes de
+la Pentapole en étoient tellement infestées qu’aucun
+étranger n’y pouvoit paraître qu’il ne fût en proie à
+leurs désirs. Les deux anges qui vinrent visiter Loth
+furent à l’instant assaillis par une multitude de
+peuple<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" class="fnanchor">102</a>. En vain Loth leur prostitua ses deux
+filles: ce singulier acte de vertu hospitalière ne lui
+réussit pas. Il falloit aux Sodomistes des derrières
+mâles<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class="fnanchor">103</a>; et les anges n’échappèrent que grâce à cet
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">Pg 129</a></span>aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se
+reconnoître les uns les autres.</p>
+
+<p>Cet état ne dura pas longtemps; car en douze
+heures de tems tout fut consumé par la pluie de
+soufre, au point que Loth et ses filles, retirés dans
+une antre, crurent que le monde venoit de périr par le
+feu, comme il avoit lors du déluge péri par l’eau; et
+la crainte de ne plus avoir de postérité détermina ces
+filles, qui ne comptoient apparemment pas sur les
+fruits de leur prostitution récente, à en tirer au plus
+vite de leur pere. L’aînée se dévoua la première à ce
+piteux office; elle se coucha sur le bon homme Loth,
+qu’elle avoit enivré, lui épargna toute la peine de ce
+sacrifice offert à l’amour de l’humanité, et le consomma
+sans qu’il s’en aperçût<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class="fnanchor">104</a>. La nuit suivante
+sa sœur en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir
+été facile à tromper et dur à réveiller, réussit si bien
+dans ces actes involontaires, que ses filles mirent au
+monde neuf mois après cette aventure, deux garçons,
+Moab, chef de la nation des Moabites<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class="fnanchor">105</a>, et Ammon,
+chef des Ammonites.</p>
+
+<p>On sait, indépendamment du témoignage formel
+de S. Paul<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class="fnanchor">106</a>, que les Romains porterent très-loin ces
+excès de la pédérastie; mais ce que ce grand apôtre
+dit de remarquable, c’est que les femmes préféroient
+de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu’elles
+provoquent.&mdash;<i>Et fœminæ imitaverunt naturalem</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">Pg 130</a></span><i>usum in eum usum qui est contra naturam</i>; c’est
+dans le vingt-sixième verset du chapitre cité au bas
+de la page qu’on lit ces paroles; et le verset suivant
+a fourni au Caravage l’idée de son <i>Rosaire</i>, qui est
+dans le Musæum du grand-duc de Toscane. On y voit
+une trentaine d’hommes étroitement liés (<i>turpiter
+ligati</i>) en rond, et s’embrassant avec cette ardeur
+lubrique que ce peintre sait répandre dans ses compositions
+libertines.</p>
+
+<p>Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le
+globe; les voyageurs et les missionnaires en font foi.
+Ceux-ci rapportent même un cas de sodomie triple
+qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur
+Sanchez: le voici.</p>
+
+<p>Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique,
+imprimée en 1566, les hommes à queue
+du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de ceux de
+l’isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l’isle
+Mindors, voisine de Manille. Tant d’autorités se trouverent
+plus que suffisantes pour déterminer des missionnaires
+jésuites à entreprendre de préférence des
+conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet
+de ces hommes à queue, qui par un prolongement du
+coccyx portaient vraiment des queues de sept, huit
+et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité, de
+tous les mouvemens que l’on aperçoit dans la trompe
+de l’éléphant. Or l’un de ces hommes à queue se coucha
+entre deux femmes, dont l’une ayant un clitoris
+considérable, se posta de la tête aux pieds et plaça en
+pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l’insulaire
+fournissoit sept pouces au vase légitime: l’insulaire
+qui étoit complaisant se laissa faire, et pour
+occuper toutes ses facultés il approcha de l’autre<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">Pg 131</a></span>
+femme et en jouit comme la nature y invite... Il y
+avoit là assurément de quoi exercer les talens du
+prince des casuistes.</p>
+
+<p>Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il,
+sodomie double quoiqu’incomplete dans ses fins,
+parce que ni la queue ni le clitoris ne pouvant verser
+la libation, ils n’opèrent rien contre les voies de Dieu
+et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornication
+simple.»</p>
+
+<p>J’imagine que de pareilles queues auroient plus d’un
+genre d’utilité à Paris, où le goût des pédérastes,
+quoique moins en vogue que du tems de Henri III,
+sous le règne duquel les hommes se provoquoient
+mutuellement sous les portiques du Louvre, fait des
+progrès considérables. On sait que cette ville est un
+chef-d’œuvre de police; en conséquence il y a des
+lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens
+qui se destinent à la profession sont soigneusement
+enclassés; car les systêmes réglementaires s’étendent
+jusques là. On les examine; ceux qui peuvent
+être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils,
+bien faits, potelés, sont réservés pour les grands
+seigneurs, ou se font payer très-cher par les évêques
+et les financiers. Ceux qui sont privés de leurs testicules,
+ou en terme de l’art (car notre langue est plus
+chaste que nos mœurs) qui n’ont pas le <i>poids du
+tisserand</i>, mais qui donnent et reçoivent forment la
+seconde classe; ils sont encore chers parce que les
+femmes en usent, tandis qu’ils servent aux hommes.
+Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érections tant ils
+sont usés, quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires
+au plaisir, s’inscrivent comme <i>patiens purs</i> et
+composent la troisième classe: mais celle qui préside<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">Pg 132</a></span>
+à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet
+effet on les place tout nus sur un matelas ouvert par
+la moitié inférieure; deux filles le caressent de leur
+mieux, pendant qu’une troisième frappe doucement
+avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens.
+Après un quart d’heure de cet essai, on leur
+introduit dans l’anus un poivre long rouge qui cause
+une irritation considérable; on pose sur les échauboulures
+produites par les orties de la moutarde
+fine de Caudebec, et l’on passe le gland au camphre.
+Ceux qui résistent à ces épreuves, et ne donnent
+aucun signe d’érection servent comme patiens à un
+tiers de paie seulement... O qu’on a bien raison de
+vanter le progrès des lumieres dans ce siecle philosophe!</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">Pg 133</a></span></p>
+
+<h3>BÉHÉMAH</h3>
+
+<p><span class="smcap">De la Bestialité.</span>&mdash;Ce titre répugne à l’esprit et
+flétrit l’ame. Comment imaginer sans horreur qu’un
+goût aussi dépravé puisse exister dans la nature
+humaine, lorsqu’on pense combien elle peut s’élever
+au-dessus de tous les êtres animés? Comment se
+figurer que l’homme ait pu se prostituer ainsi? Quoi,
+tous les charmes, tous les délices de l’amour, tous
+ses transports... il a pu les déposer aux pieds d’un
+vil animal! Et c’est au physique de cette passion, à
+cette fievre impétueuse qui peut pousser à de tels
+écarts, que des philosophes n’ont pas rougi de subordonner
+le moral de l’amour! <i>Le physique seul en est
+bon</i><a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class="fnanchor">107</a>, ont-ils dit.&mdash;Eh bien, lisez Tibulle et puis
+courez contempler ce physique dans les Pyrénées où
+chaque berger a sa chevre favorite; et quand vous
+aurez assez observé les hideux plaisirs du montagnard
+brutal, répétez encore: <i>en amour le physique seul
+est bon</i>.</p>
+
+<p>Un sentiment très philosophique peut engager à
+fixer un moment ses regards sur un sujet aussi
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">Pg 134</a></span>étrange, parce que ce sentiment donnant la force
+d’écarter toutes les idées que l’éducation, les préjugés,
+et l’habitude nous inculquent tour à tour, indique
+plus d’une vue à diriger, plus d’une expérience à
+faire, dont les résultats pourroient être utiles et
+curieux.</p>
+
+<p>La forme particuliere par laquelle la nature a distingué
+l’homme et la femme, prouve que la différence
+des sexes ne tient pas à quelques variétés superficielles;
+mais que chaque sexe est le résultat peut-être
+d’autant de différences qu’il y a d’organes dans le
+corps humain, quoiqu’elles ne soient pas toutes
+également sensibles. Parmi celles qui sont assez
+frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont
+l’usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles
+au sexe essentiellement, ou sont-elles une
+suite nécessaire de la disposition des parties constituantes<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class="fnanchor">108</a>?
+La vie s’attache à toutes les formes, mais
+elle se maintient plus dans les unes que dans les
+autres. Les productions monstrueuses humaines
+vivent plus ou moins; mais celles qui le sont extrêmement
+périssent bientôt. Ainsi l’anatomie, éclairée
+autant qu’il seroit possible, pourroit décider jusqu’à
+quel point on peut être monstre, c’est-à-dire, s’écarter
+de la conformation particuliere à son espece, sans
+perdre la faculté de se reproduire, et jusqu’à quel
+point on peut l’être sans perdre celle de se conserver.
+L’étude de l’anatomie n’a pas même encore été dirigée
+sur ce plan, pour lequel on pourroit mettre à profit
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">Pg 135</a></span>cette erreur de la nature, ou plutôt cet abus de ses
+désirs et de ses facultés qui portent à la bestialité.</p>
+
+<p>Les productions monstrueuses d’animaux différens
+conservent une conformation particuliere aux deux
+especes, en perdant insensiblement la faculté de se
+reproduire. Les productions monstrueuses de l’humanité
+nous apprendroient en outre jusqu’à quel point
+l’ame raisonnable <i>se transmet ou se débrouille</i>, si
+l’on peut parler ainsi, d’avec l’ame sensitive. Il est
+singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.</p>
+
+<p>La partie constitutive de notre être, qui nous différencie
+essentiellement de la brute, est ce que nous
+appellons l’ame. Son origine, sa nature, sa destinée,
+le lieu où elle réside sont une source intarissable de
+problêmes et d’opinions. Les uns l’anéantissent à la
+mort; les autres la séparent d’un tout auquel elle se
+réunit par réfusion, comme l’eau d’une bouteille qui
+nageroit et que l’on casseroit se réuniroit à la masse.
+Ces idées ont été modifiées à l’infini. Les Pythagoriciens
+n’admettoient la réfusion qu’après des transmigrations;
+les Platoniciens réunissoient les ames
+pures, et purifioient les autres dans des nouveaux
+corps. De là les deux especes de métempsycoses que
+professoient ces philosophes.</p>
+
+<p>Quant aux discussions sur la nature de l’ame, elles
+ont été le vaste champ des folies humaines, folies
+inintelligibles à leurs propres auteurs. Thalès prétendoit
+que l’ame se mouvoit en elle-même; Pithagore
+qu’elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se
+mouvoir en soi-même. Platon la définit une substance
+spirituelle se mouvant par un nombre harmonique.
+Aristote, armé de son mot barbare d’<i>entéléchie</i>, nous<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">Pg 136</a></span>
+parle de l’accord des sentimens ensemble. Héraclite
+la croit une exhalaison; Pithagore un détachement de
+l’air; Empédocle un composé des élémens; Démocrite,
+Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi de
+feu, de je ne sais quoi d’air, de je ne sais quoi de
+vent, et d’un autre quatrieme qui n’a point de nom.
+Anaxagore, Anaximene, Archelaüs la composoient d’air
+subtil; Hippone d’eau; Xénophon d’eau et de terre;
+Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d’air.
+Critius la plaçoit tout simplement dans le sang;
+Hippocrate ne voyoit en elle qu’un esprit répandu
+par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du
+vent; et Critolaüs, tranchant ce qu’il ne pouvoit
+dénouer, la supposoit une cinquième substance.</p>
+
+<p>Il faut convenir qu’une pareille nomenclature a
+l’air d’une parodie; et l’on croiroit presque que ces
+grands génies se jouoient de la majesté de leur sujet,
+en voyant que le résultat de leurs méditations étoient
+des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus
+célèbres modernes, on étoit plus éclairé sur cette
+matiere que les rêveries des anciens. Ce qui résulte
+de plus remarquable de leurs opinions en ce genre,
+c’est que jamais on n’avoit eu jusqu’à nos dogmes
+modernes la moindre idée de la spiritualité de l’ame,
+quoiqu’on la composât de parties infiniment subtiles<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109"></a><a href="#Footnote_109" class="fnanchor">109</a>.
+Tous les philosophes l’ont crue matérielle, et
+l’on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée.
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">Pg 137</a></span>
+Quoi qu’il en soit, les folies théoriques, les hypothèses
+même ingénieuses ne nous instruiront jamais
+autant que le pourroient des expériences physiques
+bien dirigées.</p>
+
+<p>Ce n’est pas que je croie qu’elles puissent nous
+apprendre, ni quelle est la nature de l’ame ni le lieu
+où elle réside; mais les nuances de ses dégradations
+peuvent être infiniment curieuses et c’est le seul chapitre
+de son histoire qui paroisse nous être abordable.</p>
+
+<p>Il seroit infiniment téméraire de décider que les
+brutes ne pensent point, bien que le corps ait indépendamment
+de ce qu’on appelle l’ame, le principe
+de la vie et du mouvement. L’homme lui-même est
+souvent machine: un danseur fait les mouvements
+les plus variés, les plus ordonnés dans leur ensemble,
+d’une manière très-exacte, sans donner la moindre
+attention à chacun de ces mouvements en particulier.
+Le musicien exécuteur est à peu près de même:
+l’acte de la volonté n’intervient que pour déterminer
+le choix de tel ou tel air. Le branle donné aux esprits
+animaux, le reste s’exécute sans qu’il y pense; les
+gens distraits, les somnambules sont souvent dans un
+véritable état d’automates. Les mouvemens qui
+tendent à conserver notre équilibre, sont ordinairement
+très-involontaires; les goûts et les antipathies
+précedent dans les enfans le discernement. L’effet des
+impressions du dehors sur nos passions, sans le
+secours d’aucune pensée, par la seule correspondance
+merveilleuse des nerfs et des muscles, n’est-il pas
+très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes
+corporelles répandent cependant un caractère très-marqué
+sur la physionomie qui a une sympathie toute
+particulière avec l’ame.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">Pg 138</a></span></p>
+
+<p>Les animaux considérés dans un simple point de
+vue mécanique, fourniroient donc déjà un grand
+nombre de solutions à ceux qui leur refusent le don
+de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile de
+prouver qu’une grande partie de leurs opérations
+même les plus étonnantes ne la nécessitent pas. Mais
+comment concevoir que de simples automates
+s’entendent, agissent de concert, concourent à un
+même dessein, correspondent avec les hommes,
+soient susceptibles d’éducation? On les dresse, ils
+apprennent; on leur commande, ils obéissent; on les
+menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent;
+enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions
+spontanées, où paroissent les images de la raison et
+de la liberté; d’autant plus qu’elles sont moins uniformes,
+plus diversifiées, plus singulieres, moins
+prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du
+moment; il en est de même qui ont un caractère
+déterminé, qui sont jaloux, vindicatifs, vicieux.</p>
+
+<p>Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à
+former les bêtes vicieuses et à nous donner en elles
+des modèles très-odieux, ou elles ont comme l’homme
+un péché originel qui a perverti leur nature. La
+premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit
+que tout ce qui est sorti des mains de Dieu étoit bon
+et fort bon. Mais si les bêtes étoient telles alors qu’elles
+sont aujourd’hui, comment pourroit-on dire qu’elles
+fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un
+singe soit malfaisant, un chien envieux, un chat
+perfide, un oiseau de proie cruel? Il faut recourir à
+la seconde proposition et leur supposer un péché
+originel; supposition gratuite et qui choque la raison
+et la religion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">Pg 139</a></span></p>
+
+<p>Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens
+théoriques que l’on peut tracer la ligne de
+démarcation entre l’homme et la bête. Notre ame a
+trop peu de points de contact pour qu’il soit facile,
+même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle,
+d’effleurer seulement sa substance et sa nature; on ne
+sait où fixer son siege. Les uns ont prétendu qu’elle
+est dans un lieu particulier d’où elle exerce son
+empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens
+le centre ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le
+corps calleux; d’autres les corps cannelés. Le climat,
+sa température, les alimens, un sang épais ou lent,
+mille causes purement physiques forment des obstructions
+qui influent sur sa manière d’être; ainsi en
+poussant les suppositions on varieroit les effets à
+l’infini, et l’on montreroit par les résultats, comme
+il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête,
+quelque saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque
+tuyau fort obstrué.</p>
+
+<p>Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de
+savoir jusqu’à quel point un être dégradé de l’espece
+humaine par sa copulation avec la brute, peut être
+plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule
+manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre
+lui arracher une partie de son secret; mais pour y
+parvenir il auroit fallu suivre les produits, leur donner
+une éducation convenable et étudier avec soin ces
+sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré
+de cette opération plus d’avantage pour le progrès
+des connoissances humaines que des efforts qui
+apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui
+enseignent les mathématiques à un aveugle, etc.; car
+ceux-ci ne nous montrent qu’une même nature, un<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">Pg 140</a></span>
+peu moins parfaite dans son principe, en ce que le
+sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée;
+au lieu que le fruit d’une copulation avec la
+brute, offrant, pour ainsi dire, une autre nature, mais
+entée sur la première, éclairciroit plusieurs des
+points dont le développement a tant occupé tous ces
+êtres pensans.</p>
+
+<p>Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé
+des produits de la nature humaine avec les animaux,
+et pourquoi n’y en auroit-il point? La bestialité étoit
+si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit de
+brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient
+commerce avec les animaux<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class="fnanchor">110</a>, et voilà ce qui, selon
+moi, est bien étrange; je conçois comment un homme
+rustique ou déréglé, emporté par la fougue d’un
+besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une
+chèvre, d’une jument, d’une vache même; mais rien
+ne peut m’apprivoiser avec l’idée d’une femme qui se
+fait éventrer par un âne. Cependant un verset du
+Lévitique<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class="fnanchor">111</a> porte: <i>La bête quelle qu’elle soit</i>. D’où
+il résulte évidemment que les Juives se prostituoient
+<i>à toute espèce de bête indistinctement</i>; voilà ce qui
+est incompréhensible.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des
+produits de chevres avec l’espèce humaine. Les
+satyres, les faunes, les égypans, toutes ces fables en
+sont une tradition très-remarquable. <i>Satar</i> en arabe
+signifie <i>bouc</i>; et le bouc expiatoire ne fut ordonné
+par Moyse que pour détourner les Israélites du goût
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">Pg 141</a></span>qu’ils avoient pour cet animal lascif<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class="fnanchor">112</a>. Comme il est
+dit dans l’Exode qu’on ne pouvoit voir la face des
+dieux, les Israélites étoient persuadés que les démons
+se faisoient voir sous cette forme<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113"></a><a href="#Footnote_113" class="fnanchor">113</a>, et c’est là le
+Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans
+Homère de ces apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse
+et beaucoup d’autres offrent des vestiges très
+remarquables de ces productions monstrueuses.</p>
+
+<p>On a ensuite confondu les incubes et les succubes
+avec les véritables produits. Jérémie parle de <i>faunes
+suffocans</i><a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114"></a><a href="#Footnote_114" class="fnanchor">114</a> <a href="#prug_8_1">(I)</a>. Héraclite a décrit les satyres qui
+vivoient dans les bois<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class="fnanchor">115</a> et jouissoient en commun
+des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a
+traité dans le même genre des pigmées, des cynocéphales,
+des sphinx; ensuite il décrit les orang-outang
+et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des singes
+qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine;
+car un bel orang-outang, par exemple, est plus beau
+qu’un laid Hottentot. Munster sur la Genèse et le Lévitique
+a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres et a trouvé
+des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham
+Seba admet des ames à ces faunes<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116"></a><a href="#Footnote_116" class="fnanchor">116</a>, desquels il
+paroît qu’on ne peut guère contester l’existence.</p>
+
+<p>Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">Pg 142</a></span>les centaures et les minotaures; mais il n’y a pas plus
+d’impossibilité à ce qu’ils aient été qu’à l’existence
+des produits d’autres espèces<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117" class="fnanchor">117</a>. Dans le siècle passé
+il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on
+présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille
+sauvage, religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui
+pourroit très-bien avoir quelque affinité avec les
+habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à Chantilly un
+orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer.
+Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les
+monstres d’Afrique. Il paroît que cette partie du monde
+que l’on ne connoît que bien peu, est le théâtre le
+plus ordinaire de ces copulations contre nature; il
+faut en chercher probablement la cause dans la chaleur,
+plus excessive dans ces contrées, qu’en aucun
+autre endroit du globe, parce que le centre de
+l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des
+mers que les terres des autres parties du monde
+situées dans des latitudes semblables. Les accouplements
+monstrueux y doivent donc être assez communs
+et ce seroit là la véritable école des altérations, des
+dégradations<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118"></a><a href="#Footnote_118" class="fnanchor">118</a> et peut-être du <i>perfectionnement</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">Pg 143</a></span>physique de l’espèce humaine. Je dis du <i>perfectionnement</i>;
+car qu’est-ce qu’il y auroit de plus beau dans les
+êtres animés que la forme du centaure, par exemple?</p>
+
+<p>Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout
+ce qu’un particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre.
+Nous avons la suite de ces variétés dans les
+especes de chiens, les accouplemens de différentes
+especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets,
+découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand
+homme ne nous a pas donné ses expériences sur les
+mélanges des hommes avec les bêtes, et c’est ce qu’il
+faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre
+ses grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie,
+nous ne perdissions par la suite de ses idées.</p>
+
+<p>La bestialité existe plus communément qu’on ne
+croit en France, non par goût, heureusement, mais
+par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont bestiaires.
+Une de leurs plus exquises jouissances est de
+se servir des narines d’un jeune veau qui leur lèche en
+même temps les testicules. Dans toutes ces montagnes
+peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre favorite.
+On sait cela par les curés basques. On devroit, par la
+voie de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées
+et recueillir leurs produits. L’intendant d’Auch
+pourroit aisément parvenir à ce but, sans faire révéler
+des confessions<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119" class="fnanchor">119</a> (abus de religion atroce dans tous
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">Pg 144</a></span>les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux
+par ces curés; le curé demanderoit à son
+pénitent <i>sa maîtresse</i> qu’il remettroit au subdélégué
+de l’endroit sans révéler le nom de l’<i>amant</i>. Je ne vois
+pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit
+du progrès des connoissances humaines, un mal que
+l’on ne sauroit guère empêcher.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">Pg 145</a></span></p>
+
+<h3>L’ANOSCOPIE</h3>
+
+<p>On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les
+charlatans, devins, médecins, politiques ou philosophes
+(car il en est de toutes ces sortes) ont eu plus
+ou moins d’influence. La nature de l’homme, sans
+cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant
+d’hameçons à l’usage de ceux qui établissent leur crédit
+ou leur fortune sur la crédulité de leurs semblables,
+qu’il y a toujours pour eux quelque heureuse découverte
+à faire dans l’océan sans bornes des sottises
+humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir
+les vieilles fascinations, les folies surannées, cet appât
+est si bien proportionné à l’avidité ignorante et grossière
+du peuple, auquel il est surtout destiné, que son
+effet est infaillible, quelqu’ignorans et mal-adroits que
+puissent être les professeurs de l’art si facile de tromper
+les hommes. La philosophie et la physique expérimentale
+plus cultivées, en détrompent sans doute un
+grand nombre; mais celui où le progrès des connoissances
+humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup
+le plus petit.</p>
+
+<p>Le mot de <i>devin</i> se trouve très-souvent dans la
+Bible; ce qui justifie l’ancienne remarque qu’il n’y a
+eu parmi les auteurs sacrés que peu ou point de phi<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">Pg 146</a></span>losophes.
+Moyse défend gravement de consulter les
+devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après
+les devins et les sorcieres en <i>paillardant</i> avec eux,
+je mettroi ma face contre la sienne<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120"></a><a href="#Footnote_120" class="fnanchor">120</a>.» Il y a plusieurs
+classes de sorciers indiquées dans l’Écriture.</p>
+
+<p><i>Chaurnien</i> en hébreu signifioit sages. Mais cette
+expression étoit fort équivoque et susceptible des
+diverses acceptions de <i>sagesse vraie, sagesse fausse,
+maligne, dangereuse, affectée</i>. Ainsi dans tous les
+tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles
+pour faire servir les apparences de la sagesse à leurs
+intérêts, au succès de leurs passions, et pour détourner
+l’étude, la science et le talent du seul emploi qui
+les honore; je veux dire la recherche et la propagation
+de la vérité.</p>
+
+<p>Les <i>Mescuphins</i> étoient ceux qui devinoient dans
+des choses écrites les secrets les plus cachés; les
+tireurs d’horoscopes, les interprètes des songes, les
+diseurs de bonne aventure manœuvroient ainsi.</p>
+
+<p>Les <i>Carthumiens</i> étoient les enchanteurs; par leur
+art ils fascinoient les yeux et sembloient opérer des
+changemens fantastiques ou véritables dans les objets
+et dans les sens.</p>
+
+<p>Les <i>Asaphins</i> usoient d’herbes, de drogues particulières
+et du sang des victimes pour leurs opérations
+superstitieuses.</p>
+
+<p>Les <i>Casdins</i> lisoient dans l’avenir par l’inspection
+des astres: c’étoient les astrologues de ce tems-là.</p>
+
+<p>Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas
+nos Comus étoient en fort grand nombre; ils avoient
+dans les cours des plus grands rois de la terre un crédit
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">Pg 147</a></span>immense; car la superstition qui a si bien servi
+le despotisme, l’a toujours soumis à ses lois, et du sein
+de cette confédération terrible qui a ourdi tous les
+maux de l’humanité, le triomphe de la superstition a
+toujours jailli, les ministres de la religion étoient trop
+habiles pour se dessaisir d’aucune des parties de leur
+pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit
+trait à la divination; ils se donnèrent en tout pour les
+confidens des dieux, et ceignirent aisément du bandeau
+de l’opinion des hommes qui ne savoient pas
+même douter, science qui est à peu près la dernière
+dont l’homme s’instruise.</p>
+
+<p>De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de
+la superstition, nul n’y fut plus soumis que les Juifs;
+on recueilleroit dans leur histoire une infinité de
+détails sur leurs pratiques folles et coupables. La grace
+que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes
+pour les instruire de sa volonté, devenoit pour ces
+hommes grossiers et curieux un piège auquel ils
+n’échappoient pas. L’autorité des prophetes, leurs
+miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois,
+leur influence dans les délibérations et les affaires
+publiques, les faisoient tellement considérer par la
+multitude, que l’envie d’avoir part à ces distinctions,
+en s’arrogeant le don de prophétie devenoit une passion
+dévorante, en sorte que si l’on a dit de l’Égypte
+que tout y étoit <i>dieu</i>, il fut un tems où l’on pouvoit
+dire de la Palestine que tout y étoit <i>prophète</i>: il y en
+eut sans doute plus de faux que de vrais; on n’ignore
+pas même que les Juifs avoient des enchantemens et
+des philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie
+dans lesquels ils faisoient usage de sperme
+humain, de sang menstruel, et de tout plein d’autres<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">Pg 148</a></span>
+choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais
+les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux
+du peuple, et la pieuse obscurité des discours, le ton
+apocalyptique, l’accent enthousiaste sont si imposans,
+que les succès furent très-partagés entre les vrais et
+les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts
+et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et
+parvinrent à élever autel contre autel.</p>
+
+<p>Moïse lui-même nous dit dans l’Exode que les
+enchanteurs de Pharaon ont opéré des miracles vrais
+ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant et soutenu
+de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables
+qui ont grièvement affligé l’Égypte, parce
+que le cœur de son roi était endurci. Nous devons le
+croire religieusement, et surtout nous applaudir de
+n’en avoir pas été spectateurs. Aujourd’hui que l’illusion
+des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique
+peut avoir de plus propre à surprendre, à
+induire en erreur, les étonnans secrets de la chimie,
+les prodiges sans nombre qu’ont opérés l’étude de la
+nature et les belles expériences qui chaque jour
+levent une petite partie du voile qui couvre ses opérations
+les plus secretes; aujourd’hui, dis-je, que
+nous sommes instruits de tout cela jusqu’à un certain
+point, il seroit à craindre que notre cœur ne s’endurcît
+comme celui de Pharaon; car nous connoissons
+infiniment moins le démon que les secrets de la physique;
+et, comme on l’a remarqué, il semble que,
+grace au goût de la philosophie qui nous investit et
+franchit peu à peu les barrières mêmes jusqu’ici les
+plus impénétrables, l’empire du démon va tous les
+jours en déclinant.</p>
+
+<p>Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">Pg 149</a></span>
+l’histoire détaillée, autant qu’elle peut l’être, des
+augures, des artifices, des prophetes, de leurs
+manœuvres, des divinations de toute espèce, décrites
+ou dévoilées par l’œil sévère et perspicace d’un philosophe.
+Mais de toutes celles qu’il pourroit exposer
+aux yeux dessillés des nations, il n’en seroit pas de
+plus bizarre que celle qui sauva d’une triste catastrophe
+une société fameuse par son zèle pour la propagation
+de la foi, et qui, trop persuadée que cette
+foi suffisoit pour pénétrer dans les ténebres de l’avenir,
+contracta avec une légèreté fort imprudente un
+engagement qu’elle n’auroit pu remplir, sans le
+secours fortuit d’un horoscope très-étrange.</p>
+
+<p>Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit
+la vraie religion, lorsqu’une sécheresse effroyable
+sembla destiner cet empire à n’être plus qu’un vaste
+tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les
+Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un
+miracle qu’ils pressentirent avec une merveilleuse
+sagacité, et qui a rendu à jamais cette société fameuse
+dans ces contrées désolées. Un poète moderne a
+raconté cette anecdote d’une manière plus piquante
+que nous ne le saurions faire, et nous nous bornerons
+à transcrire ses vers, sans approuver ses licences.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Fiers rejetons du fameux Loyola,</div>
+<div class="line">Dont Port-Royal a foudroyé l’école;</div>
+<div class="line">Vous que jadis sans cesse harcela</div>
+<div class="line">Le grand Pascal, étayé de Nicole;</div>
+<div class="line">Vous qui, de Rome usant les arsenaux,</div>
+<div class="line">Fîtes frapper du fatal anathème,</div>
+<div class="line">Pour soutenir votre lâche système,</div>
+<div class="line">Les Augustins, sous le nom des Arnaud.</div>
+<div class="line">Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,</div>
+<div class="line">A tant de fois éprouvé la férule,</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">Pg 150</a></span>
+<div class="line">Et qui voyant dans ses puissans écrits,</div>
+<div class="line">Des Molina les sentimens proscrits;</div>
+<div class="line">Contre son livre, au benin Clément onze,</div>
+<div class="line">Fîtes pointer le redoutable bronze.</div>
+<div class="line">Vous qui dans la Chine alliez à la fois,</div>
+<div class="line">Confucius et Dieu mort sur la croix;</div>
+<div class="line">Et dont le culte équivoque et commode,</div>
+<div class="line">Rapporte à Dieu celui d’une pagode.</div>
+<div class="line">De la morale éternels corrupteurs;</div>
+<div class="line">Qui du salut élargissez la voie,</div>
+<div class="line">Et qui, guidant par des chemins de fleurs,</div>
+<div class="line">Les pénitens que le ciel vous envoie,</div>
+<div class="line">Au champ de Dieu ne semez que l’ivroie.</div>
+<div class="line">Des grands du siecle adroits adulateurs;</div>
+<div class="line">Vils artisans de mensonge et de fourbe,</div>
+<div class="line">De qui le dos sous l’iniquité courbe;</div>
+<div class="line">Qui démasqués et par-tout reconnus,</div>
+<div class="line">Etes pourtant par-tout les bien venus;</div>
+<div class="line">(Car il n’est lieux de l’un à l’autre pôle,</div>
+<div class="line">Où Dieu merci n’ayez le premier rôle.)</div>
+<div class="line">Dites-nous donc, par quel puissant moyen,</div>
+<div class="line">Vous trouvez l’art d’en imposer aux autres,</div>
+<div class="line">Et de coëffer la mître des apôtres,</div>
+<div class="line">Chez l’infidèle et le peuple chrétien?</div>
+<div class="line">Si l’on en croit vos longs martyrologes,</div>
+<div class="line">Où le mensonge a tracé vos éloges,</div>
+<div class="line">L’Inde rougit du sang de nos martirs:</div>
+<div class="line">Sur un trépied vous rendez des oracles;</div>
+<div class="line">Et le païen avide de miracles,</div>
+<div class="line">Les voit éclore au gré de ses desirs.</div>
+<div class="line">L’aride mort au teint livide et blême,</div>
+<div class="line">Lâche sa proie à votre voix suprême;</div>
+<div class="line">Par vous le sang qu’elle a coagulé,</div>
+<div class="line">Dans les vaisseaux a de nouveau coulé,</div>
+<div class="line">A l’ordre seul d’un petit taumaturge,</div>
+<div class="line">L’air de vapeurs ou se charge ou se purge;</div>
+<div class="line">Et vous avez à vos commandemens,</div>
+<div class="line">Le vent, la foudre et tous les élémens.</div>
+<div class="line">A ce propos on m’a fait certain conte,</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">Pg 151</a></span>
+<div class="line">Mes révérends, qu’il faut que je vous conte.</div>
+<div class="line">A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein,</div>
+<div class="line">De ses sablons forme la riche pierre,</div>
+<div class="line">Dont le poli réfléchit la lumiere</div>
+<div class="line">En cent façons; étoit un jeune essaim</div>
+<div class="line">D’Ignatiens, qui dans l’âme indienne,</div>
+<div class="line">Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.</div>
+<div class="line">Tous les beaux fils qu’a l’Inde sur son bord,</div>
+<div class="line">Etoient, par eux catéchisés d’abord.</div>
+<div class="line">Les Cordeliers qu’ils avaient pour annexe,</div>
+<div class="line">De leur côté baptisoient le beau sexe.</div>
+<div class="line">Tout alloit bien; et leur apostolat</div>
+<div class="line">Fructifioit, moyenant ce partage,</div>
+<div class="line">Si, que de Dieu, le nouvel héritage</div>
+<div class="line">Alloit croissant avec beaucoup d’éclat.</div>
+<div class="line">Là le démon qu’en figure de bronze,</div>
+<div class="line">Fait adorer l’ignorance du bonze;</div>
+<div class="line">Graces aux fils d’Ignace et de François,</div>
+<div class="line">Alloit perdant tous les jours de ses droits.</div>
+<div class="line">L’Ignatien à ces nouvelles plantes,</div>
+<div class="line">Distribuoit les graces suffisantes,</div>
+<div class="line">Si largement que l’efficace là</div>
+<div class="line">Glanoit après les fils de Loyola</div>
+<div class="line">Petitement. Quoi qu’il en soit, les drôles,</div>
+<div class="line">Par maints bons tours, maintes belles paroles,</div>
+<div class="line">Passoient pour saints, se faisoient vénérer</div>
+<div class="line">Du peuple Indien qu’ils savoient attirer.</div>
+<div class="line">Le bruit en vint jusqu’au roi de Golconde:</div>
+<div class="line">Ce prince étoit un vieux païen fieffé,</div>
+<div class="line">Qui de son diable étoit si fort coëffé,</div>
+<div class="line">Qu’il n’encensoit que cet esprit immonde,</div>
+<div class="line">Il vouloit voir ces apôtres nouveaux,</div>
+<div class="line">Que de son diable on disoit les rivaux.</div>
+<div class="line">Bien croyoit-il entendre des oracles,</div>
+<div class="line">Et comme Hérode aller voir des miracles.</div>
+<div class="line">Nos révérends, le crucifix en main,</div>
+<div class="line">Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain,</div>
+<div class="line">En déclamant contre le simulacre</div>
+<div class="line">De Satanus. Le roi dont la bile âcre</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">Pg 152</a></span>
+<div class="line">Jà s’échauffoit à leurs beaux plaidoyers,</div>
+<div class="line">Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte,</div>
+<div class="line">Et qu’on annonce un singulier culte;</div>
+<div class="line">Encor faut-il de preuves l’étayer.</div>
+<div class="line">Depuis six mois la sécheresse afflige</div>
+<div class="line">Tout mon royaume; et votre zèle exige</div>
+<div class="line">Que de ce Dieu vous obteniez de l’eau.</div>
+<div class="line">Si dans trois jours vous n’en faites répandre,</div>
+<div class="line">Comme imposteurs je vous ferai tous pendre:</div>
+<div class="line">Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau</div>
+<div class="line">Représenter à l’absolu monarque,</div>
+<div class="line">Que ce seroit tenter le Tout-Puissant:</div>
+<div class="line">Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque,</div>
+<div class="line">S’il est le Dieu sur la terre agissant.</div>
+<div class="line">Force fut donc aux moines d’en promettre,</div>
+<div class="line">Sauf à tenter l’avis du baromètre,</div>
+<div class="line">Qui consulté par eux tous les instans,</div>
+<div class="line">Ne répondoit jamais que du beau tems.</div>
+<div class="line">Tous de concert alloient plier bagage,</div>
+<div class="line">Pour le martyre éprouvant peu d’attraits,</div>
+<div class="line">Quand un frater qu’ils laissoient là pour gage,</div>
+<div class="line">Et qui pour eux auroit payé les frais,</div>
+<div class="line">D’un tel départ leur demanda la cause.</div>
+<div class="line">Las! dirent-ils, le prince nous propose</div>
+<div class="line">De décorer nos collets de la hard,</div>
+<div class="line">S’il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.</div>
+<div class="line">Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère,</div>
+<div class="line">Par Loyola, patron du monastère,</div>
+<div class="line">Dites au roi que dès demain matin</div>
+<div class="line">Nous en aurons, ou j’y perds mon latin.</div>
+<div class="line">Pas ne mentoit notre moderne Elie:</div>
+<div class="line">Du sein des mers un nuage élevé,</div>
+<div class="line">A point nommé de sa féconde pluie,</div>
+<div class="line">Vit du pays chaque champ abreuvé.</div>
+<div class="line">Et de crier en Golconde au miracle,</div>
+<div class="line">Et de donner le bon frere en spectacle,</div>
+<div class="line">Qui dit tout bas à nos moines joyeux:</div>
+<div class="line">Mes révérends, si j’ai tenu parole,</div>
+<div class="line">Vous le devez à certaine v.....,</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">Pg 153</a></span>
+<div class="line">Qu’exprès pour vous me conservent les cieux.</div>
+<div class="line">Toutes les fois que l’atmosphere aride,</div>
+<div class="line">Va condensant de nouvelles vapeurs,</div>
+<div class="line">L’air surchargé de l’élément humide,</div>
+<div class="line">Ne manque pas de doubler mes douleurs.</div>
+<div class="line">On n’en dit mot à messieurs de Golconde,</div>
+<div class="line">Dans le pays il resta constaté,</div>
+<div class="line">Que ce n’étoit qu’un fruit de sainteté,</div>
+<div class="line">Et non celui de cette peste immonde,</div>
+<div class="line">Dont le pénard se trouvoit infecté.</div>
+<div class="line">Puisque le bien naît ainsi du désordre,</div>
+<div class="line">Que le bon Dieu la conserve à tout l’ordre.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>On voit, toute plaisanterie à part, combien cet
+étrange baromètre fut utile et à la Chine et aux missionnaires
+qui en ont rapporté leur fameuse querelle
+sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette
+sorte d’injection qu’on porte dans les intestins par le
+fondement que depuis l’introduction des Jésuites
+dans leur empire; aussi ces peuples en s’en servant
+l’appellent-ils <i>le remède des barbares</i>.</p>
+
+<p>Les Jésuites qui voyoient que le mot ignoble de
+<i>lavement</i>, avoit succédé à celui de <i>clystere</i> gagnerent
+l’abbé de S. Cyran, et employerent leur crédit auprès
+de Louis XIV, pour obtenir que le mot <i>lavement</i> fut
+mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte
+que l’abbé de S. Cyran les reprocha au pere Garasse,
+qu’on appeloit l’Hélène de la guerre des Jésuites et
+des Jansénistes; mais, disoit le pere <i>Garasse</i>, je n’entends
+par <i>lavement</i> que <i>gargarisme</i>: «ce sont les apothicaires
+qui ont profané ce mot à un usage messéant.»
+On substitua donc le mot <i>remède</i> à celui
+de <i>lavement</i>. Remède comme équivoque parut plus
+honnête, et c’est bien là notre genre de chasteté<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121"></a><a href="#Footnote_121" class="fnanchor">121</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">Pg 154</a></span>
+Louis XIV accorda cette grâce au père le Tellier. Ce
+prince ne demanda plus de <i>lavement</i>, il demandoit
+<i>son remède</i>; et l’académie fut chargée d’insérer ce
+mot avec l’acception nouvelle dans son dictionnaire...
+Digne objet d’une intrigue de cour!</p>
+
+<p>Il paroît que cette honteuse maladie, appelée <i>cristalline</i>,
+qui fut le <i>barometre jésuitique</i> dans la patrie
+de Confucius, et qui, dit-on, se perpétuait dans l’ordre
+des Jésuites de père en frère, n’étoit autre chose que
+la maladie dont parle l’écriture: <i>le Seigneur frappa
+ceux de la ville et de la campagne dans le fondement</i><a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122" class="fnanchor">122</a>.
+C’est pour la guérison de cette maladie que
+les Jésuites ont une messe imprimée dans un missel<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class="fnanchor">123</a>
+à l’honneur de S. Job. Il n’y a rien là qui forme
+inconséquence avec leur morale; car il est certain que
+leurs casuistes encouragent à braver le danger de la
+cristalline, bien loin de l’improuver, quand ils croient
+que l’œuvre de Dieu peut y être intéressée. On lit dans
+le recueil du pere Jésuite Anufin un singulier fait
+arrivé à l’un de leurs novices qui s’amusoit avec un
+jeune homme, et qui fut surpris au milieu de ses
+débats par un de ses confreres. Celui-ci avoit eu la
+prudence d’observer à travers la serrure et de se
+taire; mais quand l’opération fut finie et le novice
+sorti, «malheureux, lui dit son camarade, que
+viens-tu de faire? J’ai tout vu; tu mériterois que je
+te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de
+luxure... tu ne peux pas nier ton crime...&mdash;Eh,
+mon cher ami, répond le coupable d’un ton de confiance
+et d’affection, vous ne savez donc pas que
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">Pg 155</a></span>c’est un Juif? je le convertirai, ou il restera l’ennemi
+de J.-C. Dans l’une ou l’autre supposition
+n’ai-je pas raison de le séduire, ou pour le sauver
+ou pour le rendre plus coupable?» A ces mots le
+novice observateur persuadé, convaincu, pénétré
+d’admiration, se prosterne, baise les pieds de son
+confrère, fait son rapport; et le novice agent est enregistré
+parmi les opérateurs des œuvres du Très-Haut.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">Pg 157</a></span></p>
+
+<h3>LA LINGUANMANIE</h3>
+
+<p>Si l’on réduisoit toutes les passions de l’homme à
+ses affections primitives, tous ses idiômes à l’expression
+de ses pensées-meres, si je puis parler ainsi, en
+dépouillant celles-là de toutes les nuances dont il les
+a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont
+il a surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient
+moins volumineux et les sociétés moins corrompues.</p>
+
+<p>Par exemple, combien l’imagination n’a-t-elle pas
+brodé en amour le canevas de la nature? Si ses efforts
+se fussent bornées à l’embellir des illusions morales
+les plus touchantes, nous devrions nous en applaudir.
+Mais il y a beaucoup plus d’imaginations déréglées
+que d’imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y
+a plus de libertinage que de tendresse parmi les
+hommes; voilà pourquoi il faut maintenant une foule
+d’épithètes pour retracer toutes les nuances d’un
+sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque,
+généreux ou coupable, n’est après tout et ne sera
+jamais que le penchant plus ou moins vif d’un sexe
+vers l’autre. L’impudicité, la lubricité, la lasciveté, le
+libertinage, la mélancolie érotique sont des qualités
+très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances
+plus ou moins fortes des mêmes sensations. La lubricité,<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">Pg 158</a></span>
+la lasciveté, par exemple, sont des aptitudes
+purement naturelles au plaisir; car plusieurs especes
+d’animaux sont lascifs et lubriques; mais il n’en est
+point d’<i>impudiques</i>. L’impudicité est une qualité
+inhérente à la nature raisonnable et non pas à une
+propension naturelle, comme la lubricité. L’impudicité
+est dans les yeux, dans la contenance, dans les
+gestes, dans les discours: elle annonce un tempérament
+très-violent, sans en être la preuve bien certaine;
+mais elle promet beaucoup de plaisir dans la
+jouissance et tient sa promesse, parce que l’imagination
+est le véritable foyer de la jouissance que
+l’homme a variée, prolongée, étendue par l’étude et
+le raffinement des plaisirs.</p>
+
+<p>Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres
+de cette espece, ne sont autre chose qu’un appétit
+violent qui porte à jouir sans mesure, à chercher
+sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu’on ne
+croit, mais dans sa plus grande partie d’institution
+humaine; à chercher, dis-je, sans cette retenue que
+nous appelons <i>pudeur</i>, les moyens les plus variés,
+les plus industrieux, les plus sûrs de se satisfaire,
+d’éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur
+est si séduisante, qu’on les provoque après les avoir
+étreints.</p>
+
+<p>Cet état tient purement à la nature et à notre constitution.
+C’est la faim, le sentiment du besoin de
+prendre sa nourriture, lequel par excès de sensualité
+produit la gourmandise, et par la privation trop
+longue des moyens de se satisfaire, dégénere en rage.
+Le désir de la jouissance qui est un besoin tout aussi
+naturel, quoique moins fréquent et plus ou moins
+impérieux, selon la diversité des tempéramens, se<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">Pg 159</a></span>
+porte quelquefois jusqu’à la manie, jusqu’aux plus
+grands excès physiques et moraux, qui tous tendent
+à la jouissance de l’objet par lequel peut être assouvie
+la passion ardente dont on est agité.</p>
+
+<p>Cette fievre dévorante s’appelle chez les femmes
+<i>nimphomanie</i><a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124"></a><a href="#Footnote_124" class="fnanchor">124</a>; elle s’appelleroit chez les hommes
+<i>mentulomanie</i>, s’ils y étoient aussi sujets qu’elles;
+mais leur conformation s’y oppose, et plus encore
+leurs mœurs qui, exigeant moins de retenue et de
+contrainte, et ne comptant la pudeur qu’au nombre de
+ces raffinemens dont l’industrie humaine a su embellir
+ou nuancer les attraits de la nature, ne les exposent
+point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop
+exaltés. D’ailleurs nos organes étant beaucoup plus
+susceptibles de mouvemens spontanés que ceux
+de l’autre sexe, l’intensité des désirs peut rarement
+être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi
+bien que les femmes aient des maladies produites
+par une cause à peu près pareille<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class="fnanchor">125</a>; mais dont une
+constitution mâle, plus aisée à détendre, ne sauroit
+être long-temps pénétrée.</p>
+
+<p>Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets
+si bizarres de la nymphomanie. Peut-être le déréglement
+de l’imagination y contribue-t-il beaucoup
+plus que l’énergie vénérienne que le sujet qui en est
+attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la
+vulve n’est point du tout la nymphomanie. Le prurit
+peut être, à la vérité, une disposition à cette manie;
+mais il ne faut pas croire qu’il en soit toujours suivi.
+Il excite, il force à porter les doigts dans les conduits
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">Pg 160</a></span>irrités; à les frotter pour se procurer du soulagement,
+comme il arrive dans toutes les parties du corps que
+l’on agace dans la même vue, pour y atténuer les
+causes irritantes. Ces titillations, ces attouchemens,
+quelque vifs et désirés qu’ils puissent être, se font
+du moins sans témoins; au lieu que ceux qu’occasionne
+la nymphomanie bravent les spectateurs et les
+circonstances. C’est que le prurit ne s’établit que
+dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la
+jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui
+transmet en outre l’impression qu’elle reçoit avec des
+modifications propres à investir l’ame d’une foule
+d’idées lascives. De là ce feu s’alimente lui-même;
+car la vulve est affectée à son tour par l’influence de
+l’ame avide de volupté, indépendamment de toute
+impression des sens, et réagit sur le cerveau. Ainsi
+l’ame est de plus en plus profondément pénétrée de
+sensations et d’idées lascives, qui, ne pouvant pas subsister
+trop longtems sans la fatiguer, détermine sa
+volonté à faire cesser cette inquiétude attachée à la
+prolongation de tout sentiment trop vif, à employer
+tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but.</p>
+
+<p>Il est incroyable combien l’industrie humaine
+aiguisée par la passion a varié les moyens de donner
+du plaisir, ou plutôt les attitudes du plaisir; car il
+est toujours le même, et nous avons beau lutter contre
+la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle
+paroît avoir distribué à la vérité beaucoup de provoquans
+dans ses productions<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126"></a><a href="#Footnote_126" class="fnanchor">126</a>. Mais il est certain
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">Pg 161</a></span>que les fibres du cerveau s’étendent indépendamment
+d’aucune affection immédiate de la nature. Tout ce
+qui échauffe l’imagination, agace les sens ou plutôt
+la volonté à laquelle très-souvent les sens ne suffisent
+point, et ceux-ci sont au moins autant aidés par celle-là,
+que l’imagination peut jamais l’être par le tempérament
+le plus vif, le plus ardent, par les sens les
+mieux disposés, les mieux servis de l’âge et des circonstances.</p>
+
+<p>Ensuite comme c’est le propre de toutes les passions
+de l’ame de devenir plus violentes, en raison de
+la résistance et que la nymphomanie n’est pas facile
+à contenter, elle finit par être insatiable. Les femmes
+qui en sont atteintes ne gardent plus aucune mesure;
+et ce sexe si bien fait pour une molle résistance,
+pour étaler tous les charmes de la timide pudeur,
+déshonore dans cette affreuse maladie, ses attraits
+par les plus sales prostitutions; il demande, il recherche,
+il attaque; les désirs s’irritent par ce qui sembleroit
+devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit
+en effet, si le simple prurit de la vulve sollicitoit le
+plaisir. Mais quand le foyer du désir est le cerveau, il
+s’accroît sans cesse; et Messaline, plutôt lassée que
+rassasiée<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127" class="fnanchor">127</a>, court sans relâche après le plaisir et
+l’amour qui la fuit avec horreur.</p>
+
+<p>Il faut en convenir cependant: l’observation nous
+offre en ce genre quelques phénomenes qui semblent
+le simple ouvrage de la nature. M. de Buffon a vu
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">Pg 162</a></span>une jeune fille de douze ans, très brune, d’un teint
+vif et très coloré, de petite taille, mais assez grasse,
+déjà formée et ornée d’une jolie gorge, qui faisoit les
+actions les plus indécentes au seul aspect d’un homme.
+La présence de ses parens, leurs remontrances, les
+plus rudes châtimens, rien ne la retenoit; elle ne
+perdoit cependant pas la raison et ses accès affreux
+cessoient quand elle étoit avec des femmes. Peut-on
+supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup abusé de
+son instinct?</p>
+
+<p>En général, les filles brunes, de bonne santé, d’une
+complexion forte, qui sont vierges, et surtout celles
+qui, par leur état, semblent destinées à ne pouvoir
+cesser de l’être; les jeunes veuves, les femmes qui ont
+des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition à
+la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal
+foyer de cette maladie est dans une imagination
+trop aiguisée, trop impétueuse; mais que l’inaction,
+contre nature, des sens pourvus de force et de jeunesse
+en est aussi un des principaux mobiles. Il est
+donc juste que chaque individu consulte son instinct
+dont l’impulsion est toujours sûre. Quiconque est
+conformé de manière à procréer son semblable, a
+évidemment droit de le faire; c’est le cri de la nature
+qui est la souveraine universelle, et dont les loix
+méritent sans doute plus de respect que toutes ces
+idées factices d’ordre, de régularité, de principes
+dont nous décorons nos tyranniques chimères et
+auxquelles il est impossible de se soumettre servilement,
+qui ne font que d’infortunées victimes ou
+d’odieux hypocrites, et qui ne reglent rien pas plus au
+physique qu’au moral que les contrariétés faites à la
+nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">Pg 163</a></span>
+physiques exercent un empire très-réel, très-despotique,
+souvent très-funeste, et exposent plus souvent à
+des maux cruels qu’elles n’arment contr’eux. La
+machine humaine ne doit pas être plus réglée que
+l’élément qui l’environne; il faut travailler, se fatiguer
+même, se reposer, être inactif, selon que le sentiment
+des forces l’indique. Ce seroit une prétention très-absurde
+et très-ridicule que de vouloir suivre la loi
+d’uniformité et se fixer à la même assiette, quand
+tous les êtres avec lesquels on a des rapports intimes
+sont dans une vicissitude continuelle. Le changement
+est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux
+secousses violentes qui quelquefois ébranlent les
+fondemens de notre existence. Nos corps sont comme
+des plantes dont la tige se fortifie au milieu des
+orages par le choc des vents contraires.</p>
+
+<p>L’exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans
+doute la ressource la plus efficace contre les suites
+dangereuses de la vie inactive; mais cette ressource
+n’est pas également à l’usage des deux sexes. L’équitation,
+par exemple, ne paroît pas très convenable
+aux femmes, qui ne peuvent guere en user qu’avec
+danger, ou avec des précautions qui la rendent
+presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les a
+pas disposées pour cet exercice, que là seulement
+elles paroissent perdre les graces qui leur sont particulieres,
+sans prendre celles du sexe qu’elles veulent
+imiter.</p>
+
+<p>La danse paroît plus compatible aux agrémens
+propres aux femmes; mais la maniere dont elles s’y
+livrent est souvent plus capable d’énerver que de fortifier
+les organes. Les anciens qui ont eu le grand
+art de faire servir les plaisirs des sens au profit du<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">Pg 164</a></span>
+corps, avoient fait de la danse une partie de leur
+gymnastique: ils employoient la musique pour calmer
+ou diriger les mouvemens de l’âme; ils embellissoient
+l’utile, ils rendoient salutaire la volupté.</p>
+
+<p>Mais si dans la naissance des corps politiques les
+amusemens furent assortis à la sévérité des institutions
+dont ces corps tiroient leur force, ils dégénérerent
+bien rapidement avec les mœurs,<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128" class="fnanchor">128</a> et si les
+anciens s’occuperent d’abord à trouver tout ce qui
+pouvoit augmenter les forces et conserver la santé,
+ils en vinrent à ne chercher qu’à faciliter et étendre
+les jouissances; et c’est encore ici une occasion de
+remarquer combien nous les exaltons pour nous
+calomnier nous-mêmes. Quel parallèle y a-t-il à faire
+de nos mœurs avec l’esquisse que je vais tracer?</p>
+
+<p>Quand une femme avoit <i>coricobolé</i> une demi-heure,
+de jeunes personnes, soit filles, soit garçons,
+selon le goût de l’actrice, l’essuyoient avec des peaux
+de cygne. Ces jeunes gens s’appelloient <i>Jatraliptæ</i>.
+Les <i>Unctores</i> répandoient ensuite les essences. Les
+<i>Fricatores</i> détergeoient la peau. Les <i>Alipari</i> épiloient.
+Les <i>Dropacistæ</i> enlevoient les cors et les durillons.
+Les <i>Paratiltriæ</i> étoient des petits enfants qui
+nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles, l’anus,
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">Pg 165</a></span>la vulve, etc. Les <i>Picatrices</i> étoient de jeunes filles
+uniquement chargées du soin de peigner tous les
+cheveux que la nature a répandus sur le corps, pour
+éviter les croisements qui nuisent aux intromissions.
+Enfin, les <i>Tractatrices</i> pétrissoient voluptueusement
+toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une
+femme ainsi préparée se couvroit d’une de ces gazes,
+qui, selon l’expression d’un ancien, ressembloient à
+<i>du vent tissu</i>, et laissoit briller tout l’éclat de la
+beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au
+son des instrumens qui versoient une autre sorte de
+volupté dans son âme, elle se livroit aux transports
+de l’amour... Portons-nous les raffinemens de la
+jouissance jusqu’à cet excès de recherches<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class="fnanchor">129</a>?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">Pg 166</a></span></p>
+
+<p>Il seroit possible d’apporter en preuve de notre
+infériorité en fait de libertinage, par rapport aux
+anciens, une infinité de passages qui étonneroient nos
+satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré
+dans un morceau de ces mélanges très en raccourci,
+ce que le peuple de Dieu savoit faire<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130"></a><a href="#Footnote_130" class="fnanchor">130</a>.
+Érasme a recueilli dans les auteurs Grecs et Romains une foule
+d’anecdotes et de proverbes qui supposent des faits
+dont l’imagination la plus hardie est effrayée: j’en
+citerai quelques-uns.</p>
+
+<p>Nous n’avons point, par exemple, de mauvais lieux
+qui puissent nous donner une idée de ce qu’on appelloit
+à Samos <i>le parterre de la nature</i>. C’étoient des
+maisons publiques où les hommes et les femmes
+pêle-mêle s’abandonnoient à tous les genres de libertinages <a href="#prug_9_1">(I)</a>:
+car ce seroit prostituer le mot volupté
+que de l’employer ici. Les deux sexes y offroient des
+modèles de beauté, et de là le titre de <i>parterre de la
+nature</i><a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131"></a><a href="#Footnote_131" class="fnanchor">131</a>. Les vieilles mettoient encore à profit dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">Pg 167</a></span>d’autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient
+tellement impudiques qu’on les comparoit à des animaux
+qui avoient l’odeur, l’ardeur, la lasciveté des
+boucs<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132"></a><a href="#Footnote_132" class="fnanchor">132</a>.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">..... <i>Verum noverat</i></div>
+<div class="line"><i>Anus caprissantis vocare viatica</i>.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Dans l’île de Sardaigne qui n’a jamais été un pays
+très-florissant ni très-peuplé, le nom du lieu appelé
+<i>Ancon</i> avoit pour étymologie celui de la reine Omphale,
+qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis
+les enfermoit indistinctement avec des hommes choisis
+pour briller dans ces sortes de combats.<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133"></a><a href="#Footnote_133" class="fnanchor">133</a></p>
+
+<p>On sait ce que le despotisme oriental a toujours
+coûté à l’humanité et à l’amour; il a dans tous les
+tems foulé celle-là et profané celui-ci. C’est de Sardanapale,<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134"></a><a href="#Footnote_134" class="fnanchor">134</a>
+l’un des plus vils tyrans de ces contrées,
+que vient l’idée et l’usage d’unir la prostitution des
+filles et des garçons.</p>
+
+<p>Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la perfection
+de la prostitution publique; elle y étoit tellement
+révérée qu’il y avoit des temples où l’on adressoit<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">Pg 168</a></span>
+sans cesse des prieres aux dieux pour augmenter
+le nombre des prostituées<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class="fnanchor">135</a>. On prétendoit qu’elles
+avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens
+passoient pour posséder presque exclusivement l’art
+de la souplesse et des mouvements voluptueux<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136"></a><a href="#Footnote_136" class="fnanchor">136</a>.
+On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une
+coupe, à un galbe particuliers.</p>
+
+<p>Les Lesbiennes sont citées pour l’invention ou la
+coutume d’avoir rendu la bouche le plus fréquent
+organe de la volupté<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137"></a><a href="#Footnote_137" class="fnanchor">137</a>.</p>
+
+<p>Différens peuples se distinguerent ainsi par des
+usages bien étranges et plus fréquens chez eux que
+chez tous les autres; de sorte que ce qui n’est aujour<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">Pg 169</a></span>d’hui
+que le vice de tel ou tel individu, étoit alors le
+caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces
+peuples de l’isle d’Eubœ qui n’aimoient que les
+enfans et qui les prostituoient de toutes manieres,
+vint le mot <i>chalcider</i><a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138"></a><a href="#Footnote_138" class="fnanchor">138</a>. Ainsi l’on créa celui de
+<i>phicidisser</i> pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class="fnanchor">139</a>.
+On exprima l’habitude qu’avoient les habitans
+de Sylphos, l’une des Cyclades, d’aider les plaisirs
+naturels par ceux de l’anus, au moyen du mot
+<i>siphniasser</i><a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140"></a><a href="#Footnote_140" class="fnanchor">140</a>. Ainsi l’on trouva des mots pour tout
+peindre dans des siècles de corruption où l’on éprouva
+de tout. De là, le <i>cleitoriazein</i><a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141"></a><a href="#Footnote_141" class="fnanchor">141</a>, ou contraction des
+deux clitoris; opération qu’Hesychius et Suida ont pris
+la peine de nous expliquer, en nous apprenant que
+ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa
+semblable; l’une s’agite quand l’autre s’arrête, et réciproquement
+(d’où le proverbe <i>non fatis liques</i>); de
+là l’expression de <i>cunnilangues</i> que Sénèque définit
+ainsi: Les Phéniciens différoient des Lesbiens en ce
+que les premiers se rougissoient les lèvres pour imiter
+plus parfaitement l’entrée du vrai sanctuaire de
+l’amour; au lieu que les Lesbiens qui n’y mettoient
+d’autre fard que l’empreinte des libations amoureuses
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">Pg 170</a></span>les avoient blanches<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142"></a><a href="#Footnote_142" class="fnanchor">142</a>, et ce n’est pas la maniere la
+plus singuliere dont on ait paré ses lèvres; car Suétone
+rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel
+pour sucer le gland de son giton de maniere à augmenter
+son plaisir, en lubrifiant ainsi la peau fine
+qui revêt cette partie, la salive de l’agent imprégnée
+de miel attiroit les flots d’amour. C’étoit<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143"></a><a href="#Footnote_143" class="fnanchor">143</a> un aphrodisiaque
+connu et puissant pour les hommes usés.
+Mais Vitellius faisoit cette cérémonie tous les jours
+et publiquement sur tous ceux qui vouloient s’y prêter<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144"></a><a href="#Footnote_144" class="fnanchor">144</a>;
+ce qui n’est guere plus bizarre que ces libations
+(<i>semen et menstruum</i>) que certaines femmes,
+selon Épiphane, offroient aux dieux, pour les avaler
+ensuite<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145"></a><a href="#Footnote_145" class="fnanchor">145</a>.</p>
+
+<p class="tb">Je finis cette singuliere récapitulation par demander
+aux moralistes si les anciens alloient beaucoup mieux
+que nous, et aux érudits quel service ils croient
+avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils
+ont déterré ces anecdotes et tant d’autres pareilles
+dans les archives de l’antiquité?</p>
+
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">Pg 171</a></span></p>
+
+<h2>ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER<br />
+DE PIERRUGUES</h2>
+
+<h3>SUR L’ANAGOGIE</h3>
+
+<p><i>Anagogie</i>, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement
+ou élévation de l’esprit vers les choses divines; du
+grec Αναγωγη, formé de ανα, <i>en haut</i>, et de αγω, je conduis.</p>
+
+<p class="tb">«Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (<i>Introduction
+à l’Ecriture sainte</i>, liv. II, chap. II), explique de la félicité
+éternelle ce qui est dans l’Écriture de la Terre promise; c’est
+le ciel dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c’est la Jérusalem
+céleste; l’homme formé d’abord de la terre, animé
+ensuite du souffle de Dieu, est l’image de l’homme revêtu d’un
+corps corruptible, qui ressuscitera un jour immortel. Il faut
+remarquer ici que les prophètes n’ont pas moins prédit ce
+qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par leurs
+actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une
+femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son
+union avec l’Eglise, l’a purifiée de toutes ses taches. Le serpent
+d’airain élevé dans le désert, était la figure du Sauveur élevé
+en croix. La loi de la circoncision n’ordonnait à la lettre que
+de circoncire la chair, mais dans un sens spirituel elle signifie
+cette circoncision du cœur par laquelle les chrétiens doivent
+retrancher et réprimer en eux les désirs qui pourraient être
+contraires à la loi de Dieu.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">Pg 172</a></span></p>
+
+<p>D’après cette interprétation métaphorique, on doit s’apercevoir
+que tout l’Ancien Testament n’est qu’une figure, un
+clair-obscur: c’est pourquoi saint Augustin (<i>De Trin.</i>, liv. I,
+chap. II) a fort bien remarqué que les auteurs sacrés recourent
+aux mots figurés lorsqu’ils ne trouvent pas des mots propres
+pour exprimer leurs idées. Ils s’en servent comme des voiles
+pour cacher ce que la pudeur défend quelquefois de nommer.
+C’est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de <i>pied</i>, l’Écriture
+comprend toutes les parties inférieures du corps; témoin cet
+exemple: «Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa le
+prépuce de son fils et toucha <i>ses pieds</i>.» «Tulit illico Sephora
+occultissimam petram, et circumcidit præputium filii sui,
+tetigitque pedes ejus.» (<i>Exod.</i>, cap. IV, v. 25.)</p>
+
+<p>Dans ce passage l’Écriture prend un mot honnête au lieu
+d’un mot qui ne l’est pas. Mais n’importe! Son style si simple
+et si sublime, l’élévation de ses pensées et le brillant des
+métaphores dont Dieu fait partout un si digne et fréquent
+usage, conviennent d’autant plus aux hommes que, créés à sa
+ressemblance, il fallait, pour s’en faire comprendre, qu’il
+appropriât son langage à celui de son peuple, et qu’il se
+conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C’est là
+sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu,
+nous le représente sans cesse comme s’il avait un corps tout
+semblable au nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus.
+Si donc elle lui attribue de la colère, de la piété, de la fureur,
+et lui donne des yeux, une bouche, des mains et des pieds, il
+n’en suit pas qu’il faille le prendre au pied de la lettre, mais
+tel que notre imagination a l’habitude de se le figurer, malgré
+les lumières de notre faible raison et de la foi divine qui nous
+a été révélée de toute éternité. Si donc il est des personnes
+assez grossières pour se méprendre sur le sens anagogique de
+l’Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles l’infusion
+du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l’explication
+d’un titre que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à
+propos de laisser en grec; et il comprendra sans doute la
+mysticité de cet ouvrage.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_1_1" id="prug_1_1"></a>I.&mdash;«Des anus d’or guérissaient les hémorrhoïdes.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">Pg 173</a></span></p>
+
+<p>En l’an du monde 2860, Ophni et Phinées, deux fils du
+grand-prêtre Héli, couchaient avec toutes les femmes qui
+venaient à la porte du tabernacle: «dormiebant cum mulieribus
+quæ observabant ad ostium Tabernaculi.» (<i>Reg.</i>, lib. I,
+cap. 2, v. 22.)</p>
+
+<p>Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda paternellement
+ses fils, et malgré les sages conseils qu’il leur donna
+sur les devoirs des prêtres qu’ils violaient, ils n’écoutèrent
+point la voix de leur père, «non audierunt vocem patris sui;»
+ce qui était inutile, ce me semble, puisque d’avance le Seigneur
+avait déjà résolu de les tuer, «quia voluit Dominus occidere
+eos.» (<i>Rois</i>, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or, le Dieu d’Israël, colère et
+jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de peccadilles qu’avaient
+commises ces fils, et pour les punir, voici ce qu’il imagina. Il
+engage son peuple, qu’il aime tant, dans une terrible bataille,
+où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil de
+l’épée 30,000 juifs qui n’avaient couché avec personne, prennent
+l’Arche d’alliance et tuent les deux fils d’Héli, pour
+apprendre aux autres, sans doute, qu’il est dangereux d’interpréter
+trop littéralement le précepte divin: «Croissez et multipliez.»</p>
+
+<p>Mais voyez cet enchaînement de justice divine: après ce bel
+exploit, marqué au coin de l’humanité, et les corrections
+toutes paternelles qu’il vient d’administrer à son peuple chéri,
+ne voilà-t-il pas que Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche
+maintenant une querelle d’Allemand à ces pauvres Philistins,
+qu’il déteste, parce qu’ils retiennent son arche, qu’il n’a pas
+daigné défendre lui-même au jour du péril, et les punit
+d’affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties les plus
+secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait ainsi
+pourrir le derrière!!!... «Percutiebantur in secretiori parte
+natium.» (<i>Rois</i>, liv. I, ch. 5, v. 12.)</p>
+
+<p>Grande était certes la consternation de ces idolâtres! mais
+que font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible
+maladie?... Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et
+leurs prophètes, et, selon le conseil de ces devins, ils entrent
+en composition avec le Père Eternel, qui, moyennant le renvoi
+de la boîte carrée et d’un cadeau de cinq <i>anus d’or</i>, apaise son
+courroux et le délivre de ce fléau. «Hi sunt autem ani aurei,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">Pg 174</a></span>
+quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino; Azotus unum,
+Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.»
+(<i>Rois</i>, liv. II, ch. 6, v. 17.)</p>
+
+<p>Grâce au progrès des sciences et à l’habileté de nos médecins,
+nous sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de
+recourir à ce coûteux, mais efficace moyen, comme chacun
+sait; mais si une offrande de cette espèce est tombée en désuétude
+aujourd’hui, nos Esculapes n’oublient cependant point
+de formuler quelquefois leurs mémoires sur le prix que peuvent
+valoir cinq anus d’or:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Auri sacra fames!...</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval,
+qu’il ne suffit pas à un père d’être bon lui-même, s’il
+ne travaille encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par
+les voies les plus inconcevables, venge l’injure faite aux choses
+saintes par l’abandon même de ce qu’il y a de plus saint; que
+rien ne l’irrite tant que les péchés des prêtres; qu’il ne protège
+enfin que ceux qui l’honorent, et ne fait éclater sa gloire que
+pour ceux qui se rendent dignes de lui.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_1_2" id="prug_1_2"></a>II.&mdash;«La bête de l’Apocalypse, qui a 666... sur le front.»</p>
+
+<p>La science des nombres n’est point une rêverie. Ecoutez
+plutôt ce que dit saint Jean dans l’<i>Apocalypse</i> (Αποκάλυψις,
+mot inventé par les Septantes suivant saint Jérôme pour
+désigner les <i>Révélations de saint Jean</i>) verset 18, nombre
+ignoble, chapitre 13, nombre fatal:</p>
+
+<p>«Qui habet intellectum computet numerum bestiæ; numerus
+enim hominis est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.»&mdash;«Que
+celui qui a de l’intelligence suppute le nombre de la
+bête, car son nombre est le nombre d’un homme.»</p>
+
+<p>Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (<i>Dictionnaire
+philosophique</i>, art. <i>Apocalypse</i>, sect. II), ont tous expliqué
+l’<i>Apocalypse</i> en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce
+qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux
+commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes,
+ayant le poil d’un léopard, les pieds d’un ours, et la gueule
+d’un lion, la force d’un dragon; et il fallait, pour vendre et<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">Pg 175</a></span>
+acheter, avoir le caractère et le nombre de la bête, et ce nombre
+était 666.</p>
+
+<p>Bossuet trouve que cette bête était évidemment l’Empereur
+Dioclétien, en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait
+que c’était Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie,
+connu par d’étranges aventures, prouve que la bête
+était Julien l’Apostat. Jurien prouve que la bête est le pape. Un
+prédicant a démontré que c’est Louis XIV. Un bon catholique
+a démontré que c’est le roi d’Angleterre, Guillaume.</p>
+
+<p>C’est ainsi que s’en explique le grand homme. Mais cela ne
+prouve rien contre ces messieurs, car un savant moderne a
+prétendu, dans le temps, que cette bête de l’Apocalypse n’était
+autre que Louis XVIII, en décomposant le nombre six cent
+soixante-six de la manière suivante:</p>
+
+<table summary="Apocalypse" width="70%"><tr>
+<td class="left">L</td><td class="right">50</td></tr><tr>
+<td class="left">V</td><td class="right">5</td></tr><tr>
+<td class="left">D</td><td class="right">500</td></tr><tr>
+<td class="left">O</td><td class="right">0</td></tr><tr>
+<td class="left">V</td><td class="right">5</td></tr><tr>
+<td class="left">I</td><td class="right">1</td></tr><tr>
+<td class="left">C</td><td class="right">100</td></tr><tr>
+<td class="left">V</td><td class="right">5</td></tr><tr>
+<td class="left">&nbsp;</td><td class="right">&mdash;&mdash;</td></tr><tr>
+<td class="left">SUMMA</td><td class="right">666</td></tr>
+</table>
+
+<p>Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres
+arabes sont la désignation numérique et mystique; car additionnés,
+ils donnent le nombre 18, et de front, le nombre de
+la bête.</p>
+
+
+<h3>SUR L’ANÉLYTROÏDE</h3>
+
+<p><i>L’Anélytroïde</i>, qui n’est couvert d’aucune enveloppe; du
+grec Ανελυτρος, formée par l’α privatif suivi de l’ν euphonique
+et du mot ελυτρος, dérivé de ελυτροω, <i>envelopper</i>, recouvrir, et
+par extension, <i>perforation</i>.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_2_1" id="prug_2_1"></a>I.&mdash;«Une des sources du discrédit où les livres saints sont
+tombés, ce sont les interprétations forcées que notre amour-propre,
+si orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">Pg 176</a></span>
+misère, a voulu donner à tous les passages que nous ne pouvons
+expliquer.»</p>
+
+<p>Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant
+avec les hommes, emprunte toujours leur langage pour se
+mettre à portée de leur faible entendement. Aujourd’hui que
+ces temps heureux sont loin de nous, pour comprendre le mystérieux
+de la parole divine que Dieu a consignée dans le livre
+sacré, il faut de nécessité absolue recourir d’abord aux
+lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à l’autorité
+de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec soin,
+persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés et
+le génie d’une langue aussi ancienne que la nature, et dont les
+racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la
+signification de ses mots sonores, et leur liaison avec les
+choses qu’ils dépeignent avec tant de verve et de couleur;
+langue véritablement admirable, puisque Adam se servit de
+son abondante stérilité pour donner aux plantes et aux
+animaux qui venaient d’être tirés du néant, un nom
+qui marquait leur nature et leur propriété (<i>Gen.</i>, chap. II,
+v. 19); langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique
+et tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable
+et évidente qu’elle fut consacrée par la bouche de
+Dieu!...</p>
+
+<p>Or, pour éviter toute espèce d’interprétation forcée, confrontez
+avec l’original de ce livre divin, conservé dans l’arche de
+Noé, les versions des savants interprètes et les doctes élucubrations
+des commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui
+nous ont légué ce précieux trésor; ensuite les canons de l’Église,
+les conciles et les explications lucides, les profondes méditations
+de nos théologiens vous guideront tout naturellement dans la
+connaissance parfaite d’une matière où il serait plus que
+téméraire de se fier à ses propres forces pour parvenir à
+l’intelligence des textes originaux. Si vous avez eu le courage
+de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors disparaîtront
+devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes
+contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la
+chimie et l’astronomie, que des esprits audacieux croient trouver
+dans la Bible, mais qui, fort heureusement, n’existent que
+dans leur imagination déréglée et corrompue; alors soudaine<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">Pg 177</a></span>ment
+inspiré par la <i>grâce agissante</i>, il vous sera donné de
+comprendre «la raison qui peut avoir obligé Dieu, après ces
+espaces infinis de l’éternité qui ont précédé la création du
+monde, à le créer dans le temps; que sans besoin comme sans
+nécessité, puisqu’il possède toutes choses et que seul il peut se
+suffire à lui-même, l’Éternel, en opérant cette merveille, n’a eu
+en vue que son Verbe divin, qu’il a prévu devoir s’incarner, et
+s’offrir lui-même en sacrifice, et que le monde n’a été formé que
+par le Verbe et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer
+après sa chute et rendre à Dieu une gloire infinie et digne de
+lui.» (Lamy, <i>Introduction à l’Écriture sainte</i>, liv. I, chap. 2.)</p>
+
+<p>C’est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et
+devenue «digne de porter les souliers de Jésus-Christ (saint
+Mathieu, chap. III, v. 11), et de délier la courroie de ses boucles»
+(saint Luc, chap. III, v. 16), votre âme en se dégageant
+de la misérable enveloppe qui la tenait enchaînée ici-bas,
+s’élancera toute joyeuse vers le brillant séjour de la céleste
+Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins, espèces d’animaux
+(Ezéchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture à Dieu
+quand il se met en voyage, «<i>ascendit super Cherubin et
+volavit</i>»; de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l’un d’entre
+eux fut mis en sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec
+une épée flamboyante, pour empêcher notre premier père et sa
+pétulante moitié de rentrer dans ce lieu de délices (<i>Genèse</i>,
+chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui précédaient les roues
+mystérieuses qu’Ezéchiel vit sous le firmament (Ezéchiel,
+chap. I, v. 5 à 28); avec les Anges, les Archanges, les Trônes,
+les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés, les
+Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles; dans
+ce ciel où vous entendrez les Anges chanter <i>hosanna</i> treize
+mille six cent trois fois, et ensuite s’endormir paisiblement sur
+les marches resplendissantes du trône immortel que soutiennent
+les Séraphins; où vous verrez des ballets entre les Saints
+et les Étoiles, les Chérubins et les Comètes; que sais-je? avec
+toute la milice céleste: ce qui sera un peu fade, il est bien
+vrai, mais du reste fort amusant.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_2_2" id="prug_2_2"></a>II.&mdash;«L’un des articles de la <i>Genèse</i> qui a singulièrement
+aiguisé l’esprit humain, c’est le verset 27 du chapitre I<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">Pg 178</a></span>
+«Dieu créa l’homme à son image; il le créa mâle et
+femelle.»</p>
+
+<p>&mdash;«Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l’homme
+mâle et femelle à leur ressemblance, il semble en ce cas que
+les Juifs croyaient Dieu et les Dieux mâles et femelles. On a
+recherché si l’auteur veut dire que l’homme avait d’abord les
+deux sexes, ou s’il entend que Dieu fit Adam et Ève le même
+jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et Ève
+en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation
+de la femme faite d’une côte de l’homme longtemps
+après les sept jours.» (Voltaire, <i>Dictionnaire philosophique</i>,
+art. <i>Genèse</i>.)</p>
+
+<p>Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire,
+comment ne point croire à la création d’Adam et d’Ève en
+même temps, au même jour, le sixième du monde, lorsque la
+<i>Vulgate</i> et toutes les versions qui se sont faites sur le texte
+hébreu, disent si positivement au chap. I, v. 27, que Dieu les
+créa homme et femelle, <i>masculum et fœminam creavit</i> EOS?
+Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible
+anglaise l’interprète de la même manière: «<i>Male and female
+created</i> HE THEM») il faut entendre qu’Adam a dû être créé
+androgyne, puisque Dieu, jugeant qu’il n’était pas bon <i>que
+l’homme fût seul</i>, ne forma la femme qu’à la fin du septième
+jour, d’une des côtes qu’il tira d’Adam pendant le sommeil
+divin où il l’avait plongé. (<i>Gen.</i>, chap. II, v. 18, 21, 22). Mais,
+si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait alors pour se
+faire des enfants à lui-même? Comment mettre en harmonie
+ce passage de la <i>Genèse</i> avec la manifeste contradiction qu’il
+paraît impliquer? Cette question embarrassante a fait suer
+bien des pères de l’Église, mais saint Thomas d’Aquin (<i>Quæst.</i>,
+cap. <span class="small">I</span> et seq.) plus malin ou plus inspiré que ses confrères, l’a
+résolue sans difficulté, en assurant que les hommes se faisaient,
+dans l’état d’innocence, par l’intuition des idées ou d’une
+manière spirituelle, comme par l’endroit dont parle Agnès
+dans l’<i>École des Femmes</i>, en prétendant que les parties de la
+génération ne sont venues aux hommes qu’après le péché,
+comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!...
+Et qu’on ne soupçonne pas l’ange de l’école de
+déraisonner! il était plus que personne à même de connaître<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">Pg 179</a></span>
+la vérité qu’il avance, lui qui conversait dans la sainte familiarité
+de son Dieu; lui à qui, selon le trop hardi abbé Dulaurens
+(<i>Arétin moderne</i>, 2<sup>e</sup> partie, art. <i>Calendrier</i>), un crucifix
+de bois a fait un compliment académique, le jour sans doute
+qu’il prouva si heureusement et avec tant de clarté, dans sa
+soixante-quinzième question, que l’homme possède trois âmes
+<i>végétatives</i>; savoir, la <i>nutritive</i>, <i>l’augmentative</i> et la <i>générative</i>!</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_2_3" id="prug_2_3"></a>III.&mdash;«Le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est
+son nom véritable.»</p>
+
+<p>Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses <i>Commentaires
+sur la Bible</i>, s’est permis de calomnier ce passage
+de la Genèse, en disant que «cela supposait qu’il y avait déjà
+un langage très abondant, et qu’Adam, connaissant tout d’un
+coup les propriétés de chaque animal, exprima toutes les propriétés
+de chaque espèce par un seul mot, de sorte que chaque
+nom était une définition»; et s’armant de l’arme du ridicule,
+si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire «qu’il
+était triste qu’une si belle langue fût entièrement perdue; que
+plusieurs savants s’occupaient à la retrouver et qu’ils y auraient
+de la peine.»</p>
+
+<p>Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le
+plus ce qu’il comprend le moins et se fût aisément convaincu
+que si notre premier père donna à chaque animal son vrai
+nom, c’est que, créé dans un état de pure innocence, il avait
+reçu de Dieu, au rapport de saint Thomas (<i>Quæst.</i>, 94, art. 3),
+la science la plus parfaite et la connaissance de toutes les
+choses de la nature; que sur l’ordre de Dieu même, Adam
+avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était propre;
+d’où il suit qu’il connaissait parfaitement la nature de ces animaux.
+En effet, les noms véritables doivent être en harmonie
+avec la nature des choses. (Saint Chrysost., <i>Hom.</i>, 14, <i>in
+Gen.</i>)</p>
+
+<p>Cependant, sans comprendre clairement et fixement l’essence
+divine, Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et
+parfaite connaissance. (Saint Thomas, <i>Quæst.</i>, 94, art. 1).</p>
+
+<p>Voilà une explication lumineuse d’un passage de la Bible<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">Pg 180</a></span>
+vraiment extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous
+les incrédules.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_2_4" id="prug_2_4"></a>IV.&mdash;«Mais le savant Sanchez...» Pour donner un échantillon
+du profond savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez,
+jésuite et casuiste très versé dans la controverse, voici
+quelques-unes de ces questions sur lesquelles il s’est sérieusement
+évertué et qu’il a proposées à résoudre pour l’édification
+de ses lecteurs et à la très grande gloire de Dieu.</p>
+
+<p>Il demande:</p>
+
+<p><i>Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?</i><br />
+
+<i>De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?</i><br />
+
+<i>Seminare consulto, separatim?</i><br />
+
+<i>Congredi cum uxore sine spe seminandi?</i><br />
+
+<i>Impotentiæ tactibus et illecebris opitulari?</i><br />
+
+<i>Se retrahere quando mulier seminavit?</i><br />
+
+<i>Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen
+effundat?</i></p>
+
+<p>Il discute:</p>
+
+<p><i>Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum
+Spiritu Sancto?</i></p>
+
+<p>Et il assure:</p>
+
+<p><i>Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione
+et ex semine amborum natum esse Jesum.</i></p>
+
+<p>Et cent autres questions de cette force et de cette décence,
+que ce théologien jésuite a agitées dans son fameux <i>Traité
+latin sur le mariage</i>, et dont la traduction en français blesserait
+trop les mœurs pour que nous ne la passions pas sous
+silence. Aussi, rien d’étonnant si Sanchez «ne mangeait jamais
+ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si, quand il était à table, il
+tenait toujours ses pieds en l’air, assis sur un siège de
+marbre.»</p>
+
+
+<h3>SUR L’ISCHA</h3>
+
+<p><a name="prug_3_1" id="prug_3_1"></a>I.&mdash;«La première personne à laquelle Jésus-Christ se montra
+après sa résurrection fut Marie-Madeleine.»</p>
+
+<p>Rien dans l’antiquité n’approcha jamais de cette consolante
+doctrine de ramener à l’honneur par le repentir. Régénérée<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">Pg 181</a></span>
+par la pénitence, une chrétienne, quelque grande que soit la
+faute qu’elle a commise, si elle s’en repent, est aussitôt purifiée
+et rendue à sa première considération. Aussi, il y a au ciel,
+pour une brebis égarée qui revient au bercail de l’Église,
+beaucoup plus de joie que pour dix saints qui n’ont jamais
+péché.</p>
+
+<p>La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant
+exemple et confirme nos réflexions. Après avoir mené une vie
+libertine et débauchée, et vendu, comme les vestales de
+l’Opéra, des cordons verts aux libertins de Jérusalem, un jour
+qu’elle savait que Jésus-Christ était allé dîner chez le Pharisien
+Simon, touchée sans doute par un mouvement de curiosité si
+naturelle à son sexe, ou peut-être par un caprice de vertu, ou,
+ce qui est plus probable, par le délabrement d’une santé usée
+dans les débauches, Madeleine pénètre dans la salle du repas
+et s’y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur,
+les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes
+et les essuie de ses cheveux.</p>
+
+<p>Alors, témoin de cette scène attendrissante et supposant,
+dans son orgueil, que les dérèglements de cette femme ne sont
+point connus à son convié, parce que, au lieu de rejeter, il
+accueille l’hommage impur de cette prostituée, l’incrédule Pharisien
+doute témérairement de la puissance du divin prophète
+et reste confondu lorsqu’il entend Jésus dire à cette courtisane
+qu’il préfère son ardent amour à la tiédeur de ceux qui ne
+l’aiment que du bout des lèvres et qu’il pardonne ses péchés
+parce qu’elle a beaucoup aimé. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36
+à 50.)</p>
+
+<p>Admirable et touchant modèle de conversion! Elle nous fait
+voir, disent les saints Pères, que la pécheresse la plus noire
+devient blanche comme neige devant Dieu, lorsque l’humilité
+sanctionne sa pénitence... et, comme dit quelque part l’impie
+Boufflers, se sauve ainsi du grand feu que Dieu a fait là-bas
+pour ceux qui ne vont pas là-haut.....</p>
+
+
+<h3>SUR LA TROPOÏDE</h3>
+
+<p><i>Tropoïde</i>, du grec τρόπος, <i>mœurs</i>, <i>genre de vie</i>, <i>moralité
+d’un peuple</i>.</p>
+
+<p>Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">Pg 182</a></span>
+de la moralité du peuple hébreu qu’il dépeint avec la supériorité
+du talent d’un habile politique et d’un profond penseur,
+Mirabeau, qu’aucune considération n’arrête lorsqu’il s’agit
+d’agrandir les limites de notre intelligence par une vérité
+quelconque, imprime à ce chapitre le cachet de son génie, en y
+développant les observations les plus judicieuses et les plus
+profondes réflexions, il compare avec une étonnante sagacité
+les mœurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec
+nos habitudes, nos mœurs et nos libertés, que le despotisme
+des prêtres et des rois a si longtemps tenues courbées sous leur
+sceptre avilissant, mais dont la philosophie du dix-huitième
+siècle, par ses longs et constants efforts, a fait enfin justice à
+jamais. Depuis cette époque si mémorable, la civilisation est
+en marche: ses progrès peuvent être ralentis; mais ni les
+misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de tout abrutir
+pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents des
+gouvernements actuels, dont la violence, l’astuce et l’intérêt
+sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à comprimer
+l’essor de la progressive émancipation de l’esprit
+humain. Une immense impulsion lui est donnée, et l’imprescriptible
+liberté, désormais circonscrite dans les bornes bien
+entendues du devoir social, fera insensiblement <i>le tour du
+monde</i>, triomphera de leurs vains efforts et anéantira quelque
+jour l’œuvre de l’iniquité et de la corruption.</p>
+
+<p class="tb">Mais revenons au sujet de ce titre.</p>
+
+<p>La <i>Tropoïde</i>, dit le révérend père Lamy, est tirée des instructions
+et des règles de morale de la lettre de l’Écriture. La loi
+juive défend de lier la bouche au bœuf qui bat le blé (<i>Deut.</i>,
+chap. XXV, v. 4) et saint Paul se sert de ce précepte de Moïse
+pour établir l’obligation qu’ont les fidèles de fournir aux
+ministres de l’Évangile tout ce qui leur est nécessaire
+(<i>I. Corinth.</i>, chap. IX, v. 9.&mdash;<i>I. à Timoth.</i>, chap. V, v. 18),
+ce qui n’est pas mal entendre ses intérêts. D’après saint Jérôme
+(dans sa <i>lettre à Hedibia</i>), le sens tropologique est celui qui
+nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une
+explication morale et propre à nous faire connaître ce qui se
+passait parmi le peuple juif: récit qui n’est pas du tout à son
+avantage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">Pg 183</a></span></p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_4_1" id="prug_4_1"></a>I.&mdash;«Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient
+au dieu Priape.»</p>
+
+<p>Si on voulait juger avec sévérité des mœurs et des habitudes
+du peuple romain par les expressions libres de quelques-uns
+de ses écrivains les plus célèbres; si l’on exposait au grand
+jour les tableaux obscènes de l’antiquité que l’on a découverts
+dans les fouilles d’Herculanum et de Pompéi, il faudrait en
+conclure nécessairement que la pudeur, loin d’être un sentiment
+naturel et indispensable à l’homme, n’est chez lui qu’une
+simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais m’imaginer
+qu’il ait existé sur la terre un peuple assez impudent,
+assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de
+gaîté de cœur, un culte contre la décence et les bonnes mœurs.
+Or, le culte de Priape, que je vais décrire, n’était point indécent
+chez les anciens; car ils regardaient la propagation comme un
+devoir trop sacré et trop sérieux pour voir dans la consécration
+du <i>Phallus</i> et du <i>Kleis</i> (ou des parties sexuelles de
+l’homme et de la femme dans leurs sanctuaires) autre chose
+qu’un emblème de la fécondité universelle, et ils le sculptaient
+jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole des
+premiers vœux de la nature.</p>
+
+<p>De là ce culte de <i>Priape</i>, qui passa à Rome de l’Étrurie, où
+l’apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, <i>Dissertation
+sur le libertinage</i>, art. III.) Au rapport de Strabon et
+d’autres écrivains de l’antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et
+de Vénus. Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin
+de l’Hellespont, où sa mère l’abandonna à cause de sa difformité.
+On dit que, toujours jalouse de Vénus, Junon, sous prétexte
+de l’aider dans ses couches, toucha l’enfant d’une main
+perfide, au moment qu’il vint au monde, et le rendit tellement
+monstrueux à certaine partie de son corps, que je ne puis
+mieux nommer qu’en ne la nommant pas, qu’il fit tourner la
+tête à toutes les jolies femmes de Lampsaque: c’était à qui
+l’enlèverait. Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs
+fronts s’enrichir d’une coiffe que les dames distribuent si volontiers,
+le chassèrent de leur ville sur un décret du Sénat. Priape,
+piqué du procédé peu galant de ces jaloux, les frappa d’une
+espèce de maladie qui les rendait extravagants et dissolus dans
+leurs plaisirs. Ces malheureux époux, doublement punis, furent<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">Pg 184</a></span>
+consulter l’oracle de Dordone, qui leur ordonna de rappeler
+Priape de son exil.</p>
+
+<p>Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et
+son emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait
+d’épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu’il menaçait
+de cette disposition pénale:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Fœmina si furtum faciet mihi, virque puerque,</i></div>
+<div class="line"><i>Hæc cunnum, caput hic, probeat ille nates.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme.
+Ses <i>Phallalogies</i>, ou ses fêtes, se célébraient particulièrement
+à Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le
+nommaient <i>Horus</i> et le représentaient «jeune, ailé, avec un
+disque sous le pied, tenant un sceptre dans la main droite, et
+de la gauche soulevant son membre viril, qui égalait en grosseur
+tout le reste de son corps.» Festus rapporte que les
+Romains lui élevèrent un temple sous le nom de <i>Mutinus</i>, «où
+il était assis avec le membre en érection, sur lequel les jeunes
+épouses venaient s’asseoir avant de passer dans les bras de leurs
+maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité. C’est
+pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces, que présidaient,
+sous ses ordres, les dieux <i>Subigus</i>, <i>Jugatinus</i>, <i>Domitius</i>
+et <i>Mutius</i> (<i>Jugatinus</i>, qui unissait l’homme et la femme
+par le mariage. <span class="smcap">August.</span>, <i>De Civ.</i>, IV, c. 8.&mdash;<i>Domitius</i>, qui
+protégeait la mariée dans la maison du mari. <span class="smcap">Aug.</span>, VI, c. 9.&mdash;<i>Mutinus</i>,
+dont la coutume religieuse était de faire asseoir la
+jeune mariée sur un <i>fascinum</i>, de dimension énorme et monstrueuse.
+<span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 11), et les déesses <i>Virginiensis</i>, <i>Prenia</i>,
+<i>Pertunda</i>, <i>Manturna</i>, <i>Cinxia</i>, <i>Matuta</i>, <i>Mena</i>, <i>Volupia</i>,
+<i>Strenua</i>, <i>Stimula</i>, etc. (<i>Manturna</i>, dont l’office était de faire
+en sorte que la femme restât avec le mari. <span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 9.&mdash;<i>Cinxia</i>,
+qui devait ôter la ceinture à la mariée. <span class="smcap">Arnob.</span>, lib. III,
+p. 118.&mdash;<i>Matuta</i>, qui présidait aux caresses du réveil. <span class="smcap">Plut.</span>, <i>in
+Camillo</i>.&mdash;<i>Mena</i>, qui présidait aux menstrues des femmes.
+<span class="smcap">Aug.</span>, c. 11.&mdash;<i>Volupia</i>, qui présidait à la volupté. <span class="smcap">Arnob.</span>,
+lib. IV, p. 131.&mdash;<i>Strenua</i>, qui excitait au coït. <span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 11.&mdash;<i>Stimula</i>,
+qui faisait agir avec vivacité. <span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 11.&mdash;<i>Viripiaca</i>,
+qui présidait au raccommodement. <span class="smcap">Val. max.</span>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">Pg 185</a></span>
+lib. II, c. 1, n. 6.&mdash;<i>Prosa</i>, qui présidait aux accouchements.
+<span class="smcap">Aul. Gell.</span>, lib. XVI, c. 17.&mdash;<i>Egeria</i>, qui présidait à la délivrance.
+Voyez <span class="smcap">Festus</span>.) Toutes divinités officieuses qu’on invoquait
+dans l’acte du coït, et qui avaient dans la cérémonie de
+l’hymen chacune un emploi particulier.</p>
+
+<p>La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir
+à Priape autant de branches de saule qu’elle avait essuyé
+d’assauts amoureux:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Quæ quot nocte viros peregit unâ,</i></div>
+<div class="line"><i>Tot vergas tibi dedicat salignas.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Ce dieu fut aussi surnommé <i>Phallus</i>, <i>Ityphallus</i>, <i>Triphallus</i>
+et <i>Fascinus</i> (Plutarque, dans ses <i>Commentaires</i>, περι τῆς φιλοπλουτίας,
+ou <i>Passion des Richesses</i>, et dans son livre sur <i>Isis et
+Osiris</i>; Columelle, dans son <i>Traité de l’Agriculture</i>, Pompéjus
+et Hérodote, liv. 2, en donne une ample description),
+symboles de la fécondité, que l’on voyait en tous lieux, sur les
+dieux Termes, dans les jardins, dans les gynécées des dames
+romaines, où, pour tribut de reconnaissance, elles appendaient
+à sa chapelle des tableaux votifs, et posaient publiquement
+des couronnes de fleurs sur son membre en érection.</p>
+
+<p>Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspendaient
+à celui de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient
+ordinairement d’or, d’ivoire, de verre ou de bois; quelquefois
+elles en faisaient en étoffe de laine ou de soie pour amuser
+leur... libertinage et charger leur vaisseau (<i>ad suam onerandam
+navem</i>), comme le dit si plaisamment Pétrone.</p>
+
+<p>Quoique nos mœurs n’admettent pas d’honorer publiquement
+ce dieu, nous ne cessons cependant de lui dresser des autels en
+particulier: ce sont les boudoirs de nos petites maîtresses qui
+remplacent maintenant ces édicules.</p>
+
+<p>Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le
+dieu des Moabites et des Madianites, qu’ils invoquaient sous le
+nom de <i>Peor</i>, <i>Beelphegar</i> ou <i>Phegor</i>. Mais toujours est-il que
+Priape était connu et même adoré des Juifs, puisqu’il est rapporté
+dans la Bible que «dans la vingtième année du règne
+de Jéroboam, roi d’Israël, Asa, roi de Yuda, chassa de son territoire
+tous les efféminés et purifia son royaume de toutes les<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">Pg 186</a></span>
+souillures de l’idolâtrie que ses pères avaient établies. De plus,
+il défendit à sa mère Mahacham d’être désormais la prêtresse
+des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était consacré;
+puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans le
+torrent de Cédron.» (<i>Rois</i>, chap. XV, v. 9 à 13.&mdash;<i>Paralipomènes</i>,
+liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hébreu porte <i>miphletzet</i>,
+que les interprètes traduisent indifféremment par <i>caverne</i>,
+<i>assemblée</i>, <i>idole</i>, mots qui dans ce passage de la Bible
+expriment la même idée; car il est avéré que Mahacham, avec
+la confrérie qu’elle avait formée et dont elle était le chef, célébrait
+dans les bois ou lieux obscurs les sacrifices de Priape,
+qu’accompagnaient les crimes les plus honteux et les plus
+infâmes prostitutions.</p>
+
+
+<h3>SUR LE THALABA</h3>
+
+<p>Mot hébreu que l’on comprendra aisément quand on aura lu
+l’histoire des Jésuites, l’<i>Onanisme</i> de Tissot et la <i>Nymphomanie</i>
+de M. de Bienville.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_5_1" id="prug_5_1"></a>I.&mdash;«Un des plus beaux monuments de la sagesse des
+anciens est leur gymnastique.»</p>
+
+<p>L’homme par sa nature, destiné au travail, a souvent besoin
+de se reposer de ses fatigues. C’est dans ces intervalles de repos
+momentané qu’il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du
+jeu qui récréent son esprit, en même temps qu’ils lui préparent
+de nouvelles forces pour reprendre ses travaux accoutumés.
+Mais si je parle de jeu, je n’entends nullement vanter ici ces
+dangereuses maisons qui engloutissent la santé, l’honneur et
+la fortune des gens crédules qui entretiennent avec elles de
+funestes rapports, que repousse la morale publique et qu’une
+politique bien entendue eût depuis longtemps supprimées, si,
+pour les maintenir, l’avidité du fisc n’usait de tout le pouvoir
+dont il est revêtu.</p>
+
+<p>Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui
+dégrade l’homme en le portant à tous les excès, que pour
+relever davantage ces jeux et ces exercices si utiles que les
+anciens avaient rangés parmi leurs cérémonies religieuses,
+dans le but de développer les forces et l’agilité du corps, et de<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">Pg 187</a></span>
+disposer la jeunesse par une santé robuste, toujours si influente sur
+ses actions, à devenir d’utiles citoyens.</p>
+
+<p>Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (du grec
+γυμναστικὸς, lieu où les Grecs s’exerçaient à certains jeux; formé
+de γυμνος <i>nu</i>, parce qu’ils étaient nus ou presque nus pour s’y
+livrer plus librement), étaient des lieux spacieux, où les anciens
+s’assemblaient pour y disputer le prix de la lutte, du disque,
+du palet, de la course, du saut ou du pugilat.</p>
+
+<p>Leurs jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre,
+qu’ils désignaient sous le nom de <i>combat</i> ἀγων, ainsi que le
+confirme ce vers d’Homère:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Τεσσαρές εἰσιν αγῶνες Ελλαδα</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Les <i>Olympiques</i> se célébraient au bout de quatre ans révolus,
+en l’honneur de Jupiter, à Pise, non loin d’Olympie, ville
+d’Élide, dans le Péloponèse. Ils duraient cinq jours et commençaient
+par un sacrifice solennel.</p>
+
+<p>Les <i>Pythiques</i> avaient lieu à Delphes, en l’honneur d’Apollon,
+pour perpétuer sa victoire sur le serpent Python.</p>
+
+<p>Les <i>Isthmiques</i>, institués par Sisyphe, roi de Corinthe, en
+l’honneur de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans
+l’isthme de Corinthe, près du temple de ce dieu.</p>
+
+<p>Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même
+époque à Argos, en mémoire d’Archemor, fils de Lycurgue,
+roi de Némie, qui mourut de la morsure d’un serpent.</p>
+
+<p>Célébrés avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois,
+des magistrats et d’une foule immense de spectateurs que le
+désir de la gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient
+l’émulation en élevant l’âme aux grandes actions, et
+enfantaient des citoyens dévoués à la patrie.</p>
+
+<p>Le vainqueur était couronné de branches de pin, de laurier,
+de feuilles d’olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les
+assistants et au bruit de leurs acclamations. Honoré dans sa
+patrie pour le reste de ses jours, son nom et sa victoire étaient
+chantés par les plus grands poètes. On lui érigeait des statues,
+et on poussa même les éloges du vainqueur jusqu’à l’élever au
+rang des dieux.</p>
+
+<p>C’est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">Pg 188</a></span>
+monde de l’éclat de sa gloire et qu’elle parvint à transmettre
+son nom à l’immortalité.</p>
+
+
+<h3>SUR L’ANANDRINE</h3>
+
+<p>Formé ανανδρύνομαι, <i>devenir lâche</i>, <i>diminuer</i>, composé de
+l’α privatif et de l’ν euphonique: <i>efféminéité</i>.</p>
+
+<p><a name="prug_6_1" id="prug_6_1"></a>I.&mdash;«Sapho... peut être regardée comme la plus illustre
+des tribades.»</p>
+
+<p>Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du
+temps de Stésichore et d’Alcée, environ 600 ans avant l’ère
+chrétienne, se distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes
+de κλειτοριάζειν. (Voyez la <i>Linguanmanie</i>.) C’est cette
+erreur lascive qui justifie la résection du clitoris dans les pays
+méridionaux, où les femmes, par le prolongement quelquefois
+prodigieux de cette portion externe des nymphes, ont propagé
+cette nouvelle manière d’aimer de Sapho. (Voyez l’<i>Akropodie</i>,
+que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant de
+véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit
+surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de
+rythmes, le saphique et l’éolique, et dans la faible partie de
+ses œuvres que l’ignorance et la barbarie ont laissé parvenir
+jusqu’à nous, son âme respire tout entière dans les vers brûlants
+d’amour, qu’elle soupirait pour le volage Phaon.</p>
+
+<p>L’ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la
+fit accuser d’un vice... qui la rendit presque un homme: <i>Mascula
+Sapho</i>. Inspirée par l’amour et les dédains de Phaon,
+elle put transmettre à la postérité la peinture de ses ardeurs ou
+plutôt les transports de son érotomanie; elle les eût moins
+vivement représentés s’ils eussent été assouvis. Tout prouve
+donc que le génie ne s’allume que par la chaleur amoureuse,
+et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même chez
+les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, <i>Effets de l’Amour
+sur l’esprit</i>.)</p>
+
+<p>Voici la traduction, par Boileau, d’une des odes que Sapho
+adressa à une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire,</i></div>
+<div class="line"><i>Qui jouit du plaisir de t’entendre parler,</i></div>
+<div class="line"><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">Pg 189</a></span>
+<i>Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.</i></div>
+<div class="line"><i>Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l’égaler?</i><br /><br /></div>
+<div class="line"><i>Je sens de veine en veine une subtile flamme</i></div>
+<div class="line"><i>Courir par tout mon corps sitôt que je te vois;</i></div>
+<div class="line"><i>Et dans les doux transports où s’effare mon âme,</i></div>
+<div class="line"><i>Je ne saurais trouver de langue ni de voix.</i><br /><br /></div>
+<div class="line"><i>Un nuage confus se répand sur ma vue,</i></div>
+<div class="line"><i>Je n’entends plus, je tombe en de douces langueurs;</i></div>
+<div class="line"><i>Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,</i></div>
+<div class="line"><i>Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!</i></div>
+</div></div></div>
+
+<h3>SUR L’AKROPODIE</h3>
+
+<p>Du grec ακρος, <i>extrémité</i>, et πόδια, <i>chaussure</i>, et par extension,
+<i>retranchement du prépuce</i>.</p>
+
+
+<h3>SUR LE KADESCH</h3>
+
+<p>Du grec καθεσις, <i>introduction d’un instrument chirurgical</i>,
+<i>mutilation</i>.</p>
+
+<p><a name="prug_7_1" id="prug_7_1"></a>I.&mdash;«En Italie, cette atrocité n’a pour objet que le perfectionnement
+d’un vain talent.»</p>
+
+<p>La dissolution des mœurs, la défiance et le despotisme des
+Orientaux ont inventé la mutilation que la polygamie a perpétuée.
+C’est à <i>Spada</i>, village de Perse, que l’on commença à
+dépouiller les hommes des organes essentiels de la virilité.
+De là, sans doute, l’origine du mot latin <i>spado</i>, qui signifie
+eunuque, castrat.</p>
+
+<p>La plupart des peuples de l’antiquité ont pratiqué cet usage
+barbare. Sémiramis, si fameuse par son ambition, son courage
+et ses débauches, ordonna, au rapport d’Ammianus (Lib. IV,
+refert Semiramidem primam omnium mares castrasse), de
+châtrer les hommes faiblement constitués, pour leur ôter les
+moyens de propager des races débiles, et le législateur de
+Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait par des
+lois. L’histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme déplorable<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">Pg 190</a></span>
+qui poussaient les prêtres de Cybèle (Lucian, De Dea
+Syria) et les Valésiens à altérer leur existence par la castration.
+Elle fait également mention d’Origène, qui, pour se détacher
+entièrement des choses de la terre et ne s’occuper que des
+choses célestes, mais interprétant trop rigoureusement le passage
+de saint Mathieu: «Il en est qui se sont châtrés pour
+acquérir le royaume des cieux (Cap. XIX, v. 12)», se soumit
+lui-même à la mutilation «et outrepassa le but, dit Virey, en
+retranchant la source de la force et le mérite de la résistance
+contre les tribulations de ce monde».</p>
+
+<p>Les motifs d’une excessive jalousie qu’ils portaient de leurs
+femmes, sans cesse exposées dans ces climats brûlants à
+devenir avec facilité la conquête de tous les hommes, ont pu
+seuls inspirer aux peuples de l’Orient l’affreuse idée de mutiler
+un sexe pour le commettre à la garde de l’autre. Et c’est particulièrement
+à ces raisons qu’il faut attribuer l’origine des
+eunuques (Du grec ευνη, <i>lit</i>, et εχω, <i>je garde</i>) et des sérails, où
+ces êtres dégradés sont investis de la surveillance des femmes
+destinées à leurs plaisirs, emploi qui a beaucoup d’analogie
+avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de veiller sur la
+conduite des dames confiées à leurs soins.</p>
+
+<p>C’est dans la plus tendre enfance et jusqu’à l’âge viril que
+cette cruelle exécution s’exécute, au moyen de ligatures imbibées
+d’une liqueur caustique ou d’un cordon de soie que l’on
+serre autour de la verge et du scrotum; peu de jours suffisent
+à l’entier rétablissement de ces infortunés. Privés ainsi de tous
+les caractères de leur sexe, et n’inspirant plus de crainte par
+leur impuissance complète, ils sont reconnus capables de l’emploi
+d’eunuques, et dès lors ils ont le droit d’approcher des
+femmes renfermées dans les harems. Sans aucune sensibilité
+quelconque, pâles et d’une démarche traînante, imberbes et le
+corps flétri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage
+profondément sillonné de rides tous les signes d’une vieillesse
+prématurée; et l’on pourrait dire d’eux ce que saint Chrysostome
+disait de l’eunuque Eutrope: «Quand son fard est ôté,
+son visage paraît plus laid et plus ridé que celui d’une vieille
+femme.»</p>
+
+<p>Une fois revêtus de cet emploi, souples et sûrs ministres
+des plaisirs capricieux de leurs maîtres, de méprisables<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">Pg 191</a></span>
+valets qu’ils étaient, ils parviennent quelquefois, en
+rampant adroitement, jusqu’à la plus haute faveur. Quelques
+eunuques, au sommet de la puissance, ont exécuté de grandes
+choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le
+moral, leurs vices ont toujours dominé, et ils se sont souvent
+vengés sur le genre humain de la condition avilissante où ils
+étaient condamnés; c’est dans leur sein que l’on a vu s’amonceler
+des orages qui ont renversé des Etats.</p>
+
+<p>Une sorte d’eunuques, non moins fameux par leurs infâmes
+débauches que par leur dégradation, auxquels les Romains, du
+temps de l’Empire, extirpaient les testicules, sont de ces misérables
+qui faisaient le plus indigne abus de la verge qu’on leur
+avait conservée. Les dames romaines en raffolaient, et Juvénal
+en donne la raison lorsqu’il dit (Liv. II, sat. 6, v. 305 à 379):</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper</i></div>
+<div class="line"><i>Oscula delectent, ac desperatio barbæ.</i></div>
+<div class="line"><i>Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas</i></div>
+<div class="line"><i>Summa tamen, quod jam calida matura jumenta,</i></div>
+<div class="line"><i>Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro</i></div>
+<div class="line"><i>Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum</i></div>
+<div class="line"><i>Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres</i></div>
+<div class="line"><i>Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus.</i></div>
+<div class="line"><i>Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat</i></div>
+<div class="line"><i>Balnea, nec dubie custodem vitis et horti</i></div>
+<div class="line"><i>Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille</i></div>
+<div class="line"><i>Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque</i></div>
+<div class="line"><i>Tundendum eunucho Bromium committere noli.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>(Il en est qui trouvent les baisers de l’eunuque efféminé
+d’autant plus délicieux qu’elles n’appréhendent point une
+barbe importune, et n’ont pas besoin de se faire avorter. Mais
+afin que la volupté n’y perde rien, elles ne les livrent au fer
+qu’après que leurs organes, bien développés, se sont ombragés
+des signes de la puberté; alors Heliodorus les opère, au seul
+préjudice du barbier. L’esclave ainsi traité par sa maîtresse,
+est sûr, dès qu’il entre dans nos bains, de s’attirer tous les
+regards; et même il pourrait hardiment défier le dieu des
+jardins. Laisse-le dormir auprès de ton épouse, mais garde-toi<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">Pg 192</a></span>
+bien de lui confier ton Bromius, malgré sa barbe naissante, et
+tout robuste qu’il est déjà. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot.
+Panckoucke.)</p>
+
+<p>C’est pour empêcher sans doute qu’ils ne devinssent femmes
+eux-mêmes, et parce qu’ils conservaient quelque reste furtif de
+ce qui récèle l’élément de la vie, que les lois avaient accordé la
+faveur du mariage à ces Conculix, si différents de ceux de la
+<i>Pucelle</i>. Toutefois leurs femmes engagées dans un lien légalement
+inofficieux, puisqu’il était diamétralement opposé au
+but de la nature, jouissaient du privilège commode de se dispenser
+de la foi conjugale; mais quand le cœur leur en disait,
+elles allaient en cachette, pour tranquilliser l’esprit de leurs
+maris infirmes, prendre ailleurs leur supplément.</p>
+
+<p>Cependant la nature, cette admirable mère, dédommagerait-elle
+par des affections toutes particulières ces êtres dégradés,
+ou bien l’illusion toute-puissante, combinée avec les douces
+caresses et la jouissance des charmes d’une belle femme compatissante,
+ne se bornerait-elle pas aux seuls plaisir des yeux
+et à l’écorce des sens pour consoler ces malheureux de l’état
+honteux de leur demi-existence!</p>
+
+<p>C’est incontestablement contrarier la propagation que de
+permettre de tels mariages; c’est un véritable assassinat, une
+profanation, qui dérobe à la société la volupté productrice de
+la femme. Ces stériles liaisons ne devraient être approuvées
+par les lois d’aucun pays.</p>
+
+<p>Dans le second siècle de l’Église, le concile de Nicée
+(Canon IV), confirmé par le second concile d’Arles, a expressément
+défendu ces mutilations.</p>
+
+<p>Une loi de l’empereur Adrien, citée dans les <i>Digestes Ad leg.
+Corn</i>. de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, § 5), punissait
+de mort les médecins qui faisaient des eunuques et ceux qui
+subissaient la castration; de plus on confisquait leurs biens.</p>
+
+<p>Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait
+à mort tous ceux qui avaient mutilé leurs membres.</p>
+
+<p>L’article 316 du Code pénal prononce contre toute personne
+coupable de ce crime la peine des travaux forcés à perpétuité,
+et la peine capitale si la mort en est résultée avant l’expiration
+des quarante jours qui auront suivi le crime. L’article
+325 ne déclare le crime de castration excusable que<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">Pg 193</a></span>
+lorsqu’il a été immédiatement provoqué par un outrage violent
+à la pudeur.</p>
+
+<p>Et malgré des défenses si positives et des punitions si sévèrement
+exprimées par des lois civiles et canoniques, nous
+voyons de nos jours une pareille monstruosité exister encore,
+et cela dans la ville par excellence, dans cette Rome, le centre
+de la chrétienté!!!</p>
+
+<p>Voyez plutôt ces malheureux Italiens, pour qui le <i>farniente</i>
+est le premier des besoins, entraînés par la superstition ou une
+cupidité barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver
+des précieux trésors de la vie, pour se donner un misérable
+filet de voix!...</p>
+
+<p>Allez à la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la
+Semaine Sainte, entendre ces admirables accords de voix
+choisies, cette sublime et céleste harmonie qui vous transporte,
+qui vous ravit, mais dont les sons divins cessent à l’instant de
+vibrer dans l’âme de tout être sensible qui les entend, et n’y
+laisse plus qu’une pénible impression, alors qu’on pense que
+ces voix si claires, si argentines, si mélodieuses, sont obtenues
+aux dépens de la postérité. Quel scandale odieux! il
+révolte la nature.</p>
+
+<p>Mais la magie d’une belle voix est-elle donc si puissante et le
+chant possède-t-il une tout autre vertu que la simple prière? On
+le croirait, puisque les sons de la musique délicieuse qui, dans
+la Chapelle Sixtine, enchantent l’oreille de mille amateurs,
+après avoir cessé, continuent à vibrer encore dans leurs âmes,
+tandis que les prières et les plaintes que profère le prophète
+en récitant le sublime <i>Miserere</i>, ne les touchent nullement. Et
+voilà pourquoi sans doute, pour apaiser la Divinité, on chante
+toujours à l’Église et à l’Opéra.</p>
+
+
+<h3>SUR LE BÉHÉMAH</h3>
+
+<p>Mot hébreu qui signifie <i>jumenta</i>, <i>quadrupedia</i> et, par extension,
+<i>bestialité</i>.</p>
+
+<p><a name="prug_8_1" id="prug_8_1"></a>I.&mdash;«<i>Faunes suffoquants</i>, FAUNI FICARII.»</p>
+
+<p>Saint Jérôme, dans son commentaire sur Jérémie, ch. 50,
+v. 39, donne aux faunes l’épithète de <i>ficarii, qui avaient des
+figues</i>. Il faut conjecturer que, par ce mot, ce Père de l’Église<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">Pg 194</a></span>
+a voulu dépeindre la laideur de ces faunes, dont le visage
+était couvert de pustules et de boutons; ce qui n’est pas sans
+apparence de vérité, car <i>ficus</i>, figue, figurément pris, désigne
+une tumeur, une sorte d’ulcère qui ressemble à ce fruit.</p>
+
+<p>Mais, n’en déplaise à saint Jérôme, le texte hébreu porte HM,
+qui signifie proprement <i>un spectre</i>, <i>une chose qui inspire la
+terreur</i>, d’où dérive le mot hébreu EIMA, qui veut dire <i>épouvante</i>.
+Et comme on représentait les faunes et les satyres,
+moitié hommes et moitié boucs, fort velus, violant femmes et
+filles, dont ils étaient la terreur; que, d’un autre côté, nul
+animal de sa nature n’est plus enclin à la lasciveté que le bouc,
+il est permis de croire que l’opinion de Berruyer, <i>qui rend ses
+faunes très actifs</i>, SICARII, doit prévaloir sur celle de saint
+Jérôme. En effet, le mot grec σάθη, en latin <i>veretrum</i>, d’où est
+formé celui de satyre, indique assez la lubricité des inclinations
+de ce vil animal.</p>
+
+<p>Au reste, le bouc est placé parmi les divinités de l’Égypte
+que l’on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les
+femmes n’avaient point horreur à lui soumettre leurs corps, et
+les hommes ne dédaignaient pas de caresser leurs chèvres;
+dans leur délire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu’à se
+prosterner devant un bouc et à baiser le derrière de ce puant
+animal (Voyez la Bible de Voltaire, au chapitre du <i>Lévitique</i>):
+de là vient sans doute que la Bible, en parlant des idoles, les
+appelle les <i>vilus</i>, SAHIRIM, et lorsque le prophète Isaïe dit,
+ch. 13, v. 21, que <i>les velus danseront</i>, PILOSI SALTABUNT, il
+faut l’entendre, disent les interprètes, des démons qui emprunteraient
+quelquefois cette forme sauvage.</p>
+
+<p>Je ne me hasarderai pas à contester l’existence de ces hommes
+capripèdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures
+et à ce qui en est rapporté par saint Jérôme, qui nous apprend
+que saint Antoine, dans son désert, fit la rencontre d’une
+espèce de nain, au front cornu, aux narines crochues, aux
+pieds de bouc, qui lui présenta des dattes et l’assura qu’il
+était un de ces habitants que les païens avaient honorés sous le
+nom de faunes et de satyres; qu’il était député vers lui, pour
+le conjurer d’intercéder pour eux près le Dieu commun, qu’ils
+savaient bien être venu en terre pour le salut du monde.
+(Inter saxosam convallem haud grandem homunculum vidit<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">Pg 195</a></span>
+aduncis naribus, fronte cornibus, asperatâ, cujus extrema pars
+corporis in caprarum pedes desinebat, et responsum accepit
+Antonius: Mortalis ego sum unus ex accolis eremi, quos vario
+errore delusa gentilitas, faunos satyrosque vocans, colit. Precemur
+ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro
+salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, <i>in Vita
+S. Pauli</i>.)</p>
+
+<p>Preuve indubitable qu’il existe des démons sous la figure de
+boucs. Néanmoins le cardinal Baronius prétend témérairement
+que le satyre qui entra en colloque avec saint Antoine n’était
+qu’un singe, né probablement du commerce honteux de cet
+animal avec des filles, que Dieu doua de la parole, ainsi qu’il
+en avait fait autrefois pour le serpent et l’ânesse de Balaam,
+dont parlent la Genèse et les Nombres (Gen., cap. III, v. 1.&mdash;Num.,
+cap. XXII, v. 28.) Mais qu’est-ce que l’opinion d’un cardinal
+contre celle d’un saint et de toute une antiquité qui
+déposent contre lui?</p>
+
+
+<h3>SUR L’ANOSCOPIE</h3>
+
+<p>Du grec ανα, <i>au-dessus</i>, et de σκοπιὰ, <i>action d’épier</i>, formé de
+σκοπεω, <i>je considère</i>, <i>je contemple</i>.&mdash;Astrologie judiciaire,
+jonglerie.</p>
+
+
+<h3>SUR LA LINGUANMANIE</h3>
+
+<p>Du latin <i>lingua</i>, langue, et du grec μανία, <i>fureur</i>, dérivé de
+μαινομαι, <i>rendre furieux</i>.</p>
+
+<p><a name="prug_9_1" id="prug_9_1"></a>I.&mdash;«C’étaient des maisons publiques où les hommes et les
+femmes pêle-mêle s’abandonnaient à tous les genres de libertinage.»</p>
+
+<p>La prostitution date de la plus haute antiquité. Les Orientaux
+l’admirent dans le culte de leur religion et ne la considèrent
+point comme un dérèglement de mœurs; ils la consacrèrent
+d’abord à célébrer le premier instant de l’existence de l’être
+auquel ils ouvraient le sentier de la vie. Elle fut ensuite un des
+moyens puissants d’accroître et de propager l’espèce humaine.
+Dans les temps patriarcaux, nous trouvons Ada et Selles, concubines
+de Lamech, père d’Abraham, se distinguer dans le<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">Pg 196</a></span>
+métier, et leur progéniture bravement suivre leur exemple.
+(<i>Gen.</i>, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.)</p>
+
+<p>Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu
+avait fermé le sein, <i>conclusit</i>, met dans le lit de son mari la
+fraîche et gentille Agar, sa servante (<i>Gen.</i>, chap. XVI, v. 2, 3,
+4.) Nous voyons Sodome et Gomorrhe et toutes les villes de la
+Pentapole dans la Palestine livrées à une souillure infâme.
+(<i>Gen.</i>, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.) Pheiné, de connivence avec
+Thamma, deux filles de Loth, prennent goût à la bagatelle,
+et, commettant un inceste avec leur bonhomme de père, dans
+le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, après
+l’avoir enivré au sortir de Sodome, dont tous les habitants
+viennent d’être rôtis par un déluge de soufre, pour avoir pris
+saint Pierre pour saint Paul (<i>Gen.</i>, ch. XIX, v. 24, 30 à 38.)
+Lia et Rachel, épouses de Jacob, lui prostituent leurs servantes
+(<i>Gen.</i>, ch. XXIX, v. 22, 23 et 28) et Ruben séduit Bela, concubine
+de son père (<i>Gen.</i>, ch. XXXV, v. 22.) Juda fait épouser
+Thamar, la veuve de son fils aîné Her, par son second fils
+Onan, qui élude le devoir conjugal au moyen de la masturbation
+(<i>Gen.</i>, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette même Thamar,
+sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant à son
+beau-père Juda, qui, en s’évertuant avec elle, croit être avec
+une femme publique (<i>Gen.</i>, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette
+surprise incestueuse, si salutaire au genre humain, naquit
+Pharès, l’un des ancêtres de Jésus-Christ. L’amoureuse Nitiflis,
+femme de Putiphar, sollicite l’imbécile Joseph à de voluptueux
+ébats, mais il refuse obstinément de <i>s’unifier avec elle</i> (<i>Gen.</i>,
+ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialité et la pédérastie étaient fort
+connues dans le pays de Chanaan (<i>Exod.</i>, ch. XXII, v. 19). On
+s’y polluait devant la statue de Moloch (<i>Lévit.</i>, ch. XVIII, v. 21).
+Parmi les femmes publiquement madianites qui, du temps de
+Moïse, <i>corrompirent</i>, à Setim, le corps et l’âme du peuple
+juif, se trouva la jolie prostituée Cozbi, fille de Jur, prince très
+noble des Madianites, avec laquelle était couché dans un b.....
+<i>in lupanar</i>, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et
+lignée de Siméon, lorsque le pieux et fanatique Phinées, petit-fils
+du grand prêtre Aaron et fils d’Eléazar, tout transporté
+d’une sainte colère, entra dans le b....., une dague à la main,
+et transperça d’un seul coup les deux délinquants ensemble,<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">Pg 197</a></span>
+vers les parties de la génération (<i>Num.</i>, cap. XXV, v. 1, 2 à 28;
+Arrepto pugione ingressus est... in lupanar et perfodit ambos
+simul, virum scilicet et mulierem, in locis genitalibus.)</p>
+
+<p>Ce fut une femme publique nommée Rahab, qui mue par
+cette généreuse pitié si naturelle aux filles de son espèce, cacha
+au haut de sa maison, sous de la paille, les espions qui s’étaient
+délassés avec elle de leurs fatigues, et que Josué avait envoyés
+à Jéricho, pour reconnaître la ville avant de l’assiéger (<i>Jos.</i>,
+cap. II, v. 1, 6).</p>
+
+<p>Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson
+se rend un jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une
+courtisane, avec laquelle il couche jusqu’à minuit (<i>Jud.</i>,
+cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite il devint éperdument amoureux de
+Dalila, dans la vallée de Sorec, autre fille de joie. Dans un de
+ces moments de voluptueuse ivresse où le cœur nageant dans
+l’élément du plaisir, est incapable de rien refuser à l’être qui
+vous le procure, Samson, après avoir trompé trois fois son
+amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire,
+et comme il est impossible à la femme de porter loin un secret,
+elle le trahit à son tour en le faisant connaître aux Philistins,
+qui lui crèvent les yeux (<i>Jud.</i>, cap. XVI, v. 4 à 22).</p>
+
+<p>Aimez-vous à consulter les Livres des Rois?... Eh bien!
+ouvrez celui de David, et vous verrez ce prophète-roi qui avait
+épousé Micho, fille de Saül, s’en donner avec l’impudique
+Abigaïl, femme de Narbal, qui lui inocula la v..... (<i>malum</i>)
+(I. <i>Reg.</i>, cap. XXV, v. 35, 40). Le saint homme de roi accolait
+en même temps plusieurs autres concubines et femmes de Jérusalem,
+auxquelles il fabrique des enfants, ce qui ne l’empêche
+nullement d’enlever la sensible Bethsabée, femme du brave
+Urie, qu’il épouse après avoir fait assassiner son mari dans
+les combats (II. <i>Reg.</i>, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute
+qu’il n’y eût plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse,
+il se réchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune
+Sunamite, et ne la déflore pas: <i>Non cognovit eam</i> (III. <i>Reg.</i>,
+cap. I, v. 4). <i>Tel père, tel fils</i>, dit le proverbe, et les enfants
+de David le justifient: son fils Ammon brûle d’une flamme
+incestueuse pour sa sœur Thamar, et sur le perfide conseil de
+son cousin germain Jonadab, il la viole au moment qu’elle lui
+présente un potage apprêté de sa propre main; puis il la<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">Pg 198</a></span>
+renvoie fort brutalement. Absalon, irrité de l’outrage fait à sa
+sœur, saisit, deux ans après, l’occasion d’un splendide festin, au
+milieu duquel il immole Ammon, en présence de ses autres
+frères qui fuient épouvantés. (II. <i>Reg.</i>, cap., XIII, v. 8 à 30).
+Ce fratricide met ensuite le comble à ses forfaits en couchant
+publiquement avec toutes les concubines de son père. (II, <i>Reg.</i>,
+cap. XV, v. 22).</p>
+
+<p>Si nous descendons jusqu’au troisième Livre des Rois, nous
+voyons le type de la sagesse, le fils de l’adultère Bethsabée,
+Salomon enfin, dont la haute sapience avait acquis si haute
+renommée dans l’Orient, participer à l’humaine faiblesse et
+rouler dans son palais sur sept cents épouses et trois cents
+concubines, dont «les nez ressemblaient à la tour du mont
+Liban qui regarde du côté de Damas (<i>Cant.</i>, VII, v. 4); les
+yeux à ceux des colombes (<i>Cant.</i>, I, v. 14; IV, v. 1); les tétons
+à des faons de chevreuil (<i>Cant.</i>, VII, v. 3)», et qui, en un mot,
+étaient «belles comme les tentes de Cédar et les peaux de
+Salomon (<i>Cant.</i>, I, v. 1)».</p>
+
+<p>Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent
+beaucoup au manège de nos femmes publiques, qui le soir,
+dans les rues, vont recueillant les passants, pour les engager
+«à parcourir avec elles les deux monts de la myrrhe, la
+colline de l’encens (Ad montem myrrhæ et ad collem thuris.
+<i>Cant.</i>, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter dessus
+pour en recueillir les fruits» (<i>Cant.</i>, VII, 8), qui sont quelquefois
+si amers!...</p>
+
+<p>Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des <i>Proverbes</i>,
+dont les uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses
+répétitions, et que l’Église cependant considère comme un petit
+chef-d’œuvre canonique, ouvrage du très Saint-Esprit:</p>
+
+<p>«De la fenêtre de ma maison, j’aperçois un jeune insensé
+qui, sur le soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans
+le coin d’une rue près de la maison d’une..... fille.&mdash;Je la vois
+venir au-devant de lui, en sa parure de courtisane; elle
+prend ce jeune homme, le baise et le caresse effrontément, lui
+disant: «JE ME SUIS ACQUITTÉE DE MON VŒU AUJOURD’HUI.
+C’est pourquoi je suis venue au-devant de vous, désirant
+de vous caresser. J’ai parfumé mon lit de myrrhe, d’aloès et de
+cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupté jusqu’à ce qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">Pg 199</a></span>
+fasse jour, et jouissons de ce que nous avons tant désiré. Mon
+mari n’est point à la maison: il est allé faire un voyage qui
+sera très long; il a emporté avec lui un sac d’argent, et il ne
+doit revenir que lorsque la lune sera pleine. (<i>Cant.</i>, VII, v. 3).»
+«Entraîné par de longs discours et les caresses de ses paroles,
+le jeune homme la suit comme un bœuf qu’on amène pour
+servir de victime et comme un agneau qui va à la mort en bondissant.»
+(<i>Prov.</i>, chap. VII, v. 6 à 22).</p>
+
+<p>Il est à remarquer ici que cette prostituée sait mettre de
+l’ordre dans ses affaires. Dévote, avant de se livrer à ses impudiques
+plaisirs, qu’elle veut d’abord sanctifier par la prière,
+<i>hodie vota mea Deo reddidi</i>, elle aura tout le temps d’être
+amoureuse au lit. C’était aussi l’opinion de Wasselin, abbé de
+Liége, qui trouvait convenable de faire sa prière avant de se
+mettre à l’œuvre du coït. (<i>Epist.</i>, <i>ad Florinum</i> abbat., tome I,
+<i>Analect.</i>, page 339.) Cette pratique est passée en usage jusqu’à
+nos jours, car presque toutes les filles de joie, celles qui font
+leur métier en honneur et conscience s’entend, ornent d’un
+crucifix la cheminée de leurs réceptacles, qu’elles tapissent
+souvent <i>d’images de l’Immaculée Conception, de saint Barnabas,
+de la Madone, mère de la pureté, avec son divin
+poupon sur les bras</i>; elles font de temps à autre dire des
+messes pour le salut de leurs âmes et pour que Dieu leur envoie
+des chalands; quelques-unes, par excès de dévotion, y ajoutent
+la confession les dimanches et les jours de fête, et, dans l’intention
+de se rendre le ciel propice, la plupart portent sur elles
+des scapulaires de la Vierge et se font consœurs du Saint-Rosaire,
+du Sacré-Cœur ou de la Congrégation.</p>
+
+<p>C’était un drôle de corps que ce roi Salomon: Piron d’un
+autre temps, à l’harmonie près, qu’il ne possède pas, bel esprit
+érotique, il composa les cantiques, que les belles voix de ses
+mille femmes et concubines exécutaient sans doute pendant
+les orgies de ses splendides festins, où 50 bœufs et 100 moutons
+faisaient à eux seuls les pièces de résistance, et dont je vous
+détaillerais, lecteur, toutes les substantielles et stimulantes
+friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais je
+reviens à ses Cantiques, dont voici la fidèle traduction:</p>
+
+<p>«Je chanterai mon bien-aimé, qui est pour moi une grappe
+de raisin de Chypre.» <i>Cant.</i>, I, 13.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">Pg 200</a></span></p>
+
+<p>«Car le roi m’a déjà fait entrer dans ses celliers, et je suis
+ivre.» <i>Cant.</i>, I, 3.</p>
+
+<p>«Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de
+myrrhe; il demeurera entre mes tétons.» <i>Cant.</i>, I, 12. (On se
+sert ici du mot propre pour ne pas affaiblir la couleur du sujet
+dont Salomon était si plein.)</p>
+
+<p>«Qu’il me donne un baiser de sa bouche.» <i>Cant.</i>, I, 1.</p>
+
+<p>«Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis
+d’amour.» <i>Cant.</i>, II, 5.</p>
+
+<p>«Je me reposerai sous celui que j’ai désiré.» <i>Cant.</i>, II, 3.</p>
+
+<p>«Là je lui offrirai mes tétons.» <i>Cant.</i>, VII, 12.</p>
+
+<p>«Mon bien-aimé mit la main au trou, et mon ventre a
+tressailli de ses attouchements.» <i>Cant.</i>, V, 4.</p>
+
+<p>Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie
+veuve de Monassès, la fière Judith, aller dévotement en bonne
+fortune trouver dans sa tente l’Assyrien Holopherne, qui assiégeait
+Béthulie, et, à l’âge de 65 ans (c’est l’âge que lui donne
+le révérend P. Dom Calmet), inspirer à ce général une violente
+passion, auquel, hélas! et quatre fois hélas! pour vous plaire,
+ô mon Dieu! elle <i>coupa le cou d’un coup de son propre coutelas</i>,
+après avoir couché avec lui.</p>
+
+<p>Nous voyons au livre d’<i>Esther</i>, chap. I et II, v. 11 et 8,
+Assuérus, qui régnait de l’Inde à l’Éthiopie sur cent vingt-sept
+provinces, répudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait
+de montrer sa beauté <i>in naturalibus</i> aux libertins de sa cour;
+et puis usant de son privilège de despote, parmi les trois cents
+belles vierges qui lui furent amenées pour être ses courtisanes,
+choisir l’aimable et mignonne Esther et l’admettre à l’honneur
+de partager sa couche royale.</p>
+
+<p>Le livre d’<i>Ézéchiel</i> justifie par ses peintures hardies celles
+du <i>Portier des Chartreux</i>. Il vous offre, aux chapitres XVI et
+XXIII, le tableau des mœurs abominables dont étaient infectés
+Jérusalem et tout le pays d’Israël sous les rois successeurs de
+David. Les fameux emblèmes d’Ool et d’Oolibra nous font voir
+les femmes de ces contrées forniquer avec tous les passants,
+se bâtir des b....., se prostituer dans les rues (Cap. XVI,
+v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement les embrassements
+de ceux <i>quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et
+sicut fluxus equorum, fluxus eorum</i> (Cap. XXIII, v. 20).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">Pg 201</a></span></p>
+
+<p>Le livre d’<i>Ozée</i>, dit Voltaire, est peut-être celui qui doit le
+plus étonner les lecteurs qui ne connaissent point les mœurs
+antiques. En effet, comment concevoir, à moins de faire le
+sacrifice de sa raison, que le Seigneur puisse ordonner si positivement
+à ce petit prophète <i>d’aller s’évertuer avec une
+femme de mauvaise vie et de lui faire des enfants de prostitution</i>,
+puis lui enjoindre <i>d’aller se gaudir avec une
+femme qui non seulement ait déjà un amant</i>, mais qui soit
+adultère (<i>Ozée</i>, cap. I, v. 2) et dont la jouissance coûte à Ozée
+<i>quinze pièces d’argent et une mesure et demie d’orge</i>?...
+(<i>Ozée</i>, cap. III, v. 1.)</p>
+
+<p>Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce
+que nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures
+de la Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les
+désordres de sa vie passée, devint un modèle de vertu, comme
+elle avait été un scandale de prostitution, ainsi que Marie
+Égyptienne, une autre fille de joie, dont les débauches furent
+effacées par une vie pénitente de quarante ans, qu’elle passa
+dans le désert sans manger.</p>
+
+<p>Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du
+peuple hébreu, que certes on ne doit point envisager conformément
+aux idées que nous avons reçues sur les lois de la
+décence et de la pudeur. Ces mœurs, si éloignées des nôtres,
+n’étaient point grossières dans ces temps reculés, et ne
+paraissent confondre notre faible raison que parce que nous ne
+pouvons sonder les profondeurs mystérieuses de ce peuple élu,
+manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui
+nous seront peut-être un jour dévoilées, alors que les <i>dies iræ</i>
+seront arrivés, pendant lesquels les balances d’or de Monseigneur
+saint Michel pèseront nos futures destinées dans la
+vallée de Josaphat (Teste David cum Sybilla).</p>
+
+<p>La prostitution fut connue de tous les peuples de l’Orient, qui
+la pratiquaient sous l’emblème des divinités génératrices.
+Influencés par des climats constamment brûlants où le soufre,
+mêlé à tous les végétaux et les drogues les plus échauffantes,
+occasionne dans le sang et le cerveau de ces explosions qui
+mènent l’esprit jusqu’au délire, ces peuples les honorent par
+des actes de la plus révoltante impudicité, tribaderie, pédérastie,
+bestialité, sodomie, onanisme et jusqu’à la profanation<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">Pg 202</a></span>
+des cadavres de femmes, tout y est mis en usage pour stimuler
+leurs désirs éhontés. Mais la volupté ne paraît avoir nulle part
+établi son empire avec plus de dépravation et de lubricité que
+dans la Grèce et chez les Romains. C’est Orphée, dit-on, qui le
+premier introduisit dans la Thrace l’amour infâme des
+hommes, παιδεραστια:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">(Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem</div>
+<div class="line">In teneres transferre mares, citraque, juventam</div>
+<div class="line">Ætatis breve ver et primos carpere flores.</div>
+<div class="line i12">Ovide., <i>Metam.</i>, lib. X, v. 84.)</div>
+</div></div></div>
+
+<p>après la mort d’Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour
+le punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tête dans le fleuve
+Hébrus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausanias,
+dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que
+lui fit Atticus, son favori, en l’exposant, dans un banquet, à la
+lubricité de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se
+passer un moment de son Alexis ou de son Agathon, et le sage
+Socrate enseignait entre deux draps cette honteuse volupté à
+ses favoris Phédon et Alcibiade. Xénophon prenait souvent ce
+plaisir avec Callias et Antolicus, Pindare avec Amarico, Aristote
+avec son Herminas; Anacréon brûla pour Bathyle, et le
+grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu’on ne pouvait être
+bon citoyen sans avoir un ami avec qui l’on couchât. Sapho se
+rendit célèbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de
+κλειτοριαζειν, que par ses talents comme poète. Aspasie se prostitua
+à Périclès, et Glycère à Alcibiade. Laïs reçut dans ses bras
+le dégoûtant Diogène et le galant Aristippe, tandis que Phryné
+débaucha l’Aréopage entier. Thaïs, en sortant des bras
+d’Alexandre, se fit un doux plaisir de faire brûler le palais de
+Persépolis, et l’on érigea, dans Athènes, des autels à la danseuse
+Cotytto, sous le nom de <i>Vénus populaire</i>.</p>
+
+<p>Si nous examinons les mœurs des anciens Romains, nous les
+trouvons plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs.
+Les <i>lupanaria</i> d’alors étaient de ces endroits où l’on
+s’abandonnait à tous les genres d’abominations. Dans les quartiers
+séparés qu’habitaient les <i>meretrices</i>, on voyait sur la
+porte de la loge de chacune de ces courtisanes un écriteau qui<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">Pg 203</a></span>
+portait le nom et le prix auquel étaient taxés ses charmes (In
+cellis autem nomina meretricum solebant præfigi, et superscribi
+simul et stupri. LUBINUS.) D’où vient que Juvénal,
+parlant de la débauche effrénée de Messaline, dans la loge de
+la fameuse Lysisca, dit si agréablement <i>titulum mentitur
+Lysiscæ</i> (Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi à connaître que
+malgré le nom supposé qu’empruntait l’impératrice pour
+cacher ses infamies, il ne se trompait pas sur la femme qui s’y
+prostituait. Apollonius de Tyr nous a conservé, dans son histoire,
+la forme d’un titre qui est trop plaisant pour ne point le
+rapporter ici:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Quicumque Tarsiam defloravit</i></div>
+<div class="line i2"><i>Mediam libram dabit</i></div>
+<div class="line i2"><i>Postea populo patebit,</i></div>
+<div class="line i3"><i>Ad singulas solidas.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indiquait
+l’heure de se retirer, et le son d’une cloche avertissait le
+public du moment de l’entrée et de la sortie de ces <i>lupanaria</i>.
+(Tempus quando ad meretricem eundum erat, lenones indicabant
+tintinnabulo, et ante nonam fores erant clausæ vel ex
+more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez Pitiscus.)</p>
+
+<p>Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitution
+furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant,
+nomma le Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une
+apothéose, et Quartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante
+impudicité. (Traduit par l’auteur de <i>l’Origine des prostitutions</i>.)</p>
+
+<p>«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla.
+Après que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses
+lascives et révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s’approcha
+de l’oreille de sa maîtresse et lui dit en riant quelque
+chose; elle répondit:&mdash;Oui, oui, c’est fort bien avisé, pourquoi
+non? Voilà la plus belle occasion qu’on puisse trouver
+pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On fit aussitôt venir
+cette petite fille, qui était fort jolie et ne paraissait pas avoir
+plus de sept ans; c’était la même qui, un peu auparavant,
+était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous ceux qui<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">Pg 204</a></span>
+étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour
+satisfaire à l’empressement que chacun témoignait, on donna
+les ordres nécessaires pour le mariage. Pour moi (c’est Encolpe
+qui parle), je demeurai immobile d’étonnement et je les assurai
+que Giton avait trop de pudeur pour soutenir une telle épreuve
+et que la petite fille n’était pas aussi dans un âge à pouvoir
+endurer ce que les femmes souffrent dans ces occasions.&mdash;Quoi!
+repartit Quartilla, étais-je plus âgée lorsque je fis le premier
+sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me punisse si je me souviens
+jamais d’avoir été vierge, car je n’étais encore qu’une
+enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure que
+je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu’à ce
+que je sois parvenue à l’âge où je suis.»</p>
+
+<p>Les femmes publiques n’étaient point mêlées avec les citoyens;
+et dans ces temps malheureux où l’on voyait à Rome la plus
+honteuse débauche régner sur le trône, à la cour et dans la
+haute classe de la société, les prostituées gardaient une sorte
+de décence et de pudeur que les dames ne connaissaient plus.</p>
+
+<p>On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire
+par Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l’empereur,
+son époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre,
+reine d’Égypte, après qu’il eut débauché Servilie, mère de Brutus,
+et les plus illustres Romaines (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Jul. Cæs.</i>,
+cap. L). César avait déjà commis, dans sa jeunesse, le péché
+contre nature avec Nicodème, roi de Bithynie (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Jul.
+Cæs.</i>, cap. XLIX).</p>
+
+<p>Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de
+tous les maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum
+virum, et omnium virorum mulierem». (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Jul.
+Cæs.</i>, cap. LII.)</p>
+
+<p>Auguste n’était point exempt de la <i>petite fantaisie</i> de César:
+il la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui
+servait de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux,
+l’impératrice Livie lui procurait des femmes de toutes parts et
+prêtait quelquefois une main complaisante à certain objet fort
+variable de sa nature (<span class="smcap">Xiphilin.</span>, <i>in Aug. Dio</i>, lib. XLVIII),
+tandis que son volage époux se livrait à une flamme incestueuse
+avec sa propre fille Julie, si dissolue dans ses mœurs qu’elle
+osa publier ses turpitudes; ne recevant, disait-elle, des passa<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">Pg 205</a></span>gers
+dans sa barque que quand elle était pleine (Nunquam,
+nisi plena navi, tollo vectorem. <span class="smcap">Macrob.</span>, lib. II, cap. 5.) Les
+désordres de cette princesse furent si effroyables qu’elle
+admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim adulteros),
+avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues de
+Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (<span class="smcap">Dio</span>,
+lib. LV, p. 555, <span class="small">A</span>: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam,
+ut in ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes
+ac comportationes ageret.&mdash;<span class="smcap">Xiphilin.</span>, <i>in Aug.</i>&mdash;Nihil quod
+facere aut pati turpiter posset fœmina, luxuria libidine infectum
+reliquit: magnitudinem que fortunæ suæ peccandi licentia
+metiebatur, quidquid liberet pro licito judicans.&mdash;<span class="smcap">Vell.
+Pater.</span>, lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres, où son père
+Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre les adultères
+(<span class="smcap">Vell. Pater.</span>, <i>Hist.</i>, lib. II.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Aug.</i>, c. XXXIV).
+Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant
+chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois
+qu’elle avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue
+de Marsyas, ministre de Bacchus (<i>liber</i>) et fameux joueur de
+flûte de Phrygie, qu’Apollon écorcha tout vif, pour le punir
+d’avoir eu la témérité de se mesurer avec lui, fut placée dans
+le Forum, comme monument de la liberté de la ville ou de la
+victoire du dieu des chants. Les avocats de cette époque prirent
+l’habitude de faire couronner cette statue chaque fois qu’ils
+avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette coutume que
+la princesse Julie <i>eam coronari jubebat ab iis quos, in illa
+nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat</i>.
+Voyez Muret, sur Sénèque, et les <i>Femmes des douze Césars</i>,
+par M. de Servies, chap. <i>Julie</i>, femme de Tibère.</p>
+
+<p>Tibère, ce monstre d’impudicité et de cruauté, se plongeait,
+en l’île de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et
+les plus horribles saletés. Non content d’exciter son imagination
+déréglée par les peintures les plus obscènes et les plus
+luxurieuses d’Éléphantis, il chercha à ranimer ses sens émoussés
+par les groupes les plus lascifs, qu’il faisait exécuter en sa
+présence par des <i>spintres</i>, qui <i>triplici serie connexi, invicem
+incestarent</i>. (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>Vie de Tibère</i>, chap. XLIII); il allait jusqu’à
+abuser de la plus tendre enfance, dont il se faisait polluer
+dans ses bains de la plus infâme manière (<span class="smcap">Suét.</span>, cap. XLIV):<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">Pg 206</a></span>
+quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos vocabit,
+institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur ac luderent,
+<i>lingua morsuque sensim appetentes</i> (ejus genitalia
+cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum
+tamen lacte depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior
+sane ad id genus libidinis et natura et aetate.</p>
+
+<p>Caligula jouit de toutes ses sœurs, en présence de sa femme,
+au milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait
+les plus illustres dames devant leurs maris (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i>,
+cap. XXIV et XXXVI.&mdash;<span class="smcap">Dio</span>, lib. LIX); et portant la dépravation
+de son cœur jusqu’à prostituer sa propre personne, il déshonore
+la fille qu’il avait eue de son commerce incestueux
+avec l’une de ses sœurs (<span class="smcap">Eutrop.</span>, <i>in Caj. Calig.</i>). Il marque le
+plus fol amour pour l’une d’elles, Drusille, parce qu’il en avait
+eu les prémices, l’enlève à son époux, Cassius Longinus, et
+l’entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses autres
+sœurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses
+gitons (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i>, cap. XXIV). Ensuite il conçoit une
+furieuse passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l’habillant
+tantôt en guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses
+amies (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i>, cap. XXV).</p>
+
+<p>Tandis que le stupide et l’imbécile Claude, prince qui tenait
+plus de l’animal que de l’homme, se donnait tout entier aux
+plaisirs de la table et avait résolu, pour ne point incommoder
+ses conviés, de faire publier un édit par lequel il octroyait la
+permission de péter pendant les repas (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Claud.</i>, cap.
+XXXIII), Messaline, sa femme, se prostituait à tout venant et
+s’abandonnant aux vices les plus honteux, poussait l’impudeur
+jusqu’à se marier publiquement avec Silius, en l’absence de
+Claude, qui se divertissait à Ostie (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Claud.</i>, cap. XXVI.&mdash;<span class="smcap">Tacit.</span>,
+<i>Ann.</i>, II. <span class="smcap">Dio</span>, lib. LX, p. 686 B.), et donnant
+l’essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions, elle
+se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca,
+se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d’esclaves
+et de soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Claud.</i>,
+cap. XXVI.)</p>
+
+<p>Digne fils de l’adultère et incestueux Domitius Ænobarbus
+(<span class="smcap">Tacit.</span>, <i>Ann.</i>, IV.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. VII) et d’une mère
+méchante et corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">Pg 207</a></span>
+tendre enfance, Néron se livre à d’incestueuses privautés avec
+Agrippine, déjà souillée d’une familiarité criminelle avec son
+frère Caligula (<span class="smcap">Tacit.</span>, <i>Ann.</i>, XIV.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i> cap. XXIV).
+Il la fait ensuite massacrer, ainsi que son épouse Octavie, qu’il
+sacrifie à la jalousie de l’adultère Poppée, alors sa concubine,
+dont il se défait également par un coup de pied qu’il lui donne
+dans le ventre (<span class="smcap">Tacit.</span>, <i>Ann.</i>, XVI.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. XXXV).
+Méprisant toutes les lois de la décence et de la pudeur, il viole
+la vestale Rubria et prend pour femme, sous le nom de Sabine,
+le jeune et beau Sporus, après lui avoir fait extirper les testicules
+(<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. XXVIII.&mdash;<span class="smcap">Aurel. Victor</span>, <i>Epitom.</i>&mdash;<span class="smcap">Xiphilin.</span>,
+<i>in Ner.</i>); puis se fait épouser par Doryphore, son
+intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme
+lubricité (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. XXIX).</p>
+
+<p>Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les
+ombres de cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et
+ses horribles débordements, débute dans la carrière de la vie
+par une abominable prostitution de son corps (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Vitell.</i>,
+cap. II: Salivis melle commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie
+ac palam arterias et fauces pro remedio fovebat. Voyez la
+<i>Linguanmanie</i>.&mdash;<span class="smcap">Tac.</span>, <i>Ann.</i>, XI), puis devient l’assassin de
+sa mère Sextillia qu’il fait mourir de faim.</p>
+
+<p>Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie
+d’Antoine, mère de Claude, entretient cette concubine dans son
+palais et la traite comme si elle eût été son épouse légitime
+(<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Vesp.</i>, cap. III).</p>
+
+<p>Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne
+pour la reine Bérénice, sœur du roi Agrippa, qui lui accorde
+les dernières faveurs.</p>
+
+<p>De retour à Rome, où il s’est fait suivre de sa maîtresse,
+pour en avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme,
+Marcie Furnille, et mène ensuite une vie efféminée et dissolue,
+passant des nuits entières dans ses débauches de table et se
+livrant aux plus infâmes plaisirs (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Tit.</i>, cap. II). Puis
+il renvoie cette reine en Judée, quoique à contre-cœur (Ab urbe
+dimisit invitus invitam. <span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Tit.</i>, cap. II), après avoir fait
+massacrer brutalement le consul Cecinna au moment que celui-ci
+sortait de la salle du repas, sous le vain prétexte qu’il avait
+violé Bérénice (<span class="smcap">Aurel. Victor</span>, <i>Epist.</i> X, § 4).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">Pg 208</a></span></p>
+
+<p>Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d’une beauté
+admirable, mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes
+du devoir conjugal, devient une des plus débauchées courtisanes
+de Rome; elle livre ses charmes à Domicien, qui l’enlève brutalement
+à Œlius Lamia son mari (<span class="smcap">Dio</span>, <i>Excerp.</i>, per Vales.&mdash;<span class="smcap">Dio</span>,
+lib. LVII.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Domit.</i>, cap. L). Mais bientôt
+dégoûté d’une femme dont la possession lui avait coûté si peu
+de peine, il s’enflamme pour Julie Sabine, sa nièce (<i>Ibid.</i>, cap.
+XXII), et pour la posséder librement il répudie son épouse Domitia,
+qui se prostitue publiquement à la populace et au comédien
+Paris, dont elle devient folle d’amour (<i>Ibid.</i>, cap. III.&mdash;<span class="smcap">Xiphil.</span>,
+LXVII, p. 759, E), et qu’il fait massacrer en pleine rue. Ensuite,
+rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui demande
+cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (<span class="smcap">Dio</span>, cap. XIII),
+après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un breuvage
+qu’il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs
+incestueuses amours (<i>Ibid.</i>, cap. XXII.&mdash;<span class="smcap">Dio</span>, lib. XVI.&mdash;<span class="smcap">Plin.</span>,
+<i>Epist.</i> II): homme profondément immoral, qui s’abandonna
+dans ses bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les
+femmes les plus dissolues; qui se souilla par de sanglantes
+exécutions, et qui fut massacré dans sa chambre par sa propre
+femme et les grands de sa cour qu’il avait proscrits (<span class="smcap">Suét.</span>, cap.
+XXIII.&mdash;<span class="smcap">Aurel. Vict.</span>, <i>Epist.</i>, II, 7.&mdash;<span class="smcap">Dio</span>, lib. LXVIII).</p>
+
+<p>Sabine, femme de l’empereur Adrien, se livre aux embrassements
+adultères de plusieurs patriciens, et l’épouse de Marc
+Aurèle, Faustine, devient éperdument amoureuse d’un gladiateur.</p>
+
+<p>Commode, né de l’adultère Faustine, fille d’Antonin, ne
+dément point son origine, il se livre dans son palais à la lasciveté
+de trois cents concubines et assassine sa sœur Lucilla.
+Caracalla se souille du sang de son frère et épouse sa belle-mère
+Julie, dont la beauté égalait l’impudence (Cum Julia noverca
+Bassiani Caracallæ ei sinum nudasset: Vellem, inquit, si liceret.
+At illa: Si libet, licet. An nescis te imperatorem esse, et leges
+dare, non accipere?) Heliogabale aime son eunuque Hiéroclès
+avec un délire si effréné, «ut eidem inguino oscularetur, floralia
+sacra si asserens, celebrare (<i>Œt. Lamprid.</i>, <i>in Heliog.</i>,
+cap. V)». Mais énervé par le luxe et les débauches, incapable
+par lui-même d’assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">Pg 209</a></span>
+toutes les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans
+et esclaves, se faisant donner le nom de <i>Bassiana</i> et recherchant
+avec emportement les criminels plaisirs de la bestialité.
+(Per cuncta cava corporis libidinem recipiens et eum fructum
+vitæ præcipuum existimans, si dignus atque aptus libidini plurimorum
+videretur. <i>Ibid.</i>)</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">Pg 212</a></span></p>
+<h2>Le Libertin de Qualité</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">Pg 213</a></span></p>
+
+<h3><b>Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine</b></h3>
+
+<p>Je me fais présenter chez Madame <i>Honesta</i> (famille
+presque éteinte). Tout y respire la pudeur et l’honnêteté;
+tout prêche l’abstinence, jusqu’à son visage,
+dont la tournure, quoique assez piquante, n’a cependant
+aucun de ces détails qui inspirent la tendresse.
+Mais elle a des yeux, de la physionomie, une taille
+qui serait trop maigre, si toute l’habitude du corps
+ne s’y proportionnait pas. Je ne louerai pas sa gorge,
+quoiqu’une gaze qui s’est dérangée m’ait permis
+d’entrevoir du lointain; ses bras sont un peu longs,
+mais ils sont flexibles, on pourrait souhaiter une
+jambe plus régulière; telle qu’elle est, un joli pied la
+termine. Nous avons les <i>grands airs</i>, des <i>nerfs</i>, des
+<i>migraines</i>, un mari que l’on ne voit qu’à table, des
+gens discrets, de l’esprit bizarre, capricieux, mais
+vif, mais quelquefois ne ressemblant qu’à soi... Pardieu!
+allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas...
+Oh! que si! parce qu’elle est vaniteuse, parce qu’elle
+se pique de générosité, parce qu’elle veut primer.</p>
+
+<p>D’abord, vous imaginez bien que nous faisons du
+respect, de l’esprit, des pointes, des calembours; que
+madame a raison, que tout chez elle est au mieux
+possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je
+placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout
+le jeu dont elle est susceptible... Un chapeau arrive...
+Bon Dieu! les Grâces l’ont inventé; le dieu du goût<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">Pg 214</a></span>
+lui-même en a placé les fleurs, et tous les zéphyrs jouent
+dans les plumes qui le couvrent. Comme cette gaze
+<i>prune-de-Monsieur</i> coupe avec ce <i>vert anglais</i>...
+Mais qui l’a envoyé?... Vous sentez que je suis le
+coupable; et pourquoi un coupable ne rougirait-il
+pas?... Je me suis trahi, déconcerté, boudé... Victoire,
+que son emploi de femme de chambre, quelques
+baisers des plus vifs et un louis ont mise dans
+mes intérêts, les plaide en mon absence... Ah!
+madame, si vous saviez ce que l’on me dit de vous!...
+Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux
+que votre chevalier, et je suis sûre qu’il ne vous
+coûterait qu’une misère... Il n’est pas joueur, je le
+sais de son laquais; c’est un cœur tout neuf.&mdash;Mais,
+crois-tu que je sois assez aimable pour...&mdash;Ah!
+Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous
+voilà à l’âge de vingt ans.&mdash;Tais-toi, folle; sais-tu
+que j’en ai trente, et passés?... (Pardieu, oui, <i>passés</i>
+et il y a dix ans que cela est public...) Je reviens
+l’après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on
+pas? Je demande pardon en offensant davantage; on
+s’attendrit, je me passionne; on se... (Foutre! attendez
+donc... Cette femme-là est d’une précipitation à
+me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous
+sentez bien que mon laquais n’est pas assez bête pour
+ne pas me faire avertir que le ministre (ah! pardieu!
+tout au moins) m’attend. Je jette un coup d’œil
+assassin; j’embrasse cette main qui tremble dans la
+mienne... Je me relève et je pars.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une
+de ces femmes qui, blasées sur tout, cherchent des
+plaisirs à quelque prix que ce soit. Elle me fait des
+avances, parce que son honneur, sa réputation, la<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">Pg 215</a></span>
+bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse.
+Nous sommes bientôt arrangés; elle me paie, je la
+lime; car je ne veux, sacredieu! pas d......er... Mon
+infante le sait: les tracasseries viennent. Ah! doux
+argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin,
+on se détermine; il y a déjà quinze mortels jours
+qu’on languit. Je fais entendre, modestement, que la
+reconnaissance m’attache, que j’ai des obligations
+d’un genre... N’est-ce que cela?... On me paie au
+double; et dès lors je suis quitte avec ma Messaline:
+je vole dans les bras qui m’ont comblé de bienfaits
+nouveaux, et je goûte... non pas du plaisir... mais
+la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.</p>
+
+<p>Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la
+poule, elle ne pond plus; les honoraires se ralentissent,
+et je dors.&mdash;Comment! tu dors?&mdash;Oui, la
+nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui
+anime l’espérance, qui éclaire les combats amoureux.
+On se plaint, je me fâche; on me parle de procédés,
+d’ingratitude, et je démontre que l’on a tort, car je
+m’en vais.</p>
+
+<p>Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m’apparaît;
+mais il n’est point chargé de ses attributs heureux:
+c’est le dieu du conseil, le diligent Mercure, il me
+console et m’envoie chez M. Doucet. Vous ne le connaissez
+sûrement pas: or, écoutez.</p>
+
+<p>Une taille qu’une soutane et un manteau long
+font paraître dégagée; un visage qui rassemble la
+maturité de l’âge, l’embonpoint et la fraîcheur; des
+yeux de lynx, une perruque adonisée; <i>l’esprit</i> en a
+tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais
+décente, répand l’éclat de la béatitude; il ne se permet
+qu’un sourire, mais ce sourire laisse voir de belles<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">Pg 216</a></span>
+dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de
+dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas.</p>
+
+<p>Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies
+dans un parfait quiétisme de conscience et dont
+la charnière n’en est que plus mobile. Le père en
+Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme
+ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous
+doutez bien que c’est à ces femmes qu’il faut parvenir.
+Je m’insinue donc dans la confiance du bonhomme,
+je lui découvre que je suis presque aussi
+tartuffe que lui: il m’éprouve; et quand toutes ses
+sûretés sont prises, il m’introduit chez madame....</p>
+
+<p>C’est là que la sainteté embaume, que le luxe est
+solide et sans faste, que tout est commode, recherché
+sans affectation... Mais quoi, un jeune homme chez
+une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement;
+c’est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez
+que je dois en avoir, au moins autant que d’impudence.
+Mes visites s’accumulent, la familiarité
+s’en mêle, et voici une des conversations que nous
+aurons, j’en suis sûr.</p>
+
+<p>A la sortie d’un sermon (car j’irai, non pas avec
+elle, mais je serai placé tout auprès, les yeux baissés,
+jetant vers le ciel des regards qui ne sont pas
+pour lui), à la sortie d’un sermon duquel elle m’a
+ramené, je commencerai par la critique de toutes les
+femmes rassemblées autour de nous. Notez que les
+questions viennent de ma béate.&mdash;Comment avez-vous
+trouvé madame une telle?&mdash;Ah! bon Dieu!
+elle avait un pied de rouge.&mdash;Pourtant, elle est
+jolie.&mdash;Elle aurait de vos traits, si elle ne les défigurait
+pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne;
+elle n’a ni votre teint, ni vos couleurs...<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">Pg 217</a></span>
+(Croyez-vous qu’à ces mots elles n’augmenteront
+pas?)&mdash;Par exemple, la comtesse n’était pas habillée
+duement.&mdash;Du dernier ridicule, elle montre une
+gorge! et quelle gorge! Je ne connais qu’une femme
+qui eût le droit d’étaler de pareilles nudités. (Remarquez
+ce coup d’œil sur un mouchoir dont les plis laissaient
+passage à ma vue... Un autre coup d’œil me
+punit et je devins timide, décontenancé.)&mdash;Que pensez-vous
+du sermon?&mdash;Moi, je vous l’avouerai, j’ai
+été distrait, inattentif.&mdash;Cependant la morale était
+excellente.&mdash;J’en conviens; mais présentée d’une
+manière si froide! une belle bouche est bien plus
+persuasive. Par exemple, quel effet ne font pas sur
+moi vos exhortations! Je me sens plus animé,
+plus fort, plus courageux... Hélas! vous me faites
+aimer la vertu parce que je vous aime... (Ah!
+mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la
+pâleur couvre mon visage... Je demande pardon...
+Plus on me l’accorde, plus j’exagère ma faute, afin
+de ne pas être coupable à demi...) Ma dévote se
+remet plus promptement; cependant, elle est encore
+émue, elle me propose de lire et c’est un traité de
+l’amour de Dieu. Placé vis-à-vis d’elle, mon œil de
+feu la parcourt et l’épie: je paraphrase, je compose;
+ce n’est plus un sermon, c’est du Rousseau que je lui
+débite... Je saisis l’instant, un oratoire est mon boudoir,
+et je suis heureux.</p>
+
+<p>Mais l’argent! l’argent!&mdash;Foutre, un moment;
+laissez-nous d....er. Quelle jouissance qu’une dévote!
+Que de charmants riens! Comme cela vous retourne!
+Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne
+Sainte Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu
+cela comme moi?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">Pg 218</a></span></p>
+
+<p>Mais l’argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour
+aller faire un mauvais marché? Nenni... quelque
+sot...</p>
+
+<p>Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est
+discret; il perdrait trop à ne pas l’être, et c’est lui qui
+va me servir; bien entendu qu’il aura son droit de
+commission.</p>
+
+<p>Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n’a
+eu pour ressource que son god...... Le père en Dieu
+arrive:&mdash;Hélas! ce pauvre jeune homme! il est
+encore retombé dans le vice! Des femmes perdues
+l’entraînent... (Quel coup de poignard!)&mdash;Ah! mon
+père, quel dommage! il a un bon fond!&mdash;Madame,
+ce n’est pas sa faute; il y a même en lui une espèce
+de vertu, car il est franc. «Monsieur, m’a-t-il dit, j’ai
+des dettes d’honneur, ma <i>conscience</i> me tourmente;
+je vais me perdre peut-être, je serai la
+victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce
+l’âme, c’est de quitter madame... (Ici elle baisse les
+yeux.) Cette femme est adorable; elle possède mon
+cœur... N’importe, il faut la fuir... Étoile malheureuse!
+déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu’il
+m’a dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle
+d’autre chose, on revient...&mdash;Mais à quoi montent
+ces dettes?&mdash;Trois cents louis... Et vous croyez
+qu’une femme qui connaît mes caresses et mes reins,
+qui est sûre du secret, qui ne me trouve pas un
+butor, qui aime surtout les variantes, ne me les
+enverra pas le lendemain?</p>
+
+<p>Je vous vois d’ici faire le moraliste: «<i>Mais cela
+est odieux; l’amour pur est généreux; vous êtes un
+fripon...</i>» Foutre! vous badinez, vous gâteriez le
+métier; elle a trente-six ans, j’en ai vingt-quatre; elle<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">Pg 219</a></span>
+est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son
+côté du tempérament et de l’argent, moi de la vigueur
+et du secret... Ne voilà-t-il pas compensation?</p>
+
+<p>D’ailleurs, voulez-vous que je m’acquitte? Je lui
+fais l’honneur de l’afficher. Elle quitte sa dévotion:
+je la rends à la société, à elle-même; elle change
+d’état, enfin... Non, je me trompe, elle ne change
+que de robe et de coiffure.</p>
+
+<p>Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il valait bien mieux la laisser dans son
+obscurité: vous allez la perdre, on vous l’enlèvera.&mdash;J’ai
+d’autres projets peut-être; son argent est
+consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice
+est passé... Vous verrez cependant que, pour me
+faire enrager, elle s’avisera d’être fidèle: il faut que
+je prenne la peine d’avoir des torts avec elle.&mdash;Vous
+en aurez bientôt.&mdash;Non; car voici ma conclusion:
+«Madame, je ne rappellerai point vos bontés, elles
+me sont chères, et mon cœur aime à vous avoir des
+obligations que toute autre ne m’eût pas fait contracter;
+mais, plaignez-moi; c’est ma reconnaissance
+qui me coûtera la vie; c’est le soin de votre
+gloire qui va détruire mon bonheur. Je vous dois
+de cesser des visites qui vous compromettraient:
+hélas! je sais trop qu’en prononçant cette séparation
+funeste, je dicte mon arrêt.»</p>
+
+<p>Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A
+force de singeries, je parviens à m’attendrir; ma Dulcinée
+verse tour à tour les larmes de la douleur et
+celles du plaisir: ma fuite est combinée par des
+points d’arrêt sur tous les sophas des appartements, et
+c’est à sa dernière extase que je me sauve.</p>
+
+<p>Parbleu! voilà bien des façons.&mdash;Pauvre sot! tu<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">Pg 220</a></span>
+ne vois donc pas que cette femme fait ma réputation
+pour l’éternité; je n’ai plus besoin de me vanter, je
+n’ai qu’à lui en laisser le soin, et je suis le phénix des
+oiseaux de ces bois. D’ailleurs, je n’ai pas perdu la
+tête; elle est l’amie intime de la présidente de..., et
+depuis longtemps je lorgne cette riche veuve; elle ne
+manquera pas d’être la confidente de ma délaissée, et
+me croyez-vous assez novice pour n’avoir pas persuadé
+à celle-ci que ce serait un moyen de nous voir
+encore; à l’autre, que je ne quitte madame une telle
+que pour ses beaux yeux.</p>
+
+<p>Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les
+brouille... Allons, Discorde, vole à ma voix... On se
+pique, on se refroidit, les deux inséparables ne se
+voient plus; la présidente exige que j’embrasse son
+ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à
+mon tour. Que ne peut le désir de la vengeance! on se
+livre à moi pour faire pièce à sa bonne amie.</p>
+
+<p>La présidente a trente-cinq ans, et n’en paraît pas
+plus de vingt-huit; elle est bien conservée, mais sans
+affectation. Ce serait une petite maîtresse, si le jargon
+ne l’ennuyait pas. Elle a de l’esprit avec les femmes,
+de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de
+retenue dans le public, un ton de femme de qualité
+et des dehors imposants.</p>
+
+<p>Dans le particulier, je n’ai guère connu de tempérament
+plus vif, plus soutenu, et en même temps
+plus varié. Ses caresses sont séduisantes, parce
+qu’elles sont franches, et vingt fois j’ai été tenté de
+l’aimer. Au reste, elle n’est pas sans défauts: elle a
+une profonde vénération pour elle-même; ses décisions
+sont des oracles, ses préceptes des lois; je n’ai
+rien vu de si impérieux. Il est vrai qu’elle y joint<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">Pg 221</a></span>
+l’adresse, et que souvent vous croyez faire votre
+volonté en ne suivant que la sienne.</p>
+
+<p>Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me
+fêter, je suis le saint du jour; elle a de la confiance en
+moi: rien n’est bien, si je ne l’ai conseillé. Nous passons
+ainsi six mortelles semaines. J’oubliais qu’elle
+veut être la confidente de mes affaires. Un jour j’arrive
+chez elle; mon œil est agité.&mdash;Mais, qu’as-tu
+donc, mon ami? Tu es bien sombre.&mdash;Quoi! dis-je
+(en m’efforçant de sourire), pourrais-je apporter chez
+vous de l’humeur?... On me persécute, je m’obstine à
+me taire, j’ai des distractions que le monde qui
+abonde pour le souper ne saurait détruire: on me
+propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit
+en m’échappant.</p>
+
+<p>Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n’en ferait
+autant?... Je vous le donne en dix: écoutez seulement.</p>
+
+<p>Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des
+mieux dégourdis, n’a pas eu l’esprit de f..... la femme
+de chambre pour éviter l’ennui. Or, ce jour-là, il est
+presque aussi triste que moi; sa charmante le presse
+autant que la mienne, et comme il est d’un naturel
+confiant, il avoue que «<i>la nuit dernière j’ai soupé
+chez la duchesse une telle, que l’on m’a fait, malgré
+moi, tailler un pharaon</i>»; que le jeu était
+diabolique, que j’ai perdu énormément, et qu’étant
+peu riche, je suis étrangement incommodé; mais ce
+qui me tourmente, c’est d’avoir été obligé de mettre
+en gage le diamant que m’a donné la présidente.
+Hélas! cette bague n’a pas même été suffisante avec
+tous mes bijoux pour dégager ma parole et je suis
+sans un sou!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">Pg 222</a></span></p>
+
+<p>Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est
+presque aussi coquin que moi: on l’a forcé aussi de
+jouer, et sa montre est avec mes effets chez madame
+la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard,
+tire de son armoire quarante écus, qui composent
+sa petite fortune et sont même le fruit de mes
+dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un autre
+manège.</p>
+
+<p>J’ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa
+femme de chambre, des allées, des venues: c’est que
+l’on a conté tout cela à madame; que madame a fait
+répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ
+elle lui a remis cinq cents louis.&mdash;Douze mille
+francs?&mdash;En or, vous dis-je, pour aller tout dégager
+et fournir le supplément... Quand je sors, je retrouve
+mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le
+magot en triomphe chez moi.&mdash;Comment! tout cela
+n’était donc pas vrai?&mdash;Mais d’où diable viens-tu
+donc? C’est incroyable! tu ne te formes point; mais,
+aiguise donc ton intelligence.</p>
+
+<p>Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je
+cours chez la présidente; une joie douce brille dans
+ses yeux; j’ai son diamant au doigt... je veux la faire
+parler (car vous noterez que, sous peine de la vie,
+mon laquais ne doit m’avoir rien avoué) elle me fait
+un mensonge avec toute l’adresse, toute la noblesse
+de la générosité; mais elle voit bien, à la vivacité de
+mes caresses, que la reconnaissance les enflamme et
+que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes
+transports, je parle de bienfaits; on m’impose silence,
+en me disant que si l’on avait été assez heureuse
+pour me rendre un service, j’en ôterais tout l’agrément.
+Dieu! comme ma voix est touchante!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">Pg 223</a></span></p>
+
+<p>Comment, monstre! tant d’amour et de générosité
+ne te touche pas? Si fait, pardieu! et pour lui montrer
+ma gratitude (un peu aussi pour m’en débarrasser),
+je la marie avec un homme de ma connaissance
+qui la rend la femme la plus heureuse de Paris.
+D’amants que nous étions, nous devenons amis, et je
+vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de nouvelles
+bourses.</p>
+
+<p>Dégoûté de l’amour parfait, de la jouissance méthodique
+de la dévote et de la présidente, je languissais
+tristement, quand mon bon ange me conduisit chez
+madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les parties
+fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis
+vacant, et surtout que le diable est dans ma bourse;
+elle me présente sa liste, parcourons-la.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà
+un beau nom. Qu’est-ce que cette femme-là?&mdash;-C’est
+une petite provinciale qui est venue à Paris dépenser
+cinquante ou soixante mille francs qu’elle amassait
+depuis dix ans.&mdash;En reste-t-il encore beaucoup?&mdash;Non.&mdash;Passons;
+pourquoi cette bougresse-là s’avise-t-elle
+de prendre un nom de cour?</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Madame de Culsouple.&mdash;Combien donne-t-elle?&mdash;Vingt
+louis par séance.&mdash;Paie-t-elle d’avance?&mdash;Jamais,
+et puis ce n’est pas votre affaire: elle est trop
+large.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Madame de Fortendiable.&mdash;Tenez, voilà ce qu’il
+vous faut. C’est une Américaine, riche comme Crésus;
+et si vous la contentez, il n’y a rien qu’elle ne fasse
+pour vous.&mdash;Eh bien! tu me présenteras.&mdash;Demain,
+si vous voulez.&mdash;Ici?&mdash;Dans son hôtel même.&mdash;Ce
+nom-là a quelque chose d’infernal qui me divertit.&mdash;Je
+rends la liste, quand, d’un air de mystère, la<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">Pg 224</a></span>
+bonne Saint-Just m’adresse cette exhortation: «Mon
+cher ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu’y
+avez-vous gagné? la vérole. Pourquoi ne pas écouter
+les conseils de la sagesse? J’ai dans ma maison
+une vraie fortune, une vieille.&mdash;Le diable te f....!
+Eh! que votre souhait s’accomplisse! encore mieux
+vaut lui que rien; mais il ne s’agit pas de cela, je
+vous parle d’un trésor: fiez-vous à moi, et nous la
+plumerons.&mdash;Allons, je le veux bien: je m’en
+rapporte à ta prudence.»</p>
+
+<p>En attendant, je me rends le lendemain, à sept
+heures du soir, chez mon Américaine. Je trouve de la
+magnificence, un gros luxe, beaucoup d’or placé sans
+goût, des ballots de café, des essais de sucre, des factures,
+enfin un goût de mariné que je n’ai, sacredieu!
+que trop reconnu dans mainte occasion.</p>
+
+<p>Ce qui me tourmentait était d’entendre, dans un
+cabinet voisin, une voix d’homme dont les gros éclats
+me mettaient en souci; enfin, la porte s’ouvre: qui
+serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme!</p>
+
+<p>Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces;
+des cheveux noirs et crépus ombragent un front court,
+deux larges sourcils donnent plus de dureté à des yeux
+ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache
+s’élève contre un nez barbouillé de tabac d’Espagne;
+ses bras, ses pieds, tout cela est d’une forme hommasse,
+et c’est sa voix que je prenais pour celle du
+mari.</p>
+
+<p>&mdash;Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce
+joli enfant? Il est tout jeune; mais qu’il est petit!
+N’importe, petit homme, belle q..... Pour faire
+connaissance, elle m’embrasse à m’étouffer... Sacredieu!
+il est timide!&mdash;Oh! c’est un garçon tout neuf.<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">Pg 225</a></span>
+&mdash;Nous le ferons... Mais est-ce que tu es muet?&mdash;Madame,
+lui dis-je, le respect... (J’étais abasourdi.)&mdash;Eh!
+tu te fous de moi avec ton respect... Adieu, Saint-Just.
+Ça, ça, je garde mon f...eur; nous soupons et
+couchons ensemble.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">Pg 226</a></span></p>
+
+<h3><b>La Duchesse</b></h3>
+
+<p>Me voilà donc libre; je m’introduis dans les différentes
+sociétés de la cour; je jette sur les femmes qui
+les composent un œil curieux et perçant. Du plus au
+moins je fais mainte application des peintures de la
+marquise. La saison des bals arrive, j’aime la danse
+à la fureur, mais, n’étant point talon rouge, elle
+m’était interdite chez les hautes puissances; l’observation
+m’offrit des dédommagements. J’avais obtenu
+la permission de me rendre chez une princesse qui
+joint à tout plein d’esprit le meilleur ton et le cœur le
+plus sensible. Je la jugeai faite pour inspirer un
+attachement durable, mais trop sage pour s’afficher
+ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se
+fixer!... Eh! que dirait l’Amour? Lui a-t-il confié ses
+flèches pour les laisser oisives ou pour les ficher sur
+un seul cœur, comme les épingles sur la pelote de sa
+toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu’on
+ne pouvait allier plus de générosité, de talents et
+d’adresse. Je sus encore qu’en prédicateur excellent,
+ses préceptes ne nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus
+sentir qu’un peu de contrainte pouvait y ajouter du
+prix.&mdash;Mais qui est-ce donc?&mdash;Oh! vous en demandez
+trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera
+la <i>Gouvernante</i>, vous lui verrez remplir un rôle que
+son cœur lui rend cher et qui lui mérite tous les
+applaudissements.</p>
+
+<p>Confondus dans un groupe d’hommes, nous exer<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">Pg 227</a></span>cions
+notre critique sur les danseurs.&mdash;Eh! bon
+Dieu! quelle est cette petite personne, si folle, si
+extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier
+penche d’un côté, tout son ajustement est en désordre...
+Je ne l’en trouve, ma foi! que plus jolie; tous
+ses attraits sont animés, ses gestes sont violents, tout
+pétille en elle.&mdash;C’est la duchesse de..., me répond
+le comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je
+vous présenterai; elle aime la musique, vous l’amuserez.
+Le lendemain, je somme le comte de sa parole,
+et nous partons.</p>
+
+<p>A six heures du soir, la duchesse était en peignoir;
+de grands cheveux s’échappaient d’une baigneuse
+placée de travers sur sa tête. Embrasser le comte, me
+faire la révérence, me proposer vingt questions et me
+prendre pour répéter le pas de deux de <i>Roland</i>, ne fut
+l’affaire que d’un instant. Je fus froid les premiers
+pas: une passe très lascive, qu’elle rendit comme
+Guimard, m’enhardit, m’échauffa, me fit... (Ah! mon
+ami, la jolie chose qu’un pas de deux, quand on
+bande!) Le comte applaudit à tout rompre; elle s’écrie
+que je danse comme Vestris, que j’ai un jarret à la
+Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec
+elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis
+mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je
+demeure; elle se coiffe à faire mourir de rire; me
+demande mon avis; je touche à l’ajustement, et je
+lui donne un petit air de grenadier qu’elle trouve
+unique... Elle s’habille, sort; je lui donne la main,
+et je me retire.</p>
+
+<p>Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n’a pas le
+temps d’être méchante. Je me couche; sa friponne
+de mine me tourmente toute la nuit. Je me lève en<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">Pg 228</a></span>
+raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures
+du matin; elle sortait du bain, fraîche comme la
+rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête; on
+apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en
+bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a
+toute la vélocité possible; elle a du goût, un filet de
+voix, des sons charmants, mais pour de l’âme... serviteur.
+Je vois cependant qu’elle est susceptible. Nous
+prenons un duo; je la presse, je l’attendris malgré
+elle; elle perd la tête, son cœur se serre; j’en arrache
+un soupir; la voix meurt, la main s’arrête; le sein
+palpite, mon œil enflammé saisit tous ses mouvements...
+Zeste! elle jette tout au diable; elle plante
+là le clavecin, me bat, me demande pardon, passe un
+entrechat, se jette en boudant sur un sopha, et se
+relève par un grand éclat de rire.</p>
+
+<p>Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons;
+je remarque cependant avec plaisir qu’elle
+prend de l’intérêt; elle me loue avec affectation.
+Gardel n’a garde de la contredire; avant que je sorte,
+elle me demande excuse, implore son pardon, me
+prie de lui imposer sa pénitence; vois donc d’ici,
+bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main
+que je couvre de baisers; l’autre me donne un soufflet
+qu’un baiser hardi répare à l’instant.</p>
+
+<p>Le lendemain, j’y vole sur les ailes du désir; elle
+m’avait demandé quelques ariettes nouvelles, je les
+lui portais; elle était au lit; une femme de chambre
+ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à
+côté d’elle me tendait les bras... j’aime bien mieux
+m’appuyer contre une console qui me tient de niveau.</p>
+
+<p>Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons
+pour esquisser cette enfant!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">Pg 229</a></span></p>
+
+<p>Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié;
+ses traits n’ont aucune proportion; ce sont de noirs
+yeux superbes, la plus jolie bouche, un nez retroussé,
+un front trop petit, mais ombragé délicieusement;
+deux ou trois petits signes noirs comme jais assassinent
+leur monde sans rémission; son teint est moins
+très blanc qu’animé, mais le carmin le plus pur
+n’égale pas le vermeil de ses joues et de ses lèvres.</p>
+
+<p>Après quelques folies débitées de part et d’autre,
+je lui montre ma musique; elle me prie de chanter...
+Je déployais toute la légèreté de ma voix, quand tout
+à coup un drap soulevé me découvre un sein de lis
+et de roses... <i>et la cadence chevrote</i>... Je continue:
+tantôt c’est un bras arrondi par l’amour, une cuisse
+fraîche rebondie, une jambe fine, un pied charmant
+qui, tour à tour, se promènent sur le lit et frappent
+tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je
+chante...&mdash;Allons donc! me dit la duchesse, avec un
+sang-froid dont je ne la croyais pas capable. Je
+recommence et le manège d’aller son train; mon
+sang bouillonne, tous mes nerfs s’agacent et s’irritent;
+je palpite, mon visage s’inonde de sueur; la
+méchante, qui m’observe, sourit et cependant soupire...
+Un dernier bond la découvre tout entière...
+Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique,
+je fais sauter les boutons qui me gênent, je m’élance
+dans ses bras; je crie, je mords, elle me le rend bien,
+et je ne quitte prise qu’après quatre reprises redoublées.</p>
+
+<p>La duchesse était évanouie, cela commença à
+m’inquiéter; j’employai un spécifique qui ne m’a
+jamais manqué; j’ai la langue d’une volubilité
+incroyable; j’applique ma bouche sur le bouton de<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">Pg 230</a></span>
+rose qui termine un joli globe: un trémoussement
+presque subit me rassure sur son état...&mdash;Dieu! ô
+Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu
+l’as trouvé!&mdash;Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...&mdash;Hélas!
+un tempérament que l’on m’avait persuadé
+que je n’avais pas... Et baisers d’entrer en jeu, et les
+pièces de mon habillement de couvrir le plancher.
+Enfin, nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse
+ridicule, <i>l’un vis-à-vis de l’autre</i>; je vous jure que
+ma petite duchesse n’était point de ces prudes qui
+craignent un homme absolument nu. Elle avait des
+doutes; il fallut bien les éclaircir. Cette situation
+nouvelle me découvrait de nouveaux charmes. C’était
+bien le corps le mieux fait! Charnue sans être grasse,
+svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne
+demandait que de l’usage... Eh! parbleu! je lui en
+donnai de toutes les façons.</p>
+
+<p>J’aime bien f....; mais comme le bon Dieu n’a pas
+voulu que nous trouvassions le mouvement perpétuel,
+il faut s’arrêter enfin, car ce <i>jeu lasse plus qu’il
+n’ennuie</i>.</p>
+
+<p>Or ma duchesse n’avait qu’un jargon, toujours le
+même; et comme j’avais ralenti son feu, ce n’était
+plus qu’un petit être plat, fort monotone. Que j’aime
+à voir sortir d’une bouche ces riens que rend si précieux
+une femme enivrée de volupté! qu’un mot placé
+à propos sait bien relever le prix d’une caresse et la
+rendre plus touchante! Otez les préludes de la jouissance
+et les paroles magiques qui, faisant sortir de
+l’extase, aident si souvent à s’y replonger... <i>l’ennui
+bâille avec nous sur le sein de nos belles</i>: l’amour
+fuit, l’essaim des plaisirs s’envole, et l’on s’endort
+pour ne jamais se réveiller.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">Pg 231</a></span></p>
+
+<p>Voilà des dégradations que j’éprouvai chez la
+duchesse pendant quinze jours: nos commencements
+furent trop vifs et la satiété amena le dégoût. J’en
+étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me
+remit un écrin et un petit billet.</p>
+
+<p>«Un instant me rendit votre amante, un instant a
+tout changé; mais j’ai, monsieur, de la reconnaissance
+de vos soins; je vous prie de conserver cet
+écrin: il vous représentera l’image d’une femme
+qui parut vous être chère, et qui se reproche de
+n’avoir pas pu faire plus longtemps votre bonheur.»</p>
+
+<p>Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce
+billet: la duchesse était incapable de l’avoir dicté. J’y
+répondis: «Vos bienfaits, madame, ont droit de me
+toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu
+que je vaux. J’ai mis dans notre liaison des procédés
+dont l’énergie paraissait vous plaire; je n’ai
+ni dépit, ni colère. C’est bien assez pour moi d’avoir
+eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux
+de la retraite: depuis huit jours, j’attendais vos
+ordres, et la preuve de mon respect est de ne les
+avoir pas prévenus. Votre portrait sera pour moi le
+gage de l’estime que vous accordez à mes <i>talents</i>.
+Puisse, madame, le fortuné mortel qui me remplace
+vous en porter de <i>plus heureux</i>! Vous m’aurez
+tous deux dans une obligation plus douce: celle de
+vous avoir mis dans le cas d’en sentir tout le prix.»</p>
+
+<p>Mon successeur, homme d’esprit, n’a pu y tenir,
+comme moi, que peu de jours; elle l’a remplacé par
+<i>un prince</i>, et réellement, quant au moral, ils se convenaient;
+pour le physique, elle eut ses laquais: c’est
+le pain quotidien d’une duchesse.</p>
+
+<p>Mon billet écrit, j’ouvris l’écrin, j’y trouvai de fort<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">Pg 232</a></span>
+beaux diamants et le portrait de la duchesse en
+baigneuse: il était frappant; je l’approchai machinalement
+de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je
+sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon
+caprice s’écroula avec la libation que je venais de
+répandre en son honneur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">Pg 233</a></span></p>
+
+<h3><b>Musique</b></h3>
+
+<p>J’ai toujours aimé la musique; je fis le soir même
+connaissance avec la Guimard. Cette bougresse-là est
+laide et joue comme une cuisinière; mais sa voix est
+belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait plaisir;
+d’ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation
+abrégea le cérémonial: je convins de six coups par
+jour; elle cassa aux gages son porteur d’eau qu’elle
+avait éreinté, laissa reposer ses laquais et son coiffeur,
+et nous nous accordâmes à faire bourse commune
+(bien entendu que je n’y mettrais rien). Elle donnait
+des concerts, recevait des compagnes qui la grugeaient
+en la détestant, des musiciens d’assez mauvaise compagnie
+et des gens de qualité amateurs qui n’ont pas
+même le mérite d’être bons.</p>
+
+<p>J’étais à causer un après souper avec un virtuose
+célèbre et charmant compositeur (<i>Cambini</i>); nous
+parlions de la révolution de la musique en France; je
+l’écoutais avec aridité et je m’instruisais; tout à coup
+un de ces messieurs nous aborde.&mdash;Quoi! vous parlez
+composition! Pardieu! sans me flatter, je suis
+d’une bonne force.&mdash;Je n’en doute point, lui dis-je
+en jetant un coup d’œil sur l’artiste, et je serais fort
+aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi,
+quelques leçons.&mdash;Volontiers, volontiers; moi, je ne
+refuse jamais mes soins.&mdash;Par exemple, monsieur
+veut composer un opéra et il me demande le poème.&mdash;Sa
+musique est faite, apparemment?&mdash;Non pas.<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">Pg 234</a></span>&mdash;Comment!
+Tant pis; jamais la musique ne va bien,
+quand on la compose pour des paroles; cela gêne un
+musicien et l’empêche de peindre; son imagination
+est refroidie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, il me semble...&mdash;Il vous semble
+mal. Un orchestre, morbleu! un orchestre, voilà tout
+ce qu’il faut; suivez le Moline, cela s’appelle faire un
+opéra; les paroles ne sont jamais d’accord avec la
+musique; mais aussi cela n’arrête point les effets...
+Moi, je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?&mdash;Monsieur
+le marquis, cependant, quand on veut
+exprimer un sentiment, l’amour, par exemple...&mdash;Oui,
+il faut du chromatique, beaucoup de fausses
+quintes; on relève cela par l’accord parfait; de là on
+passe dans le ton relatif par la tierce mineure;
+appuyez-moi une septième diminuée; si le mode est
+mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols,
+accords de tierce, dominant, sexte et les doubles
+octaves... Pardieu! l’on module dans un tour de
+main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?&mdash;Beaucoup,
+monsieur le marquis.&mdash;Ah! pardieu! tu vas
+voir: mesure à quatre temps, battue bien ferme;
+pour le récitatif, <i>ad libitum</i>, avec accompagnement
+obligé; ensuite un chœur en fugue, à deux sujets bien
+sortants l’un et l’autre, parce que cela marque la dispute,
+le conflit de juridiction; surtout que cela crie
+comme le diable (il faut que l’on entende un chœur
+peut-être), ensuite un grand silence; c’est imposant,
+ça, hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le
+contraste, tu m’entends bien? Il n’y aurait pas de mal
+d’y mettre des timbales; ensuite le héros se fâche en
+<i>allegro</i>, avec quatre bémols à la clef; il faut qu’il
+fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">Pg 235</a></span>
+poitrine; pendant ce temps-là, l’orchestre va le
+diable; puis ton héros fait des roulades pour se reposer;
+il veut qu’on l’entende... Eh! non, morbleu! que
+l’orchestre l’écrase! et si ce diable de Legros perce
+encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te
+recommande, c’est une basse bien ronflante; que tout
+cela marche...&mdash;Et mes airs de danse, monsieur le
+marquis?&mdash;Oh! pour cela il nous faut du noble:
+un beau grand morceau de flûte, avec des variations,
+pour la commodité de Salentin, et puis un point
+d’orgue avec des roulades; il serait long pour faire
+gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de
+là!&mdash;Ma foi, non.&mdash;Un tambourin, mordieu! un
+tambourin; il n’y a que ça, pour qu’on s’en aille gaiement...
+Ah! çà! bonsoir...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur,
+<i>coglione, coglione</i>...&mdash;Là, là, tout doux, Cambini,
+lui dis-je... Eh bien! mon ami, voilà qui vous juge,
+et sans appel encore... Nous rejoignîmes la compagnie,
+à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses
+bontés pour nous, en briguant des voix pour la première
+représentation, en cas que l’on suivît ses avis.</p>
+
+<p>Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des
+ridicules; mais ma bougresse m’ennuyait; elle jure
+comme un charretier; pas la moindre ressource avec
+elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">Pg 236</a></span></p>
+
+<h3><b>Mariage</b></h3>
+
+<p>J’étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites,
+venaient m’offrir leur figure patibulaire. Je pris une
+résolution magnanime: je me décidai à me mettre la
+corde au cou, à me marier.&mdash;Ah! tu vas faire une
+fin.&mdash;Oui, une fin; c’est pardieu bien périr avant le
+temps!</p>
+
+<p>Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des
+marquises, appareilleuse de sacrement: je fus lui
+conter mon affaire, en lui observant que j’étais pressé.&mdash;Oui,
+me dit-elle, la voulez-vous jolie?&mdash;Ma foi!
+cela m’est égal; c’est pour en faire ma femme; je ne
+m’en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les
+curieux.&mdash;Il la faut riche?&mdash;Oh! cela, le plus possible.&mdash;De
+l’esprit?&mdash;Mais, oui, là, là.&mdash;Je tiens
+votre affaire. Connaissez-vous madame de l’Hermitage?&mdash;Non.&mdash;Je
+vous présenterai; c’est une de
+mes amies; sa fille a dix-huit ans, elle est très riche,
+et surtout son caractère est excellent.&mdash;(Ah! foutre!
+que cette bougresse-là est laide!...) Mon aimable
+duègne part sur-le-champ pour porter les premières
+paroles, manigancer mon affaire et me vanter; le soir
+elle m’écrit deux mots, et deux jours après nous nous
+rendons chez ma future belle-mère.</p>
+
+<p>Madame de l’Hermitage tient bureau de bel esprit;
+là, tous nos demi-dieux, tous nos Apollons modernes
+viennent chercher des dîners qu’ils paient en sornettes.
+Dès l’antichambre, je respirai une odeur d’antiquité<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">Pg 237</a></span>
+qui me saisit l’odorat; la vieille m’avait prévenu
+qu’il fallait beaucoup admirer. J’entre dans un
+salon immense et carré; j’y trouve la maîtresse de la
+maison avec l’air d’une fée, le corps d’un squelette et
+le maintien d’une impératrice. Elle m’assomme de
+longs compliments; j’y réponds par des révérences
+sans nombre; je cherche des yeux la future... Ah!
+foutre! on vous en donnera! Diable! il faut que sa
+mère me juge auparavant, et la bienséance permet-elle
+qu’on expose une fille aux regards du premier occupant?...
+La duègne et la mère entamèrent les grands
+mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-là je
+toisai le salon. Des tapisseries d’antiques verdures en
+couvraient les murailles. Cassandre et Polixène y figuraient,
+aussi bien que le roi Priam, nombre de
+Troyens et perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui
+leur sortait de la bouche pour la commodité de la conversation.
+Du plancher pendait une lampe immense,
+à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux
+festins de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds
+de vieux laques surmontés d’urnes à l’antique
+et de pyramides tronquées trouvées dans les fossés de
+Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros,
+portées sur des piliers de granit, chargées de bustes
+grecs et latins et d’un grand médaillier. La cheminée,
+élevée à huit bons pieds de hauteur et surmontée d’un
+miroir de métal, environné d’une bordure immense en
+filigrane; c’était, je crois, celui de la belle Hélène.
+Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la
+reine de Saba, couverts de tapisserie, durement rembourrés
+pour éviter la mollesse, mais magnifiquement
+dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa
+mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exer<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">Pg 238</a></span>cés
+un fonds de richesse qui chatouillait mon âme, et
+je projetais déjà de changer toutes ces fadaises contre
+les belles inventions de notre luxe moderne. Je m’extasiai
+sur chaque objet, je tranchai du connaisseur
+pour applaudir; on accueillit mes éloges, et nous
+nous retirâmes, la duègne et moi.</p>
+
+<p>En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage
+et posé (car il ne m’était, pardieu! pas échappé un
+sourire), surtout mon excessive politesse avaient prévenu
+en ma faveur, que probablement je serais invité
+à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu’alors
+je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà
+un beau nom; j’ai diablement peur que ma charmante
+ne soit aussi quelque antiquaille.</p>
+
+<p>Je fus invité; le dîner répondait à l’ameublement
+et je vis mon Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie
+future; elle est faite à coups de serpe, elle a été
+modelée, ou le diable m’emporte! sur quelque singe;
+aussi madame sa chère mère dit-elle que c’est le
+vivant portrait de M. de l’Hermitage. Ramassée dans
+sa courte épaisseur; un teint d’un jaune vert, des
+petits yeux enfoncés, battus jusqu’au milieu de deux
+joues bouffies; des cheveux à moitié du front, une
+bouche énorme et meublée de clous de girofle, un
+cou noir, et puis... serviteur! une gaze envieuse voilait
+un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh!
+pardieu! que ne couvrait-elle aussi les deux plus
+laides des pattes que jamais servante ait lavées. Au
+reste, mademoiselle Euterpe fait la petite bouche,
+grimace avec complaisance et n’en est que plus laide...
+Ce fut bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n’est
+rien en comparaison... Jour de Dieu! épouser cela!
+me dis-je à moi-même. C’est bien dur!&mdash;Eh! fi donc!<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">Pg 239</a></span>
+tu ne l’épouseras pas peut-être?&mdash;Eh! mon ami,
+quarante mille livres de rente d’entrée, autant de
+retour; cela n’est pas à négliger; elle a les beaux yeux
+de la cassette, et moi, je n’ai qu’un beau v.. dont
+elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il
+faut s’immoler.</p>
+
+<p>Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper
+auprès de sa chère mère; moi j’allai roucouler
+d’amoureux hoquets qui furent reçus avec humanité
+et condescendance: somme toute, au bout de quinze
+jours, on nous maria, en m’avantageant de vingt mille
+livres de rente par contrat. Me voilà donc époux d’Euterpe.
+La mère donna à sa bien-aimée sa bénédiction
+et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre
+entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela
+se pratique par modestie. Une partie de la noce était
+dans les chambres voisines; les jeunes gens surtout,
+pour qui c’est une aubaine, me firent compliment
+sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance
+et se mirent en embuscade. Je me campai à côté de
+ma charmante, qui versait de grosses larmes.&mdash;Madame,
+lui dis-je, le mariage où nous nous sommes
+engagés est un état <i>pénible</i>, une voie <i>étroite</i>, mais qui
+mène au bonheur; il n’est point de roses sans épines,
+et c’est moi, votre époux, qui doit les arracher. Le
+Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés ne
+fissent qu’un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage,
+il a fait présent à l’homme, chef de son épouse,
+d’une cheville... Tâtez plutôt (je lui porte la main là,
+et la masque retire la patte comme si elle avait bien
+peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce
+trou est en vous; permettez que je le cherche et que
+je le bouche... Alors, d’un bras vigoureux je prends<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">Pg 240</a></span>
+ma chrétienne; elle serre les cuisses; j’y mets un genou
+comme un coin, elle me fout des coups de poing
+par manière de résistance; enfin, elle fait semblant
+de se trouver mal; elle allonge les jambes, lève le cul;
+je frappe à la porte... Ah! foutre! ah! sacredieu!
+mort de ma vie!&mdash;Quoi donc? Comment, bourreau!
+deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte
+à deux battants encore! ah! chienne! ah! carogne!
+et tu défendais la brèche... foutue garce!...
+Je la cogne; elle m’égratigne, elle hurle, je jure en
+frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je
+saute à bas du lit et je me sauve. Mes amis, rangés
+en haie, me demandent, avec une maligne inquiétude,
+si je me trouve mal, si je veux un verre d’eau... Je
+veux le diable qui m’emporte loin d’ici!... Un instant
+après, ma belle-mère rentre, et d’un ton de sénateur:
+Mon gendre, je sais ce que c’est.&mdash;Comment, ventredieu!
+je le sais bien aussi, moi, et que trop.&mdash;Non,
+ce n’est rien; le premier jour de mes noces il
+m’en arriva tout autant.&mdash;Ah! la foutue famille!&mdash;Rassurez-vous,
+c’est une enfant qui ne sait pas ce que
+c’est, elle s’y fera; allez vous remettre auprès d’elle,
+et prenez-la par la douceur.&mdash;La rage qui m’étouffait
+m’avait empêché de l’interrompre, mais à cette
+douce invitation, je m’écrie: Moi y retourner! Que le
+jeanfoutre qui l’a commencée la rachève... Ah! foutre!
+c’est une ânesse ou une jument, tant elle est large.&mdash;(Madame
+de l’Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre,
+je comprends, c’est que vous ne pouvez pas.&mdash;Comment!
+foutre! madame, je ne peux pas! Eh! sacredieu!
+la besogne n’est pas dure, on y passerait en
+carrosse... La vieille fée se fâcha; je manquai la foutre
+par la fenêtre, et je sortis pour jamais de ce maudit lieu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">Pg 241</a></span></p>
+
+<p>O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi
+la perle des f......., me voilà coiffé d’un panache à
+la mode... Coa, coa! en herbe! Coa, coa! en herbe,
+ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!...
+Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m’assassiner.</p>
+
+<p>Ce n’est pas tout. Le lendemain, un homme en noir
+demande à me parler. Au milieu de beaucoup de révérences,
+il me signifie un petit papier...&mdash;Monsieur,
+vous vous trompez.&mdash;Non, monsieur, me dit le Normand.&mdash;Mais
+de qui cela vient-il?&mdash;De haute et
+puissante demoiselle Euterpe de l’Hermitage, votre
+légitime épouse.&mdash;Comment, ce coquin! foutre! si
+tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh
+bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter
+maritalement, sans quoi l’on m’annonçait bénignement
+que l’on demanderait séparation. Je cours chez
+mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant
+trois mois; on me tympanise; enfin je suis contraint
+d’abandonner dix mille livres de rentes de mes vingt
+constituées, et l’on me déclare père d’un individu
+(quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était
+grosse; encore n’était-ce pas le premier.</p>
+
+<p>Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger,
+et j’abandonne à jamais cette terre maudite où je
+pourrais rencontrer tant d’objets déplaisants.</p>
+
+<p>Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j’éprouverai
+tes caprices, tes bizarrerie! Voilà donc le
+fruit de mes belles résolutions! Tous mes projets
+aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez, foutez le
+camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination
+bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez
+point mon chef dans vos cuisses maudites;<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">Pg 242</a></span>
+jamais un c.. marital ne m’enverra de vapeurs corniférères.
+Au foutre la <i>conversion</i>! mais dans mon
+humeur de vengeance, je foutrai la nature entière,
+j’immolerai à mon priape jusqu’à des pucelages (si
+tant est qu’il en existe); par moi, légions de cocus
+peupleront les palais, les champs et les cités; j’usurperai
+jusqu’aux droits de notre bonne mère la sainte
+Église. Point de fouteuse de prélat, point de monture
+de curé que je n’enfile sur tous les sens (pour leur
+conserver l’habitude) jusqu’à ce que, rendant dans les
+bras paternels de M. Satan mon âme célibataire,
+j’aille foutre les morts!</p>
+
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">Pg 243</a></span></p>
+
+<h2>Hic et Hec</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">Pg 245</a></span></p>
+
+<h3><b>Les Chevaux neufs</b></h3>
+
+<p>Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par
+des charmantes roueries, parvint à captiver le riche
+Ve..., il semait l’or avec profusion. Ad... en obtint
+une jolie maison à la barrière blanche; il la meubla
+avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants
+et prévint tous ses désirs; mais il mettait toujours
+dans ses cadeaux un peu de gaucherie financière, et
+semait l’or sans grâce. Un jour il lui fit faire une
+voiture de la coupe la plus agréable, doublée de
+velours jonquille, enrichie de crépines d’argent, les
+panneaux étaient peints avec goût et vernis richement,
+il la fit conduire chez elle. Vous pensez bien
+que tous les parasites de la maison ne tarirent pas
+sur l’éloge du nouveau char qui devait faire le plus
+bel effet à Longchamps; mais Ad... observa que la
+voiture neuve ferait disparate avec ses vieux chevaux.
+Ve..., qui ne s’attendait pas à cette nouvelle dépense,
+en marqua de l’humeur: elle bouda, et elle finit par
+dire qu’on allât chercher Javard, le maquignon, et
+que, s’il était raisonnable, il changerait ses chevaux.
+La belle reprit sa gaîté, et trois quarts d’heures après
+Javard arriva avec deux chevaux bais à col de cygne,
+tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie
+et avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut
+l’ouvrage d’un moment. Ve..., d’un air indifférent,
+demanda ce qu’il les voulait vendre. Javard, avant
+de répondre, détailla leur figure, vanta leur vigueur,<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">Pg 246</a></span>
+leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge
+toute l’emphase d’un maquignon, et finit par dire
+que quand ce serait pour son père, il ne pourrait pas
+les donner à moins de deux mille francs de retour.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Deux mille francs! Vous moquez-vous?</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>A tout autre, j’en aurais demandé cent louis; mais
+pour vous, monsieur, je n’ai qu’un mot: deux mille
+francs, et ils sont à Mademoiselle.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Vous n’en voulez pas douze cents francs?</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>J’y perdrais plus de trente louis.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Vous n’en voulez rien rabattre?</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Je ne puis pas, en conscience.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>La conscience d’un maquignon!... Allons, ils seront
+pour un autre.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si
+jolie!</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos
+vieux. Vous me ruineriez avec vos caprices.</p>
+
+<p>Elle insiste, il s’impatiente et sort, en prenant sa
+canne et son chapeau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">Pg 247</a></span></p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Quelle lésine! il ne sait jamais rien faire qu’à demi.
+Il me donne une voiture délicieuse et me refuse les
+chevaux... Ils sont charmants... Quel dommage!</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Je ne conçois pas qu’un homme aussi riche se fasse
+tirer l’oreille pour deux malheureux mille francs,
+quand il s’agit d’obliger une si belle personne qui
+veut bien faire son bonheur. Ah! si j’étais à sa place...</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne
+sont généreux que quand ils nous désirent.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Je ne suis qu’un marchand de chevaux; mais je ne
+vous refuserais certainement pas les miens, si je
+croyais, à ce prix, être traité cette nuit seulement
+comme monsieur de Ve...</p>
+
+<p class="center">AD....., <i>souriant</i></p>
+
+<p>Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Non, ma foi, j’en ferais le sacrifice de toute mon
+âme.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Vous plaisantez...</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Non, j’en jure, dites un mot et les chevaux entreront
+dans votre écurie.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Quoi, tout de bon?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">Pg 248</a></span></p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>D’honneur.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Vous me tentez bien davantage.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Si j’allais accepter...</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit
+que vous m’en accorderiez quelque autre.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Vous croyez... Eh bien?</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Eh bien?...</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc
+mettre dans mon écurie.</p>
+
+<p>Les chevaux entrèrent, Javard remonta: c’était un
+gaillard de bonne mine, l’épaule large, l’œil vif, le
+teint brun et taillé en payeur d’arrérages, il voulut
+procéder, sans délai, à se payer de ses chevaux. Ad...
+avait trop d’envie de briller à Longchamps pour faire
+des difficultés après la générosité du maquignon. Son
+boudoir, avant souper, fut trois fois la caisse où
+il toucha des à-comptes. Un repas fin et délicat,
+arrosé d’excellent vin, répara leurs forces, et son lit
+vit cinq fois l’ardent Javard travailler à toucher sa
+créance. Ve... ne l’avait pas accoutumée à de pareilles<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">Pg 249</a></span>
+fêtes, elle s’y livra avec ivresse, mais le maquignon,
+ne perdant pas la tête, se leva de grand matin, courut
+chez Ve... et s’y fit introduire.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle
+Ad... il ne m’a pas été possible de la refuser.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>J’entends, et vous comptez que sans y avoir consenti,
+je ferai la sottise de vous payer deux mille
+francs.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Point du tout, j’ai pris des arrangements avec elle.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Et quels arrangements? s’il vous plaît.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Elle a un anneau dont je me suis accommodé.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Sa bague?</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Oui, elle me convient fort...</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Parbleu, je le crois, elle m’a coûté deux mille écus,
+vous ne faites pas de mauvais rêves. Allons, faites
+votre quittance de deux mille livres; je vais vous les
+payer, mais qu’il ne soit plus question de l’anneau.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Mais, monsieur, le marché est fait...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">Pg 250</a></span></p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Et je le défais. Diable! comme vous y allez!...
+Allons, votre quittance, voilà votre argent.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Allons donc, puisque vous l’aimez mieux.</p>
+
+<p>Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire,
+content d’avoir si bien vendu ses chevaux et d’avoir
+passé gratis une si bonne nuit. Ve... prend alors sa
+redingote, sa canne et son chapeau et va chez Ad...
+La femme de chambre a beau lui représenter qu’elle
+dort, qu’elle a été toute la nuit fort agitée, il entre, en
+disant qu’il a de quoi guérir sa migraine. Ad... se
+réveille au bruit.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Venez-vous encore me tourmenter après m’avoir
+désobligée comme vous avez fait hier?</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par
+faire ce que tu veux. Tiens, voilà la quittance de tes
+chevaux.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Je n’en ai que faire, monsieur, je les ai payés.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Oui, avec ton anneau! il me l’a dit; mais je n’entends
+pas cela; garde-le, voilà ta décharge en bonne
+forme, et il m’a promis de te laisser ta bague.</p>
+
+<p>Adeline devina sans peine l’équivoque, se mordit
+les lèvres pour n’en pas rire, et pour cacher sa confusion
+elle eut la complaisance de recevoir le financier
+dans la chapelle que le maquignon avait si bien fêtée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">Pg 251</a></span></p>
+
+<h3><b>La Vieille Sara</b></h3>
+
+<p>Après quelques moments de repos et quelques
+verres de punch, on demanda quelque anecdote à Valbouillant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en sais point, dit-il, si ce n’est le désespoir
+de la vieille Sara.&mdash;Je ne la connais point, dit
+l’évêque.&mdash;Oh! que si, monseigneur, elle a la pratique
+de presque tout votre chapitre, c’est la grosse
+marchande de plaisir!&mdash;Elle vend du croquet?&mdash;Non,
+mais c’est la plus adroite pourvoyeuse du
+comtat; peu de femmes ont une famille aussi étendue,
+elle a toujours deux ou trois nièces qui l’accompagnent
+aux promenades, au spectacle, et quand elles
+sont un peu trop connues, elles se retirent vers Orange
+en Carpentras, où elles portent l’instruction qu’elles
+ont reçue chez Sara, qui les remplace par de nouvelles
+parentes qui lui viennent des villages d’alentour et
+qu’elle forme avec le même soin.&mdash;Oh! oui, je me
+rappelle, dit l’évêque, elle est grosse, courte, elle a le
+front étroit, l’œil en dessous, le crin roux et le nez un
+peu bourgeonné.&mdash;Précisément, et sûrement vous
+avez été plus d’une fois son neveu.&mdash;Je n’en disconviens
+pas; que lui est-il donc arrivé?&mdash;Hier, se
+promenant sur le rempart avec Justine, la nièce du
+moment, un négociant de Bâle est venu l’accoster, on
+a lié conversation, elle a d’abord été galante, puis elle
+s’est animée, et le bon Bâlois a proposé de lui donner
+à souper. Sara, toujours prête quand il s’agit d’un<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">Pg 252</a></span>
+repas, s’accorde à tout, et l’on convient que le négociant
+partagerait ensuite le lit de Justine en déposant
+dix louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d’en
+reprendre un à chaque politesse qu’il ferait à la gentille
+nièce. Sara, qui n’avait guère vécu qu’avec d’élégants
+Français ou de bons citadins, croyait que les
+Suisses ne pouvaient l’emporter en civilité sur ses
+compatriotes, et se hâta de conclure le marché. On a
+soupé gaîment, le bourgogne et le montrachet n’ont
+pas été ménagés, la vieille s’est bien repue, bien
+égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l’or
+sur la table de nuit, et le Suisse a prétendu qu’elle lui
+devait deux louis. Justine, interrogée sur le fait des
+articles, a confirmé par son aveu les prétentions du
+Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l’Helvétien, pour
+l’apaiser, l’a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du
+treizième; elle a pris son mal en patience, mais en
+jurant ses grands dieux qu’elle ne ferait plus de pareil
+marché qu’avec des Français.&mdash;La nièce, observa
+l’évêque, avait moins d’humeur que la tante. M<sup>me</sup> Valbouillant
+remarqua que le bon Bâlois s’était sans
+doute ainsi comporté pour honorer les saints apôtres
+et avait réservé le judas pour Sara.&mdash;Quoi qu’il en
+soit, dis-je alors, je voudrais me faire naturaliser
+Suisse, si j’étais sûr que le droit de bourgeoisie chez
+eux me procurât d’aussi rares talents.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">Pg 253</a></span></p>
+
+<h3><b>La Belle Adèle</b></h3>
+
+<p>Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter
+quelqu’une de ses aventures, en attendant que l’heure
+du dîner nous rappelât au château<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146" class="fnanchor">146</a>.</p>
+
+<p>&mdash;J’avais vingt ans, dit-il; j’étais capitaine de
+dragons, et mon régiment, cantonné dans la Lorraine,
+y goûtait toutes les douceurs dont ce charmant
+pays abonde; dans la petite ville où ma troupe
+était en quartier habitait la jeune épouse d’un vieil
+officier général qui était en tournée pour une inspection
+dont le gouvernement l’avait chargé; elle était
+musicienne, chantait bien, jouait agréablement la
+comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité
+de talents la disposait en ma faveur et me faisait
+désirer de me lier avec elle; je l’accompagnai
+avec mon violon dans une ariette italienne, et mes
+applaudissements parurent la flatter; je demandai et
+j’obtins la permission de lui faire ma cour chez elle,
+mais la présence d’une vieille belle-sœur, qui restait
+toujours au salon, me gênait dans l’aveu que je voulais
+lui faire de ma tendresse; elle s’en aperçut, sourit
+malicieusement, mais elle n’éloignait pas le témoin
+importun. Je lui donnai des billets, des vers passionnés,
+elle les recevait, en paraissait satisfaite, mais
+elle n’y répondais jamais. Vous savez que je suis
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">Pg 254</a></span>
+ardent, et même impatient, et j’avais peine à supporter
+cet état; je m’ennuyais de rester toujours au même
+point. Pour en sortir et pouvoir m’expliquer librement
+sans la compromettre, je supposai un voyage à
+Nancy, où elle avait des parents; je m’offris de me
+charger de ses dépêches et je demandai qu’elle me
+permît de venir le lendemain les prendre à son lever.&mdash;Vous
+êtes bien obligeant, me dit-elle, mais je ne
+sais si j’y dois consentir, je suis extrêmement paresseuse
+et je fais ma toilette tard, et vous me verriez
+trop à mon désavantage.&mdash;Ah! madame, quand on
+doit tout à la nature, c’est l’art seul qui peut nuire,
+et je ne vous trouverai que trop charmante dans
+l’heureux désordre du matin.&mdash;Vous croyez?... Moi
+j’en doute et j’exige pour prix de ma complaisance que
+vous me disiez, sans déguisement, si je perds beaucoup
+à me laisser voir sans parure; venez sur les
+dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d’œil
+d’intelligence dont elle accompagna ce propos remplit
+mon cœur de l’espoir le plus doux. Le lendemain,
+ponctuel au rendez-vous, j’arrive, je m’adresse à Marton,
+sa suivante, pour être introduit.&mdash;Madame, me
+dit-elle, n’a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine
+affreuse, elle est encore couchée.&mdash;Dieux!
+m’écriai-je, encore couchée, une migraine, quel
+contre-temps, je m’étais flatté du bonheur de la voir.&mdash;Elle
+s’en flattait aussi.&mdash;Et il faut que je me
+retire...&mdash;Je ne dis pas cela; si vous voulez monter,
+vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit, parlez
+bas, de peur d’ébranler sa tête.</p>
+
+<p>Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe
+du pied; elle ouvre la chambre de sa maîtresse, m’introduit,
+se retire et emporte la clef. A la faible clarté<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">Pg 255</a></span>
+que laissaient pénétrer les persiennes aux trois quarts
+fermées, j’aperçus la belle Adèle, mollement étendue
+sur un lit élégant; un corset négligemment noué par
+une échelle de rubans gris de lin renfermait à demi
+la neige élastique de son sein, son mouchoir transparent,
+dérangé par les mouvements de la nuit, laissait
+voir une fraise vermeille; des cheveux s’échappant de
+dessous un bonnet en dentelle tombaient en boucles
+flottantes sur son cou d’ivoire, avec lequel leur couleur
+d’ébène contrastait merveilleusement; une légère couverture
+de soie avec draps de Frise, se collant sur son
+beau corps, en dessinaient les agréables contours. Je
+m’approchai d’elle avec tout l’empressement de
+l’amour et de la timidité qu’inspire le respect (j’étais
+novice encore).&mdash;Ah! c’est vous, monsieur, me dit-elle
+d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre faible;
+convenez que j’ai bien peu de coquetterie de vous
+recevoir dans l’état d’abattement où je me trouve.&mdash;Ah!
+madame, il ajoute le plus vif intérêt à
+l’ivresse que vos charmes sont sûrs d’inspirer.&mdash;Vous
+me flattez, voyez comme j’ai les yeux battus; je saisis
+sa main que je couvris de baisers, et fixant ses yeux
+soi-disant battus: Ce n’est pas le cas, lui dis-je, où
+les battus payent l’amende, mon cœur qu’ils ravissent
+en est la preuve, et je dérobai un baiser.&mdash;Finissez
+donc, monsieur, n’abusez pas de la confiance que j’ai
+dans votre sagesse, et elle se débattit avec une charmante
+maladresse qui me découvrit de nouveaux
+charmes.&mdash;Si quelqu’un entrait, qu’est-ce qu’on penserait.
+Marton! Marton! Comment, elle n’est pas là?...
+elle est redescendue! l’imprudente... mais si quelqu’autre...
+elle a emporté la clef. Ah! comme je la
+gronderai!... quelle idée lui a pris! en vérité, elle me<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">Pg 256</a></span>
+met dans une position bien étrange.&mdash;Elle vous met
+à même de me rendre le plus heureux des hommes,
+si vous êtes sensible à l’amour le plus tendre; et je
+voulus prendre quelques libertés.&mdash;Ah! monsieur,
+il serait atroce d’abuser de la faiblesse où me jette ma
+migraine; je suis presque mourante, et vous...
+Laissez-moi donc, je sens bien votre main.&mdash;Oh!
+l’heureuse migraine! qu’elle vous sied bien! elle
+ajoute encore à votre fraîcheur.&mdash;Ah! quelle
+audace! je suis presque toute découverte... Non,
+monsieur, arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir...
+Je n’écoutais plus rien et mes mains actives parcouraient
+les plus rares trésors; j’avais déjà un genou
+dans le lit et j’allais m’élancer pour le partager avec
+elle quand, me repoussant et se retournant vivement,
+elle saisit le cordon de la sonnette; effrayé et
+craignant de l’offenser, je fis un saut du lit à la cheminée
+pour réparer le désordre de ma toilette, en cas
+que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l’usage,
+les mots d’ingrate, de cruelle, etc., quand, partant
+d’un éclat de rire, elle dit: Bon, je suis sauvée, il ne
+sait pas que ma sonnette est rompue. Je ne fis qu’un
+saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle
+ne fit plus de résistance que pour la forme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">Pg 257</a></span></p>
+
+<h3><b>Aurore</b></h3>
+
+<p>Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils
+exaltèrent sa valeur; la signora Magdalani lui demanda
+quelles limites il croyait qu’on devait fixer aux exploits
+amoureux.&mdash;Je ne puis les assigner avec précision,
+et des traits comme les vôtres sont bien faits
+pour les reculer.&mdash;Cela est bien honnête, mais quel
+est le plus grand effort que vous ayez fait?&mdash;C’est
+à Bruxelles, dit-il, je revenais de l’armée, j’avais fait
+une longue abstinence, et je m’adressai à un honnête
+domestique de louage, qui m’avait servi de bonneau,
+lors de mon dernier voyage; il me fit connaître une
+danseuse, nommée Aurore, qui ne pouvait pas me
+recevoir chez elle, étant entretenue par un vieil officier
+autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec
+moi chez un traiteur. Nous n’avions pour meuble
+qu’un grand fauteuil à crémaillère, comme il s’en
+trouve quelquefois dans les corps de garde; je convins
+de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon
+repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un
+entr’acte sur le fauteuil à chaque mets qu’on nous
+enlevait, et en quatre heures et demie nous avions
+mangé neuf plats et aucun entr’acte n’avait manqué;
+aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon
+argent. L’évêque s’écria: Voilà le désintéressement le
+plus marqué ou le triomphe du tempérament sur
+l’avarice; il contraste merveilleusement avec le désespoir
+de la vieille Sara.&mdash;La grosse marchande de
+plaisir? dit Valbouillant.&mdash;Précisément.</p>
+
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">Pg 259</a></span></p>
+
+<h3><b>Le Chien après les Moines</b></h3>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">Pg 261</a></span></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line i2">... Chacun se plaint, et c’est avec raison,</div>
+<div class="line i2">Que vous allez de maison en maison</div>
+<div class="line">Non pas pour exhorter à la gloire éternelle,</div>
+<div class="line">Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle</div>
+<div class="line">Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux</div>
+<div class="line">Où brille tout l’éclat de vos célestes feux;<br /><br /></div>
+
+<div class="line i2">Si par hasard un minois agréable</div>
+<div class="line i2">S’offre à vos yeux sous un aspect aimable,</div>
+<div class="line i2">Dieu! quels ressorts n’employez-vous donc pas,</div>
+<div class="line i2">Pour conquêter tant de brillants appas?</div>
+<div class="line">D’abord vous ne parlez que vertu, que sagesse,</div>
+<div class="line">Vous traitez d’odieux le beau nom de tendresse;</div>
+<div class="line">Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel</div>
+<div class="line">Et le détachement de tout bien temporel.<br /><br /></div>
+
+<div class="line i2">En peu de temps, la jeune et tendre Élise</div>
+<div class="line i2">Auprès de vous se familiarise.</div>
+<div class="line">Parler toujours du ciel, l’insipide propos!</div>
+<div class="line">A l’esprit il faut bien donner quelque repos.</div>
+<div class="line i2">Après le ciel advient la bagatelle,</div>
+<div class="line i2">Conte du jour, histoire ou bien nouvelles;</div>
+<div class="line i2">Satan, la chair, sont un peu plus parlans,</div>
+<div class="line i2">Et l’on en vient à des discours galans:</div>
+<div class="line i2">On fait jouer un coup d’œil, un sourire,</div>
+<div class="line">En silence on exprime un mutuel martyre:</div>
+<div class="line">On gémit à l’envie, l’on dévoile ses feux,</div>
+<div class="line">On n’a plus tant d’horreur pour un froc odieux.<br /><br /></div>
+
+<div class="line">Élise dit tout bas: Dans le fond, c’est un homme,</div>
+<div class="line">Tout aussi bien mâté qu’un cardinal de Rome;</div>
+<div class="line">Que m’importe après tout? il paraît très charmant.</div>
+<div class="line">Fin matois, vous savez bien connaître l’instant</div>
+<div class="line"><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">Pg 262</a></span>Et monter le cadran sur cette heure fatale</div>
+<div class="line">Où Florinde perdit sa vertu de vestale.</div>
+<div class="line">Oui, c’en est bien fait, Élise est donc perdue enfin;</div>
+<div class="line">De sage qu’elle était, elle devint catin.<br /><br /></div>
+
+<div class="line">Une famille en pleurs gémit et se désole;</div>
+<div class="line">Et tandis qu’en secret le plaisir vous console,</div>
+<div class="line">Vous savez vous moquer et du qu’en dira-t-on,</div>
+<div class="line">De tous les bruits publics et du mauvais renom.<br /><br /></div>
+
+<div class="line">Élise cependant met son poupon au monde,</div>
+<div class="line">Tout prêt à recevoir la formule de l’onde;</div>
+<div class="line">Ses larmes et ses cris marquent son repentir.</div>
+<div class="line">Après la rose vient l’épine du plaisir.<br /><br /></div>
+
+<div class="line">Parens, amis, voisins et toute la sequelle</div>
+<div class="line">Sont bientôt informés de la triste nouvelle;</div>
+<div class="line">On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas:</div>
+<div class="line">Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas?</div>
+<div class="line">Élise paraissait accomplie de sagesse</div>
+<div class="line">Et même haïssait jusqu’au nom de tendresse;</div>
+<div class="line">Assidue à l’église, aux offices divins,</div>
+<div class="line">Elle portait au ciel des regards si bénins!</div>
+<div class="line">Point d’amans fréquentés, point d’intrigante allure</div>
+<div class="line">Capable à l’engager à ce fait de nature.</div>
+<div class="line">Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter?</div>
+<div class="line">Attendez, dit quelqu’un: je m’en vais deviner.</div>
+<div class="line">Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée,</div>
+<div class="line">Chez elle allait souvent passer une soirée.</div>
+<div class="line">Oh! le fait est certain: c’est ce rusé frocard</div>
+<div class="line">Qui son futur mari d’avance a fait cornard.</div>
+<div class="line">Ne vous y frottez pas; car une robe noire</div>
+<div class="line">En sait souvent plus long que son simple grimoire...</div>
+</div></div></div>
+
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">Pg 263</a></span></p>
+
+<h2>
+Le Rideau levé<br />
+ou l’Éducation de Laure</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">Pg 265</a></span></p>
+
+<h3><b>L’Enfance de Laure</b></h3>
+
+<p>Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba
+dans un état de langueur qui, après huit mois, la
+conduisit au tombeau. Mon père, sur la perte duquel
+je verse tous les jours les larmes les plus amères, me
+chérissait: son affection, ses sentiments si doux pour
+moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le
+plus vif. J’étais continuellement l’objet de ses caresses
+les plus tendres; il ne se passait point de jour qu’il
+ne me prît dans ses bras et que je ne fusse en proie
+à des baisers pleins de feu.</p>
+
+<p>Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour
+la chaleur qu’il paraissait y mettre, il lui fit une réponse
+dont je ne sentis pas alors l’énergie, mais cette
+énigme me fut développée quelque temps après:
+«De quoi vous plaignez-vous, madame? Je n’ai point
+à en rougir: si c’était ma fille, le reproche serait
+fondé; je ne m’autoriserais pas même de l’exemple
+de Loth; mais il est heureux que j’aie pour elle la
+tendresse que vous me voyez: ce que les conventions
+et les lois ont établi, la nature ne l’a pas fait; ainsi,
+brisons là-dessus...» Cette réponse n’est jamais sortie
+de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna
+dès cet instant beaucoup à penser sans parvenir au
+but; mais il résulta de cette discussion et de mes
+petites idées que je sentis la nécessité de m’attacher
+uniquement à lui, et je compris que je devais tout à
+son amitié. Cet homme, rempli de douceur, d’esprit,<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">Pg 266</a></span>
+de connaissances et de talents, était formé pour inspirer
+le sentiment le plus tendre.</p>
+
+<p>J’avais été favorisée de la nature: j’étais sortie des
+mains de l’amour. Le portrait que je vais faire de moi,
+chère Eugénie, c’est d’après lui que je le trace. Combien
+de fois m’as-tu redit qu’il ne m’avait point flattée:
+douce illusion dans laquelle tu m’entraînes, et
+qui m’engage à répéter ce que je lui ai entendu dire
+souvent! Dès mon enfance, je promettais une figure
+régulière et prévenante; j’annonçais des grâces, des
+formes bien prises et dégagées, la taille noble et
+svelte; j’avais beaucoup d’éclat et de blancheur.
+L’inoculation avait sauvé mes traits des accidents
+qu’elle prévient ordinairement; mes yeux bruns, dont
+la vivacité était tempérée par un regard doux et
+tendre, et mes cheveux, d’un châtain cendré, se
+mariaient avantageusement. Mon humeur était gaie,
+mais mon caractère était porté, par une pente naturelle,
+à la réflexion.</p>
+
+<p>Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations:
+il me jugea; aussi cultivait-il mes dispositions avec
+le plus grand soin. Son désir particulier était de me
+rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que je
+n’eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément.
+Ce tendre père mettait tant de douceur dans ses
+manières affectueuses, qu’il n’était pas possible de
+s’en défendre. Ses punitions les plus sévères se réduisaient
+à ne me point faire de caresse, et je n’en trouvais
+point de plus mortifiantes.</p>
+
+<p>Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit
+dans ses bras: «Laurette, ma chère enfant, votre
+onzième année est révolue; vos larmes doivent avoir
+diminué, je leur ai laissé un terme suffisant; vos<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">Pg 267</a></span>
+occupations feront diversion à vos regrets: il est
+temps de les reprendre.» Tout ce qui pouvait former
+une éducation brillante et recherchée partageait les
+instants de mes jours. Je n’avais qu’un seul maître,
+et ce maître c’était mon père: dessin, danse, musique,
+science, tout lui était familier.</p>
+
+<p>Il m’avait paru facilement se consoler de la mort
+de ma mère: j’en étais surprise, et je ne pus enfin
+me refuser de lui en parler: «Ma fille, ton imagination
+se développe de bonne heure; je puis donc dès
+à présent te parler avec cette vérité et cette raison que
+tu es capable d’entendre. Apprends donc, ma chère
+Laure, que dans une société dont les caractères et les
+humeurs sont analogues, le moment qui la divise
+pour toujours est celui qui déchire le cœur des individus
+qui la composent et qui répand la douleur sur
+l’existence: il n’y a point de fermeté ni de philosophie,
+pour une âme sensible, qui puisse faire soutenir ce
+malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le
+regret; mais quand on n’a pas l’avantage de sympathiser
+les uns avec les autres, on ne voit plus la séparation
+que comme une loi despotique de la nature à
+laquelle tout être vivant est soumis. Il est d’un homme
+sensé, dans une circonstance pareille, de supporter
+comme il convient cet arrêt du sort, auquel rien ne
+peut le soustraire, et de recevoir avec sang-froid et
+une tranquillité modeste, absolument dégagée d’affection
+et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux
+chaînes pesantes qu’il portait.</p>
+
+<p>«N’irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans
+l’âge où tu es, je t’en dis davantage? Non, non, apprends
+de bonne heure à réfléchir et à former ton jugement,
+en le dégageant des entraves du préjugé dont<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">Pg 268</a></span>
+le retour journalier t’obligera sans cesse d’aplanir le
+sillon qu’il tâchera de tracer dans ton imagination.
+Représente-toi deux êtres opposés par leur humeur,
+mais unis intimement par un pouvoir ridicule, que
+des convenances d’état ou de fortune, que des circonstances
+qui promettaient en apparence le bonheur ont
+déterminés ou subjugués par un enchantement momentané,
+dont l’illusion se dissipe à mesure que l’un
+des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son
+caractère naturel: conçois combien ils seraient heureux
+d’être séparés. Quel avantage pour eux s’il était
+possible de rompre une chaîne qui fait leur tourment
+et imprime sur leurs jours les chagrins les plus cuisants,
+pour se réunir à des caractères qui sympathisent
+avec eux! Car, ne t’y trompe pas, ma Laurette,
+telle humeur qui ne convient pas à tel individu s’allie
+très bien avec un autre, et l’on voit régner entre eux
+la meilleure intelligence, par l’analogie de leurs goûts
+et de leur génie; en un mot, c’est un certain rapport
+d’idées, de sentiments, d’humeur et de caractère qui
+fait l’aménité et la douceur des unions, tandis que
+l’opposition qui se trouve entre deux personnes, augmentée
+par l’impossibilité de se séparer, fait le malheur
+et aggrave le supplice de ces êtres enchaînés
+contre leur gré.&mdash;Quel tableau! quelles images!
+Cher papa, tu me dégoûtes d’avance du mariage.
+Est-ce là ton but?&mdash;Non, ma chère fille: mais j’ai
+tant d’exemples à ajouter au mien que j’en parle
+avec connaissance de cause, et pour appuyer ce sentiment
+si raisonnable, et même si naturel, lis ce que
+le président de Montesquieu en dit dans ses <i>Lettres
+persanes</i>, à la cent douzième. Si l’âge et des lumières
+acquises te mettaient dans le cas de le combattre par<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">Pg 269</a></span>
+les prétendus inconvénients qu’on voudrait y trouver,
+il me serait facile de les lever et de donner les
+moyens de les parer; je pourrais donc te rendre
+compte de toutes les réflexions que j’ai faites à ce
+sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de
+m’étendre sur un objet de cette nature.» Mon père
+termina là.</p>
+
+<p>C’est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer
+la scène. Eugénie! chère Eugénie! passerai-je
+outre? Les cris que je crois entendre autour de moi
+soulèvent ma plume, mais l’amour et l’amitié l’appuient:
+je poursuis.</p>
+
+<p>Quoique mon père fût entièrement occupé de mon
+éducation, après deux ou trois mois je le trouvais
+rêveur, inquiet: il semblait qu’il manquât quelque
+chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort
+de ma mère, le séjour où nous demeurions, pour me
+conduire dans une grande ville et se livrer entièrement
+aux soins qu’il prenait de moi; peu dissipé,
+j’étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son
+application et toute sa tendresse. Les caresses qu’il
+me faisait, et qu’il ne ménageait pas, paraissaient
+l’animer; ses yeux en étaient plus vifs, son teint
+plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes
+petites fesses, il les maniait, il passait un doigt
+entre mes cuisses, il baisait ma bouche et ma poitrine.
+Souvent il me mettait totalement nue, et me
+plongeait dans un bain: après m’avoir essuyée,
+après m’avoir frotté d’essences, il portait ses lèvres
+sur toutes les parties de mon corps, sans en excepter
+une seule; il me contemplait; son sein paraissait palpiter,
+et ses mains animées se reposaient partout:
+rien n’était oublié. Que j’aimais ce charmant badi<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">Pg 270</a></span>nage
+et le désordre où je le voyais! mais au milieu
+de ses plus vives caresses, il me quittait et courait
+s’enfoncer dans sa chambre.</p>
+
+<p>Un jour, entre autres, qu’il m’avait accablée des
+plus ardents baisers, que je lui avais rendu par mille
+et mille aussi tendres, où nos bouches s’étaient collées
+plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé
+mes lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers
+s’était glissé dans mes veines; il m’échappa dans
+l’instant où je m’y attendais le moins; j’en ressentis
+du chagrin. Je voulus découvrir ce qui l’entraînait
+dans cette chambre, dont il avait poussé la porte
+vitrée, qui formait la seule séparation qu’il y avait
+entre elle et la mienne. Je m’en approchai, je portai
+les yeux sur tous les carreaux dont elle était garnie,
+mais le rideau qui était de son côté développé dans
+toute son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma
+curiosité ne fit que s’en accroître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">Pg 271</a></span></p>
+
+<h3><b>Éducation Philosophique</b></h3>
+
+<p>«Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point
+d’arrêt sur l’immensité dont notre globe est environné?
+Pousse-le aussi loin que ton imagination
+puisse l’étendre: à quelle distance inconcevable
+seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse
+cet espace immense? Des éléments dont la nature et
+le nombre sont et seront toujours inconnus; il est
+impossible de savoir s’il n’y en a qu’un seul dont les
+modifications présentent à nos yeux et à notre pensée
+ceux que nous apercevons, ou si chacun de ces
+éléments a une racine absolument propre, qui ne
+puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance
+si parfaite de la nature des choses dont nous
+faisons tous les jours usage, il paraît ridicule que les
+hommes aient fixé le nombre de ces éléments: rien
+n’est plus digne de la sphère étroite de leurs idées, et
+néanmoins, à les entendre, il semble qu’ils aient
+assisté aux dispositions de l’Ordonnateur éternel.
+Mais enfin, qu’ils soient un ou plusieurs, l’assemblage
+de leurs parties forme les corps et se trouve uni
+dans un nombre très multiplié de globules de feu et
+de matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés.
+Que penses-tu donc de ces points de feu brillants, connus
+parmi nous sous le nom d’étoiles? Eh bien! ma
+fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables
+à notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner
+la vie à une multitude de globes terrestres, peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">Pg 272</a></span>
+chacun aussi peuplé que le nôtre. Quelques-uns
+ont cru qu’ils étaient placés là pour nous éclairer pendant
+la nuit; l’amour-propre leur fait rapporter tout
+à nous, afin que tout aille à eux. Et de quoi nous
+servent-ils, ces globes, quand l’air est obscurci par les
+nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait plutôt être
+destinée à cet office; elle nous éclaire dans l’absence
+du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui
+couvrent souvent notre horizon, et cependant ce n’est
+pas là son unique destination: on ne peut même
+affirmer qu’elle n’est pas un monde dont les habitants
+doutent si nous existons et sont peut-être assez
+stupides pour se flatter de jouir seuls de la magnificence
+des cieux; peut-être aussi sont-ils plus pénétrants,
+plus ingénieux que nous, ou pourvus de meilleurs
+organes, et qu’ils savent juger plus sainement
+des choses. Les planètes sont des terres comme la
+nôtre, peuplées, sans doute, de végétaux et d’animaux
+différents de ceux que nous connaissons, car
+rien dans la nature n’est semblable.</p>
+
+<p>«Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de
+boules de matières, que devient notre terre? un point
+qui fait nombre parmi les autres, et nous! fourmis
+répandues sur cette boule, que sommes-nous donc,
+pour être le type, le point central et le but où se
+rendent les prétendues vérités dont on berce l’enfance?»</p>
+
+<p>C’est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque
+jour de tracer dans mon esprit des impressions de
+philosophie. Je lui demandais un jour: «Quel est
+cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini
+dans les notions qu’on m’en avait données?» Il me
+dit: «Cet Être magnifique est incompréhensible: il<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">Pg 273</a></span>
+est senti, sans être connu; c’est nos respects qu’il
+exige; il méprise nos spéculations. S’il existe plusieurs
+éléments, c’est de ses mains qu’ils sortent; il
+les a créés par la puissance de sa volonté, il est donc
+l’âme de l’univers; s’il n’existe qu’un élément, il ne
+peut être que lui-même. Connaissons-nous les bornes
+de son pouvoir? N’a-t-il pas pu dépendre de lui de se
+transformer dans la matière que nous voyons, dont
+nous ne connaissons ni la nature ni l’essence? Et ce
+qu’il a pu faire dans un temps, ne l’a-t-il pas pu de
+toute éternité? C’en est assez, ma chère enfant, pour
+le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé
+j’écarterai de tout mon pouvoir les voiles qui couvrent
+la vérité.»</p>
+
+<p>Mon père se plaisait à me faire lire des livres de
+morale, dont nous examinions les principes, non sous
+la perspective vulgaire, mais sous celle de la nature.
+En effet, c’est sur les lois dictées par elle, et exprimées
+dans nos cœurs, qu’il faut la considérer. Il la
+réduisait à ce seul principe, auquel tout le reste est
+étranger, mais qui renferme une étendue considérable:
+<i>faire pour les autres ce que nous voudrions qu’on
+fît pour nous</i>, lorsque la possibilité s’y trouve, <i>et ne
+point faire aux autres ce que nous ne voudrions pas
+qu’on nous fît</i>. Tu vois, ma chère, que cette science,
+dont on parle tant, n’est jamais relative qu’à l’espèce
+humaine, et si elle n’est rien en elle-même, au moins
+est-elle utile à son bonheur.</p>
+
+<p>Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et
+il me faisait voir dans presque tous une ressemblance
+assez générale dans le tissu, les vues et le but, à la
+différence près du style, des événements et de certains
+caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">Pg 274</a></span>
+étaient exceptés de cette règle; il me donnait volontiers
+ceux dont le sujet était moral. Peu des autres
+peignent les hommes et les femmes de leurs véritables
+couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel
+aspect. Ah! ma chère, combien cette apparence est en
+général loin de la réalité: les uns et les autres, vus de
+près, quelle différence n’y trouve-t-on pas! Je puisais
+dans les voyageurs et dans les coutumes des nations
+un genre d’instruction qui me faisait mieux apprécier
+l’humanité en général, comme la société fait apercevoir
+les nuances des caractères.</p>
+
+<p>Les livres d’histoire, qui me rendaient compte des
+mœurs antiques et des préjugés différents qui tour à
+tour ont couvert la surface de la terre, étaient ma
+balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes formaient
+le genre amusant, pour lequel mon goût était
+le plus décidé et que j’inculquais avec empressement
+dans ma mémoire.</p>
+
+<p>Il me remit un jour entre les mains un livre qui
+venait de paraître, en me recommandant d’y réfléchir:
+«Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est la production
+d’un génie dont tu as lu presque tout ce qu’il a
+mis au jour et dont la mémoire possède plusieurs
+morceaux, qui unit un style élevé, élégant, agréable
+et facile, propre à lui seul, à des idées profondes.
+Zadig, paré de ses mains, t’apprendra, sous l’allégorie
+d’un conte, qu’il n’arrive point d’événements dans la
+vie qui soient à notre disposition.</p>
+
+<p>«De quelque aveuglement dont l’amour-propre et
+la vanité nous fascinent, sois assurée que pour un
+esprit attentif et réfléchi, il est d’une vérité palpable et
+constante que tout s’enchaîne afin de suivre un ordre
+fixé pour l’ensemble et pour chacun en particulier;<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">Pg 275</a></span>
+des circonstances imprévues forcent les idées et les
+actions des humains; des raisons éloignées et souvent
+imperceptibles les entraînent dans une détermination
+qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle
+semble venir d’eux et de leur choix, tandis que tout
+les y porte sans qu’ils s’en aperçoivent. Ils tiennent
+même de la nature les formes, le caractère et le tempérament
+qui concourent à leur faire remplir le rôle
+qu’ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée
+d’avance dans les décrets du moteur éternel.</p>
+
+<p>«Si l’on peut prévoir quelques événements, ce n’est
+pas une perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne
+de ces circonstances qu’on ne peut cependant changer,
+et qui est d’une force irrésistible même pour ce
+qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui
+sait se prêter au cours naturel des choses.</p>
+
+<p>«Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait
+se plier à tout; ta docilité te rend heureuse et tu sais
+l’être malgré les entraves mises à ta liberté; tu
+savoures les plaisirs que tu inventes, sans t’inquiéter
+de ceux qui te manquent.»</p>
+
+<p>J’avançais en âge, et j’atteignis la fin de ma seizième
+année, lorsque ma situation prit une face nouvelle;
+les formes commençaient à se dessiner; mes tétons
+avaient acquis du volume; j’en admirais l’arrondissement
+journalier; j’en faisais voir tous les jours les
+progrès à Lucette et à mon papa; je les leur faisais
+baiser; je mettais leurs mains dessus et je leur faisais
+faire attention qu’ils les remplissaient déjà; enfin, je
+leur donnais mille marques de mon impatience:
+élevée sans préjugés, je n’écoutais, je ne suivais que
+la voix de la nature.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">Pg 277</a></span></p>
+
+<h2>Le Degré des Ages du Plaisir</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">Pg 279</a></span></p>
+<h3><b>Tableau de Paris</b></h3>
+
+<p>A mon arrivée dans la capitale, les suites funestes
+de la Révolution y avaient mis tout en désordre. Le
+peuple criait famine et les guinguettes étaient toujours
+remplies de la plus vile portion de la populace;
+les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue
+Vivienne rendaient le numéraire à un taux exorbitant,
+et des monceaux d’or roulaient sur des tapis
+verts dans les exécrables tripots que S. A. le duc
+d’Orléans tolérait dans l’enceinte du Palais-Royal.
+Les riches prélats ne respiraient que le sang et la
+vengeance, et les prêtres tartufes se faisaient un
+mérite d’obéir à la nécessité par intérêt. Les courtisanes
+publiques et les gourgandines, voyant baisser
+les actions, renchérissaient sur le luxe et n’en procédaient
+pas moins à vil prix à tous les actes de la
+lubricité. Enfin, Paris, lorsque j’y arrivai, était un
+mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos
+qu’il était difficile de percer; tantôt ce monstre qu’on
+nomme aristocratie prenait le dessus, au moyen de
+quelques centaines d’hommes que la politique faisait
+égorger dans les garnisons du royaume; à son tour,
+le patriotisme prenait sa revanche en faisant décrocher
+les réverbères et en y substituant une victime
+pour éclairer la nation sur ses intérêts. Telle était la
+capitale lorsque j’y arrivai.</p>
+
+<p>Je m’y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres.
+Je ne connaissais pas encore cette espèce que l’on<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">Pg 280</a></span>
+nomme raccrocheuse, et qui, le soir, dépouillées jusqu’à
+la ceinture, provoquent les passants en étalant
+aux yeux du public une volumineuse paire de tétons.
+Je me plaisais à examiner cette engeance maudite qui
+prostitue ses faveurs pour un morceau de pain; et
+cependant, tout en les blâmant, j’éprouvais des velléités;
+à leur air agaçant, je sentais que j’étais né
+pour le libertinage.</p>
+
+<p>J’avais quelques connaissances de jeunes militaires
+dans cette grande ville; après quelques visites de
+bienséance rendues, je ne m’occupai que de plaisirs,
+et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je
+l’étais des orgies de Vénus impudique et de Bacchus,
+ne tardèrent pas à me proposer l’accomplissement de
+ce que je désirais avec tant d’ardeur, et me conduisirent
+au bordel.</p>
+
+<p>Je sentis d’abord quelque répugnance à me livrer
+aux caresses de ces prostituées messalines, mais bientôt
+ma honte s’évanouit et le plaisir l’emporta. J’y passais
+les jours et les nuits, tantôt dans les bras de
+l’une, tantôt dans les bras de l’autre. J’y appris beaucoup
+mieux que je ne l’avais fait avec Louison toutes
+les ressources de la lubricité, et je recevais ces
+leçons avec volupté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">Pg 281</a></span></p>
+
+<h3><b>La Patronne</b></h3>
+
+<p>Une des filles d’amour de la débauche fit un certain
+soir ma rencontre au Palais-Royal et me proposa
+de l’accompagner; je ne rebutai pas sa proposition et
+me laissai conduire dans le temple où les filles salariées
+par les libertins nationaux recueillaient l’argent
+des débauchés et leur donnaient à chacun de la marchandise
+pour leur offrande.</p>
+
+<p>Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu’au dernier
+soupir de ma vie, avait, ainsi que la bien-aimée de
+mon cœur, le nom de Constance. Après avoir payé,
+suivant l’usage et le tarif du lieu, ma particulière me
+conduisit dans un appartement où je ne fus pas peu
+surpris de voir en relief le portrait de Mademoiselle
+d’Orléans actuelle. Je reculai de surprise et demandai
+à ma conductrice comment et par quel hasard le portrait
+de cette princesse figurait dans un bordel.</p>
+
+<p>«Tu t’en étonnes? me dit-elle; eh! c’est la plus
+ardente sectatrice de nos plaisirs, non pour la prostitution,
+sa belle âme en est incapable, mais depuis que
+Son Altesse lui a fait apprendre, par motif de récréation
+indigne du sang des Bourbons, à danser sur la
+corde, elle est devenue le modèle de toutes les femmes
+du haut style de la capitale; toutes ont voulu
+apprendre ce grand art que le fameux Placide enseigna
+au comte d’Artois, et nous autres, reléguées dans
+les classes des filles publiques, nous la regardons et
+la chérirons toujours comme notre patronne pour les<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">Pg 282</a></span>
+tours de reins et sa souplesse des jarrets. Le fait est
+si certain qu’au moyen de l’écu de six francs que tu
+as donné à la révérende maquerelle de ce lieu, je vais,
+pour ton argent et tout réjouissant du souverain
+plaisir, t’apprendre à faire des tours de force.» Je
+conçus, à l’exposé de cette courtisane, qu’elle me
+réservait à de nouveaux passe-temps; je me laissai
+conduire sur le trône destiné à la célébration de ces
+plaisirs, dont le genre était inconnu pour moi, et je
+ne tardai pas à en faire l’épreuve.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">Pg 283</a></span></p>
+
+<h3>LES TROIS MÉTAMORPHOSES</h3>
+
+<p class="center"><i>Conte en vers et en prose pour servir de supplément au</i><br />
+Degré des Ages<br /><br />
+
+<small>PAR LE MÊME AUTEUR</small><br /><br />
+
+<i>Bagatelle à l’ordre des temps.</i><br /><br /></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Je veux chanter dans ce conte gaillard</div>
+<div class="line">Du plus affreux trio toute la turpitude,</div>
+<div class="line">Et sans choisir mes portraits au hasard,</div>
+<div class="line">Les peindre au naturel, en faire mon étude;</div>
+<div class="line">Dévoiler les plaisirs de trois membres choisis.</div>
+<div class="line">Dans ces sérails charmants du centre de Paris,</div>
+<div class="line">Oui, c’est toi que j’invoque, ô mon aimable muse!</div>
+<div class="line">Dans ce moment je te prends pour plastron;</div>
+<div class="line">Et si ton art charmant à ma voix se refuse,</div>
+<div class="line">Je t’appréhende et te saisis au c...</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Pardon, lecteurs scrupuleux, je n’écris pas pour
+vous, renfermés dans la classe des citoyens qui ne
+s’occupent qu’à méditer les prodiges étonnants de
+notre révolution française; vous n’accordez plus
+d’instants au plaisir; sourds à sa voix, vous voyez
+avec indifférence ces jeunes et jolies républicaines
+qui, rangées en haie sous les galeries et aux entresols
+du palais Égalité, qui, par maintes et maintes provocations
+lascives et libertines, veulent s’assurer de vos
+sens, de votre bourse et jouir du bénéfice du marché;
+le prix de leurs faveurs est le pot-de-vin de leurs
+grâces.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Mais c’est à vous que je m’adresse,</div>
+<div class="line">Charmants roués, grands libertins,</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">Pg 284</a></span>
+<div class="line">Blâmerez-vous que mon cœur s’intéresse</div>
+<div class="line">Au jeu plaisant d’une tendre catin?</div>
+<div class="line">A ces transports d’un prélat d’Église,</div>
+<div class="line">Aux faits galants d’un trop épais robin,</div>
+<div class="line">Je ne le puis consultant ma franchise</div>
+<div class="line">Tout y joignant l’anspessade <i>Jobin</i>.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Je viens à mon fait et vais vous raconter comment
+la déesse de la lubricité elle-même sut punir, dans
+un de ces asiles consacrés aux tendres mystères, un
+prélat hypocrite, qui, interprétant les décrets du Ciel
+à sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au
+nombre des houris, que l’un de nos imposteurs en
+matière de religion, le sublime Mahomet, avait placées
+dans son paradis pour la joie des fidèles croyants.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">A ce tableau joindre mon militaire,</div>
+<div class="line">Qui, toujours leste, alerte et bien fringant,</div>
+<div class="line">Baisant partout et sans donner d’argent,</div>
+<div class="line">Du doux plaisir faisait sa seule affaire.</div>
+<div class="line">Au rabat empesé, vous connaîtrez le drille,</div>
+<div class="line">Qui, dans ce lieu, pour un petit écu,</div>
+<div class="line">Visitait le v...n d’une agréable fille,</div>
+<div class="line">En se nommant le magistrat cocu.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Mes trois personnages, travestis à qui mieux mieux,
+et désirant en eux les feux de la paillardise, un jour
+de calme et de tranquillité, se rendirent dans un temple
+devenu l’un des mieux famés de Paris en même
+temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes
+s’y trouvaient rassemblées, tous les désirs s’y trouvaient
+satisfaits, depuis ceux de l’évêque mitré jusqu’à
+ceux de l’indigent et brave sans-culotte.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Ce fut chez vous, ô digne pourvoyeuse,</div>
+<div class="line">Belle <i>Desglands</i><a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147"></a><a href="#Footnote_147" class="fnanchor">147</a>, qu’une rage amoureuse</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">Pg 285</a></span>
+<div class="line">Amena ce trio guidé par le plaisir</div>
+<div class="line">Et dont un joli cul enchaînait le désir.</div>
+<div class="line">A leur accoutrement, qui les aurait</div>
+<div class="line">Pris d’abord, l’un pour <i>Machault</i>,</div>
+<div class="line">Ci-devant évêque d’Amiens, et maintenant</div>
+<div class="line">Aumônier du diable, moi seul sans</div>
+<div class="line">Doute qui sait qu’il n’est pas étonnant</div>
+<div class="line">Qu’un prêtre délivré de l’emploi, de l’autel,</div>
+<div class="line">De l’église, n’ait fait qu’un saut jusqu’au bordel.</div>
+<div class="line">L’autre était <i>Montesquiou</i>, bien mince général,</div>
+<div class="line">Ce coquin renommé qui nous fit tant de mal,</div>
+<div class="line">Et le tiers un rabat de chicane encroûtée,</div>
+<div class="line">Tourment de la vertu souvent persécutée,</div>
+<div class="line">C’était <i>Janson</i>, ce conseiller fameux,</div>
+<div class="line">L’opprobre de la terre et l’effroi des neveux,</div>
+<div class="line">Qui, du lâche produit de ses fortes épices,</div>
+<div class="line">Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses;</div>
+<div class="line">Muse! aide à ma prose, je t’ai dépeint mes</div>
+<div class="line">Personnages; voyons comment ils se tireront</div>
+<div class="line">Maintenant de leur équipée scandaleuse,</div>
+<div class="line">Et comment ces trois gueux de crimes revêtus</div>
+<div class="line">Ont pratiqué les vices en jouant les vertus.</div>
+</div></div></div>
+
+<p><i>Machault</i>, <i>Montesquiou</i> et <i>Janson</i> furent donc chez
+la <i>Desglands</i> demander chacun une fille: Julie Desbois,
+Dorothée de Ginville et Elisabeth la Comtoise
+furent destinées à passer en campagne avec ses messieurs.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Janson</i> parla procès et <i>Montesquiou</i> combats,</div>
+<div class="line">Mais pour bien terminer tous ces affreux débats,</div>
+<div class="line">L’hypocrite <i>Machault</i> obtient la préférence;</div>
+<div class="line">On sait que d’un prélat c’est la prééminence.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Julie Desbois lui appartient; mais ô triomphe de
+l’Eglise! au moment que le ci-devant évêque d’Amiens
+s’apprêtait à engainer son mou et flasque outil, il
+resta court, et ma Julie lui dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">Pg 286</a></span></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Je salue maintenant votre sage Éminence;</div>
+<div class="line">En très bonne putain j’offre ma révérence.</div>
+<div class="line">Ginville présenta son énorme v...n</div>
+<div class="line">A ce traître soldat, qui des bords d’outre-Rhin,</div>
+<div class="line">De nos républicains n’embrassa point l’injure</div>
+<div class="line">Et n’agit que d’après la plus lâche imposture.</div>
+</div></div></div>
+
+<p><i>Montesquiou</i> resta là. Ce membre superbe, qui
+apaise la femme la plus acariâtre, fut sans effet;
+deux courtisanes délaissées, deux personnages <i>à quia</i>;
+que devint le troisième? C’est <i>Janson</i> que je vous mets
+en scène:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement,</div>
+<div class="line">Et prends sur moi les frais de cet évènement.</div>
+<div class="line">Si sur cet exposé un lâche peuple glose,</div>
+<div class="line">J’en appelle au Sénat, et lui seul en impose.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Souveraine protectrice de plaisirs, éloigne-toi du
+local de la <i>Desglands</i>; ta présence y serait outragée;
+un prêtre, un général y ont.....; un magistrat a couronné
+l’œuvre. Comment réparer cet outrage, consommé
+pour ton culte? Mais qu’entends-je? La paillasse
+s’agite, le ciel du lit s’écroule:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Et le bidet casse en plus de mille éclats,</div>
+<div class="line">Faire taire le robin et le dieu des combats.</div>
+<div class="line">Le prélat s’agenouille et marmotte une excuse,</div>
+<div class="line">Soutient qu’il n’a pas tort, que du lieu c’est la ruse,</div>
+<div class="line">Que l’on peut enfin, fier du droit de l’autel,</div>
+<div class="line">Bénir une putain, fût-ce même au bordel.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Mais qui apparaît à mes regards? C’est la lubricité;
+elle fixe un œil de courroux sur le triumvirat. Calotte
+détestable, s’écrie-t-elle dans l’excès de sa rage, atome
+décoré d’un hausse-col, et toi, vil organe des lois,
+relégué dans la poussière des bancs de la grande
+salle, il est temps que ma vengeance éclate:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">Pg 287</a></span></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Tous trois, rebut affreux des sinistres destins,</div>
+<div class="line">Vous êtes dédaignés par de viles putains.</div>
+<div class="line">Je saurai me venger de cet affront infâme,</div>
+<div class="line">Je le dois à mon sexe, en un mot, je suis femme;</div>
+<div class="line">Il est temps que l’amour vous donne une leçon,</div>
+<div class="line">A la lubricité, reconnaissez mon c...</div>
+</div></div></div>
+
+<p>A genoux et la bouche béante, les trois mirliflors se
+turent et la lubricité continua:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Vous, prêtre, président; toi, lâche, reste là,</div>
+<div class="line">Je vais me préparer à toute ma vengeance</div>
+<div class="line">Sans que le moindre mot serve à votre défense.</div>
+<div class="line">D’une tête de chien maintenant bien parés,</div>
+<div class="line">De tous vos partisans vous serez exécrés,</div>
+<div class="line">Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs,</div>
+<div class="line">Lâches profanateurs, vous serez revêtus.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>O merveille! de trois têtes je n’en vis plus qu’une,
+et les plus laids museaux remplacèrent les visages de
+<i>Machault</i>, de <i>Montesquiou</i> et de <i>Janson</i>. Je m’écriai
+alors:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Ecce homines.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Tout confus et aboyants, ils abandonnèrent ce lieu
+de prostitution; mais leur nouvelle caricature, gravée
+et répandue dans le public, dira à l’amateur: Tels
+sont nos traits fidèles.</p>
+
+<h2>NOTES</h2>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes
+pendant les années 1777-78-79-80, contenant tous les détails sur sa vie
+privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de
+Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen français. A Paris, chez
+I. B. Garnery, 1793, an 3<sup>e</sup> de la liberté.</i> 4 tomes in-8<sup>o</sup>.
+</p>
+<p>
+<span class="smcap">Paul Cottin.</span>&mdash;<i>Sophie de Monnier et Mirabeau, d’après leur correspondance
+secrète inédite (1775-1789), avec trois portraits, dont un
+en héliogravure d’après Heinsius, deux fac-similés d’autographes,
+une table déchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires
+de Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903.</i> <span class="small">CCLX</span>-282 p. in-8<sup>o</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ils étaient parents par les femmes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> M. de Railli était détenu à Pierre-Encize, près de Lyon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir <i>l’Amateur d’autographes,</i> mars 1909.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> M. de Rougemont, gouverneur du château de Vincennes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> A cause de leur parenté.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> C’est au deuxième volume de cette publication que se trouve le
+portrait de Sophie. Elle était grande, forte, brune, aux yeux noirs.
+On ne connaît que deux portraits authentiques de la comtesse de
+Monnier; celui-ci et un autre qui la représente entre 30 et 35 ans. Il
+fut peint par Jean-Jules Heinsius. L’estampe d’Antoine Borel, dans
+le tome II de la traduction de Tibulle, est «comme celui d’Heinsius,
+dit M. Paul Cottin (<i>loc. cit.</i>), conforme aux signalements remis à la
+police, et Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, récemment décédée,
+tenait de son père qu’il offre exactement les traits de Sophie à vingt
+ans».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des
+lettres</i>, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d’Angerville
+et autres. T. XXVIII, p. 16.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Poème de Charles Borde tiré de la <i>Novella de l’Angelo Gabrielle</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour
+longtemps.</i> Cette phrase est obscure. Elle a toujours été supprimée
+par les commentateurs, qui ont souvent cité cette lettre d’après le
+recueil de <i>Lettres originales de Mirabeau</i>, publié par Manuel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes
+et au mariage, etc., par M. le C<sup>te</sup> d’I... 4<sup>e</sup> édition revue par J. Lemonnyer.</i>
+Tome II, Lille, 1895.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> La construction de cette phrase la rend équivoque, et sans
+doute à dessein. Quel qu’il pût être, le chevalier de Pierrugues en
+avait de bonnes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voici la bibliographie de cet ouvrage:
+</p>
+<p>
+<i>Mylord Arsouille ou les Bamboches d’un gentlemen.</i> Cologne, 1789.
+</p>
+<p>
+<i>Mylord Arsouille ou les bamboches d’un gentleman.</i> <i>A Bordel-Opolis,
+chez Pinard, rue de la Motte</i>, 1789 (Paris, après 1833), avec 5 gravures
+libres et l’épigraphe:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Vive le plaisir de la couille,</i></div>
+<div class="line"><i>Dit Mylord Arsouille.</i></div>
+<div class="line"><i>Je veux sagement, amis, filer mes jours</i></div>
+<div class="line"><i>Entre le vin, les chevaux, les amours;</i></div>
+<div class="line"><i>Je dois ces goûts à la nature;</i></div>
+<div class="line"><i>J’aime, je bois, je change de monture.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p><i>Mylord Arsouille</i>, etc. Réimpression de l’édition précédente (vers
+1855), avec 5 lithographies libres.
+</p>
+<p>
+<i>Mylord ou les Bamboches d’un gentleman, imprimé sur la copie
+de Cologne, 1789, à Lausanne, chez Quakermann cette présente année</i>
+(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l’épigraphe un
+peu différente:
+</p>
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Vive le plaisir de la couille,</i></div>
+<div class="line"><i>Disait Mylord Arsouille.</i></div>
+<div class="line"><i>Je veux sagement, mes amis, filer mes jours</i></div>
+<div class="line"><i>Entre le vin, les chevaux, les amours:</i></div>
+<div class="line"><i>Je dois ces goûts à la nature;</i></div>
+<div class="line"><i>J’aime, je bois, je change de monture.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>
+<i>Mylord Arsouille</i>, etc. Rotterdam, vers 1906, avec à la fin un important
+catalogue d’ouvrages libres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Qui se trouve après la satire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs,
+et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet.
+Néanmoins un autre n’aurait pu lui convenir; et si nous l’avons
+laissé en grec, on en devinera aisément la raison. (Note de l’éd. de
+l’an IX.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> La nomenclature en est tout au moins curieuse.
+
+<p><i>Académiciens de Bologne.</i> Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi,
+Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti,
+Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti,
+Torbidi, Vespertini.<br />
+<i>De Gênes.</i> Accordati, Sopiti, Resvegliati.<br />
+<i>De Gubio.</i> Addormentati.<br />
+
+<i>De Venise.</i> Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati,
+Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili.<br />
+
+<i>De Rimini.</i> Adagiati, Eutrupeli.<br />
+
+<i>De Pavie.</i> Affidati, Della Chiave.<br />
+
+<i>De Ferma.</i> Raffrontati.<br />
+
+<i>De Molise</i>. Agitati.<br />
+
+<i>De Florence.</i> Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento,
+Infocati.<br />
+
+<i>De Crémone.</i> Animosi.<br />
+
+<i>De Naples.</i> Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes,
+Sicuri, Volanti.<br />
+
+<i>D’Ancôme.</i> Argonauti, Caliginosi.<br />
+
+<i>D’Urbin.</i> Assorditi.<br />
+
+<i>De Pérouse.</i> Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni.<br />
+
+<i>De Tarente.</i> Audaci.<br />
+
+<i>De Macerata.</i> Catenati, Imperfetti, Chimerici.<br />
+
+<i>De Sienne.</i> Cortesi, Giovali, Prapussati.<br />
+
+<i>De Rome.</i> Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati,
+Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane,
+Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti.<br />
+
+<i>De Padoue.</i> Delii, Immaturi, Orditi.<br />
+
+<i>De Drepano.</i> Difficilli.<br />
+
+<i>De Bresse.</i> Dispersi, Erranti.<br />
+
+<i>De Modène.</i> Dissonanti.<br />
+
+<i>De Syracuse.</i> Ebrii.<br />
+
+<i>De Milan.</i> Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti.<br />
+
+<i>De Recannati.</i> Disuguali.<br />
+
+<i>De Candie.</i> Extravaganti.<br />
+
+<i>De Pezzaro.</i> Eterocliti.<br />
+
+<i>De Commachio.</i> Flattuanti.<br />
+
+<i>D’Arezzo.</i> Forzati.<br />
+
+<i>De Turin.</i> Fulminales.<br />
+
+<i>De Reggio.</i> Fumosi, Muti.<br />
+
+<i>De Cortone.</i> Humorosi.<br />
+
+<i>De Bari.</i> Incogniti.<br />
+
+<i>De Rossano.</i> Incuriosi.<br />
+
+<i>De Brada.</i> Innominati, Tigri.<br />
+
+<i>D’Acis.</i> Intricati.<br />
+
+<i>De Mantoue.</i> Invaghiti.<br />
+
+<i>D’Agrigente.</i> Mutabili, Offuscati.<br />
+
+<i>De Verone.</i> Olympici, Unanii.<br />
+
+<i>De Viterbe.</i> Ostinati, Vagabondi.
+</p>
+<p>
+Si quelque lecteur est curieux d’augmenter cette nomenclature, il
+n’a qu’à lire un ouvrage de Jarckius, imprimé à Leipsic en 1725.
+Cet auteur n’a écrit l’histoire que des académies de Piémont, Ferrare
+et Milan. Il en compte vingt-cinq dans cette dernière ville seulement.
+La liste des autres est sans fin, et leurs noms tous plus
+bizarres les uns que les autres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Act. ap. 8, 39. <i>Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius
+non vidit eunuchus.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Daniel, chap. XIV, v. 32. <i>Erat autem Habacuc prophæta in
+Judæa, et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret
+messoribus.</i>
+</p>
+<p>
+33. <i>Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod
+habes in Babylonem Danieli.</i>
+</p>
+<p>
+35. <i>Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit
+eum</i> capillo <i>capitis sui, posuit que eum in Babylone.</i>
+</p>
+<p>
+Isaac Le Maître de Saci a traduit <i>capillo</i> par <i>les cheveux</i>. Luther
+met <i>oben beym schopff</i>; ce qui est la même faute. Car le miracle est
+plus grand d’avoir transporté Habacuc par <i>un cheveu</i> que par <i>les
+cheveux</i>; mais dans tous les cas, le voyage est leste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Maccab. l. I, c. I, v. 16.
+</p>
+<p>
+<i>Et fecerunt sibi præputia</i>,&mdash;Ce qu’Isaac Le Maître de Saci traduit:
+<i>Ils ôtèrent de dessus eux les marques de la circoncision.</i> Les
+Septante disent tout simplement: <i>Ils se sont fait des prépuces.</i> Les
+Pères ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansénistes ont paru,
+ils ont prétendu qu’on ne pouvoit pas mettre les prépuces dans la
+bouche de jeunes filles lorsqu’on leur faisoit réciter la Bible. Les
+Jésuites ont soutenu, au contraire, que c’étoit un crime que d’en
+altérer un seul mot.
+</p>
+<p>
+Le Maître de Saci a donc périphrasé, et le père Berrhuyer a accusé
+Saci d’hérésie, et prétendu qu’il avoit suivi la Bible de Luther. En
+effet, Luther dans sa Bible se sert du mot <i>beschneidung</i>.
+</p>
+
+<table summary="">
+<tr>
+ <td><i>Und</i></td>
+ <td><i>hielten</i></td>
+ <td><i>die</i></td>
+ <td><i>beschneidung</i></td>
+ <td><i>nicht</i></td>
+ <td><i>mer.</i></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>1</td>
+ <td>2</td>
+ <td>3</td>
+ <td>4</td>
+ <td>5</td>
+ <td>6</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Et</td>
+ <td>ont gardé</td>
+ <td>la</td>
+ <td>coupure</td>
+ <td>point</td>
+ <td>davantage.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>1</td>
+ <td>2</td>
+ <td>3</td>
+ <td>4</td>
+ <td>5</td>
+ <td>6</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>
+Luther, en effet, a mal interprété. Le miracle, de quelque manière
+que l’on traduise, étoit de se faire un prépuce. Or la chose est en
+vérité miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l’est pas autant
+dans la version des jansénistes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17.
+</p>
+<p>
+<i>Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique
+obstiné, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley beaucoup
+plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d’un
+ouvrage contemporain d’Herculanum. Mais je le prie d’observer:
+1<sup>o</sup> que l’Anagogie est une révélation faite par Jérémie Shackerley,
+tout comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a écrit l’Apocalypse dans
+l’isle de Pathmos. 2<sup>o</sup> Que personne dans Herculanum n’a pu rien
+comprendre à ce manuscrit, écrit bien avant la venue de J.-C.
+comme nous n’entendons rien à la bête de l’Apocalypse qui a 666...
+sur le front <a href="#prug_1_2">(II)</a>, ornement qui serait singulier même pour un mari
+françois; ce qui ne détruit point du tout l’authenticité de notre manuscrit.
+3<sup>o</sup> Qu’on n’a qu’à lire l’histoire incontestable de l’astronomie
+antédiluvienne, par M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley
+pouvoit savoir tout ce qu’il paroît avoir su..... Enfin je déclare que
+pour trente-six mille raisons, un peu trop longues à déduire, douter
+de Jérémie Shackerley, c’est mériter un auto-da-fé.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> En effet, comme le remarque l’illustre M. d’Alembert, d’après
+l’ingénieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d’idées
+n’a-t-il pas fallu pour y parvenir? L’aveugle n’a de connoissance
+que par le tact; il sait qu’on ne peut voir son visage quoiqu’on
+puisse le toucher. «La vue, conclue-t-il, est donc une espèce de tact
+qui ne s’étend que sur les objets différens du visage et éloignés de
+nous.» Le tact ne lui donne en outre que l’idée du relief. Donc un
+miroir est <i>une machine qui nous met en relief hors de nous-mêmes</i>.
+Ces mots <i>en relief</i> ne sont pas de trop. Si l’aveugle disoit, <i>nous met
+hors de nous-mêmes</i>, il diroit une absurdité de plus; car comment
+concevoir une machine qui puisse doubler un objet? Le mot <i>relief</i>
+ne s’applique qu’à la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de
+nous-mêmes, c’est mettre la représentation de la surface de notre
+corps hors de nous. Cette désignation est toujours une énigme pour
+l’aveugle; mais on voit qu’il a cherché à diminuer l’énigme le plus
+qu’il étoit possible.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Chap. II, v. 19.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Ibid., v. 20.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Telle est l’origine même du mot de narcisse, lequel vient de
+Ναρκὴ (narcè), <i>assoupissement</i>; de là le narcisse fut la fleur chérie
+des divinités infernales; de là vient aussi que l’on offroit anciennement
+les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu’elles engourdissoient,
+<i>assoupissoient</i> les scélérats.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Salem, Piper, acorem respuebat. Mensæ vero accumbebat alternis
+semper pedibus sublatis.</i> Voyez <i>Elogium Thom. Sanchez</i>, imprimé
+à la tête de l’ouvrage <i>De matrimonio</i>. A Anvers, chez Murss, 1652,
+<i>in-folio</i>. Et si vous voulez avoir une idée des édifiantes questions
+qu’a agitées ce théologien, et bien d’autres, cherchez la
+vingt-unieme dispute de son second livre.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Il a publié séparément les fragments de Sapho, et les éloges
+qu’elle a reçus.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Gen., ch. II, v. 23.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Vira de vir.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> L’allemand a conservé l’ancien rit dans <i>mannin</i>, qui vient de
+<i>mann</i>. <i>Mannin</i> est le vira, et non le virago. <i>Man wird sie mannin
+heissen.</i> (Gen., II, v. 23.)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Elle étoit particulièrement honorée dans les Gaules et dans la
+Germanie sous le titre de Déesse-mere.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> On retrouveroit dans l’antiquité beaucoup d’usages qui confirmeroient
+cette opinion. A Lacédémone, par exemple, quand on alloit
+consommer le mariage, la femme mettoit un habit d’homme, parce
+que c’est la femme qui met les hommes au monde.
+</p>
+<p>
+En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains,
+la femme avoit l’autorité du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII),
+etc., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> On verra ci-après dans la <i>Linguanmanie</i> des choses plus frappantes
+encore que les mœurs du peuple de Dieu que nous allons
+exposer.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Lév., ch. VIII, v. 24.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Ibid., ch. XII, v. 5.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Ibid., ch. XXII, v. 7.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Ibid., ch. XVIII, v. 7.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Idem, v. 9.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Id., v. 10.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Lév., chap. XVIII, v. 12.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Id., v. 15.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Id., v. 16.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Id., v. 17.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Id., v. 21. <i>De semine tuo non dabis idolo Moloch</i>, et ch. XX,
+v. 3: <i>Qui polluerit sanctuarium</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Lév., ch. XVIII, v. 22. <i>Cum masculo coïtu fœmineo.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Id., v, 23. <i>Omni pecore.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Mulier jumento.</i> Et l’on sait que dans l’Écriture sainte, <i>jumentum</i>
+veut dire <i>bêtes d’aides</i>: <i>adjuvantes</i>: d’où jument.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Lévit., ch. XXI, v. 18.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Liv. VI, ch. IX.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Aux Cor., 6, 7, 8, 29.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Hypparchia, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Écho.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Gen., ch. XXXVIII.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nommé Zara,
+qui veut dire Orient.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Saci, page 817, édit. in-8.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre
+de l’Art de la guerre par dire: <i>que la première qualité indispensable
+à un grand général, c’est de savoir se br. le v.</i>, parce que cela
+épargne dans une armée, et sur-tout dans une ville de guerre, tous
+les caquetages et perdre. [Il faut voir à propos de cette note la
+lettre à Sophie du 21 octobre 1780.]</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Epig. 42, liv. IX.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Voyez l’Anélytroïde.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352,
+éd. Westhling.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Dialog. Meret., V.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Ad Rom., cap. I.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Lib. IV, cap. XVI.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <i>Dii illas deæque male perdant! Adeo perversum commentæ
+genus impudicitiæ! Viros ineunt.</i> (Epist. XCV.)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mégare, Pyrrine,
+Andromede, Mnaïs, Cyrine, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: <i>Sapho
+qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la
+rage</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Vesta</i> vient du grec et signifie <i>feu</i>. Les Chaldéens et les anciens
+Perses appelloient le feu <i>avesta</i>. Zoroastre a intitulé son fameux
+livre, <i>Avesta</i>, la garde du feu. La porte des maisons, l’entrée, s’est
+appellée <i>vestibule</i>, parce que chaque Romain avoit soin d’entretenir
+ce feu de vesta à la porte de sa maison. C’est de là sans doute que
+l’entrée du vagin s’appelle le vestibule du vagin, comme étant le
+lieu où s’entretient le premier feu de ce temple.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Je ne doute pas que quelque érudit ne me fasse ici plus d’une
+difficulté... Mais on n’auroit jamais fini s’il falloit répondre à tout.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> On sent bien que la dignité de M. de Saint-Priest l’empêchera
+d’en convenir; et quelque littérateur encouragé par ce désaveu
+viendra me soutenir que ces vers sont tout simplement imités d’un
+passage de Sylva Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera
+le morceau. Le voici:
+</p>
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Triginta hæc habeat quæ vult formosa vocari</i></div>
+<div class="line"><i>Femina; sic Helenam fama fuisse refert,</i></div>
+<div class="line"><i>Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puellæ,</i></div>
+<div class="line"><i>Tres habeat longas res totidem que breves,</i></div>
+<div class="line"><i>Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla,</i></div>
+<div class="line"><i>Sint ibidem huic formæ, sint quoque parva tria,</i></div>
+<div class="line"><i>Alba cutis, nivei dentes, albique capilli,</i></div>
+<div class="line"><i>Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia.</i></div>
+<div class="line"><i>Labia, genæ atque ungues rubri. Sit corpore longa,</i></div>
+<div class="line"><i>Et longi crines, sit quoque longa manus,</i></div>
+<div class="line"><i>Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata,</i></div>
+<div class="line"><i>Et clunes, distent ipsa supercilia.</i></div>
+<div class="line"><i>Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta,</i></div>
+<div class="line"><i>Sint coxae et cullum vulvaque turgidula.</i></div>
+<div class="line"><i>Subtiles digiti, crines et labra puellis;</i></div>
+<div class="line"><i>Parvus sit nasus, parva mamilla, caput,</i></div>
+<div class="line"><i>Cum nullæ aut raro sint hæc formosa vocari,</i></div>
+<div class="line"><i>Nulla puella potest, rara puella potest.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Mais je le prie de me dire où est l’impossibilité que ces vers soient
+traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre
+les faits.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse,
+<i>cunnus</i>, <i>clunes</i>, <i>culus</i>, <i>vulva</i>? On auroit de la peine à s’en tirer dans
+un mauvais lieu. Mais l’amour veut être servi dans un temple.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> La matrice.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l’abeille est
+mille fois plus considérable que celle de l’éléphant?</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Gen., XVII, 24.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Ex., IV, 25.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Lév., XIX, 23.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Deut., X. 13.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Josué, V, 3 et 7.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Reg., XVIII, 25.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Reg., XVIII, 27.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Reg., III, 14.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Circumcisio fœminarum sit refectione τῆς νυμφῆς (imo clitoridis)
+quæ pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit
+coercenda.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> I Mac., ch. I, 16. <i>Fecerunt sibi preputia et recesserunt a testamento
+sancto.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> I Cor. VII, 18.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>De morb. biblic.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> La méthode en levrette.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Lév., ch. VI, 10. <i>Fœminalibus lineis.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Reg., I, ch. XXIV, 4. <i>Erat quæ ibi spelunca quam impressus
+est Saül <em>ut purgeret ventrem</em>.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Reg., 4, ch. XVIII, 27. <i>Comedant stercora sua et bibant urinam
+suam.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Tobie, II, 11.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Esther, XIV, 2.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Ecc., XXII, 2.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Isaïe, XXXVII, 12.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Tren., IV, 5. <i>Amplexati sunt stercora.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Mal., II, 3.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Ezéch., IV, 12.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Ibid., IV, 15.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Ὀψιγαμια.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Κακογαμία.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Cœlibes esse prohibendos.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque filiis à
+vitâ discedit, et daemonibus maximas dat pœnas post obitum.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<a name="Footnote_101" id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum</i></div>
+<div class="line"><i>Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres,</i></div>
+<div class="line"><i>Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus.</i></div>
+<div class="line i10">(Juv., l. II, s. 6.)</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Lisez, sur la préférence que les dames romaines donnoient aux eunuques
+et le parti qu’elles en tiroient, depuis le 365<sup>e</sup> vers de cette satyre
+jusqu’au 379<sup>e</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchés, le peuple
+accourut depuis les vieillards jusqu’aux enfants.&mdash;4.&mdash;<i>Ut cognoscamus
+eos.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur
+moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que
+du côté qu’il préféroit, ses maîtresses étoient conformées comme ses
+ganymèdes&mdash;qu’on ne pouvoit trouver au poids de l’or; qu’il pourroit.....
+des femmes. <i>Des femmes!</i> s’écria le maître; <i>eh, c’est comme
+si tu me servais un gigot sans manche</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Gen., XIX, 33. <i>Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando
+accubuit filia, nec quando surrexit.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> S. Paul aux Romains, ch. I, 27. <i>Masculi, delicto naturali usu
+fœminæ exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos
+turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui
+in semetipsis recipientes.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Buffon.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Par exemple, la courbure de l’épine du dos entraîne dans un
+bossu le dérangement des autres parties, ce qui leur donne à tous
+une sorte de ressemblance que l’on pourroit appeller un <i>air de
+famille</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> On sait combien les pères eux-mêmes ont été partagés et ambigus
+sur cette matiere. S. Irénée ne faisoit pas difficulté de dire
+que l’âme étoit un souffle analogue aux corps qu’elle a habités, et
+qu’elle n’étoit incorporelle que par rapport aux corps grossiers.
+Tertullien la déclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par
+une distinction fort étrange, prétend qu’elle ne verra pas Dieu; mais
+qu’elle conversera avec J.-C.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Ex., XXII, 19. Lév., VII, 21, XVIII, 23.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> XX, 15.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s’étend sur
+les cultes des boucs.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Lév., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Jérém., L., 39. <i>Faunis sicariis</i> et non pas <i>ficariis</i>. Car <i>des faunes
+qui avoient des figues</i> ne voudroit rien dire. Cependant Saci le
+traduit ainsi; car les Jansénistes affectent la plus grande pureté des
+mœurs; mais Berruyer soutient le <i>sicarii</i> et rend ses faunes très-actifs.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Dans son traité Περι απιστων, c. XXV.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Dans son ouvrage intitulé <i>Tseror hammor</i>. (<i>Fasciculus
+myrrhæ</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne
+moins au membre viril que celle de la chèvre ou de la guenon. Aussi
+les grands animaux retiennent-ils plus difficilement.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Le roi de Loango, en Afrique, quand il siège sur son trône,
+est entouré d’un grand nombre de nains remarquables par leur
+difformité. Ils sont assez communs dans ses états. Ils n’ont que la
+moitié de la taille ordinaire d’un homme; leur tête est fort large et
+ils ne sont vêtus que de peaux d’animaux. On les nomme <i>Mimos</i> ou
+<i>Bakkebakke</i>. Lorsqu’ils sont auprès du roi, on les entre-mêle avec
+des nègres blancs pour faire un contraste. Cela doit former un
+spectacle fort bizarre et qui n’est bon à rien; mais si le roi de
+Loango mêloit ces races, on auroit peut-être des résultats très-curieux.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> C’est dommage que les Romains n’aient pas eu comme nous la
+confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets
+domestiques comme on sait les nôtres. On sauroit si les Romains
+déshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons.
+Enfin, nous n’avons pas même de détails sur les conversations des
+bourgeois. Rien ne devoit être plus plaisant que les entretiens d’une
+famille qui avoit été le matin sacrifier à Priape; les jeunes filles et
+les jeunes garçons de la famille devoient avoir tout le reste de la
+journée de singulières idées.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Lév., XX, 16.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> De nos jours on a pareillement substitué <i>avarie</i> à <i>vérole</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Rois, <span class="small">I</span>, c. v. 26.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> A Venise en 1542.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Νυμφομανη.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Le satyriasis, le priapisme, la salacité, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous,
+tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc mêlé avec des
+huiles aromatiques, introduits d’une manière quelconque, pour
+lubrifier le vagin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><a name="Footnote_127" id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Mox lenone suas jam dimittente puellas,</i></div>
+<div class="line"><i>Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam,</i></div>
+<div class="line"><i>Clausit, ad huc ardens rigidæ tentigine vulvæ</i></div>
+<div class="line"><i>Et resupina jacens multorum absorbuit ictus</i></div>
+<div class="line"><i>Et lassata viris, necdum satiata recessit.</i> (Juv., l. II, sat. 6.)</div>
+</div></div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Je doute, par exemple, que la <i>corycomachie</i> ou la <i>coricobolie</i>,
+qui étoit la quatrieme sphéristique des Grecs, ait resté en usage chez
+eux, lorsqu’ils furent devenus le peuple le plus élégant de la terre.
+On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le prenoit
+à deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit
+s’étendre; après quoi lâchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu’il
+revenoit vers eux, ils se reculoient pour céder à la violence du
+choc, puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie
+des Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu’un tel exercice
+ait été du goût des petites maîtresses d’aucun siecle.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Une simple nomenclature d’une très-petite partie des mots de
+leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la
+question.
+</p>
+<p>
+La <i>coricobole</i> étoit une tronchine.<br />
+
+Les <i>Jatraliptes</i>, les essuyeurs en cygne.<br />
+
+Les <i>unctores</i>, les parfumeuses.<br />
+
+Les <i>fricatores</i>, les frotteuses.<br />
+
+Les <i>tractatrices</i>, les pressureuses ou pétrisseuses.<br />
+
+Les <i>dropacistæ</i>, les enleveuses de durillons.<br />
+
+Les <i>alipsiaires</i>, les épilateurs.<br />
+
+Les <i>paratiltres</i>, les vulvaires.<br />
+
+Les <i>picatrices</i>, les parfileuses en vulves.<br />
+
+La <i>samiane</i>, le parterre de la nature. (Voyez ci-après).<br />
+
+L’<i>hircisse</i>, le bouquinage des vieilles.<br />
+
+La <i>conrobole</i>, χοιροπωλῶ. (Pour peu qu’on sache le grec l’on m’entend).<br />
+
+La <i>clitoride</i>, ou contraction du clitoris.<br />
+
+La <i>corinthienne</i>, la mobilité des charnières.<br />
+
+La <i>lesbienne</i>, les cunni-langues.<br />
+
+La <i>siphnissidienne</i>, le postillon.<br />
+
+La <i>phicidissienne</i>, la pollution de l’enfance.<br />
+
+<i>Sardanapaliser</i>, vautrer entre les eunuques et les filles.<br />
+
+<i>Chalcidisser</i>, le léchement des testicules.<br />
+
+<i>Fellatricer</i>, sucer le gland.<br />
+
+<i>Phœnicisser</i>, irrumer en miel, etc., etc.
+</p>
+<p>
+Une preuve qu’ils étoient plus aguerris que nous, c’est qu’il n’y a
+presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligés de rendre
+par une périphrase.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Voyez la Tropoïde où j’aurois pu ajouter un très grand nombre
+d’autres passages tirés de la Bible. On trouve, par exemple, dans le
+livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d’impureté,
+d’avortemens criminels, d’impudicités, d’adulteres, etc. Jérémie
+(ch. V, v. 13) déclame contre l’amour des jeunes garçons. Ezéchiel
+parle de mauvais lieux et des marques de prostitution à l’entrée des
+rues. (Ch. XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Erasme, p. 553.&mdash;<i>Samiorum flores.&mdash;Ubi extremam voluptatum
+decerperet.&mdash;Σαμίων ἄνθη, la samionante.&mdash;Puellæ veluti flores
+arridentes ad libidinem invitabant.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Ani hircassantes.</i> Γραῦς καπρῶσα. Eras., 269. <i>De juvene, cui anus
+libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem auferret.
+Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes consequitur.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Γλυκὺν ἀγκῶνα. Ancon. Eras., 335. <i>Omphalem reginam per vim virgines
+dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum, in sola
+haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo fœminæ constuprabantur
+γλυκὺν ἀγκῶνα, appellasse, sceleris atrocitatem mitigantes
+verbo.</i>
+</p>
+<p>
+On voit que même en ce genre le despotisme n’a plus rien à
+inventer.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Σαρδανάπαλος. Eras., 723. <i>Cæterum deliciis usque adeo effœminatus,
+ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere sit
+sollitus.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Eras., 827. <i>Ut dii augerent meretricum numerum.</i> Erasme ajoute
+que les Vénitiennes de son temps étoient les filles lubriques par
+excellence. <i>Nusquam uberior quam apud Venetos.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Χοιροπώλης la canobole à χοῖρος. Eras., 737. <i>Corinthia videris
+corpore questum factura. In mulierem intempestivius libidinantem.
+De mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi. Dictum et
+autem χοιροπωλῶ, novo quidem verbo quod nobis indicat quæstum
+facere corpore.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Λεσβιάζειν. <i>Lesbiari.</i> La Lesbienne. <i>Antiquitus polluere dicebant.</i>
+Eras., 731. χοῖρος <i>enim cunnum significat (quæ combibones jam suos
+contaminet Aristophanes in Vespis.)</i> Eras., 731. <i>Aiunt turpitudinem
+quæ per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis primum
+a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos primum omnium
+fœminam tale quiddam passam esse.</i>&mdash;Ainsi le talent caractéristique
+des Lesbiennes étoit de gamahucher; d’où <i>mihi at videre labda
+juxta Lesbios</i>. <i>Aristoph.</i>, λάβδα Λεσβίους <i>fellatrix</i>.) La fellatrice qui
+suce le gland, étoit encore une epithete des Lesbiennes où c’étoit la
+mode de commencer par cette cérémonie. Eras., 800. <i>Fellatriam indicat...
+quæ communis Lesbiis quod ei tribuitur genti</i>, etc.
+</p>
+<p>
+<i>N. B.</i>&mdash;Il y avoit, il y a quelques années, à Paris, une fille charmante,
+née sans langue, qui parloit par signes avec une adresse
+étonnante, et s’étoit vouée à ce genre de prostitution. M. Louis l’a
+décrite sous le titre d’<i>aglossostomographie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Χαλκιδιζειν. <i>Chalcidissare.</i> Eras., <i>Gens (Chalcidicenses), male
+audisse ob fœdos puerorum amores</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Φικιδίζειν. <i>Phicidissare.</i> Se faire lécher les testicules par de
+jeunes chiens. (Suétone.)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Σιφνιάζειν. <i>Siphniassare.</i> (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690. <i>Pro eo
+quod et manum admovere postico, sumptum esse à moribus siphniorum.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Κλειτοριαζειν. Eras., 619. <i>De immodica libidine. Unde natum
+proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Phœnicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes
+alba labra semine.</i>
+</p>
+<p>
+Martial, lib. I.&mdash;<i>Cunnum carinus lingit et tamen pallet.</i>
+</p>
+<p>
+Catullus ad Gellicum.&mdash;
+</p>
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Nescio quid certe est, an vere fama susurrat.</i></div>
+<div class="line i1"><i>Grandia te medii tenta, vorare viri.</i></div>
+<div class="line"><i>Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli</i></div>
+<div class="line i1"><i>Ilia, demulso labra notata sero.</i></div>
+</div></div></div>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> <i>Hier. Mercurial</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Quotidie ac palam.&mdash;Arterias et fauces pro remedio fovebat.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Hier. Merc., l. IV, p. 93.&mdash;<i>Scribit Epiphanius fœminas semen
+et menstruum libare Deo, et deinde potare solitas.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Ce passage de <i>Hic et Hec</i> a été pillé par l’auteur de <i>Mylord
+l’Arsouille</i> (voir l’Introduction).</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (<i>Note de
+l’auteur.</i>)</p></div>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<table summary="TABLE DES MATIERES" width="100%"><tr>
+<td class="left">Introduction</td><td class="right"><a href="#Page_7">7</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Essai bibliographique</td><td class="right"><a href="#Page_29">29</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left"><span class="smcap">Erotika Biblion</span></td><td class="right"><a href="#Page_35">35</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Annotations dites du Chevalier de Pierrugues</td><td class="right"><a href="#Page_171">171</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="center padt1" colspan="2">LE LIBERTIN DE QUALITÉ</td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine</td><td class="right"><a href="#Page_213">213</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">La Duchesse</td><td class="right"><a href="#Page_226">226</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Musique</td><td class="right"><a href="#Page_233">233</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Mariage</td><td class="right"><a href="#Page_236">236</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="center padt1" colspan="2">HIC ET HEC</td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Les Chevaux neufs</td><td class="right"><a href="#Page_245">245</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">La vieille Sara</td><td class="right"><a href="#Page_251">251</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Aurore</td><td class="right"><a href="#Page_257">257</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Le Chien après les Moines</td><td class="right"><a href="#Page_261">261</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="center padt1" colspan="2">LE RIDEAU LEVÉ OU L’ÉDUCATION DE LAURE</td>
+</tr><tr>
+<td class="left">L’Enfance de Laure</td><td class="right"><a href="#Page_265">265</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Éducation philosophique</td><td class="right"><a href="#Page_271">271</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="center padt1" colspan="2">LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR</td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Tableau de Paris</td><td class="right"><a href="#Page_279">279</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">La Patronne</td><td class="right"><a href="#Page_281">281</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Les trois métamorphoses</td><td class="right"><a href="#Page_283">283</a></td>
+</tr></table>
+
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">Pg 289</a></span></p>
+
+<h2 style="margin-bottom: 0em;"><b>BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</b></h2>
+
+<p class="center2 t0">4, rue de Furstenberg&mdash;PARIS</p>
+
+
+<p class="center2 f12"><b><i>Extrait du Catalogue</i></b></p>
+<p class="center2 f15"><b>Les Maîtres de l’Amour</b></p>
+<p>Collection unique des œuvres les plus remarquables
+des littératures anciennes et modernes traitant des
+choses de l’amour.</p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Divin Arétin</i> (2 vol.) chaq. vol.</td><td class="right">12&nbsp;fr.</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Marquis de Sade</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Comte de Mirabeau</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Chevalier A. de Nerciat</i> (3 vol.), chaque volume</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Giorgio Baffo</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de Nicolas Chorier</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine des poètes du XIX<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Théâtre d’amour au XVIII<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour de l’Orient</i> (I).&mdash;&mdash;Ananga-Ranga</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour de l’Orient</i> (II).&mdash;Le Jardin parfumé</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour de l’Orient</i> (III).&mdash;&mdash;Les Kama-Sutra</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’Amour de l’Orient</i> (IV).&mdash;&mdash;Le Bréviaire de la Courtisane.&mdash;&mdash;Les Leçons de l’Entremetteuse</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie</i> (<span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de John Cleland</i> (Mémoires de Fanny Hill)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Restif de la Bretonne</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie</i> (<span class="small">XV</span><sup>e</sup> siècle)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de l’Abbé de Voisenon</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de Crébillon le fils</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour des Anciens</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine des Conteurs russes</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de Corneille Plessebois</i> (Le Rut)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Choudart-Desforges</i> (Le Poète libertin)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">Pg 290</a></span><i>L’Œuvre de Fr. Delicado</i> (La Lozana Andalusa)</td><td class="right">12&nbsp;fr.</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Seigneur de Brantôme</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Pigault-Lebrun</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Pétrone</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Casanova de Seingalt</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre priapique des Anciens et des Modernes</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Boccace Florentin</i> (I)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre poétique de Charles Beaudelaire</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs espagnols</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre badine d’Alexis Piron</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre badine de l’Abbé de Grécourt</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre amoureuse de Lucien</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre galante des Conteurs français</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Choderlos de Laclos</i> (Les Liaisons dangereuses) (épuisé)</td><td class="right">&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs allemands</i> (Mémoires d’une Chanteuse)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs anglais</i> (La Vénus indienne</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr></table>
+
+<p class="center f15"><b>Le Coffret du Bibliophile</b></p>
+
+<p>Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d’Arches
+(exemplaires numérotés).</p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>Les Anandrynes</i> (Confession de M<sup>lle</sup> Sapho)</td><td class="right">9&nbsp;fr.</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Petit Neveu de Grécourt</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Anecdotes pour l’histoire secrète des Ebugors</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Julie philosophe</i> (Histoire d’une citoyenne active et libertine), 2 vol.</td><td class="right">18&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Correspondance de M<sup>me</sup> Gourdan, dite «la Comtesse»</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Portefeuille d’un Talon Rouge.&mdash;&mdash;La Journée amoureuse</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Les Cannevas de la Pâris</i> (Histoire de l’hôtel du Roule)</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Souvenirs d’une cocodette</i> (1870)</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Zoppino.</i> Texte italien et traduction française</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Belle Alsacienne</i> (1801)</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Lettres amoureuses d’un Frère à son élève</i> (1878)</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Poèmes luxurieux du divin Arétin</i> (Tariffa delle Puttane di Venegia)</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Correspondance d’Eulalie</i> ou <i>Tableau du Libertinage de Paris</i> (1786), 2 vol.</td><td class="right">18&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Parnasse satyrique du XVIII<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">Pg 291</a></span><i>La Galerie des femmes</i>, par J.-E. de Jouy.</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Zoloé et ses deux Acolytes</i>, par le Marquis de Sade</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>De Sodomia</i>, par le P. Sinistrari d’Ameno. Texte latin et traduction française</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Canapé couleur de feu</i>, par Fougeret de Montbron</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Souper des Petits Maîtres</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Cadenas et Ceintures de chasteté</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Les Dévotions de M<sup>me</sup> de Bethzamooth</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Raffaella</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Contes de Jos. Vasselier</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Histoire de M<sup>lle</sup> Brion</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Philosophie des Courtisanes</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Les Sonnettes</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Nouvelles de Firenzuola</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Lucina sine concubitu</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Point de lendemain</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Mémoires d’une Femme de chambre</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Ma Vie de garçon</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Anthologie érotique d’Amarou</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Beauté du Sein des Femmes</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Divan d’amour du Chérif Soliman</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr></table>
+
+<p class="center f15"><b>Chroniques Libertines</b></p>
+
+<p>Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des
+chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des
+chansonniers, à travers les siècles.</p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>Les Demoiselles d’amour du Palais-Royal</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La vie libertine de M<sup>lle</sup> Clairon, dite «Frétillon»</i></td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Les Amours de la Reine Margot</i>, par J. Hervez</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe</i> (Affaire du Collier)</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Marie-Antoinette libertine</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIII<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr></table>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">Pg 292</a></span></p>
+
+<p class="center f15"><b>L’Histoire romanesque</b></p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>La Rome des Borgia</i>, par Guillaume Apollinaire</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Fin de Babylone</i>, par Guillaume Apollinaire</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Les Trois Don Juan</i>, par Guillaume Apollinaire</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr></table>
+
+<p class="center f15"><b>Les Secrets du Second Empire</b></p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>Napoléon III et les Femmes</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Bâtard d’Empereur</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr></table>
+
+<p class="center f2"><b>La France Galante</b></p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>Mignons et Courtisanes au XVI<sup>e</sup> siècle</i>, par Jean Hervez (épuisé).</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Polygamie sacrée au XVI<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">15&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Ruffians et Ribaudes</i>, par Jean Hervez</td><td class="right">8&nbsp;50</td>
+</tr></table>
+
+<p class="center f15"><b>Chroniques du XVIII<sup>e</sup> Siècle</b></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">par Jean Hervez</span></p>
+
+<p>D’après les Mémoires du temps, les Rapports de police,
+les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons.</p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="right">I.</td><td class="left"><i>La Régence galante</i> (épuisé).</td>
+</tr><tr><td class="right">II.</td><td class="left"><i>Les Maîtresses de Louis XV</i></td><td class="right">15&nbsp;fr.</td>
+</tr><tr><td class="right">III.</td><td class="left"><i>La Galanterie parisienne sous Louis XV</i> (épuisé).</td>
+</tr><tr><td class="right">IV.</td><td class="left"><i>Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes de Paris</i> (épuisé).</td><td class="right">&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="right">V.</td><td class="left"><i>Les Galanteries à la Cour de Louis XVI</i></td><td class="right">15&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="right">VI.</td><td class="left"><i>Maisons d’amour et Filles de joie</i></td><td class="right">15&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr></table>
+
+
+<p class="center">Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande</p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 44181 ***</div>
+</body>
+</html>
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+The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by
+Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'oeuvre du comte de Mirabeau
+
+Author: Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau
+
+Editor: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: November 14, 2013 [EBook #44181]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Note concernant la transcription
+
+On a conservé l’orthographe de l’original, pour le texte français. On
+a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d’impression. Les citations
+latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées,
+l’original étant truffé d’erreurs au point d’en devenir inintelligible
+(par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia")
+voire imprononçable (par exemple δζαγομὸ ζφς pour τραγομόρφοι).]
+
+
+
+ LES MAITRES DE L’AMOUR
+
+
+ L’ŒUVRE
+ du
+ Comte de Mirabeau
+
+
+ Erotika Biblion
+ avec annotations du Chevalier de Pierrugues
+
+ La Conversion, ou le Libertin de qualité
+
+ Hic et Hec, ou l’art de varier les plaisirs de l’amour
+
+ Le Rideau levé, ou l’Éducation de Laure
+
+ Le Chien après les Moines.--Le Degré des âges du plaisir
+
+
+ INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES
+ PAR
+ +GUILLAUME APOLLINAIRE+
+
+
+ _Ouvrage orné d’un Portrait et d’un autographe hors texte_
+
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+ 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+ MCMXXI
+
+
+
+
+ L’ŒUVRE DU COMTE DE MIRABEAU
+
+
+ ==_Il a été tiré de cet ouvrage_==
+ 10 exemplaires sur Japon Impérial=
+ ==============1 à 10==============
+ ====25 exemplaires sur Hollande===
+ ==============11 à 35=============
+
+
+ Droits de reproduction réservés
+ pour tous pays, y compris la
+ Suède, la Norvège et le Danemark.
+
+
+[Illustration: MIRABEAU.]
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie privée de
+Mirabeau. Tout cela est trop connu.
+
+Qu’il suffise de dire qu’Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau,
+naquit le 9 mars 1749 au château du Bignon, dans le Gâtinais orléanais
+(aujourd’hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut
+le samedi 2 avril 1791.
+
+D’excellents historiens ont projeté un jour éclatant sur les amours du
+grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné
+une très grande partie de la correspondance des deux amants[1].
+
+On n’a pas encore osé livrer au public les détails libres qui abondent,
+paraît-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de détails
+aussi libres figurent dans celle de Mirabeau.
+
+Arrêté le 14 mai 1777, l’amant de Sophie fut enfermé à Vincennes le 8
+juin 1777 et n’en sortit que le 17 novembre 1780.
+
+Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier de la même
+année. Mais Mirabeau semble avoir ignoré ce détail à cette époque et la
+lettre adressée à M. Le Noir, le 1er janvier 1778, témoigne de cette
+ignorance.
+
+«... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles
+et pour qui une prison perpétuelle est une grâce que toute la bonté du
+souverain pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs
+scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des forts où ils jouissent
+de toute leur fortune, où ils ont une société très agréable et toutes
+les ressources possibles contre le mal-être et l’ennui inséparable
+d’une vie renfermée................................................
+
+... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte
+n’est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamné deux fois
+au supplice, et la seconde fois à être rompu vif, le marquis de Sade
+exécuté en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes
+sont morts sur la roue, dont les forfaits étonnent les scélérats
+même les plus consommés; le marquis de Sade est colonel, vit dans le
+monde, a recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque nouvelle
+atrocité ne la lui ait ravie...
+
+Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m’avilissais jusqu’à mettre en
+parallèle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette
+question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes
+sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon père; parce
+qu’il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d’infamie.
+Qu’il articule des faits et que ces faits me soient communiqués. Je
+l’ai demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu’il parle seul
+pour changer de partie... Cependant, quelle différence de la situation
+des monstres que j’ai cités à la mienne? Je suis dans la prison du
+royaume la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous tous
+les aspects (je parle de celle destinée aux gens de ma sorte); j’y
+suis dans la plus extrême pénurie; dans l’isolement le plus absolu, je
+dirais le plus affreux, si vous n’étiez venu à mon aide...»
+
+Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence et, le 28 juin
+1780, Mirabeau écrit au premier commis de la police, l’agent Boucher,
+qu’il appelait son bon ange[4]:
+
+«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m’a fait
+l’honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part,
+comme vous le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs.
+J’étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de R...[5] et
+c’était pour me donner la promenade qu’on la lui ôtait. Enfin, il m’a
+demandé mon nom afin d’avoir le plaisir _de me couper les oreilles à
+sa liberté_.
+
+La patience m’a échappé et je lui ai dit: Mon nom est celui d’un
+homme d’honneur qui n’a jamais disséqué ni empoisonné des femmes, qui
+vous l’écrira sur le dos, à coups de canne, si vous n’êtes pas roué
+auparavant, et qui n’a de crainte d’être mis par vous en deuil sur la
+grève[6]. Il s’est tu et n’a pas osé ouvrir la bouche depuis. Si vous
+me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de patienter
+de loin, et assez triste d’habiter la même maison qu’un tel monstre
+habite.»
+
+Ces deux prisonniers, qui s’estimaient si peu, l’un traitant de _giton_
+l’autre qui le considérait comme un monstre, devaient jouer un rôle
+prépondérant dans l’histoire de l’émancipation sociale et morale de
+l’humanité.
+
+Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire surtout des
+ouvrages licencieux.
+
+Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre d’ouvrages:
+
+_Des lettres de cachet et des prisons d’Etat_, 2 vol., _à Hambourg_
+(Neufchâtel), en 1782.
+
+_Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie,
+d’histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second;
+traduction nouvelle adressée du Donjon de Vincennes par Mirabeau
+l’aîné, à Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy
+jeune et Compagnie, et à Paris, chez Berry, rue S. Nicaise,
+l’an 3 de l’Ere Républicaine_, 2 tomes, in-8º[7].
+
+Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée, avec ce titre:
+_Contes et nouvelles adressés du Donjon de Vincennes, par Mirabeau, à
+Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris,
+chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André, nº 15, l’an 4 de l’ère
+républicaine_, avec cette épigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon
+delevit aetas_.
+
+«La Chabeaussière, dit la _Biographie Michaud_, élevé avec Mirabeau,
+lui avait fait don du manuscrit de cette traduction, à laquelle
+il n’attachait aucune importance. Mirabeau se l’appropria en
+l’enrichissant d’additions et remaniant le style. La Chabeaussière
+revendiqua l’ouvrage lorsqu’il en vit le succès.»
+
+M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que «La Chabeaussière paraît avoir
+indûment réclamé la paternité» de cette traduction de Tibulle.
+
+M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important manuscrit
+d’ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes et recopiés par Sophie:
+poèmes, traduction des _Métamorphoses d’Ovide_, _Essai sur la liberté
+des anciens et des modernes_, etc.
+
+Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de _l’Inoculation_, une
+_grammaire_ et une _mythologie_ destinés à l’éducation de Mme de
+Monnier.
+
+Il traduisit aussi les contes de Boccace qu’il jugeait ainsi (_Lettre
+à Sophie_ du 28 juillet 1780): «Je crois en général que Boccace a été
+trop vanté; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu
+ce qu’a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les
+mémoires de Gramont, on n’aime plus aucun conteur.»
+
+Enfin, il y écrivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que
+M. Pierre Louys, dans sa préface d’_Aphrodite_, appelle _les romans de
+Mirabeau_, c’est-à-dire _le Libertin de qualité_ et peut-être _Hic et
+Haec_.
+
+_Ma Conversion_ parut en 1783.
+
+Cet ouvrage, d’un genre tout nouveau, fut bientôt remarqué[8]. C’était
+la première fois sans doute que l’on faisait un personnage romanesque
+de l’homme qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé; assez
+grossier, il contenait des termes empruntés à l’argot spécial des
+brelans et des tavernes. Le libertinage affectait à chaque page des
+allures conquérantes. Don Juan levait des impôts dans le pays de
+Tendre et blasphémait avec une liberté réaliste encore nouvelle dans
+la littérature. Les _Mémoires secrets_ ne manquèrent point de signaler
+un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui
+enrichissent le livre suffira à donner idée de l’ouvrage qu’on ne peut
+guère résumer.
+
+«_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F.,
+c’est-à-dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils.
+
+Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé dès 1783, n’a
+commencé à percer que vers la fin de l’année dernière. Il est, en
+effet, de nature à ne se glisser que lentement et dans les ténèbres. Il
+est précédé d’une _Épître dédicatoire à Monsieur Satan_. On peut juger
+par ce début quel doit être le fond du livre. Le frontispice l’annonce
+également. On y voit l’auteur à son bureau. _L’Amour_ et les _Trois
+Grâces_, transformées en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se
+retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face,
+n’attend que le moment de recevoir l’hommage de cette production, et
+_Mercure_ se dispose à la publier.
+
+Au haut est un médaillon où l’on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour
+légende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et
+développent le sujet.
+
+La première roule sur le début du héros, qui commence par une
+financière payant bien. Il est peint l’excitant vigoureusement et ne
+voulant la satisfaire que lorsque l’or paraît. Au bas, on lit: _Voyez
+son cul, comme il bondit!_
+
+La seconde a pour titre: _La dévote_, avec cette exclamation: _Ah! mon
+doux Jésus!_ C’est le plaisir qui la lui arrache, on le juge à son
+attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la
+Vierge caractérisent une dévote.
+
+_Agnès_ est la troisième estampe, et le mot: _Je déchire la nue_. C’est
+une novice que le libertin introduit dans un couvent de débauche: en
+lui donnant une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout en
+pleurs dans ses bras et est enf.....
+
+_Elle vit du pays_ sert de légende à la quatrième. C’est une _Baronne
+campagnarde_ qu’il éduque et à laquelle il apprend toutes les postures
+et toutes les manières de le faire.
+
+La dernière estampe peint une orgie effroyable, où brille un moine.
+Elle est couverte d’un rideau qu’entr’ouvre le _Roué_. Plus bas est
+une autre orgie fort enveloppée, qu’on suppose des tribades d’après sa
+description, et le tout est terminé par ces mots: _Le rideau cache les
+mœurs_.
+
+On ne sait si l’ouvrage est réellement de celui qu’indiquent les
+lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour
+qu’on soit tenté de le croire.»
+
+_La Correspondance littéraire, philosophique et critique_, par
+Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., émettait aussi des doutes sur
+l’attribution qu’on faisait de _Ma Conversion_ à Mirabeau.
+
+«_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en
+taille-douce, première édition, dédiée à Satan. Nous ne nous permettons
+de transcrire ici le titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos
+lecteurs que, quoique attribué au fils de M. le marquis de Mirabeau,
+auteur de l’ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d’État_,
+nous ne pouvons nous résoudre à croire qu’il soit de lui. C’est un code
+de débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination, et il ne paraît
+pas croyable qu’un homme d’esprit ait avili sa plume à cet excès sans
+laisser même soupçonner l’espèce d’attrait qui aurait pu séduire son
+talent.»
+
+Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une édition de la
+_Correspondance littéraire_, ajoute en note:
+
+«Les initiales qui figurent sur l’une des éditions et que reproduit
+Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Néanmoins,
+il est très probable que le grand orateur n’a pas plus écrit _Ma
+Conversion_ que les autres romans obscènes qu’on lui a attribués. On
+ne peut porter à son actif que _l’Erotika Biblion_, dont il se déclare
+implicitement l’auteur dans une lettre à Sophie de Monnier.»
+
+Cependant, le doute n’est pas possible. Mirabeau a écrit aussi bien _Ma
+Conversion_ que _l’Erotika Biblion_.
+
+Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars 1780 le démontrent
+assez.
+
+Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie:
+
+«Ce que je ne t’envoie pas, c’est un roman tout à fait fou que je fais
+et intitulé _Ma Conversion_. Le premier alinéa te donnera une idée du
+sujet et t’apprendra en même temps quelle fidélité je te prépare:
+
+ Jusqu’ici, mon ami, j’ai été un vaurien; j’ai couru les
+ beautés; j’ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre
+ dans mon cœur; je ne veux plus ..... que pour de l’argent; je
+ vais m’afficher étalon juré des femmes sur le retour et je
+ leur apprendrais à jouer du ... à tant par mois.
+
+Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amène de
+portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes,
+tous les états y passent tour à tour; l’idée en est folle, mais les
+détails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de
+me faire arracher les yeux. J’ai déjà passé en revue la financière, la
+prude, la dévote, la présidente, la négociante, les femmes de cour, la
+vieillesse. J’en suis aux filles; c’est une bonne charge et un vrai
+livre DE MORALE.»
+
+Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman:
+
+«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés; mais je travaille
+tant que, j’espère, nous aurons bientôt de l’argent. _Tibulle_ va
+être livré, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre
+mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est
+absolument neuf et qui, si j’étais libraire, ferait ma fortune, des
+sujets d’estampes qui ne ressembleront à aucunes et seront, je m’en
+flatte, très jolies. Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous
+réserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma
+bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon cœur. Si tu veux passer
+sur des mots un peu fermes et sur des peintures très libres, mais
+très vraies de nos mœurs, de notre corruption, de notre libertinage,
+je t’enverrai ce roman, qui est moins frivole que l’on ne croirait au
+premier coup d’œil. Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à
+fond, j’ai fini les religieuses et les filles d’opéra; j’en suis, par
+occasion, aux moines; de là je me marierai, puis je ferai peut-être un
+petit tour aux enfers (où je coucherai avec Proserpine) pour y entendre
+de drôles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c’est que
+c’est une folie singulièrement neuve et que je ne puis relire sans
+rire.»
+
+Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu’il lui envoie _Ma
+Conversion_:
+
+«Quant au manuscrit que tu demandes, je l’envoie au bon ange, avec
+prière de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne
+puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j’ai retirée du
+corps de l’ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que M. B... ne
+puisse les passer.
+
+Hélas! mon amie, c’est en prison qu’on a besoin de se battre les flancs
+pour être gai et de se forcer à l’être. Sans cela, on serait bientôt
+découragé et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus
+plaisante que _Parapilla_[9]. C’est, sous une écorce très polissonne,
+une peinture vivante et même assez morale de nos mœurs et de celles de
+tous les États. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y
+sont surtout traités à souhait.»
+
+P. Manuel, dans sa préface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit
+emphatiquement que l’amant de Sophie «fut réduit à broyer les couleurs
+de l’Arétin. Et alors parut _Le Libertin de qualité_; on ne concevrait
+pas comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus ingénieux
+qu’ait jamais eu Épicure, qui prêchait si bien que l’Amour perdrait
+tout à être nu s’il était sale, et que la pudeur doit survivre même
+à la chasteté, a pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si,
+dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie, à travers des
+sentiers fangeux, un but moral, il ne s’était pas persuadé à lui-même
+que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que
+pour apprendre à des courtisans et à des moines où était la gangrène,
+la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous peine de n’être pas lu,
+parler le langage des bordels et des halles.
+
+_Ma Conversion_ est l’image des débauches de _l’Ile de Caprée_.
+Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone?
+
+Tout au plus devait-il se permettre _l’Erotika Biblion_. Là, du moins,
+avec toute l’érudition de l’Académie des sciences, il couvre des
+exemples sacrés de l’antiquité les parties honteuses de nos modernes
+Sardanapales.»
+
+
+La même année que _Ma Conversion_ parut _l’Erotika Biblion_. Mirabeau
+l’avait achevé en 1780. Le 21 octobre de cette année, il écrit à
+Sophie: «... Je comptais t’envoyer aujourd’hui, ma minette bonne,
+un nouveau manuscrit très singulier, qu’a fait ton infatigable
+ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n’est pas
+finie; et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour
+longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t’amusera: ce sont
+des sujets bien plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque,
+mais très décent. Croirais-tu que l’on pourrait faire dans la Bible
+et l’antiquité des recherches sur l’onanisme, la tribaderie, etc.,
+etc., enfin sur les matières les plus scabreuses qu’aient traitées les
+casuistes et rendre tout cela lisible, même au collet le plus monté et
+parsemé d’idées assez philosophiques?»
+
+Il faut noter en passant qu’_Errotika_ était une faute d’impression qui
+persiste dans un certain nombre d’éditions de l’ouvrage.
+
+Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu à M. Solar et a été
+vendu 150 francs. Il était in-4º.
+
+_L’Erotika Biblion_ est un monument d’impiété très singulier. C’est
+le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec
+curiosité et non sans plaisir des ouvrages d’érudition sacrée,
+d’exégèse biblique: «Avec les rognures des commentaires de Don
+Calmet, dit un biographe, il composa _l’Erotika Biblion_, recueil de
+gravelures, où sont signalés les écarts de l’amour physique chez les
+différents peuples anciens et particulièrement chez les Juifs et dans
+lequel, du moins, l’originalité compense l’obscénité de la matière.»
+
+La première édition parut à Neufchâtel selon les uns, à Paris selon
+d’autres. On a assuré qu’il ne se répandit que quatorze exemplaires
+de la première édition, saisie en presque totalité par la police. Il
+paraît que l’édition de 1792 fut également traquée, mais un certain
+nombre d’exemplaires passa à l’étranger. Il en vint même à Rome et
+le livre fut mis à l’index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne
+l’ouvrage en traduit agréablement en latin le titre grec: «Erotika
+Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum.»
+
+A propos de _l’Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article
+découpé d’un journal de l’époque_: «_20 août._ Il paraît un livre
+nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_.
+A Rome, de l’imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8º. Son objet est
+de prouver que, malgré la dissolution de nos mœurs, les anciens étaient
+beaucoup plus corrompus que nous, et l’auteur le fait méthodiquement et
+par une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs compris, ce
+qui s’établit à leur égard par des citations des livres saints qui ne
+sont pas fort édifiantes. De là une érudition immense et les tableaux
+les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_.
+
+Ce livre est fort rare: on prétend qu’il n’y en a eu que quatorze
+exemplaires distribués dans Paris, et que le reste a été saisi par la
+police.» Lemonnyer cite encore un _autre article_:
+
+«_28 novembre 1783._ _L’Errotika Biblion_ n’a qu’environ 18 feuilles
+d’impression in-8º et est subdivisé en dix titres d’un seul mot, qui
+ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront
+comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a peine à se
+découvrir, mais dont le but général est assez celui indiqué de prouver
+que les anciens nous surpassaient infiniment du côté de la corruption
+des mœurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de recherches savantes
+et même infiniment curieuses, qui rendent l’ouvrage aussi érudit
+qu’agréable.
+
+L’auteur, outre le talent de posséder parfaitement les langues mortes,
+a celui d’écrire très bien la sienne, de plaisanter légèrement et de
+singer souvent Voltaire; dans les tableaux très sales qu’il présente
+parfois, il se sert toujours d’expressions honnêtes ou techniques; du
+reste, il paraît fort versé dans l’art des voluptés et en donne des
+leçons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot
+les plus experts en ce genre.
+
+Les éditeurs annoncent dans un _avis_ qu’ils ont du même auteur
+d’autres manuscrits du même mérite et d’un intérêt non moins piquant,
+et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que
+le désirer avec avidité.»
+
+La préface de l’édition de 1833, dite édition du chevalier de
+Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent résumé
+de l’ouvrage. Ce résumé sous forme de commentaire ne saurait manquer
+d’intéresser les curieux et amateurs de lettres.
+
+Le voici:
+
+«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit immortel, Mirabeau,
+avec cette finesse d’esprit et ce talent d’observation admirable,
+ridiculise le système absurde de tous les sectateurs qui, marchant
+sur les traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe
+Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant, cette bande circulaire
+solide et lumineuse qui entoure à une certaine distance le globe ou
+l’anneau de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit Galilée
+en 1610, _était autrefois une mer; que cette mer s’est endurcie et
+qu’elle est devenue terre ou roche; qu’elle gravitait jadis vers deux
+centres et ne gravite plus aujourd’hui que vers un seul_.
+
+Il sape ainsi par leur base les vaines théories des hommes sur les lois
+de la nature, qu’ils nous présentent comme d’incontestables vérités
+et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur
+cerveau.
+
+Passant ensuite au chapitre de _l’Anélytroïde_, après avoir résumé en
+peu de mots l’histoire merveilleuse de la création, dont il attaque
+la physique avec cette justesse d’esprit qui lui est propre, il fait
+ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses de
+nos théologiens qui prétendent tout expliquer, parce qu’ils raisonnent
+sur tout, et il démontre combien il est ridicule de soutenir, comme
+les canonistes de toutes les époques, que tous les moyens propres à
+faciliter la propagation de l’espèce humaine n’ont en eux-mêmes rien
+que d’honnête et de décent, dès qu’ils conduisent à cette destination.
+
+L’_Ischa_ nous étale avec pompe le chef-d’œuvre par lequel l’architecte
+de l’univers a clos son sublime ouvrage, cette âme de la reproduction,
+la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai,
+combien elle est inférieure en puissance à l’homme, mais qu’une
+éducation virile et libérale, au lieu d’une instruction nécessairement
+superficielle qu’on lui donne aujourd’hui, assimilerait davantage à la
+nature de l’homme, qu’elle égale en perfectionnement, et lui ferait
+participer avec une parfaite égalité de droits à la jouissance de la
+vie civile.
+
+Plus énergique, mais non moins éloquent, c’est dans la _Tropoïde_ que
+le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s’élever
+aux plus hautes pensées. Vivant dans un temps où la corruption d’une
+cour offrait à la méditation du philosophe le tableau le plus saillant
+et le plus hideux d’une dissolution sans exemple, il porte le flambeau
+de l’investigation sur celle d’un peuple d’une autre époque beaucoup
+plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il démontre avec une
+admirable vérité que l’espèce humaine, dont les facultés morales ont
+une connexion si intime avec ses facultés physiques, est susceptible
+d’une perfectibilité qui se développe par les lumières de l’observation
+et de l’expérience et qui s’augmente successivement avec les progrès
+de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins
+caractéristiques distinguent si diversement tous les peuples de la
+terre, il faut l’attribuer à l’influence du sol qu’ils habitent et aux
+institutions politiques qui leur sont imposées, soit par des despotes
+qui les gouvernent d’après leurs vices et leurs vertus, soit par des
+conquérants qui les modèlent sur leurs propres mœurs et les climats
+qu’ils ont quittés.
+
+Le _Thalaba_ nous fait voir l’homme dans toute la turpitude d’un vice
+infâme, lorsque, subjugué par son tempérament, il ne puise pas assez de
+forces dans son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement le
+dégrade à ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la
+vie, si pleine d’avenir, avant de l’avoir épuisée.
+
+_L’Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous
+représente, dans la femme, l’épouvantable vice qu’il a critiqué dans
+l’homme.
+
+Il nous fait voir dans quel degré d’abjection peut tomber un sexe
+aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu’il a franchi les bornes de la
+pudeur[12].
+
+Après avoir établi d’une manière admirable que l’influence de la
+reproduction de notre espèce étend ses droits sur tous les hommes en
+général, que la violence de l’amour sous un climat constamment brûlant
+n’est point la même que dans les pays septentrionaux, et que la nature
+procède à la reproduction _par des moyens particuliers et propres à
+chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amenée, critique,
+dans l’_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus
+singulières que jamais tête d’homme ait enfantées, je veux dire la
+circoncision. En passant en revue les motifs qui l’ont pu établir chez
+les Orientaux, il démontre victorieusement qu’une observance religieuse
+quelconque qui n’aurait pas pour base les lois de la morale et de la
+nature ne peut servir qu’à tenir dans un avilissement perpétuel le
+peuple qui la pratiquerait.
+
+Le _Kadesch_ confirme ces réflexions et prouve avec évidence que
+l’homme, une fois livré à ses désirs immodérés, à ses seules passions,
+sans frein ni retenue, doit nécessairement s’avilir, au point de
+méconnaître entièrement les sentiments de la pudeur et sa propre
+dignité. Et conduisant comme dans un cloaque d’impuretés, il développe
+dans _Béhémah_ cette triste vérité que l’homme, n’écoutant plus la
+raison dont il est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu’aux plus
+monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure à la
+beauté, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute même.
+
+Dans un chapitre de _l’Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour
+l’homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits
+charlatans qui, abusant sans pitié de sa crédulité et établissant
+leur empire sur les qualités surnaturelles qu’ils affectent, mais
+ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les secrets de l’avenir et
+connaître ceux que le passé tient cachés dans son sein. Il en conclut
+que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les
+yeux seront couverts du bandeau de l’ignorance et de la superstition.
+
+Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture énergique du
+tableau hideux des mœurs de toute l’antiquité, et, les mettant en
+parallèle avec les nôtres, il prouve combien la morale a fait de
+progrès immenses aujourd’hui, par la raison infiniment simple que la
+dépravation de l’homme est en raison du peu de développement de ses
+qualités intellectuelles et que plus il sera éclairé sur la dignité de
+son être et l’excellence de sa nature, moins il s’abandonnera à ses
+funestes passions qui finissent par enfanter le malheur.
+
+
+Si _Hic et Hec_ est réellement de Mirabeau, il faut croire qu’après
+l’avoir confié à un libraire, l’amant de Sophie fit la défense qu’on le
+publiât. Le grand tribun n’avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le
+libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paraître
+après la mort de Mirabeau.
+
+Ce charmant ouvrage n’est point indigne de l’auteur de l’_Erotika
+Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s’agit des aventures d’un élève des
+jésuites d’Avignon, qui après la dispersion de l’ordre est placé comme
+précepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les
+personnages appartiennent au monde ecclésiastique, à la noblesse. On
+trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a été
+écrit avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé par
+l’auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie
+de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphlétaire
+peu scrupuleux qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord
+Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire.
+
+
+_Le Rideau levé ou l’Éducation de Laure_ est une sorte d’_Emile_
+concernant les demoiselles. Mirabeau n’est pas l’auteur de cet ouvrage,
+qui aurait été écrit par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis
+de Sentilly. L’auteur, qui avait sans doute décidé d’abord de faire
+l’apologie de l’inceste, fut retenu bientôt par des considérations
+qui n’ont point embarrassé certains romanciers modernes. Laure, dont
+l’éducation morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par
+son père, apprend bientôt que l’homme qu’elle appelle _mon papa_ n’a
+en réalité avec elle aucun lien de parenté. C’était beaucoup trop de
+pudeur. L’auteur le comprit vite et n’hésita pas à faire intervenir
+plus loin l’inceste encore, mais sous l’aspect qui paraît moins
+révoltant: l’inceste de frère et de sœur. _Le Rideau levé_ est un
+ouvrage au-dessus de sa réputation.
+
+
+_Le chien après les moines_ est une satire alertement versifiée, mais
+fort insignifiante. La notice qui se trouve en tête de la réimpression
+de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses:
+
+«L’épître à la Guimard[14], pour glorifier son caractère charitable,
+offre en tête une initiale qui ne s’applique pas trop bien au comte de
+Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt
+cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.»
+
+
+Le _Degré des âges du plaisir_ renferme quelques renseignements
+anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de
+plus voluptueux. Mirabeau n’est pour rien dans cette élucubration
+bizarre.
+
+G. A.
+
+
+
+
+ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
+
+sur les ouvrages qui font l’objet de ce recueil.
+
+
+_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
+se trouve une vignette formée de divers attributs artistiques et
+scientifiques. _A Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII.
+In-8º, IV-192 pp.
+
+_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
+se trouve une vignette représentant deux amours ailés dont l’un tient
+une gerbe et l’autre une harpe, auprès d’une urne. _A Rome, de
+l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-192 pp.
+
+_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe
+d’ornements typographiques disposés de façon à former une vignette. _A
+Rome, de l’Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8º, IV-188 pp. Il
+paraît que cette contrefaçon fut faite à Mons par H. Hoyois.
+
+_Errotika Biblion._--_En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit._--Dernière
+édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs,
+près celle de Richelieu, du grand Corneille, nº 146, 1792. In-8º de
+176 pp.
+
+_Errotika Biblion._--Εν Καιρο Εκατῆρον.--_Abstrusum
+excudit._--_Troisième édition. A Paris, chez tous les marchands de
+nouveautés._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un
+portrait gravé par Mariage. (C’est celui qui a été reproduit dans le
+présent recueil). Cette édition de l’_Errotika Biblion_ est la plus
+jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le
+comte de Mirabeau, nouvelle édition corrigée sur un exemplaire revu
+par l’auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801).
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue et corrigée
+sur un exemplaire de l’an IX, et augmentée d’une préface et de notes
+pour l’intelligence du texte. Paris, chez les frères Girodet, rue
+Saint-Germain-l’Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: Εν
+Καιρῶ ἐχάτηρον,--_Abstrusum excudit_, petit in-8º de XII-271 pp.
+Une vignette polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses
+carreaux. Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites
+du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum linguæ latinæ_
+(Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et dû en partie
+à la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur
+l’Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini.
+
+Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues, cependant il
+n’est pas certain qu’il soit l’auteur des notes, et il se pourrait que
+le nom véritable de celui-ci restât encore à dévoiler. En effet, les
+définitions qui ont été ajoutées aux notes de Mirabeau sont différentes
+et même moins précises que celles du _Glossarium_...
+
+Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la presque
+totalité des exemplaires fut brûlée pendant l’incendie de la rue
+du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très important de
+librairie fut détruit.
+
+_Errotika Biblion..._ Édition publiée en Allemagne vers 1860.
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur l’édition
+originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX avec les notes de
+l’édition de 1833 attribuées au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez
+tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220
+pages, avec un portrait d’après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une
+introduction due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux).
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée sur
+l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX, avec les
+notes de l’édition de 1833, attribuées au Chevalier de Pierrugues et
+un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs,
+1881._--Edition tirée à 500 exemplaires in-8º de XXIX-267 pages plus
+2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par
+Flameng sur la gravure de Copia d’après Sicardi et le fac-similé d’un
+autographe de Mirabeau.
+
+_Erotika Biblion._ Une édition a paru à Bruxelles vers 1885.
+
+_Le Libertin de qualité, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau]
+Londres [imprimé à l’imprimerie clandestine de Malassis, à Alençon],
+1783, pet. in-8º. Très rare.
+
+_Le Libertin de qualité, ou Confidences d’un prisonnier de Vincennes_,
+Stamboul [Paris], 1784, in-8º, fig.
+
+_Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition, ornée de huit
+figures. A Paris, MDCCXC._ In-18.
+
+_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
+de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en
+Suisse_, etc., 1791. In-8º de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et
+5 figures. Réimpression du _Libertin de qualité_.
+
+_Le Libertin de qualité..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12
+figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de
+139 et 142 pp.
+
+_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau.
+Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition. A Paris_, 1801 [1830].
+2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12
+lithographies.
+
+_Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
+de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers, rue de l’Echelle, en
+Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Réimpression du
+_Libertin de qualité_. Ne pas confondre ces deux éditions avec certains
+pamphlets dont le titre n’est pas très différent de celui-ci.
+
+_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
+(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
+Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres.
+
+_Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
+(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
+Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp.
+
+On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants:
+
+_Le Chien après les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782.
+
+_Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande de défroqués._
+In-8º de format plus petit que le précédent.
+
+_Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau. Réimpression
+textuelle sur l’édition originale, sans lieu ni date (vers 1782),
+augmentée d’une notice bibliographique. Genève, chez J. Gay et fils,
+éditeurs, 1869._ On attribue aussi cette satire à Mercier ou à
+Théveneau de Morande.
+
+_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_, avec cette épigraphe:
+
+ _Retirez-vous, censeurs atrabilaires;
+ Fuyez, dévots, hypocrites ou fous,
+ Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères,
+ Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._
+
+Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122
+pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés par Godard
+père, d’Alençon.
+
+_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure. Cythère_, MCCLXXXVIII, 2 vol.
+in-12.
+
+_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp.
+
+_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... an V._
+
+_Le Rideau levé, ou l’Education de Laure..._ 1800.
+
+_Le Rideau levé ou l’Education de Laure_... Réimprimé sur l’édition de
+1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres.
+
+_Le Rideau levé ou l’Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers
+1830], avec des lithographies.
+
+_Le Rideau levé ou l’Education de Laure, par Honoré-Gabriel Riquetti,
+comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et ornée
+de six figures libres, gravées d’après celles qu’on ajouta aux éditions
+de 1786 et de 1790_; ici se trouve l’épigraphe de quatre vers (voir
+plus haut).--_A Cythère.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprimé en deux
+couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.
+
+_Le Rideau levé_ aurait en réalité pour auteur un certain marquis de
+Sentilly, gentilhomme bas-normand.
+
+_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie,
+recueilli sur des mémoires véridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs.
+A Paphos, de l’imprimerie de la Mère des amours._--1793, in-18, 8
+figures.
+
+_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes différents, aux différentes époques de la vie.
+Recueilli sur des Mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs,
+suivi de l’Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orné de
+gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très
+connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées. Bruxelles,
+1863.
+
+_Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes différents aux différentes époques de la vie,
+recueilli sur des mémoires véridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs.
+A Paphos. De l’Imprimerie de la Mère des amours, 1793._ Avec, sur le
+faux titre, l’indication qu’il s’agit d’une des _Réimpressions faites
+exclusivement pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle,
+les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18.
+
+On a aussi attribué à Mirabeau l’ouvrage suivant, qui pourrait fort
+bien être de lui. On reconnaît assez son style.
+
+_Hic et hæc, ou l’Elève des RR. PP. Jésuites d’Avignon, orné de
+figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien
+faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la deuxième partie
+l’_anecdote reçue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les
+chevaux neufs_) qui manque dans les autres éditions.
+
+_Hic et hec, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour et de la
+volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves. Douze
+gravures. Londres, les marchands de nouveautés, 1815._ 2 tomes in-16.
+Lithographies libres.
+
+_Hic et hæc, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Londres_,
+1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures.
+
+_Hic et hæc ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour..._ Belgique,
+1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.
+
+_Hic et Hec ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour... Au
+Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue._ 2 tomes in-12, vers
+1865.
+
+_Hic et Hec ou l’Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l’Amour.
+Londres, chez tous les marchands de nouveautés_, 1870, avec sur la
+couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121
+pp.
+
+
+
+
+ÉROTIKA BIBLION
+
+
+
+
+AVIS DES ÉDITEURS
+
+
+_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs,
+et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Néanmoins
+un autre n’aurait pu lui convenir: et si nous l’avons laissé en grec,
+on en devinera aisément la raison._
+
+_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l’auteur rendent
+cet ouvrage aussi érudit qu’agréable, et nous ne doutons pas de
+l’accueil favorable qu’il recevra du public._
+
+_Nous avons du même auteur deux autres manuscrits qui ont le même
+mérite et qui sont autant intéressans que celui-ci; ils seront achevés
+d’imprimer sous deux mois. Nous annoncerons à nos correspondans le
+moment où ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l’exécution
+typographique autant de correction et de goût que dans ce volume.
+Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu’ils seront prêts à
+paroître._
+
+ N. B.--La présente édition de l’_Erotika Biblion_ est la
+ reproduction de la première édition de 1783, elle a été revue
+ sur celle de l’an IX. Les chiffres romains entre parenthèses
+ renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues.
+ Elles ont été insérées à la suite de l’_Erotika Biblion_.
+ L’_Avis des éditeurs_ a paru en tête de la première édition.
+
+
+
+
+ANAGOGIE
+
+
+On sait[15] que parmi les découvertes innombrables des antiquités
+d’Herculanum, les manuscrits ont épuisé la patience et la sagacité des
+artistes et des savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes à
+demi consumés depuis deux mille ans par la lave du Vésuve. Tout tombe
+en poussière à mesure qu’on y touche.
+
+Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens,
+plus exercés à tirer parti des productions qu’offrent les entrailles
+de la terre, se sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse,
+amie de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation, a
+favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense
+travail.
+
+D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux; quand la
+toile est sèche, on la suspend, et l’on pose en même tems le rouleau
+sur un châssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement, à
+mesure que le développement s’opère. Pour le faciliter, on passe un
+filet d’eau gommée sur le volume avec la barbe d’une plume, et petit à
+petit les parties s’en détachent pour se coller immédiatement sur la
+toile tendue.
+
+Ce travail pénible est si long que dans l’espace d’une année, à peine
+peut-on dérouler quelques feuilles. Le désagrément de ne trouver le
+plus souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien, alloit faire
+renoncer à cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu’enfin tant
+d’efforts ont été récompensés par la découverte d’un ouvrage qui a
+bientôt aiguisé le génie des cent cinquante académies de l’Italie[16].
+
+C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces tems perdus ou
+Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque de Candace[17]; où Habacuc,
+transporté par les cheveux[18], portoit à cinq cents lieues le dîner
+à Daniel, sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis
+se faisoient des prépuces[19]; où des anus d’or guérissoient les
+hémorrhoïdes[20]... (I). Un nommé Jérémie Shackerley, vrai croyant,
+dit le manuscrit, profita de l’occasion.
+
+Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit perdu dans cette
+famille, l’une des plus anciennes du monde, puisqu’elle conservoit des
+traditions non équivoques de l’époque où les éléphants habitoient
+les parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg produisoit
+d’excellentes oranges; où l’Angleterre n’étoit pas séparée de la
+France; où l’Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette
+grande terre nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom chez les
+anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait si bien l’histoire.
+
+Shackerley voulut être transporté dans une des planètes les plus
+éloignées qui forment notre système[21], mais on ne le déposa pas
+dans la planète même, on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe
+immense n’étoit point encore tranquille. Dans les parties basses, des
+mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens
+d’eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par
+l’affaissement des cavernes et par les fréquentes explosions des
+volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées, des tempêtes sans
+cesse excitées par les secousses de la terre, et ses chocs terribles
+contre les eaux de mer; des inondations, des débordemens, des déluges;
+des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes
+et se précipitant dans les plaines, où ils empoisonnent les eaux; la
+lumière offusquée par des nuages aqueux, par des masses de cendres,
+par des jets de pierres enflammées que poussoient les volcans... Telle
+étoit la situation de cette planète encore informe. L’anneau seul étoit
+habitable. Beaucoup plus mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit
+depuis longtems des avantages de la nature perfectionnée, sensible,
+intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes dont Saturne
+étoit le théâtre.
+
+La forme et la construction de cet anneau parurent si singulières
+à Shackerley, que rien dans l’univers ne lui avoit semblé aussi
+étrange. D’abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays,
+étoit pour eux à peine la trentième partie de ce qu’il nous paroît.
+Il formoit à leurs yeux l’effet que produit sur la terre l’étoile
+du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vénus, la terre
+et Mars, n’y pouvoient point être discernés; on y doutoit de leur
+existence. Jupiter seul s’y montroit, à peu de chose près, comme nous
+le voyons; avec cette différence qu’il présentoit des phases comme la
+lune nous en montre. Il en étoit de même de ses satellites; et de ce
+concours de variétés uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et
+utiles. _Curieux_ en ce que l’on voyoit Jupiter en croissant, et ses
+quatre petites lunes tantôt en croissant, tantôt en décours, ou les
+unes à droite, et les autres se confondant avec la planète elle-même;
+_utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout
+son cortège; ce qui produisoit une multitude de points de contact,
+d’immersions et d’émersions successives, qui ne laissoient rien
+à désirer pour la régularité des observations. Ainsi la déduction
+des parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que, malgré
+l’éloignement de l’anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le
+docte Jérémie Shackerley, n’est guère moins de trois cent treize
+millions de lieues, on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur
+la terre, depuis une infinité de siècles.
+
+Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur, se compensoit par
+celle du globe de Saturne, qui n’étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit
+de sa planète principale plus de lumière et de chaleur, que nous n’en
+avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-même, dans son centre,
+ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et
+il en étoit éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les
+trois quarts de la distance de la lune à la terre.
+
+Autour de l’anneau et à de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui
+se levoient quelquefois toutes du même côté. Shackerley prétend qu’il
+est impossible de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.
+
+Cet anneau si bien situé formoit comme un pont suspendu, un arc
+circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l’on faisoit de
+loin le tour du globe de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit
+toujours ce globe du même côté.
+
+La largeur de cet anneau n’est pas moindre que l’épaisseur de
+notre globe; mais en même tems il est assez mince pour que cette
+épaisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C’est ainsi que
+semble la lame d’un couteau, quand on la fixe de loin par le plan
+du tranchant. Shackerley n’ignoroit rien des phénomènes qu’on peut
+connoître ici-bas; mais il s’attendoit à pouvoir se porter au moins à
+califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en
+voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit à nos yeux, formoit
+une distance aussi grande que celle de Paris à Strasbourg; car cet
+exemple donnera plus vite et plus exactement l’idée de cette dimension,
+que les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles ont
+besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d’être
+incontestablement évaluées. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes
+sur ce bord intérieur et concave, que les politiques de notre globe
+sauroient bien rendre un théatre sanglant et mémorable d’innombrables
+glorieuses intrigues s’il étoit à leur disposition. Les habitans de
+cette partie, que l’on peut appeler les antipodes du dos extérieur de
+l’anneau, les habitans de l’intérieur, dis-je, avoient ce globe énorme
+de Saturne suspendu sur leur tête; l’anneau repassoit par-dessus ce
+globe, et par-delà l’anneau gravitoient les cinq lunes.
+
+Enfin les habitants de l’intérieur voyoient leur droite et leur gauche,
+comme nous voyons les nôtres sur la terre; mais l’horizon de devant,
+ainsi que celui de derrière, étoient bien différens de ceux que nous
+appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue à
+cause de la courbure de notre globe; dans l’anneau de Saturne, cette
+courbure est en sens contraire: elle s’élève au lieu de s’abaisser;
+mais comme l’anneau entoure Saturne à la distance de cinquante mille
+lieues, il en résulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins
+cinq cent mille lieues de circonférence. Sa courbure s’élève donc
+imperceptiblement. L’horizon qui s’abaisse sur notre terre, paraît
+_plan_ à l’œil l’espace de quelques lieues; puis il s’élève un peu; les
+objets diminuent; distincts d’abord, ils finissent par se confondre:
+on n’apperçoit plus que les masses; enfin cette terre s’élève dans
+le lointain à des distances énormes toujours en se _menuisant_; au
+point que cet anneau, par les illusions de l’optique, finit en l’air,
+devient à l’œil de la largeur de notre lune, et s’apperçoit à peine
+dans la partie qui se trouve sur la tête de l’observateur; car elle
+est pour lui à plus du double de la distance de la lune à la terre,
+c’est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu près.
+
+J’omets les phénomènes multipliés que produisent tous ces corps
+suspendus par leurs éclipses respectives; Shackerley les connoissoit
+sur la terre et les avoit bien jugés.
+
+Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence pour toutes les
+constellations; mais un nombre infini de comètes remplissoit l’espace
+immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles
+qu’on soupçonnoit les plus voisines.
+
+Comme l’attraction du globe de Saturne balançoit en partie celle de
+l’anneau, la pesanteur y étoit très diminuée; on y marchoit sans effort
+et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne
+qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil volume d’eau qu’elle
+occupe, s’y meut par des impulsions insensibles.
+
+Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s’effleurer; ils
+s’approchoient sans pression, tout y étoit presque aérien; les
+sensations les plus délicates se perpétuoient sans émousser les
+organes. On conçoit que cette manière d’être influoit beaucoup sur le
+moral des habitants de l’arc planétaire. Aussi l’une des merveilles
+qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité des êtres qui
+meubloient cet étrange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens
+qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances
+dans l’appareil de tous ces grands corps, pour s’arrêter à cinq sens
+dans la composition de ceux qu’elle avoit destinés à jouir de tous ces
+spectacles.
+
+Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit assez de
+connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps
+variés et suspendus; il échoua quand il voulut peindre des êtres
+animés. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique
+toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet égard. Au
+moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gênes, les
+_Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_
+de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les
+_Caliginosi_ d’Ancône, les _Insipidi_ de Pérouse, les _Mélancholici_
+de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc.,
+etc., qui tous ont été consultés, ont renoncé à rendre la traduction
+plus claire. Il est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent
+peut-être pour quelque chose dans leur embarras.
+
+Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile à donner que
+l’explication d’un sens qui nous est étranger. On a des exemples
+d’aveugles nés qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont
+fait des miracles de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste,
+musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas trouver une autre
+définition du miroir que celle-ci: «_C’est une machine par laquelle
+les choses sont mises en relief hors d’elles-mêmes._» Voyez combien
+cette définition, que les philosophes qui l’ont approfondie trouvent
+très-subtile et même surprenante[22], est cependant absurde. Je
+ne connois point d’exemple plus propre à montrer l’impossibilité
+d’expliquer des sens dont on est dépourvu; et cependant toutes les
+affections et les qualités morales dérivent des sens; c’est par
+conséquent sur les observations qui leur sont relatives que l’on
+pourroit uniquement fonder ce qu’il y auroit à dire sur le moral de ces
+êtres d’une espèce si différente de la nôtre.
+
+Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos voyageurs et nos
+historiens nous ont mis de leur voir négliger ou même omettre ce qui
+n’a trait qu’aux mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs
+indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d’une haute
+antiquité, sans lequel on ne voudroit peut-être pas croire un mot de
+ce qu’il a dit; car il étoit pour ses contemporains, et à bien des
+égards il est encore pour nous à peu près dans le cas d’un homme, qui
+n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un
+peuple d’aveugles; il faudroit certainement qu’il se tût, ou on le
+prendroit pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères,
+qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple; mais tant d’hommes
+sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu’il n’y a pas de sûreté à
+n’agir, à ne penser, à n’écrire que pour ceux-ci.
+
+Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus
+singulières.
+
+Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne ne s’effaçoit
+point. Les pensées se communiquoient parmi eux sans paroles et sans
+signes. Point d’idiome; par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé;
+et combien de portes fermées aux mensonges, aux erreurs! Ces détails
+prodigieux, innombrables qui nous énervent, leur étoient inconnus. Ils
+avoient toutes les facilités possibles pour transmettre leurs idées,
+pour donner une rapidité inconcevable à leur exécution, pour hâter
+tous les progrès de leurs connoissances: il sembloit que dans cette
+espèce privilégiée tout s’exécutât par instinct et avec la célérité de
+l’éclair.
+
+La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit avec infiniment
+plus de fidélité, d’exactitude et de précision que par les moyens
+compliqués et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à
+aucun genre de certitude.
+
+Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure perte sur la terre:
+dans l’anneau elles formoient une atmosphère toujours agissante à
+des distances considérables, et ces émanations dont Shackerley n’a
+pu donner une idée qu’en les comparant à ces atomes qu’on distingue
+à l’aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces
+émanations, dis-je, répondoient à toutes les houppes nerveuses du
+sentiment de l’individu. Semblables aux étamines des plantes, aux
+affinités chimiques, elles _s’enlaçoient_ dans les émanations d’un
+autre individu, lorsque la sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme
+on peut aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations
+dont nous ne pouvons nous former qu’une image très infidèle. Elles
+rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables à
+celles d’Alphée qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de changer
+en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin de s’unir plus intimement
+à son amante, en mêlant ses ondes avec les siennes.
+
+Cette cohésion vive et presque infinie de tant de molécules
+sensibles, produisoit nécessairement dans ces êtres un esprit de
+vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l’académie des
+_Innamorati_ a traduit par le mot _électrique_, quoique les phénomènes
+de l’électricité ne fussent point connus dans ces temps reculés.
+
+Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et tellement, que les
+propriétés y seroient devenues à charge autant qu’inutiles. On sent
+qu’où il n’y a point de propriété, il y a bien peu d’occasions de
+disputes, d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique règne,
+à supposer même qu’il faille à de tels êtres un système politique. Je
+ne conçois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont
+plutôt prévenus que satisfaits, si la saveur du désir ne leur manque
+point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison de la satiété.
+
+Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par
+l’air à des distances très considérables, par la même voie que se
+transmet la lumière du soleil, laquelle nous vient, comme on sait,
+en sept minutes. Une inspiration ou un souffle différemment modifié
+suffisoit pour communiquer une pensée. De là résultoit un concours
+admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence,
+cette harmonie universellement répandue dans tout l’anneau, ne
+s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel n’étoit jamais en
+contradiction avec celui d’aucun individu.
+
+Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi
+d’une paix éternelle et d’un bien-être inaltérable. Les arts qui
+tendent au bonheur et à la conservation de l’espèce, étoient aussi
+perfectionnés qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer;
+et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs enfantés
+par la guerre. Ainsi les habitans de l’anneau n’avoient point passé par
+ces alternatives de raison et de démence, qui ont si prodigieusement
+mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens dans la science
+funeste de faire celui-ci, loin d’être admirés chez eux, n’y étoient
+pas même connus. Les plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas
+plus que le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés leur
+avoit appris sans effort ce que la triste expérience de tant de siècles
+nous enseigne encore vainement, je veux dire que la véritable gloire
+d’un être intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur.
+
+Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir du voyage de
+Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de son voyage, reprit par les cheveux
+et déposa en Arabie d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et
+la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés, je me propose
+d’en donner à l’Europe savante une édition non moins authentique que
+celle des livres sacrés des Brames, que M. Anquetil a incontestablement
+rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de savoir presque
+aussi bien le _mozarabique qu’il sait le zend ou le pelhvi_.
+
+
+
+
+L’ANÉLYTROÏDE
+
+
+La Bible est sans contredit l’un des livres les plus anciens et les
+plus curieux qui existent sur la terre.
+
+La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui
+ne peuvent croire que Moïse ait été un interprète divin, me paroissent
+très-insuffisantes. Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule
+que la physique des livres saints, laquelle en effet paroît très
+défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de cette science dans
+les premiers âges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre fût
+intelligible. La physique étoit alors ce qu’elle seroit encore si
+l’homme n’eût jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une voûte
+d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent être les astres les
+plus considérables; le premier produit toujours la lumière du jour et
+le second celle de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté,
+et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir fourni leur course
+et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. La mer semble
+de même couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle touche au
+ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes les idées du peuple ne
+portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et
+quelques fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se
+mettre à sa portée.
+
+Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au ciel, il étoit
+naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux supérieures et des eaux
+inférieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer;
+et que pour soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament;
+c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et transparente, au travers de
+laquelle on appercevoit l’azur des eaux supérieures.
+
+Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:
+
+«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu’il sépare les
+eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le firmament et sépara les eaux qui
+étoient sous le firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament,
+et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et à toutes les eaux
+rassemblées sous le firmament le nom de mer.»
+
+Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter: 1º les
+cataractes du ciel, les portes, les fenêtres du firmament solide, qui
+s’ouvrirent lorsqu’il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour
+noyer la terre.
+
+2º L’origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers
+produits par les eaux inférieures, les oiseaux par les eaux
+supérieures, parce qu’ils s’approchent dans leur vol de la voûte
+azurée, que le peuple n’imagine pas être élevée beaucoup plus que les
+nuages.
+
+De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées à la voûte
+céleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus
+petites que le soleil. Il ne distingue les planètes des étoiles fixes
+que par le nom d’_errantes_. C’est sans doute par cette raison qu’il
+n’est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la
+création. Tout y est représenté relativement à l’_homme vulgaire_,
+auquel il ne s’agissoit pas de démontrer le vrai système de la nature,
+et qu’il suffisoit d’instruire de ce qu’il devoit à l’Être suprême,
+en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vérités
+sublimes de l’organisation du monde, si l’on peut parler ainsi, ne
+doivent paroître qu’avec le temps, et l’Être souverain se les réservoit
+peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller l’homme à lui, lorsque
+sa foi, déclinant de siècles en siècles, seroit timide, chancelante
+et presque nulle; lorsqu’éloigné de son origine, il finiroit par
+l’oublier; lorsqu’accoutumé au grand spectacle de l’univers, il
+cesseroit d’en être touché, et oseroit d’en méconnoître l’Auteur. Les
+grandes découvertes successives rafermissent, agrandissent l’idée
+de cet Être infini dans l’esprit de l’homme. Chaque pas qu’on fait
+dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur. Une
+vérité nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus à la
+gloire du grand Être, que ceux qu’on nous cite, parce que ceux-ci,
+lors même qu’on les admet, ne sont que des coups d’éclat que Dieu
+frappe immédiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se
+sert de l’homme même pour découvrir et manifester ces merveilles
+incompréhensibles de la nature, qui, opérées à _tout instant_, exposées
+_en tout temps et pour tous les temps_ à sa _contemplation_, doivent
+rappeler incessamment l’homme à son Créateur, non-seulement par le
+spectacle actuel, mais encore par ce développement successif.
+
+Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains devroient nous
+apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature,
+avec celle de la théologie, et non de faire heurter sans cesse des
+choses saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes.
+
+Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés (I),
+ce sont les interprétations forcées, que notre amour-propre, si
+orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère a voulu donner
+à tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De là sont nés
+les sens figurés, les idées singulières et indécentes, les pratiques
+superstitieuses, les coutumes bizarres, les décisions ridicules ou
+extravagantes dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines se
+sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux interprètes, qui
+s’évertuent, s’obstinent et ne doutent de rien; comme si l’Être suprême
+n’avoit pas pu donner à l’homme des vérités, qu’il ne devoit connoître,
+savoir, approfondir, que dans les _siècles à venir_. Du moment où
+vous admettez que la Bible est faite pour l’univers, songez que l’on
+fait aujourd’hui bien des choses que l’on ignoroit il y a quarante
+siècles et que dans quarante mille autres années, on saura des faits
+que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les
+connoissances sont graduelles et ne se développent que par une marche
+insensible, que les révolutions des empires et de la nature retardent
+ou ralentissent. Or l’intelligence de la Bible, qui existe depuis un
+si grand nombre de siècles, qu’il y a bien peu de choses à citer
+d’une aussi haute antiquité, demande peut-être encore un long période
+d’efforts et de recherches.
+
+L’un des articles de la Genèse qui a singulièrement aiguisé l’esprit
+humain (II), c’est le verset 27 du chapitre I:
+
+«Dieu créa _l’homme_ à son image, il _les_ créa mâle et femelle.»
+
+Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé Adam androgyne;
+car au verset suivant (verset 28), il dit à Adam: «Croissez et
+multipliez-vous; remplissez la terre.»
+
+Ceci fut opéré le sixième jour; ce n’est que le septième que Dieu créa
+la femme; ce que Dieu fit entre la création de l’homme et celle de la
+femme est immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu’il avoit créé:
+animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam.
+
+«Adam les nomma tous: et le nom qu’Adam donna à chacun (III) des
+animaux est son nom véritable.»[23]
+
+«Adam appela donc tous les animaux d’un nom qui leur étoit propre,
+tant les oiseaux que les bêtes, etc.»[24]
+
+Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée; Adam est toujours
+hermaphrodite. Il a pu croître seul et se multiplier.
+
+Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu réunir en lui les
+deux sexes, il suffit de réfléchir sur ce que peuvent être ces jours
+dont l’Écriture parle; ces six jours de la création, ce _septième
+jour_ du repos, etc.
+
+On ne peut être que véritablement affligé, que presque tous nos
+théologiens, tous nos mangeurs d’images abusent de ce grand, de ce
+saint nom de Dieu; on est blessé toutes les fois que l’homme le
+profane et qu’il prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à
+celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre dans le sein de la
+nature, et plus on respecte profondément son Auteur; mais un respect
+aveugle est superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne
+à la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits
+que l’interprète Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l’observe
+l’éloquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons échappés de la
+lumière céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y
+ajouter un nouveau degré de splendeur.
+
+Cela posé, que peut-on entendre par les six jours que Moïse désigne
+si précisément, en les comptant les uns après les autres, sinon _six
+espaces de temps_, six _intervalles_ de durée? Ces espaces de temps
+indiqués par le nom de _jours_, faute d’autres expressions, ne peuvent
+avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu’il s’est passé
+successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait été créé.
+Ces jours n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse l’indique
+clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours
+solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six
+jours n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux entr’eux; ils
+étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces
+de tems_. Donc Adam ayant été créé hermaphrodite le sixième jour, et
+la femme n’ayant été produite qu’à _la fin du septième_, Adam a pu
+procréer en lui-même et par lui-même tout le tems qu’il a plu à Dieu de
+placer entre ces deux époques.
+
+Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux philosophes du
+paganisme, à ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu
+qu’Adam fut créé homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux
+corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme Platon, l’ont fait de
+figure ronde, d’une force extraordinaire; aussi la race qui en provint
+voulut déclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrité, les voulut
+détruire.--Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en le dédoublant, et
+Apollon étendit la peau qu’il noua au nombril... De là le penchant qui
+entraîne un sexe vers l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour
+se rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté qu’a chaque
+moitié de rencontrer sa correspondante. Une femme nous paroît-elle
+aimable? nous la prenons pour cette moitié avec laquelle nous
+n’eussions fait qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle;
+mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point.
+
+C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées que les Basilitiens
+et les Carpocratiens prétendirent que nous naissions dans l’état
+de nature innocente, tels qu’Adam au moment de la création, et par
+conséquent devant imiter sa nudité. Ils détestoient le mariage,
+soutenoient que l’union conjugale n’auroit jamais eu lieu sur la terre
+sans le péché; regardoient la jouissance des femmes en commun comme
+un privilège de leur rétablissement dans la justice originelle, et
+pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, échauffé
+par des poëles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes;
+là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous nommons adultère
+et inceste, dès que l’ancien ou le chef de leur société avoit prononcé
+ces paroles de la Genèse: _Croissez et multipliez_.
+
+Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième siècle; il prêchoit
+ouvertement que la fornication et l’adultère étoient des actions
+méritoires; et les plus fameux d’entre ces sectaires furent appellés
+les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l’origine
+de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de Juda, grande prêtresse de
+Priape: c’est dater de loin, comme on voit.
+
+Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été indiquée dans la
+fable de Narcisse qui, épris de l’amour de lui-même, veut jouir de son
+image, et finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage[25].
+
+Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre
+nature actuelle, ont donné lieu à une grande question; à savoir: _an
+imperforata mulier possit concipere?_ «Si une fille imperforée peut se
+marier?»
+
+On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jésuites, ont
+approfondi cette question, et qu’ils ont été pour l’affirmative;
+l’œuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d’une manière
+contraire aux fins de la nature; une fille privée de la vulve en
+apparence, doit donc trouver dans l’anus des ressources pour remplir
+le vœu de la reproduction, la première et la plus inséparable des
+fonctions de notre existence.
+
+Cucufe et Tournemine ont été attaqués; cela devoit être; mais le savant
+Sanchez (IV), Espagnol, qui a étudié trente ans de sa vie ces questions
+_assis sur un siège de marbre_, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni
+sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour dîner, tenoit
+toujours ses pieds en l’air[26], Sanchez a défendu ses confrères avec
+une éloquence dont on ne croiroit pas une pareille matière susceptible.
+Néanmoins la jalousie contre les jésuites a été si puissante, que
+les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles qui tenteroient
+cette voie faute d’autres; jusqu’à ce que Benoît XIV, éclairé par les
+découvertes de la faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé,
+et permis l’usage de la _parte-poste_ dans le sens des pères Cucufe et
+Tournemine.
+
+En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l’académie de chirurgie,
+a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouvé que les
+anélytroïdes pouvoient concevoir, et des faits consignés dans sa
+thèse, imprimée avec privilège, le démontre. Malgré cette authenticité
+le parlement ne manqua pas de dénoncer la thèse de M. Louis, comme
+contraire aux bonnes mœurs. Il fallut que ce grand et non moins
+ingénieux et malin chirurgien recourût aux casuites à la Sorbonne;
+alors il montra facilement que le parlement prononçoit sur une
+question, qui n’est pas plus de sa compétence que l’émétique. Et le
+parlement ne donna aucune suite à la dénonciation.
+
+Il est résulté de tout cela une vérité très-importante pour la
+propagation de l’espèce humaine, et non moins singulière pour le
+commun des lecteurs: c’est que beaucoup de jeunes femmes stériles
+sont autorisées, et doivent même en conscience tenter les deux voies,
+jusqu’à ce qu’elles se soient assurées de la véritable route que le
+Créateur a mise en elles.
+
+
+
+
+L’ISCHA
+
+
+Marie Schurmann a proposé ce problême: _L’étude des lettres
+convient-elle à une femme?_
+
+Schurmann soutient l’affirmative, veut que la femme n’excepte aucune
+science, pas même la théologie, et prétend que le beau sexe doit
+embrasser la science universelle, parce que l’étude donne une sagesse
+qu’on n’achète point par les secours dangereux de l’expérience; et que
+lors même qu’il en coûteroît quelque chose à l’innocence, il seroit à
+propos de passer pardessus de certaines réserves, en faveur de cette
+prudence précoce, qui d’ailleurs se trouvera fécondée par l’étude, dont
+les méditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et
+diminuent le danger des occasions.
+
+L’éducation des femmes est si négligée chez tous les peuples, même chez
+ceux qui passent pour les plus policés, qu’il est bien étonnant qu’on
+en compte un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition et leurs
+ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu’aux
+énormes _in-4º_ du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un
+grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un catalogue des femmes
+célèbres, à la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont écrit
+en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de
+l’Europe moderne ont eu des femmes savantes.
+
+Il est donc étonnant que divers préjugés contre la perfectibilité des
+femmes se soient établis sur le prétendu rapport de _l’excellence de
+l’homme sur la femme_. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il
+l’est infiniment que l’objet de l’adoration des hommes soit par-tout
+leur esclave), plus on remarque qu’il est principalement fondé sur le
+droit du plus fort, l’influence des systèmes politiques, et sur-tout
+celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve à
+la femme, d’une manière nette et précise, tous les droits de l’égalité.
+
+Je n’ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu
+galamment appelées paradoxes dans son ouvrage intitulé: _La femme
+meilleure que l’homme_. Mais il est si naturel, quand on considere le
+prix de ce don du ciel qu’on appelle la beauté, de se pénétrer de cette
+vive et touchante image, qu’on en devient bientôt enthousiaste: et
+lorsqu’on lit ensuite les livres saints, on n’est plus étonné que la
+femme soit le complément des œuvres de Dieu; qu’il ne l’ait produite
+qu’après tout ce qui existe; comme s’il avoit voulu annoncer qu’il
+alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d’œuvre de la création.
+C’est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-être,
+que je veux considérer la femme.
+
+Ce n’est pas avec impétuosité que l’univers a été créé. Il a été fait
+à plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvât que si la
+volonté seule du grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la
+matière, du temps, de l’action et de l’entreprise. L’éternel Géomètre
+agit sans nécessité, comme sans besoin; il n’est jamais ni contraint,
+ni embarrassé. On voit, pendant les six espaces de la création, qu’il
+tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand
+une chose dépend d’une autre, quand, par exemple, la naissance et
+l’accroissement des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce n’est
+que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l’univers, et
+développer sa sagesse par ce merveilleux enchaînement.
+
+Mais tout ce qu’enseigne la Bible sur la création de l’univers n’est
+rien en comparaison de ce qu’elle dit sur la production du premier être
+raisonnable. Jusqu’ici tout a été fait à commandement; mais quand il
+s’agit de créer l’homme, le système change, et le langage avec lui. Ce
+n’est plus cette parole impérieuse et subite; c’est une parole plus
+réfléchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil
+en lui-même, comme pour faire voir qu’il va produire un ouvrage qui
+surpassera tout ce qu’il a créé jusqu’alors. _Faisons l’homme_, dit-il.
+Il est évident que Dieu parle à lui-même. C’est une chose inouïe dans
+toute la Bible, qu’aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre
+pluriel: _Faisons_. Dans toute l’écriture, Dieu ne parle ainsi que deux
+ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence à paroître que
+lorsqu’il s’agit de l’homme.
+
+Cette création faite, il se passe un temps considérable avant que ce
+nouvel être, à double sexe, reçoive le souffe de vie; ce n’est qu’à la
+septième époque. Adam a existé longtemps dans l’état de pure nature,
+et n’ayant que l’instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut
+inspiré, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et
+_nomma toutes choses_.
+
+Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de l’homme, celle de
+son esprit; et c’est ici seulement que paroît la femme. Elle n’est
+pas créée du néant comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui
+existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer; Dieu extrait
+d’Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l’être
+le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui complétoit l’œuvre
+sublime de la création.
+
+Le mot dont le législateur hébreu se sert pour exprimer cet être,
+revient à _virago_[28], que le François ne peut pas traduire, que le
+mot _femme_ n’exprime point, et qui ne peut se sentir que par l’idée
+de _puissance de l’homme_. Car _vir_ signifie homme, et _ago_ j’agis.
+Autrefois on disoit _vira_[29], et non _virago_. Mais les Septante ont
+prétendu que par le mot _vira_ le sens de l’hébreu n’étoit pas rendu,
+ils ont ajouté _ago_[30].
+
+Je ne m’étonne donc point que Schurmann relève autant la condition du
+beau sexe, et s’indigne contre les sectes qui la dépriment. La parabole
+dont l’écriture se sert en formant la femme de la côte d’Adam, n’a
+d’autre objet que celui de montrer que cette nouvelle créature ne fera
+qu’un avec la personne de son mari, qu’elle est son âme et son tout. La
+tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions d’égalité.
+
+Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les
+anciens associèrent les deux sexes à la divinité: voilà ce qui est
+bien constaté indépendamment de tout système sur la mythologie. Si les
+païens mettoient l’homme dès le moment de sa naissance sous la garde
+de la puissance, de la fortune, de l’amour et de la nécessité, car
+c’est là ce que veulent dire _Dynamis, Tyché, Eros et Ananché_, ce
+n’étoit probablement qu’une allégorie ingénieuse pour exprimer notre
+condition: car nous passons notre vie à commander, à obéir, à désirer
+et à poursuivre. Autrement, c’eût été confier l’homme à des guides bien
+extravagans; car la puissance est la mère des injustices, la fortune
+celle des caprices; la nécessité produit les forfaits, et l’amour est
+rarement d’accord avec la raison.
+
+Mais quelque enveloppés que puissent être les dogmes du paganisme,
+il n’y a point de doutes sur la réalité du culte des divinités
+principales, et celui de Junon, femme et sœur du maître des dieux,
+fut un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete de
+_femme_ et de _sœur_ montre assez sa toute-puissance: celle qui donne
+les loix peut les enfreindre. Ce secret célèbre et non moins commode
+de recouvrer sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus au
+Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui
+légitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des
+vengeances de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit
+la terreur qu’inspiroit cette formidable déesse. L’Europe, l’Asie,
+l’Afrique, les peuples barbares[31] comme les policés, l’honorèrent et
+la craignirent à l’envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse,
+fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son époux,
+assistant à tous ses conseils, et redoutée de lui-même.
+
+Un hommage si universel qui n’est pas sans doute le plus flatteur que
+l’on ait rendu à la beauté faite pour séduire et non pour effrayer,
+prouve du moins que dans les idées des premiers hommes le trône du
+monde fut partagé entre les deux sexes[32]. Un écrivain illustre, du
+siècle passé, a été plus loin; il n’a pas fait difficulté de dire que
+cette prééminence de Junon sur les autres dieux étoit la véritable
+force d’où provenoient les excès d’adoration où des chrétiens sont
+tombés envers la sainte Vierge. Erasme lui-même a prétendu que la
+coutume de saluer la Vierge en chaire, après l’exorde du sermon, venoit
+des anciens. En général, les hommes cherchent à joindre aux idées
+spirituelles du culte, des idées sensibles qui les flattent, et qui
+bientôt après étouffent les premières. Ils rapportent, et sont bien
+forcés de rapporter tout à leurs idées; puisqu’ils ne peuvent saisir
+qu’en raison de ces idées; or ils savent qu’en tout pays on ne tire
+de la boue et de l’affection des rois rien autre chose que ce qu’ont
+résolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent
+la cour céleste sur le modèle des autres. De là le culte de la Vierge
+bien plus approprié à l’esprit humain que celui du grand Être; aussi
+inexplicable qu’incompréhensible.
+
+Aussi lorsque le peuple d’Éphese eut appris que les pères du concile
+avoient décidé que l’on pourroit appeler la Vierge _Sainte_, il fut
+transporté de joie. Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages
+singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et J.-C. n’eut
+plus d’offrandes. Cette ferveur n’a jamais cessé entièrement. Il y
+a en France trente-trois cathédrales dédiées à la Vierge, et trois
+métropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son
+royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l’enfant en
+or à Notre-Dame de Lorette, qu’on peut, sans impiété, croire s’être
+très-peu mêlée de la grossesse d’Anne d’Autriche.
+
+Quelque chose de plus singulier que tout cela, c’est que dans le second
+siècle de l’église, on fit le Saint-Esprit du sexe féminin. En effet,
+_rouats touach_, qui en hébreu veut dire _esprit_, est féminin, et ceux
+qui furent de ce sentiment s’appelèrent les _Eliésaïtes_.
+
+Sans donner aucun prix à cette opinion erronée, je remarquerai que les
+Juifs n’ont jamais eu d’idées du mystère de la Trinité. Les apôtres
+mêmes ont été fortement persuadés du dogme de l’unité de Dieu sans
+modifications; ce n’est que dans les derniers momens que J.-C. leur
+a révélé ce mystère. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre
+l’une des trois personnes de la Trinité, il pouvoit l’envoyer sans
+l’incarner; il pouvoit envoyer la personne du Père, ou du Saint-Esprit,
+comme du Fils; il pouvoit l’incarner dans un homme comme dans une
+fille. Le choix divin semble une sorte de préférence ou d’attention
+pour la femme. J.-C. a eu une mère, il n’a point eu de père. La
+première personne à qui il parla fut la Samaritaine; la première à
+laquelle il se montra après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc.
+(I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prédilection
+bien honorable à leur sexe.
+
+Mais l’hommage vraiment flatteur pour lui, l’invention vraiment
+utile pour les sociétés, seroit que l’on trouvât les moyens les plus
+propres à rendre la beauté, la récompense de la vertu, à l’en animer
+elle-même, pour que tous les hommes fussent excités à faire le bien
+de leurs frères, et par les plaisirs de l’âme et par ceux des sens,
+pour que toutes les facultés dont l’Être suprême a doué notre espèce,
+concourussent à nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il
+n’est pas absolument impossible d’arriver un jour à ce but, si vivement
+désiré par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu,
+combien nous en sommes loin encore!
+
+
+
+
+LA TROPOÏDE
+
+
+La dépravation des mœurs, la corruption du cœur humain, les égaremens
+de l’esprit de l’homme sont des textes tellement rebattus par nos
+rigoristes, que l’on croiroit que le siècle actuel est l’abomination
+de la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune expression
+énergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l’on veut
+jeter un coup-d’œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là même
+qu’on nous offre pour modèles, je doute que l’on trouve beaucoup à
+regretter. Nos manières et nos mœurs, par exemple, valent bien celles
+du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs,
+s’ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se
+rapproche du beau siècle des patriarches.
+
+Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes, bienfaisantes;
+mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but paroît avoir été
+de lier la société des Hébreux entr’eux par la société de l’homme avec
+Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu, chéri, préféré, étoit
+bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la
+suite de cet article.
+
+On ne réfléchit point assez que tout est relatif. Aucun établissement
+ne peut marcher selon l’esprit de son institution, s’il n’est dirigé
+par la loi du devoir, qui n’est autre chose que le sentiment de ce
+devoir. Le véritable ressort de l’autorité est dans l’opinion et dans
+le cœur des sujets; d’où il suit que rien ne peut suppléer aux mœurs
+pour le maintien du gouvernement: il n’y a que les gens de bien qui
+sachent administrer les loix; mais il n’y a que les honnêtes gens qui
+sachent véritablement leur obéir. Car outre qu’il est très-facile de
+les éluder, outre que ceux dont elles sont l’unique conscience sont
+très loin de la vertu et même de la probité, celui qui brave les
+remords sait braver les supplices, châtimens bien moins longs que le
+premier, auquel on peut d’ailleurs toujours espérer d’échapper. Mais
+quand l’espoir de l’impunité suffit pour encourager à enfreindre la
+loi, ou quand on est content pourvu qu’on l’ait éludée, l’intérêt
+général n’est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers
+se réunissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de
+force pour énerver les loix, que les loix pour réprimer les vices. On
+finit par n’obéir au législateur qu’en apparence. A cette époque, les
+meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n’existoient
+pas, elles seroient une ressource que l’on auroit encore. Foible
+ressource cependant! Car les loix plus multipliées sont plus méprisées
+et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs.
+
+L’influence des loix est donc toujours proportionnelle à celle des
+mœurs; c’est une vérité connue et incontestable; mais ce mot de _mœurs_
+est bien vague et demanderoit une définition.
+
+Les mœurs sont et doivent être très variables d’une contrée à
+l’autre, absolument relatives à l’esprit national et à la nature du
+gouvernement. Le caractère des administrateurs y influe beaucoup aussi,
+et c’est dans tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix
+de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils
+sont accrédités, les dignités prostituées, le pouvoir ravalé par ses
+dispensateurs, les honneurs déshonorés, il est certain que la contagion
+gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en gémissant: _mes maux
+ne viennent que de ceux que je paie pour m’en garantir_: et que pour
+s’étourdir il se précipitera dans la corruption que l’on provoquera de
+toutes parts pour étouffer ses murmures.
+
+Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent l’art
+ténébreux de la corruption et n’attendent leurs succès que de leurs
+efforts, et la faveur publique que de leurs succès, les mœurs seront
+bonnes et suppléeront au génie du chef; car plus _l’esprit public_
+a de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition même
+est mieux servie par le devoir que par l’usurpation, et le peuple,
+convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les
+dispense par sa docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir.
+
+J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la nature du
+gouvernement; c’est donc encore sous ce point de vue qu’il faut en
+juger. En effet, dans une république qui ne peut subsister que par
+l’économie, la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit
+d’ordre, d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera en
+danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les mœurs.
+
+Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté sera regardée
+comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menacé que toute
+guerre, toute opération entreprise pour la soutenir, pour étendre ou
+défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs.
+Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre; et la débauche et le luxe le
+plus effréné n’énerveront pas l’esprit public.
+
+Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus sévère, le plus
+complet des despotismes, si le beau sexe n’y donnoit pas le ton; la
+galanterie, le goût de tous les plaisirs, de toutes les frivolités
+est tout naturellement et sans danger le caractère national; et les
+déclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.
+
+Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et quelques-uns de nos
+usages comparés avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent paroître
+si détestables[33].
+
+On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à quel degré le
+peuple juif étoit corrompu. On sait que ce mot _lévitique_ vient de
+_Lévi_, qui étoit le nom de la tribu séparée des autres, comme étant
+spécialement consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou
+prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce nom, sans être un
+monument bien authentique de notre piété. Moïse traite dans ce livre
+des consécrations, des sacrifices, de l’impureté du peuple, du culte,
+des vœux, etc.
+
+J’observerai en passant que la forme de la consécration chez les
+Hébreux étoit singulière. Moïse fit son frère Aaron grand-prêtre. Pour
+cet effet il égorgea un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit
+sur l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces droits.
+Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan consacrer dans la
+chapelle l’évêque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout
+chaud sur le bout de l’oreille[34], on ne pourroit guère s’empêcher de
+se rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence; on le voyoit
+à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit de ce sale écoulement qui
+affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le
+faire cardinal.
+
+Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur la gonorrhée à
+laquelle les Hébreux étoient fort sujets. La gonorrhée et la lèpre
+n’étoient pas leurs moins désagréables impuretés: et ils en avoient
+assez de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par exemple, une
+femme étoit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutôt qu’un
+garçon[35]. Voilà une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.
+
+Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la forme des chèvres[36];
+ces démons mal appris usoient là d’une vilaine métamorphose.
+
+Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit _main-forte_ à son père[37]:
+nous ne portons pas encore à ce degré l’amour filial. Un frère voyoit
+sans scrupule sa sœur dans la plus profonde intimité[38].
+
+Un grand-père habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n’étoit pas
+très-anacréontique.
+
+On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa
+belle-sœur[42], ce n’étoient là que peccadilles; enfin on jouissoit de
+sa propre fille[43].
+
+Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva
+que cette semence inanimée n’étoit pas digne de la statue; on finit par
+lui offrir en sacrifice l’enfant tout venu.
+
+Les hommes se servoient de femmes entr’eux[45] comme les pages du
+régent.
+
+Ils usoient de toutes les bêtes[46] et le beau sexe se faisoit servir
+par les ânes, les mulets, etc.[47]. Ce qui étoit d’autant plus
+mal-honnête que l’on paroissoit avoir formé la tribu des prêtres de
+manière à intéresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point
+lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lépreux; ceux qui
+avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48].
+
+On voit par cet échantillon ce qu’étoient les mœurs du peuple de Dieu;
+il est certain qu’on ne peut les comparer à nos manières. Mais il ne me
+paroît pas que d’après cette esquisse d’un parallèle, qu’on pourroit
+pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se récrier sur ce qui se
+passe de nos jours.
+
+Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs en parlant de nos
+coutumes superstitieuses, que les prédicateurs en invectivant contre
+nos vices. Nous avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par
+aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les délires de la
+superstition ont été portés plus loin dans d’autres religions.
+
+On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent
+en l’air que la lumière céleste vienne investir leur ame. On ne voit
+point d’énergumenes prosternés qui frappent du front contre terre pour
+en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles et muets comme
+la statue devant laquelle ils s’humilient. On n’y voit point étaler
+ce que la pudeur cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de
+sa ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme si l’ouvrier
+avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi à
+cause du vent du démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour
+y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous n’appercevons
+pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs
+attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui
+le plus souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus secrets
+appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les
+approches de la divinité; de jeunes hommes pour amortir leurs sens
+s’attacher aux parties naturelles un anneau proportionné à leurs
+forces; quelques-uns arrêter la tentation par l’opération d’Origène, et
+suspendre à l’autel les dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous
+sommes assurément bien éloignés de tous ces écarts.
+
+Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés plantés auprès
+de nos églises comme autour de leurs temples, étoient le théatre de
+toutes les débauches? si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au
+moins une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut juger si la
+dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c’étoit la
+coutume, de s’en tenir là.
+
+S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu[49], que l’on voyait au
+Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinité
+dont elles devenoient communément enceintes; il se peut que chez nous
+aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel; mais du moins il ne
+se déguise pas en dieu. L’illustre père de l’église que je viens de
+citer ajoute dans le même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que
+si la religion couvre chez les modernes bien des séductions, le culte
+des anciens n’étoit pas du moins aussi décent que le nôtre. En Italie,
+dit-il, et surtout à Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit
+en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus
+respectable mettoit une couronne. Les fêtes d’Isis étoient tout aussi
+décentes.
+
+S. Augustin donne au même endroit une longue énumération des divinités
+qui présidoient au mariage. Quand la fille avoit engagé sa foi, les
+matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connoît les
+propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune mariée sur le
+membre énorme du dieu: là on ôtoit sa ceinture et l’on invoquoit
+la déesse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux
+transports du mari. La déesse _Préma_ la contenoit sous lui pour
+empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout étoit prévu, et
+que les filles romaines étoient bien disposées.) Enfin venoit la
+déesse _Pertunda_, ce qui revient à Perforatrice, dont l’emploi,
+dit S. Augustin, étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté.
+Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité femelle; car,
+comme le remarque très judicieusement l’évêque d’Hippone, le mari
+n’auroit pas souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et
+qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop souvent il n’en a
+pas besoin.
+
+Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins décentes que celles-là?
+Et pourquoi exagérer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la
+terreur dans l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des
+maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons
+casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d’autres le
+jésuite Filliutius, qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à
+quel degré peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir
+criminels. Il décide, par exemple, qu’un mari a beaucoup moins à se
+plaindre, lorsque sa femme s’abandonne à un étranger d’une manière
+contraire à la nature, que quand elle commet simplement avec lui un
+adultère et fait le péché comme Dieu le commande; _parce que_, dit
+Filliutius, _de la premiere façon on ne touche pas au vase légitime,
+sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs_... O qu’un esprit de
+paix est un précieux don du ciel!
+
+
+
+
+LE THALABA
+
+
+Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur
+gymnastique (I). C’est par-là sur-tout qu’ils paraissent avoir été plus
+curieux de prévenir que de punir. Grande science en politique! Les
+ennemis, disoient les Athéniens, sont faits pour punir les crimes, les
+citoyens, pour maintenir les mœurs. De là l’attention prévoyante et
+salutaire sur l’éducation de la jeunesse. La premiere explosion des
+passions et leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus fortes
+secousses; il lui faut une éducation mâle, mais dont l’âpreté soit
+adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former
+des hommes. Or, il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet
+heureux mélange de travail et d’agrément, dont la partie constante
+occupe, amuse, fortifie le corps et par conséquent l’âme.
+
+Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les dernières classes
+de la société sont toujours assez stimulées par le besoin, pour ne pas
+redouter l’engourdissement de l’oisiveté et la mollesse qui en est la
+suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement la proie, si une
+institution universelle et publique ne les soumet pas à une éducation
+active, qui soit un foyer continuel d’émulation, et une digue contre
+ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend
+sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques et généreux germent
+rarement dans des corps affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien
+mal logée dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples féconds
+en héros ont été ceux dont l’éducation martiale, les institutions
+fortes, la gymnastique perfectionnée et dirigée selon les vues
+politiques du gouvernement, aiguisoient l’émulation et la vigueur.
+
+Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées aujourd’hui. A Paris,
+par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistrées à la police
+pour éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette immense capitale
+une seule bonne académie où l’on puisse apprendre à monter à cheval;
+aucun exercice, si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont
+pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez nuisibles. Il suit de
+là et de bien d’autres causes, que je ne prétends point énumérer, que
+nos passions, ou plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère
+de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.
+
+Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui qui porte
+un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est commun avec tout ce qui
+est créé, animé ou non animé. La nature a veillé en mère tendre et
+prévoyante, à la conservation de tout ce qui existe. Mais il est
+arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence, qui le plus souvent
+ne paroissent doués d’intelligence que pour en abuser, ce qu’on n’a
+jamais remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper la nature
+en jouissant du plaisir attaché à la propagation de l’espèce, et en
+négligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons séparé la fin des
+moyens; et l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de notre
+imagination, nous a pressés, sans égard pour les temps, les lieux,
+les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois,
+toutes les entraves enfin que l’homme s’est données; elle n’a pas
+consulté davantage le costume des états et des âges, car les vieillards
+deviennent continens, mais rarement chastes.
+
+Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu différens principes;
+la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos
+vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie même.
+
+Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs femmes et leur
+pratique distinctive étoit de n’avoir aucun commerce avec elles. Ils
+se fondoient, 1º sur ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom
+d’Abéliens, 2º sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être avec sa
+femme comme si l’on n’en avoit point[50]. Aucun délire superstitieux
+ne sauroit étonner; mais l’abus de la philosophie à cet égard est bien
+singulier, c’est l’ouvrage des cyniques.
+
+Il est bizarre que des hommes instruits et d’une raison exercée, ayant
+voulu transporter dans la société les mœurs de l’état de nature, qu’ils
+n’aient point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du ridicule
+qu’il y avoit à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la
+rusticité des siècles de l’animalité. Des femmes même séduites par
+une philosophie si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspiroient
+les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette
+pudeur mille fois plus enracinée dans le cœur des femmes que la
+chasteté même.
+
+Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient
+du moins quelques sophismes à alléguer. Mais quand Diogène, qui
+déraisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond
+de son tonneau, quels purent être ses sophismes? L’orgueil de braver
+les préjugés et l’espèce de gloire que l’homme esclave en tout et
+toujours ami de l’indépendance, y attache, furent apparemment les
+vrais motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres lui auroit
+attiré des dénominations injurieuses, des persécutions; son impudence
+l’en garantit. Comment imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à
+faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre
+un homme qui vous dit froidement: «C’est un besoin très impérieux; je
+suis heureux de trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes
+à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout le monde m’eût
+ressemblé, Troie n’aurait pas été prise, ni Priam égorgé sur l’autel
+de Jupiter.» Ces raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit
+quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus à le justifier
+qu’à le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte
+consacré l’onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu pitié de son
+fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, éperdu d’amour
+pour une maîtresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet
+insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.
+
+Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien, c’est celle de
+la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène, à ce Diogène souillé par tant
+de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grèce auroit payées
+au poids de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe.
+Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure qu’à cette fille qui,
+ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu’il s’étoit
+passé d’elle et n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle
+montrée plus sévere contre l’onanisme?
+
+On sait d’où vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l’Écriture sainte
+répandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient
+être préférables à celles de Diogène. Juda eut de Sué trois fils:
+Her, Onan et Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement,
+mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her à Thamar;
+Her étant mort sans enfants, Juda voulut qu’Onan couchât avec sa
+belle-sœur, à condition que ses enfants s’appelleroient Her du nom
+de l’aîné. Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature, chaque
+fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit par répandre de côté
+sa libation. Il mourut. Juda fit épouser à Thamar son troisième fils
+Séla, qui mourut encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de
+la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il engrossa sa
+fille, de manière qu’elle conçut deux jumeaux. Le premier présenta sa
+main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant
+être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant parut le
+premier; d’où il fut appelé Pharès[54].
+
+Les pères voient la figure de Noé dans Pharès; Noé, représentation de
+J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit naître
+que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus clair
+à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence qu’Onan déposoit de
+côté, J.-C. se trouve né de Ruth étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée
+adultere et Thamar incestueuse du pere à la fille[55]. Mais revenons.
+
+On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du moins étayé par de
+grands et antiques exemples.
+
+Les causes morales qui le provoquent le plus communément, sont ou
+la crainte de donner la vie à des êtres, qui par des circonstances
+particulières seroient malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car
+on croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne fait aucune
+impression sur les parties du corps qui sont revêtues de la peau toute
+entiere; mais seulement sur celles qui en sont dépourvues.
+
+Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à ne céder à ce
+sentiment si vif, qui porte l’homme à la propagation de lui-même,
+qu’en négligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont
+devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres. Le
+sommeil provoque aux célibataires les songes les plus voluptueux;
+l’imagination aiguisée et flattée par ces illusions décevantes, qui
+conduisent à une réalité mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens
+qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrassé
+avec ardeur cette manière de donner le change à ses désirs. Les deux
+sexes rompant en quelque sorte les liens de la société, ont imité
+ces plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant
+par leurs propres efforts, ils ont appris à se suffire. Ces plaisirs
+isolés et forcés sont devenus une passion violente par la commodité
+de l’assouvir, qui a tourné à son profit la force de l’habitude, si
+puissante sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux, tant
+qu’ils n’ont été déterminés que par le besoin, quand une imagination
+plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a
+été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce penchant et la
+morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56].
+Les anciens juges, peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes,
+pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit
+pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogène qui
+recouroit publiquement à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de
+cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens de la semence
+retenue.
+
+Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux sens on garde un
+juste milieu. Plus on se livre à ses désirs, plus on les aiguise; plus
+on leur obéit, plus on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et
+continuellement absorbée dans des idées voluptueuses, détermine sans
+cesse les esprits animaux à se porter au siège de la jouissance. Les
+parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les
+attouchemens répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination; les
+érections deviennent continuelles, les pollutions fréquentes et la
+disperdition de la vie excessive.
+
+Il arrive trop souvent que la passion dégénere en fureur. Les objets
+qui lui sont analogues et l’alimentent se présentent sans cesse à
+l’esprit; or, on ne peut croire à quel point cette attention à un
+seul objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des parties
+de la génération entraîne, même sans pollution, une très-grande
+dissipation des esprits animaux. Les érections sont trop rapprochées,
+lors même qu’elles ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence,
+épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et
+incontestables. Il faut encore observer que l’attitude des onanistes ne
+contribue pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations
+solitaires et à l’irritabilité des organes. La nature ne peut jamais
+perdre ses droits, ni laisser outrager impunément ses loix. Des
+jouissances partagées, même excessives, seront plutôt supportées
+par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on s’efforce de la
+contraindre. La satisfaction de l’esprit et du cœur aide une prompte
+réparation des pertes que les délires de l’imagination occasionnent et
+ne peuvent jamais remplacer.
+
+Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce goût
+bizarre a été connu, on s’est beaucoup plus occupé à perfectionner
+ce qui pouvoit le satisfaire, qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le
+réprimer; et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement,
+devoient rapprocher davantage la jouissance isolée, des charmes d’une
+jouissance mutuelle.
+
+Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est encore dans la
+Grèce. Il y est d’usage de s’assembler après les repas. On se couche en
+rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où
+dans la maison froide on établit un trépied qui porte un brasier. Un
+second tapis vous recouvre jusqu’aux épaules: là les jeunes Grecques
+trouvent le moyen de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent
+aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes
+s’aquittent très-gauchement avec leurs mains.
+
+En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes en ont fait
+à Paris une étude particulière, après une expérience consommée et une
+multitude d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation
+de prétendre à une réputation en ce genre, ont grand soin d’aller
+prendre des leçons; mais toutes n’y réussissent pas. Il est certain
+qu’il s’offre ici des difficultés de plus d’un genre.
+
+Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille transmette; elle
+ne fait que le provoquer. Ce n’est pas une sensation qu’elle communique
+par l’impulsion de son corps; c’est une sensation que l’homme doit
+goûter en lui-même par l’imagination de cette fille, et qui ne devient
+exquise qu’autant qu’elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce
+plaisir s’éteint avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices
+du plaisir de la nature, au contraire, précedent et suivent l’union
+intime des amans. La fille qui préside à la jouissance partielle, ne
+doit donc s’occuper qu’à amener, exciter, entretenir une situation
+qui lui est étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet
+loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces
+caresses doivent être modifiées avec des nuances infiniment délicates;
+la complaisante prêtresse ne peut pas s’abandonner à ces transports
+bouillans qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.
+
+On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu vis-à-vis de
+ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité entraîne, et qui ne
+recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du
+plaisir; il ne peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le grand
+feu du tempéramment se trouve amorti et l’imagination plus exercée:
+ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances
+qu’offre ce genre de volupté.
+
+Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une
+très grande variété de tempérament; quelques-uns sont d’une lasciveté
+que l’on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se
+contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacité digne des
+anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le siège
+de la volupté, s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le
+séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu
+qu’il devient dur et calleux avec l’âge chez ceux qui l’ont découvert,
+qu’on a circoncis ou qui ont naturellement le prépuce plus court; car
+chez eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe en pure perte.
+
+Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se conduira pas avec
+un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux
+acteurs nus dans une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente
+suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand soin de
+toucher les parties de la génération: ses approches sont lentes, ses
+embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de
+langue mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres
+pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un léger prurit
+sur les bouts des tetons; bientôt elle aperçoit que l’œil devient
+humide; elle sent que l’érection est par-tout établie; alors elle porte
+légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle trouve baigné de
+sa liqueur lymphatique; de cette extrémité le pouce descend doucement
+sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle
+suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations augmentent avec
+trop de rapidité; elle n’emploie alors que des titillations générales;
+et ce n’est qu’après les attouchements simultanés et immédiats de la
+main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l’érection
+devenant trop violente, elle juge l’instant dans lequel il faut laisser
+agir la nature ou l’aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce
+que le spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et l’appétit
+sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope si l’on n’y mettoit fin.
+
+Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce ton de jouissance,
+il faut que cette fille s’oublie pour étudier, suivre et saisir toutes
+les nuances de volupté que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des
+raffinemens successifs qu’exigent ces accroissemens de jouissance
+qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement à quelque degré de
+perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher précis,
+qui dans ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais qui
+le fera du résultat de cette œuvre de volupté...? Sera-ce Martial, le
+licentieux Martial?... Je l’entends s’écrier:
+
+ _Ipsam crede tibi naturam dicere rerum,
+ Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._
+ La nature elle-même et t’arrête et te crie:
+ Ce que répand ta main eût mérité la vie.
+
+Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font pas autorité dans
+les choses qui doivent être décidées par la raison.
+
+Le principe général et peut-être unique de morale, est que _mal est
+ce qui nuit_. L’adultere n’est pas si loin de la nature, et est un
+beaucoup _plus grand mal_ que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être
+dangereux qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut
+souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu de sperme
+n’est pas en soi un plus grand mal, n’en est pas même un si grand
+que celle d’un peu de fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus
+grande partie en est destinée par la nature même à être perdue. Si
+tous les glands devenoient des chênes, le monde seroit une forêt où
+il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois à Martial: _vous
+n’approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_
+Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi
+jeûner, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce
+qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut être un
+mari avant qu’elle fut accouchée; ce qui en est un assez petit._
+
+
+
+
+L’ANANDRINE
+
+
+Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers peres avoient les
+deux sexes et naissoient hermaphrodites pour accélérer la propagation;
+mais qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa d’être aussi
+féconde, à l’époque où les substances végétales ne suffirent plus à
+notre nourriture, et où les hommes commencèrent à user de la viande.
+
+Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces mélanges[58],
+qu’Adam fut créé avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais
+l’écriture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses
+attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une maniere précise
+sur ce sujet, le systême des rabbins a conservé long-temps un grand
+nombre de sectateurs.
+
+On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à quelques-uns plus
+vraisemblable. C’est qu’il y avait trois sortes d’êtres dans le premier
+âge du monde: les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et
+femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois
+especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages
+tournés l’un vers l’autre et posés sur un seul cou, quatre oreilles,
+deux parties génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient
+courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur insolence, leur
+audace les firent dédoubler, mais il en résulta un grand inconvénient;
+chaque moitié tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles
+se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement, si tendrement,
+avec un plaisir si délicieux, qu’elles ne pouvoient plus se résoudre
+à se séparer; plutôt que de se quitter, elles se laissoient mourir de
+faim.
+
+Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle: il sépara les sexes
+et voulut que le plaisir cessât après un court intervalle, afin que
+l’on fît autre chose que de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé
+de là, et rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du sexe
+mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mâle
+aspire sans cesse à retrouver sa tendre et belle moitié.
+
+Mais il est des femmes qui aiment d’autres femmes? Rien de plus naturel
+encore; ce sont des moitiés de ces anciennes femelles qui étoient
+doubles. De même certains mâles, dédoublement d’autres mâles, ont
+conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n’y a rien là d’étrange,
+quoique ces couples d’hommes réunis et désunis paroissent bien moins
+intéressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins
+doivent donner de plus ou de moins de tolérance! Je souhaite que ces
+idées en imposent aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer des
+autorités graves; car ce systême dont la source est dans Moïse, a été
+très-étendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à
+Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires, auxquels ont
+travaillé avec succès _Mercerus_ et _Quinquebze_, lecteurs du roi en
+hébreu.
+
+On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les vers originaux de
+Louis Leroi.
+
+ Au premier âge que le monde vivoit,
+ D’herbe, de gland, trois sortes y avoit
+ D’hommes; les deux, tels qu’ils sont maintenant,
+ Et l’autre double étoit; s’entretenant
+ Ensemblement tant mâle que femelle.
+ Il faut penser que la façon fut belle;
+ Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,
+ Faits les avoit, et bien s’y connoissoit.
+ De quatre bras, quatre pieds et deux têtes,
+ Etoient formées ces raisonnables bêtes;
+ Le reste vaut mieux pensée que dite,
+ Et se verroit plutôt peinte qu’écrite.
+ Chacun étoit de son corps tant aise,
+ Qu’en se retournant il se trouvoit baisé;
+ En étendant ses bras on l’embrassoit;
+ Voulant penser on le contrepensoit.
+ En soi voyoit tout ce qu’il vouloit voir,
+ En soi trouvoit tout ce qu’il falloit avoir.
+ Jamais en lieu, ses pieds porté ne l’eussent,
+ Que quand et lui ses passe-tems ne fussent.
+ Si de son bien lui plairoit mal user,
+ Facile étoit envers soi s’excuser.
+ De lui n’étoit fait ni rapport ni compte,
+ Ne connoissoit honnesteté ni honte.
+ Si de son cœur sortoient simples désirs,
+ Il y entroit tant de doubles plaisirs;
+ Qu’en y pensant chacun est incité
+ A maintenir que la félicité
+ Fut de tel temps, et le siecle doré.
+
+Antoinette Bourignon, dans sa préface du _Nouveau ciel_, adopte aussi
+ce systême, qui paroît de nature à être regretté du beau sexe. Elle
+attribue au péché ce triste dédoublement et dit qu’il a défiguré dans
+les hommes l’œuvre de Dieu; et qu’au lieu d’hommes qu’ils devroient
+être, ils sont devenus des monstres de nature, divisés en deux sexes
+imparfaits, impuissans à produire seuls leurs semblables, comme se
+reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorisées et parfaites
+en cela que l’espèce humaine, condamnée à ne se propager que par la
+réunion momentanée de deux êtres qui, s’ils éprouvent alors quelques
+délices, ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction qu’avec
+tant de douleurs.
+
+Quoi qu’il en soit de ces idées, on a vu encore de nos jours des
+phénomenes analogues qui portent à croire que la tradition de Moïse
+n’est pas une chimère. L’un des plus étonnans est celui d’un moine à
+Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le
+garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans
+le couvent ces vers à son sujet:
+
+ J’ai vu vif, sans fantôme,
+ Un jeune moine avoir
+ Membre de femme et d’homme,
+ Et enfant concevoir.
+ Par lui seul en lui-même,
+ Engendrer, enfanter,
+ Comme font autres femmes,
+ Sans outils emprunter.
+
+Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s’engrossa
+point lui-même; il n’avoit pas été tout à la fois agent et patient.
+Il fut livré à la justice et détenu jusqu’à sa délivrance. Néanmoins
+le registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine appartenoit à
+monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de
+chacun d’iceux s’aida tellement, qu’il devint gros d’enfans.»
+
+Je sais que l’on peut insinuer une différence entre l’hermaphrodite
+proprement dit et l’androgyne. L’androgyne et l’hermaphrodite, pure
+invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont été
+célébrés ainsi à l’envi par tous les poëtes qui en faisoient des
+descriptions charmantes, tandis que les artistes les représentoient
+sous les formes les plus agréables et les plus propres à réveiller les
+sentimens de la volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de
+son sexe. L’hermaphrodite réunit toutes les perfections des deux sexes.
+C’est le fruit des amours de Mercure et de Vénus, comme l’indique
+l’étymologie du nom[59]. Or Vénus étoit la beauté par excellence.
+Mercure, à sa beauté personnelle, joignoit l’esprit, les connoissances
+et les talens. On se forme l’idée d’un individu en qui toutes ces
+qualités se trouvent rassemblées, et on aura celle de l’hermaphrodite,
+tels que les Grecs ont voulu le représenter. Les androgynes, au
+contraire, sous la véritable acception de leur nom, ne sont que des
+participans aux deux sexes, que l’on n’a nommés hermaphrodites que
+parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vénus
+avoit les deux sexes. Mais il n’en est pas moins vrai que comme il
+y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand parti de cette
+conformité androgyne, elles ont su la rendre précieuse. Lucien, dans
+un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l’une dit à
+l’autre: _J’ai tout ce qu’il faut pour contenter tes désirs_; à quoi
+celle-ci répond: _Tu es donc hermaphrodite[60]?_ S. Paul reproche
+ce vice aux femmes romaines[61]. On a peine à croire ce qu’on lit
+dans Athénée sur les excès de ce genre, commis par ces femmes[62].
+Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément
+d’Alexandrie les ont désignés d’une manière plus ou moins directe, et
+Sénèque les accable d’une effroyable imprécation[63].
+
+Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares; ainsi il paroît
+que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut
+convenir que l’on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens
+que nous venons d’expliquer: de tout tems et dans l’antiquité la plus
+reculée, comme dans les siècles plus voisins de nos jours, on a vu la
+passion la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce sévere Lycurgue,
+qui rêva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit représenter
+publiquement des jeux qu’on appeloient _gymnopédies_, où les jeunes
+filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les
+enlacemens les plus lascifs leur étoient enseignés. La loi punissoit de
+mort les hommes qui auroient été assez téméraires pour les approcher.
+Ces filles habitoient entr’elles jusqu’à ce qu’elles se mariassent:
+le but du législateur étoit apparemment de leur apprendre l’art de
+sentir, qui embellit beaucoup celui d’aimer; de les instruire de
+toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle
+est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manière à
+tourner un jour au profit de l’espece humaine tous les raffinemens
+qu’elles s’enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être
+amoureuses avant d’avoir un amant; car on est amoureuse sans amour,
+comme on assure quelquefois qu’on aime sans être amoureuse. N’a pas du
+tempérament qui veut; n’aime pas qui veut: c’est une morale de ce genre
+que Lycurgue a développée dans ses loix: c’est cette morale qu’Anacréon
+a éparpillée dans ses immortels badinages comme les feuilles de la
+rose. Qui se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue dans les
+mêmes principes? Sapho, avant le poëte de Theos, les avoit réduits en
+systême pratique et en avoit décrit les symptômes. O quelle peintre
+et quelle observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux de
+l’amour!
+
+Cette Sapho, qui n’est guere connue que par les fragmens de ses poésies
+brûlantes et ses amours infortunés, peut être regardée comme la plus
+illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies
+les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirèrent des
+vers. Anacréon assure qu’on y trouve tous les symptômes de la fureur
+amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en preuve que
+l’amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens
+que ne l’étoient ceux de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et
+des prêtres de Cybele; qu’on juge quelle flamme brûloit le cœur qui
+inspiroit ainsi[65]!
+
+Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia à
+l’ingrat Phaon qui la réduisit au désespoir. N’auroit-il pas mieux valu
+pour elle continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités
+facilitées par la conformité du sexe, les sûretés qu’il procure et
+l’ascendant de son esprit devoient lui rendre si aisées? D’autant
+qu’elle étoit douée de tous les avantages que l’on peut desirer dans
+cette passion, à laquelle la nature sembloit l’avoir destinée; car elle
+avoit un clitoris si beau, qu’Horace donnoit à cette femme célèbre
+l’épithete de _muscula_; c’est dire en françois, _femme hommesse_.
+
+Il paroît que le collège des _Vestales_ peut être regardé comme le plus
+fameux serrail de tribades qui ait jamais existé, et l’on peut dire
+que la secte Anandryne a reçu dans la personne de ces prêtresses les
+plus grands honneurs. Le sacerdoce n’étoit pas un de ces établissemens
+vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la piété
+hasarde et qui ne doivent leur succès qu’au caprice. Il ne se montre
+à Rome qu’avec l’appareil le plus auguste: vœu de virginité, garde
+du palladium, dépôt et entretien du feu sacré[66], symbole de la
+conservation de l’empire, prérogatives les plus honorables, crédit
+immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été payé cher
+par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous
+les êtres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si
+elles succomboient à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité
+des passions, comment y seroient-elles échappées sans les ressources
+de Sapho, tandis qu’on leur laissoit la liberté la plus dangereuse, et
+que leur culte même les appelloit à des idées si voluptueuses? Car on
+sait que les vestales sacrifioient au dieu _Fascinus_, représenté sous
+la forme du _Thallum Égyptien_, il y avoit des cérémonies singulières,
+observées dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du
+membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacré qu’elles
+entretenoient étoit sensé se propager dans tout l’empire par les voies
+véritablement vivifiantes, mais qu’un tel objet de contemplation
+étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes filles vouées à la
+virginité!
+
+On voit que les tribades anciennes avoient d’illustres modeles. L’abbé
+Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes, cite les habits
+qu’elles affectoient en public: c’étoient, selon lui[67], l’_enomide_
+et la _callyptze_. L’_énomide_ serroit étroitement le corps et laissoit
+les épaules découvertes. Quant à la _callyptze_ on ne la connoît que
+par son nom, comme la _crocote_, la lobbe _tarentine_, l’_anobolé_,
+l’_encyclion_, la _cécriphale_ et les tuniques teintes en couleurs
+ondoyantes qui désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui
+appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se
+tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant les situations dans
+lesquelles elles se trouvoient. La callyptze étoit pour le public
+extérieur; elles portoient l’énomide lorsqu’elles recevoient du monde
+dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote
+étoit pour le boudoir, lorsqu’elles étoient dans un exercice solitaire;
+l’anobolé pour la tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les
+rendez-vous nocturnes; l’encyclion pour tenir cercle licentieux; les
+tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la
+couleur de la tunique annonçoit l’office dont la tribade qui la portoit
+étoit chargée pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur
+ondoyante particuliere.
+
+Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée par des physiciens
+très-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des
+femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant à Salomon, il
+n’employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu’à faire
+exécuter en sa présence des évolutions en grand. De nos jours la
+chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux
+d’une multitude de femmes, au milieu desquelles s’établit celui qui
+veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé par Dumoulin
+toujours avec succès. On sait qu’aussi-tôt que le malade ressentoit les
+effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser
+rasseoir et raffermir l’incandescence qui paroissoit se montrer;
+autrement il en seroit résulté un effet contraire. Ce systême est
+fondé sur ce que l’homme n’a besoin que de la présence de l’objet pour
+ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit, laquelle le meut plus ou
+moins fortement, selon qu’il est plus ou moins débilité. En général,
+la fréquence des accès de cette chaleur vivifiante dure autant et plus
+que les forces de l’homme. C’est une des suites de la faculté de penser
+et de se rappeller subitement certaines sensations agréables à la seule
+inspection des objets qui les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui
+disoit _que si les animaux ne faisaient l’amour que par intervalles,
+c’est qu’ils étoient des bêtes_, disoit un mot bien plus philosophique
+qu’elle ne pensoit.
+
+Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès sont nuisibles;
+ils énervent au lieu d’exciter. Il arrive aussi quelquefois, à force
+de recherches, des aventures singulières et funestes dans ces sortes
+d’exercices. Il y a peu de temps qu’à Parme une fille accoutumée à
+tribader avec sa bonne amie, se servit d’une grosse aiguille à tête
+d’ivoire de la longueur d’un doigt, qui dans les secousses fit fausse
+route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n’osa déclarer son
+aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à goutte; au bout
+de cinq mois il s’étoit déjà formé une pierre autour de l’aiguille que
+l’on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres
+de tribaderie, il est arrivé beaucoup d’événements pareils; ici c’est
+un cure oreille, là un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon
+de seringue; ailleurs une fiole d’eau de la reine d’Hongrie, pour la
+laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de tisseran, un
+épis de bled qui monte de soi-même, qui chatouille le vagin, et que
+la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de
+pareilles anecdotes.
+
+M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades
+de l’univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de
+qualité marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs suspendus.
+Ces hamacs sont faits de soie plate à mailles de deux pouces en quarré;
+le corps y est mollement étendu, les tribades se balancent et s’agitent
+sans avoir la peine de se remuer. C’est un grand luxe des Mandarins,
+que d’avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades
+aériennes qui s’amusent sous ses yeux.
+
+Le serrail du grand-seigneur n’a pas d’autre but; car que feroit
+un seul homme de tant de beautés? Quand le sultan blasé se propose
+de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son
+sorbet au milieu de la pièce des Tours (All’hachi); c’est ainsi qu’on
+la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives; à
+l’entrée de cette pièce on voit une colombe d’un côté et une chienne de
+l’autre, par où l’on sort; symbole de volupté et de lubricité.
+
+Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui décrivent les
+trente beautés de la belle Hélène, et dont M. de Saint-Priest a envoyé
+dernièrement un fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit
+par un François du quartier de Péra[68].
+
+Je n’essayerai point de traduire ces vers en françois; ils n’ont pas
+été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique, ces trente qualités
+coupées gravement trois à trois, glaceroient toute verve. On ne calcule
+point les charmes qu’on adore; on s’enivre, on brûle, on les couvre de
+baisers; ce n’est qu’alors qu’on est intéressant; la belle qui verroit
+compter par ses doigts les attraits dont elle est ornée, prendroit le
+calculateur pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il y en
+a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu’on voit Hélène
+nue, a-t-on la tête si nette?[69]... Mais les Turcs ne sont pas galans.
+
+Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont tout fait préparer.
+Il s’accroupit dans un angle d’où il rase la terre pour voir les
+attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le
+tems qu’il y emploie, ce que l’Asie produit de plus parfait paroît
+nu dans cette salle. Elles s’accouplent d’abord suivant le tableau de
+la belle Hélene, puis se mêlent et diversifient les groupes et les
+postures dont les murs leur offrent les modeles qu’elles surpassent
+par leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept
+tableaux de Boucher, dont un représente des fictions d’après le
+Caravage; et le dernier sultan les faisoit exécuter en naturel d’après
+le peintre des graces. O, si l’on employoit autant d’efforts à former
+les mœurs qu’à les corrompre, à créer les vertus qu’à exciter les
+désirs, que l’homme auroit bientôt atteint le degré de perfection dont
+la nature est susceptible!
+
+
+
+
+L’AKROPODIE
+
+
+La nature travaille à la reproduction des êtres par des voies bien
+diverses; elle a voulu que l’espèce humaine se renouvellât par
+le concours de deux individus semblables par les traits les plus
+généraux de leur organisation et destinés à y coopérer par des moyens
+particuliers et propres à chacun. Aussi l’essence d’un sexe ne se
+borne point à un seul organe, mais s’étend par des nuances plus ou
+moins sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple, n’est
+point femme par un seul endroit; elle l’est par toutes les faces sous
+lesquelles elle peut être envisagée; on diroit que la nature a tout
+fait en elle pour les graces et les agrémens, si l’on ne savoit qu’elle
+a un objet plus essentiel et plus noble. C’est ainsi que dans toutes
+les opérations de la nature, la beauté naît d’un ordre qui tend au
+loin; et qu’en voulant faire ce qui est bon, elle fait nécessairement
+en même temps ce qui plaît.
+
+Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les modifications
+particulières, qu’autant que les passions, les goûts, les mœurs, soumis
+à un rapport direct avec les législations et les gouvernemens, mais
+toujours subordonnés à la constitution physique dominante dans tel
+ou tel climat, s’écartent plus ou moins de la nature contrariée par
+l’homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits,
+secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux,
+plus précoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y
+seront plus jolies et moins belles; l’amour y sera un désir aveugle,
+impétueux, une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la nature.
+Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera
+un besoin très-modéré, une affection réfléchie, méditée, analysée,
+systématique, un produit de l’éducation. La beauté et l’utilité, ou
+toutes les beautés et les utilités ne sont donc point connexes: leurs
+rapports s’éloignent, s’affoiblissent se dénaturent; la main de l’homme
+contrarie sans cesse l’activité de la nature; quelquefois aussi nos
+efforts hâtent sa marche.
+
+Par exemple, la loi respective de l’amour physique des pays
+septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée par les
+institutions humaines. Nous nous sommes entassés en dépit de la
+nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi changé les
+climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels
+sont infiniment puissants. A Paris, dont la température est bien
+froide en comparaison même de nos provinces méridionales, les filles
+sont plutôt nubiles que dans les campagnes même voisines de Paris.
+Cette prérogative, plus nuisible qu’utile peut-être, annexée à cette
+monstrueuse capitale, tient à des causes morales, lesquelles commandent
+très-souvent aux causes physiques; la précocité corporelle est due à
+l’exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne s’aiguisent
+guère avec le temps qu’au détriment des mœurs. L’enfance est plus
+courte; l’adolescence hâtive devient héréditaire; les fonctions
+animales et l’aptitude à les exercer s’exaltent (car se perfectionnent
+ne seroit pas le mot) de génération en génération. Or les dispositions
+corporelles et les facultés de l’ame sont entr’elles dans un rapport
+qui peut être transmis par la génération. Grande vérité qui suffit
+pour faire sentir de quelle importance seroit pour les sociétés une
+éducation bien conçue!
+
+C’est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu’il faudrait
+travailler; car chez presque toutes les nations policées, avec
+l’apparence de l’esclavage, il commande en effet au sexe dominateur.
+Il y a des femmes, et en très grand nombre, chez qui les effets de la
+sensibilité augmentent le ressort de chaque organe tant cet être, pour
+lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les
+spasmes vénériens qui constituent l’essence des fonctions du sexe,
+les libations fécondes sont plus susceptibles encore d’être envisagés
+moralement que méchaniquement. Elles dépendent sans doute de la plus ou
+moins grande sensibilité de ce centre merveilleux[70] qui se réveille
+ou s’assoupit périodiquement. Mais quelle influence n’a-t-il pas
+aussi sur toutes les parties de l’être! Si le plaisir y existe, l’âme
+sensitive, agréablement émue, semble vouloir s’étendre, s’épanouir
+pour présenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence
+répand par-tout le sentiment délicieux d’un surcroît d’existence;
+les organes montés au ton de cette sensation s’embellissent, et
+l’individu entraîné par la douce violence faite aux bornes ordinaires
+de son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le
+chagrin au plaisir, l’ame se retire dans un centre qui devient un
+noyau stérile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et
+de même que le bien-être et le contentement de l’esprit produisent
+la joie, l’épanouissement de l’âme, la vivacité, l’embellissement du
+corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté, ou la douce et tendre
+joie de la sensibilité, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens
+énergiques, et ses transports brûlans ressemblans à l’ivresse; de même
+la peine d’esprit et ses inquiétudes rétrécissent l’âme, abattent le
+corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur
+et l’accablement et l’inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable
+celui qui, à l’exemple d’un despote Asiatique, mais par d’autres
+motifs, proposeroit aux philosophes et aux législateurs la recherche de
+nouveaux plaisirs et crieroit: «_Epicure étoit le plus sage des hommes.
+La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de notre espece._»
+
+Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient incroyables si
+l’on pouvoit combattre les résultats d’observations suivies, réitérées,
+authentiques[71], mais la physique éclairée doit être le guide éternel
+de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les loix coercitives
+sont mauvaises. Voilà pourquoi la science de la législation ne peut
+être perfectionnée qu’après toutes les autres.
+
+Mais l’homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan,
+le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme,
+a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout réformer.
+De là cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions
+inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems,
+dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature
+a voulu propager, prolonger sans égard aux lieux et aux circonstances.
+La circoncision est selon nous une des plus singulières qu’il ait
+imaginées.
+
+Plusieurs peuples l’ont pratiquée pour des fins utiles dans l’ordre
+de la nature, et cela est simple et sage. D’autres l’ont admise sans
+besoin, comme une observance religieuse, et cela paroît fol. Les
+Égyptiens l’ont regardée comme une affaire d’usage, de propreté, de
+raison, de santé, de nécessité physique. En effet, on prétend qu’il y
+a des hommes qui ont le prépuce si long, que le gland ne pourroit pas
+se découvrir de lui-même; d’où il résulteroit une éjaculation baveuse
+qui seroit un inconvénient considérable pour l’œuvre de la génération.
+Cette raison en est une assurément pour diminuer un prépuce de cette
+nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en grande vénération chez
+le peuple choisi de Dieu, voilà ce qui me semble très singulier.
+
+En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de l’alliance,
+le pacte entre le Créateur et son peuple, c’est le prépuce
+d’Abraham[72], prépuce qui devoit être racorni; car Abraham avoit
+quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opéra
+de même sur son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse
+circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla
+avec son époux qui ne la revit plus[73]. Cette cérémonie n’étoit alors
+regardée que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74],
+de la circoncision du cœur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant
+tout le temps que les Israélites furent dans le désert. Aussi Josué
+à la sortie du désert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il
+y avoit quarante ans qu’on n’avoit coupé de prépuces; on en eut deux
+tonnes tout d’un coup[76].
+
+Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour
+des prépuces. Saül promit sa fille à David et demande cent prépuces de
+douaire[77]. David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas être
+borné dans ce magnifique don et apporta à Saül deux cents prépuces[78]
+puis il épousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa
+demande en règle, et l’obtint pour sa collection de prépuces[79].
+
+Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On ne regarda pas
+seulement la circoncision comme un sacrement de l’ancienne loi, en
+ce qu’elle étoit un signe de l’alliance de Dieu avec la postérité
+d’Abraham; on voulut que ce bout de peau qu’on retranchoit du membre
+génital, remît le péché originel aux enfans. Les pères ont été divisés
+à ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui
+tous ceux qui l’ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien,
+S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible.
+Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le péché originel
+les entache tout comme les hommes; on devroit même en bonne justice
+leur couper plus qu’à ceux-ci; car sans la curiosité d’Ève, Adam
+n’auroit pas péché.
+
+Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d’après M. Huet, qu’il n’étoit
+rien moins qu’évident que l’on ne circoncit pas les femmes. En effet,
+Huet sur Origène, dit positivement qu’on circoncit presque toutes les
+Égyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit à
+l’approche du mâle; d’autres subissent la même opération par principe
+de religion, pour réprimer les effets de la luxure, parce que les
+chatouillemens et l’irritation sont moins à craindre quand le clitoris
+est moins proéminent.
+
+Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les
+femmes chez les Abyssins. C’est même dans ce pays et pour ce sexe une
+marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu’à celles qui prétendent
+descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est
+donc très indécise, et les érudits ne peuvent encore s’exercer.
+
+Une opération très-embarrassante devoit être quand il falloit couper,
+où il ne restoit rien à retrancher. Par exemple, comment opéroit-on sur
+les peuples qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient
+Juifs, de sorte qu’il falloit les circoncire encore une fois pour
+l’alliance? Il paroît qu’alors on se contentoit de tirer de la verge
+quelques gouttes de sang à l’endroit où le prépuce avoit été découpé;
+et ce sang s’appeloit _le sang de l’alliance_; mais il falloit trois
+témoins pour que cette cérémonie fût authentique, parce qu’il n’y avoit
+plus de prépuce à montrer.
+
+Les Juifs apostats s’efforçoient, au contraire, d’effacer en eux les
+marques de la circoncision et de se faire des prépuces. Le texte des
+Macchabées y est formel. _Ils se sont fait des prépuces et ont trompé
+l’alliance[81]._ S. Paul, dans la première épître aux Corinthiens,
+semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n’en usent de
+même! _Si dit-il, un circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu’il ne
+se fasse point de prépuce[82]._
+
+Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité du fait et croient
+que la trace de la circoncision est ineffaçable; mais les pères Conning
+et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose étoit
+possible; dans le droit par l’infaillibilité de l’Écriture, dans le
+fait par les autorités de Galien et de Celse qui prétendent qu’on peut
+effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite Œgnielte
+et Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette marque dans
+la chair d’un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre à Bartholin,
+confirme ce fait par l’autorité même des Juifs: de plus, la matiere
+étant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser
+quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont éprouvé sur eux-mêmes la
+pratique indiquée par les médecins que nous venons de citer.
+
+La peau est extensible par elle-même à un degré qu’on auroit peine
+à croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vêtemens
+faits avec la tunique des êtres animés, n’en étoient des exemples
+journaliers. On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s’alonger
+exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement semblable à celle
+des paupieres.
+
+Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d’abord
+légitimement circoncire, et quand la racine de leur prépuce fut
+consolidée, ils y attacheront un poids, tel qu’ils purent le supporter
+sans causer aucun éraillement. La tension imperceptible et les linimens
+d’huile rosat le long de la verge, faciliterent l’alongement de la
+peau, au point qu’en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un
+quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n’en put donner que cinq
+lignes et demie. On leur avoit fait une boëte de fer-blanc doublée et
+attachée à la ceinture pour qu’ils pussent uriner et vaquer à leurs
+affaires. Tous les trois jours on visitoit l’extension, et les peres
+visiteurs, nommés commissaires _ad hoc_, dressoient registres de
+l’arrivée du nouveau prépuce de Conning, à peu près comme on fait au
+Pont-Royal pour la crûe de la Seine.
+
+Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais
+Conning et Coutu n’ont pas eu la même satisfaction pour les femmes.
+Aucune ne voulut permettre qu’on lui attachât un poids au clitoris; en
+sorte qu’il n’en est point aujourd’hui qui s’en fasse couper, ni par
+crainte de l’approche de l’homme (car il y a des expédiens qui sauvent
+tout inconvénient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d’alliance,
+parce qu’il est de fait qu’elles s’allient toutes sans avoir besoin
+d’aucune diminution. On est bien loin aujourd’hui de s’affliger de la
+proéminence d’un clitoris... O que ce progrès des arts est énorme en ce
+siècle!
+
+On sait que les Turcs coupent la peau et n’y touchent plus, au lieu
+que les Juifs la déchirent et guérissent plus facilement; au reste,
+les enfans de Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette
+opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils
+aîné, âgé de quatorze ans, envoya un ambassadeur à Henri III, pour
+le prier d’assister à la cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer
+à Constantinople au mois de mai de l’année suivante: les ligueurs
+et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion de cette ambassade
+pour appeler Henri III _le roi Turc_, et lui reprocher qu’il étoit le
+parrain du grand-seigneur.
+
+Les Persans circoncisent à l’âge de treize ans en l’honneur d’Ismaël;
+mais la méthode la plus singulière en ce genre est celle qui se
+pratique à Madagascar. On y coupe la chair à trois différentes
+reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se
+saisit le premier du prépuce coupé, l’avale.
+
+Herrera dit que chez les Mexicains, où d’ailleurs on ne trouve aucune
+connoissance du mahométisme ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le
+prépuce aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que beaucoup en
+meurent.
+
+Voilà ce que l’on peut citer de plus remarquable sur cette matiere.
+On ignore si la crainte du frottement et l’irritation qui en est une
+suite, privoit les Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons
+des culottes; mais il est sûr que les Israélites n’en portoient pas; en
+quoi nos capucins non réformés ont imité le peuple de Dieu. Cependant
+comme les érections auroient pu embarrasser dans certaines cérémonies,
+il étoit enjoint de se servir alors d’un chauffoir[85] pour contenir
+les parties génitales. Aaron en reçut l’ordre.
+
+Je m’apperçois, en finissant ce morceau, que l’histoire des prépuces
+n’est pas très-anacréontique; mais quand on veut s’instruire dans les
+livres saints, comme c’est assurément le devoir de tout chrétien, il
+faut avoir le goût robuste; car on y trouve des passages infiniment
+plus fermes qu’aucun de ceux que j’ai cités. Lorsque, par exemple, on
+voit le roi Saül poursuivant David venir décharger son ventre[86] dans
+une caverne au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci
+arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextérité le
+derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt que le roi est parti,
+courir après lui pour lui démontrer qu’il auroit pu l’empaler aisément,
+mais qu’il étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on voit
+cela, dis-je, on s’étonne. Mais lorsque passant d’étonnement en
+étonnement on voit tour-à-tour sur ce vaste et saint théâtre, des
+hommes qui se nourrissent de leurs excrémens[87] et boivent de leur
+urine[88]; Tobie que de la fiente d’hirondelle aveugle[89]; Esther qui
+se couvre la tête de tout ce qu’il y de plus sale au monde[90]; les
+paresseux qu’on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isaïe réduit à
+manger les plus hideuses évacuations du corps humain[92]; des riches
+qui _embrassoient des immondices_[93], d’autres qu’on aspergeoit dans
+le temple même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui étendoit
+sur son pain cet étrange ragoût[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui
+ne paroît pas à tout le monde digne de sa bonté, convertit en fiente de
+bœuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s’étonne plus de rien.
+
+[Illustration: Cachet de Mirabeau]
+
+[Illustration: Autographe de MIRABEAU
+
+Lettre d’envoi de la suite de son travail sur la Prusse]
+
+
+
+
+KADHESCH
+
+
+La puissance des loix dépend presqu’uniquement de leur sagesse, et la
+volonté publique tire son plus grand poids de la raison qui l’a dictée.
+C’est pour cela que Platon regarde comme une précaution très-importante
+de mettre toujours à la tête des édits un préambule raisonné, qui en
+montre la justice en même temps qu’il en expose l’utilité.
+
+En effet, la première loi est de respecter les loix. La rigueur des
+châtiments n’est qu’une vaine et coupable ressource, imaginée par
+des esprits étroits et de mauvais cœurs, pour substituer la terreur
+au respect qu’ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque
+universelle et non démentie par la plus vaste expérience, que les
+supplices ne sont nulle part aussi fréquens que dans les pays où
+ils sont terribles; de sorte que la cruauté des peines désigne
+infailliblement la multitude des infracteurs, et qu’en punissant tout
+avec la même sévérité, l’on force les coupables qui le plus souvent
+ne sont que les foibles, à commettre des crimes pour échapper à la
+punition de leurs fautes.
+
+Le gouvernement n’est pas toujours maître de la loi; mais il en est
+toujours le garant, et que de moyens n’a-t-il pas pour la faire aimer!
+Le talent de régner n’est donc pas infiniment difficile à acquérir; car
+il ne consiste qu’en cela. J’entends bien qu’il est encore plus aisé de
+faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est
+très-facile aussi de gagner les cœurs; car le peuple a appris depuis
+bien longtemps de tenir grand compte à ses chefs de tout le mal qu’ils
+ne lui font point, à les adorer quand il n’en est pas haï.
+
+Quoi qu’il en soit, un imbécile obéi peut comme un autre punir les
+forfaits; le véritable homme d’État sait les prévenir. C’est sur les
+volontés plus que sur les actions qu’il cherche à étendre son empire.
+S’il pouvoit obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il à
+faire? Le chef-d’œuvre de ses travaux seroit de parvenir à rester oisif.
+
+C’est donc une grande maladresse que la jactance et l’abus du pouvoir;
+le comble de l’art est de le déguiser (car tout pouvoir est désagréable
+à l’homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes
+tels qu’ils sont, mais de parvenir à les rendre tels qu’on a besoin
+qu’ils soient. Cela est très possible; car les hommes sont à la longue
+tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il
+modele tout à son gré, et quand j’entends un homme d’État dire: _je
+méprise cette nation_, je lève les épaules et réponds en moi-même: _et
+toi, je te méprise de n’avoir pas su la rendre estimable_.
+
+C’est là le grand art des anciens qui paroissent nous avoir été aussi
+supérieurs dans les sciences morales que nous l’emportons sur eux dans
+les sciences physiques. Tout leur but étoit de diriger les mœurs, de
+former des caractères, d’obtenir de l’homme que pour faire ce qu’il
+doit, il lui suffit de songer qu’il le doit faire. O, quel mobile
+d’honneur, de vertu, de bien-être, seroit la législation perfectionnée
+ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le
+fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit du génie, en
+un mot, que leur influence a survécu aux mœurs des peuples pour qui
+elles étoient faites. Combien long-tems, par exemple, n’a pas duré le
+préjugé imprimé par les anciens législateurs sur les mariages stériles?
+
+Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se marier ou non.
+Lycurgue nota d’infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit même
+une solemnité particulière à Lacédémone, où les femmes les produisoient
+tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire à la nature une
+amende honorable, qu’elles accompagnoient d’une correction très-sévère.
+Ces républicains si célèbres avoient poussé plus loin les précautions
+en publiant des réglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96]
+et contre les maris qui n’en usoient pas bien avec leurs femmes[97].
+On sait quelle attention les Égyptiens et les Romains apportèrent à
+favoriser la fécondité des mariages.
+
+S’il est vrai qu’il y eut dans les premiers âges du monde des femmes
+qui affectoient la stérilité, comme il paroît par un prétendu fragment
+du prétendu livre d’Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui
+en fissent profession; mais les apparences n’y sont rien moins que
+favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire de peupler le monde.
+La loi de Dieu et celle de la nature imposoient à toutes sortes de
+personnes l’obligation de travailler à l’augmentation du genre humain;
+et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une
+affaire principale d’obéir à ce précepte. Tout ce que la Bible nous
+apprend des patriarches, c’est qu’ils prenoient et donnoient des
+femmes, c’est qu’ils mirent au monde des fils et des filles, et puis
+moururent, comme s’ils n’avoient eu rien de plus important à faire.
+L’honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre
+des enfans; on étoit sûr de s’attirer par la fécondité une grande
+considération, de se faire respecter de ses voisins, d’avoir même une
+place dans l’histoire. Celle des Juifs n’a pas oublié le nom de _Jaïr_,
+qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les
+noms de _Danaüs_ et d’_Égyptus_, célèbres par leurs cinquante fils et
+leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors pour une infamie
+dans les deux sexes et pour une marque non équivoque de la malédiction
+de Dieu. On regardoit au contraire comme un témoignage authentique de
+sa bénédiction d’avoir autour de sa table un grand nombre d’enfans.
+Ceux qui ne se marioient pas étoient réputés _pécheurs contre nature_.
+Platon les tolère jusqu’à l’âge de trente-cinq ans; mais il leur
+interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans
+les cérémonies publiques. Chez les Romains, les censeurs étoient
+spécialement chargés d’empêcher cette sorte de vie solitaire[98].
+Les célibataires ne pouvoient ni tester ni rendre témoignage[99]: la
+religion aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les
+soumettoient à des peines extraordinaires dans l’autre vie, et dans
+leur doctrine le plus grand des malheurs étoit de sortir de ce monde
+sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus
+cruels démons[100].
+
+Mais il n’est point de loix qui puissent arrêter un désordre
+idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs, on éludoit
+très-communément dans l’antiquité les fins de la nature. L’histoire
+ne dit point comment ni par qui commença l’amour des jeunes garçons,
+qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en apparence si
+bizarre, l’emporta sur les loix pénales, bursales, infamantes, etc.,
+sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait
+été très-impérieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m’a
+paru très-singulière: je crois que l’impuissance dont la nature frappe
+quelquefois, se confédéra avec des tempéramens effrénés pour l’affermir
+et la propager. Rien de plus simple.
+
+L’impuissance a toujours été une tache très-honteuse. Chez les
+Orientaux, les hommes marqués de ce sceau de réprobation eurent le
+titre flétrissant d’_eunuques du soleil_, d’_eunuques du ciel, faits
+par la main de Dieu_. Les Grecs les appelloient _invalides_. Les loix
+qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi à ces femmes de
+les abandonner. Les hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut être
+très-rare dans les commencemens, également méprisés des deux sexes, se
+trouvèrent exposés à plusieurs mortifications qui les réduisirent à
+une vie obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens moyens
+d’en sortir et de se rendre recommandables. Dégagés des mouvemens
+inquiets de l’amour étranger, et, au physique, de l’amour-propre, ils
+s’assujettirent aux volontés des autres, et furent trouvés si dévoués,
+si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des
+despotismes en augmenta bientôt le nombre; les pères, les maîtres,
+les souverains s’arrogèrent le droit de réduire leurs enfans, leurs
+esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le monde entier, qui dans
+le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut étonné de se trouver
+insensiblement partagé en trois portions à peu près égales.
+
+La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l’habitude, des motifs
+particuliers, une philosophie affectée ou téméraire, la pauvreté, la
+cupidité, la jalousie, la superstition concoururent à cette révolution
+singulière; la superstition, dis-je, car les opérations les plus
+avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont été imaginées
+par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres,
+injustes, où la privation fait la vertu et la mutilation le mérite.
+
+Les Romains fourmilloient d’eunuques. En Asie et en Afrique on s’en
+sert encore aujourd’hui pour garder les femmes; en Italie cette
+atrocité n’a pour objet que la perfection d’un vain talent (I). Au Cap
+les Hottentots ne coupent qu’un testicule, pour éviter, disent-ils, les
+jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour éteindre leur
+postérité, afin que leurs malheureux enfans n’éprouvent pas un jour la
+double misère et de périr de faim et de voir périr les leurs. Il y a
+bien des sortes d’eunuques!
+
+Quand on ne pense qu’à perfectionner la voix, on n’enlève que les
+testicules; mais la jalousie dans sa cruelle méfiance retranche toutes
+les parties de la génération: cette effroyable opération est très
+dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succès qu’avant la
+puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger: passé quinze ans, à peine
+en réchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d’impuissants se vendent
+cinq et six fois jusqu’à vingt-deux mille de ces infortunés. Quelle
+horrible plaie faite à l’humanité! Les plus fameux sont Éthiopiens; ils
+sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l’or.
+
+Les impuissans absolus se qualifient d’_eunuques aqueducs_, parce
+qu’étant dépourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont
+obligés de se servir d’un conduit de supplément, faute de ne pouvoir
+lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux
+au contraire qui ne sont privés que des testicules, jouissent de toute
+l’irritation que donnent les désirs, et peuvent en un sens se dire très
+puissans (sur-tout lorsqu’ils n’ont été opérés qu’après que leur organe
+a reçu tout son développement[101] mais avec cette triste exception
+que, ne pouvant jamais se satisfaire, l’ardeur vénérienne dégénere chez
+eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu’ils liment avec
+une précieuse continuité.
+
+On voit que cette sorte d’eunuques a le double avantage de servir sans
+risque aux plaisirs des femmes et aux goûts dépravés des hommes.
+Autrefois tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux Grecs, et les
+filles garnissoient les serrails. On comprend que l’on trouvoit dans
+ce beau climat autant de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose
+pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l’a pas, ce seroit
+sans doute l’incomparable beauté de ces modeles.
+
+On comprend aujourd’hui, comme on sait, par le mot de _péché contre
+nature_ tout ce qui a rapport à la non-propagation de l’espece, et
+cela n’est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la
+ville de l’Ecriture, est bien différente, par exemple, d’une simple
+pollution. Quoique ce goût bizarre que l’on a compris avec tant
+d’autres dans le mot général _mollities_ ait été généralement répandu
+dans les pays les plus policés, l’histoire ne cite rien d’aussi fort
+que ce qui est rapporté dans l’Ecriture. Toutes les villes de la
+Pentapole en étoient tellement infestées qu’aucun étranger n’y pouvoit
+paraître qu’il ne fût en proie à leurs désirs. Les deux anges qui
+vinrent visiter Loth furent à l’instant assaillis par une multitude
+de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce
+singulier acte de vertu hospitalière ne lui réussit pas. Il falloit
+aux Sodomistes des derrières mâles[103]; et les anges n’échappèrent
+que grâce à cet aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se
+reconnoître les uns les autres.
+
+Cet état ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut
+consumé par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles,
+retirés dans une antre, crurent que le monde venoit de périr par le
+feu, comme il avoit lors du déluge péri par l’eau; et la crainte de
+ne plus avoir de postérité détermina ces filles, qui ne comptoient
+apparemment pas sur les fruits de leur prostitution récente, à en tirer
+au plus vite de leur pere. L’aînée se dévoua la première à ce piteux
+office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu’elle avoit enivré, lui
+épargna toute la peine de ce sacrifice offert à l’amour de l’humanité,
+et le consomma sans qu’il s’en aperçût[104]. La nuit suivante sa sœur
+en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir été facile à tromper et
+dur à réveiller, réussit si bien dans ces actes involontaires, que ses
+filles mirent au monde neuf mois après cette aventure, deux garçons,
+Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites.
+
+On sait, indépendamment du témoignage formel de S. Paul[106], que
+les Romains porterent très-loin ces excès de la pédérastie; mais
+ce que ce grand apôtre dit de remarquable, c’est que les femmes
+préféroient de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu’elles
+provoquent.--_Et fœminæ imitaverunt naturalem usum in eum usum qui
+est contra naturam_; c’est dans le vingt-sixième verset du chapitre
+cité au bas de la page qu’on lit ces paroles; et le verset suivant a
+fourni au Caravage l’idée de son _Rosaire_, qui est dans le Musæum du
+grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d’hommes étroitement liés
+(_turpiter ligati_) en rond, et s’embrassant avec cette ardeur lubrique
+que ce peintre sait répandre dans ses compositions libertines.
+
+Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le globe; les voyageurs
+et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent même un cas de
+sodomie triple qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur
+Sanchez: le voici.
+
+Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique, imprimée en
+1566, les hommes à queue du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de
+ceux de l’isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l’isle Mindors,
+voisine de Manille. Tant d’autorités se trouverent plus que suffisantes
+pour déterminer des missionnaires jésuites à entreprendre de préférence
+des conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet de ces hommes
+à queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des
+queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité,
+de tous les mouvemens que l’on aperçoit dans la trompe de l’éléphant.
+Or l’un de ces hommes à queue se coucha entre deux femmes, dont l’une
+ayant un clitoris considérable, se posta de la tête aux pieds et
+plaça en pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l’insulaire
+fournissoit sept pouces au vase légitime: l’insulaire qui étoit
+complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facultés il
+approcha de l’autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y
+avoit là assurément de quoi exercer les talens du prince des casuistes.
+
+Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il, sodomie double
+quoiqu’incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris
+ne pouvant verser la libation, ils n’opèrent rien contre les voies de
+Dieu et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornication simple.»
+
+J’imagine que de pareilles queues auroient plus d’un genre d’utilité à
+Paris, où le goût des pédérastes, quoique moins en vogue que du tems de
+Henri III, sous le règne duquel les hommes se provoquoient mutuellement
+sous les portiques du Louvre, fait des progrès considérables. On
+sait que cette ville est un chef-d’œuvre de police; en conséquence
+il y a des lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens qui
+se destinent à la profession sont soigneusement enclassés; car les
+systêmes réglementaires s’étendent jusques là. On les examine; ceux
+qui peuvent être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien
+faits, potelés, sont réservés pour les grands seigneurs, ou se font
+payer très-cher par les évêques et les financiers. Ceux qui sont privés
+de leurs testicules, ou en terme de l’art (car notre langue est plus
+chaste que nos mœurs) qui n’ont pas le _poids du tisserand_, mais
+qui donnent et reçoivent forment la seconde classe; ils sont encore
+chers parce que les femmes en usent, tandis qu’ils servent aux hommes.
+Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érections tant ils sont usés,
+quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires au plaisir, s’inscrivent
+comme _patiens purs_ et composent la troisième classe: mais celle qui
+préside à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet effet on
+les place tout nus sur un matelas ouvert par la moitié inférieure; deux
+filles le caressent de leur mieux, pendant qu’une troisième frappe
+doucement avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens.
+Après un quart d’heure de cet essai, on leur introduit dans l’anus
+un poivre long rouge qui cause une irritation considérable; on pose
+sur les échauboulures produites par les orties de la moutarde fine de
+Caudebec, et l’on passe le gland au camphre. Ceux qui résistent à ces
+épreuves, et ne donnent aucun signe d’érection servent comme patiens
+à un tiers de paie seulement... O qu’on a bien raison de vanter le
+progrès des lumieres dans ce siecle philosophe!
+
+
+
+
+BÉHÉMAH
+
+
+DE LA BESTIALITÉ.--Ce titre répugne à l’esprit et flétrit l’ame.
+Comment imaginer sans horreur qu’un goût aussi dépravé puisse exister
+dans la nature humaine, lorsqu’on pense combien elle peut s’élever
+au-dessus de tous les êtres animés? Comment se figurer que l’homme
+ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les délices
+de l’amour, tous ses transports... il a pu les déposer aux pieds d’un
+vil animal! Et c’est au physique de cette passion, à cette fievre
+impétueuse qui peut pousser à de tels écarts, que des philosophes
+n’ont pas rougi de subordonner le moral de l’amour! _Le physique seul
+en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez
+contempler ce physique dans les Pyrénées où chaque berger a sa chevre
+favorite; et quand vous aurez assez observé les hideux plaisirs du
+montagnard brutal, répétez encore: _en amour le physique seul est bon_.
+
+Un sentiment très philosophique peut engager à fixer un moment ses
+regards sur un sujet aussi étrange, parce que ce sentiment donnant
+la force d’écarter toutes les idées que l’éducation, les préjugés,
+et l’habitude nous inculquent tour à tour, indique plus d’une vue à
+diriger, plus d’une expérience à faire, dont les résultats pourroient
+être utiles et curieux.
+
+La forme particuliere par laquelle la nature a distingué l’homme et
+la femme, prouve que la différence des sexes ne tient pas à quelques
+variétés superficielles; mais que chaque sexe est le résultat peut-être
+d’autant de différences qu’il y a d’organes dans le corps humain,
+quoiqu’elles ne soient pas toutes également sensibles. Parmi celles
+qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont
+l’usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles au sexe
+essentiellement, ou sont-elles une suite nécessaire de la disposition
+des parties constituantes[108]? La vie s’attache à toutes les formes,
+mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les
+productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles
+qui le sont extrêmement périssent bientôt. Ainsi l’anatomie, éclairée
+autant qu’il seroit possible, pourroit décider jusqu’à quel point
+on peut être monstre, c’est-à-dire, s’écarter de la conformation
+particuliere à son espece, sans perdre la faculté de se reproduire, et
+jusqu’à quel point on peut l’être sans perdre celle de se conserver.
+L’étude de l’anatomie n’a pas même encore été dirigée sur ce plan,
+pour lequel on pourroit mettre à profit cette erreur de la nature,
+ou plutôt cet abus de ses désirs et de ses facultés qui portent à la
+bestialité.
+
+Les productions monstrueuses d’animaux différens conservent une
+conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement
+la faculté de se reproduire. Les productions monstrueuses de l’humanité
+nous apprendroient en outre jusqu’à quel point l’ame raisonnable _se
+transmet ou se débrouille_, si l’on peut parler ainsi, d’avec l’ame
+sensitive. Il est singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.
+
+La partie constitutive de notre être, qui nous différencie
+essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l’ame. Son
+origine, sa nature, sa destinée, le lieu où elle réside sont une
+source intarissable de problêmes et d’opinions. Les uns l’anéantissent
+à la mort; les autres la séparent d’un tout auquel elle se réunit
+par réfusion, comme l’eau d’une bouteille qui nageroit et que l’on
+casseroit se réuniroit à la masse. Ces idées ont été modifiées à
+l’infini. Les Pythagoriciens n’admettoient la réfusion qu’après des
+transmigrations; les Platoniciens réunissoient les ames pures, et
+purifioient les autres dans des nouveaux corps. De là les deux especes
+de métempsycoses que professoient ces philosophes.
+
+Quant aux discussions sur la nature de l’ame, elles ont été le vaste
+champ des folies humaines, folies inintelligibles à leurs propres
+auteurs. Thalès prétendoit que l’ame se mouvoit en elle-même; Pithagore
+qu’elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se mouvoir en
+soi-même. Platon la définit une substance spirituelle se mouvant par un
+nombre harmonique. Aristote, armé de son mot barbare d’_entéléchie_,
+nous parle de l’accord des sentimens ensemble. Héraclite la croit une
+exhalaison; Pithagore un détachement de l’air; Empédocle un composé
+des élémens; Démocrite, Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi
+de feu, de je ne sais quoi d’air, de je ne sais quoi de vent, et d’un
+autre quatrieme qui n’a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelaüs
+la composoient d’air subtil; Hippone d’eau; Xénophon d’eau et de terre;
+Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d’air. Critius la plaçoit
+tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu’un esprit
+répandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et
+Critolaüs, tranchant ce qu’il ne pouvoit dénouer, la supposoit une
+cinquième substance.
+
+Il faut convenir qu’une pareille nomenclature a l’air d’une parodie; et
+l’on croiroit presque que ces grands génies se jouoient de la majesté
+de leur sujet, en voyant que le résultat de leurs méditations étoient
+des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus célèbres
+modernes, on étoit plus éclairé sur cette matiere que les rêveries des
+anciens. Ce qui résulte de plus remarquable de leurs opinions en ce
+genre, c’est que jamais on n’avoit eu jusqu’à nos dogmes modernes la
+moindre idée de la spiritualité de l’ame, quoiqu’on la composât de
+parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l’ont crue
+matérielle, et l’on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée.
+Quoi qu’il en soit, les folies théoriques, les hypothèses même
+ingénieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des
+expériences physiques bien dirigées.
+
+Ce n’est pas que je croie qu’elles puissent nous apprendre, ni quelle
+est la nature de l’ame ni le lieu où elle réside; mais les nuances de
+ses dégradations peuvent être infiniment curieuses et c’est le seul
+chapitre de son histoire qui paroisse nous être abordable.
+
+Il seroit infiniment téméraire de décider que les brutes ne pensent
+point, bien que le corps ait indépendamment de ce qu’on appelle l’ame,
+le principe de la vie et du mouvement. L’homme lui-même est souvent
+machine: un danseur fait les mouvements les plus variés, les plus
+ordonnés dans leur ensemble, d’une manière très-exacte, sans donner
+la moindre attention à chacun de ces mouvements en particulier. Le
+musicien exécuteur est à peu près de même: l’acte de la volonté
+n’intervient que pour déterminer le choix de tel ou tel air. Le branle
+donné aux esprits animaux, le reste s’exécute sans qu’il y pense; les
+gens distraits, les somnambules sont souvent dans un véritable état
+d’automates. Les mouvemens qui tendent à conserver notre équilibre,
+sont ordinairement très-involontaires; les goûts et les antipathies
+précedent dans les enfans le discernement. L’effet des impressions du
+dehors sur nos passions, sans le secours d’aucune pensée, par la seule
+correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n’est-il pas
+très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes corporelles répandent
+cependant un caractère très-marqué sur la physionomie qui a une
+sympathie toute particulière avec l’ame.
+
+Les animaux considérés dans un simple point de vue mécanique,
+fourniroient donc déjà un grand nombre de solutions à ceux qui leur
+refusent le don de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile
+de prouver qu’une grande partie de leurs opérations même les plus
+étonnantes ne la nécessitent pas. Mais comment concevoir que de
+simples automates s’entendent, agissent de concert, concourent à un
+même dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles
+d’éducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils
+obéissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent;
+enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions spontanées, où
+paroissent les images de la raison et de la liberté; d’autant plus
+qu’elles sont moins uniformes, plus diversifiées, plus singulieres,
+moins prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du moment; il
+en est de même qui ont un caractère déterminé, qui sont jaloux,
+vindicatifs, vicieux.
+
+Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à former les bêtes
+vicieuses et à nous donner en elles des modèles très-odieux, ou elles
+ont comme l’homme un péché originel qui a perverti leur nature. La
+premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit que tout ce qui
+est sorti des mains de Dieu étoit bon et fort bon. Mais si les bêtes
+étoient telles alors qu’elles sont aujourd’hui, comment pourroit-on
+dire qu’elles fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un singe
+soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie
+cruel? Il faut recourir à la seconde proposition et leur supposer un
+péché originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la
+religion.
+
+Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens théoriques
+que l’on peut tracer la ligne de démarcation entre l’homme et la bête.
+Notre ame a trop peu de points de contact pour qu’il soit facile,
+même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle, d’effleurer seulement
+sa substance et sa nature; on ne sait où fixer son siege. Les uns
+ont prétendu qu’elle est dans un lieu particulier d’où elle exerce
+son empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens le centre
+ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d’autres les
+corps cannelés. Le climat, sa température, les alimens, un sang épais
+ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui
+influent sur sa manière d’être; ainsi en poussant les suppositions on
+varieroit les effets à l’infini, et l’on montreroit par les résultats,
+comme il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête, quelque
+saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque tuyau fort obstrué.
+
+Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de savoir jusqu’à
+quel point un être dégradé de l’espece humaine par sa copulation avec
+la brute, peut être plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule
+manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une
+partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les
+produits, leur donner une éducation convenable et étudier avec soin ces
+sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré de cette opération
+plus d’avantage pour le progrès des connoissances humaines que des
+efforts qui apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui enseignent
+les mathématiques à un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent
+qu’une même nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que
+le sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée; au lieu
+que le fruit d’une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire,
+une autre nature, mais entée sur la première, éclairciroit plusieurs
+des points dont le développement a tant occupé tous ces êtres pensans.
+
+Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé des produits
+de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n’y en auroit-il
+point? La bestialité étoit si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit
+de brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec
+les animaux[110], et voilà ce qui, selon moi, est bien étrange; je
+conçois comment un homme rustique ou déréglé, emporté par la fougue
+d’un besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une chèvre, d’une
+jument, d’une vache même; mais rien ne peut m’apprivoiser avec l’idée
+d’une femme qui se fait éventrer par un âne. Cependant un verset du
+Lévitique[111] porte: _La bête quelle qu’elle soit_. D’où il résulte
+évidemment que les Juives se prostituoient _à toute espèce de bête
+indistinctement_; voilà ce qui est incompréhensible.
+
+Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des produits de
+chevres avec l’espèce humaine. Les satyres, les faunes, les égypans,
+toutes ces fables en sont une tradition très-remarquable. _Satar_
+en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonné par
+Moyse que pour détourner les Israélites du goût qu’ils avoient
+pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l’Exode qu’on ne
+pouvoit voir la face des dieux, les Israélites étoient persuadés que
+les démons se faisoient voir sous cette forme[113], et c’est là le
+Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans Homère de ces
+apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse et beaucoup d’autres
+offrent des vestiges très remarquables de ces productions monstrueuses.
+
+On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les véritables
+produits. Jérémie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Héraclite a
+décrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en
+commun des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a traité dans
+le même genre des pigmées, des cynocéphales, des sphinx; ensuite il
+décrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des
+singes qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine; car un bel
+orang-outang, par exemple, est plus beau qu’un laid Hottentot. Munster
+sur la Genèse et le Lévitique a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres
+et a trouvé des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba
+admet des ames à ces faunes[116], desquels il paroît qu’on ne peut
+guère contester l’existence.
+
+Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur les centaures et
+les minotaures; mais il n’y a pas plus d’impossibilité à ce qu’ils
+aient été qu’à l’existence des produits d’autres espèces[117]. Dans
+le siècle passé il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on
+présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille sauvage,
+religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui pourroit très-bien avoir
+quelque affinité avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à
+Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer.
+Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les monstres d’Afrique.
+Il paroît que cette partie du monde que l’on ne connoît que bien peu,
+est le théâtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il
+faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive
+dans ces contrées, qu’en aucun autre endroit du globe, parce que le
+centre de l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des mers
+que les terres des autres parties du monde situées dans des latitudes
+semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc être assez
+communs et ce seroit là la véritable école des altérations, des
+dégradations[118] et peut-être du _perfectionnement_ physique de
+l’espèce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu’est-ce qu’il y
+auroit de plus beau dans les êtres animés que la forme du centaure, par
+exemple?
+
+Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout ce qu’un
+particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre. Nous avons la
+suite de ces variétés dans les especes de chiens, les accouplemens
+de différentes especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets,
+découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas
+donné ses expériences sur les mélanges des hommes avec les bêtes, et
+c’est ce qu’il faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre ses
+grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie, nous ne perdissions
+par la suite de ses idées.
+
+La bestialité existe plus communément qu’on ne croit en France, non par
+goût, heureusement, mais par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont
+bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des
+narines d’un jeune veau qui leur lèche en même temps les testicules.
+Dans toutes ces montagnes peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre
+favorite. On sait cela par les curés basques. On devroit, par la voie
+de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées et recueillir leurs
+produits. L’intendant d’Auch pourroit aisément parvenir à ce but, sans
+faire révéler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous
+les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par
+ces curés; le curé demanderoit à son pénitent _sa maîtresse_ qu’il
+remettroit au subdélégué de l’endroit sans révéler le nom de l’_amant_.
+Je ne vois pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit du
+progrès des connoissances humaines, un mal que l’on ne sauroit guère
+empêcher.
+
+
+
+
+L’ANOSCOPIE
+
+
+On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans,
+devins, médecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes
+ces sortes) ont eu plus ou moins d’influence. La nature de l’homme,
+sans cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant
+d’hameçons à l’usage de ceux qui établissent leur crédit ou leur
+fortune sur la crédulité de leurs semblables, qu’il y a toujours pour
+eux quelque heureuse découverte à faire dans l’océan sans bornes des
+sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles
+fascinations, les folies surannées, cet appât est si bien proportionné
+à l’avidité ignorante et grossière du peuple, auquel il est surtout
+destiné, que son effet est infaillible, quelqu’ignorans et mal-adroits
+que puissent être les professeurs de l’art si facile de tromper les
+hommes. La philosophie et la physique expérimentale plus cultivées, en
+détrompent sans doute un grand nombre; mais celui où le progrès des
+connoissances humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup le plus
+petit.
+
+Le mot de _devin_ se trouve très-souvent dans la Bible; ce qui justifie
+l’ancienne remarque qu’il n’y a eu parmi les auteurs sacrés que peu
+ou point de philosophes. Moyse défend gravement de consulter les
+devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après les devins et
+les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre
+la sienne[120].» Il y a plusieurs classes de sorciers indiquées dans
+l’Écriture.
+
+_Chaurnien_ en hébreu signifioit sages. Mais cette expression étoit
+fort équivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse
+vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affectée_. Ainsi dans tous
+les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire
+servir les apparences de la sagesse à leurs intérêts, au succès de
+leurs passions, et pour détourner l’étude, la science et le talent du
+seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation
+de la vérité.
+
+Les _Mescuphins_ étoient ceux qui devinoient dans des choses écrites
+les secrets les plus cachés; les tireurs d’horoscopes, les interprètes
+des songes, les diseurs de bonne aventure manœuvroient ainsi.
+
+Les _Carthumiens_ étoient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient
+les yeux et sembloient opérer des changemens fantastiques ou véritables
+dans les objets et dans les sens.
+
+Les _Asaphins_ usoient d’herbes, de drogues particulières et du sang
+des victimes pour leurs opérations superstitieuses.
+
+Les _Casdins_ lisoient dans l’avenir par l’inspection des astres:
+c’étoient les astrologues de ce tems-là.
+
+Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas nos Comus étoient en
+fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de
+la terre un crédit immense; car la superstition qui a si bien servi
+le despotisme, l’a toujours soumis à ses lois, et du sein de cette
+confédération terrible qui a ourdi tous les maux de l’humanité, le
+triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la
+religion étoient trop habiles pour se dessaisir d’aucune des parties de
+leur pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit trait à la
+divination; ils se donnèrent en tout pour les confidens des dieux, et
+ceignirent aisément du bandeau de l’opinion des hommes qui ne savoient
+pas même douter, science qui est à peu près la dernière dont l’homme
+s’instruise.
+
+De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de la superstition, nul
+n’y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire
+une infinité de détails sur leurs pratiques folles et coupables. La
+grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes pour les
+instruire de sa volonté, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux
+un piège auquel ils n’échappoient pas. L’autorité des prophetes, leurs
+miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois, leur influence
+dans les délibérations et les affaires publiques, les faisoient
+tellement considérer par la multitude, que l’envie d’avoir part à ces
+distinctions, en s’arrogeant le don de prophétie devenoit une passion
+dévorante, en sorte que si l’on a dit de l’Égypte que tout y étoit
+_dieu_, il fut un tems où l’on pouvoit dire de la Palestine que tout
+y étoit _prophète_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais;
+on n’ignore pas même que les Juifs avoient des enchantemens et des
+philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie dans lesquels
+ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout
+plein d’autres choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais
+les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux du peuple,
+et la pieuse obscurité des discours, le ton apocalyptique, l’accent
+enthousiaste sont si imposans, que les succès furent très-partagés
+entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts
+et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent à
+élever autel contre autel.
+
+Moïse lui-même nous dit dans l’Exode que les enchanteurs de Pharaon ont
+opéré des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant
+et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables
+qui ont grièvement affligé l’Égypte, parce que le cœur de son roi
+était endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous
+applaudir de n’en avoir pas été spectateurs. Aujourd’hui que l’illusion
+des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique peut avoir de plus
+propre à surprendre, à induire en erreur, les étonnans secrets de la
+chimie, les prodiges sans nombre qu’ont opérés l’étude de la nature
+et les belles expériences qui chaque jour levent une petite partie du
+voile qui couvre ses opérations les plus secretes; aujourd’hui, dis-je,
+que nous sommes instruits de tout cela jusqu’à un certain point, il
+seroit à craindre que notre cœur ne s’endurcît comme celui de Pharaon;
+car nous connoissons infiniment moins le démon que les secrets de la
+physique; et, comme on l’a remarqué, il semble que, grace au goût de la
+philosophie qui nous investit et franchit peu à peu les barrières mêmes
+jusqu’ici les plus impénétrables, l’empire du démon va tous les jours
+en déclinant.
+
+Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que l’histoire détaillée,
+autant qu’elle peut l’être, des augures, des artifices, des prophetes,
+de leurs manœuvres, des divinations de toute espèce, décrites ou
+dévoilées par l’œil sévère et perspicace d’un philosophe. Mais de
+toutes celles qu’il pourroit exposer aux yeux dessillés des nations,
+il n’en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d’une triste
+catastrophe une société fameuse par son zèle pour la propagation de la
+foi, et qui, trop persuadée que cette foi suffisoit pour pénétrer dans
+les ténebres de l’avenir, contracta avec une légèreté fort imprudente
+un engagement qu’elle n’auroit pu remplir, sans le secours fortuit d’un
+horoscope très-étrange.
+
+Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit la vraie religion,
+lorsqu’une sécheresse effroyable sembla destiner cet empire à n’être
+plus qu’un vaste tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les
+Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un miracle qu’ils
+pressentirent avec une merveilleuse sagacité, et qui a rendu à jamais
+cette société fameuse dans ces contrées désolées. Un poète moderne
+a raconté cette anecdote d’une manière plus piquante que nous ne le
+saurions faire, et nous nous bornerons à transcrire ses vers, sans
+approuver ses licences.
+
+ Fiers rejetons du fameux Loyola,
+ Dont Port-Royal a foudroyé l’école;
+ Vous que jadis sans cesse harcela
+ Le grand Pascal, étayé de Nicole;
+ Vous qui, de Rome usant les arsenaux,
+ Fîtes frapper du fatal anathème,
+ Pour soutenir votre lâche système,
+ Les Augustins, sous le nom des Arnaud.
+ Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,
+ A tant de fois éprouvé la férule,
+ Et qui voyant dans ses puissans écrits,
+ Des Molina les sentimens proscrits;
+ Contre son livre, au benin Clément onze,
+ Fîtes pointer le redoutable bronze.
+ Vous qui dans la Chine alliez à la fois,
+ Confucius et Dieu mort sur la croix;
+ Et dont le culte équivoque et commode,
+ Rapporte à Dieu celui d’une pagode.
+ De la morale éternels corrupteurs;
+ Qui du salut élargissez la voie,
+ Et qui, guidant par des chemins de fleurs,
+ Les pénitens que le ciel vous envoie,
+ Au champ de Dieu ne semez que l’ivroie.
+ Des grands du siecle adroits adulateurs;
+ Vils artisans de mensonge et de fourbe,
+ De qui le dos sous l’iniquité courbe;
+ Qui démasqués et par-tout reconnus,
+ Etes pourtant par-tout les bien venus;
+ (Car il n’est lieux de l’un à l’autre pôle,
+ Où Dieu merci n’ayez le premier rôle.)
+ Dites-nous donc, par quel puissant moyen,
+ Vous trouvez l’art d’en imposer aux autres,
+ Et de coëffer la mître des apôtres,
+ Chez l’infidèle et le peuple chrétien?
+ Si l’on en croit vos longs martyrologes,
+ Où le mensonge a tracé vos éloges,
+ L’Inde rougit du sang de nos martirs:
+ Sur un trépied vous rendez des oracles;
+ Et le païen avide de miracles,
+ Les voit éclore au gré de ses desirs.
+ L’aride mort au teint livide et blême,
+ Lâche sa proie à votre voix suprême;
+ Par vous le sang qu’elle a coagulé,
+ Dans les vaisseaux a de nouveau coulé,
+ A l’ordre seul d’un petit taumaturge,
+ L’air de vapeurs ou se charge ou se purge;
+ Et vous avez à vos commandemens,
+ Le vent, la foudre et tous les élémens.
+ A ce propos on m’a fait certain conte,
+ Mes révérends, qu’il faut que je vous conte.
+ A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein,
+ De ses sablons forme la riche pierre,
+ Dont le poli réfléchit la lumiere
+ En cent façons; étoit un jeune essaim
+ D’Ignatiens, qui dans l’âme indienne,
+ Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.
+ Tous les beaux fils qu’a l’Inde sur son bord,
+ Etoient, par eux catéchisés d’abord.
+ Les Cordeliers qu’ils avaient pour annexe,
+ De leur côté baptisoient le beau sexe.
+ Tout alloit bien; et leur apostolat
+ Fructifioit, moyenant ce partage,
+ Si, que de Dieu, le nouvel héritage
+ Alloit croissant avec beaucoup d’éclat.
+ Là le démon qu’en figure de bronze,
+ Fait adorer l’ignorance du bonze;
+ Graces aux fils d’Ignace et de François,
+ Alloit perdant tous les jours de ses droits.
+ L’Ignatien à ces nouvelles plantes,
+ Distribuoit les graces suffisantes,
+ Si largement que l’efficace là
+ Glanoit après les fils de Loyola
+ Petitement. Quoi qu’il en soit, les drôles,
+ Par maints bons tours, maintes belles paroles,
+ Passoient pour saints, se faisoient vénérer
+ Du peuple Indien qu’ils savoient attirer.
+ Le bruit en vint jusqu’au roi de Golconde:
+ Ce prince étoit un vieux païen fieffé,
+ Qui de son diable étoit si fort coëffé,
+ Qu’il n’encensoit que cet esprit immonde,
+ Il vouloit voir ces apôtres nouveaux,
+ Que de son diable on disoit les rivaux.
+ Bien croyoit-il entendre des oracles,
+ Et comme Hérode aller voir des miracles.
+ Nos révérends, le crucifix en main,
+ Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain,
+ En déclamant contre le simulacre
+ De Satanus. Le roi dont la bile âcre
+ Jà s’échauffoit à leurs beaux plaidoyers,
+ Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte,
+ Et qu’on annonce un singulier culte;
+ Encor faut-il de preuves l’étayer.
+ Depuis six mois la sécheresse afflige
+ Tout mon royaume; et votre zèle exige
+ Que de ce Dieu vous obteniez de l’eau.
+ Si dans trois jours vous n’en faites répandre,
+ Comme imposteurs je vous ferai tous pendre:
+ Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau
+ Représenter à l’absolu monarque,
+ Que ce seroit tenter le Tout-Puissant:
+ Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque,
+ S’il est le Dieu sur la terre agissant.
+ Force fut donc aux moines d’en promettre,
+ Sauf à tenter l’avis du baromètre,
+ Qui consulté par eux tous les instans,
+ Ne répondoit jamais que du beau tems.
+ Tous de concert alloient plier bagage,
+ Pour le martyre éprouvant peu d’attraits,
+ Quand un frater qu’ils laissoient là pour gage,
+ Et qui pour eux auroit payé les frais,
+ D’un tel départ leur demanda la cause.
+ Las! dirent-ils, le prince nous propose
+ De décorer nos collets de la hard,
+ S’il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
+ Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère,
+ Par Loyola, patron du monastère,
+ Dites au roi que dès demain matin
+ Nous en aurons, ou j’y perds mon latin.
+ Pas ne mentoit notre moderne Elie:
+ Du sein des mers un nuage élevé,
+ A point nommé de sa féconde pluie,
+ Vit du pays chaque champ abreuvé.
+ Et de crier en Golconde au miracle,
+ Et de donner le bon frere en spectacle,
+ Qui dit tout bas à nos moines joyeux:
+ Mes révérends, si j’ai tenu parole,
+ Vous le devez à certaine v.....,
+ Qu’exprès pour vous me conservent les cieux.
+ Toutes les fois que l’atmosphere aride,
+ Va condensant de nouvelles vapeurs,
+ L’air surchargé de l’élément humide,
+ Ne manque pas de doubler mes douleurs.
+ On n’en dit mot à messieurs de Golconde,
+ Dans le pays il resta constaté,
+ Que ce n’étoit qu’un fruit de sainteté,
+ Et non celui de cette peste immonde,
+ Dont le pénard se trouvoit infecté.
+ Puisque le bien naît ainsi du désordre,
+ Que le bon Dieu la conserve à tout l’ordre.
+
+On voit, toute plaisanterie à part, combien cet étrange baromètre fut
+utile et à la Chine et aux missionnaires qui en ont rapporté leur
+fameuse querelle sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette
+sorte d’injection qu’on porte dans les intestins par le fondement que
+depuis l’introduction des Jésuites dans leur empire; aussi ces peuples
+en s’en servant l’appellent-ils _le remède des barbares_.
+
+Les Jésuites qui voyoient que le mot ignoble de _lavement_, avoit
+succédé à celui de _clystere_ gagnerent l’abbé de S. Cyran, et
+employerent leur crédit auprès de Louis XIV, pour obtenir que le mot
+_lavement_ fut mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte
+que l’abbé de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, qu’on appeloit
+l’Hélène de la guerre des Jésuites et des Jansénistes; mais, disoit
+le pere _Garasse_, je n’entends par _lavement_ que _gargarisme_: «ce
+sont les apothicaires qui ont profané ce mot à un usage messéant.»
+On substitua donc le mot _remède_ à celui de _lavement_. Remède
+comme équivoque parut plus honnête, et c’est bien là notre genre de
+chasteté[121]. Louis XIV accorda cette grâce au père le Tellier. Ce
+prince ne demanda plus de _lavement_, il demandoit _son remède_; et
+l’académie fut chargée d’insérer ce mot avec l’acception nouvelle dans
+son dictionnaire... Digne objet d’une intrigue de cour!
+
+Il paroît que cette honteuse maladie, appelée _cristalline_, qui fut
+le _barometre jésuitique_ dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on,
+se perpétuait dans l’ordre des Jésuites de père en frère, n’étoit
+autre chose que la maladie dont parle l’écriture: _le Seigneur frappa
+ceux de la ville et de la campagne dans le fondement_[122]. C’est
+pour la guérison de cette maladie que les Jésuites ont une messe
+imprimée dans un missel[123] à l’honneur de S. Job. Il n’y a rien là
+qui forme inconséquence avec leur morale; car il est certain que leurs
+casuistes encouragent à braver le danger de la cristalline, bien loin
+de l’improuver, quand ils croient que l’œuvre de Dieu peut y être
+intéressée. On lit dans le recueil du pere Jésuite Anufin un singulier
+fait arrivé à l’un de leurs novices qui s’amusoit avec un jeune homme,
+et qui fut surpris au milieu de ses débats par un de ses confreres.
+Celui-ci avoit eu la prudence d’observer à travers la serrure et
+de se taire; mais quand l’opération fut finie et le novice sorti,
+«malheureux, lui dit son camarade, que viens-tu de faire? J’ai tout
+vu; tu mériterois que je te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de
+luxure... tu ne peux pas nier ton crime...--Eh, mon cher ami, répond le
+coupable d’un ton de confiance et d’affection, vous ne savez donc pas
+que c’est un Juif? je le convertirai, ou il restera l’ennemi de J.-C.
+Dans l’une ou l’autre supposition n’ai-je pas raison de le séduire, ou
+pour le sauver ou pour le rendre plus coupable?» A ces mots le novice
+observateur persuadé, convaincu, pénétré d’admiration, se prosterne,
+baise les pieds de son confrère, fait son rapport; et le novice agent
+est enregistré parmi les opérateurs des œuvres du Très-Haut.
+
+
+
+
+LA LINGUANMANIE
+
+
+Si l’on réduisoit toutes les passions de l’homme à ses affections
+primitives, tous ses idiômes à l’expression de ses pensées-meres, si
+je puis parler ainsi, en dépouillant celles-là de toutes les nuances
+dont il les a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a
+surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient moins volumineux et
+les sociétés moins corrompues.
+
+Par exemple, combien l’imagination n’a-t-elle pas brodé en amour le
+canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornées à l’embellir
+des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en
+applaudir. Mais il y a beaucoup plus d’imaginations déréglées
+que d’imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y a plus de
+libertinage que de tendresse parmi les hommes; voilà pourquoi il faut
+maintenant une foule d’épithètes pour retracer toutes les nuances
+d’un sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque, généreux
+ou coupable, n’est après tout et ne sera jamais que le penchant plus
+ou moins vif d’un sexe vers l’autre. L’impudicité, la lubricité, la
+lasciveté, le libertinage, la mélancolie érotique sont des qualités
+très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins
+fortes des mêmes sensations. La lubricité, la lasciveté, par exemple,
+sont des aptitudes purement naturelles au plaisir; car plusieurs
+especes d’animaux sont lascifs et lubriques; mais il n’en est point
+d’_impudiques_. L’impudicité est une qualité inhérente à la nature
+raisonnable et non pas à une propension naturelle, comme la lubricité.
+L’impudicité est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes,
+dans les discours: elle annonce un tempérament très-violent, sans en
+être la preuve bien certaine; mais elle promet beaucoup de plaisir
+dans la jouissance et tient sa promesse, parce que l’imagination est
+le véritable foyer de la jouissance que l’homme a variée, prolongée,
+étendue par l’étude et le raffinement des plaisirs.
+
+Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres de cette espece,
+ne sont autre chose qu’un appétit violent qui porte à jouir sans
+mesure, à chercher sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu’on
+ne croit, mais dans sa plus grande partie d’institution humaine; à
+chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons _pudeur_, les
+moyens les plus variés, les plus industrieux, les plus sûrs de se
+satisfaire, d’éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur est
+si séduisante, qu’on les provoque après les avoir étreints.
+
+Cet état tient purement à la nature et à notre constitution. C’est
+la faim, le sentiment du besoin de prendre sa nourriture, lequel par
+excès de sensualité produit la gourmandise, et par la privation trop
+longue des moyens de se satisfaire, dégénere en rage. Le désir de la
+jouissance qui est un besoin tout aussi naturel, quoique moins fréquent
+et plus ou moins impérieux, selon la diversité des tempéramens, se
+porte quelquefois jusqu’à la manie, jusqu’aux plus grands excès
+physiques et moraux, qui tous tendent à la jouissance de l’objet par
+lequel peut être assouvie la passion ardente dont on est agité.
+
+Cette fievre dévorante s’appelle chez les femmes _nimphomanie_[124];
+elle s’appelleroit chez les hommes _mentulomanie_, s’ils y étoient
+aussi sujets qu’elles; mais leur conformation s’y oppose, et plus
+encore leurs mœurs qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et
+ne comptant la pudeur qu’au nombre de ces raffinemens dont l’industrie
+humaine a su embellir ou nuancer les attraits de la nature, ne les
+exposent point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop exaltés.
+D’ailleurs nos organes étant beaucoup plus susceptibles de mouvemens
+spontanés que ceux de l’autre sexe, l’intensité des désirs peut
+rarement être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi bien que
+les femmes aient des maladies produites par une cause à peu près
+pareille[125]; mais dont une constitution mâle, plus aisée à détendre,
+ne sauroit être long-temps pénétrée.
+
+Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets si bizarres
+de la nymphomanie. Peut-être le déréglement de l’imagination y
+contribue-t-il beaucoup plus que l’énergie vénérienne que le sujet qui
+en est attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la vulve
+n’est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut être, à la vérité,
+une disposition à cette manie; mais il ne faut pas croire qu’il en
+soit toujours suivi. Il excite, il force à porter les doigts dans les
+conduits irrités; à les frotter pour se procurer du soulagement,
+comme il arrive dans toutes les parties du corps que l’on agace dans
+la même vue, pour y atténuer les causes irritantes. Ces titillations,
+ces attouchemens, quelque vifs et désirés qu’ils puissent être, se font
+du moins sans témoins; au lieu que ceux qu’occasionne la nymphomanie
+bravent les spectateurs et les circonstances. C’est que le prurit
+ne s’établit que dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la
+jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre
+l’impression qu’elle reçoit avec des modifications propres à investir
+l’ame d’une foule d’idées lascives. De là ce feu s’alimente lui-même;
+car la vulve est affectée à son tour par l’influence de l’ame avide
+de volupté, indépendamment de toute impression des sens, et réagit
+sur le cerveau. Ainsi l’ame est de plus en plus profondément pénétrée
+de sensations et d’idées lascives, qui, ne pouvant pas subsister trop
+longtems sans la fatiguer, détermine sa volonté à faire cesser cette
+inquiétude attachée à la prolongation de tout sentiment trop vif, à
+employer tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but.
+
+Il est incroyable combien l’industrie humaine aiguisée par la passion
+a varié les moyens de donner du plaisir, ou plutôt les attitudes du
+plaisir; car il est toujours le même, et nous avons beau lutter contre
+la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle paroît avoir distribué
+à la vérité beaucoup de provoquans dans ses productions[126]. Mais
+il est certain que les fibres du cerveau s’étendent indépendamment
+d’aucune affection immédiate de la nature. Tout ce qui échauffe
+l’imagination, agace les sens ou plutôt la volonté à laquelle
+très-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont au moins
+autant aidés par celle-là, que l’imagination peut jamais l’être par
+le tempérament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux
+disposés, les mieux servis de l’âge et des circonstances.
+
+Ensuite comme c’est le propre de toutes les passions de l’ame
+de devenir plus violentes, en raison de la résistance et que la
+nymphomanie n’est pas facile à contenter, elle finit par être
+insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune
+mesure; et ce sexe si bien fait pour une molle résistance, pour étaler
+tous les charmes de la timide pudeur, déshonore dans cette affreuse
+maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande,
+il recherche, il attaque; les désirs s’irritent par ce qui sembleroit
+devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit en effet, si le
+simple prurit de la vulve sollicitoit le plaisir. Mais quand le foyer
+du désir est le cerveau, il s’accroît sans cesse; et Messaline, plutôt
+lassée que rassasiée[127], court sans relâche après le plaisir et
+l’amour qui la fuit avec horreur.
+
+Il faut en convenir cependant: l’observation nous offre en ce genre
+quelques phénomenes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de
+Buffon a vu une jeune fille de douze ans, très brune, d’un teint vif
+et très coloré, de petite taille, mais assez grasse, déjà formée et
+ornée d’une jolie gorge, qui faisoit les actions les plus indécentes au
+seul aspect d’un homme. La présence de ses parens, leurs remontrances,
+les plus rudes châtimens, rien ne la retenoit; elle ne perdoit
+cependant pas la raison et ses accès affreux cessoient quand elle étoit
+avec des femmes. Peut-on supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup
+abusé de son instinct?
+
+En général, les filles brunes, de bonne santé, d’une complexion forte,
+qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur état, semblent
+destinées à ne pouvoir cesser de l’être; les jeunes veuves, les
+femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition
+à la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal foyer de
+cette maladie est dans une imagination trop aiguisée, trop impétueuse;
+mais que l’inaction, contre nature, des sens pourvus de force et de
+jeunesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que
+chaque individu consulte son instinct dont l’impulsion est toujours
+sûre. Quiconque est conformé de manière à procréer son semblable, a
+évidemment droit de le faire; c’est le cri de la nature qui est la
+souveraine universelle, et dont les loix méritent sans doute plus
+de respect que toutes ces idées factices d’ordre, de régularité, de
+principes dont nous décorons nos tyranniques chimères et auxquelles
+il est impossible de se soumettre servilement, qui ne font que
+d’infortunées victimes ou d’odieux hypocrites, et qui ne reglent rien
+pas plus au physique qu’au moral que les contrariétés faites à la
+nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes physiques exercent un
+empire très-réel, très-despotique, souvent très-funeste, et exposent
+plus souvent à des maux cruels qu’elles n’arment contr’eux. La machine
+humaine ne doit pas être plus réglée que l’élément qui l’environne;
+il faut travailler, se fatiguer même, se reposer, être inactif, selon
+que le sentiment des forces l’indique. Ce seroit une prétention
+très-absurde et très-ridicule que de vouloir suivre la loi d’uniformité
+et se fixer à la même assiette, quand tous les êtres avec lesquels
+on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle.
+Le changement est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux
+secousses violentes qui quelquefois ébranlent les fondemens de notre
+existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au
+milieu des orages par le choc des vents contraires.
+
+L’exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans doute la ressource
+la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive;
+mais cette ressource n’est pas également à l’usage des deux sexes.
+L’équitation, par exemple, ne paroît pas très convenable aux femmes,
+qui ne peuvent guere en user qu’avec danger, ou avec des précautions
+qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les
+a pas disposées pour cet exercice, que là seulement elles paroissent
+perdre les graces qui leur sont particulieres, sans prendre celles du
+sexe qu’elles veulent imiter.
+
+La danse paroît plus compatible aux agrémens propres aux femmes; mais
+la maniere dont elles s’y livrent est souvent plus capable d’énerver
+que de fortifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand art de
+faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avoient fait
+de la danse une partie de leur gymnastique: ils employoient la musique
+pour calmer ou diriger les mouvemens de l’âme; ils embellissoient
+l’utile, ils rendoient salutaire la volupté.
+
+Mais si dans la naissance des corps politiques les amusemens furent
+assortis à la sévérité des institutions dont ces corps tiroient leur
+force, ils dégénérerent bien rapidement avec les mœurs,[128] et si les
+anciens s’occuperent d’abord à trouver tout ce qui pouvoit augmenter
+les forces et conserver la santé, ils en vinrent à ne chercher qu’à
+faciliter et étendre les jouissances; et c’est encore ici une occasion
+de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mêmes.
+Quel parallèle y a-t-il à faire de nos mœurs avec l’esquisse que je
+vais tracer?
+
+Quand une femme avoit _coricobolé_ une demi-heure, de jeunes personnes,
+soit filles, soit garçons, selon le goût de l’actrice, l’essuyoient
+avec des peaux de cygne. Ces jeunes gens s’appelloient _Jatraliptæ_.
+Les _Unctores_ répandoient ensuite les essences. Les _Fricatores_
+détergeoient la peau. Les _Alipari_ épiloient. Les _Dropacistæ_
+enlevoient les cors et les durillons. Les _Paratiltriæ_ étoient des
+petits enfants qui nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles,
+l’anus, la vulve, etc. Les _Picatrices_ étoient de jeunes filles
+uniquement chargées du soin de peigner tous les cheveux que la nature
+a répandus sur le corps, pour éviter les croisements qui nuisent aux
+intromissions. Enfin, les _Tractatrices_ pétrissoient voluptueusement
+toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi
+préparée se couvroit d’une de ces gazes, qui, selon l’expression d’un
+ancien, ressembloient à _du vent tissu_, et laissoit briller tout
+l’éclat de la beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au
+son des instrumens qui versoient une autre sorte de volupté dans son
+âme, elle se livroit aux transports de l’amour... Portons-nous les
+raffinemens de la jouissance jusqu’à cet excès de recherches[129]?
+
+Il seroit possible d’apporter en preuve de notre infériorité en fait
+de libertinage, par rapport aux anciens, une infinité de passages qui
+étonneroient nos satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré
+dans un morceau de ces mélanges très en raccourci, ce que le peuple
+de Dieu savoit faire[130]. Érasme a recueilli dans les auteurs Grecs
+et Romains une foule d’anecdotes et de proverbes qui supposent des
+faits dont l’imagination la plus hardie est effrayée: j’en citerai
+quelques-uns.
+
+Nous n’avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous
+donner une idée de ce qu’on appelloit à Samos _le parterre de la
+nature_. C’étoient des maisons publiques où les hommes et les femmes
+pêle-mêle s’abandonnoient à tous les genres de libertinages (I): car
+ce seroit prostituer le mot volupté que de l’employer ici. Les deux
+sexes y offroient des modèles de beauté, et de là le titre de _parterre
+de la nature_[131]. Les vieilles mettoient encore à profit dans
+d’autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient tellement
+impudiques qu’on les comparoit à des animaux qui avoient l’odeur,
+l’ardeur, la lasciveté des boucs[132].
+
+ _..... Verum noverat
+ Anus caprissantis vocare viatica._
+
+Dans l’île de Sardaigne qui n’a jamais été un pays très-florissant ni
+très-peuplé, le nom du lieu appelé _Ancon_ avoit pour étymologie celui
+de la reine Omphale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis les
+enfermoit indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces
+sortes de combats.[133]
+
+On sait ce que le despotisme oriental a toujours coûté à l’humanité et
+à l’amour; il a dans tous les tems foulé celle-là et profané celui-ci.
+C’est de Sardanapale,[134] l’un des plus vils tyrans de ces contrées,
+que vient l’idée et l’usage d’unir la prostitution des filles et des
+garçons.
+
+Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la perfection de la
+prostitution publique; elle y étoit tellement révérée qu’il y avoit
+des temples où l’on adressoit sans cesse des prieres aux dieux pour
+augmenter le nombre des prostituées[135]. On prétendoit qu’elles
+avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens passoient pour
+posséder presque exclusivement l’art de la souplesse et des mouvements
+voluptueux[136]. On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une
+coupe, à un galbe particuliers.
+
+Les Lesbiennes sont citées pour l’invention ou la coutume d’avoir rendu
+la bouche le plus fréquent organe de la volupté[137].
+
+Différens peuples se distinguerent ainsi par des usages bien étranges
+et plus fréquens chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce
+qui n’est aujourd’hui que le vice de tel ou tel individu, étoit alors
+le caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de
+l’isle d’Eubœ qui n’aimoient que les enfans et qui les prostituoient de
+toutes manieres, vint le mot _chalcider_[138]. Ainsi l’on créa celui
+de _phicidisser_ pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante[139].
+On exprima l’habitude qu’avoient les habitans de Sylphos, l’une des
+Cyclades, d’aider les plaisirs naturels par ceux de l’anus, au moyen
+du mot _siphniasser_[140]. Ainsi l’on trouva des mots pour tout
+peindre dans des siècles de corruption où l’on éprouva de tout. De là,
+le _cleitoriazein_[141], ou contraction des deux clitoris; opération
+qu’Hesychius et Suida ont pris la peine de nous expliquer, en nous
+apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa
+semblable; l’une s’agite quand l’autre s’arrête, et réciproquement
+(d’où le proverbe _non fatis liques_); de là l’expression de
+_cunnilangues_ que Sénèque définit ainsi: Les Phéniciens différoient
+des Lesbiens en ce que les premiers se rougissoient les lèvres pour
+imiter plus parfaitement l’entrée du vrai sanctuaire de l’amour; au
+lieu que les Lesbiens qui n’y mettoient d’autre fard que l’empreinte
+des libations amoureuses les avoient blanches[142], et ce n’est
+pas la maniere la plus singuliere dont on ait paré ses lèvres; car
+Suétone rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel pour
+sucer le gland de son giton de maniere à augmenter son plaisir, en
+lubrifiant ainsi la peau fine qui revêt cette partie, la salive de
+l’agent imprégnée de miel attiroit les flots d’amour. C’étoit[143] un
+aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes usés. Mais Vitellius
+faisoit cette cérémonie tous les jours et publiquement sur tous ceux
+qui vouloient s’y prêter[144]; ce qui n’est guere plus bizarre que ces
+libations (_semen et menstruum_) que certaines femmes, selon Épiphane,
+offroient aux dieux, pour les avaler ensuite[145].
+
+
+Je finis cette singuliere récapitulation par demander aux moralistes
+si les anciens alloient beaucoup mieux que nous, et aux érudits quel
+service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils
+ont déterré ces anecdotes et tant d’autres pareilles dans les archives
+de l’antiquité?
+
+
+
+
+ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER DE PIERRUGUES
+
+
+
+
+SUR L’ANAGOGIE
+
+
+_Anagogie_, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement ou
+élévation de l’esprit vers les choses divines; du grec Αναγωγη, formé
+de ανα, _en haut_, et de αγω, je conduis.
+
+
+«Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (_Introduction à
+l’Ecriture sainte_, liv. II, chap. II), explique de la félicité
+éternelle ce qui est dans l’Écriture de la Terre promise; c’est le ciel
+dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c’est la Jérusalem céleste;
+l’homme formé d’abord de la terre, animé ensuite du souffle de Dieu,
+est l’image de l’homme revêtu d’un corps corruptible, qui ressuscitera
+un jour immortel. Il faut remarquer ici que les prophètes n’ont pas
+moins prédit ce qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par
+leurs actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une
+femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son union avec
+l’Eglise, l’a purifiée de toutes ses taches. Le serpent d’airain élevé
+dans le désert, était la figure du Sauveur élevé en croix. La loi de la
+circoncision n’ordonnait à la lettre que de circoncire la chair, mais
+dans un sens spirituel elle signifie cette circoncision du cœur par
+laquelle les chrétiens doivent retrancher et réprimer en eux les désirs
+qui pourraient être contraires à la loi de Dieu.»
+
+D’après cette interprétation métaphorique, on doit s’apercevoir que
+tout l’Ancien Testament n’est qu’une figure, un clair-obscur: c’est
+pourquoi saint Augustin (_De Trin._, liv. I, chap. II) a fort bien
+remarqué que les auteurs sacrés recourent aux mots figurés lorsqu’ils
+ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs idées. Ils
+s’en servent comme des voiles pour cacher ce que la pudeur défend
+quelquefois de nommer. C’est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de
+_pied_, l’Écriture comprend toutes les parties inférieures du corps;
+témoin cet exemple: «Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa
+le prépuce de son fils et toucha _ses pieds_.» «Tulit illico Sephora
+occultissimam petram, et circumcidit præputium filii sui, tetigitque
+pedes ejus.» (_Exod._, cap. IV, v. 25.)
+
+Dans ce passage l’Écriture prend un mot honnête au lieu d’un mot qui
+ne l’est pas. Mais n’importe! Son style si simple et si sublime,
+l’élévation de ses pensées et le brillant des métaphores dont Dieu
+fait partout un si digne et fréquent usage, conviennent d’autant plus
+aux hommes que, créés à sa ressemblance, il fallait, pour s’en faire
+comprendre, qu’il appropriât son langage à celui de son peuple, et
+qu’il se conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C’est
+là sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous
+le représente sans cesse comme s’il avait un corps tout semblable au
+nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui
+attribue de la colère, de la piété, de la fureur, et lui donne des
+yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n’en suit pas qu’il faille
+le prendre au pied de la lettre, mais tel que notre imagination a
+l’habitude de se le figurer, malgré les lumières de notre faible raison
+et de la foi divine qui nous a été révélée de toute éternité. Si donc
+il est des personnes assez grossières pour se méprendre sur le sens
+anagogique de l’Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles
+l’infusion du Saint-Esprit.
+
+Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l’explication d’un titre
+que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à propos de laisser en
+grec; et il comprendra sans doute la mysticité de cet ouvrage.
+
+
+I--«Des anus d’or guérissaient les hémorrhoïdes.»
+
+En l’an du monde 2860, Ophni et Phinées, deux fils du grand-prêtre
+Héli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient à la porte du
+tabernacle: «dormiebant cum mulieribus quæ observabant ad ostium
+Tabernaculi.» (_Reg._, lib. I, cap. 2, v. 22.)
+
+Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda paternellement ses
+fils, et malgré les sages conseils qu’il leur donna sur les devoirs
+des prêtres qu’ils violaient, ils n’écoutèrent point la voix de leur
+père, «non audierunt vocem patris sui;» ce qui était inutile, ce me
+semble, puisque d’avance le Seigneur avait déjà résolu de les tuer,
+«quia voluit Dominus occidere eos.» (_Rois_, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or,
+le Dieu d’Israël, colère et jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de
+peccadilles qu’avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce
+qu’il imagina. Il engage son peuple, qu’il aime tant, dans une terrible
+bataille, où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil
+de l’épée 30,000 juifs qui n’avaient couché avec personne, prennent
+l’Arche d’alliance et tuent les deux fils d’Héli, pour apprendre
+aux autres, sans doute, qu’il est dangereux d’interpréter trop
+littéralement le précepte divin: «Croissez et multipliez.»
+
+Mais voyez cet enchaînement de justice divine: après ce bel exploit,
+marqué au coin de l’humanité, et les corrections toutes paternelles
+qu’il vient d’administrer à son peuple chéri, ne voilà-t-il pas que
+Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle
+d’Allemand à ces pauvres Philistins, qu’il déteste, parce qu’ils
+retiennent son arche, qu’il n’a pas daigné défendre lui-même au jour du
+péril, et les punit d’affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties
+les plus secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait
+ainsi pourrir le derrière!!!... «Percutiebantur in secretiori parte
+natium.» (_Rois_, liv. I, ch. 5, v. 12.)
+
+Grande était certes la consternation de ces idolâtres! mais que
+font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible maladie?...
+Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et leurs prophètes, et,
+selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Père
+Eternel, qui, moyennant le renvoi de la boîte carrée et d’un cadeau de
+cinq _anus d’or_, apaise son courroux et le délivre de ce fléau. «Hi
+sunt autem ani aurei, quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino;
+Azotus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.»
+(_Rois_, liv. II, ch. 6, v. 17.)
+
+Grâce au progrès des sciences et à l’habileté de nos médecins, nous
+sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de recourir à ce
+coûteux, mais efficace moyen, comme chacun sait; mais si une offrande
+de cette espèce est tombée en désuétude aujourd’hui, nos Esculapes
+n’oublient cependant point de formuler quelquefois leurs mémoires sur
+le prix que peuvent valoir cinq anus d’or:
+
+ _Auri sacra fames!..._
+
+Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval,
+qu’il ne suffit pas à un père d’être bon lui-même, s’il ne travaille
+encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus
+inconcevables, venge l’injure faite aux choses saintes par l’abandon
+même de ce qu’il y a de plus saint; que rien ne l’irrite tant que les
+péchés des prêtres; qu’il ne protège enfin que ceux qui l’honorent, et
+ne fait éclater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui.
+
+
+II.--«La bête de l’Apocalypse, qui a 666... sur le front.»
+
+La science des nombres n’est point une rêverie. Ecoutez plutôt ce que
+dit saint Jean dans l’_Apocalypse_ (Αποκάλυψις, mot inventé par les
+Septantes suivant saint Jérôme pour désigner les _Révélations de saint
+Jean_) verset 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal:
+
+«Qui habet intellectum computet numerum bestiæ; numerus enim hominis
+est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.»--«Que celui qui a de
+l’intelligence suppute le nombre de la bête, car son nombre est le
+nombre d’un homme.»
+
+Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (_Dictionnaire
+philosophique_, art. _Apocalypse_, sect. II), ont tous expliqué
+l’_Apocalypse_ en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce
+qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux
+commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes, ayant
+le poil d’un léopard, les pieds d’un ours, et la gueule d’un lion, la
+force d’un dragon; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le
+caractère et le nombre de la bête, et ce nombre était 666.
+
+Bossuet trouve que cette bête était évidemment l’Empereur Dioclétien,
+en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait que c’était
+Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie, connu par
+d’étranges aventures, prouve que la bête était Julien l’Apostat. Jurien
+prouve que la bête est le pape. Un prédicant a démontré que c’est
+Louis XIV. Un bon catholique a démontré que c’est le roi d’Angleterre,
+Guillaume.
+
+C’est ainsi que s’en explique le grand homme. Mais cela ne prouve
+rien contre ces messieurs, car un savant moderne a prétendu, dans le
+temps, que cette bête de l’Apocalypse n’était autre que Louis XVIII, en
+décomposant le nombre six cent soixante-six de la manière suivante:
+
+ L 50
+ V 5
+ D 500
+ O 0
+ V 5
+ I 1
+ C 100
+ V 5
+ -----
+ SUMMA 666
+
+Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes
+sont la désignation numérique et mystique; car additionnés, ils donnent
+le nombre 18, et de front, le nombre de la bête.
+
+
+
+
+SUR L’ANÉLYTROÏDE
+
+
+_L’Anélytroïde_, qui n’est couvert d’aucune enveloppe; du grec
+Ανελυτρος, formée par l’α privatif suivi de l’ν euphonique et du mot
+ελυτρος, dérivé de ελυτροω, _envelopper_, recouvrir, et par extension,
+_perforation_.
+
+
+I.--«Une des sources du discrédit où les livres saints sont tombés,
+ce sont les interprétations forcées que notre amour-propre, si
+orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre misère, a voulu donner
+à tous les passages que nous ne pouvons expliquer.»
+
+Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant avec les
+hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre à portée de
+leur faible entendement. Aujourd’hui que ces temps heureux sont loin
+de nous, pour comprendre le mystérieux de la parole divine que Dieu a
+consignée dans le livre sacré, il faut de nécessité absolue recourir
+d’abord aux lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à
+l’autorité de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec
+soin, persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés
+et le génie d’une langue aussi ancienne que la nature, et dont les
+racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la signification
+de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu’ils dépeignent
+avec tant de verve et de couleur; langue véritablement admirable,
+puisque Adam se servit de son abondante stérilité pour donner aux
+plantes et aux animaux qui venaient d’être tirés du néant, un nom
+qui marquait leur nature et leur propriété (_Gen._, chap. II, v.
+19); langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique et
+tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable et évidente
+qu’elle fut consacrée par la bouche de Dieu!...
+
+Or, pour éviter toute espèce d’interprétation forcée, confrontez
+avec l’original de ce livre divin, conservé dans l’arche de Noé, les
+versions des savants interprètes et les doctes élucubrations des
+commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui nous ont légué ce
+précieux trésor; ensuite les canons de l’Église, les conciles et les
+explications lucides, les profondes méditations de nos théologiens
+vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d’une
+matière où il serait plus que téméraire de se fier à ses propres forces
+pour parvenir à l’intelligence des textes originaux. Si vous avez eu
+le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors
+disparaîtront devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes
+contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la chimie et
+l’astronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible,
+mais qui, fort heureusement, n’existent que dans leur imagination
+déréglée et corrompue; alors soudainement inspiré par la _grâce
+agissante_, il vous sera donné de comprendre «la raison qui peut avoir
+obligé Dieu, après ces espaces infinis de l’éternité qui ont précédé
+la création du monde, à le créer dans le temps; que sans besoin comme
+sans nécessité, puisqu’il possède toutes choses et que seul il peut se
+suffire à lui-même, l’Éternel, en opérant cette merveille, n’a eu en
+vue que son Verbe divin, qu’il a prévu devoir s’incarner, et s’offrir
+lui-même en sacrifice, et que le monde n’a été formé que par le Verbe
+et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer après sa chute et
+rendre à Dieu une gloire infinie et digne de lui.» (Lamy, _Introduction
+à l’Écriture sainte_, liv. I, chap. 2.)
+
+C’est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue
+«digne de porter les souliers de Jésus-Christ (saint Mathieu, chap.
+III, v. 11), et de délier la courroie de ses boucles» (saint Luc, chap.
+III, v. 16), votre âme en se dégageant de la misérable enveloppe qui
+la tenait enchaînée ici-bas, s’élancera toute joyeuse vers le brillant
+séjour de la céleste Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins,
+espèces d’animaux (Ezéchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture à
+Dieu quand il se met en voyage, «_ascendit super Cherubin et volavit_»;
+de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l’un d’entre eux fut mis en
+sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec une épée flamboyante,
+pour empêcher notre premier père et sa pétulante moitié de rentrer dans
+ce lieu de délices (_Genèse_, chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui
+précédaient les roues mystérieuses qu’Ezéchiel vit sous le firmament
+(Ezéchiel, chap. I, v. 5 à 28); avec les Anges, les Archanges, les
+Trônes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés,
+les Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles; dans
+ce ciel où vous entendrez les Anges chanter _hosanna_ treize mille six
+cent trois fois, et ensuite s’endormir paisiblement sur les marches
+resplendissantes du trône immortel que soutiennent les Séraphins; où
+vous verrez des ballets entre les Saints et les Étoiles, les Chérubins
+et les Comètes; que sais-je? avec toute la milice céleste: ce qui sera
+un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant.
+
+
+II.--«L’un des articles de la _Genèse_ qui a singulièrement aiguisé
+l’esprit humain, c’est le verset 27 du chapitre I «Dieu créa l’homme à
+son image; il le créa mâle et femelle.»
+
+--«Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l’homme mâle et femelle à
+leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et
+les Dieux mâles et femelles. On a recherché si l’auteur veut dire que
+l’homme avait d’abord les deux sexes, ou s’il entend que Dieu fit Adam
+et Ève le même jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et
+Ève en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de
+la femme faite d’une côte de l’homme longtemps après les sept jours.»
+(Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art. _Genèse_.)
+
+Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire, comment ne
+point croire à la création d’Adam et d’Ève en même temps, au même jour,
+le sixième du monde, lorsque la _Vulgate_ et toutes les versions qui se
+sont faites sur le texte hébreu, disent si positivement au chap. I, v.
+27, que Dieu les créa homme et femelle, _masculum et fœminam creavit
+EOS_? Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible
+anglaise l’interprète de la même manière: «_Male and female created
+HE THEM_») il faut entendre qu’Adam a dû être créé androgyne, puisque
+Dieu, jugeant qu’il n’était pas bon _que l’homme fût seul_, ne forma la
+femme qu’à la fin du septième jour, d’une des côtes qu’il tira d’Adam
+pendant le sommeil divin où il l’avait plongé. (_Gen._, chap. II, v.
+18, 21, 22). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait
+alors pour se faire des enfants à lui-même? Comment mettre en harmonie
+ce passage de la _Genèse_ avec la manifeste contradiction qu’il paraît
+impliquer? Cette question embarrassante a fait suer bien des pères de
+l’Église, mais saint Thomas d’Aquin (_Quæst._, cap. I et seq.) plus
+malin ou plus inspiré que ses confrères, l’a résolue sans difficulté,
+en assurant que les hommes se faisaient, dans l’état d’innocence, par
+l’intuition des idées ou d’une manière spirituelle, comme par l’endroit
+dont parle Agnès dans l’_École des Femmes_, en prétendant que les
+parties de la génération ne sont venues aux hommes qu’après le péché,
+comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!...
+Et qu’on ne soupçonne pas l’ange de l’école de déraisonner! il était
+plus que personne à même de connaître la vérité qu’il avance, lui
+qui conversait dans la sainte familiarité de son Dieu; lui à qui,
+selon le trop hardi abbé Dulaurens (_Arétin moderne_, 2e partie, art.
+_Calendrier_), un crucifix de bois a fait un compliment académique,
+le jour sans doute qu’il prouva si heureusement et avec tant de
+clarté, dans sa soixante-quinzième question, que l’homme possède trois
+âmes _végétatives_; savoir, la _nutritive_, _l’augmentative_ et la
+_générative_!
+
+
+III.--«Le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est son nom véritable.»
+
+Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses _Commentaires sur
+la Bible_, s’est permis de calomnier ce passage de la Genèse, en disant
+que «cela supposait qu’il y avait déjà un langage très abondant, et
+qu’Adam, connaissant tout d’un coup les propriétés de chaque animal,
+exprima toutes les propriétés de chaque espèce par un seul mot, de
+sorte que chaque nom était une définition»; et s’armant de l’arme
+du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire
+«qu’il était triste qu’une si belle langue fût entièrement perdue; que
+plusieurs savants s’occupaient à la retrouver et qu’ils y auraient de
+la peine.»
+
+Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le plus
+ce qu’il comprend le moins et se fût aisément convaincu que si notre
+premier père donna à chaque animal son vrai nom, c’est que, créé
+dans un état de pure innocence, il avait reçu de Dieu, au rapport de
+saint Thomas (_Quæst._, 94, art. 3), la science la plus parfaite et
+la connaissance de toutes les choses de la nature; que sur l’ordre de
+Dieu même, Adam avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était
+propre; d’où il suit qu’il connaissait parfaitement la nature de ces
+animaux. En effet, les noms véritables doivent être en harmonie avec la
+nature des choses. (Saint Chrysost., _Hom._, 14, _in Gen._)
+
+Cependant, sans comprendre clairement et fixement l’essence divine,
+Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite
+connaissance. (Saint Thomas, _Quæst._, 94, art. 1).
+
+Voilà une explication lumineuse d’un passage de la Bible vraiment
+extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous les incrédules.
+
+
+IV.--«Mais le savant Sanchez...» Pour donner un échantillon du profond
+savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez, jésuite et casuiste
+très versé dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions
+sur lesquelles il s’est sérieusement évertué et qu’il a proposées à
+résoudre pour l’édification de ses lecteurs et à la très grande gloire
+de Dieu.
+
+Il demande:
+
+_Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?_
+
+_De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?_
+
+_Seminare consulto, separatim?_
+
+_Congredi cum uxore sine spe seminandi?_
+
+_Impotentiæ tactibus et illecebris opitulari?_
+
+_Se retrahere quando mulier seminavit?_
+
+_Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen effundat?_
+
+Il discute:
+
+_Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?_
+
+Et il assure:
+
+_Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione et ex semine
+amborum natum esse Jesum._
+
+Et cent autres questions de cette force et de cette décence, que ce
+théologien jésuite a agitées dans son fameux _Traité latin sur le
+mariage_, et dont la traduction en français blesserait trop les mœurs
+pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi, rien d’étonnant
+si Sanchez «ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si,
+quand il était à table, il tenait toujours ses pieds en l’air, assis
+sur un siège de marbre.»
+
+
+
+
+SUR L’ISCHA
+
+
+I.--«La première personne à laquelle Jésus-Christ se montra après sa
+résurrection fut Marie-Madeleine.»
+
+Rien dans l’antiquité n’approcha jamais de cette consolante doctrine
+de ramener à l’honneur par le repentir. Régénérée par la pénitence,
+une chrétienne, quelque grande que soit la faute qu’elle a commise,
+si elle s’en repent, est aussitôt purifiée et rendue à sa première
+considération. Aussi, il y a au ciel, pour une brebis égarée qui
+revient au bercail de l’Église, beaucoup plus de joie que pour dix
+saints qui n’ont jamais péché.
+
+La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant exemple
+et confirme nos réflexions. Après avoir mené une vie libertine et
+débauchée, et vendu, comme les vestales de l’Opéra, des cordons verts
+aux libertins de Jérusalem, un jour qu’elle savait que Jésus-Christ
+était allé dîner chez le Pharisien Simon, touchée sans doute par un
+mouvement de curiosité si naturelle à son sexe, ou peut-être par un
+caprice de vertu, ou, ce qui est plus probable, par le délabrement
+d’une santé usée dans les débauches, Madeleine pénètre dans la salle du
+repas et s’y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur,
+les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes et les
+essuie de ses cheveux.
+
+Alors, témoin de cette scène attendrissante et supposant, dans son
+orgueil, que les dérèglements de cette femme ne sont point connus à son
+convié, parce que, au lieu de rejeter, il accueille l’hommage impur
+de cette prostituée, l’incrédule Pharisien doute témérairement de la
+puissance du divin prophète et reste confondu lorsqu’il entend Jésus
+dire à cette courtisane qu’il préfère son ardent amour à la tiédeur
+de ceux qui ne l’aiment que du bout des lèvres et qu’il pardonne ses
+péchés parce qu’elle a beaucoup aimé. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36 à
+50.)
+
+Admirable et touchant modèle de conversion! Elle nous fait voir, disent
+les saints Pères, que la pécheresse la plus noire devient blanche comme
+neige devant Dieu, lorsque l’humilité sanctionne sa pénitence... et,
+comme dit quelque part l’impie Boufflers, se sauve ainsi du grand feu
+que Dieu a fait là-bas pour ceux qui ne vont pas là-haut.....
+
+
+
+
+SUR LA TROPOÏDE
+
+
+_Tropoïde_, du grec τρόπος, _mœurs_, _genre de vie_, _moralité d’un
+peuple_.
+
+Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et de la
+moralité du peuple hébreu qu’il dépeint avec la supériorité du talent
+d’un habile politique et d’un profond penseur, Mirabeau, qu’aucune
+considération n’arrête lorsqu’il s’agit d’agrandir les limites de notre
+intelligence par une vérité quelconque, imprime à ce chapitre le cachet
+de son génie, en y développant les observations les plus judicieuses
+et les plus profondes réflexions, il compare avec une étonnante
+sagacité les mœurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec nos
+habitudes, nos mœurs et nos libertés, que le despotisme des prêtres et
+des rois a si longtemps tenues courbées sous leur sceptre avilissant,
+mais dont la philosophie du dix-huitième siècle, par ses longs et
+constants efforts, a fait enfin justice à jamais. Depuis cette époque
+si mémorable, la civilisation est en marche: ses progrès peuvent être
+ralentis; mais ni les misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de
+tout abrutir pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents
+des gouvernements actuels, dont la violence, l’astuce et l’intérêt
+sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à comprimer
+l’essor de la progressive émancipation de l’esprit humain. Une immense
+impulsion lui est donnée, et l’imprescriptible liberté, désormais
+circonscrite dans les bornes bien entendues du devoir social, fera
+insensiblement _le tour du monde_, triomphera de leurs vains efforts et
+anéantira quelque jour l’œuvre de l’iniquité et de la corruption.
+
+
+Mais revenons au sujet de ce titre.
+
+La _Tropoïde_, dit le révérend père Lamy, est tirée des instructions et
+des règles de morale de la lettre de l’Écriture. La loi juive défend
+de lier la bouche au bœuf qui bat le blé (_Deut._, chap. XXV, v. 4) et
+saint Paul se sert de ce précepte de Moïse pour établir l’obligation
+qu’ont les fidèles de fournir aux ministres de l’Évangile tout ce qui
+leur est nécessaire (_I. Corinth._, chap. IX, v. 9.--_I. à Timoth._,
+chap. V, v. 18), ce qui n’est pas mal entendre ses intérêts. D’après
+saint Jérôme (dans sa _lettre à Hedibia_), le sens tropologique est
+celui qui nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une
+explication morale et propre à nous faire connaître ce qui se passait
+parmi le peuple juif: récit qui n’est pas du tout à son avantage.
+
+I.--«Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient au
+dieu Priape.»
+
+Si on voulait juger avec sévérité des mœurs et des habitudes du peuple
+romain par les expressions libres de quelques-uns de ses écrivains les
+plus célèbres; si l’on exposait au grand jour les tableaux obscènes
+de l’antiquité que l’on a découverts dans les fouilles d’Herculanum
+et de Pompéi, il faudrait en conclure nécessairement que la pudeur,
+loin d’être un sentiment naturel et indispensable à l’homme, n’est
+chez lui qu’une simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais
+m’imaginer qu’il ait existé sur la terre un peuple assez impudent,
+assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de gaîté de
+cœur, un culte contre la décence et les bonnes mœurs. Or, le culte de
+Priape, que je vais décrire, n’était point indécent chez les anciens;
+car ils regardaient la propagation comme un devoir trop sacré et trop
+sérieux pour voir dans la consécration du _Phallus_ et du _Kleis_ (ou
+des parties sexuelles de l’homme et de la femme dans leurs sanctuaires)
+autre chose qu’un emblème de la fécondité universelle, et ils le
+sculptaient jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole
+des premiers vœux de la nature.
+
+De là ce culte de _Priape_, qui passa à Rome de l’Étrurie, où
+l’apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, _Dissertation
+sur le libertinage_, art. III.) Au rapport de Strabon et d’autres
+écrivains de l’antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et de Vénus.
+Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin de l’Hellespont,
+où sa mère l’abandonna à cause de sa difformité. On dit que, toujours
+jalouse de Vénus, Junon, sous prétexte de l’aider dans ses couches,
+toucha l’enfant d’une main perfide, au moment qu’il vint au monde, et
+le rendit tellement monstrueux à certaine partie de son corps, que je
+ne puis mieux nommer qu’en ne la nommant pas, qu’il fit tourner la tête
+à toutes les jolies femmes de Lampsaque: c’était à qui l’enlèverait.
+Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs fronts s’enrichir
+d’une coiffe que les dames distribuent si volontiers, le chassèrent de
+leur ville sur un décret du Sénat. Priape, piqué du procédé peu galant
+de ces jaloux, les frappa d’une espèce de maladie qui les rendait
+extravagants et dissolus dans leurs plaisirs. Ces malheureux époux,
+doublement punis, furent consulter l’oracle de Dordone, qui leur
+ordonna de rappeler Priape de son exil.
+
+Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et son
+emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait
+d’épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu’il menaçait de cette
+disposition pénale:
+
+ _Fœmina si furtum faciet mihi, virque puerque,
+ Hæc cunnum, caput hic, probeat ille nates._
+
+Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme.
+Ses _Phallalogies_, ou ses fêtes, se célébraient particulièrement à
+Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le nommaient _Horus_
+et le représentaient «jeune, ailé, avec un disque sous le pied, tenant
+un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre
+viril, qui égalait en grosseur tout le reste de son corps.» Festus
+rapporte que les Romains lui élevèrent un temple sous le nom de
+_Mutinus_, «où il était assis avec le membre en érection, sur lequel
+les jeunes épouses venaient s’asseoir avant de passer dans les bras
+de leurs maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité.
+C’est pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces,
+que présidaient, sous ses ordres, les dieux _Subigus_, _Jugatinus_,
+_Domitius_ et _Mutius_ (_Jugatinus_, qui unissait l’homme et la
+femme par le mariage. AUGUST., _De Civ._, IV, c. 8.--_Domitius_,
+qui protégeait la mariée dans la maison du mari. AUG., VI, c.
+9.--_Mutinus_, dont la coutume religieuse était de faire asseoir la
+jeune mariée sur un _fascinum_, de dimension énorme et monstrueuse.
+AUG., IV, c. 11), et les déesses _Virginiensis_, _Prenia_, _Pertunda_,
+_Manturna_, _Cinxia_, _Matuta_, _Mena_, _Volupia_, _Strenua_,
+_Stimula_, etc. (_Manturna_, dont l’office était de faire en sorte que
+la femme restât avec le mari. AUG., IV, c. 9.--_Cinxia_, qui devait
+ôter la ceinture à la mariée. ARNOB., lib. III, p. 118.--_Matuta_,
+qui présidait aux caresses du réveil. PLUT., _in Camillo_.--_Mena_,
+qui présidait aux menstrues des femmes. AUG., c. 11.--_Volupia_,
+qui présidait à la volupté. ARNOB., lib. IV, p. 131.--_Strenua_,
+qui excitait au coït. AUG., IV, c. 11.--_Stimula_, qui faisait
+agir avec vivacité. AUG., IV, c. 11.--_Viripiaca_, qui présidait
+au raccommodement. VAL. MAX., lib. II, c. 1, n. 6.--_Prosa_, qui
+présidait aux accouchements. AUL. GELL., lib. XVI, c. 17.--_Egeria_,
+qui présidait à la délivrance. Voyez FESTUS.) Toutes divinités
+officieuses qu’on invoquait dans l’acte du coït, et qui avaient dans la
+cérémonie de l’hymen chacune un emploi particulier.
+
+La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir à
+Priape autant de branches de saule qu’elle avait essuyé d’assauts
+amoureux:
+
+ _Quæ quot nocte viros peregit unâ,
+ Tot vergas tibi dedicat salignas._
+
+Ce dieu fut aussi surnommé _Phallus_, _Ityphallus_, _Triphallus_ et
+_Fascinus_ (Plutarque, dans ses _Commentaires_, περι τῆς φιλοπλουτίας,
+ou _Passion des Richesses_, et dans son livre sur _Isis et Osiris_;
+Columelle, dans son _Traité de l’Agriculture_, Pompéjus et Hérodote,
+liv. 2, en donne une ample description), symboles de la fécondité, que
+l’on voyait en tous lieux, sur les dieux Termes, dans les jardins, dans
+les gynécées des dames romaines, où, pour tribut de reconnaissance,
+elles appendaient à sa chapelle des tableaux votifs, et posaient
+publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en érection.
+
+Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspendaient à celui
+de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient ordinairement d’or,
+d’ivoire, de verre ou de bois; quelquefois elles en faisaient en étoffe
+de laine ou de soie pour amuser leur... libertinage et charger leur
+vaisseau (_ad suam onerandam navem_), comme le dit si plaisamment
+Pétrone.
+
+Quoique nos mœurs n’admettent pas d’honorer publiquement ce dieu, nous
+ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier: ce sont
+les boudoirs de nos petites maîtresses qui remplacent maintenant ces
+édicules.
+
+Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le dieu des
+Moabites et des Madianites, qu’ils invoquaient sous le nom de _Peor_,
+_Beelphegar_ ou _Phegor_. Mais toujours est-il que Priape était connu
+et même adoré des Juifs, puisqu’il est rapporté dans la Bible que
+«dans la vingtième année du règne de Jéroboam, roi d’Israël, Asa, roi
+de Yuda, chassa de son territoire tous les efféminés et purifia son
+royaume de toutes les souillures de l’idolâtrie que ses pères avaient
+établies. De plus, il défendit à sa mère Mahacham d’être désormais
+la prêtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était
+consacré; puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans
+le torrent de Cédron.» (_Rois_, chap. XV, v. 9 à 13.--_Paralipomènes_,
+liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hébreu porte _miphletzet_, que les
+interprètes traduisent indifféremment par _caverne_, _assemblée_,
+_idole_, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la même idée;
+car il est avéré que Mahacham, avec la confrérie qu’elle avait formée
+et dont elle était le chef, célébrait dans les bois ou lieux obscurs
+les sacrifices de Priape, qu’accompagnaient les crimes les plus honteux
+et les plus infâmes prostitutions.
+
+
+
+
+SUR LE THALABA
+
+
+Mot hébreu que l’on comprendra aisément quand on aura lu l’histoire des
+Jésuites, l’_Onanisme_ de Tissot et la _Nymphomanie_ de M. de Bienville.
+
+
+I.--«Un des plus beaux monuments de la sagesse des anciens est leur
+gymnastique.»
+
+L’homme par sa nature, destiné au travail, a souvent besoin de se
+reposer de ses fatigues. C’est dans ces intervalles de repos momentané
+qu’il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du jeu qui récréent son
+esprit, en même temps qu’ils lui préparent de nouvelles forces pour
+reprendre ses travaux accoutumés. Mais si je parle de jeu, je n’entends
+nullement vanter ici ces dangereuses maisons qui engloutissent la
+santé, l’honneur et la fortune des gens crédules qui entretiennent avec
+elles de funestes rapports, que repousse la morale publique et qu’une
+politique bien entendue eût depuis longtemps supprimées, si, pour les
+maintenir, l’avidité du fisc n’usait de tout le pouvoir dont il est
+revêtu.
+
+Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui dégrade
+l’homme en le portant à tous les excès, que pour relever davantage ces
+jeux et ces exercices si utiles que les anciens avaient rangés parmi
+leurs cérémonies religieuses, dans le but de développer les forces et
+l’agilité du corps, et de disposer la jeunesse par une santé robuste,
+toujours si influente sur ses actions, à devenir d’utiles citoyens.
+
+Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (du grec γυμναστικὸς,
+lieu où les Grecs s’exerçaient à certains jeux; formé de γυμνος
+_nu_, parce qu’ils étaient nus ou presque nus pour s’y livrer plus
+librement), étaient des lieux spacieux, où les anciens s’assemblaient
+pour y disputer le prix de la lutte, du disque, du palet, de la course,
+du saut ou du pugilat.
+
+Leurs jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre, qu’ils
+désignaient sous le nom de _combat_ ἀγων, ainsi que le
+confirme ce vers d’Homère:
+
+ Τεσσαρές εἰσιν αγῶνες Ελλαδα
+
+Les _Olympiques_ se célébraient au bout de quatre ans révolus, en
+l’honneur de Jupiter, à Pise, non loin d’Olympie, ville d’Élide, dans
+le Péloponèse. Ils duraient cinq jours et commençaient par un sacrifice
+solennel.
+
+Les _Pythiques_ avaient lieu à Delphes, en l’honneur d’Apollon, pour
+perpétuer sa victoire sur le serpent Python.
+
+Les _Isthmiques_, institués par Sisyphe, roi de Corinthe, en l’honneur
+de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans l’isthme de
+Corinthe, près du temple de ce dieu.
+
+Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même époque à Argos,
+en mémoire d’Archemor, fils de Lycurgue, roi de Némie, qui mourut de la
+morsure d’un serpent.
+
+Célébrés avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois, des
+magistrats et d’une foule immense de spectateurs que le désir de la
+gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient l’émulation en
+élevant l’âme aux grandes actions, et enfantaient des citoyens dévoués
+à la patrie.
+
+Le vainqueur était couronné de branches de pin, de laurier, de feuilles
+d’olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les assistants et au
+bruit de leurs acclamations. Honoré dans sa patrie pour le reste de
+ses jours, son nom et sa victoire étaient chantés par les plus grands
+poètes. On lui érigeait des statues, et on poussa même les éloges du
+vainqueur jusqu’à l’élever au rang des dieux.
+
+C’est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le monde
+de l’éclat de sa gloire et qu’elle parvint à transmettre son nom à
+l’immortalité.
+
+
+
+
+SUR L’ANANDRINE
+
+
+Formé ανανδρύνομαι, _devenir lâche_, _diminuer_, composé de l’α
+privatif et de l’ν euphonique: _efféminéité_.
+
+
+I.--«Sapho... peut être regardée comme la plus illustre des tribades.»
+
+Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du temps de
+Stésichore et d’Alcée, environ 600 ans avant l’ère chrétienne, se
+distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes de κλειτοριάζειν.
+(Voyez la _Linguanmanie_.) C’est cette erreur lascive qui justifie la
+résection du clitoris dans les pays méridionaux, où les femmes, par
+le prolongement quelquefois prodigieux de cette portion externe des
+nymphes, ont propagé cette nouvelle manière d’aimer de Sapho. (Voyez
+l’_Akropodie_, que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant
+de véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit
+surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de rythmes, le
+saphique et l’éolique, et dans la faible partie de ses œuvres que
+l’ignorance et la barbarie ont laissé parvenir jusqu’à nous, son âme
+respire tout entière dans les vers brûlants d’amour, qu’elle soupirait
+pour le volage Phaon.
+
+L’ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la fit
+accuser d’un vice... qui la rendit presque un homme: _Mascula Sapho_.
+Inspirée par l’amour et les dédains de Phaon, elle put transmettre à la
+postérité la peinture de ses ardeurs ou plutôt les transports de son
+érotomanie; elle les eût moins vivement représentés s’ils eussent été
+assouvis. Tout prouve donc que le génie ne s’allume que par la chaleur
+amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même
+chez les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, _Effets de
+l’Amour sur l’esprit_.)
+
+Voici la traduction, par Boileau, d’une des odes que Sapho adressa à
+une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie:
+
+ _Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire,
+ Qui jouit du plaisir de t’entendre parler,
+ Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.
+ Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l’égaler?_
+
+ _Je sens de veine en veine une subtile flamme
+ Courir par tout mon corps sitôt que je te vois;
+ Et dans les doux transports où s’effare mon âme,
+ Je ne saurais trouver de langue ni de voix._
+
+ _Un nuage confus se répand sur ma vue,
+ Je n’entends plus, je tombe en de douces langueurs;
+ Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,
+ Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!_
+
+
+
+
+SUR L’AKROPODIE
+
+
+Du grec ακρος, _extrémité_, et πόδια, _chaussure_, et par extension,
+_retranchement du prépuce_.
+
+
+
+
+SUR LE KADESCH
+
+
+Du grec καθεσις, _introduction d’un instrument chirurgical_,
+_mutilation_.
+
+
+I.--«En Italie, cette atrocité n’a pour objet que le perfectionnement
+d’un vain talent.»
+
+La dissolution des mœurs, la défiance et le despotisme des Orientaux
+ont inventé la mutilation que la polygamie a perpétuée. C’est à
+_Spada_, village de Perse, que l’on commença à dépouiller les hommes
+des organes essentiels de la virilité. De là, sans doute, l’origine du
+mot latin _spado_, qui signifie eunuque, castrat.
+
+La plupart des peuples de l’antiquité ont pratiqué cet usage barbare.
+Sémiramis, si fameuse par son ambition, son courage et ses débauches,
+ordonna, au rapport d’Ammianus (Lib. IV, refert Semiramidem primam
+omnium mares castrasse), de châtrer les hommes faiblement constitués,
+pour leur ôter les moyens de propager des races débiles, et le
+législateur de Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait
+par des lois. L’histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme
+déplorable qui poussaient les prêtres de Cybèle (Lucian, De Dea Syria)
+et les Valésiens à altérer leur existence par la castration. Elle
+fait également mention d’Origène, qui, pour se détacher entièrement
+des choses de la terre et ne s’occuper que des choses célestes, mais
+interprétant trop rigoureusement le passage de saint Mathieu: «Il en
+est qui se sont châtrés pour acquérir le royaume des cieux (Cap. XIX,
+v. 12)», se soumit lui-même à la mutilation «et outrepassa le but,
+dit Virey, en retranchant la source de la force et le mérite de la
+résistance contre les tribulations de ce monde».
+
+Les motifs d’une excessive jalousie qu’ils portaient de leurs femmes,
+sans cesse exposées dans ces climats brûlants à devenir avec facilité
+la conquête de tous les hommes, ont pu seuls inspirer aux peuples
+de l’Orient l’affreuse idée de mutiler un sexe pour le commettre à
+la garde de l’autre. Et c’est particulièrement à ces raisons qu’il
+faut attribuer l’origine des eunuques (Du grec ευνη, _lit_, et εχω,
+_je garde_) et des sérails, où ces êtres dégradés sont investis de
+la surveillance des femmes destinées à leurs plaisirs, emploi qui a
+beaucoup d’analogie avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de
+veiller sur la conduite des dames confiées à leurs soins.
+
+C’est dans la plus tendre enfance et jusqu’à l’âge viril que cette
+cruelle exécution s’exécute, au moyen de ligatures imbibées d’une
+liqueur caustique ou d’un cordon de soie que l’on serre autour de la
+verge et du scrotum; peu de jours suffisent à l’entier rétablissement
+de ces infortunés. Privés ainsi de tous les caractères de leur sexe,
+et n’inspirant plus de crainte par leur impuissance complète, ils
+sont reconnus capables de l’emploi d’eunuques, et dès lors ils ont le
+droit d’approcher des femmes renfermées dans les harems. Sans aucune
+sensibilité quelconque, pâles et d’une démarche traînante, imberbes
+et le corps flétri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage
+profondément sillonné de rides tous les signes d’une vieillesse
+prématurée; et l’on pourrait dire d’eux ce que saint Chrysostome disait
+de l’eunuque Eutrope: «Quand son fard est ôté, son visage paraît plus
+laid et plus ridé que celui d’une vieille femme.»
+
+Une fois revêtus de cet emploi, souples et sûrs ministres des plaisirs
+capricieux de leurs maîtres, de méprisables valets qu’ils étaient, ils
+parviennent quelquefois, en rampant adroitement, jusqu’à la plus haute
+faveur. Quelques eunuques, au sommet de la puissance, ont exécuté de
+grandes choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le moral,
+leurs vices ont toujours dominé, et ils se sont souvent vengés sur le
+genre humain de la condition avilissante où ils étaient condamnés;
+c’est dans leur sein que l’on a vu s’amonceler des orages qui ont
+renversé des Etats.
+
+Une sorte d’eunuques, non moins fameux par leurs infâmes débauches
+que par leur dégradation, auxquels les Romains, du temps de l’Empire,
+extirpaient les testicules, sont de ces misérables qui faisaient le
+plus indigne abus de la verge qu’on leur avait conservée. Les dames
+romaines en raffolaient, et Juvénal en donne la raison lorsqu’il dit
+(Liv. II, sat. 6, v. 305 à 379):
+
+ _Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper
+ Oscula delectent, ac desperatio barbæ.
+ Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas
+ Summa tamen, quod jam calida matura jumenta,
+ Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro
+ Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum
+ Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres
+ Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus.
+ Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat
+ Balnea, nec dubie custodem vitis et horti
+ Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille
+ Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque
+ Tundendum eunucho Bromium committere noli._
+
+(Il en est qui trouvent les baisers de l’eunuque efféminé d’autant plus
+délicieux qu’elles n’appréhendent point une barbe importune, et n’ont
+pas besoin de se faire avorter. Mais afin que la volupté n’y perde
+rien, elles ne les livrent au fer qu’après que leurs organes, bien
+développés, se sont ombragés des signes de la puberté; alors Heliodorus
+les opère, au seul préjudice du barbier. L’esclave ainsi traité par sa
+maîtresse, est sûr, dès qu’il entre dans nos bains, de s’attirer tous
+les regards; et même il pourrait hardiment défier le dieu des jardins.
+Laisse-le dormir auprès de ton épouse, mais garde-toi bien de lui
+confier ton Bromius, malgré sa barbe naissante, et tout robuste qu’il
+est déjà. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot. Panckoucke.)
+
+C’est pour empêcher sans doute qu’ils ne devinssent femmes eux-mêmes,
+et parce qu’ils conservaient quelque reste furtif de ce qui récèle
+l’élément de la vie, que les lois avaient accordé la faveur du mariage
+à ces Conculix, si différents de ceux de la _Pucelle_. Toutefois leurs
+femmes engagées dans un lien légalement inofficieux, puisqu’il était
+diamétralement opposé au but de la nature, jouissaient du privilège
+commode de se dispenser de la foi conjugale; mais quand le cœur leur
+en disait, elles allaient en cachette, pour tranquilliser l’esprit de
+leurs maris infirmes, prendre ailleurs leur supplément.
+
+Cependant la nature, cette admirable mère, dédommagerait-elle par des
+affections toutes particulières ces êtres dégradés, ou bien l’illusion
+toute-puissante, combinée avec les douces caresses et la jouissance
+des charmes d’une belle femme compatissante, ne se bornerait-elle pas
+aux seuls plaisir des yeux et à l’écorce des sens pour consoler ces
+malheureux de l’état honteux de leur demi-existence!
+
+C’est incontestablement contrarier la propagation que de permettre de
+tels mariages; c’est un véritable assassinat, une profanation, qui
+dérobe à la société la volupté productrice de la femme. Ces stériles
+liaisons ne devraient être approuvées par les lois d’aucun pays.
+
+Dans le second siècle de l’Église, le concile de Nicée (Canon IV),
+confirmé par le second concile d’Arles, a expressément défendu ces
+mutilations.
+
+Une loi de l’empereur Adrien, citée dans les _Digestes Ad leg. Corn._
+de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, § 5), punissait de mort
+les médecins qui faisaient des eunuques et ceux qui subissaient la
+castration; de plus on confisquait leurs biens.
+
+Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait à mort
+tous ceux qui avaient mutilé leurs membres.
+
+L’article 316 du Code pénal prononce contre toute personne coupable de
+ce crime la peine des travaux forcés à perpétuité, et la peine capitale
+si la mort en est résultée avant l’expiration des quarante jours qui
+auront suivi le crime. L’article 325 ne déclare le crime de castration
+excusable que lorsqu’il a été immédiatement provoqué par un outrage
+violent à la pudeur.
+
+Et malgré des défenses si positives et des punitions si sévèrement
+exprimées par des lois civiles et canoniques, nous voyons de nos jours
+une pareille monstruosité exister encore, et cela dans la ville par
+excellence, dans cette Rome, le centre de la chrétienté!!!
+
+Voyez plutôt ces malheureux Italiens, pour qui le _farniente_ est le
+premier des besoins, entraînés par la superstition ou une cupidité
+barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver des précieux
+trésors de la vie, pour se donner un misérable filet de voix!...
+
+Allez à la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la Semaine
+Sainte, entendre ces admirables accords de voix choisies, cette
+sublime et céleste harmonie qui vous transporte, qui vous ravit, mais
+dont les sons divins cessent à l’instant de vibrer dans l’âme de
+tout être sensible qui les entend, et n’y laisse plus qu’une pénible
+impression, alors qu’on pense que ces voix si claires, si argentines,
+si mélodieuses, sont obtenues aux dépens de la postérité. Quel scandale
+odieux! il révolte la nature.
+
+Mais la magie d’une belle voix est-elle donc si puissante et le chant
+possède-t-il une tout autre vertu que la simple prière? On le croirait,
+puisque les sons de la musique délicieuse qui, dans la Chapelle
+Sixtine, enchantent l’oreille de mille amateurs, après avoir cessé,
+continuent à vibrer encore dans leurs âmes, tandis que les prières et
+les plaintes que profère le prophète en récitant le sublime _Miserere_,
+ne les touchent nullement. Et voilà pourquoi sans doute, pour apaiser
+la Divinité, on chante toujours à l’Église et à l’Opéra.
+
+
+
+
+SUR LE BÉHÉMAH
+
+
+Mot hébreu qui signifie _jumenta_, _quadrupedia_ et, par extension,
+_bestialité_.
+
+
+I.--«_Faunes suffoquants_, FAUNI FICARII.»
+
+Saint Jérôme, dans son commentaire sur Jérémie, ch. 50, v. 39, donne
+aux faunes l’épithète de _ficarii_, _qui avaient des figues_. Il faut
+conjecturer que, par ce mot, ce Père de l’Église a voulu dépeindre la
+laideur de ces faunes, dont le visage était couvert de pustules et de
+boutons; ce qui n’est pas sans apparence de vérité, car _ficus_, figue,
+figurément pris, désigne une tumeur, une sorte d’ulcère qui ressemble à
+ce fruit.
+
+Mais, n’en déplaise à saint Jérôme, le texte hébreu porte HM, qui
+signifie proprement _un spectre_, _une chose qui inspire la terreur_,
+d’où dérive le mot hébreu EIMA, qui veut dire _épouvante_. Et comme on
+représentait les faunes et les satyres, moitié hommes et moitié boucs,
+fort velus, violant femmes et filles, dont ils étaient la terreur;
+que, d’un autre côté, nul animal de sa nature n’est plus enclin à
+la lasciveté que le bouc, il est permis de croire que l’opinion de
+Berruyer, _qui rend ses faunes très actifs_, SICARII, doit prévaloir
+sur celle de saint Jérôme. En effet, le mot grec σάθη, en latin
+_veretrum_, d’où est formé celui de satyre, indique assez la lubricité
+des inclinations de ce vil animal.
+
+Au reste, le bouc est placé parmi les divinités de l’Égypte que
+l’on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les
+femmes n’avaient point horreur à lui soumettre leurs corps, et les
+hommes ne dédaignaient pas de caresser leurs chèvres; dans leur
+délire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu’à se prosterner
+devant un bouc et à baiser le derrière de ce puant animal (Voyez la
+Bible de Voltaire, au chapitre du _Lévitique_): de là vient sans
+doute que la Bible, en parlant des idoles, les appelle les _vilus_,
+SAHIRIM, et lorsque le prophète Isaïe dit, ch. 13, v. 21, que _les
+velus danseront_, PILOSI SALTABUNT, il faut l’entendre, disent les
+interprètes, des démons qui emprunteraient quelquefois cette forme
+sauvage.
+
+Je ne me hasarderai pas à contester l’existence de ces hommes
+capripèdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures et à
+ce qui en est rapporté par saint Jérôme, qui nous apprend que saint
+Antoine, dans son désert, fit la rencontre d’une espèce de nain, au
+front cornu, aux narines crochues, aux pieds de bouc, qui lui présenta
+des dattes et l’assura qu’il était un de ces habitants que les païens
+avaient honorés sous le nom de faunes et de satyres; qu’il était député
+vers lui, pour le conjurer d’intercéder pour eux près le Dieu commun,
+qu’ils savaient bien être venu en terre pour le salut du monde. (Inter
+saxosam convallem haud grandem homunculum vidit aduncis naribus,
+fronte cornibus, asperatâ, cujus extrema pars corporis in caprarum
+pedes desinebat, et responsum accepit Antonius: Mortalis ego sum unus
+ex accolis eremi, quos vario errore delusa gentilitas, faunos satyrosque
+vocans, colit. Precemur ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro
+salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, _in Vita S. Pauli_.)
+
+Preuve indubitable qu’il existe des démons sous la figure de boucs.
+Néanmoins le cardinal Baronius prétend témérairement que le satyre
+qui entra en colloque avec saint Antoine n’était qu’un singe, né
+probablement du commerce honteux de cet animal avec des filles, que
+Dieu doua de la parole, ainsi qu’il en avait fait autrefois pour le
+serpent et l’ânesse de Balaam, dont parlent la Genèse et les Nombres
+(Gen., cap. III, v. 1.--Num., cap. XXII, v. 28.) Mais qu’est-ce que
+l’opinion d’un cardinal contre celle d’un saint et de toute une
+antiquité qui déposent contre lui?
+
+
+
+
+SUR L’ANOSCOPIE
+
+
+Du grec ανα, _au-dessus_, et de σκοπιὰ, _action d’épier_, formé
+de σκοπεω, _je considère_, _je contemple_.--Astrologie judiciaire,
+jonglerie.
+
+
+
+
+SUR LA LINGUANMANIE
+
+
+Du latin _lingua_, langue, et du grec μανία, _fureur_, dérivé de
+μαινομαι, _rendre furieux_.
+
+
+I.--«C’étaient des maisons publiques où les hommes et les femmes
+pêle-mêle s’abandonnaient à tous les genres de libertinage.»
+
+La prostitution date de la plus haute antiquité. Les Orientaux
+l’admirent dans le culte de leur religion et ne la considèrent point
+comme un dérèglement de mœurs; ils la consacrèrent d’abord à célébrer
+le premier instant de l’existence de l’être auquel ils ouvraient le
+sentier de la vie. Elle fut ensuite un des moyens puissants d’accroître
+et de propager l’espèce humaine. Dans les temps patriarcaux, nous
+trouvons Ada et Selles, concubines de Lamech, père d’Abraham, se
+distinguer dans le métier, et leur progéniture bravement suivre leur
+exemple. (_Gen._, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.)
+
+Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu avait fermé le
+sein, _conclusit_, met dans le lit de son mari la fraîche et gentille
+Agar, sa servante (_Gen._, chap. XVI, v. 2, 3, 4.) Nous voyons Sodome
+et Gomorrhe et toutes les villes de la Pentapole dans la Palestine
+livrées à une souillure infâme. (_Gen._, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.)
+Pheiné, de connivence avec Thamma, deux filles de Loth, prennent goût
+à la bagatelle, et, commettant un inceste avec leur bonhomme de père,
+dans le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, après
+l’avoir enivré au sortir de Sodome, dont tous les habitants viennent
+d’être rôtis par un déluge de soufre, pour avoir pris saint Pierre pour
+saint Paul (_Gen._, ch. XIX, v. 24, 30 à 38.) Lia et Rachel, épouses
+de Jacob, lui prostituent leurs servantes (_Gen._, ch. XXIX, v. 22,
+23 et 28) et Ruben séduit Bela, concubine de son père (_Gen._, ch.
+XXXV, v. 22.) Juda fait épouser Thamar, la veuve de son fils aîné Her,
+par son second fils Onan, qui élude le devoir conjugal au moyen de la
+masturbation (_Gen._, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette même Thamar,
+sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant à son beau-père
+Juda, qui, en s’évertuant avec elle, croit être avec une femme publique
+(_Gen._, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette surprise incestueuse,
+si salutaire au genre humain, naquit Pharès, l’un des ancêtres de
+Jésus-Christ. L’amoureuse Nitiflis, femme de Putiphar, sollicite
+l’imbécile Joseph à de voluptueux ébats, mais il refuse obstinément de
+_s’unifier avec elle_ (_Gen._, ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialité et
+la pédérastie étaient fort connues dans le pays de Chanaan (_Exod._,
+ch. XXII, v. 19). On s’y polluait devant la statue de Moloch (_Lévit._,
+ch. XVIII, v. 21). Parmi les femmes publiquement madianites qui, du
+temps de Moïse, _corrompirent_, à Setim, le corps et l’âme du peuple
+juif, se trouva la jolie prostituée Cozbi, fille de Jur, prince très
+noble des Madianites, avec laquelle était couché dans un b..... _in
+lupanar_, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et lignée de
+Siméon, lorsque le pieux et fanatique Phinées, petit-fils du grand
+prêtre Aaron et fils d’Eléazar, tout transporté d’une sainte colère,
+entra dans le b....., une dague à la main, et transperça d’un seul coup
+les deux délinquants ensemble, vers les parties de la génération
+(_Num._, cap. XXV, v. 1, 2 à 28; Arrepto pugione ingressus est... in
+lupanar et perfodit ambos simul, virum scilicet et mulierem, in locis
+genitalibus.)
+
+Ce fut une femme publique nommée Rahab, qui mue par cette généreuse
+pitié si naturelle aux filles de son espèce, cacha au haut de sa
+maison, sous de la paille, les espions qui s’étaient délassés avec
+elle de leurs fatigues, et que Josué avait envoyés à Jéricho, pour
+reconnaître la ville avant de l’assiéger (_Jos._, cap. II, v. 1, 6).
+
+Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson se rend un
+jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une courtisane, avec
+laquelle il couche jusqu’à minuit (_Jud._, cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite
+il devint éperdument amoureux de Dalila, dans la vallée de Sorec, autre
+fille de joie. Dans un de ces moments de voluptueuse ivresse où le cœur
+nageant dans l’élément du plaisir, est incapable de rien refuser à
+l’être qui vous le procure, Samson, après avoir trompé trois fois son
+amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire,
+et comme il est impossible à la femme de porter loin un secret, elle
+le trahit à son tour en le faisant connaître aux Philistins, qui lui
+crèvent les yeux (_Jud._, cap. XVI, v. 4 à 22).
+
+Aimez-vous à consulter les Livres des Rois?... Eh bien! ouvrez celui
+de David, et vous verrez ce prophète-roi qui avait épousé Micho, fille
+de Saül, s’en donner avec l’impudique Abigaïl, femme de Narbal, qui
+lui inocula la v..... (_malum_) (I. _Reg._, cap. XXV, v. 35, 40). Le
+saint homme de roi accolait en même temps plusieurs autres concubines
+et femmes de Jérusalem, auxquelles il fabrique des enfants, ce qui
+ne l’empêche nullement d’enlever la sensible Bethsabée, femme du
+brave Urie, qu’il épouse après avoir fait assassiner son mari dans
+les combats (II. _Reg._, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute qu’il
+n’y eût plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse, il se
+réchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune Sunamite,
+et ne la déflore pas: _Non cognovit eam_ (III. _Reg._, cap. I, v.
+4). _Tel père, tel fils_, dit le proverbe, et les enfants de David
+le justifient: son fils Ammon brûle d’une flamme incestueuse pour sa
+sœur Thamar, et sur le perfide conseil de son cousin germain Jonadab,
+il la viole au moment qu’elle lui présente un potage apprêté de sa
+propre main; puis il la renvoie fort brutalement. Absalon, irrité
+de l’outrage fait à sa sœur, saisit, deux ans après, l’occasion d’un
+splendide festin, au milieu duquel il immole Ammon, en présence de ses
+autres frères qui fuient épouvantés. (II. _Reg._, cap., XIII, v. 8 à
+30). Ce fratricide met ensuite le comble à ses forfaits en couchant
+publiquement avec toutes les concubines de son père. (II, _Reg._, cap.
+XV, v. 22).
+
+Si nous descendons jusqu’au troisième Livre des Rois, nous voyons le
+type de la sagesse, le fils de l’adultère Bethsabée, Salomon enfin,
+dont la haute sapience avait acquis si haute renommée dans l’Orient,
+participer à l’humaine faiblesse et rouler dans son palais sur sept
+cents épouses et trois cents concubines, dont «les nez ressemblaient à
+la tour du mont Liban qui regarde du côté de Damas (_Cant._, VII, v.
+4); les yeux à ceux des colombes (_Cant._, I, v. 14; IV, v. 1); les
+tétons à des faons de chevreuil (_Cant._, VII, v. 3)», et qui, en un
+mot, étaient «belles comme les tentes de Cédar et les peaux de Salomon
+(_Cant._, I, v. 1)».
+
+Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent beaucoup
+au manège de nos femmes publiques, qui le soir, dans les rues, vont
+recueillant les passants, pour les engager «à parcourir avec elles les
+deux monts de la myrrhe, la colline de l’encens (Ad montem myrrhæ et ad
+collem thuris. _Cant._, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter
+dessus pour en recueillir les fruits» (_Cant._, VII, 8), qui sont
+quelquefois si amers!...
+
+Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des _Proverbes_, dont les
+uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses répétitions, et
+que l’Église cependant considère comme un petit chef-d’œuvre canonique,
+ouvrage du très Saint-Esprit:
+
+«De la fenêtre de ma maison, j’aperçois un jeune insensé qui, sur le
+soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans le coin d’une
+rue près de la maison d’une..... fille.--Je la vois venir au-devant
+de lui, en sa parure de courtisane; elle prend ce jeune homme, le
+baise et le caresse effrontément, lui disant: «JE ME SUIS ACQUITTÉE DE
+MON VŒU AUJOURD’HUI. C’est pourquoi je suis venue au-devant de vous,
+désirant de vous caresser. J’ai parfumé mon lit de myrrhe, d’aloès et
+de cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupté jusqu’à ce qu’il fasse
+jour, et jouissons de ce que nous avons tant désiré. Mon mari n’est
+point à la maison: il est allé faire un voyage qui sera très long; il
+a emporté avec lui un sac d’argent, et il ne doit revenir que lorsque
+la lune sera pleine. (_Cant._, VII, v. 3).» «Entraîné par de longs
+discours et les caresses de ses paroles, le jeune homme la suit comme
+un bœuf qu’on amène pour servir de victime et comme un agneau qui va à
+la mort en bondissant.» (_Prov._, chap. VII, v. 6 à 22).
+
+Il est à remarquer ici que cette prostituée sait mettre de l’ordre dans
+ses affaires. Dévote, avant de se livrer à ses impudiques plaisirs,
+qu’elle veut d’abord sanctifier par la prière, _hodie vota mea Deo
+reddidi_, elle aura tout le temps d’être amoureuse au lit. C’était
+aussi l’opinion de Wasselin, abbé de Liége, qui trouvait convenable de
+faire sa prière avant de se mettre à l’œuvre du coït. (_Epist._, _ad
+Florinum_ abbat., tome I, _Analect._, page 339.) Cette pratique est
+passée en usage jusqu’à nos jours, car presque toutes les filles de
+joie, celles qui font leur métier en honneur et conscience s’entend,
+ornent d’un crucifix la cheminée de leurs réceptacles, qu’elles
+tapissent souvent _d’images de l’Immaculée Conception, de saint
+Barnabas, de la Madone, mère de la pureté, avec son divin poupon sur
+les bras_; elles font de temps à autre dire des messes pour le salut de
+leurs âmes et pour que Dieu leur envoie des chalands; quelques-unes,
+par excès de dévotion, y ajoutent la confession les dimanches et les
+jours de fête, et, dans l’intention de se rendre le ciel propice, la
+plupart portent sur elles des scapulaires de la Vierge et se font
+consœurs du Saint-Rosaire, du Sacré-Cœur ou de la Congrégation.
+
+C’était un drôle de corps que ce roi Salomon: Piron d’un autre temps, à
+l’harmonie près, qu’il ne possède pas, bel esprit érotique, il composa
+les cantiques, que les belles voix de ses mille femmes et concubines
+exécutaient sans doute pendant les orgies de ses splendides festins, où
+50 bœufs et 100 moutons faisaient à eux seuls les pièces de résistance,
+et dont je vous détaillerais, lecteur, toutes les substantielles et
+stimulantes friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais
+je reviens à ses Cantiques, dont voici la fidèle traduction:
+
+«Je chanterai mon bien-aimé, qui est pour moi une grappe de raisin de
+Chypre.» _Cant._, I, 13.
+
+«Car le roi m’a déjà fait entrer dans ses celliers, et je suis ivre.»
+_Cant._, I, 3.
+
+«Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de myrrhe; il demeurera
+entre mes tétons.» _Cant._, I, 12. (On se sert ici du mot propre pour
+ne pas affaiblir la couleur du sujet dont Salomon était si plein.)
+
+«Qu’il me donne un baiser de sa bouche.» _Cant._, I, 1.
+
+«Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis
+d’amour.» _Cant._, II, 5.
+
+«Je me reposerai sous celui que j’ai désiré.» _Cant._, II, 3.
+
+«Là je lui offrirai mes tétons.» _Cant._, VII, 12.
+
+«Mon bien-aimé mit la main au trou, et mon ventre a tressailli de ses
+attouchements.» _Cant._, V, 4.
+
+Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie veuve
+de Monassès, la fière Judith, aller dévotement en bonne fortune trouver
+dans sa tente l’Assyrien Holopherne, qui assiégeait Béthulie, et, à
+l’âge de 65 ans (c’est l’âge que lui donne le révérend P. Dom Calmet),
+inspirer à ce général une violente passion, auquel, hélas! et quatre
+fois hélas! pour vous plaire, ô mon Dieu! elle _coupa le cou d’un coup
+de son propre coutelas_, après avoir couché avec lui.
+
+Nous voyons au livre d’_Esther_, chap. I et II, v. 11 et 8, Assuérus,
+qui régnait de l’Inde à l’Éthiopie sur cent vingt-sept provinces,
+répudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait de montrer sa
+beauté _in naturalibus_ aux libertins de sa cour; et puis usant de son
+privilège de despote, parmi les trois cents belles vierges qui lui
+furent amenées pour être ses courtisanes, choisir l’aimable et mignonne
+Esther et l’admettre à l’honneur de partager sa couche royale.
+
+Le livre d’_Ézéchiel_ justifie par ses peintures hardies celles du
+_Portier des Chartreux_. Il vous offre, aux chapitres XVI et XXIII,
+le tableau des mœurs abominables dont étaient infectés Jérusalem et
+tout le pays d’Israël sous les rois successeurs de David. Les fameux
+emblèmes d’Ool et d’Oolibra nous font voir les femmes de ces contrées
+forniquer avec tous les passants, se bâtir des b....., se prostituer
+dans les rues (Cap. XVI, v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement
+les embrassements de ceux _quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et
+sicut fluxus equorum, fluxus eorum_ (Cap. XXIII, v. 20).
+
+Le livre d’_Ozée_, dit Voltaire, est peut-être celui qui doit le plus
+étonner les lecteurs qui ne connaissent point les mœurs antiques. En
+effet, comment concevoir, à moins de faire le sacrifice de sa raison,
+que le Seigneur puisse ordonner si positivement à ce petit prophète
+_d’aller s’évertuer avec une femme de mauvaise vie et de lui faire des
+enfants de prostitution_, puis lui enjoindre _d’aller se gaudir avec
+une femme qui non seulement ait déjà un amant_, mais qui soit adultère
+(_Ozée_, cap. I, v. 2) et dont la jouissance coûte à Ozée _quinze
+pièces d’argent et une mesure et demie d’orge_?... (_Ozée_, cap. III,
+v. 1.)
+
+Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce que
+nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures de la
+Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les désordres de sa vie
+passée, devint un modèle de vertu, comme elle avait été un scandale de
+prostitution, ainsi que Marie Égyptienne, une autre fille de joie, dont
+les débauches furent effacées par une vie pénitente de quarante ans,
+qu’elle passa dans le désert sans manger.
+
+Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du peuple
+hébreu, que certes on ne doit point envisager conformément aux idées
+que nous avons reçues sur les lois de la décence et de la pudeur. Ces
+mœurs, si éloignées des nôtres, n’étaient point grossières dans ces
+temps reculés, et ne paraissent confondre notre faible raison que parce
+que nous ne pouvons sonder les profondeurs mystérieuses de ce peuple
+élu, manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui nous
+seront peut-être un jour dévoilées, alors que les _dies iræ_ seront
+arrivés, pendant lesquels les balances d’or de Monseigneur saint Michel
+pèseront nos futures destinées dans la vallée de Josaphat (Teste David
+cum Sybilla).
+
+La prostitution fut connue de tous les peuples de l’Orient, qui la
+pratiquaient sous l’emblème des divinités génératrices. Influencés
+par des climats constamment brûlants où le soufre, mêlé à tous les
+végétaux et les drogues les plus échauffantes, occasionne dans le
+sang et le cerveau de ces explosions qui mènent l’esprit jusqu’au
+délire, ces peuples les honorent par des actes de la plus révoltante
+impudicité, tribaderie, pédérastie, bestialité, sodomie, onanisme et
+jusqu’à la profanation des cadavres de femmes, tout y est mis en usage
+pour stimuler leurs désirs éhontés. Mais la volupté ne paraît avoir
+nulle part établi son empire avec plus de dépravation et de lubricité
+que dans la Grèce et chez les Romains. C’est Orphée, dit-on, qui
+le premier introduisit dans la Thrace l’amour infâme des hommes,
+παιδεραστια:
+
+ (Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem
+ In teneres transferre mares, citraque, juventam
+ Ætatis breve ver et primos carpere flores.
+ Ovide., _Metam._, lib. X, v. 84.)
+
+après la mort d’Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour le
+punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tête dans le fleuve
+Hébrus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausanias,
+dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que lui fit
+Atticus, son favori, en l’exposant, dans un banquet, à la lubricité
+de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se passer un moment de
+son Alexis ou de son Agathon, et le sage Socrate enseignait entre
+deux draps cette honteuse volupté à ses favoris Phédon et Alcibiade.
+Xénophon prenait souvent ce plaisir avec Callias et Antolicus,
+Pindare avec Amarico, Aristote avec son Herminas; Anacréon brûla pour
+Bathyle, et le grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu’on ne pouvait
+être bon citoyen sans avoir un ami avec qui l’on couchât. Sapho se
+rendit célèbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de
+κλειτοριαζειν, que par ses talents comme poète. Aspasie se prostitua à
+Périclès, et Glycère à Alcibiade. Laïs reçut dans ses bras le dégoûtant
+Diogène et le galant Aristippe, tandis que Phryné débaucha l’Aréopage
+entier. Thaïs, en sortant des bras d’Alexandre, se fit un doux plaisir
+de faire brûler le palais de Persépolis, et l’on érigea, dans Athènes,
+des autels à la danseuse Cotytto, sous le nom de _Vénus populaire_.
+
+Si nous examinons les mœurs des anciens Romains, nous les trouvons
+plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. Les _lupanaria_
+d’alors étaient de ces endroits où l’on s’abandonnait à tous les
+genres d’abominations. Dans les quartiers séparés qu’habitaient
+les _meretrices_, on voyait sur la porte de la loge de chacune de
+ces courtisanes un écriteau qui portait le nom et le prix auquel
+étaient taxés ses charmes (In cellis autem nomina meretricum solebant
+præfigi, et superscribi simul et stupri. LUBINUS.) D’où vient que
+Juvénal, parlant de la débauche effrénée de Messaline, dans la loge
+de la fameuse Lysisca, dit si agréablement _titulum mentitur Lysiscæ_
+(Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi à connaître que malgré le nom
+supposé qu’empruntait l’impératrice pour cacher ses infamies, il ne se
+trompait pas sur la femme qui s’y prostituait. Apollonius de Tyr nous a
+conservé, dans son histoire, la forme d’un titre qui est trop plaisant
+pour ne point le rapporter ici:
+
+ _Quicumque Tarsiam defloravit
+ Mediam libram dabit
+ Postea populo patebit,
+ Ad singulas solidas._
+
+Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indiquait l’heure
+de se retirer, et le son d’une cloche avertissait le public du moment
+de l’entrée et de la sortie de ces _lupanaria_. (Tempus quando ad
+meretricem eundum erat, lenones indicabant tintinnabulo, et ante nonam
+fores erant clausæ vel ex more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez
+Pitiscus.)
+
+Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitution
+furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, nomma le
+Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une apothéose, et
+Quartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante impudicité. (Traduit
+par l’auteur de _l’Origine des prostitutions_.)
+
+«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Après
+que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses lascives et
+révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s’approcha de l’oreille de
+sa maîtresse et lui dit en riant quelque chose; elle répondit:--Oui,
+oui, c’est fort bien avisé, pourquoi non? Voilà la plus belle occasion
+qu’on puisse trouver pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On
+fit aussitôt venir cette petite fille, qui était fort jolie et ne
+paraissait pas avoir plus de sept ans; c’était la même qui, un peu
+auparavant, était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous
+ceux qui étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour
+satisfaire à l’empressement que chacun témoignait, on donna les ordres
+nécessaires pour le mariage. Pour moi (c’est Encolpe qui parle), je
+demeurai immobile d’étonnement et je les assurai que Giton avait trop
+de pudeur pour soutenir une telle épreuve et que la petite fille
+n’était pas aussi dans un âge à pouvoir endurer ce que les femmes
+souffrent dans ces occasions.--Quoi! repartit Quartilla, étais-je plus
+âgée lorsque je fis le premier sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me
+punisse si je me souviens jamais d’avoir été vierge, car je n’étais
+encore qu’une enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure
+que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu’à ce que
+je sois parvenue à l’âge où je suis.»
+
+Les femmes publiques n’étaient point mêlées avec les citoyens; et dans
+ces temps malheureux où l’on voyait à Rome la plus honteuse débauche
+régner sur le trône, à la cour et dans la haute classe de la société,
+les prostituées gardaient une sorte de décence et de pudeur que les
+dames ne connaissaient plus.
+
+On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire par
+Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l’empereur, son
+époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre, reine d’Égypte,
+après qu’il eut débauché Servilie, mère de Brutus, et les plus
+illustres Romaines (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. L). César avait déjà
+commis, dans sa jeunesse, le péché contre nature avec Nicodème, roi de
+Bithynie (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. XLIX).
+
+Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de tous les
+maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum virum, et
+omnium virorum mulierem». (SUÉT., _in Jul. Cæs._, cap. LII.)
+
+Auguste n’était point exempt de la _petite fantaisie_ de César: il
+la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui servait
+de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux, l’impératrice
+Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prêtait quelquefois
+une main complaisante à certain objet fort variable de sa nature
+(XIPHILIN., _in Aug. Dio_, lib. XLVIII), tandis que son volage époux
+se livrait à une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie,
+si dissolue dans ses mœurs qu’elle osa publier ses turpitudes; ne
+recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle
+était pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. MACROB., lib.
+II, cap. 5.) Les désordres de cette princesse furent si effroyables
+qu’elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim
+adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues
+de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (DIO, lib.
+LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam, ut in
+ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes
+ageret.--XIPHILIN., _in Aug._--Nihil quod facere aut pati turpiter
+posset fœmina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que
+fortunæ suæ peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito
+judicans.--VELL. PATER., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres,
+où son père Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre
+les adultères (VELL. PATER., _Hist._, lib. II.--SUÉT., _in Aug._, c.
+XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant
+chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu’elle
+avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas,
+ministre de Bacchus (_liber_) et fameux joueur de flûte de Phrygie,
+qu’Apollon écorcha tout vif, pour le punir d’avoir eu la témérité de
+se mesurer avec lui, fut placée dans le Forum, comme monument de la
+liberté de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats
+de cette époque prirent l’habitude de faire couronner cette statue
+chaque fois qu’ils avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette
+coutume que la princesse Julie _eam coronari jubebat ab iis quos, in
+illa nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat_.
+Voyez Muret, sur Sénèque, et les _Femmes des douze Césars_, par M. de
+Servies, chap. _Julie_, femme de Tibère.
+
+Tibère, ce monstre d’impudicité et de cruauté, se plongeait, en l’île
+de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et les plus
+horribles saletés. Non content d’exciter son imagination déréglée par
+les peintures les plus obscènes et les plus luxurieuses d’Éléphantis,
+il chercha à ranimer ses sens émoussés par les groupes les plus
+lascifs, qu’il faisait exécuter en sa présence par des _spintres_, qui
+_triplici serie connexi, invicem incestarent_. (SUÉT., _Vie de Tibère_,
+chap. XLIII); il allait jusqu’à abuser de la plus tendre enfance,
+dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infâme manière
+(SUÉT., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos
+vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur
+ac luderent, _lingua morsuque sensim appetentes_ (ejus genitalia
+cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte
+depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior sane ad id genus
+libidinis et natura et aetate.
+
+Caligula jouit de toutes ses sœurs, en présence de sa femme, au
+milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus
+illustres dames devant leurs maris (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV et
+XXXVI.--DIO, lib. LIX); et portant la dépravation de son cœur jusqu’à
+prostituer sa propre personne, il déshonore la fille qu’il avait eue
+de son commerce incestueux avec l’une de ses sœurs (EUTROP., _in Caj.
+Calig._). Il marque le plus fol amour pour l’une d’elles, Drusille,
+parce qu’il en avait eu les prémices, l’enlève à son époux, Cassius
+Longinus, et l’entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses
+autres sœurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses
+gitons (SUÉT., _in Calig._, cap. XXIV). Ensuite il conçoit une furieuse
+passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l’habillant tantôt en
+guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses amies (SUÉT., _in
+Calig._, cap. XXV).
+
+Tandis que le stupide et l’imbécile Claude, prince qui tenait plus
+de l’animal que de l’homme, se donnait tout entier aux plaisirs de
+la table et avait résolu, pour ne point incommoder ses conviés, de
+faire publier un édit par lequel il octroyait la permission de péter
+pendant les repas (SUÉT., _in Claud._, cap. XXXIII), Messaline, sa
+femme, se prostituait à tout venant et s’abandonnant aux vices les
+plus honteux, poussait l’impudeur jusqu’à se marier publiquement avec
+Silius, en l’absence de Claude, qui se divertissait à Ostie (SUÉT., _in
+Claud._, cap. XXVI.--TACIT., _Ann._, II. DIO, lib. LX, p. 686 B.), et
+donnant l’essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions,
+elle se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca,
+se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d’esclaves et de
+soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.--SUÉT., _in Claud._, cap.
+XXVI.)
+
+Digne fils de l’adultère et incestueux Domitius Ænobarbus (TACIT.,
+_Ann._, IV.--SUÉT., _in Ner._, cap. VII) et d’une mère méchante et
+corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus tendre enfance,
+Néron se livre à d’incestueuses privautés avec Agrippine, déjà souillée
+d’une familiarité criminelle avec son frère Caligula (TACIT., _Ann._,
+XIV.--SUÉT., _in Calig._ cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer,
+ainsi que son épouse Octavie, qu’il sacrifie à la jalousie de
+l’adultère Poppée, alors sa concubine, dont il se défait également
+par un coup de pied qu’il lui donne dans le ventre (TACIT., _Ann._,
+XVI.--SUÉT., _in Ner._, cap. XXXV). Méprisant toutes les lois de la
+décence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour
+femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, après lui avoir
+fait extirper les testicules (SUÉT., _in Ner._, cap. XXVIII.--AUREL.
+VICTOR, _Epitom._--XIPHILIN., _in Ner._); puis se fait épouser par
+Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme
+lubricité (SUÉT., _in Ner._, cap. XXIX).
+
+Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les ombres de
+cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et ses horribles
+débordements, débute dans la carrière de la vie par une abominable
+prostitution de son corps (SUÉT., _in Vitell._, cap. II: Salivis melle
+commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces
+pro remedio fovebat. Voyez la _Linguanmanie_.--TAC., _Ann._, XI), puis
+devient l’assassin de sa mère Sextillia qu’il fait mourir de faim.
+
+Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie d’Antoine, mère
+de Claude, entretient cette concubine dans son palais et la traite
+comme si elle eût été son épouse légitime (SUÉT., _in Vesp._, cap. III).
+
+Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne pour la
+reine Bérénice, sœur du roi Agrippa, qui lui accorde les dernières
+faveurs.
+
+De retour à Rome, où il s’est fait suivre de sa maîtresse, pour en
+avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme, Marcie Furnille,
+et mène ensuite une vie efféminée et dissolue, passant des nuits
+entières dans ses débauches de table et se livrant aux plus infâmes
+plaisirs (SUÉT., _in Tit._, cap. II). Puis il renvoie cette reine en
+Judée, quoique à contre-cœur (Ab urbe dimisit invitus invitam. SUÉT.,
+_in Tit._, cap. II), après avoir fait massacrer brutalement le consul
+Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le
+vain prétexte qu’il avait violé Bérénice (AUREL. VICTOR, _Epist._ X,
+§ 4).
+
+Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d’une beauté admirable,
+mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal,
+devient une des plus débauchées courtisanes de Rome; elle livre ses
+charmes à Domicien, qui l’enlève brutalement à Œlius Lamia son mari
+(DIO, _Excerp._, per Vales.--DIO, lib. LVII.--SUÉT., _in Domit._,
+cap. L). Mais bientôt dégoûté d’une femme dont la possession lui
+avait coûté si peu de peine, il s’enflamme pour Julie Sabine, sa
+nièce (_Ibid._, cap. XXII), et pour la posséder librement il répudie
+son épouse Domitia, qui se prostitue publiquement à la populace et
+au comédien Paris, dont elle devient folle d’amour (_Ibid._, cap.
+III.--XIPHIL., LXVII, p. 759, E), et qu’il fait massacrer en pleine
+rue. Ensuite, rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui
+demande cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (DIO,
+cap. XIII), après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un
+breuvage qu’il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs
+incestueuses amours (_Ibid._, cap. XXII.--DIO, lib. XVI.--PLIN.,
+_Epist._ II): homme profondément immoral, qui s’abandonna dans ses
+bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les femmes les plus
+dissolues; qui se souilla par de sanglantes exécutions, et qui fut
+massacré dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour
+qu’il avait proscrits (SUÉT., cap. XXIII.--AUREL. VICT., _Epist._, II,
+7.--DIO, lib. LXVIII).
+
+Sabine, femme de l’empereur Adrien, se livre aux embrassements
+adultères de plusieurs patriciens, et l’épouse de Marc Aurèle,
+Faustine, devient éperdument amoureuse d’un gladiateur.
+
+Commode, né de l’adultère Faustine, fille d’Antonin, ne dément point
+son origine, il se livre dans son palais à la lasciveté de trois cents
+concubines et assassine sa sœur Lucilla. Caracalla se souille du sang
+de son frère et épouse sa belle-mère Julie, dont la beauté égalait
+l’impudence (Cum Julia noverca Bassiani Caracallæ ei sinum nudasset:
+Vellem, inquit, si liceret. At illa: Si libet, licet. An nescis te
+imperatorem esse, et leges dare, non accipere?) Heliogabale aime
+son eunuque Hiéroclès avec un délire si effréné, «ut eidem inguino
+oscularetur, floralia sacra si asserens, celebrare (_Œt. Lamprid._, _in
+Heliog._, cap. V)». Mais énervé par le luxe et les débauches, incapable
+par lui-même d’assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue toutes
+les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves,
+se faisant donner le nom de _Bassiana_ et recherchant avec emportement
+les criminels plaisirs de la bestialité. (Per cuncta cava corporis
+libidinem recipiens et eum fructum vitæ præcipuum existimans, si dignus
+atque aptus libidini plurimorum videretur. _Ibid._)
+
+
+
+
+Le Libertin de Qualité
+
+
+
+
+Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine
+
+
+Je me fais présenter chez Madame _Honesta_ (famille presque éteinte).
+Tout y respire la pudeur et l’honnêteté; tout prêche l’abstinence,
+jusqu’à son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n’a
+cependant aucun de ces détails qui inspirent la tendresse. Mais elle
+a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si
+toute l’habitude du corps ne s’y proportionnait pas. Je ne louerai pas
+sa gorge, quoiqu’une gaze qui s’est dérangée m’ait permis d’entrevoir
+du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on
+pourrait souhaiter une jambe plus régulière; telle qu’elle est, un
+joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des _nerfs_, des
+_migraines_, un mari que l’on ne voit qu’à table, des gens discrets, de
+l’esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant
+qu’à soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas...
+Oh! que si! parce qu’elle est vaniteuse, parce qu’elle se pique de
+générosité, parce qu’elle veut primer.
+
+D’abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l’esprit,
+des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle
+est au mieux possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je
+placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout le jeu dont
+elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grâces
+l’ont inventé; le dieu du goût lui-même en a placé les fleurs,
+et tous les zéphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme
+cette gaze _prune-de-Monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais
+qui l’a envoyé?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi
+un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, déconcerté,
+boudé... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques
+baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intérêts, les
+plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l’on me
+dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux
+que votre chevalier, et je suis sûre qu’il ne vous coûterait qu’une
+misère... Il n’est pas joueur, je le sais de son laquais; c’est un
+cœur tout neuf.--Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...--Ah!
+Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous voilà à l’âge de vingt
+ans.--Tais-toi, folle; sais-tu que j’en ai trente, et passés?...
+(Pardieu, oui, _passés_ et il y a dix ans que cela est public...)
+Je reviens l’après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on
+pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s’attendrit, je me
+passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-là est d’une
+précipitation à me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez
+bien que mon laquais n’est pas assez bête pour ne pas me faire avertir
+que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m’attend. Je jette un coup
+d’œil assassin; j’embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je
+me relève et je pars.
+
+Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une de ces femmes qui,
+blasées sur tout, cherchent des plaisirs à quelque prix que ce soit.
+Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa réputation, la
+bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes
+bientôt arrangés; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu!
+pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent.
+Ah! doux argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin, on se
+détermine; il y a déjà quinze mortels jours qu’on languit. Je fais
+entendre, modestement, que la reconnaissance m’attache, que j’ai des
+obligations d’un genre... N’est-ce que cela?... On me paie au double;
+et dès lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras
+qui m’ont comblé de bienfaits nouveaux, et je goûte... non pas du
+plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.
+
+Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la poule, elle ne pond plus;
+les honoraires se ralentissent, et je dors.--Comment! tu dors?--Oui,
+la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui anime
+l’espérance, qui éclaire les combats amoureux. On se plaint, je me
+fâche; on me parle de procédés, d’ingratitude, et je démontre que l’on
+a tort, car je m’en vais.
+
+Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m’apparaît; mais il n’est
+point chargé de ses attributs heureux: c’est le dieu du conseil, le
+diligent Mercure, il me console et m’envoie chez M. Doucet. Vous ne le
+connaissez sûrement pas: or, écoutez.
+
+Une taille qu’une soutane et un manteau long font paraître dégagée;
+un visage qui rassemble la maturité de l’âge, l’embonpoint et la
+fraîcheur; des yeux de lynx, une perruque adonisée; _l’esprit_ en a
+tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais décente, répand l’éclat
+de la béatitude; il ne se permet qu’un sourire, mais ce sourire laisse
+voir de belles dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de
+dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas.
+
+Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies dans un
+parfait quiétisme de conscience et dont la charnière n’en est que
+plus mobile. Le père en Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme
+ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous doutez bien
+que c’est à ces femmes qu’il faut parvenir. Je m’insinue donc dans
+la confiance du bonhomme, je lui découvre que je suis presque aussi
+tartuffe que lui: il m’éprouve; et quand toutes ses sûretés sont
+prises, il m’introduit chez madame....
+
+C’est là que la sainteté embaume, que le luxe est solide et sans faste,
+que tout est commode, recherché sans affectation... Mais quoi, un
+jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement;
+c’est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en
+avoir, au moins autant que d’impudence. Mes visites s’accumulent, la
+familiarité s’en mêle, et voici une des conversations que nous aurons,
+j’en suis sûr.
+
+A la sortie d’un sermon (car j’irai, non pas avec elle, mais je serai
+placé tout auprès, les yeux baissés, jetant vers le ciel des regards
+qui ne sont pas pour lui), à la sortie d’un sermon duquel elle m’a
+ramené, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassemblées
+autour de nous. Notez que les questions viennent de ma béate.--Comment
+avez-vous trouvé madame une telle?--Ah! bon Dieu! elle avait un pied de
+rouge.--Pourtant, elle est jolie.--Elle aurait de vos traits, si elle
+ne les défigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne;
+elle n’a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu’à ces
+mots elles n’augmenteront pas?)--Par exemple, la comtesse n’était pas
+habillée duement.--Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et
+quelle gorge! Je ne connais qu’une femme qui eût le droit d’étaler de
+pareilles nudités. (Remarquez ce coup d’œil sur un mouchoir dont les
+plis laissaient passage à ma vue... Un autre coup d’œil me punit et
+je devins timide, décontenancé.)--Que pensez-vous du sermon?--Moi, je
+vous l’avouerai, j’ai été distrait, inattentif.--Cependant la morale
+était excellente.--J’en conviens; mais présentée d’une manière si
+froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel
+effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus animé, plus
+fort, plus courageux... Hélas! vous me faites aimer la vertu parce que
+je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la
+pâleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l’accorde,
+plus j’exagère ma faute, afin de ne pas être coupable à demi...) Ma
+dévote se remet plus promptement; cependant, elle est encore émue,
+elle me propose de lire et c’est un traité de l’amour de Dieu. Placé
+vis-à-vis d’elle, mon œil de feu la parcourt et l’épie: je paraphrase,
+je compose; ce n’est plus un sermon, c’est du Rousseau que je lui
+débite... Je saisis l’instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis
+heureux.
+
+Mais l’argent! l’argent!--Foutre, un moment; laissez-nous d....er.
+Quelle jouissance qu’une dévote! Que de charmants riens! Comme cela
+vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte
+Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu cela comme moi?
+
+Mais l’argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour aller faire un
+mauvais marché? Nenni... quelque sot...
+
+Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il
+perdrait trop à ne pas l’être, et c’est lui qui va me servir; bien
+entendu qu’il aura son droit de commission.
+
+Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n’a eu pour ressource que
+son god...... Le père en Dieu arrive:--Hélas! ce pauvre jeune homme!
+il est encore retombé dans le vice! Des femmes perdues l’entraînent...
+(Quel coup de poignard!)--Ah! mon père, quel dommage! il a un bon
+fond!--Madame, ce n’est pas sa faute; il y a même en lui une espèce
+de vertu, car il est franc. «Monsieur, m’a-t-il dit, j’ai des dettes
+d’honneur, ma _conscience_ me tourmente; je vais me perdre peut-être,
+je serai la victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce l’âme,
+c’est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme
+est adorable; elle possède mon cœur... N’importe, il faut la fuir...
+Étoile malheureuse! déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu’il m’a
+dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d’autre chose, on
+revient...--Mais à quoi montent ces dettes?--Trois cents louis... Et
+vous croyez qu’une femme qui connaît mes caresses et mes reins, qui est
+sûre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les
+variantes, ne me les enverra pas le lendemain?
+
+Je vous vois d’ici faire le moraliste: «_Mais cela est odieux; l’amour
+pur est généreux; vous êtes un fripon..._» Foutre! vous badinez, vous
+gâteriez le métier; elle a trente-six ans, j’en ai vingt-quatre;
+elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son côté du
+tempérament et de l’argent, moi de la vigueur et du secret... Ne
+voilà-t-il pas compensation?
+
+D’ailleurs, voulez-vous que je m’acquitte? Je lui fais l’honneur de
+l’afficher. Elle quitte sa dévotion: je la rends à la société, à
+elle-même; elle change d’état, enfin... Non, je me trompe, elle ne
+change que de robe et de coiffure.
+
+Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins.
+
+--Mais il valait bien mieux la laisser dans son obscurité: vous allez
+la perdre, on vous l’enlèvera.--J’ai d’autres projets peut-être; son
+argent est consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice est passé...
+Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s’avisera
+d’être fidèle: il faut que je prenne la peine d’avoir des torts avec
+elle.--Vous en aurez bientôt.--Non; car voici ma conclusion: «Madame,
+je ne rappellerai point vos bontés, elles me sont chères, et mon cœur
+aime à vous avoir des obligations que toute autre ne m’eût pas fait
+contracter; mais, plaignez-moi; c’est ma reconnaissance qui me coûtera
+la vie; c’est le soin de votre gloire qui va détruire mon bonheur.
+Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hélas!
+je sais trop qu’en prononçant cette séparation funeste, je dicte mon
+arrêt.»
+
+Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A force de singeries,
+je parviens à m’attendrir; ma Dulcinée verse tour à tour les larmes de
+la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combinée par des points
+d’arrêt sur tous les sophas des appartements, et c’est à sa dernière
+extase que je me sauve.
+
+Parbleu! voilà bien des façons.--Pauvre sot! tu ne vois donc pas que
+cette femme fait ma réputation pour l’éternité; je n’ai plus besoin de
+me vanter, je n’ai qu’à lui en laisser le soin, et je suis le phénix
+des oiseaux de ces bois. D’ailleurs, je n’ai pas perdu la tête; elle
+est l’amie intime de la présidente de..., et depuis longtemps je lorgne
+cette riche veuve; elle ne manquera pas d’être la confidente de ma
+délaissée, et me croyez-vous assez novice pour n’avoir pas persuadé à
+celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore; à l’autre, que je
+ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux.
+
+Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les brouille... Allons,
+Discorde, vole à ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux
+inséparables ne se voient plus; la présidente exige que j’embrasse son
+ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à mon tour. Que ne
+peut le désir de la vengeance! on se livre à moi pour faire pièce à sa
+bonne amie.
+
+La présidente a trente-cinq ans, et n’en paraît pas plus de vingt-huit;
+elle est bien conservée, mais sans affectation. Ce serait une petite
+maîtresse, si le jargon ne l’ennuyait pas. Elle a de l’esprit avec les
+femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le
+public, un ton de femme de qualité et des dehors imposants.
+
+Dans le particulier, je n’ai guère connu de tempérament plus vif, plus
+soutenu, et en même temps plus varié. Ses caresses sont séduisantes,
+parce qu’elles sont franches, et vingt fois j’ai été tenté de l’aimer.
+Au reste, elle n’est pas sans défauts: elle a une profonde vénération
+pour elle-même; ses décisions sont des oracles, ses préceptes des
+lois; je n’ai rien vu de si impérieux. Il est vrai qu’elle y joint
+l’adresse, et que souvent vous croyez faire votre volonté en ne suivant
+que la sienne.
+
+Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me fêter, je suis le saint
+du jour; elle a de la confiance en moi: rien n’est bien, si je ne
+l’ai conseillé. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J’oubliais
+qu’elle veut être la confidente de mes affaires. Un jour j’arrive chez
+elle; mon œil est agité.--Mais, qu’as-tu donc, mon ami? Tu es bien
+sombre.--Quoi! dis-je (en m’efforçant de sourire), pourrais-je apporter
+chez vous de l’humeur?... On me persécute, je m’obstine à me taire,
+j’ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait
+détruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit
+en m’échappant.
+
+Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n’en ferait autant?... Je
+vous le donne en dix: écoutez seulement.
+
+Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dégourdis, n’a
+pas eu l’esprit de f..... la femme de chambre pour éviter l’ennui.
+Or, ce jour-là, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le
+presse autant que la mienne, et comme il est d’un naturel confiant, il
+avoue que «_la nuit dernière j’ai soupé chez la duchesse une telle,
+que l’on m’a fait, malgré moi, tailler un pharaon_»; que le jeu était
+diabolique, que j’ai perdu énormément, et qu’étant peu riche, je suis
+étrangement incommodé; mais ce qui me tourmente, c’est d’avoir été
+obligé de mettre en gage le diamant que m’a donné la présidente. Hélas!
+cette bague n’a pas même été suffisante avec tous mes bijoux pour
+dégager ma parole et je suis sans un sou!
+
+Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est presque aussi coquin
+que moi: on l’a forcé aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets
+chez madame la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard, tire
+de son armoire quarante écus, qui composent sa petite fortune et sont
+même le fruit de mes dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un
+autre manège.
+
+J’ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa femme de chambre,
+des allées, des venues: c’est que l’on a conté tout cela à madame; que
+madame a fait répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ elle
+lui a remis cinq cents louis.--Douze mille francs?--En or, vous dis-je,
+pour aller tout dégager et fournir le supplément... Quand je sors, je
+retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en
+triomphe chez moi.--Comment! tout cela n’était donc pas vrai?--Mais
+d’où diable viens-tu donc? C’est incroyable! tu ne te formes point;
+mais, aiguise donc ton intelligence.
+
+Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je cours chez la
+présidente; une joie douce brille dans ses yeux; j’ai son diamant au
+doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine
+de la vie, mon laquais ne doit m’avoir rien avoué) elle me fait un
+mensonge avec toute l’adresse, toute la noblesse de la générosité; mais
+elle voit bien, à la vivacité de mes caresses, que la reconnaissance
+les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes
+transports, je parle de bienfaits; on m’impose silence, en me disant
+que si l’on avait été assez heureuse pour me rendre un service, j’en
+ôterais tout l’agrément. Dieu! comme ma voix est touchante!
+
+Comment, monstre! tant d’amour et de générosité ne te touche pas? Si
+fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m’en
+débarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend
+la femme la plus heureuse de Paris. D’amants que nous étions, nous
+devenons amis, et je vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de
+nouvelles bourses.
+
+Dégoûté de l’amour parfait, de la jouissance méthodique de la dévote
+et de la présidente, je languissais tristement, quand mon bon ange
+me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les
+parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et
+surtout que le diable est dans ma bourse; elle me présente sa liste,
+parcourons-la.
+
+1º Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà un beau nom.
+Qu’est-ce que cette femme-là?---C’est une petite provinciale
+qui est venue à Paris dépenser cinquante ou soixante mille
+francs qu’elle amassait depuis dix ans.--En reste-t-il encore
+beaucoup?--Non.--Passons; pourquoi cette bougresse-là s’avise-t-elle de
+prendre un nom de cour?
+
+2º Madame de Culsouple.--Combien donne-t-elle?--Vingt louis par
+séance.--Paie-t-elle d’avance?--Jamais, et puis ce n’est pas votre
+affaire: elle est trop large.
+
+3º Madame de Fortendiable.--Tenez, voilà ce qu’il vous faut. C’est
+une Américaine, riche comme Crésus; et si vous la contentez, il n’y a
+rien qu’elle ne fasse pour vous.--Eh bien! tu me présenteras.--Demain,
+si vous voulez.--Ici?--Dans son hôtel même.--Ce nom-là a quelque chose
+d’infernal qui me divertit.--Je rends la liste, quand, d’un air de
+mystère, la bonne Saint-Just m’adresse cette exhortation: «Mon cher
+ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu’y avez-vous gagné? la
+vérole. Pourquoi ne pas écouter les conseils de la sagesse? J’ai dans
+ma maison une vraie fortune, une vieille.--Le diable te f....! Eh! que
+votre souhait s’accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne
+s’agit pas de cela, je vous parle d’un trésor: fiez-vous à moi, et nous
+la plumerons.--Allons, je le veux bien: je m’en rapporte à ta prudence.»
+
+En attendant, je me rends le lendemain, à sept heures du soir, chez
+mon Américaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup
+d’or placé sans goût, des ballots de café, des essais de sucre, des
+factures, enfin un goût de mariné que je n’ai, sacredieu! que trop
+reconnu dans mainte occasion.
+
+Ce qui me tourmentait était d’entendre, dans un cabinet voisin, une
+voix d’homme dont les gros éclats me mettaient en souci; enfin, la
+porte s’ouvre: qui serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme!
+
+Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et
+crépus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de
+dureté à des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache
+s’élève contre un nez barbouillé de tabac d’Espagne; ses bras, ses
+pieds, tout cela est d’une forme hommasse, et c’est sa voix que je
+prenais pour celle du mari.
+
+--Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce joli enfant?
+Il est tout jeune; mais qu’il est petit! N’importe, petit homme,
+belle q..... Pour faire connaissance, elle m’embrasse à m’étouffer...
+Sacredieu! il est timide!--Oh! c’est un garçon tout neuf.--Nous
+le ferons... Mais est-ce que tu es muet?--Madame, lui dis-je, le
+respect... (J’étais abasourdi.)--Eh! tu te fous de moi avec ton
+respect... Adieu, Saint-Just. Ça, ça, je garde mon f...eur; nous
+soupons et couchons ensemble.
+
+
+
+
+La Duchesse
+
+
+Me voilà donc libre; je m’introduis dans les différentes sociétés de
+la cour; je jette sur les femmes qui les composent un œil curieux et
+perçant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de
+la marquise. La saison des bals arrive, j’aime la danse à la fureur,
+mais, n’étant point talon rouge, elle m’était interdite chez les
+hautes puissances; l’observation m’offrit des dédommagements. J’avais
+obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à
+tout plein d’esprit le meilleur ton et le cœur le plus sensible. Je
+la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage
+pour s’afficher ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se
+fixer!... Eh! que dirait l’Amour? Lui a-t-il confié ses flèches pour
+les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul cœur, comme les
+épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire,
+et je sus qu’on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et
+d’adresse. Je sus encore qu’en prédicateur excellent, ses préceptes ne
+nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu’un peu de contrainte
+pouvait y ajouter du prix.--Mais qui est-ce donc?--Oh! vous en demandez
+trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la _Gouvernante_,
+vous lui verrez remplir un rôle que son cœur lui rend cher et qui lui
+mérite tous les applaudissements.
+
+Confondus dans un groupe d’hommes, nous exercions notre critique sur
+les danseurs.--Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si
+folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche
+d’un côté, tout son ajustement est en désordre... Je ne l’en trouve,
+ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont
+violents, tout pétille en elle.--C’est la duchesse de..., me répond le
+comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle
+aime la musique, vous l’amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa
+parole, et nous partons.
+
+A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux
+s’échappaient d’une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser
+le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me
+prendre pour répéter le pas de deux de _Roland_, ne fut l’affaire que
+d’un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe très lascive,
+qu’elle rendit comme Guimard, m’enhardit, m’échauffa, me fit... (Ah!
+mon ami, la jolie chose qu’un pas de deux, quand on bande!) Le comte
+applaudit à tout rompre; elle s’écrie que je danse comme Vestris, que
+j’ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec
+elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne
+ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire
+mourir de rire; me demande mon avis; je touche à l’ajustement, et je
+lui donne un petit air de grenadier qu’elle trouve unique... Elle
+s’habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.
+
+Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n’a pas le temps d’être méchante.
+Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me
+lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin;
+elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des
+pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en
+bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocité
+possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais
+pour de l’âme... serviteur. Je vois cependant qu’elle est susceptible.
+Nous prenons un duo; je la presse, je l’attendris malgré elle; elle
+perd la tête, son cœur se serre; j’en arrache un soupir; la voix meurt,
+la main s’arrête; le sein palpite, mon œil enflammé saisit tous ses
+mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante là le
+clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en
+boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire.
+
+Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque
+cependant avec plaisir qu’elle prend de l’intérêt; elle me loue avec
+affectation. Gardel n’a garde de la contredire; avant que je sorte,
+elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa
+pénitence; vois donc d’ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis
+une main que je couvre de baisers; l’autre me donne un soufflet qu’un
+baiser hardi répare à l’instant.
+
+Le lendemain, j’y vole sur les ailes du désir; elle m’avait demandé
+quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une
+femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté
+d’elle me tendait les bras... j’aime bien mieux m’appuyer contre une
+console qui me tient de niveau.
+
+Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons pour esquisser cette
+enfant!...
+
+Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n’ont
+aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie
+bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé
+délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais
+assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc
+qu’animé, mais le carmin le plus pur n’égale pas le vermeil de ses
+joues et de ses lèvres.
+
+Après quelques folies débitées de part et d’autre, je lui montre ma
+musique; elle me prie de chanter... Je déployais toute la légèreté
+de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de
+lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantôt
+c’est un bras arrondi par l’amour, une cuisse fraîche rebondie, une
+jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit
+et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je
+chante...--Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont
+je ne la croyais pas capable. Je recommence et le manège d’aller son
+train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s’agacent et s’irritent;
+je palpite, mon visage s’inonde de sueur; la méchante, qui m’observe,
+sourit et cependant soupire... Un dernier bond la découvre tout
+entière... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais
+sauter les boutons qui me gênent, je m’élance dans ses bras; je crie,
+je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu’après quatre
+reprises redoublées.
+
+La duchesse était évanouie, cela commença à m’inquiéter; j’employai un
+spécifique qui ne m’a jamais manqué; j’ai la langue d’une volubilité
+incroyable; j’applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine
+un joli globe: un trémoussement presque subit me rassure sur son
+état...--Dieu! ô Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu
+l’as trouvé!--Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...--Hélas! un tempérament
+que l’on m’avait persuadé que je n’avais pas... Et baisers d’entrer en
+jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin,
+nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule, _l’un vis-à-vis
+de l’autre_; je vous jure que ma petite duchesse n’était point de ces
+prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes;
+il fallut bien les éclaircir. Cette situation nouvelle me découvrait
+de nouveaux charmes. C’était bien le corps le mieux fait! Charnue
+sans être grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne
+demandait que de l’usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les
+façons.
+
+J’aime bien f....; mais comme le bon Dieu n’a pas voulu que nous
+trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s’arrêter enfin, car ce
+_jeu lasse plus qu’il n’ennuie_.
+
+Or ma duchesse n’avait qu’un jargon, toujours le même; et comme j’avais
+ralenti son feu, ce n’était plus qu’un petit être plat, fort monotone.
+Que j’aime à voir sortir d’une bouche ces riens que rend si précieux
+une femme enivrée de volupté! qu’un mot placé à propos sait bien
+relever le prix d’une caresse et la rendre plus touchante! Otez les
+préludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir
+de l’extase, aident si souvent à s’y replonger... _l’ennui bâille avec
+nous sur le sein de nos belles_: l’amour fuit, l’essaim des plaisirs
+s’envole, et l’on s’endort pour ne jamais se réveiller.
+
+Voilà des dégradations que j’éprouvai chez la duchesse pendant quinze
+jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété amena le
+dégoût. J’en étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit
+un écrin et un petit billet.
+
+«Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé; mais
+j’ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de
+conserver cet écrin: il vous représentera l’image d’une femme qui
+parut vous être chère, et qui se reproche de n’avoir pas pu faire plus
+longtemps votre bonheur.»
+
+Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse était
+incapable de l’avoir dicté. J’y répondis: «Vos bienfaits, madame,
+ont droit de me toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu que
+je vaux. J’ai mis dans notre liaison des procédés dont l’énergie
+paraissait vous plaire; je n’ai ni dépit, ni colère. C’est bien assez
+pour moi d’avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de
+la retraite: depuis huit jours, j’attendais vos ordres, et la preuve
+de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera
+pour moi le gage de l’estime que vous accordez à mes _talents_. Puisse,
+madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en porter de _plus
+heureux_! Vous m’aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle
+de vous avoir mis dans le cas d’en sentir tout le prix.»
+
+Mon successeur, homme d’esprit, n’a pu y tenir, comme moi, que peu
+de jours; elle l’a remplacé par _un prince_, et réellement, quant au
+moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais:
+c’est le pain quotidien d’une duchesse.
+
+Mon billet écrit, j’ouvris l’écrin, j’y trouvai de fort beaux diamants
+et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était frappant; je
+l’approchai machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je
+sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon caprice s’écroula
+avec la libation que je venais de répandre en son honneur.
+
+
+
+
+Musique
+
+
+J’ai toujours aimé la musique; je fis le soir même connaissance avec
+la Guimard. Cette bougresse-là est laide et joue comme une cuisinière;
+mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait
+plaisir; d’ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation abrégea
+le cérémonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages
+son porteur d’eau qu’elle avait éreinté, laissa reposer ses laquais
+et son coiffeur, et nous nous accordâmes à faire bourse commune (bien
+entendu que je n’y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait
+des compagnes qui la grugeaient en la détestant, des musiciens d’assez
+mauvaise compagnie et des gens de qualité amateurs qui n’ont pas même
+le mérite d’être bons.
+
+J’étais à causer un après souper avec un virtuose célèbre et charmant
+compositeur (_Cambini_); nous parlions de la révolution de la
+musique en France; je l’écoutais avec aridité et je m’instruisais;
+tout à coup un de ces messieurs nous aborde.--Quoi! vous parlez
+composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d’une bonne force.--Je
+n’en doute point, lui dis-je en jetant un coup d’œil sur l’artiste,
+et je serais fort aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi,
+quelques leçons.--Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes
+soins.--Par exemple, monsieur veut composer un opéra et il me demande
+le poème.--Sa musique est faite, apparemment?--Non pas.--Comment! Tant
+pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des
+paroles; cela gêne un musicien et l’empêche de peindre; son
+imagination est refroidie.
+
+--Mais, monsieur, il me semble...--Il vous semble mal. Un orchestre,
+morbleu! un orchestre, voilà tout ce qu’il faut; suivez le Moline,
+cela s’appelle faire un opéra; les paroles ne sont jamais d’accord
+avec la musique; mais aussi cela n’arrête point les effets... Moi,
+je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?--Monsieur le
+marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l’amour, par
+exemple...--Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes;
+on relève cela par l’accord parfait; de là on passe dans le ton relatif
+par la tierce mineure; appuyez-moi une septième diminuée; si le mode
+est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols, accords de tierce,
+dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l’on module dans
+un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?--Beaucoup,
+monsieur le marquis.--Ah! pardieu! tu vas voir: mesure à quatre temps,
+battue bien ferme; pour le récitatif, _ad libitum_, avec accompagnement
+obligé; ensuite un chœur en fugue, à deux sujets bien sortants l’un et
+l’autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction;
+surtout que cela crie comme le diable (il faut que l’on entende un
+chœur peut-être), ensuite un grand silence; c’est imposant, ça,
+hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu
+m’entends bien? Il n’y aurait pas de mal d’y mettre des timbales;
+ensuite le héros se fâche en _allegro_, avec quatre bémols à la clef;
+il faut qu’il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la
+poitrine; pendant ce temps-là, l’orchestre va le diable; puis ton
+héros fait des roulades pour se reposer; il veut qu’on l’entende...
+Eh! non, morbleu! que l’orchestre l’écrase! et si ce diable de Legros
+perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande,
+c’est une basse bien ronflante; que tout cela marche...--Et mes airs de
+danse, monsieur le marquis?--Oh! pour cela il nous faut du noble: un
+beau grand morceau de flûte, avec des variations, pour la commodité de
+Salentin, et puis un point d’orgue avec des roulades; il serait long
+pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de là!--Ma
+foi, non.--Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n’y a que ça, pour
+qu’on s’en aille gaiement... Ah! çà! bonsoir...
+
+--Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, _coglione,
+coglione_...--Là, là, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon
+ami, voilà qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignîmes la
+compagnie, à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses bontés
+pour nous, en briguant des voix pour la première représentation, en cas
+que l’on suivît ses avis.
+
+Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais
+ma bougresse m’ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre
+ressource avec elle.
+
+
+
+
+Mariage
+
+
+J’étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites, venaient m’offrir
+leur figure patibulaire. Je pris une résolution magnanime: je me
+décidai à me mettre la corde au cou, à me marier.--Ah! tu vas faire une
+fin.--Oui, une fin; c’est pardieu bien périr avant le temps!
+
+Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises,
+appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui
+observant que j’étais pressé.--Oui, me dit-elle, la voulez-vous
+jolie?--Ma foi! cela m’est égal; c’est pour en faire ma femme; je ne
+m’en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les curieux.--Il
+la faut riche?--Oh! cela, le plus possible.--De l’esprit?--Mais,
+oui, là, là.--Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de
+l’Hermitage?--Non.--Je vous présenterai; c’est une de mes amies; sa
+fille a dix-huit ans, elle est très riche, et surtout son caractère
+est excellent.--(Ah! foutre! que cette bougresse-là est laide!...) Mon
+aimable duègne part sur-le-champ pour porter les premières paroles,
+manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m’écrit deux mots, et
+deux jours après nous nous rendons chez ma future belle-mère.
+
+Madame de l’Hermitage tient bureau de bel esprit; là, tous nos
+demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dîners
+qu’ils paient en sornettes. Dès l’antichambre, je respirai une odeur
+d’antiquité qui me saisit l’odorat; la vieille m’avait prévenu qu’il
+fallait beaucoup admirer. J’entre dans un salon immense et carré;
+j’y trouve la maîtresse de la maison avec l’air d’une fée, le corps
+d’un squelette et le maintien d’une impératrice. Elle m’assomme
+de longs compliments; j’y réponds par des révérences sans nombre;
+je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera!
+Diable! il faut que sa mère me juge auparavant, et la bienséance
+permet-elle qu’on expose une fille aux regards du premier occupant?...
+La duègne et la mère entamèrent les grands mots et les vieilles
+histoires. Pendant ce temps-là je toisai le salon. Des tapisseries
+d’antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixène
+y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et
+perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche
+pour la commodité de la conversation. Du plancher pendait une lampe
+immense, à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux festins
+de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds de vieux laques
+surmontés d’urnes à l’antique et de pyramides tronquées trouvées
+dans les fossés de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros,
+portées sur des piliers de granit, chargées de bustes grecs et latins
+et d’un grand médaillier. La cheminée, élevée à huit bons pieds de
+hauteur et surmontée d’un miroir de métal, environné d’une bordure
+immense en filigrane; c’était, je crois, celui de la belle Hélène.
+Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la reine de Saba,
+couverts de tapisserie, durement rembourrés pour éviter la mollesse,
+mais magnifiquement dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa
+mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exercés un fonds de
+richesse qui chatouillait mon âme, et je projetais déjà de changer
+toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne.
+Je m’extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour
+applaudir; on accueillit mes éloges, et nous nous retirâmes, la duègne
+et moi.
+
+En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et posé (car il
+ne m’était, pardieu! pas échappé un sourire), surtout mon excessive
+politesse avaient prévenu en ma faveur, que probablement je serais
+invité à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu’alors
+je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà un beau nom; j’ai
+diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille.
+
+Je fus invité; le dîner répondait à l’ameublement et je vis mon
+Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite à coups de
+serpe, elle a été modelée, ou le diable m’emporte! sur quelque singe;
+aussi madame sa chère mère dit-elle que c’est le vivant portrait de M.
+de l’Hermitage. Ramassée dans sa courte épaisseur; un teint d’un jaune
+vert, des petits yeux enfoncés, battus jusqu’au milieu de deux joues
+bouffies; des cheveux à moitié du front, une bouche énorme et meublée
+de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze
+envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu!
+que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais
+servante ait lavées. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite
+bouche, grimace avec complaisance et n’en est que plus laide... Ce fut
+bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n’est rien en comparaison...
+Jour de Dieu! épouser cela! me dis-je à moi-même. C’est bien dur!--Eh!
+fi donc! tu ne l’épouseras pas peut-être?--Eh! mon ami, quarante mille
+livres de rente d’entrée, autant de retour; cela n’est pas à négliger;
+elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n’ai qu’un beau
+v.. dont elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il faut
+s’immoler.
+
+Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprès de sa chère
+mère; moi j’allai roucouler d’amoureux hoquets qui furent reçus avec
+humanité et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours,
+on nous maria, en m’avantageant de vingt mille livres de rente par
+contrat. Me voilà donc époux d’Euterpe. La mère donna à sa bien-aimée
+sa bénédiction et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre
+entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par
+modestie. Une partie de la noce était dans les chambres voisines; les
+jeunes gens surtout, pour qui c’est une aubaine, me firent compliment
+sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance et se mirent en
+embuscade. Je me campai à côté de ma charmante, qui versait de grosses
+larmes.--Madame, lui dis-je, le mariage où nous nous sommes engagés
+est un état _pénible_, une voie _étroite_, mais qui mène au bonheur;
+il n’est point de roses sans épines, et c’est moi, votre époux, qui
+doit les arracher. Le Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés
+ne fissent qu’un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait
+présent à l’homme, chef de son épouse, d’une cheville... Tâtez plutôt
+(je lui porte la main là, et la masque retire la patte comme si elle
+avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou
+est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors,
+d’un bras vigoureux je prends ma chrétienne; elle serre les cuisses;
+j’y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par
+manière de résistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal;
+elle allonge les jambes, lève le cul; je frappe à la porte... Ah!
+foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!--Quoi donc? Comment, bourreau!
+deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte à deux
+battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu défendais la brèche...
+foutue garce!... Je la cogne; elle m’égratigne, elle hurle, je jure en
+frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je saute à bas du
+lit et je me sauve. Mes amis, rangés en haie, me demandent, avec une
+maligne inquiétude, si je me trouve mal, si je veux un verre d’eau...
+Je veux le diable qui m’emporte loin d’ici!... Un instant après, ma
+belle-mère rentre, et d’un ton de sénateur: Mon gendre, je sais ce
+que c’est.--Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que
+trop.--Non, ce n’est rien; le premier jour de mes noces il m’en arriva
+tout autant.--Ah! la foutue famille!--Rassurez-vous, c’est une enfant
+qui ne sait pas ce que c’est, elle s’y fera; allez vous remettre auprès
+d’elle, et prenez-la par la douceur.--La rage qui m’étouffait m’avait
+empêché de l’interrompre, mais à cette douce invitation, je m’écrie:
+Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l’a commencée la rachève... Ah!
+foutre! c’est une ânesse ou une jument, tant elle est large.--(Madame
+de l’Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c’est
+que vous ne pouvez pas.--Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh!
+sacredieu! la besogne n’est pas dure, on y passerait en carrosse... La
+vieille fée se fâcha; je manquai la foutre par la fenêtre, et je sortis
+pour jamais de ce maudit lieu.
+
+O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des
+f......., me voilà coiffé d’un panache à la mode... Coa, coa! en herbe!
+Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!...
+Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m’assassiner.
+
+Ce n’est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande à me
+parler. Au milieu de beaucoup de révérences, il me signifie un petit
+papier...--Monsieur, vous vous trompez.--Non, monsieur, me dit le
+Normand.--Mais de qui cela vient-il?--De haute et puissante demoiselle
+Euterpe de l’Hermitage, votre légitime épouse.--Comment, ce coquin!
+foutre! si tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh
+bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement,
+sans quoi l’on m’annonçait bénignement que l’on demanderait séparation.
+Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois
+mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d’abandonner dix mille
+livres de rentes de mes vingt constituées, et l’on me déclare père d’un
+individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était grosse;
+encore n’était-ce pas le premier.
+
+Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger, et j’abandonne à
+jamais cette terre maudite où je pourrais rencontrer tant d’objets
+déplaisants.
+
+Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j’éprouverai tes
+caprices, tes bizarrerie! Voilà donc le fruit de mes belles
+résolutions! Tous mes projets aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez,
+foutez le camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination
+bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans
+vos cuisses maudites; jamais un c.. marital ne m’enverra de vapeurs
+corniférères. Au foutre la _conversion_! mais dans mon humeur de
+vengeance, je foutrai la nature entière, j’immolerai à mon priape
+jusqu’à des pucelages (si tant est qu’il en existe); par moi, légions
+de cocus peupleront les palais, les champs et les cités; j’usurperai
+jusqu’aux droits de notre bonne mère la sainte Église. Point de
+fouteuse de prélat, point de monture de curé que je n’enfile sur tous
+les sens (pour leur conserver l’habitude) jusqu’à ce que, rendant dans
+les bras paternels de M. Satan mon âme célibataire, j’aille foutre les
+morts!
+
+
+
+
+Hic et Hec
+
+
+
+
+Les Chevaux neufs
+
+
+Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par des charmantes
+roueries, parvint à captiver le riche Ve..., il semait l’or avec
+profusion. Ad... en obtint une jolie maison à la barrière blanche; il
+la meubla avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants et
+prévint tous ses désirs; mais il mettait toujours dans ses cadeaux
+un peu de gaucherie financière, et semait l’or sans grâce. Un jour
+il lui fit faire une voiture de la coupe la plus agréable, doublée
+de velours jonquille, enrichie de crépines d’argent, les panneaux
+étaient peints avec goût et vernis richement, il la fit conduire
+chez elle. Vous pensez bien que tous les parasites de la maison ne
+tarirent pas sur l’éloge du nouveau char qui devait faire le plus bel
+effet à Longchamps; mais Ad... observa que la voiture neuve ferait
+disparate avec ses vieux chevaux. Ve..., qui ne s’attendait pas à cette
+nouvelle dépense, en marqua de l’humeur: elle bouda, et elle finit par
+dire qu’on allât chercher Javard, le maquignon, et que, s’il était
+raisonnable, il changerait ses chevaux. La belle reprit sa gaîté, et
+trois quarts d’heures après Javard arriva avec deux chevaux bais à col
+de cygne, tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie et
+avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut l’ouvrage d’un
+moment. Ve..., d’un air indifférent, demanda ce qu’il les voulait
+vendre. Javard, avant de répondre, détailla leur figure, vanta leur
+vigueur, leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge toute
+l’emphase d’un maquignon, et finit par dire que quand ce serait pour
+son père, il ne pourrait pas les donner à moins de deux mille francs de
+retour.
+
+VE.....
+
+Deux mille francs! Vous moquez-vous?
+
+JAVARD
+
+A tout autre, j’en aurais demandé cent louis; mais pour vous, monsieur,
+je n’ai qu’un mot: deux mille francs, et ils sont à Mademoiselle.
+
+VE.....
+
+Vous n’en voulez pas douze cents francs?
+
+JAVARD
+
+J’y perdrais plus de trente louis.
+
+VE.....
+
+Vous n’en voulez rien rabattre?
+
+JAVARD
+
+Je ne puis pas, en conscience.
+
+VE.....
+
+La conscience d’un maquignon!... Allons, ils seront pour un autre.
+
+AD.....
+
+Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si jolie!
+
+VE.....
+
+Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos vieux. Vous me ruineriez
+avec vos caprices.
+
+Elle insiste, il s’impatiente et sort, en prenant sa canne et son
+chapeau.
+
+AD.....
+
+Quelle lésine! il ne sait jamais rien faire qu’à demi. Il me donne une
+voiture délicieuse et me refuse les chevaux... Ils sont charmants...
+Quel dommage!
+
+JAVARD
+
+Je ne conçois pas qu’un homme aussi riche se fasse tirer l’oreille pour
+deux malheureux mille francs, quand il s’agit d’obliger une si belle
+personne qui veut bien faire son bonheur. Ah! si j’étais à sa place...
+
+AD.....
+
+Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne sont généreux que quand
+ils nous désirent.
+
+JAVARD
+
+Je ne suis qu’un marchand de chevaux; mais je ne vous refuserais
+certainement pas les miens, si je croyais, à ce prix, être traité cette
+nuit seulement comme monsieur de Ve...
+
+AD....., _souriant_
+
+Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot.
+
+JAVARD
+
+Non, ma foi, j’en ferais le sacrifice de toute mon âme.
+
+AD.....
+
+Vous plaisantez...
+
+JAVARD
+
+Non, j’en jure, dites un mot et les chevaux entreront dans votre écurie.
+
+AD.....
+
+Quoi, tout de bon?
+
+JAVARD
+
+D’honneur.
+
+AD.....
+
+Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup.
+
+JAVARD
+
+Vous me tentez bien davantage.
+
+AD.....
+
+Si j’allais accepter...
+
+JAVARD
+
+Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit que vous m’en
+accorderiez quelque autre.
+
+AD.....
+
+Vous croyez... Eh bien?
+
+JAVARD
+
+Eh bien?...
+
+AD.....
+
+Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc mettre dans mon
+écurie.
+
+Les chevaux entrèrent, Javard remonta: c’était un gaillard de bonne
+mine, l’épaule large, l’œil vif, le teint brun et taillé en payeur
+d’arrérages, il voulut procéder, sans délai, à se payer de ses
+chevaux. Ad... avait trop d’envie de briller à Longchamps pour faire
+des difficultés après la générosité du maquignon. Son boudoir, avant
+souper, fut trois fois la caisse où il toucha des à-comptes. Un repas
+fin et délicat, arrosé d’excellent vin, répara leurs forces, et son lit
+vit cinq fois l’ardent Javard travailler à toucher sa créance. Ve...
+ne l’avait pas accoutumée à de pareilles fêtes, elle s’y livra avec
+ivresse, mais le maquignon, ne perdant pas la tête, se leva de grand
+matin, courut chez Ve... et s’y fit introduire.
+
+JAVARD
+
+Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle Ad... il ne m’a pas été
+possible de la refuser.
+
+VE.....
+
+J’entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, je ferai la
+sottise de vous payer deux mille francs.
+
+JAVARD
+
+Point du tout, j’ai pris des arrangements avec elle.
+
+VE.....
+
+Et quels arrangements? s’il vous plaît.
+
+JAVARD
+
+Elle a un anneau dont je me suis accommodé.
+
+VE.....
+
+Sa bague?
+
+JAVARD
+
+Oui, elle me convient fort...
+
+VE.....
+
+Parbleu, je le crois, elle m’a coûté deux mille écus, vous ne faites
+pas de mauvais rêves. Allons, faites votre quittance de deux mille
+livres; je vais vous les payer, mais qu’il ne soit plus question de
+l’anneau.
+
+JAVARD
+
+Mais, monsieur, le marché est fait...
+
+VE.....
+
+Et je le défais. Diable! comme vous y allez!... Allons, votre
+quittance, voilà votre argent.
+
+JAVARD
+
+Allons donc, puisque vous l’aimez mieux.
+
+Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire, content d’avoir
+si bien vendu ses chevaux et d’avoir passé gratis une si bonne nuit.
+Ve... prend alors sa redingote, sa canne et son chapeau et va chez
+Ad... La femme de chambre a beau lui représenter qu’elle dort, qu’elle
+a été toute la nuit fort agitée, il entre, en disant qu’il a de quoi
+guérir sa migraine. Ad... se réveille au bruit.
+
+AD.....
+
+Venez-vous encore me tourmenter après m’avoir désobligée comme vous
+avez fait hier?
+
+VE.....
+
+Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu
+veux. Tiens, voilà la quittance de tes chevaux.
+
+AD.....
+
+Je n’en ai que faire, monsieur, je les ai payés.
+
+VE.....
+
+Oui, avec ton anneau! il me l’a dit; mais je n’entends pas cela;
+garde-le, voilà ta décharge en bonne forme, et il m’a promis de te
+laisser ta bague.
+
+Adeline devina sans peine l’équivoque, se mordit les lèvres pour n’en
+pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de
+recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien
+fêtée.
+
+
+
+
+La Vieille Sara
+
+
+Après quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda
+quelque anecdote à Valbouillant.
+
+--Je n’en sais point, dit-il, si ce n’est le désespoir de la vieille
+Sara.--Je ne la connais point, dit l’évêque.--Oh! que si, monseigneur,
+elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c’est la grosse
+marchande de plaisir!--Elle vend du croquet?--Non, mais c’est la plus
+adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi
+étendue, elle a toujours deux ou trois nièces qui l’accompagnent aux
+promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues,
+elles se retirent vers Orange en Carpentras, où elles portent
+l’instruction qu’elles ont reçue chez Sara, qui les remplace par de
+nouvelles parentes qui lui viennent des villages d’alentour et qu’elle
+forme avec le même soin.--Oh! oui, je me rappelle, dit l’évêque, elle
+est grosse, courte, elle a le front étroit, l’œil en dessous, le crin
+roux et le nez un peu bourgeonné.--Précisément, et sûrement vous avez
+été plus d’une fois son neveu.--Je n’en disconviens pas; que lui
+est-il donc arrivé?--Hier, se promenant sur le rempart avec Justine,
+la nièce du moment, un négociant de Bâle est venu l’accoster, on a lié
+conversation, elle a d’abord été galante, puis elle s’est animée, et
+le bon Bâlois a proposé de lui donner à souper. Sara, toujours prête
+quand il s’agit d’un repas, s’accorde à tout, et l’on convient que
+le négociant partagerait ensuite le lit de Justine en déposant dix
+louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d’en reprendre un à
+chaque politesse qu’il ferait à la gentille nièce. Sara, qui n’avait
+guère vécu qu’avec d’élégants Français ou de bons citadins, croyait que
+les Suisses ne pouvaient l’emporter en civilité sur ses compatriotes,
+et se hâta de conclure le marché. On a soupé gaîment, le bourgogne
+et le montrachet n’ont pas été ménagés, la vieille s’est bien repue,
+bien égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l’or sur la
+table de nuit, et le Suisse a prétendu qu’elle lui devait deux louis.
+Justine, interrogée sur le fait des articles, a confirmé par son aveu
+les prétentions du Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l’Helvétien,
+pour l’apaiser, l’a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du
+treizième; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands
+dieux qu’elle ne ferait plus de pareil marché qu’avec des Français.--La
+nièce, observa l’évêque, avait moins d’humeur que la tante. Mme
+Valbouillant remarqua que le bon Bâlois s’était sans doute ainsi
+comporté pour honorer les saints apôtres et avait réservé le judas
+pour Sara.--Quoi qu’il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire
+naturaliser Suisse, si j’étais sûr que le droit de bourgeoisie chez eux
+me procurât d’aussi rares talents.
+
+
+
+
+La Belle Adèle
+
+
+Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter quelqu’une de ses
+aventures, en attendant que l’heure du dîner nous rappelât au
+château[146].
+
+--J’avais vingt ans, dit-il; j’étais capitaine de dragons, et mon
+régiment, cantonné dans la Lorraine, y goûtait toutes les douceurs
+dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville où ma troupe était
+en quartier habitait la jeune épouse d’un vieil officier général qui
+était en tournée pour une inspection dont le gouvernement l’avait
+chargé; elle était musicienne, chantait bien, jouait agréablement la
+comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité de talents
+la disposait en ma faveur et me faisait désirer de me lier avec elle;
+je l’accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes
+applaudissements parurent la flatter; je demandai et j’obtins la
+permission de lui faire ma cour chez elle, mais la présence d’une
+vieille belle-sœur, qui restait toujours au salon, me gênait dans
+l’aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s’en aperçut,
+sourit malicieusement, mais elle n’éloignait pas le témoin importun.
+Je lui donnai des billets, des vers passionnés, elle les recevait,
+en paraissait satisfaite, mais elle n’y répondais jamais. Vous savez
+que je suis ardent, et même impatient, et j’avais peine à supporter
+cet état; je m’ennuyais de rester toujours au même point. Pour en
+sortir et pouvoir m’expliquer librement sans la compromettre, je
+supposai un voyage à Nancy, où elle avait des parents; je m’offris de
+me charger de ses dépêches et je demandai qu’elle me permît de venir
+le lendemain les prendre à son lever.--Vous êtes bien obligeant, me
+dit-elle, mais je ne sais si j’y dois consentir, je suis extrêmement
+paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop à mon
+désavantage.--Ah! madame, quand on doit tout à la nature, c’est l’art
+seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans
+l’heureux désordre du matin.--Vous croyez?... Moi j’en doute et j’exige
+pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans déguisement,
+si je perds beaucoup à me laisser voir sans parure; venez sur les
+dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d’œil d’intelligence
+dont elle accompagna ce propos remplit mon cœur de l’espoir le plus
+doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j’arrive, je m’adresse
+à Marton, sa suivante, pour être introduit.--Madame, me dit-elle,
+n’a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est
+encore couchée.--Dieux! m’écriai-je, encore couchée, une migraine,
+quel contre-temps, je m’étais flatté du bonheur de la voir.--Elle s’en
+flattait aussi.--Et il faut que je me retire...--Je ne dis pas cela; si
+vous voulez monter, vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit,
+parlez bas, de peur d’ébranler sa tête.
+
+Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle
+ouvre la chambre de sa maîtresse, m’introduit, se retire et emporte la
+clef. A la faible clarté que laissaient pénétrer les persiennes aux
+trois quarts fermées, j’aperçus la belle Adèle, mollement étendue sur
+un lit élégant; un corset négligemment noué par une échelle de rubans
+gris de lin renfermait à demi la neige élastique de son sein, son
+mouchoir transparent, dérangé par les mouvements de la nuit, laissait
+voir une fraise vermeille; des cheveux s’échappant de dessous un bonnet
+en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d’ivoire,
+avec lequel leur couleur d’ébène contrastait merveilleusement; une
+légère couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau
+corps, en dessinaient les agréables contours. Je m’approchai d’elle
+avec tout l’empressement de l’amour et de la timidité qu’inspire le
+respect (j’étais novice encore).--Ah! c’est vous, monsieur, me dit-elle
+d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre faible; convenez que j’ai
+bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l’état d’abattement où
+je me trouve.--Ah! madame, il ajoute le plus vif intérêt à l’ivresse
+que vos charmes sont sûrs d’inspirer.--Vous me flattez, voyez comme
+j’ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et
+fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n’est pas le cas, lui dis-je,
+où les battus payent l’amende, mon cœur qu’ils ravissent en est la
+preuve, et je dérobai un baiser.--Finissez donc, monsieur, n’abusez
+pas de la confiance que j’ai dans votre sagesse, et elle se débattit
+avec une charmante maladresse qui me découvrit de nouveaux charmes.--Si
+quelqu’un entrait, qu’est-ce qu’on penserait. Marton! Marton! Comment,
+elle n’est pas là?... elle est redescendue! l’imprudente... mais si
+quelqu’autre... elle a emporté la clef. Ah! comme je la gronderai!...
+quelle idée lui a pris! en vérité, elle me met dans une position bien
+étrange.--Elle vous met à même de me rendre le plus heureux des hommes,
+si vous êtes sensible à l’amour le plus tendre; et je voulus prendre
+quelques libertés.--Ah! monsieur, il serait atroce d’abuser de la
+faiblesse où me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous...
+Laissez-moi donc, je sens bien votre main.--Oh! l’heureuse migraine!
+qu’elle vous sied bien! elle ajoute encore à votre fraîcheur.--Ah!
+quelle audace! je suis presque toute découverte... Non, monsieur,
+arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir... Je n’écoutais plus rien
+et mes mains actives parcouraient les plus rares trésors; j’avais
+déjà un genou dans le lit et j’allais m’élancer pour le partager avec
+elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le
+cordon de la sonnette; effrayé et craignant de l’offenser, je fis un
+saut du lit à la cheminée pour réparer le désordre de ma toilette, en
+cas que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l’usage, les mots
+d’ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d’un éclat de rire, elle
+dit: Bon, je suis sauvée, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je
+ne fis qu’un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne
+fit plus de résistance que pour la forme.
+
+
+
+
+Aurore
+
+
+Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils exaltèrent sa
+valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait
+qu’on devait fixer aux exploits amoureux.--Je ne puis les assigner
+avec précision, et des traits comme les vôtres sont bien faits pour
+les reculer.--Cela est bien honnête, mais quel est le plus grand
+effort que vous ayez fait?--C’est à Bruxelles, dit-il, je revenais de
+l’armée, j’avais fait une longue abstinence, et je m’adressai à un
+honnête domestique de louage, qui m’avait servi de bonneau, lors de
+mon dernier voyage; il me fit connaître une danseuse, nommée Aurore,
+qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, étant entretenue par un
+vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi
+chez un traiteur. Nous n’avions pour meuble qu’un grand fauteuil à
+crémaillère, comme il s’en trouve quelquefois dans les corps de garde;
+je convins de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon
+repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un entr’acte sur
+le fauteuil à chaque mets qu’on nous enlevait, et en quatre heures et
+demie nous avions mangé neuf plats et aucun entr’acte n’avait manqué;
+aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L’évêque
+s’écria: Voilà le désintéressement le plus marqué ou le triomphe du
+tempérament sur l’avarice; il contraste merveilleusement avec le
+désespoir de la vieille Sara.--La grosse marchande de plaisir? dit
+Valbouillant.--Précisément.
+
+
+
+
+Le Chien après les Moines
+
+
+ ... Chacun se plaint, et c’est avec raison,
+ Que vous allez de maison en maison
+ Non pas pour exhorter à la gloire éternelle,
+ Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle
+ Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux
+ Où brille tout l’éclat de vos célestes feux;
+
+ Si par hasard un minois agréable
+ S’offre à vos yeux sous un aspect aimable,
+ Dieu! quels ressorts n’employez-vous donc pas,
+ Pour conquêter tant de brillants appas?
+ D’abord vous ne parlez que vertu, que sagesse,
+ Vous traitez d’odieux le beau nom de tendresse;
+ Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel
+ Et le détachement de tout bien temporel.
+
+ En peu de temps, la jeune et tendre Élise
+ Auprès de vous se familiarise.
+ Parler toujours du ciel, l’insipide propos!
+ A l’esprit il faut bien donner quelque repos.
+ Après le ciel advient la bagatelle,
+ Conte du jour, histoire ou bien nouvelles;
+ Satan, la chair, sont un peu plus parlans,
+ Et l’on en vient à des discours galans:
+ On fait jouer un coup d’œil, un sourire,
+ En silence on exprime un mutuel martyre:
+ On gémit à l’envie, l’on dévoile ses feux,
+ On n’a plus tant d’horreur pour un froc odieux.
+
+ Élise dit tout bas: Dans le fond, c’est un homme,
+ Tout aussi bien mâté qu’un cardinal de Rome;
+ Que m’importe après tout? il paraît très charmant.
+ Fin matois, vous savez bien connaître l’instant
+ Et monter le cadran sur cette heure fatale
+ Où Florinde perdit sa vertu de vestale.
+ Oui, c’en est bien fait, Élise est donc perdue enfin;
+ De sage qu’elle était, elle devint catin.
+
+ Une famille en pleurs gémit et se désole;
+ Et tandis qu’en secret le plaisir vous console,
+ Vous savez vous moquer et du qu’en dira-t-on,
+ De tous les bruits publics et du mauvais renom.
+
+ Élise cependant met son poupon au monde,
+ Tout prêt à recevoir la formule de l’onde;
+ Ses larmes et ses cris marquent son repentir.
+ Après la rose vient l’épine du plaisir.
+
+ Parens, amis, voisins et toute la sequelle
+ Sont bientôt informés de la triste nouvelle;
+ On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas:
+ Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas?
+ Élise paraissait accomplie de sagesse
+ Et même haïssait jusqu’au nom de tendresse;
+ Assidue à l’église, aux offices divins,
+ Elle portait au ciel des regards si bénins!
+ Point d’amans fréquentés, point d’intrigante allure
+ Capable à l’engager à ce fait de nature.
+ Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter?
+ Attendez, dit quelqu’un: je m’en vais deviner.
+ Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée,
+ Chez elle allait souvent passer une soirée.
+ Oh! le fait est certain: c’est ce rusé frocard
+ Qui son futur mari d’avance a fait cornard.
+ Ne vous y frottez pas; car une robe noire
+ En sait souvent plus long que son simple grimoire...
+
+
+
+
+Le Rideau levé
+
+ou l’Éducation de Laure
+
+
+
+
+L’Enfance de Laure
+
+
+Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba dans un état de
+langueur qui, après huit mois, la conduisit au tombeau. Mon père,
+sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus
+amères, me chérissait: son affection, ses sentiments si doux pour
+moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le plus vif. J’étais
+continuellement l’objet de ses caresses les plus tendres; il ne se
+passait point de jour qu’il ne me prît dans ses bras et que je ne fusse
+en proie à des baisers pleins de feu.
+
+Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour la chaleur qu’il
+paraissait y mettre, il lui fit une réponse dont je ne sentis pas alors
+l’énergie, mais cette énigme me fut développée quelque temps après: «De
+quoi vous plaignez-vous, madame? Je n’ai point à en rougir: si c’était
+ma fille, le reproche serait fondé; je ne m’autoriserais pas même de
+l’exemple de Loth; mais il est heureux que j’aie pour elle la tendresse
+que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont établi, la
+nature ne l’a pas fait; ainsi, brisons là-dessus...» Cette réponse
+n’est jamais sortie de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna dès
+cet instant beaucoup à penser sans parvenir au but; mais il résulta de
+cette discussion et de mes petites idées que je sentis la nécessité de
+m’attacher uniquement à lui, et je compris que je devais tout à son
+amitié. Cet homme, rempli de douceur, d’esprit, de connaissances et de
+talents, était formé pour inspirer le sentiment le plus tendre.
+
+J’avais été favorisée de la nature: j’étais sortie des mains de
+l’amour. Le portrait que je vais faire de moi, chère Eugénie, c’est
+d’après lui que je le trace. Combien de fois m’as-tu redit qu’il ne
+m’avait point flattée: douce illusion dans laquelle tu m’entraînes, et
+qui m’engage à répéter ce que je lui ai entendu dire souvent! Dès mon
+enfance, je promettais une figure régulière et prévenante; j’annonçais
+des grâces, des formes bien prises et dégagées, la taille noble et
+svelte; j’avais beaucoup d’éclat et de blancheur. L’inoculation avait
+sauvé mes traits des accidents qu’elle prévient ordinairement; mes yeux
+bruns, dont la vivacité était tempérée par un regard doux et tendre,
+et mes cheveux, d’un châtain cendré, se mariaient avantageusement.
+Mon humeur était gaie, mais mon caractère était porté, par une pente
+naturelle, à la réflexion.
+
+Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations: il me jugea; aussi
+cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son désir
+particulier était de me rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que
+je n’eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément. Ce tendre
+père mettait tant de douceur dans ses manières affectueuses, qu’il
+n’était pas possible de s’en défendre. Ses punitions les plus sévères
+se réduisaient à ne me point faire de caresse, et je n’en trouvais
+point de plus mortifiantes.
+
+Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit dans ses bras:
+«Laurette, ma chère enfant, votre onzième année est révolue; vos
+larmes doivent avoir diminué, je leur ai laissé un terme suffisant;
+vos occupations feront diversion à vos regrets: il est temps de les
+reprendre.» Tout ce qui pouvait former une éducation brillante et
+recherchée partageait les instants de mes jours. Je n’avais qu’un seul
+maître, et ce maître c’était mon père: dessin, danse, musique, science,
+tout lui était familier.
+
+Il m’avait paru facilement se consoler de la mort de ma mère: j’en
+étais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler: «Ma
+fille, ton imagination se développe de bonne heure; je puis donc dès à
+présent te parler avec cette vérité et cette raison que tu es capable
+d’entendre. Apprends donc, ma chère Laure, que dans une société dont
+les caractères et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise
+pour toujours est celui qui déchire le cœur des individus qui la
+composent et qui répand la douleur sur l’existence: il n’y a point de
+fermeté ni de philosophie, pour une âme sensible, qui puisse faire
+soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret;
+mais quand on n’a pas l’avantage de sympathiser les uns avec les
+autres, on ne voit plus la séparation que comme une loi despotique de
+la nature à laquelle tout être vivant est soumis. Il est d’un homme
+sensé, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient
+cet arrêt du sort, auquel rien ne peut le soustraire, et de recevoir
+avec sang-froid et une tranquillité modeste, absolument dégagée
+d’affection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chaînes
+pesantes qu’il portait.
+
+«N’irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans l’âge où tu es, je
+t’en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure à réfléchir et
+à former ton jugement, en le dégageant des entraves du préjugé dont
+le retour journalier t’obligera sans cesse d’aplanir le sillon qu’il
+tâchera de tracer dans ton imagination. Représente-toi deux êtres
+opposés par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule,
+que des convenances d’état ou de fortune, que des circonstances qui
+promettaient en apparence le bonheur ont déterminés ou subjugués par
+un enchantement momentané, dont l’illusion se dissipe à mesure que
+l’un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractère
+naturel: conçois combien ils seraient heureux d’être séparés. Quel
+avantage pour eux s’il était possible de rompre une chaîne qui fait
+leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus
+cuisants, pour se réunir à des caractères qui sympathisent avec eux!
+Car, ne t’y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas
+à tel individu s’allie très bien avec un autre, et l’on voit régner
+entre eux la meilleure intelligence, par l’analogie de leurs goûts
+et de leur génie; en un mot, c’est un certain rapport d’idées, de
+sentiments, d’humeur et de caractère qui fait l’aménité et la douceur
+des unions, tandis que l’opposition qui se trouve entre deux personnes,
+augmentée par l’impossibilité de se séparer, fait le malheur et aggrave
+le supplice de ces êtres enchaînés contre leur gré.--Quel tableau!
+quelles images! Cher papa, tu me dégoûtes d’avance du mariage. Est-ce
+là ton but?--Non, ma chère fille: mais j’ai tant d’exemples à ajouter
+au mien que j’en parle avec connaissance de cause, et pour appuyer ce
+sentiment si raisonnable, et même si naturel, lis ce que le président
+de Montesquieu en dit dans ses _Lettres persanes_, à la cent douzième.
+Si l’âge et des lumières acquises te mettaient dans le cas de le
+combattre par les prétendus inconvénients qu’on voudrait y trouver, il
+me serait facile de les lever et de donner les moyens de les parer; je
+pourrais donc te rendre compte de toutes les réflexions que j’ai faites
+à ce sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de m’étendre sur un
+objet de cette nature.» Mon père termina là.
+
+C’est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer la scène.
+Eugénie! chère Eugénie! passerai-je outre? Les cris que je crois
+entendre autour de moi soulèvent ma plume, mais l’amour et l’amitié
+l’appuient: je poursuis.
+
+Quoique mon père fût entièrement occupé de mon éducation, après deux ou
+trois mois je le trouvais rêveur, inquiet: il semblait qu’il manquât
+quelque chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort de ma
+mère, le séjour où nous demeurions, pour me conduire dans une grande
+ville et se livrer entièrement aux soins qu’il prenait de moi; peu
+dissipé, j’étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son
+application et toute sa tendresse. Les caresses qu’il me faisait, et
+qu’il ne ménageait pas, paraissaient l’animer; ses yeux en étaient plus
+vifs, son teint plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes
+petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses,
+il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement
+nue, et me plongeait dans un bain: après m’avoir essuyée, après m’avoir
+frotté d’essences, il portait ses lèvres sur toutes les parties de
+mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait; son sein
+paraissait palpiter, et ses mains animées se reposaient partout: rien
+n’était oublié. Que j’aimais ce charmant badinage et le désordre où je
+le voyais! mais au milieu de ses plus vives caresses, il me quittait et
+courait s’enfoncer dans sa chambre.
+
+Un jour, entre autres, qu’il m’avait accablée des plus ardents baisers,
+que je lui avais rendu par mille et mille aussi tendres, où nos bouches
+s’étaient collées plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé mes
+lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s’était glissé
+dans mes veines; il m’échappa dans l’instant où je m’y attendais
+le moins; j’en ressentis du chagrin. Je voulus découvrir ce qui
+l’entraînait dans cette chambre, dont il avait poussé la porte vitrée,
+qui formait la seule séparation qu’il y avait entre elle et la mienne.
+Je m’en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle
+était garnie, mais le rideau qui était de son côté développé dans toute
+son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosité ne fit que
+s’en accroître.
+
+
+
+
+Éducation Philosophique
+
+
+«Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d’arrêt sur
+l’immensité dont notre globe est environné? Pousse-le aussi loin que
+ton imagination puisse l’étendre: à quelle distance inconcevable
+seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse cet espace immense?
+Des éléments dont la nature et le nombre sont et seront toujours
+inconnus; il est impossible de savoir s’il n’y en a qu’un seul dont
+les modifications présentent à nos yeux et à notre pensée ceux que
+nous apercevons, ou si chacun de ces éléments a une racine absolument
+propre, qui ne puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance
+si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours
+usage, il paraît ridicule que les hommes aient fixé le nombre de ces
+éléments: rien n’est plus digne de la sphère étroite de leurs idées,
+et néanmoins, à les entendre, il semble qu’ils aient assisté aux
+dispositions de l’Ordonnateur éternel. Mais enfin, qu’ils soient un
+ou plusieurs, l’assemblage de leurs parties forme les corps et se
+trouve uni dans un nombre très multiplié de globules de feu et de
+matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés. Que penses-tu donc de
+ces points de feu brillants, connus parmi nous sous le nom d’étoiles?
+Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables à
+notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner la vie à une
+multitude de globes terrestres, peut-être chacun aussi peuplé que le
+nôtre. Quelques-uns ont cru qu’ils étaient placés là pour nous éclairer
+pendant la nuit; l’amour-propre leur fait rapporter tout à nous, afin
+que tout aille à eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand
+l’air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait
+plutôt être destinée à cet office; elle nous éclaire dans l’absence
+du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui couvrent souvent
+notre horizon, et cependant ce n’est pas là son unique destination: on
+ne peut même affirmer qu’elle n’est pas un monde dont les habitants
+doutent si nous existons et sont peut-être assez stupides pour se
+flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-être aussi
+sont-ils plus pénétrants, plus ingénieux que nous, ou pourvus de
+meilleurs organes, et qu’ils savent juger plus sainement des choses.
+Les planètes sont des terres comme la nôtre, peuplées, sans doute, de
+végétaux et d’animaux différents de ceux que nous connaissons, car rien
+dans la nature n’est semblable.
+
+«Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de boules de matières,
+que devient notre terre? un point qui fait nombre parmi les autres, et
+nous! fourmis répandues sur cette boule, que sommes-nous donc, pour
+être le type, le point central et le but où se rendent les prétendues
+vérités dont on berce l’enfance?»
+
+C’est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque jour de tracer
+dans mon esprit des impressions de philosophie. Je lui demandais un
+jour: «Quel est cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini
+dans les notions qu’on m’en avait données?» Il me dit: «Cet Être
+magnifique est incompréhensible: il est senti, sans être connu; c’est
+nos respects qu’il exige; il méprise nos spéculations. S’il existe
+plusieurs éléments, c’est de ses mains qu’ils sortent; il les a créés
+par la puissance de sa volonté, il est donc l’âme de l’univers; s’il
+n’existe qu’un élément, il ne peut être que lui-même. Connaissons-nous
+les bornes de son pouvoir? N’a-t-il pas pu dépendre de lui de se
+transformer dans la matière que nous voyons, dont nous ne connaissons
+ni la nature ni l’essence? Et ce qu’il a pu faire dans un temps, ne
+l’a-t-il pas pu de toute éternité? C’en est assez, ma chère enfant,
+pour le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé j’écarterai de
+tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vérité.»
+
+Mon père se plaisait à me faire lire des livres de morale, dont nous
+examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous
+celle de la nature. En effet, c’est sur les lois dictées par elle, et
+exprimées dans nos cœurs, qu’il faut la considérer. Il la réduisait à
+ce seul principe, auquel tout le reste est étranger, mais qui renferme
+une étendue considérable: _faire pour les autres ce que nous voudrions
+qu’on fît pour nous_, lorsque la possibilité s’y trouve, _et ne point
+faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu’on nous fît_. Tu vois,
+ma chère, que cette science, dont on parle tant, n’est jamais relative
+qu’à l’espèce humaine, et si elle n’est rien en elle-même, au moins
+est-elle utile à son bonheur.
+
+Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir
+dans presque tous une ressemblance assez générale dans le tissu, les
+vues et le but, à la différence près du style, des événements et de
+certains caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui étaient
+exceptés de cette règle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet
+était moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs
+véritables couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel aspect. Ah!
+ma chère, combien cette apparence est en général loin de la réalité:
+les uns et les autres, vus de près, quelle différence n’y trouve-t-on
+pas! Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations
+un genre d’instruction qui me faisait mieux apprécier l’humanité en
+général, comme la société fait apercevoir les nuances des caractères.
+
+Les livres d’histoire, qui me rendaient compte des mœurs antiques et
+des préjugés différents qui tour à tour ont couvert la surface de
+la terre, étaient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes
+formaient le genre amusant, pour lequel mon goût était le plus décidé
+et que j’inculquais avec empressement dans ma mémoire.
+
+Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paraître, en
+me recommandant d’y réfléchir: «Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est
+la production d’un génie dont tu as lu presque tout ce qu’il a mis au
+jour et dont la mémoire possède plusieurs morceaux, qui unit un style
+élevé, élégant, agréable et facile, propre à lui seul, à des idées
+profondes. Zadig, paré de ses mains, t’apprendra, sous l’allégorie d’un
+conte, qu’il n’arrive point d’événements dans la vie qui soient à notre
+disposition.
+
+«De quelque aveuglement dont l’amour-propre et la vanité nous
+fascinent, sois assurée que pour un esprit attentif et réfléchi, il est
+d’une vérité palpable et constante que tout s’enchaîne afin de suivre
+un ordre fixé pour l’ensemble et pour chacun en particulier; des
+circonstances imprévues forcent les idées et les actions des humains;
+des raisons éloignées et souvent imperceptibles les entraînent dans
+une détermination qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle
+semble venir d’eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans
+qu’ils s’en aperçoivent. Ils tiennent même de la nature les formes, le
+caractère et le tempérament qui concourent à leur faire remplir le rôle
+qu’ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée d’avance dans
+les décrets du moteur éternel.
+
+«Si l’on peut prévoir quelques événements, ce n’est pas une
+perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne de ces circonstances
+qu’on ne peut cependant changer, et qui est d’une force irrésistible
+même pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait
+se prêter au cours naturel des choses.
+
+«Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait se plier à tout; ta
+docilité te rend heureuse et tu sais l’être malgré les entraves mises à
+ta liberté; tu savoures les plaisirs que tu inventes, sans t’inquiéter
+de ceux qui te manquent.»
+
+J’avançais en âge, et j’atteignis la fin de ma seizième année,
+lorsque ma situation prit une face nouvelle; les formes commençaient
+à se dessiner; mes tétons avaient acquis du volume; j’en admirais
+l’arrondissement journalier; j’en faisais voir tous les jours les
+progrès à Lucette et à mon papa; je les leur faisais baiser; je
+mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu’ils
+les remplissaient déjà; enfin, je leur donnais mille marques de mon
+impatience: élevée sans préjugés, je n’écoutais, je ne suivais que la
+voix de la nature.
+
+
+
+
+Le Degré des Ages du Plaisir
+
+
+
+
+Tableau de Paris
+
+
+A mon arrivée dans la capitale, les suites funestes de la Révolution
+y avaient mis tout en désordre. Le peuple criait famine et les
+guinguettes étaient toujours remplies de la plus vile portion de la
+populace; les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue Vivienne
+rendaient le numéraire à un taux exorbitant, et des monceaux d’or
+roulaient sur des tapis verts dans les exécrables tripots que S. A.
+le duc d’Orléans tolérait dans l’enceinte du Palais-Royal. Les riches
+prélats ne respiraient que le sang et la vengeance, et les prêtres
+tartufes se faisaient un mérite d’obéir à la nécessité par intérêt. Les
+courtisanes publiques et les gourgandines, voyant baisser les actions,
+renchérissaient sur le luxe et n’en procédaient pas moins à vil prix
+à tous les actes de la lubricité. Enfin, Paris, lorsque j’y arrivai,
+était un mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos qu’il
+était difficile de percer; tantôt ce monstre qu’on nomme aristocratie
+prenait le dessus, au moyen de quelques centaines d’hommes que la
+politique faisait égorger dans les garnisons du royaume; à son tour, le
+patriotisme prenait sa revanche en faisant décrocher les réverbères et
+en y substituant une victime pour éclairer la nation sur ses intérêts.
+Telle était la capitale lorsque j’y arrivai.
+
+Je m’y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres. Je ne connaissais
+pas encore cette espèce que l’on nomme raccrocheuse, et qui, le soir,
+dépouillées jusqu’à la ceinture, provoquent les passants en étalant
+aux yeux du public une volumineuse paire de tétons. Je me plaisais
+à examiner cette engeance maudite qui prostitue ses faveurs pour un
+morceau de pain; et cependant, tout en les blâmant, j’éprouvais des
+velléités; à leur air agaçant, je sentais que j’étais né pour le
+libertinage.
+
+J’avais quelques connaissances de jeunes militaires dans cette grande
+ville; après quelques visites de bienséance rendues, je ne m’occupai
+que de plaisirs, et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je
+l’étais des orgies de Vénus impudique et de Bacchus, ne tardèrent pas à
+me proposer l’accomplissement de ce que je désirais avec tant d’ardeur,
+et me conduisirent au bordel.
+
+Je sentis d’abord quelque répugnance à me livrer aux caresses de ces
+prostituées messalines, mais bientôt ma honte s’évanouit et le plaisir
+l’emporta. J’y passais les jours et les nuits, tantôt dans les bras de
+l’une, tantôt dans les bras de l’autre. J’y appris beaucoup mieux que
+je ne l’avais fait avec Louison toutes les ressources de la lubricité,
+et je recevais ces leçons avec volupté.
+
+
+
+
+La Patronne
+
+
+Une des filles d’amour de la débauche fit un certain soir ma rencontre
+au Palais-Royal et me proposa de l’accompagner; je ne rebutai pas
+sa proposition et me laissai conduire dans le temple où les filles
+salariées par les libertins nationaux recueillaient l’argent des
+débauchés et leur donnaient à chacun de la marchandise pour leur
+offrande.
+
+Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu’au dernier soupir de ma vie,
+avait, ainsi que la bien-aimée de mon cœur, le nom de Constance. Après
+avoir payé, suivant l’usage et le tarif du lieu, ma particulière me
+conduisit dans un appartement où je ne fus pas peu surpris de voir en
+relief le portrait de Mademoiselle d’Orléans actuelle. Je reculai de
+surprise et demandai à ma conductrice comment et par quel hasard le
+portrait de cette princesse figurait dans un bordel.
+
+«Tu t’en étonnes? me dit-elle; eh! c’est la plus ardente sectatrice
+de nos plaisirs, non pour la prostitution, sa belle âme en est
+incapable, mais depuis que Son Altesse lui a fait apprendre, par motif
+de récréation indigne du sang des Bourbons, à danser sur la corde,
+elle est devenue le modèle de toutes les femmes du haut style de la
+capitale; toutes ont voulu apprendre ce grand art que le fameux Placide
+enseigna au comte d’Artois, et nous autres, reléguées dans les classes
+des filles publiques, nous la regardons et la chérirons toujours comme
+notre patronne pour les tours de reins et sa souplesse des jarrets.
+Le fait est si certain qu’au moyen de l’écu de six francs que tu as
+donné à la révérende maquerelle de ce lieu, je vais, pour ton argent et
+tout réjouissant du souverain plaisir, t’apprendre à faire des tours de
+force.» Je conçus, à l’exposé de cette courtisane, qu’elle me réservait
+à de nouveaux passe-temps; je me laissai conduire sur le trône destiné
+à la célébration de ces plaisirs, dont le genre était inconnu pour moi,
+et je ne tardai pas à en faire l’épreuve.
+
+
+
+
+LES TROIS MÉTAMORPHOSES
+
+_Conte en vers et en prose pour servir de supplément au_ Degré des Ages
+
+PAR LE MÊME AUTEUR
+
+_Bagatelle à l’ordre des temps._
+
+
+ Je veux chanter dans ce conte gaillard
+ Du plus affreux trio toute la turpitude,
+ Et sans choisir mes portraits au hasard,
+ Les peindre au naturel, en faire mon étude;
+ Dévoiler les plaisirs de trois membres choisis.
+ Dans ces sérails charmants du centre de Paris,
+ Oui, c’est toi que j’invoque, ô mon aimable muse!
+ Dans ce moment je te prends pour plastron;
+ Et si ton art charmant à ma voix se refuse,
+ Je t’appréhende et te saisis au c...
+
+Pardon, lecteurs scrupuleux, je n’écris pas pour vous, renfermés dans
+la classe des citoyens qui ne s’occupent qu’à méditer les prodiges
+étonnants de notre révolution française; vous n’accordez plus
+d’instants au plaisir; sourds à sa voix, vous voyez avec indifférence
+ces jeunes et jolies républicaines qui, rangées en haie sous les
+galeries et aux entresols du palais Égalité, qui, par maintes et
+maintes provocations lascives et libertines, veulent s’assurer de vos
+sens, de votre bourse et jouir du bénéfice du marché; le prix de leurs
+faveurs est le pot-de-vin de leurs grâces.
+
+ Mais c’est à vous que je m’adresse,
+ Charmants roués, grands libertins,
+ Blâmerez-vous que mon cœur s’intéresse
+ Au jeu plaisant d’une tendre catin?
+ A ces transports d’un prélat d’Église,
+ Aux faits galants d’un trop épais robin,
+ Je ne le puis consultant ma franchise
+ Tout y joignant l’anspessade _Jobin_.
+
+Je viens à mon fait et vais vous raconter comment la déesse de la
+lubricité elle-même sut punir, dans un de ces asiles consacrés aux
+tendres mystères, un prélat hypocrite, qui, interprétant les décrets du
+Ciel à sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au nombre des
+houris, que l’un de nos imposteurs en matière de religion, le sublime
+Mahomet, avait placées dans son paradis pour la joie des fidèles
+croyants.
+
+ A ce tableau joindre mon militaire,
+ Qui, toujours leste, alerte et bien fringant,
+ Baisant partout et sans donner d’argent,
+ Du doux plaisir faisait sa seule affaire.
+ Au rabat empesé, vous connaîtrez le drille,
+ Qui, dans ce lieu, pour un petit écu,
+ Visitait le v...n d’une agréable fille,
+ En se nommant le magistrat cocu.
+
+Mes trois personnages, travestis à qui mieux mieux, et désirant en eux
+les feux de la paillardise, un jour de calme et de tranquillité, se
+rendirent dans un temple devenu l’un des mieux famés de Paris en même
+temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes s’y trouvaient
+rassemblées, tous les désirs s’y trouvaient satisfaits, depuis ceux de
+l’évêque mitré jusqu’à ceux de l’indigent et brave sans-culotte.
+
+ Ce fut chez vous, ô digne pourvoyeuse,
+ Belle _Desglands_[147], qu’une rage amoureuse
+ Amena ce trio guidé par le plaisir
+ Et dont un joli cul enchaînait le désir.
+ A leur accoutrement, qui les aurait
+ Pris d’abord, l’un pour _Machault_,
+ Ci-devant évêque d’Amiens, et maintenant
+ Aumônier du diable, moi seul sans
+ Doute qui sait qu’il n’est pas étonnant
+ Qu’un prêtre délivré de l’emploi, de l’autel,
+ De l’église, n’ait fait qu’un saut jusqu’au bordel.
+ L’autre était _Montesquiou_, bien mince général,
+ Ce coquin renommé qui nous fit tant de mal,
+ Et le tiers un rabat de chicane encroûtée,
+ Tourment de la vertu souvent persécutée,
+ C’était _Janson_, ce conseiller fameux,
+ L’opprobre de la terre et l’effroi des neveux,
+ Qui, du lâche produit de ses fortes épices,
+ Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses;
+ Muse! aide à ma prose, je t’ai dépeint mes
+ Personnages; voyons comment ils se tireront
+ Maintenant de leur équipée scandaleuse,
+ Et comment ces trois gueux de crimes revêtus
+ Ont pratiqué les vices en jouant les vertus.
+
+_Machault_, _Montesquiou_ et _Janson_ furent donc chez la _Desglands_
+demander chacun une fille: Julie Desbois, Dorothée de Ginville et
+Elisabeth la Comtoise furent destinées à passer en campagne avec ses
+messieurs.
+
+ _Janson_ parla procès et _Montesquiou_ combats,
+ Mais pour bien terminer tous ces affreux débats,
+ L’hypocrite _Machault_ obtient la préférence;
+ On sait que d’un prélat c’est la prééminence.
+
+Julie Desbois lui appartient; mais ô triomphe de l’Eglise! au moment
+que le ci-devant évêque d’Amiens s’apprêtait à engainer son mou et
+flasque outil, il resta court, et ma Julie lui dit:
+
+ Je salue maintenant votre sage Éminence;
+ En très bonne putain j’offre ma révérence.
+ Ginville présenta son énorme v...n
+ A ce traître soldat, qui des bords d’outre-Rhin,
+ De nos républicains n’embrassa point l’injure
+ Et n’agit que d’après la plus lâche imposture.
+
+_Montesquiou_ resta là. Ce membre superbe, qui apaise la femme la
+plus acariâtre, fut sans effet; deux courtisanes délaissées, deux
+personnages _à quia_; que devint le troisième? C’est _Janson_ que je
+vous mets en scène:
+
+ Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement,
+ Et prends sur moi les frais de cet évènement.
+ Si sur cet exposé un lâche peuple glose,
+ J’en appelle au Sénat, et lui seul en impose.
+
+Souveraine protectrice de plaisirs, éloigne-toi du local de la
+_Desglands_; ta présence y serait outragée; un prêtre, un général y
+ont.....; un magistrat a couronné l’œuvre. Comment réparer cet outrage,
+consommé pour ton culte? Mais qu’entends-je? La paillasse s’agite, le
+ciel du lit s’écroule:
+
+ Et le bidet casse en plus de mille éclats,
+ Faire taire le robin et le dieu des combats.
+ Le prélat s’agenouille et marmotte une excuse,
+ Soutient qu’il n’a pas tort, que du lieu c’est la ruse,
+ Que l’on peut enfin, fier du droit de l’autel,
+ Bénir une putain, fût-ce même au bordel.
+
+Mais qui apparaît à mes regards? C’est la lubricité; elle fixe un œil
+de courroux sur le triumvirat. Calotte détestable, s’écrie-t-elle dans
+l’excès de sa rage, atome décoré d’un hausse-col, et toi, vil organe
+des lois, relégué dans la poussière des bancs de la grande salle, il
+est temps que ma vengeance éclate:
+
+ Tous trois, rebut affreux des sinistres destins,
+ Vous êtes dédaignés par de viles putains.
+ Je saurai me venger de cet affront infâme,
+ Je le dois à mon sexe, en un mot, je suis femme;
+ Il est temps que l’amour vous donne une leçon,
+ A la lubricité, reconnaissez mon c...
+
+A genoux et la bouche béante, les trois mirliflors se turent et la
+lubricité continua:
+
+ Vous, prêtre, président; toi, lâche, reste là,
+ Je vais me préparer à toute ma vengeance
+ Sans que le moindre mot serve à votre défense.
+ D’une tête de chien maintenant bien parés,
+ De tous vos partisans vous serez exécrés,
+ Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs,
+ Lâches profanateurs, vous serez revêtus.
+
+O merveille! de trois têtes je n’en vis plus qu’une, et les plus laids
+museaux remplacèrent les visages de _Machault_, de _Montesquiou_ et de
+_Janson_. Je m’écriai alors:
+
+_Ecce homines._
+
+
+Tout confus et aboyants, ils abandonnèrent ce lieu de prostitution;
+mais leur nouvelle caricature, gravée et répandue dans le public, dira
+à l’amateur: Tels sont nos traits fidèles.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1] _Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes
+pendant les années 1777-78-79-80, contenant tous les détails sur sa
+vie privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de
+Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen français. A Paris, chez I.
+B. Garnery, 1793, an 3e de la liberté._ 4 tomes in-8º.
+
+PAUL COTTIN.--_Sophie de Monnier et Mirabeau, d’après leur
+correspondance secrète inédite (1775-1789), avec trois portraits, dont
+un en héliogravure d’après Heinsius, deux fac-similés d’autographes,
+une table déchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires de
+Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903._ CCLX-282 p. in-8º.
+
+[2] Ils étaient parents par les femmes.
+
+[3] M. de Railli était détenu à Pierre-Encize, près de Lyon.
+
+[4] Voir _l’Amateur d’autographes_, mars 1909.
+
+[5] M. de Rougemont, gouverneur du château de Vincennes.
+
+[6] A cause de leur parenté.
+
+[7] C’est au deuxième volume de cette publication que se trouve le
+portrait de Sophie. Elle était grande, forte, brune, aux yeux noirs. On
+ne connaît que deux portraits authentiques de la comtesse de Monnier;
+celui-ci et un autre qui la représente entre 30 et 35 ans. Il fut peint
+par Jean-Jules Heinsius. L’estampe d’Antoine Borel, dans le tome II
+de la traduction de Tibulle, est «comme celui d’Heinsius, dit M. Paul
+Cottin (_loc. cit._), conforme aux signalements remis à la police, et
+Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, récemment décédée, tenait de son
+père qu’il offre exactement les traits de Sophie à vingt ans».
+
+[8] _Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des
+lettres_, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d’Angerville et
+autres. T. XXVIII, p. 16.
+
+[9] Poème de Charles Borde tiré de la _Novella de l’Angelo Gabrielle_.
+
+[10] _Et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour
+longtemps._ Cette phrase est obscure. Elle a toujours été supprimée par
+les commentateurs, qui ont souvent cité cette lettre d’après le recueil
+de _Lettres originales de Mirabeau_, publié par Manuel.
+
+[11] _Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes et
+au mariage, etc., par M. le Cte d’I... 4e édition revue par J.
+Lemonnyer._ Tome II, Lille, 1895.
+
+[12] La construction de cette phrase la rend équivoque, et sans doute
+à dessein. Quel qu’il pût être, le chevalier de Pierrugues en avait de
+bonnes.
+
+[13] Voici la bibliographie de cet ouvrage:
+
+_Mylord Arsouille ou les Bamboches d’un gentlemen._ Cologne, 1789.
+
+_Mylord Arsouille ou les bamboches d’un gentleman._ _A Bordel-Opolis,
+chez Pinard, rue de la Motte_, 1789 (Paris, après 1833), avec 5
+gravures libres et l’épigraphe:
+
+ _Vive le plaisir de la couille,
+ Dit Mylord Arsouille.
+ Je veux sagement, amis, filer mes jours
+ Entre le vin, les chevaux, les amours;
+ Je dois ces goûts à la nature;
+ J’aime, je bois, je change de monture._
+
+_Mylord Arsouille_, etc. Réimpression de l’édition précédente (vers
+1855), avec 5 lithographies libres.
+
+_Mylord ou les Bamboches d’un gentleman, imprimé sur la copie de
+Cologne, 1789, à Lausanne, chez Quakermann cette présente année_
+(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l’épigraphe un peu
+différente:
+
+ _Vive le plaisir de la couille,
+ Disait Mylord Arsouille.
+ Je veux sagement, mes amis, filer mes jours
+ Entre le vin, les chevaux, les amours:
+ Je dois ces goûts à la nature;
+ J’aime, je bois, je change de monture._
+
+_Mylord Arsouille_, etc. Rotterdam, vers 1906, avec à la fin un
+important catalogue d’ouvrages libres.
+
+[14] Qui se trouve après la satire.
+
+[15] Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les
+lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet.
+Néanmoins un autre n’aurait pu lui convenir; et si nous l’avons laissé
+en grec, on en devinera aisément la raison. (Note de l’éd. de l’an IX.)
+
+[16] La nomenclature en est tout au moins curieuse.
+
+_Académiciens de Bologne._ Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi,
+Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti,
+Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti,
+Torbidi, Vespertini.
+
+_De Gênes._ Accordati, Sopiti, Resvegliati.
+
+_De Gubio._ Addormentati.
+
+_De Venise._ Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati,
+Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili.
+
+_De Rimini._ Adagiati, Eutrupeli.
+
+_De Pavie._ Affidati, Della Chiave.
+
+_De Ferma._ Raffrontati.
+
+_De Molise._ Agitati.
+
+_De Florence._ Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento,
+Infocati.
+
+_De Crémone._ Animosi.
+
+_De Naples._ Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes,
+Sicuri, Volanti.
+
+_D’Ancôme._ Argonauti, Caliginosi.
+
+_D’Urbin._ Assorditi.
+
+_De Pérouse._ Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni.
+
+_De Tarente._ Audaci.
+
+_De Macerata._ Catenati, Imperfetti, Chimerici.
+
+_De Sienne._ Cortesi, Giovali, Prapussati.
+
+_De Rome._ Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati,
+Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane,
+Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti.
+
+_De Padoue._ Delii, Immaturi, Orditi.
+
+_De Drepano._ Difficilli.
+
+_De Bresse._ Dispersi, Erranti.
+
+_De Modène._ Dissonanti.
+
+_De Syracuse._ Ebrii.
+
+_De Milan._ Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti.
+
+_De Recannati._ Disuguali.
+
+_De Candie._ Extravaganti.
+
+_De Pezzaro._ Eterocliti.
+
+_De Commachio._ Flattuanti.
+
+_D’Arezzo._ Forzati.
+
+_De Turin._ Fulminales.
+
+_De Reggio._ Fumosi, Muti.
+
+_De Cortone._ Humorosi.
+
+_De Bari._ Incogniti.
+
+_De Rossano._ Incuriosi.
+
+_De Brada._ Innominati, Tigri.
+
+_D’Acis._ Intricati.
+
+_De Mantoue._ Invaghiti.
+
+_D’Agrigente._ Mutabili, Offuscati.
+
+_De Verone._ Olympici, Unanii.
+
+_De Viterbe._ Ostinati, Vagabondi.
+
+Si quelque lecteur est curieux d’augmenter cette nomenclature, il n’a
+qu’à lire un ouvrage de Jarckius, imprimé à Leipsic en 1725. Cet auteur
+n’a écrit l’histoire que des académies de Piémont, Ferrare et Milan. Il
+en compte vingt-cinq dans cette dernière ville seulement. La liste des
+autres est sans fin, et leurs noms tous plus bizarres les uns que les
+autres.
+
+[17] Act. ap. 8, 39. _Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius non
+vidit eunuchus._
+
+[18] Daniel, chap. XIV, v. 32. _Erat autem Habacuc prophæta in Judæa,
+et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret messoribus._
+
+33. _Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod habes in
+Babylonem Danieli._
+
+35. _Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit
+eum_ capillo _capitis sui, posuit que eum in Babylone._
+
+Isaac Le Maître de Saci a traduit _capillo_ par _les cheveux_. Luther
+met _oben beym schopff_; ce qui est la même faute. Car le miracle est
+plus grand d’avoir transporté Habacuc par _un cheveu_ que par _les
+cheveux_; mais dans tous les cas, le voyage est leste.
+
+[19] Maccab. l. I, c. I, v. 16.
+
+_Et fecerunt sibi præputia_,--Ce qu’Isaac Le Maître de Saci traduit:
+_Ils ôtèrent de dessus eux les marques de la circoncision._ Les
+Septante disent tout simplement: _Ils se sont fait des prépuces._ Les
+Pères ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansénistes ont paru, ils
+ont prétendu qu’on ne pouvoit pas mettre les prépuces dans la bouche de
+jeunes filles lorsqu’on leur faisoit réciter la Bible. Les Jésuites ont
+soutenu, au contraire, que c’étoit un crime que d’en altérer un seul
+mot.
+
+Le Maître de Saci a donc périphrasé, et le père Berrhuyer a accusé Saci
+d’hérésie, et prétendu qu’il avoit suivi la Bible de Luther. En effet,
+Luther dans sa Bible se sert du mot _beschneidung_.
+
+ _Und hielten die beschneidung nicht mehr._
+ 1 2 3 4 5 6
+ Et ont gardé la coupure point davantage.
+ 1 2 3 4 5 6
+
+Luther, en effet, a mal interprété. Le miracle, de quelque manière que
+l’on traduise, étoit de se faire un prépuce. Or la chose est en vérité
+miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l’est pas autant dans la
+version des jansénistes.
+
+[20] Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17.
+
+_Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino._
+
+[21] Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique
+obstiné, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley
+beaucoup plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d’un
+ouvrage contemporain d’Herculanum. Mais je le prie d’observer: 1º
+que l’Anagogie est une révélation faite par Jérémie Shackerley, tout
+comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a écrit l’Apocalypse dans l’isle
+de Pathmos. 2º Que personne dans Herculanum n’a pu rien comprendre à
+ce manuscrit, écrit bien avant la venue de J.-C. comme nous n’entendons
+rien à la bête de l’Apocalypse qui a 666... sur le front (II), ornement
+qui serait singulier même pour un mari françois; ce qui ne détruit
+point du tout l’authenticité de notre manuscrit. 3º Qu’on n’a qu’à
+lire l’histoire incontestable de l’astronomie antédiluvienne, par
+M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley pouvoit savoir tout ce
+qu’il paroît avoir su..... Enfin je déclare que pour trente-six mille
+raisons, un peu trop longues à déduire, douter de Jérémie Shackerley,
+c’est mériter un auto-da-fé.
+
+[22] En effet, comme le remarque l’illustre M. d’Alembert, d’après
+l’ingénieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d’idées
+n’a-t-il pas fallu pour y parvenir? L’aveugle n’a de connoissance que
+par le tact; il sait qu’on ne peut voir son visage quoiqu’on puisse
+le toucher. «La vue, conclue-t-il, est donc une espèce de tact qui ne
+s’étend que sur les objets différens du visage et éloignés de nous.»
+Le tact ne lui donne en outre que l’idée du relief. Donc un miroir est
+_une machine qui nous met en relief hors de nous-mêmes_. Ces mots _en
+relief_ ne sont pas de trop. Si l’aveugle disoit, _nous met hors de
+nous-mêmes_, il diroit une absurdité de plus; car comment concevoir
+une machine qui puisse doubler un objet? Le mot _relief_ ne s’applique
+qu’à la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de nous-mêmes, c’est
+mettre la représentation de la surface de notre corps hors de nous.
+Cette désignation est toujours une énigme pour l’aveugle; mais on voit
+qu’il a cherché à diminuer l’énigme le plus qu’il étoit possible.
+
+[23] Chap. II, v. 19.
+
+[24] Ibid., v. 20.
+
+[25] Telle est l’origine même du mot de narcisse, lequel vient de Ναρκὴ
+(narcè), _assoupissement_; de là le narcisse fut la fleur chérie des
+divinités infernales; de là vient aussi que l’on offroit anciennement
+les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu’elles engourdissoient,
+_assoupissoient_ les scélérats.
+
+[26] _Salem, Piper, acorem respuebat. Mensæ vero accumbebat alternis
+semper pedibus sublatis._ Voyez _Elogium Thom. Sanchez_, imprimé à
+la tête de l’ouvrage _De matrimonio_. A Anvers, chez Murss, 1652,
+_in-folio_. Et si vous voulez avoir une idée des édifiantes questions
+qu’a agitées ce théologien, et bien d’autres, cherchez la vingt-unieme
+dispute de son second livre.
+
+[27] Il a publié séparément les fragments de Sapho, et les éloges
+qu’elle a reçus.
+
+[28] Gen., ch. II, v. 23.
+
+[29] Vira de vir.
+
+[30] L’allemand a conservé l’ancien rit dans _mannin_, qui vient de
+_mann_. _Mannin_ est le vira, et non le virago. _Man wird sie mannin
+heissen._ (Gen., II, v. 23.)
+
+[31] Elle étoit particulièrement honorée dans les Gaules et dans la
+Germanie sous le titre de Déesse-mere.
+
+[32] On retrouveroit dans l’antiquité beaucoup d’usages qui
+confirmeroient cette opinion. A Lacédémone, par exemple, quand on
+alloit consommer le mariage, la femme mettoit un habit d’homme, parce
+que c’est la femme qui met les hommes au monde.
+
+En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains, la femme
+avoit l’autorité du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII), etc., etc.
+
+[33] On verra ci-après dans la _Linguanmanie_ des choses plus
+frappantes encore que les mœurs du peuple de Dieu que nous allons
+exposer.
+
+[34] Lév., ch. VIII, v. 24.
+
+[35] Ibid., ch. XII, v. 5.
+
+[36] Ibid., ch. XXII, v. 7.
+
+[37] Ibid., ch. XVIII, v. 7.
+
+[38] Idem, v. 9.
+
+[39] Id., v. 10.
+
+[40] Lév., chap. XVIII, v. 12.
+
+[41] Id., v. 15.
+
+[42] Id., v. 16.
+
+[43] Id., v. 17.
+
+[44] Id., v. 21. _De semine tuo non dabis idolo Moloch_, et ch. XX, v.
+3: _Qui polluerit sanctuarium_.
+
+[45] Lév., ch. XVIII, v. 22. _Cum masculo coïtu fœmineo._
+
+[46] Id., v, 23. _Omni pecore._
+
+[47] _Mulier jumento._ Et l’on sait que dans l’Écriture sainte,
+_jumentum_ veut dire _bêtes d’aides_: _adjuvantes_: d’où jument.
+
+[48] Lévit., ch. XXI, v. 18.
+
+[49] Liv. VI, ch. IX.
+
+[50] Aux Cor., 6, 7, 8, 29.
+
+[51] Hypparchia, etc.
+
+[52] Écho.
+
+[53] Gen., ch. XXXVIII.
+
+[54] Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nommé Zara, qui
+veut dire Orient.
+
+[55] Saci, page 817, édit. in-8.
+
+[56] Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre de
+l’Art de la guerre par dire: _que la première qualité indispensable
+à un grand général, c’est de savoir se br. le v._, parce que cela
+épargne dans une armée, et sur-tout dans une ville de guerre, tous les
+caquetages et perdre. [Il faut voir à propos de cette note la lettre à
+Sophie du 21 octobre 1780.]
+
+[57] Epig. 42, liv. IX.
+
+[58] Voyez l’Anélytroïde.
+
+[59] Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352,
+éd. Westhling.
+
+[60] Dialog. Meret., V.
+
+[61] Ad Rom., cap. I.
+
+[62] Lib. IV, cap. XVI.
+
+[63] _Dii illas deæque male perdant! Adeo perversum commentæ genus
+impudicitiæ! Viros ineunt._ (Epist. XCV.)
+
+[64] Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mégare, Pyrrine,
+Andromede, Mnaïs, Cyrine, etc.
+
+[65] On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: _Sapho
+qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la rage_.
+
+[66] _Vesta_ vient du grec et signifie _feu_. Les Chaldéens et les
+anciens Perses appelloient le feu _avesta_. Zoroastre a intitulé
+son fameux livre, _Avesta_, la garde du feu. La porte des maisons,
+l’entrée, s’est appellée _vestibule_, parce que chaque Romain avoit
+soin d’entretenir ce feu de vesta à la porte de sa maison. C’est de là
+sans doute que l’entrée du vagin s’appelle le vestibule du vagin, comme
+étant le lieu où s’entretient le premier feu de ce temple.
+
+[67] Je ne doute pas que quelque érudit ne me fasse ici plus d’une
+difficulté... Mais on n’auroit jamais fini s’il falloit répondre à tout.
+
+[68] On sent bien que la dignité de M. de Saint-Priest l’empêchera d’en
+convenir; et quelque littérateur encouragé par ce désaveu viendra me
+soutenir que ces vers sont tout simplement imités d’un passage de Sylva
+Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera le morceau. Le
+voici:
+
+ _Triginta hæc habeat quæ vult formosa vocari
+ Femina; sic Helenam fama fuisse refert,
+ Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puellæ,
+ Tres habeat longas res totidem que breves,
+ Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla,
+ Sint ibidem huic formæ, sint quoque parva tria,
+ Alba cutis, nivei dentes, albique capilli,
+ Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia.
+ Labia, genæ atque ungues rubri. Sit corpore longa,
+ Et longi crines, sit quoque longa manus,
+ Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata,
+ Et clunes, distent ipsa supercilia.
+ Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta,
+ Sint coxae et cullum vulvaque turgidula.
+ Subtiles digiti, crines et labra puellis;
+ Parvus sit nasus, parva mamilla, caput,
+ Cum nullæ aut raro sint hæc formosa vocari,
+ Nulla puella potest, rara puella potest._
+
+Mais je le prie de me dire où est l’impossibilité que ces vers soient
+traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre
+les faits.
+
+[69] Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse, _cunnus_,
+_clunes_, _culus_, _vulva_? On auroit de la peine à s’en tirer dans un
+mauvais lieu. Mais l’amour veut être servi dans un temple.
+
+[70] La matrice.
+
+[71] Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l’abeille est
+mille fois plus considérable que celle de l’éléphant?
+
+[72] Gen., XVII, 24.
+
+[73] Ex., IV, 25.
+
+[74] Lév., XIX, 23.
+
+[75] Deut., X. 13.
+
+[76] Josué, V, 3 et 7.
+
+[77] Reg., XVIII, 25.
+
+[78] Reg., XVIII, 27.
+
+[79] Reg., III, 14.
+
+[80] _Circumcisio fœminarum sit refectione τῆς νυμφῆς (imo clitoridis)
+quæ pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit coercenda._
+
+[81] I Mac., ch. I, 16. _Fecerunt sibi preputia et recesserunt a
+testamento sancto._
+
+[82] I Cor. VII, 18.
+
+[83] _De morb. biblic._
+
+[84] La méthode en levrette.
+
+[85] Lév., ch. VI, 10. _Fœminalibus lineis._
+
+[86] Reg., I, ch. XXIV, 4. _Erat quæ ibi spelunca quam impressus est
+Saül _ut purgeret ventrem_._
+
+[87] Reg., 4, ch. XVIII, 27. _Comedant stercora sua et bibant urinam
+suam._
+
+[88] Tobie, II, 11.
+
+[89] Esther, XIV, 2.
+
+[90] Ecc., XXII, 2.
+
+[91] Isaïe, XXXVII, 12.
+
+[92] Tren., IV, 5. _Amplexati sunt stercora._
+
+[93] Mal., II, 3.
+
+[94] Ezéch., IV, 12.
+
+[95] Ibid., IV, 15.
+
+[96] Ὀψιγαμια.
+
+[97] Κακογαμία.
+
+[98] _Cœlibes esse prohibendos._
+
+[99] _Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa._
+
+[100] _Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque
+filiis à vitâ discedit, et daemonibus maximas dat pœnas post obitum._
+
+[101]
+
+ _Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum
+ Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres,
+ Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus._
+
+ (Juv., l. II, s. 6.)
+
+Lisez, sur la préférence que les dames romaines donnoient aux eunuques
+et le parti qu’elles en tiroient, depuis le 365e vers de cette satyre
+jusqu’au 379e.
+
+[102] Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchés, le peuple
+accourut depuis les vieillards jusqu’aux enfants.--4.--_Ut cognoscamus
+eos._
+
+[103] Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur
+moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que du
+côté qu’il préféroit, ses maîtresses étoient conformées comme
+ses ganymèdes--qu’on ne pouvoit trouver au poids de l’or; qu’il
+pourroit..... des femmes. _Des femmes!_ s’écria le maître; _eh, c’est
+comme si tu me servais un gigot sans manche_.
+
+[104] Gen., XIX, 33. _Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando
+accubuit filia, nec quando surrexit._
+
+[105] Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde.
+
+[106] S. Paul aux Romains, ch. I, 27. _Masculi, delicto naturali usu
+fœminæ exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos
+turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui in
+semetipsis recipientes._
+
+[107] Buffon.
+
+[108] Par exemple, la courbure de l’épine du dos entraîne dans un bossu
+le dérangement des autres parties, ce qui leur donne à tous une sorte
+de ressemblance que l’on pourroit appeller un _air de famille_.
+
+[109] On sait combien les pères eux-mêmes ont été partagés et ambigus
+sur cette matiere. S. Irénée ne faisoit pas difficulté de dire que
+l’âme étoit un souffle analogue aux corps qu’elle a habités, et qu’elle
+n’étoit incorporelle que par rapport aux corps grossiers. Tertullien
+la déclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par une distinction
+fort étrange, prétend qu’elle ne verra pas Dieu; mais qu’elle
+conversera avec J.-C.
+
+[110] Ex., XXII, 19. Lév., VII, 21, XVIII, 23.
+
+[111] XX, 15.
+
+[112] Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s’étend sur les
+cultes des boucs.
+
+[113] Lév., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23.
+
+[114] Jérém., L., 39. _Faunis sicariis_ et non pas _ficariis_. Car _des
+faunes qui avoient des figues_ ne voudroit rien dire. Cependant Saci
+le traduit ainsi; car les Jansénistes affectent la plus grande pureté
+des mœurs; mais Berruyer soutient le _sicarii_ et rend ses faunes
+très-actifs.
+
+[115] Dans son traité Περι απιστων, c. XXV.
+
+[116] Dans son ouvrage intitulé _Tseror hammor_. (_Fasciculus myrrhæ_).
+
+[117] Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne
+moins au membre viril que celle de la chèvre ou de la guenon. Aussi les
+grands animaux retiennent-ils plus difficilement.
+
+[118] Le roi de Loango, en Afrique, quand il siège sur son trône, est
+entouré d’un grand nombre de nains remarquables par leur difformité.
+Ils sont assez communs dans ses états. Ils n’ont que la moitié de la
+taille ordinaire d’un homme; leur tête est fort large et ils ne sont
+vêtus que de peaux d’animaux. On les nomme _Mimos_ ou _Bakkebakke_.
+Lorsqu’ils sont auprès du roi, on les entre-mêle avec des nègres blancs
+pour faire un contraste. Cela doit former un spectacle fort bizarre et
+qui n’est bon à rien; mais si le roi de Loango mêloit ces races, on
+auroit peut-être des résultats très-curieux.
+
+[119] C’est dommage que les Romains n’aient pas eu comme nous la
+confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets
+domestiques comme on sait les nôtres. On sauroit si les Romains
+déshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. Enfin,
+nous n’avons pas même de détails sur les conversations des bourgeois.
+Rien ne devoit être plus plaisant que les entretiens d’une famille qui
+avoit été le matin sacrifier à Priape; les jeunes filles et les jeunes
+garçons de la famille devoient avoir tout le reste de la journée de
+singulières idées.
+
+[120] Lév., XX, 16.
+
+[121] De nos jours on a pareillement substitué _avarie_ à _vérole_.
+
+[122] Rois, I, c. v. 26.
+
+[123] A Venise en 1542.
+
+[124] Νυμφομανη.
+
+[125] Le satyriasis, le priapisme, la salacité, etc.
+
+[126] Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous,
+tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc mêlé avec des huiles
+aromatiques, introduits d’une manière quelconque, pour lubrifier le
+vagin.
+
+[127]
+
+ _Mox lenone suas jam dimittente puellas,
+ Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam,
+ Clausit, ad huc ardens rigidæ tentigine vulvæ
+ Et resupina jacens multorum absorbuit ictus
+ Et lassata viris, necdum satiata recessit._ (Juv. l. II, sat. 6.)
+
+[128] Je doute, par exemple, que la _corycomachie_ ou la _coricobolie_,
+qui étoit la quatrieme sphéristique des Grecs, ait resté en usage
+chez eux, lorsqu’ils furent devenus le peuple le plus élégant de la
+terre. On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le
+prenoit à deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit
+s’étendre; après quoi lâchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu’il
+revenoit vers eux, ils se reculoient pour céder à la violence du choc,
+puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie des
+Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu’un tel exercice ait été du
+goût des petites maîtresses d’aucun siecle.
+
+[129] Une simple nomenclature d’une très-petite partie des mots de
+leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la
+question.
+
+La _coricobole_ étoit une tronchine.
+
+Les _Jatraliptes_, les essuyeurs en cygne.
+
+Les _unctores_, les parfumeuses.
+
+Les _fricatores_, les frotteuses.
+
+Les _tractatrices_, les pressureuses ou pétrisseuses.
+
+Les _dropacistæ_, les enleveuses de durillons.
+
+Les _alipsiaires_, les épilateurs.
+
+Les _paratiltres_, les vulvaires.
+
+Les _picatrices_, les parfileuses en vulves.
+
+La _samiane_, le parterre de la nature. (Voyez ci-après).
+
+L’_hircisse_, le bouquinage des vieilles.
+
+La _conrobole_, χοιροπωλῶ. (Pour peu qu’on sache le grec l’on m’entend).
+
+La _clitoride_, ou contraction du clitoris.
+
+La _corinthienne_, la mobilité des charnières.
+
+La _lesbienne_, les cunni-langues.
+
+La _siphnissidienne_, le postillon.
+
+La _phicidissienne_, la pollution de l’enfance.
+
+_Sardanapaliser_, vautrer entre les eunuques et les filles.
+
+_Chalcidisser_, le léchement des testicules.
+
+_Fellatricer_, sucer le gland.
+
+_Phœnicisser_, irrumer en miel, etc., etc.
+
+Une preuve qu’ils étoient plus aguerris que nous, c’est qu’il n’y a
+presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligés de rendre par une
+périphrase.
+
+[130] Voyez la Tropoïde où j’aurois pu ajouter un très grand nombre
+d’autres passages tirés de la Bible. On trouve, par exemple, dans le
+livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d’impureté,
+d’avortemens criminels, d’impudicités, d’adulteres, etc. Jérémie (ch.
+V, v. 13) déclame contre l’amour des jeunes garçons. Ezéchiel parle de
+mauvais lieux et des marques de prostitution à l’entrée des rues. (Ch.
+XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc.
+
+[131] Erasme, p. 553.--_Samiorum flores.--Ubi extremam voluptatum
+decerperet.--Σαμίων ἄνθη, la samionante.--Puellæ veluti flores
+arridentes ad libidinem invitabant._
+
+[132] _Ani hircassantes._ Γραῦς καπρῶσα. Eras., 269. _De juvene, cui
+anus libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem
+auferret. Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes
+consequitur._
+
+[133] Γλυκὺν ἀγκῶνα. Ancon. Eras., 335. _Omphalem reginam per
+vim virgines dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum,
+in sola haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo fœminæ
+constuprabantur γλυκὺν ἀγκῶνα, appellasse, sceleris atrocitatem
+mitigantes verbo._
+
+On voit que même en ce genre le despotisme n’a plus rien à inventer.
+
+[134] Σαρδανάπαλος. Eras., 723. _Cæterum deliciis usque adeo
+effœminatus, ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere
+sit sollitus._
+
+[135] Eras., 827. _Ut dii augerent meretricum numerum._ Erasme ajoute
+que les Vénitiennes de son temps étoient les filles lubriques par
+excellence. _Nusquam uberior quam apud Venetos._
+
+[136] Χοιροπώλης la canobole à χοῖρος. Eras., 737. _Corinthia videris
+corpore questum factura. In mulierem intempestivius libidinantem. De
+mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi. Dictum et autem
+χοιροπωλῶ, novo quidem verbo quod nobis indicat quæstum facere corpore._
+
+[137] Λεσβιάζειν. _Lesbiari._ La Lesbienne. _Antiquitus polluere
+dicebant._ Eras., 731. χοῖρος _enim cunnum significat (quæ combibones
+jam suos contaminet Aristophanes in Vespis.)_ Eras., 731. _Aiunt
+turpitudinem quæ per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis
+primum a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos
+primum omnium fœminam tale quiddam passam esse._--Ainsi le talent
+caractéristique des Lesbiennes étoit de gamahucher; d’où _mihi at
+videre labda juxta Lesbios_. _Aristoph._, λάβδα Λεσβίους _fellatrix_.)
+La fellatrice qui suce le gland, étoit encore une epithete des
+Lesbiennes où c’étoit la mode de commencer par cette cérémonie. Eras.,
+800. _Fellatriam indicat... quæ communis Lesbiis quod ei tribuitur
+genti_, etc.
+
+_N. B._--Il y avoit, il y a quelques années, à Paris, une fille
+charmante, née sans langue, qui parloit par signes avec une adresse
+étonnante, et s’étoit vouée à ce genre de prostitution. M. Louis l’a
+décrite sous le titre d’_aglossostomographie_.
+
+[138] Χαλκιδιζειν. _Chalcidissare._ Eras., _Gens (Chalcidicenses), male
+audisse ob fœdos puerorum amores_.
+
+[139] Φικιδίζειν. _Phicidissare._ Se faire lécher les testicules par de
+jeunes chiens. (Suétone.)
+
+[140] Σιφνιάζειν. _Siphniassare._ (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690. _Pro
+eo quod et manum admovere postico, sumptum esse à moribus siphniorum._
+
+[141] Κλειτοριαζειν. Eras., 619. _De immodica libidine. Unde natum
+proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio._
+
+[142] _Phœnicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes
+alba labra semine._
+
+Martial, lib. I.--_Cunnum carinus lingit et tamen pallet._
+
+Catullus ad Gellicum.--
+
+ _Nescio quid certe est, an vere fama susurrat.
+ Grandia te medii tenta, vorare viri.
+ Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli
+ Ilia, demulso labra notata sero._
+
+[143] _Hier. Mercurial._
+
+[144] _Quotidie ac palam.--Arterias et fauces pro remedio fovebat._
+
+[145] Hier. Merc., l. IV, p. 93.--_Scribit Epiphanius fœminas semen et
+menstruum libare Deo, et deinde potare solitas._
+
+[146] Ce passage de _Hic et Hec_ a été pillé par l’auteur de _Mylord
+l’Arsouille_ (voir l’Introduction).
+
+[147] Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (_Note de
+l’auteur._)
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Introduction 7
+ Essai bibliographique 29
+ EROTIKA BIBLION 35
+ Annotations dites du Chevalier de Pierrugues 171
+
+ LE LIBERTIN DE QUALITÉ
+
+ Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine 213
+ La Duchesse 226
+ Musique 233
+ Mariage 236
+
+ HIC ET HEC
+
+ Les Chevaux neufs 245
+ La vieille Sara 251
+ Aurore 257
+ Le Chien après les Moines 261
+
+ LE RIDEAU LEVÉ OU L’ÉDUCATION DE LAURE
+
+ L’Enfance de Laure 265
+ Éducation philosophique 271
+
+ LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR
+
+ Tableau de Paris 279
+ La Patronne 281
+ Les trois métamorphoses 283
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
+
+4, rue de Furstenberg--PARIS
+
+_Extrait du Catalogue_
+
+Les Maîtres de l’Amour
+
+Collection unique des œuvres les plus remarquables des littératures
+anciennes et modernes traitant des choses de l’amour.
+
+
+ _L’Œuvre du Divin Arétin_ (2 vol.) chaq. vol. 12 fr.
+ _L’Œuvre du Marquis de Sade_ 12 »
+ _L’Œuvre du Comte de Mirabeau_ 12 »
+ _L’Œuvre du Chevalier A. de Nerciat_ (3 vol.), chaque volume 12 »
+ _L’Œuvre de Giorgio Baffo_ 12 »
+ _L’Œuvre libertine de Nicolas Chorier_ 12 »
+ _L’Œuvre libertine des poètes du XIXe siècle_ 12 »
+ _Le Théâtre d’amour au XVIIIe siècle_ 12 »
+ _Le Livre d’amour de l’Orient_ (I).--Ananga-Ranga 12 »
+ _Le Livre d’amour de l’Orient_ (II).--Le Jardin parfumé 12 »
+ _Le Livre d’amour de l’Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 12 »
+ _Le Livre d’Amour de l’Orient_ (IV).--Le Bréviaire de
+ la Courtisane.--Les Leçons de l’Entremetteuse 12 »
+ _L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie_ (XVIIIe siècle) 12 »
+ _L’Œuvre de John Cleland_ (Mémoires de Fanny Hill) 12 »
+ _L’Œuvre de Restif de la Bretonne_ 12 »
+ _L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie_ (XVe siècle) 12 »
+ _L’Œuvre libertine de l’Abbé de Voisenon_ 12 »
+ _L’Œuvre libertine de Crébillon le fils_ 12 »
+ _Le Livre d’amour des Anciens_ 12 »
+ _L’Œuvre libertine des Conteurs russes_ 12 »
+ _L’Œuvre libertine de Corneille Plessebois_ (Le Rut) 12 »
+ _L’Œuvre de Choudart-Desforges_ (Le Poète libertin) 12 »
+ _L’Œuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 12 »
+ _L’Œuvre du Seigneur de Brantôme_ 12 »
+ _L’Œuvre de Pigault-Lebrun_ 12 »
+ _L’Œuvre de Pétrone_ 12 »
+ _L’Œuvre de Casanova de Seingalt_ 12 »
+ _L’Œuvre priapique des Anciens et des Modernes_ 12 »
+ _L’Œuvre de Boccace Florentin_ (I) 12 »
+ _L’Œuvre poétique de Charles Beaudelaire_ 12 »
+ _L’Œuvre des Conteurs espagnols_ 12 »
+ _L’Œuvre badine d’Alexis Piron_ 12 »
+ _L’Œuvre badine de l’Abbé de Grécourt_ 12 »
+ _L’Œuvre amoureuse de Lucien_ 12 »
+ _L’Œuvre galante des Conteurs français_ 12 »
+ _L’Œuvre de Choderlos de Laclos_ (Les Liaisons dangereuses)
+ (épuisé)
+ _L’Œuvre des Conteurs allemands_ (Mémoires d’une Chanteuse) 12 »
+ _L’Œuvre des Conteurs anglais_ (La Vénus indienne) 12 »
+
+
+Le Coffret du Bibliophile
+
+Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d’Arches (exemplaires
+numérotés).
+
+ _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 9 fr.
+ _Le Petit Neveu de Grécourt_ 9 »
+ _Anecdotes pour l’histoire secrète des Ebugors_ 9 »
+ _Julie philosophe_ (Histoire d’une citoyenne active et
+ libertine), 2 vol. 18 »
+ _Correspondance de Mme Gourdan, dite «la Comtesse»_ 9 »
+ _Portefeuille d’un Talon Rouge.--La Journée amoureuse_ 9 »
+ _Les Cannevas de la Pâris_ (Histoire de l’hôtel du Roule) 9 »
+ _Souvenirs d’une cocodette_ (1870) 9 »
+ _Le Zoppino._ Texte italien et traduction française 9 »
+ _La Belle Alsacienne_ (1801) 9 »
+ _Lettres amoureuses d’un Frère à son élève_ (1878) 9 »
+ _Poèmes luxurieux du divin Arétin_ (Tariffa delle Puttane
+ di Venegia) 9 »
+ _Correspondance d’Eulalie_ ou _Tableau du Libertinage de
+ Paris_ (1786), 2 vol. 18 »
+ _Le Parnasse satyrique du XVIIIe siècle_ 9 »
+ _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy. 9 »
+ _Zoloé et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 9 »
+ _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d’Ameno. Texte latin
+ et traduction française 9 »
+ _Le Canapé couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 9 »
+ _Le Souper des Petits Maîtres_ 9 »
+ _Cadenas et Ceintures de chasteté_ 9 »
+ _Les Dévotions de Mme de Bethzamooth_ 9 »
+ _La Raffaella_ 9 »
+ _Contes de Jos. Vasselier_ 9 »
+ _Histoire de Mlle Brion_ 9 »
+ _La Philosophie des Courtisanes_ 9 »
+ _Les Sonnettes_ 9 »
+ _Nouvelles de Firenzuola_ 9 »
+ _Lucina sine concubitu_ 9 »
+ _Point de lendemain_ 9 »
+ _Mémoires d’une Femme de chambre_ 9 »
+ _Ma Vie de garçon_ 9 »
+ _Anthologie érotique d’Amarou_ 9 »
+ _La Beauté du Sein des Femmes_ 9 »
+ _Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne_ 9 »
+ _Divan d’amour du Chérif Soliman_ 9 »
+
+
+Chroniques Libertines
+
+Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des chroniqueurs, des
+pamphlétaires, des libellistes, des chansonniers, à travers les siècles.
+
+ _Les Demoiselles d’amour du Palais-Royal_, par H. Fleischmann 7 50
+ _La vie libertine de Mlle Clairon, dite «Frétillon»_ 7 50
+ _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 7 50
+ _Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
+ (Affaire du Collier) 7 50
+ _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 7 50
+ _Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIIIe siècle_ 7 50
+
+
+L’Histoire romanesque
+
+ _La Rome des Borgia_, par Guillaume Apollinaire 9 »
+ _La Fin de Babylone_, par Guillaume Apollinaire 9 »
+ _Les Trois Don Juan_, par Guillaume Apollinaire 9 »
+
+
+Les Secrets du Second Empire
+
+ _Napoléon III et les Femmes_, par H. Fleischmann 7 50
+ _Bâtard d’Empereur_, par H. Fleischmann 7 50
+
+
+La France Galante
+
+ _Mignons et Courtisanes au XVIe siècle_, par Jean Hervez
+ (épuisé).
+ _La Polygamie sacrée au XVIe siècle_ 15 »
+ _Ruffians et Ribaudes_, par Jean Hervez 8 50
+
+
+Chroniques du XVIIIe Siècle
+
+PAR JEAN HERVEZ
+
+D’après les Mémoires du temps, les Rapports de police, les Libelles,
+les Pamphlets, les Satires, les Chansons.
+
+ I. _La Régence galante_ (épuisé).
+ II. _Les Maîtresses de Louis XV_ 15 fr.
+ III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ (épuisé).
+ IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes
+ de Paris_ (épuisé).
+ V. _Les Galanteries à la Cour de Louis XVI_ 15 »
+ VI. _Maisons d’amour et Filles de joie_ 15 »
+
+Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande
+
+
+
+
+
+
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+Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation information page at www.gutenberg.org
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
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+works.
+
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+The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by
+Honor-Gabriel Riqueti Mirabeau
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+
+Title: L'oeuvre du comte de Mirabeau
+
+Author: Honor-Gabriel Riqueti Mirabeau
+
+Editor: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: November 14, 2013 [EBook #44181]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU ***
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+Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Note concernant la transcription
+
+On a conserv l'orthographe de l'original, pour le texte franais. On
+a nanmoins corrig les erreurs manifestes d'impression. Les citations
+latines et surtout grecques ont d tre abondamment rectifies,
+l'original tant truff d'erreurs au point d'en devenir inintelligible
+(par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia")
+voire imprononable (par exemple +dzagomo zphs+ pour +tragomorphoi+).
+
+Les signes plus indiquent une translittration de caractres grecs.]
+
+
+
+
+ LES MAITRES DE L'AMOUR
+
+
+ L'OEUVRE
+ du
+ Comte de Mirabeau
+
+
+ Erotika Biblion
+ avec annotations du Chevalier de Pierrugues
+
+ La Conversion, ou le Libertin de qualit
+
+ Hic et Hec, ou l'art de varier les plaisirs de l'amour
+
+ Le Rideau lev, ou l'ducation de Laure
+
+ Le Chien aprs les Moines.--Le Degr des ges du plaisir
+
+
+ INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES
+ PAR
+ GUILLAUME APOLLINAIRE
+
+
+ _Ouvrage orn d'un Portrait et d'un autographe hors texte_
+
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
+ 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
+
+ MCMXXI
+
+
+
+
+ L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU
+
+
+ ==_Il a t tir de cet ouvrage_==
+ 10 exemplaires sur Japon Imprial=
+ ==============1 10==============
+ ====25 exemplaires sur Hollande===
+ ==============11 35=============
+
+
+ Droits de reproduction rservs
+ pour tous pays, y compris la
+ Sude, la Norvge et le Danemark.
+
+
+[Illustration: MIRABEAU.]
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de la vie prive de
+Mirabeau. Tout cela est trop connu.
+
+Qu'il suffise de dire qu'Honor-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau,
+naquit le 9 mars 1749 au chteau du Bignon, dans le Gtinais orlanais
+(aujourd'hui Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il mourut
+le samedi 2 avril 1791.
+
+D'excellents historiens ont projet un jour clatant sur les amours du
+grand tribun et de Sophie de Ruffey, la marquise de Monnier. On a donn
+une trs grande partie de la correspondance des deux amants[1].
+
+On n'a pas encore os livrer au public les dtails libres qui abondent,
+parat-il dans les lettres de Mme de Monnier. Bon nombre de dtails
+aussi libres figurent dans celle de Mirabeau.
+
+Arrt le 14 mai 1777, l'amant de Sophie fut enferm Vincennes le 8
+juin 1777 et n'en sortit que le 17 novembre 1780.
+
+Le marquis de Sade tait au donjon depuis le 14 janvier de la mme
+anne. Mais Mirabeau semble avoir ignor ce dtail cette poque et la
+lettre adresse M. Le Noir, le 1er janvier 1778, tmoigne de cette
+ignorance.
+
+... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi des crimes horribles
+et pour qui une prison perptuelle est une grce que toute la bont du
+souverain pour leurs familles a eu peine leur accorder, plusieurs
+sclrats de cette espce, dis-je, sont dans des forts o ils jouissent
+de toute leur fortune, o ils ont une socit trs agrable et toutes
+les ressources possibles contre le mal-tre et l'ennui insparable
+d'une vie renferme................................................
+
+... Faut-il citer un de mes parents[2]? Pourquoi non? La honte
+n'est-elle pas personnelle? Le marquis de Sade, condamn deux fois
+au supplice, et la seconde fois tre rompu vif, le marquis de Sade
+excut en effigie; le marquis de Sade dont les complices subalternes
+sont morts sur la roue, dont les forfaits tonnent les sclrats
+mme les plus consomms; le marquis de Sade est colonel, vit dans le
+monde, a recouvr sa libert et en jouit, moins que quelque nouvelle
+atrocit ne la lui ait ravie...
+
+Vous me blmeriez, Monsieur, si je m'avilissais jusqu' mettre en
+parallle M. de Railli[3], M. de Sade et moi; mais je me ferais cette
+question simple... De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes
+sans doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon pre; parce
+qu'il est le seul que je ne puisse pas repousser et couvrir d'infamie.
+Qu'il articule des faits et que ces faits me soient communiqus. Je
+l'ai demand cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu'il parle seul
+pour changer de partie... Cependant, quelle diffrence de la situation
+des monstres que j'ai cits la mienne? Je suis dans la prison du
+royaume la plus triste et la plus cruelle, la considrer sous tous
+les aspects (je parle de celle destine aux gens de ma sorte); j'y
+suis dans la plus extrme pnurie; dans l'isolement le plus absolu, je
+dirais le plus affreux, si vous n'tiez venu mon aide...
+
+Mais le marquis de Sade devait lui rvler sa prsence et, le 28 juin
+1780, Mirabeau crit au premier commis de la police, l'agent Boucher,
+qu'il appelait son bon ange[4]:
+
+... Monsieur de Sade a mis hier en combustion le donjon et m'a fait
+l'honneur en se nommant et sans la moindre provocation de ma part,
+comme vous le croyez bien, de me dire les plus infmes horreurs.
+J'tais, disait-il moins dcemment, le giton de M. de R...[5] et
+c'tait pour me donner la promenade qu'on la lui tait. Enfin, il m'a
+demand mon nom afin d'avoir le plaisir _de me couper les oreilles
+sa libert_.
+
+La patience m'a chapp et je lui ai dit: Mon nom est celui d'un
+homme d'honneur qui n'a jamais dissqu ni empoisonn des femmes, qui
+vous l'crira sur le dos, coups de canne, si vous n'tes pas rou
+auparavant, et qui n'a de crainte d'tre mis par vous en deuil sur la
+grve[6]. Il s'est tu et n'a pas os ouvrir la bouche depuis. Si vous
+me grondez, vous me gronderez, mais par Dieu, il est ais de patienter
+de loin, et assez triste d'habiter la mme maison qu'un tel monstre
+habite.
+
+Ces deux prisonniers, qui s'estimaient si peu, l'un traitant de _giton_
+l'autre qui le considrait comme un monstre, devaient jouer un rle
+prpondrant dans l'histoire de l'mancipation sociale et morale de
+l'humanit.
+
+Tous les deux passaient le temps, en prison, crire surtout des
+ouvrages licencieux.
+
+Mirabeau a compos Vincennes un grand nombre d'ouvrages:
+
+_Des lettres de cachet et des prisons d'Etat_, 2 vol., _ Hambourg_
+(Neufchtel), en 1782.
+
+_Elgies de Tibulle avec des notes et recherches de mythologie,
+d'histoire et de philosophie; suivies des baisers de Jean Second;
+traduction nouvelle adresse du Donjon de Vincennes par Mirabeau
+l'an, Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez Letourmy
+jeune et Compagnie, et Paris, chez Berry, rue S. Nicaise,
+l'an 3 de l'Ere Rpublicaine_, 2 tomes, in-8[7].
+
+Il y a un troisime volume sans tomaison indique, avec ce titre:
+_Contes et nouvelles adresss du Donjon de Vincennes, par Mirabeau,
+Sophie Ruffey. A Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A Paris,
+chez Deroy, libraire, rue Cimetire-Andr, n 15, l'an 4 de l're
+rpublicaine_, avec cette pigraphe: _Nec si quid olim lusit Anacreon
+delevit aetas_.
+
+La Chabeaussire, dit la _Biographie Michaud_, lev avec Mirabeau,
+lui avait fait don du manuscrit de cette traduction, laquelle
+il n'attachait aucune importance. Mirabeau se l'appropria en
+l'enrichissant d'additions et remaniant le style. La Chabeaussire
+revendiqua l'ouvrage lorsqu'il en vit le succs.
+
+M. Paul Cottin (_loc. cit._) dit que La Chabeaussire parat avoir
+indment rclam la paternit de cette traduction de Tibulle.
+
+M. Gabriel Hanotaux possde, parat-il, un important manuscrit
+d'ouvrages de Mirabeau, crit Vincennes et recopis par Sophie:
+pomes, traduction des _Mtamorphoses d'Ovide_, _Essai sur la libert
+des anciens et des modernes_, etc.
+
+Mirabeau crivit aussi Vincennes un trait de _l'Inoculation_, une
+_grammaire_ et une _mythologie_ destins l'ducation de Mme de
+Monnier.
+
+Il traduisit aussi les contes de Boccace qu'il jugeait ainsi (_Lettre
+ Sophie_ du 28 juillet 1780): Je crois en gnral que Boccace a t
+trop vant; il a cependant du naturel et du comique. Mais quand on a lu
+ce qu'a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes, soit dans les
+mmoires de Gramont, on n'aime plus aucun conteur.
+
+Enfin, il y crivit son _Erotika Biblion_ et ces ouvrages hardis que
+M. Pierre Louys, dans sa prface d'_Aphrodite_, appelle _les romans de
+Mirabeau_, c'est--dire _le Libertin de qualit_ et peut-tre _Hic et
+Haec_.
+
+_Ma Conversion_ parut en 1783.
+
+Cet ouvrage, d'un genre tout nouveau, fut bientt remarqu[8]. C'tait
+la premire fois sans doute que l'on faisait un personnage romanesque
+de l'homme qui vit aux dpens des femmes. Le roman tait anim; assez
+grossier, il contenait des termes emprunts l'argot spcial des
+brelans et des tavernes. Le libertinage affectait chaque page des
+allures conqurantes. Don Juan levait des impts dans le pays de
+Tendre et blasphmait avec une libert raliste encore nouvelle dans
+la littrature. Les _Mmoires secrets_ ne manqurent point de signaler
+un livre aussi scandaleux et la mention qui est faite des estampes qui
+enrichissent le livre suffira donner ide de l'ouvrage qu'on ne peut
+gure rsumer.
+
+_5 janvier 1785. Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F.,
+c'est--dire par M. de _Riquetti_, comte de _Mirabeau_ fils.
+
+Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprim ds 1783, n'a
+commenc percer que vers la fin de l'anne dernire. Il est, en
+effet, de nature ne se glisser que lentement et dans les tnbres. Il
+est prcd d'une _ptre ddicatoire Monsieur Satan_. On peut juger
+par ce dbut quel doit tre le fond du livre. Le frontispice l'annonce
+galement. On y voit l'auteur son bureau. _L'Amour_ et les _Trois
+Grces_, transformes en _trois Garces nues_, vers lesquelles il se
+retourne, semblent guider sa plume. On dirait que le _Diable_, en face,
+n'attend que le moment de recevoir l'hommage de cette production, et
+_Mercure_ se dispose la publier.
+
+Au haut est un mdaillon o l'on lit: _Ma Conversion_. Et au bas, pour
+lgende: _Auri sacra fames_. Cinq autres estampes enrichissent et
+dveloppent le sujet.
+
+La premire roule sur le dbut du hros, qui commence par une
+financire payant bien. Il est peint l'excitant vigoureusement et ne
+voulant la satisfaire que lorsque l'or parat. Au bas, on lit: _Voyez
+son cul, comme il bondit!_
+
+La seconde a pour titre: _La dvote_, avec cette exclamation: _Ah! mon
+doux Jsus!_ C'est le plaisir qui la lui arrache, on le juge son
+attitude avec son amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la
+Vierge caractrisent une dvote.
+
+_Agns_ est la troisime estampe, et le mot: _Je dchire la nue_. C'est
+une novice que le libertin introduit dans un couvent de dbauche: en
+lui donnant une leon de musique, elle se prcipite elle-mme tout en
+pleurs dans ses bras et est enf.....
+
+_Elle vit du pays_ sert de lgende la quatrime. C'est une _Baronne
+campagnarde_ qu'il duque et laquelle il apprend toutes les postures
+et toutes les manires de le faire.
+
+La dernire estampe peint une orgie effroyable, o brille un moine.
+Elle est couverte d'un rideau qu'entr'ouvre le _Rou_. Plus bas est
+une autre orgie fort enveloppe, qu'on suppose des tribades d'aprs sa
+description, et le tout est termin par ces mots: _Le rideau cache les
+moeurs_.
+
+On ne sait si l'ouvrage est rellement de celui qu'indiquent les
+lettres initiales: mais malheureusement il est assez bien fait pour
+qu'on soit tent de le croire.
+
+_La Correspondance littraire, philosophique et critique_, par
+Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., mettait aussi des doutes sur
+l'attribution qu'on faisait de _Ma Conversion_ Mirabeau.
+
+_Ma Conversion_, par M. D. R. C. D. M. F., avec figures en
+taille-douce, premire dition, ddie Satan. Nous ne nous permettons
+de transcrire ici le titre de cet infme livre que pour annoncer nos
+lecteurs que, quoique attribu au fils de M. le marquis de Mirabeau,
+auteur de l'ouvrage sur _Les lettres de cachet et les prisons d'tat_,
+nous ne pouvons nous rsoudre croire qu'il soit de lui. C'est un code
+de dbauche dgotante, sans verve, sans imagination, et il ne parat
+pas croyable qu'un homme d'esprit ait avili sa plume cet excs sans
+laisser mme souponner l'espce d'attrait qui aurait pu sduire son
+talent.
+
+Et M. Tourneux, qui a donn (Garnier, 1880) une dition de la
+_Correspondance littraire_, ajoute en note:
+
+Les initiales qui figurent sur l'une des ditions et que reproduit
+Meister signifient: M. de Riquetti, comte de Mirabeau fils. Nanmoins,
+il est trs probable que le grand orateur n'a pas plus crit _Ma
+Conversion_ que les autres romans obscnes qu'on lui a attribus. On
+ne peut porter son actif que _l'Erotika Biblion_, dont il se dclare
+implicitement l'auteur dans une lettre Sophie de Monnier.
+
+Cependant, le doute n'est pas possible. Mirabeau a crit aussi bien _Ma
+Conversion_ que _l'Erotika Biblion_.
+
+Les trois lettres du 21 fvrier, du 5 et du 26 mars 1780 le dmontrent
+assez.
+
+Le 21 fvrier, Mirabeau crit Sophie:
+
+Ce que je ne t'envoie pas, c'est un roman tout fait fou que je fais
+et intitul _Ma Conversion_. Le premier alina te donnera une ide du
+sujet et t'apprendra en mme temps quelle fidlit je te prpare:
+
+ Jusqu'ici, mon ami, j'ai t un vaurien; j'ai couru les
+ beauts; j'ai fait le difficile; prsent, la vertu rentre
+ dans mon coeur; je ne veux plus ..... que pour de l'argent; je
+ vais m'afficher talon jur des femmes sur le retour et je
+ leur apprendrais jouer du ... tant par mois.
+
+Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble rien, amne de
+portraits et de contrastes plaisants; toutes les sortes de femmes,
+tous les tats y passent tour tour; l'ide en est folle, mais les
+dtails en sont charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de
+me faire arracher les yeux. J'ai dj pass en revue la financire, la
+prude, la dvote, la prsidente, la ngociante, les femmes de cour, la
+vieillesse. J'en suis aux filles; c'est une bonne charge et un vrai
+livre DE MORALE.
+
+Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de son roman:
+
+Mon amie si bonne, nous sommes fort arrirs; mais je travaille
+tant que, j'espre, nous aurons bientt de l'argent. _Tibulle_ va
+tre livr, les _Contes_ et les _Baisers_ le sont; Boccace est entre
+mes mains, et _Ma Conversion_ avance. Je fais, pour ce roman qui est
+absolument neuf et qui, si j'tais libraire, ferait ma fortune, des
+sujets d'estampes qui ne ressembleront aucunes et seront, je m'en
+flatte, trs jolies. Comptez sur mes bonts, madame; je daignerai vous
+rserver toujours quelques bons moments, et si je fais beaucoup pour ma
+bourse, je ferai aussi _quelque chose_ pour mon coeur. Si tu veux passer
+sur des mots un peu fermes et sur des peintures trs libres, mais
+trs vraies de nos moeurs, de notre corruption, de notre libertinage,
+je t'enverrai ce roman, qui est moins frivole que l'on ne croirait au
+premier coup d'oeil. Depuis les femmes de cour, qui y sont caves
+fond, j'ai fini les religieuses et les filles d'opra; j'en suis, par
+occasion, aux moines; de l je me marierai, puis je ferai peut-tre un
+petit tour aux enfers (o je coucherai avec Proserpine) pour y entendre
+de drles de confessions..... Tout ce que je puis te dire, c'est que
+c'est une folie singulirement neuve et que je ne puis relire sans
+rire.
+
+Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce Sophie qu'il lui envoie _Ma
+Conversion_:
+
+Quant au manuscrit que tu demandes, je l'envoie au bon ange, avec
+prire de te le faire passer. Garde-le le moins que tu pourras. Je ne
+puis y joindre ni la seconde partie, ni la feuille que j'ai retire du
+corps de l'ouvrage. Ce sont des choses de nature ce que M. B... ne
+puisse les passer.
+
+Hlas! mon amie, c'est en prison qu'on a besoin de se battre les flancs
+pour tre gai et de se forcer l'tre. Sans cela, on serait bientt
+dcourag et mort ou fou. Au reste, _Ma Conversion_ est beaucoup plus
+plaisante que _Parapilla_[9]. C'est, sous une corce trs polissonne,
+une peinture vivante et mme assez morale de nos moeurs et de celles de
+tous les tats. Les femmes de cour, les religieuses et les moines y
+sont surtout traits souhait.
+
+P. Manuel, dans sa prface aux _Lettres de Mirabeau_ (_loc. cit._), dit
+emphatiquement que l'amant de Sophie fut rduit broyer les couleurs
+de l'Artin. Et alors parut _Le Libertin de qualit_; on ne concevrait
+pas comment un aptre de la volupt, le disciple le plus ingnieux
+qu'ait jamais eu picure, qui prchait si bien que l'Amour perdrait
+tout tre nu s'il tait sale, et que la pudeur doit survivre mme
+ la chastet, a pu employer les couleurs dgotantes du vice; si,
+dupe de son imagination qui montrait sa philanthropie, travers des
+sentiers fangeux, un but moral, il ne s'tait pas persuad lui-mme
+que pour peindre les vices, il fallait les saisir sur le fait et que
+pour apprendre des courtisans et des moines o tait la gangrne,
+la putridit de leurs moeurs, il fallait, sous peine de n'tre pas lu,
+parler le langage des bordels et des halles.
+
+_Ma Conversion_ est l'image des dbauches de _l'Ile de Capre_.
+tait-ce lui de tenir le pinceau de Ptrone?
+
+Tout au plus devait-il se permettre _l'Erotika Biblion_. L, du moins,
+avec toute l'rudition de l'Acadmie des sciences, il couvre des
+exemples sacrs de l'antiquit les parties honteuses de nos modernes
+Sardanapales.
+
+
+La mme anne que _Ma Conversion_ parut _l'Erotika Biblion_. Mirabeau
+l'avait achev en 1780. Le 21 octobre de cette anne, il crit
+Sophie: ... Je comptais t'envoyer aujourd'hui, ma minette bonne,
+un nouveau manuscrit trs singulier, qu'a fait ton infatigable
+ami, mais la copie que je destine au libraire de M. B... n'est pas
+finie; et t'ter l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour
+longtemps[10]. Ce sera pour la prochaine fois. Il t'amusera: ce sont
+des sujets bien plaisants, traits avec un srieux non moins grotesque,
+mais trs dcent. Croirais-tu que l'on pourrait faire dans la Bible
+et l'antiquit des recherches sur l'onanisme, la tribaderie, etc.,
+etc., enfin sur les matires les plus scabreuses qu'aient traites les
+casuistes et rendre tout cela lisible, mme au collet le plus mont et
+parsem d'ides assez philosophiques?
+
+Il faut noter en passant qu'_Errotika_ tait une faute d'impression qui
+persiste dans un certain nombre d'ditions de l'ouvrage.
+
+Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu M. Solar et a t
+vendu 150 francs. Il tait in-4.
+
+_L'Erotika Biblion_ est un monument d'impit trs singulier. C'est
+le fruit des lectures de Mirabeau dans sa prison. Il y lisait avec
+curiosit et non sans plaisir des ouvrages d'rudition sacre,
+d'exgse biblique: Avec les rognures des commentaires de Don
+Calmet, dit un biographe, il composa _l'Erotika Biblion_, recueil de
+gravelures, o sont signals les carts de l'amour physique chez les
+diffrents peuples anciens et particulirement chez les Juifs et dans
+lequel, du moins, l'originalit compense l'obscnit de la matire.
+
+La premire dition parut Neufchtel selon les uns, Paris selon
+d'autres. On a assur qu'il ne se rpandit que quatorze exemplaires
+de la premire dition, saisie en presque totalit par la police. Il
+parat que l'dition de 1792 fut galement traque, mais un certain
+nombre d'exemplaires passa l'tranger. Il en vint mme Rome et
+le livre fut mis l'index le 2 juillet 1794. Le dcret qui condamne
+l'ouvrage en traduit agrablement en latin le titre grec: Erotika
+Biblion, _id est_: Amatoria Bibliorum.
+
+A propos de _l'Erotika Biblion_, Lemonnyer[11] cite cet _Article
+dcoup d'un journal de l'poque_: _20 aot._ Il parat un livre
+nouveau dont le titre seul est effrayant: il porte _Errotika Biblion_.
+A Rome, de l'imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8. Son objet est
+de prouver que, malgr la dissolution de nos moeurs, les anciens taient
+beaucoup plus corrompus que nous, et l'auteur le fait mthodiquement et
+par une comparaison suivie, commencer depuis les Juifs compris, ce
+qui s'tablit leur gard par des citations des livres saints qui ne
+sont pas fort difiantes. De l une rudition immense et les tableaux
+les plus licencieux plus forts que ceux du _Portier des Chartreux_.
+
+Ce livre est fort rare: on prtend qu'il n'y en a eu que quatorze
+exemplaires distribus dans Paris, et que le reste a t saisi par la
+police. Lemonnyer cite encore un _autre article_:
+
+_28 novembre 1783._ _L'Errotika Biblion_ n'a qu'environ 18 feuilles
+d'impression in-8 et est subdivis en dix titres d'un seul mot, qui
+ne sont pas plus intelligibles au commun des lecteurs. Ils formeront
+comme autant de chapitres spars, dont la liaison a peine se
+dcouvrir, mais dont le but gnral est assez celui indiqu de prouver
+que les anciens nous surpassaient infiniment du ct de la corruption
+des moeurs: ils sont, dans leur brivet, remplis de recherches savantes
+et mme infiniment curieuses, qui rendent l'ouvrage aussi rudit
+qu'agrable.
+
+L'auteur, outre le talent de possder parfaitement les langues mortes,
+a celui d'crire trs bien la sienne, de plaisanter lgrement et de
+singer souvent Voltaire; dans les tableaux trs sales qu'il prsente
+parfois, il se sert toujours d'expressions honntes ou techniques; du
+reste, il parat fort vers dans l'art des volupts et en donne des
+leons que lui envieraient les _Gourdans_ et les _Brissons_, en un mot
+les plus experts en ce genre.
+
+Les diteurs annoncent dans un _avis_ qu'ils ont du mme auteur
+d'autres manuscrits du mme mrite et d'un intrt non moins piquant,
+et ils promettent de les livrer incessamment au public; on ne peut que
+le dsirer avec avidit.
+
+La prface de l'dition de 1833, dite dition du chevalier de
+Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient un excellent rsum
+de l'ouvrage. Ce rsum sous forme de commentaire ne saurait manquer
+d'intresser les curieux et amateurs de lettres.
+
+Le voici:
+
+Dans le chapitre par lequel il ouvre son crit immortel, Mirabeau,
+avec cette finesse d'esprit et ce talent d'observation admirable,
+ridiculise le systme absurde de tous les sectateurs qui, marchant
+sur les traces de Shackerley, prtendraient, comme le philosophe
+Maupertuis, soutenir que le phnomne tonnant, cette bande circulaire
+solide et lumineuse qui entoure une certaine distance le globe ou
+l'anneau de Saturne dans le plan de son quateur, que dcouvrit Galile
+en 1610, _tait autrefois une mer; que cette mer s'est endurcie et
+qu'elle est devenue terre ou roche; qu'elle gravitait jadis vers deux
+centres et ne gravite plus aujourd'hui que vers un seul_.
+
+Il sape ainsi par leur base les vaines thories des hommes sur les lois
+de la nature, qu'ils nous prsentent comme d'incontestables vrits
+et qui, dans le fond, ne sont que les extravagantes rveries de leur
+cerveau.
+
+Passant ensuite au chapitre de _l'Anlytrode_, aprs avoir rsum en
+peu de mots l'histoire merveilleuse de la cration, dont il attaque
+la physique avec cette justesse d'esprit qui lui est propre, il fait
+ressortir, en critique judicieux, toutes les absurdits fabuleuses de
+nos thologiens qui prtendent tout expliquer, parce qu'ils raisonnent
+sur tout, et il dmontre combien il est ridicule de soutenir, comme
+les canonistes de toutes les poques, que tous les moyens propres
+faciliter la propagation de l'espce humaine n'ont en eux-mmes rien
+que d'honnte et de dcent, ds qu'ils conduisent cette destination.
+
+L'_Ischa_ nous tale avec pompe le chef-d'oeuvre par lequel l'architecte
+de l'univers a clos son sublime ouvrage, cette me de la reproduction,
+la femme, dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai,
+combien elle est infrieure en puissance l'homme, mais qu'une
+ducation virile et librale, au lieu d'une instruction ncessairement
+superficielle qu'on lui donne aujourd'hui, assimilerait davantage la
+nature de l'homme, qu'elle gale en perfectionnement, et lui ferait
+participer avec une parfaite galit de droits la jouissance de la
+vie civile.
+
+Plus nergique, mais non moins loquent, c'est dans la _Tropode_ que
+le talent inimitable de Mirabeau prend un nouvel essor pour s'lever
+aux plus hautes penses. Vivant dans un temps o la corruption d'une
+cour offrait la mditation du philosophe le tableau le plus saillant
+et le plus hideux d'une dissolution sans exemple, il porte le flambeau
+de l'investigation sur celle d'un peuple d'une autre poque beaucoup
+plus recule de nous, et les comparant ensemble, il dmontre avec une
+admirable vrit que l'espce humaine, dont les facults morales ont
+une connexion si intime avec ses facults physiques, est susceptible
+d'une perfectibilit qui se dveloppe par les lumires de l'observation
+et de l'exprience et qui s'augmente successivement avec les progrs
+de la civilisation. Il prouve que si des nuances plus ou moins
+caractristiques distinguent si diversement tous les peuples de la
+terre, il faut l'attribuer l'influence du sol qu'ils habitent et aux
+institutions politiques qui leur sont imposes, soit par des despotes
+qui les gouvernent d'aprs leurs vices et leurs vertus, soit par des
+conqurants qui les modlent sur leurs propres moeurs et les climats
+qu'ils ont quitts.
+
+Le _Thalaba_ nous fait voir l'homme dans toute la turpitude d'un vice
+infme, lorsque, subjugu par son temprament, il ne puise pas assez de
+forces dans son me pour rsister un drglement qui non seulement le
+dgrade ses propres yeux, mais brise entre ses mains la coupe de la
+vie, si pleine d'avenir, avant de l'avoir puise.
+
+_L'Anandryne_ sert de pendant au tableau heureux du Thalaba et nous
+reprsente, dans la femme, l'pouvantable vice qu'il a critiqu dans
+l'homme.
+
+Il nous fait voir dans quel degr d'abjection peut tomber un sexe
+aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu'il a franchi les bornes de la
+pudeur[12].
+
+Aprs avoir tabli d'une manire admirable que l'influence de la
+reproduction de notre espce tend ses droits sur tous les hommes en
+gnral, que la violence de l'amour sous un climat constamment brlant
+n'est point la mme que dans les pays septentrionaux, et que la nature
+procde la reproduction _par des moyens particuliers et propres
+chacun_, Mirabeau, par une transition heureusement amene, critique,
+dans l'_Akropodie_, une des institutions les plus bizarres et les plus
+singulires que jamais tte d'homme ait enfantes, je veux dire la
+circoncision. En passant en revue les motifs qui l'ont pu tablir chez
+les Orientaux, il dmontre victorieusement qu'une observance religieuse
+quelconque qui n'aurait pas pour base les lois de la morale et de la
+nature ne peut servir qu' tenir dans un avilissement perptuel le
+peuple qui la pratiquerait.
+
+Le _Kadesch_ confirme ces rflexions et prouve avec vidence que
+l'homme, une fois livr ses dsirs immodrs, ses seules passions,
+sans frein ni retenue, doit ncessairement s'avilir, au point de
+mconnatre entirement les sentiments de la pudeur et sa propre
+dignit. Et conduisant comme dans un cloaque d'impurets, il dveloppe
+dans _Bhmah_ cette triste vrit que l'homme, n'coutant plus la
+raison dont il est partag, poussera bientt ses folies jusqu'aux plus
+monstrueuses insanies, et ombragera la nature en faisant injure la
+beaut, sans crainte de se ravaler au-dessous de la brute mme.
+
+Dans un chapitre de _l'Anoscopie_, Mirabeau nous expose au grand jour
+l'homme, depuis le berceau du monde, toujours le jouet des adroits
+charlatans qui, abusant sans piti de sa crdulit et tablissant
+leur empire sur les qualits surnaturelles qu'ils affectent, mais
+ne possdent pas, ont prtendu dvoiler les secrets de l'avenir et
+connatre ceux que le pass tient cachs dans son sein. Il en conclut
+que le peuple sera la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les
+yeux seront couverts du bandeau de l'ignorance et de la superstition.
+
+Il couronne enfin son immortel ouvrage par la peinture nergique du
+tableau hideux des moeurs de toute l'antiquit, et, les mettant en
+parallle avec les ntres, il prouve combien la morale a fait de
+progrs immenses aujourd'hui, par la raison infiniment simple que la
+dpravation de l'homme est en raison du peu de dveloppement de ses
+qualits intellectuelles et que plus il sera clair sur la dignit de
+son tre et l'excellence de sa nature, moins il s'abandonnera ses
+funestes passions qui finissent par enfanter le malheur.
+
+
+Si _Hic et Hec_ est rellement de Mirabeau, il faut croire qu'aprs
+l'avoir confi un libraire, l'amant de Sophie fit la dfense qu'on le
+publit. Le grand tribun n'avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le
+libraire conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit paratre
+aprs la mort de Mirabeau.
+
+Ce charmant ouvrage n'est point indigne de l'auteur de l'_Erotika
+Biblion_ et de _Ma Conversion_. Il s'agit des aventures d'un lve des
+jsuites d'Avignon, qui aprs la dispersion de l'ordre est plac comme
+prcepteur dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante. Les
+personnages appartiennent au monde ecclsiastique, la noblesse. On
+trouve quelques anecdotes charmantes. Ce petit roman licencieux a t
+crit avec une grce et un esprit qui sont rares. Il a t pill par
+l'auteur de _Mylord Arsouille_[13] qui parut avant lui, mais une copie
+de _Hic et Hec_ a pu fort bien tomber entre les mains du pamphltaire
+peu scrupuleux qui publia la mdiocre relation des plaisirs de lord
+Seymour, dont Mylord Arsouille tait le surnom populaire.
+
+
+_Le Rideau lev ou l'ducation de Laure_ est une sorte d'_Emile_
+concernant les demoiselles. Mirabeau n'est pas l'auteur de cet ouvrage,
+qui aurait t crit par un gentilhomme bas-normand, nomm le marquis
+de Sentilly. L'auteur, qui avait sans doute dcid d'abord de faire
+l'apologie de l'inceste, fut retenu bientt par des considrations
+qui n'ont point embarrass certains romanciers modernes. Laure, dont
+l'ducation morale aussi bien que sexuelle, doit tre acheve par
+son pre, apprend bientt que l'homme qu'elle appelle _mon papa_ n'a
+en ralit avec elle aucun lien de parent. C'tait beaucoup trop de
+pudeur. L'auteur le comprit vite et n'hsita pas faire intervenir
+plus loin l'inceste encore, mais sous l'aspect qui parat moins
+rvoltant: l'inceste de frre et de soeur. _Le Rideau lev_ est un
+ouvrage au-dessus de sa rputation.
+
+
+_Le chien aprs les moines_ est une satire alertement versifie, mais
+fort insignifiante. La notice qui se trouve en tte de la rimpression
+de 1869 contient ces lignes qui paraissent judicieuses:
+
+L'ptre la Guimard[14], pour glorifier son caractre charitable,
+offre en tte une initiale qui ne s'applique pas trop bien au comte de
+Mirabeau: par M. M... Nous ne serions pas loign de chercher plutt
+cet anonyme dans Mercier ou Thveneau de Morande.
+
+
+Le _Degr des ges du plaisir_ renferme quelques renseignements
+anecdotiques. Cependant le titre laissait supposer quelque chose de
+plus voluptueux. Mirabeau n'est pour rien dans cette lucubration
+bizarre.
+
+G. A.
+
+
+
+
+ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
+
+sur les ouvrages qui font l'objet de ce recueil.
+
+
+_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatron+.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
+se trouve une vignette forme de divers attributs artistiques et
+scientifiques. _A Rome, de l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII.
+In-8, IV-192 pp.
+
+_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatron+.--_Abstrusum excudit._--Ensuite
+se trouve une vignette reprsentant deux amours ails dont l'un tient
+une gerbe et l'autre une harpe, auprs d'une urne. _A Rome, de
+l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8, IV-192 pp.
+
+_Errotika Biblion._--_Abstrusum excudit._--Ici se trouve un groupe
+d'ornements typographiques disposs de faon former une vignette. _A
+Rome, de l'Imprimerie du Vatican._--MDCCLXXXIII. In-8, IV-188 pp. Il
+parat que cette contrefaon fut faite Mons par H. Hoyois.
+
+_Errotika Biblion._--_En Kair katron, abstrusum excudit._--Dernire
+dition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue Neuve-des-Petits-Champs,
+prs celle de Richelieu, du grand Corneille, n 146, 1792. In-8 de
+176 pp.
+
+_Errotika Biblion._--+En Kairo Ekatron+.--_Abstrusum
+excudit._--_Troisime dition. A Paris, chez tous les marchands de
+nouveauts._--_An IX-1801._ Petit in-12 de IV-248 pages, avec un
+portrait grav par Mariage. (C'est celui qui a t reproduit dans le
+prsent recueil). Cette dition de l'_Errotika Biblion_ est la plus
+jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires portant: _par le comte
+de Mirabeau, nouvelle dition corrige sur un exemplaire revu par
+l'auteur. Paris, Vatar-Jouannet, an IX_ (1801).
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle dition, revue et corrige
+sur un exemplaire de l'an IX, et augmente d'une prface et de notes
+pour l'intelligence du texte. Paris, chez les frres Girodet, rue
+Saint-Germain-l'Auxerrois._ MDCCCXXXIII; avec les pigraphes: +En
+Kair echatron+,--_Abstrusum excudit_, petit in-8 de XII-271 pp.
+Une vignette polytipe sur le titre reprsente Jupiter balanant ses
+carreaux. Edition trs rare et estime. Elle contient les notes dites
+du chevalier Pierrugues, auteur du _Glossarium eroticum lingu latin_
+(Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau et d en partie
+ la collaboration du baron de Schonen, auteur de la _Dissertation sur
+l'Alcibiade fanciuello a scuola_ de Ferrante Pallavicini.
+
+Il y avait Bordeaux un ingnieur du nom de Pierrugues, cependant il
+n'est pas certain qu'il soit l'auteur des notes, et il se pourrait que
+le nom vritable de celui-ci restt encore dvoiler. En effet, les
+dfinitions qui ont t ajoutes aux notes de Mirabeau sont diffrentes
+et mme moins prcises que celles du _Glossarium_...
+
+Cette dition est devenue trs rare, parce que, croit-on, la presque
+totalit des exemplaires fut brle pendant l'incendie de la rue
+du Pot-de-Fer, o, le 13 dcembre 1835, un fonds trs important de
+librairie fut dtruit.
+
+_Errotika Biblion..._ dition publie en Allemagne vers 1860.
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau. dition revue et corrige sur l'dition
+originale de 1783 et sur l'dition de l'an IX avec les notes de
+l'dition de 1833 attribues au Chevalier Perrugues. Bruxelles, chez
+tous les libraires._ 1783-1868 (Poulet-Malassis), in-12 de XV-220
+pages, avec un portrait d'aprs Sicardi, grav par Flameng. Il y a une
+introduction due sans doute la plume de Brunet (de Bordeaux).
+
+_Erotika Biblion, par Mirabeau. dition revue et corrige sur
+l'dition originale de 1783 et sur l'dition de l'an IX, avec les
+notes de l'dition de 1833, attribues au Chevalier de Pierrugues et
+un avant-propos par C. de Katrix. Bruxelles, Gay et Douc, diteurs,
+1881._--Edition tire 500 exemplaires in-8 de XXIX-267 pages plus
+2 ff. de table, avec une eau-forte de Chauvet, un portrait grav par
+Flameng sur la gravure de Copia d'aprs Sicardi et le fac-simil d'un
+autographe de Mirabeau.
+
+_Erotika Biblion._ Une dition a paru Bruxelles vers 1885.
+
+_Le Libertin de qualit, ou Ma conversion_ [par le Cte de Mirabeau]
+Londres [imprim l'imprimerie clandestine de Malassis, Alenon],
+1783, pet. in-8. Trs rare.
+
+_Le Libertin de qualit, ou Confidences d'un prisonnier de Vincennes_,
+Stamboul [Paris], 1784, in-8, fig.
+
+_Le Libertin de qualit, par Mirabeau, nouvelle dition, orne de huit
+figures. A Paris, MDCCXC._ In-18.
+
+_Vie prive, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
+de Mirabeau; Paris, chez tous ses cranciers, rue de l'Echelle, en
+Suisse_, etc., 1791. In-8 de IV-192 pp. avec portrait, frontispice et
+5 figures. Rimpression du _Libertin de qualit_.
+
+_Le Libertin de qualit..._ Amsterdam, 1774 [Paris, 1830] avec 6 ou 12
+figures graves en taille-douce ou 12 lithographies. 2 vol. in-18 de
+139 et 142 pp.
+
+_Le Libertin de qualit ou Ma conversion, par le comte de Mirabeau.
+Avec figures en taille-douce. Nouvelle dition. A Paris_, 1801 [1830].
+2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures graves en taille-douce ou 12
+lithographies.
+
+_Vie prive, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant Cte
+de Mirabeau; Paris, chez tous ses cranciers, rue de l'Echelle, en
+Suisse_, etc. 1791, in-18 avec un portrait. VI-199 pp. Rimpression du
+_Libertin de qualit_. Ne pas confondre ces deux ditions avec certains
+pamphlets dont le titre n'est pas trs diffrent de celui-ci.
+
+_Le Libertin de qualit ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
+(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
+Londres_, 1783-1866, in-18, figures libres.
+
+_Le Libertin de qualit ou Ma conversion, par M. D. R. C. D. M. F.
+(Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle originale de 1783.
+Londres_, 1783-1888, avec une rose sur le titre. In-18, 208 pp.
+
+On a attribu Mirabeau les ouvrages suivants:
+
+_Le Chien aprs les M..._--Fascicule in-8 de 32 pp., vers 1782.
+
+_Le Chien aprs les Moines, lu et approuv par une bande de dfroqus._
+In-8 de format plus petit que le prcdent.
+
+_Le Chien aprs les moines, satire attribue Mirabeau. Rimpression
+textuelle sur l'dition originale, sans lieu ni date (vers 1782),
+augmente d'une notice bibliographique. Genve, chez J. Gay et fils,
+diteurs, 1869._ On attribue aussi cette satire Mercier ou
+Thveneau de Morande.
+
+_Le Rideau lev ou l'Education de Laure_, avec cette pigraphe:
+
+ _Retirez-vous, censeurs atrabilaires;
+ Fuyez, dvots, hypocrites ou fous,
+ Prudes, guenons, et vous, vieilles mgres,
+ Nos doux transports ne sont pas faits pour vous._
+
+Cythre (Alenon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de VI-98 et 122
+pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravs par Godard
+pre, d'Alenon.
+
+_Le Rideau lev, ou l'Education de Laure. Cythre_, MCCLXXXVIII, 2 vol.
+in-12.
+
+_Le Rideau lev, ou l'Education de Laure..._ 1790, 2 vol. 122 et 154 pp.
+
+_Le Rideau lev ou l'Education de Laure... an V._
+
+_Le Rideau lev, ou l'Education de Laure..._ 1800.
+
+_Le Rideau lev ou l'Education de Laure_... Rimprim sur l'dition de
+1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp., 12 fig. libres.
+
+_Le Rideau lev ou l'Education de Laure... Londres_, 1788 [Paris, vers
+1830], avec des lithographies.
+
+_Le Rideau lev ou l'Education de Laure, par Honor-Gabriel Riquetti,
+comte de Mirabeau.--Edition revue sur celle originale de 1786 et orne
+de six figures libres, graves d'aprs celles qu'on ajouta aux ditions
+de 1786 et de 1790_; ici se trouve l'pigraphe de quatre vers (voir
+plus haut).--_A Cythre.--MDCCCLXIV._ Le titre est imprim en deux
+couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.
+
+_Le Rideau lev_ aurait en ralit pour auteur un certain marquis de
+Sentilly, gentilhomme bas-normand.
+
+_Le Degr des ges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes diffrents aux diffrentes poques de la vie,
+recueilli sur des mmoires vridiques, par Mirabeau, ami des plaisirs.
+A Paphos, de l'imprimerie de la Mre des amours._--1793, in-18, 8
+figures.
+
+_Le Degr des ges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes diffrents, aux diffrentes poques de la vie.
+Recueilli sur des Mmoires vridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs,
+suivi de l'Ecole des Filles ou la Philosophie des dames. Orn de
+gravures et de chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, trs
+connue, 1798._ 2 vol. in-16, 10 figures libres, colories. Bruxelles,
+1863.
+
+_Le Degr des ges du plaisir ou Jouissances voluptueuses de deux
+personnes de sexes diffrents aux diffrentes poques de la vie,
+recueilli sur des mmoires vridiques par Mirabeau, Ami des plaisirs.
+A Paphos. De l'Imprimerie de la Mre des amours, 1793._ Avec, sur le
+faux titre, l'indication qu'il s'agit d'une des _Rimpressions faites
+exclusivement pour les membres de la Socit des Bibliophiles de Ble,
+les Amis des Lettres et des Arts._ Vers 1870, in-18.
+
+On a aussi attribu Mirabeau l'ouvrage suivant, qui pourrait fort
+bien tre de lui. On reconnat assez son style.
+
+_Hic et hc, ou l'Elve des RR. PP. Jsuites d'Avignon, orn de
+figures. Berlin, 1798._ 2 tomes petit in-12. Les figures, assez bien
+faites, sont galantes et non pas libres. Il y a la deuxime partie
+l'_anecdote reue de Paris_ et lue par Mme Valbouillant (_Les
+chevaux neufs_) qui manque dans les autres ditions.
+
+_Hic et hec, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour et de la
+volupt, enseign par les R. P. Jsuites et leurs lves. Douze
+gravures. Londres, les marchands de nouveauts, 1815._ 2 tomes in-16.
+Lithographies libres.
+
+_Hic et hc, ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... Londres_,
+1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec 6 figures.
+
+_Hic et hc ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour..._ Belgique,
+1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.
+
+_Hic et Hec ou l'Art de varier les plaisirs de l'Amour... Au
+Palais-Royal, chez la Vve Girouard, trs connue._ 2 tomes in-12, vers
+1865.
+
+_Hic et Hec ou l'Art des_ (sic) _varier les plaisirs de l'Amour.
+Londres, chez tous les marchands de nouveauts_, 1870, avec sur la
+couverture un encadrement typographique. 2 tomes en 1 vol. in-12 de 121
+pp.
+
+
+
+
+ROTIKA BIBLION
+
+
+
+
+AVIS DES DITEURS
+
+
+_Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible tous les lecteurs,
+et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet. Nanmoins
+un autre n'aurait pu lui convenir: et si nous l'avons laiss en grec,
+on en devinera aisment la raison._
+
+_Les recherches savantes et infiniment curieuses de l'auteur rendent
+cet ouvrage aussi rudit qu'agrable, et nous ne doutons pas de
+l'accueil favorable qu'il recevra du public._
+
+_Nous avons du mme auteur deux autres manuscrits qui ont le mme
+mrite et qui sont autant intressans que celui-ci; ils seront achevs
+d'imprimer sous deux mois. Nous annoncerons nos correspondans le
+moment o ils devront sortir de presse. Nous mettrons dans l'excution
+typographique autant de correction et de got que dans ce volume.
+Nous ne pouvons en annoncer les titres que lorsqu'ils seront prts
+parotre._
+
+ N. B.--La prsente dition de l'_Erotika Biblion_ est la
+ reproduction de la premire dition de 1783, elle a t revue
+ sur celle de l'an IX. Les chiffres romains entre parenthses
+ renvoient aux annotations dites du chevalier de Pierrugues.
+ Elles ont t insres la suite de l'_Erotika Biblion_.
+ L'_Avis des diteurs_ a paru en tte de la premire dition.
+
+
+
+
+ANAGOGIE
+
+
+On sait[15] que parmi les dcouvertes innombrables des antiquits
+d'Herculanum, les manuscrits ont puis la patience et la sagacit des
+artistes et des savans. La difficult consiste drouler des volumes
+demi consums depuis deux mille ans par la lave du Vsuve. Tout tombe
+en poussire mesure qu'on y touche.
+
+Cependant des minralogistes hongrois, plus patiens que les Italiens,
+plus exercs tirer parti des productions qu'offrent les entrailles
+de la terre, se sont offerts la reine de Naples. Cette princesse,
+amie de tous les arts, et savante dans celui d'exciter l'mulation, a
+favorablement accueilli ces artistes: ils ont entrepris cet immense
+travail.
+
+D'abord ils collent une toile fine sur l'un des rouleaux; quand la
+toile est sche, on la suspend, et l'on pose en mme tems le rouleau
+sur un chssis mobile, pour le faire descendre imperceptiblement,
+mesure que le dveloppement s'opre. Pour le faciliter, on passe un
+filet d'eau gomme sur le volume avec la barbe d'une plume, et petit
+petit les parties s'en dtachent pour se coller immdiatement sur la
+toile tendue.
+
+Ce travail pnible est si long que dans l'espace d'une anne, peine
+peut-on drouler quelques feuilles. Le dsagrment de ne trouver le
+plus souvent que des manuscrits qui n'apprenoient rien, alloit faire
+renoncer cette entreprise difficile et fastidieuse, lorsqu'enfin tant
+d'efforts ont t rcompenss par la dcouverte d'un ouvrage qui a
+bientt aiguis le gnie des cent cinquante acadmies de l'Italie[16].
+
+C'est un manuscrit mozarabique, compos dans ces tems perdus ou
+Philippe fut enlev ct de l'eunuque de Candace[17]; o Habacuc,
+transport par les cheveux[18], portoit cinq cents lieues le dner
+ Daniel, sans qu'il se refroidt; o les Philistins circoncis
+se faisoient des prpuces[19]; o des anus d'or gurissoient les
+hmorrhodes[20]... (I). Un nomm Jrmie Shackerley, vrai croyant,
+dit le manuscrit, profita de l'occasion.
+
+Il avoit voyag, et de pre en fils, rien ne s'toit perdu dans cette
+famille, l'une des plus anciennes du monde, puisqu'elle conservoit des
+traditions non quivoques de l'poque o les lphants habitoient
+les parties les plus froides de la Russie; o le Spitzberg produisoit
+d'excellentes oranges; o l'Angleterre n'toit pas spare de la
+France; o l'Espagne tenoit encore au continent du Canada, par cette
+grande terre nomme Atlantide, dont on retrouve peine le nom chez les
+anciens, mais dont l'ingnieux M. Bailly fait si bien l'histoire.
+
+Shackerley voulut tre transport dans une des plantes les plus
+loignes qui forment notre systme[21], mais on ne le dposa pas
+dans la plante mme, on le plaa dans l'anneau de Saturne. Cet orbe
+immense n'toit point encore tranquille. Dans les parties basses, des
+mares profondes et orageuses, des courans rapides, des tournoiemens
+d'eau, des tremblemens de terre presque continuels, produits par
+l'affaissement des cavernes et par les frquentes explosions des
+volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumes, des temptes sans
+cesse excites par les secousses de la terre, et ses chocs terribles
+contre les eaux de mer; des inondations, des dbordemens, des dluges;
+des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant les montagnes
+et se prcipitant dans les plaines, o ils empoisonnent les eaux; la
+lumire offusque par des nuages aqueux, par des masses de cendres,
+par des jets de pierres enflammes que poussoient les volcans... Telle
+toit la situation de cette plante encore informe. L'anneau seul toit
+habitable. Beaucoup plus mince et dj plutt attidi, il jouissoit
+depuis longtems des avantages de la nature perfectionne, sensible,
+intelligente; mais on y appercevoit les terribles scnes dont Saturne
+toit le thtre.
+
+La forme et la construction de cet anneau parurent si singulires
+ Shackerley, que rien dans l'univers ne lui avoit sembl aussi
+trange. D'abord notre soleil, qui est celui des habitans de ce pays,
+toit pour eux peine la trentime partie de ce qu'il nous parot.
+Il formoit leurs yeux l'effet que produit sur la terre l'toile
+du berger, quand elle est dans son plein. Mercure, Vnus, la terre
+et Mars, n'y pouvoient point tre discerns; on y doutoit de leur
+existence. Jupiter seul s'y montroit, peu de chose prs, comme nous
+le voyons; avec cette diffrence qu'il prsentoit des phases comme la
+lune nous en montre. Il en toit de mme de ses satellites; et de ce
+concours de varits uniformes, il rsultoit des phnomnes curieux et
+utiles. _Curieux_ en ce que l'on voyoit Jupiter en croissant, et ses
+quatre petites lunes tantt en croissant, tantt en dcours, ou les
+unes droite, et les autres se confondant avec la plante elle-mme;
+_utiles_, en ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec tout
+son cortge; ce qui produisoit une multitude de points de contact,
+d'immersions et d'mersions successives, qui ne laissoient rien
+ dsirer pour la rgularit des observations. Ainsi la dduction
+des parallaxes toit calcule rigoureusement; en sorte que, malgr
+l'loignement de l'anneau, ou de Saturne ou du soleil, qui selon le
+docte Jrmie Shackerley, n'est gure moins de trois cent treize
+millions de lieues, on avoit fait plus de progrs en astronomie que sur
+la terre, depuis une infinit de sicles.
+
+Le soleil toit faible, mais le dfaut de sa chaleur, se compensoit par
+celle du globe de Saturne, qui n'toit pas attidi. Cet anneau recevoit
+de sa plante principale plus de lumire et de chaleur, que nous n'en
+avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en lui-mme, dans son centre,
+ce globe de Saturne qui est neuf cents fois plus gros que la terre, et
+il en toit loign de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme les
+trois quarts de la distance de la lune la terre.
+
+Autour de l'anneau et de grandes distances, on voyoit cinq lunes qui
+se levoient quelquefois toutes du mme ct. Shackerley prtend qu'il
+est impossible de se former une ide assez magnifique de ce spectacle.
+
+Cet anneau si bien situ formoit comme un pont suspendu, un arc
+circulaire; on voyageoit dans tout son contour; ainsi l'on faisoit de
+loin le tour du globe de Saturne; mais de faon que le voyageur avoit
+toujours ce globe du mme ct.
+
+La largeur de cet anneau n'est pas moindre que l'paisseur de
+notre globe; mais en mme tems il est assez mince pour que cette
+paisseur disparoisse, quand il est vu de la terre. C'est ainsi que
+semble la lame d'un couteau, quand on la fixe de loin par le plan
+du tranchant. Shackerley n'ignoroit rien des phnomnes qu'on peut
+connotre ici-bas; mais il s'attendoit pouvoir se porter au moins
+califourchon sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise en
+voyant que cette paisseur si mince, qui disparoit nos yeux, formoit
+une distance aussi grande que celle de Paris Strasbourg; car cet
+exemple donnera plus vite et plus exactement l'ide de cette dimension,
+que les mesures itinraires employes par Shackerley, lesquelles ont
+besoin de quelques milliers de commentaires in-folio, avant que d'tre
+incontestablement values. Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes
+sur ce bord intrieur et concave, que les politiques de notre globe
+sauroient bien rendre un thatre sanglant et mmorable d'innombrables
+glorieuses intrigues s'il toit leur disposition. Les habitans de
+cette partie, que l'on peut appeler les antipodes du dos extrieur de
+l'anneau, les habitans de l'intrieur, dis-je, avoient ce globe norme
+de Saturne suspendu sur leur tte; l'anneau repassoit par-dessus ce
+globe, et par-del l'anneau gravitoient les cinq lunes.
+
+Enfin les habitants de l'intrieur voyoient leur droite et leur gauche,
+comme nous voyons les ntres sur la terre; mais l'horizon de devant,
+ainsi que celui de derrire, toient bien diffrens de ceux que nous
+appercevons ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau de vue
+cause de la courbure de notre globe; dans l'anneau de Saturne, cette
+courbure est en sens contraire: elle s'lve au lieu de s'abaisser;
+mais comme l'anneau entoure Saturne la distance de cinquante mille
+lieues, il en rsulte que cet anneau, en forme de bourrelet, a au moins
+cinq cent mille lieues de circonfrence. Sa courbure s'lve donc
+imperceptiblement. L'horizon qui s'abaisse sur notre terre, parat
+_plan_ l'oeil l'espace de quelques lieues; puis il s'lve un peu; les
+objets diminuent; distincts d'abord, ils finissent par se confondre:
+on n'apperoit plus que les masses; enfin cette terre s'lve dans
+le lointain des distances normes toujours en se _menuisant_; au
+point que cet anneau, par les illusions de l'optique, finit en l'air,
+devient l'oeil de la largeur de notre lune, et s'apperoit peine
+dans la partie qui se trouve sur la tte de l'observateur; car elle
+est pour lui plus du double de la distance de la lune la terre,
+c'est--dire, deux cent mille lieues peu prs.
+
+J'omets les phnomnes multiplis que produisent tous ces corps
+suspendus par leurs clipses respectives; Shackerley les connoissoit
+sur la terre et les avoit bien jugs.
+
+Leur ciel toit comme le ntre, nulle diffrence pour toutes les
+constellations; mais un nombre infini de comtes remplissoit l'espace
+immense et incalculable qui se trouvoit entre Saturne et les toiles
+qu'on souponnoit les plus voisines.
+
+Comme l'attraction du globe de Saturne balanoit en partie celle de
+l'anneau, la pesanteur y toit trs diminue; on y marchoit sans effort
+et le moindre mouvement transportoit la masse; comme une personne
+qui se baigne et ne peut dplacer que le pareil volume d'eau qu'elle
+occupe, s'y meut par des impulsions insensibles.
+
+Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s'effleurer; ils
+s'approchoient sans pression, tout y toit presque arien; les
+sensations les plus dlicates se perptuoient sans mousser les
+organes. On conoit que cette manire d'tre influoit beaucoup sur le
+moral des habitants de l'arc plantaire. Aussi l'une des merveilles
+qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilit des tres qui
+meubloient cet trange anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens
+qui nous sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes avances
+dans l'appareil de tous ces grands corps, pour s'arrter cinq sens
+dans la composition de ceux qu'elle avoit destins jouir de tous ces
+spectacles.
+
+Ici l'embarras de Shackerley devint norme. Il avoit assez de
+connoissances pour saisir et tracer les grands effets de ces corps
+varis et suspendus; il choua quand il voulut peindre des tres
+anims. Aussi ne trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique
+toute la clart, tous les dtails que l'on conoit cet gard. Au
+moins les _Abbandonati_ de Bologne, les _Resvegliati_ de Gnes, les
+_Addormentati_ de Gubio, les _Disingannuti_ de Venise, les _Acagiati_
+de Rimini, les _Furfurati_ de Florence, les _Lunatici_ de Naples, les
+_Caliginosi_ d'Ancne, les _Insipidi_ de Prouse, les _Mlancholici_
+de Rome, les _Extravaganti_ de Candie, les _Ebrii_ de Syracuse, etc.,
+etc., qui tous ont t consults, ont renonc rendre la traduction
+plus claire. Il est vrai que l'inquisition civile et religieuse entrent
+peut-tre pour quelque chose dans leur embarras.
+
+Cependant il faut tre juste: rien n'est plus difficile donner que
+l'explication d'un sens qui nous est tranger. On a des exemples
+d'aveugles ns qui, par le secours des sens qui leur restoient, ont
+fait des miracles de ccit. Eh bien! l'un d'entr'eux, chimiste,
+musicien, apprenant lire son fils, ne peut pas trouver une autre
+dfinition du miroir que celle-ci: _C'est une machine par laquelle
+les choses sont mises en relief hors d'elles-mmes._ Voyez combien
+cette dfinition, que les philosophes qui l'ont approfondie trouvent
+trs-subtile et mme surprenante[22], est cependant absurde. Je
+ne connois point d'exemple plus propre montrer l'impossibilit
+d'expliquer des sens dont on est dpourvu; et cependant toutes les
+affections et les qualits morales drivent des sens; c'est par
+consquent sur les observations qui leur sont relatives que l'on
+pourroit uniquement fonder ce qu'il y auroit dire sur le moral de ces
+tres d'une espce si diffrente de la ntre.
+
+Au reste, il faut esprer que l'habitude o nos voyageurs et nos
+historiens nous ont mis de leur voir ngliger ou mme omettre ce qui
+n'a trait qu'aux moeurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs
+indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport d'une haute
+antiquit, sans lequel on ne voudroit peut-tre pas croire un mot de
+ce qu'il a dit; car il toit pour ses contemporains, et bien des
+gards il est encore pour nous peu prs dans le cas d'un homme, qui
+n'auroit vu qu'un jour ou deux, et qui se trouveroit confondu chez un
+peuple d'aveugles; il faudroit certainement qu'il se tt, ou on le
+prendroit pour un fol puisqu'il annonceroit une foule de mystres,
+qui n'en seroient la vrit que pour le peuple; mais tant d'hommes
+sont _peuple_, et si peu sont philosophes, qu'il n'y a pas de sret
+n'agir, ne penser, n'crire que pour ceux-ci.
+
+Shackerley a fait cependant quelques observations, dont voici les plus
+singulires.
+
+Il s'aperut que la mmoire dans les tres de Saturne ne s'effaoit
+point. Les penses se communiquoient parmi eux sans paroles et sans
+signes. Point d'idiome; par consquent, rien d'crit, rien de dpos;
+et combien de portes fermes aux mensonges, aux erreurs! Ces dtails
+prodigieux, innombrables qui nous nervent, leur toient inconnus. Ils
+avoient toutes les facilits possibles pour transmettre leurs ides,
+pour donner une rapidit inconcevable leur excution, pour hter
+tous les progrs de leurs connoissances: il sembloit que dans cette
+espce privilgie tout s'excutt par instinct et avec la clrit de
+l'clair.
+
+La mmoire retenant tout, la tradition se perptuoit avec infiniment
+plus de fidlit, d'exactitude et de prcision que par les moyens
+compliqus et infinis que nous accumulons, sans pouvoir atteindre
+aucun genre de certitude.
+
+Chaque corps a ses manations; elles sont en pure perte sur la terre:
+dans l'anneau elles formoient une atmosphre toujours agissante
+des distances considrables, et ces manations dont Shackerley n'a
+pu donner une ide qu'en les comparant ces atomes qu'on distingue
+ l'aide du rayon solaire introduit dans la chambre obscure, ces
+manations, dis-je, rpondoient toutes les houppes nerveuses du
+sentiment de l'individu. Semblables aux tamines des plantes, aux
+affinits chimiques, elles _s'enlaoient_ dans les manations d'un
+autre individu, lorsque la sympathie s'y rencontroient; ce qui, comme
+on peut aisment le concevoir, multiplioit l'infini des sensations
+dont nous ne pouvons nous former qu'une image trs infidle. Elles
+rendoient, par exemple, les jouissances de deux amans semblables
+celles d'Alphe qui, pour jouir d'Arthuse, que Diane venoit de changer
+en fontaine, se mtamorphosa en fleuve, afin de s'unir plus intimement
+ son amante, en mlant ses ondes avec les siennes.
+
+Cette cohsion vive et presque infinie de tant de molcules
+sensibles, produisoit ncessairement dans ces tres un esprit de
+vie que Shackerley exprime par un mot mozarabe, que l'acadmie des
+_Innamorati_ a traduit par le mot _lectrique_, quoique les phnomnes
+de l'lectricit ne fussent point connus dans ces temps reculs.
+
+Tout dans ces contres abondoit sans culture, et tellement, que les
+proprits y seroient devenues charge autant qu'inutiles. On sent
+qu'o il n'y a point de proprit, il y a bien peu d'occasions de
+disputes, d'inimitis, et que la plus parfaite galit politique rgne,
+ supposer mme qu'il faille de tels tres un systme politique. Je
+ne conois pas ce qui pourroit les troubler, puisque leurs besoins sont
+plutt prvenus que satisfaits, si la saveur du dsir ne leur manque
+point et qu'ils n'aient rien craindre du poison de la satit.
+
+Dans l'anneau de Saturne, les connoissances se transmettoient par
+l'air des distances trs considrables, par la mme voie que se
+transmet la lumire du soleil, laquelle nous vient, comme on sait,
+en sept minutes. Une inspiration ou un souffle diffremment modifi
+suffisoit pour communiquer une pense. De l rsultoit un concours
+admirable dans les populations infinies qui, par cette intelligence,
+cette harmonie universellement rpandue dans tout l'anneau, ne
+s'occupoient que de leur bonheur commun, lequel n'toit jamais en
+contradiction avec celui d'aucun individu.
+
+Ces tres si surprenans, surtout pour les hommes, jouissoient ainsi
+d'une paix ternelle et d'un bien-tre inaltrable. Les arts qui
+tendent au bonheur et la conservation de l'espce, toient aussi
+perfectionns qu'il soit possible de l'imaginer et mme de le dsirer;
+et l'on n'y avoit pas la moindre ide de ces arts destructeurs enfants
+par la guerre. Ainsi les habitans de l'anneau n'avoient point pass par
+ces alternatives de raison et de dmence, qui ont si prodigieusement
+ml nos socits de bien et de mal. Les grands talens dans la science
+funeste de faire celui-ci, loin d'tre admirs chez eux, n'y toient
+pas mme connus. Les plaisirs striles ou factices n'y rgnoient pas
+plus que le faux honneur, et l'instinct de ces tres fortuns leur
+avoit appris sans effort ce que la triste exprience de tant de sicles
+nous enseigne encore vainement, je veux dire que la vritable gloire
+d'un tre intelligent est la science, et la paix son vrai bonheur.
+
+Voil ce qu'une lecture rapide m'a permis de retenir du voyage de
+Shackerley, qu'Habacuc, la fin de son voyage, reprit par les cheveux
+et dposa en Arabie d'o il l'avoit enlev. Quand le dveloppement et
+la traduction de ce prcieux manuscrit seront achevs, je me propose
+d'en donner l'Europe savante une dition non moins authentique que
+celle des livres sacrs des Brames, que M. Anquetil a incontestablement
+rapports des bords du Gange; car j'ose me flatter de savoir presque
+aussi bien le _mozarabique qu'il sait le zend ou le pelhvi_.
+
+
+
+
+L'ANLYTRODE
+
+
+La Bible est sans contredit l'un des livres les plus anciens et les
+plus curieux qui existent sur la terre.
+
+La plupart des objections sur lesquelles se fondent les personnes qui
+ne peuvent croire que Mose ait t un interprte divin, me paroissent
+trs-insuffisantes. Rien n'a t, par exemple, plus tourn en ridicule
+que la physique des livres saints, laquelle en effet parot trs
+dfectueuse. Mais on ne pense point l'tat de cette science dans
+les premiers ges, pour lesquels enfin il falloit que ce livre ft
+intelligible. La physique toit alors ce qu'elle seroit encore si
+l'homme n'et jamais tudi la nature. Il voit le ciel comme une vote
+d'azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent tre les astres les
+plus considrables; le premier produit toujours la lumire du jour et
+le second celle de la nuit. Il les voit parotre ou se lever d'un ct,
+et disparotre ou se coucher de l'autre, aprs avoir fourni leur course
+et donn leur lumire pendant un certain espace de temps. La mer semble
+de mme couleur que la vote azure, et l'on croit qu'elle touche au
+ciel lorsqu'on la regarde de loin. Toutes les ides du peuple ne
+portent et ne peuvent porter que sur ces trois ou quatre notions; et
+quelques fausses qu'elles soient, il falloit s'y conformer pour se
+mettre sa porte.
+
+Puisque la mer parot dans le lointain se runir au ciel, il toit
+naturel d'imaginer qu'il existoit des eaux suprieures et des eaux
+infrieures, dont les unes remplissoient le ciel et les autres la mer;
+et que pour soutenir les eaux suprieures, il existoit un firmament;
+c'est--dire, un appui, une vote solide et transparente, au travers de
+laquelle on appercevoit l'azur des eaux suprieures.
+
+Voici maintenant ce que dit le texte de la Gense:
+
+Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et qu'il spare les
+eaux d'avec les eaux; et Dieu fit le firmament et spara les eaux qui
+toient sous le firmament de celles qui toient au-dessus du firmament,
+et Dieu donna au firmament le nom de ciel... Et toutes les eaux
+rassembles sous le firmament le nom de mer.
+
+Il est vident que c'est ces ides qu'il faut rapporter: 1 les
+cataractes du ciel, les portes, les fentres du firmament solide, qui
+s'ouvrirent lorsqu'il fallut laisser tomber les eaux suprieures pour
+noyer la terre.
+
+2 L'origine commune des poissons et des oiseaux, les premiers
+produits par les eaux infrieures, les oiseaux par les eaux
+suprieures, parce qu'ils s'approchent dans leur vol de la vote
+azure, que le peuple n'imagine pas tre leve beaucoup plus que les
+nuages.
+
+De mme, ce peuple croit que les toiles sont attaches la vote
+cleste comme des clous: plus petites que la lune, infiniment plus
+petites que le soleil. Il ne distingue les plantes des toiles fixes
+que par le nom d'_errantes_. C'est sans doute par cette raison qu'il
+n'est fait aucune mention des plantes dans tout le rcit de la
+cration. Tout y est reprsent relativement l'_homme vulgaire_,
+auquel il ne s'agissoit pas de dmontrer le vrai systme de la nature,
+et qu'il suffisoit d'instruire de ce qu'il devoit l'tre suprme,
+en lui montrant ses productions comme bienfaits. Toutes les vrits
+sublimes de l'organisation du monde, si l'on peut parler ainsi, ne
+doivent parotre qu'avec le temps, et l'tre souverain se les rservoit
+peut-tre, comme le plus sr moyen de rappeller l'homme lui, lorsque
+sa foi, dclinant de sicles en sicles, seroit timide, chancelante
+et presque nulle; lorsqu'loign de son origine, il finiroit par
+l'oublier; lorsqu'accoutum au grand spectacle de l'univers, il
+cesseroit d'en tre touch, et oseroit d'en mconnotre l'Auteur. Les
+grandes dcouvertes successives rafermissent, agrandissent l'ide
+de cet tre infini dans l'esprit de l'homme. Chaque pas qu'on fait
+dans la nature produit cet effet, en rapprochant du Crateur. Une
+vrit nouvelle devient un grand miracle, plus miracle, plus la
+gloire du grand tre, que ceux qu'on nous cite, parce que ceux-ci,
+lors mme qu'on les admet, ne sont que des coups d'clat que Dieu
+frappe immdiatement et rarement; au lieu que dans les autres il se
+sert de l'homme mme pour dcouvrir et manifester ces merveilles
+incomprhensibles de la nature, qui, opres _tout instant_, exposes
+_en tout temps et pour tous les temps_ sa _contemplation_, doivent
+rappeler incessamment l'homme son Crateur, non-seulement par le
+spectacle actuel, mais encore par ce dveloppement successif.
+
+Voil ce que nos thologiens ignorans et vains devroient nous
+apprendre. Le grand art est de lier toujours la science et la nature,
+avec celle de la thologie, et non de faire heurter sans cesse des
+choses saintes et la raison, les croyans fidles et les philosophes.
+
+Une des sources du discrdit o les livres saints sont tombs (I),
+ce sont les interprtations forces, que notre amour-propre, si
+orgueilleux, si absurde, si rapproch de notre misre a voulu donner
+ tous les passages que nous ne pouvons expliquer. De l sont ns
+les sens figurs, les ides singulires et indcentes, les pratiques
+superstitieuses, les coutumes bizarres, les dcisions ridicules ou
+extravagantes dont nous sommes inonds. Toutes les folies humaines se
+sont tayes tour--tour des passages rebelles aux interprtes, qui
+s'vertuent, s'obstinent et ne doutent de rien; comme si l'tre suprme
+n'avoit pas pu donner l'homme des vrits, qu'il ne devoit connotre,
+savoir, approfondir, que dans les _sicles venir_. Du moment o
+vous admettez que la Bible est faite pour l'univers, songez que l'on
+fait aujourd'hui bien des choses que l'on ignoroit il y a quarante
+sicles et que dans quarante mille autres annes, on saura des faits
+que nous ignorons. Pourquoi donc vouloir juger par anticipation? Les
+connoissances sont graduelles et ne se dveloppent que par une marche
+insensible, que les rvolutions des empires et de la nature retardent
+ou ralentissent. Or l'intelligence de la Bible, qui existe depuis un
+si grand nombre de sicles, qu'il y a bien peu de choses citer
+d'une aussi haute antiquit, demande peut-tre encore un long priode
+d'efforts et de recherches.
+
+L'un des articles de la Gense qui a singulirement aiguis l'esprit
+humain (II), c'est le verset 27 du chapitre I:
+
+Dieu cra _l'homme_ son image, il _les_ cra mle et femelle.
+
+Il est bien clair, il est bien vident que Dieu a cr Adam androgyne;
+car au verset suivant (verset 28), il dit Adam: Croissez et
+multipliez-vous; remplissez la terre.
+
+Ceci fut opr le sixime jour; ce n'est que le septime que Dieu cra
+la femme; ce que Dieu fit entre la cration de l'homme et celle de la
+femme est immense. Il fit connotre Adam tout ce qu'il avoit cr:
+animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent devant Adam.
+
+Adam les nomma tous: et le nom qu'Adam donna chacun (III) des
+animaux est son nom vritable.[23]
+
+Adam appela donc tous les animaux d'un nom qui leur toit propre,
+tant les oiseaux que les btes, etc.[24]
+
+Jusqu'ici la femme n'a point paru; elle est incre; Adam est toujours
+hermaphrodite. Il a pu crotre seul et se multiplier.
+
+Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a pu runir en lui les
+deux sexes, il suffit de rflchir sur ce que peuvent tre ces jours
+dont l'criture parle; ces six jours de la cration, ce _septime
+jour_ du repos, etc.
+
+On ne peut tre que vritablement afflig, que presque tous nos
+thologiens, tous nos mangeurs d'images abusent de ce grand, de ce
+saint nom de Dieu; on est bless toutes les fois que l'homme le
+profane et qu'il prostitue l'ide du premier tre, en la substituant
+celle du phantme de ses opinions. Plus on pntre dans le sein de la
+nature, et plus on respecte profondment son Auteur; mais un respect
+aveugle est superstition; un respect clair est le seul qui convienne
+ la vraie religion, et pour entendre sainement les premiers faits
+que l'interprte Divin nous a transmis, il faut, ainsi que l'observe
+l'loquent Buffon, recueillir avec soin ces rayons chapps de la
+lumire cleste. Loin d'offusquer la vrit, ils ne peuvent qu'y
+ajouter un nouveau degr de splendeur.
+
+Cela pos, que peut-on entendre par les six jours que Mose dsigne
+si prcisment, en les comptant les uns aprs les autres, sinon _six
+espaces de temps_, six _intervalles_ de dure? Ces espaces de temps
+indiqus par le nom de _jours_, faute d'autres expressions, ne peuvent
+avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu'il s'est pass
+successivement trois de _ces jours_ avant que le soleil ait t cr.
+Ces jours n'toient donc pas semblables aux ntres, et Moyse l'indique
+clairement en les comptant du _soir au matin_; au lieu que les jours
+solaires se comptent et doivent se compter du _matin au soir_. Ces six
+jours n'toient donc ni semblables aux ntres, ni gaux entr'eux; ils
+toient proportionns l'ouvrage. Ce ne sont donc que _six espaces
+de tems_. Donc Adam ayant t cr hermaphrodite le sixime jour, et
+la femme n'ayant t produite qu' _la fin du septime_, Adam a pu
+procrer en lui-mme et par lui-mme tout le tems qu'il a plu Dieu de
+placer entre ces deux poques.
+
+Cet tat d'andrognit n'a pas t inconnu aux philosophes du
+paganisme, ses mythologues, ni aux rabbins. Ceux-ci ont prtendu
+qu'Adam fut cr homme d'un ct, femme de l'autre; compos de deux
+corps que Dieu ne fit que sparer. Ceux-l, comme Platon, l'ont fait de
+figure ronde, d'une force extraordinaire; aussi la race qui en provint
+voulut dclarer la guerre aux dieux.--Jupiter, irrit, les voulut
+dtruire.--Mais il se contenta d'affaiblir l'homme en le ddoublant, et
+Apollon tendit la peau qu'il noua au nombril... De l le penchant qui
+entrane un sexe vers l'autre par l'ardeur qu'ont les deux moitis pour
+se rejoindre et l'inconstance humaine, par la difficult qu'a chaque
+moiti de rencontrer sa correspondante. Une femme nous parot-elle
+aimable? nous la prenons pour cette moiti avec laquelle nous
+n'eussions fait qu'un tout; le coeur nous dit: la voil, c'est elle;
+mais l'preuve, hlas! trop souvent ce ne l'est point.
+
+C'est sans doute d'aprs quelques-unes de ces ides que les Basilitiens
+et les Carpocratiens prtendirent que nous naissions dans l'tat
+de nature innocente, tels qu'Adam au moment de la cration, et par
+consquent devant imiter sa nudit. Ils dtestoient le mariage,
+soutenoient que l'union conjugale n'auroit jamais eu lieu sur la terre
+sans le pch; regardoient la jouissance des femmes en commun comme
+un privilge de leur rtablissement dans la justice originelle, et
+pratiquoient leurs dogmes dans un superbe temple souterrain, chauff
+par des poles, dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes;
+l, tout leur toit permis, jusqu'aux unions que nous nommons adultre
+et inceste, ds que l'ancien ou le chef de leur socit avoit prononc
+ces paroles de la Gense: _Croissez et multipliez_.
+
+Tranchelin renouvela cette secte dans le douzime sicle; il prchoit
+ouvertement que la fornication et l'adultre toient des actions
+mritoires; et les plus fameux d'entre ces sectaires furent appells
+les _Turlupins_ en Savoie. Plusieurs savans font remonter l'origine
+de ces sectes Muacha mre d'Afa, roi de Juda, grande prtresse de
+Priape: c'est dater de loin, comme on voit.
+
+Cette double vertu d'Adam parot encore avoir t indique dans la
+fable de Narcisse qui, pris de l'amour de lui-mme, veut jouir de son
+image, et finit par s'assoupir en chouant l'ouvrage[25].
+
+Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les jouissances contre notre
+nature actuelle, ont donn lieu une grande question; savoir: _an
+imperforata mulier possit concipere?_ Si une fille imperfore peut se
+marier?
+
+On conoit que les PP. Cucufe et Tournemine, savans jsuites, ont
+approfondi cette question, et qu'ils ont t pour l'affirmative;
+l'oeuvre de Dieu, disent-ils, ne peut en aucun cas exister d'une manire
+contraire aux fins de la nature; une fille prive de la vulve en
+apparence, doit donc trouver dans l'anus des ressources pour remplir
+le voeu de la reproduction, la premire et la plus insparable des
+fonctions de notre existence.
+
+Cucufe et Tournemine ont t attaqus; cela devoit tre; mais le savant
+Sanchez (IV), Espagnol, qui a tudi trente ans de sa vie ces questions
+_assis sur un sige de marbre_, qui ne mangeoit jamais ni poivre, ni
+sel, ni vinaigre, et qui, quand il toit table pour dner, tenoit
+toujours ses pieds en l'air[26], Sanchez a dfendu ses confrres avec
+une loquence dont on ne croiroit pas une pareille matire susceptible.
+Nanmoins la jalousie contre les jsuites a t si puissante, que
+les papes ont fait un cas rserv aux jeunes filles qui tenteroient
+cette voie faute d'autres; jusqu' ce que Benot XIV, clair par les
+dcouvertes de la facult de chirurgie de Paris, a lev le cas rserv,
+et permis l'usage de la _parte-poste_ dans le sens des pres Cucufe et
+Tournemine.
+
+En effet, M. Louis, secrtaire perptuel de l'acadmie de chirurgie,
+a soutenu, en 1755, la question sur les bancs; il a prouv que les
+anlytrodes pouvoient concevoir, et des faits consigns dans sa
+thse, imprime avec privilge, le dmontre. Malgr cette authenticit
+le parlement ne manqua pas de dnoncer la thse de M. Louis, comme
+contraire aux bonnes moeurs. Il fallut que ce grand et non moins
+ingnieux et malin chirurgien recourt aux casuites la Sorbonne;
+alors il montra facilement que le parlement prononoit sur une
+question, qui n'est pas plus de sa comptence que l'mtique. Et le
+parlement ne donna aucune suite la dnonciation.
+
+Il est rsult de tout cela une vrit trs-importante pour la
+propagation de l'espce humaine, et non moins singulire pour le
+commun des lecteurs: c'est que beaucoup de jeunes femmes striles
+sont autorises, et doivent mme en conscience tenter les deux voies,
+jusqu' ce qu'elles se soient assures de la vritable route que le
+Crateur a mise en elles.
+
+
+
+
+L'ISCHA
+
+
+Marie Schurmann a propos ce problme: _L'tude des lettres
+convient-elle une femme?_
+
+Schurmann soutient l'affirmative, veut que la femme n'excepte aucune
+science, pas mme la thologie, et prtend que le beau sexe doit
+embrasser la science universelle, parce que l'tude donne une sagesse
+qu'on n'achte point par les secours dangereux de l'exprience; et que
+lors mme qu'il en coterot quelque chose l'innocence, il seroit
+propos de passer pardessus de certaines rserves, en faveur de cette
+prudence prcoce, qui d'ailleurs se trouvera fconde par l'tude, dont
+les mditations affoiblissent ou redressent les penchans vicieux, et
+diminuent le danger des occasions.
+
+L'ducation des femmes est si nglige chez tous les peuples, mme chez
+ceux qui passent pour les plus polics, qu'il est bien tonnant qu'on
+en compte un aussi grand nombre de clbres par leur rudition et leurs
+ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres de Boccace, jusqu'aux
+normes _in-4_ du minime Hilarion Coste, nous avons en ce genre un
+grand nombre de nomenclatures; et Wolf a donn un catalogue des femmes
+clbres, la suite des fragmens des illustres Grecques, qui ont crit
+en prose[27]. Les Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de
+l'Europe moderne ont eu des femmes savantes.
+
+Il est donc tonnant que divers prjugs contre la perfectibilit des
+femmes se soient tablis sur le prtendu rapport de _l'excellence de
+l'homme sur la femme_. Plus on approfondit ce fait si singulier (car il
+l'est infiniment que l'objet de l'adoration des hommes soit par-tout
+leur esclave), plus on remarque qu'il est principalement fond sur le
+droit du plus fort, l'influence des systmes politiques, et sur-tout
+celle des religions; car le christianisme est la seule qui conserve
+la femme, d'une manire nette et prcise, tous les droits de l'galit.
+
+Je n'ai nulle envie de recommencer les discussions que Pozzo a peu
+galamment appeles paradoxes dans son ouvrage intitul: _La femme
+meilleure que l'homme_. Mais il est si naturel, quand on considere le
+prix de ce don du ciel qu'on appelle la beaut, de se pntrer de cette
+vive et touchante image, qu'on en devient bientt enthousiaste: et
+lorsqu'on lit ensuite les livres saints, on n'est plus tonn que la
+femme soit le complment des oeuvres de Dieu; qu'il ne l'ait produite
+qu'aprs tout ce qui existe; comme s'il avoit voulu annoncer qu'il
+alloit clore son ouvrage sublime par le chef-d'oeuvre de la cration.
+C'est dans ce point de vue, plus religieux que philosophique peut-tre,
+que je veux considrer la femme.
+
+Ce n'est pas avec imptuosit que l'univers a t cr. Il a t fait
+ plusieurs fois, afin que son merveilleux ensemble prouvt que si la
+volont seule du grand tre toit la rgle, il toit le Matre de la
+matire, du temps, de l'action et de l'entreprise. L'ternel Gomtre
+agit sans ncessit, comme sans besoin; il n'est jamais ni contraint,
+ni embarrass. On voit, pendant les six espaces de la cration, qu'il
+tourne, faonne, meut la matiere sans peine, sans efforts; et quand
+une chose dpend d'une autre, quand, par exemple, la naissance et
+l'accroissement des plantes dpendent de la chaleur du soleil, ce n'est
+que pour indiquer la liaison de toutes les parties de l'univers, et
+dvelopper sa sagesse par ce merveilleux enchanement.
+
+Mais tout ce qu'enseigne la Bible sur la cration de l'univers n'est
+rien en comparaison de ce qu'elle dit sur la production du premier tre
+raisonnable. Jusqu'ici tout a t fait commandement; mais quand il
+s'agit de crer l'homme, le systme change, et le langage avec lui. Ce
+n'est plus cette parole imprieuse et subite; c'est une parole plus
+rflchie et plus douce, quoique moins efficace; Dieu tient un conseil
+en lui-mme, comme pour faire voir qu'il va produire un ouvrage qui
+surpassera tout ce qu'il a cr jusqu'alors. _Faisons l'homme_, dit-il.
+Il est vident que Dieu parle lui-mme. C'est une chose inoue dans
+toute la Bible, qu'aucun autre que Dieu ait parl de lui-mme en nombre
+pluriel: _Faisons_. Dans toute l'criture, Dieu ne parle ainsi que deux
+ou trois fois; et ce langage extraordinaire ne commence parotre que
+lorsqu'il s'agit de l'homme.
+
+Cette cration faite, il se passe un temps considrable avant que ce
+nouvel tre, double sexe, reoive le souffe de vie; ce n'est qu' la
+septime poque. Adam a exist longtemps dans l'tat de pure nature,
+et n'ayant que l'instinct des animaux; mais quand le souffle lui fut
+inspir, Adam se trouvant le roi de la terre, il usa de sa raison, et
+_nomma toutes choses_.
+
+Voil donc deux crations bien distinctes: celle de l'homme, celle de
+son esprit; et c'est ici seulement que parot la femme. Elle n'est
+pas cre du nant comme tout ce qui a prcd; elle sort de ce qui
+existoit de plus parfait; il ne restoit plus rien crer; Dieu extrait
+d'Adam le plus pur de son essence, pour embellir la terre de l'tre
+le plus parfait qui eut encore paru; de celui qui compltoit l'oeuvre
+sublime de la cration.
+
+Le mot dont le lgislateur hbreu se sert pour exprimer cet tre,
+revient _virago_[28], que le Franois ne peut pas traduire, que le
+mot _femme_ n'exprime point, et qui ne peut se sentir que par l'ide
+de _puissance de l'homme_. Car _vir_ signifie homme, et _ago_ j'agis.
+Autrefois on disoit _vira_[29], et non _virago_. Mais les Septante ont
+prtendu que par le mot _vira_ le sens de l'hbreu n'toit pas rendu,
+ils ont ajout _ago_[30].
+
+Je ne m'tonne donc point que Schurmann relve autant la condition du
+beau sexe, et s'indigne contre les sectes qui la dpriment. La parabole
+dont l'criture se sert en formant la femme de la cte d'Adam, n'a
+d'autre objet que celui de montrer que cette nouvelle crature ne fera
+qu'un avec la personne de son mari, qu'elle est son me et son tout. La
+tyrannie du sexe fort a pu seule altrer ces notions d'galit.
+
+Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme, puisque les
+anciens associrent les deux sexes la divinit: voil ce qui est
+bien constat indpendamment de tout systme sur la mythologie. Si les
+paens mettoient l'homme ds le moment de sa naissance sous la garde
+de la puissance, de la fortune, de l'amour et de la ncessit, car
+c'est l ce que veulent dire _Dynamis, Tych, Eros et Ananch_, ce
+n'toit probablement qu'une allgorie ingnieuse pour exprimer notre
+condition: car nous passons notre vie commander, obir, dsirer
+et poursuivre. Autrement, c'et t confier l'homme des guides bien
+extravagans; car la puissance est la mre des injustices, la fortune
+celle des caprices; la ncessit produit les forfaits, et l'amour est
+rarement d'accord avec la raison.
+
+Mais quelque envelopps que puissent tre les dogmes du paganisme,
+il n'y a point de doutes sur la ralit du culte des divinits
+principales, et celui de Junon, femme et soeur du matre des dieux,
+fut un des plus universels et des plus rvrs. Cette pithete de
+_femme_ et de _soeur_ montre assez sa toute-puissance: celle qui donne
+les loix peut les enfreindre. Ce secret clbre et non moins commode
+de recouvrer sa virginit en se baignant dans la fontaine Canathus au
+Ploponese, toit une preuve des plus frappantes de ce pouvoir qui
+lgitime tout chez les dieux, comme chez les hommes. Le tableau des
+vengeances de Junon, expos sans cesse sur les thtres, propageoit
+la terreur qu'inspiroit cette formidable desse. L'Europe, l'Asie,
+l'Afrique, les peuples barbares[31] comme les polics, l'honorrent et
+la craignirent l'envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse,
+fire, jalouse, partageant le gouvernement du monde avec son poux,
+assistant tous ses conseils, et redoute de lui-mme.
+
+Un hommage si universel qui n'est pas sans doute le plus flatteur que
+l'on ait rendu la beaut faite pour sduire et non pour effrayer,
+prouve du moins que dans les ides des premiers hommes le trne du
+monde fut partag entre les deux sexes[32]. Un crivain illustre, du
+sicle pass, a t plus loin; il n'a pas fait difficult de dire que
+cette prminence de Junon sur les autres dieux toit la vritable
+force d'o provenoient les excs d'adoration o des chrtiens sont
+tombs envers la sainte Vierge. Erasme lui-mme a prtendu que la
+coutume de saluer la Vierge en chaire, aprs l'exorde du sermon, venoit
+des anciens. En gnral, les hommes cherchent joindre aux ides
+spirituelles du culte, des ides sensibles qui les flattent, et qui
+bientt aprs touffent les premires. Ils rapportent, et sont bien
+forcs de rapporter tout leurs ides; puisqu'ils ne peuvent saisir
+qu'en raison de ces ides; or ils savent qu'en tout pays on ne tire
+de la boue et de l'affection des rois rien autre chose que ce qu'ont
+rsolu leurs ministres; ils croient Dieu bon, mais men, et envisagent
+la cour cleste sur le modle des autres. De l le culte de la Vierge
+bien plus appropri l'esprit humain que celui du grand tre; aussi
+inexplicable qu'incomprhensible.
+
+Aussi lorsque le peuple d'phese eut appris que les pres du concile
+avoient dcid que l'on pourroit appeler la Vierge _Sainte_, il fut
+transport de joie. Ds-lors on rendit la Mre de Dieu des hommages
+singuliers; toutes les aumnes furent pour elle, et J.-C. n'eut
+plus d'offrandes. Cette ferveur n'a jamais cess entirement. Il y
+a en France trente-trois cathdrales ddies la Vierge, et trois
+mtropolitaines. Louis XIII lui consacra sa personne, sa famille, son
+royaume. A la naissance de Louis XIV il envoya le poids de l'enfant en
+or Notre-Dame de Lorette, qu'on peut, sans impit, croire s'tre
+trs-peu mle de la grossesse d'Anne d'Autriche.
+
+Quelque chose de plus singulier que tout cela, c'est que dans le second
+sicle de l'glise, on fit le Saint-Esprit du sexe fminin. En effet,
+_rouats touach_, qui en hbreu veut dire _esprit_, est fminin, et ceux
+qui furent de ce sentiment s'appelrent les _Elisates_.
+
+Sans donner aucun prix cette opinion errone, je remarquerai que les
+Juifs n'ont jamais eu d'ides du mystre de la Trinit. Les aptres
+mmes ont t fortement persuads du dogme de l'unit de Dieu sans
+modifications; ce n'est que dans les derniers momens que J.-C. leur
+a rvl ce mystre. Or, quand Dieu a voulu envoyer sur la terre
+l'une des trois personnes de la Trinit, il pouvoit l'envoyer sans
+l'incarner; il pouvoit envoyer la personne du Pre, ou du Saint-Esprit,
+comme du Fils; il pouvoit l'incarner dans un homme comme dans une
+fille. Le choix divin semble une sorte de prfrence ou d'attention
+pour la femme. J.-C. a eu une mre, il n'a point eu de pre. La
+premire personne qui il parla fut la Samaritaine; la premire
+laquelle il se montra aprs sa rsurrection fut Marie-Madeleine, etc.
+(I). Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une prdilection
+bien honorable leur sexe.
+
+Mais l'hommage vraiment flatteur pour lui, l'invention vraiment
+utile pour les socits, seroit que l'on trouvt les moyens les plus
+propres rendre la beaut, la rcompense de la vertu, l'en animer
+elle-mme, pour que tous les hommes fussent excits faire le bien
+de leurs frres, et par les plaisirs de l'me et par ceux des sens,
+pour que toutes les facults dont l'tre suprme a dou notre espce,
+concourussent nous faire aimer les justes et bienfaisantes loix. Il
+n'est pas absolument impossible d'arriver un jour ce but, si vivement
+dsir par le patriotisme, par la sagesse, par la raison; mais Dieu,
+combien nous en sommes loin encore!
+
+
+
+
+LA TROPODE
+
+
+La dpravation des moeurs, la corruption du coeur humain, les garemens
+de l'esprit de l'homme sont des textes tellement rebattus par nos
+rigoristes, que l'on croiroit que le sicle actuel est l'abomination
+de la dsolation; car la langue franoise ne fournit aucune expression
+nergique que nos sermoneurs ne nous prodiguent. Cependant si l'on veut
+jeter un coup-d'oeil impartial sur les sicles passs, sur ceux-l mme
+qu'on nous offre pour modles, je doute que l'on trouve beaucoup
+regretter. Nos manires et nos moeurs, par exemple, valent bien celles
+du peuple de Dieu; et je ne sais ce que diroient nos dclamateurs,
+s'ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale que celle qui se
+rapproche du beau sicle des patriarches.
+
+Je veux que les loix de Mose aient t sages, justes, bienfaisantes;
+mais ces loix assises sur le tabernacle et dont le but parot avoir t
+de lier la socit des Hbreux entr'eux par la socit de l'homme avec
+Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple lu, chri, prfr, toit
+bien plus infirme que tout autre, comme nous le montrerons dans la
+suite de cet article.
+
+On ne rflchit point assez que tout est relatif. Aucun tablissement
+ne peut marcher selon l'esprit de son institution, s'il n'est dirig
+par la loi du devoir, qui n'est autre chose que le sentiment de ce
+devoir. Le vritable ressort de l'autorit est dans l'opinion et dans
+le coeur des sujets; d'o il suit que rien ne peut suppler aux moeurs
+pour le maintien du gouvernement: il n'y a que les gens de bien qui
+sachent administrer les loix; mais il n'y a que les honntes gens qui
+sachent vritablement leur obir. Car outre qu'il est trs-facile de
+les luder, outre que ceux dont elles sont l'unique conscience sont
+trs loin de la vertu et mme de la probit, celui qui brave les
+remords sait braver les supplices, chtimens bien moins longs que le
+premier, auquel on peut d'ailleurs toujours esprer d'chapper. Mais
+quand l'espoir de l'impunit suffit pour encourager enfreindre la
+loi, ou quand on est content pourvu qu'on l'ait lude, l'intrt
+gnral n'est plus celui de personne, et tous les intrts particuliers
+se runissent contre lui; les vices ont alors infiniment plus de
+force pour nerver les loix, que les loix pour rprimer les vices. On
+finit par n'obir au lgislateur qu'en apparence. A cette poque, les
+meilleures loix sont les plus funestes, puisque si elles n'existoient
+pas, elles seroient une ressource que l'on auroit encore. Foible
+ressource cependant! Car les loix plus multiplies sont plus mprises
+et de nouveaux surveillans deviennent autant de nouveaux infracteurs.
+
+L'influence des loix est donc toujours proportionnelle celle des
+moeurs; c'est une vrit connue et incontestable; mais ce mot de
+_moeurs_ est bien vague et demanderoit une dfinition.
+
+Les moeurs sont et doivent tre trs variables d'une contre
+l'autre, absolument relatives l'esprit national et la nature du
+gouvernement. Le caractre des administrateurs y influe beaucoup aussi,
+et c'est dans tous ces rapports qu'il faut les envisager. Si le prix
+de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si les hommes vils
+sont accrdits, les dignits prostitues, le pouvoir raval par ses
+dispensateurs, les honneurs dshonors, il est certain que la contagion
+gagnera tous les jours, que le peuple s'criera en gmissant: _mes maux
+ne viennent que de ceux que je paie pour m'en garantir_: et que pour
+s'tourdir il se prcipitera dans la corruption que l'on provoquera de
+toutes parts pour touffer ses murmures.
+
+Si au contraire les dpositaires de l'autorit ddaignent l'art
+tnbreux de la corruption et n'attendent leurs succs que de leurs
+efforts, et la faveur publique que de leurs succs, les moeurs seront
+bonnes et suppleront au gnie du chef; car plus _l'esprit public_
+a de ressorts et moins les talens sont ncessaires. L'ambition mme
+est mieux servie par le devoir que par l'usurpation, et le peuple,
+convaincu que ses chefs ne travaillent que pour son bonheur, les
+dispense par sa docilit de travailler l'affermissement du pouvoir.
+
+J'ai dit que les moeurs devoient tre relatives la nature du
+gouvernement; c'est donc encore sous ce point de vue qu'il faut en
+juger. En effet, dans une rpublique qui ne peut subsister que par
+l'conomie, la simplicit, la frugalit, la tolrance, l'esprit
+d'ordre, d'intrt, d'avarice mme, doit dominer, et l'tat sera en
+danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre les moeurs.
+
+Dans une monarchie limite, au contraire, la libert sera regarde
+comme un si grand bien, et comme un bien toujours si menac que toute
+guerre, toute opration entreprise pour la soutenir, pour tendre ou
+dfendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de contradicteurs.
+Le peuple sera fier, gnreux, opinitre; et la dbauche et le luxe le
+plus effrn n'nerveront pas l'esprit public.
+
+Dans une monarchie trs absolue, qui seroit le plus svre, le plus
+complet des despotismes, si le beau sexe n'y donnoit pas le ton; la
+galanterie, le got de tous les plaisirs, de toutes les frivolits
+est tout naturellement et sans danger le caractre national; et les
+dclamations vagues sur ces imperfections morales sont vides de sens.
+
+Ceci pos, examinons rapidement si nos moeurs et quelques-uns de nos
+usages compars avec ceux de plusieurs grands peuples, doivent parotre
+si dtestables[33].
+
+On voit au premier coup d'oeil dans le lvitique quel degr le
+peuple juif toit corrompu. On sait que ce mot _lvitique_ vient de
+_Lvi_, qui toit le nom de la tribu spare des autres, comme tant
+spcialement consacre au culte; d'o sont venus les lvites ou
+prtres, et l'habillement d'aujourd'hui qui porte ce nom, sans tre un
+monument bien authentique de notre pit. Mose traite dans ce livre
+des conscrations, des sacrifices, de l'impuret du peuple, du culte,
+des voeux, etc.
+
+J'observerai en passant que la forme de la conscration chez les
+Hbreux toit singulire. Mose fit son frre Aaron grand-prtre. Pour
+cet effet il gorgea un blier, trempa son doigt dans le sang, en mit
+sur l'extrmit de l'oreille droite d'Aaron et sur ses pouces droits.
+Si l'on voyoit aujourd'hui le cardinal de Rohan consacrer dans la
+chapelle l'vque de Senlis, et lui porter avec le doigt du sang tout
+chaud sur le bout de l'oreille[34], on ne pourroit gure s'empcher de
+se rappeler la gravure de l'abb Dubois sous la rgence; on le voyoit
+ genoux aux pieds d'une fille qui prenoit de ce sale coulement qui
+affligent les femmes tous les mois, pour lui en rougir la calotte et le
+faire cardinal.
+
+Tout le chapitre XV du lvitique ne roule que sur la gonorrhe
+laquelle les Hbreux toient fort sujets. La gonorrhe et la lpre
+n'toient pas leurs moins dsagrables impurets: et ils en avoient
+assez de relles, sans en crer tant d'imaginaires. Par exemple, une
+femme toit plus impure pour avoir mis au monde une fille plutt qu'un
+garon[35]. Voil une singularit aussi peu raisonnable que bizarre.
+
+Les Hbreux forniquoient avec les dmons sous la forme des chvres[36];
+ces dmons mal appris usoient l d'une vilaine mtamorphose.
+
+Un fils couchoit avec sa mre et prtoit _main-forte_ son pre[37]:
+nous ne portons pas encore ce degr l'amour filial. Un frre voyoit
+sans scrupule sa soeur dans la plus profonde intimit[38].
+
+Un grand-pre habitoit avec sa petite-fille[39]. Ce qui n'toit pas
+trs-anacrontique.
+
+On couchoit avec sa tante[40], avec sa bru[41], avec sa
+belle-soeur[42], ce n'toient l que peccadilles; enfin on jouissoit de
+sa propre fille[43].
+
+Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch[44], puis on trouva
+que cette semence inanime n'toit pas digne de la statue; on finit par
+lui offrir en sacrifice l'enfant tout venu.
+
+Les hommes se servoient de femmes entr'eux[45] comme les pages du
+rgent.
+
+Ils usoient de toutes les btes[46] et le beau sexe se faisoit servir
+par les nes, les mulets, etc.[47]. Ce qui toit d'autant plus
+mal-honnte que l'on paroissoit avoir form la tribu des prtres de
+manire intresser les femmes mal pourvues. On ne recevoit point
+lvites les boiteux, les bossus, les chassieux, les lpreux; ceux qui
+avoient le nez trop petit, tors, etc., il falloit un beau nez[48].
+
+On voit par cet chantillon ce qu'toient les moeurs du peuple de Dieu;
+il est certain qu'on ne peut les comparer nos manires. Mais il ne me
+parot pas que d'aprs cette esquisse d'un parallle, qu'on pourroit
+pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant se rcrier sur ce qui se
+passe de nos jours.
+
+Les esprits forts ne sont gure moins exagrateurs en parlant de nos
+coutumes superstitieuses, que les prdicateurs en invectivant contre
+nos vices. Nous avons le triste avantage de n'avoir t surpasss par
+aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais les dlires de la
+superstition ont t ports plus loin dans d'autres religions.
+
+On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui sur une natte attendent
+en l'air que la lumire cleste vienne investir leur ame. On ne voit
+point d'nergumenes prosterns qui frappent du front contre terre pour
+en faire sortir l'abondance; de pnitens immobiles et muets comme
+la statue devant laquelle ils s'humilient. On n'y voit point taler
+ce que la pudeur cache, sous le prtexte que Dieu ne rougit pas de
+sa ressemblance; ou se voiler jusqu'au visage, comme si l'ouvrier
+avait horreur de son ouvrage; nous ne tournons point le dos au midi
+cause du vent du dmon; nous n'tendons pas les bras l'orient pour
+y dcouvrir la face rayonnante de la divinit; nous n'appercevons
+pas, du moins en public, de jeunes filles en pleurs meurtrir leurs
+attraits innocens, pour appaiser la concupiscence, par des moyens qui
+le plus souvent la provoquent; d'autres talant leurs plus secrets
+appas attendre et solliciter dans la posture la plus voluptueuse les
+approches de la divinit; de jeunes hommes pour amortir leurs sens
+s'attacher aux parties naturelles un anneau proportionn leurs
+forces; quelques-uns arrter la tentation par l'opration d'Origne, et
+suspendre l'autel les dpouilles de cet horrible sacrifice... Nous
+sommes assurment bien loigns de tous ces carts.
+
+Que diroient nos dclamateurs, si des bois sacrs plants auprs
+de nos glises comme autour de leurs temples, toient le thatre de
+toutes les dbauches? si l'on obligeoit nos femmes se prostituer, au
+moins une fois, en l'honneur de la divinit? Et l'on peut juger si la
+dvotion naturelle au beau sexe lui permettoit, au tems ou c'toit la
+coutume, de s'en tenir l.
+
+S. Augustin rapporte, dans sa Cit de Dieu[49], que l'on voyait au
+Capitole des femmes qui se destinoient aux plaisirs de la divinit
+dont elles devenoient communment enceintes; il se peut que chez nous
+aussi plus d'un prtre desserve plus d'un autel; mais du moins il ne
+se dguise pas en dieu. L'illustre pre de l'glise que je viens de
+citer ajoute dans le mme ouvrages plusieurs dtails qui prouvent, que
+si la religion couvre chez les modernes bien des sductions, le culte
+des anciens n'toit pas du moins aussi dcent que le ntre. En Italie,
+dit-il, et surtout Lavinium, dans les ftes de Bacchus, on portoit
+en procession des membres virils sur lesquels la matrone la plus
+respectable mettoit une couronne. Les ftes d'Isis toient tout aussi
+dcentes.
+
+S. Augustin donne au mme endroit une longue numration des divinits
+qui prsidoient au mariage. Quand la fille avoit engag sa foi, les
+matrones la conduisoient au dieu Priape (I) dont on connot les
+proprit surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune marie sur le
+membre norme du dieu: l on toit sa ceinture et l'on invoquoit
+la desse _Virginiensis_. Le dieu _Subigus_ soumettoit la fille aux
+transports du mari. La desse _Prma_ la contenoit sous lui pour
+empcher qu'elle ne remut trop. (On voit que tout toit prvu, et
+que les filles romaines toient bien disposes.) Enfin venoit la
+desse _Pertunda_, ce qui revient Perforatrice, dont l'emploi,
+dit S. Augustin, toit d'ouvrir l'homme le sentier de la volupt.
+Heureusement cette fonction toit donne une divinit femelle; car,
+comme le remarque trs judicieusement l'vque d'Hippone, le mari
+n'auroit pas souffert volontiers qu'un dieu lui rendt ce service, et
+qu'il lui donnt du secours dans un endroit o trop souvent il n'en a
+pas besoin.
+
+Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins dcentes que celles-l?
+Et pourquoi exagrer nos torts et nos foiblesses? Pourquoi porter la
+terreur dans l'me des jeunes filles, et la mfiance dans celle des
+maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier? Ces bons
+casuistes sont plus accommodans que cela! Lisez entre tant d'autres le
+jsuite Filliutius, qui a discut avec une extrme sagacit jusqu'
+quel degr peuvent se porter les attouchements voluptueux, sans devenir
+criminels. Il dcide, par exemple, qu'un mari a beaucoup moins se
+plaindre, lorsque sa femme s'abandonne un tranger d'une manire
+contraire la nature, que quand elle commet simplement avec lui un
+adultre et fait le pch comme Dieu le commande; _parce que_, dit
+Filliutius, _de la premiere faon on ne touche pas au vase lgitime,
+sur lequel seul l'poux a des droits exclusifs_... O qu'un esprit de
+paix est un prcieux don du ciel!
+
+
+
+
+LE THALABA
+
+
+Un des plus beaux monumens de la sagesse des anciens, est leur
+gymnastique (I). C'est par-l sur-tout qu'ils paraissent avoir t plus
+curieux de prvenir que de punir. Grande science en politique! Les
+ennemis, disoient les Athniens, sont faits pour punir les crimes, les
+citoyens, pour maintenir les moeurs. De l l'attention prvoyante et
+salutaire sur l'ducation de la jeunesse. La premiere explosion des
+passions et leur fougue donnent cet ge imptueux les plus fortes
+secousses; il lui faut une ducation mle, mais dont l'pret soit
+adoucie par de certains plaisirs, analogues au grand objet de former
+des hommes. Or, il n'y a que les exercices du corps, o se trouve cet
+heureux mlange de travail et d'agrment, dont la partie constante
+occupe, amuse, fortifie le corps et par consquent l'me.
+
+Dans les pays o les fortunes sont trs-ingales, les dernires classes
+de la socit sont toujours assez stimules par le besoin, pour ne pas
+redouter l'engourdissement de l'oisivet et la mollesse qui en est la
+suite. Mais les riches en sont presqu'invitablement la proie, si une
+institution universelle et publique ne les soumet pas une ducation
+active, qui soit un foyer continuel d'mulation, et une digue contre
+ce qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs abus, tend
+sans cesse nerver. Les sentimens nergiques et gnreux germent
+rarement dans des corps affoiblis, et l'me d'un Spartiate seroit bien
+mal loge dans le corps d'un Sybarite. Aussi tous les peuples fconds
+en hros ont t ceux dont l'ducation martiale, les institutions
+fortes, la gymnastique perfectionne et dirige selon les vues
+politiques du gouvernement, aiguisoient l'mulation et la vigueur.
+
+Ces institutions prcieuses sont presqu'oublies aujourd'hui. A Paris,
+par exemple, il y a bien quarante mille filles enregistres la police
+pour duquer la jeunesse; mais il n'y a pas dans cette immense capitale
+une seule bonne acadmie o l'on puisse apprendre monter cheval;
+aucun exercice, si ce n'est l'escrime, la danse et la paume, n'y sont
+pratiqus, et nous avons su rendre ceux-l assez nuisibles. Il suit de
+l et de bien d'autres causes, que je ne prtends point numrer, que
+nos passions, ou plutt nos dsirs et nos gots (car nous n'avons gure
+de passions) l'emportent, et de beaucoup, sur toute vertu morale.
+
+Parmi ces dsirs, le plus violent sans doute est celui qui porte
+un sexe vers l'autre. Cet apptit nous est commun avec tout ce qui
+est cr, anim ou non anim. La nature a veill en mre tendre et
+prvoyante, la conservation de tout ce qui existe. Mais il est
+arriv parmi les hommes, ces tres par excellence, qui le plus souvent
+ne paroissent dous d'intelligence que pour en abuser, ce qu'on n'a
+jamais remarqu parmi les autres animaux: c'est de tromper la nature
+en jouissant du plaisir attach la propagation de l'espce, et en
+ngligeant le but de cet attrait: ainsi nous avons spar la fin des
+moyens; et l'impulsion de la nature prolonge par les efforts de notre
+imagination, nous a presss, sans gard pour les temps, les lieux,
+les circonstances, les usages, le culte, les coutumes, les lois,
+toutes les entraves enfin que l'homme s'est donnes; elle n'a pas
+consult davantage le costume des tats et des ges, car les vieillards
+deviennent continens, mais rarement chastes.
+
+Cette maniere d'luder les fins de la nature a eu diffrens principes;
+la superstition qui, de son masque hideux, a couvert presque tous nos
+vices et nos folies; diverses causes morales; la philosophie mme.
+
+Des hrtiques en Afrique s'abstenoient de leurs femmes et leur
+pratique distinctive toit de n'avoir aucun commerce avec elles. Ils
+se fondoient, 1 sur ce qu'Abel toit mort vierge, et prirent le nom
+d'Abliens, 2 sur ce que S. Paul prchoit qu'il falloit tre avec sa
+femme comme si l'on n'en avoit point[50]. Aucun dlire superstitieux
+ne sauroit tonner; mais l'abus de la philosophie cet gard est bien
+singulier, c'est l'ouvrage des cyniques.
+
+Il est bizarre que des hommes instruits et d'une raison exerce, ayant
+voulu transporter dans la socit les moeurs de l'tat de nature, qu'ils
+n'aient point apperu, ou qu'ils se soient peu soucis du ridicule
+qu'il y avoit affecter parmi des hommes corrompus et dlicats, la
+rusticit des sicles de l'animalit. Des femmes mme sduites par
+une philosophie si grotesque, ou plutt par l'amour qu'inspiroient
+les auteurs de cette doctrine[51] lui sacrifierent cette honte, cette
+pudeur mille fois plus enracine dans le coeur des femmes que la
+chastet mme.
+
+Tant qu'il ne s'agissoit que du devoir conjugal, les cyniques avoient
+du moins quelques sophismes allguer. Mais quand Diogne, qui
+draisonnoit avec beaucoup de raison, transporta cette morale au fond
+de son tonneau, quels purent tre ses sophismes? L'orgueil de braver
+les prjugs et l'espce de gloire que l'homme esclave en tout et
+toujours ami de l'indpendance, y attache, furent apparemment les
+vrais motifs. L'ombre du secret, de la honte, des tnbres lui auroit
+attir des dnominations injurieuses, des perscutions; son impudence
+l'en garantit. Comment imaginer qu'un homme pense qu'il y ait du mal
+faire et dire ce qu'il fait et dit au grand jour? Comment poursuivre
+un homme qui vous dit froidement: C'est un besoin trs imprieux; je
+suis heureux de trouver en moi-mme ce qui porte les autres hommes
+ faire mille dpenses et mille crimes. Si tout le monde m'et
+ressembl, Troie n'aurait pas t prise, ni Priam gorg sur l'autel
+de Jupiter. Ces raisons et beaucoup d'autres paroissent avoir sduit
+quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche plus le justifier
+qu' le condamner. Il est vrai que la mythologie avoit en quelque sorte
+consacr l'onanisme. On racontoit que Mercure ayant eu piti de son
+fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes, perdu d'amour
+pour une matresse[52] dont il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet
+insipide soulagement que Pan apprit ensuite aux bergers.
+
+Ce qui est plus singulier que l'indulgence de Galien, c'est celle de
+la fameuse Las qui prodiguoit Diogne, ce Diogne souill par tant
+de jouissances solitaires, les faveurs que toute la Grce auroit payes
+au poids de l'or et qui trompa pour lui l'aimable et sage Aristippe.
+Peut-tre s'il lui ft arriv la mme aventure qu' cette fille qui,
+ayant trop long-temps fait attendre le cynique, trouva qu'il s'toit
+pass d'elle et n'en avoit plus besoin, peut-tre Las se seroit-elle
+montre plus svere contre l'onanisme?
+
+On sait d'o vient ce mot _onanisme_: _Onan_ dans l'criture sainte
+rpandoit sa semence sur la terre[53]; mais ses raisons pouvoient
+tre prfrables celles de Diogne. Juda eut de Su trois fils:
+Her, Onan et Sla. Il voulut postrit; il s'y prit singulirement,
+mais il en vint bout. Il fit pouser son fils an Her Thamar;
+Her tant mort sans enfants, Juda voulut qu'Onan coucht avec sa
+belle-soeur, condition que ses enfants s'appelleroient Her du nom
+de l'an. Onan refusa, et pour luder les fins de la nature, chaque
+fois qu'il couchoit avec Thamar, il commenoit par rpandre de ct
+sa libation. Il mourut. Juda fit pouser Thamar son troisime fils
+Sla, qui mourut encore sans enfans. Juda s'obstina et se chargea de
+la besogne dont il parot avoir t trs-digne, car il engrossa sa
+fille, de manire qu'elle conut deux jumeaux. Le premier prsenta sa
+main sur laquelle la sage-femme noua un ruban d'carlate, comme devant
+tre l'an, mais ce petit bras se retira et l'autre enfant parut le
+premier; d'o il fut appel Phars[54].
+
+Les pres voient la figure de No dans Phars; No, reprsentation de
+J.-C. qui a paru comme le petit bras, et dont le corps ne devoit natre
+que pour la nouvelle loi. Mais ce que les pres voient de plus clair
+ tout cela, c'est que par l'aventure de la semence qu'Onan dposoit de
+ct, J.-C. se trouve n de Ruth trangre, Rahab courtisane, Bethsabe
+adultere et Thamar incestueuse du pere la fille[55]. Mais revenons.
+
+On voit que l'onanisme est, sinon consacr, du moins tay par de
+grands et antiques exemples.
+
+Les causes morales qui le provoquent le plus communment, sont ou
+la crainte de donner la vie des tres, qui par des circonstances
+particulires seroient malheureux, ou celle des contacts vnneux; car
+on croit, sans que cela soit bien prouv, que le virus ne fait aucune
+impression sur les parties du corps qui sont revtues de la peau toute
+entiere; mais seulement sur celles qui en sont dpourvues.
+
+Ces circonstances et beaucoup d'autres poussant ne cder ce
+sentiment si vif, qui porte l'homme la propagation de lui-mme,
+qu'en ngligeant le but de la nature, les moyens de la tromper sont
+devenus passion chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d'autres. Le
+sommeil provoque aux clibataires les songes les plus voluptueux;
+l'imagination aiguise et flatte par ces illusions dcevantes, qui
+conduisent une ralit mutile, mais aussi dpourvue des inconvniens
+qui rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet, a embrass
+avec ardeur cette manire de donner le change ses dsirs. Les deux
+sexes rompant en quelque sorte les liens de la socit, ont imit
+ces plaisirs auxquels ils se refusoient regret et les remplaant
+par leurs propres efforts, ils ont appris se suffire. Ces plaisirs
+isols et forcs sont devenus une passion violente par la commodit
+de l'assouvir, qui a tourn son profit la force de l'habitude, si
+puissante sur l'humanit. Alors ils sont devenus trs-dangereux, tant
+qu'ils n'ont t dtermins que par le besoin, quand une imagination
+plus voluptueuse que bouillante les a produits. Aucun accident n'en a
+t la suite; il n'y a point eu de mal physique ce penchant et la
+morale en certains cas auroit pu lui montrer quelque indulgence[56].
+Les anciens juges, peut-tre peu scrupuleux, mais juges philosophes,
+pensoient que lorsqu'on le contenoit dans ces bornes, on ne violoit
+pas la continence. Galien soutient, comme on a vu, que Diogne qui
+recouroit publiquement ce secours, toit fort chaste; il n'usoit de
+cette pratique, dit-il, que pour viter les inconvniens de la semence
+retenue.
+
+Mais il est bien rare que dans ce qu'on accorde aux sens on garde un
+juste milieu. Plus on se livre ses dsirs, plus on les aiguise; plus
+on leur obit, plus on les irrite. Alors l'ame enivre de molesse et
+continuellement absorbe dans des ides voluptueuses, dtermine sans
+cesse les esprits animaux se porter au sige de la jouissance. Les
+parties qui produisent le plaisir deviennent plus mobiles par les
+attouchemens rpts, plus dociles aux carts de l'imagination; les
+rections deviennent continuelles, les pollutions frquentes et la
+disperdition de la vie excessive.
+
+Il arrive trop souvent que la passion dgnere en fureur. Les objets
+qui lui sont analogues et l'alimentent se prsentent sans cesse
+l'esprit; or, on ne peut croire quel point cette attention un
+seul objet nerve, affoiblit. D'ailleurs cette situation des parties
+de la gnration entrane, mme sans pollution, une trs-grande
+dissipation des esprits animaux. Les rections sont trop rapproches,
+lors mme qu'elles ne sont pas suivies de l'vacuation de la semence,
+puisent prodigieusement. Il y a en ce genre des exemples frappans et
+incontestables. Il faut encore observer que l'attitude des onanistes ne
+contribue pas peu l'affoiblissement qui rsulte de leurs oprations
+solitaires et l'irritabilit des organes. La nature ne peut jamais
+perdre ses droits, ni laisser outrager impunment ses loix. Des
+jouissances partages, mme excessives, seront plutt supportes
+par elle, qu'un stratagme strile par lequel on s'efforce de la
+contraindre. La satisfaction de l'esprit et du coeur aide une prompte
+rparation des pertes que les dlires de l'imagination occasionnent et
+ne peuvent jamais remplacer.
+
+Mais la morale est toujours foible contre la passion. Quand ce got
+bizarre a t connu, on s'est beaucoup plus occup perfectionner
+ce qui pouvoit le satisfaire, qu' rflchir sur ce qui pourroit le
+rprimer; et l'on a senti que les deux sexes s'aidant mutuellement,
+devoient rapprocher davantage la jouissance isole, des charmes d'une
+jouissance mutuelle.
+
+Cet art singulier fut cultiv de tout tems et l'est encore dans la
+Grce. Il y est d'usage de s'assembler aprs les repas. On se couche en
+rond sur un grand tapis; tous les pieds sont dirigs vers le centre, o
+dans la maison froide on tablit un trpied qui porte un brasier. Un
+second tapis vous recouvre jusqu'aux paules: l les jeunes Grecques
+trouvent le moyen de se dchausser sans qu'on s'en aperoive et rendent
+aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup de femmes
+s'aquittent trs-gauchement avec leurs mains.
+
+En effet, ce talent n'est pas donn toutes. Quelques-unes en ont fait
+ Paris une tude particulire, aprs une exprience consomme et une
+multitude d'essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble mulation
+de prtendre une rputation en ce genre, ont grand soin d'aller
+prendre des leons; mais toutes n'y russissent pas. Il est certain
+qu'il s'offre ici des difficults de plus d'un genre.
+
+Il ne s'agit pas d'un sentiment que l'tre de la fille transmette; elle
+ne fait que le provoquer. Ce n'est pas une sensation qu'elle communique
+par l'impulsion de son corps; c'est une sensation que l'homme doit
+goter en lui-mme par l'imagination de cette fille, et qui ne devient
+exquise qu'autant qu'elle peut par son art prolonger la jouissance. Ce
+plaisir s'teint avec l'acte parce que l'homme jouit seul. Les dlices
+du plaisir de la nature, au contraire, prcedent et suivent l'union
+intime des amans. La fille qui prside la jouissance partielle, ne
+doit donc s'occuper qu' amener, exciter, entretenir une situation
+qui lui est trangre, puis la suspendre, en retarder l'effet
+loin de l'acclrer, bien moins encore de le provoquer. Toutes ces
+caresses doivent tre modifies avec des nuances infiniment dlicates;
+la complaisante prtresse ne peut pas s'abandonner ces transports
+bouillans qu'elle se permettroit si elle toit unie au sacrificateur.
+
+On sent bien que ce procd ne sauroit avoir lieu vis--vis de
+ces jeunes gens fougueux que leur imptuosit entrane, et qui ne
+recherchent dans ces sortes de jouissances que la convulsion du
+plaisir; il ne peut servir qu' ceux en qui, dans un ge mr, le grand
+feu du tempramment se trouve amorti et l'imagination plus exerce:
+ils veulent jouir du plaisir avec toutes les sensations et les nuances
+qu'offre ce genre de volupt.
+
+Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez les femmes, une
+trs grande varit de temprament; quelques-uns sont d'une lascivet
+que l'on ne sauroit exprimer. Ceux qui avec du temprament savent se
+contenir et ont le gland recouvert, conservent une salacit digne des
+anciens satyres: la raison en est simple: le gland qui forme le sige
+de la volupt, s'entretient dans un tat de sensibilit exquise, par le
+sjour continuel de la liqueur lymphatique qui le lubrifie, au lieu
+qu'il devient dur et calleux avec l'ge chez ceux qui l'ont dcouvert,
+qu'on a circoncis ou qui ont naturellement le prpuce plus court; car
+chez eux cette liqueur prparatoire qui s'chappe existe en pure perte.
+
+Or une fille instruite dans l'art du Thalaba, ne se conduira pas avec
+un homme de cette classe comme avec un autre. Figurez-vous les deux
+acteurs nus dans une alcove entoure de glaces et sur un lit pente
+suivie; la fille adepte vite d'abord avec le plus grand soin de
+toucher les parties de la gnration: ses approches sont lentes, ses
+embrassements doux, les baisers plus tendres que lascifs, les coups de
+langue mesurs, le regard voluptueux, les enlacements de ses membres
+pleins de grace et de molesse; elle excite des doigts un lger prurit
+sur les bouts des tetons; bientt elle aperoit que l'oeil devient
+humide; elle sent que l'rection est par-tout tablie; alors elle porte
+lgrement le pouce sur l'extrmit du gland qu'elle trouve baign de
+sa liqueur lymphatique; de cette extrmit le pouce descend doucement
+sur la racine, revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle
+suspend ensuite, si elle s'aperoit que les sensations augmentent avec
+trop de rapidit; elle n'emploie alors que des titillations gnrales;
+et ce n'est qu'aprs les attouchements simultans et immdiats de la
+main, puis des deux, et les approches de tout son corps, que l'rection
+devenant trop violente, elle juge l'instant dans lequel il faut laisser
+agir la nature ou l'aider, ou la provoquer pour arriver au but: parce
+que le spasme qui s'tablit dans l'homme devient si vif et l'apptit
+sensitif si violent, qu'il tomberoit en syncope si l'on n'y mettoit fin.
+
+Mais pour atteindre ce genre de perfection, ce ton de jouissance,
+il faut que cette fille s'oublie pour tudier, suivre et saisir toutes
+les nuances de volupt que l'ame du Thalaba parcourt, pour user des
+raffinemens successifs qu'exigent ces accroissemens de jouissance
+qu'elle a fait natre. On ne parvient ordinairement quelque degr de
+perfection dans cet art, que par un tact fin, par un toucher prcis,
+qui dans ces occasions sont les seuls et vritables juges... Mais qui
+le fera du rsultat de cette oeuvre de volupt...? Sera-ce Martial, le
+licentieux Martial?... Je l'entends s'crier:
+
+ _Ipsam crede tibi naturam dicere rerum,
+ Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est[57]._
+ La nature elle-mme et t'arrte et te crie:
+ Ce que rpand ta main et mrit la vie.
+
+Cela est beau et vrai: cependant les potes ne font pas autorit dans
+les choses qui doivent tre dcides par la raison.
+
+Le principe gnral et peut-tre unique de morale, est que _mal est
+ce qui nuit_. L'adultere n'est pas si loin de la nature, et est un
+beaucoup _plus grand mal_ que l'onanisme. Celui-ci ne sauroit tre
+dangereux qu' la jeunesse, quand il altere sa sant; mais il peut
+souvent tre trs-utile la morale; la perte d'un peu de sperme
+n'est pas en soi un plus grand mal, n'en est pas mme un si grand
+que celle d'un peu de fumier qui et pu faire venir un chou. La plus
+grande partie en est destine par la nature mme tre perdue. Si
+tous les glands devenoient des chnes, le monde seroit une fort o
+il seroit impossible de se remuer. Enfin, je dirois Martial: _vous
+n'approcheriez donc pas de votre femme quand elle est grosse_; _car_
+Istud quod vagina, pontice, perdis homo est. _Si vous la laissiez ainsi
+jener, vous seriez un grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce
+qui est un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que peut tre un
+mari avant qu'elle fut accouche; ce qui en est un assez petit._
+
+
+
+
+L'ANANDRINE
+
+
+Les plus fameux rabbins ont pens que nos premiers peres avoient les
+deux sexes et naissoient hermaphrodites pour acclrer la propagation;
+mais qu'aprs un certain tems coul, la nature cessa d'tre aussi
+fconde, l'poque o les substances vgtales ne suffirent plus
+notre nourriture, et o les hommes commencrent user de la viande.
+
+Il est d'abord certain, et nous l'avons vu dans ces mlanges[58],
+qu'Adam fut cr avec les deux sexes. Dieu lui donna une compagne, mais
+l'criture ne dit point si dans ce miracle Adam perdit l'un de ses
+attributs. La Genese ne s'expliquant donc point d'une maniere prcise
+sur ce sujet, le systme des rabbins a conserv long-temps un grand
+nombre de sectateurs.
+
+On a soutenu un systme mitig, qui a sembl quelques-uns plus
+vraisemblable. C'est qu'il y avait trois sortes d'tres dans le premier
+ge du monde: les uns mles, les autres femelles; d'autres mles et
+femelles tout ensemble; mais que tous les individus de ces trois
+especes avoient chacun quatre bras et quatre pieds, deux visages
+tourns l'un vers l'autre et poss sur un seul cou, quatre oreilles,
+deux parties gnitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient
+courir, ils faisoient la culbute. Leurs excs, leur insolence, leur
+audace les firent ddoubler, mais il en rsulta un grand inconvnient;
+chaque moiti tchoit sans cesse de se runir l'autre, et quand elles
+se rencontroient, elle s'embrassoient si troitement, si tendrement,
+avec un plaisir si dlicieux, qu'elles ne pouvoient plus se rsoudre
+ se sparer; plutt que de se quitter, elles se laissoient mourir de
+faim.
+
+Le genre humain alloit prir; Dieu fit un miracle: il spara les sexes
+et voulut que le plaisir cesst aprs un court intervalle, afin que
+l'on ft autre chose que de rester colls l'un l'autre. Il est arriv
+de l, et rien n'est plus simple, que le sexe femelle, spar du sexe
+mle, a conserv un amour ardent pour les hommes, et que le sexe mle
+aspire sans cesse retrouver sa tendre et belle moiti.
+
+Mais il est des femmes qui aiment d'autres femmes? Rien de plus naturel
+encore; ce sont des moitis de ces anciennes femelles qui toient
+doubles. De mme certains mles, ddoublement d'autres mles, ont
+conserv un got exclusif pour leur sexe. Il n'y a rien l d'trange,
+quoique ces couples d'hommes runis et dsunis paroissent bien moins
+intressans. Voyez combien quelques connoissances de plus ou de moins
+doivent donner de plus ou de moins de tolrance! Je souhaite que ces
+ides en imposent aux moralistes dclamateurs. On peut leur citer des
+autorits graves; car ce systme dont la source est dans Mose, a t
+trs-tendu par le sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal
+Paris, a fait sur cette matire de vastes commentaires, auxquels ont
+travaill avec succs _Mercerus_ et _Quinquebze_, lecteurs du roi en
+hbreu.
+
+On ne sera peut-tre pas fch de trouver ici les vers originaux de
+Louis Leroi.
+
+ Au premier ge que le monde vivoit,
+ D'herbe, de gland, trois sortes y avoit
+ D'hommes; les deux, tels qu'ils sont maintenant,
+ Et l'autre double toit; s'entretenant
+ Ensemblement tant mle que femelle.
+ Il faut penser que la faon fut belle;
+ Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,
+ Faits les avoit, et bien s'y connoissoit.
+ De quatre bras, quatre pieds et deux ttes,
+ Etoient formes ces raisonnables btes;
+ Le reste vaut mieux pense que dite,
+ Et se verroit plutt peinte qu'crite.
+ Chacun toit de son corps tant aise,
+ Qu'en se retournant il se trouvoit bais;
+ En tendant ses bras on l'embrassoit;
+ Voulant penser on le contrepensoit.
+ En soi voyoit tout ce qu'il vouloit voir,
+ En soi trouvoit tout ce qu'il falloit avoir.
+ Jamais en lieu, ses pieds port ne l'eussent,
+ Que quand et lui ses passe-tems ne fussent.
+ Si de son bien lui plairoit mal user,
+ Facile toit envers soi s'excuser.
+ De lui n'toit fait ni rapport ni compte,
+ Ne connoissoit honnestet ni honte.
+ Si de son coeur sortoient simples dsirs,
+ Il y entroit tant de doubles plaisirs;
+ Qu'en y pensant chacun est incit
+ A maintenir que la flicit
+ Fut de tel temps, et le siecle dor.
+
+Antoinette Bourignon, dans sa prface du _Nouveau ciel_, adopte aussi
+ce systme, qui parot de nature tre regrett du beau sexe. Elle
+attribue au pch ce triste ddoublement et dit qu'il a dfigur dans
+les hommes l'oeuvre de Dieu; et qu'au lieu d'hommes qu'ils devroient
+tre, ils sont devenus des monstres de nature, diviss en deux sexes
+imparfaits, impuissans produire seuls leurs semblables, comme se
+reproduisent les plantes, qui sont bien plus favorises et parfaites
+en cela que l'espce humaine, condamne ne se propager que par la
+runion momentane de deux tres qui, s'ils prouvent alors quelques
+dlices, ne peuvent achever ce grand oeuvre de la reproduction qu'avec
+tant de douleurs.
+
+Quoi qu'il en soit de ces ides, on a vu encore de nos jours des
+phnomenes analogues qui portent croire que la tradition de Mose
+n'est pas une chimre. L'un des plus tonnans est celui d'un moine
+Issoire, en Auvergne, o le cardinal de Fleury fit exiler, en 1735, le
+garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine avoit les deux sexes; on lit dans
+le couvent ces vers son sujet:
+
+ J'ai vu vif, sans fantme,
+ Un jeune moine avoir
+ Membre de femme et d'homme,
+ Et enfant concevoir.
+ Par lui seul en lui-mme,
+ Engendrer, enfanter,
+ Comme font autres femmes,
+ Sans outils emprunter.
+
+Cependant les registres du couvent portent que ce moine ne s'engrossa
+point lui-mme; il n'avoit pas t tout la fois agent et patient.
+Il fut livr la justice et dtenu jusqu' sa dlivrance. Nanmoins
+le registre ajoute ces mots remarquables: ce moine appartenoit
+monseigneur le cardinal de Bourbon; il avoit les deux sexes, et de
+chacun d'iceux s'aida tellement, qu'il devint gros d'enfans.
+
+Je sais que l'on peut insinuer une diffrence entre l'hermaphrodite
+proprement dit et l'androgyne. L'androgyne et l'hermaphrodite, pure
+invention des Grecs qui vouloient et savoient tout embellir, ont t
+clbrs ainsi l'envi par tous les potes qui en faisoient des
+descriptions charmantes, tandis que les artistes les reprsentoient
+sous les formes les plus agrables et les plus propres rveiller les
+sentimens de la volupt. Pandore ne runissoit que les perfections de
+son sexe. L'hermaphrodite runit toutes les perfections des deux sexes.
+C'est le fruit des amours de Mercure et de Vnus, comme l'indique
+l'tymologie du nom[59]. Or Vnus toit la beaut par excellence.
+Mercure, sa beaut personnelle, joignoit l'esprit, les connoissances
+et les talens. On se forme l'ide d'un individu en qui toutes ces
+qualits se trouvent rassembles, et on aura celle de l'hermaphrodite,
+tels que les Grecs ont voulu le reprsenter. Les androgynes, au
+contraire, sous la vritable acception de leur nom, ne sont que des
+participans aux deux sexes, que l'on n'a nomms hermaphrodites que
+parce que les anciens avoient feint que le fils de Mercure et de Vnus
+avoit les deux sexes. Mais il n'en est pas moins vrai que comme il
+y a eu de tous tems des femmes qui ont tir un grand parti de cette
+conformit androgyne, elles ont su la rendre prcieuse. Lucien, dans
+un de ses dialogues, instruit deux courtisanes, dont l'une dit
+l'autre: _J'ai tout ce qu'il faut pour contenter tes dsirs_; quoi
+celle-ci rpond: _Tu es donc hermaphrodite[60]?_ S. Paul reproche
+ce vice aux femmes romaines[61]. On a peine croire ce qu'on lit
+dans Athne sur les excs de ce genre, commis par ces femmes[62].
+Aristophane, Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clment
+d'Alexandrie les ont dsigns d'une manire plus ou moins directe, et
+Snque les accable d'une effroyable imprcation[63].
+
+Les hermaphrodites parfaits sont prsent trs-rares; ainsi il parot
+que la nature ne produit plus de ces hommes androgynes; mais il faut
+convenir que l'on remarque frquemment des effets de ces ddoublemens
+que nous venons d'expliquer: de tout tems et dans l'antiquit la plus
+recule, comme dans les sicles plus voisins de nos jours, on a vu la
+passion la plus dcide de femme femme. Lycurgue, ce svere Lycurgue,
+qui rva des choses si bizarres et si sublimes, faisoit reprsenter
+publiquement des jeux qu'on appeloient _gymnopdies_, o les jeunes
+filles paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches, les
+enlacemens les plus lascifs leur toient enseigns. La loi punissoit de
+mort les hommes qui auroient t assez tmraires pour les approcher.
+Ces filles habitoient entr'elles jusqu' ce qu'elles se mariassent:
+le but du lgislateur toit apparemment de leur apprendre l'art de
+sentir, qui embellit beaucoup celui d'aimer; de les instruire de
+toutes les nuances de sensations que la nature indique ou dont elle
+est susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de manire
+tourner un jour au profit de l'espece humaine tous les raffinemens
+qu'elles s'enseignoient mutuellement. Enfin, on leur apprenoit tre
+amoureuses avant d'avoir un amant; car on est amoureuse sans amour,
+comme on assure quelquefois qu'on aime sans tre amoureuse. N'a pas du
+temprament qui veut; n'aime pas qui veut: c'est une morale de ce genre
+que Lycurgue a dveloppe dans ses loix: c'est cette morale qu'Anacron
+a parpille dans ses immortels badinages comme les feuilles de la
+rose. Qui se seroit attendu trouver Anacron et Lycurgue dans les
+mmes principes? Sapho, avant le pote de Theos, les avoit rduits en
+systme pratique et en avoit dcrit les symptmes. O quelle peintre
+et quelle observatrice toit cette belle dvore de tous les feux de
+l'amour!
+
+Cette Sapho, qui n'est guere connue que par les fragmens de ses posies
+brlantes et ses amours infortuns, peut tre regarde comme la plus
+illustre des tribades (I). On compte du nombre de ses tendres amies
+les plus belles personnes de la Grece[64], qui lui inspirrent des
+vers. Anacron assure qu'on y trouve tous les symptmes de la fureur
+amoureuse. Plutarque apporte un de ces morceaux de posie en preuve que
+l'amour est une fureur divine qui cause des enthousiasmes plus violens
+que ne l'toient ceux de la prtresse de Delphes, des Bacchantes et
+des prtres de Cybele; qu'on juge quelle flamme brloit le coeur qui
+inspiroit ainsi[65]!
+
+Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes, les sacrifia
+l'ingrat Phaon qui la rduisit au dsespoir. N'auroit-il pas mieux valu
+pour elle continuer poursuivre des conqutes que les familiarits
+facilites par la conformit du sexe, les srets qu'il procure et
+l'ascendant de son esprit devoient lui rendre si aises? D'autant
+qu'elle toit doue de tous les avantages que l'on peut desirer dans
+cette passion, laquelle la nature sembloit l'avoir destine; car elle
+avoit un clitoris si beau, qu'Horace donnoit cette femme clbre
+l'pithete de _muscula_; c'est dire en franois, _femme hommesse_.
+
+Il parot que le collge des _Vestales_ peut tre regard comme le plus
+fameux serrail de tribades qui ait jamais exist, et l'on peut dire
+que la secte Anandryne a reu dans la personne de ces prtresses les
+plus grands honneurs. Le sacerdoce n'toit pas un de ces tablissemens
+vulgaires, humbles et foibles dans leur commencemens, que la pit
+hasarde et qui ne doivent leur succs qu'au caprice. Il ne se montre
+ Rome qu'avec l'appareil le plus auguste: voeu de virginit, garde
+du palladium, dpt et entretien du feu sacr[66], symbole de la
+conservation de l'empire, prrogatives les plus honorables, crdit
+immense, pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela et t pay cher
+par la privation absolue de ce bonheur, auquel la nature appelle tous
+les tres, et les supplices affreux qui attendoient les vestales, si
+elles succomboient sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacit
+des passions, comment y seroient-elles chappes sans les ressources
+de Sapho, tandis qu'on leur laissoit la libert la plus dangereuse, et
+que leur culte mme les appelloit des ides si voluptueuses? Car on
+sait que les vestales sacrifioient au dieu _Fascinus_, reprsent sous
+la forme du _Thallum gyptien_, il y avoit des crmonies singulires,
+observes dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du
+membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le feu sacr qu'elles
+entretenoient toit sens se propager dans tout l'empire par les voies
+vritablement vivifiantes, mais qu'un tel objet de contemplation
+toit peu ncessaire exposer la vue de jeunes filles voues la
+virginit!
+
+On voit que les tribades anciennes avoient d'illustres modeles. L'abb
+Barthelemi, dans ses antiquits palmyreniennes, cite les habits
+qu'elles affectoient en public: c'toient, selon lui[67], l'_enomide_
+et la _callyptze_. L'_nomide_ serroit troitement le corps et laissoit
+les paules dcouvertes. Quant la _callyptze_ on ne la connot que
+par son nom, comme la _crocote_, la lobbe _tarentine_, l'_anobol_,
+l'_encyclion_, la _ccriphale_ et les tuniques teintes en couleurs
+ondoyantes qui dsignoient assez bien cette ardeur des tribades qui
+appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans jamais se
+tarir. Elles arboroient ces vtements suivant les situations dans
+lesquelles elles se trouvoient. La callyptze toit pour le public
+extrieur; elles portoient l'nomide lorsqu'elles recevoient du monde
+dans leur intrieur; la tarentine servoit dans les voyages; la crocote
+toit pour le boudoir, lorsqu'elles toient dans un exercice solitaire;
+l'anobol pour la tribaderie de tte--tte; la ccriphale pour les
+rendez-vous nocturnes; l'encyclion pour tenir cercle licentieux; les
+tuniques teintes pour les grandes confrairies, les orgies; et la
+couleur de la tunique annonoit l'office dont la tribade qui la portoit
+toit charge pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa couleur
+ondoyante particuliere.
+
+Il est certain cas o la tribaderie a t conseille par des physiciens
+trs-savans. On sait que David ne recouvra sa chaleur que par des
+femmes qui tribadoient pardessus son corps. Quant Salomon, il
+n'employoit, sans doute, ses trois milles concubines qu' faire
+excuter en sa prsence des volutions en grand. De nos jours la
+chaleur idiopathique se restitue dans le corps humain par les jeux
+d'une multitude de femmes, au milieu desquelles s'tablit celui qui
+veut recouvrer ses forces. Ce remede toit conseill par Dumoulin
+toujours avec succs. On sait qu'aussi-tt que le malade ressentoit les
+effets idiopathiques de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser
+rasseoir et raffermir l'incandescence qui paroissoit se montrer;
+autrement il en seroit rsult un effet contraire. Ce systme est
+fond sur ce que l'homme n'a besoin que de la prsence de l'objet pour
+ressentir l'espece de chaleur dont il s'agit, laquelle le meut plus ou
+moins fortement, selon qu'il est plus ou moins dbilit. En gnral,
+la frquence des accs de cette chaleur vivifiante dure autant et plus
+que les forces de l'homme. C'est une des suites de la facult de penser
+et de se rappeller subitement certaines sensations agrables la seule
+inspection des objets qui les lui ont fait prouver. Ainsi celle qui
+disoit _que si les animaux ne faisaient l'amour que par intervalles,
+c'est qu'ils toient des btes_, disoit un mot bien plus philosophique
+qu'elle ne pensoit.
+
+Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excs sont nuisibles;
+ils nervent au lieu d'exciter. Il arrive aussi quelquefois, force
+de recherches, des aventures singulires et funestes dans ces sortes
+d'exercices. Il y a peu de temps qu' Parme une fille accoutume
+tribader avec sa bonne amie, se servit d'une grosse aiguille tte
+d'ivoire de la longueur d'un doigt, qui dans les secousses fit fausse
+route et tomba dans la vessie de Domenica. Elle n'osa dclarer son
+aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte goutte; au bout
+de cinq mois il s'toit dj form une pierre autour de l'aiguille que
+l'on tira par les voies ordinaires. Dans les couvens, vastes thatres
+de tribaderie, il est arriv beaucoup d'vnements pareils; ici c'est
+un cure oreille, l un pessaire; dans un autre un affiquet, ou un canon
+de seringue; ailleurs une fiole d'eau de la reine d'Hongrie, pour la
+laisser distiller goutte goutte; une petite navette de tisseran, un
+pis de bled qui monte de soi-mme, qui chatouille le vagin, et que
+la pauvre nonnette ne peut plus retirer, etc. On feroit un volume de
+pareilles anecdotes.
+
+M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les plus fameuses tribades
+de l'univers sont les Chinoises; et comme en ce pays les femmes de
+qualit marchent peu, elles tribadent travers des hamacs suspendus.
+Ces hamacs sont faits de soie plate mailles de deux pouces en quarr;
+le corps y est mollement tendu, les tribades se balancent et s'agitent
+sans avoir la peine de se remuer. C'est un grand luxe des Mandarins,
+que d'avoir dans une salle, au milieu des parfums, vingt tribades
+ariennes qui s'amusent sous ses yeux.
+
+Le serrail du grand-seigneur n'a pas d'autre but; car que feroit
+un seul homme de tant de beauts? Quand le sultan blas se propose
+de passer la nuit avec une de ses femmes, il se fait apporter son
+sorbet au milieu de la pice des Tours (All'hachi); c'est ainsi qu'on
+la nomme. Les murs sont couverts de peintures les plus lascives;
+l'entre de cette pice on voit une colombe d'un ct et une chienne de
+l'autre, par o l'on sort; symbole de volupt et de lubricit.
+
+Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs qui dcrivent les
+trente beauts de la belle Hlne, et dont M. de Saint-Priest a envoy
+dernirement un fragment avec ces dtails: ce fragment a t traduit
+par un Franois du quartier de Pra[68].
+
+Je n'essayerai point de traduire ces vers en franois; ils n'ont pas
+t faits par un pote. Ce calcul arithmtique, ces trente qualits
+coupes gravement trois trois, glaceroient toute verve. On ne calcule
+point les charmes qu'on adore; on s'enivre, on brle, on les couvre de
+baisers; ce n'est qu'alors qu'on est intressant; la belle qui verroit
+compter par ses doigts les attraits dont elle est orne, prendroit le
+calculateur pour un sot et feroit elle mme une pauvre figure. Il y en
+a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi! lorsqu'on voit Hlne
+nue, a-t-on la tte si nette?[69]... Mais les Turcs ne sont pas galans.
+
+Le sultan arrive dans cette salle, o les muets ont tout fait prparer.
+Il s'accroupit dans un angle d'o il rase la terre pour voir les
+attitudes sous un angle favorable; il fume trois pipes et pendant le
+tems qu'il y emploie, ce que l'Asie produit de plus parfait parot
+nu dans cette salle. Elles s'accouplent d'abord suivant le tableau de
+la belle Hlene, puis se mlent et diversifient les groupes et les
+postures dont les murs leur offrent les modeles qu'elles surpassent
+par leur agilit. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux sept
+tableaux de Boucher, dont un reprsente des fictions d'aprs le
+Caravage; et le dernier sultan les faisoit excuter en naturel d'aprs
+le peintre des graces. O, si l'on employoit autant d'efforts former
+les moeurs qu' les corrompre, crer les vertus qu' exciter les
+dsirs, que l'homme auroit bientt atteint le degr de perfection dont
+la nature est susceptible!
+
+
+
+
+L'AKROPODIE
+
+
+La nature travaille la reproduction des tres par des voies bien
+diverses; elle a voulu que l'espce humaine se renouvellt par
+le concours de deux individus semblables par les traits les plus
+gnraux de leur organisation et destins y cooprer par des moyens
+particuliers et propres chacun. Aussi l'essence d'un sexe ne se
+borne point un seul organe, mais s'tend par des nuances plus ou
+moins sensibles toutes les parties. La femme, par exemple, n'est
+point femme par un seul endroit; elle l'est par toutes les faces sous
+lesquelles elle peut tre envisage; on diroit que la nature a tout
+fait en elle pour les graces et les agrmens, si l'on ne savoit qu'elle
+a un objet plus essentiel et plus noble. C'est ainsi que dans toutes
+les oprations de la nature, la beaut nat d'un ordre qui tend au
+loin; et qu'en voulant faire ce qui est bon, elle fait ncessairement
+en mme temps ce qui plat.
+
+Voil la loi gnrale, laquelle ne drogent les modifications
+particulires, qu'autant que les passions, les gots, les moeurs, soumis
+ un rapport direct avec les lgislations et les gouvernemens, mais
+toujours subordonns la constitution physique dominante dans tel
+ou tel climat, s'cartent plus ou moins de la nature contrarie par
+l'homme. Ainsi dans les pays chauds, des habitans rembrunis, petits,
+secs, vifs, spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux,
+plus prcoces et moins beaux que ceux des pays froids. Les femmes y
+seront plus jolies et moins belles; l'amour y sera un dsir aveugle,
+imptueux, une fivre ardente, un besoin dvorant, un cri de la nature.
+Dans les pays froids cette passion, moins physique et plus morale, sera
+un besoin trs-modr, une affection rflchie, mdite, analyse,
+systmatique, un produit de l'ducation. La beaut et l'utilit, ou
+toutes les beauts et les utilits ne sont donc point connexes: leurs
+rapports s'loignent, s'affoiblissent se dnaturent; la main de l'homme
+contrarie sans cesse l'activit de la nature; quelquefois aussi nos
+efforts htent sa marche.
+
+Par exemple, la loi respective de l'amour physique des pays
+septentrionaux et des mridionaux est trs-attnue par les
+institutions humaines. Nous nous sommes entasss en dpit de la
+nature dans des villes immenses; et nous avons ainsi chang les
+climats par des foyers de notre invention dont les effets continuels
+sont infiniment puissants. A Paris, dont la temprature est bien
+froide en comparaison mme de nos provinces mridionales, les filles
+sont plutt nubiles que dans les campagnes mme voisines de Paris.
+Cette prrogative, plus nuisible qu'utile peut-tre, annexe cette
+monstrueuse capitale, tient des causes morales, lesquelles commandent
+trs-souvent aux causes physiques; la prcocit corporelle est due
+l'exercice prcoce des facults intellectuelles, qui ne s'aiguisent
+gure avec le temps qu'au dtriment des moeurs. L'enfance est plus
+courte; l'adolescence htive devient hrditaire; les fonctions
+animales et l'aptitude les exercer s'exaltent (car se perfectionnent
+ne seroit pas le mot) de gnration en gnration. Or les dispositions
+corporelles et les facults de l'ame sont entr'elles dans un rapport
+qui peut tre transmis par la gnration. Grande vrit qui suffit
+pour faire sentir de quelle importance seroit pour les socits une
+ducation bien conue!
+
+C'est sur-tout peut-tre sur le sexe sduisant qu'il faudrait
+travailler; car chez presque toutes les nations polices, avec
+l'apparence de l'esclavage, il commande en effet au sexe dominateur.
+Il y a des femmes, et en trs grand nombre, chez qui les effets de la
+sensibilit augmentent le ressort de chaque organe tant cet tre, pour
+lequel la nature a fait des frais inconcevables, est perfectible! Les
+spasmes vnriens qui constituent l'essence des fonctions du sexe,
+les libations fcondes sont plus susceptibles encore d'tre envisags
+moralement que mchaniquement. Elles dpendent sans doute de la plus ou
+moins grande sensibilit de ce centre merveilleux[70] qui se rveille
+ou s'assoupit priodiquement. Mais quelle influence n'a-t-il pas
+aussi sur toutes les parties de l'tre! Si le plaisir y existe, l'me
+sensitive, agrablement mue, semble vouloir s'tendre, s'panouir
+pour prsenter plus de surface aux perceptions. Cette intumescence
+rpand par-tout le sentiment dlicieux d'un surcrot d'existence;
+les organes monts au ton de cette sensation s'embellissent, et
+l'individu entran par la douce violence faite aux bornes ordinaires
+de son tre, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez le
+chagrin au plaisir, l'ame se retire dans un centre qui devient un
+noyau strile, et laisse languir toutes les fonctions du corps; et
+de mme que le bien-tre et le contentement de l'esprit produisent
+la joie, l'panouissement de l'me, la vivacit, l'embellissement du
+corps, la satisfaction, le sourire, la gaiet, ou la douce et tendre
+joie de la sensibilit, et ses voluptueuses larmes et ses embrassemens
+nergiques, et ses transports brlans ressemblans l'ivresse; de mme
+la peine d'esprit et ses inquitudes rtrcissent l'me, abattent le
+corps, enfantent les douleurs morales et physiques, et la langueur
+et l'accablement et l'inertie.--Il ne seroit donc ni fol ni coupable
+celui qui, l'exemple d'un despote Asiatique, mais par d'autres
+motifs, proposeroit aux philosophes et aux lgislateurs la recherche de
+nouveaux plaisirs et crieroit: _Epicure toit le plus sage des hommes.
+La volupt est et doit tre le mobile tout-puissant de notre espece._
+
+Il y a des varits dans les tres crs, qui seroient incroyables si
+l'on pouvoit combattre les rsultats d'observations suivies, ritres,
+authentiques[71], mais la physique claire doit tre le guide ternel
+de la morale. Et voil pourquoi presque toutes les loix coercitives
+sont mauvaises. Voil pourquoi la science de la lgislation ne peut
+tre perfectionne qu'aprs toutes les autres.
+
+Mais l'homme, qui est le plus grand ennemi et le plus grand partisan,
+le plus grand promoteur et la plus remarquable victime du despotisme,
+a voulu dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout rformer.
+De l cette foule de loix si injustes et si bizarres, ces institutions
+inexplicables, ces coutumes de tout genre. A leur place, en tel tems,
+dans telles circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la nature
+a voulu propager, prolonger sans gard aux lieux et aux circonstances.
+La circoncision est selon nous une des plus singulires qu'il ait
+imagines.
+
+Plusieurs peuples l'ont pratique pour des fins utiles dans l'ordre
+de la nature, et cela est simple et sage. D'autres l'ont admise sans
+besoin, comme une observance religieuse, et cela parot fol. Les
+gyptiens l'ont regarde comme une affaire d'usage, de propret, de
+raison, de sant, de ncessit physique. En effet, on prtend qu'il y
+a des hommes qui ont le prpuce si long, que le gland ne pourroit pas
+se dcouvrir de lui-mme; d'o il rsulteroit une jaculation baveuse
+qui seroit un inconvnient considrable pour l'oeuvre de la gnration.
+Cette raison en est une assurment pour diminuer un prpuce de cette
+nature. Mais que ce prpuce ait t un objet en grande vnration chez
+le peuple choisi de Dieu, voil ce qui me semble trs singulier.
+
+En effet, le sceau de la rconciliation, le signe de l'alliance,
+le pacte entre le Crateur et son peuple, c'est le prpuce
+d'Abraham[72], prpuce qui devoit tre racorni; car Abraham avoit
+quatre-vingt-dix-neuf ans quand il se fit cette coupure; il opra
+de mme sur son fils, sur tous les mles, etc. La femme de Mose
+circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et elle se brouilla
+avec son poux qui ne la revit plus[73]. Cette crmonie n'toit alors
+regarde que comme une figure; car on parle des fruits circoncis[74],
+de la circoncision du coeur, etc.[75]. Et elle fut suspendue pendant
+tout le temps que les Isralites furent dans le dsert. Aussi Josu
+ la sortie du dsert fit circoncire un beau jour tout le peuple. Il
+y avoit quarante ans qu'on n'avoit coup de prpuces; on en eut deux
+tonnes tout d'un coup[76].
+
+Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien plus, on maria pour
+des prpuces. Sal promit sa fille David et demande cent prpuces de
+douaire[77]. David qui toit hroque et gnreux ne voulut pas tre
+born dans ce magnifique don et apporta Sal deux cents prpuces[78]
+puis il pousa Michol; on la lui voulut contester; mais il forma sa
+demande en rgle, et l'obtint pour sa collection de prpuces[79].
+
+Ils ont excit de grandes querelles ces prpuces. On ne regarda pas
+seulement la circoncision comme un sacrement de l'ancienne loi, en
+ce qu'elle toit un signe de l'alliance de Dieu avec la postrit
+d'Abraham; on voulut que ce bout de peau qu'on retranchoit du membre
+gnital, remt le pch originel aux enfans. Les pres ont t diviss
+ ce sujet. S. Augustin, qui soutenoit cette opinion, a contre lui
+tous ceux qui l'ont prcd, et depuis lui, S. Justin, Tertullien,
+S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort plausible.
+Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien aux femmes? Le pch originel
+les entache tout comme les hommes; on devroit mme en bonne justice
+leur couper plus qu' ceux-ci; car sans la curiosit d've, Adam
+n'auroit pas pch.
+
+Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d'aprs M. Huet, qu'il n'toit
+rien moins qu'vident que l'on ne circoncit pas les femmes. En effet,
+Huet sur Origne, dit positivement qu'on circoncit presque toutes les
+gyptiennes[80], on leur coupoit une partie du clitoris qui nuiroit
+l'approche du mle; d'autres subissent la mme opration par principe
+de religion, pour rprimer les effets de la luxure, parce que les
+chatouillemens et l'irritation sont moins craindre quand le clitoris
+est moins prominent.
+
+Paul Jove et Munster assurent que la circoncision est en usage pour les
+femmes chez les Abyssins. C'est mme dans ce pays et pour ce sexe une
+marque de noblesse; aussi ne la donne-t-on qu' celles qui prtendent
+descendre de Nicaulis, reine de Saba. La circoncision des femmes est
+donc trs indcise, et les rudits ne peuvent encore s'exercer.
+
+Une opration trs-embarrassante devoit tre quand il falloit couper,
+o il ne restoit rien retrancher. Par exemple, comment oproit-on sur
+les peuples qui, circoncis par propret ou par ncessit, se faisoient
+Juifs, de sorte qu'il falloit les circoncire encore une fois pour
+l'alliance? Il parot qu'alors on se contentoit de tirer de la verge
+quelques gouttes de sang l'endroit o le prpuce avoit t dcoup;
+et ce sang s'appeloit _le sang de l'alliance_; mais il falloit trois
+tmoins pour que cette crmonie ft authentique, parce qu'il n'y avoit
+plus de prpuce montrer.
+
+Les Juifs apostats s'efforoient, au contraire, d'effacer en eux les
+marques de la circoncision et de se faire des prpuces. Le texte des
+Macchabes y est formel. _Ils se sont fait des prpuces et ont tromp
+l'alliance[81]._ S. Paul, dans la premire ptre aux Corinthiens,
+semble craindre que les Juifs convertis au christianisme n'en usent de
+mme! _Si dit-il, un circoncis est appel la nouvelle loi, qu'il ne
+se fasse point de prpuce[82]._
+
+Saint Jrme, Rupert et Haimon nient la possibilit du fait et croient
+que la trace de la circoncision est ineffaable; mais les pres Conning
+et Coutu ont soutenu dans le droit et dans le fait que la chose toit
+possible; dans le droit par l'infaillibilit de l'criture, dans le
+fait par les autorits de Galien et de Celse qui prtendent qu'on peut
+effacer les marques de la circoncision. Bartholin[83] cite OEgnielte
+et Fallope qui ont enseign le secret de supprimer cette marque dans
+la chair d'un circoncis. Buxtorf le fils, dans sa lettre Bartholin,
+confirme ce fait par l'autorit mme des Juifs: de plus, la matiere
+tant trop grave pour que des hommes religieux voulussent y laisser
+quelques doutes, les PP. Conning et Coutu ont prouv sur eux-mmes la
+pratique indique par les mdecins que nous venons de citer.
+
+La peau est extensible par elle-mme un degr qu'on auroit peine
+ croire, si celle des femmes dans la grossesse et les vtemens
+faits avec la tunique des tres anims, n'en toient des exemples
+journaliers. On voit souvent des paupieres se relcher, ou s'alonger
+exorbitamment. Or la peau du prpuce est exactement semblable celle
+des paupieres.
+
+Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se firent d'abord
+lgitimement circoncire, et quand la racine de leur prpuce fut
+consolide, ils y attacheront un poids, tel qu'ils purent le supporter
+sans causer aucun raillement. La tension imperceptible et les linimens
+d'huile rosat le long de la verge, faciliterent l'alongement de la
+peau, au point qu'en quarante-trois jours Conning gagna sept lignes un
+quart. Coutu qui avoit la peau plus calleuse n'en put donner que cinq
+lignes et demie. On leur avoit fait une bote de fer-blanc double et
+attache la ceinture pour qu'ils pussent uriner et vaquer leurs
+affaires. Tous les trois jours on visitoit l'extension, et les peres
+visiteurs, nomms commissaires _ad hoc_, dressoient registres de
+l'arrive du nouveau prpuce de Conning, peu prs comme on fait au
+Pont-Royal pour la cre de la Seine.
+
+Il est donc bien constat que la Bible a dit vrai pour les hommes; mais
+Conning et Coutu n'ont pas eu la mme satisfaction pour les femmes.
+Aucune ne voulut permettre qu'on lui attacht un poids au clitoris; en
+sorte qu'il n'en est point aujourd'hui qui s'en fasse couper, ni par
+crainte de l'approche de l'homme (car il y a des expdiens qui sauvent
+tout inconvnient, comme on comprend bien)[84] ni en signe d'alliance,
+parce qu'il est de fait qu'elles s'allient toutes sans avoir besoin
+d'aucune diminution. On est bien loin aujourd'hui de s'affliger de la
+prominence d'un clitoris... O que ce progrs des arts est norme en ce
+sicle!
+
+On sait que les Turcs coupent la peau et n'y touchent plus, au lieu
+que les Juifs la dchirent et gurissent plus facilement; au reste,
+les enfans de Mahomet mettent le plus grand crmonial dans cette
+opration. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire son fils
+an, g de quatorze ans, envoya un ambassadeur Henri III, pour
+le prier d'assister la crmonie du prpuce qui devoit se clbrer
+ Constantinople au mois de mai de l'anne suivante: les ligueurs
+et sur-tout leurs prdicateurs prirent occasion de cette ambassade
+pour appeler Henri III _le roi Turc_, et lui reprocher qu'il toit le
+parrain du grand-seigneur.
+
+Les Persans circoncisent l'ge de treize ans en l'honneur d'Ismal;
+mais la mthode la plus singulire en ce genre est celle qui se
+pratique Madagascar. On y coupe la chair trois diffrentes
+reprises; les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens qui se
+saisit le premier du prpuce coup, l'avale.
+
+Herrera dit que chez les Mexicains, o d'ailleurs on ne trouve aucune
+connoissance du mahomtisme ni du judasme, on coupe les oreilles et le
+prpuce aux enfans aussi-tt aprs leur naissance, et que beaucoup en
+meurent.
+
+Voil ce que l'on peut citer de plus remarquable sur cette matiere.
+On ignore si la crainte du frottement et l'irritation qui en est une
+suite, privoit les Juifs de la commodit de porter ce que nous appelons
+des culottes; mais il est sr que les Isralites n'en portoient pas; en
+quoi nos capucins non rforms ont imit le peuple de Dieu. Cependant
+comme les rections auroient pu embarrasser dans certaines crmonies,
+il toit enjoint de se servir alors d'un chauffoir[85] pour contenir
+les parties gnitales. Aaron en reut l'ordre.
+
+Je m'apperois, en finissant ce morceau, que l'histoire des prpuces
+n'est pas trs-anacrontique; mais quand on veut s'instruire dans les
+livres saints, comme c'est assurment le devoir de tout chrtien, il
+faut avoir le got robuste; car on y trouve des passages infiniment
+plus fermes qu'aucun de ceux que j'ai cits. Lorsque, par exemple, on
+voit le roi Sal poursuivant David venir dcharger son ventre[86] dans
+une caverne au fond de laquelle ce dernier toit cach, et celui-ci
+arriver bien doucement et couper avec la plus grande dextrit le
+derrire du vtement de Sal, puis aussitt que le roi est parti,
+courir aprs lui pour lui dmontrer qu'il auroit pu l'empaler aisment,
+mais qu'il toit trop brave pour le tuer par derrire; quand on voit
+cela, dis-je, on s'tonne. Mais lorsque passant d'tonnement en
+tonnement on voit tour--tour sur ce vaste et saint thtre, des
+hommes qui se nourrissent de leurs excrmens[87] et boivent de leur
+urine[88]; Tobie que de la fiente d'hirondelle aveugle[89]; Esther qui
+se couvre la tte de tout ce qu'il y de plus sale au monde[90]; les
+paresseux qu'on lapide avec de la bouse de vache[91]; Isae rduit
+manger les plus hideuses vacuations du corps humain[92]; des riches
+qui _embrassoient des immondices_[93], d'autres qu'on aspergeoit dans
+le temple mme, avec cette matire fcale; enfin zchiel qui tendoit
+sur son pain cet trange ragot[94], lequel, Dieu, par un miracle, qui
+ne parot pas tout le monde digne de sa bont, convertit en fiente de
+boeuf[95]... Quand on voit tout cela, on ne s'tonne plus de rien.
+
+[Illustration: Cachet de Mirabeau]
+
+[Illustration: Autographe de MIRABEAU
+
+Lettre d'envoi de la suite de son travail sur la Prusse]
+
+
+
+
+KADHESCH
+
+
+La puissance des loix dpend presqu'uniquement de leur sagesse, et la
+volont publique tire son plus grand poids de la raison qui l'a dicte.
+C'est pour cela que Platon regarde comme une prcaution trs-importante
+de mettre toujours la tte des dits un prambule raisonn, qui en
+montre la justice en mme temps qu'il en expose l'utilit.
+
+En effet, la premire loi est de respecter les loix. La rigueur des
+chtiments n'est qu'une vaine et coupable ressource, imagine par
+des esprits troits et de mauvais coeurs, pour substituer la terreur
+au respect qu'ils ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque
+universelle et non dmentie par la plus vaste exprience, que les
+supplices ne sont nulle part aussi frquens que dans les pays o
+ils sont terribles; de sorte que la cruaut des peines dsigne
+infailliblement la multitude des infracteurs, et qu'en punissant tout
+avec la mme svrit, l'on force les coupables qui le plus souvent
+ne sont que les foibles, commettre des crimes pour chapper la
+punition de leurs fautes.
+
+Le gouvernement n'est pas toujours matre de la loi; mais il en est
+toujours le garant, et que de moyens n'a-t-il pas pour la faire aimer!
+Le talent de rgner n'est donc pas infiniment difficile acqurir; car
+il ne consiste qu'en cela. J'entends bien qu'il est encore plus ais de
+faire trembler tout le monde quand on a la force en main; mais il est
+trs-facile aussi de gagner les coeurs; car le peuple a appris depuis
+bien longtemps de tenir grand compte ses chefs de tout le mal qu'ils
+ne lui font point, les adorer quand il n'en est pas ha.
+
+Quoi qu'il en soit, un imbcile obi peut comme un autre punir les
+forfaits; le vritable homme d'tat sait les prvenir. C'est sur les
+volonts plus que sur les actions qu'il cherche tendre son empire.
+S'il pouvoit obtenir que tout le monde ft bien, que lui resteroit-il
+faire? Le chef-d'oeuvre de ses travaux seroit de parvenir rester
+oisif.
+
+C'est donc une grande maladresse que la jactance et l'abus du pouvoir;
+le comble de l'art est de le dguiser (car tout pouvoir est dsagrable
+ l'homme) et surtout de ne pas savoir seulement employer les hommes
+tels qu'ils sont, mais de parvenir les rendre tels qu'on a besoin
+qu'ils soient. Cela est trs possible; car les hommes sont la longue
+tels que le gouvernement les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il
+modele tout son gr, et quand j'entends un homme d'tat dire: _je
+mprise cette nation_, je lve les paules et rponds en moi-mme: _et
+toi, je te mprise de n'avoir pas su la rendre estimable_.
+
+C'est l le grand art des anciens qui paroissent nous avoir t aussi
+suprieurs dans les sciences morales que nous l'emportons sur eux dans
+les sciences physiques. Tout leur but toit de diriger les moeurs, de
+former des caractres, d'obtenir de l'homme que pour faire ce qu'il
+doit, il lui suffit de songer qu'il le doit faire. O, quel mobile
+d'honneur, de vertu, de bien-tre, seroit la lgislation perfectionne
+ainsi sur un seul principe! Les loix anciennes toient tellement le
+fruit de hautes penses et de grands desseins, le produit du gnie, en
+un mot, que leur influence a survcu aux moeurs des peuples pour qui
+elles toient faites. Combien long-tems, par exemple, n'a pas dur le
+prjug imprim par les anciens lgislateurs sur les mariages striles?
+
+Mose ne laissa gure aux hommes la libert de se marier ou non.
+Lycurgue nota d'infamie ceux qui ne se marioient pas. Il y avoit mme
+une solemnit particulire Lacdmone, o les femmes les produisoient
+tout nus aux pieds des autels, leur faisoient faire la nature une
+amende honorable, qu'elles accompagnoient d'une correction trs-svre.
+Ces rpublicains si clbres avoient pouss plus loin les prcautions
+en publiant des rglemens contre ceux qui se marieroient trop tard[96]
+et contre les maris qui n'en usoient pas bien avec leurs femmes[97].
+On sait quelle attention les gyptiens et les Romains apportrent
+favoriser la fcondit des mariages.
+
+S'il est vrai qu'il y eut dans les premiers ges du monde des femmes
+qui affectoient la strilit, comme il parot par un prtendu fragment
+du prtendu livre d'Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui
+en fissent profession; mais les apparences n'y sont rien moins que
+favorables. Il toit sur-tout alors ncessaire de peupler le monde.
+La loi de Dieu et celle de la nature imposoient toutes sortes de
+personnes l'obligation de travailler l'augmentation du genre humain;
+et il y a lieu de croire que les premiers hommes se faisoient une
+affaire principale d'obir ce prcepte. Tout ce que la Bible nous
+apprend des patriarches, c'est qu'ils prenoient et donnoient des
+femmes, c'est qu'ils mirent au monde des fils et des filles, et puis
+moururent, comme s'ils n'avoient eu rien de plus important faire.
+L'honneur, la noblesse, la puissance consistoient alors dans le nombre
+des enfans; on toit sr de s'attirer par la fcondit une grande
+considration, de se faire respecter de ses voisins, d'avoir mme une
+place dans l'histoire. Celle des Juifs n'a pas oubli le nom de _Jar_,
+qui avoit trente fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les
+noms de _Danas_ et d'_gyptus_, clbres par leurs cinquante fils et
+leurs cinquante filles. La strilit passoit alors pour une infamie
+dans les deux sexes et pour une marque non quivoque de la maldiction
+de Dieu. On regardoit au contraire comme un tmoignage authentique de
+sa bndiction d'avoir autour de sa table un grand nombre d'enfans.
+Ceux qui ne se marioient pas toient rputs _pcheurs contre nature_.
+Platon les tolre jusqu' l'ge de trente-cinq ans; mais il leur
+interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier rang dans
+les crmonies publiques. Chez les Romains, les censeurs toient
+spcialement chargs d'empcher cette sorte de vie solitaire[98].
+Les clibataires ne pouvoient ni tester ni rendre tmoignage[99]: la
+religion aidoit en ceci la politique; les thologiens paens les
+soumettoient des peines extraordinaires dans l'autre vie, et dans
+leur doctrine le plus grand des malheurs toit de sortir de ce monde
+sans y laisser des enfans; car alors on devenoit la proie des plus
+cruels dmons[100].
+
+Mais il n'est point de loix qui puissent arrter un dsordre
+idal; aussi malgr les injonctions des lgislateurs, on ludoit
+trs-communment dans l'antiquit les fins de la nature. L'histoire
+ne dit point comment ni par qui commena l'amour des jeunes garons,
+qui fut si universel. Mais un got si particulier, et en apparence si
+bizarre, l'emporta sur les loix pnales, bursales, infamantes, etc.,
+sur la morale, sur la saine physique. Il faut donc que cet attrait ait
+t trs-imprieux. Mais cette passion bizarre a une origine qui m'a
+paru trs-singulire: je crois que l'impuissance dont la nature frappe
+quelquefois, se confdra avec des tempramens effrns pour l'affermir
+et la propager. Rien de plus simple.
+
+L'impuissance a toujours t une tache trs-honteuse. Chez les
+Orientaux, les hommes marqus de ce sceau de rprobation eurent le
+titre fltrissant d'_eunuques du soleil_, d'_eunuques du ciel, faits
+par la main de Dieu_. Les Grecs les appelloient _invalides_. Les loix
+qui leur permettoient les femmes, permettoient aussi ces femmes de
+les abandonner. Les hommes condamns cet tat quivoque, qui dut tre
+trs-rare dans les commencemens, galement mpriss des deux sexes, se
+trouvrent exposs plusieurs mortifications qui les rduisirent
+une vie obscure et retire; la ncessit leur suggra diffrens moyens
+d'en sortir et de se rendre recommandables. Dgags des mouvemens
+inquiets de l'amour tranger, et, au physique, de l'amour-propre, ils
+s'assujettirent aux volonts des autres, et furent trouvs si dvous,
+si commodes, que tout le monde en voulut avoir. Le plus atroce des
+despotismes en augmenta bientt le nombre; les pres, les matres,
+les souverains s'arrogrent le droit de rduire leurs enfans, leurs
+esclaves, leurs sujets cet tat ambigu; et le monde entier, qui dans
+le commencement ne connoissoit que deux sexes, fut tonn de se trouver
+insensiblement partag en trois portions peu prs gales.
+
+La bizarrerie, la satit, le libertinage, l'habitude, des motifs
+particuliers, une philosophie affecte ou tmraire, la pauvret, la
+cupidit, la jalousie, la superstition concoururent cette rvolution
+singulire; la superstition, dis-je, car les oprations les plus
+avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles ont t imagines
+par des fanatiques atrabilaires, qui dictent des loix tristes, sombres,
+injustes, o la privation fait la vertu et la mutilation le mrite.
+
+Les Romains fourmilloient d'eunuques. En Asie et en Afrique on s'en
+sert encore aujourd'hui pour garder les femmes; en Italie cette
+atrocit n'a pour objet que la perfection d'un vain talent (I). Au Cap
+les Hottentots ne coupent qu'un testicule, pour viter, disent-ils, les
+jumeaux. Dans beaucoup de pays les pauvres mutilent pour teindre leur
+postrit, afin que leurs malheureux enfans n'prouvent pas un jour la
+double misre et de prir de faim et de voir prir les leurs. Il y a
+bien des sortes d'eunuques!
+
+Quand on ne pense qu' perfectionner la voix, on n'enlve que les
+testicules; mais la jalousie dans sa cruelle mfiance retranche toutes
+les parties de la gnration: cette effroyable opration est trs
+dangereuse; on ne peut la faire avec une sorte de succs qu'avant la
+pubert; encore y a-t-il beaucoup de danger: pass quinze ans, peine
+en rchappe-t-il un quart. Aussi ces sortes d'impuissants se vendent
+cinq et six fois jusqu' vingt-deux mille de ces infortuns. Quelle
+horrible plaie faite l'humanit! Les plus fameux sont thiopiens; ils
+sont si hideux que les jaloux les paient au poids de l'or.
+
+Les impuissans absolus se qualifient d'_eunuques aqueducs_, parce
+qu'tant dpourvus de la verge qui porte le jet au-dehors, ils sont
+obligs de se servir d'un conduit de supplment, faute de ne pouvoir
+lancer le jet comme les femmes dont la vulve a tout son ressort. Ceux
+au contraire qui ne sont privs que des testicules, jouissent de toute
+l'irritation que donnent les dsirs, et peuvent en un sens se dire trs
+puissans (sur-tout lorsqu'ils n'ont t oprs qu'aprs que leur organe
+a reu tout son dveloppement[101] mais avec cette triste exception
+que, ne pouvant jamais se satisfaire, l'ardeur vnrienne dgnere chez
+eux en une espece de rage; ils mordent les femmes qu'ils liment avec
+une prcieuse continuit.
+
+On voit que cette sorte d'eunuques a le double avantage de servir sans
+risque aux plaisirs des femmes et aux gots dpravs des hommes.
+Autrefois tous les garons de la Gorgie se vendoient aux Grecs, et les
+filles garnissoient les serrails. On comprend que l'on trouvoit dans
+ce beau climat autant de Ganymedes que de Vnus; et si quelque chose
+pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l'a pas, ce seroit
+sans doute l'incomparable beaut de ces modeles.
+
+On comprend aujourd'hui, comme on sait, par le mot de _pch contre
+nature_ tout ce qui a rapport la non-propagation de l'espece, et
+cela n'est ni juste, ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la
+ville de l'Ecriture, est bien diffrente, par exemple, d'une simple
+pollution. Quoique ce got bizarre que l'on a compris avec tant
+d'autres dans le mot gnral _mollities_ ait t gnralement rpandu
+dans les pays les plus polics, l'histoire ne cite rien d'aussi fort
+que ce qui est rapport dans l'Ecriture. Toutes les villes de la
+Pentapole en toient tellement infestes qu'aucun tranger n'y pouvoit
+paratre qu'il ne ft en proie leurs dsirs. Les deux anges qui
+vinrent visiter Loth furent l'instant assaillis par une multitude
+de peuple[102]. En vain Loth leur prostitua ses deux filles: ce
+singulier acte de vertu hospitalire ne lui russit pas. Il falloit
+aux Sodomistes des derrires mles[103]; et les anges n'chapprent
+que grce cet aveuglement subit qui empcha ces libertins de se
+reconnotre les uns les autres.
+
+Cet tat ne dura pas longtemps; car en douze heures de tems tout fut
+consum par la pluie de soufre, au point que Loth et ses filles,
+retirs dans une antre, crurent que le monde venoit de prir par le
+feu, comme il avoit lors du dluge pri par l'eau; et la crainte de
+ne plus avoir de postrit dtermina ces filles, qui ne comptoient
+apparemment pas sur les fruits de leur prostitution rcente, en tirer
+au plus vite de leur pere. L'ane se dvoua la premire ce piteux
+office; elle se coucha sur le bon homme Loth, qu'elle avoit enivr, lui
+pargna toute la peine de ce sacrifice offert l'amour de l'humanit,
+et le consomma sans qu'il s'en apert[104]. La nuit suivante sa soeur
+en fit autant; et le bon Loth qui parot avoir t facile tromper et
+dur rveiller, russit si bien dans ces actes involontaires, que ses
+filles mirent au monde neuf mois aprs cette aventure, deux garons,
+Moab, chef de la nation des Moabites[105], et Ammon, chef des Ammonites.
+
+On sait, indpendamment du tmoignage formel de S. Paul[106], que
+les Romains porterent trs-loin ces excs de la pdrastie; mais
+ce que ce grand aptre dit de remarquable, c'est que les femmes
+prfroient de beaucoup le plaisir contre nature celui qu'elles
+provoquent.--_Et foemin imitaverunt naturalem usum in eum usum qui
+est contra naturam_; c'est dans le vingt-sixime verset du chapitre
+cit au bas de la page qu'on lit ces paroles; et le verset suivant a
+fourni au Caravage l'ide de son _Rosaire_, qui est dans le Musum du
+grand-duc de Toscane. On y voit une trentaine d'hommes troitement lis
+(_turpiter ligati_) en rond, et s'embrassant avec cette ardeur lubrique
+que ce peintre sait rpandre dans ses compositions libertines.
+
+Au reste, la pdrastie a t connue sur tout le globe; les voyageurs
+et les missionnaires en font foi. Ceux-ci rapportent mme un cas de
+sodomie triple qui a embarrass et aiguis la sagacit du docteur
+Sanchez: le voici.
+
+Marc Paul avoit dcrit, dans sa Description gographique, imprime en
+1566, les hommes queue du royaume de Lambri. Struys avoit parl de
+ceux de l'isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l'isle Mindors,
+voisine de Manille. Tant d'autorits se trouverent plus que suffisantes
+pour dterminer des missionnaires jsuites entreprendre de prfrence
+des conversions dans ce pays-l. Ils ramenrent en effet de ces hommes
+ queue, qui par un prolongement du coccyx portaient vraiment des
+queues de sept, huit et dix pouces, susceptibles, quant la mobilit,
+de tous les mouvemens que l'on aperoit dans la trompe de l'lphant.
+Or l'un de ces hommes queue se coucha entre deux femmes, dont l'une
+ayant un clitoris considrable, se posta de la tte aux pieds et
+plaa en pdraste son clitoris, tandis que la queue de l'insulaire
+fournissoit sept pouces au vase lgitime: l'insulaire qui toit
+complaisant se laissa faire, et pour occuper toutes ses facults il
+approcha de l'autre femme et en jouit comme la nature y invite... Il y
+avoit l assurment de quoi exercer les talens du prince des casuistes.
+
+Sanchez distingua: Pour la premire, dit-il, sodomie double
+quoiqu'incomplete dans ses fins, parce que ni la queue ni le clitoris
+ne pouvant verser la libation, ils n'oprent rien contre les voies de
+Dieu et le voeu de la nature; quant la seconde, fornication simple.
+
+J'imagine que de pareilles queues auroient plus d'un genre d'utilit
+Paris, o le got des pdrastes, quoique moins en vogue que du tems de
+Henri III, sous le rgne duquel les hommes se provoquoient mutuellement
+sous les portiques du Louvre, fait des progrs considrables. On
+sait que cette ville est un chef-d'oeuvre de police; en consquence
+il y a des lieux publics autoriss cet effet. Les jeunes gens qui
+se destinent la profession sont soigneusement enclasss; car les
+systmes rglementaires s'tendent jusques l. On les examine; ceux
+qui peuvent tre agens et patiens, qui sont beaux, vermeils, bien
+faits, potels, sont rservs pour les grands seigneurs, ou se font
+payer trs-cher par les vques et les financiers. Ceux qui sont privs
+de leurs testicules, ou en terme de l'art (car notre langue est plus
+chaste que nos moeurs) qui n'ont pas le _poids du tisserand_, mais
+qui donnent et reoivent forment la seconde classe; ils sont encore
+chers parce que les femmes en usent, tandis qu'ils servent aux hommes.
+Ceux qui ne sont plus susceptibles d'rections tant ils sont uss,
+quoiqu'ils aient tous les organes ncessaires au plaisir, s'inscrivent
+comme _patiens purs_ et composent la troisime classe: mais celle qui
+prside ces plaisirs, vrifie leur impuissance. Pour cet effet on
+les place tout nus sur un matelas ouvert par la moiti infrieure; deux
+filles le caressent de leur mieux, pendant qu'une troisime frappe
+doucement avec des orties naissantes le sige des dsirs vnriens.
+Aprs un quart d'heure de cet essai, on leur introduit dans l'anus
+un poivre long rouge qui cause une irritation considrable; on pose
+sur les chauboulures produites par les orties de la moutarde fine de
+Caudebec, et l'on passe le gland au camphre. Ceux qui rsistent ces
+preuves, et ne donnent aucun signe d'rection servent comme patiens
+ un tiers de paie seulement... O qu'on a bien raison de vanter le
+progrs des lumieres dans ce siecle philosophe!
+
+
+
+
+BHMAH
+
+
+DE LA BESTIALIT.--Ce titre rpugne l'esprit et fltrit l'ame.
+Comment imaginer sans horreur qu'un got aussi dprav puisse exister
+dans la nature humaine, lorsqu'on pense combien elle peut s'lever
+au-dessus de tous les tres anims? Comment se figurer que l'homme
+ait pu se prostituer ainsi? Quoi, tous les charmes, tous les dlices
+de l'amour, tous ses transports... il a pu les dposer aux pieds d'un
+vil animal! Et c'est au physique de cette passion, cette fievre
+imptueuse qui peut pousser de tels carts, que des philosophes
+n'ont pas rougi de subordonner le moral de l'amour! _Le physique seul
+en est bon_[107], ont-ils dit.--Eh bien, lisez Tibulle et puis courez
+contempler ce physique dans les Pyrnes o chaque berger a sa chevre
+favorite; et quand vous aurez assez observ les hideux plaisirs du
+montagnard brutal, rptez encore: _en amour le physique seul est bon_.
+
+Un sentiment trs philosophique peut engager fixer un moment ses
+regards sur un sujet aussi trange, parce que ce sentiment donnant
+la force d'carter toutes les ides que l'ducation, les prjugs,
+et l'habitude nous inculquent tour tour, indique plus d'une vue
+diriger, plus d'une exprience faire, dont les rsultats pourroient
+tre utiles et curieux.
+
+La forme particuliere par laquelle la nature a distingu l'homme et
+la femme, prouve que la diffrence des sexes ne tient pas quelques
+varits superficielles; mais que chaque sexe est le rsultat peut-tre
+d'autant de diffrences qu'il y a d'organes dans le corps humain,
+quoiqu'elles ne soient pas toutes galement sensibles. Parmi celles
+qui sont assez frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont
+l'usage et la fin ne sont pas bien dtermins. Tiennent-elles au sexe
+essentiellement, ou sont-elles une suite ncessaire de la disposition
+des parties constituantes[108]? La vie s'attache toutes les formes,
+mais elle se maintient plus dans les unes que dans les autres. Les
+productions monstrueuses humaines vivent plus ou moins; mais celles
+qui le sont extrmement prissent bientt. Ainsi l'anatomie, claire
+autant qu'il seroit possible, pourroit dcider jusqu' quel point
+on peut tre monstre, c'est--dire, s'carter de la conformation
+particuliere son espece, sans perdre la facult de se reproduire, et
+jusqu' quel point on peut l'tre sans perdre celle de se conserver.
+L'tude de l'anatomie n'a pas mme encore t dirige sur ce plan,
+pour lequel on pourroit mettre profit cette erreur de la nature,
+ou plutt cet abus de ses dsirs et de ses facults qui portent la
+bestialit.
+
+Les productions monstrueuses d'animaux diffrens conservent une
+conformation particuliere aux deux especes, en perdant insensiblement
+la facult de se reproduire. Les productions monstrueuses de l'humanit
+nous apprendroient en outre jusqu' quel point l'ame raisonnable _se
+transmet ou se dbrouille_, si l'on peut parler ainsi, d'avec l'ame
+sensitive. Il est singulier que la physique ait ddaign ces recherches.
+
+La partie constitutive de notre tre, qui nous diffrencie
+essentiellement de la brute, est ce que nous appellons l'ame. Son
+origine, sa nature, sa destine, le lieu o elle rside sont une
+source intarissable de problmes et d'opinions. Les uns l'anantissent
+ la mort; les autres la sparent d'un tout auquel elle se runit
+par rfusion, comme l'eau d'une bouteille qui nageroit et que l'on
+casseroit se runiroit la masse. Ces ides ont t modifies
+l'infini. Les Pythagoriciens n'admettoient la rfusion qu'aprs des
+transmigrations; les Platoniciens runissoient les ames pures, et
+purifioient les autres dans des nouveaux corps. De l les deux especes
+de mtempsycoses que professoient ces philosophes.
+
+Quant aux discussions sur la nature de l'ame, elles ont t le vaste
+champ des folies humaines, folies inintelligibles leurs propres
+auteurs. Thals prtendoit que l'ame se mouvoit en elle-mme; Pithagore
+qu'elle toit une ombre pourvue de cette facult de se mouvoir en
+soi-mme. Platon la dfinit une substance spirituelle se mouvant par un
+nombre harmonique. Aristote, arm de son mot barbare d'_entlchie_,
+nous parle de l'accord des sentimens ensemble. Hraclite la croit une
+exhalaison; Pithagore un dtachement de l'air; Empdocle un compos
+des lmens; Dmocrite, Leucide, Epicure un mlange de je ne sais quoi
+de feu, de je ne sais quoi d'air, de je ne sais quoi de vent, et d'un
+autre quatrieme qui n'a point de nom. Anaxagore, Anaximene, Archelas
+la composoient d'air subtil; Hippone d'eau; Xnophon d'eau et de terre;
+Parmnide de feu et de terre; Boce de feu et d'air. Critius la plaoit
+tout simplement dans le sang; Hippocrate ne voyoit en elle qu'un esprit
+rpandu par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du vent; et
+Critolas, tranchant ce qu'il ne pouvoit dnouer, la supposoit une
+cinquime substance.
+
+Il faut convenir qu'une pareille nomenclature a l'air d'une parodie; et
+l'on croiroit presque que ces grands gnies se jouoient de la majest
+de leur sujet, en voyant que le rsultat de leurs mditations toient
+des dfinitions aussi ridicules, si en lisant les plus clbres
+modernes, on toit plus clair sur cette matiere que les rveries des
+anciens. Ce qui rsulte de plus remarquable de leurs opinions en ce
+genre, c'est que jamais on n'avoit eu jusqu' nos dogmes modernes la
+moindre ide de la spiritualit de l'ame, quoiqu'on la compost de
+parties infiniment subtiles[109]. Tous les philosophes l'ont crue
+matrielle, et l'on sait ce que presque tous pensoient de sa destine.
+Quoi qu'il en soit, les folies thoriques, les hypothses mme
+ingnieuses ne nous instruiront jamais autant que le pourroient des
+expriences physiques bien diriges.
+
+Ce n'est pas que je croie qu'elles puissent nous apprendre, ni quelle
+est la nature de l'ame ni le lieu o elle rside; mais les nuances de
+ses dgradations peuvent tre infiniment curieuses et c'est le seul
+chapitre de son histoire qui paroisse nous tre abordable.
+
+Il seroit infiniment tmraire de dcider que les brutes ne pensent
+point, bien que le corps ait indpendamment de ce qu'on appelle l'ame,
+le principe de la vie et du mouvement. L'homme lui-mme est souvent
+machine: un danseur fait les mouvements les plus varis, les plus
+ordonns dans leur ensemble, d'une manire trs-exacte, sans donner
+la moindre attention chacun de ces mouvements en particulier. Le
+musicien excuteur est peu prs de mme: l'acte de la volont
+n'intervient que pour dterminer le choix de tel ou tel air. Le branle
+donn aux esprits animaux, le reste s'excute sans qu'il y pense; les
+gens distraits, les somnambules sont souvent dans un vritable tat
+d'automates. Les mouvemens qui tendent conserver notre quilibre,
+sont ordinairement trs-involontaires; les gots et les antipathies
+prcedent dans les enfans le discernement. L'effet des impressions du
+dehors sur nos passions, sans le secours d'aucune pense, par la seule
+correspondance merveilleuse des nerfs et des muscles, n'est-il pas
+trs-indpendant de nous? Et ces motions toutes corporelles rpandent
+cependant un caractre trs-marqu sur la physionomie qui a une
+sympathie toute particulire avec l'ame.
+
+Les animaux considrs dans un simple point de vue mcanique,
+fourniroient donc dj un grand nombre de solutions ceux qui leur
+refusent le don de la pense; et il ne seroit pas trs-difficile
+de prouver qu'une grande partie de leurs oprations mme les plus
+tonnantes ne la ncessitent pas. Mais comment concevoir que de
+simples automates s'entendent, agissent de concert, concourent un
+mme dessein, correspondent avec les hommes, soient susceptibles
+d'ducation? On les dresse, ils apprennent; on leur commande, ils
+obissent; on les menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent;
+enfin, les animaux nous offrent une foule d'actions spontanes, o
+paroissent les images de la raison et de la libert; d'autant plus
+qu'elles sont moins uniformes, plus diversifies, plus singulieres,
+moins prvues, accommodes sur le champ l'occasion du moment; il
+en est de mme qui ont un caractre dtermin, qui sont jaloux,
+vindicatifs, vicieux.
+
+Ou de deux choses l'une, ou Dieu a pris plaisir former les btes
+vicieuses et nous donner en elles des modles trs-odieux, ou elles
+ont comme l'homme un pch originel qui a perverti leur nature. La
+premiere proposition est contraire la Bible, qui dit que tout ce qui
+est sorti des mains de Dieu toit bon et fort bon. Mais si les btes
+toient telles alors qu'elles sont aujourd'hui, comment pourroit-on
+dire qu'elles fussent bonnes et fort bonnes? O est le bien qu'un singe
+soit malfaisant, un chien envieux, un chat perfide, un oiseau de proie
+cruel? Il faut recourir la seconde proposition et leur supposer un
+pch originel; supposition gratuite et qui choque la raison et la
+religion.
+
+Ce n'est donc point encore une fois par des raisonnemens thoriques
+que l'on peut tracer la ligne de dmarcation entre l'homme et la bte.
+Notre ame a trop peu de points de contact pour qu'il soit facile,
+mme la physique, de pntrer jusqu' elle, d'effleurer seulement
+sa substance et sa nature; on ne sait o fixer son siege. Les uns
+ont prtendu qu'elle est dans un lieu particulier d'o elle exerce
+son empire. Descartes a voulu la grande pinale; Vicussens le centre
+ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le corps calleux; d'autres les
+corps cannels. Le climat, sa temprature, les alimens, un sang pais
+ou lent, mille causes purement physiques forment des obstructions qui
+influent sur sa manire d'tre; ainsi en poussant les suppositions on
+varieroit les effets l'infini, et l'on montreroit par les rsultats,
+comme il suit assez de l'exprience, qu'il n'y a guere de tte, quelque
+saine qu'elle puisse tre, qui n'ait quelque tuyau fort obstru.
+
+Le curieux, l'intressant, l'utile, seroient donc de savoir jusqu'
+quel point un tre dgrad de l'espece humaine par sa copulation avec
+la brute, peut tre plus ou moins raisonnable; c'est peut tre la seule
+manire d'assiger la nature qui puisse en ce genre lui arracher une
+partie de son secret; mais pour y parvenir il auroit fallu suivre les
+produits, leur donner une ducation convenable et tudier avec soin ces
+sortes de phnomenes. On auroit probablement tir de cette opration
+plus d'avantage pour le progrs des connoissances humaines que des
+efforts qui apprennent parler aux sourds et aux muets, qui enseignent
+les mathmatiques un aveugle, etc.; car ceux-ci ne nous montrent
+qu'une mme nature, un peu moins parfaite dans son principe, en ce que
+le sujet est priv d'un ou deux sens et qu'on a perfectionne; au lieu
+que le fruit d'une copulation avec la brute, offrant, pour ainsi dire,
+une autre nature, mais ente sur la premire, clairciroit plusieurs
+des points dont le dveloppement a tant occup tous ces tres pensans.
+
+Il est difficile de mettre en doute qu'il n'ait exist des produits
+de la nature humaine avec les animaux, et pourquoi n'y en auroit-il
+point? La bestialit toit si commune parmi les Juifs qu'on ordonnoit
+de brler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient commerce avec
+les animaux[110], et voil ce qui, selon moi, est bien trange; je
+conois comment un homme rustique ou drgl, emport par la fougue
+d'un besoin ou les dlires de l'imagination, essaie d'une chvre, d'une
+jument, d'une vache mme; mais rien ne peut m'apprivoiser avec l'ide
+d'une femme qui se fait ventrer par un ne. Cependant un verset du
+Lvitique[111] porte: _La bte quelle qu'elle soit_. D'o il rsulte
+videmment que les Juives se prostituoient _ toute espce de bte
+indistinctement_; voil ce qui est incomprhensible.
+
+Quoi qu'il en soit, il parot certain qu'il a exist des produits de
+chevres avec l'espce humaine. Les satyres, les faunes, les gypans,
+toutes ces fables en sont une tradition trs-remarquable. _Satar_
+en arabe signifie _bouc_; et le bouc expiatoire ne fut ordonn par
+Moyse que pour dtourner les Isralites du got qu'ils avoient
+pour cet animal lascif[112]. Comme il est dit dans l'Exode qu'on ne
+pouvoit voir la face des dieux, les Isralites toient persuads que
+les dmons se faisoient voir sous cette forme[113], et c'est l le
++Phasma tragou+ dont parle Jamblique. On trouve dans Homre de ces
+apparitions. Manethon, Denis d'Halicarnasse et beaucoup d'autres
+offrent des vestiges trs remarquables de ces productions monstrueuses.
+
+On a ensuite confondu les incubes et les succubes avec les vritables
+produits. Jrmie parle de _faunes suffocans_[114] (I). Hraclite a
+dcrit les satyres qui vivoient dans les bois[115] et jouissoient en
+commun des femmes dont ils s'emparoient. Edouard Tyson a trait dans
+le mme genre des pigmes, des cynocphales, des sphinx; ensuite il
+dcrit les orang-outang et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des
+singes qui se rapprochent absolument de l'espce humaine; car un bel
+orang-outang, par exemple, est plus beau qu'un laid Hottentot. Munster
+sur la Gense et le Lvitique a fait le +tragomorphoi+ tous ces monstres
+et a trouv des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham Seba
+admet des ames ces faunes[116], desquels il parot qu'on ne peut
+gure contester l'existence.
+
+Nous n'avons rien d'aussi positif, il est vrai, sur les centaures et
+les minotaures; mais il n'y a pas plus d'impossibilit ce qu'ils
+aient t qu' l'existence des produits d'autres espces[117]. Dans
+le sicle pass il fut beaucoup question de l'homme cornu que l'on
+prsenta la cour. On connot l'histoire de la fille sauvage,
+religieuse Chlons, qui vit encore, et qui pourroit trs-bien avoir
+quelque affinit avec les habitans des bois. Feu M. le Duc avoit
+Chantilly un orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer.
+Tout le monde a lu ce que Voltaire a crit sur les monstres d'Afrique.
+Il parot que cette partie du monde que l'on ne connot que bien peu,
+est le thtre le plus ordinaire de ces copulations contre nature; il
+faut en chercher probablement la cause dans la chaleur, plus excessive
+dans ces contres, qu'en aucun autre endroit du globe, parce que le
+centre de l'Afrique, qui est sous la ligne, est plus loign des mers
+que les terres des autres parties du monde situes dans des latitudes
+semblables. Les accouplements monstrueux y doivent donc tre assez
+communs et ce seroit l la vritable cole des altrations, des
+dgradations[118] et peut-tre du _perfectionnement_ physique de
+l'espce humaine. Je dis du _perfectionnement_; car qu'est-ce qu'il y
+auroit de plus beau dans les tres anims que la forme du centaure, par
+exemple?
+
+Notre illustre Buffon a dj fait en ce genre tout ce qu'un
+particulier, qui n'est pas riche, peut se permettre. Nous avons la
+suite de ces varits dans les especes de chiens, les accouplemens
+de diffrentes especes d'animaux, l'histoire des produits de mulets,
+dcouverte entirement neuve, etc. Mais ce grand homme ne nous a pas
+donn ses expriences sur les mlanges des hommes avec les btes, et
+c'est ce qu'il faudroit imprimer, afin qu'il ft possible de suivre ses
+grandes vues, et qu'en perdant un si beau gnie, nous ne perdissions
+par la suite de ses ides.
+
+La bestialit existe plus communment qu'on ne croit en France, non par
+got, heureusement, mais par besoin. Tous les ptres des Pyrnes sont
+bestiaires. Une de leurs plus exquises jouissances est de se servir des
+narines d'un jeune veau qui leur lche en mme temps les testicules.
+Dans toutes ces montagnes peu frquentes, chaque ptre a sa chvre
+favorite. On sait cela par les curs basques. On devroit, par la voie
+de ces curs, faire soigner ces chvres engrosses et recueillir leurs
+produits. L'intendant d'Auch pourroit aisment parvenir ce but, sans
+faire rvler des confessions[119] (abus de religion atroce dans tous
+les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux par
+ces curs; le cur demanderoit son pnitent _sa matresse_ qu'il
+remettroit au subdlgu de l'endroit sans rvler le nom de l'_amant_.
+Je ne vois pas quel inconvnient il y auroit, tourner au profit du
+progrs des connoissances humaines, un mal que l'on ne sauroit gure
+empcher.
+
+
+
+
+L'ANOSCOPIE
+
+
+On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les charlatans,
+devins, mdecins, politiques ou philosophes (car il en est de toutes
+ces sortes) ont eu plus ou moins d'influence. La nature de l'homme,
+sans cesse ballotte entre le dsir et la crainte, offre tant
+d'hameons l'usage de ceux qui tablissent leur crdit ou leur
+fortune sur la crdulit de leurs semblables, qu'il y a toujours pour
+eux quelque heureuse dcouverte faire dans l'ocan sans bornes des
+sottises humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir les vieilles
+fascinations, les folies surannes, cet appt est si bien proportionn
+ l'avidit ignorante et grossire du peuple, auquel il est surtout
+destin, que son effet est infaillible, quelqu'ignorans et mal-adroits
+que puissent tre les professeurs de l'art si facile de tromper les
+hommes. La philosophie et la physique exprimentale plus cultives, en
+dtrompent sans doute un grand nombre; mais celui o le progrs des
+connoissances humaines peut pntrer, sera toujours de beaucoup le plus
+petit.
+
+Le mot de _devin_ se trouve trs-souvent dans la Bible; ce qui justifie
+l'ancienne remarque qu'il n'y a eu parmi les auteurs sacrs que peu
+ou point de philosophes. Moyse dfend gravement de consulter les
+devins. La personne, dit-il, qui se dtournera aprs les devins et
+les sorcieres en _paillardant_ avec eux, je mettroi ma face contre
+la sienne[120]. Il y a plusieurs classes de sorciers indiques dans
+l'criture.
+
+_Chaurnien_ en hbreu signifioit sages. Mais cette expression toit
+fort quivoque et susceptible des diverses acceptions de _sagesse
+vraie, sagesse fausse, maligne, dangereuse, affecte_. Ainsi dans tous
+les tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles pour faire
+servir les apparences de la sagesse leurs intrts, au succs de
+leurs passions, et pour dtourner l'tude, la science et le talent du
+seul emploi qui les honore; je veux dire la recherche et la propagation
+de la vrit.
+
+Les _Mescuphins_ toient ceux qui devinoient dans des choses crites
+les secrets les plus cachs; les tireurs d'horoscopes, les interprtes
+des songes, les diseurs de bonne aventure manoeuvroient ainsi.
+
+Les _Carthumiens_ toient les enchanteurs; par leur art ils fascinoient
+les yeux et sembloient oprer des changemens fantastiques ou vritables
+dans les objets et dans les sens.
+
+Les _Asaphins_ usoient d'herbes, de drogues particulires et du sang
+des victimes pour leurs oprations superstitieuses.
+
+Les _Casdins_ lisoient dans l'avenir par l'inspection des astres:
+c'toient les astrologues de ce tems-l.
+
+Ces honntes gens qui ne valoient assurment pas nos Comus toient en
+fort grand nombre; ils avoient dans les cours des plus grands rois de
+la terre un crdit immense; car la superstition qui a si bien servi
+le despotisme, l'a toujours soumis ses lois, et du sein de cette
+confdration terrible qui a ourdi tous les maux de l'humanit, le
+triomphe de la superstition a toujours jailli, les ministres de la
+religion toient trop habiles pour se dessaisir d'aucune des parties de
+leur pouvoir: ils conservrent avec soin tout ce qui avoit trait la
+divination; ils se donnrent en tout pour les confidens des dieux, et
+ceignirent aisment du bandeau de l'opinion des hommes qui ne savoient
+pas mme douter, science qui est peu prs la dernire dont l'homme
+s'instruise.
+
+De tous les peuples qui ont ramp sous le joug de la superstition, nul
+n'y fut plus soumis que les Juifs; on recueilleroit dans leur histoire
+une infinit de dtails sur leurs pratiques folles et coupables. La
+grace que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophtes pour les
+instruire de sa volont, devenoit pour ces hommes grossiers et curieux
+un pige auquel ils n'chappoient pas. L'autorit des prophetes, leurs
+miracles, le libre accs qu'ils avoient auprs des rois, leur influence
+dans les dlibrations et les affaires publiques, les faisoient
+tellement considrer par la multitude, que l'envie d'avoir part ces
+distinctions, en s'arrogeant le don de prophtie devenoit une passion
+dvorante, en sorte que si l'on a dit de l'gypte que tout y toit
+_dieu_, il fut un tems o l'on pouvoit dire de la Palestine que tout
+y toit _prophte_: il y en eut sans doute plus de faux que de vrais;
+on n'ignore pas mme que les Juifs avoient des enchantemens et des
+philtres particuliers pour inspirer le don de prophtie dans lesquels
+ils faisoient usage de sperme humain, de sang menstruel, et de tout
+plein d'autres choses aussi inutiles que dgotantes avaler; mais
+les miracles sont une chose si aise oprer aux yeux du peuple,
+et la pieuse obscurit des discours, le ton apocalyptique, l'accent
+enthousiaste sont si imposans, que les succs furent trs-partags
+entre les vrais et les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts
+et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et parvinrent
+lever autel contre autel.
+
+Mose lui-mme nous dit dans l'Exode que les enchanteurs de Pharaon ont
+opr des miracles vrais ou faux; mais que lui, envoy du Dieu vivant
+et soutenu de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considrables
+qui ont grivement afflig l'gypte, parce que le coeur de son roi
+tait endurci. Nous devons le croire religieusement, et surtout nous
+applaudir de n'en avoir pas t spectateurs. Aujourd'hui que l'illusion
+des joueurs de gobelets, tout ce que la mcanique peut avoir de plus
+propre surprendre, induire en erreur, les tonnans secrets de la
+chimie, les prodiges sans nombre qu'ont oprs l'tude de la nature
+et les belles expriences qui chaque jour levent une petite partie du
+voile qui couvre ses oprations les plus secretes; aujourd'hui, dis-je,
+que nous sommes instruits de tout cela jusqu' un certain point, il
+seroit craindre que notre coeur ne s'endurct comme celui de Pharaon;
+car nous connoissons infiniment moins le dmon que les secrets de la
+physique; et, comme on l'a remarqu, il semble que, grace au got de la
+philosophie qui nous investit et franchit peu peu les barrires mmes
+jusqu'ici les plus impntrables, l'empire du dmon va tous les jours
+en dclinant.
+
+Peut-tre feroit-on un ouvrage assez curieux que l'histoire dtaille,
+autant qu'elle peut l'tre, des augures, des artifices, des prophetes,
+de leurs manoeuvres, des divinations de toute espce, dcrites ou
+dvoiles par l'oeil svre et perspicace d'un philosophe. Mais de
+toutes celles qu'il pourroit exposer aux yeux dessills des nations,
+il n'en seroit pas de plus bizarre que celle qui sauva d'une triste
+catastrophe une socit fameuse par son zle pour la propagation de la
+foi, et qui, trop persuade que cette foi suffisoit pour pntrer dans
+les tnebres de l'avenir, contracta avec une lgret fort imprudente
+un engagement qu'elle n'auroit pu remplir, sans le secours fortuit d'un
+horoscope trs-trange.
+
+Un essaim de Jsuites envoy la Chine y prchoit la vraie religion,
+lorsqu'une scheresse effroyable sembla destiner cet empire n'tre
+plus qu'un vaste tombeau; les Chinois alloient prir et avec eux les
+Jsuites, vainement invoqus par le despote, sans un miracle qu'ils
+pressentirent avec une merveilleuse sagacit, et qui a rendu jamais
+cette socit fameuse dans ces contres dsoles. Un pote moderne
+a racont cette anecdote d'une manire plus piquante que nous ne le
+saurions faire, et nous nous bornerons transcrire ses vers, sans
+approuver ses licences.
+
+ Fiers rejetons du fameux Loyola,
+ Dont Port-Royal a foudroy l'cole;
+ Vous que jadis sans cesse harcela
+ Le grand Pascal, tay de Nicole;
+ Vous qui, de Rome usant les arsenaux,
+ Ftes frapper du fatal anathme,
+ Pour soutenir votre lche systme,
+ Les Augustins, sous le nom des Arnaud.
+ Vous, dont Quesnel, digne fils de Brule,
+ A tant de fois prouv la frule,
+ Et qui voyant dans ses puissans crits,
+ Des Molina les sentimens proscrits;
+ Contre son livre, au benin Clment onze,
+ Ftes pointer le redoutable bronze.
+ Vous qui dans la Chine alliez la fois,
+ Confucius et Dieu mort sur la croix;
+ Et dont le culte quivoque et commode,
+ Rapporte Dieu celui d'une pagode.
+ De la morale ternels corrupteurs;
+ Qui du salut largissez la voie,
+ Et qui, guidant par des chemins de fleurs,
+ Les pnitens que le ciel vous envoie,
+ Au champ de Dieu ne semez que l'ivroie.
+ Des grands du siecle adroits adulateurs;
+ Vils artisans de mensonge et de fourbe,
+ De qui le dos sous l'iniquit courbe;
+ Qui dmasqus et par-tout reconnus,
+ Etes pourtant par-tout les bien venus;
+ (Car il n'est lieux de l'un l'autre ple,
+ O Dieu merci n'ayez le premier rle.)
+ Dites-nous donc, par quel puissant moyen,
+ Vous trouvez l'art d'en imposer aux autres,
+ Et de coffer la mtre des aptres,
+ Chez l'infidle et le peuple chrtien?
+ Si l'on en croit vos longs martyrologes,
+ O le mensonge a trac vos loges,
+ L'Inde rougit du sang de nos martirs:
+ Sur un trpied vous rendez des oracles;
+ Et le paen avide de miracles,
+ Les voit clore au gr de ses desirs.
+ L'aride mort au teint livide et blme,
+ Lche sa proie votre voix suprme;
+ Par vous le sang qu'elle a coagul,
+ Dans les vaisseaux a de nouveau coul,
+ A l'ordre seul d'un petit taumaturge,
+ L'air de vapeurs ou se charge ou se purge;
+ Et vous avez vos commandemens,
+ Le vent, la foudre et tous les lmens.
+ A ce propos on m'a fait certain conte,
+ Mes rvrends, qu'il faut que je vous conte.
+ A Lima, dans Golconde, o la terre en son sein,
+ De ses sablons forme la riche pierre,
+ Dont le poli rflchit la lumiere
+ En cent faons; toit un jeune essaim
+ D'Ignatiens, qui dans l'me indienne,
+ Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrtienne.
+ Tous les beaux fils qu'a l'Inde sur son bord,
+ Etoient, par eux catchiss d'abord.
+ Les Cordeliers qu'ils avaient pour annexe,
+ De leur ct baptisoient le beau sexe.
+ Tout alloit bien; et leur apostolat
+ Fructifioit, moyenant ce partage,
+ Si, que de Dieu, le nouvel hritage
+ Alloit croissant avec beaucoup d'clat.
+ L le dmon qu'en figure de bronze,
+ Fait adorer l'ignorance du bonze;
+ Graces aux fils d'Ignace et de Franois,
+ Alloit perdant tous les jours de ses droits.
+ L'Ignatien ces nouvelles plantes,
+ Distribuoit les graces suffisantes,
+ Si largement que l'efficace l
+ Glanoit aprs les fils de Loyola
+ Petitement. Quoi qu'il en soit, les drles,
+ Par maints bons tours, maintes belles paroles,
+ Passoient pour saints, se faisoient vnrer
+ Du peuple Indien qu'ils savoient attirer.
+ Le bruit en vint jusqu'au roi de Golconde:
+ Ce prince toit un vieux paen fieff,
+ Qui de son diable toit si fort coff,
+ Qu'il n'encensoit que cet esprit immonde,
+ Il vouloit voir ces aptres nouveaux,
+ Que de son diable on disoit les rivaux.
+ Bien croyoit-il entendre des oracles,
+ Et comme Hrode aller voir des miracles.
+ Nos rvrends, le crucifix en main,
+ Lui prchent Dieu, mort pour le genre humain,
+ En dclamant contre le simulacre
+ De Satanus. Le roi dont la bile cre
+ J s'chauffoit leurs beaux plaidoyers,
+ Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte,
+ Et qu'on annonce un singulier culte;
+ Encor faut-il de preuves l'tayer.
+ Depuis six mois la scheresse afflige
+ Tout mon royaume; et votre zle exige
+ Que de ce Dieu vous obteniez de l'eau.
+ Si dans trois jours vous n'en faites rpandre,
+ Comme imposteurs je vous ferai tous pendre:
+ Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau
+ Reprsenter l'absolu monarque,
+ Que ce seroit tenter le Tout-Puissant:
+ Nous connotrons, dit-il, cette marque,
+ S'il est le Dieu sur la terre agissant.
+ Force fut donc aux moines d'en promettre,
+ Sauf tenter l'avis du baromtre,
+ Qui consult par eux tous les instans,
+ Ne rpondoit jamais que du beau tems.
+ Tous de concert alloient plier bagage,
+ Pour le martyre prouvant peu d'attraits,
+ Quand un frater qu'ils laissoient l pour gage,
+ Et qui pour eux auroit pay les frais,
+ D'un tel dpart leur demanda la cause.
+ Las! dirent-ils, le prince nous propose
+ De dcorer nos collets de la hard,
+ S'il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.
+ Quoi, voil tout? allez, reprit le frre,
+ Par Loyola, patron du monastre,
+ Dites au roi que ds demain matin
+ Nous en aurons, ou j'y perds mon latin.
+ Pas ne mentoit notre moderne Elie:
+ Du sein des mers un nuage lev,
+ A point nomm de sa fconde pluie,
+ Vit du pays chaque champ abreuv.
+ Et de crier en Golconde au miracle,
+ Et de donner le bon frere en spectacle,
+ Qui dit tout bas nos moines joyeux:
+ Mes rvrends, si j'ai tenu parole,
+ Vous le devez certaine v.....,
+ Qu'exprs pour vous me conservent les cieux.
+ Toutes les fois que l'atmosphere aride,
+ Va condensant de nouvelles vapeurs,
+ L'air surcharg de l'lment humide,
+ Ne manque pas de doubler mes douleurs.
+ On n'en dit mot messieurs de Golconde,
+ Dans le pays il resta constat,
+ Que ce n'toit qu'un fruit de saintet,
+ Et non celui de cette peste immonde,
+ Dont le pnard se trouvoit infect.
+ Puisque le bien nat ainsi du dsordre,
+ Que le bon Dieu la conserve tout l'ordre.
+
+On voit, toute plaisanterie part, combien cet trange baromtre fut
+utile et la Chine et aux missionnaires qui en ont rapport leur
+fameuse querelle sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette
+sorte d'injection qu'on porte dans les intestins par le fondement que
+depuis l'introduction des Jsuites dans leur empire; aussi ces peuples
+en s'en servant l'appellent-ils _le remde des barbares_.
+
+Les Jsuites qui voyoient que le mot ignoble de _lavement_, avoit
+succd celui de _clystere_ gagnerent l'abb de S. Cyran, et
+employerent leur crdit auprs de Louis XIV, pour obtenir que le mot
+_lavement_ fut mis au nombre des expressions dshonntes: ensorte
+que l'abb de S. Cyran les reprocha au pere Garasse, qu'on appeloit
+l'Hlne de la guerre des Jsuites et des Jansnistes; mais, disoit
+le pere _Garasse_, je n'entends par _lavement_ que _gargarisme_: ce
+sont les apothicaires qui ont profan ce mot un usage messant.
+On substitua donc le mot _remde_ celui de _lavement_. Remde
+comme quivoque parut plus honnte, et c'est bien l notre genre de
+chastet[121]. Louis XIV accorda cette grce au pre le Tellier. Ce
+prince ne demanda plus de _lavement_, il demandoit _son remde_; et
+l'acadmie fut charge d'insrer ce mot avec l'acception nouvelle dans
+son dictionnaire... Digne objet d'une intrigue de cour!
+
+Il parot que cette honteuse maladie, appele _cristalline_, qui fut
+le _barometre jsuitique_ dans la patrie de Confucius, et qui, dit-on,
+se perptuait dans l'ordre des Jsuites de pre en frre, n'toit
+autre chose que la maladie dont parle l'criture: _le Seigneur frappa
+ceux de la ville et de la campagne dans le fondement_[122]. C'est
+pour la gurison de cette maladie que les Jsuites ont une messe
+imprime dans un missel[123] l'honneur de S. Job. Il n'y a rien l
+qui forme inconsquence avec leur morale; car il est certain que leurs
+casuistes encouragent braver le danger de la cristalline, bien loin
+de l'improuver, quand ils croient que l'oeuvre de Dieu peut y tre
+intresse. On lit dans le recueil du pere Jsuite Anufin un singulier
+fait arriv l'un de leurs novices qui s'amusoit avec un jeune homme,
+et qui fut surpris au milieu de ses dbats par un de ses confreres.
+Celui-ci avoit eu la prudence d'observer travers la serrure et
+de se taire; mais quand l'opration fut finie et le novice sorti,
+malheureux, lui dit son camarade, que viens-tu de faire? J'ai tout
+vu; tu mriterois que je te dnonasse; tu es encore tout enflamm de
+luxure... tu ne peux pas nier ton crime...--Eh, mon cher ami, rpond le
+coupable d'un ton de confiance et d'affection, vous ne savez donc pas
+que c'est un Juif? je le convertirai, ou il restera l'ennemi de J.-C.
+Dans l'une ou l'autre supposition n'ai-je pas raison de le sduire, ou
+pour le sauver ou pour le rendre plus coupable? A ces mots le novice
+observateur persuad, convaincu, pntr d'admiration, se prosterne,
+baise les pieds de son confrre, fait son rapport; et le novice agent
+est enregistr parmi les oprateurs des oeuvres du Trs-Haut.
+
+
+
+
+LA LINGUANMANIE
+
+
+Si l'on rduisoit toutes les passions de l'homme ses affections
+primitives, tous ses idimes l'expression de ses penses-meres, si
+je puis parler ainsi, en dpouillant celles-l de toutes les nuances
+dont il les a dfigures, et ceux-ci de toutes les acceptions dont il a
+surcharg leurs signes, les dictionnaires seroient moins volumineux et
+les socits moins corrompues.
+
+Par exemple, combien l'imagination n'a-t-elle pas brod en amour le
+canevas de la nature? Si ses efforts se fussent bornes l'embellir
+des illusions morales les plus touchantes, nous devrions nous en
+applaudir. Mais il y a beaucoup plus d'imaginations drgles
+que d'imaginations sensibles; et voil pourquoi il y a plus de
+libertinage que de tendresse parmi les hommes; voil pourquoi il faut
+maintenant une foule d'pithtes pour retracer toutes les nuances
+d'un sentiment, qui tide ou exalt, vicieux ou hroque, gnreux
+ou coupable, n'est aprs tout et ne sera jamais que le penchant plus
+ou moins vif d'un sexe vers l'autre. L'impudicit, la lubricit, la
+lascivet, le libertinage, la mlancolie rotique sont des qualits
+trs-distinctes, et ne sont cependant que des nuances plus ou moins
+fortes des mmes sensations. La lubricit, la lascivet, par exemple,
+sont des aptitudes purement naturelles au plaisir; car plusieurs
+especes d'animaux sont lascifs et lubriques; mais il n'en est point
+d'_impudiques_. L'impudicit est une qualit inhrente la nature
+raisonnable et non pas une propension naturelle, comme la lubricit.
+L'impudicit est dans les yeux, dans la contenance, dans les gestes,
+dans les discours: elle annonce un temprament trs-violent, sans en
+tre la preuve bien certaine; mais elle promet beaucoup de plaisir
+dans la jouissance et tient sa promesse, parce que l'imagination est
+le vritable foyer de la jouissance que l'homme a varie, prolonge,
+tendue par l'tude et le raffinement des plaisirs.
+
+Mais enfin, ces dnominations et toutes les autres de cette espece,
+ne sont autre chose qu'un apptit violent qui porte jouir sans
+mesure, chercher sans cette retenue, peut-tre plus naturelle qu'on
+ne croit, mais dans sa plus grande partie d'institution humaine;
+chercher, dis-je, sans cette retenue que nous appelons _pudeur_, les
+moyens les plus varis, les plus industrieux, les plus srs de se
+satisfaire, d'teindre des feux qui dvorent, mais dont la chaleur est
+si sduisante, qu'on les provoque aprs les avoir treints.
+
+Cet tat tient purement la nature et notre constitution. C'est
+la faim, le sentiment du besoin de prendre sa nourriture, lequel par
+excs de sensualit produit la gourmandise, et par la privation trop
+longue des moyens de se satisfaire, dgnere en rage. Le dsir de la
+jouissance qui est un besoin tout aussi naturel, quoique moins frquent
+et plus ou moins imprieux, selon la diversit des tempramens, se
+porte quelquefois jusqu' la manie, jusqu'aux plus grands excs
+physiques et moraux, qui tous tendent la jouissance de l'objet par
+lequel peut tre assouvie la passion ardente dont on est agit.
+
+Cette fievre dvorante s'appelle chez les femmes _nimphomanie_[124];
+elle s'appelleroit chez les hommes _mentulomanie_, s'ils y toient
+aussi sujets qu'elles; mais leur conformation s'y oppose, et plus
+encore leurs moeurs qui, exigeant moins de retenue et de contrainte, et
+ne comptant la pudeur qu'au nombre de ces raffinemens dont l'industrie
+humaine a su embellir ou nuancer les attraits de la nature, ne les
+exposent point aux ravages des dsirs trop rprims ou trop exalts.
+D'ailleurs nos organes tant beaucoup plus susceptibles de mouvemens
+spontans que ceux de l'autre sexe, l'intensit des dsirs peut
+rarement tre aussi dangereuse, bien que les hommes aussi bien que
+les femmes aient des maladies produites par une cause peu prs
+pareille[125]; mais dont une constitution mle, plus aise dtendre,
+ne sauroit tre long-temps pntre.
+
+Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets si bizarres
+de la nymphomanie. Peut-tre le drglement de l'imagination y
+contribue-t-il beaucoup plus que l'nergie vnrienne que le sujet qui
+en est attaqu a reu de la nature. En effet, le prurit de la vulve
+n'est point du tout la nymphomanie. Le prurit peut tre, la vrit,
+une disposition cette manie; mais il ne faut pas croire qu'il en
+soit toujours suivi. Il excite, il force porter les doigts dans les
+conduits irrits; les frotter pour se procurer du soulagement,
+comme il arrive dans toutes les parties du corps que l'on agace dans
+la mme vue, pour y attnuer les causes irritantes. Ces titillations,
+ces attouchemens, quelque vifs et dsirs qu'ils puissent tre, se font
+du moins sans tmoins; au lieu que ceux qu'occasionne la nymphomanie
+bravent les spectateurs et les circonstances. C'est que le prurit
+ne s'tablit que dans la vulve, au lieu que la manie forcene de la
+jouissance rside dans le cerveau. Mais la vulve lui transmet en outre
+l'impression qu'elle reoit avec des modifications propres investir
+l'ame d'une foule d'ides lascives. De l ce feu s'alimente lui-mme;
+car la vulve est affecte son tour par l'influence de l'ame avide
+de volupt, indpendamment de toute impression des sens, et ragit
+sur le cerveau. Ainsi l'ame est de plus en plus profondment pntre
+de sensations et d'ides lascives, qui, ne pouvant pas subsister trop
+longtems sans la fatiguer, dtermine sa volont faire cesser cette
+inquitude attache la prolongation de tout sentiment trop vif,
+employer tous les moyens imaginables pour parvenir ce but.
+
+Il est incroyable combien l'industrie humaine aiguise par la passion
+a vari les moyens de donner du plaisir, ou plutt les attitudes du
+plaisir; car il est toujours le mme, et nous avons beau lutter contre
+la nature, nous ne dpasserons pas son but. Elle parot avoir distribu
+ la vrit beaucoup de provoquans dans ses productions[126]. Mais
+il est certain que les fibres du cerveau s'tendent indpendamment
+d'aucune affection immdiate de la nature. Tout ce qui chauffe
+l'imagination, agace les sens ou plutt la volont laquelle
+trs-souvent les sens ne suffisent point, et ceux-ci sont au moins
+autant aids par celle-l, que l'imagination peut jamais l'tre par
+le temprament le plus vif, le plus ardent, par les sens les mieux
+disposs, les mieux servis de l'ge et des circonstances.
+
+Ensuite comme c'est le propre de toutes les passions de l'ame
+de devenir plus violentes, en raison de la rsistance et que la
+nymphomanie n'est pas facile contenter, elle finit par tre
+insatiable. Les femmes qui en sont atteintes ne gardent plus aucune
+mesure; et ce sexe si bien fait pour une molle rsistance, pour taler
+tous les charmes de la timide pudeur, dshonore dans cette affreuse
+maladie, ses attraits par les plus sales prostitutions; il demande,
+il recherche, il attaque; les dsirs s'irritent par ce qui sembleroit
+devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit en effet, si le
+simple prurit de la vulve sollicitoit le plaisir. Mais quand le foyer
+du dsir est le cerveau, il s'accrot sans cesse; et Messaline, plutt
+lasse que rassasie[127], court sans relche aprs le plaisir et
+l'amour qui la fuit avec horreur.
+
+Il faut en convenir cependant: l'observation nous offre en ce genre
+quelques phnomenes qui semblent le simple ouvrage de la nature. M. de
+Buffon a vu une jeune fille de douze ans, trs brune, d'un teint vif
+et trs color, de petite taille, mais assez grasse, dj forme et
+orne d'une jolie gorge, qui faisoit les actions les plus indcentes au
+seul aspect d'un homme. La prsence de ses parens, leurs remontrances,
+les plus rudes chtimens, rien ne la retenoit; elle ne perdoit
+cependant pas la raison et ses accs affreux cessoient quand elle toit
+avec des femmes. Peut-on supposer que cet enfant avoit dj beaucoup
+abus de son instinct?
+
+En gnral, les filles brunes, de bonne sant, d'une complexion forte,
+qui sont vierges, et surtout celles qui, par leur tat, semblent
+destines ne pouvoir cesser de l'tre; les jeunes veuves, les
+femmes qui ont des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition
+ la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal foyer de
+cette maladie est dans une imagination trop aiguise, trop imptueuse;
+mais que l'inaction, contre nature, des sens pourvus de force et de
+jeunesse en est aussi un des principaux mobiles. Il est donc juste que
+chaque individu consulte son instinct dont l'impulsion est toujours
+sre. Quiconque est conform de manire procrer son semblable, a
+videmment droit de le faire; c'est le cri de la nature qui est la
+souveraine universelle, et dont les loix mritent sans doute plus
+de respect que toutes ces ides factices d'ordre, de rgularit, de
+principes dont nous dcorons nos tyranniques chimres et auxquelles
+il est impossible de se soumettre servilement, qui ne font que
+d'infortunes victimes ou d'odieux hypocrites, et qui ne reglent rien
+pas plus au physique qu'au moral que les contrarits faites la
+nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes physiques exercent un
+empire trs-rel, trs-despotique, souvent trs-funeste, et exposent
+plus souvent des maux cruels qu'elles n'arment contr'eux. La machine
+humaine ne doit pas tre plus rgle que l'lment qui l'environne;
+il faut travailler, se fatiguer mme, se reposer, tre inactif, selon
+que le sentiment des forces l'indique. Ce seroit une prtention
+trs-absurde et trs-ridicule que de vouloir suivre la loi d'uniformit
+et se fixer la mme assiette, quand tous les tres avec lesquels
+on a des rapports intimes sont dans une vicissitude continuelle.
+Le changement est ncessaire, ne ft-ce que pour nous prparer aux
+secousses violentes qui quelquefois branlent les fondemens de notre
+existence. Nos corps sont comme des plantes dont la tige se fortifie au
+milieu des orages par le choc des vents contraires.
+
+L'exercice, une gymnastique bien conue seroit sans doute la ressource
+la plus efficace contre les suites dangereuses de la vie inactive;
+mais cette ressource n'est pas galement l'usage des deux sexes.
+L'quitation, par exemple, ne parot pas trs convenable aux femmes,
+qui ne peuvent guere en user qu'avec danger, ou avec des prcautions
+qui la rendent presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les
+a pas disposes pour cet exercice, que l seulement elles paroissent
+perdre les graces qui leur sont particulieres, sans prendre celles du
+sexe qu'elles veulent imiter.
+
+La danse parot plus compatible aux agrmens propres aux femmes; mais
+la maniere dont elles s'y livrent est souvent plus capable d'nerver
+que de fortifier les organes. Les anciens qui ont eu le grand art de
+faire servir les plaisirs des sens au profit du corps, avoient fait
+de la danse une partie de leur gymnastique: ils employoient la musique
+pour calmer ou diriger les mouvemens de l'me; ils embellissoient
+l'utile, ils rendoient salutaire la volupt.
+
+Mais si dans la naissance des corps politiques les amusemens furent
+assortis la svrit des institutions dont ces corps tiroient leur
+force, ils dgnrerent bien rapidement avec les moeurs,[128] et si les
+anciens s'occuperent d'abord trouver tout ce qui pouvoit augmenter
+les forces et conserver la sant, ils en vinrent ne chercher qu'
+faciliter et tendre les jouissances; et c'est encore ici une occasion
+de remarquer combien nous les exaltons pour nous calomnier nous-mmes.
+Quel parallle y a-t-il faire de nos moeurs avec l'esquisse que je
+vais tracer?
+
+Quand une femme avoit _coricobol_ une demi-heure, de jeunes personnes,
+soit filles, soit garons, selon le got de l'actrice, l'essuyoient
+avec des peaux de cygne. Ces jeunes gens s'appelloient _Jatralipt_.
+Les _Unctores_ rpandoient ensuite les essences. Les _Fricatores_
+dtergeoient la peau. Les _Alipari_ piloient. Les _Dropacist_
+enlevoient les cors et les durillons. Les _Paratiltri_ toient des
+petits enfants qui nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles,
+l'anus, la vulve, etc. Les _Picatrices_ toient de jeunes filles
+uniquement charges du soin de peigner tous les cheveux que la nature
+a rpandus sur le corps, pour viter les croisements qui nuisent aux
+intromissions. Enfin, les _Tractatrices_ ptrissoient voluptueusement
+toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une femme ainsi
+prpare se couvroit d'une de ces gazes, qui, selon l'expression d'un
+ancien, ressembloient _du vent tissu_, et laissoit briller tout
+l'clat de la beaut; elle passoit dans le cabinet des parfums, o au
+son des instrumens qui versoient une autre sorte de volupt dans son
+me, elle se livroit aux transports de l'amour... Portons-nous les
+raffinemens de la jouissance jusqu' cet excs de recherches[129]?
+
+Il seroit possible d'apporter en preuve de notre infriorit en fait
+de libertinage, par rapport aux anciens, une infinit de passages qui
+tonneroient nos satyres les plus dtermins. Nous avons dj montr
+dans un morceau de ces mlanges trs en raccourci, ce que le peuple
+de Dieu savoit faire[130]. rasme a recueilli dans les auteurs Grecs
+et Romains une foule d'anecdotes et de proverbes qui supposent des
+faits dont l'imagination la plus hardie est effraye: j'en citerai
+quelques-uns.
+
+Nous n'avons point, par exemple, de mauvais lieux qui puissent nous
+donner une ide de ce qu'on appelloit Samos _le parterre de la
+nature_. C'toient des maisons publiques o les hommes et les femmes
+ple-mle s'abandonnoient tous les genres de libertinages (I): car
+ce seroit prostituer le mot volupt que de l'employer ici. Les deux
+sexes y offroient des modles de beaut, et de l le titre de _parterre
+de la nature_[131]. Les vieilles mettoient encore profit dans
+d'autres lieux les restes de leur lubricit. Elles toient tellement
+impudiques qu'on les comparoit des animaux qui avoient l'odeur,
+l'ardeur, la lascivet des boucs[132].
+
+ _..... Verum noverat
+ Anus caprissantis vocare viatica._
+
+Dans l'le de Sardaigne qui n'a jamais t un pays trs-florissant ni
+trs-peupl, le nom du lieu appel _Ancon_ avoit pour tymologie celui
+de la reine Omphale, qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis les
+enfermoit indistinctement avec des hommes choisis pour briller dans ces
+sortes de combats.[133]
+
+On sait ce que le despotisme oriental a toujours cot l'humanit et
+ l'amour; il a dans tous les tems foul celle-l et profan celui-ci.
+C'est de Sardanapale,[134] l'un des plus vils tyrans de ces contres,
+que vient l'ide et l'usage d'unir la prostitution des filles et des
+garons.
+
+Corinthe pouvoit le disputer Samos pour la perfection de la
+prostitution publique; elle y toit tellement rvre qu'il y avoit
+des temples o l'on adressoit sans cesse des prieres aux dieux pour
+augmenter le nombre des prostitues[135]. On prtendoit qu'elles
+avoient sauv la ville. Mais en gnral les Corinthiens passoient pour
+possder presque exclusivement l'art de la souplesse et des mouvements
+voluptueux[136]. On les reconnoissoit une certaine tournure, une
+coupe, un galbe particuliers.
+
+Les Lesbiennes sont cites pour l'invention ou la coutume d'avoir rendu
+la bouche le plus frquent organe de la volupt[137].
+
+Diffrens peuples se distinguerent ainsi par des usages bien tranges
+et plus frquens chez eux que chez tous les autres; de sorte que ce
+qui n'est aujourd'hui que le vice de tel ou tel individu, toit alors
+le caractre distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces peuples de
+l'isle d'Euboe qui n'aimoient que les enfans et qui les prostituoient de
+toutes manieres, vint le mot _chalcider_[138]. Ainsi l'on cra celui
+de _phicidisser_ pour indiquer une fantaisie bien dgotante[139].
+On exprima l'habitude qu'avoient les habitans de Sylphos, l'une des
+Cyclades, d'aider les plaisirs naturels par ceux de l'anus, au moyen
+du mot _siphniasser_[140]. Ainsi l'on trouva des mots pour tout
+peindre dans des sicles de corruption o l'on prouva de tout. De l,
+le _cleitoriazein_[141], ou contraction des deux clitoris; opration
+qu'Hesychius et Suida ont pris la peine de nous expliquer, en nous
+apprenant que ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa
+semblable; l'une s'agite quand l'autre s'arrte, et rciproquement
+(d'o le proverbe _non fatis liques_); de l l'expression de
+_cunnilangues_ que Snque dfinit ainsi: Les Phniciens diffroient
+des Lesbiens en ce que les premiers se rougissoient les lvres pour
+imiter plus parfaitement l'entre du vrai sanctuaire de l'amour; au
+lieu que les Lesbiens qui n'y mettoient d'autre fard que l'empreinte
+des libations amoureuses les avoient blanches[142], et ce n'est
+pas la maniere la plus singuliere dont on ait par ses lvres; car
+Sutone rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel pour
+sucer le gland de son giton de maniere augmenter son plaisir, en
+lubrifiant ainsi la peau fine qui revt cette partie, la salive de
+l'agent imprgne de miel attiroit les flots d'amour. C'toit[143] un
+aphrodisiaque connu et puissant pour les hommes uss. Mais Vitellius
+faisoit cette crmonie tous les jours et publiquement sur tous ceux
+qui vouloient s'y prter[144]; ce qui n'est guere plus bizarre que ces
+libations (_semen et menstruum_) que certaines femmes, selon piphane,
+offroient aux dieux, pour les avaler ensuite[145].
+
+
+Je finis cette singuliere rcapitulation par demander aux moralistes
+si les anciens alloient beaucoup mieux que nous, et aux rudits quel
+service ils croient avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils
+ont dterr ces anecdotes et tant d'autres pareilles dans les archives
+de l'antiquit?
+
+
+
+
+ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER DE PIERRUGUES
+
+
+
+
+SUR L'ANAGOGIE
+
+
+_Anagogie_, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement ou
+lvation de l'esprit vers les choses divines; du grec +Anagg+, form
+de +ana+, _en haut_, et de +ag+, je conduis.
+
+
+Le sens anagogique, dit le rvrend pre Lamy (_Introduction
+l'Ecriture sainte_, liv. II, chap. II), explique de la flicit
+ternelle ce qui est dans l'criture de la Terre promise; c'est le ciel
+dans ce sens. La Jrusalem de la terre, c'est la Jrusalem cleste;
+l'homme form d'abord de la terre, anim ensuite du souffle de Dieu,
+est l'image de l'homme revtu d'un corps corruptible, qui ressuscitera
+un jour immortel. Il faut remarquer ici que les prophtes n'ont pas
+moins prdit ce qui devait arriver Jsus-Christ et son Eglise par
+leurs actions que par leurs paroles. Le prophte Ose, en pousant une
+femme de mauvaise vie, reprsente Jsus-Christ, qui, par son union avec
+l'Eglise, l'a purifie de toutes ses taches. Le serpent d'airain lev
+dans le dsert, tait la figure du Sauveur lev en croix. La loi de la
+circoncision n'ordonnait la lettre que de circoncire la chair, mais
+dans un sens spirituel elle signifie cette circoncision du coeur par
+laquelle les chrtiens doivent retrancher et rprimer en eux les dsirs
+qui pourraient tre contraires la loi de Dieu.
+
+D'aprs cette interprtation mtaphorique, on doit s'apercevoir que
+tout l'Ancien Testament n'est qu'une figure, un clair-obscur: c'est
+pourquoi saint Augustin (_De Trin._, liv. I, chap. II) a fort bien
+remarqu que les auteurs sacrs recourent aux mots figurs lorsqu'ils
+ne trouvent pas des mots propres pour exprimer leurs ides. Ils
+s'en servent comme des voiles pour cacher ce que la pudeur dfend
+quelquefois de nommer. C'est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de
+_pied_, l'criture comprend toutes les parties infrieures du corps;
+tmoin cet exemple: Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa
+le prpuce de son fils et toucha _ses pieds_. Tulit illico Sephora
+occultissimam petram, et circumcidit prputium filii sui, tetigitque
+pedes ejus. (_Exod._, cap. IV, v. 25.)
+
+Dans ce passage l'criture prend un mot honnte au lieu d'un mot qui
+ne l'est pas. Mais n'importe! Son style si simple et si sublime,
+l'lvation de ses penses et le brillant des mtaphores dont Dieu
+fait partout un si digne et frquent usage, conviennent d'autant plus
+aux hommes que, crs sa ressemblance, il fallait, pour s'en faire
+comprendre, qu'il approprit son langage celui de son peuple, et
+qu'il se conformt ses ides et sa manire de concevoir. C'est
+l sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu, nous
+le reprsente sans cesse comme s'il avait un corps tout semblable au
+ntre, avec nos passions, nos vices et nos vertus. Si donc elle lui
+attribue de la colre, de la pit, de la fureur, et lui donne des
+yeux, une bouche, des mains et des pieds, il n'en suit pas qu'il faille
+le prendre au pied de la lettre, mais tel que notre imagination a
+l'habitude de se le figurer, malgr les lumires de notre faible raison
+et de la foi divine qui nous a t rvle de toute ternit. Si donc
+il est des personnes assez grossires pour se mprendre sur le sens
+anagogique de l'criture, il faut en avoir piti et implorer pour elles
+l'infusion du Saint-Esprit.
+
+Mais le lecteur est suffisamment clair sur l'explication d'un titre
+que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jug propos de laisser en
+grec; et il comprendra sans doute la mysticit de cet ouvrage.
+
+
+I--Des anus d'or gurissaient les hmorrhodes.
+
+En l'an du monde 2860, Ophni et Phines, deux fils du grand-prtre
+Hli, couchaient avec toutes les femmes qui venaient la porte du
+tabernacle: dormiebant cum mulieribus qu observabant ad ostium
+Tabernaculi. (_Reg._, lib. I, cap. 2, v. 22.)
+
+Le vieillard instruit de ces dsordres, rprimanda paternellement ses
+fils, et malgr les sages conseils qu'il leur donna sur les devoirs
+des prtres qu'ils violaient, ils n'coutrent point la voix de leur
+pre, non audierunt vocem patris sui; ce qui tait inutile, ce me
+semble, puisque d'avance le Seigneur avait dj rsolu de les tuer,
+quia voluit Dominus occidere eos. (_Rois_, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or,
+le Dieu d'Isral, colre et jaloux, se fcha un beau matin du bloc de
+peccadilles qu'avaient commises ces fils, et pour les punir, voici ce
+qu'il imagina. Il engage son peuple, qu'il aime tant, dans une terrible
+bataille, o, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil
+de l'pe 30,000 juifs qui n'avaient couch avec personne, prennent
+l'Arche d'alliance et tuent les deux fils d'Hli, pour apprendre
+aux autres, sans doute, qu'il est dangereux d'interprter trop
+littralement le prcepte divin: Croissez et multipliez.
+
+Mais voyez cet enchanement de justice divine: aprs ce bel exploit,
+marqu au coin de l'humanit, et les corrections toutes paternelles
+qu'il vient d'administrer son peuple chri, ne voil-t-il pas que
+Dieu, si drle dans ses lubies, cherche maintenant une querelle
+d'Allemand ces pauvres Philistins, qu'il dteste, parce qu'ils
+retiennent son arche, qu'il n'a pas daign dfendre lui-mme au jour du
+pril, et les punit d'affreuses hmorrodes, dont il frappe les parties
+les plus secrtes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait
+ainsi pourrir le derrire!!!... Percutiebantur in secretiori parte
+natium. (_Rois_, liv. I, ch. 5, v. 12.)
+
+Grande tait certes la consternation de ces idoltres! mais que
+font-ils, pensez-vous, pour se dlivrer de cette horrible maladie?...
+Ils assemblent tout bonnement leurs prtres et leurs prophtes, et,
+selon le conseil de ces devins, ils entrent en composition avec le Pre
+Eternel, qui, moyennant le renvoi de la bote carre et d'un cadeau de
+cinq _anus d'or_, apaise son courroux et le dlivre de ce flau. Hi
+sunt autem ani aurei, quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino;
+Azotus unum, Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.
+(_Rois_, liv. II, ch. 6, v. 17.)
+
+Grce au progrs des sciences et l'habilet de nos mdecins, nous
+sommes dispenss, si pareil accident nous afflige, de recourir ce
+coteux, mais efficace moyen, comme chacun sait; mais si une offrande
+de cette espce est tombe en dsutude aujourd'hui, nos Esculapes
+n'oublient cependant point de formuler quelquefois leurs mmoires sur
+le prix que peuvent valoir cinq anus d'or:
+
+ _Auri sacra fames!..._
+
+Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval,
+qu'il ne suffit pas un pre d'tre bon lui-mme, s'il ne travaille
+encore rendre bons ses enfants; que Dieu, par les voies les plus
+inconcevables, venge l'injure faite aux choses saintes par l'abandon
+mme de ce qu'il y a de plus saint; que rien ne l'irrite tant que les
+pchs des prtres; qu'il ne protge enfin que ceux qui l'honorent, et
+ne fait clater sa gloire que pour ceux qui se rendent dignes de lui.
+
+
+II.--La bte de l'Apocalypse, qui a 666... sur le front.
+
+La science des nombres n'est point une rverie. Ecoutez plutt ce que
+dit saint Jean dans l'_Apocalypse_ (+Apokalypsis+, mot invent par les
+Septantes suivant saint Jrme pour dsigner les _Rvlations de saint
+Jean_) verset 18, nombre ignoble, chapitre 13, nombre fatal:
+
+Qui habet intellectum computet numerum besti; numerus enim hominis
+est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.--Que celui qui a de
+l'intelligence suppute le nombre de la bte, car son nombre est le
+nombre d'un homme.
+
+Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (_Dictionnaire
+philosophique_, art. _Apocalypse_, sect. II), ont tous expliqu
+l'_Apocalypse_ en leur faveur; et chacun y a trouv tout juste ce
+qui convenait ses intrts. Ils ont surtout fait de merveilleux
+commentaires sur la grande bte sept ttes et dix cornes, ayant
+le poil d'un lopard, les pieds d'un ours, et la gueule d'un lion, la
+force d'un dragon; et il fallait, pour vendre et acheter, avoir le
+caractre et le nombre de la bte, et ce nombre tait 666.
+
+Bossuet trouve que cette bte tait videmment l'Empereur Diocltien,
+en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait que c'tait
+Trajan. Un cur de Saint-Sulpice, nomm La Chtardie, connu par
+d'tranges aventures, prouve que la bte tait Julien l'Apostat. Jurien
+prouve que la bte est le pape. Un prdicant a dmontr que c'est
+Louis XIV. Un bon catholique a dmontr que c'est le roi d'Angleterre,
+Guillaume.
+
+C'est ainsi que s'en explique le grand homme. Mais cela ne prouve
+rien contre ces messieurs, car un savant moderne a prtendu, dans le
+temps, que cette bte de l'Apocalypse n'tait autre que Louis XVIII, en
+dcomposant le nombre six cent soixante-six de la manire suivante:
+
+ L 50
+ V 5
+ D 500
+ O 0
+ V 5
+ I 1
+ C 100
+ V 5
+ -----
+ SUMMA 666
+
+Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres arabes
+sont la dsignation numrique et mystique; car additionns, ils donnent
+le nombre 18, et de front, le nombre de la bte.
+
+
+
+
+SUR L'ANLYTRODE
+
+
+_L'Anlytrode_, qui n'est couvert d'aucune enveloppe; du grec
++Anelytros+, forme par l'+a+ privatif suivi de l'+n+ euphonique et du
+mot +elytros+, driv de +elytro+, _envelopper_, recouvrir, et par
+extension, _perforation_.
+
+
+I.--Une des sources du discrdit o les livres saints sont tombs,
+ce sont les interprtations forces que notre amour-propre, si
+orgueilleux, si absurde, si rapproch de notre misre, a voulu donner
+ tous les passages que nous ne pouvons expliquer.
+
+Nous avons dj fait remarquer que Dieu, en communiquant avec les
+hommes, emprunte toujours leur langage pour se mettre porte de
+leur faible entendement. Aujourd'hui que ces temps heureux sont loin
+de nous, pour comprendre le mystrieux de la parole divine que Dieu a
+consigne dans le livre sacr, il faut de ncessit absolue recourir
+d'abord aux lumires du Saint-Esprit, en soumettant sa raison
+l'autorit de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis tudier avec
+soin, persvrance et humilit, le caractre, le tout, les proprits
+et le gnie d'une langue aussi ancienne que la nature, et dont les
+racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la signification
+de ses mots sonores, et leur liaison avec les choses qu'ils dpeignent
+avec tant de verve et de couleur; langue vritablement admirable,
+puisque Adam se servit de son abondante strilit pour donner aux
+plantes et aux animaux qui venaient d'tre tirs du nant, un nom
+qui marquait leur nature et leur proprit (_Gen._, chap. II, v.
+19); langue renfermant ainsi un sens allgorique, anagogique et
+tropologique, et portant avec elle la preuve irrcusable et vidente
+qu'elle fut consacre par la bouche de Dieu!...
+
+Or, pour viter toute espce d'interprtation force, confrontez
+avec l'original de ce livre divin, conserv dans l'arche de No, les
+versions des savants interprtes et les doctes lucubrations des
+commentateurs. Puis, consultez les Saints Pres qui nous ont lgu ce
+prcieux trsor; ensuite les canons de l'glise, les conciles et les
+explications lucides, les profondes mditations de nos thologiens
+vous guideront tout naturellement dans la connaissance parfaite d'une
+matire o il serait plus que tmraire de se fier ses propres forces
+pour parvenir l'intelligence des textes originaux. Si vous avez eu
+le courage de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors
+disparatront devant vos yeux les doutes illgitimes, les apparentes
+contradictions et les prtendues erreurs sur la physique, la chimie et
+l'astronomie, que des esprits audacieux croient trouver dans la Bible,
+mais qui, fort heureusement, n'existent que dans leur imagination
+drgle et corrompue; alors soudainement inspir par la _grce
+agissante_, il vous sera donn de comprendre la raison qui peut avoir
+oblig Dieu, aprs ces espaces infinis de l'ternit qui ont prcd
+la cration du monde, le crer dans le temps; que sans besoin comme
+sans ncessit, puisqu'il possde toutes choses et que seul il peut se
+suffire lui-mme, l'ternel, en oprant cette merveille, n'a eu en
+vue que son Verbe divin, qu'il a prvu devoir s'incarner, et s'offrir
+lui-mme en sacrifice, et que le monde n'a t form que par le Verbe
+et pour le Verbe, qui devait un jour le rparer aprs sa chute et
+rendre Dieu une gloire infinie et digne de lui. (Lamy, _Introduction
+ l'criture sainte_, liv. I, chap. 2.)
+
+C'est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et devenue
+digne de porter les souliers de Jsus-Christ (saint Mathieu, chap.
+III, v. 11), et de dlier la courroie de ses boucles (saint Luc, chap.
+III, v. 16), votre me en se dgageant de la misrable enveloppe qui
+la tenait enchane ici-bas, s'lancera toute joyeuse vers le brillant
+sjour de la cleste Jrusalem, o elle habitera avec les Chrubins,
+espces d'animaux (Ezchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture
+Dieu quand il se met en voyage, _ascendit super Cherubin et volavit_;
+de ces Chrubins, la face bouffie, dont l'un d'entre eux fut mis en
+sentinelle la porte du Paradis terrestre avec une pe flamboyante,
+pour empcher notre premier pre et sa ptulante moiti de rentrer dans
+ce lieu de dlices (_Gense_, chap. III, v. 24) avec les Sraphins qui
+prcdaient les roues mystrieuses qu'Ezchiel vit sous le firmament
+(Ezchiel, chap. I, v. 5 28); avec les Anges, les Archanges, les
+Trnes, les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principauts,
+les Forts, les Lgers, les Souffles, les Flammes, les tincelles; dans
+ce ciel o vous entendrez les Anges chanter _hosanna_ treize mille six
+cent trois fois, et ensuite s'endormir paisiblement sur les marches
+resplendissantes du trne immortel que soutiennent les Sraphins; o
+vous verrez des ballets entre les Saints et les toiles, les Chrubins
+et les Comtes; que sais-je? avec toute la milice cleste: ce qui sera
+un peu fade, il est bien vrai, mais du reste fort amusant.
+
+
+II.--L'un des articles de la _Gense_ qui a singulirement aiguis
+l'esprit humain, c'est le verset 27 du chapitre I Dieu cra l'homme
+son image; il le cra mle et femelle.
+
+--Si Dieu ou les Dieux secondaires crrent l'homme mle et femelle
+leur ressemblance, il semble en ce cas que les Juifs croyaient Dieu et
+les Dieux mles et femelles. On a recherch si l'auteur veut dire que
+l'homme avait d'abord les deux sexes, ou s'il entend que Dieu fit Adam
+et ve le mme jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et
+ve en mme temps; mais ce sens contredirait absolument la formation de
+la femme faite d'une cte de l'homme longtemps aprs les sept jours.
+(Voltaire, _Dictionnaire philosophique_, art. _Gense_.)
+
+Malgr ce raisonnement si serr, si judicieux de Voltaire, comment ne
+point croire la cration d'Adam et d've en mme temps, au mme jour,
+le sixime du monde, lorsque la _Vulgate_ et toutes les versions qui se
+sont faites sur le texte hbreu, disent si positivement au chap. I, v.
+27, que Dieu les cra homme et femelle, _masculum et foeminam creavit
+EOS_? Cependant il est videmment clair que par ce passage (La Bible
+anglaise l'interprte de la mme manire: _Male and female created
+HE THEM_) il faut entendre qu'Adam a d tre cr androgyne, puisque
+Dieu, jugeant qu'il n'tait pas bon _que l'homme ft seul_, ne forma la
+femme qu' la fin du septime jour, d'une des ctes qu'il tira d'Adam
+pendant le sommeil divin o il l'avait plong. (_Gen._, chap. II, v.
+18, 21, 22). Mais, si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait
+alors pour se faire des enfants lui-mme? Comment mettre en harmonie
+ce passage de la _Gense_ avec la manifeste contradiction qu'il parat
+impliquer? Cette question embarrassante a fait suer bien des pres de
+l'glise, mais saint Thomas d'Aquin (_Qust._, cap. I et seq.) plus
+malin ou plus inspir que ses confrres, l'a rsolue sans difficult,
+en assurant que les hommes se faisaient, dans l'tat d'innocence, par
+l'intuition des ides ou d'une manire spirituelle, comme par l'endroit
+dont parle Agns dans l'_cole des Femmes_, en prtendant que les
+parties de la gnration ne sont venues aux hommes qu'aprs le pch,
+comme les marques perptuelles de la dsobissance du premier!!!...
+Et qu'on ne souponne pas l'ange de l'cole de draisonner! il tait
+plus que personne mme de connatre la vrit qu'il avance, lui
+qui conversait dans la sainte familiarit de son Dieu; lui qui,
+selon le trop hardi abb Dulaurens (_Artin moderne_, 2e partie, art.
+_Calendrier_), un crucifix de bois a fait un compliment acadmique,
+le jour sans doute qu'il prouva si heureusement et avec tant de
+clart, dans sa soixante-quinzime question, que l'homme possde trois
+mes _vgtatives_; savoir, la _nutritive_, _l'augmentative_ et la
+_gnrative_!
+
+
+III.--Le nom qu'Adam donna chacun des animaux est son nom vritable.
+
+Un philosophe diste du dix-huitime sicle, dans ses _Commentaires sur
+la Bible_, s'est permis de calomnier ce passage de la Gense, en disant
+que cela supposait qu'il y avait dj un langage trs abondant, et
+qu'Adam, connaissant tout d'un coup les proprits de chaque animal,
+exprima toutes les proprits de chaque espce par un seul mot, de
+sorte que chaque nom tait une dfinition; et s'armant de l'arme
+du ridicule, si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son dlire
+qu'il tait triste qu'une si belle langue ft entirement perdue; que
+plusieurs savants s'occupaient la retrouver et qu'ils y auraient de
+la peine.
+
+Mais si cet orgueilleux et t rempli de foi, il et admir le plus
+ce qu'il comprend le moins et se ft aisment convaincu que si notre
+premier pre donna chaque animal son vrai nom, c'est que, cr
+dans un tat de pure innocence, il avait reu de Dieu, au rapport de
+saint Thomas (_Qust._, 94, art. 3), la science la plus parfaite et
+la connaissance de toutes les choses de la nature; que sur l'ordre de
+Dieu mme, Adam avait impos tous les animaux le nom qui leur tait
+propre; d'o il suit qu'il connaissait parfaitement la nature de ces
+animaux. En effet, les noms vritables doivent tre en harmonie avec la
+nature des choses. (Saint Chrysost., _Hom._, 14, _in Gen._)
+
+Cependant, sans comprendre clairement et fixement l'essence divine,
+Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et parfaite
+connaissance. (Saint Thomas, _Qust._, 94, art. 1).
+
+Voil une explication lumineuse d'un passage de la Bible vraiment
+extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous les incrdules.
+
+
+IV.--Mais le savant Sanchez... Pour donner un chantillon du profond
+savoir et de la dlicatesse du rvrend Sanchez, jsuite et casuiste
+trs vers dans la controverse, voici quelques-unes de ces questions
+sur lesquelles il s'est srieusement vertu et qu'il a proposes
+rsoudre pour l'dification de ses lecteurs et la trs grande gloire
+de Dieu.
+
+Il demande:
+
+_Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?_
+
+_De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?_
+
+_Seminare consulto, separatim?_
+
+_Congredi cum uxore sine spe seminandi?_
+
+_Impotenti tactibus et illecebris opitulari?_
+
+_Se retrahere quando mulier seminavit?_
+
+_Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen effundat?_
+
+Il discute:
+
+_Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritu Sancto?_
+
+Et il assure:
+
+_Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione et ex semine
+amborum natum esse Jesum._
+
+Et cent autres questions de cette force et de cette dcence, que ce
+thologien jsuite a agites dans son fameux _Trait latin sur le
+mariage_, et dont la traduction en franais blesserait trop les moeurs
+pour que nous ne la passions pas sous silence. Aussi, rien d'tonnant
+si Sanchez ne mangeait jamais ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si,
+quand il tait table, il tenait toujours ses pieds en l'air, assis
+sur un sige de marbre.
+
+
+
+
+SUR L'ISCHA
+
+
+I.--La premire personne laquelle Jsus-Christ se montra aprs sa
+rsurrection fut Marie-Madeleine.
+
+Rien dans l'antiquit n'approcha jamais de cette consolante doctrine
+de ramener l'honneur par le repentir. Rgnre par la pnitence,
+une chrtienne, quelque grande que soit la faute qu'elle a commise,
+si elle s'en repent, est aussitt purifie et rendue sa premire
+considration. Aussi, il y a au ciel, pour une brebis gare qui
+revient au bercail de l'glise, beaucoup plus de joie que pour dix
+saints qui n'ont jamais pch.
+
+La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant exemple
+et confirme nos rflexions. Aprs avoir men une vie libertine et
+dbauche, et vendu, comme les vestales de l'Opra, des cordons verts
+aux libertins de Jrusalem, un jour qu'elle savait que Jsus-Christ
+tait all dner chez le Pharisien Simon, touche sans doute par un
+mouvement de curiosit si naturelle son sexe, ou peut-tre par un
+caprice de vertu, ou, ce qui est plus probable, par le dlabrement
+d'une sant use dans les dbauches, Madeleine pntre dans la salle du
+repas et s'y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur,
+les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes et les
+essuie de ses cheveux.
+
+Alors, tmoin de cette scne attendrissante et supposant, dans son
+orgueil, que les drglements de cette femme ne sont point connus son
+convi, parce que, au lieu de rejeter, il accueille l'hommage impur
+de cette prostitue, l'incrdule Pharisien doute tmrairement de la
+puissance du divin prophte et reste confondu lorsqu'il entend Jsus
+dire cette courtisane qu'il prfre son ardent amour la tideur
+de ceux qui ne l'aiment que du bout des lvres et qu'il pardonne ses
+pchs parce qu'elle a beaucoup aim. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36
+50.)
+
+Admirable et touchant modle de conversion! Elle nous fait voir, disent
+les saints Pres, que la pcheresse la plus noire devient blanche comme
+neige devant Dieu, lorsque l'humilit sanctionne sa pnitence... et,
+comme dit quelque part l'impie Boufflers, se sauve ainsi du grand feu
+que Dieu a fait l-bas pour ceux qui ne vont pas l-haut.....
+
+
+
+
+SUR LA TROPODE
+
+
+_Tropode_, du grec +tropos+, _moeurs_, _genre de vie_, _moralit d'un
+peuple_.
+
+Dans le tableau si vrai, si caractristique de la lgislation et de la
+moralit du peuple hbreu qu'il dpeint avec la supriorit du talent
+d'un habile politique et d'un profond penseur, Mirabeau, qu'aucune
+considration n'arrte lorsqu'il s'agit d'agrandir les limites de notre
+intelligence par une vrit quelconque, imprime ce chapitre le cachet
+de son gnie, en y dveloppant les observations les plus judicieuses
+et les plus profondes rflexions, il compare avec une tonnante
+sagacit les moeurs et les coutumes des Juifs du temps de Mose avec nos
+habitudes, nos moeurs et nos liberts, que le despotisme des prtres et
+des rois a si longtemps tenues courbes sous leur sceptre avilissant,
+mais dont la philosophie du dix-huitime sicle, par ses longs et
+constants efforts, a fait enfin justice jamais. Depuis cette poque
+si mmorable, la civilisation est en marche: ses progrs peuvent tre
+ralentis; mais ni les misrables intrigues du sacerdoce, qui menace de
+tout abrutir pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents
+des gouvernements actuels, dont la violence, l'astuce et l'intrt
+sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais comprimer
+l'essor de la progressive mancipation de l'esprit humain. Une immense
+impulsion lui est donne, et l'imprescriptible libert, dsormais
+circonscrite dans les bornes bien entendues du devoir social, fera
+insensiblement _le tour du monde_, triomphera de leurs vains efforts et
+anantira quelque jour l'oeuvre de l'iniquit et de la corruption.
+
+
+Mais revenons au sujet de ce titre.
+
+La _Tropode_, dit le rvrend pre Lamy, est tire des instructions et
+des rgles de morale de la lettre de l'criture. La loi juive dfend
+de lier la bouche au boeuf qui bat le bl (_Deut._, chap. XXV, v. 4) et
+saint Paul se sert de ce prcepte de Mose pour tablir l'obligation
+qu'ont les fidles de fournir aux ministres de l'vangile tout ce qui
+leur est ncessaire (_I. Corinth._, chap. IX, v. 9.--_I. Timoth._,
+chap. V, v. 18), ce qui n'est pas mal entendre ses intrts. D'aprs
+saint Jrme (dans sa _lettre Hedibia_), le sens tropologique est
+celui qui nous lve au-dessus du sens littral et nous fait donner une
+explication morale et propre nous faire connatre ce qui se passait
+parmi le peuple juif: rcit qui n'est pas du tout son avantage.
+
+
+I.--Quand la fille avait engag sa foi, les matrones la conduisaient au
+dieu Priape.
+
+Si on voulait juger avec svrit des moeurs et des habitudes du peuple
+romain par les expressions libres de quelques-uns de ses crivains les
+plus clbres; si l'on exposait au grand jour les tableaux obscnes
+de l'antiquit que l'on a dcouverts dans les fouilles d'Herculanum
+et de Pompi, il faudrait en conclure ncessairement que la pudeur,
+loin d'tre un sentiment naturel et indispensable l'homme, n'est
+chez lui qu'une simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais
+m'imaginer qu'il ait exist sur la terre un peuple assez impudent,
+assez dnatur, assez ennemi de lui-mme, pour tablir, de gat de
+coeur, un culte contre la dcence et les bonnes moeurs. Or, le culte de
+Priape, que je vais dcrire, n'tait point indcent chez les anciens;
+car ils regardaient la propagation comme un devoir trop sacr et trop
+srieux pour voir dans la conscration du _Phallus_ et du _Kleis_ (ou
+des parties sexuelles de l'homme et de la femme dans leurs sanctuaires)
+autre chose qu'un emblme de la fcondit universelle, et ils le
+sculptaient jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole
+des premiers voeux de la nature.
+
+De l ce culte de _Priape_, qui passa Rome de l'trurie, o
+l'apportrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, _Dissertation
+sur le libertinage_, art. III.) Au rapport de Strabon et d'autres
+crivains de l'antiquit, ce dieu tait fils de Bacchus et de Vnus.
+Il naquit Lampsaque, ville de la Troade, non loin de l'Hellespont,
+o sa mre l'abandonna cause de sa difformit. On dit que, toujours
+jalouse de Vnus, Junon, sous prtexte de l'aider dans ses couches,
+toucha l'enfant d'une main perfide, au moment qu'il vint au monde, et
+le rendit tellement monstrueux certaine partie de son corps, que je
+ne puis mieux nommer qu'en ne la nommant pas, qu'il fit tourner la tte
+ toutes les jolies femmes de Lampsaque: c'tait qui l'enlverait.
+Mais les maris ne se souciant gure de voir leurs fronts s'enrichir
+d'une coiffe que les dames distribuent si volontiers, le chassrent de
+leur ville sur un dcret du Snat. Priape, piqu du procd peu galant
+de ces jaloux, les frappa d'une espce de maladie qui les rendait
+extravagants et dissolus dans leurs plaisirs. Ces malheureux poux,
+doublement punis, furent consulter l'oracle de Dordone, qui leur
+ordonna de rappeler Priape de son exil.
+
+Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et son
+emploi qui le commettait la garde des jardins, o il servait
+d'pouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu'il menaait de cette
+disposition pnale:
+
+ _Foemina si furtum faciet mihi, virque puerque,
+ Hc cunnum, caput hic, probeat ille nates._
+
+Je dirai que ce dieu prsidait toutes les dbauches du paganisme.
+Ses _Phallalogies_, ou ses ftes, se clbraient particulirement
+Lampsaque. Les gyptiens, selon certain auteur, le nommaient _Horus_
+et le reprsentaient jeune, ail, avec un disque sous le pied, tenant
+un sceptre dans la main droite, et de la gauche soulevant son membre
+viril, qui galait en grosseur tout le reste de son corps. Festus
+rapporte que les Romains lui levrent un temple sous le nom de
+_Mutinus_, o il tait assis avec le membre en rection, sur lequel
+les jeunes pouses venaient s'asseoir avant de passer dans les bras
+de leurs maris, afin que ce Dieu et les prmices de leur virginit.
+C'est pour cela que lui tait ddie la premire nuit des noces,
+que prsidaient, sous ses ordres, les dieux _Subigus_, _Jugatinus_,
+_Domitius_ et _Mutius_ (_Jugatinus_, qui unissait l'homme et la
+femme par le mariage. AUGUST., _De Civ._, IV, c. 8.--_Domitius_,
+qui protgeait la marie dans la maison du mari. AUG., VI, c.
+9.--_Mutinus_, dont la coutume religieuse tait de faire asseoir la
+jeune marie sur un _fascinum_, de dimension norme et monstrueuse.
+AUG., IV, c. 11), et les desses _Virginiensis_, _Prenia_, _Pertunda_,
+_Manturna_, _Cinxia_, _Matuta_, _Mena_, _Volupia_, _Strenua_,
+_Stimula_, etc. (_Manturna_, dont l'office tait de faire en sorte que
+la femme restt avec le mari. AUG., IV, c. 9.--_Cinxia_, qui devait
+ter la ceinture la marie. ARNOB., lib. III, p. 118.--_Matuta_,
+qui prsidait aux caresses du rveil. PLUT., _in Camillo_.--_Mena_,
+qui prsidait aux menstrues des femmes. AUG., c. 11.--_Volupia_,
+qui prsidait la volupt. ARNOB., lib. IV, p. 131.--_Strenua_,
+qui excitait au cot. AUG., IV, c. 11.--_Stimula_, qui faisait
+agir avec vivacit. AUG., IV, c. 11.--_Viripiaca_, qui prsidait
+au raccommodement. VAL. MAX., lib. II, c. 1, n. 6.--_Prosa_, qui
+prsidait aux accouchements. AUL. GELL., lib. XVI, c. 17.--_Egeria_,
+qui prsidait la dlivrance. Voyez FESTUS.) Toutes divinits
+officieuses qu'on invoquait dans l'acte du cot, et qui avaient dans la
+crmonie de l'hymen chacune un emploi particulier.
+
+La jeune marie, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir
+Priape autant de branches de saule qu'elle avait essuy d'assauts
+amoureux:
+
+ _Qu quot nocte viros peregit un,
+ Tot vergas tibi dedicat salignas._
+
+Ce dieu fut aussi surnomm _Phallus_, _Ityphallus_, _Triphallus_ et
+_Fascinus_ (Plutarque, dans ses _Commentaires_, +peri ts
+philoploutias+, ou _Passion des Richesses_, et dans son livre sur _Isis
+et Osiris_; Columelle, dans son _Trait de l'Agriculture_, Pompjus et
+Hrodote, liv. 2, en donne une ample description), symboles de la
+fcondit, que l'on voyait en tous lieux, sur les dieux Termes, dans les
+jardins, dans les gynces des dames romaines, o, pour tribut de
+reconnaissance, elles appendaient sa chapelle des tableaux votifs, et
+posaient publiquement des couronnes de fleurs sur son membre en
+rection.
+
+Ces dames portaient des phallus leur cou, et en suspendaient celui
+de leurs enfants. Ces bijoux prcieux taient ordinairement d'or,
+d'ivoire, de verre ou de bois; quelquefois elles en faisaient en toffe
+de laine ou de soie pour amuser leur... libertinage et charger leur
+vaisseau (_ad suam onerandam navem_), comme le dit si plaisamment
+Ptrone.
+
+Quoique nos moeurs n'admettent pas d'honorer publiquement ce dieu, nous
+ne cessons cependant de lui dresser des autels en particulier: ce sont
+les boudoirs de nos petites matresses qui remplacent maintenant ces
+dicules.
+
+Au reste, saint Jrme croit que ce dieu tait le mme que le dieu des
+Moabites et des Madianites, qu'ils invoquaient sous le nom de _Peor_,
+_Beelphegar_ ou _Phegor_. Mais toujours est-il que Priape tait connu
+et mme ador des Juifs, puisqu'il est rapport dans la Bible que
+dans la vingtime anne du rgne de Jroboam, roi d'Isral, Asa, roi
+de Yuda, chassa de son territoire tous les effmins et purifia son
+royaume de toutes les souillures de l'idoltrie que ses pres avaient
+tablies. De plus, il dfendit sa mre Mahacham d'tre dsormais
+la prtresse des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui tait
+consacr; puis il renversa sa statue et brla cette image infme dans
+le torrent de Cdron. (_Rois_, chap. XV, v. 9 13.--_Paralipomnes_,
+liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hbreu porte _miphletzet_, que les
+interprtes traduisent indiffremment par _caverne_, _assemble_,
+_idole_, mots qui dans ce passage de la Bible expriment la mme ide;
+car il est avr que Mahacham, avec la confrrie qu'elle avait forme
+et dont elle tait le chef, clbrait dans les bois ou lieux obscurs
+les sacrifices de Priape, qu'accompagnaient les crimes les plus honteux
+et les plus infmes prostitutions.
+
+
+
+
+SUR LE THALABA
+
+
+Mot hbreu que l'on comprendra aisment quand on aura lu l'histoire des
+Jsuites, l'_Onanisme_ de Tissot et la _Nymphomanie_ de M. de Bienville.
+
+
+I.--Un des plus beaux monuments de la sagesse des anciens est leur
+gymnastique.
+
+L'homme par sa nature, destin au travail, a souvent besoin de se
+reposer de ses fatigues. C'est dans ces intervalles de repos momentan
+qu'il aime se livrer volontiers aux plaisirs du jeu qui rcrent son
+esprit, en mme temps qu'ils lui prparent de nouvelles forces pour
+reprendre ses travaux accoutums. Mais si je parle de jeu, je n'entends
+nullement vanter ici ces dangereuses maisons qui engloutissent la
+sant, l'honneur et la fortune des gens crdules qui entretiennent avec
+elles de funestes rapports, que repousse la morale publique et qu'une
+politique bien entendue et depuis longtemps supprimes, si, pour les
+maintenir, l'avidit du fisc n'usait de tout le pouvoir dont il est
+revtu.
+
+Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui dgrade
+l'homme en le portant tous les excs, que pour relever davantage ces
+jeux et ces exercices si utiles que les anciens avaient rangs parmi
+leurs crmonies religieuses, dans le but de dvelopper les forces et
+l'agilit du corps, et de disposer la jeunesse par une sant robuste,
+toujours si influente sur ses actions, devenir d'utiles citoyens.
+
+Les thtres consacrs ces nobles gymnastiques (du grec +gymnastikos+,
+lieu o les Grecs s'exeraient certains jeux; form de +gymnos+
+_nu_, parce qu'ils taient nus ou presque nus pour s'y livrer plus
+librement), taient des lieux spacieux, o les anciens s'assemblaient
+pour y disputer le prix de la lutte, du disque, du palet, de la course,
+du saut ou du pugilat.
+
+Leurs jeux les plus clbres taient au nombre de quatre, qu'ils
+dsignaient sous le nom de _combat_ +agn+, ainsi que le
+confirme ce vers d'Homre:
+
+ +Tessares eisin agnes Hellada+
+
+Les _Olympiques_ se clbraient au bout de quatre ans rvolus, en
+l'honneur de Jupiter, Pise, non loin d'Olympie, ville d'lide, dans
+le Ploponse. Ils duraient cinq jours et commenaient par un sacrifice
+solennel.
+
+Les _Pythiques_ avaient lieu Delphes, en l'honneur d'Apollon, pour
+perptuer sa victoire sur le serpent Python.
+
+Les _Isthmiques_, institus par Sisyphe, roi de Corinthe, en l'honneur
+de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans l'isthme de
+Corinthe, prs du temple de ce dieu.
+
+Et les crmonies des Nmens se consacraient la mme poque Argos,
+en mmoire d'Archemor, fils de Lycurgue, roi de Nmie, qui mourut de la
+morsure d'un serpent.
+
+Clbrs avec clat et magnificence, sous les yeux des rois, des
+magistrats et d'une foule immense de spectateurs que le dsir de la
+gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient l'mulation en
+levant l'me aux grandes actions, et enfantaient des citoyens dvous
+ la patrie.
+
+Le vainqueur tait couronn de branches de pin, de laurier, de feuilles
+d'olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les assistants et au
+bruit de leurs acclamations. Honor dans sa patrie pour le reste de
+ses jours, son nom et sa victoire taient chants par les plus grands
+potes. On lui rigeait des statues, et on poussa mme les loges du
+vainqueur jusqu' l'lever au rang des dieux.
+
+C'est par ces nobles institutions que la Grce remplit le monde
+de l'clat de sa gloire et qu'elle parvint transmettre son nom
+l'immortalit.
+
+
+
+
+SUR L'ANANDRINE
+
+
+Form +anandrynomai+, _devenir lche_, _diminuer_, compos de l'+a+
+privatif et de l'+n+ euphonique: _effminit_.
+
+
+I.--Sapho... peut tre regarde comme la plus illustre des tribades.
+
+Cette clbre, mais trop infortune Sapho, qui vcut du temps de
+Stsichore et d'Alce, environ 600 ans avant l're chrtienne, se
+distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes de +kleitoriazein+.
+(Voyez la _Linguanmanie_.) C'est cette erreur lascive qui justifie la
+rsection du clitoris dans les pays mridionaux, o les femmes, par
+le prolongement quelquefois prodigieux de cette portion externe des
+nymphes, ont propag cette nouvelle manire d'aimer de Sapho. (Voyez
+l'_Akropodie_, que Snque et saint Augustin lui reprochent avec tant
+de vhmence, mais encore par son beau talent potique, qui la fit
+surnommer la dixime Muse. Elle inventa deux sortes de rythmes, le
+saphique et l'olique, et dans la faible partie de ses oeuvres que
+l'ignorance et la barbarie ont laiss parvenir jusqu' nous, son me
+respire tout entire dans les vers brlants d'amour, qu'elle soupirait
+pour le volage Phaon.
+
+L'ardeur, ou plutt le feu de son temprament, dit Virey, la fit
+accuser d'un vice... qui la rendit presque un homme: _Mascula Sapho_.
+Inspire par l'amour et les ddains de Phaon, elle put transmettre la
+postrit la peinture de ses ardeurs ou plutt les transports de son
+rotomanie; elle les et moins vivement reprsents s'ils eussent t
+assouvis. Tout prouve donc que le gnie ne s'allume que par la chaleur
+amoureuse, et celle-ci ne brille que dans les caractres virils, mme
+chez les femmes de lettres les plus clbres. (Virey, _Effets de
+l'Amour sur l'esprit_.)
+
+Voici la traduction, par Boileau, d'une des odes que Sapho adressa
+une Lesbienne, et qui fera juger de son beau gnie:
+
+ _Heureux qui, prs de toi, pour toi seule soupire,
+ Qui jouit du plaisir de t'entendre parler,
+ Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.
+ Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l'galer?_
+
+ _Je sens de veine en veine une subtile flamme
+ Courir par tout mon corps sitt que je te vois;
+ Et dans les doux transports o s'effare mon me,
+ Je ne saurais trouver de langue ni de voix._
+
+ _Un nuage confus se rpand sur ma vue,
+ Je n'entends plus, je tombe en de douces langueurs;
+ Et ple, sans haleine, interdite, perdue,
+ Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!_
+
+
+
+
+SUR L'AKROPODIE
+
+
+Du grec +akros+, _extrmit_, et +podia+, _chaussure_, et par extension,
+_retranchement du prpuce_.
+
+
+
+
+SUR LE KADESCH
+
+
+Du grec +kathesis+, _introduction d'un instrument chirurgical_,
+_mutilation_.
+
+
+I.--En Italie, cette atrocit n'a pour objet que le perfectionnement
+d'un vain talent.
+
+La dissolution des moeurs, la dfiance et le despotisme des Orientaux
+ont invent la mutilation que la polygamie a perptue. C'est
+_Spada_, village de Perse, que l'on commena dpouiller les hommes
+des organes essentiels de la virilit. De l, sans doute, l'origine du
+mot latin _spado_, qui signifie eunuque, castrat.
+
+La plupart des peuples de l'antiquit ont pratiqu cet usage barbare.
+Smiramis, si fameuse par son ambition, son courage et ses dbauches,
+ordonna, au rapport d'Ammianus (Lib. IV, refert Semiramidem primam
+omnium mares castrasse), de chtrer les hommes faiblement constitus,
+pour leur ter les moyens de propager des races dbiles, et le
+lgislateur de Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait
+par des lois. L'histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme
+dplorable qui poussaient les prtres de Cyble (Lucian, De Dea Syria)
+et les Valsiens altrer leur existence par la castration. Elle
+fait galement mention d'Origne, qui, pour se dtacher entirement
+des choses de la terre et ne s'occuper que des choses clestes, mais
+interprtant trop rigoureusement le passage de saint Mathieu: Il en
+est qui se sont chtrs pour acqurir le royaume des cieux (Cap. XIX,
+v. 12), se soumit lui-mme la mutilation et outrepassa le but,
+dit Virey, en retranchant la source de la force et le mrite de la
+rsistance contre les tribulations de ce monde.
+
+Les motifs d'une excessive jalousie qu'ils portaient de leurs femmes,
+sans cesse exposes dans ces climats brlants devenir avec facilit
+la conqute de tous les hommes, ont pu seuls inspirer aux peuples
+de l'Orient l'affreuse ide de mutiler un sexe pour le commettre
+la garde de l'autre. Et c'est particulirement ces raisons qu'il
+faut attribuer l'origine des eunuques (Du grec +eun+, _lit_, et +ech+,
+_je garde_) et des srails, o ces tres dgrads sont investis de
+la surveillance des femmes destines leurs plaisirs, emploi qui a
+beaucoup d'analogie avec celui des dugnes, en Espagne, charges de
+veiller sur la conduite des dames confies leurs soins.
+
+C'est dans la plus tendre enfance et jusqu' l'ge viril que cette
+cruelle excution s'excute, au moyen de ligatures imbibes d'une
+liqueur caustique ou d'un cordon de soie que l'on serre autour de la
+verge et du scrotum; peu de jours suffisent l'entier rtablissement
+de ces infortuns. Privs ainsi de tous les caractres de leur sexe,
+et n'inspirant plus de crainte par leur impuissance complte, ils
+sont reconnus capables de l'emploi d'eunuques, et ds lors ils ont le
+droit d'approcher des femmes renfermes dans les harems. Sans aucune
+sensibilit quelconque, ples et d'une dmarche tranante, imberbes
+et le corps fltri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage
+profondment sillonn de rides tous les signes d'une vieillesse
+prmature; et l'on pourrait dire d'eux ce que saint Chrysostome disait
+de l'eunuque Eutrope: Quand son fard est t, son visage parat plus
+laid et plus rid que celui d'une vieille femme.
+
+Une fois revtus de cet emploi, souples et srs ministres des plaisirs
+capricieux de leurs matres, de mprisables valets qu'ils taient, ils
+parviennent quelquefois, en rampant adroitement, jusqu' la plus haute
+faveur. Quelques eunuques, au sommet de la puissance, ont excut de
+grandes choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le moral,
+leurs vices ont toujours domin, et ils se sont souvent vengs sur le
+genre humain de la condition avilissante o ils taient condamns;
+c'est dans leur sein que l'on a vu s'amonceler des orages qui ont
+renvers des Etats.
+
+Une sorte d'eunuques, non moins fameux par leurs infmes dbauches
+que par leur dgradation, auxquels les Romains, du temps de l'Empire,
+extirpaient les testicules, sont de ces misrables qui faisaient le
+plus indigne abus de la verge qu'on leur avait conserve. Les dames
+romaines en raffolaient, et Juvnal en donne la raison lorsqu'il dit
+(Liv. II, sat. 6, v. 305 379):
+
+ _Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper
+ Oscula delectent, ac desperatio barb.
+ Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas
+ Summa tamen, quod jam calida matura jumenta,
+ Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro
+ Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum
+ Testiculos, postquam coeperunt esse bilibres
+ Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus.
+ Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat
+ Balnea, nec dubie custodem vitis et horti
+ Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille
+ Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque
+ Tundendum eunucho Bromium committere noli._
+
+(Il en est qui trouvent les baisers de l'eunuque effmin d'autant plus
+dlicieux qu'elles n'apprhendent point une barbe importune, et n'ont
+pas besoin de se faire avorter. Mais afin que la volupt n'y perde
+rien, elles ne les livrent au fer qu'aprs que leurs organes, bien
+dvelopps, se sont ombrags des signes de la pubert; alors Heliodorus
+les opre, au seul prjudice du barbier. L'esclave ainsi trait par sa
+matresse, est sr, ds qu'il entre dans nos bains, de s'attirer tous
+les regards; et mme il pourrait hardiment dfier le dieu des jardins.
+Laisse-le dormir auprs de ton pouse, mais garde-toi bien de lui
+confier ton Bromius, malgr sa barbe naissante, et tout robuste qu'il
+est dj. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot. Panckoucke.)
+
+C'est pour empcher sans doute qu'ils ne devinssent femmes eux-mmes,
+et parce qu'ils conservaient quelque reste furtif de ce qui rcle
+l'lment de la vie, que les lois avaient accord la faveur du mariage
+ ces Conculix, si diffrents de ceux de la _Pucelle_. Toutefois leurs
+femmes engages dans un lien lgalement inofficieux, puisqu'il tait
+diamtralement oppos au but de la nature, jouissaient du privilge
+commode de se dispenser de la foi conjugale; mais quand le coeur leur
+en disait, elles allaient en cachette, pour tranquilliser l'esprit de
+leurs maris infirmes, prendre ailleurs leur supplment.
+
+Cependant la nature, cette admirable mre, ddommagerait-elle par des
+affections toutes particulires ces tres dgrads, ou bien l'illusion
+toute-puissante, combine avec les douces caresses et la jouissance
+des charmes d'une belle femme compatissante, ne se bornerait-elle pas
+aux seuls plaisir des yeux et l'corce des sens pour consoler ces
+malheureux de l'tat honteux de leur demi-existence!
+
+C'est incontestablement contrarier la propagation que de permettre de
+tels mariages; c'est un vritable assassinat, une profanation, qui
+drobe la socit la volupt productrice de la femme. Ces striles
+liaisons ne devraient tre approuves par les lois d'aucun pays.
+
+Dans le second sicle de l'glise, le concile de Nice (Canon IV),
+confirm par le second concile d'Arles, a expressment dfendu ces
+mutilations.
+
+Une loi de l'empereur Adrien, cite dans les _Digestes Ad leg. Corn._
+de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, 5), punissait de mort
+les mdecins qui faisaient des eunuques et ceux qui subissaient la
+castration; de plus on confisquait leurs biens.
+
+Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait mort
+tous ceux qui avaient mutil leurs membres.
+
+L'article 316 du Code pnal prononce contre toute personne coupable de
+ce crime la peine des travaux forcs perptuit, et la peine capitale
+si la mort en est rsulte avant l'expiration des quarante jours qui
+auront suivi le crime. L'article 325 ne dclare le crime de castration
+excusable que lorsqu'il a t immdiatement provoqu par un outrage
+violent la pudeur.
+
+Et malgr des dfenses si positives et des punitions si svrement
+exprimes par des lois civiles et canoniques, nous voyons de nos jours
+une pareille monstruosit exister encore, et cela dans la ville par
+excellence, dans cette Rome, le centre de la chrtient!!!
+
+Voyez plutt ces malheureux Italiens, pour qui le _farniente_ est le
+premier des besoins, entrans par la superstition ou une cupidit
+barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver des prcieux
+trsors de la vie, pour se donner un misrable filet de voix!...
+
+Allez la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la Semaine
+Sainte, entendre ces admirables accords de voix choisies, cette
+sublime et cleste harmonie qui vous transporte, qui vous ravit, mais
+dont les sons divins cessent l'instant de vibrer dans l'me de
+tout tre sensible qui les entend, et n'y laisse plus qu'une pnible
+impression, alors qu'on pense que ces voix si claires, si argentines,
+si mlodieuses, sont obtenues aux dpens de la postrit. Quel scandale
+odieux! il rvolte la nature.
+
+Mais la magie d'une belle voix est-elle donc si puissante et le chant
+possde-t-il une tout autre vertu que la simple prire? On le croirait,
+puisque les sons de la musique dlicieuse qui, dans la Chapelle
+Sixtine, enchantent l'oreille de mille amateurs, aprs avoir cess,
+continuent vibrer encore dans leurs mes, tandis que les prires et
+les plaintes que profre le prophte en rcitant le sublime _Miserere_,
+ne les touchent nullement. Et voil pourquoi sans doute, pour apaiser
+la Divinit, on chante toujours l'glise et l'Opra.
+
+
+
+
+SUR LE BHMAH
+
+
+Mot hbreu qui signifie _jumenta_, _quadrupedia_ et, par extension,
+_bestialit_.
+
+
+I.--_Faunes suffoquants_, FAUNI FICARII.
+
+Saint Jrme, dans son commentaire sur Jrmie, ch. 50, v. 39, donne
+aux faunes l'pithte de _ficarii_, _qui avaient des figues_. Il faut
+conjecturer que, par ce mot, ce Pre de l'glise a voulu dpeindre la
+laideur de ces faunes, dont le visage tait couvert de pustules et de
+boutons; ce qui n'est pas sans apparence de vrit, car _ficus_, figue,
+figurment pris, dsigne une tumeur, une sorte d'ulcre qui ressemble
+ce fruit.
+
+Mais, n'en dplaise saint Jrme, le texte hbreu porte HM, qui
+signifie proprement _un spectre_, _une chose qui inspire la terreur_,
+d'o drive le mot hbreu EIMA, qui veut dire _pouvante_. Et comme on
+reprsentait les faunes et les satyres, moiti hommes et moiti boucs,
+fort velus, violant femmes et filles, dont ils taient la terreur;
+que, d'un autre ct, nul animal de sa nature n'est plus enclin
+la lascivet que le bouc, il est permis de croire que l'opinion de
+Berruyer, _qui rend ses faunes trs actifs_, SICARII, doit prvaloir
+sur celle de saint Jrme. En effet, le mot grec +sath+, en latin
+_veretrum_, d'o est form celui de satyre, indique assez la lubricit
+des inclinations de ce vil animal.
+
+Au reste, le bouc est plac parmi les divinits de l'gypte que
+l'on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les
+femmes n'avaient point horreur lui soumettre leurs corps, et les
+hommes ne ddaignaient pas de caresser leurs chvres; dans leur
+dlire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu' se prosterner
+devant un bouc et baiser le derrire de ce puant animal (Voyez la
+Bible de Voltaire, au chapitre du _Lvitique_): de l vient sans
+doute que la Bible, en parlant des idoles, les appelle les _vilus_,
+SAHIRIM, et lorsque le prophte Isae dit, ch. 13, v. 21, que _les
+velus danseront_, PILOSI SALTABUNT, il faut l'entendre, disent les
+interprtes, des dmons qui emprunteraient quelquefois cette forme
+sauvage.
+
+Je ne me hasarderai pas contester l'existence de ces hommes
+capripdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures et
+ce qui en est rapport par saint Jrme, qui nous apprend que saint
+Antoine, dans son dsert, fit la rencontre d'une espce de nain, au
+front cornu, aux narines crochues, aux pieds de bouc, qui lui prsenta
+des dattes et l'assura qu'il tait un de ces habitants que les paens
+avaient honors sous le nom de faunes et de satyres; qu'il tait dput
+vers lui, pour le conjurer d'intercder pour eux prs le Dieu commun,
+qu'ils savaient bien tre venu en terre pour le salut du monde. (Inter
+saxosam convallem haud grandem homunculum vidit aduncis naribus,
+fronte cornibus, asperat, cujus extrema pars corporis in caprarum
+pedes desinebat, et responsum accepit Antonius: Mortalis ego sum unus
+ex accolis eremi, quos vario errore delusa gentilitas, faunos satyrosque
+vocans, colit. Precemur ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro
+salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, _in Vita S. Pauli_.)
+
+Preuve indubitable qu'il existe des dmons sous la figure de boucs.
+Nanmoins le cardinal Baronius prtend tmrairement que le satyre
+qui entra en colloque avec saint Antoine n'tait qu'un singe, n
+probablement du commerce honteux de cet animal avec des filles, que
+Dieu doua de la parole, ainsi qu'il en avait fait autrefois pour le
+serpent et l'nesse de Balaam, dont parlent la Gense et les Nombres
+(Gen., cap. III, v. 1.--Num., cap. XXII, v. 28.) Mais qu'est-ce que
+l'opinion d'un cardinal contre celle d'un saint et de toute une
+antiquit qui dposent contre lui?
+
+
+
+
+SUR L'ANOSCOPIE
+
+
+Du grec +ana+, _au-dessus_, et de +skopia+, _action d'pier_, form
+de +skope+, _je considre_, _je contemple_.--Astrologie judiciaire,
+jonglerie.
+
+
+
+
+SUR LA LINGUANMANIE
+
+
+Du latin _lingua_, langue, et du grec +mania+, _fureur_, driv de
++mainomai+, _rendre furieux_.
+
+
+I.--C'taient des maisons publiques o les hommes et les femmes
+ple-mle s'abandonnaient tous les genres de libertinage.
+
+La prostitution date de la plus haute antiquit. Les Orientaux
+l'admirent dans le culte de leur religion et ne la considrent point
+comme un drglement de moeurs; ils la consacrrent d'abord clbrer
+le premier instant de l'existence de l'tre auquel ils ouvraient le
+sentier de la vie. Elle fut ensuite un des moyens puissants d'accrotre
+et de propager l'espce humaine. Dans les temps patriarcaux, nous
+trouvons Ada et Selles, concubines de Lamech, pre d'Abraham, se
+distinguer dans le mtier, et leur progniture bravement suivre leur
+exemple. (_Gen._, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.)
+
+Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu avait ferm le
+sein, _conclusit_, met dans le lit de son mari la frache et gentille
+Agar, sa servante (_Gen._, chap. XVI, v. 2, 3, 4.) Nous voyons Sodome
+et Gomorrhe et toutes les villes de la Pentapole dans la Palestine
+livres une souillure infme. (_Gen._, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.)
+Phein, de connivence avec Thamma, deux filles de Loth, prennent got
+ la bagatelle, et, commettant un inceste avec leur bonhomme de pre,
+dans le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, aprs
+l'avoir enivr au sortir de Sodome, dont tous les habitants viennent
+d'tre rtis par un dluge de soufre, pour avoir pris saint Pierre pour
+saint Paul (_Gen._, ch. XIX, v. 24, 30 38.) Lia et Rachel, pouses
+de Jacob, lui prostituent leurs servantes (_Gen._, ch. XXIX, v. 22,
+23 et 28) et Ruben sduit Bela, concubine de son pre (_Gen._, ch.
+XXXV, v. 22.) Juda fait pouser Thamar, la veuve de son fils an Her,
+par son second fils Onan, qui lude le devoir conjugal au moyen de la
+masturbation (_Gen._, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette mme Thamar,
+sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant son beau-pre
+Juda, qui, en s'vertuant avec elle, croit tre avec une femme publique
+(_Gen._, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette surprise incestueuse,
+si salutaire au genre humain, naquit Phars, l'un des anctres de
+Jsus-Christ. L'amoureuse Nitiflis, femme de Putiphar, sollicite
+l'imbcile Joseph de voluptueux bats, mais il refuse obstinment de
+_s'unifier avec elle_ (_Gen._, ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialit et
+la pdrastie taient fort connues dans le pays de Chanaan (_Exod._,
+ch. XXII, v. 19). On s'y polluait devant la statue de Moloch (_Lvit._,
+ch. XVIII, v. 21). Parmi les femmes publiquement madianites qui, du
+temps de Mose, _corrompirent_, Setim, le corps et l'me du peuple
+juif, se trouva la jolie prostitue Cozbi, fille de Jur, prince trs
+noble des Madianites, avec laquelle tait couch dans un b..... _in
+lupanar_, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et ligne de
+Simon, lorsque le pieux et fanatique Phines, petit-fils du grand
+prtre Aaron et fils d'Elazar, tout transport d'une sainte colre,
+entra dans le b....., une dague la main, et transpera d'un seul coup
+les deux dlinquants ensemble, vers les parties de la gnration
+(_Num._, cap. XXV, v. 1, 2 28; Arrepto pugione ingressus est... in
+lupanar et perfodit ambos simul, virum scilicet et mulierem, in locis
+genitalibus.)
+
+Ce fut une femme publique nomme Rahab, qui mue par cette gnreuse
+piti si naturelle aux filles de son espce, cacha au haut de sa
+maison, sous de la paille, les espions qui s'taient dlasss avec
+elle de leurs fatigues, et que Josu avait envoys Jricho, pour
+reconnatre la ville avant de l'assiger (_Jos._, cap. II, v. 1, 6).
+
+Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson se rend un
+jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une courtisane, avec
+laquelle il couche jusqu' minuit (_Jud._, cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite
+il devint perdument amoureux de Dalila, dans la valle de Sorec, autre
+fille de joie. Dans un de ces moments de voluptueuse ivresse o le coeur
+nageant dans l'lment du plaisir, est incapable de rien refuser
+l'tre qui vous le procure, Samson, aprs avoir tromp trois fois son
+amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire,
+et comme il est impossible la femme de porter loin un secret, elle
+le trahit son tour en le faisant connatre aux Philistins, qui lui
+crvent les yeux (_Jud._, cap. XVI, v. 4 22).
+
+Aimez-vous consulter les Livres des Rois?... Eh bien! ouvrez celui
+de David, et vous verrez ce prophte-roi qui avait pous Micho, fille
+de Sal, s'en donner avec l'impudique Abigal, femme de Narbal, qui
+lui inocula la v..... (_malum_) (I. _Reg._, cap. XXV, v. 35, 40). Le
+saint homme de roi accolait en mme temps plusieurs autres concubines
+et femmes de Jrusalem, auxquelles il fabrique des enfants, ce qui
+ne l'empche nullement d'enlever la sensible Bethsabe, femme du
+brave Urie, qu'il pouse aprs avoir fait assassiner son mari dans
+les combats (II. _Reg._, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute qu'il
+n'y et plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse, il se
+rchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune Sunamite,
+et ne la dflore pas: _Non cognovit eam_ (III. _Reg._, cap. I, v.
+4). _Tel pre, tel fils_, dit le proverbe, et les enfants de David
+le justifient: son fils Ammon brle d'une flamme incestueuse pour sa
+soeur Thamar, et sur le perfide conseil de son cousin germain Jonadab,
+il la viole au moment qu'elle lui prsente un potage apprt de sa
+propre main; puis il la renvoie fort brutalement. Absalon, irrit
+de l'outrage fait sa soeur, saisit, deux ans aprs, l'occasion d'un
+splendide festin, au milieu duquel il immole Ammon, en prsence de ses
+autres frres qui fuient pouvants. (II. _Reg._, cap., XIII, v. 8
+30). Ce fratricide met ensuite le comble ses forfaits en couchant
+publiquement avec toutes les concubines de son pre. (II, _Reg._, cap.
+XV, v. 22).
+
+Si nous descendons jusqu'au troisime Livre des Rois, nous voyons le
+type de la sagesse, le fils de l'adultre Bethsabe, Salomon enfin,
+dont la haute sapience avait acquis si haute renomme dans l'Orient,
+participer l'humaine faiblesse et rouler dans son palais sur sept
+cents pouses et trois cents concubines, dont les nez ressemblaient
+la tour du mont Liban qui regarde du ct de Damas (_Cant._, VII, v.
+4); les yeux ceux des colombes (_Cant._, I, v. 14; IV, v. 1); les
+ttons des faons de chevreuil (_Cant._, VII, v. 3), et qui, en un
+mot, taient belles comme les tentes de Cdar et les peaux de Salomon
+(_Cant._, I, v. 1).
+
+Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent beaucoup
+au mange de nos femmes publiques, qui le soir, dans les rues, vont
+recueillant les passants, pour les engager parcourir avec elles les
+deux monts de la myrrhe, la colline de l'encens (Ad montem myrrh et ad
+collem thuris. _Cant._, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter
+dessus pour en recueillir les fruits (_Cant._, VII, 8), qui sont
+quelquefois si amers!...
+
+Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des _Proverbes_, dont les
+uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses rptitions, et
+que l'glise cependant considre comme un petit chef-d'oeuvre canonique,
+ouvrage du trs Saint-Esprit:
+
+De la fentre de ma maison, j'aperois un jeune insens qui, sur le
+soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans le coin d'une
+rue prs de la maison d'une..... fille.--Je la vois venir au-devant
+de lui, en sa parure de courtisane; elle prend ce jeune homme, le
+baise et le caresse effrontment, lui disant: JE ME SUIS ACQUITTE DE
+MON VOEU AUJOURD'HUI. C'est pourquoi je suis venue au-devant de vous,
+dsirant de vous caresser. J'ai parfum mon lit de myrrhe, d'alos et
+de cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupt jusqu' ce qu'il fasse
+jour, et jouissons de ce que nous avons tant dsir. Mon mari n'est
+point la maison: il est all faire un voyage qui sera trs long; il
+a emport avec lui un sac d'argent, et il ne doit revenir que lorsque
+la lune sera pleine. (_Cant._, VII, v. 3). Entran par de longs
+discours et les caresses de ses paroles, le jeune homme la suit comme
+un boeuf qu'on amne pour servir de victime et comme un agneau qui va
+la mort en bondissant. (_Prov._, chap. VII, v. 6 22).
+
+Il est remarquer ici que cette prostitue sait mettre de l'ordre dans
+ses affaires. Dvote, avant de se livrer ses impudiques plaisirs,
+qu'elle veut d'abord sanctifier par la prire, _hodie vota mea Deo
+reddidi_, elle aura tout le temps d'tre amoureuse au lit. C'tait
+aussi l'opinion de Wasselin, abb de Lige, qui trouvait convenable de
+faire sa prire avant de se mettre l'oeuvre du cot. (_Epist._, _ad
+Florinum_ abbat., tome I, _Analect._, page 339.) Cette pratique est
+passe en usage jusqu' nos jours, car presque toutes les filles de
+joie, celles qui font leur mtier en honneur et conscience s'entend,
+ornent d'un crucifix la chemine de leurs rceptacles, qu'elles
+tapissent souvent _d'images de l'Immacule Conception, de saint
+Barnabas, de la Madone, mre de la puret, avec son divin poupon sur
+les bras_; elles font de temps autre dire des messes pour le salut de
+leurs mes et pour que Dieu leur envoie des chalands; quelques-unes,
+par excs de dvotion, y ajoutent la confession les dimanches et les
+jours de fte, et, dans l'intention de se rendre le ciel propice, la
+plupart portent sur elles des scapulaires de la Vierge et se font
+consoeurs du Saint-Rosaire, du Sacr-Coeur ou de la Congrgation.
+
+C'tait un drle de corps que ce roi Salomon: Piron d'un autre temps,
+l'harmonie prs, qu'il ne possde pas, bel esprit rotique, il composa
+les cantiques, que les belles voix de ses mille femmes et concubines
+excutaient sans doute pendant les orgies de ses splendides festins, o
+50 boeufs et 100 moutons faisaient eux seuls les pices de rsistance,
+et dont je vous dtaillerais, lecteur, toutes les substantielles et
+stimulantes friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais
+je reviens ses Cantiques, dont voici la fidle traduction:
+
+Je chanterai mon bien-aim, qui est pour moi une grappe de raisin de
+Chypre. _Cant._, I, 13.
+
+Car le roi m'a dj fait entrer dans ses celliers, et je suis ivre.
+_Cant._, I, 3.
+
+Mon bien-aim est pour moi comme un bouquet de myrrhe; il demeurera
+entre mes ttons. _Cant._, I, 12. (On se sert ici du mot propre pour
+ne pas affaiblir la couleur du sujet dont Salomon tait si plein.)
+
+Qu'il me donne un baiser de sa bouche. _Cant._, I, 1.
+
+Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis
+d'amour. _Cant._, II, 5.
+
+Je me reposerai sous celui que j'ai dsir. _Cant._, II, 3.
+
+L je lui offrirai mes ttons. _Cant._, VII, 12.
+
+Mon bien-aim mit la main au trou, et mon ventre a tressailli de ses
+attouchements. _Cant._, V, 4.
+
+Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie veuve
+de Monasss, la fire Judith, aller dvotement en bonne fortune trouver
+dans sa tente l'Assyrien Holopherne, qui assigeait Bthulie, et,
+l'ge de 65 ans (c'est l'ge que lui donne le rvrend P. Dom Calmet),
+inspirer ce gnral une violente passion, auquel, hlas! et quatre
+fois hlas! pour vous plaire, mon Dieu! elle _coupa le cou d'un coup
+de son propre coutelas_, aprs avoir couch avec lui.
+
+Nous voyons au livre d'_Esther_, chap. I et II, v. 11 et 8, Assurus,
+qui rgnait de l'Inde l'thiopie sur cent vingt-sept provinces,
+rpudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait de montrer sa
+beaut _in naturalibus_ aux libertins de sa cour; et puis usant de son
+privilge de despote, parmi les trois cents belles vierges qui lui
+furent amenes pour tre ses courtisanes, choisir l'aimable et mignonne
+Esther et l'admettre l'honneur de partager sa couche royale.
+
+Le livre d'_zchiel_ justifie par ses peintures hardies celles du
+_Portier des Chartreux_. Il vous offre, aux chapitres XVI et XXIII,
+le tableau des moeurs abominables dont taient infects Jrusalem et
+tout le pays d'Isral sous les rois successeurs de David. Les fameux
+emblmes d'Ool et d'Oolibra nous font voir les femmes de ces contres
+forniquer avec tous les passants, se btir des b....., se prostituer
+dans les rues (Cap. XVI, v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement
+les embrassements de ceux _quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et
+sicut fluxus equorum, fluxus eorum_ (Cap. XXIII, v. 20).
+
+Le livre d'_Oze_, dit Voltaire, est peut-tre celui qui doit le plus
+tonner les lecteurs qui ne connaissent point les moeurs antiques. En
+effet, comment concevoir, moins de faire le sacrifice de sa raison,
+que le Seigneur puisse ordonner si positivement ce petit prophte
+_d'aller s'vertuer avec une femme de mauvaise vie et de lui faire des
+enfants de prostitution_, puis lui enjoindre _d'aller se gaudir avec
+une femme qui non seulement ait dj un amant_, mais qui soit adultre
+(_Oze_, cap. I, v. 2) et dont la jouissance cote Oze _quinze
+pices d'argent et une mesure et demie d'orge_?... (_Oze_, cap. III,
+v. 1.)
+
+Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce que
+nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures de la
+Madeleine qui, pleurant sur les dbauches et les dsordres de sa vie
+passe, devint un modle de vertu, comme elle avait t un scandale de
+prostitution, ainsi que Marie gyptienne, une autre fille de joie, dont
+les dbauches furent effaces par une vie pnitente de quarante ans,
+qu'elle passa dans le dsert sans manger.
+
+Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du peuple
+hbreu, que certes on ne doit point envisager conformment aux ides
+que nous avons reues sur les lois de la dcence et de la pudeur. Ces
+moeurs, si loignes des ntres, n'taient point grossires dans ces
+temps reculs, et ne paraissent confondre notre faible raison que parce
+que nous ne pouvons sonder les profondeurs mystrieuses de ce peuple
+lu, manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui nous
+seront peut-tre un jour dvoiles, alors que les _dies ir_ seront
+arrivs, pendant lesquels les balances d'or de Monseigneur saint Michel
+pseront nos futures destines dans la valle de Josaphat (Teste David
+cum Sybilla).
+
+La prostitution fut connue de tous les peuples de l'Orient, qui la
+pratiquaient sous l'emblme des divinits gnratrices. Influencs
+par des climats constamment brlants o le soufre, ml tous les
+vgtaux et les drogues les plus chauffantes, occasionne dans le
+sang et le cerveau de ces explosions qui mnent l'esprit jusqu'au
+dlire, ces peuples les honorent par des actes de la plus rvoltante
+impudicit, tribaderie, pdrastie, bestialit, sodomie, onanisme et
+jusqu' la profanation des cadavres de femmes, tout y est mis en usage
+pour stimuler leurs dsirs honts. Mais la volupt ne parat avoir
+nulle part tabli son empire avec plus de dpravation et de lubricit
+que dans la Grce et chez les Romains. C'est Orphe, dit-on, qui
+le premier introduisit dans la Thrace l'amour infme des hommes,
++paiderastia+:
+
+ (Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem
+ In teneres transferre mares, citraque, juventam
+ tatis breve ver et primos carpere flores.
+ Ovide., _Metam._, lib. X, v. 84.)
+
+aprs la mort d'Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour le
+punir de ce crime, le turent et jetrent sa tte dans le fleuve
+Hbrus. Philippe de Macdoine en fit ses dlices avec Pausanias,
+dont il fut assassin pour avoir souffert la violence que lui fit
+Atticus, son favori, en l'exposant, dans un banquet, la lubricit
+de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se passer un moment de
+son Alexis ou de son Agathon, et le sage Socrate enseignait entre
+deux draps cette honteuse volupt ses favoris Phdon et Alcibiade.
+Xnophon prenait souvent ce plaisir avec Callias et Antolicus,
+Pindare avec Amarico, Aristote avec son Herminas; Anacron brla pour
+Bathyle, et le grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu'on ne pouvait
+tre bon citoyen sans avoir un ami avec qui l'on coucht. Sapho se
+rendit clbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de
++kleitoriazein+, que par ses talents comme pote. Aspasie se prostitua
+Pricls, et Glycre Alcibiade. Las reut dans ses bras le dgotant
+Diogne et le galant Aristippe, tandis que Phryn dbaucha l'Aropage
+entier. Thas, en sortant des bras d'Alexandre, se fit un doux plaisir
+de faire brler le palais de Perspolis, et l'on rigea, dans Athnes,
+des autels la danseuse Cotytto, sous le nom de _Vnus populaire_.
+
+Si nous examinons les moeurs des anciens Romains, nous les trouvons
+plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs. Les _lupanaria_
+d'alors taient de ces endroits o l'on s'abandonnait tous les
+genres d'abominations. Dans les quartiers spars qu'habitaient
+les _meretrices_, on voyait sur la porte de la loge de chacune de
+ces courtisanes un criteau qui portait le nom et le prix auquel
+taient taxs ses charmes (In cellis autem nomina meretricum solebant
+prfigi, et superscribi simul et stupri. LUBINUS.) D'o vient que
+Juvnal, parlant de la dbauche effrne de Messaline, dans la loge
+de la fameuse Lysisca, dit si agrablement _titulum mentitur Lysisc_
+(Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi connatre que malgr le nom
+suppos qu'empruntait l'impratrice pour cacher ses infamies, il ne se
+trompait pas sur la femme qui s'y prostituait. Apollonius de Tyr nous a
+conserv, dans son histoire, la forme d'un titre qui est trop plaisant
+pour ne point le rapporter ici:
+
+ _Quicumque Tarsiam defloravit
+ Mediam libram dabit
+ Postea populo patebit,
+ Ad singulas solidas._
+
+Dans ces lieux de dbauches, un rglement de police indiquait l'heure
+de se retirer, et le son d'une cloche avertissait le public du moment
+de l'entre et de la sortie de ces _lupanaria_. (Tempus quando ad
+meretricem eundum erat, lenones indicabant tintinnabulo, et ante nonam
+fores erant claus vel ex more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez
+Pitiscus.)
+
+Les courtisanes qui se distingurent le plus dans la prostitution
+furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant, nomma le
+Snat romain pour son hritier, ce qui lui valut une apothose, et
+Quartilla, dont Ptrone nous a dpeint la galante impudicit. (Traduit
+par l'auteur de _l'Origine des prostitutions_.)
+
+Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla. Aprs
+que de vieux dbauchs les eurent fatigus de caresses lascives et
+rvoltantes, Psych, suivante de Quartilla, s'approcha de l'oreille de
+sa matresse et lui dit en riant quelque chose; elle rpondit:--Oui,
+oui, c'est fort bien avis, pourquoi non? Voil la plus belle occasion
+qu'on puisse trouver pour faire perdre le pucelage Pannichis. On
+fit aussitt venir cette petite fille, qui tait fort jolie et ne
+paraissait pas avoir plus de sept ans; c'tait la mme qui, un peu
+auparavant, tait entre dans notre chambre avec Quartilla. Tous
+ceux qui taient prsents applaudirent cette proposition; et pour
+satisfaire l'empressement que chacun tmoignait, on donna les ordres
+ncessaires pour le mariage. Pour moi (c'est Encolpe qui parle), je
+demeurai immobile d'tonnement et je les assurai que Giton avait trop
+de pudeur pour soutenir une telle preuve et que la petite fille
+n'tait pas aussi dans un ge pouvoir endurer ce que les femmes
+souffrent dans ces occasions.--Quoi! repartit Quartilla, tais-je plus
+ge lorsque je fis le premier sacrifice Vnus? Je veux que Junon me
+punisse si je me souviens jamais d'avoir t vierge, car je n'tais
+encore qu'une enfant que je foltrais avec ceux de mon ge; et mesure
+que je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu' ce que
+je sois parvenue l'ge o je suis.
+
+Les femmes publiques n'taient point mles avec les citoyens; et dans
+ces temps malheureux o l'on voyait Rome la plus honteuse dbauche
+rgner sur le trne, la cour et dans la haute classe de la socit,
+les prostitues gardaient une sorte de dcence et de pudeur que les
+dames ne connaissaient plus.
+
+On voyait Pompia, femme de Jules-Csar, se laisser sduire par
+Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Desse, et l'empereur, son
+poux, vivre en adultre avec la fameuse Cloptre, reine d'gypte,
+aprs qu'il eut dbauch Servilie, mre de Brutus, et les plus
+illustres Romaines (SUT., _in Jul. Cs._, cap. L). Csar avait dj
+commis, dans sa jeunesse, le pch contre nature avec Nicodme, roi de
+Bithynie (SUT., _in Jul. Cs._, cap. XLIX).
+
+Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appel la femme de tous les
+maris et le mari de toutes les femmes, Omnium mulierum virum, et
+omnium virorum mulierem. (SUT., _in Jul. Cs._, cap. LII.)
+
+Auguste n'tait point exempt de la _petite fantaisie_ de Csar: il
+la gotait souvent avec son favori Mcne, dont la femme lui servait
+de concubine. Entremetteuse de son capricieux poux, l'impratrice
+Livie lui procurait des femmes de toutes parts et prtait quelquefois
+une main complaisante certain objet fort variable de sa nature
+(XIPHILIN., _in Aug. Dio_, lib. XLVIII), tandis que son volage poux
+se livrait une flamme incestueuse avec sa propre fille Julie,
+si dissolue dans ses moeurs qu'elle osa publier ses turpitudes; ne
+recevant, disait-elle, des passagers dans sa barque que quand elle
+tait pleine (Nunquam, nisi plena navi, tollo vectorem. MACROB., lib.
+II, cap. 5.) Les dsordres de cette princesse furent si effroyables
+qu'elle admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim
+adulteros), avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues
+de Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (DIO, lib.
+LV, p. 555, A: Juliam filiam suam adeo lascivi progressam, ut in
+ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes ac comportationes
+ageret.--XIPHILIN., _in Aug._--Nihil quod facere aut pati turpiter
+posset foemina, luxuria libidine infectum reliquit: magnitudinem que
+fortun su peccandi licentia metiebatur, quidquid liberet pro licito
+judicans.--VELL. PATER., lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres,
+o son pre Auguste avait lanc des dcrets si foudroyants contre
+les adultres (VELL. PATER., _Hist._, lib. II.--SUT., _in Aug._, c.
+XXXIV). Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricits en faisant
+chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois qu'elle
+avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue de Marsyas,
+ministre de Bacchus (_liber_) et fameux joueur de flte de Phrygie,
+qu'Apollon corcha tout vif, pour le punir d'avoir eu la tmrit de
+se mesurer avec lui, fut place dans le Forum, comme monument de la
+libert de la ville ou de la victoire du dieu des chants. Les avocats
+de cette poque prirent l'habitude de faire couronner cette statue
+chaque fois qu'ils avaient gagn un procs. Ce fut pour imiter cette
+coutume que la princesse Julie _eam coronari jubebat ab iis quos, in
+illa nocturn palstr, valentissimos colluctatores experta erat_.
+Voyez Muret, sur Snque, et les _Femmes des douze Csars_, par M. de
+Servies, chap. _Julie_, femme de Tibre.
+
+Tibre, ce monstre d'impudicit et de cruaut, se plongeait, en l'le
+de Capre, dans les turpitudes les plus dgotantes et les plus
+horribles salets. Non content d'exciter son imagination drgle par
+les peintures les plus obscnes et les plus luxurieuses d'lphantis,
+il chercha ranimer ses sens mousss par les groupes les plus
+lascifs, qu'il faisait excuter en sa prsence par des _spintres_, qui
+_triplici serie connexi, invicem incestarent_. (SUT., _Vie de Tibre_,
+chap. XLIII); il allait jusqu' abuser de la plus tendre enfance,
+dont il se faisait polluer dans ses bains de la plus infme manire
+(SUT., cap. XLIV): quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos
+vocabit, institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur
+ac luderent, _lingua morsuque sensim appetentes_ (ejus genitalia
+cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum tamen lacte
+depulsos, inguini ceu papill admoneret: pronior sane ad id genus
+libidinis et natura et aetate.
+
+Caligula jouit de toutes ses soeurs, en prsence de sa femme, au
+milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait les plus
+illustres dames devant leurs maris (SUT., _in Calig._, cap. XXIV et
+XXXVI.--DIO, lib. LIX); et portant la dpravation de son coeur jusqu'
+prostituer sa propre personne, il dshonore la fille qu'il avait eue
+de son commerce incestueux avec l'une de ses soeurs (EUTROP., _in Caj.
+Calig._). Il marque le plus fol amour pour l'une d'elles, Drusille,
+parce qu'il en avait eu les prmices, l'enlve son poux, Cassius
+Longinus, et l'entretient publiquement; et quand il est fatigu de ses
+autres soeurs, Agrippine et Levilla, il les expose la brutalit de ses
+gitons (SUT., _in Calig._, cap. XXIV). Ensuite il conoit une furieuse
+passion pour la luxurieuse et lascive Csonie, l'habillant tantt en
+guerrier et tantt la faisant voir toute nue ses amies (SUT., _in
+Calig._, cap. XXV).
+
+Tandis que le stupide et l'imbcile Claude, prince qui tenait plus
+de l'animal que de l'homme, se donnait tout entier aux plaisirs de
+la table et avait rsolu, pour ne point incommoder ses convis, de
+faire publier un dit par lequel il octroyait la permission de pter
+pendant les repas (SUT., _in Claud._, cap. XXXIII), Messaline, sa
+femme, se prostituait tout venant et s'abandonnant aux vices les
+plus honteux, poussait l'impudeur jusqu' se marier publiquement avec
+Silius, en l'absence de Claude, qui se divertissait Ostie (SUT., _in
+Claud._, cap. XXVI.--TACIT., _Ann._, II. DIO, lib. LX, p. 686 B.), et
+donnant l'essor toute la fougue effrne de ses infmes passions,
+elle se dguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca,
+se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d'esclaves et de
+soldats. (Voyez Juvnal, liv. II, sat. 6.--SUT., _in Claud._, cap.
+XXVI.)
+
+Digne fils de l'adultre et incestueux Domitius nobarbus (TACIT.,
+_Ann._, IV.--SUT., _in Ner._, cap. VII) et d'une mre mchante et
+corrompue, qui datait son libertinage ds sa plus tendre enfance,
+Nron se livre d'incestueuses privauts avec Agrippine, dj souille
+d'une familiarit criminelle avec son frre Caligula (TACIT., _Ann._,
+XIV.--SUT., _in Calig._ cap. XXIV). Il la fait ensuite massacrer,
+ainsi que son pouse Octavie, qu'il sacrifie la jalousie de
+l'adultre Poppe, alors sa concubine, dont il se dfait galement
+par un coup de pied qu'il lui donne dans le ventre (TACIT., _Ann._,
+XVI.--SUT., _in Ner._, cap. XXXV). Mprisant toutes les lois de la
+dcence et de la pudeur, il viole la vestale Rubria et prend pour
+femme, sous le nom de Sabine, le jeune et beau Sporus, aprs lui avoir
+fait extirper les testicules (SUT., _in Ner._, cap. XXVIII.--AUREL.
+VICTOR, _Epitom._--XIPHILIN., _in Ner._); puis se fait pouser par
+Doryphore, son intendant, pour donner une nouvelle volupt son infme
+lubricit (SUT., _in Ner._, cap. XXIX).
+
+Vitellius, envoy fort jeune Capre, o Tibre, dans les ombres de
+cette le infme, cachait ses monstrueuses salets et ses horribles
+dbordements, dbute dans la carrire de la vie par une abominable
+prostitution de son corps (SUT., _in Vitell._, cap. II: Salivis melle
+commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie ac palam arterias et fauces
+pro remedio fovebat. Voyez la _Linguanmanie_.--TAC., _Ann._, XI), puis
+devient l'assassin de sa mre Sextillia qu'il fait mourir de faim.
+
+Vespasien, passionnment amoureux de Cnis, affranchie d'Antoine, mre
+de Claude, entretient cette concubine dans son palais et la traite
+comme si elle et t son pouse lgitime (SUT., _in Vesp._, cap. III).
+
+Tite, pendant son expdition contre les Juifs, se passionne pour la
+reine Brnice, soeur du roi Agrippa, qui lui accorde les dernires
+faveurs.
+
+De retour Rome, o il s'est fait suivre de sa matresse, pour en
+avoir la tranquille jouissance, il rpudie sa femme, Marcie Furnille,
+et mne ensuite une vie effmine et dissolue, passant des nuits
+entires dans ses dbauches de table et se livrant aux plus infmes
+plaisirs (SUT., _in Tit._, cap. II). Puis il renvoie cette reine en
+Jude, quoique contre-coeur (Ab urbe dimisit invitus invitam. SUT.,
+_in Tit._, cap. II), aprs avoir fait massacrer brutalement le consul
+Cecinna au moment que celui-ci sortait de la salle du repas, sous le
+vain prtexte qu'il avait viol Brnice (AUREL. VICTOR, _Epist._ X,
+ 4).
+
+Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d'une beaut admirable,
+mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes du devoir conjugal,
+devient une des plus dbauches courtisanes de Rome; elle livre ses
+charmes Domicien, qui l'enlve brutalement OElius Lamia son mari
+(DIO, _Excerp._, per Vales.--DIO, lib. LVII.--SUT., _in Domit._,
+cap. L). Mais bientt dgot d'une femme dont la possession lui
+avait cot si peu de peine, il s'enflamme pour Julie Sabine, sa
+nice (_Ibid._, cap. XXII), et pour la possder librement il rpudie
+son pouse Domitia, qui se prostitue publiquement la populace et
+au comdien Paris, dont elle devient folle d'amour (_Ibid._, cap.
+III.--XIPHIL., LXVII, p. 759, E), et qu'il fait massacrer en pleine
+rue. Ensuite, rappelant son pouse, sous prtexte que le peuple lui
+demande cette grce, il la fait rentrer dans son lit sacr (DIO,
+cap. XIII), aprs avoir donn la mort son infme concubine, par un
+breuvage qu'il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs
+incestueuses amours (_Ibid._, cap. XXII.--DIO, lib. XVI.--PLIN.,
+_Epist._ II): homme profondment immoral, qui s'abandonna dans ses
+bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les femmes les plus
+dissolues; qui se souilla par de sanglantes excutions, et qui fut
+massacr dans sa chambre par sa propre femme et les grands de sa cour
+qu'il avait proscrits (SUT., cap. XXIII.--AUREL. VICT., _Epist._, II,
+7.--DIO, lib. LXVIII).
+
+Sabine, femme de l'empereur Adrien, se livre aux embrassements
+adultres de plusieurs patriciens, et l'pouse de Marc Aurle,
+Faustine, devient perdument amoureuse d'un gladiateur.
+
+Commode, n de l'adultre Faustine, fille d'Antonin, ne dment point
+son origine, il se livre dans son palais la lascivet de trois cents
+concubines et assassine sa soeur Lucilla. Caracalla se souille du sang
+de son frre et pouse sa belle-mre Julie, dont la beaut galait
+l'impudence (Cum Julia noverca Bassiani Caracall ei sinum nudasset:
+Vellem, inquit, si liceret. At illa: Si libet, licet. An nescis te
+imperatorem esse, et leges dare, non accipere?) Heliogabale aime
+son eunuque Hirocls avec un dlire si effrn, ut eidem inguino
+oscularetur, floralia sacra si asserens, celebrare (_OEt. Lamprid._, _in
+Heliog._, cap. V). Mais nerv par le luxe et les dbauches, incapable
+par lui-mme d'assouvir ses excrables lubricits, il prostitue toutes
+les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans et esclaves,
+se faisant donner le nom de _Bassiana_ et recherchant avec emportement
+les criminels plaisirs de la bestialit. (Per cuncta cava corporis
+libidinem recipiens et eum fructum vit prcipuum existimans, si dignus
+atque aptus libidini plurimorum videretur. _Ibid._)
+
+
+
+
+Le Libertin de Qualit
+
+
+
+
+Madame Honesta, la Prsidente et l'Amricaine
+
+
+Je me fais prsenter chez Madame _Honesta_ (famille presque teinte).
+Tout y respire la pudeur et l'honntet; tout prche l'abstinence,
+jusqu' son visage, dont la tournure, quoique assez piquante, n'a
+cependant aucun de ces dtails qui inspirent la tendresse. Mais elle
+a des yeux, de la physionomie, une taille qui serait trop maigre, si
+toute l'habitude du corps ne s'y proportionnait pas. Je ne louerai pas
+sa gorge, quoiqu'une gaze qui s'est drange m'ait permis d'entrevoir
+du lointain; ses bras sont un peu longs, mais ils sont flexibles, on
+pourrait souhaiter une jambe plus rgulire; telle qu'elle est, un
+joli pied la termine. Nous avons les _grands airs_, des _nerfs_, des
+_migraines_, un mari que l'on ne voit qu' table, des gens discrets, de
+l'esprit bizarre, capricieux, mais vif, mais quelquefois ne ressemblant
+qu' soi... Pardieu! allez-vous me dire, celle-l ne vous paiera pas...
+Oh! que si! parce qu'elle est vaniteuse, parce qu'elle se pique de
+gnrosit, parce qu'elle veut primer.
+
+D'abord, vous imaginez bien que nous faisons du respect, de l'esprit,
+des pointes, des calembours; que madame a raison, que tout chez elle
+est au mieux possible... Irai-je sa toilette? Pourquoi non?... Je
+placerai une mouche; je donnerai cette boucle tout le jeu dont
+elle est susceptible... Un chapeau arrive... Bon Dieu! les Grces
+l'ont invent; le dieu du got lui-mme en a plac les fleurs,
+et tous les zphyrs jouent dans les plumes qui le couvrent. Comme
+cette gaze _prune-de-Monsieur_ coupe avec ce _vert anglais_... Mais
+qui l'a envoy?... Vous sentez que je suis le coupable; et pourquoi
+un coupable ne rougirait-il pas?... Je me suis trahi, dconcert,
+boud... Victoire, que son emploi de femme de chambre, quelques
+baisers des plus vifs et un louis ont mise dans mes intrts, les
+plaide en mon absence... Ah! madame, si vous saviez ce que l'on me
+dit de vous!... Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux
+que votre chevalier, et je suis sre qu'il ne vous coterait qu'une
+misre... Il n'est pas joueur, je le sais de son laquais; c'est un
+coeur tout neuf.--Mais, crois-tu que je sois assez aimable pour...--Ah!
+Dieu! madame, comme ce chapeau est tourn! Vous voil l'ge de vingt
+ans.--Tais-toi, folle; sais-tu que j'en ai trente, et passs?...
+(Pardieu, oui, _passs_ et il y a dix ans que cela est public...)
+Je reviens l'aprs-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on
+pas? Je demande pardon en offensant davantage; on s'attendrit, je me
+passionne; on se... (Foutre! attendez donc... Cette femme-l est d'une
+prcipitation me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous sentez
+bien que mon laquais n'est pas assez bte pour ne pas me faire avertir
+que le ministre (ah! pardieu! tout au moins) m'attend. Je jette un coup
+d'oeil assassin; j'embrasse cette main qui tremble dans la mienne... Je
+me relve et je pars.
+
+Pendant ce temps-l, je fais connaissance avec une de ces femmes qui,
+blases sur tout, cherchent des plaisirs quelque prix que ce soit.
+Elle me fait des avances, parce que son honneur, sa rputation, la
+biensance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse. Nous sommes
+bientt arrangs; elle me paie, je la lime; car je ne veux, sacredieu!
+pas d......er... Mon infante le sait: les tracasseries viennent.
+Ah! doux argent! je sens que ton auguste prsence!... Enfin, on se
+dtermine; il y a dj quinze mortels jours qu'on languit. Je fais
+entendre, modestement, que la reconnaissance m'attache, que j'ai des
+obligations d'un genre... N'est-ce que cela?... On me paie au double;
+et ds lors je suis quitte avec ma Messaline: je vole dans les bras
+qui m'ont combl de bienfaits nouveaux, et je gote... non pas du
+plaisir... mais la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.
+
+Las! que voulez-vous! Quand on a engraiss la poule, elle ne pond plus;
+les honoraires se ralentissent, et je dors.--Comment! tu dors?--Oui,
+la nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chri qui anime
+l'esprance, qui claire les combats amoureux. On se plaint, je me
+fche; on me parle de procds, d'ingratitude, et je dmontre que l'on
+a tort, car je m'en vais.
+
+Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m'apparat; mais il n'est
+point charg de ses attributs heureux: c'est le dieu du conseil, le
+diligent Mercure, il me console et m'envoie chez M. Doucet. Vous ne le
+connaissez srement pas: or, coutez.
+
+Une taille qu'une soutane et un manteau long font paratre dgage;
+un visage qui rassemble la maturit de l'ge, l'embonpoint et la
+fracheur; des yeux de lynx, une perruque adonise; _l'esprit_ en a
+trac la coupe; sa physionomie ouverte, mais dcente, rpand l'clat
+de la batitude; il ne se permet qu'un sourire, mais ce sourire laisse
+voir de belles dents... Tel est le directeur la mode: troupeaux de
+dvotes abondent, les consultations ne tarissent pas.
+
+Mais il existe des privilgies, de ces femmes ensevelies dans un
+parfait quitisme de conscience et dont la charnire n'en est que
+plus mobile. Le pre en Dieu cache sous un maintien hypocrite une me
+ardente et de trs belles qualits occultes... Vous vous doutez bien
+que c'est ces femmes qu'il faut parvenir. Je m'insinue donc dans
+la confiance du bonhomme, je lui dcouvre que je suis presque aussi
+tartuffe que lui: il m'prouve; et quand toutes ses srets sont
+prises, il m'introduit chez madame....
+
+C'est l que la saintet embaume, que le luxe est solide et sans faste,
+que tout est commode, recherch sans affectation... Mais quoi, un
+jeune homme chez une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement;
+c'est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez que je dois en
+avoir, au moins autant que d'impudence. Mes visites s'accumulent, la
+familiarit s'en mle, et voici une des conversations que nous aurons,
+j'en suis sr.
+
+A la sortie d'un sermon (car j'irai, non pas avec elle, mais je serai
+plac tout auprs, les yeux baisss, jetant vers le ciel des regards
+qui ne sont pas pour lui), la sortie d'un sermon duquel elle m'a
+ramen, je commencerai par la critique de toutes les femmes rassembles
+autour de nous. Notez que les questions viennent de ma bate.--Comment
+avez-vous trouv madame une telle?--Ah! bon Dieu! elle avait un pied de
+rouge.--Pourtant, elle est jolie.--Elle aurait de vos traits, si elle
+ne les dfigurait pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne;
+elle n'a ni votre teint, ni vos couleurs... (Croyez-vous qu' ces
+mots elles n'augmenteront pas?)--Par exemple, la comtesse n'tait pas
+habille duement.--Du dernier ridicule, elle montre une gorge! et
+quelle gorge! Je ne connais qu'une femme qui et le droit d'taler de
+pareilles nudits. (Remarquez ce coup d'oeil sur un mouchoir dont les
+plis laissaient passage ma vue... Un autre coup d'oeil me punit et
+je devins timide, dcontenanc.)--Que pensez-vous du sermon?--Moi, je
+vous l'avouerai, j'ai t distrait, inattentif.--Cependant la morale
+tait excellente.--J'en conviens; mais prsente d'une manire si
+froide! une belle bouche est bien plus persuasive. Par exemple, quel
+effet ne font pas sur moi vos exhortations! Je me sens plus anim, plus
+fort, plus courageux... Hlas! vous me faites aimer la vertu parce que
+je vous aime... (Ah! mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la
+pleur couvre mon visage... Je demande pardon... Plus on me l'accorde,
+plus j'exagre ma faute, afin de ne pas tre coupable demi...) Ma
+dvote se remet plus promptement; cependant, elle est encore mue,
+elle me propose de lire et c'est un trait de l'amour de Dieu. Plac
+vis--vis d'elle, mon oeil de feu la parcourt et l'pie: je paraphrase,
+je compose; ce n'est plus un sermon, c'est du Rousseau que je lui
+dbite... Je saisis l'instant, un oratoire est mon boudoir, et je suis
+heureux.
+
+Mais l'argent! l'argent!--Foutre, un moment; laissez-nous d....er.
+Quelle jouissance qu'une dvote! Que de charmants riens! Comme cela
+vous retourne! Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne Sainte
+Vierge!... Ah! mon doux Jsus!... Ami, sens-tu cela comme moi?
+
+Mais l'argent! Eh! me croyez-vous assez bte pour aller faire un
+mauvais march? Nenni... quelque sot...
+
+Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est discret; il
+perdrait trop ne pas l'tre, et c'est lui qui va me servir; bien
+entendu qu'il aura son droit de commission.
+
+Depuis trois jours, ma dvote, en abstinence, n'a eu pour ressource que
+son god...... Le pre en Dieu arrive:--Hlas! ce pauvre jeune homme!
+il est encore retomb dans le vice! Des femmes perdues l'entranent...
+(Quel coup de poignard!)--Ah! mon pre, quel dommage! il a un bon
+fond!--Madame, ce n'est pas sa faute; il y a mme en lui une espce
+de vertu, car il est franc. Monsieur, m'a-t-il dit, j'ai des dettes
+d'honneur, ma _conscience_ me tourmente; je vais me perdre peut-tre,
+je serai la victime de mon devoir... Hlas! ce qui me perce l'me,
+c'est de quitter madame... (Ici elle baisse les yeux.) Cette femme
+est adorable; elle possde mon coeur... N'importe, il faut la fuir...
+toile malheureuse! dplorable destin! Voil, madame, ce qu'il m'a
+dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle d'autre chose, on
+revient...--Mais quoi montent ces dettes?--Trois cents louis... Et
+vous croyez qu'une femme qui connat mes caresses et mes reins, qui est
+sre du secret, qui ne me trouve pas un butor, qui aime surtout les
+variantes, ne me les enverra pas le lendemain?
+
+Je vous vois d'ici faire le moraliste: _Mais cela est odieux; l'amour
+pur est gnreux; vous tes un fripon..._ Foutre! vous badinez, vous
+gteriez le mtier; elle a trente-six ans, j'en ai vingt-quatre;
+elle est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son ct du
+temprament et de l'argent, moi de la vigueur et du secret... Ne
+voil-t-il pas compensation?
+
+D'ailleurs, voulez-vous que je m'acquitte? Je lui fais l'honneur de
+l'afficher. Elle quitte sa dvotion: je la rends la socit,
+elle-mme; elle change d'tat, enfin... Non, je me trompe, elle ne
+change que de robe et de coiffure.
+
+Voil ma dvote dans le monde, et par mes soins.
+
+--Mais il valait bien mieux la laisser dans son obscurit: vous allez
+la perdre, on vous l'enlvera.--J'ai d'autres projets peut-tre; son
+argent est consomm, ses diamants sont vendus, mon caprice est pass...
+Vous verrez cependant que, pour me faire enrager, elle s'avisera
+d'tre fidle: il faut que je prenne la peine d'avoir des torts avec
+elle.--Vous en aurez bientt.--Non; car voici ma conclusion: Madame,
+je ne rappellerai point vos bonts, elles me sont chres, et mon coeur
+aime vous avoir des obligations que toute autre ne m'et pas fait
+contracter; mais, plaignez-moi; c'est ma reconnaissance qui me cotera
+la vie; c'est le soin de votre gloire qui va dtruire mon bonheur.
+Je vous dois de cesser des visites qui vous compromettraient: hlas!
+je sais trop qu'en prononant cette sparation funeste, je dicte mon
+arrt.
+
+Puissances du ciel! combien vous tes attestes! A force de singeries,
+je parviens m'attendrir; ma Dulcine verse tour tour les larmes de
+la douleur et celles du plaisir: ma fuite est combine par des points
+d'arrt sur tous les sophas des appartements, et c'est sa dernire
+extase que je me sauve.
+
+Parbleu! voil bien des faons.--Pauvre sot! tu ne vois donc pas que
+cette femme fait ma rputation pour l'ternit; je n'ai plus besoin de
+me vanter, je n'ai qu' lui en laisser le soin, et je suis le phnix
+des oiseaux de ces bois. D'ailleurs, je n'ai pas perdu la tte; elle
+est l'amie intime de la prsidente de..., et depuis longtemps je lorgne
+cette riche veuve; elle ne manquera pas d'tre la confidente de ma
+dlaisse, et me croyez-vous assez novice pour n'avoir pas persuad
+celle-ci que ce serait un moyen de nous voir encore; l'autre, que je
+ne quitte madame une telle que pour ses beaux yeux.
+
+Tout russit mon gr... mais il faut que je les brouille... Allons,
+Discorde, vole ma voix... On se pique, on se refroidit, les deux
+insparables ne se voient plus; la prsidente exige que j'embrasse son
+ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant mon tour. Que ne
+peut le dsir de la vengeance! on se livre moi pour faire pice sa
+bonne amie.
+
+La prsidente a trente-cinq ans, et n'en parat pas plus de vingt-huit;
+elle est bien conserve, mais sans affectation. Ce serait une petite
+matresse, si le jargon ne l'ennuyait pas. Elle a de l'esprit avec les
+femmes, de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de retenue dans le
+public, un ton de femme de qualit et des dehors imposants.
+
+Dans le particulier, je n'ai gure connu de temprament plus vif, plus
+soutenu, et en mme temps plus vari. Ses caresses sont sduisantes,
+parce qu'elles sont franches, et vingt fois j'ai t tent de l'aimer.
+Au reste, elle n'est pas sans dfauts: elle a une profonde vnration
+pour elle-mme; ses dcisions sont des oracles, ses prceptes des
+lois; je n'ai rien vu de si imprieux. Il est vrai qu'elle y joint
+l'adresse, et que souvent vous croyez faire votre volont en ne suivant
+que la sienne.
+
+Sa socit, qui nous devine, ne tarde pas me fter, je suis le saint
+du jour; elle a de la confiance en moi: rien n'est bien, si je ne
+l'ai conseill. Nous passons ainsi six mortelles semaines. J'oubliais
+qu'elle veut tre la confidente de mes affaires. Un jour j'arrive chez
+elle; mon oeil est agit.--Mais, qu'as-tu donc, mon ami? Tu es bien
+sombre.--Quoi! dis-je (en m'efforant de sourire), pourrais-je apporter
+chez vous de l'humeur?... On me perscute, je m'obstine me taire,
+j'ai des distractions que le monde qui abonde pour le souper ne saurait
+dtruire: on me propose une partie, je la refuse, et je sors minuit
+en m'chappant.
+
+Voil qui est bien simple, direz-vous, qui n'en ferait autant?... Je
+vous le donne en dix: coutez seulement.
+
+Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des mieux dgourdis, n'a
+pas eu l'esprit de f..... la femme de chambre pour viter l'ennui.
+Or, ce jour-l, il est presque aussi triste que moi; sa charmante le
+presse autant que la mienne, et comme il est d'un naturel confiant, il
+avoue que _la nuit dernire j'ai soup chez la duchesse une telle,
+que l'on m'a fait, malgr moi, tailler un pharaon_; que le jeu tait
+diabolique, que j'ai perdu normment, et qu'tant peu riche, je suis
+trangement incommod; mais ce qui me tourmente, c'est d'avoir t
+oblig de mettre en gage le diamant que m'a donn la prsidente. Hlas!
+cette bague n'a pas mme t suffisante avec tous mes bijoux pour
+dgager ma parole et je suis sans un sou!
+
+Il retombe ensuite sur lui-mme, car le drle est presque aussi coquin
+que moi: on l'a forc aussi de jouer, et sa montre est avec mes effets
+chez madame la Ressource. La pauvre Adlade, qui aime le pendard, tire
+de son armoire quarante cus, qui composent sa petite fortune et sont
+mme le fruit de mes dons. Le sclrat les empoche; mais il y a bien un
+autre mange.
+
+J'ai aperu des chuchotages de la prsidente sa femme de chambre,
+des alles, des venues: c'est que l'on a cont tout cela madame; que
+madame a fait rpter tout cela mon bandit, et que sur le champ elle
+lui a remis cinq cents louis.--Douze mille francs?--En or, vous dis-je,
+pour aller tout dgager et fournir le supplment... Quand je sors, je
+retrouve mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le magot en
+triomphe chez moi.--Comment! tout cela n'tait donc pas vrai?--Mais
+d'o diable viens-tu donc? C'est incroyable! tu ne te formes point;
+mais, aiguise donc ton intelligence.
+
+Le lendemain, sept heures, en dshabill leste, je cours chez la
+prsidente; une joie douce brille dans ses yeux; j'ai son diamant au
+doigt... je veux la faire parler (car vous noterez que, sous peine
+de la vie, mon laquais ne doit m'avoir rien avou) elle me fait un
+mensonge avec toute l'adresse, toute la noblesse de la gnrosit; mais
+elle voit bien, la vivacit de mes caresses, que la reconnaissance
+les enflamme et que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes
+transports, je parle de bienfaits; on m'impose silence, en me disant
+que si l'on avait t assez heureuse pour me rendre un service, j'en
+terais tout l'agrment. Dieu! comme ma voix est touchante!
+
+Comment, monstre! tant d'amour et de gnrosit ne te touche pas? Si
+fait, pardieu! et pour lui montrer ma gratitude (un peu aussi pour m'en
+dbarrasser), je la marie avec un homme de ma connaissance qui la rend
+la femme la plus heureuse de Paris. D'amants que nous tions, nous
+devenons amis, et je vole, non pas de nouveaux lauriers, mais de
+nouvelles bourses.
+
+Dgot de l'amour parfait, de la jouissance mthodique de la dvote
+et de la prsidente, je languissais tristement, quand mon bon ange
+me conduisit chez madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les
+parties fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis vacant, et
+surtout que le diable est dans ma bourse; elle me prsente sa liste,
+parcourons-la.
+
+1 Madame la baronne de Conbille... Foutre! voil un beau nom.
+Qu'est-ce que cette femme-l?---C'est une petite provinciale
+qui est venue Paris dpenser cinquante ou soixante mille
+francs qu'elle amassait depuis dix ans.--En reste-t-il encore
+beaucoup?--Non.--Passons; pourquoi cette bougresse-l s'avise-t-elle de
+prendre un nom de cour?
+
+2 Madame de Culsouple.--Combien donne-t-elle?--Vingt louis par
+sance.--Paie-t-elle d'avance?--Jamais, et puis ce n'est pas votre
+affaire: elle est trop large.
+
+3 Madame de Fortendiable.--Tenez, voil ce qu'il vous faut. C'est
+une Amricaine, riche comme Crsus; et si vous la contentez, il n'y a
+rien qu'elle ne fasse pour vous.--Eh bien! tu me prsenteras.--Demain,
+si vous voulez.--Ici?--Dans son htel mme.--Ce nom-l a quelque chose
+d'infernal qui me divertit.--Je rends la liste, quand, d'un air de
+mystre, la bonne Saint-Just m'adresse cette exhortation: Mon cher
+ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu'y avez-vous gagn? la
+vrole. Pourquoi ne pas couter les conseils de la sagesse? J'ai dans
+ma maison une vraie fortune, une vieille.--Le diable te f....! Eh! que
+votre souhait s'accomplisse! encore mieux vaut lui que rien; mais il ne
+s'agit pas de cela, je vous parle d'un trsor: fiez-vous moi, et nous
+la plumerons.--Allons, je le veux bien: je m'en rapporte ta prudence.
+
+En attendant, je me rends le lendemain, sept heures du soir, chez
+mon Amricaine. Je trouve de la magnificence, un gros luxe, beaucoup
+d'or plac sans got, des ballots de caf, des essais de sucre, des
+factures, enfin un got de marin que je n'ai, sacredieu! que trop
+reconnu dans mainte occasion.
+
+Ce qui me tourmentait tait d'entendre, dans un cabinet voisin, une
+voix d'homme dont les gros clats me mettaient en souci; enfin, la
+porte s'ouvre: qui serait-ce? Ma desse... Mais, foutre! quelle femme!
+
+Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces; des cheveux noirs et
+crpus ombragent un front court, deux larges sourcils donnent plus de
+duret des yeux ardents, sa bouche est vaste; une espce de moustache
+s'lve contre un nez barbouill de tabac d'Espagne; ses bras, ses
+pieds, tout cela est d'une forme hommasse, et c'est sa voix que je
+prenais pour celle du mari.
+
+--Foutre! dit-elle la Saint-Just, o as-tu pch ce joli enfant?
+Il est tout jeune; mais qu'il est petit! N'importe, petit homme,
+belle q..... Pour faire connaissance, elle m'embrasse m'touffer...
+Sacredieu! il est timide!--Oh! c'est un garon tout neuf.--Nous
+le ferons... Mais est-ce que tu es muet?--Madame, lui dis-je, le
+respect... (J'tais abasourdi.)--Eh! tu te fous de moi avec ton
+respect... Adieu, Saint-Just. a, a, je garde mon f...eur; nous
+soupons et couchons ensemble.
+
+
+
+
+La Duchesse
+
+
+Me voil donc libre; je m'introduis dans les diffrentes socits de
+la cour; je jette sur les femmes qui les composent un oeil curieux et
+perant. Du plus au moins je fais mainte application des peintures de
+la marquise. La saison des bals arrive, j'aime la danse la fureur,
+mais, n'tant point talon rouge, elle m'tait interdite chez les
+hautes puissances; l'observation m'offrit des ddommagements. J'avais
+obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint
+tout plein d'esprit le meilleur ton et le coeur le plus sensible. Je
+la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage
+pour s'afficher ainsi. A son ge, avec tous les moyens de plaire, se
+fixer!... Eh! que dirait l'Amour? Lui a-t-il confi ses flches pour
+les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul coeur, comme les
+pingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire,
+et je sus qu'on ne pouvait allier plus de gnrosit, de talents et
+d'adresse. Je sus encore qu'en prdicateur excellent, ses prceptes ne
+nuisaient pas ses plaisirs, et je crus sentir qu'un peu de contrainte
+pouvait y ajouter du prix.--Mais qui est-ce donc?--Oh! vous en demandez
+trop; allez sur le grand thtre, quand on jouera la _Gouvernante_,
+vous lui verrez remplir un rle que son coeur lui rend cher et qui lui
+mrite tous les applaudissements.
+
+Confondus dans un groupe d'hommes, nous exercions notre critique sur
+les danseurs.--Eh! bon Dieu! quelle est cette petite personne, si
+folle, si extravagante? Elle est tout bouriffe, son panier penche
+d'un ct, tout son ajustement est en dsordre... Je ne l'en trouve,
+ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont anims, ses gestes sont
+violents, tout ptille en elle.--C'est la duchesse de..., me rpond le
+comte de Rhdon; vous ne la connaissez pas? Je vous prsenterai; elle
+aime la musique, vous l'amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa
+parole, et nous partons.
+
+A six heures du soir, la duchesse tait en peignoir; de grands cheveux
+s'chappaient d'une baigneuse place de travers sur sa tte. Embrasser
+le comte, me faire la rvrence, me proposer vingt questions et me
+prendre pour rpter le pas de deux de _Roland_, ne fut l'affaire que
+d'un instant. Je fus froid les premiers pas: une passe trs lascive,
+qu'elle rendit comme Guimard, m'enhardit, m'chauffa, me fit... (Ah!
+mon ami, la jolie chose qu'un pas de deux, quand on bande!) Le comte
+applaudit tout rompre; elle s'crie que je danse comme Vestris, que
+j'ai un jarret la Dauberval, me fait promettre de venir rpter avec
+elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne
+ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe faire
+mourir de rire; me demande mon avis; je touche l'ajustement, et je
+lui donne un petit air de grenadier qu'elle trouve unique... Elle
+s'habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.
+
+Parbleu! dis-je en moi-mme, celle-l n'a pas le temps d'tre mchante.
+Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me
+lve en raffolant, et je cours chez la duchesse dix heures du matin;
+elle sortait du bain, frache comme la rose. Une lvite la couvre des
+pieds la tte; on apporte du chocolat; je suis barbouill du haut en
+bas; elle saute son clavecin; sa jolie menotte a toute la vlocit
+possible; elle a du got, un filet de voix, des sons charmants, mais
+pour de l'me... serviteur. Je vois cependant qu'elle est susceptible.
+Nous prenons un duo; je la presse, je l'attendris malgr elle; elle
+perd la tte, son coeur se serre; j'en arrache un soupir; la voix meurt,
+la main s'arrte; le sein palpite, mon oeil enflamm saisit tous ses
+mouvements... Zeste! elle jette tout au diable; elle plante l le
+clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en
+boudant sur un sopha, et se relve par un grand clat de rire.
+
+Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque
+cependant avec plaisir qu'elle prend de l'intrt; elle me loue avec
+affectation. Gardel n'a garde de la contredire; avant que je sorte,
+elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa
+pnitence; vois donc d'ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis
+une main que je couvre de baisers; l'autre me donne un soufflet qu'un
+baiser hardi rpare l'instant.
+
+Le lendemain, j'y vole sur les ailes du dsir; elle m'avait demand
+quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle tait au lit; une
+femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil plac ct
+d'elle me tendait les bras... j'aime bien mieux m'appuyer contre une
+console qui me tient de niveau.
+
+O es-tu, divin Carrache? prte-moi tes crayons pour esquisser cette
+enfant!...
+
+Un bonnet la paysanne couvre sa tte moiti; ses traits n'ont
+aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie
+bouche, un nez retrouss, un front trop petit, mais ombrag
+dlicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais
+assassinent leur monde sans rmission; son teint est moins trs blanc
+qu'anim, mais le carmin le plus pur n'gale pas le vermeil de ses
+joues et de ses lvres.
+
+Aprs quelques folies dbites de part et d'autre, je lui montre ma
+musique; elle me prie de chanter... Je dployais toute la lgret
+de ma voix, quand tout coup un drap soulev me dcouvre un sein de
+lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantt
+c'est un bras arrondi par l'amour, une cuisse frache rebondie, une
+jambe fine, un pied charmant qui, tour tour, se promnent sur le lit
+et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je
+chante...--Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont
+je ne la croyais pas capable. Je recommence et le mange d'aller son
+train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et s'irritent;
+je palpite, mon visage s'inonde de sueur; la mchante, qui m'observe,
+sourit et cependant soupire... Un dernier bond la dcouvre tout
+entire... Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais
+sauter les boutons qui me gnent, je m'lance dans ses bras; je crie,
+je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu'aprs quatre
+reprises redoubles.
+
+La duchesse tait vanouie, cela commena m'inquiter; j'employai un
+spcifique qui ne m'a jamais manqu; j'ai la langue d'une volubilit
+incroyable; j'applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine
+un joli globe: un trmoussement presque subit me rassure sur son
+tat...--Dieu! Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu
+l'as trouv!--Eh, quoi? lui dis-je tout tonn...--Hlas! un temprament
+que l'on m'avait persuad que je n'avais pas... Et baisers d'entrer en
+jeu, et les pices de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin,
+nous nous trouvmes, comme dit la prcieuse ridicule, _l'un vis--vis
+de l'autre_; je vous jure que ma petite duchesse n'tait point de ces
+prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes;
+il fallut bien les claircir. Cette situation nouvelle me dcouvrait
+de nouveaux charmes. C'tait bien le corps le mieux fait! Charnue
+sans tre grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne
+demandait que de l'usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les
+faons.
+
+J'aime bien f....; mais comme le bon Dieu n'a pas voulu que nous
+trouvassions le mouvement perptuel, il faut s'arrter enfin, car ce
+_jeu lasse plus qu'il n'ennuie_.
+
+Or ma duchesse n'avait qu'un jargon, toujours le mme; et comme j'avais
+ralenti son feu, ce n'tait plus qu'un petit tre plat, fort monotone.
+Que j'aime voir sortir d'une bouche ces riens que rend si prcieux
+une femme enivre de volupt! qu'un mot plac propos sait bien
+relever le prix d'une caresse et la rendre plus touchante! Otez les
+prludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir
+de l'extase, aident si souvent s'y replonger... _l'ennui bille avec
+nous sur le sein de nos belles_: l'amour fuit, l'essaim des plaisirs
+s'envole, et l'on s'endort pour ne jamais se rveiller.
+
+Voil des dgradations que j'prouvai chez la duchesse pendant quinze
+jours: nos commencements furent trop vifs et la satit amena le
+dgot. J'en tais l, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit
+un crin et un petit billet.
+
+Un instant me rendit votre amante, un instant a tout chang; mais
+j'ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de
+conserver cet crin: il vous reprsentera l'image d'une femme qui
+parut vous tre chre, et qui se reproche de n'avoir pas pu faire plus
+longtemps votre bonheur.
+
+Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse tait
+incapable de l'avoir dict. J'y rpondis: Vos bienfaits, madame,
+ont droit de me toucher, si votre coeur a daign apprcier le peu que
+je vaux. J'ai mis dans notre liaison des procds dont l'nergie
+paraissait vous plaire; je n'ai ni dpit, ni colre. C'est bien assez
+pour moi d'avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer ceux de
+la retraite: depuis huit jours, j'attendais vos ordres, et la preuve
+de mon respect est de ne les avoir pas prvenus. Votre portrait sera
+pour moi le gage de l'estime que vous accordez mes _talents_. Puisse,
+madame, le fortun mortel qui me remplace vous en porter de _plus
+heureux_! Vous m'aurez tous deux dans une obligation plus douce: celle
+de vous avoir mis dans le cas d'en sentir tout le prix.
+
+Mon successeur, homme d'esprit, n'a pu y tenir, comme moi, que peu
+de jours; elle l'a remplac par _un prince_, et rellement, quant au
+moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais:
+c'est le pain quotidien d'une duchesse.
+
+Mon billet crit, j'ouvris l'crin, j'y trouvai de fort beaux diamants
+et le portrait de la duchesse en baigneuse: il tait frappant; je
+l'approchai machinalement de mes lvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je
+sacrifiai encore une fois ce joli automate, et mon caprice s'croula
+avec la libation que je venais de rpandre en son honneur.
+
+
+
+
+Musique
+
+
+J'ai toujours aim la musique; je fis le soir mme connaissance avec
+la Guimard. Cette bougresse-l est laide et joue comme une cuisinire;
+mais sa voix est belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait
+plaisir; d'ailleurs elle f... comme une enrage. Ma rputation abrgea
+le crmonial: je convins de six coups par jour; elle cassa aux gages
+son porteur d'eau qu'elle avait reint, laissa reposer ses laquais
+et son coiffeur, et nous nous accordmes faire bourse commune (bien
+entendu que je n'y mettrais rien). Elle donnait des concerts, recevait
+des compagnes qui la grugeaient en la dtestant, des musiciens d'assez
+mauvaise compagnie et des gens de qualit amateurs qui n'ont pas mme
+le mrite d'tre bons.
+
+J'tais causer un aprs souper avec un virtuose clbre et charmant
+compositeur (_Cambini_); nous parlions de la rvolution de la
+musique en France; je l'coutais avec aridit et je m'instruisais;
+tout coup un de ces messieurs nous aborde.--Quoi! vous parlez
+composition! Pardieu! sans me flatter, je suis d'une bonne force.--Je
+n'en doute point, lui dis-je en jetant un coup d'oeil sur l'artiste,
+et je serais fort aise que vous nous donniez, monsieur et moi,
+quelques leons.--Volontiers, volontiers; moi, je ne refuse jamais mes
+soins.--Par exemple, monsieur veut composer un opra et il me demande
+le pome.--Sa musique est faite, apparemment?--Non pas.--Comment! Tant
+pis; jamais la musique ne va bien, quand on la compose pour des
+paroles; cela gne un musicien et l'empche de peindre; son
+imagination est refroidie.
+
+--Mais, monsieur, il me semble...--Il vous semble mal. Un orchestre,
+morbleu! un orchestre, voil tout ce qu'il faut; suivez le Moline,
+cela s'appelle faire un opra; les paroles ne sont jamais d'accord
+avec la musique; mais aussi cela n'arrte point les effets... Moi,
+je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?--Monsieur le
+marquis, cependant, quand on veut exprimer un sentiment, l'amour, par
+exemple...--Oui, il faut du chromatique, beaucoup de fausses quintes;
+on relve cela par l'accord parfait; de l on passe dans le ton relatif
+par la tierce mineure; appuyez-moi une septime diminue; si le mode
+est mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bmols, accords de tierce,
+dominant, sexte et les doubles octaves... Pardieu! l'on module dans
+un tour de main... As-tu de la fureur, dans ton opra?--Beaucoup,
+monsieur le marquis.--Ah! pardieu! tu vas voir: mesure quatre temps,
+battue bien ferme; pour le rcitatif, _ad libitum_, avec accompagnement
+oblig; ensuite un choeur en fugue, deux sujets bien sortants l'un et
+l'autre, parce que cela marque la dispute, le conflit de juridiction;
+surtout que cela crie comme le diable (il faut que l'on entende un
+choeur peut-tre), ensuite un grand silence; c'est imposant, a,
+hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le contraste, tu
+m'entends bien? Il n'y aurait pas de mal d'y mettre des timbales;
+ensuite le hros se fche en _allegro_, avec quatre bmols la clef;
+il faut qu'il fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la
+poitrine; pendant ce temps-l, l'orchestre va le diable; puis ton
+hros fait des roulades pour se reposer; il veut qu'on l'entende...
+Eh! non, morbleu! que l'orchestre l'crase! et si ce diable de Legros
+perce encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te recommande,
+c'est une basse bien ronflante; que tout cela marche...--Et mes airs de
+danse, monsieur le marquis?--Oh! pour cela il nous faut du noble: un
+beau grand morceau de flte, avec des variations, pour la commodit de
+Salentin, et puis un point d'orgue avec des roulades; il serait long
+pour faire gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de l!--Ma
+foi, non.--Un tambourin, mordieu! un tambourin; il n'y a que a, pour
+qu'on s'en aille gaiement... Ah! ! bonsoir...
+
+--Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur, _coglione,
+coglione_...--L, l, tout doux, Cambini, lui dis-je... Eh bien! mon
+ami, voil qui vous juge, et sans appel encore... Nous rejoignmes la
+compagnie, qui le marquis avait dj fait confidence de ses bonts
+pour nous, en briguant des voix pour la premire reprsentation, en cas
+que l'on suivt ses avis.
+
+Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais
+ma bougresse m'ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre
+ressource avec elle.
+
+
+
+
+Mariage
+
+
+J'tais endett; mes cranciers, honntes isralites, venaient m'offrir
+leur figure patibulaire. Je pris une rsolution magnanime: je me
+dcidai me mettre la corde au cou, me marier.--Ah! tu vas faire une
+fin.--Oui, une fin; c'est pardieu bien prir avant le temps!
+
+Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des marquises,
+appareilleuse de sacrement: je fus lui conter mon affaire, en lui
+observant que j'tais press.--Oui, me dit-elle, la voulez-vous
+jolie?--Ma foi! cela m'est gal; c'est pour en faire ma femme; je ne
+m'en soucierai gure, et je ne la prends pas pour les curieux.--Il
+la faut riche?--Oh! cela, le plus possible.--De l'esprit?--Mais,
+oui, l, l.--Je tiens votre affaire. Connaissez-vous madame de
+l'Hermitage?--Non.--Je vous prsenterai; c'est une de mes amies; sa
+fille a dix-huit ans, elle est trs riche, et surtout son caractre
+est excellent.--(Ah! foutre! que cette bougresse-l est laide!...) Mon
+aimable dugne part sur-le-champ pour porter les premires paroles,
+manigancer mon affaire et me vanter; le soir elle m'crit deux mots, et
+deux jours aprs nous nous rendons chez ma future belle-mre.
+
+Madame de l'Hermitage tient bureau de bel esprit; l, tous nos
+demi-dieux, tous nos Apollons modernes viennent chercher des dners
+qu'ils paient en sornettes. Ds l'antichambre, je respirai une odeur
+d'antiquit qui me saisit l'odorat; la vieille m'avait prvenu qu'il
+fallait beaucoup admirer. J'entre dans un salon immense et carr;
+j'y trouve la matresse de la maison avec l'air d'une fe, le corps
+d'un squelette et le maintien d'une impratrice. Elle m'assomme
+de longs compliments; j'y rponds par des rvrences sans nombre;
+je cherche des yeux la future... Ah! foutre! on vous en donnera!
+Diable! il faut que sa mre me juge auparavant, et la biensance
+permet-elle qu'on expose une fille aux regards du premier occupant?...
+La dugne et la mre entamrent les grands mots et les vieilles
+histoires. Pendant ce temps-l je toisai le salon. Des tapisseries
+d'antiques verdures en couvraient les murailles. Cassandre et Polixne
+y figuraient, aussi bien que le roi Priam, nombre de Troyens et
+perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui leur sortait de la bouche
+pour la commodit de la conversation. Du plancher pendait une lampe
+immense, sept branches, de bronze dor, qui avait servi aux festins
+de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trpieds de vieux laques
+surmonts d'urnes l'antique et de pyramides tronques trouves
+dans les fosss de Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros,
+portes sur des piliers de granit, charges de bustes grecs et latins
+et d'un grand mdaillier. La chemine, leve huit bons pieds de
+hauteur et surmonte d'un miroir de mtal, environn d'une bordure
+immense en filigrane; c'tait, je crois, celui de la belle Hlne.
+Les fauteuils paraissaient models sur ceux de la reine de Saba,
+couverts de tapisserie, durement rembourrs pour viter la mollesse,
+mais magnifiquement dors... Voil, mon cher, le mobilier qui frappa
+mes regards. Au reste, tout dcelait mes yeux exercs un fonds de
+richesse qui chatouillait mon me, et je projetais dj de changer
+toutes ces fadaises contre les belles inventions de notre luxe moderne.
+Je m'extasiai sur chaque objet, je tranchai du connaisseur pour
+applaudir; on accueillit mes loges, et nous nous retirmes, la dugne
+et moi.
+
+En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage et pos (car il
+ne m'tait, pardieu! pas chapp un sourire), surtout mon excessive
+politesse avaient prvenu en ma faveur, que probablement je serais
+invit dner pour le jeudi, qui tait le grand jour, et qu'alors
+je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voil un beau nom; j'ai
+diablement peur que ma charmante ne soit aussi quelque antiquaille.
+
+Je fus invit; le dner rpondait l'ameublement et je vis mon
+Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie future; elle est faite coups de
+serpe, elle a t modele, ou le diable m'emporte! sur quelque singe;
+aussi madame sa chre mre dit-elle que c'est le vivant portrait de M.
+de l'Hermitage. Ramasse dans sa courte paisseur; un teint d'un jaune
+vert, des petits yeux enfoncs, battus jusqu'au milieu de deux joues
+bouffies; des cheveux moiti du front, une bouche norme et meuble
+de clous de girofle, un cou noir, et puis... serviteur! une gaze
+envieuse voilait un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh! pardieu!
+que ne couvrait-elle aussi les deux plus laides des pattes que jamais
+servante ait laves. Au reste, mademoiselle Euterpe fait la petite
+bouche, grimace avec complaisance et n'en est que plus laide... Ce fut
+bien pis quand elle eut parl. Ah! Cathos n'est rien en comparaison...
+Jour de Dieu! pouser cela! me dis-je moi-mme. C'est bien dur!--Eh!
+fi donc! tu ne l'pouseras pas peut-tre?--Eh! mon ami, quarante mille
+livres de rente d'entre, autant de retour; cela n'est pas ngliger;
+elle a les beaux yeux de la cassette, et moi, je n'ai qu'un beau
+v.. dont elle ne ttera gure. Mes cranciers me talonnent, il faut
+s'immoler.
+
+Aprs le dner, mademoiselle Euterpe fut se camper auprs de sa chre
+mre; moi j'allai roucouler d'amoureux hoquets qui furent reus avec
+humanit et condescendance: somme toute, au bout de quinze jours,
+on nous maria, en m'avantageant de vingt mille livres de rente par
+contrat. Me voil donc poux d'Euterpe. La mre donna sa bien-aime
+sa bndiction et le baiser de paix; ma chaste pouse fut se mettre
+entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela se pratique par
+modestie. Une partie de la noce tait dans les chambres voisines; les
+jeunes gens surtout, pour qui c'est une aubaine, me firent compliment
+sur mon bonheur futur, me souhaitrent bonne chance et se mirent en
+embuscade. Je me campai ct de ma charmante, qui versait de grosses
+larmes.--Madame, lui dis-je, le mariage o nous nous sommes engags
+est un tat _pnible_, une voie _troite_, mais qui mne au bonheur;
+il n'est point de roses sans pines, et c'est moi, votre poux, qui
+doit les arracher. Le Crateur nous a runis pour que nos deux moitis
+ne fissent qu'un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage, il a fait
+prsent l'homme, chef de son pouse, d'une cheville... Ttez plutt
+(je lui porte la main l, et la masque retire la patte comme si elle
+avait bien peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce trou
+est en vous; permettez que je le cherche et que je le bouche... Alors,
+d'un bras vigoureux je prends ma chrtienne; elle serre les cuisses;
+j'y mets un genou comme un coin, elle me fout des coups de poing par
+manire de rsistance; enfin, elle fait semblant de se trouver mal;
+elle allonge les jambes, lve le cul; je frappe la porte... Ah!
+foutre! ah! sacredieu! mort de ma vie!--Quoi donc? Comment, bourreau!
+deux pieds de cornes... Je suis trangl... Elle est ouverte deux
+battants encore! ah! chienne! ah! carogne! et tu dfendais la brche...
+foutue garce!... Je la cogne; elle m'gratigne, elle hurle, je jure en
+frappant toujours; la mre arrive, cumant de rage; je saute bas du
+lit et je me sauve. Mes amis, rangs en haie, me demandent, avec une
+maligne inquitude, si je me trouve mal, si je veux un verre d'eau...
+Je veux le diable qui m'emporte loin d'ici!... Un instant aprs, ma
+belle-mre rentre, et d'un ton de snateur: Mon gendre, je sais ce
+que c'est.--Comment, ventredieu! je le sais bien aussi, moi, et que
+trop.--Non, ce n'est rien; le premier jour de mes noces il m'en arriva
+tout autant.--Ah! la foutue famille!--Rassurez-vous, c'est une enfant
+qui ne sait pas ce que c'est, elle s'y fera; allez vous remettre auprs
+d'elle, et prenez-la par la douceur.--La rage qui m'touffait m'avait
+empch de l'interrompre, mais cette douce invitation, je m'crie:
+Moi y retourner! Que le jeanfoutre qui l'a commence la rachve... Ah!
+foutre! c'est une nesse ou une jument, tant elle est large.--(Madame
+de l'Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre, je comprends, c'est
+que vous ne pouvez pas.--Comment! foutre! madame, je ne peux pas! Eh!
+sacredieu! la besogne n'est pas dure, on y passerait en carrosse... La
+vieille fe se fcha; je manquai la foutre par la fentre, et je sortis
+pour jamais de ce maudit lieu.
+
+O rage! dsespoir! moi la terreur des maris, moi la perle des
+f......., me voil coiff d'un panache la mode... Coa, coa! en herbe!
+Coa, coa! en herbe, ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!...
+O fuir? o me cacher?... Les pigrammes vont m'assassiner.
+
+Ce n'est pas tout. Le lendemain, un homme en noir demande me
+parler. Au milieu de beaucoup de rvrences, il me signifie un petit
+papier...--Monsieur, vous vous trompez.--Non, monsieur, me dit le
+Normand.--Mais de qui cela vient-il?--De haute et puissante demoiselle
+Euterpe de l'Hermitage, votre lgitime pouse.--Comment, ce coquin!
+foutre! si tu ne sors... il tait dj parti, et court encore... Eh
+bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter maritalement,
+sans quoi l'on m'annonait bnignement que l'on demanderait sparation.
+Je cours chez mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant trois
+mois; on me tympanise; enfin je suis contraint d'abandonner dix mille
+livres de rentes de mes vingt constitues, et l'on me dclare pre d'un
+individu (quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse tait grosse;
+encore n'tait-ce pas le premier.
+
+Furieux, dsespr, je pars pour le pays tranger, et j'abandonne
+jamais cette terre maudite o je pourrais rencontrer tant d'objets
+dplaisants.
+
+Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j'prouverai tes
+caprices, tes bizarrerie! Voil donc le fruit de mes belles
+rsolutions! Tous mes projets aboutiraient la parure de Mose! Fuyez,
+foutez le camp, rves atrabilaires, songes creux de mon imagination
+bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez point mon chef dans
+vos cuisses maudites; jamais un c.. marital ne m'enverra de vapeurs
+cornifrres. Au foutre la _conversion_! mais dans mon humeur de
+vengeance, je foutrai la nature entire, j'immolerai mon priape
+jusqu' des pucelages (si tant est qu'il en existe); par moi, lgions
+de cocus peupleront les palais, les champs et les cits; j'usurperai
+jusqu'aux droits de notre bonne mre la sainte glise. Point de
+fouteuse de prlat, point de monture de cur que je n'enfile sur tous
+les sens (pour leur conserver l'habitude) jusqu' ce que, rendant dans
+les bras paternels de M. Satan mon me clibataire, j'aille foutre les
+morts!
+
+
+
+
+Hic et Hec
+
+
+
+
+Les Chevaux neufs
+
+
+Ad... des Italiens, clbre par un joli pied et par des charmantes
+roueries, parvint captiver le riche Ve..., il semait l'or avec
+profusion. Ad... en obtint une jolie maison la barrire blanche; il
+la meubla avec tout le got possible, lui prodigua les diamants et
+prvint tous ses dsirs; mais il mettait toujours dans ses cadeaux
+un peu de gaucherie financire, et semait l'or sans grce. Un jour
+il lui fit faire une voiture de la coupe la plus agrable, double
+de velours jonquille, enrichie de crpines d'argent, les panneaux
+taient peints avec got et vernis richement, il la fit conduire
+chez elle. Vous pensez bien que tous les parasites de la maison ne
+tarirent pas sur l'loge du nouveau char qui devait faire le plus bel
+effet Longchamps; mais Ad... observa que la voiture neuve ferait
+disparate avec ses vieux chevaux. Ve..., qui ne s'attendait pas cette
+nouvelle dpense, en marqua de l'humeur: elle bouda, et elle finit par
+dire qu'on allt chercher Javard, le maquignon, et que, s'il tait
+raisonnable, il changerait ses chevaux. La belle reprit sa gat, et
+trois quarts d'heures aprs Javard arriva avec deux chevaux bais col
+de cygne, tte busque, jambe fine, jarret large, coupe arrondie et
+avant-main superbe, etc. Les voir et les dsirer fut l'ouvrage d'un
+moment. Ve..., d'un air indiffrent, demanda ce qu'il les voulait
+vendre. Javard, avant de rpondre, dtailla leur figure, vanta leur
+vigueur, leur fit faire cent courbettes, mit dans leur loge toute
+l'emphase d'un maquignon, et finit par dire que quand ce serait pour
+son pre, il ne pourrait pas les donner moins de deux mille francs de
+retour.
+
+VE.....
+
+Deux mille francs! Vous moquez-vous?
+
+JAVARD
+
+A tout autre, j'en aurais demand cent louis; mais pour vous, monsieur,
+je n'ai qu'un mot: deux mille francs, et ils sont Mademoiselle.
+
+VE.....
+
+Vous n'en voulez pas douze cents francs?
+
+JAVARD
+
+J'y perdrais plus de trente louis.
+
+VE.....
+
+Vous n'en voulez rien rabattre?
+
+JAVARD
+
+Je ne puis pas, en conscience.
+
+VE.....
+
+La conscience d'un maquignon!... Allons, ils seront pour un autre.
+
+AD.....
+
+Ils feraient pourtant bien ma voiture, elle est si jolie!
+
+VE.....
+
+Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos vieux. Vous me ruineriez
+avec vos caprices.
+
+Elle insiste, il s'impatiente et sort, en prenant sa canne et son
+chapeau.
+
+AD.....
+
+Quelle lsine! il ne sait jamais rien faire qu' demi. Il me donne une
+voiture dlicieuse et me refuse les chevaux... Ils sont charmants...
+Quel dommage!
+
+JAVARD
+
+Je ne conois pas qu'un homme aussi riche se fasse tirer l'oreille pour
+deux malheureux mille francs, quand il s'agit d'obliger une si belle
+personne qui veut bien faire son bonheur. Ah! si j'tais sa place...
+
+AD.....
+
+Vous feriez peut-tre comme lui, les hommes ne sont gnreux que quand
+ils nous dsirent.
+
+JAVARD
+
+Je ne suis qu'un marchand de chevaux; mais je ne vous refuserais
+certainement pas les miens, si je croyais, ce prix, tre trait cette
+nuit seulement comme monsieur de Ve...
+
+AD....., _souriant_
+
+Vous seriez bien attrap, si je vous prenais au mot.
+
+JAVARD
+
+Non, ma foi, j'en ferais le sacrifice de toute mon me.
+
+AD.....
+
+Vous plaisantez...
+
+JAVARD
+
+Non, j'en jure, dites un mot et les chevaux entreront dans votre curie.
+
+AD.....
+
+Quoi, tout de bon?
+
+JAVARD
+
+D'honneur.
+
+AD.....
+
+Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup.
+
+JAVARD
+
+Vous me tentez bien davantage.
+
+AD.....
+
+Si j'allais accepter...
+
+JAVARD
+
+Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit que vous m'en
+accorderiez quelque autre.
+
+AD.....
+
+Vous croyez... Eh bien?
+
+JAVARD
+
+Eh bien?...
+
+AD.....
+
+Puisque vous le voulez dcidment... faites-les donc mettre dans mon
+curie.
+
+Les chevaux entrrent, Javard remonta: c'tait un gaillard de bonne
+mine, l'paule large, l'oeil vif, le teint brun et taill en payeur
+d'arrrages, il voulut procder, sans dlai, se payer de ses
+chevaux. Ad... avait trop d'envie de briller Longchamps pour faire
+des difficults aprs la gnrosit du maquignon. Son boudoir, avant
+souper, fut trois fois la caisse o il toucha des -comptes. Un repas
+fin et dlicat, arros d'excellent vin, rpara leurs forces, et son lit
+vit cinq fois l'ardent Javard travailler toucher sa crance. Ve...
+ne l'avait pas accoutume de pareilles ftes, elle s'y livra avec
+ivresse, mais le maquignon, ne perdant pas la tte, se leva de grand
+matin, courut chez Ve... et s'y fit introduire.
+
+JAVARD
+
+Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle Ad... il ne m'a pas t
+possible de la refuser.
+
+VE.....
+
+J'entends, et vous comptez que sans y avoir consenti, je ferai la
+sottise de vous payer deux mille francs.
+
+JAVARD
+
+Point du tout, j'ai pris des arrangements avec elle.
+
+VE.....
+
+Et quels arrangements? s'il vous plat.
+
+JAVARD
+
+Elle a un anneau dont je me suis accommod.
+
+VE.....
+
+Sa bague?
+
+JAVARD
+
+Oui, elle me convient fort...
+
+VE.....
+
+Parbleu, je le crois, elle m'a cot deux mille cus, vous ne faites
+pas de mauvais rves. Allons, faites votre quittance de deux mille
+livres; je vais vous les payer, mais qu'il ne soit plus question de
+l'anneau.
+
+JAVARD
+
+Mais, monsieur, le march est fait...
+
+VE.....
+
+Et je le dfais. Diable! comme vous y allez!... Allons, votre
+quittance, voil votre argent.
+
+JAVARD
+
+Allons donc, puisque vous l'aimez mieux.
+
+Il fait la quittance, reoit les deniers et se retire, content d'avoir
+si bien vendu ses chevaux et d'avoir pass gratis une si bonne nuit.
+Ve... prend alors sa redingote, sa canne et son chapeau et va chez
+Ad... La femme de chambre a beau lui reprsenter qu'elle dort, qu'elle
+a t toute la nuit fort agite, il entre, en disant qu'il a de quoi
+gurir sa migraine. Ad... se rveille au bruit.
+
+AD.....
+
+Venez-vous encore me tourmenter aprs m'avoir dsoblige comme vous
+avez fait hier?
+
+VE.....
+
+Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par faire ce que tu
+veux. Tiens, voil la quittance de tes chevaux.
+
+AD.....
+
+Je n'en ai que faire, monsieur, je les ai pays.
+
+VE.....
+
+Oui, avec ton anneau! il me l'a dit; mais je n'entends pas cela;
+garde-le, voil ta dcharge en bonne forme, et il m'a promis de te
+laisser ta bague.
+
+Adeline devina sans peine l'quivoque, se mordit les lvres pour n'en
+pas rire, et pour cacher sa confusion elle eut la complaisance de
+recevoir le financier dans la chapelle que le maquignon avait si bien
+fte.
+
+
+
+
+La Vieille Sara
+
+
+Aprs quelques moments de repos et quelques verres de punch, on demanda
+quelque anecdote Valbouillant.
+
+--Je n'en sais point, dit-il, si ce n'est le dsespoir de la vieille
+Sara.--Je ne la connais point, dit l'vque.--Oh! que si, monseigneur,
+elle a la pratique de presque tout votre chapitre, c'est la grosse
+marchande de plaisir!--Elle vend du croquet?--Non, mais c'est la plus
+adroite pourvoyeuse du comtat; peu de femmes ont une famille aussi
+tendue, elle a toujours deux ou trois nices qui l'accompagnent aux
+promenades, au spectacle, et quand elles sont un peu trop connues,
+elles se retirent vers Orange en Carpentras, o elles portent
+l'instruction qu'elles ont reue chez Sara, qui les remplace par de
+nouvelles parentes qui lui viennent des villages d'alentour et qu'elle
+forme avec le mme soin.--Oh! oui, je me rappelle, dit l'vque, elle
+est grosse, courte, elle a le front troit, l'oeil en dessous, le crin
+roux et le nez un peu bourgeonn.--Prcisment, et srement vous avez
+t plus d'une fois son neveu.--Je n'en disconviens pas; que lui
+est-il donc arriv?--Hier, se promenant sur le rempart avec Justine,
+la nice du moment, un ngociant de Ble est venu l'accoster, on a li
+conversation, elle a d'abord t galante, puis elle s'est anime, et
+le bon Blois a propos de lui donner souper. Sara, toujours prte
+quand il s'agit d'un repas, s'accorde tout, et l'on convient que
+le ngociant partagerait ensuite le lit de Justine en dposant dix
+louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d'en reprendre un
+chaque politesse qu'il ferait la gentille nice. Sara, qui n'avait
+gure vcu qu'avec d'lgants Franais ou de bons citadins, croyait que
+les Suisses ne pouvaient l'emporter en civilit sur ses compatriotes,
+et se hta de conclure le march. On a soup gament, le bourgogne
+et le montrachet n'ont pas t mnags, la vieille s'est bien repue,
+bien gaye, puis a prsid au coucher: on a vu poser l'or sur la
+table de nuit, et le Suisse a prtendu qu'elle lui devait deux louis.
+Justine, interroge sur le fait des articles, a confirm par son aveu
+les prtentions du Blois. Sara a redoubl ses cris, et l'Helvtien,
+pour l'apaiser, l'a renverse sur le lit et lui a fait cadeau du
+treizime; elle a pris son mal en patience, mais en jurant ses grands
+dieux qu'elle ne ferait plus de pareil march qu'avec des Franais.--La
+nice, observa l'vque, avait moins d'humeur que la tante. Mme
+Valbouillant remarqua que le bon Blois s'tait sans doute ainsi
+comport pour honorer les saints aptres et avait rserv le judas
+pour Sara.--Quoi qu'il en soit, dis-je alors, je voudrais me faire
+naturaliser Suisse, si j'tais sr que le droit de bourgeoisie chez eux
+me procurt d'aussi rares talents.
+
+
+
+
+La Belle Adle
+
+
+Nous engagemes Valbouillant nous raconter quelqu'une de ses
+aventures, en attendant que l'heure du dner nous rappelt au
+chteau[146].
+
+--J'avais vingt ans, dit-il; j'tais capitaine de dragons, et mon
+rgiment, cantonn dans la Lorraine, y gotait toutes les douceurs
+dont ce charmant pays abonde; dans la petite ville o ma troupe tait
+en quartier habitait la jeune pouse d'un vieil officier gnral qui
+tait en tourne pour une inspection dont le gouvernement l'avait
+charg; elle tait musicienne, chantait bien, jouait agrablement la
+comdie, dansait avec grce et lgret; cette conformit de talents
+la disposait en ma faveur et me faisait dsirer de me lier avec elle;
+je l'accompagnai avec mon violon dans une ariette italienne, et mes
+applaudissements parurent la flatter; je demandai et j'obtins la
+permission de lui faire ma cour chez elle, mais la prsence d'une
+vieille belle-soeur, qui restait toujours au salon, me gnait dans
+l'aveu que je voulais lui faire de ma tendresse; elle s'en aperut,
+sourit malicieusement, mais elle n'loignait pas le tmoin importun.
+Je lui donnai des billets, des vers passionns, elle les recevait,
+en paraissait satisfaite, mais elle n'y rpondais jamais. Vous savez
+que je suis ardent, et mme impatient, et j'avais peine supporter
+cet tat; je m'ennuyais de rester toujours au mme point. Pour en
+sortir et pouvoir m'expliquer librement sans la compromettre, je
+supposai un voyage Nancy, o elle avait des parents; je m'offris de
+me charger de ses dpches et je demandai qu'elle me permt de venir
+le lendemain les prendre son lever.--Vous tes bien obligeant, me
+dit-elle, mais je ne sais si j'y dois consentir, je suis extrmement
+paresseuse et je fais ma toilette tard, et vous me verriez trop mon
+dsavantage.--Ah! madame, quand on doit tout la nature, c'est l'art
+seul qui peut nuire, et je ne vous trouverai que trop charmante dans
+l'heureux dsordre du matin.--Vous croyez?... Moi j'en doute et j'exige
+pour prix de ma complaisance que vous me disiez, sans dguisement,
+si je perds beaucoup me laisser voir sans parure; venez sur les
+dix heures, mes lettres seront prtes. Un coup d'oeil d'intelligence
+dont elle accompagna ce propos remplit mon coeur de l'espoir le plus
+doux. Le lendemain, ponctuel au rendez-vous, j'arrive, je m'adresse
+ Marton, sa suivante, pour tre introduit.--Madame, me dit-elle,
+n'a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine affreuse, elle est
+encore couche.--Dieux! m'criai-je, encore couche, une migraine,
+quel contre-temps, je m'tais flatt du bonheur de la voir.--Elle s'en
+flattait aussi.--Et il faut que je me retire...--Je ne dis pas cela; si
+vous voulez monter, vous tes le matre, mais ne faites pas de bruit,
+parlez bas, de peur d'branler sa tte.
+
+Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe du pied; elle
+ouvre la chambre de sa matresse, m'introduit, se retire et emporte la
+clef. A la faible clart que laissaient pntrer les persiennes aux
+trois quarts fermes, j'aperus la belle Adle, mollement tendue sur
+un lit lgant; un corset ngligemment nou par une chelle de rubans
+gris de lin renfermait demi la neige lastique de son sein, son
+mouchoir transparent, drang par les mouvements de la nuit, laissait
+voir une fraise vermeille; des cheveux s'chappant de dessous un bonnet
+en dentelle tombaient en boucles flottantes sur son cou d'ivoire,
+avec lequel leur couleur d'bne contrastait merveilleusement; une
+lgre couverture de soie avec draps de Frise, se collant sur son beau
+corps, en dessinaient les agrables contours. Je m'approchai d'elle
+avec tout l'empressement de l'amour et de la timidit qu'inspire le
+respect (j'tais novice encore).--Ah! c'est vous, monsieur, me dit-elle
+d'une voix qu'elle s'efforait de rendre faible; convenez que j'ai
+bien peu de coquetterie de vous recevoir dans l'tat d'abattement o
+je me trouve.--Ah! madame, il ajoute le plus vif intrt l'ivresse
+que vos charmes sont srs d'inspirer.--Vous me flattez, voyez comme
+j'ai les yeux battus; je saisis sa main que je couvris de baisers, et
+fixant ses yeux soi-disant battus: Ce n'est pas le cas, lui dis-je,
+o les battus payent l'amende, mon coeur qu'ils ravissent en est la
+preuve, et je drobai un baiser.--Finissez donc, monsieur, n'abusez
+pas de la confiance que j'ai dans votre sagesse, et elle se dbattit
+avec une charmante maladresse qui me dcouvrit de nouveaux charmes.--Si
+quelqu'un entrait, qu'est-ce qu'on penserait. Marton! Marton! Comment,
+elle n'est pas l?... elle est redescendue! l'imprudente... mais si
+quelqu'autre... elle a emport la clef. Ah! comme je la gronderai!...
+quelle ide lui a pris! en vrit, elle me met dans une position bien
+trange.--Elle vous met mme de me rendre le plus heureux des hommes,
+si vous tes sensible l'amour le plus tendre; et je voulus prendre
+quelques liberts.--Ah! monsieur, il serait atroce d'abuser de la
+faiblesse o me jette ma migraine; je suis presque mourante, et vous...
+Laissez-moi donc, je sens bien votre main.--Oh! l'heureuse migraine!
+qu'elle vous sied bien! elle ajoute encore votre fracheur.--Ah!
+quelle audace! je suis presque toute dcouverte... Non, monsieur,
+arrtez... je ne suis pas femme souffrir... Je n'coutais plus rien
+et mes mains actives parcouraient les plus rares trsors; j'avais
+dj un genou dans le lit et j'allais m'lancer pour le partager avec
+elle quand, me repoussant et se retournant vivement, elle saisit le
+cordon de la sonnette; effray et craignant de l'offenser, je fis un
+saut du lit la chemine pour rparer le dsordre de ma toilette, en
+cas que ses gens arrivassent, et je profrai, selon l'usage, les mots
+d'ingrate, de cruelle, etc., quand, partant d'un clat de rire, elle
+dit: Bon, je suis sauve, il ne sait pas que ma sonnette est rompue. Je
+ne fis qu'un saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle ne
+fit plus de rsistance que pour la forme.
+
+
+
+
+Aurore
+
+
+Nous applaudmes au rcit de Valbouillant, et ils exaltrent sa
+valeur; la signora Magdalani lui demanda quelles limites il croyait
+qu'on devait fixer aux exploits amoureux.--Je ne puis les assigner
+avec prcision, et des traits comme les vtres sont bien faits pour
+les reculer.--Cela est bien honnte, mais quel est le plus grand
+effort que vous ayez fait?--C'est Bruxelles, dit-il, je revenais de
+l'arme, j'avais fait une longue abstinence, et je m'adressai un
+honnte domestique de louage, qui m'avait servi de bonneau, lors de
+mon dernier voyage; il me fit connatre une danseuse, nomme Aurore,
+qui ne pouvait pas me recevoir chez elle, tant entretenue par un
+vieil officier autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec moi
+chez un traiteur. Nous n'avions pour meuble qu'un grand fauteuil
+crmaillre, comme il s'en trouve quelquefois dans les corps de garde;
+je convins de deux louis pour la soire; nous fmes un assez bon
+repas, on nous servit plat plat et nous faisions un entr'acte sur
+le fauteuil chaque mets qu'on nous enlevait, et en quatre heures et
+demie nous avions mang neuf plats et aucun entr'acte n'avait manqu;
+aussi la gnreuse fille voulait-elle me rendre mon argent. L'vque
+s'cria: Voil le dsintressement le plus marqu ou le triomphe du
+temprament sur l'avarice; il contraste merveilleusement avec le
+dsespoir de la vieille Sara.--La grosse marchande de plaisir? dit
+Valbouillant.--Prcisment.
+
+
+
+
+Le Chien aprs les Moines
+
+
+ ... Chacun se plaint, et c'est avec raison,
+ Que vous allez de maison en maison
+ Non pas pour exhorter la gloire ternelle,
+ Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle
+ Douce, simple, innocente et parfaite ces jeux
+ O brille tout l'clat de vos clestes feux;
+
+ Si par hasard un minois agrable
+ S'offre vos yeux sous un aspect aimable,
+ Dieu! quels ressorts n'employez-vous donc pas,
+ Pour conquter tant de brillants appas?
+ D'abord vous ne parlez que vertu, que sagesse,
+ Vous traitez d'odieux le beau nom de tendresse;
+ Vous ne savez prchez que la gloire du ciel
+ Et le dtachement de tout bien temporel.
+
+ En peu de temps, la jeune et tendre lise
+ Auprs de vous se familiarise.
+ Parler toujours du ciel, l'insipide propos!
+ A l'esprit il faut bien donner quelque repos.
+ Aprs le ciel advient la bagatelle,
+ Conte du jour, histoire ou bien nouvelles;
+ Satan, la chair, sont un peu plus parlans,
+ Et l'on en vient des discours galans:
+ On fait jouer un coup d'oeil, un sourire,
+ En silence on exprime un mutuel martyre:
+ On gmit l'envie, l'on dvoile ses feux,
+ On n'a plus tant d'horreur pour un froc odieux.
+
+ lise dit tout bas: Dans le fond, c'est un homme,
+ Tout aussi bien mt qu'un cardinal de Rome;
+ Que m'importe aprs tout? il parat trs charmant.
+ Fin matois, vous savez bien connatre l'instant
+ Et monter le cadran sur cette heure fatale
+ O Florinde perdit sa vertu de vestale.
+ Oui, c'en est bien fait, lise est donc perdue enfin;
+ De sage qu'elle tait, elle devint catin.
+
+ Une famille en pleurs gmit et se dsole;
+ Et tandis qu'en secret le plaisir vous console,
+ Vous savez vous moquer et du qu'en dira-t-on,
+ De tous les bruits publics et du mauvais renom.
+
+ lise cependant met son poupon au monde,
+ Tout prt recevoir la formule de l'onde;
+ Ses larmes et ses cris marquent son repentir.
+ Aprs la rose vient l'pine du plaisir.
+
+ Parens, amis, voisins et toute la sequelle
+ Sont bientt informs de la triste nouvelle;
+ On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas:
+ Hlas! est-ce bien sr? Qui donc a fait ce cas?
+ lise paraissait accomplie de sagesse
+ Et mme hassait jusqu'au nom de tendresse;
+ Assidue l'glise, aux offices divins,
+ Elle portait au ciel des regards si bnins!
+ Point d'amans frquents, point d'intrigante allure
+ Capable l'engager ce fait de nature.
+ Pauvre lise, qui donc a pu vous culbuter?
+ Attendez, dit quelqu'un: je m'en vais deviner.
+ Ce gros pre Lucas, la joue boursoufle,
+ Chez elle allait souvent passer une soire.
+ Oh! le fait est certain: c'est ce rus frocard
+ Qui son futur mari d'avance a fait cornard.
+ Ne vous y frottez pas; car une robe noire
+ En sait souvent plus long que son simple grimoire...
+
+
+
+
+Le Rideau lev
+
+ou l'ducation de Laure
+
+
+
+
+L'Enfance de Laure
+
+
+Je sortais de ma dixime anne; ma mre tomba dans un tat de
+langueur qui, aprs huit mois, la conduisit au tombeau. Mon pre,
+sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes les plus
+amres, me chrissait: son affection, ses sentiments si doux pour
+moi se trouvaient pays, de ma part, du retour le plus vif. J'tais
+continuellement l'objet de ses caresses les plus tendres; il ne se
+passait point de jour qu'il ne me prt dans ses bras et que je ne fusse
+en proie des baisers pleins de feu.
+
+Je me souviens que ma mre lui reprochant un jour la chaleur qu'il
+paraissait y mettre, il lui fit une rponse dont je ne sentis pas alors
+l'nergie, mais cette nigme me fut dveloppe quelque temps aprs: De
+quoi vous plaignez-vous, madame? Je n'ai point en rougir: si c'tait
+ma fille, le reproche serait fond; je ne m'autoriserais pas mme de
+l'exemple de Loth; mais il est heureux que j'aie pour elle la tendresse
+que vous me voyez: ce que les conventions et les lois ont tabli, la
+nature ne l'a pas fait; ainsi, brisons l-dessus... Cette rponse
+n'est jamais sortie de ma mmoire. Le silence de ma mre me donna ds
+cet instant beaucoup penser sans parvenir au but; mais il rsulta de
+cette discussion et de mes petites ides que je sentis la ncessit de
+m'attacher uniquement lui, et je compris que je devais tout son
+amiti. Cet homme, rempli de douceur, d'esprit, de connaissances et de
+talents, tait form pour inspirer le sentiment le plus tendre.
+
+J'avais t favorise de la nature: j'tais sortie des mains de
+l'amour. Le portrait que je vais faire de moi, chre Eugnie, c'est
+d'aprs lui que je le trace. Combien de fois m'as-tu redit qu'il ne
+m'avait point flatte: douce illusion dans laquelle tu m'entranes, et
+qui m'engage rpter ce que je lui ai entendu dire souvent! Ds mon
+enfance, je promettais une figure rgulire et prvenante; j'annonais
+des grces, des formes bien prises et dgages, la taille noble et
+svelte; j'avais beaucoup d'clat et de blancheur. L'inoculation avait
+sauv mes traits des accidents qu'elle prvient ordinairement; mes yeux
+bruns, dont la vivacit tait tempre par un regard doux et tendre,
+et mes cheveux, d'un chtain cendr, se mariaient avantageusement.
+Mon humeur tait gaie, mais mon caractre tait port, par une pente
+naturelle, la rflexion.
+
+Mon pre tudiait mes gots et mes inclinations: il me jugea; aussi
+cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin. Son dsir
+particulier tait de me rendre vraie avec discrtion; il souhaitait que
+je n'eusse rien de cach pour lui: il y russit aisment. Ce tendre
+pre mettait tant de douceur dans ses manires affectueuses, qu'il
+n'tait pas possible de s'en dfendre. Ses punitions les plus svres
+se rduisaient ne me point faire de caresse, et je n'en trouvais
+point de plus mortifiantes.
+
+Quelque temps aprs la perte de ma mre, il me prit dans ses bras:
+Laurette, ma chre enfant, votre onzime anne est rvolue; vos
+larmes doivent avoir diminu, je leur ai laiss un terme suffisant;
+vos occupations feront diversion vos regrets: il est temps de les
+reprendre. Tout ce qui pouvait former une ducation brillante et
+recherche partageait les instants de mes jours. Je n'avais qu'un seul
+matre, et ce matre c'tait mon pre: dessin, danse, musique, science,
+tout lui tait familier.
+
+Il m'avait paru facilement se consoler de la mort de ma mre: j'en
+tais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en parler: Ma
+fille, ton imagination se dveloppe de bonne heure; je puis donc ds
+prsent te parler avec cette vrit et cette raison que tu es capable
+d'entendre. Apprends donc, ma chre Laure, que dans une socit dont
+les caractres et les humeurs sont analogues, le moment qui la divise
+pour toujours est celui qui dchire le coeur des individus qui la
+composent et qui rpand la douleur sur l'existence: il n'y a point de
+fermet ni de philosophie, pour une me sensible, qui puisse faire
+soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le regret;
+mais quand on n'a pas l'avantage de sympathiser les uns avec les
+autres, on ne voit plus la sparation que comme une loi despotique de
+la nature laquelle tout tre vivant est soumis. Il est d'un homme
+sens, dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient
+cet arrt du sort, auquel rien ne peut le soustraire, et de recevoir
+avec sang-froid et une tranquillit modeste, absolument dgage
+d'affection et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux chanes
+pesantes qu'il portait.
+
+N'irai-je pas trop loin, ma chre fille, si dans l'ge o tu es, je
+t'en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure rflchir et
+ former ton jugement, en le dgageant des entraves du prjug dont
+le retour journalier t'obligera sans cesse d'aplanir le sillon qu'il
+tchera de tracer dans ton imagination. Reprsente-toi deux tres
+opposs par leur humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule,
+que des convenances d'tat ou de fortune, que des circonstances qui
+promettaient en apparence le bonheur ont dtermins ou subjugus par
+un enchantement momentan, dont l'illusion se dissipe mesure que
+l'un des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son caractre
+naturel: conois combien ils seraient heureux d'tre spars. Quel
+avantage pour eux s'il tait possible de rompre une chane qui fait
+leur tourment et imprime sur leurs jours les chagrins les plus
+cuisants, pour se runir des caractres qui sympathisent avec eux!
+Car, ne t'y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas
+ tel individu s'allie trs bien avec un autre, et l'on voit rgner
+entre eux la meilleure intelligence, par l'analogie de leurs gots
+et de leur gnie; en un mot, c'est un certain rapport d'ides, de
+sentiments, d'humeur et de caractre qui fait l'amnit et la douceur
+des unions, tandis que l'opposition qui se trouve entre deux personnes,
+augmente par l'impossibilit de se sparer, fait le malheur et aggrave
+le supplice de ces tres enchans contre leur gr.--Quel tableau!
+quelles images! Cher papa, tu me dgotes d'avance du mariage. Est-ce
+l ton but?--Non, ma chre fille: mais j'ai tant d'exemples ajouter
+au mien que j'en parle avec connaissance de cause, et pour appuyer ce
+sentiment si raisonnable, et mme si naturel, lis ce que le prsident
+de Montesquieu en dit dans ses _Lettres persanes_, la cent douzime.
+Si l'ge et des lumires acquises te mettaient dans le cas de le
+combattre par les prtendus inconvnients qu'on voudrait y trouver, il
+me serait facile de les lever et de donner les moyens de les parer; je
+pourrais donc te rendre compte de toutes les rflexions que j'ai faites
+ ce sujet, mais ta jeunesse ne me met pas mme de m'tendre sur un
+objet de cette nature. Mon pre termina l.
+
+C'est prsent, tendre amie, que tu vas voir changer la scne.
+Eugnie! chre Eugnie! passerai-je outre? Les cris que je crois
+entendre autour de moi soulvent ma plume, mais l'amour et l'amiti
+l'appuient: je poursuis.
+
+Quoique mon pre ft entirement occup de mon ducation, aprs deux ou
+trois mois je le trouvais rveur, inquiet: il semblait qu'il manqut
+quelque chose sa tranquillit. Il avait quitt, depuis la mort de ma
+mre, le sjour o nous demeurions, pour me conduire dans une grande
+ville et se livrer entirement aux soins qu'il prenait de moi; peu
+dissip, j'tais le centre o il runissait toutes ses ides, son
+application et toute sa tendresse. Les caresses qu'il me faisait, et
+qu'il ne mnageait pas, paraissaient l'animer; ses yeux en taient plus
+vifs, son teint plus color, ses lvres plus brlantes. Il prenait mes
+petites fesses, il les maniait, il passait un doigt entre mes cuisses,
+il baisait ma bouche et ma poitrine. Souvent il me mettait totalement
+nue, et me plongeait dans un bain: aprs m'avoir essuye, aprs m'avoir
+frott d'essences, il portait ses lvres sur toutes les parties de
+mon corps, sans en excepter une seule; il me contemplait; son sein
+paraissait palpiter, et ses mains animes se reposaient partout: rien
+n'tait oubli. Que j'aimais ce charmant badinage et le dsordre o je
+le voyais! mais au milieu de ses plus vives caresses, il me quittait et
+courait s'enfoncer dans sa chambre.
+
+Un jour, entre autres, qu'il m'avait accable des plus ardents baisers,
+que je lui avais rendu par mille et mille aussi tendres, o nos bouches
+s'taient colles plusieurs fois, o sa langue mme avait mouill mes
+lvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers s'tait gliss
+dans mes veines; il m'chappa dans l'instant o je m'y attendais
+le moins; j'en ressentis du chagrin. Je voulus dcouvrir ce qui
+l'entranait dans cette chambre, dont il avait pouss la porte vitre,
+qui formait la seule sparation qu'il y avait entre elle et la mienne.
+Je m'en approchai, je portai les yeux sur tous les carreaux dont elle
+tait garnie, mais le rideau qui tait de son ct dvelopp dans toute
+son tendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma curiosit ne fit que
+s'en accrotre.
+
+
+
+
+ducation Philosophique
+
+
+Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d'arrt sur
+l'immensit dont notre globe est environn? Pousse-le aussi loin que
+ton imagination puisse l'tendre: quelle distance inconcevable
+seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse cet espace immense?
+Des lments dont la nature et le nombre sont et seront toujours
+inconnus; il est impossible de savoir s'il n'y en a qu'un seul dont
+les modifications prsentent nos yeux et notre pense ceux que
+nous apercevons, ou si chacun de ces lments a une racine absolument
+propre, qui ne puisse tre convertie en une autre. Dans une ignorance
+si parfaite de la nature des choses dont nous faisons tous les jours
+usage, il parat ridicule que les hommes aient fix le nombre de ces
+lments: rien n'est plus digne de la sphre troite de leurs ides,
+et nanmoins, les entendre, il semble qu'ils aient assist aux
+dispositions de l'Ordonnateur ternel. Mais enfin, qu'ils soient un
+ou plusieurs, l'assemblage de leurs parties forme les corps et se
+trouve uni dans un nombre trs multipli de globules de feu et de
+matire qui parat inerte aux yeux proccups. Que penses-tu donc de
+ces points de feu brillants, connus parmi nous sous le nom d'toiles?
+Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes enflamms, semblables
+notre soleil, tablis pour clairer, chauffer et donner la vie une
+multitude de globes terrestres, peut-tre chacun aussi peupl que le
+ntre. Quelques-uns ont cru qu'ils taient placs l pour nous clairer
+pendant la nuit; l'amour-propre leur fait rapporter tout nous, afin
+que tout aille eux. Et de quoi nous servent-ils, ces globes, quand
+l'air est obscurci par les nuages ou les vapeurs? La lune paratrait
+plutt tre destine cet office; elle nous claire dans l'absence
+du soleil, mme travers les parties nbuleuses qui couvrent souvent
+notre horizon, et cependant ce n'est pas l son unique destination: on
+ne peut mme affirmer qu'elle n'est pas un monde dont les habitants
+doutent si nous existons et sont peut-tre assez stupides pour se
+flatter de jouir seuls de la magnificence des cieux; peut-tre aussi
+sont-ils plus pntrants, plus ingnieux que nous, ou pourvus de
+meilleurs organes, et qu'ils savent juger plus sainement des choses.
+Les plantes sont des terres comme la ntre, peuples, sans doute, de
+vgtaux et d'animaux diffrents de ceux que nous connaissons, car rien
+dans la nature n'est semblable.
+
+Dans ce point de vue, et parmi cette infinit de boules de matires,
+que devient notre terre? un point qui fait nombre parmi les autres, et
+nous! fourmis rpandues sur cette boule, que sommes-nous donc, pour
+tre le type, le point central et le but o se rendent les prtendues
+vrits dont on berce l'enfance?
+
+C'est peu prs ainsi que mon pre tchait chaque jour de tracer
+dans mon esprit des impressions de philosophie. Je lui demandais un
+jour: Quel est cet tre crateur de tout, que je sentais mal dfini
+dans les notions qu'on m'en avait donnes? Il me dit: Cet tre
+magnifique est incomprhensible: il est senti, sans tre connu; c'est
+nos respects qu'il exige; il mprise nos spculations. S'il existe
+plusieurs lments, c'est de ses mains qu'ils sortent; il les a crs
+par la puissance de sa volont, il est donc l'me de l'univers; s'il
+n'existe qu'un lment, il ne peut tre que lui-mme. Connaissons-nous
+les bornes de son pouvoir? N'a-t-il pas pu dpendre de lui de se
+transformer dans la matire que nous voyons, dont nous ne connaissons
+ni la nature ni l'essence? Et ce qu'il a pu faire dans un temps, ne
+l'a-t-il pas pu de toute ternit? C'en est assez, ma chre enfant,
+pour le prsent; quand tu seras dans un ge plus avanc j'carterai de
+tout mon pouvoir les voiles qui couvrent la vrit.
+
+Mon pre se plaisait me faire lire des livres de morale, dont nous
+examinions les principes, non sous la perspective vulgaire, mais sous
+celle de la nature. En effet, c'est sur les lois dictes par elle, et
+exprimes dans nos coeurs, qu'il faut la considrer. Il la rduisait
+ce seul principe, auquel tout le reste est tranger, mais qui renferme
+une tendue considrable: _faire pour les autres ce que nous voudrions
+qu'on ft pour nous_, lorsque la possibilit s'y trouve, _et ne point
+faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous ft_. Tu vois,
+ma chre, que cette science, dont on parle tant, n'est jamais relative
+qu' l'espce humaine, et si elle n'est rien en elle-mme, au moins
+est-elle utile son bonheur.
+
+Les romans taient presque bannis de mes yeux, et il me faisait voir
+dans presque tous une ressemblance assez gnrale dans le tissu, les
+vues et le but, la diffrence prs du style, des vnements et de
+certains caractres. Il y en avait cependant plusieurs qui taient
+excepts de cette rgle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet
+tait moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de leurs
+vritables couleurs: ils y sont prsents sous le plus bel aspect. Ah!
+ma chre, combien cette apparence est en gnral loin de la ralit:
+les uns et les autres, vus de prs, quelle diffrence n'y trouve-t-on
+pas! Je puisais dans les voyageurs et dans les coutumes des nations
+un genre d'instruction qui me faisait mieux apprcier l'humanit en
+gnral, comme la socit fait apercevoir les nuances des caractres.
+
+Les livres d'histoire, qui me rendaient compte des moeurs antiques et
+des prjugs diffrents qui tour tour ont couvert la surface de
+la terre, taient ma balance. Les ouvrages de nos meilleurs potes
+formaient le genre amusant, pour lequel mon got tait le plus dcid
+et que j'inculquais avec empressement dans ma mmoire.
+
+Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de paratre, en
+me recommandant d'y rflchir: Lis, ma chre Laurette; cet ouvrage est
+la production d'un gnie dont tu as lu presque tout ce qu'il a mis au
+jour et dont la mmoire possde plusieurs morceaux, qui unit un style
+lev, lgant, agrable et facile, propre lui seul, des ides
+profondes. Zadig, par de ses mains, t'apprendra, sous l'allgorie d'un
+conte, qu'il n'arrive point d'vnements dans la vie qui soient notre
+disposition.
+
+De quelque aveuglement dont l'amour-propre et la vanit nous
+fascinent, sois assure que pour un esprit attentif et rflchi, il est
+d'une vrit palpable et constante que tout s'enchane afin de suivre
+un ordre fix pour l'ensemble et pour chacun en particulier; des
+circonstances imprvues forcent les ides et les actions des humains;
+des raisons loignes et souvent imperceptibles les entranent dans
+une dtermination qui, presque toujours, leur parat volontaire; elle
+semble venir d'eux et de leur choix, tandis que tout les y porte sans
+qu'ils s'en aperoivent. Ils tiennent mme de la nature les formes, le
+caractre et le temprament qui concourent leur faire remplir le rle
+qu'ils ont jouer et dont toute la marche est dessine d'avance dans
+les dcrets du moteur ternel.
+
+Si l'on peut prvoir quelques vnements, ce n'est pas une
+perspicacit, une sagacit de vue sur la chane de ces circonstances
+qu'on ne peut cependant changer, et qui est d'une force irrsistible
+mme pour ce qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui sait
+se prter au cours naturel des choses.
+
+Pour toi, ma chre Eugnie, ton esprit facile sait se plier tout; ta
+docilit te rend heureuse et tu sais l'tre malgr les entraves mises
+ta libert; tu savoures les plaisirs que tu inventes, sans t'inquiter
+de ceux qui te manquent.
+
+J'avanais en ge, et j'atteignis la fin de ma seizime anne,
+lorsque ma situation prit une face nouvelle; les formes commenaient
+ se dessiner; mes ttons avaient acquis du volume; j'en admirais
+l'arrondissement journalier; j'en faisais voir tous les jours les
+progrs Lucette et mon papa; je les leur faisais baiser; je
+mettais leurs mains dessus et je leur faisais faire attention qu'ils
+les remplissaient dj; enfin, je leur donnais mille marques de mon
+impatience: leve sans prjugs, je n'coutais, je ne suivais que la
+voix de la nature.
+
+
+
+
+Le Degr des Ages du Plaisir
+
+
+
+
+Tableau de Paris
+
+
+A mon arrive dans la capitale, les suites funestes de la Rvolution
+y avaient mis tout en dsordre. Le peuple criait famine et les
+guinguettes taient toujours remplies de la plus vile portion de la
+populace; les agioteurs et les infmes vendeurs de la rue Vivienne
+rendaient le numraire un taux exorbitant, et des monceaux d'or
+roulaient sur des tapis verts dans les excrables tripots que S. A.
+le duc d'Orlans tolrait dans l'enceinte du Palais-Royal. Les riches
+prlats ne respiraient que le sang et la vengeance, et les prtres
+tartufes se faisaient un mrite d'obir la ncessit par intrt. Les
+courtisanes publiques et les gourgandines, voyant baisser les actions,
+renchrissaient sur le luxe et n'en procdaient pas moins vil prix
+ tous les actes de la lubricit. Enfin, Paris, lorsque j'y arrivai,
+tait un mlange de bizarreries et de contradictions, un chaos qu'il
+tait difficile de percer; tantt ce monstre qu'on nomme aristocratie
+prenait le dessus, au moyen de quelques centaines d'hommes que la
+politique faisait gorger dans les garnisons du royaume; son tour, le
+patriotisme prenait sa revanche en faisant dcrocher les rverbres et
+en y substituant une victime pour clairer la nation sur ses intrts.
+Telle tait la capitale lorsque j'y arrivai.
+
+Je m'y logeai rue Saint-Honor, htel de Londres. Je ne connaissais
+pas encore cette espce que l'on nomme raccrocheuse, et qui, le soir,
+dpouilles jusqu' la ceinture, provoquent les passants en talant
+aux yeux du public une volumineuse paire de ttons. Je me plaisais
+ examiner cette engeance maudite qui prostitue ses faveurs pour un
+morceau de pain; et cependant, tout en les blmant, j'prouvais des
+vellits; leur air agaant, je sentais que j'tais n pour le
+libertinage.
+
+J'avais quelques connaissances de jeunes militaires dans cette grande
+ville; aprs quelques visites de biensance rendues, je ne m'occupai
+que de plaisirs, et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je
+l'tais des orgies de Vnus impudique et de Bacchus, ne tardrent pas
+me proposer l'accomplissement de ce que je dsirais avec tant d'ardeur,
+et me conduisirent au bordel.
+
+Je sentis d'abord quelque rpugnance me livrer aux caresses de ces
+prostitues messalines, mais bientt ma honte s'vanouit et le plaisir
+l'emporta. J'y passais les jours et les nuits, tantt dans les bras de
+l'une, tantt dans les bras de l'autre. J'y appris beaucoup mieux que
+je ne l'avais fait avec Louison toutes les ressources de la lubricit,
+et je recevais ces leons avec volupt.
+
+
+
+
+La Patronne
+
+
+Une des filles d'amour de la dbauche fit un certain soir ma rencontre
+au Palais-Royal et me proposa de l'accompagner; je ne rebutai pas
+sa proposition et me laissai conduire dans le temple o les filles
+salaries par les libertins nationaux recueillaient l'argent des
+dbauchs et leur donnaient chacun de la marchandise pour leur
+offrande.
+
+Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu'au dernier soupir de ma vie,
+avait, ainsi que la bien-aime de mon coeur, le nom de Constance. Aprs
+avoir pay, suivant l'usage et le tarif du lieu, ma particulire me
+conduisit dans un appartement o je ne fus pas peu surpris de voir en
+relief le portrait de Mademoiselle d'Orlans actuelle. Je reculai de
+surprise et demandai ma conductrice comment et par quel hasard le
+portrait de cette princesse figurait dans un bordel.
+
+Tu t'en tonnes? me dit-elle; eh! c'est la plus ardente sectatrice
+de nos plaisirs, non pour la prostitution, sa belle me en est
+incapable, mais depuis que Son Altesse lui a fait apprendre, par motif
+de rcration indigne du sang des Bourbons, danser sur la corde,
+elle est devenue le modle de toutes les femmes du haut style de la
+capitale; toutes ont voulu apprendre ce grand art que le fameux Placide
+enseigna au comte d'Artois, et nous autres, relgues dans les classes
+des filles publiques, nous la regardons et la chrirons toujours comme
+notre patronne pour les tours de reins et sa souplesse des jarrets.
+Le fait est si certain qu'au moyen de l'cu de six francs que tu as
+donn la rvrende maquerelle de ce lieu, je vais, pour ton argent et
+tout rjouissant du souverain plaisir, t'apprendre faire des tours de
+force. Je conus, l'expos de cette courtisane, qu'elle me rservait
+ de nouveaux passe-temps; je me laissai conduire sur le trne destin
+ la clbration de ces plaisirs, dont le genre tait inconnu pour moi,
+et je ne tardai pas en faire l'preuve.
+
+
+
+
+LES TROIS MTAMORPHOSES
+
+_Conte en vers et en prose pour servir de supplment au_ Degr des Ages
+
+PAR LE MME AUTEUR
+
+_Bagatelle l'ordre des temps._
+
+
+ Je veux chanter dans ce conte gaillard
+ Du plus affreux trio toute la turpitude,
+ Et sans choisir mes portraits au hasard,
+ Les peindre au naturel, en faire mon tude;
+ Dvoiler les plaisirs de trois membres choisis.
+ Dans ces srails charmants du centre de Paris,
+ Oui, c'est toi que j'invoque, mon aimable muse!
+ Dans ce moment je te prends pour plastron;
+ Et si ton art charmant ma voix se refuse,
+ Je t'apprhende et te saisis au c...
+
+Pardon, lecteurs scrupuleux, je n'cris pas pour vous, renferms dans
+la classe des citoyens qui ne s'occupent qu' mditer les prodiges
+tonnants de notre rvolution franaise; vous n'accordez plus
+d'instants au plaisir; sourds sa voix, vous voyez avec indiffrence
+ces jeunes et jolies rpublicaines qui, ranges en haie sous les
+galeries et aux entresols du palais galit, qui, par maintes et
+maintes provocations lascives et libertines, veulent s'assurer de vos
+sens, de votre bourse et jouir du bnfice du march; le prix de leurs
+faveurs est le pot-de-vin de leurs grces.
+
+ Mais c'est vous que je m'adresse,
+ Charmants rous, grands libertins,
+ Blmerez-vous que mon coeur s'intresse
+ Au jeu plaisant d'une tendre catin?
+ A ces transports d'un prlat d'glise,
+ Aux faits galants d'un trop pais robin,
+ Je ne le puis consultant ma franchise
+ Tout y joignant l'anspessade _Jobin_.
+
+Je viens mon fait et vais vous raconter comment la desse de la
+lubricit elle-mme sut punir, dans un de ces asiles consacrs aux
+tendres mystres, un prlat hypocrite, qui, interprtant les dcrets du
+Ciel sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au nombre des
+houris, que l'un de nos imposteurs en matire de religion, le sublime
+Mahomet, avait places dans son paradis pour la joie des fidles
+croyants.
+
+ A ce tableau joindre mon militaire,
+ Qui, toujours leste, alerte et bien fringant,
+ Baisant partout et sans donner d'argent,
+ Du doux plaisir faisait sa seule affaire.
+ Au rabat empes, vous connatrez le drille,
+ Qui, dans ce lieu, pour un petit cu,
+ Visitait le v...n d'une agrable fille,
+ En se nommant le magistrat cocu.
+
+Mes trois personnages, travestis qui mieux mieux, et dsirant en eux
+les feux de la paillardise, un jour de calme et de tranquillit, se
+rendirent dans un temple devenu l'un des mieux fams de Paris en mme
+temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes s'y trouvaient
+rassembles, tous les dsirs s'y trouvaient satisfaits, depuis ceux de
+l'vque mitr jusqu' ceux de l'indigent et brave sans-culotte.
+
+ Ce fut chez vous, digne pourvoyeuse,
+ Belle _Desglands_[147], qu'une rage amoureuse
+ Amena ce trio guid par le plaisir
+ Et dont un joli cul enchanait le dsir.
+ A leur accoutrement, qui les aurait
+ Pris d'abord, l'un pour _Machault_,
+ Ci-devant vque d'Amiens, et maintenant
+ Aumnier du diable, moi seul sans
+ Doute qui sait qu'il n'est pas tonnant
+ Qu'un prtre dlivr de l'emploi, de l'autel,
+ De l'glise, n'ait fait qu'un saut jusqu'au bordel.
+ L'autre tait _Montesquiou_, bien mince gnral,
+ Ce coquin renomm qui nous fit tant de mal,
+ Et le tiers un rabat de chicane encrote,
+ Tourment de la vertu souvent perscute,
+ C'tait _Janson_, ce conseiller fameux,
+ L'opprobre de la terre et l'effroi des neveux,
+ Qui, du lche produit de ses fortes pices,
+ Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses;
+ Muse! aide ma prose, je t'ai dpeint mes
+ Personnages; voyons comment ils se tireront
+ Maintenant de leur quipe scandaleuse,
+ Et comment ces trois gueux de crimes revtus
+ Ont pratiqu les vices en jouant les vertus.
+
+_Machault_, _Montesquiou_ et _Janson_ furent donc chez la _Desglands_
+demander chacun une fille: Julie Desbois, Dorothe de Ginville et
+Elisabeth la Comtoise furent destines passer en campagne avec ses
+messieurs.
+
+ _Janson_ parla procs et _Montesquiou_ combats,
+ Mais pour bien terminer tous ces affreux dbats,
+ L'hypocrite _Machault_ obtient la prfrence;
+ On sait que d'un prlat c'est la prminence.
+
+Julie Desbois lui appartient; mais triomphe de l'Eglise! au moment
+que le ci-devant vque d'Amiens s'apprtait engainer son mou et
+flasque outil, il resta court, et ma Julie lui dit:
+
+ Je salue maintenant votre sage minence;
+ En trs bonne putain j'offre ma rvrence.
+ Ginville prsenta son norme v...n
+ A ce tratre soldat, qui des bords d'outre-Rhin,
+ De nos rpublicains n'embrassa point l'injure
+ Et n'agit que d'aprs la plus lche imposture.
+
+_Montesquiou_ resta l. Ce membre superbe, qui apaise la femme la
+plus acaritre, fut sans effet; deux courtisanes dlaisses, deux
+personnages _ quia_; que devint le troisime? C'est _Janson_ que je
+vous mets en scne:
+
+ Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement,
+ Et prends sur moi les frais de cet vnement.
+ Si sur cet expos un lche peuple glose,
+ J'en appelle au Snat, et lui seul en impose.
+
+Souveraine protectrice de plaisirs, loigne-toi du local de la
+_Desglands_; ta prsence y serait outrage; un prtre, un gnral y
+ont.....; un magistrat a couronn l'oeuvre. Comment rparer cet outrage,
+consomm pour ton culte? Mais qu'entends-je? La paillasse s'agite, le
+ciel du lit s'croule:
+
+ Et le bidet casse en plus de mille clats,
+ Faire taire le robin et le dieu des combats.
+ Le prlat s'agenouille et marmotte une excuse,
+ Soutient qu'il n'a pas tort, que du lieu c'est la ruse,
+ Que l'on peut enfin, fier du droit de l'autel,
+ Bnir une putain, ft-ce mme au bordel.
+
+Mais qui apparat mes regards? C'est la lubricit; elle fixe un oeil
+de courroux sur le triumvirat. Calotte dtestable, s'crie-t-elle dans
+l'excs de sa rage, atome dcor d'un hausse-col, et toi, vil organe
+des lois, relgu dans la poussire des bancs de la grande salle, il
+est temps que ma vengeance clate:
+
+ Tous trois, rebut affreux des sinistres destins,
+ Vous tes ddaigns par de viles putains.
+ Je saurai me venger de cet affront infme,
+ Je le dois mon sexe, en un mot, je suis femme;
+ Il est temps que l'amour vous donne une leon,
+ A la lubricit, reconnaissez mon c...
+
+A genoux et la bouche bante, les trois mirliflors se turent et la
+lubricit continua:
+
+ Vous, prtre, prsident; toi, lche, reste l,
+ Je vais me prparer toute ma vengeance
+ Sans que le moindre mot serve votre dfense.
+ D'une tte de chien maintenant bien pars,
+ De tous vos partisans vous serez excrs,
+ Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs,
+ Lches profanateurs, vous serez revtus.
+
+O merveille! de trois ttes je n'en vis plus qu'une, et les plus laids
+museaux remplacrent les visages de _Machault_, de _Montesquiou_ et de
+_Janson_. Je m'criai alors:
+
+_Ecce homines._
+
+
+Tout confus et aboyants, ils abandonnrent ce lieu de prostitution;
+mais leur nouvelle caricature, grave et rpandue dans le public, dira
+ l'amateur: Tels sont nos traits fidles.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+[1] _Lettres originales de Mirabeau crites du donjon de Vincennes
+pendant les annes 1777-78-79-80, contenant tous les dtails sur sa
+vie prive, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de
+Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen franais. A Paris, chez I.
+B. Garnery, 1793, an 3e de la libert._ 4 tomes in-8.
+
+PAUL COTTIN.--_Sophie de Monnier et Mirabeau, d'aprs leur
+correspondance secrte indite (1775-1789), avec trois portraits, dont
+un en hliogravure d'aprs Heinsius, deux fac-simils d'autographes,
+une table dchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires de
+Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903._ CCLX-282 p. in-8.
+
+[2] Ils taient parents par les femmes.
+
+[3] M. de Railli tait dtenu Pierre-Encize, prs de Lyon.
+
+[4] Voir _l'Amateur d'autographes_, mars 1909.
+
+[5] M. de Rougemont, gouverneur du chteau de Vincennes.
+
+[6] A cause de leur parent.
+
+[7] C'est au deuxime volume de cette publication que se trouve le
+portrait de Sophie. Elle tait grande, forte, brune, aux yeux noirs. On
+ne connat que deux portraits authentiques de la comtesse de Monnier;
+celui-ci et un autre qui la reprsente entre 30 et 35 ans. Il fut peint
+par Jean-Jules Heinsius. L'estampe d'Antoine Borel, dans le tome II
+de la traduction de Tibulle, est comme celui d'Heinsius, dit M. Paul
+Cottin (_loc. cit._), conforme aux signalements remis la police, et
+Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, rcemment dcde, tenait de son
+pre qu'il offre exactement les traits de Sophie vingt ans.
+
+[8] _Mmoires secrets pour servir l'histoire de la Rpublique des
+lettres_, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d'Angerville et
+autres. T. XXVIII, p. 16.
+
+[9] Pome de Charles Borde tir de la _Novella de l'Angelo Gabrielle_.
+
+[10] _Et t'ter l'avenir l'original, ce serait l'interrompre pour
+longtemps._ Cette phrase est obscure. Elle a toujours t supprime par
+les commentateurs, qui ont souvent cit cette lettre d'aprs le recueil
+de _Lettres originales de Mirabeau_, publi par Manuel.
+
+[11] _Bibliographie des ouvrages relatifs l'amour, aux femmes et
+au mariage, etc., par M. le Cte d'I... 4e dition revue par J.
+Lemonnyer._ Tome II, Lille, 1895.
+
+[12] La construction de cette phrase la rend quivoque, et sans doute
+ dessein. Quel qu'il pt tre, le chevalier de Pierrugues en avait de
+bonnes.
+
+[13] Voici la bibliographie de cet ouvrage:
+
+_Mylord Arsouille ou les Bamboches d'un gentlemen._ Cologne, 1789.
+
+_Mylord Arsouille ou les bamboches d'un gentleman._ _A Bordel-Opolis,
+chez Pinard, rue de la Motte_, 1789 (Paris, aprs 1833), avec 5
+gravures libres et l'pigraphe:
+
+ _Vive le plaisir de la couille,
+ Dit Mylord Arsouille.
+ Je veux sagement, amis, filer mes jours
+ Entre le vin, les chevaux, les amours;
+ Je dois ces gots la nature;
+ J'aime, je bois, je change de monture._
+
+_Mylord Arsouille_, etc. Rimpression de l'dition prcdente (vers
+1855), avec 5 lithographies libres.
+
+_Mylord ou les Bamboches d'un gentleman, imprim sur la copie de
+Cologne, 1789, Lausanne, chez Quakermann cette prsente anne_
+(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l'pigraphe un peu
+diffrente:
+
+ _Vive le plaisir de la couille,
+ Disait Mylord Arsouille.
+ Je veux sagement, mes amis, filer mes jours
+ Entre le vin, les chevaux, les amours:
+ Je dois ces gots la nature;
+ J'aime, je bois, je change de monture._
+
+_Mylord Arsouille_, etc. Rotterdam, vers 1906, avec la fin un
+important catalogue d'ouvrages libres.
+
+[14] Qui se trouve aprs la satire.
+
+[15] Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible tous les
+lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet.
+Nanmoins un autre n'aurait pu lui convenir; et si nous l'avons laiss
+en grec, on en devinera aisment la raison. (Note de l'd. de l'an IX.)
+
+[16] La nomenclature en est tout au moins curieuse.
+
+_Acadmiciens de Bologne._ Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi,
+Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti,
+Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti,
+Torbidi, Vespertini.
+
+_De Gnes._ Accordati, Sopiti, Resvegliati.
+
+_De Gubio._ Addormentati.
+
+_De Venise._ Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati,
+Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili.
+
+_De Rimini._ Adagiati, Eutrupeli.
+
+_De Pavie._ Affidati, Della Chiave.
+
+_De Ferma._ Raffrontati.
+
+_De Molise._ Agitati.
+
+_De Florence._ Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento,
+Infocati.
+
+_De Crmone._ Animosi.
+
+_De Naples._ Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes,
+Sicuri, Volanti.
+
+_D'Ancme._ Argonauti, Caliginosi.
+
+_D'Urbin._ Assorditi.
+
+_De Prouse._ Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni.
+
+_De Tarente._ Audaci.
+
+_De Macerata._ Catenati, Imperfetti, Chimerici.
+
+_De Sienne._ Cortesi, Giovali, Prapussati.
+
+_De Rome._ Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati,
+Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane,
+Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti.
+
+_De Padoue._ Delii, Immaturi, Orditi.
+
+_De Drepano._ Difficilli.
+
+_De Bresse._ Dispersi, Erranti.
+
+_De Modne._ Dissonanti.
+
+_De Syracuse._ Ebrii.
+
+_De Milan._ Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti.
+
+_De Recannati._ Disuguali.
+
+_De Candie._ Extravaganti.
+
+_De Pezzaro._ Eterocliti.
+
+_De Commachio._ Flattuanti.
+
+_D'Arezzo._ Forzati.
+
+_De Turin._ Fulminales.
+
+_De Reggio._ Fumosi, Muti.
+
+_De Cortone._ Humorosi.
+
+_De Bari._ Incogniti.
+
+_De Rossano._ Incuriosi.
+
+_De Brada._ Innominati, Tigri.
+
+_D'Acis._ Intricati.
+
+_De Mantoue._ Invaghiti.
+
+_D'Agrigente._ Mutabili, Offuscati.
+
+_De Verone._ Olympici, Unanii.
+
+_De Viterbe._ Ostinati, Vagabondi.
+
+Si quelque lecteur est curieux d'augmenter cette nomenclature, il n'a
+qu' lire un ouvrage de Jarckius, imprim Leipsic en 1725. Cet auteur
+n'a crit l'histoire que des acadmies de Pimont, Ferrare et Milan. Il
+en compte vingt-cinq dans cette dernire ville seulement. La liste des
+autres est sans fin, et leurs noms tous plus bizarres les uns que les
+autres.
+
+[17] Act. ap. 8, 39. _Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius non
+vidit eunuchus._
+
+[18] Daniel, chap. XIV, v. 32. _Erat autem Habacuc prophta in Juda,
+et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret messoribus._
+
+33. _Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod habes in
+Babylonem Danieli._
+
+35. _Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit
+eum_ capillo _capitis sui, posuit que eum in Babylone._
+
+Isaac Le Matre de Saci a traduit _capillo_ par _les cheveux_. Luther
+met _oben beym schopff_; ce qui est la mme faute. Car le miracle est
+plus grand d'avoir transport Habacuc par _un cheveu_ que par _les
+cheveux_; mais dans tous les cas, le voyage est leste.
+
+[19] Maccab. l. I, c. I, v. 16.
+
+_Et fecerunt sibi prputia_,--Ce qu'Isaac Le Matre de Saci traduit:
+_Ils trent de dessus eux les marques de la circoncision._ Les
+Septante disent tout simplement: _Ils se sont fait des prpuces._ Les
+Pres ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansnistes ont paru, ils
+ont prtendu qu'on ne pouvoit pas mettre les prpuces dans la bouche de
+jeunes filles lorsqu'on leur faisoit rciter la Bible. Les Jsuites ont
+soutenu, au contraire, que c'toit un crime que d'en altrer un seul
+mot.
+
+Le Matre de Saci a donc priphras, et le pre Berrhuyer a accus Saci
+d'hrsie, et prtendu qu'il avoit suivi la Bible de Luther. En effet,
+Luther dans sa Bible se sert du mot _beschneidung_.
+
+ _Und hielten die beschneidung nicht mehr._
+ 1 2 3 4 5 6
+ Et ont gard la coupure point davantage.
+ 1 2 3 4 5 6
+
+Luther, en effet, a mal interprt. Le miracle, de quelque manire que
+l'on traduise, toit de se faire un prpuce. Or la chose est en vrit
+miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l'est pas autant dans la
+version des jansnistes.
+
+[20] Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17.
+
+_Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino._
+
+[21] Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique
+obstin, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley
+beaucoup plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d'un
+ouvrage contemporain d'Herculanum. Mais je le prie d'observer: 1
+que l'Anagogie est une rvlation faite par Jrmie Shackerley, tout
+comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a crit l'Apocalypse dans l'isle
+de Pathmos. 2 Que personne dans Herculanum n'a pu rien comprendre
+ce manuscrit, crit bien avant la venue de J.-C. comme nous n'entendons
+rien la bte de l'Apocalypse qui a 666... sur le front (II), ornement
+qui serait singulier mme pour un mari franois; ce qui ne dtruit
+point du tout l'authenticit de notre manuscrit. 3 Qu'on n'a qu'
+lire l'histoire incontestable de l'astronomie antdiluvienne, par
+M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley pouvoit savoir tout ce
+qu'il parot avoir su..... Enfin je dclare que pour trente-six mille
+raisons, un peu trop longues dduire, douter de Jrmie Shackerley,
+c'est mriter un auto-da-f.
+
+[22] En effet, comme le remarque l'illustre M. d'Alembert, d'aprs
+l'ingnieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d'ides
+n'a-t-il pas fallu pour y parvenir? L'aveugle n'a de connoissance que
+par le tact; il sait qu'on ne peut voir son visage quoiqu'on puisse
+le toucher. La vue, conclue-t-il, est donc une espce de tact qui ne
+s'tend que sur les objets diffrens du visage et loigns de nous.
+Le tact ne lui donne en outre que l'ide du relief. Donc un miroir est
+_une machine qui nous met en relief hors de nous-mmes_. Ces mots _en
+relief_ ne sont pas de trop. Si l'aveugle disoit, _nous met hors de
+nous-mmes_, il diroit une absurdit de plus; car comment concevoir
+une machine qui puisse doubler un objet? Le mot _relief_ ne s'applique
+qu' la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de nous-mmes, c'est
+mettre la reprsentation de la surface de notre corps hors de nous.
+Cette dsignation est toujours une nigme pour l'aveugle; mais on voit
+qu'il a cherch diminuer l'nigme le plus qu'il toit possible.
+
+[23] Chap. II, v. 19.
+
+[24] Ibid., v. 20.
+
+[25] Telle est l'origine mme du mot de narcisse, lequel vient de
++Nark+ (narc), _assoupissement_; de l le narcisse fut la fleur chrie
+des divinits infernales; de l vient aussi que l'on offroit
+anciennement les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu'elles
+engourdissoient, _assoupissoient_ les sclrats.
+
+[26] _Salem, Piper, acorem respuebat. Mens vero accumbebat alternis
+semper pedibus sublatis._ Voyez _Elogium Thom. Sanchez_, imprim
+la tte de l'ouvrage _De matrimonio_. A Anvers, chez Murss, 1652,
+_in-folio_. Et si vous voulez avoir une ide des difiantes questions
+qu'a agites ce thologien, et bien d'autres, cherchez la vingt-unieme
+dispute de son second livre.
+
+[27] Il a publi sparment les fragments de Sapho, et les loges
+qu'elle a reus.
+
+[28] Gen., ch. II, v. 23.
+
+[29] Vira de vir.
+
+[30] L'allemand a conserv l'ancien rit dans _mannin_, qui vient de
+_mann_. _Mannin_ est le vira, et non le virago. _Man wird sie mannin
+heissen._ (Gen., II, v. 23.)
+
+[31] Elle toit particulirement honore dans les Gaules et dans la
+Germanie sous le titre de Desse-mere.
+
+[32] On retrouveroit dans l'antiquit beaucoup d'usages qui
+confirmeroient cette opinion. A Lacdmone, par exemple, quand on
+alloit consommer le mariage, la femme mettoit un habit d'homme, parce
+que c'est la femme qui met les hommes au monde.
+
+En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains, la femme
+avoit l'autorit du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII), etc., etc.
+
+[33] On verra ci-aprs dans la _Linguanmanie_ des choses plus
+frappantes encore que les moeurs du peuple de Dieu que nous allons
+exposer.
+
+[34] Lv., ch. VIII, v. 24.
+
+[35] Ibid., ch. XII, v. 5.
+
+[36] Ibid., ch. XXII, v. 7.
+
+[37] Ibid., ch. XVIII, v. 7.
+
+[38] Idem, v. 9.
+
+[39] Id., v. 10.
+
+[40] Lv., chap. XVIII, v. 12.
+
+[41] Id., v. 15.
+
+[42] Id., v. 16.
+
+[43] Id., v. 17.
+
+[44] Id., v. 21. _De semine tuo non dabis idolo Moloch_, et ch. XX, v.
+3: _Qui polluerit sanctuarium_.
+
+[45] Lv., ch. XVIII, v. 22. _Cum masculo cotu foemineo._
+
+[46] Id., v, 23. _Omni pecore._
+
+[47] _Mulier jumento._ Et l'on sait que dans l'criture sainte,
+_jumentum_ veut dire _btes d'aides_: _adjuvantes_: d'o jument.
+
+[48] Lvit., ch. XXI, v. 18.
+
+[49] Liv. VI, ch. IX.
+
+[50] Aux Cor., 6, 7, 8, 29.
+
+[51] Hypparchia, etc.
+
+[52] cho.
+
+[53] Gen., ch. XXXVIII.
+
+[54] Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nomm Zara, qui
+veut dire Orient.
+
+[55] Saci, page 817, dit. in-8.
+
+[56] Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre de
+l'Art de la guerre par dire: _que la premire qualit indispensable
+ un grand gnral, c'est de savoir se br. le v._, parce que cela
+pargne dans une arme, et sur-tout dans une ville de guerre, tous les
+caquetages et perdre. [Il faut voir propos de cette note la lettre
+Sophie du 21 octobre 1780.]
+
+[57] Epig. 42, liv. IX.
+
+[58] Voyez l'Anlytrode.
+
+[59] Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352,
+d. Westhling.
+
+[60] Dialog. Meret., V.
+
+[61] Ad Rom., cap. I.
+
+[62] Lib. IV, cap. XVI.
+
+[63] _Dii illas deque male perdant! Adeo perversum comment genus
+impudiciti! Viros ineunt._ (Epist. XCV.)
+
+[64] Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mgare, Pyrrine,
+Andromede, Mnas, Cyrine, etc.
+
+[65] On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: _Sapho
+qui a chant elle-mme sa lubricit et qui fut amoureuse la rage_.
+
+[66] _Vesta_ vient du grec et signifie _feu_. Les Chaldens et les
+anciens Perses appelloient le feu _avesta_. Zoroastre a intitul
+son fameux livre, _Avesta_, la garde du feu. La porte des maisons,
+l'entre, s'est appelle _vestibule_, parce que chaque Romain avoit
+soin d'entretenir ce feu de vesta la porte de sa maison. C'est de l
+sans doute que l'entre du vagin s'appelle le vestibule du vagin, comme
+tant le lieu o s'entretient le premier feu de ce temple.
+
+[67] Je ne doute pas que quelque rudit ne me fasse ici plus d'une
+difficult... Mais on n'auroit jamais fini s'il falloit rpondre tout.
+
+[68] On sent bien que la dignit de M. de Saint-Priest l'empchera d'en
+convenir; et quelque littrateur encourag par ce dsaveu viendra me
+soutenir que ces vers sont tout simplement imits d'un passage de Sylva
+Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera le morceau. Le
+voici:
+
+ _Triginta hc habeat qu vult formosa vocari
+ Femina; sic Helenam fama fuisse refert,
+ Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puell,
+ Tres habeat longas res totidem que breves,
+ Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla,
+ Sint ibidem huic form, sint quoque parva tria,
+ Alba cutis, nivei dentes, albique capilli,
+ Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia.
+ Labia, gen atque ungues rubri. Sit corpore longa,
+ Et longi crines, sit quoque longa manus,
+ Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata,
+ Et clunes, distent ipsa supercilia.
+ Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta,
+ Sint coxae et cullum vulvaque turgidula.
+ Subtiles digiti, crines et labra puellis;
+ Parvus sit nasus, parva mamilla, caput,
+ Cum null aut raro sint hc formosa vocari,
+ Nulla puella potest, rara puella potest._
+
+Mais je le prie de me dire o est l'impossibilit que ces vers soient
+traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre
+les faits.
+
+[69] Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse, _cunnus_,
+_clunes_, _culus_, _vulva_? On auroit de la peine s'en tirer dans un
+mauvais lieu. Mais l'amour veut tre servi dans un temple.
+
+[70] La matrice.
+
+[71] Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l'abeille est
+mille fois plus considrable que celle de l'lphant?
+
+[72] Gen., XVII, 24.
+
+[73] Ex., IV, 25.
+
+[74] Lv., XIX, 23.
+
+[75] Deut., X. 13.
+
+[76] Josu, V, 3 et 7.
+
+[77] Reg., XVIII, 25.
+
+[78] Reg., XVIII, 27.
+
+[79] Reg., III, 14.
+
+[80] _Circumcisio foeminarum sit refectione +ts nymphs+ (imo
+clitoridis) qu pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit
+coercenda._
+
+[81] I Mac., ch. I, 16. _Fecerunt sibi preputia et recesserunt a
+testamento sancto._
+
+[82] I Cor. VII, 18.
+
+[83] _De morb. biblic._
+
+[84] La mthode en levrette.
+
+[85] Lv., ch. VI, 10. _Foeminalibus lineis._
+
+[86] Reg., I, ch. XXIV, 4. _Erat qu ibi spelunca quam impressus est
+Sal _ut purgeret ventrem_._
+
+[87] Reg., 4, ch. XVIII, 27. _Comedant stercora sua et bibant urinam
+suam._
+
+[88] Tobie, II, 11.
+
+[89] Esther, XIV, 2.
+
+[90] Ecc., XXII, 2.
+
+[91] Isae, XXXVII, 12.
+
+[92] Tren., IV, 5. _Amplexati sunt stercora._
+
+[93] Mal., II, 3.
+
+[94] Ezch., IV, 12.
+
+[95] Ibid., IV, 15.
+
+[96] +Opsigamia+.
+
+[97] +Kakogamia+.
+
+[98] _Coelibes esse prohibendos._
+
+[99] _Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa._
+
+[100] _Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque
+filiis vit discedit, et daemonibus maximas dat poenas post obitum._
+
+[101]
+
+ _Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum
+ Testiculos, postquam coeperunt esse bilibres,
+ Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus._
+
+ (Juv., l. II, s. 6.)
+
+Lisez, sur la prfrence que les dames romaines donnoient aux eunuques
+et le parti qu'elles en tiroient, depuis le 365e vers de cette satyre
+jusqu'au 379e.
+
+[102] Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchs, le peuple
+accourut depuis les vieillards jusqu'aux enfants.--4.--_Ut cognoscamus
+eos._
+
+[103] Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur
+moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que du
+ct qu'il prfroit, ses matresses toient conformes comme
+ses ganymdes--qu'on ne pouvoit trouver au poids de l'or; qu'il
+pourroit..... des femmes. _Des femmes!_ s'cria le matre; _eh, c'est
+comme si tu me servais un gigot sans manche_.
+
+[104] Gen., XIX, 33. _Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando
+accubuit filia, nec quando surrexit._
+
+[105] Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde.
+
+[106] S. Paul aux Romains, ch. I, 27. _Masculi, delicto naturali usu
+foemin exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos
+turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui in
+semetipsis recipientes._
+
+[107] Buffon.
+
+[108] Par exemple, la courbure de l'pine du dos entrane dans un bossu
+le drangement des autres parties, ce qui leur donne tous une sorte
+de ressemblance que l'on pourroit appeller un _air de famille_.
+
+[109] On sait combien les pres eux-mmes ont t partags et ambigus
+sur cette matiere. S. Irne ne faisoit pas difficult de dire que
+l'me toit un souffle analogue aux corps qu'elle a habits, et qu'elle
+n'toit incorporelle que par rapport aux corps grossiers. Tertullien
+la dclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par une distinction
+fort trange, prtend qu'elle ne verra pas Dieu; mais qu'elle
+conversera avec J.-C.
+
+[110] Ex., XXII, 19. Lv., VII, 21, XVIII, 23.
+
+[111] XX, 15.
+
+[112] Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s'tend sur les
+cultes des boucs.
+
+[113] Lv., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23.
+
+[114] Jrm., L., 39. _Faunis sicariis_ et non pas _ficariis_. Car _des
+faunes qui avoient des figues_ ne voudroit rien dire. Cependant Saci
+le traduit ainsi; car les Jansnistes affectent la plus grande puret
+des moeurs; mais Berruyer soutient le _sicarii_ et rend ses faunes
+trs-actifs.
+
+[115] Dans son trait +Peri apistn+, c. XXV.
+
+[116] Dans son ouvrage intitul _Tseror hammor_. (_Fasciculus myrrh_).
+
+[117] Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne
+moins au membre viril que celle de la chvre ou de la guenon. Aussi les
+grands animaux retiennent-ils plus difficilement.
+
+[118] Le roi de Loango, en Afrique, quand il sige sur son trne, est
+entour d'un grand nombre de nains remarquables par leur difformit.
+Ils sont assez communs dans ses tats. Ils n'ont que la moiti de la
+taille ordinaire d'un homme; leur tte est fort large et ils ne sont
+vtus que de peaux d'animaux. On les nomme _Mimos_ ou _Bakkebakke_.
+Lorsqu'ils sont auprs du roi, on les entre-mle avec des ngres blancs
+pour faire un contraste. Cela doit former un spectacle fort bizarre et
+qui n'est bon rien; mais si le roi de Loango mloit ces races, on
+auroit peut-tre des rsultats trs-curieux.
+
+[119] C'est dommage que les Romains n'aient pas eu comme nous la
+confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets
+domestiques comme on sait les ntres. On sauroit si les Romains
+dshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons. Enfin,
+nous n'avons pas mme de dtails sur les conversations des bourgeois.
+Rien ne devoit tre plus plaisant que les entretiens d'une famille qui
+avoit t le matin sacrifier Priape; les jeunes filles et les jeunes
+garons de la famille devoient avoir tout le reste de la journe de
+singulires ides.
+
+[120] Lv., XX, 16.
+
+[121] De nos jours on a pareillement substitu _avarie_ _vrole_.
+
+[122] Rois, I, c. v. 26.
+
+[123] A Venise en 1542.
+
+[124] +Nymphoman+.
+
+[125] Le satyriasis, le priapisme, la salacit, etc.
+
+[126] Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous,
+tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc ml avec des huiles
+aromatiques, introduits d'une manire quelconque, pour lubrifier le
+vagin.
+
+[127]
+
+ _Mox lenone suas jam dimittente puellas,
+ Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam,
+ Clausit, ad huc ardens rigid tentigine vulv
+ Et resupina jacens multorum absorbuit ictus
+ Et lassata viris, necdum satiata recessit._ (Juv. l. II, sat. 6.)
+
+[128] Je doute, par exemple, que la _corycomachie_ ou la _coricobolie_,
+qui toit la quatrieme sphristique des Grecs, ait rest en usage
+chez eux, lorsqu'ils furent devenus le peuple le plus lgant de la
+terre. On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le
+prenoit deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit
+s'tendre; aprs quoi lchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu'il
+revenoit vers eux, ils se reculoient pour cder la violence du choc,
+puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie des
+Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu'un tel exercice ait t du
+got des petites matresses d'aucun siecle.
+
+[129] Une simple nomenclature d'une trs-petite partie des mots de
+leur dictionnaire de volupt, si je puis parler ainsi, peut dcider la
+question.
+
+La _coricobole_ toit une tronchine.
+
+Les _Jatraliptes_, les essuyeurs en cygne.
+
+Les _unctores_, les parfumeuses.
+
+Les _fricatores_, les frotteuses.
+
+Les _tractatrices_, les pressureuses ou ptrisseuses.
+
+Les _dropacist_, les enleveuses de durillons.
+
+Les _alipsiaires_, les pilateurs.
+
+Les _paratiltres_, les vulvaires.
+
+Les _picatrices_, les parfileuses en vulves.
+
+La _samiane_, le parterre de la nature. (Voyez ci-aprs).
+
+L'_hircisse_, le bouquinage des vieilles.
+
+La _conrobole_, +choiropl+. (Pour peu qu'on sache le grec l'on
+m'entend).
+
+La _clitoride_, ou contraction du clitoris.
+
+La _corinthienne_, la mobilit des charnires.
+
+La _lesbienne_, les cunni-langues.
+
+La _siphnissidienne_, le postillon.
+
+La _phicidissienne_, la pollution de l'enfance.
+
+_Sardanapaliser_, vautrer entre les eunuques et les filles.
+
+_Chalcidisser_, le lchement des testicules.
+
+_Fellatricer_, sucer le gland.
+
+_Phoenicisser_, irrumer en miel, etc., etc.
+
+Une preuve qu'ils toient plus aguerris que nous, c'est qu'il n'y a
+presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligs de rendre par une
+priphrase.
+
+[130] Voyez la Tropode o j'aurois pu ajouter un trs grand nombre
+d'autres passages tirs de la Bible. On trouve, par exemple, dans le
+livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d'impuret,
+d'avortemens criminels, d'impudicits, d'adulteres, etc. Jrmie (ch.
+V, v. 13) dclame contre l'amour des jeunes garons. Ezchiel parle de
+mauvais lieux et des marques de prostitution l'entre des rues. (Ch.
+XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc.
+
+[131] Erasme, p. 553.--_Samiorum flores.--Ubi extremam voluptatum
+decerperet.--+Samin anth+, la samionante.--Puell veluti flores
+arridentes ad libidinem invitabant._
+
+[132] _Ani hircassantes._ +Graus kaprsa+. Eras., 269. _De juvene, cui
+anus libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem
+auferret. Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes
+consequitur._
+
+[133] +Glykyn ankna+. Ancon. Eras., 335. _Omphalem reginam per
+vim virgines dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum,
+in sola haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo foemin
+constuprabantur +glykyn ankna+, appellasse, sceleris atrocitatem
+mitigantes verbo._
+
+On voit que mme en ce genre le despotisme n'a plus rien inventer.
+
+[134] +Sardanapalos+. Eras., 723. _Cterum deliciis usque adeo
+effoeminatus, ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere
+sit sollitus._
+
+[135] Eras., 827. _Ut dii augerent meretricum numerum._ Erasme ajoute
+que les Vnitiennes de son temps toient les filles lubriques par
+excellence. _Nusquam uberior quam apud Venetos._
+
+[136] +Choiropls+ la canobole +choiros+. Eras., 737. _Corinthia
+videris corpore questum factura. In mulierem intempestivius
+libidinantem. De mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi.
+Dictum et autem +choiropl+, novo quidem verbo quod nobis indicat
+qustum facere corpore._
+
+[137] +Lesbiazein+. _Lesbiari._ La Lesbienne. _Antiquitus polluere
+dicebant._ Eras., 731. +choiros+ _enim cunnum significat (qu combibones
+jam suos contaminet Aristophanes in Vespis.)_ Eras., 731. _Aiunt
+turpitudinem qu per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis
+primum a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos
+primum omnium foeminam tale quiddam passam esse._--Ainsi le talent
+caractristique des Lesbiennes toit de gamahucher; d'o _mihi at
+videre labda juxta Lesbios_. _Aristoph._, +labda Lesbious+ _fellatrix_.)
+La fellatrice qui suce le gland, toit encore une epithete des
+Lesbiennes o c'toit la mode de commencer par cette crmonie. Eras.,
+800. _Fellatriam indicat... qu communis Lesbiis quod ei tribuitur
+genti_, etc.
+
+_N. B._--Il y avoit, il y a quelques annes, Paris, une fille
+charmante, ne sans langue, qui parloit par signes avec une adresse
+tonnante, et s'toit voue ce genre de prostitution. M. Louis l'a
+dcrite sous le titre d'_aglossostomographie_.
+
+[138] +Chalkidizein+. _Chalcidissare._ Eras., _Gens (Chalcidicenses),
+male audisse ob foedos puerorum amores_.
+
+[139] +Phikidizein+. _Phicidissare._ Se faire lcher les testicules par
+de jeunes chiens. (Sutone.)
+
+[140] +Siphniazein+. _Siphniassare._ (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690.
+_Pro eo quod et manum admovere postico, sumptum esse moribus
+siphniorum._
+
+[141] +Kleitoriazein+. Eras., 619. _De immodica libidine. Unde natum
+proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio._
+
+[142] _Phoenicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes
+alba labra semine._
+
+Martial, lib. I.--_Cunnum carinus lingit et tamen pallet._
+
+Catullus ad Gellicum.--
+
+ _Nescio quid certe est, an vere fama susurrat.
+ Grandia te medii tenta, vorare viri.
+ Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli
+ Ilia, demulso labra notata sero._
+
+[143] _Hier. Mercurial._
+
+[144] _Quotidie ac palam.--Arterias et fauces pro remedio fovebat._
+
+[145] Hier. Merc., l. IV, p. 93.--_Scribit Epiphanius foeminas semen et
+menstruum libare Deo, et deinde potare solitas._
+
+[146] Ce passage de _Hic et Hec_ a t pill par l'auteur de _Mylord
+l'Arsouille_ (voir l'Introduction).
+
+[147] Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (_Note de
+l'auteur._)
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+
+ Introduction 7
+ Essai bibliographique 29
+ EROTIKA BIBLION 35
+ Annotations dites du Chevalier de Pierrugues 171
+
+ LE LIBERTIN DE QUALIT
+
+ Madame Honesta, la Prsidente et l'Amricaine 213
+ La Duchesse 226
+ Musique 233
+ Mariage 236
+
+ HIC ET HEC
+
+ Les Chevaux neufs 245
+ La vieille Sara 251
+ Aurore 257
+ Le Chien aprs les Moines 261
+
+ LE RIDEAU LEV OU L'DUCATION DE LAURE
+
+ L'Enfance de Laure 265
+ ducation philosophique 271
+
+ LE DEGR DES AGES DU PLAISIR
+
+ Tableau de Paris 279
+ La Patronne 281
+ Les trois mtamorphoses 283
+
+
+
+
+BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
+
+4, rue de Furstenberg--PARIS
+
+_Extrait du Catalogue_
+
+Les Matres de l'Amour
+
+Collection unique des oeuvres les plus remarquables des littratures
+anciennes et modernes traitant des choses de l'amour.
+
+
+ _L'OEuvre du Divin Artin_ (2 vol.) chaq. vol. 12 fr.
+ _L'OEuvre du Marquis de Sade_ 12
+ _L'OEuvre du Comte de Mirabeau_ 12
+ _L'OEuvre du Chevalier A. de Nerciat_ (3 vol.), chaque volume 12
+ _L'OEuvre de Giorgio Baffo_ 12
+ _L'OEuvre libertine de Nicolas Chorier_ 12
+ _L'OEuvre libertine des potes du XIXe sicle_ 12
+ _Le Thtre d'amour au XVIIIe sicle_ 12
+ _Le Livre d'amour de l'Orient_ (I).--Ananga-Ranga 12
+ _Le Livre d'amour de l'Orient_ (II).--Le Jardin parfum 12
+ _Le Livre d'amour de l'Orient_ (III).--Les Kama-Sutra 12
+ _Le Livre d'Amour de l'Orient_ (IV).--Le Brviaire de
+ la Courtisane.--Les Leons de l'Entremetteuse 12
+ _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVIIIe sicle) 12
+ _L'OEuvre de John Cleland_ (Mmoires de Fanny Hill) 12
+ _L'OEuvre de Restif de la Bretonne_ 12
+ _L'OEuvre des Conteurs libertins de l'Italie_ (XVe sicle) 12
+ _L'OEuvre libertine de l'Abb de Voisenon_ 12
+ _L'OEuvre libertine de Crbillon le fils_ 12
+ _Le Livre d'amour des Anciens_ 12
+ _L'OEuvre libertine des Conteurs russes_ 12
+ _L'OEuvre libertine de Corneille Plessebois_ (Le Rut) 12
+ _L'OEuvre de Choudart-Desforges_ (Le Pote libertin) 12
+ _L'OEuvre de Fr. Delicado_ (La Lozana Andalusa) 12
+ _L'OEuvre du Seigneur de Brantme_ 12
+ _L'OEuvre de Pigault-Lebrun_ 12
+ _L'OEuvre de Ptrone_ 12
+ _L'OEuvre de Casanova de Seingalt_ 12
+ _L'OEuvre priapique des Anciens et des Modernes_ 12
+ _L'OEuvre de Boccace Florentin_ (I) 12
+ _L'OEuvre potique de Charles Beaudelaire_ 12
+ _L'OEuvre des Conteurs espagnols_ 12
+ _L'OEuvre badine d'Alexis Piron_ 12
+ _L'OEuvre badine de l'Abb de Grcourt_ 12
+ _L'OEuvre amoureuse de Lucien_ 12
+ _L'OEuvre galante des Conteurs franais_ 12
+ _L'OEuvre de Choderlos de Laclos_ (Les Liaisons dangereuses)
+ (puis)
+ _L'OEuvre des Conteurs allemands_ (Mmoires d'une Chanteuse) 12
+ _L'OEuvre des Conteurs anglais_ (La Vnus indienne) 12
+
+
+Le Coffret du Bibliophile
+
+Jolis volumes in-18 carr tirs sur papier d'Arches (exemplaires
+numrots).
+
+ _Les Anandrynes_ (Confession de Mlle Sapho) 9 fr.
+ _Le Petit Neveu de Grcourt_ 9
+ _Anecdotes pour l'histoire secrte des Ebugors_ 9
+ _Julie philosophe_ (Histoire d'une citoyenne active et
+ libertine), 2 vol. 18
+ _Correspondance de Mme Gourdan, dite la Comtesse_ 9
+ _Portefeuille d'un Talon Rouge.--La Journe amoureuse_ 9
+ _Les Cannevas de la Pris_ (Histoire de l'htel du Roule) 9
+ _Souvenirs d'une cocodette_ (1870) 9
+ _Le Zoppino._ Texte italien et traduction franaise 9
+ _La Belle Alsacienne_ (1801) 9
+ _Lettres amoureuses d'un Frre son lve_ (1878) 9
+ _Pomes luxurieux du divin Artin_ (Tariffa delle Puttane
+ di Venegia) 9
+ _Correspondance d'Eulalie_ ou _Tableau du Libertinage de
+ Paris_ (1786), 2 vol. 18
+ _Le Parnasse satyrique du XVIIIe sicle_ 9
+ _La Galerie des femmes_, par J.-E. de Jouy. 9
+ _Zolo et ses deux Acolytes_, par le Marquis de Sade 9
+ _De Sodomia_, par le P. Sinistrari d'Ameno. Texte latin
+ et traduction franaise 9
+ _Le Canap couleur de feu_, par Fougeret de Montbron 9
+ _Le Souper des Petits Matres_ 9
+ _Cadenas et Ceintures de chastet_ 9
+ _Les Dvotions de Mme de Bethzamooth_ 9
+ _La Raffaella_ 9
+ _Contes de Jos. Vasselier_ 9
+ _Histoire de Mlle Brion_ 9
+ _La Philosophie des Courtisanes_ 9
+ _Les Sonnettes_ 9
+ _Nouvelles de Firenzuola_ 9
+ _Lucina sine concubitu_ 9
+ _Point de lendemain_ 9
+ _Mmoires d'une Femme de chambre_ 9
+ _Ma Vie de garon_ 9
+ _Anthologie rotique d'Amarou_ 9
+ _La Beaut du Sein des Femmes_ 9
+ _Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne_ 9
+ _Divan d'amour du Chrif Soliman_ 9
+
+
+Chroniques Libertines
+
+Recueil des indiscrtions les plus suggestives des chroniqueurs, des
+pamphltaires, des libellistes, des chansonniers, travers les sicles.
+
+ _Les Demoiselles d'amour du Palais-Royal_, par H. Fleischmann 7 50
+ _La vie libertine de Mlle Clairon, dite Frtillon_ 7 50
+ _Les Amours de la Reine Margot_, par J. Hervez 7 50
+ _Mmoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe_
+ (Affaire du Collier) 7 50
+ _Marie-Antoinette libertine_, par H. Fleischmann 7 50
+ _Chronique scandaleuse et Chronique artine au XVIIIe sicle_ 7 50
+
+
+L'Histoire romanesque
+
+ _La Rome des Borgia_, par Guillaume Apollinaire 9
+ _La Fin de Babylone_, par Guillaume Apollinaire 9
+ _Les Trois Don Juan_, par Guillaume Apollinaire 9
+
+
+Les Secrets du Second Empire
+
+ _Napolon III et les Femmes_, par H. Fleischmann 7 50
+ _Btard d'Empereur_, par H. Fleischmann 7 50
+
+
+La France Galante
+
+ _Mignons et Courtisanes au XVIe sicle_, par Jean Hervez
+ (puis).
+ _La Polygamie sacre au XVIe sicle_ 15
+ _Ruffians et Ribaudes_, par Jean Hervez 8 50
+
+
+Chroniques du XVIIIe Sicle
+
+PAR JEAN HERVEZ
+
+D'aprs les Mmoires du temps, les Rapports de police, les Libelles,
+les Pamphlets, les Satires, les Chansons.
+
+ I. _La Rgence galante_ (puis).
+ II. _Les Matresses de Louis XV_ 15 fr.
+ III. _La Galanterie parisienne sous Louis XV_ (puis).
+ IV. _Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes
+ de Paris_ (puis).
+ V. _Les Galanteries la Cour de Louis XVI_ 15
+ VI. _Maisons d'amour et Filles de joie_ 15
+
+Le Catalogue illustr est envoy franco sur demande
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by
+Honor-Gabriel Riqueti Mirabeau
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+works.
+
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+</style>
+<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by
+Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'oeuvre du comte de Mirabeau
+
+Author: Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau
+
+Editor: Guillaume Apollinaire
+
+Release Date: November 14, 2013 [EBook #44181]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Turgut Dincer and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<div class="transnote">
+<p>Note:<br />
+
+ On a conservé l’orthographe de l’original, pour le texte français. On
+ a néanmoins corrigé les erreurs manifestes d’impression. Les citations
+ latines et surtout grecques ont dû être abondamment rectifiées,
+ l’original étant truffé d’erreurs au point d’en devenir inintelligible
+ (par exemple "Ex alii tui senta" au lieu de "Ex animi tui sententia")
+ voire imprononçable (par exemple δζαγομὸ ζφς pour τραγομόρφοι).
+</p></div>
+
+<p class="center">LES MAITRES DE L’AMOUR</p>
+<hr class="full" />
+
+<h1>L’ŒUVRE<br />
+du<br />
+Comte de Mirabeau</h1>
+
+<p class="center f085">Erotika Biblion<br />
+avec annotations du Chevalier de Pierrugues<br />
+La Conversion, ou le Libertin de qualité<br />
+Hic et Hec, ou l’art de varier les plaisirs de l’amour<br />
+Le Rideau levé, ou l’Éducation de Laure<br />
+Le Chien après les Moines.&mdash;Le Degré des âges du plaisir</p>
+
+<p class="center f085">INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ET NOTES</p>
+<p class="center f07">PAR</p>
+<p class="center"><b>GUILLAUME APOLLINAIRE</b></p>
+
+<p class="center f085"><i>Ouvrage orné d’un Portrait et d’un autographe hors texte</i></p>
+
+<p class="center">PARIS<br />
+BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX<br />
+<small><small>4, RUE DE FURSTENBERG, 4<br />
+MCMXXI</small></small></p>
+
+
+<p class="break f07">
+====<i>Il a été tiré de cet ouvrage</i>====<br />
+<b>10 exemplaires sur Japon Impérial</b><br />
+============1 à 10==========<br />
+===25 exemplaires sur Hollande===<br />
+============11 à 35=========</p>
+
+<p class="right f07">
+Droits de reproduction réservés<br />
+pour tous pays, y compris la<br />
+Suède, la Norvège et le Danemark.</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 400px;">
+<img src="images/mirabeau.jpg" width="400" height="658" alt="MIRABEAU." />
+<p class="center">MIRABEAU.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">Pg 7</a></span></p>
+
+<h2>INTRODUCTION</h2>
+
+<p>Il ne sera question ici ni de la vie publique ni de
+la vie privée de Mirabeau. Tout cela est trop connu.</p>
+
+<p>Qu’il suffise de dire qu’Honoré-Gabriel Riquetti,
+comte de Mirabeau, naquit le 9 mars 1749 au château
+du Bignon, dans le Gâtinais orléanais (aujourd’hui
+Le Bignon-Mirabeau, arr. de Montargis, Loiret). Il
+mourut le samedi 2 avril 1791.</p>
+
+<p>D’excellents historiens ont projeté un jour éclatant
+sur les amours du grand tribun et de Sophie de
+Ruffey, la marquise de Monnier. On a donné une
+très grande partie de la correspondance des deux
+amants<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">Pg 8</a></span></p>
+<p>On n’a pas encore osé livrer au public les détails
+libres qui abondent, paraît-il dans les lettres de M<sup>me</sup>
+de Monnier. Bon nombre de détails aussi libres figurent
+dans celle de Mirabeau.</p>
+
+<p>Arrêté le 14 mai 1777, l’amant de Sophie fut enfermé
+à Vincennes le 8 juin 1777 et n’en sortit que le
+17 novembre 1780.</p>
+
+<p>Le marquis de Sade était au donjon depuis le 14 janvier
+de la même année. Mais Mirabeau semble avoir
+ignoré ce détail à cette époque et la lettre adressée à
+M. Le Noir, le 1<sup>er</sup> janvier 1778, témoigne de cette ignorance.</p>
+
+<p>«... Faut-il citer un de mes parents<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>? Pourquoi
+des crimes horribles et pour qui une prison perpétuelle
+est une grâce que toute la bonté du souverain
+pour leurs familles a eu peine à leur accorder, plusieurs
+scélérats de cette espèce, dis-je, sont dans des
+forts où ils jouissent de toute leur fortune, où ils ont
+une société très agréable et toutes les ressources possibles
+contre le mal-être et l’ennui inséparable d’une
+vie renfermée....................................</p>
+
+<p>... Faut-il citer un de mes parents<a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a>? Pourquoi
+non? La honte n’est-elle pas personnelle? Le marquis
+de Sade, condamné deux fois au supplice, et la seconde
+fois à être rompu vif, le marquis de Sade exécuté
+en effigie; le marquis de Sade dont les complices
+subalternes sont morts sur la roue, dont les forfaits
+étonnent les scélérats même les plus consommés; le
+marquis de Sade est colonel, vit dans le monde, a
+recouvré sa liberté et en jouit, à moins que quelque
+nouvelle atrocité ne la lui ait ravie...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">Pg 9</a></span></p>
+<p>Vous me blâmeriez, Monsieur, si je m’avilissais
+jusqu’à mettre en parallèle M. de Railli<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">3</a>, M. de
+Sade et moi; mais je me ferais cette question simple...
+De quoi suis-je coupable? De beaucoup de fautes sans
+doute; mais qui osera attaquer mon honneur?... Mon
+père; parce qu’il est le seul que je ne puisse pas
+repousser et couvrir d’infamie. Qu’il articule des faits
+et que ces faits me soient communiqués. Je l’ai
+demandé cent fois, mais il a trop beau jeu lorsqu’il
+parle seul pour changer de partie... Cependant,
+quelle différence de la situation des monstres que j’ai
+cités à la mienne? Je suis dans la prison du royaume
+la plus triste et la plus cruelle, à la considérer sous
+tous les aspects (je parle de celle destinée aux gens
+de ma sorte); j’y suis dans la plus extrême pénurie;
+dans l’isolement le plus absolu, je dirais le plus affreux,
+si vous n’étiez venu à mon aide...»</p>
+
+<p>Mais le marquis de Sade devait lui révéler sa présence
+et, le 28 juin 1780, Mirabeau écrit au premier
+commis de la police, l’agent Boucher, qu’il appelait
+son bon ange<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">4</a>:</p>
+
+<p>«... Monsieur de Sade a mis hier en combustion
+le donjon et m’a fait l’honneur en se nommant et
+sans la moindre provocation de ma part, comme vous
+le croyez bien, de me dire les plus infâmes horreurs.
+J’étais, disait-il moins décemment, le giton de M. de
+R...<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5"></a><a href="#Footnote_5" class="fnanchor">5</a> et c’était pour me donner la promenade qu’on
+la lui ôtait. Enfin, il m’a demandé mon nom afin
+<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">Pg 10</a></span>d’avoir le plaisir <i>de me couper les oreilles à sa
+liberté</i>.</p>
+
+<p>La patience m’a échappé et je lui ai dit: Mon nom
+est celui d’un homme d’honneur qui n’a jamais disséqué
+ni empoisonné des femmes, qui vous l’écrira sur
+le dos, à coups de canne, si vous n’êtes pas roué
+auparavant, et qui n’a de crainte d’être mis par vous
+en deuil sur la grève<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6"></a><a href="#Footnote_6" class="fnanchor">6</a>. Il s’est tu et n’a pas
+osé ouvrir la bouche depuis. Si vous me grondez,
+vous me gronderez, mais par Dieu, il est aisé de
+patienter de loin, et assez triste d’habiter la même
+maison qu’un tel monstre habite.»</p>
+
+<p>Ces deux prisonniers, qui s’estimaient si peu, l’un
+traitant de <i>giton</i> l’autre qui le considérait comme
+un monstre, devaient jouer un rôle prépondérant
+dans l’histoire de l’émancipation sociale et morale de
+l’humanité.</p>
+
+<p>Tous les deux passaient le temps, en prison, à écrire
+surtout des ouvrages licencieux.</p>
+
+<p>Mirabeau a composé à Vincennes un grand nombre
+d’ouvrages:</p>
+
+<p><i>Des lettres de cachet et des prisons d’Etat,</i> 2 vol., <i>à
+Hambourg</i> (Neufchâtel), en 1782.</p>
+
+<p><i>Elégies de Tibulle avec des notes et recherches de
+mythologie, d’histoire et de philosophie; suivies des
+baisers de Jean Second; traduction nouvelle adressée
+du Donjon de Vincennes par Mirabeau l’aîné, à
+Sophie Ruffey, avec quatre figures. A Tours, chez
+Letourmy jeune et Compagnie, et à Paris, chez</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">Pg 11</a></span>
+<i>Berry, rue S. Nicaise, l’an 3 de l’Ere Républicaine</i>,
+2 tomes, in-8<sup>o</sup><a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7"></a><a href="#Footnote_7" class="fnanchor">7</a>.</p>
+
+<p>Il y a un troisième volume sans tomaison indiquée,
+avec ce titre: <i>Contes et nouvelles adressés du Donjon
+de Vincennes, par Mirabeau, à Sophie Ruffey. A
+Tours, chez Letourmy le jeune et Compagnie. A
+Paris, chez Deroy, libraire, rue Cimetière-André,
+n<sup>o</sup> 15, l’an 4 de l’ère républicaine</i>, avec cette épigraphe:
+<i>Nec si quid olim lusit Anacreon delevit aetas</i>.</p>
+
+<p>«La Chabeaussière, dit la <i>Biographie Michaud</i>,
+élevé avec Mirabeau, lui avait fait don du manuscrit
+de cette traduction, à laquelle il n’attachait aucune
+importance. Mirabeau se l’appropria en l’enrichissant
+d’additions et remaniant le style. La Chabeaussière
+revendiqua l’ouvrage lorsqu’il en vit le succès.»</p>
+
+<p>M. Paul Cottin (<i>loc. cit.</i>) dit que «La Chabeaussière
+paraît avoir indûment réclamé la paternité» de cette
+traduction de Tibulle.</p>
+
+<p>M. Gabriel Hanotaux possède, paraît-il, un important
+manuscrit d’ouvrages de Mirabeau, écrit à Vincennes
+et recopiés par Sophie: poèmes, traduction
+des <i>Métamorphoses d’Ovide</i>, <i>Essai sur la liberté des
+anciens et des modernes,</i> etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">Pg 12</a></span></p>
+<p>Mirabeau écrivit aussi à Vincennes un traité de <i>l’Inoculation,</i>
+une <i>grammaire</i> et une <i>mythologie</i> destinés
+à l’éducation de M<sup>me</sup> de Monnier.</p>
+
+<p>Il traduisit aussi les contes de Boccace qu’il jugeait
+ainsi (<i>Lettre à Sophie</i> du 28 juillet 1780): «Je crois
+en général que Boccace a été trop vanté; il a cependant
+du naturel et du comique. Mais quand on a lu
+ce qu’a fait en ce genre Hamilton, soit dans ses contes,
+soit dans les mémoires de Gramont, on n’aime
+plus aucun conteur.»</p>
+
+<p>Enfin, il y écrivit son <i>Erotika Biblion</i> et ces ouvrages
+hardis que M. Pierre Louys, dans sa préface
+d’<i>Aphrodite</i>, appelle <i>les romans de Mirabeau</i>, c’est-à-dire
+<i>le Libertin de qualité</i> et peut-être <i>Hic et Haec</i>.</p>
+
+<p><i>Ma Conversion</i> parut en 1783.</p>
+
+<p>Cet ouvrage, d’un genre tout nouveau, fut bientôt
+remarqué<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8"></a><a href="#Footnote_8" class="fnanchor">8</a>. C’était la première fois sans doute que
+l’on faisait un personnage romanesque de l’homme
+qui vit aux dépens des femmes. Le roman était animé;
+assez grossier, il contenait des termes empruntés à
+l’argot spécial des brelans et des tavernes. Le libertinage
+affectait à chaque page des allures conquérantes.
+Don Juan levait des impôts dans le pays de Tendre
+et blasphémait avec une liberté réaliste encore
+nouvelle dans la littérature. Les <i>Mémoires secrets</i>
+ne manquèrent point de signaler un livre aussi scandaleux
+et la mention qui est faite des estampes qui
+enrichissent le livre suffira à donner idée de l’ouvrage
+qu’on ne peut guère résumer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">Pg 13</a></span></p>
+<p>«<i>5 janvier 1785. Ma Conversion</i>, par M. D. R. C.
+D. M. F., c’est-à-dire par M. de <i>Riquetti</i>, comte de
+<i>Mirabeau</i> fils.</p>
+
+<p>Tel est le titre de cet ouvrage qui, quoique imprimé
+dès 1783, n’a commencé à percer que vers la fin de
+l’année dernière. Il est, en effet, de nature à ne se
+glisser que lentement et dans les ténèbres. Il est précédé
+d’une <i>Épître dédicatoire à Monsieur Satan</i>. On
+peut juger par ce début quel doit être le fond du livre.
+Le frontispice l’annonce également. On y voit l’auteur
+à son bureau. <i>L’Amour</i> et les <i>Trois Grâces</i>, transformées
+en <i>trois Garces nues</i>, vers lesquelles il se retourne,
+semblent guider sa plume. On dirait que le
+<i>Diable</i>, en face, n’attend que le moment de recevoir
+l’hommage de cette production, et <i>Mercure</i> se dispose
+à la publier.</p>
+
+<p>Au haut est un médaillon où l’on lit: <i>Ma Conversion</i>.
+Et au bas, pour légende: <i>Auri sacra fames</i>.
+Cinq autres estampes enrichissent et développent le
+sujet.</p>
+
+<p>La première roule sur le début du héros, qui commence
+par une financière payant bien. Il est peint
+l’excitant vigoureusement et ne voulant la satisfaire
+que lorsque l’or paraît. Au bas, on lit: <i>Voyez son cul,
+comme il bondit!</i></p>
+
+<p>La seconde a pour titre: <i>La dévote</i>, avec cette exclamation:
+<i>Ah! mon doux Jésus!</i> C’est le plaisir qui
+la lui arrache, on le juge à son attitude avec son
+amant. Un crucifix devant elle, un tableau de la Vierge
+caractérisent une dévote.</p>
+
+<p><i>Agnès</i> est la troisième estampe, et le mot: <i>Je déchire
+la nue</i>. C’est une novice que le libertin introduit
+dans un couvent de débauche: en lui donnant<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">Pg 14</a></span>
+une leçon de musique, elle se précipite elle-même tout
+en pleurs dans ses bras et est enf.....</p>
+
+<p><i>Elle vit du pays</i> sert de légende à la quatrième.
+C’est une <i>Baronne campagnarde</i> qu’il éduque et à
+laquelle il apprend toutes les postures et toutes les
+manières de le faire.</p>
+
+<p>La dernière estampe peint une orgie effroyable, où
+brille un moine. Elle est couverte d’un rideau qu’entr’ouvre
+le <i>Roué</i>. Plus bas est une autre orgie fort
+enveloppée, qu’on suppose des tribades d’après sa
+description, et le tout est terminé par ces mots: <i>Le
+rideau cache les mœurs</i>.</p>
+
+<p>On ne sait si l’ouvrage est réellement de celui qu’indiquent
+les lettres initiales: mais malheureusement
+il est assez bien fait pour qu’on soit tenté de le
+croire.»</p>
+
+<p><i>La Correspondance littéraire, philosophique et
+critique</i>, par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc.,
+émettait aussi des doutes sur l’attribution qu’on faisait
+de <i>Ma Conversion</i> à Mirabeau.</p>
+
+<p>«<i>Ma Conversion</i>, par M. D. R. C. D. M. F., avec
+figures en taille-douce, première édition, dédiée à
+Satan. Nous ne nous permettons de transcrire ici le
+titre de cet infâme livre que pour annoncer à nos lecteurs
+que, quoique attribué au fils de M. le marquis
+de Mirabeau, auteur de l’ouvrage sur <i>Les lettres de
+cachet et les prisons d’État</i>, nous ne pouvons nous
+résoudre à croire qu’il soit de lui. C’est un code de
+débauche dégoûtante, sans verve, sans imagination,
+et il ne paraît pas croyable qu’un homme d’esprit ait
+avili sa plume à cet excès sans laisser même soupçonner
+l’espèce d’attrait qui aurait pu séduire son
+talent.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">Pg 15</a></span></p>
+
+<p>Et M. Tourneux, qui a donné (Garnier, 1880) une
+édition de la <i>Correspondance littéraire</i>, ajoute en
+note:</p>
+
+<p>«Les initiales qui figurent sur l’une des éditions et
+que reproduit Meister signifient: M. de Riquetti,
+comte de Mirabeau fils. Néanmoins, il est très probable
+que le grand orateur n’a pas plus écrit <i>Ma
+Conversion</i> que les autres romans obscènes qu’on lui
+a attribués. On ne peut porter à son actif que <i>l’Erotika
+Biblion</i>, dont il se déclare implicitement l’auteur
+dans une lettre à Sophie de Monnier.»</p>
+
+<p>Cependant, le doute n’est pas possible. Mirabeau a
+écrit aussi bien <i>Ma Conversion</i> que <i>l’Erotika Biblion</i>.</p>
+
+<p>Les trois lettres du 21 février, du 5 et du 26 mars
+1780 le démontrent assez.</p>
+
+<p>Le 21 février, Mirabeau écrit à Sophie:</p>
+
+<p>«Ce que je ne t’envoie pas, c’est un roman tout à
+fait fou que je fais et intitulé <i>Ma Conversion</i>. Le premier
+alinéa te donnera une idée du sujet et t’apprendra
+en même temps quelle fidélité je te prépare:</p>
+<blockquote>
+<p>Jusqu’ici, mon ami, j’ai été un vaurien; j’ai couru les beautés;
+j’ai fait le difficile; à présent, la vertu rentre dans mon cœur; je ne
+veux plus ..... que pour de l’argent; je vais m’afficher étalon juré
+des femmes sur le retour et je leur apprendrais à jouer du ... à
+tant par mois.</p>
+</blockquote>
+<p>Tu ne saurais croire combien ce cadre, qui ne semble
+rien, amène de portraits et de contrastes plaisants;
+toutes les sortes de femmes, tous les états y passent
+tour à tour; l’idée en est folle, mais les détails en sont
+charmants et je te le lirai quelque jour, au risque de
+me faire arracher les yeux. J’ai déjà passé en revue la
+financière, la prude, la dévote, la présidente, la négociante,
+les femmes de cour, la vieillesse. J’en suis aux<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">Pg 16</a></span>
+filles; c’est une bonne charge et un vrai livre <span class="small">DE
+MORALE</span>.»</p>
+
+<p>Le 5 mars, Mirabeau reparle avec complaisance de
+son roman:</p>
+
+<p>«Mon amie si bonne, nous sommes fort arriérés;
+mais je travaille tant que, j’espère, nous aurons bientôt
+de l’argent. <i>Tibulle</i> va être livré, les <i>Contes</i> et les
+<i>Baisers</i> le sont; Boccace est entre mes mains, et <i>Ma
+Conversion</i> avance. Je fais, pour ce roman qui est
+absolument neuf et qui, si j’étais libraire, ferait
+ma fortune, des sujets d’estampes qui ne ressembleront
+à aucunes et seront, je m’en flatte, très jolies.
+Comptez sur mes bontés, madame; je daignerai vous
+réserver toujours quelques bons moments, et si je
+fais beaucoup pour ma bourse, je ferai aussi <i>quelque
+chose</i> pour mon cœur. Si tu veux passer sur des mots
+un peu fermes et sur des peintures très libres, mais
+très vraies de nos mœurs, de notre corruption, de
+notre libertinage, je t’enverrai ce roman, qui est moins
+frivole que l’on ne croirait au premier coup d’œil.
+Depuis les femmes de cour, qui y sont cavées à fond,
+j’ai fini les religieuses et les filles d’opéra; j’en suis,
+par occasion, aux moines; de là je me marierai, puis
+je ferai peut-être un petit tour aux enfers (où je coucherai
+avec Proserpine) pour y entendre de drôles de
+confessions..... Tout ce que je puis te dire, c’est que
+c’est une folie singulièrement neuve et que je ne puis
+relire sans rire.»</p>
+
+<p>Enfin, le 26 mars Mirabeau annonce à Sophie qu’il
+lui envoie <i>Ma Conversion</i>:</p>
+
+<p>«Quant au manuscrit que tu demandes, je l’envoie
+au bon ange, avec prière de te le faire passer. Garde-le
+le moins que tu pourras. Je ne puis y joindre ni la<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">Pg 17</a></span>
+seconde partie, ni la feuille que j’ai retirée du corps
+de l’ouvrage. Ce sont des choses de nature à ce que
+M. B... ne puisse les passer.</p>
+
+<p>Hélas! mon amie, c’est en prison qu’on a besoin
+de se battre les flancs pour être gai et de se forcer à
+l’être. Sans cela, on serait bientôt découragé et mort
+ou fou. Au reste, <i>Ma Conversion</i> est beaucoup plus
+plaisante que <i>Parapilla</i><a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9"></a><a href="#Footnote_9" class="fnanchor">9</a>. C’est, sous une écorce
+très polissonne, une peinture vivante et même assez
+morale de nos mœurs et de celles de tous les États.
+Les femmes de cour, les religieuses et les moines y
+sont surtout traités à souhait.»</p>
+
+<p>P. Manuel, dans sa préface aux <i>Lettres de Mirabeau</i>
+(<i>loc. cit.</i>), dit emphatiquement que l’amant de Sophie
+«fut réduit à broyer les couleurs de l’Arétin. Et alors
+parut <i>Le Libertin de qualité</i>; on ne concevrait pas
+comment un apôtre de la volupté, le disciple le plus
+ingénieux qu’ait jamais eu Épicure, qui prêchait si
+bien que l’Amour perdrait tout à être nu s’il était sale,
+et que la pudeur doit survivre même à la chasteté, a
+pu employer les couleurs dégoûtantes du vice; si,
+dupe de son imagination qui montrait à sa philanthropie,
+à travers des sentiers fangeux, un but moral,
+il ne s’était pas persuadé à lui-même que pour peindre
+les vices, il fallait les saisir sur le fait et que pour
+apprendre à des courtisans et à des moines où était la
+gangrène, la putridité de leurs mœurs, il fallait, sous
+peine de n’être pas lu, parler le langage des bordels
+et des halles.</p>
+
+<p><i>Ma Conversion</i> est l’image des débauches de <i>l’Ile</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">Pg 18</a></span>
+<i>de Caprée</i>. Était-ce à lui de tenir le pinceau de Pétrone?</p>
+
+<p>Tout au plus devait-il se permettre <i>l’Erotika
+Biblion</i>. Là, du moins, avec toute l’érudition de l’Académie
+des sciences, il couvre des exemples sacrés de
+l’antiquité les parties honteuses de nos modernes
+Sardanapales.»</p>
+
+<p class="tb">La même année que <i>Ma Conversion</i> parut <i>l’Erotika
+Biblion</i>. Mirabeau l’avait achevé en 1780. Le 21 octobre
+de cette année, il écrit à Sophie: «... Je comptais
+t’envoyer aujourd’hui, ma minette bonne, un nouveau
+manuscrit très singulier, qu’a fait ton infatigable ami,
+mais la copie que je destine au libraire de M. B...
+n’est pas finie; et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait
+l’interrompre pour longtemps<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10"></a><a href="#Footnote_10" class="fnanchor">10</a>. Ce sera pour la
+prochaine fois. Il t’amusera: ce sont des sujets bien
+plaisants, traités avec un sérieux non moins grotesque,
+mais très décent. Croirais-tu que l’on pourrait
+faire dans la Bible et l’antiquité des recherches sur
+l’onanisme, la tribaderie, etc., etc., enfin sur les matières
+les plus scabreuses qu’aient traitées les casuistes
+et rendre tout cela lisible, même au collet le plus
+monté et parsemé d’idées assez philosophiques?»</p>
+
+<p>Il faut noter en passant qu’<i>Errotika</i> était une faute
+d’impression qui persiste dans un certain nombre
+d’éditions de l’ouvrage.</p>
+
+<p>Le manuscrit autographe de Mirabeau a appartenu
+à M. Solar et a été vendu 150 francs. Il était in-4<sup>o</sup>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">Pg 19</a></span></p>
+<p><i>L’Erotika Biblion</i> est un monument d’impiété très
+singulier. C’est le fruit des lectures de Mirabeau dans
+sa prison. Il y lisait avec curiosité et non sans plaisir
+des ouvrages d’érudition sacrée, d’exégèse biblique:
+«Avec les rognures des commentaires de Don Calmet,
+dit un biographe, il composa <i>l’Erotika Biblion</i>,
+recueil de gravelures, où sont signalés les écarts de
+l’amour physique chez les différents peuples anciens
+et particulièrement chez les Juifs et dans lequel, du
+moins, l’originalité compense l’obscénité de la matière.»</p>
+
+<p>La première édition parut à Neufchâtel selon les
+uns, à Paris selon d’autres. On a assuré qu’il ne se
+répandit que quatorze exemplaires de la première
+édition, saisie en presque totalité par la police. Il
+paraît que l’édition de 1792 fut également traquée,
+mais un certain nombre d’exemplaires passa à
+l’étranger. Il en vint même à Rome et le livre fut
+mis à l’index le 2 juillet 1794. Le décret qui condamne
+l’ouvrage en traduit agréablement en latin le titre
+grec: «Erotika Biblion, <i>id est</i>: Amatoria Bibliorum.»</p>
+
+<p>A propos de <i>l’Erotika Biblion</i>, Lemonnyer<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11"></a><a href="#Footnote_11" class="fnanchor">11</a> cite
+cet <i>Article découpé d’un journal de l’époque</i>:
+«<i>20 août.</i> Il paraît un livre nouveau dont le titre
+seul est effrayant: il porte <i>Errotika Biblion</i>. A Rome,
+de l’imprimerie du Vatican, 1783, volume in-8<sup>o</sup>. Son
+objet est de prouver que, malgré la dissolution de nos
+mœurs, les anciens étaient beaucoup plus corrompus
+que nous, et l’auteur le fait méthodiquement et par
+une comparaison suivie, à commencer depuis les Juifs
+<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">Pg 20</a></span>
+compris, ce qui s’établit à leur égard par des citations
+des livres saints qui ne sont pas fort édifiantes. De là
+une érudition immense et les tableaux les plus licencieux
+plus forts que ceux du <i>Portier des Chartreux</i>.</p>
+
+<p>Ce livre est fort rare: on prétend qu’il n’y en a
+eu que quatorze exemplaires distribués dans Paris, et
+que le reste a été saisi par la police.» Lemonnyer cite
+encore un <i>autre article</i>:</p>
+
+<p>«<i>28 novembre 1783.</i> <i>L’Errotika Biblion</i> n’a qu’environ
+18 feuilles d’impression in-8<sup>o</sup> et est subdivisé en
+dix titres d’un seul mot, qui ne sont pas plus intelligibles
+au commun des lecteurs. Ils formeront
+comme autant de chapitres séparés, dont la liaison a
+peine à se découvrir, mais dont le but général est
+assez celui indiqué de prouver que les anciens nous
+surpassaient infiniment du côté de la corruption des
+mœurs: ils sont, dans leur brièveté, remplis de
+recherches savantes et même infiniment curieuses,
+qui rendent l’ouvrage aussi érudit qu’agréable.</p>
+
+<p>L’auteur, outre le talent de posséder parfaitement
+les langues mortes, a celui d’écrire très bien la sienne,
+de plaisanter légèrement et de singer souvent Voltaire;
+dans les tableaux très sales qu’il présente parfois,
+il se sert toujours d’expressions honnêtes ou
+techniques; du reste, il paraît fort versé dans l’art
+des voluptés et en donne des leçons que lui envieraient
+les <i>Gourdans</i> et les <i>Brissons</i>, en un mot les plus
+experts en ce genre.</p>
+
+<p>Les éditeurs annoncent dans un <i>avis</i> qu’ils ont du
+même auteur d’autres manuscrits du même mérite et
+d’un intérêt non moins piquant, et ils promettent de
+les livrer incessamment au public; on ne peut que le
+désirer avec avidité.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">Pg 21</a></span></p>
+
+<p>La préface de l’édition de 1833, dite édition du chevalier
+de Pierrugues (v. Essai bibliographique), contient
+un excellent résumé de l’ouvrage. Ce résumé
+sous forme de commentaire ne saurait manquer
+d’intéresser les curieux et amateurs de lettres.</p>
+
+<p>Le voici:</p>
+
+<p>«Dans le chapitre par lequel il ouvre son écrit
+immortel, Mirabeau, avec cette finesse d’esprit et ce
+talent d’observation admirable, ridiculise le système
+absurde de tous les sectateurs qui, marchant sur les
+traces de Shackerley, prétendraient, comme le philosophe
+Maupertuis, soutenir que le phénomène étonnant,
+cette bande circulaire solide et lumineuse qui
+entoure à une certaine distance le globe ou l’anneau
+de Saturne dans le plan de son équateur, que découvrit
+Galilée en 1610, <i>était autrefois une mer; que
+cette mer s’est endurcie et qu’elle est devenue terre
+ou roche; qu’elle gravitait jadis vers deux centres et
+ne gravite plus aujourd’hui que vers un seul</i>.</p>
+
+<p>Il sape ainsi par leur base les vaines théories des
+hommes sur les lois de la nature, qu’ils nous présentent
+comme d’incontestables vérités et qui, dans le
+fond, ne sont que les extravagantes rêveries de leur
+cerveau.</p>
+
+<p>Passant ensuite au chapitre de <i>l’Anélytroïde</i>, après
+avoir résumé en peu de mots l’histoire merveilleuse
+de la création, dont il attaque la physique avec cette
+justesse d’esprit qui lui est propre, il fait ressortir,
+en critique judicieux, toutes les absurdités fabuleuses
+de nos théologiens qui prétendent tout expliquer,
+parce qu’ils raisonnent sur tout, et il démontre combien
+il est ridicule de soutenir, comme les canonistes
+de toutes les époques, que tous les moyens propres à<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">Pg 22</a></span>
+faciliter la propagation de l’espèce humaine n’ont en
+eux-mêmes rien que d’honnête et de décent, dès
+qu’ils conduisent à cette destination.</p>
+
+<p>L’<i>Ischa</i> nous étale avec pompe le chef-d’œuvre par
+lequel l’architecte de l’univers a clos son sublime
+ouvrage, cette âme de la reproduction, la femme,
+dont la faiblesse organique indique, il est bien vrai,
+combien elle est inférieure en puissance à l’homme,
+mais qu’une éducation virile et libérale, au lieu d’une
+instruction nécessairement superficielle qu’on lui
+donne aujourd’hui, assimilerait davantage à la nature
+de l’homme, qu’elle égale en perfectionnement, et lui
+ferait participer avec une parfaite égalité de droits à
+la jouissance de la vie civile.</p>
+
+<p>Plus énergique, mais non moins éloquent, c’est
+dans la <i>Tropoïde</i> que le talent inimitable de Mirabeau
+prend un nouvel essor pour s’élever aux plus hautes
+pensées. Vivant dans un temps où la corruption d’une
+cour offrait à la méditation du philosophe le tableau
+le plus saillant et le plus hideux d’une dissolution
+sans exemple, il porte le flambeau de l’investigation
+sur celle d’un peuple d’une autre époque beaucoup
+plus reculée de nous, et les comparant ensemble, il
+démontre avec une admirable vérité que l’espèce
+humaine, dont les facultés morales ont une connexion
+si intime avec ses facultés physiques, est susceptible
+d’une perfectibilité qui se développe par les lumières
+de l’observation et de l’expérience et qui s’augmente
+successivement avec les progrès de la civilisation. Il
+prouve que si des nuances plus ou moins caractéristiques
+distinguent si diversement tous les peuples de
+la terre, il faut l’attribuer à l’influence du sol qu’ils
+habitent et aux institutions politiques qui leur sont<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">Pg 23</a></span>
+imposées, soit par des despotes qui les gouvernent
+d’après leurs vices et leurs vertus, soit par des conquérants
+qui les modèlent sur leurs propres mœurs
+et les climats qu’ils ont quittés.</p>
+
+<p>Le <i>Thalaba</i> nous fait voir l’homme dans toute la
+turpitude d’un vice infâme, lorsque, subjugué par son
+tempérament, il ne puise pas assez de forces dans
+son âme pour résister à un dérèglement qui non seulement
+le dégrade à ses propres yeux, mais brise
+entre ses mains la coupe de la vie, si pleine d’avenir,
+avant de l’avoir épuisée.</p>
+
+<p><i>L’Anandryne</i> sert de pendant au tableau heureux
+du Thalaba et nous représente, dans la femme, l’épouvantable
+vice qu’il a critiqué dans l’homme.</p>
+
+<p>Il nous fait voir dans quel degré d’abjection peut
+tomber un sexe aimable, si bien fait pour plaire, lorsqu’il
+a franchi les bornes de la pudeur<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12"></a><a href="#Footnote_12" class="fnanchor">12</a>.</p>
+
+<p>Après avoir établi d’une manière admirable que
+l’influence de la reproduction de notre espèce étend
+ses droits sur tous les hommes en général, que la
+violence de l’amour sous un climat constamment brûlant
+n’est point la même que dans les pays septentrionaux,
+et que la nature procède à la reproduction
+<i>par des moyens particuliers et propres à chacun</i>,
+Mirabeau, par une transition heureusement amenée,
+critique, dans l’<i>Akropodie</i>, une des institutions les
+plus bizarres et les plus singulières que jamais tête
+d’homme ait enfantées, je veux dire la circoncision.
+En passant en revue les motifs qui l’ont pu établir
+<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">Pg 24</a></span>
+chez les Orientaux, il démontre victorieusement qu’une
+observance religieuse quelconque qui n’aurait pas
+pour base les lois de la morale et de la nature ne
+peut servir qu’à tenir dans un avilissement perpétuel
+le peuple qui la pratiquerait.</p>
+
+<p>Le <i>Kadesch</i> confirme ces réflexions et prouve avec
+évidence que l’homme, une fois livré à ses désirs
+immodérés, à ses seules passions, sans frein ni retenue,
+doit nécessairement s’avilir, au point de méconnaître
+entièrement les sentiments de la pudeur et sa
+propre dignité. Et conduisant comme dans un cloaque
+d’impuretés, il développe dans <i>Béhémah</i> cette triste
+vérité que l’homme, n’écoutant plus la raison dont il
+est partagé, poussera bientôt ses folies jusqu’aux plus
+monstrueuses insanies, et ombragera la nature en
+faisant injure à la beauté, sans crainte de se ravaler
+au-dessous de la brute même.</p>
+
+<p>Dans un chapitre de <i>l’Anoscopie</i>, Mirabeau nous
+expose au grand jour l’homme, depuis le berceau du
+monde, toujours le jouet des adroits charlatans qui,
+abusant sans pitié de sa crédulité et établissant leur
+empire sur les qualités surnaturelles qu’ils affectent,
+mais ne possèdent pas, ont prétendu dévoiler les
+secrets de l’avenir et connaître ceux que le passé tient
+cachés dans son sein. Il en conclut que le peuple sera
+la dupe de ces jongleurs aussi longtemps que les yeux
+seront couverts du bandeau de l’ignorance et de la
+superstition.</p>
+
+<p>Il couronne enfin son immortel ouvrage par la
+peinture énergique du tableau hideux des mœurs de
+toute l’antiquité, et, les mettant en parallèle avec les
+nôtres, il prouve combien la morale a fait de progrès
+immenses aujourd’hui, par la raison infiniment<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">Pg 25</a></span>
+simple que la dépravation de l’homme est en raison
+du peu de développement de ses qualités intellectuelles
+et que plus il sera éclairé sur la dignité de son être
+et l’excellence de sa nature, moins il s’abandonnera à
+ses funestes passions qui finissent par enfanter le
+malheur.</p>
+
+<p class="tb">Si <i>Hic et Hec</i> est réellement de Mirabeau, il faut
+croire qu’après l’avoir confié à un libraire, l’amant de
+Sophie fit la défense qu’on le publiât. Le grand tribun
+n’avait plus besoin de sa plume pour vivre. Le libraire
+conserva sans doute une copie du manuscrit et le fit
+paraître après la mort de Mirabeau.</p>
+
+<p>Ce charmant ouvrage n’est point indigne de l’auteur
+de l’<i>Erotika Biblion</i> et de <i>Ma Conversion</i>. Il s’agit
+des aventures d’un élève des jésuites d’Avignon, qui
+après la dispersion de l’ordre est placé comme précepteur
+dans une famille bourgeoise, mais riche et accueillante.
+Les personnages appartiennent au monde
+ecclésiastique, à la noblesse. On trouve quelques anecdotes
+charmantes. Ce petit roman licencieux a été écrit
+avec une grâce et un esprit qui sont rares. Il a été pillé
+par l’auteur de <i>Mylord Arsouille</i><a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13"></a><a href="#Footnote_13" class="fnanchor">13</a> qui parut avant
+lui, mais une copie de <i>Hic et Hec</i> a pu fort bien tomber
+<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">Pg 26</a></span>
+entre les mains du pamphlétaire peu scrupuleux
+qui publia la médiocre relation des plaisirs de lord
+Seymour, dont Mylord Arsouille était le surnom populaire.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Éducation de Laure</i> est une
+sorte d’<i>Emile</i> concernant les demoiselles. Mirabeau
+n’est pas l’auteur de cet ouvrage, qui aurait été écrit
+par un gentilhomme bas-normand, nommé le marquis
+de Sentilly. L’auteur, qui avait sans doute décidé
+d’abord de faire l’apologie de l’inceste, fut retenu bientôt
+par des considérations qui n’ont point embarrassé
+certains romanciers modernes. Laure, dont l’éducation
+morale aussi bien que sexuelle, doit être achevée par
+son père, apprend bientôt que l’homme qu’elle appelle
+<i>mon papa</i> n’a en réalité avec elle aucun lien de parenté.
+C’était beaucoup trop de pudeur. L’auteur le
+comprit vite et n’hésita pas à faire intervenir plus loin
+l’inceste encore, mais sous l’aspect qui paraît moins
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">Pg 27</a></span>révoltant: l’inceste de frère et de sœur. <i>Le Rideau
+levé</i> est un ouvrage au-dessus de sa réputation.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le chien après les moines</i> est une satire alertement
+versifiée, mais fort insignifiante. La notice qui se
+trouve en tête de la réimpression de 1869 contient ces
+lignes qui paraissent judicieuses:</p>
+
+<p>«L’épître à la Guimard<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14"></a><a href="#Footnote_14" class="fnanchor">14</a>, pour glorifier son caractère
+charitable, offre en tête une initiale qui ne s’applique
+pas trop bien au comte de Mirabeau: par
+M. M... Nous ne serions pas éloigné de chercher plutôt
+cet anonyme dans Mercier ou Théveneau de Morande.»</p>
+
+<p class="tb">Le <i>Degré des âges du plaisir</i> renferme quelques
+renseignements anecdotiques. Cependant le titre laissait
+supposer quelque chose de plus voluptueux.
+Mirabeau n’est pour rien dans cette élucubration
+bizarre.</p>
+
+<p class="right2 padr2">G. A.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">Pg 29</a></span></p>
+
+<h2><b>ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE</b></h2>
+
+<p class="center"><b>sur les ouvrages qui font l’objet de ce recueil.</b></p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>&mdash;Εν Καιρο Εκατῆρον.&mdash;<i>Abstrusum excudit.</i>&mdash;Ensuite
+se trouve une vignette formée de divers attributs
+artistiques et scientifiques. <i>A Rome, de l’Imprimerie du
+Vatican.</i>&mdash;MDCCLXXXIII. In-8<sup>o</sup>, <span class="small">IV</span>-192 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>&mdash;Εν Καιρο Εκατῆρον.&mdash;<i>Abstrusum excudit.</i>&mdash;Ensuite
+se trouve une vignette représentant deux
+amours ailés dont l’un tient une gerbe et l’autre une harpe,
+auprès d’une urne. <i>A Rome, de l’Imprimerie du Vatican.</i>&mdash;MDCCLXXXIII.
+In-8<sup>o</sup>, <span class="small">IV</span>-192 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>&mdash;<i>Abstrusum excudit.</i>&mdash;Ici se trouve un
+groupe d’ornements typographiques disposés de façon à former
+une vignette. <i>A Rome, de l’Imprimerie du Vatican.</i>&mdash;MDCCLXXXIII.
+In-8<sup>o</sup>, <span class="small">IV</span>-188 pp. Il paraît que cette contrefaçon
+fut faite à Mons par H. Hoyois.</p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>&mdash;<i>En Kairô Ékatèron, abstrusum excudit.</i>&mdash;Dernière
+édition. A Paris, chez Le Jay, libraire, rue
+Neuve-des-Petits-Champs, près celle de Richelieu, du grand
+Corneille, n<sup>o</sup> 146, 1792. In-8<sup>o</sup> de 176 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion.</i>&mdash;Εν Καιρο Εκατῆρον.&mdash;<i>Abstrusum excudit.</i>&mdash;<i>Troisième
+édition. A Paris, chez tous les marchands
+de nouveautés.</i>&mdash;<i>An IX-1801.</i> Petit in-12 de <span class="small">IV</span>-248 pages,
+avec un portrait gravé par Mariage. (C’est celui qui a été<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">Pg 30</a></span>
+reproduit dans le présent recueil). Cette édition de l’<i>Errotika
+Biblion</i> est la plus jolie et la plus rare. On trouve des exemplaires
+portant: <i>par le comte de Mirabeau, nouvelle édition
+corrigée sur un exemplaire revu par l’auteur. Paris, Vatar-Jouannet,
+an IX</i> (1801).</p>
+
+<p class="tb"><i>Erotika Biblion, par Mirabeau, nouvelle édition, revue
+et corrigée sur un exemplaire de l’an IX, et augmentée
+d’une préface et de notes pour l’intelligence du texte. Paris,
+chez les frères Girodet, rue Saint-Germain-l’Auxerrois.</i>
+MDCCCXXXIII; avec les épigraphes: Εν Καιρῶ ἐχάτηρον,&mdash;<i>Abstrusum
+excudit</i>, petit in-8<sup>o</sup> de <span class="small">XII</span>-271 pp. Une vignette
+polytipée sur le titre représente Jupiter balançant ses carreaux.
+Edition très rare et estimée. Elle contient les notes dites du
+chevalier Pierrugues, auteur du <i>Glossarium eroticum linguæ
+latinæ</i> (Paris, 1826), ouvrage mis en ordre par Eloi Johanneau
+et dû en partie à la collaboration du baron de Schonen, auteur
+de la <i>Dissertation sur l’Alcibiade fanciuello a scuola</i> de
+Ferrante Pallavicini.</p>
+
+<p>Il y avait à Bordeaux un ingénieur du nom de Pierrugues,
+cependant il n’est pas certain qu’il soit l’auteur des notes, et
+il se pourrait que le nom véritable de celui-ci restât encore
+à dévoiler. En effet, les définitions qui ont été ajoutées aux
+notes de Mirabeau sont différentes et même moins précises que
+celles du <i>Glossarium</i>...</p>
+
+<p>Cette édition est devenue très rare, parce que, croit-on, la
+presque totalité des exemplaires fut brûlée pendant l’incendie
+de la rue du Pot-de-Fer, où, le 13 décembre 1835, un fonds très
+important de librairie fut détruit.</p>
+
+<p class="tb"><i>Errotika Biblion...</i> Édition publiée en Allemagne vers
+1860.</p>
+
+<p class="tb"><i>Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée
+sur l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX
+avec les notes de l’édition de 1833 attribuées au Chevalier
+Perrugues. Bruxelles, chez tous les libraires.</i> 1783-1868
+(Poulet-Malassis), in-12 de <span class="small">XV</span>-220 pages, avec un portrait
+d’après Sicardi, gravé par Flameng. Il y a une introduction
+due sans doute à la plume de Brunet (de Bordeaux).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">Pg 31</a></span></p>
+
+<p class="tb"><i>Erotika Biblion, par Mirabeau. Édition revue et corrigée
+sur l’édition originale de 1783 et sur l’édition de l’an IX,
+avec les notes de l’édition de 1833, attribuées au Chevalier
+de Pierrugues et un avant-propos par C. de Katrix.
+Bruxelles, Gay et Doucé, éditeurs, 1881.</i>&mdash;Edition tirée à 500
+exemplaires in-8<sup>o</sup> de <span class="small">XXIX</span>-267 pages plus 2 ff. de table, avec
+une eau-forte de Chauvet, un portrait gravé par Flameng sur
+la gravure de Copia d’après Sicardi et le fac-similé d’un autographe
+de Mirabeau.</p>
+
+<p class="tb"><i>Erotika Biblion.</i> Une édition a paru à Bruxelles vers
+1885.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité, ou Ma conversion</i> [par le Cte de
+Mirabeau] Londres [imprimé à l’imprimerie clandestine de
+Malassis, à Alençon], 1783, pet. in-8<sup>o</sup>. Très rare.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité, ou Confidences d’un prisonnier
+de Vincennes</i>, Stamboul [Paris], 1784, in-8<sup>o</sup>, fig.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité, par Mirabeau, nouvelle édition,
+ornée de huit figures. A Paris, MDCCXC.</i> In-18.</p>
+
+<p class="tb"><i>Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant
+Cte de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers,
+rue de l’Echelle, en Suisse</i>, etc., 1791. In-8<sup>o</sup> de <span class="small">IV</span>-192 pp. avec
+portrait, frontispice et 5 figures. Réimpression du <i>Libertin
+de qualité</i>.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité...</i> Amsterdam, 1774 [Paris, 1830]
+avec 6 ou 12 figures gravées en taille-douce ou 12 lithographies.
+2 vol. in-18 de 139 et 142 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par le comte de
+Mirabeau. Avec figures en taille-douce. Nouvelle édition.
+A Paris</i>, 1801 [1830]. 2 tomes. in-12 avec 6 ou 12 figures gravées
+en taille-douce ou 12 lithographies.</p>
+
+<p class="tb"><i>Vie privée, libertine et scandaleuse de feu H. G. R. ci-devant
+Cte de Mirabeau; à Paris, chez tous ses créanciers,
+rue de l’Echelle, en Suisse</i>, etc. 1791, in-18 avec un portrait.<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">Pg 32</a></span>
+<span class="small">VI</span>-199 pp. Réimpression du <i>Libertin de qualité</i>. Ne pas confondre
+ces deux éditions avec certains pamphlets dont le titre
+n’est pas très différent de celui-ci.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R.
+C. D. M. F. (Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur
+celle originale de 1783. Londres</i>, 1783-1866, in-18, figures
+libres.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Libertin de qualité ou Ma conversion, par M. D. R. C.
+D. M. F. (Le Comte de Mirabeau). Edition revue sur celle
+originale de 1783. Londres</i>, 1783-1888, avec une rose sur le
+titre. In-18, 208 pp.</p>
+
+<p class="tb">On a attribué à Mirabeau les ouvrages suivants:</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Chien après les M...</i>&mdash;Fascicule in-8 de 32 pp., vers
+1782.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Chien après les Moines, lu et approuvé par une bande
+de défroqués.</i> In-8<sup>o</sup> de format plus petit que le précédent.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Chien après les moines, satire attribuée à Mirabeau.
+Réimpression textuelle sur l’édition originale, sans lieu ni
+date (vers 1782), augmentée d’une notice bibliographique.
+Genève, chez J. Gay et fils, éditeurs, 1869.</i> On attribue aussi
+cette satire à Mercier ou à Théveneau de Morande.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure</i>, avec cette épigraphe:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Retirez-vous, censeurs atrabilaires;</i></div>
+<div class="line"><i>Fuyez, dévots, hypocrites ou fous,</i></div>
+<div class="line"><i>Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères,</i></div>
+<div class="line"><i>Nos doux transports ne sont pas faits pour vous.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p class="tb">Cythère (Alençon, Jean Zacharie Malassis), 1786. In-12 de <span class="small">VI</span>-98
+et 122 pages, avec 12 gravures, fleurons et culs-de-lampe, gravés
+par Godard père, d’Alençon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">Pg 33</a></span></p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé, ou l’Education de Laure. Cythère</i>,
+MCCLXXXVIII, 2 vol. in-12.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé, ou l’Education de Laure...</i> 1790, 2 vol.
+122 et 154 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure... an V.</i></p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé, ou l’Education de Laure...</i> 1800.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure</i>... Réimprimé sur
+l’édition de 1790 [vers 1830], 2 vol. in-18, chacun de 144 pp.,
+12 fig. libres.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure... Londres</i>, 1788
+[Paris, vers 1830], avec des lithographies.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé ou l’Education de Laure, par Honoré-Gabriel
+Riquetti, comte de Mirabeau.&mdash;Edition revue sur
+celle originale de 1786 et ornée de six figures libres, gravées
+d’après celles qu’on ajouta aux éditions de 1786 et de
+1790</i>; ici se trouve l’épigraphe de quatre vers (voir plus haut).&mdash;<i>A
+Cythère.&mdash;MDCCCLXIV.</i> Le titre est imprimé en deux
+couleurs (noir et rouge). In-18, 271 pp.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Rideau levé</i> aurait en réalité pour auteur un certain
+marquis de Sentilly, gentilhomme bas-normand.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses
+de deux personnes de sexes différents aux différentes
+époques de la vie, recueilli sur des mémoires véridiques,
+par Mirabeau, ami des plaisirs. A Paphos, de l’imprimerie
+de la Mère des amours.</i>&mdash;1793, in-18, 8 figures.</p>
+
+<p class="tb"><i>Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses
+de deux personnes de sexes différents, aux différentes
+époques de la vie. Recueilli sur des Mémoires véridiques
+par Mirabeau, Ami des plaisirs, suivi de l’Ecole des Filles
+ou la Philosophie des dames. Orné de gravures et de
+chansons. Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très
+connue, 1798.</i> 2 vol. in-16, 10 figures libres, coloriées.
+Bruxelles, 1863.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">Pg 34</a></span></p>
+
+<p class="tb"><i>Le Degré des âges du plaisir ou Jouissances voluptueuses
+de deux personnes de sexes différents aux différentes
+époques de la vie, recueilli sur des mémoires véridiques par
+Mirabeau, Ami des plaisirs. A Paphos. De l’Imprimerie de
+la Mère des amours, 1793.</i> Avec, sur le faux titre, l’indication
+qu’il s’agit d’une des <i>Réimpressions faites exclusivement
+pour les membres de la Société des Bibliophiles de Bâle, les
+Amis des Lettres et des Arts.</i> Vers 1870, in-18.</p>
+
+<p class="tb">On a aussi attribué à Mirabeau l’ouvrage suivant, qui pourrait
+fort bien être de lui. On reconnaît assez son style.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et hæc, ou l’Elève des RR. PP. Jésuites d’Avignon,
+orné de figures. Berlin, 1798.</i> 2 tomes petit in-12. Les figures,
+assez bien faites, sont galantes et non pas libres. Il y a à la
+deuxième partie l’<i>anecdote reçue de Paris</i> et lue par M<sup>me</sup> Valbouillant
+(<i>Les chevaux neufs</i>) qui manque dans les autres
+éditions.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et hec, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour et
+de la volupté, enseigné par les R. P. Jésuites et leurs élèves.
+Douze gravures. Londres, les marchands de nouveautés,
+1815.</i> 2 tomes in-16. Lithographies libres.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et hæc, ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour...
+Londres</i>, 1788. Paris, 1830, 2 tomes in-18, 99 et 80 pp. avec
+6 figures.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et hæc ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour...</i>
+Belgique, 1863. 2 tomes in-16 avec 12 figures.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et Hec ou l’Art de varier les plaisirs de l’Amour...
+Au Palais-Royal, chez la Vve Girouard, très connue.</i> 2 tomes
+in-12, vers 1865.</p>
+
+<p class="tb"><i>Hic et Hec ou l’Art des</i> (sic) <i>varier les plaisirs de l’Amour.
+Londres, chez tous les marchands de nouveautés</i>, 1870,
+avec sur la couverture un encadrement typographique. 2 tomes
+en 1 vol. in-12 de 121 pp.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">Pg 35</a></span></p>
+
+<h2>ÉROTIKA BIBLION</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">Pg 37</a></span></p>
+
+<h3>AVIS<br />
+<small>DES ÉDITEURS</small></h3>
+
+<p><i>Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à
+tous les lecteurs, et plusieurs ne lui trouveront
+aucun rapport avec le sujet. Néanmoins un autre
+n’aurait pu lui convenir: et si nous l’avons laissé en
+grec, on en devinera aisément la raison.</i></p>
+
+<p><i>Les recherches savantes et infiniment curieuses de
+l’auteur rendent cet ouvrage aussi érudit qu’agréable,
+et nous ne doutons pas de l’accueil favorable
+qu’il recevra du public.</i></p>
+
+<p><i>Nous avons du même auteur deux autres manuscrits
+qui ont le même mérite et qui sont autant
+intéressans que celui-ci; ils seront achevés d’imprimer
+sous deux mois. Nous annoncerons à nos
+correspondans le moment où ils devront sortir de
+presse. Nous mettrons dans l’exécution typogra<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">Pg 38</a></span>phique
+autant de correction et de goût que dans ce
+volume. Nous ne pouvons en annoncer les titres que
+lorsqu’ils seront prêts à paroître.</i></p>
+
+<blockquote>
+<p>N. B.&mdash;La présente édition de l’<i>Erotika Biblion</i> est la reproduction
+de la première édition de 1783, elle a été revue sur celle de
+l’an IX. Les chiffres romains entre parenthèses renvoient aux annotations
+dites du chevalier de Pierrugues. Elles ont été insérées à la
+suite de l’<i>Erotika Biblion</i>. L’<i>Avis des éditeurs</i> a paru en tête de la
+première édition.</p>
+</blockquote>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">Pg 39</a></span></p>
+
+<h3>ANAGOGIE</h3>
+
+<p>On sait<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15"></a><a href="#Footnote_15" class="fnanchor">15</a> que parmi les découvertes innombrables
+des antiquités d’Herculanum, les manuscrits ont
+épuisé la patience et la sagacité des artistes et des
+savans. La difficulté consiste à dérouler des volumes
+à demi consumés depuis deux mille ans par la lave
+du Vésuve. Tout tombe en poussière à mesure qu’on
+y touche.</p>
+
+<p>Cependant des minéralogistes hongrois, plus patiens
+que les Italiens, plus exercés à tirer parti des
+productions qu’offrent les entrailles de la terre, se
+sont offerts à la reine de Naples. Cette princesse, amie
+de tous les arts, et savante dans celui d’exciter l’émulation,
+a favorablement accueilli ces artistes: ils ont
+entrepris cet immense travail.</p>
+
+<p>D’abord ils collent une toile fine sur l’un des rouleaux;
+quand la toile est sèche, on la suspend, et l’on
+pose en même tems le rouleau sur un châssis mobile,
+pour le faire descendre imperceptiblement, à mesure
+<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">Pg 40</a></span>que le développement s’opère. Pour le faciliter, on
+passe un filet d’eau gommée sur le volume avec la
+barbe d’une plume, et petit à petit les parties s’en
+détachent pour se coller immédiatement sur la toile
+tendue.</p>
+
+<p>Ce travail pénible est si long que dans l’espace
+d’une année, à peine peut-on dérouler quelques
+feuilles. Le désagrément de ne trouver le plus
+souvent que des manuscrits qui n’apprenoient rien,
+alloit faire renoncer à cette entreprise difficile et
+fastidieuse, lorsqu’enfin tant d’efforts ont été récompensés
+par la découverte d’un ouvrage qui a bientôt
+aiguisé le génie des cent cinquante académies de
+l’Italie<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16"></a><a href="#Footnote_16" class="fnanchor">16</a>.</p>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">Pg 41</a></span></p>
+<p>C’est un manuscrit mozarabique, composé dans ces
+tems perdus ou Philippe fut enlevé à côté de l’eunuque
+de Candace<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17"></a><a href="#Footnote_17" class="fnanchor">17</a>; où Habacuc, transporté par les
+cheveux<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18"></a><a href="#Footnote_18" class="fnanchor">18</a>, portoit à cinq cents lieues le dîner à Da<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">Pg 42</a></span>niel,
+sans qu’il se refroidît; où les Philistins circoncis
+se faisoient des prépuces<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19"></a><a href="#Footnote_19" class="fnanchor">19</a>; où des anus d’or guérissoient
+les hémorrhoïdes<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20"></a><a href="#Footnote_20" class="fnanchor">20</a>...
+<a href="#prug_1_1">(I)</a>. Un nommé Jérémie
+Shackerley, vrai croyant, dit le manuscrit, profita de
+l’occasion.</p>
+
+<p>Il avoit voyagé, et de père en fils, rien ne s’étoit
+perdu dans cette famille, l’une des plus anciennes du
+monde, puisqu’elle conservoit des traditions non équivoques<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">Pg 43</a></span>
+de l’époque où les éléphants habitoient les
+parties les plus froides de la Russie; où le Spitzberg
+produisoit d’excellentes oranges; où l’Angleterre
+n’étoit pas séparée de la France; où l’Espagne tenoit
+encore au continent du Canada, par cette grande terre
+nommée Atlantide, dont on retrouve à peine le nom
+chez les anciens, mais dont l’ingénieux M. Bailly fait
+si bien l’histoire.</p>
+
+<p>Shackerley voulut être transporté dans une des planètes
+les plus éloignées qui forment notre système<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21"></a><a href="#Footnote_21" class="fnanchor">21</a>,
+mais on ne le déposa pas dans la planète même,
+on le plaça dans l’anneau de Saturne. Cet orbe immense
+n’étoit point encore tranquille. Dans les parties
+basses, des mares profondes et orageuses, des courans
+rapides, des tournoiemens d’eau, des tremblemens
+de terre presque continuels, produits par l’affaissement
+des cavernes et par les fréquentes explosions
+des volcans; des tourbillons de vapeurs et de fumées,
+des tempêtes sans cesse excitées par les secousses
+de la terre, et ses chocs terribles contre les eaux de
+<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">Pg 44</a></span>mer; des inondations, des débordemens, des déluges;
+des fleuves de lave, de bitume, de soufre, ravageant
+les montagnes et se précipitant dans les plaines, où
+ils empoisonnent les eaux; la lumière offusquée par
+des nuages aqueux, par des masses de cendres, par
+des jets de pierres enflammées que poussoient les
+volcans... Telle étoit la situation de cette planète encore
+informe. L’anneau seul étoit habitable. Beaucoup plus
+mince et déjà plutôt attiédi, il jouissoit depuis longtems
+des avantages de la nature perfectionnée, sensible,
+intelligente; mais on y appercevoit les terribles scènes
+dont Saturne étoit le théâtre.</p>
+
+<p>La forme et la construction de cet anneau parurent
+si singulières à Shackerley, que rien dans l’univers ne
+lui avoit semblé aussi étrange. D’abord notre soleil,
+qui est celui des habitans de ce pays, étoit pour eux
+à peine la trentième partie de ce qu’il nous paroît. Il
+formoit à leurs yeux l’effet que produit sur la terre
+l’étoile du berger, quand elle est dans son plein. Mercure,
+Vénus, la terre et Mars, n’y pouvoient point
+être discernés; on y doutoit de leur existence. Jupiter
+seul s’y montroit, à peu de chose près, comme nous
+le voyons; avec cette différence qu’il présentoit des
+phases comme la lune nous en montre. Il en étoit de
+même de ses satellites; et de ce concours de variétés
+uniformes, il résultoit des phénomènes curieux et
+utiles. <i>Curieux</i> en ce que l’on voyoit Jupiter en croissant,
+et ses quatre petites lunes tantôt en croissant,
+tantôt en décours, ou les unes à droite, et les autres
+se confondant avec la planète elle-même; <i>utiles</i>, en
+ce que Jupiter passoit quelquefois sur le soleil avec
+tout son cortège; ce qui produisoit une multitude
+de points de contact, d’immersions et d’émersions<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">Pg 45</a></span>
+successives, qui ne laissoient rien à désirer pour la
+régularité des observations. Ainsi la déduction des
+parallaxes étoit calculée rigoureusement; en sorte que,
+malgré l’éloignement de l’anneau, ou de Saturne ou
+du soleil, qui selon le docte Jérémie Shackerley, n’est
+guère moins de trois cent treize millions de lieues,
+on avoit fait plus de progrès en astronomie que sur
+la terre, depuis une infinité de siècles.</p>
+
+<p>Le soleil étoit faible, mais le défaut de sa chaleur,
+se compensoit par celle du globe de Saturne, qui
+n’étoit pas attiédi. Cet anneau recevoit de sa planète
+principale plus de lumière et de chaleur, que
+nous n’en avons ici-bas; car enfin cet anneau avoit en
+lui-même, dans son centre, ce globe de Saturne qui
+est neuf cents fois plus gros que la terre, et il en étoit
+éloigné de cinquante-cinq mille lieues, ce qui forme
+les trois quarts de la distance de la lune à la terre.</p>
+
+<p>Autour de l’anneau et à de grandes distances, on
+voyoit cinq lunes qui se levoient quelquefois toutes
+du même côté. Shackerley prétend qu’il est impossible
+de se former une idée assez magnifique de ce spectacle.</p>
+
+<p>Cet anneau si bien situé formoit comme un pont
+suspendu, un arc circulaire; on voyageoit dans tout
+son contour; ainsi l’on faisoit de loin le tour du globe
+de Saturne; mais de façon que le voyageur avoit
+toujours ce globe du même côté.</p>
+
+<p>La largeur de cet anneau n’est pas moindre que
+l’épaisseur de notre globe; mais en même tems il
+est assez mince pour que cette épaisseur disparoisse,
+quand il est vu de la terre. C’est ainsi que semble la
+lame d’un couteau, quand on la fixe de loin par le
+plan du tranchant. Shackerley n’ignoroit rien des<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">Pg 46</a></span>
+phénomènes qu’on peut connoître ici-bas; mais il s’attendoit
+à pouvoir se porter au moins à califourchon
+sur la tranche de cet anneau. Quelle fut sa surprise
+en voyant que cette épaisseur si mince, qui disparoit
+à nos yeux, formoit une distance aussi grande que celle
+de Paris à Strasbourg; car cet exemple donnera plus
+vite et plus exactement l’idée de cette dimension, que
+les mesures itinéraires employées par Shackerley, lesquelles
+ont besoin de quelques milliers de commentaires
+in-folio, avant que d’être incontestablement évaluées.
+Ainsi il pouvoit y avoir de petits royaumes sur
+ce bord intérieur et concave, que les politiques de
+notre globe sauroient bien rendre un théatre sanglant
+et mémorable d’innombrables glorieuses intrigues s’il
+étoit à leur disposition. Les habitans de cette partie,
+que l’on peut appeler les antipodes du dos extérieur
+de l’anneau, les habitans de l’intérieur, dis-je, avoient
+ce globe énorme de Saturne suspendu sur leur tête;
+l’anneau repassoit par-dessus ce globe, et par-delà
+l’anneau gravitoient les cinq lunes.</p>
+
+<p>Enfin les habitants de l’intérieur voyoient leur droite
+et leur gauche, comme nous voyons les nôtres sur
+la terre; mais l’horizon de devant, ainsi que celui de
+derrière, étoient bien différens de ceux que nous appercevons
+ici-bas. A dix lieues, nous perdons un vaisseau
+de vue à cause de la courbure de notre globe;
+dans l’anneau de Saturne, cette courbure est en sens
+contraire: elle s’élève au lieu de s’abaisser; mais
+comme l’anneau entoure Saturne à la distance de cinquante
+mille lieues, il en résulte que cet anneau, en
+forme de bourrelet, a au moins cinq cent mille lieues
+de circonférence. Sa courbure s’élève donc imperceptiblement.
+L’horizon qui s’abaisse sur notre terre,<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">Pg 47</a></span>
+paraît <i>plan</i> à l’œil l’espace de quelques lieues; puis
+il s’élève un peu; les objets diminuent; distincts
+d’abord, ils finissent par se confondre: on n’apperçoit
+plus que les masses; enfin cette terre s’élève dans le
+lointain à des distances énormes toujours en se <i>menuisant</i>;
+au point que cet anneau, par les illusions de
+l’optique, finit en l’air, devient à l’œil de la largeur
+de notre lune, et s’apperçoit à peine dans la partie qui
+se trouve sur la tête de l’observateur; car elle est
+pour lui à plus du double de la distance de la lune à
+la terre, c’est-à-dire, à deux cent mille lieues à peu
+près.</p>
+
+<p>J’omets les phénomènes multipliés que produisent
+tous ces corps suspendus par leurs éclipses respectives;
+Shackerley les connoissoit sur la terre et les
+avoit bien jugés.</p>
+
+<p>Leur ciel étoit comme le nôtre, nulle différence
+pour toutes les constellations; mais un nombre infini
+de comètes remplissoit l’espace immense et incalculable
+qui se trouvoit entre Saturne et les étoiles qu’on
+soupçonnoit les plus voisines.</p>
+
+<p>Comme l’attraction du globe de Saturne balançoit
+en partie celle de l’anneau, la pesanteur y étoit très
+diminuée; on y marchoit sans effort et le moindre
+mouvement transportoit la masse; comme une personne
+qui se baigne et ne peut déplacer que le pareil
+volume d’eau qu’elle occupe, s’y meut par des impulsions
+insensibles.</p>
+
+<p>Ainsi les corps pour se joindre ne faisoient que s’effleurer;
+ils s’approchoient sans pression, tout y étoit
+presque aérien; les sensations les plus délicates se
+perpétuoient sans émousser les organes. On conçoit
+que cette manière d’être influoit beaucoup sur le moral<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">Pg 48</a></span>
+des habitants de l’arc planétaire. Aussi l’une des merveilles
+qui surprit le plus Shackerley, ce fut la perfectibilité
+des êtres qui meubloient cet étrange
+anneau; ils jouissoient de beaucoup de sens qui nous
+sont inconnus; la nature avoit fait de trop grandes
+avances dans l’appareil de tous ces grands corps, pour
+s’arrêter à cinq sens dans la composition de ceux
+qu’elle avoit destinés à jouir de tous ces spectacles.</p>
+
+<p>Ici l’embarras de Shackerley devint énorme. Il avoit
+assez de connoissances pour saisir et tracer les grands
+effets de ces corps variés et suspendus; il échoua
+quand il voulut peindre des êtres animés. Aussi ne
+trouve-t-on point dans le manuscrit mozarabique
+toute la clarté, tous les détails que l’on conçoit à cet
+égard. Au moins les <i>Abbandonati</i> de Bologne, les
+<i>Resvegliati</i> de Gênes, les <i>Addormentati</i> de Gubio, les
+<i>Disingannuti</i> de Venise, les <i>Acagiati</i> de Rimini, les
+<i>Furfurati</i> de Florence, les <i>Lunatici</i> de Naples, les <i>Caliginosi</i>
+d’Ancône, les <i>Insipidi</i> de Pérouse, les <i>Mélancholici</i>
+de Rome, les <i>Extravaganti</i> de Candie, les
+<i>Ebrii</i> de Syracuse, etc., etc., qui tous ont été consultés,
+ont renoncé à rendre la traduction plus claire. Il
+est vrai que l’inquisition civile et religieuse entrent
+peut-être pour quelque chose dans leur embarras.</p>
+
+<p>Cependant il faut être juste: rien n’est plus difficile
+à donner que l’explication d’un sens qui nous est
+étranger. On a des exemples d’aveugles nés qui, par
+le secours des sens qui leur restoient, ont fait des miracles
+de cécité. Eh bien! l’un d’entr’eux, chimiste,
+musicien, apprenant à lire à son fils, ne peut pas
+trouver une autre définition du miroir que celle-ci:
+«<i>C’est une machine par laquelle les choses sont mises
+en relief hors d’elles-mêmes.</i>» Voyez combien cette<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">Pg 49</a></span>
+définition, que les philosophes qui l’ont approfondie
+trouvent très-subtile et même surprenante<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22"></a><a href="#Footnote_22" class="fnanchor">22</a>, est cependant
+absurde. Je ne connois point d’exemple plus
+propre à montrer l’impossibilité d’expliquer des sens
+dont on est dépourvu; et cependant toutes les affections
+et les qualités morales dérivent des sens; c’est
+par conséquent sur les observations qui leur sont relatives
+que l’on pourroit uniquement fonder ce qu’il y
+auroit à dire sur le moral de ces êtres d’une espèce si
+différente de la nôtre.</p>
+
+<p>Au reste, il faut espérer que l’habitude où nos
+voyageurs et nos historiens nous ont mis de leur voir
+négliger ou même omettre ce qui n’a trait qu’aux
+mœurs, aux lois, aux coutumes, rendra nos lecteurs
+indulgens pour Shackerley, qui du moins a le passeport
+d’une haute antiquité, sans lequel on ne voudroit
+peut-être pas croire un mot de ce qu’il a dit; car il
+étoit pour ses contemporains, et à bien des égards il
+est encore pour nous à peu près dans le cas d’un
+<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">Pg 50</a></span>
+homme, qui n’auroit vu qu’un jour ou deux, et qui se
+trouveroit confondu chez un peuple d’aveugles; il
+faudroit certainement qu’il se tût, ou on le prendroit
+pour un fol puisqu’il annonceroit une foule de mystères,
+qui n’en seroient à la vérité que pour le peuple;
+mais tant d’hommes sont <i>peuple</i>, et si peu sont philosophes,
+qu’il n’y a pas de sûreté à n’agir, à ne penser,
+à n’écrire que pour ceux-ci.</p>
+
+<p>Shackerley a fait cependant quelques observations,
+dont voici les plus singulières.</p>
+
+<p>Il s’aperçut que la mémoire dans les êtres de Saturne
+ne s’effaçoit point. Les pensées se communiquoient
+parmi eux sans paroles et sans signes. Point d’idiome;
+par conséquent, rien d’écrit, rien de déposé; et combien
+de portes fermées aux mensonges, aux erreurs!
+Ces détails prodigieux, innombrables qui nous
+énervent, leur étoient inconnus. Ils avoient toutes les
+facilités possibles pour transmettre leurs idées, pour
+donner une rapidité inconcevable à leur exécution,
+pour hâter tous les progrès de leurs connoissances:
+il sembloit que dans cette espèce privilégiée tout s’exécutât
+par instinct et avec la célérité de l’éclair.</p>
+
+<p>La mémoire retenant tout, la tradition se perpétuoit
+avec infiniment plus de fidélité, d’exactitude et de
+précision que par les moyens compliqués et infinis
+que nous accumulons, sans pouvoir atteindre à aucun
+genre de certitude.</p>
+
+<p>Chaque corps a ses émanations; elles sont en pure
+perte sur la terre: dans l’anneau elles formoient une
+atmosphère toujours agissante à des distances considérables,
+et ces émanations dont Shackerley n’a pu
+donner une idée qu’en les comparant à ces atomes
+qu’on distingue à l’aide du rayon solaire introduit<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">Pg 51</a></span>
+dans la chambre obscure, ces émanations, dis-je, répondoient
+à toutes les houppes nerveuses du sentiment
+de l’individu. Semblables aux étamines des
+plantes, aux affinités chimiques, elles <i>s’enlaçoient</i>
+dans les émanations d’un autre individu, lorsque la
+sympathie s’y rencontroient; ce qui, comme on peut
+aisément le concevoir, multiplioit à l’infini des sensations
+dont nous ne pouvons nous former qu’une
+image très infidèle. Elles rendoient, par exemple, les
+jouissances de deux amans semblables à celles d’Alphée
+qui, pour jouir d’Aréthuse, que Diane venoit de
+changer en fontaine, se métamorphosa en fleuve, afin
+de s’unir plus intimement à son amante, en mêlant
+ses ondes avec les siennes.</p>
+
+<p>Cette cohésion vive et presque infinie de tant de
+molécules sensibles, produisoit nécessairement dans
+ces êtres un esprit de vie que Shackerley exprime par
+un mot mozarabe, que l’académie des <i>Innamorati</i> a
+traduit par le mot <i>électrique</i>, quoique les phénomènes
+de l’électricité ne fussent point connus dans
+ces temps reculés.</p>
+
+<p>Tout dans ces contrées abondoit sans culture, et
+tellement, que les propriétés y seroient devenues à
+charge autant qu’inutiles. On sent qu’où il n’y a point
+de propriété, il y a bien peu d’occasions de disputes,
+d’inimitiés, et que la plus parfaite égalité politique
+règne, à supposer même qu’il faille à de tels êtres un
+système politique. Je ne conçois pas ce qui pourroit
+les troubler, puisque leurs besoins sont plutôt prévenus
+que satisfaits, si la saveur du désir ne leur
+manque point et qu’ils n’aient rien à craindre du poison
+de la satiété.</p>
+
+<p>Dans l’anneau de Saturne, les connoissances se<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">Pg 52</a></span>
+transmettoient par l’air à des distances très considérables,
+par la même voie que se transmet la lumière
+du soleil, laquelle nous vient, comme on sait, en sept
+minutes. Une inspiration ou un souffle différemment
+modifié suffisoit pour communiquer une pensée. De
+là résultoit un concours admirable dans les populations
+infinies qui, par cette intelligence, cette harmonie
+universellement répandue dans tout l’anneau, ne
+s’occupoient que de leur bonheur commun, lequel
+n’étoit jamais en contradiction avec celui d’aucun
+individu.</p>
+
+<p>Ces êtres si surprenans, surtout pour les hommes,
+jouissoient ainsi d’une paix éternelle et d’un bien-être
+inaltérable. Les arts qui tendent au bonheur et à la
+conservation de l’espèce, étoient aussi perfectionnés
+qu’il soit possible de l’imaginer et même de le désirer;
+et l’on n’y avoit pas la moindre idée de ces arts destructeurs
+enfantés par la guerre. Ainsi les habitans
+de l’anneau n’avoient point passé par ces alternatives
+de raison et de démence, qui ont si prodigieusement
+mêlé nos sociétés de bien et de mal. Les grands talens
+dans la science funeste de faire celui-ci, loin d’être
+admirés chez eux, n’y étoient pas même connus. Les
+plaisirs stériles ou factices n’y régnoient pas plus que
+le faux honneur, et l’instinct de ces êtres fortunés
+leur avoit appris sans effort ce que la triste expérience
+de tant de siècles nous enseigne encore vainement, je
+veux dire que la véritable gloire d’un être intelligent
+est la science, et la paix son vrai bonheur.</p>
+
+<p>Voilà ce qu’une lecture rapide m’a permis de retenir
+du voyage de Shackerley, qu’Habacuc, à la fin de
+son voyage, reprit par les cheveux et déposa en Arabie
+d’où il l’avoit enlevé. Quand le développement et<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">Pg 53</a></span>
+la traduction de ce précieux manuscrit seront achevés,
+je me propose d’en donner à l’Europe savante une édition
+non moins authentique que celle des livres sacrés
+des Brames, que M. Anquetil a incontestablement
+rapportés des bords du Gange; car j’ose me flatter de
+savoir presque aussi bien le <i>mozarabique qu’il sait le
+zend ou le pelhvi</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">Pg 55</a></span></p>
+
+<h3>L’ANÉLYTROÏDE</h3>
+
+<p>La Bible est sans contredit l’un des livres les plus
+anciens et les plus curieux qui existent sur la terre.</p>
+
+<p>La plupart des objections sur lesquelles se fondent
+les personnes qui ne peuvent croire que Moïse ait été
+un interprète divin, me paroissent très-insuffisantes.
+Rien n’a été, par exemple, plus tourné en ridicule que
+la physique des livres saints, laquelle en effet paroît
+très défectueuse. Mais on ne pense point à l’état de
+cette science dans les premiers âges, pour lesquels
+enfin il falloit que ce livre fut intelligible. La physique
+étoit alors ce qu’elle seroit encore si l’homme n’eût
+jamais étudié la nature. Il voit le ciel comme une
+voûte d’azur, dans laquelle le soleil et la lune semblent
+être les astres les plus considérables; le premier
+produit toujours la lumière du jour et le second celle
+de la nuit. Il les voit paroître ou se lever d’un côté,
+et disparoître ou se coucher de l’autre, après avoir
+fourni leur course et donné leur lumière pendant un
+certain espace de temps. La mer semble de même
+couleur que la voûte azurée, et l’on croit qu’elle
+touche au ciel lorsqu’on la regarde de loin. Toutes<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">Pg 56</a></span>
+les idées du peuple ne portent et ne peuvent porter
+que sur ces trois ou quatre notions; et quelques
+fausses qu’elles soient, il falloit s’y conformer pour se
+mettre à sa portée.</p>
+
+<p>Puisque la mer paroît dans le lointain se réunir au
+ciel, il étoit naturel d’imaginer qu’il existoit des eaux
+supérieures et des eaux inférieures, dont les unes
+remplissoient le ciel et les autres la mer; et que pour
+soutenir les eaux supérieures, il existoit un firmament;
+c’est-à-dire, un appui, une voûte solide et
+transparente, au travers de laquelle on appercevoit
+l’azur des eaux supérieures.</p>
+
+<p>Voici maintenant ce que dit le texte de la Genèse:</p>
+
+<p>«Que le firmament soit fait au milieu des eaux, et
+qu’il sépare les eaux d’avec les eaux; et Dieu fit le
+firmament et sépara les eaux qui étoient sous le
+firmament de celles qui étoient au-dessus du firmament,
+et Dieu donna au firmament le nom de ciel...
+Et à toutes les eaux rassemblées sous le firmament
+le nom de mer.»</p>
+
+<p>Il est évident que c’est à ces idées qu’il faut rapporter:
+1<sup>o</sup> les cataractes du ciel, les portes, les fenêtres
+du firmament solide, qui s’ouvrirent lorsqu’il fallut
+laisser tomber les eaux supérieures pour noyer la
+terre.</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> L’origine commune des poissons et des oiseaux,
+les premiers produits par les eaux inférieures, les
+oiseaux par les eaux supérieures, parce qu’ils s’approchent
+dans leur vol de la voûte azurée, que le peuple
+n’imagine pas être élevée beaucoup plus que les
+nuages.</p>
+
+<p>De même, ce peuple croit que les étoiles sont attachées
+à la voûte céleste comme des clous: plus petites<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">Pg 57</a></span>
+que la lune, infiniment plus petites que le soleil. Il ne
+distingue les planètes des étoiles fixes que par le nom
+d’<i>errantes</i>. C’est sans doute par cette raison qu’il
+n’est fait aucune mention des planètes dans tout le
+récit de la création. Tout y est représenté relativement
+à l’<i>homme vulgaire</i>, auquel il ne s’agissoit pas
+de démontrer le vrai système de la nature, et qu’il
+suffisoit d’instruire de ce qu’il devoit à l’Être suprême,
+en lui montrant ses productions comme bienfaits.
+Toutes les vérités sublimes de l’organisation du
+monde, si l’on peut parler ainsi, ne doivent paroître
+qu’avec le temps, et l’Être souverain se les réservoit
+peut-être, comme le plus sûr moyen de rappeller
+l’homme à lui, lorsque sa foi, déclinant de siècles en
+siècles, seroit timide, chancelante et presque nulle;
+lorsqu’éloigné de son origine, il finiroit par l’oublier;
+lorsqu’accoutumé au grand spectacle de l’univers, il
+cesseroit d’en être touché, et oseroit d’en méconnoître
+l’Auteur. Les grandes découvertes successives
+rafermissent, agrandissent l’idée de cet Être infini
+dans l’esprit de l’homme. Chaque pas qu’on fait dans
+la nature produit cet effet, en rapprochant du Créateur.
+Une vérité nouvelle devient un grand miracle,
+plus miracle, plus à la gloire du grand Être, que
+ceux qu’on nous cite, parce que ceux-ci, lors même
+qu’on les admet, ne sont que des coups d’éclat que
+Dieu frappe immédiatement et rarement; au lieu que
+dans les autres il se sert de l’homme même pour
+découvrir et manifester ces merveilles incompréhensibles
+de la nature, qui, opérées à <i>tout instant</i>,
+exposées <i>en tout temps et pour tous les temps</i> à
+sa <i>contemplation</i>, doivent rappeler incessamment
+l’homme à son Créateur, non-seulement par le spec<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">Pg 58</a></span>tacle
+actuel, mais encore par ce développement successif.</p>
+
+<p>Voilà ce que nos théologiens ignorans et vains
+devroient nous apprendre. Le grand art est de lier
+toujours la science et la nature, avec celle de la théologie,
+et non de faire heurter sans cesse des choses
+saintes et la raison, les croyans fidèles et les philosophes.</p>
+
+<p>Une des sources du discrédit où les livres saints
+sont tombés <a href="#prug_2_1">(I)</a>, ce sont les interprétations forcées,
+que notre amour-propre, si orgueilleux, si absurde,
+si rapproché de notre misère a voulu donner à tous
+les passages que nous ne pouvons expliquer. De là
+sont nés les sens figurés, les idées singulières et
+indécentes, les pratiques superstitieuses, les coutumes
+bizarres, les décisions ridicules ou extravagantes
+dont nous sommes inondés. Toutes les folies humaines
+se sont étayées tour-à-tour des passages rebelles aux
+interprètes, qui s’évertuent, s’obstinent et ne doutent
+de rien; comme si l’Être suprême n’avoit pas pu
+donner à l’homme des vérités, qu’il ne devoit connoître,
+savoir, approfondir, que dans les <i>siècles à
+venir</i>. Du moment où vous admettez que la Bible est
+faite pour l’univers, songez que l’on fait aujourd’hui
+bien des choses que l’on ignoroit il y a quarante
+siècles et que dans quarante mille autres années, on
+saura des faits que nous ignorons. Pourquoi donc
+vouloir juger par anticipation? Les connoissances
+sont graduelles et ne se développent que par une
+marche insensible, que les révolutions des empires et
+de la nature retardent ou ralentissent. Or l’intelligence
+de la Bible, qui existe depuis un si grand
+nombre de siècles, qu’il y a bien peu de choses à citer<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">Pg 59</a></span>
+d’une aussi haute antiquité, demande peut-être encore
+un long période d’efforts et de recherches.</p>
+
+<p>L’un des articles de la Genèse qui a singulièrement
+aiguisé l’esprit humain <a href="#prug_2_2">(II)</a>, c’est le verset 27 du chapitre I:</p>
+
+<p>«Dieu créa <i>l’homme</i> à son image, il <i>les</i> créa mâle
+et femelle.»</p>
+
+<p>Il est bien clair, il est bien évident que Dieu a créé
+Adam androgyne; car au verset suivant (verset 28),
+il dit à Adam: «Croissez et multipliez-vous; remplissez
+la terre.»</p>
+
+<p>Ceci fut opéré le sixième jour; ce n’est que le septième
+que Dieu créa la femme; ce que Dieu fit entre
+la création de l’homme et celle de la femme est
+immense. Il fit connoître à Adam tout ce qu’il avoit
+créé: animaux, plantes, etc. Tous les animaux comparurent
+devant Adam.</p>
+
+<p>«Adam les nomma tous: et le nom qu’Adam
+donna à chacun <a href="#prug_2_3">(III)</a> des animaux est son nom véritable.»<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23"></a><a href="#Footnote_23" class="fnanchor">23</a></p>
+
+<p>«Adam appela donc tous les animaux d’un
+nom qui leur étoit propre, tant les oiseaux que les
+bêtes, etc.»<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24"></a><a href="#Footnote_24" class="fnanchor">24</a></p>
+
+<p>Jusqu’ici la femme n’a point paru; elle est incréée;
+Adam est toujours hermaphrodite. Il a pu croître seul
+et se multiplier.</p>
+
+<p>Et pour concevoir le temps pendant lequel Adam a
+pu réunir en lui les deux sexes, il suffit de réfléchir
+sur ce que peuvent être ces jours dont l’Écriture
+<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">Pg 60</a></span>parle; ces six jours de la création, ce <i>septième jour</i>
+du repos, etc.</p>
+
+<p>On ne peut être que véritablement affligé, que presque
+tous nos théologiens, tous nos mangeurs d’images
+abusent de ce grand, de ce saint nom de Dieu; on est
+blessé toutes les fois que l’homme le profane et qu’il
+prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à
+celle du phantôme de ses opinions. Plus on pénètre
+dans le sein de la nature, et plus on respecte profondément
+son Auteur; mais un respect aveugle est
+superstition; un respect éclairé est le seul qui convienne
+à la vraie religion, et pour entendre sainement
+les premiers faits que l’interprète Divin nous a transmis,
+il faut, ainsi que l’observe l’éloquent Buffon,
+recueillir avec soin ces rayons échappés de la lumière
+céleste. Loin d’offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y
+ajouter un nouveau degré de splendeur.</p>
+
+<p>Cela posé, que peut-on entendre par les six jours
+que Moïse désigne si précisément, en les comptant
+les uns après les autres, sinon <i>six espaces de temps</i>,
+six <i>intervalles</i> de durée? Ces espaces de temps indiqués
+par le nom de <i>jours</i>, faute d’autres expressions,
+ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours
+actuels, puisqu’il s’est passé successivement trois de
+<i>ces jours</i> avant que le soleil ait été créé. Ces jours
+n’étoient donc pas semblables aux nôtres, et Moyse
+l’indique clairement en les comptant du <i>soir au
+matin</i>; au lieu que les jours solaires se comptent et
+doivent se compter du <i>matin au soir</i>. Ces six jours
+n’étoient donc ni semblables aux nôtres, ni égaux
+entr’eux; ils étoient proportionnés à l’ouvrage. Ce ne
+sont donc que <i>six espaces de tems</i>. Donc Adam ayant
+été créé hermaphrodite le sixième jour, et la femme<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">Pg 61</a></span>
+n’ayant été produite qu’à <i>la fin du septième</i>, Adam a
+pu procréer en lui-même et par lui-même tout le
+tems qu’il a plu à Dieu de placer entre ces deux
+époques.</p>
+
+<p>Cet état d’androgénéité n’a pas été inconnu aux
+philosophes du paganisme, à ses mythologues, ni
+aux rabbins. Ceux-ci ont prétendu qu’Adam fut créé
+homme d’un côté, femme de l’autre; composé de deux
+corps que Dieu ne fit que séparer. Ceux-là, comme
+Platon, l’ont fait de figure ronde, d’une force extraordinaire;
+aussi la race qui en provint voulut déclarer
+la guerre aux dieux.&mdash;Jupiter, irrité, les voulut
+détruire.&mdash;Mais il se contenta d’affaiblir l’homme en
+le dédoublant, et Apollon étendit la peau qu’il noua au
+nombril... De là le penchant qui entraîne un sexe vers
+l’autre par l’ardeur qu’ont les deux moitiés pour se
+rejoindre et l’inconstance humaine, par la difficulté
+qu’a chaque moitié de rencontrer sa correspondante.
+Une femme nous paroît-elle aimable? nous la prenons
+pour cette moitié avec laquelle nous n’eussions fait
+qu’un tout; le cœur nous dit: la voilà, c’est elle;
+mais à l’épreuve, hélas! trop souvent ce ne l’est point.</p>
+
+<p>C’est sans doute d’après quelques-unes de ces idées
+que les Basilitiens et les Carpocratiens prétendirent
+que nous naissions dans l’état de nature innocente,
+tels qu’Adam au moment de la création, et par conséquent
+devant imiter sa nudité. Ils détestoient le
+mariage, soutenoient que l’union conjugale n’auroit
+jamais eu lieu sur la terre sans le péché; regardoient
+la jouissance des femmes en commun comme un
+privilège de leur rétablissement dans la justice
+originelle, et pratiquoient leurs dogmes dans un
+superbe temple souterrain, échauffé par des poëles,<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">Pg 62</a></span>
+dans lequel ils entroient tout nus, hommes et femmes;
+là, tout leur étoit permis, jusqu’aux unions que nous
+nommons adultère et inceste, dès que l’ancien ou le
+chef de leur société avoit prononcé ces paroles de la
+Genèse: <i>Croissez et multipliez</i>.</p>
+
+<p>Tranchelin renouvela cette secte dans le douzième
+siècle; il prêchoit ouvertement que la fornication et
+l’adultère étoient des actions méritoires; et les plus
+fameux d’entre ces sectaires furent appellés les
+<i>Turlupins</i> en Savoie. Plusieurs savans font remonter
+l’origine de ces sectes à Muacha mère d’Afa, roi de
+Juda, grande prêtresse de Priape: c’est dater de loin,
+comme on voit.</p>
+
+<p>Cette double vertu d’Adam paroît encore avoir été
+indiquée dans la fable de Narcisse qui, épris de
+l’amour de lui-même, veut jouir de son image, et
+finit par s’assoupir en échouant à l’ouvrage<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25"></a><a href="#Footnote_25" class="fnanchor">25</a>.</p>
+
+<p>Tous ces doutes, toutes ces recherches sur les
+jouissances contre notre nature actuelle, ont donné
+lieu à une grande question; à savoir: <i>an imperforata
+mulier possit concipere?</i> «Si une fille
+imperforée peut se marier?»</p>
+
+<p>On conçoit que les PP. Cucufe et Tournemine,
+savans jésuites, ont approfondi cette question, et
+qu’ils ont été pour l’affirmative; l’œuvre de Dieu,
+disent-ils, ne peut en aucun cas exister d’une manière
+contraire aux fins de la nature; une fille privée de la
+vulve en apparence, doit donc trouver dans l’anus
+<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">Pg 63</a></span>
+des ressources pour remplir le vœu de la reproduction,
+la première et la plus inséparable des
+fonctions de notre existence.</p>
+
+<p>Cucufe et Tournemine ont été attaqués; cela devoit
+être; mais le savant Sanchez <a href="#prug_2_4">(IV)</a>, Espagnol, qui a
+étudié trente ans de sa vie ces questions <i>assis sur un
+siège de marbre</i>, qui ne mangeoit jamais ni poivre,
+ni sel, ni vinaigre, et qui, quand il étoit à table pour
+dîner, tenoit toujours ses pieds en l’air<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26"></a><a href="#Footnote_26" class="fnanchor">26</a>, Sanchez a
+défendu ses confrères avec une éloquence dont on ne
+croiroit pas une pareille matière susceptible. Néanmoins
+la jalousie contre les jésuites a été si puissante,
+que les papes ont fait un cas réservé aux jeunes filles
+qui tenteroient cette voie faute d’autres; jusqu’à ce
+que Benoît XIV, éclairé par les découvertes de la
+faculté de chirurgie de Paris, a levé le cas réservé, et
+permis l’usage de la <i>parte-poste</i> dans le sens des
+pères Cucufe et Tournemine.</p>
+
+<p>En effet, M. Louis, secrétaire perpétuel de l’académie
+de chirurgie, a soutenu, en 1755, la question sur
+les bancs; il a prouvé que les anélytroïdes pouvoient
+concevoir, et des faits consignés dans sa thèse, imprimée
+avec privilège, le démontre. Malgré cette
+authenticité le parlement ne manqua pas de dénoncer
+la thèse de M. Louis, comme contraire aux bonnes
+mœurs. Il fallut que ce grand et non moins ingénieux
+et malin chirurgien recourût" aux casuites à la
+<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">Pg 64</a></span>Sorbonne; alors il montra facilement que le parlement
+prononçoit sur une question, qui n’est pas plus
+de sa compétence que l’émétique. Et le parlement ne
+donna aucune suite à la dénonciation.</p>
+
+<p>Il est résulté de tout cela une vérité très-importante
+pour la propagation de l’espèce humaine, et non
+moins singulière pour le commun des lecteurs: c’est
+que beaucoup de jeunes femmes stériles sont autorisées,
+et doivent même en conscience tenter les deux
+voies, jusqu’à ce qu’elles se soient assurées de la
+véritable route que le Créateur a mise en elles.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">Pg 65</a></span></p>
+
+<h3>L’ISCHA</h3>
+
+<p>Marie Schurmann a proposé ce problême: <i>L’étude
+des lettres convient-elle à une femme?</i></p>
+
+<p>Schurmann soutient l’affirmative, veut que la
+femme n’excepte aucune science, pas même la théologie,
+et prétend que le beau sexe doit embrasser la
+science universelle, parce que l’étude donne une
+sagesse qu’on n’achète point par les secours dangereux
+de l’expérience; et que lors même qu’il en coûteroît
+quelque chose à l’innocence, il seroit à propos de
+passer pardessus de certaines réserves, en faveur de
+cette prudence précoce, qui d’ailleurs se trouvera
+fécondée par l’étude, dont les méditations affoiblissent
+ou redressent les penchans vicieux, et diminuent
+le danger des occasions.</p>
+
+<p>L’éducation des femmes est si négligée chez tous
+les peuples, même chez ceux qui passent pour les
+plus policés, qu’il est bien étonnant qu’on en compte
+un aussi grand nombre de célèbres par leur érudition
+et leurs ouvrages. Depuis le livre des femmes illustres
+de Boccace, jusqu’aux énormes <i>in-4<sup>o</sup></i> du minime
+Hilarion Coste, nous avons en ce genre un grand
+nombre de nomenclatures; et Wolf a donné un<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">Pg 66</a></span>
+catalogue des femmes célèbres, à la suite des fragmens
+des illustres Grecques, qui ont écrit en prose<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27"></a><a href="#Footnote_27" class="fnanchor">27</a>. Les
+Juifs, les Grecs, les Romains, tous les peuples de
+l’Europe moderne ont eu des femmes savantes.</p>
+
+<p>Il est donc étonnant que divers préjugés contre la
+perfectibilité des femmes se soient établis sur le
+prétendu rapport de <i>l’excellence de l’homme sur la
+femme</i>. Plus on approfondit ce fait si singulier (car
+il l’est infiniment que l’objet de l’adoration des
+hommes soit par-tout leur esclave), plus on remarque
+qu’il est principalement fondé sur le droit du plus
+fort, l’influence des systèmes politiques, et sur-tout
+celle des religions; car le christianisme est la seule
+qui conserve à la femme, d’une manière nette et
+précise, tous les droits de l’égalité.</p>
+
+<p>Je n’ai nulle envie de recommencer les discussions
+que Pozzo a peu galamment appelées paradoxes
+dans son ouvrage intitulé: <i>La femme meilleure que
+l’homme</i>. Mais il est si naturel, quand on considere le
+prix de ce don du ciel qu’on appelle la beauté, de se
+pénétrer de cette vive et touchante image, qu’on en
+devient bientôt enthousiaste: et lorsqu’on lit ensuite
+les livres saints, on n’est plus étonné que la femme
+soit le complément des œuvres de Dieu; qu’il ne
+l’ait produite qu’après tout ce qui existe; comme s’il
+avoit voulu annoncer qu’il alloit clore son ouvrage
+sublime par le chef-d’œuvre de la création. C’est dans
+ce point de vue, plus religieux que philosophique
+peut-être, que je veux considérer la femme.</p>
+
+<p>Ce n’est pas avec impétuosité que l’univers a été
+<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">Pg 67</a></span>créé. Il a été fait à plusieurs fois, afin que son merveilleux
+ensemble prouvât que si la volonté seule du
+grand Être étoit la règle, il étoit le Maître de la
+matière, du temps, de l’action et de l’entreprise.
+L’éternel Géomètre agit sans nécessité, comme sans
+besoin; il n’est jamais ni contraint, ni embarrassé.
+On voit, pendant les six espaces de la création, qu’il
+tourne, façonne, meut la matiere sans peine, sans
+efforts; et quand une chose dépend d’une autre,
+quand, par exemple, la naissance et l’accroissement
+des plantes dépendent de la chaleur du soleil, ce
+n’est que pour indiquer la liaison de toutes les parties
+de l’univers, et développer sa sagesse par ce merveilleux
+enchaînement.</p>
+
+<p>Mais tout ce qu’enseigne la Bible sur la création de
+l’univers n’est rien en comparaison de ce qu’elle dit
+sur la production du premier être raisonnable. Jusqu’ici
+tout a été fait à commandement; mais quand
+il s’agit de créer l’homme, le système change, et le
+langage avec lui. Ce n’est plus cette parole impérieuse
+et subite; c’est une parole plus réfléchie et plus douce,
+quoique moins efficace; Dieu tient un conseil en lui-même,
+comme pour faire voir qu’il va produire un
+ouvrage qui surpassera tout ce qu’il a créé jusqu’alors.
+<i>Faisons l’homme</i>, dit-il. Il est évident que Dieu
+parle à lui-même. C’est une chose inouïe dans toute
+la Bible, qu’aucun autre que Dieu ait parlé de lui-même
+en nombre pluriel: <i>Faisons</i>. Dans toute l’écriture,
+Dieu ne parle ainsi que deux ou trois fois; et
+ce langage extraordinaire ne commence à paroître
+que lorsqu’il s’agit de l’homme.</p>
+
+<p>Cette création faite, il se passe un temps considérable
+avant que ce nouvel être, à double sexe, reçoive<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">Pg 68</a></span>
+le souffe de vie; ce n’est qu’à la septième époque.
+Adam a existé longtemps dans l’état de pure nature,
+et n’ayant que l’instinct des animaux; mais quand
+le souffle lui fut inspiré, Adam se trouvant le roi
+de la terre, il usa de sa raison, et <i>nomma toutes
+choses</i>.</p>
+
+<p>Voilà donc deux créations bien distinctes: celle de
+l’homme, celle de son esprit; et c’est ici seulement
+que paroît la femme. Elle n’est pas créée du néant
+comme tout ce qui a précédé; elle sort de ce qui existoit
+de plus parfait; il ne restoit plus rien à créer;
+Dieu extrait d’Adam le plus pur de son essence, pour
+embellir la terre de l’être le plus parfait qui eut
+encore paru; de celui qui complétoit l’œuvre sublime
+de la création.</p>
+
+<p>Le mot dont le législateur hébreu se sert pour
+exprimer cet être, revient à <i>virago</i><a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28"></a><a href="#Footnote_28" class="fnanchor">28</a>, que le François
+ne peut pas traduire, que le mot <i>femme</i> n’exprime
+point, et qui ne peut se sentir que par l’idée
+de <i>puissance de l’homme</i>. Car <i>vir</i> signifie homme,
+et <i>ago</i> j’agis. Autrefois on disoit <i>vira</i><a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29"></a><a href="#Footnote_29" class="fnanchor">29</a>, et non
+<i>virago</i>. Mais les Septante ont prétendu que par le
+mot <i>vira</i> le sens de l’hébreu n’étoit pas rendu, ils ont
+ajouté <i>ago</i><a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30"></a><a href="#Footnote_30" class="fnanchor">30</a>.</p>
+
+<p>Je ne m’étonne donc point que Schurmann relève
+autant la condition du beau sexe, et s’indigne contre
+les sectes qui la dépriment. La parabole dont l’écriture
+se sert en formant la femme de la côte d’Adam,
+<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">Pg 69</a></span>n’a d’autre objet que celui de montrer que cette
+nouvelle créature ne fera qu’un avec la personne
+de son mari, qu’elle est son âme et son tout. La
+tyrannie du sexe fort a pu seule altérer ces notions
+d’égalité.</p>
+
+<p>Ces notions furent bien distinctes dans le paganisme,
+puisque les anciens associèrent les deux sexes
+à la divinité: voilà ce qui est bien constaté indépendamment
+de tout système sur la mythologie. Si les
+païens mettoient l’homme dès le moment de sa naissance
+sous la garde de la puissance, de la fortune, de
+l’amour et de la nécessité, car c’est là ce que veulent
+dire <i>Dynamis, Tyché, Eros et Ananché</i>, ce n’étoit
+probablement qu’une allégorie ingénieuse pour exprimer
+notre condition: car nous passons notre vie à
+commander, à obéir, à désirer et à poursuivre. Autrement,
+c’eût été confier l’homme à des guides bien
+extravagans; car la puissance est la mère des injustices,
+la fortune celle des caprices; la nécessité produit
+les forfaits, et l’amour est rarement d’accord
+avec la raison.</p>
+
+<p>Mais quelque enveloppés que puissent être les
+dogmes du paganisme, il n’y a point de doutes sur
+la réalité du culte des divinités principales, et celui
+de Junon, femme et sœur du maître des dieux, fut
+un des plus universels et des plus révérés. Cette épithete
+de <i>femme</i> et de <i>sœur</i> montre assez sa toute-puissance:
+celle qui donne les loix peut les enfreindre.
+Ce secret célèbre et non moins commode de recouvrer
+sa virginité en se baignant dans la fontaine Canathus
+au Péloponese, étoit une preuve des plus frappantes
+de ce pouvoir qui légitime tout chez les dieux,
+comme chez les hommes. Le tableau des vengeances<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">Pg 70</a></span>
+de Junon, exposé sans cesse sur les théâtres, propageoit
+la terreur qu’inspiroit cette formidable déesse.
+L’Europe, l’Asie, l’Afrique, les peuples barbares<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31"></a><a href="#Footnote_31" class="fnanchor">31</a>
+comme les policés, l’honorèrent et la craignirent à
+l’envi. On la regardoit comme une reine ambitieuse,
+fière, jalouse, partageant le gouvernement du monde
+avec son époux, assistant à tous ses conseils, et
+redoutée de lui-même.</p>
+
+<p>Un hommage si universel qui n’est pas sans doute
+le plus flatteur que l’on ait rendu à la beauté faite
+pour séduire et non pour effrayer, prouve du moins
+que dans les idées des premiers hommes le trône du
+monde fut partagé entre les deux sexes<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32"></a><a href="#Footnote_32" class="fnanchor">32</a>. Un écrivain
+illustre, du siècle passé, a été plus loin; il n’a
+pas fait difficulté de dire que cette prééminence de
+Junon sur les autres dieux étoit la véritable force
+d’où provenoient les excès d’adoration où des chrétiens
+sont tombés envers la sainte Vierge. Erasme
+lui-même a prétendu que la coutume de saluer la
+Vierge en chaire, après l’exorde du sermon, venoit
+des anciens. En général, les hommes cherchent à
+joindre aux idées spirituelles du culte, des idées sensibles
+qui les flattent, et qui bientôt après étouffent
+les premières. Ils rapportent, et sont bien forcés de
+rapporter tout à leurs idées; puisqu’ils ne peuvent
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">Pg 71</a></span>saisir qu’en raison de ces idées; or ils savent qu’en
+tout pays on ne tire de la boue et de l’affection des
+rois rien autre chose que ce qu’ont résolu leurs
+ministres; ils croient Dieu bon, mais mené, et envisagent
+la cour céleste sur le modèle des autres. De là
+le culte de la Vierge bien plus approprié à l’esprit
+humain que celui du grand Être; aussi inexplicable
+qu’incompréhensible.</p>
+
+<p>Aussi lorsque le peuple d’Éphese eut appris que
+les pères du concile avoient décidé que l’on pourroit
+appeler la Vierge <i>Sainte</i>, il fut transporté de joie.
+Dès-lors on rendit à la Mère de Dieu des hommages
+singuliers; toutes les aumônes furent pour elle, et
+J.-C. n’eut plus d’offrandes. Cette ferveur n’a jamais
+cessé entièrement. Il y a en France trente-trois
+cathédrales dédiées à la Vierge, et trois métropolitaines.
+Louis XIII lui consacra sa personne, sa
+famille, son royaume. A la naissance de Louis XIV
+il envoya le poids de l’enfant en or à Notre-Dame
+de Lorette, qu’on peut, sans impiété, croire s’être
+très-peu mêlée de la grossesse d’Anne d’Autriche.</p>
+
+<p>Quelque chose de plus singulier que tout cela,
+c’est que dans le second siècle de l’église, on fit le
+Saint-Esprit du sexe féminin. En effet, <i>rouats
+touach</i>, qui en hébreu veut dire <i>esprit</i>, est féminin,
+et ceux qui furent de ce sentiment s’appelèrent les
+<i>Eliésaïtes</i>.</p>
+
+<p>Sans donner aucun prix à cette opinion erronée,
+je remarquerai que les Juifs n’ont jamais eu d’idées
+du mystère de la Trinité. Les apôtres mêmes ont été
+fortement persuadés du dogme de l’unité de Dieu
+sans modifications; ce n’est que dans les derniers
+momens que J.-C. leur a révélé ce mystère. Or, quand<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">Pg 72</a></span>
+Dieu a voulu envoyer sur la terre l’une des trois personnes
+de la Trinité, il pouvoit l’envoyer sans l’incarner;
+il pouvoit envoyer la personne du Père, ou
+du Saint-Esprit, comme du Fils; il pouvoit l’incarner
+dans un homme comme dans une fille. Le choix divin
+semble une sorte de préférence ou d’attention pour
+la femme. J.-C. a eu une mère, il n’a point eu de
+père. La première personne à qui il parla fut la
+Samaritaine; la première à laquelle il se montra
+après sa résurrection fut Marie-Madeleine, etc. <a href="#prug_3_1">(I)</a>.
+Enfin, le Sauveur a toujours eu pour les femmes une
+prédilection bien honorable à leur sexe.</p>
+
+<p>Mais l’hommage vraiment flatteur pour lui, l’invention
+vraiment utile pour les sociétés, seroit que
+l’on trouvât les moyens les plus propres à rendre
+la beauté, la récompense de la vertu, à l’en animer
+elle-même, pour que tous les hommes fussent excités
+à faire le bien de leurs frères, et par les plaisirs de
+l’âme et par ceux des sens, pour que toutes les facultés
+dont l’Être suprême a doué notre espèce, concourussent
+à nous faire aimer les justes et bienfaisantes
+loix. Il n’est pas absolument impossible d’arriver un
+jour à ce but, si vivement désiré par le patriotisme,
+par la sagesse, par la raison; mais Dieu, combien
+nous en sommes loin encore!</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">Pg 73</a></span></p>
+
+<h3>LA TROPOÏDE</h3>
+
+<p>La dépravation des mœurs, la corruption du cœur
+humain, les égaremens de l’esprit de l’homme sont
+des textes tellement rebattus par nos rigoristes, que
+l’on croiroit que le siècle actuel est l’abomination de
+la désolation; car la langue françoise ne fournit aucune
+expression énergique que nos sermoneurs ne
+nous prodiguent. Cependant si l’on veut jeter un
+coup-d’œil impartial sur les siècles passés, sur ceux-là
+même qu’on nous offre pour modèles, je doute que
+l’on trouve beaucoup à regretter. Nos manières et nos
+mœurs, par exemple, valent bien celles du peuple de
+Dieu; et je ne sais ce que diroient nos déclamateurs,
+s’ils voyoient parmi nous une corruption aussi sale
+que celle qui se rapproche du beau siècle des patriarches.</p>
+
+<p>Je veux que les loix de Moïse aient été sages, justes,
+bienfaisantes; mais ces loix assises sur le tabernacle
+et dont le but paroît avoir été de lier la société des
+Hébreux entr’eux par la société de l’homme avec
+Dieu, prouvent invinciblement que ce peuple élu,
+chéri, préféré, étoit bien plus infirme que tout autre,
+comme nous le montrerons dans la suite de cet
+article.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">Pg 74</a></span></p>
+
+<p>On ne réfléchit point assez que tout est relatif.
+Aucun établissement ne peut marcher selon l’esprit de
+son institution, s’il n’est dirigé par la loi du devoir,
+qui n’est autre chose que le sentiment de ce devoir.
+Le véritable ressort de l’autorité est dans l’opinion et
+dans le cœur des sujets; d’où il suit que rien ne peut
+suppléer aux mœurs pour le maintien du gouvernement:
+il n’y a que les gens de bien qui sachent administrer
+les loix; mais il n’y a que les honnêtes gens
+qui sachent véritablement leur obéir. Car outre qu’il
+est très-facile de les éluder, outre que ceux dont elles
+sont l’unique conscience sont très loin de la vertu et
+même de la probité, celui qui brave les remords sait
+braver les supplices, châtimens bien moins longs que
+le premier, auquel on peut d’ailleurs toujours espérer
+d’échapper. Mais quand l’espoir de l’impunité suffit
+pour encourager à enfreindre la loi, ou quand on est
+content pourvu qu’on l’ait éludée, l’intérêt général
+n’est plus celui de personne, et tous les intérêts particuliers
+se réunissent contre lui; les vices ont alors
+infiniment plus de force pour énerver les loix, que les
+loix pour réprimer les vices. On finit par n’obéir au
+législateur qu’en apparence. A cette époque, les meilleures
+loix sont les plus funestes, puisque si elles
+n’existoient pas, elles seroient une ressource que l’on
+auroit encore. Foible ressource cependant! Car les
+loix plus multipliées sont plus méprisées et de nouveaux
+surveillans deviennent autant de nouveaux
+infracteurs.</p>
+
+<p>L’influence des loix est donc toujours proportionnelle
+à celle des mœurs; c’est une vérité connue et
+incontestable; mais ce mot de <i>mœurs</i> est bien vague
+et demanderoit une définition.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">Pg 75</a></span></p>
+
+<p>Les mœurs sont et doivent être très variables d’une
+contrée à l’autre, absolument relatives à l’esprit national
+et à la nature du gouvernement. Le caractère des
+administrateurs y influe beaucoup aussi, et c’est dans
+tous ces rapports qu’il faut les envisager. Si le prix
+de la vertu, par exemple, est celui du brigandage; si
+les hommes vils sont accrédités, les dignités prostituées,
+le pouvoir ravalé par ses dispensateurs, les
+honneurs déshonorés, il est certain que la contagion
+gagnera tous les jours, que le peuple s’écriera en
+gémissant: <i>mes maux ne viennent que de ceux que
+je paie pour m’en garantir</i>: et que pour s’étourdir il
+se précipitera dans la corruption que l’on provoquera
+de toutes parts pour étouffer ses murmures.</p>
+
+<p>Si au contraire les dépositaires de l’autorité dédaignent
+l’art ténébreux de la corruption et n’attendent
+leurs succès que de leurs efforts, et la faveur publique
+que de leurs succès, les mœurs seront bonnes et suppléeront
+au génie du chef; car plus <i>l’esprit public</i> a
+de ressorts et moins les talens sont nécessaires. L’ambition
+même est mieux servie par le devoir que par
+l’usurpation, et le peuple, convaincu que ses chefs ne
+travaillent que pour son bonheur, les dispense par sa
+docilité de travailler à l’affermissement du pouvoir.</p>
+
+<p>J’ai dit que les mœurs devoient être relatives à la
+nature du gouvernement; c’est donc encore sous ce
+point de vue qu’il faut en juger. En effet, dans une
+république qui ne peut subsister que par l’économie,
+la simplicité, la frugalité, la tolérance, l’esprit d’ordre,
+d’intérêt, d’avarice même, doit dominer, et l’État sera
+en danger, lorsque le luxe viendra polir et corrompre
+les mœurs.</p>
+
+<p>Dans une monarchie limitée, au contraire, la liberté<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">Pg 76</a></span>
+sera regardée comme un si grand bien, et comme un
+bien toujours si menacé que toute guerre, toute opération
+entreprise pour la soutenir, pour étendre ou
+défendre la gloire nationale, ne trouvera que peu de
+contradicteurs. Le peuple sera fier, généreux, opiniâtre;
+et la débauche et le luxe le plus effréné n’énerveront
+pas l’esprit public.</p>
+
+<p>Dans une monarchie très absolue, qui seroit le plus
+sévère, le plus complet des despotismes, si le beau
+sexe n’y donnoit pas le ton; la galanterie, le goût de
+tous les plaisirs, de toutes les frivolités est tout naturellement
+et sans danger le caractère national; et les
+déclamations vagues sur ces imperfections morales
+sont vides de sens.</p>
+
+<p>Ceci posé, examinons rapidement si nos mœurs et
+quelques-uns de nos usages comparés avec ceux de
+plusieurs grands peuples, doivent paroître si détestables<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33"></a><a href="#Footnote_33" class="fnanchor">33</a>.</p>
+
+<p>On voit au premier coup d’œil dans le lévitique à
+quel degré le peuple juif étoit corrompu. On sait que
+ce mot <i>lévitique</i> vient de <i>Lévi</i>, qui étoit le nom de la
+tribu séparée des autres, comme étant spécialement
+consacrée au culte; d’où sont venus les lévites ou
+prêtres, et l’habillement d’aujourd’hui qui porte ce
+nom, sans être un monument bien authentique de
+notre piété. Moïse traite dans ce livre des consécrations,
+des sacrifices, de l’impureté du peuple, du
+culte, des vœux, etc.</p>
+
+<p>J’observerai en passant que la forme de la consécration
+chez les Hébreux étoit singulière. Moïse fit
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">Pg 77</a></span>son frère Aaron grand-prêtre. Pour cet effet il égorgea
+un bélier, trempa son doigt dans le sang, en mit sur
+l’extrémité de l’oreille droite d’Aaron et sur ses pouces
+droits. Si l’on voyoit aujourd’hui le cardinal de Rohan
+consacrer dans la chapelle l’évêque de Senlis, et lui
+porter avec le doigt du sang tout chaud sur le bout
+de l’oreille<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34"></a><a href="#Footnote_34" class="fnanchor">34</a>, on ne pourroit guère s’empêcher de se
+rappeler la gravure de l’abbé Dubois sous la régence;
+on le voyoit à genoux aux pieds d’une fille qui prenoit
+de ce sale écoulement qui affligent les femmes tous les
+mois, pour lui en rougir la calotte et le faire cardinal.</p>
+
+<p>Tout le chapitre XV du lévitique ne roule que sur
+la gonorrhée à laquelle les Hébreux étoient fort sujets.
+La gonorrhée et la lèpre n’étoient pas leurs
+moins désagréables impuretés: et ils en avoient assez
+de réelles, sans en créer tant d’imaginaires. Par
+exemple, une femme étoit plus impure pour avoir
+mis au monde une fille plutôt qu’un garçon<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35"></a><a href="#Footnote_35" class="fnanchor">35</a>. Voilà
+une singularité aussi peu raisonnable que bizarre.</p>
+
+<p>Les Hébreux forniquoient avec les démons sous la
+forme des chèvres<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36"></a><a href="#Footnote_36" class="fnanchor">36</a>; ces démons mal appris usoient
+là d’une vilaine métamorphose.</p>
+
+<p>Un fils couchoit avec sa mère et prêtoit <i>main-forte</i>
+à son père<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37"></a><a href="#Footnote_37" class="fnanchor">37</a>: nous ne portons pas encore à ce degré
+l’amour filial. Un frère voyoit sans scrupule sa sœur
+dans la plus profonde intimité<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38"></a><a href="#Footnote_38" class="fnanchor">38</a>.</p>
+
+<p>Un grand-père habitoit avec sa petite-fille<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39"></a><a href="#Footnote_39" class="fnanchor">39</a>. Ce
+qui n’étoit pas très-anacréontique.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">Pg 78</a></span></p>
+
+<p>On couchoit avec sa tante<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40"></a><a href="#Footnote_40" class="fnanchor">40</a>, avec sa bru<a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41"></a><a href="#Footnote_41" class="fnanchor">41</a>, avec
+sa belle-sœur<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42"></a><a href="#Footnote_42" class="fnanchor">42</a>, ce n’étoient là que peccadilles;
+enfin on jouissoit de sa propre fille<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43"></a><a href="#Footnote_43" class="fnanchor">43</a>.</p>
+
+<p>Les hommes se polluoient devant la statue de Moloch<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44"></a><a href="#Footnote_44" class="fnanchor">44</a>,
+puis on trouva que cette semence inanimée
+n’étoit pas digne de la statue; on finit par lui offrir en
+sacrifice l’enfant tout venu.</p>
+
+<p>Les hommes se servoient de femmes entr’eux<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45"></a><a href="#Footnote_45" class="fnanchor">45</a>
+comme les pages du régent.</p>
+
+<p>Ils usoient de toutes les bêtes<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46"></a><a href="#Footnote_46" class="fnanchor">46</a> et le beau sexe se
+faisoit servir par les ânes, les mulets, etc.<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47"></a><a href="#Footnote_47" class="fnanchor">47</a>. Ce qui
+étoit d’autant plus mal-honnête que l’on paroissoit
+avoir formé la tribu des prêtres de manière à intéresser
+les femmes mal pourvues. On ne recevoit point
+lévites les boiteux, les bossus, les chassieux, les
+lépreux; ceux qui avoient le nez trop petit, tors, etc.,
+il falloit un beau nez<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48"></a><a href="#Footnote_48" class="fnanchor">48</a>.</p>
+
+<p>On voit par cet échantillon ce qu’étoient les mœurs
+du peuple de Dieu; il est certain qu’on ne peut les
+comparer à nos manières. Mais il ne me paroît pas
+que d’après cette esquisse d’un parallèle, qu’on pourroit
+pousser beaucoup, plus loin, il y ait tant à se
+récrier sur ce qui se passe de nos jours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">Pg 79</a></span></p>
+
+<p>Les esprits forts ne sont guère moins exagérateurs
+en parlant de nos coutumes superstitieuses, que les
+prédicateurs en invectivant contre nos vices. Nous
+avons le triste avantage de n’avoir été surpassés par
+aucune nation dans les fureurs du fanatisme; mais
+les délires de la superstition ont été portés plus loin
+dans d’autres religions.</p>
+
+<p>On ne voit pas chez nous de contemplatifs, qui
+sur une natte attendent en l’air que la lumière céleste
+vienne investir leur ame. On ne voit point d’énergumenes
+prosternés qui frappent du front contre terre
+pour en faire sortir l’abondance; de pénitens immobiles
+et muets comme la statue devant laquelle ils
+s’humilient. On n’y voit point étaler ce que la pudeur
+cache, sous le prétexte que Dieu ne rougit pas de sa
+ressemblance; ou se voiler jusqu’au visage, comme
+si l’ouvrier avait horreur de son ouvrage; nous ne
+tournons point le dos au midi à cause du vent du
+démon; nous n’étendons pas les bras à l’orient pour
+y découvrir la face rayonnante de la divinité; nous
+n’appercevons pas, du moins en public, de jeunes
+filles en pleurs meurtrir leurs attraits innocens, pour
+appaiser la concupiscence, par des moyens qui le plus
+souvent la provoquent; d’autres étalant leurs plus
+secrets appas attendre et solliciter dans la posture la
+plus voluptueuse les approches de la divinité; de
+jeunes hommes pour amortir leurs sens s’attacher
+aux parties naturelles un anneau proportionné à
+leurs forces; quelques-uns arrêter la tentation par
+l’opération d’Origène, et suspendre à l’autel les
+dépouilles de cet horrible sacrifice... Nous sommes
+assurément bien éloignés de tous ces écarts.</p>
+
+<p>Que diroient nos déclamateurs, si des bois sacrés<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">Pg 80</a></span>
+plantés auprès de nos églises comme autour de leurs
+temples, étoient le théatre de toutes les débauches?
+si l’on obligeoit nos femmes à se prostituer, au moins
+une fois, en l’honneur de la divinité? Et l’on peut
+juger si la dévotion naturelle au beau sexe lui permettoit,
+au tems ou c’étoit la coutume, de s’en
+tenir là.</p>
+
+<p>S. Augustin rapporte, dans sa Cité de Dieu<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49"></a><a href="#Footnote_49" class="fnanchor">49</a>,
+que l’on voyait au Capitole des femmes qui se destinoient
+aux plaisirs de la divinité dont elles devenoient
+communément enceintes; il se peut que chez
+nous aussi plus d’un prêtre desserve plus d’un autel;
+mais du moins il ne se déguise pas en dieu. L’illustre
+père de l’église que je viens de citer ajoute dans le
+même ouvrages plusieurs détails qui prouvent, que si
+la religion couvre chez les modernes bien des séductions,
+le culte des anciens n’étoit pas du moins aussi
+décent que le nôtre. En Italie, dit-il, et surtout à
+Lavinium, dans les fêtes de Bacchus, on portoit en
+procession des membres virils sur lesquels la matrone
+la plus respectable mettoit une couronne. Les fêtes
+d’Isis étoient tout aussi décentes.</p>
+
+<p>S. Augustin donne au même endroit une longue
+énumération des divinités qui présidoient au mariage.
+Quand la fille avoit engagé sa foi, les matrones la
+conduisoient au dieu Priape <a href="#prug_4_1">(I)</a> dont on connoît les
+propriété surnaturelles: on faisoit asseoir la jeune
+mariée sur le membre énorme du dieu: là on ôtoit
+sa ceinture et l’on invoquoit la déesse <i>Virginiensis</i>. Le
+dieu <i>Subigus</i> soumettoit la fille aux transports du
+mari. La déesse <i>Préma</i> la contenoit sous lui pour
+<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">Pg 81</a></span>empêcher qu’elle ne remuât trop. (On voit que tout
+étoit prévu, et que les filles romaines étoient bien
+disposées.) Enfin venoit la déesse <i>Pertunda</i>, ce qui
+revient à Perforatrice, dont l’emploi, dit S. Augustin,
+étoit d’ouvrir à l’homme le sentier de la volupté.
+Heureusement cette fonction étoit donnée à une divinité
+femelle; car, comme le remarque très judicieusement
+l’évêque d’Hippone, le mari n’auroit pas
+souffert volontiers qu’un dieu lui rendît ce service, et
+qu’il lui donnât du secours dans un endroit où trop
+souvent il n’en a pas besoin.</p>
+
+<p>Encore une fois, nos coutumes sont-elles moins
+décentes que celles-là? Et pourquoi exagérer nos torts
+et nos foiblesses? Pourquoi porter la terreur dans
+l’âme des jeunes filles, et la méfiance dans celle des
+maris? Ne vaut-il pas mieux tout adoucir, tout concilier?
+Ces bons casuistes sont plus accommodans que
+cela! Lisez entre tant d’autres le jésuite Filliutius,
+qui a discuté avec une extrême sagacité jusqu’à quel
+degré peuvent se porter les attouchements voluptueux,
+sans devenir criminels. Il décide, par exemple, qu’un
+mari a beaucoup moins à se plaindre, lorsque sa
+femme s’abandonne à un étranger d’une manière
+contraire à la nature, que quand elle commet simplement
+avec lui un adultère et fait le péché comme
+Dieu le commande; <i>parce que</i>, dit Filliutius, <i>de la
+premiere façon on ne touche pas au vase légitime,
+sur lequel seul l’époux a des droits exclusifs</i>... O
+qu’un esprit de paix est un précieux don du ciel!</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">Pg 83</a></span></p>
+
+<h3>LE THALABA</h3>
+
+<p>Un des plus beaux monumens de la sagesse des
+anciens, est leur gymnastique <a href="#prug_5_1">(I)</a>. C’est par-là sur-tout
+qu’ils paraissent avoir été plus curieux de prévenir
+que de punir. Grande science en politique! Les ennemis,
+disoient les Athéniens, sont faits pour punir les
+crimes, les citoyens, pour maintenir les mœurs. De là
+l’attention prévoyante et salutaire sur l’éducation de
+la jeunesse. La premiere explosion des passions et
+leur fougue donnent à cet âge impétueux les plus
+fortes secousses; il lui faut une éducation mâle,
+mais dont l’âpreté soit adoucie par de certains plaisirs,
+analogues au grand objet de former des hommes. Or,
+il n’y a que les exercices du corps, où se trouve cet
+heureux mélange de travail et d’agrément, dont la
+partie constante occupe, amuse, fortifie le corps et
+par conséquent l’âme.</p>
+
+<p>Dans les pays où les fortunes sont très-inégales, les
+dernières classes de la société sont toujours assez
+stimulées par le besoin, pour ne pas redouter l’engourdissement
+de l’oisiveté et la mollesse qui en est la
+suite. Mais les riches en sont presqu’inévitablement
+la proie, si une institution universelle et publique ne
+les soumet pas à une éducation active, qui soit un<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">Pg 84</a></span>
+foyer continuel d’émulation, et une digue contre ce
+qui, dans les richesses, et leurs jouissance, et leurs
+abus, tend sans cesse à énerver. Les sentimens énergiques
+et généreux germent rarement dans des corps
+affoiblis, et l’âme d’un Spartiate seroit bien mal logée
+dans le corps d’un Sybarite. Aussi tous les peuples
+féconds en héros ont été ceux dont l’éducation martiale,
+les institutions fortes, la gymnastique perfectionnée
+et dirigée selon les vues politiques du gouvernement,
+aiguisoient l’émulation et la vigueur.</p>
+
+<p>Ces institutions précieuses sont presqu’oubliées
+aujourd’hui. A Paris, par exemple, il y a bien
+quarante mille filles enregistrées à la police pour
+éduquer la jeunesse; mais il n’y a pas dans cette
+immense capitale une seule bonne académie où l’on
+puisse apprendre à monter à cheval; aucun exercice,
+si ce n’est l’escrime, la danse et la paume, n’y sont
+pratiqués, et nous avons su rendre ceux-là assez
+nuisibles. Il suit de là et de bien d’autres causes, que
+je ne prétends point énumérer, que nos passions, ou
+plutôt nos désirs et nos goûts (car nous n’avons guère
+de passions) l’emportent, et de beaucoup, sur toute
+vertu morale.</p>
+
+<p>Parmi ces désirs, le plus violent sans doute est celui
+qui porte un sexe vers l’autre. Cet appétit nous est
+commun avec tout ce qui est créé, animé ou non
+animé. La nature a veillé en mère tendre et prévoyante,
+à la conservation de tout ce qui existe. Mais
+il est arrivé parmi les hommes, ces êtres par excellence,
+qui le plus souvent ne paroissent doués d’intelligence
+que pour en abuser, ce qu’on n’a jamais
+remarqué parmi les autres animaux: c’est de tromper
+la nature en jouissant du plaisir attaché à la propa<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">Pg 85</a></span>gation
+de l’espèce, et en négligeant le but de cet
+attrait: ainsi nous avons séparé la fin des moyens; et
+l’impulsion de la nature prolongée par les efforts de
+notre imagination, nous a pressés, sans égard pour
+les temps, les lieux, les circonstances, les usages, le
+culte, les coutumes, les lois, toutes les entraves enfin
+que l’homme s’est données; elle n’a pas consulté
+davantage le costume des états et des âges, car les
+vieillards deviennent continens, mais rarement
+chastes.</p>
+
+<p>Cette maniere d’éluder les fins de la nature a eu
+différens principes; la superstition qui, de son masque
+hideux, a couvert presque tous nos vices et nos
+folies; diverses causes morales; la philosophie même.</p>
+
+<p>Des hérétiques en Afrique s’abstenoient de leurs
+femmes et leur pratique distinctive étoit de n’avoir
+aucun commerce avec elles. Ils se fondoient, 1<sup>o</sup> sur
+ce qu’Abel étoit mort vierge, et prirent le nom d’Abéliens,
+2<sup>o</sup> sur ce que S. Paul prêchoit qu’il falloit être
+avec sa femme comme si l’on n’en avoit point<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50"></a><a href="#Footnote_50" class="fnanchor">50</a>.
+Aucun délire superstitieux ne sauroit étonner; mais
+l’abus de la philosophie à cet égard est bien singulier,
+c’est l’ouvrage des cyniques.</p>
+
+<p>Il est bizarre que des hommes instruits et d’une
+raison exercée, ayant voulu transporter dans la
+société les mœurs de l’état de nature, qu’ils n’aient
+point apperçu, ou qu’ils se soient peu souciés du
+ridicule qu’il y avoit à affecter parmi des hommes
+corrompus et délicats, la rusticité des siècles de l’animalité.
+Des femmes même séduites par une philosophie
+si grotesque, ou plutôt par l’amour qu’inspi<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">Pg 86</a></span>roient
+les auteurs de cette doctrine<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51"></a><a href="#Footnote_51" class="fnanchor">51</a> lui sacrifierent
+cette honte, cette pudeur mille fois plus enracinée
+dans le cœur des femmes que la chasteté même.</p>
+
+<p>Tant qu’il ne s’agissoit que du devoir conjugal, les
+cyniques avoient du moins quelques sophismes à
+alléguer. Mais quand Diogène, qui déraisonnoit avec
+beaucoup de raison, transporta cette morale au fond
+de son tonneau, quels purent être ses sophismes?
+L’orgueil de braver les préjugés et l’espèce de gloire
+que l’homme esclave en tout et toujours ami de l’indépendance,
+y attache, furent apparemment les vrais
+motifs. L’ombre du secret, de la honte, des ténèbres
+lui auroit attiré des dénominations injurieuses, des
+persécutions; son impudence l’en garantit. Comment
+imaginer qu’un homme pense qu’il y ait du mal à
+faire et à dire ce qu’il fait et dit au grand jour? Comment
+poursuivre un homme qui vous dit froidement:
+«C’est un besoin très impérieux; je suis heureux de
+trouver en moi-même ce qui porte les autres hommes
+à faire mille dépenses et mille crimes. Si tout
+le monde m’eût ressemblé, Troie n’aurait pas été
+prise, ni Priam égorgé sur l’autel de Jupiter.» Ces
+raisons et beaucoup d’autres paroissent avoir séduit
+quelques-uns de ses contemporains. Galien cherche
+plus à le justifier qu’à le condamner. Il est vrai que la
+mythologie avoit en quelque sorte consacré l’onanisme.
+On racontoit que Mercure ayant eu pitié de
+son fils Pan, qui couroit nuit et jour par les montagnes,
+éperdu d’amour pour une maîtresse<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52"></a><a href="#Footnote_52" class="fnanchor">52</a> dont
+il ne pouvoit jouir, lui enseigna cet insipide soulagement
+que Pan apprit ensuite aux bergers.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">Pg 87</a></span></p>
+
+<p>Ce qui est plus singulier que l’indulgence de Galien,
+c’est celle de la fameuse Laïs qui prodiguoit à Diogène,
+à ce Diogène souillé par tant de jouissances solitaires,
+les faveurs que toute la Grèce auroit payées au poids
+de l’or et qui trompa pour lui l’aimable et sage Aristippe.
+Peut-être s’il lui fût arrivé la même aventure
+qu’à cette fille qui, ayant trop long-temps fait attendre
+le cynique, trouva qu’il s’étoit passé d’elle et
+n’en avoit plus besoin, peut-être Laïs se seroit-elle
+montrée plus sévere contre l’onanisme?</p>
+
+<p>On sait d’où vient ce mot <i>onanisme</i>: <i>Onan</i> dans
+l’Écriture sainte répandoit sa semence sur la terre<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53"></a><a href="#Footnote_53" class="fnanchor">53</a>;
+mais ses raisons pouvoient être préférables à celles
+de Diogène. Juda eut de Sué trois fils: Her, Onan et
+Séla. Il voulut postérité; il s’y prit singulièrement,
+mais il en vint à bout. Il fit épouser son fils aîné Her
+à Thamar; Her étant mort sans enfants, Juda voulut
+qu’Onan couchât avec sa belle-sœur, à condition que
+ses enfants s’appelleroient Her du nom de l’aîné.
+Onan refusa, et pour éluder les fins de la nature,
+chaque fois qu’il couchoit avec Thamar, il commençoit
+par répandre de côté sa libation. Il mourut. Juda fit
+épouser à Thamar son troisième fils Séla, qui mourut
+encore sans enfans. Juda s’obstina et se chargea de
+la besogne dont il paroît avoir été très-digne, car il
+engrossa sa fille, de manière qu’elle conçut deux
+jumeaux. Le premier présenta sa main sur laquelle la
+sage-femme noua un ruban d’écarlate, comme devant
+être l’aîné, mais ce petit bras se retira et l’autre enfant
+parut le premier; d’où il fut appelé Pharès<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54"></a><a href="#Footnote_54" class="fnanchor">54</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">Pg 88</a></span></p>
+
+<p>Les pères voient la figure de Noé dans Pharès;
+Noé, représentation de J.-C. qui a paru comme le
+petit bras, et dont le corps ne devoit naître que pour
+la nouvelle loi. Mais ce que les pères voient de plus
+clair à tout cela, c’est que par l’aventure de la semence
+qu’Onan déposoit de côté, J.-C. se trouve né de Ruth
+étrangère, Rahab courtisane, Bethsabée adultere et
+Thamar incestueuse du pere à la fille<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55"></a><a href="#Footnote_55" class="fnanchor">55</a>. Mais revenons.</p>
+
+<p>On voit que l’onanisme est, sinon consacré, du
+moins étayé par de grands et antiques exemples.</p>
+
+<p>Les causes morales qui le provoquent le plus communément,
+sont ou la crainte de donner la vie à des
+êtres, qui par des circonstances particulières seroient
+malheureux, ou celle des contacts vénéneux; car on
+croit, sans que cela soit bien prouvé, que le virus ne
+fait aucune impression sur les parties du corps qui
+sont revêtues de la peau toute entiere; mais seulement
+sur celles qui en sont dépourvues.</p>
+
+<p>Ces circonstances et beaucoup d’autres poussant à
+ne céder à ce sentiment si vif, qui porte l’homme à la
+propagation de lui-même, qu’en négligeant le but de
+la nature, les moyens de la tromper sont devenus passion
+chez quelques-uns, besoin chez beaucoup d’autres.
+Le sommeil provoque aux célibataires les songes les
+plus voluptueux; l’imagination aiguisée et flattée par
+ces illusions décevantes, qui conduisent à une réalité
+mutilée, mais aussi dépourvue des inconvéniens qui
+rendent souvent si dangereux un bonheur plus complet,
+a embrassé avec ardeur cette manière de donner
+le change à ses désirs. Les deux sexes rompant en
+<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">Pg 89</a></span>quelque sorte les liens de la société, ont imité ces
+plaisirs auxquels ils se refusoient à regret et les remplaçant
+par leurs propres efforts, ils ont appris à se
+suffire. Ces plaisirs isolés et forcés sont devenus une
+passion violente par la commodité de l’assouvir, qui
+a tourné à son profit la force de l’habitude, si puissante
+sur l’humanité. Alors ils sont devenus très-dangereux,
+tant qu’ils n’ont été déterminés que par
+le besoin, quand une imagination plus voluptueuse
+que bouillante les a produits. Aucun accident n’en a
+été la suite; il n’y a point eu de mal physique à ce
+penchant et la morale en certains cas auroit pu lui
+montrer quelque indulgence<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56"></a><a href="#Footnote_56" class="fnanchor">56</a>. Les anciens juges,
+peut-être peu scrupuleux, mais juges philosophes,
+pensoient que lorsqu’on le contenoit dans ces bornes,
+on ne violoit pas la continence. Galien soutient,
+comme on a vu, que Diogène qui recouroit publiquement
+à ce secours, étoit fort chaste; il n’usoit de
+cette pratique, dit-il, que pour éviter les inconvéniens
+de la semence retenue.</p>
+
+<p>Mais il est bien rare que dans ce qu’on accorde aux
+sens on garde un juste milieu. Plus on se livre à ses
+désirs, plus on les aiguise; plus on leur obéit, plus
+on les irrite. Alors l’ame enivrée de molesse et continuellement
+absorbée dans des idées voluptueuses,
+détermine sans cesse les esprits animaux à se porter
+au siège de la jouissance. Les parties qui produisent
+le plaisir deviennent plus mobiles par les attouche<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">Pg 90</a></span>mens
+répétés, plus dociles aux écarts de l’imagination;
+les érections deviennent continuelles, les
+pollutions fréquentes et la disperdition de la vie
+excessive.</p>
+
+<p>Il arrive trop souvent que la passion dégénere en
+fureur. Les objets qui lui sont analogues et l’alimentent
+se présentent sans cesse à l’esprit; or, on ne
+peut croire à quel point cette attention à un seul
+objet énerve, affoiblit. D’ailleurs cette situation des
+parties de la génération entraîne, même sans pollution,
+une très-grande dissipation des esprits animaux.
+Les érections sont trop rapprochées, lors même qu’elles
+ne sont pas suivies de l’évacuation de la semence,
+épuisent prodigieusement. Il y a en ce genre des
+exemples frappans et incontestables. Il faut encore
+observer que l’attitude des onanistes ne contribue
+pas peu à l’affoiblissement qui résulte de leurs opérations
+solitaires et à l’irritabilité des organes. La
+nature ne peut jamais perdre ses droits, ni laisser
+outrager impunément ses loix. Des jouissances partagées,
+même excessives, seront plutôt supportées
+par elle, qu’un stratagême stérile par lequel on
+s’efforce de la contraindre. La satisfaction de l’esprit
+et du cœur aide une prompte réparation des pertes
+que les délires de l’imagination occasionnent et ne
+peuvent jamais remplacer.</p>
+
+<p>Mais la morale est toujours foible contre la passion.
+Quand ce goût bizarre a été connu, on s’est beaucoup
+plus occupé à perfectionner ce qui pouvoit le satisfaire,
+qu’à réfléchir sur ce qui pourroit le réprimer;
+et l’on a senti que les deux sexes s’aidant mutuellement,
+devoient rapprocher davantage la jouissance
+isolée, des charmes d’une jouissance mutuelle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">Pg 91</a></span></p>
+
+<p>Cet art singulier fut cultivé de tout tems et l’est
+encore dans la Grèce. Il y est d’usage de s’assembler
+après les repas. On se couche en rond sur un grand
+tapis; tous les pieds sont dirigés vers le centre, où
+dans la maison froide on établit un trépied qui porte
+un brasier. Un second tapis vous recouvre jusqu’aux
+épaules: là les jeunes Grecques trouvent le moyen
+de se déchausser sans qu’on s’en aperçoive et rendent
+aux hommes, avec leurs pieds, un service dont beaucoup
+de femmes s’aquittent très-gauchement avec
+leurs mains.</p>
+
+<p>En effet, ce talent n’est pas donné à toutes. Quelques-unes
+en ont fait à Paris une étude particulière,
+après une expérience consommée et une multitude
+d’essais. Aussi les jeunes filles qui ont la noble émulation
+de prétendre à une réputation en ce genre, ont
+grand soin d’aller prendre des leçons; mais toutes
+n’y réussissent pas. Il est certain qu’il s’offre ici des
+difficultés de plus d’un genre.</p>
+
+<p>Il ne s’agit pas d’un sentiment que l’être de la fille
+transmette; elle ne fait que le provoquer. Ce n’est
+pas une sensation qu’elle communique par l’impulsion
+de son corps; c’est une sensation que l’homme doit
+goûter en lui-même par l’imagination de cette fille,
+et qui ne devient exquise qu’autant qu’elle peut par
+son art prolonger la jouissance. Ce plaisir s’éteint
+avec l’acte parce que l’homme jouit seul. Les délices
+du plaisir de la nature, au contraire, précedent et
+suivent l’union intime des amans. La fille qui préside
+à la jouissance partielle, ne doit donc s’occuper qu’à
+amener, exciter, entretenir une situation qui lui est
+étrangère, puis à la suspendre, à en retarder l’effet
+loin de l’accélérer, bien moins encore de le provoquer.<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">Pg 92</a></span>
+Toutes ces caresses doivent être modifiées avec des
+nuances infiniment délicates; la complaisante prêtresse
+ne peut pas s’abandonner à ces transports bouillans
+qu’elle se permettroit si elle étoit unie au sacrificateur.</p>
+
+<p>On sent bien que ce procédé ne sauroit avoir lieu
+vis-à-vis de ces jeunes gens fougueux que leur impétuosité
+entraîne, et qui ne recherchent dans ces sortes
+de jouissances que la convulsion du plaisir; il ne
+peut servir qu’à ceux en qui, dans un âge mûr, le
+grand feu du tempéramment se trouve amorti et
+l’imagination plus exercée: ils veulent jouir du
+plaisir avec toutes les sensations et les nuances
+qu’offre ce genre de volupté.</p>
+
+<p>Il y a parmi les hommes, tout aussi bien que chez
+les femmes, une très grande variété de tempérament;
+quelques-uns sont d’une lasciveté que l’on ne sauroit
+exprimer. Ceux qui avec du tempérament savent se
+contenir et ont le gland recouvert, conservent une
+salacité digne des anciens satyres: la raison en est
+simple: le gland qui forme le siège de la volupté,
+s’entretient dans un état de sensibilité exquise, par le
+séjour continuel de la liqueur lymphatique qui le
+lubrifie, au lieu qu’il devient dur et calleux avec l’âge
+chez ceux qui l’ont découvert, qu’on a circoncis ou
+qui ont naturellement le prépuce plus court; car chez
+eux cette liqueur préparatoire qui s’échappe existe
+en pure perte.</p>
+
+<p>Or une fille instruite dans l’art du Thalaba, ne se
+conduira pas avec un homme de cette classe comme
+avec un autre. Figurez-vous les deux acteurs nus dans
+une alcove entourée de glaces et sur un lit à pente
+suivie; la fille adepte évite d’abord avec le plus grand<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">Pg 93</a></span>
+soin de toucher les parties de la génération: ses
+approches sont lentes, ses embrassements doux, les
+baisers plus tendres que lascifs, les coups de langue
+mesurés, le regard voluptueux, les enlacements de ses
+membres pleins de grace et de molesse; elle excite des
+doigts un léger prurit sur les bouts des tetons; bientôt
+elle aperçoit que l’œil devient humide; elle sent
+que l’érection est par-tout établie; alors elle porte
+légèrement le pouce sur l’extrémité du gland qu’elle
+trouve baigné de sa liqueur lymphatique; de cette
+extrémité le pouce descend doucement sur la racine,
+revient, redescend, fait le tour de la couronne; elle
+suspend ensuite, si elle s’aperçoit que les sensations
+augmentent avec trop de rapidité; elle n’emploie alors
+que des titillations générales; et ce n’est qu’après les
+attouchements simultanés et immédiats de la main,
+puis des deux, et les approches de tout son corps,
+que l’érection devenant trop violente, elle juge l’instant
+dans lequel il faut laisser agir la nature ou l’aider,
+ou la provoquer pour arriver au but: parce que le
+spasme qui s’établit dans l’homme devient si vif et
+l’appétit sensitif si violent, qu’il tomberoit en syncope
+si l’on n’y mettoit fin.</p>
+
+<p>Mais pour atteindre à ce genre de perfection, à ce
+ton de jouissance, il faut que cette fille s’oublie pour
+étudier, suivre et saisir toutes les nuances de volupté
+que l’ame du Thalaba parcourt, pour user des raffinemens
+successifs qu’exigent ces accroissemens de
+jouissance qu’elle a fait naître. On ne parvient ordinairement
+à quelque degré de perfection dans cet art,
+que par un tact fin, par un toucher précis, qui dans
+ces occasions sont les seuls et véritables juges... Mais
+qui le fera du résultat de cette œuvre de volupté...?<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">Pg 94</a></span>
+Sera-ce Martial, le licentieux Martial?... Je l’entends
+s’écrier:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Ipsam crede tibi naturam dicere rerum,</i></div>
+<div class="line"><i>Istud quod digitis, Pontice, perdis, homo est</i><a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57"></a><a href="#Footnote_57" class="fnanchor">57</a>.</div>
+<div class="line">La nature elle-même et t’arrête et te crie:</div>
+<div class="line">Ce que répand ta main eût mérité la vie.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Cela est beau et vrai: cependant les poëtes ne font
+pas autorité dans les choses qui doivent être décidées
+par la raison.</p>
+
+<p>Le principe général et peut-être unique de morale,
+est que <i>mal est ce qui nuit</i>. L’adultere n’est pas si
+loin de la nature, et est un beaucoup <i>plus grand mal</i>
+que l’onanisme. Celui-ci ne sauroit être dangereux
+qu’à la jeunesse, quand il altere sa santé; mais il peut
+souvent être très-utile à la morale; la perte d’un peu
+de sperme n’est pas en soi un plus grand mal, n’en
+est pas même un si grand que celle d’un peu de
+fumier qui eût pu faire venir un chou. La plus
+grande partie en est destinée par la nature même à
+être perdue. Si tous les glands devenoient des chênes,
+le monde seroit une forêt où il seroit impossible de
+se remuer. Enfin, je dirois à Martial: <i>vous n’approcheriez
+donc pas de votre femme quand elle est
+grosse</i>; <i>car</i> Istud quod vagina, pontice, perdis homo
+est. <i>Si vous la laissiez ainsi jeûner, vous seriez un
+grand sot et lui feriez beaucoup de peine, ce qui est
+un grand mal; et de plus vous seriez tout ce que
+peut être un mari avant qu’elle fut accouchée; ce
+qui en est un assez petit.</i></p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">Pg 95</a></span></p>
+
+<h3>L’ANANDRINE</h3>
+
+<p>Les plus fameux rabbins ont pensé que nos premiers
+peres avoient les deux sexes et naissoient
+hermaphrodites pour accélérer la propagation; mais
+qu’après un certain tems écoulé, la nature cessa
+d’être aussi féconde, à l’époque où les substances
+végétales ne suffirent plus à notre nourriture, et où
+les hommes commencèrent à user de la viande.</p>
+
+<p>Il est d’abord certain, et nous l’avons vu dans ces
+mélanges<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58"></a><a href="#Footnote_58" class="fnanchor">58</a>, qu’Adam fut créé avec les deux sexes.
+Dieu lui donna une compagne, mais l’écriture ne dit
+point si dans ce miracle Adam perdit l’un de ses
+attributs. La Genese ne s’expliquant donc point d’une
+maniere précise sur ce sujet, le systême des rabbins
+a conservé long-temps un grand nombre de sectateurs.</p>
+
+<p>On a soutenu un systême mitigé, qui a semblé à
+quelques-uns plus vraisemblable. C’est qu’il y avait
+trois sortes d’êtres dans le premier âge du monde:
+les uns mâles, les autres femelles; d’autres mâles et
+femelles tout ensemble; mais que tous les individus
+de ces trois especes avoient chacun quatre bras et
+<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">Pg 96</a></span>quatre pieds, deux visages tournés l’un vers l’autre
+et posés sur un seul cou, quatre oreilles, deux parties
+génitales, etc. Ils marchoient droits; quand ils vouloient
+courir, ils faisoient la culbute. Leurs excès, leur
+insolence, leur audace les firent dédoubler, mais il
+en résulta un grand inconvénient; chaque moitié
+tâchoit sans cesse de se réunir à l’autre, et quand elles
+se rencontroient, elle s’embrassoient si étroitement,
+si tendrement, avec un plaisir si délicieux, qu’elles
+ne pouvoient plus se résoudre à se séparer; plutôt
+que de se quitter, elles se laissoient mourir de
+faim.</p>
+
+<p>Le genre humain alloit périr; Dieu fit un miracle:
+il sépara les sexes et voulut que le plaisir cessât après
+un court intervalle, afin que l’on fît autre chose que
+de rester collés l’un à l’autre. Il est arrivé de là, et
+rien n’est plus simple, que le sexe femelle, séparé du
+sexe mâle, a conservé un amour ardent pour les hommes,
+et que le sexe mâle aspire sans cesse à retrouver
+sa tendre et belle moitié.</p>
+
+<p>Mais il est des femmes qui aiment d’autres femmes?
+Rien de plus naturel encore; ce sont des moitiés de
+ces anciennes femelles qui étoient doubles. De même
+certains mâles, dédoublement d’autres mâles, ont
+conservé un goût exclusif pour leur sexe. Il n’y a
+rien là d’étrange, quoique ces couples d’hommes
+réunis et désunis paroissent bien moins intéressans.
+Voyez combien quelques connoissances de plus ou de
+moins doivent donner de plus ou de moins de tolérance!
+Je souhaite que ces idées en imposent
+aux moralistes déclamateurs. On peut leur citer
+des autorités graves; car ce systême dont la
+source est dans Moïse, a été très-étendu par le<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">Pg 97</a></span>
+sublime Platon. Et Louis Leroi, professeur royal à
+Paris, a fait sur cette matière de vastes commentaires,
+auxquels ont travaillé avec succès <i>Mercerus</i> et
+<i>Quinquebze</i>, lecteurs du roi en hébreu.</p>
+
+<p>On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici les
+vers originaux de Louis Leroi.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Au premier âge que le monde vivoit,</div>
+<div class="line">D’herbe, de gland, trois sortes y avoit</div>
+<div class="line">D’hommes; les deux, tels qu’ils sont maintenant,</div>
+<div class="line">Et l’autre double étoit; s’entretenant</div>
+<div class="line">Ensemblement tant mâle que femelle.</div>
+<div class="line">Il faut penser que la façon fut belle;</div>
+<div class="line">Car le grand Dieu qui vivre les faisoit,</div>
+<div class="line">Faits les avoit, et bien s’y connoissoit.</div>
+<div class="line">De quatre bras, quatre pieds et deux têtes,</div>
+<div class="line">Etoient formées ces raisonnables bêtes;</div>
+<div class="line">Le reste vaut mieux pensée que dite,</div>
+<div class="line">Et se verroit plutôt peinte qu’écrite.</div>
+<div class="line">Chacun étoit de son corps tant aise,</div>
+<div class="line">Qu’en se retournant il se trouvoit baisé;</div>
+<div class="line">En étendant ses bras on l’embrassoit;</div>
+<div class="line">Voulant penser on le contrepensoit.</div>
+<div class="line">En soi voyoit tout ce qu’il vouloit voir,</div>
+<div class="line">En soi trouvoit tout ce qu’il falloit avoir.</div>
+<div class="line">Jamais en lieu, ses pieds porté ne l’eussent,</div>
+<div class="line">Que quand et lui ses passe-tems ne fussent.</div>
+<div class="line">Si de son bien lui plairoit mal user,</div>
+<div class="line">Facile étoit envers soi s’excuser.</div>
+<div class="line">De lui n’étoit fait ni rapport ni compte,</div>
+<div class="line">Ne connoissoit honnesteté ni honte.</div>
+<div class="line">Si de son cœur sortoient simples désirs,</div>
+<div class="line">Il y entroit tant de doubles plaisirs;</div>
+<div class="line">Qu’en y pensant chacun est incité</div>
+<div class="line">A maintenir que la félicité</div>
+<div class="line">Fut de tel temps, et le siecle doré.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Antoinette Bourignon, dans sa préface du <i>Nouveau</i><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">Pg 98</a></span>
+<i>ciel</i>, adopte aussi ce systême, qui paroît de nature à
+être regretté du beau sexe. Elle attribue au péché ce
+triste dédoublement et dit qu’il a défiguré dans les
+hommes l’œuvre de Dieu; et qu’au lieu d’hommes
+qu’ils devroient être, ils sont devenus des monstres de
+nature, divisés en deux sexes imparfaits, impuissans
+à produire seuls leurs semblables, comme se reproduisent
+les plantes, qui sont bien plus favorisées et
+parfaites en cela que l’espèce humaine, condamnée à
+ne se propager que par la réunion momentanée de
+deux êtres qui, s’ils éprouvent alors quelques délices,
+ne peuvent achever ce grand œuvre de la reproduction
+qu’avec tant de douleurs.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit de ces idées, on a vu encore de
+nos jours des phénomenes analogues qui portent à
+croire que la tradition de Moïse n’est pas une chimère.
+L’un des plus étonnans est celui d’un moine à
+Issoire, en Auvergne, où le cardinal de Fleury fit exiler,
+en 1735, le garde-des-sceaux Chauvelin. Ce moine
+avoit les deux sexes; on lit dans le couvent ces vers à
+son sujet:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">J’ai vu vif, sans fantôme,</div>
+<div class="line i3">Un jeune moine avoir</div>
+<div class="line">Membre de femme et d’homme,</div>
+<div class="line i3">Et enfant concevoir.</div>
+<div class="line">Par lui seul en lui-même,</div>
+<div class="line i3">Engendrer, enfanter,</div>
+<div class="line">Comme font autres femmes,</div>
+<div class="line i3">Sans outils emprunter.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Cependant les registres du couvent portent que ce
+moine ne s’engrossa point lui-même; il n’avoit pas
+été tout à la fois agent et patient. Il fut livré à la jus<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">Pg 99</a></span>tice
+et détenu jusqu’à sa délivrance. Néanmoins le
+registre ajoute ces mots remarquables: «ce moine
+appartenoit à monseigneur le cardinal de Bourbon;
+il avoit les deux sexes, et de chacun d’iceux s’aida
+tellement, qu’il devint gros d’enfans.»</p>
+
+<p>Je sais que l’on peut insinuer une différence entre
+l’hermaphrodite proprement dit et l’androgyne. L’androgyne
+et l’hermaphrodite, pure invention des Grecs
+qui vouloient et savoient tout embellir, ont été célébrés
+ainsi à l’envi par tous les poëtes qui en faisoient
+des descriptions charmantes, tandis que les artistes
+les représentoient sous les formes les plus agréables
+et les plus propres à réveiller les sentimens de la
+volupté. Pandore ne réunissoit que les perfections de
+son sexe. L’hermaphrodite réunit toutes les perfections
+des deux sexes. C’est le fruit des amours de Mercure
+et de Vénus, comme l’indique l’étymologie du nom<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59"></a><a href="#Footnote_59" class="fnanchor">59</a>.
+Or Vénus étoit la beauté par excellence. Mercure, à sa
+beauté personnelle, joignoit l’esprit, les connoissances
+et les talens. On se forme l’idée d’un individu
+en qui toutes ces qualités se trouvent rassemblées, et
+on aura celle de l’hermaphrodite, tels que les Grecs
+ont voulu le représenter. Les androgynes, au contraire,
+sous la véritable acception de leur nom, ne sont que
+des participans aux deux sexes, que l’on n’a nommés
+hermaphrodites que parce que les anciens avoient feint
+que le fils de Mercure et de Vénus avoit les deux
+sexes. Mais il n’en est pas moins vrai que comme il
+y a eu de tous tems des femmes qui ont tiré un grand
+parti de cette conformité androgyne, elles ont su la
+<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">Pg 100</a></span>rendre précieuse. Lucien, dans un de ses dialogues,
+instruit deux courtisanes, dont l’une dit à l’autre:
+<i>J’ai tout ce qu’il faut pour contenter tes désirs</i>; à
+quoi celle-ci répond: <i>Tu es donc hermaphrodite</i><a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60"></a><a href="#Footnote_60" class="fnanchor">60</a>?
+S. Paul reproche ce vice aux femmes romaines<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61"></a><a href="#Footnote_61" class="fnanchor">61</a>. On
+a peine à croire ce qu’on lit dans Athénée sur les excès
+de ce genre, commis par ces femmes<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62"></a><a href="#Footnote_62" class="fnanchor">62</a>. Aristophane,
+Plaute, Phedre, Ovide, Martial, Tertullien et Clément
+d’Alexandrie les ont désignés d’une manière plus ou
+moins directe, et Sénèque les accable d’une effroyable
+imprécation<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63"></a><a href="#Footnote_63" class="fnanchor">63</a>.</p>
+
+<p>Les hermaphrodites parfaits sont à présent très-rares;
+ainsi il paroît que la nature ne produit plus de
+ces hommes androgynes; mais il faut convenir que
+l’on remarque fréquemment des effets de ces dédoublemens
+que nous venons d’expliquer: de tout tems
+et dans l’antiquité la plus reculée, comme dans les
+siècles plus voisins de nos jours, on a vu la passion
+la plus décidée de femme à femme. Lycurgue, ce
+sévere Lycurgue, qui rêva des choses si bizarres et si
+sublimes, faisoit représenter publiquement des jeux
+qu’on appeloient <i>gymnopédies</i>, où les jeunes filles
+paroissoient nues: les danses, les attitudes, les approches,
+les enlacemens les plus lascifs leur étoient
+enseignés. La loi punissoit de mort les hommes qui
+auroient été assez téméraires pour les approcher. Ces
+filles habitoient entr’elles jusqu’à ce qu’elles se mariassent:
+le but du législateur étoit apparemment de
+<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">Pg 101</a></span>leur apprendre l’art de sentir, qui embellit beaucoup
+celui d’aimer; de les instruire de toutes les nuances
+de sensations que la nature indique ou dont elle est
+susceptible; en un mot, de les exercer entre elles, de
+manière à tourner un jour au profit de l’espece humaine
+tous les raffinemens qu’elles s’enseignoient
+mutuellement. Enfin, on leur apprenoit à être amoureuses
+avant d’avoir un amant; car on est amoureuse
+sans amour, comme on assure quelquefois qu’on
+aime sans être amoureuse. N’a pas du tempérament
+qui veut; n’aime pas qui veut: c’est une morale de ce
+genre que Lycurgue a développée dans ses loix: c’est
+cette morale qu’Anacréon a éparpillée dans ses immortels
+badinages comme les feuilles de la rose. Qui
+se seroit attendu à trouver Anacréon et Lycurgue
+dans les mêmes principes? Sapho, avant le poëte de
+Theos, les avoit réduits en systême pratique et en
+avoit décrit les symptômes. O quelle peintre et quelle
+observatrice étoit cette belle dévorée de tous les feux
+de l’amour!</p>
+
+<p>Cette Sapho, qui n’est guere connue que par les
+fragmens de ses poésies brûlantes et ses amours
+infortunés, peut être regardée comme la plus illustre
+des tribades <a href="#prug_6_1">(I)</a>. On compte du nombre de ses tendres
+amies les plus belles personnes de la Grece<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64"></a><a href="#Footnote_64" class="fnanchor">64</a>, qui
+lui inspirèrent des vers. Anacréon assure qu’on y
+trouve tous les symptômes de la fureur amoureuse.
+Plutarque apporte un de ces morceaux de poésie en
+preuve que l’amour est une fureur divine qui cause
+des enthousiasmes plus violens que ne l’étoient ceux
+de la prêtresse de Delphes, des Bacchantes et des
+<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">Pg 102</a></span>prêtres de Cybele; qu’on juge quelle flamme brûloit
+le cœur qui inspiroit ainsi<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65"></a><a href="#Footnote_65" class="fnanchor">65</a>!</p>
+
+<p>Mais Sapho, longtemps amoureuse de ses compagnes,
+les sacrifia à l’ingrat Phaon qui la réduisit
+au désespoir. N’auroit-il pas mieux valu pour elle
+continuer à poursuivre des conquêtes que les familiarités
+facilitées par la conformité du sexe, les sûretés
+qu’il procure et l’ascendant de son esprit devoient
+lui rendre si aisées? D’autant qu’elle étoit douée de
+tous les avantages que l’on peut desirer dans cette
+passion, à laquelle la nature sembloit l’avoir destinée;
+car elle avoit un clitoris si beau, qu’Horace donnoit
+à cette femme célèbre l’épithete de <i>muscula</i>;
+c’est dire en françois, <i>femme hommesse</i>.</p>
+
+<p>Il paroît que le collège des <i>Vestales</i> peut être
+regardé comme le plus fameux serrail de tribades qui
+ait jamais existé, et l’on peut dire que la secte Anandryne
+a reçu dans la personne de ces prêtresses les
+plus grands honneurs. Le sacerdoce n’étoit pas un de
+ces établissemens vulgaires, humbles et foibles dans
+leur commencemens, que la piété hasarde et qui ne
+doivent leur succès qu’au caprice. Il ne se montre à
+Rome qu’avec l’appareil le plus auguste: vœu de virginité,
+garde du palladium, dépôt et entretien du feu
+sacré<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66"></a><a href="#Footnote_66" class="fnanchor">66</a>, symbole de la conservation de l’empire,
+<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">Pg 103</a></span>prérogatives les plus honorables, crédit immense,
+pouvoir sans bornes. Mais combien tout cela eût été
+payé cher par la privation absolue de ce bonheur,
+auquel la nature appelle tous les êtres, et les supplices
+affreux qui attendoient les vestales, si elles succomboient
+à sa voix! Jeunes et capables de toute la vivacité
+des passions, comment y seroient-elles échappées
+sans les ressources de Sapho, tandis qu’on leur
+laissoit la liberté la plus dangereuse, et que leur
+culte même les appelloit à des idées si voluptueuses?
+Car on sait que les vestales sacrifioient au dieu <i>Fascinus</i>,
+représenté sous la forme du <i>Thallum Égyptien</i>,
+il y avoit des cérémonies singulières, observées
+dans ces sacrifices: elles attachoient cette image du
+membre viril aux chars des triomphateurs. Ainsi le
+feu sacré qu’elles entretenoient étoit sensé se propager
+dans tout l’empire par les voies véritablement
+vivifiantes, mais qu’un tel objet de contemplation
+étoit peu nécessaire à exposer à la vue de jeunes
+filles vouées à la virginité!</p>
+
+<p>On voit que les tribades anciennes avoient d’illustres
+modeles. L’abbé Barthelemi, dans ses antiquités palmyreniennes,
+cite les habits qu’elles affectoient en
+public: c’étoient, selon lui<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67"></a><a href="#Footnote_67" class="fnanchor">67</a>, l’<i>enomide</i> et la <i>callyptze</i>.
+L’<i>énomide</i> serroit étroitement le corps et laissoit
+les épaules découvertes. Quant à la <i>callyptze</i> on
+ne la connoît que par son nom, comme la <i>crocote</i>, la
+lobbe <i>tarentine</i>, l’<i>anobolé</i>, l’<i>encyclion</i>, la <i>cécriphale</i>
+et les tuniques teintes en couleurs ondoyantes qui
+désignoient assez bien cette ardeur des tribades qui
+appetent sans cesse, comme les flots se succedent sans
+<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">Pg 104</a></span>jamais se tarir. Elles arboroient ces vêtements suivant
+les situations dans lesquelles elles se trouvoient.
+La callyptze étoit pour le public extérieur; elles portoient
+l’énomide lorsqu’elles recevoient du monde
+dans leur intérieur; la tarentine servoit dans les
+voyages; la crocote étoit pour le boudoir, lorsqu’elles
+étoient dans un exercice solitaire; l’anobolé pour la
+tribaderie de tête-à-tête; la cécriphale pour les rendez-vous
+nocturnes; l’encyclion pour tenir cercle
+licentieux; les tuniques teintes pour les grandes confrairies,
+les orgies; et la couleur de la tunique annonçoit
+l’office dont la tribade qui la portoit étoit chargée
+pour ce jour. Chaque genre de secours avoit sa
+couleur ondoyante particuliere.</p>
+
+<p>Il est certain cas où la tribaderie a été conseillée
+par des physiciens très-savans. On sait que David ne
+recouvra sa chaleur que par des femmes qui tribadoient
+pardessus son corps. Quant à Salomon, il
+n’employoit, sans doute, ses trois milles concubines
+qu’à faire exécuter en sa présence des évolutions en
+grand. De nos jours la chaleur idiopathique se restitue
+dans le corps humain par les jeux d’une multitude
+de femmes, au milieu desquelles s’établit celui
+qui veut recouvrer ses forces. Ce remede étoit conseillé
+par Dumoulin toujours avec succès. On sait
+qu’aussi-tôt que le malade ressentoit les effets idiopathiques
+de la chaleur, il devoit se retirer pour laisser
+rasseoir et raffermir l’incandescence qui paroissoit
+se montrer; autrement il en seroit résulté un
+effet contraire. Ce systême est fondé sur ce que
+l’homme n’a besoin que de la présence de l’objet pour
+ressentir l’espece de chaleur dont il s’agit, laquelle
+le meut plus ou moins fortement, selon qu’il est plus<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">Pg 105</a></span>
+ou moins débilité. En général, la fréquence des accès
+de cette chaleur vivifiante dure autant et plus que les
+forces de l’homme. C’est une des suites de la faculté
+de penser et de se rappeller subitement certaines sensations
+agréables à la seule inspection des objets qui
+les lui ont fait éprouver. Ainsi celle qui disoit <i>que si
+les animaux ne faisaient l’amour que par intervalles,
+c’est qu’ils étoient des bêtes</i>, disoit un mot
+bien plus philosophique qu’elle ne pensoit.</p>
+
+<p>Au reste, en tribaderie, comme en tout, les excès
+sont nuisibles; ils énervent au lieu d’exciter. Il arrive
+aussi quelquefois, à force de recherches, des aventures
+singulières et funestes dans ces sortes d’exercices.
+Il y a peu de temps qu’à Parme une fille accoutumée
+à tribader avec sa bonne amie, se servit d’une
+grosse aiguille à tête d’ivoire de la longueur d’un
+doigt, qui dans les secousses fit fausse route et tomba
+dans la vessie de Domenica. Elle n’osa déclarer son
+aventure, souffrit et patienta; elle urinoit goutte à
+goutte; au bout de cinq mois il s’étoit déjà formé
+une pierre autour de l’aiguille que l’on tira par les
+voies ordinaires. Dans les couvens, vastes théatres de
+tribaderie, il est arrivé beaucoup d’événements
+pareils; ici c’est un cure oreille, là un pessaire; dans
+un autre un affiquet, ou un canon de seringue; ailleurs
+une fiole d’eau de la reine d’Hongrie, pour la
+laisser distiller goutte à goutte; une petite navette de
+tisseran, un épis de bled qui monte de soi-même, qui
+chatouille le vagin, et que la pauvre nonnette ne peut
+plus retirer, etc. On feroit un volume de pareilles
+anecdotes.</p>
+
+<p>M. Poivre nous apprend dans ses voyages que les
+plus fameuses tribades de l’univers sont les Chi<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">Pg 106</a></span>noises;
+et comme en ce pays les femmes de qualité
+marchent peu, elles tribadent à travers des hamacs
+suspendus. Ces hamacs sont faits de soie plate à
+mailles de deux pouces en quarré; le corps y est
+mollement étendu, les tribades se balancent et s’agitent
+sans avoir la peine de se remuer. C’est un grand luxe
+des Mandarins, que d’avoir dans une salle, au milieu
+des parfums, vingt tribades aériennes qui s’amusent
+sous ses yeux.</p>
+
+<p>Le serrail du grand-seigneur n’a pas d’autre but;
+car que feroit un seul homme de tant de beautés?
+Quand le sultan blasé se propose de passer la nuit
+avec une de ses femmes, il se fait apporter son sorbet
+au milieu de la pièce des Tours (All’hachi); c’est
+ainsi qu’on la nomme. Les murs sont couverts de
+peintures les plus lascives; à l’entrée de cette pièce
+on voit une colombe d’un côté et une chienne de
+l’autre, par où l’on sort; symbole de volupté et de
+lubricité.</p>
+
+<p>Au centre des peintures se lisent vingt vers turcs
+qui décrivent les trente beautés de la belle Hélène, et
+dont M. de Saint-Priest a envoyé dernièrement un
+fragment avec ces détails: ce fragment a été traduit
+par un François du quartier de Péra<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68"></a><a href="#Footnote_68" class="fnanchor">68</a>.</p>
+
+<p>Je n’essayerai point de traduire ces vers en françois;
+<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">Pg 107</a></span>ils n’ont pas été faits par un poëte. Ce calcul arithmétique,
+ces trente qualités coupées gravement trois à
+trois, glaceroient toute verve. On ne calcule point les
+charmes qu’on adore; on s’enivre, on brûle, on les
+couvre de baisers; ce n’est qu’alors qu’on est intéressant;
+la belle qui verroit compter par ses doigts
+les attraits dont elle est ornée, prendroit le calculateur
+pour un sot et feroit elle même une pauvre figure. Il
+y en a plus de trente; il y en a plus de mille. Quoi!
+lorsqu’on voit Hélène nue, a-t-on la tête si nette?<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69"></a><a href="#Footnote_69" class="fnanchor">69</a>...
+Mais les Turcs ne sont pas galans.</p>
+
+<p>Le sultan arrive dans cette salle, où les muets ont
+tout fait préparer. Il s’accroupit dans un angle d’où
+il rase la terre pour voir les attitudes sous un angle
+favorable; il fume trois pipes et pendant le tems
+qu’il y emploie, ce que l’Asie produit de plus parfait
+<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">Pg 108</a></span>paroît nu dans cette salle. Elles s’accouplent d’abord
+suivant le tableau de la belle Hélene, puis se mêlent
+et diversifient les groupes et les postures dont les
+murs leur offrent les modeles qu’elles surpassent par
+leur agilité. Il y a entre autres dans ce sallon voluptueux
+sept tableaux de Boucher, dont un représente
+des fictions d’après le Caravage; et le dernier sultan
+les faisoit exécuter en naturel d’après le peintre des
+graces. O, si l’on employoit autant d’efforts à former
+les mœurs qu’à les corrompre, à créer les vertus
+qu’à exciter les désirs, que l’homme auroit bientôt
+atteint le degré de perfection dont la nature est susceptible!</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">Pg 109</a></span></p>
+
+<h3>L’AKROPODIE</h3>
+
+<p>La nature travaille à la reproduction des êtres par
+des voies bien diverses; elle a voulu que l’espèce
+humaine se renouvellât par le concours de deux
+individus semblables par les traits les plus généraux
+de leur organisation et destinés à y coopérer par des
+moyens particuliers et propres à chacun. Aussi
+l’essence d’un sexe ne se borne point à un seul
+organe, mais s’étend par des nuances plus ou moins
+sensibles à toutes les parties. La femme, par exemple,
+n’est point femme par un seul endroit; elle l’est par
+toutes les faces sous lesquelles elle peut être envisagée;
+on diroit que la nature a tout fait en elle pour
+les graces et les agrémens, si l’on ne savoit qu’elle a
+un objet plus essentiel et plus noble. C’est ainsi que
+dans toutes les opérations de la nature, la beauté
+naît d’un ordre qui tend au loin; et qu’en voulant
+faire ce qui est bon, elle fait nécessairement en même
+temps ce qui plaît.</p>
+
+<p>Voilà la loi générale, à laquelle ne dérogent les
+modifications particulières, qu’autant que les passions,
+les goûts, les mœurs, soumis à un rapport direct avec<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">Pg 110</a></span>
+les législations et les gouvernemens, mais toujours
+subordonnés à la constitution physique dominante
+dans tel ou tel climat, s’écartent plus ou moins de
+la nature contrariée par l’homme. Ainsi dans les pays
+chauds, des habitans rembrunis, petits, secs, vifs,
+spirituels, seront moins laborieux, moins vigoureux,
+plus précoces et moins beaux que ceux des pays
+froids. Les femmes y seront plus jolies et moins
+belles; l’amour y sera un désir aveugle, impétueux,
+une fièvre ardente, un besoin dévorant, un cri de la
+nature. Dans les pays froids cette passion, moins
+physique et plus morale, sera un besoin très-modéré,
+une affection réfléchie, méditée, analysée, systématique,
+un produit de l’éducation. La beauté et l’utilité,
+ou toutes les beautés et les utilités ne sont donc point
+connexes: leurs rapports s’éloignent, s’affoiblissent
+se dénaturent; la main de l’homme contrarie sans
+cesse l’activité de la nature; quelquefois aussi nos
+efforts hâtent sa marche.</p>
+
+<p>Par exemple, la loi respective de l’amour physique
+des pays septentrionaux et des méridionaux est très-atténuée
+par les institutions humaines. Nous nous
+sommes entassés en dépit de la nature dans des villes
+immenses; et nous avons ainsi changé les climats
+par des foyers de notre invention dont les effets continuels
+sont infiniment puissants. A Paris, dont la
+température est bien froide en comparaison même
+de nos provinces méridionales, les filles sont plutôt
+nubiles que dans les campagnes même voisines de
+Paris. Cette prérogative, plus nuisible qu’utile peut-être,
+annexée à cette monstrueuse capitale, tient à des
+causes morales, lesquelles commandent très-souvent
+aux causes physiques; la précocité corporelle est due<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">Pg 111</a></span>
+à l’exercice précoce des facultés intellectuelles, qui ne
+s’aiguisent guère avec le temps qu’au détriment des
+mœurs. L’enfance est plus courte; l’adolescence
+hâtive devient héréditaire; les fonctions animales et
+l’aptitude à les exercer s’exaltent (car se perfectionnent
+ne seroit pas le mot) de génération en génération.
+Or les dispositions corporelles et les facultés
+de l’ame sont entr’elles dans un rapport qui peut être
+transmis par la génération. Grande vérité qui suffit
+pour faire sentir de quelle importance seroit pour les
+sociétés une éducation bien conçue!</p>
+
+<p>C’est sur-tout peut-être sur le sexe séduisant qu’il
+faudrait travailler; car chez presque toutes les nations
+policées, avec l’apparence de l’esclavage, il commande
+en effet au sexe dominateur. Il y a des femmes, et en
+très grand nombre, chez qui les effets de la sensibilité
+augmentent le ressort de chaque organe tant
+cet être, pour lequel la nature a fait des frais inconcevables,
+est perfectible! Les spasmes vénériens qui
+constituent l’essence des fonctions du sexe, les libations
+fécondes sont plus susceptibles encore d’être
+envisagés moralement que méchaniquement. Elles
+dépendent sans doute de la plus ou moins grande
+sensibilité de ce centre merveilleux<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70"></a><a href="#Footnote_70" class="fnanchor">70</a> qui se réveille
+ou s’assoupit périodiquement. Mais quelle influence
+n’a-t-il pas aussi sur toutes les parties de l’être! Si
+le plaisir y existe, l’âme sensitive, agréablement
+émue, semble vouloir s’étendre, s’épanouir pour présenter
+plus de surface aux perceptions. Cette intumescence
+répand par-tout le sentiment délicieux d’un
+surcroît d’existence; les organes montés au ton de
+<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">Pg 112</a></span>cette sensation s’embellissent, et l’individu entraîné
+par la douce violence faite aux bornes ordinaires de
+son être, ne veut plus, ne sait plus que sentir. Substituez
+le chagrin au plaisir, l’ame se retire dans un
+centre qui devient un noyau stérile, et laisse languir
+toutes les fonctions du corps; et de même que le bien-être
+et le contentement de l’esprit produisent la joie,
+l’épanouissement de l’âme, la vivacité, l’embellissement
+du corps, la satisfaction, le sourire, la gaieté,
+ou la douce et tendre joie de la sensibilité, et ses
+voluptueuses larmes et ses embrassemens énergiques,
+et ses transports brûlans ressemblans à l’ivresse; de
+même la peine d’esprit et ses inquiétudes rétrécissent
+l’âme, abattent le corps, enfantent les douleurs
+morales et physiques, et la langueur et l’accablement
+et l’inertie.&mdash;Il ne seroit donc ni fol ni coupable
+celui qui, à l’exemple d’un despote Asiatique, mais
+par d’autres motifs, proposeroit aux philosophes et
+aux législateurs la recherche de nouveaux plaisirs et
+crieroit: «<i>Epicure étoit le plus sage des hommes.
+La volupté est et doit être le mobile tout-puissant de
+notre espece.</i>»</p>
+
+<p>Il y a des variétés dans les êtres créés, qui seroient
+incroyables si l’on pouvoit combattre les résultats
+d’observations suivies, réitérées, authentiques<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71"></a><a href="#Footnote_71" class="fnanchor">71</a>,
+mais la physique éclairée doit être le guide éternel
+de la morale. Et voilà pourquoi presque toutes les
+loix coercitives sont mauvaises. Voilà pourquoi la
+science de la législation ne peut être perfectionnée
+qu’après toutes les autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">Pg 113</a></span></p>
+<p>Mais l’homme, qui est le plus grand ennemi et le
+plus grand partisan, le plus grand promoteur et la
+plus remarquable victime du despotisme, a voulu
+dans tous les tems tout diriger, tout conduire, tout
+réformer. De là cette foule de loix si injustes et si
+bizarres, ces institutions inexplicables, ces coutumes
+de tout genre. A leur place, en tel tems, dans telles
+circonstances, en tel lieu, mais que le tyran de la
+nature a voulu propager, prolonger sans égard aux
+lieux et aux circonstances. La circoncision est selon
+nous une des plus singulières qu’il ait imaginées.</p>
+
+<p>Plusieurs peuples l’ont pratiquée pour des fins
+utiles dans l’ordre de la nature, et cela est simple et
+sage. D’autres l’ont admise sans besoin, comme une
+observance religieuse, et cela paroît fol. Les Égyptiens
+l’ont regardée comme une affaire d’usage, de
+propreté, de raison, de santé, de nécessité physique.
+En effet, on prétend qu’il y a des hommes qui ont le
+prépuce si long, que le gland ne pourroit pas se
+découvrir de lui-même; d’où il résulteroit une éjaculation
+baveuse qui seroit un inconvénient considérable
+pour l’œuvre de la génération. Cette raison en est
+une assurément pour diminuer un prépuce de cette
+nature. Mais que ce prépuce ait été un objet en
+grande vénération chez le peuple choisi de Dieu, voilà
+ce qui me semble très singulier.</p>
+
+<p>En effet, le sceau de la réconciliation, le signe de
+l’alliance, le pacte entre le Créateur et son peuple,
+c’est le prépuce d’Abraham<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72"></a><a href="#Footnote_72" class="fnanchor">72</a>, prépuce qui devoit être
+racorni; car Abraham avoit quatre-vingt-dix-neuf ans
+quand il se fit cette coupure; il opéra de même sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">Pg 114</a></span>son fils, sur tous les mâles, etc. La femme de Moïse
+circoncit aussi son fils; ce ne fut pas sans peine, et
+elle se brouilla avec son époux qui ne la revit plus<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73"></a><a href="#Footnote_73" class="fnanchor">73</a>.
+Cette cérémonie n’étoit alors regardée que comme une
+figure; car on parle des fruits circoncis<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74"></a><a href="#Footnote_74" class="fnanchor">74</a>, de la
+circoncision du cœur, etc.<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75"></a><a href="#Footnote_75" class="fnanchor">75</a>. Et elle fut suspendue
+pendant tout le temps que les Israélites furent dans
+le désert. Aussi Josué à la sortie du désert fit circoncire
+un beau jour tout le peuple. Il y avoit quarante
+ans qu’on n’avoit coupé de prépuces; on en eut deux
+tonnes tout d’un coup<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76"></a><a href="#Footnote_76" class="fnanchor">76</a>.</p>
+
+<p>Quand le peuple de Dieu eut des rois, on fit bien
+plus, on maria pour des prépuces. Saül promit sa
+fille à David et demande cent prépuces de douaire<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77"></a><a href="#Footnote_77" class="fnanchor">77</a>.
+David qui étoit héroïque et généreux ne voulut pas
+être borné dans ce magnifique don et apporta à Saül
+deux cents prépuces<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78"></a><a href="#Footnote_78" class="fnanchor">78</a> puis il épousa Michol; on la
+lui voulut contester; mais il forma sa demande en
+règle, et l’obtint pour sa collection de prépuces<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79"></a><a href="#Footnote_79" class="fnanchor">79</a>.</p>
+
+<p>Ils ont excité de grandes querelles ces prépuces. On
+ne regarda pas seulement la circoncision comme un
+sacrement de l’ancienne loi, en ce qu’elle étoit un
+signe de l’alliance de Dieu avec la postérité d’Abraham;
+on voulut que ce bout de peau qu’on retranchoit
+du membre génital, remît le péché originel aux
+enfans. Les pères ont été divisés à ce sujet. S. Augus<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">Pg 115</a></span>tin,
+qui soutenoit cette opinion, a contre lui tous ceux
+qui l’ont précédé, et depuis lui, S. Justin, Tertullien,
+S. Ambroise, etc. La grande raison de ceux-ci est fort
+plausible. Pourquoi, disent-ils, ne coupe-t-on rien
+aux femmes? Le péché originel les entache tout
+comme les hommes; on devroit même en bonne
+justice leur couper plus qu’à ceux-ci; car sans la
+curiosité d’Ève, Adam n’auroit pas péché.</p>
+
+<p>Les peres Conning et Coutu ont soutenu, d’après
+M. Huet, qu’il n’étoit rien moins qu’évident que l’on
+ne circoncit pas les femmes. En effet, Huet sur Origène,
+dit positivement qu’on circoncit presque toutes
+les Égyptiennes<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80"></a><a href="#Footnote_80" class="fnanchor">80</a>, on leur coupoit une partie du
+clitoris qui nuiroit à l’approche du mâle; d’autres
+subissent la même opération par principe de religion,
+pour réprimer les effets de la luxure, parce que les
+chatouillemens et l’irritation sont moins à craindre
+quand le clitoris est moins proéminent.</p>
+
+<p>Paul Jove et Munster assurent que la circoncision
+est en usage pour les femmes chez les Abyssins. C’est
+même dans ce pays et pour ce sexe une marque de
+noblesse; aussi ne la donne-t-on qu’à celles qui prétendent
+descendre de Nicaulis, reine de Saba. La
+circoncision des femmes est donc très indécise, et les
+érudits ne peuvent encore s’exercer.</p>
+
+<p>Une opération très-embarrassante devoit être quand
+il falloit couper, où il ne restoit rien à retrancher.
+Par exemple, comment opéroit-on sur les peuples
+qui, circoncis par propreté ou par nécessité, se faisoient<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">Pg 116</a></span>
+Juifs, de sorte qu’il falloit les circoncire
+encore une fois pour l’alliance? Il paroît qu’alors on
+se contentoit de tirer de la verge quelques gouttes de
+sang à l’endroit où le prépuce avoit été découpé; et
+ce sang s’appeloit <i>le sang de l’alliance</i>; mais il falloit
+trois témoins pour que cette cérémonie fît authentique,
+parce qu’il n’y avoit plus de prépuce à montrer.</p>
+
+<p>Les Juifs apostats s’efforçoient, au contraire, d’effacer
+en eux les marques de la circoncision et de se
+faire des prépuces. Le texte des Macchabées y est
+formel. <i>Ils se sont fait des prépuces et ont trompé
+l’alliance<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81"></a><a href="#Footnote_81" class="fnanchor">81</a>.</i> S. Paul, dans la première épître aux
+Corinthiens, semble craindre que les Juifs convertis
+au christianisme n’en usent de même! <i>Si dit-il, un
+circoncis est appelé à la nouvelle loi, qu’il ne se
+fasse point de prépuce<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82"></a><a href="#Footnote_82" class="fnanchor">82</a>.</i></p>
+
+<p>Saint Jérôme, Rupert et Haimon nient la possibilité
+du fait et croient que la trace de la circoncision est
+ineffaçable; mais les pères Conning et Coutu ont
+soutenu dans le droit et dans le fait que la chose
+étoit possible; dans le droit par l’infaillibilité de
+l’Écriture, dans le fait par les autorités de Galien et
+de Celse qui prétendent qu’on peut effacer les marques
+de la circoncision. Bartholin<a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83"></a><a href="#Footnote_83" class="fnanchor">83</a> cite Œgnielte et
+Fallope qui ont enseigné le secret de supprimer cette
+marque dans la chair d’un circoncis. Buxtorf le fils,
+dans sa lettre à Bartholin, confirme ce fait par l’autorité
+même des Juifs: de plus, la matiere étant trop
+<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">Pg 117</a></span>grave pour que des hommes religieux voulussent y
+laisser quelques doutes, les PP. Conning et Coutu
+ont éprouvé sur eux-mêmes la pratique indiquée par
+les médecins que nous venons de citer.</p>
+
+<p>La peau est extensible par elle-même à un degré
+qu’on auroit peine à croire, si celle des femmes dans
+la grossesse et les vêtemens faits avec la tunique des
+êtres animés, n’en étoient des exemples journaliers.
+On voit souvent des paupieres se relâcher, ou s’alonger
+exorbitamment. Or la peau du prépuce est exactement
+semblable à celle des paupieres.</p>
+
+<p>Ceci bien reconnu, les PP. Conning et Coutu se
+firent d’abord légitimement circoncire, et quand la
+racine de leur prépuce fut consolidée, ils y attacheront
+un poids, tel qu’ils purent le supporter sans
+causer aucun éraillement. La tension imperceptible
+et les linimens d’huile rosat le long de la verge, faciliterent
+l’alongement de la peau, au point qu’en quarante-trois
+jours Conning gagna sept lignes un quart.
+Coutu qui avoit la peau plus calleuse n’en put donner
+que cinq lignes et demie. On leur avoit fait une boëte
+de fer-blanc doublée et attachée à la ceinture pour
+qu’ils pussent uriner et vaquer à leurs affaires. Tous
+les trois jours on visitoit l’extension, et les peres
+visiteurs, nommés commissaires <i>ad hoc</i>, dressoient
+registres de l’arrivée du nouveau prépuce de Conning,
+à peu près comme on fait au Pont-Royal pour la crûe
+de la Seine.</p>
+
+<p>Il est donc bien constaté que la Bible a dit vrai pour
+les hommes; mais Conning et Coutu n’ont pas eu la
+même satisfaction pour les femmes. Aucune ne voulut
+permettre qu’on lui attachât un poids au clitoris; en
+sorte qu’il n’en est point aujourd’hui qui s’en fasse<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">Pg 118</a></span>
+couper, ni par crainte de l’approche de l’homme (car
+il y a des expédiens qui sauvent tout inconvénient,
+comme on comprend bien)<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84"></a><a href="#Footnote_84" class="fnanchor">84</a> ni en signe d’alliance,
+parce qu’il est de fait qu’elles s’allient toutes sans
+avoir besoin d’aucune diminution. On est bien loin
+aujourd’hui de s’affliger de la proéminence d’un clitoris...
+O que ce progrès des arts est énorme en ce siècle!</p>
+
+<p>On sait que les Turcs coupent la peau et n’y touchent
+plus, au lieu que les Juifs la déchirent et
+guérissent plus facilement; au reste, les enfans de
+Mahomet mettent le plus grand cérémonial dans cette
+opération. En 1581 Amurat III voulant faire circoncire
+son fils aîné, âgé de quatorze ans, envoya un
+ambassadeur à Henri III, pour le prier d’assister à la
+cérémonie du prépuce qui devoit se célébrer à Constantinople
+au mois de mai de l’année suivante: les
+ligueurs et sur-tout leurs prédicateurs prirent occasion
+de cette ambassade pour appeler Henri III <i>le roi
+Turc</i>, et lui reprocher qu’il étoit le parrain du
+grand-seigneur.</p>
+
+<p>Les Persans circoncisent à l’âge de treize ans en
+l’honneur d’Ismaël; mais la méthode la plus singulière
+en ce genre est celle qui se pratique à Madagascar.
+On y coupe la chair à trois différentes reprises;
+les enfans souffrent beaucoup, et celui des parens
+qui se saisit le premier du prépuce coupé, l’avale.</p>
+
+<p>Herrera dit que chez les Mexicains, où d’ailleurs
+on ne trouve aucune connoissance du mahométisme
+ni du judaïsme, on coupe les oreilles et le prépuce
+aux enfans aussi-tôt après leur naissance, et que
+beaucoup en meurent.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">Pg 119</a></span></p>
+
+<p>Voilà ce que l’on peut citer de plus remarquable
+sur cette matiere. On ignore si la crainte du frottement
+et l’irritation qui en est une suite, privoit les
+Juifs de la commodité de porter ce que nous appelons
+des culottes; mais il est sûr que les Israélites
+n’en portoient pas; en quoi nos capucins non réformés
+ont imité le peuple de Dieu. Cependant comme les
+érections auroient pu embarrasser dans certaines
+cérémonies, il étoit enjoint de se servir alors d’un
+chauffoir<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85"></a><a href="#Footnote_85" class="fnanchor">85</a> pour contenir les parties génitales.
+Aaron en reçut l’ordre.</p>
+
+<p>Je m’apperçois, en finissant ce morceau, que l’histoire
+des prépuces n’est pas très-anacréontique; mais
+quand on veut s’instruire dans les livres saints, comme
+c’est assurément le devoir de tout chrétien, il faut
+avoir le goût robuste; car on y trouve des passages
+infiniment plus fermes qu’aucun de ceux que j’ai cités.
+Lorsque, par exemple, on voit le roi Saül poursuivant
+David venir décharger son ventre<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86"></a><a href="#Footnote_86" class="fnanchor">86</a> dans une caverne
+au fond de laquelle ce dernier étoit caché, et celui-ci
+arriver bien doucement et couper avec la plus grande
+dextérité le derrière du vêtement de Saül, puis aussitôt
+que le roi est parti, courir après lui pour lui démontrer
+qu’il auroit pu l’empaler aisément, mais qu’il
+étoit trop brave pour le tuer par derrière; quand on
+voit cela, dis-je, on s’étonne. Mais lorsque passant
+d’étonnement en étonnement on voit tour-à-tour sur
+ce vaste et saint théâtre, des hommes qui se nourrissent
+de leurs excrémens<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87"></a><a href="#Footnote_87" class="fnanchor">87</a> et boivent de leur
+<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">Pg 120</a></span>urine<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88"></a><a href="#Footnote_88" class="fnanchor">88</a>; Tobie que de la fiente d’hirondelle
+aveugle<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89"></a><a href="#Footnote_89" class="fnanchor">89</a>; Esther qui se couvre la tête de tout ce
+qu’il y de plus sale au monde<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90"></a><a href="#Footnote_90" class="fnanchor">90</a>; les paresseux qu’on
+lapide avec de la bouse de vache<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91"></a><a href="#Footnote_91" class="fnanchor">91</a>; Isaïe réduit à
+manger les plus hideuses évacuations du corps humain<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92"></a><a href="#Footnote_92" class="fnanchor">92</a>;
+des riches qui <i>embrassoient des immondices</i><a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93"></a><a href="#Footnote_93" class="fnanchor">93</a>,
+d’autres qu’on aspergeoit dans le temple
+même, avec cette matière fécale; enfin Ézéchiel qui
+étendoit sur son pain cet étrange ragoût<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94"></a><a href="#Footnote_94" class="fnanchor">94</a>, lequel,
+Dieu, par un miracle, qui ne paroît pas à tout le
+monde digne de sa bonté, convertit en fiente de
+bœuf<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95"></a><a href="#Footnote_95" class="fnanchor">95</a>... Quand on voit tout cela, on ne s’étonne
+plus de rien.</p>
+
+<div class="figleft" style="width: 150px;">
+<img src="images/cachet.jpg" width="150" height="150" alt="Cachet de Mirabeau." />
+<p class="f085">Cachet de Mirabeau.</p></div>
+
+<div class="figcenter" style="width: 500px;">
+<img src="images/autographe.jpg" width="500" height="414" alt="Cachet de Mirabeau." />
+<p class="center f085">Autographe de <span class="smcap">Mirabeau</span><br />
+Lettre d’envoi de la suite de son travail sur la Prusse</p></div>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">Pg 121</a></span></p>
+
+<h3>KADHESCH</h3>
+
+<p>La puissance des loix dépend presqu’uniquement
+de leur sagesse, et la volonté publique tire son plus
+grand poids de la raison qui l’a dictée. C’est pour cela
+que Platon regarde comme une précaution très-importante
+de mettre toujours à la tête des édits un
+préambule raisonné, qui en montre la justice en
+même temps qu’il en expose l’utilité.</p>
+
+<p>En effet, la première loi est de respecter les loix. La
+rigueur des châtiments n’est qu’une vaine et coupable
+ressource, imaginée par des esprits étroits et de mauvais
+cœurs, pour substituer la terreur au respect qu’ils
+ne peuvent obtenir. Aussi est-ce une remarque universelle
+et non démentie par la plus vaste expérience,
+que les supplices ne sont nulle part aussi fréquens que
+dans les pays où ils sont terribles; de sorte que la
+cruauté des peines désigne infailliblement la multitude
+des infracteurs, et qu’en punissant tout avec la
+même sévérité, l’on force les coupables qui le plus
+souvent ne sont que les foibles, à commettre des
+crimes pour échapper à la punition de leurs fautes.</p>
+
+<p>Le gouvernement n’est pas toujours maître de la<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">Pg 122</a></span>
+loi; mais il en est toujours le garant, et que de
+moyens n’a-t-il pas pour la faire aimer! Le talent de
+régner n’est donc pas infiniment difficile à acquérir;
+car il ne consiste qu’en cela. J’entends bien qu’il est
+encore plus aisé de faire trembler tout le monde
+quand on a la force en main; mais il est très-facile
+aussi de gagner les cœurs; car le peuple a appris
+depuis bien longtemps de tenir grand compte à ses
+chefs de tout le mal qu’ils ne lui font point, à les adorer
+quand il n’en est pas haï.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, un imbécile obéi peut comme un
+autre punir les forfaits; le véritable homme d’État sait
+les prévenir. C’est sur les volontés plus que sur les
+actions qu’il cherche à étendre son empire. S’il pouvoit
+obtenir que tout le monde fît bien, que lui resteroit-il
+à faire? Le chef-d’œuvre de ses travaux seroit
+de parvenir à rester oisif.</p>
+
+<p>C’est donc une grande maladresse que la jactance et
+l’abus du pouvoir; le comble de l’art est de le déguiser
+(car tout pouvoir est désagréable à l’homme) et surtout
+de ne pas savoir seulement employer les hommes
+tels qu’ils sont, mais de parvenir à les rendre tels
+qu’on a besoin qu’ils soient. Cela est très possible;
+car les hommes sont à la longue tels que le gouvernement
+les fait; guerriers, citoyens, esclaves, il modele
+tout à son gré, et quand j’entends un homme d’État
+dire: <i>je méprise cette nation</i>, je lève les épaules et
+réponds en moi-même: <i>et toi, je te méprise de n’avoir
+pas su la rendre estimable</i>.</p>
+
+<p>C’est là le grand art des anciens qui paroissent nous
+avoir été aussi supérieurs dans les sciences morales
+que nous l’emportons sur eux dans les sciences physiques.
+Tout leur but étoit de diriger les mœurs, de<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">Pg 123</a></span>
+former des caractères, d’obtenir de l’homme que pour
+faire ce qu’il doit, il lui suffit de songer qu’il le doit
+faire. O, quel mobile d’honneur, de vertu, de bien-être,
+seroit la législation perfectionnée ainsi sur un
+seul principe! Les loix anciennes étoient tellement le
+fruit de hautes pensées et de grands desseins, le produit
+du génie, en un mot, que leur influence a survécu
+aux mœurs des peuples pour qui elles étoient faites.
+Combien long-tems, par exemple, n’a pas duré le préjugé
+imprimé par les anciens législateurs sur les
+mariages stériles?</p>
+
+<p>Moïse ne laissa guère aux hommes la liberté de se
+marier ou non. Lycurgue nota d’infamie ceux qui ne
+se marioient pas. Il y avoit même une solemnité particulière
+à Lacédémone, où les femmes les produisoient
+tout nus aux pieds des autels, leur faisoient
+faire à la nature une amende honorable, qu’elles
+accompagnoient d’une correction très-sévère. Ces
+républicains si célèbres avoient poussé plus loin les
+précautions en publiant des réglemens contre ceux
+qui se marieroient trop tard<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96"></a><a href="#Footnote_96" class="fnanchor">96</a> et contre les maris
+qui n’en usoient pas bien avec leurs femmes<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97"></a><a href="#Footnote_97" class="fnanchor">97</a>. On
+sait quelle attention les Égyptiens et les Romains
+apportèrent à favoriser la fécondité des mariages.</p>
+
+<p>S’il est vrai qu’il y eut dans les premiers âges du
+monde des femmes qui affectoient la stérilité, comme
+il paroît par un prétendu fragment du prétendu livre
+d’Enoch, il peut y avoir eu aussi des hommes qui en
+fissent profession; mais les apparences n’y sont rien
+moins que favorables. Il étoit sur-tout alors nécessaire
+<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">Pg 124</a></span>de peupler le monde. La loi de Dieu et celle de la
+nature imposoient à toutes sortes de personnes l’obligation
+de travailler à l’augmentation du genre
+humain; et il y a lieu de croire que les premiers
+hommes se faisoient une affaire principale d’obéir à
+ce précepte. Tout ce que la Bible nous apprend des
+patriarches, c’est qu’ils prenoient et donnoient des
+femmes, c’est qu’ils mirent au monde des fils et des
+filles, et puis moururent, comme s’ils n’avoient eu
+rien de plus important à faire. L’honneur, la noblesse,
+la puissance consistoient alors dans le nombre des
+enfans; on étoit sûr de s’attirer par la fécondité une
+grande considération, de se faire respecter de ses voisins,
+d’avoir même une place dans l’histoire. Celle des
+Juifs n’a pas oublié le nom de <i>Jaïr</i>, qui avoit trente
+fils au service de la patrie; ni celle des Grecs les noms
+de <i>Danaüs</i> et d’<i>Égyptus</i>, célèbres par leurs cinquante
+fils et leurs cinquante filles. La stérilité passoit alors
+pour une infamie dans les deux sexes et pour une
+marque non équivoque de la malédiction de Dieu. On
+regardoit au contraire comme un témoignage authentique
+de sa bénédiction d’avoir autour de sa table un
+grand nombre d’enfans. Ceux qui ne se marioient pas
+étoient réputés <i>pécheurs contre nature</i>. Platon les
+tolère jusqu’à l’âge de trente-cinq ans; mais il leur
+interdit les emplois et ne leur assigne que le dernier
+rang dans les cérémonies publiques. Chez les Romains,
+les censeurs étoient spécialement chargés d’empêcher
+cette sorte de vie solitaire<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98"></a><a href="#Footnote_98" class="fnanchor">98</a>. Les célibataires ne pouvoient
+ni tester ni rendre témoignage<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99"></a><a href="#Footnote_99" class="fnanchor">99</a>: la religion
+<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">Pg 125</a></span>aidoit en ceci la politique; les théologiens païens les
+soumettoient à des peines extraordinaires dans l’autre
+vie, et dans leur doctrine le plus grand des malheurs
+étoit de sortir de ce monde sans y laisser des enfans;
+car alors on devenoit la proie des plus cruels
+démons<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100"></a><a href="#Footnote_100" class="fnanchor">100</a>.</p>
+
+<p>Mais il n’est point de loix qui puissent arrêter un
+désordre idéal; aussi malgré les injonctions des législateurs,
+on éludoit très-communément dans l’antiquité
+les fins de la nature. L’histoire ne dit point comment
+ni par qui commença l’amour des jeunes garçons,
+qui fut si universel. Mais un goût si particulier, et en
+apparence si bizarre, l’emporta sur les loix pénales,
+bursales, infamantes, etc., sur la morale, sur la saine
+physique. Il faut donc que cet attrait ait été très-impérieux.
+Mais cette passion bizarre a une origine qui
+m’a paru très-singulière: je crois que l’impuissance
+dont la nature frappe quelquefois, se confédéra avec
+des tempéramens effrénés pour l’affermir et la propager.
+Rien de plus simple.</p>
+
+<p>L’impuissance a toujours été une tache très-honteuse.
+Chez les Orientaux, les hommes marqués de
+ce sceau de réprobation eurent le titre flétrissant
+d’<i>eunuques du soleil</i>, d’<i>eunuques du ciel, faits par
+la main de Dieu</i>. Les Grecs les appelloient <i>invalides</i>.
+Les loix qui leur permettoient les femmes, permettoient
+aussi à ces femmes de les abandonner. Les
+hommes condamnés à cet état équivoque, qui dut
+être très-rare dans les commencemens, également
+méprisés des deux sexes, se trouvèrent exposés à plu<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">Pg 126</a></span>sieurs
+mortifications qui les réduisirent à une vie
+obscure et retirée; la nécessité leur suggéra différens
+moyens d’en sortir et de se rendre recommandables.
+Dégagés des mouvemens inquiets de l’amour étranger,
+et, au physique, de l’amour-propre, ils s’assujettirent
+aux volontés des autres, et furent trouvés si
+dévoués, si commodes, que tout le monde en voulut
+avoir. Le plus atroce des despotismes en augmenta
+bientôt le nombre; les pères, les maîtres, les souverains
+s’arrogèrent le droit de réduire leurs enfans,
+leurs esclaves, leurs sujets à cet état ambigu; et le
+monde entier, qui dans le commencement ne connoissoit
+que deux sexes, fut étonné de se trouver insensiblement
+partagé en trois portions à peu près égales.</p>
+
+<p>La bizarrerie, la satiété, le libertinage, l’habitude,
+des motifs particuliers, une philosophie affectée ou
+téméraire, la pauvreté, la cupidité, la jalousie, la
+superstition concoururent à cette révolution singulière;
+la superstition, dis-je, car les opérations les
+plus avilissantes, les plus ridicules, les plus cruelles
+ont été imaginées par des fanatiques atrabilaires, qui
+dictent des loix tristes, sombres, injustes, où la privation
+fait la vertu et la mutilation le mérite.</p>
+
+<p>Les Romains fourmilloient d’eunuques. En Asie et
+en Afrique on s’en sert encore aujourd’hui pour garder
+les femmes; en Italie cette atrocité n’a pour objet
+que la perfection d’un vain talent <a href="#prug_7_1">(I)</a>. Au Cap les
+Hottentots ne coupent qu’un testicule, pour éviter,
+disent-ils, les jumeaux. Dans beaucoup de pays les
+pauvres mutilent pour éteindre leur postérité, afin
+que leurs malheureux enfans n’éprouvent pas un jour
+la double misère et de périr de faim et de voir périr
+les leurs. Il y a bien des sortes d’eunuques!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">Pg 127</a></span></p>
+
+<p>Quand on ne pense qu’à perfectionner la voix, on
+n’enlève que les testicules; mais la jalousie dans sa
+cruelle méfiance retranche toutes les parties de la
+génération: cette effroyable opération est très dangereuse;
+on ne peut la faire avec une sorte de succès
+qu’avant la puberté; encore y a-t-il beaucoup de danger:
+passé quinze ans, à peine en réchappe-t-il un
+quart. Aussi ces sortes d’impuissants se vendent cinq
+et six fois jusqu’à vingt-deux mille de ces infortunés.
+Quelle horrible plaie faite à l’humanité! Les plus
+fameux sont Éthiopiens; ils sont si hideux que les
+jaloux les paient au poids de l’or.</p>
+
+<p>Les impuissans absolus se qualifient d’<i>eunuques
+aqueducs</i>, parce qu’étant dépourvus de la verge qui
+porte le jet au-dehors, ils sont obligés de se servir
+d’un conduit de supplément, faute de ne pouvoir lancer
+le jet comme les femmes dont la vulve a tout son
+ressort. Ceux au contraire qui ne sont privés que des
+testicules, jouissent de toute l’irritation que donnent
+les désirs, et peuvent en un sens se dire très puissans
+(sur-tout lorsqu’ils n’ont été opérés qu’après que leur
+organe a reçu tout son développement<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101"></a><a href="#Footnote_101" class="fnanchor">101</a> mais avec
+cette triste exception que, ne pouvant jamais se satisfaire,
+l’ardeur vénérienne dégénere chez eux en une
+espece de rage; ils mordent les femmes qu’ils liment
+avec une précieuse continuité.</p>
+
+<p>On voit que cette sorte d’eunuques a le double
+avantage de servir sans risque aux plaisirs des
+<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">Pg 128</a></span>femmes et aux goûts dépravés des hommes. Autrefois
+tous les garçons de la Géorgie se vendoient aux
+Grecs, et les filles garnissoient les serrails. On comprend
+que l’on trouvoit dans ce beau climat autant
+de Ganymedes que de Vénus; et si quelque chose
+pouvoit excuser cette passion aux yeux de qui ne l’a
+pas, ce seroit sans doute l’incomparable beauté de
+ces modeles.</p>
+
+<p>On comprend aujourd’hui, comme on sait, par le
+mot de <i>péché contre nature</i> tout ce qui a rapport à
+la non-propagation de l’espece, et cela n’est ni juste,
+ni bien vu. La sodomie, dans son rapport avec la ville
+de l’Ecriture, est bien différente, par exemple, d’une
+simple pollution. Quoique ce goût bizarre que l’on a
+compris avec tant d’autres dans le mot général <i>mollities</i>
+ait été généralement répandu dans les pays les
+plus policés, l’histoire ne cite rien d’aussi fort que ce
+qui est rapporté dans l’Ecriture. Toutes les villes de
+la Pentapole en étoient tellement infestées qu’aucun
+étranger n’y pouvoit paraître qu’il ne fût en proie à
+leurs désirs. Les deux anges qui vinrent visiter Loth
+furent à l’instant assaillis par une multitude de
+peuple<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102"></a><a href="#Footnote_102" class="fnanchor">102</a>. En vain Loth leur prostitua ses deux
+filles: ce singulier acte de vertu hospitalière ne lui
+réussit pas. Il falloit aux Sodomistes des derrières
+mâles<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103"></a><a href="#Footnote_103" class="fnanchor">103</a>; et les anges n’échappèrent que grâce à cet
+<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">Pg 129</a></span>aveuglement subit qui empêcha ces libertins de se
+reconnoître les uns les autres.</p>
+
+<p>Cet état ne dura pas longtemps; car en douze
+heures de tems tout fut consumé par la pluie de
+soufre, au point que Loth et ses filles, retirés dans
+une antre, crurent que le monde venoit de périr par le
+feu, comme il avoit lors du déluge péri par l’eau; et
+la crainte de ne plus avoir de postérité détermina ces
+filles, qui ne comptoient apparemment pas sur les
+fruits de leur prostitution récente, à en tirer au plus
+vite de leur pere. L’aînée se dévoua la première à ce
+piteux office; elle se coucha sur le bon homme Loth,
+qu’elle avoit enivré, lui épargna toute la peine de ce
+sacrifice offert à l’amour de l’humanité, et le consomma
+sans qu’il s’en aperçût<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104"></a><a href="#Footnote_104" class="fnanchor">104</a>. La nuit suivante
+sa sœur en fit autant; et le bon Loth qui paroît avoir
+été facile à tromper et dur à réveiller, réussit si bien
+dans ces actes involontaires, que ses filles mirent au
+monde neuf mois après cette aventure, deux garçons,
+Moab, chef de la nation des Moabites<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105"></a><a href="#Footnote_105" class="fnanchor">105</a>, et Ammon,
+chef des Ammonites.</p>
+
+<p>On sait, indépendamment du témoignage formel
+de S. Paul<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106"></a><a href="#Footnote_106" class="fnanchor">106</a>, que les Romains porterent très-loin ces
+excès de la pédérastie; mais ce que ce grand apôtre
+dit de remarquable, c’est que les femmes préféroient
+de beaucoup le plaisir contre nature à celui qu’elles
+provoquent.&mdash;<i>Et fœminæ imitaverunt naturalem</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">Pg 130</a></span><i>usum in eum usum qui est contra naturam</i>; c’est
+dans le vingt-sixième verset du chapitre cité au bas
+de la page qu’on lit ces paroles; et le verset suivant
+a fourni au Caravage l’idée de son <i>Rosaire</i>, qui est
+dans le Musæum du grand-duc de Toscane. On y voit
+une trentaine d’hommes étroitement liés (<i>turpiter
+ligati</i>) en rond, et s’embrassant avec cette ardeur
+lubrique que ce peintre sait répandre dans ses compositions
+libertines.</p>
+
+<p>Au reste, la pédérastie a été connue sur tout le
+globe; les voyageurs et les missionnaires en font foi.
+Ceux-ci rapportent même un cas de sodomie triple
+qui a embarrassé et aiguisé la sagacité du docteur
+Sanchez: le voici.</p>
+
+<p>Marc Paul avoit décrit, dans sa Description géographique,
+imprimée en 1566, les hommes à queue
+du royaume de Lambri. Struys avoit parlé de ceux de
+l’isle Formose et Gemelli Carreri de ceux de l’isle
+Mindors, voisine de Manille. Tant d’autorités se trouverent
+plus que suffisantes pour déterminer des missionnaires
+jésuites à entreprendre de préférence des
+conversions dans ce pays-là. Ils ramenèrent en effet
+de ces hommes à queue, qui par un prolongement du
+coccyx portaient vraiment des queues de sept, huit
+et dix pouces, susceptibles, quant à la mobilité, de
+tous les mouvemens que l’on aperçoit dans la trompe
+de l’éléphant. Or l’un de ces hommes à queue se coucha
+entre deux femmes, dont l’une ayant un clitoris
+considérable, se posta de la tête aux pieds et plaça en
+pédéraste son clitoris, tandis que la queue de l’insulaire
+fournissoit sept pouces au vase légitime: l’insulaire
+qui étoit complaisant se laissa faire, et pour
+occuper toutes ses facultés il approcha de l’autre<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">Pg 131</a></span>
+femme et en jouit comme la nature y invite... Il y
+avoit là assurément de quoi exercer les talens du
+prince des casuistes.</p>
+
+<p>Sanchez distingua: «Pour la première, dit-il,
+sodomie double quoiqu’incomplete dans ses fins,
+parce que ni la queue ni le clitoris ne pouvant verser
+la libation, ils n’opèrent rien contre les voies de Dieu
+et le vœu de la nature; quant à la seconde, fornication
+simple.»</p>
+
+<p>J’imagine que de pareilles queues auroient plus d’un
+genre d’utilité à Paris, où le goût des pédérastes,
+quoique moins en vogue que du tems de Henri III,
+sous le règne duquel les hommes se provoquoient
+mutuellement sous les portiques du Louvre, fait des
+progrès considérables. On sait que cette ville est un
+chef-d’œuvre de police; en conséquence il y a des
+lieux publics autorisés à cet effet. Les jeunes gens
+qui se destinent à la profession sont soigneusement
+enclassés; car les systêmes réglementaires s’étendent
+jusques là. On les examine; ceux qui peuvent
+être agens et patiens, qui sont beaux, vermeils,
+bien faits, potelés, sont réservés pour les grands
+seigneurs, ou se font payer très-cher par les évêques
+et les financiers. Ceux qui sont privés de leurs testicules,
+ou en terme de l’art (car notre langue est plus
+chaste que nos mœurs) qui n’ont pas le <i>poids du
+tisserand</i>, mais qui donnent et reçoivent forment la
+seconde classe; ils sont encore chers parce que les
+femmes en usent, tandis qu’ils servent aux hommes.
+Ceux qui ne sont plus susceptibles d’érections tant ils
+sont usés, quoiqu’ils aient tous les organes nécessaires
+au plaisir, s’inscrivent comme <i>patiens purs</i> et
+composent la troisième classe: mais celle qui préside<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">Pg 132</a></span>
+à ces plaisirs, vérifie leur impuissance. Pour cet
+effet on les place tout nus sur un matelas ouvert par
+la moitié inférieure; deux filles le caressent de leur
+mieux, pendant qu’une troisième frappe doucement
+avec des orties naissantes le siège des désirs vénériens.
+Après un quart d’heure de cet essai, on leur
+introduit dans l’anus un poivre long rouge qui cause
+une irritation considérable; on pose sur les échauboulures
+produites par les orties de la moutarde
+fine de Caudebec, et l’on passe le gland au camphre.
+Ceux qui résistent à ces épreuves, et ne donnent
+aucun signe d’érection servent comme patiens à un
+tiers de paie seulement... O qu’on a bien raison de
+vanter le progrès des lumieres dans ce siecle philosophe!</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">Pg 133</a></span></p>
+
+<h3>BÉHÉMAH</h3>
+
+<p><span class="smcap">De la Bestialité.</span>&mdash;Ce titre répugne à l’esprit et
+flétrit l’ame. Comment imaginer sans horreur qu’un
+goût aussi dépravé puisse exister dans la nature
+humaine, lorsqu’on pense combien elle peut s’élever
+au-dessus de tous les êtres animés? Comment se
+figurer que l’homme ait pu se prostituer ainsi? Quoi,
+tous les charmes, tous les délices de l’amour, tous
+ses transports... il a pu les déposer aux pieds d’un
+vil animal! Et c’est au physique de cette passion, à
+cette fievre impétueuse qui peut pousser à de tels
+écarts, que des philosophes n’ont pas rougi de subordonner
+le moral de l’amour! <i>Le physique seul en est
+bon</i><a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107"></a><a href="#Footnote_107" class="fnanchor">107</a>, ont-ils dit.&mdash;Eh bien, lisez Tibulle et puis
+courez contempler ce physique dans les Pyrénées où
+chaque berger a sa chevre favorite; et quand vous
+aurez assez observé les hideux plaisirs du montagnard
+brutal, répétez encore: <i>en amour le physique seul
+est bon</i>.</p>
+
+<p>Un sentiment très philosophique peut engager à
+fixer un moment ses regards sur un sujet aussi
+<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">Pg 134</a></span>étrange, parce que ce sentiment donnant la force
+d’écarter toutes les idées que l’éducation, les préjugés,
+et l’habitude nous inculquent tour à tour, indique
+plus d’une vue à diriger, plus d’une expérience à
+faire, dont les résultats pourroient être utiles et
+curieux.</p>
+
+<p>La forme particuliere par laquelle la nature a distingué
+l’homme et la femme, prouve que la différence
+des sexes ne tient pas à quelques variétés superficielles;
+mais que chaque sexe est le résultat peut-être
+d’autant de différences qu’il y a d’organes dans le
+corps humain, quoiqu’elles ne soient pas toutes
+également sensibles. Parmi celles qui sont assez
+frappantes pour se laisser appercevoir, il en est dont
+l’usage et la fin ne sont pas bien déterminés. Tiennent-elles
+au sexe essentiellement, ou sont-elles une
+suite nécessaire de la disposition des parties constituantes<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108"></a><a href="#Footnote_108" class="fnanchor">108</a>?
+La vie s’attache à toutes les formes, mais
+elle se maintient plus dans les unes que dans les
+autres. Les productions monstrueuses humaines
+vivent plus ou moins; mais celles qui le sont extrêmement
+périssent bientôt. Ainsi l’anatomie, éclairée
+autant qu’il seroit possible, pourroit décider jusqu’à
+quel point on peut être monstre, c’est-à-dire, s’écarter
+de la conformation particuliere à son espece, sans
+perdre la faculté de se reproduire, et jusqu’à quel
+point on peut l’être sans perdre celle de se conserver.
+L’étude de l’anatomie n’a pas même encore été dirigée
+sur ce plan, pour lequel on pourroit mettre à profit
+<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">Pg 135</a></span>cette erreur de la nature, ou plutôt cet abus de ses
+désirs et de ses facultés qui portent à la bestialité.</p>
+
+<p>Les productions monstrueuses d’animaux différens
+conservent une conformation particuliere aux deux
+especes, en perdant insensiblement la faculté de se
+reproduire. Les productions monstrueuses de l’humanité
+nous apprendroient en outre jusqu’à quel point
+l’ame raisonnable <i>se transmet ou se débrouille</i>, si
+l’on peut parler ainsi, d’avec l’ame sensitive. Il est
+singulier que la physique ait dédaigné ces recherches.</p>
+
+<p>La partie constitutive de notre être, qui nous différencie
+essentiellement de la brute, est ce que nous
+appellons l’ame. Son origine, sa nature, sa destinée,
+le lieu où elle réside sont une source intarissable de
+problêmes et d’opinions. Les uns l’anéantissent à la
+mort; les autres la séparent d’un tout auquel elle se
+réunit par réfusion, comme l’eau d’une bouteille qui
+nageroit et que l’on casseroit se réuniroit à la masse.
+Ces idées ont été modifiées à l’infini. Les Pythagoriciens
+n’admettoient la réfusion qu’après des transmigrations;
+les Platoniciens réunissoient les ames
+pures, et purifioient les autres dans des nouveaux
+corps. De là les deux especes de métempsycoses que
+professoient ces philosophes.</p>
+
+<p>Quant aux discussions sur la nature de l’ame, elles
+ont été le vaste champ des folies humaines, folies
+inintelligibles à leurs propres auteurs. Thalès prétendoit
+que l’ame se mouvoit en elle-même; Pithagore
+qu’elle étoit une ombre pourvue de cette faculté de se
+mouvoir en soi-même. Platon la définit une substance
+spirituelle se mouvant par un nombre harmonique.
+Aristote, armé de son mot barbare d’<i>entéléchie</i>, nous<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">Pg 136</a></span>
+parle de l’accord des sentimens ensemble. Héraclite
+la croit une exhalaison; Pithagore un détachement de
+l’air; Empédocle un composé des élémens; Démocrite,
+Leucide, Epicure un mélange de je ne sais quoi de
+feu, de je ne sais quoi d’air, de je ne sais quoi de
+vent, et d’un autre quatrieme qui n’a point de nom.
+Anaxagore, Anaximene, Archelaüs la composoient d’air
+subtil; Hippone d’eau; Xénophon d’eau et de terre;
+Parménide de feu et de terre; Boëce de feu et d’air.
+Critius la plaçoit tout simplement dans le sang;
+Hippocrate ne voyoit en elle qu’un esprit répandu
+par tout le corps; Marc-Antonin la prenoit pour du
+vent; et Critolaüs, tranchant ce qu’il ne pouvoit
+dénouer, la supposoit une cinquième substance.</p>
+
+<p>Il faut convenir qu’une pareille nomenclature a
+l’air d’une parodie; et l’on croiroit presque que ces
+grands génies se jouoient de la majesté de leur sujet,
+en voyant que le résultat de leurs méditations étoient
+des définitions aussi ridicules, si en lisant les plus
+célèbres modernes, on étoit plus éclairé sur cette
+matiere que les rêveries des anciens. Ce qui résulte
+de plus remarquable de leurs opinions en ce genre,
+c’est que jamais on n’avoit eu jusqu’à nos dogmes
+modernes la moindre idée de la spiritualité de l’ame,
+quoiqu’on la composât de parties infiniment subtiles<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109"></a><a href="#Footnote_109" class="fnanchor">109</a>.
+Tous les philosophes l’ont crue matérielle, et
+l’on sait ce que presque tous pensoient de sa destinée.
+<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">Pg 137</a></span>
+Quoi qu’il en soit, les folies théoriques, les hypothèses
+même ingénieuses ne nous instruiront jamais
+autant que le pourroient des expériences physiques
+bien dirigées.</p>
+
+<p>Ce n’est pas que je croie qu’elles puissent nous
+apprendre, ni quelle est la nature de l’ame ni le lieu
+où elle réside; mais les nuances de ses dégradations
+peuvent être infiniment curieuses et c’est le seul chapitre
+de son histoire qui paroisse nous être abordable.</p>
+
+<p>Il seroit infiniment téméraire de décider que les
+brutes ne pensent point, bien que le corps ait indépendamment
+de ce qu’on appelle l’ame, le principe
+de la vie et du mouvement. L’homme lui-même est
+souvent machine: un danseur fait les mouvements
+les plus variés, les plus ordonnés dans leur ensemble,
+d’une manière très-exacte, sans donner la moindre
+attention à chacun de ces mouvements en particulier.
+Le musicien exécuteur est à peu près de même:
+l’acte de la volonté n’intervient que pour déterminer
+le choix de tel ou tel air. Le branle donné aux esprits
+animaux, le reste s’exécute sans qu’il y pense; les
+gens distraits, les somnambules sont souvent dans un
+véritable état d’automates. Les mouvemens qui
+tendent à conserver notre équilibre, sont ordinairement
+très-involontaires; les goûts et les antipathies
+précedent dans les enfans le discernement. L’effet des
+impressions du dehors sur nos passions, sans le
+secours d’aucune pensée, par la seule correspondance
+merveilleuse des nerfs et des muscles, n’est-il pas
+très-indépendant de nous? Et ces émotions toutes
+corporelles répandent cependant un caractère très-marqué
+sur la physionomie qui a une sympathie toute
+particulière avec l’ame.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">Pg 138</a></span></p>
+
+<p>Les animaux considérés dans un simple point de
+vue mécanique, fourniroient donc déjà un grand
+nombre de solutions à ceux qui leur refusent le don
+de la pensée; et il ne seroit pas très-difficile de
+prouver qu’une grande partie de leurs opérations
+même les plus étonnantes ne la nécessitent pas. Mais
+comment concevoir que de simples automates
+s’entendent, agissent de concert, concourent à un
+même dessein, correspondent avec les hommes,
+soient susceptibles d’éducation? On les dresse, ils
+apprennent; on leur commande, ils obéissent; on les
+menace, ils craignent; on les flatte, ils caressent;
+enfin, les animaux nous offrent une foule d’actions
+spontanées, où paroissent les images de la raison et
+de la liberté; d’autant plus qu’elles sont moins uniformes,
+plus diversifiées, plus singulieres, moins
+prévues, accommodées sur le champ à l’occasion du
+moment; il en est de même qui ont un caractère
+déterminé, qui sont jaloux, vindicatifs, vicieux.</p>
+
+<p>Ou de deux choses l’une, ou Dieu a pris plaisir à
+former les bêtes vicieuses et à nous donner en elles
+des modèles très-odieux, ou elles ont comme l’homme
+un péché originel qui a perverti leur nature. La
+premiere proposition est contraire à la Bible, qui dit
+que tout ce qui est sorti des mains de Dieu étoit bon
+et fort bon. Mais si les bêtes étoient telles alors qu’elles
+sont aujourd’hui, comment pourroit-on dire qu’elles
+fussent bonnes et fort bonnes? Où est le bien qu’un
+singe soit malfaisant, un chien envieux, un chat
+perfide, un oiseau de proie cruel? Il faut recourir à
+la seconde proposition et leur supposer un péché
+originel; supposition gratuite et qui choque la raison
+et la religion.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">Pg 139</a></span></p>
+
+<p>Ce n’est donc point encore une fois par des raisonnemens
+théoriques que l’on peut tracer la ligne de
+démarcation entre l’homme et la bête. Notre ame a
+trop peu de points de contact pour qu’il soit facile,
+même à la physique, de pénétrer jusqu’à elle,
+d’effleurer seulement sa substance et sa nature; on ne
+sait où fixer son siege. Les uns ont prétendu qu’elle
+est dans un lieu particulier d’où elle exerce son
+empire. Descartes a voulu la grande pinéale; Vicussens
+le centre ovale; Lancifi et M. de la Peyronie le
+corps calleux; d’autres les corps cannelés. Le climat,
+sa température, les alimens, un sang épais ou lent,
+mille causes purement physiques forment des obstructions
+qui influent sur sa manière d’être; ainsi en
+poussant les suppositions on varieroit les effets à
+l’infini, et l’on montreroit par les résultats, comme
+il suit assez de l’expérience, qu’il n’y a guere de tête,
+quelque saine qu’elle puisse être, qui n’ait quelque
+tuyau fort obstrué.</p>
+
+<p>Le curieux, l’intéressant, l’utile, seroient donc de
+savoir jusqu’à quel point un être dégradé de l’espece
+humaine par sa copulation avec la brute, peut être
+plus ou moins raisonnable; c’est peut être la seule
+manière d’assiéger la nature qui puisse en ce genre
+lui arracher une partie de son secret; mais pour y
+parvenir il auroit fallu suivre les produits, leur donner
+une éducation convenable et étudier avec soin ces
+sortes de phénomenes. On auroit probablement tiré
+de cette opération plus d’avantage pour le progrès
+des connoissances humaines que des efforts qui
+apprennent à parler aux sourds et aux muets, qui
+enseignent les mathématiques à un aveugle, etc.; car
+ceux-ci ne nous montrent qu’une même nature, un<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">Pg 140</a></span>
+peu moins parfaite dans son principe, en ce que le
+sujet est privé d’un ou deux sens et qu’on a perfectionnée;
+au lieu que le fruit d’une copulation avec la
+brute, offrant, pour ainsi dire, une autre nature, mais
+entée sur la première, éclairciroit plusieurs des
+points dont le développement a tant occupé tous ces
+êtres pensans.</p>
+
+<p>Il est difficile de mettre en doute qu’il n’ait existé
+des produits de la nature humaine avec les animaux,
+et pourquoi n’y en auroit-il point? La bestialité étoit
+si commune parmi les Juifs qu’on ordonnoit de
+brûler le fruit avec les acteurs. Les Juives avoient
+commerce avec les animaux<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110"></a><a href="#Footnote_110" class="fnanchor">110</a>, et voilà ce qui, selon
+moi, est bien étrange; je conçois comment un homme
+rustique ou déréglé, emporté par la fougue d’un
+besoin ou les délires de l’imagination, essaie d’une
+chèvre, d’une jument, d’une vache même; mais rien
+ne peut m’apprivoiser avec l’idée d’une femme qui se
+fait éventrer par un âne. Cependant un verset du
+Lévitique<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111"></a><a href="#Footnote_111" class="fnanchor">111</a> porte: <i>La bête quelle qu’elle soit</i>. D’où
+il résulte évidemment que les Juives se prostituoient
+<i>à toute espèce de bête indistinctement</i>; voilà ce qui
+est incompréhensible.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, il paroît certain qu’il a existé des
+produits de chevres avec l’espèce humaine. Les
+satyres, les faunes, les égypans, toutes ces fables en
+sont une tradition très-remarquable. <i>Satar</i> en arabe
+signifie <i>bouc</i>; et le bouc expiatoire ne fut ordonné
+par Moyse que pour détourner les Israélites du goût
+<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">Pg 141</a></span>qu’ils avoient pour cet animal lascif<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112"></a><a href="#Footnote_112" class="fnanchor">112</a>. Comme il est
+dit dans l’Exode qu’on ne pouvoit voir la face des
+dieux, les Israélites étoient persuadés que les démons
+se faisoient voir sous cette forme<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113"></a><a href="#Footnote_113" class="fnanchor">113</a>, et c’est là le
+Φάσμα τραγου dont parle Jamblique. On trouve dans
+Homère de ces apparitions. Manethon, Denis d’Halicarnasse
+et beaucoup d’autres offrent des vestiges très
+remarquables de ces productions monstrueuses.</p>
+
+<p>On a ensuite confondu les incubes et les succubes
+avec les véritables produits. Jérémie parle de <i>faunes
+suffocans</i><a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114"></a><a href="#Footnote_114" class="fnanchor">114</a> <a href="#prug_8_1">(I)</a>. Héraclite a décrit les satyres qui
+vivoient dans les bois<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115"></a><a href="#Footnote_115" class="fnanchor">115</a> et jouissoient en commun
+des femmes dont ils s’emparoient. Edouard Tyson a
+traité dans le même genre des pigmées, des cynocéphales,
+des sphinx; ensuite il décrit les orang-outang
+et les aigo-pithecoi, qui sont les classes des singes
+qui se rapprochent absolument de l’espèce humaine;
+car un bel orang-outang, par exemple, est plus beau
+qu’un laid Hottentot. Munster sur la Genèse et le Lévitique
+a fait le τραγομόρφοι tous ces monstres et a trouvé
+des choses fort curieuses des rabbins. Enfin, Abraham
+Seba admet des ames à ces faunes<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116"></a><a href="#Footnote_116" class="fnanchor">116</a>, desquels il
+paroît qu’on ne peut guère contester l’existence.</p>
+
+<p>Nous n’avons rien d’aussi positif, il est vrai, sur
+<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">Pg 142</a></span>les centaures et les minotaures; mais il n’y a pas plus
+d’impossibilité à ce qu’ils aient été qu’à l’existence
+des produits d’autres espèces<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117"></a><a href="#Footnote_117" class="fnanchor">117</a>. Dans le siècle passé
+il fut beaucoup question de l’homme cornu que l’on
+présenta à la cour. On connoît l’histoire de la fille
+sauvage, religieuse à Châlons, qui vit encore, et qui
+pourroit très-bien avoir quelque affinité avec les
+habitans des bois. Feu M. le Duc avoit à Chantilly un
+orang-outang qui violoit les filles; il fallut le tuer.
+Tout le monde a lu ce que Voltaire a écrit sur les
+monstres d’Afrique. Il paroît que cette partie du monde
+que l’on ne connoît que bien peu, est le théâtre le
+plus ordinaire de ces copulations contre nature; il
+faut en chercher probablement la cause dans la chaleur,
+plus excessive dans ces contrées, qu’en aucun
+autre endroit du globe, parce que le centre de
+l’Afrique, qui est sous la ligne, est plus éloigné des
+mers que les terres des autres parties du monde
+situées dans des latitudes semblables. Les accouplements
+monstrueux y doivent donc être assez communs
+et ce seroit là la véritable école des altérations, des
+dégradations<a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118"></a><a href="#Footnote_118" class="fnanchor">118</a> et peut-être du <i>perfectionnement</i>
+<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">Pg 143</a></span>physique de l’espèce humaine. Je dis du <i>perfectionnement</i>;
+car qu’est-ce qu’il y auroit de plus beau dans les
+êtres animés que la forme du centaure, par exemple?</p>
+
+<p>Notre illustre Buffon a déjà fait en ce genre tout
+ce qu’un particulier, qui n’est pas riche, peut se permettre.
+Nous avons la suite de ces variétés dans les
+especes de chiens, les accouplemens de différentes
+especes d’animaux, l’histoire des produits de mulets,
+découverte entièrement neuve, etc. Mais ce grand
+homme ne nous a pas donné ses expériences sur les
+mélanges des hommes avec les bêtes, et c’est ce qu’il
+faudroit imprimer, afin qu’il fût possible de suivre
+ses grandes vues, et qu’en perdant un si beau génie,
+nous ne perdissions par la suite de ses idées.</p>
+
+<p>La bestialité existe plus communément qu’on ne
+croit en France, non par goût, heureusement, mais
+par besoin. Tous les pâtres des Pyrénées sont bestiaires.
+Une de leurs plus exquises jouissances est de
+se servir des narines d’un jeune veau qui leur lèche en
+même temps les testicules. Dans toutes ces montagnes
+peu fréquentées, chaque pâtre a sa chèvre favorite.
+On sait cela par les curés basques. On devroit, par la
+voie de ces curés, faire soigner ces chèvres engrossées
+et recueillir leurs produits. L’intendant d’Auch
+pourroit aisément parvenir à ce but, sans faire révéler
+des confessions<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119"></a><a href="#Footnote_119" class="fnanchor">119</a> (abus de religion atroce dans tous
+<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">Pg 144</a></span>les cas); il pourroit se procurer de ces produits monstrueux
+par ces curés; le curé demanderoit à son
+pénitent <i>sa maîtresse</i> qu’il remettroit au subdélégué
+de l’endroit sans révéler le nom de l’<i>amant</i>. Je ne vois
+pas quel inconvénient il y auroit, à tourner au profit
+du progrès des connoissances humaines, un mal que
+l’on ne sauroit guère empêcher.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">Pg 145</a></span></p>
+
+<h3>L’ANOSCOPIE</h3>
+
+<p>On sait que dans tous les siecles, les jongleurs, les
+charlatans, devins, médecins, politiques ou philosophes
+(car il en est de toutes ces sortes) ont eu plus
+ou moins d’influence. La nature de l’homme, sans
+cesse ballottée entre le désir et la crainte, offre tant
+d’hameçons à l’usage de ceux qui établissent leur crédit
+ou leur fortune sur la crédulité de leurs semblables,
+qu’il y a toujours pour eux quelque heureuse découverte
+à faire dans l’océan sans bornes des sottises
+humaines; et quand on se contenteroit de rajeunir
+les vieilles fascinations, les folies surannées, cet appât
+est si bien proportionné à l’avidité ignorante et grossière
+du peuple, auquel il est surtout destiné, que son
+effet est infaillible, quelqu’ignorans et mal-adroits que
+puissent être les professeurs de l’art si facile de tromper
+les hommes. La philosophie et la physique expérimentale
+plus cultivées, en détrompent sans doute un
+grand nombre; mais celui où le progrès des connoissances
+humaines peut pénétrer, sera toujours de beaucoup
+le plus petit.</p>
+
+<p>Le mot de <i>devin</i> se trouve très-souvent dans la
+Bible; ce qui justifie l’ancienne remarque qu’il n’y a
+eu parmi les auteurs sacrés que peu ou point de phi<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">Pg 146</a></span>losophes.
+Moyse défend gravement de consulter les
+devins. «La personne, dit-il, qui se détournera après
+les devins et les sorcieres en <i>paillardant</i> avec eux,
+je mettroi ma face contre la sienne<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120"></a><a href="#Footnote_120" class="fnanchor">120</a>.» Il y a plusieurs
+classes de sorciers indiquées dans l’Écriture.</p>
+
+<p><i>Chaurnien</i> en hébreu signifioit sages. Mais cette
+expression étoit fort équivoque et susceptible des
+diverses acceptions de <i>sagesse vraie, sagesse fausse,
+maligne, dangereuse, affectée</i>. Ainsi dans tous les
+tems il fut des hommes assez politiques, assez habiles
+pour faire servir les apparences de la sagesse à leurs
+intérêts, au succès de leurs passions, et pour détourner
+l’étude, la science et le talent du seul emploi qui
+les honore; je veux dire la recherche et la propagation
+de la vérité.</p>
+
+<p>Les <i>Mescuphins</i> étoient ceux qui devinoient dans
+des choses écrites les secrets les plus cachés; les
+tireurs d’horoscopes, les interprètes des songes, les
+diseurs de bonne aventure manœuvroient ainsi.</p>
+
+<p>Les <i>Carthumiens</i> étoient les enchanteurs; par leur
+art ils fascinoient les yeux et sembloient opérer des
+changemens fantastiques ou véritables dans les objets
+et dans les sens.</p>
+
+<p>Les <i>Asaphins</i> usoient d’herbes, de drogues particulières
+et du sang des victimes pour leurs opérations
+superstitieuses.</p>
+
+<p>Les <i>Casdins</i> lisoient dans l’avenir par l’inspection
+des astres: c’étoient les astrologues de ce tems-là.</p>
+
+<p>Ces honnêtes gens qui ne valoient assurément pas
+nos Comus étoient en fort grand nombre; ils avoient
+dans les cours des plus grands rois de la terre un crédit
+<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">Pg 147</a></span>immense; car la superstition qui a si bien servi
+le despotisme, l’a toujours soumis à ses lois, et du sein
+de cette confédération terrible qui a ourdi tous les
+maux de l’humanité, le triomphe de la superstition a
+toujours jailli, les ministres de la religion étoient trop
+habiles pour se dessaisir d’aucune des parties de leur
+pouvoir: ils conservèrent avec soin tout ce qui avoit
+trait à la divination; ils se donnèrent en tout pour les
+confidens des dieux, et ceignirent aisément du bandeau
+de l’opinion des hommes qui ne savoient pas
+même douter, science qui est à peu près la dernière
+dont l’homme s’instruise.</p>
+
+<p>De tous les peuples qui ont rampé sous le joug de
+la superstition, nul n’y fut plus soumis que les Juifs;
+on recueilleroit dans leur histoire une infinité de
+détails sur leurs pratiques folles et coupables. La grace
+que Dieu leur faisoit en leur envoyant des prophètes
+pour les instruire de sa volonté, devenoit pour ces
+hommes grossiers et curieux un piège auquel ils
+n’échappoient pas. L’autorité des prophetes, leurs
+miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois,
+leur influence dans les délibérations et les affaires
+publiques, les faisoient tellement considérer par la
+multitude, que l’envie d’avoir part à ces distinctions,
+en s’arrogeant le don de prophétie devenoit une passion
+dévorante, en sorte que si l’on a dit de l’Égypte
+que tout y étoit <i>dieu</i>, il fut un tems où l’on pouvoit
+dire de la Palestine que tout y étoit <i>prophète</i>: il y en
+eut sans doute plus de faux que de vrais; on n’ignore
+pas même que les Juifs avoient des enchantemens et
+des philtres particuliers pour inspirer le don de prophétie
+dans lesquels ils faisoient usage de sperme
+humain, de sang menstruel, et de tout plein d’autres<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">Pg 148</a></span>
+choses aussi inutiles que dégoûtantes à avaler; mais
+les miracles sont une chose si aisée à opérer aux yeux
+du peuple, et la pieuse obscurité des discours, le ton
+apocalyptique, l’accent enthousiaste sont si imposans,
+que les succès furent très-partagés entre les vrais et
+les faux-prophetes; ceux-ci eurent recours aux arts
+et aux sciences occultes; ils firent ressource de tout et
+parvinrent à élever autel contre autel.</p>
+
+<p>Moïse lui-même nous dit dans l’Exode que les
+enchanteurs de Pharaon ont opéré des miracles vrais
+ou faux; mais que lui, envoyé du Dieu vivant et soutenu
+de son pouvoir, en a fait de beaucoup plus considérables
+qui ont grièvement affligé l’Égypte, parce
+que le cœur de son roi était endurci. Nous devons le
+croire religieusement, et surtout nous applaudir de
+n’en avoir pas été spectateurs. Aujourd’hui que l’illusion
+des joueurs de gobelets, tout ce que la mécanique
+peut avoir de plus propre à surprendre, à
+induire en erreur, les étonnans secrets de la chimie,
+les prodiges sans nombre qu’ont opérés l’étude de la
+nature et les belles expériences qui chaque jour
+levent une petite partie du voile qui couvre ses opérations
+les plus secretes; aujourd’hui, dis-je, que
+nous sommes instruits de tout cela jusqu’à un certain
+point, il seroit à craindre que notre cœur ne s’endurcît
+comme celui de Pharaon; car nous connoissons
+infiniment moins le démon que les secrets de la physique;
+et, comme on l’a remarqué, il semble que,
+grace au goût de la philosophie qui nous investit et
+franchit peu à peu les barrières mêmes jusqu’ici les
+plus impénétrables, l’empire du démon va tous les
+jours en déclinant.</p>
+
+<p>Peut-être feroit-on un ouvrage assez curieux que<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">Pg 149</a></span>
+l’histoire détaillée, autant qu’elle peut l’être, des
+augures, des artifices, des prophetes, de leurs
+manœuvres, des divinations de toute espèce, décrites
+ou dévoilées par l’œil sévère et perspicace d’un philosophe.
+Mais de toutes celles qu’il pourroit exposer
+aux yeux dessillés des nations, il n’en seroit pas de
+plus bizarre que celle qui sauva d’une triste catastrophe
+une société fameuse par son zèle pour la propagation
+de la foi, et qui, trop persuadée que cette
+foi suffisoit pour pénétrer dans les ténebres de l’avenir,
+contracta avec une légèreté fort imprudente un
+engagement qu’elle n’auroit pu remplir, sans le
+secours fortuit d’un horoscope très-étrange.</p>
+
+<p>Un essaim de Jésuites envoyé à la Chine y prêchoit
+la vraie religion, lorsqu’une sécheresse effroyable
+sembla destiner cet empire à n’être plus qu’un vaste
+tombeau; les Chinois alloient périr et avec eux les
+Jésuites, vainement invoqués par le despote, sans un
+miracle qu’ils pressentirent avec une merveilleuse
+sagacité, et qui a rendu à jamais cette société fameuse
+dans ces contrées désolées. Un poète moderne a
+raconté cette anecdote d’une manière plus piquante
+que nous ne le saurions faire, et nous nous bornerons
+à transcrire ses vers, sans approuver ses licences.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Fiers rejetons du fameux Loyola,</div>
+<div class="line">Dont Port-Royal a foudroyé l’école;</div>
+<div class="line">Vous que jadis sans cesse harcela</div>
+<div class="line">Le grand Pascal, étayé de Nicole;</div>
+<div class="line">Vous qui, de Rome usant les arsenaux,</div>
+<div class="line">Fîtes frapper du fatal anathème,</div>
+<div class="line">Pour soutenir votre lâche système,</div>
+<div class="line">Les Augustins, sous le nom des Arnaud.</div>
+<div class="line">Vous, dont Quesnel, digne fils de Bérule,</div>
+<div class="line">A tant de fois éprouvé la férule,</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">Pg 150</a></span>
+<div class="line">Et qui voyant dans ses puissans écrits,</div>
+<div class="line">Des Molina les sentimens proscrits;</div>
+<div class="line">Contre son livre, au benin Clément onze,</div>
+<div class="line">Fîtes pointer le redoutable bronze.</div>
+<div class="line">Vous qui dans la Chine alliez à la fois,</div>
+<div class="line">Confucius et Dieu mort sur la croix;</div>
+<div class="line">Et dont le culte équivoque et commode,</div>
+<div class="line">Rapporte à Dieu celui d’une pagode.</div>
+<div class="line">De la morale éternels corrupteurs;</div>
+<div class="line">Qui du salut élargissez la voie,</div>
+<div class="line">Et qui, guidant par des chemins de fleurs,</div>
+<div class="line">Les pénitens que le ciel vous envoie,</div>
+<div class="line">Au champ de Dieu ne semez que l’ivroie.</div>
+<div class="line">Des grands du siecle adroits adulateurs;</div>
+<div class="line">Vils artisans de mensonge et de fourbe,</div>
+<div class="line">De qui le dos sous l’iniquité courbe;</div>
+<div class="line">Qui démasqués et par-tout reconnus,</div>
+<div class="line">Etes pourtant par-tout les bien venus;</div>
+<div class="line">(Car il n’est lieux de l’un à l’autre pôle,</div>
+<div class="line">Où Dieu merci n’ayez le premier rôle.)</div>
+<div class="line">Dites-nous donc, par quel puissant moyen,</div>
+<div class="line">Vous trouvez l’art d’en imposer aux autres,</div>
+<div class="line">Et de coëffer la mître des apôtres,</div>
+<div class="line">Chez l’infidèle et le peuple chrétien?</div>
+<div class="line">Si l’on en croit vos longs martyrologes,</div>
+<div class="line">Où le mensonge a tracé vos éloges,</div>
+<div class="line">L’Inde rougit du sang de nos martirs:</div>
+<div class="line">Sur un trépied vous rendez des oracles;</div>
+<div class="line">Et le païen avide de miracles,</div>
+<div class="line">Les voit éclore au gré de ses desirs.</div>
+<div class="line">L’aride mort au teint livide et blême,</div>
+<div class="line">Lâche sa proie à votre voix suprême;</div>
+<div class="line">Par vous le sang qu’elle a coagulé,</div>
+<div class="line">Dans les vaisseaux a de nouveau coulé,</div>
+<div class="line">A l’ordre seul d’un petit taumaturge,</div>
+<div class="line">L’air de vapeurs ou se charge ou se purge;</div>
+<div class="line">Et vous avez à vos commandemens,</div>
+<div class="line">Le vent, la foudre et tous les élémens.</div>
+<div class="line">A ce propos on m’a fait certain conte,</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">Pg 151</a></span>
+<div class="line">Mes révérends, qu’il faut que je vous conte.</div>
+<div class="line">A Lima, dans Golconde, où la terre en son sein,</div>
+<div class="line">De ses sablons forme la riche pierre,</div>
+<div class="line">Dont le poli réfléchit la lumiere</div>
+<div class="line">En cent façons; étoit un jeune essaim</div>
+<div class="line">D’Ignatiens, qui dans l’âme indienne,</div>
+<div class="line">Alloient, Dieu sait, plantant la foi chrétienne.</div>
+<div class="line">Tous les beaux fils qu’a l’Inde sur son bord,</div>
+<div class="line">Etoient, par eux catéchisés d’abord.</div>
+<div class="line">Les Cordeliers qu’ils avaient pour annexe,</div>
+<div class="line">De leur côté baptisoient le beau sexe.</div>
+<div class="line">Tout alloit bien; et leur apostolat</div>
+<div class="line">Fructifioit, moyenant ce partage,</div>
+<div class="line">Si, que de Dieu, le nouvel héritage</div>
+<div class="line">Alloit croissant avec beaucoup d’éclat.</div>
+<div class="line">Là le démon qu’en figure de bronze,</div>
+<div class="line">Fait adorer l’ignorance du bonze;</div>
+<div class="line">Graces aux fils d’Ignace et de François,</div>
+<div class="line">Alloit perdant tous les jours de ses droits.</div>
+<div class="line">L’Ignatien à ces nouvelles plantes,</div>
+<div class="line">Distribuoit les graces suffisantes,</div>
+<div class="line">Si largement que l’efficace là</div>
+<div class="line">Glanoit après les fils de Loyola</div>
+<div class="line">Petitement. Quoi qu’il en soit, les drôles,</div>
+<div class="line">Par maints bons tours, maintes belles paroles,</div>
+<div class="line">Passoient pour saints, se faisoient vénérer</div>
+<div class="line">Du peuple Indien qu’ils savoient attirer.</div>
+<div class="line">Le bruit en vint jusqu’au roi de Golconde:</div>
+<div class="line">Ce prince étoit un vieux païen fieffé,</div>
+<div class="line">Qui de son diable étoit si fort coëffé,</div>
+<div class="line">Qu’il n’encensoit que cet esprit immonde,</div>
+<div class="line">Il vouloit voir ces apôtres nouveaux,</div>
+<div class="line">Que de son diable on disoit les rivaux.</div>
+<div class="line">Bien croyoit-il entendre des oracles,</div>
+<div class="line">Et comme Hérode aller voir des miracles.</div>
+<div class="line">Nos révérends, le crucifix en main,</div>
+<div class="line">Lui prêchent Dieu, mort pour le genre humain,</div>
+<div class="line">En déclamant contre le simulacre</div>
+<div class="line">De Satanus. Le roi dont la bile âcre</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">Pg 152</a></span>
+<div class="line">Jà s’échauffoit à leurs beaux plaidoyers,</div>
+<div class="line">Leur dit: messieurs, quand aux dieux on insulte,</div>
+<div class="line">Et qu’on annonce un singulier culte;</div>
+<div class="line">Encor faut-il de preuves l’étayer.</div>
+<div class="line">Depuis six mois la sécheresse afflige</div>
+<div class="line">Tout mon royaume; et votre zèle exige</div>
+<div class="line">Que de ce Dieu vous obteniez de l’eau.</div>
+<div class="line">Si dans trois jours vous n’en faites répandre,</div>
+<div class="line">Comme imposteurs je vous ferai tous pendre:</div>
+<div class="line">Pensez-y bien. Nos frocards eurent beau</div>
+<div class="line">Représenter à l’absolu monarque,</div>
+<div class="line">Que ce seroit tenter le Tout-Puissant:</div>
+<div class="line">Nous connoîtrons, dit-il, à cette marque,</div>
+<div class="line">S’il est le Dieu sur la terre agissant.</div>
+<div class="line">Force fut donc aux moines d’en promettre,</div>
+<div class="line">Sauf à tenter l’avis du baromètre,</div>
+<div class="line">Qui consulté par eux tous les instans,</div>
+<div class="line">Ne répondoit jamais que du beau tems.</div>
+<div class="line">Tous de concert alloient plier bagage,</div>
+<div class="line">Pour le martyre éprouvant peu d’attraits,</div>
+<div class="line">Quand un frater qu’ils laissoient là pour gage,</div>
+<div class="line">Et qui pour eux auroit payé les frais,</div>
+<div class="line">D’un tel départ leur demanda la cause.</div>
+<div class="line">Las! dirent-ils, le prince nous propose</div>
+<div class="line">De décorer nos collets de la hard,</div>
+<div class="line">S’il ne pleut pas dans trois jours au plus tard.</div>
+<div class="line">Quoi, voilà tout? allez, reprit le frère,</div>
+<div class="line">Par Loyola, patron du monastère,</div>
+<div class="line">Dites au roi que dès demain matin</div>
+<div class="line">Nous en aurons, ou j’y perds mon latin.</div>
+<div class="line">Pas ne mentoit notre moderne Elie:</div>
+<div class="line">Du sein des mers un nuage élevé,</div>
+<div class="line">A point nommé de sa féconde pluie,</div>
+<div class="line">Vit du pays chaque champ abreuvé.</div>
+<div class="line">Et de crier en Golconde au miracle,</div>
+<div class="line">Et de donner le bon frere en spectacle,</div>
+<div class="line">Qui dit tout bas à nos moines joyeux:</div>
+<div class="line">Mes révérends, si j’ai tenu parole,</div>
+<div class="line">Vous le devez à certaine v.....,</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">Pg 153</a></span>
+<div class="line">Qu’exprès pour vous me conservent les cieux.</div>
+<div class="line">Toutes les fois que l’atmosphere aride,</div>
+<div class="line">Va condensant de nouvelles vapeurs,</div>
+<div class="line">L’air surchargé de l’élément humide,</div>
+<div class="line">Ne manque pas de doubler mes douleurs.</div>
+<div class="line">On n’en dit mot à messieurs de Golconde,</div>
+<div class="line">Dans le pays il resta constaté,</div>
+<div class="line">Que ce n’étoit qu’un fruit de sainteté,</div>
+<div class="line">Et non celui de cette peste immonde,</div>
+<div class="line">Dont le pénard se trouvoit infecté.</div>
+<div class="line">Puisque le bien naît ainsi du désordre,</div>
+<div class="line">Que le bon Dieu la conserve à tout l’ordre.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>On voit, toute plaisanterie à part, combien cet
+étrange baromètre fut utile et à la Chine et aux missionnaires
+qui en ont rapporté leur fameuse querelle
+sur les lavemens. Les Chinois ne connoissent cette
+sorte d’injection qu’on porte dans les intestins par le
+fondement que depuis l’introduction des Jésuites
+dans leur empire; aussi ces peuples en s’en servant
+l’appellent-ils <i>le remède des barbares</i>.</p>
+
+<p>Les Jésuites qui voyoient que le mot ignoble de
+<i>lavement</i>, avoit succédé à celui de <i>clystere</i> gagnerent
+l’abbé de S. Cyran, et employerent leur crédit auprès
+de Louis XIV, pour obtenir que le mot <i>lavement</i> fut
+mis au nombre des expressions déshonnêtes: ensorte
+que l’abbé de S. Cyran les reprocha au pere Garasse,
+qu’on appeloit l’Hélène de la guerre des Jésuites et
+des Jansénistes; mais, disoit le pere <i>Garasse</i>, je n’entends
+par <i>lavement</i> que <i>gargarisme</i>: «ce sont les apothicaires
+qui ont profané ce mot à un usage messéant.»
+On substitua donc le mot <i>remède</i> à celui
+de <i>lavement</i>. Remède comme équivoque parut plus
+honnête, et c’est bien là notre genre de chasteté<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121"></a><a href="#Footnote_121" class="fnanchor">121</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">Pg 154</a></span>
+Louis XIV accorda cette grâce au père le Tellier. Ce
+prince ne demanda plus de <i>lavement</i>, il demandoit
+<i>son remède</i>; et l’académie fut chargée d’insérer ce
+mot avec l’acception nouvelle dans son dictionnaire...
+Digne objet d’une intrigue de cour!</p>
+
+<p>Il paroît que cette honteuse maladie, appelée <i>cristalline</i>,
+qui fut le <i>barometre jésuitique</i> dans la patrie
+de Confucius, et qui, dit-on, se perpétuait dans l’ordre
+des Jésuites de père en frère, n’étoit autre chose que
+la maladie dont parle l’écriture: <i>le Seigneur frappa
+ceux de la ville et de la campagne dans le fondement</i><a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122"></a><a href="#Footnote_122" class="fnanchor">122</a>.
+C’est pour la guérison de cette maladie que
+les Jésuites ont une messe imprimée dans un missel<a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123"></a><a href="#Footnote_123" class="fnanchor">123</a>
+à l’honneur de S. Job. Il n’y a rien là qui forme
+inconséquence avec leur morale; car il est certain que
+leurs casuistes encouragent à braver le danger de la
+cristalline, bien loin de l’improuver, quand ils croient
+que l’œuvre de Dieu peut y être intéressée. On lit dans
+le recueil du pere Jésuite Anufin un singulier fait
+arrivé à l’un de leurs novices qui s’amusoit avec un
+jeune homme, et qui fut surpris au milieu de ses
+débats par un de ses confreres. Celui-ci avoit eu la
+prudence d’observer à travers la serrure et de se
+taire; mais quand l’opération fut finie et le novice
+sorti, «malheureux, lui dit son camarade, que
+viens-tu de faire? J’ai tout vu; tu mériterois que je
+te dénonçasse; tu es encore tout enflammé de
+luxure... tu ne peux pas nier ton crime...&mdash;Eh,
+mon cher ami, répond le coupable d’un ton de confiance
+et d’affection, vous ne savez donc pas que
+<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">Pg 155</a></span>c’est un Juif? je le convertirai, ou il restera l’ennemi
+de J.-C. Dans l’une ou l’autre supposition
+n’ai-je pas raison de le séduire, ou pour le sauver
+ou pour le rendre plus coupable?» A ces mots le
+novice observateur persuadé, convaincu, pénétré
+d’admiration, se prosterne, baise les pieds de son
+confrère, fait son rapport; et le novice agent est enregistré
+parmi les opérateurs des œuvres du Très-Haut.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">Pg 157</a></span></p>
+
+<h3>LA LINGUANMANIE</h3>
+
+<p>Si l’on réduisoit toutes les passions de l’homme à
+ses affections primitives, tous ses idiômes à l’expression
+de ses pensées-meres, si je puis parler ainsi, en
+dépouillant celles-là de toutes les nuances dont il les
+a défigurées, et ceux-ci de toutes les acceptions dont
+il a surchargé leurs signes, les dictionnaires seroient
+moins volumineux et les sociétés moins corrompues.</p>
+
+<p>Par exemple, combien l’imagination n’a-t-elle pas
+brodé en amour le canevas de la nature? Si ses efforts
+se fussent bornées à l’embellir des illusions morales
+les plus touchantes, nous devrions nous en applaudir.
+Mais il y a beaucoup plus d’imaginations déréglées
+que d’imaginations sensibles; et voilà pourquoi il y
+a plus de libertinage que de tendresse parmi les
+hommes; voilà pourquoi il faut maintenant une foule
+d’épithètes pour retracer toutes les nuances d’un
+sentiment, qui tiède ou exalté, vicieux ou héroïque,
+généreux ou coupable, n’est après tout et ne sera
+jamais que le penchant plus ou moins vif d’un sexe
+vers l’autre. L’impudicité, la lubricité, la lasciveté, le
+libertinage, la mélancolie érotique sont des qualités
+très-distinctes, et ne sont cependant que des nuances
+plus ou moins fortes des mêmes sensations. La lubricité,<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">Pg 158</a></span>
+la lasciveté, par exemple, sont des aptitudes
+purement naturelles au plaisir; car plusieurs especes
+d’animaux sont lascifs et lubriques; mais il n’en est
+point d’<i>impudiques</i>. L’impudicité est une qualité
+inhérente à la nature raisonnable et non pas à une
+propension naturelle, comme la lubricité. L’impudicité
+est dans les yeux, dans la contenance, dans les
+gestes, dans les discours: elle annonce un tempérament
+très-violent, sans en être la preuve bien certaine;
+mais elle promet beaucoup de plaisir dans la
+jouissance et tient sa promesse, parce que l’imagination
+est le véritable foyer de la jouissance que
+l’homme a variée, prolongée, étendue par l’étude et
+le raffinement des plaisirs.</p>
+
+<p>Mais enfin, ces dénominations et toutes les autres
+de cette espece, ne sont autre chose qu’un appétit
+violent qui porte à jouir sans mesure, à chercher
+sans cette retenue, peut-être plus naturelle qu’on ne
+croit, mais dans sa plus grande partie d’institution
+humaine; à chercher, dis-je, sans cette retenue que
+nous appelons <i>pudeur</i>, les moyens les plus variés,
+les plus industrieux, les plus sûrs de se satisfaire,
+d’éteindre des feux qui dévorent, mais dont la chaleur
+est si séduisante, qu’on les provoque après les avoir
+étreints.</p>
+
+<p>Cet état tient purement à la nature et à notre constitution.
+C’est la faim, le sentiment du besoin de
+prendre sa nourriture, lequel par excès de sensualité
+produit la gourmandise, et par la privation trop
+longue des moyens de se satisfaire, dégénere en rage.
+Le désir de la jouissance qui est un besoin tout aussi
+naturel, quoique moins fréquent et plus ou moins
+impérieux, selon la diversité des tempéramens, se<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">Pg 159</a></span>
+porte quelquefois jusqu’à la manie, jusqu’aux plus
+grands excès physiques et moraux, qui tous tendent
+à la jouissance de l’objet par lequel peut être assouvie
+la passion ardente dont on est agité.</p>
+
+<p>Cette fievre dévorante s’appelle chez les femmes
+<i>nimphomanie</i><a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124"></a><a href="#Footnote_124" class="fnanchor">124</a>; elle s’appelleroit chez les hommes
+<i>mentulomanie</i>, s’ils y étoient aussi sujets qu’elles;
+mais leur conformation s’y oppose, et plus encore
+leurs mœurs qui, exigeant moins de retenue et de
+contrainte, et ne comptant la pudeur qu’au nombre de
+ces raffinemens dont l’industrie humaine a su embellir
+ou nuancer les attraits de la nature, ne les exposent
+point aux ravages des désirs trop réprimés ou trop
+exaltés. D’ailleurs nos organes étant beaucoup plus
+susceptibles de mouvemens spontanés que ceux
+de l’autre sexe, l’intensité des désirs peut rarement
+être aussi dangereuse, bien que les hommes aussi
+bien que les femmes aient des maladies produites
+par une cause à peu près pareille<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125"></a><a href="#Footnote_125" class="fnanchor">125</a>; mais dont une
+constitution mâle, plus aisée à détendre, ne sauroit
+être long-temps pénétrée.</p>
+
+<p>Il seroit triste, il seroit hideux de raconter les effets
+si bizarres de la nymphomanie. Peut-être le déréglement
+de l’imagination y contribue-t-il beaucoup
+plus que l’énergie vénérienne que le sujet qui en est
+attaqué a reçu de la nature. En effet, le prurit de la
+vulve n’est point du tout la nymphomanie. Le prurit
+peut être, à la vérité, une disposition à cette manie;
+mais il ne faut pas croire qu’il en soit toujours suivi.
+Il excite, il force à porter les doigts dans les conduits
+<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">Pg 160</a></span>irrités; à les frotter pour se procurer du soulagement,
+comme il arrive dans toutes les parties du corps que
+l’on agace dans la même vue, pour y atténuer les
+causes irritantes. Ces titillations, ces attouchemens,
+quelque vifs et désirés qu’ils puissent être, se font
+du moins sans témoins; au lieu que ceux qu’occasionne
+la nymphomanie bravent les spectateurs et les
+circonstances. C’est que le prurit ne s’établit que
+dans la vulve, au lieu que la manie forcenée de la
+jouissance réside dans le cerveau. Mais la vulve lui
+transmet en outre l’impression qu’elle reçoit avec des
+modifications propres à investir l’ame d’une foule
+d’idées lascives. De là ce feu s’alimente lui-même;
+car la vulve est affectée à son tour par l’influence de
+l’ame avide de volupté, indépendamment de toute
+impression des sens, et réagit sur le cerveau. Ainsi
+l’ame est de plus en plus profondément pénétrée de
+sensations et d’idées lascives, qui, ne pouvant pas subsister
+trop longtems sans la fatiguer, détermine sa
+volonté à faire cesser cette inquiétude attachée à la
+prolongation de tout sentiment trop vif, à employer
+tous les moyens imaginables pour parvenir à ce but.</p>
+
+<p>Il est incroyable combien l’industrie humaine
+aiguisée par la passion a varié les moyens de donner
+du plaisir, ou plutôt les attitudes du plaisir; car il
+est toujours le même, et nous avons beau lutter contre
+la nature, nous ne dépasserons pas son but. Elle
+paroît avoir distribué à la vérité beaucoup de provoquans
+dans ses productions<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126"></a><a href="#Footnote_126" class="fnanchor">126</a>. Mais il est certain
+<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">Pg 161</a></span>que les fibres du cerveau s’étendent indépendamment
+d’aucune affection immédiate de la nature. Tout ce
+qui échauffe l’imagination, agace les sens ou plutôt
+la volonté à laquelle très-souvent les sens ne suffisent
+point, et ceux-ci sont au moins autant aidés par celle-là,
+que l’imagination peut jamais l’être par le tempérament
+le plus vif, le plus ardent, par les sens les
+mieux disposés, les mieux servis de l’âge et des circonstances.</p>
+
+<p>Ensuite comme c’est le propre de toutes les passions
+de l’ame de devenir plus violentes, en raison de
+la résistance et que la nymphomanie n’est pas facile
+à contenter, elle finit par être insatiable. Les femmes
+qui en sont atteintes ne gardent plus aucune mesure;
+et ce sexe si bien fait pour une molle résistance,
+pour étaler tous les charmes de la timide pudeur,
+déshonore dans cette affreuse maladie, ses attraits
+par les plus sales prostitutions; il demande, il recherche,
+il attaque; les désirs s’irritent par ce qui sembleroit
+devoir suffire pour les assouvir et qui suffiroit
+en effet, si le simple prurit de la vulve sollicitoit le
+plaisir. Mais quand le foyer du désir est le cerveau, il
+s’accroît sans cesse; et Messaline, plutôt lassée que
+rassasiée<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127"></a><a href="#Footnote_127" class="fnanchor">127</a>, court sans relâche après le plaisir et
+l’amour qui la fuit avec horreur.</p>
+
+<p>Il faut en convenir cependant: l’observation nous
+offre en ce genre quelques phénomenes qui semblent
+le simple ouvrage de la nature. M. de Buffon a vu
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">Pg 162</a></span>une jeune fille de douze ans, très brune, d’un teint
+vif et très coloré, de petite taille, mais assez grasse,
+déjà formée et ornée d’une jolie gorge, qui faisoit les
+actions les plus indécentes au seul aspect d’un homme.
+La présence de ses parens, leurs remontrances, les
+plus rudes châtimens, rien ne la retenoit; elle ne
+perdoit cependant pas la raison et ses accès affreux
+cessoient quand elle étoit avec des femmes. Peut-on
+supposer que cet enfant avoit déjà beaucoup abusé de
+son instinct?</p>
+
+<p>En général, les filles brunes, de bonne santé, d’une
+complexion forte, qui sont vierges, et surtout celles
+qui, par leur état, semblent destinées à ne pouvoir
+cesser de l’être; les jeunes veuves, les femmes qui ont
+des maris peu vigoureux, ont le plus de disposition à
+la nymphomanie, et cela seul prouveroit que le principal
+foyer de cette maladie est dans une imagination
+trop aiguisée, trop impétueuse; mais que l’inaction,
+contre nature, des sens pourvus de force et de jeunesse
+en est aussi un des principaux mobiles. Il est
+donc juste que chaque individu consulte son instinct
+dont l’impulsion est toujours sûre. Quiconque est
+conformé de manière à procréer son semblable, a
+évidemment droit de le faire; c’est le cri de la nature
+qui est la souveraine universelle, et dont les loix
+méritent sans doute plus de respect que toutes ces
+idées factices d’ordre, de régularité, de principes
+dont nous décorons nos tyranniques chimères et
+auxquelles il est impossible de se soumettre servilement,
+qui ne font que d’infortunées victimes ou
+d’odieux hypocrites, et qui ne reglent rien pas plus au
+physique qu’au moral que les contrariétés faites à la
+nature ne peuvent jamais ordonner. Les habitudes<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">Pg 163</a></span>
+physiques exercent un empire très-réel, très-despotique,
+souvent très-funeste, et exposent plus souvent à
+des maux cruels qu’elles n’arment contr’eux. La
+machine humaine ne doit pas être plus réglée que
+l’élément qui l’environne; il faut travailler, se fatiguer
+même, se reposer, être inactif, selon que le sentiment
+des forces l’indique. Ce seroit une prétention très-absurde
+et très-ridicule que de vouloir suivre la loi
+d’uniformité et se fixer à la même assiette, quand
+tous les êtres avec lesquels on a des rapports intimes
+sont dans une vicissitude continuelle. Le changement
+est nécessaire, ne fût-ce que pour nous préparer aux
+secousses violentes qui quelquefois ébranlent les
+fondemens de notre existence. Nos corps sont comme
+des plantes dont la tige se fortifie au milieu des
+orages par le choc des vents contraires.</p>
+
+<p>L’exercice, une gymnastique bien conçue seroit sans
+doute la ressource la plus efficace contre les suites
+dangereuses de la vie inactive; mais cette ressource
+n’est pas également à l’usage des deux sexes. L’équitation,
+par exemple, ne paroît pas très convenable
+aux femmes, qui ne peuvent guere en user qu’avec
+danger, ou avec des précautions qui la rendent
+presque inutile. Il est si vrai que la nature ne les a
+pas disposées pour cet exercice, que là seulement
+elles paroissent perdre les graces qui leur sont particulieres,
+sans prendre celles du sexe qu’elles veulent
+imiter.</p>
+
+<p>La danse paroît plus compatible aux agrémens
+propres aux femmes; mais la maniere dont elles s’y
+livrent est souvent plus capable d’énerver que de fortifier
+les organes. Les anciens qui ont eu le grand
+art de faire servir les plaisirs des sens au profit du<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">Pg 164</a></span>
+corps, avoient fait de la danse une partie de leur
+gymnastique: ils employoient la musique pour calmer
+ou diriger les mouvemens de l’âme; ils embellissoient
+l’utile, ils rendoient salutaire la volupté.</p>
+
+<p>Mais si dans la naissance des corps politiques les
+amusemens furent assortis à la sévérité des institutions
+dont ces corps tiroient leur force, ils dégénérerent
+bien rapidement avec les mœurs,<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128"></a><a href="#Footnote_128" class="fnanchor">128</a> et si les
+anciens s’occuperent d’abord à trouver tout ce qui
+pouvoit augmenter les forces et conserver la santé,
+ils en vinrent à ne chercher qu’à faciliter et étendre
+les jouissances; et c’est encore ici une occasion de
+remarquer combien nous les exaltons pour nous
+calomnier nous-mêmes. Quel parallèle y a-t-il à faire
+de nos mœurs avec l’esquisse que je vais tracer?</p>
+
+<p>Quand une femme avoit <i>coricobolé</i> une demi-heure,
+de jeunes personnes, soit filles, soit garçons,
+selon le goût de l’actrice, l’essuyoient avec des peaux
+de cygne. Ces jeunes gens s’appelloient <i>Jatraliptæ</i>.
+Les <i>Unctores</i> répandoient ensuite les essences. Les
+<i>Fricatores</i> détergeoient la peau. Les <i>Alipari</i> épiloient.
+Les <i>Dropacistæ</i> enlevoient les cors et les durillons.
+Les <i>Paratiltriæ</i> étoient des petits enfants qui
+nettoyoient toutes les ouvertures, les oreilles, l’anus,
+<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">Pg 165</a></span>la vulve, etc. Les <i>Picatrices</i> étoient de jeunes filles
+uniquement chargées du soin de peigner tous les
+cheveux que la nature a répandus sur le corps, pour
+éviter les croisements qui nuisent aux intromissions.
+Enfin, les <i>Tractatrices</i> pétrissoient voluptueusement
+toutes les jointures pour les rendre plus souples. Une
+femme ainsi préparée se couvroit d’une de ces gazes,
+qui, selon l’expression d’un ancien, ressembloient à
+<i>du vent tissu</i>, et laissoit briller tout l’éclat de la
+beauté; elle passoit dans le cabinet des parfums, où au
+son des instrumens qui versoient une autre sorte de
+volupté dans son âme, elle se livroit aux transports
+de l’amour... Portons-nous les raffinemens de la
+jouissance jusqu’à cet excès de recherches<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129"></a><a href="#Footnote_129" class="fnanchor">129</a>?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">Pg 166</a></span></p>
+
+<p>Il seroit possible d’apporter en preuve de notre
+infériorité en fait de libertinage, par rapport aux
+anciens, une infinité de passages qui étonneroient nos
+satyres les plus déterminés. Nous avons déjà montré
+dans un morceau de ces mélanges très en raccourci,
+ce que le peuple de Dieu savoit faire<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130"></a><a href="#Footnote_130" class="fnanchor">130</a>.
+Érasme a recueilli dans les auteurs Grecs et Romains une foule
+d’anecdotes et de proverbes qui supposent des faits
+dont l’imagination la plus hardie est effrayée: j’en
+citerai quelques-uns.</p>
+
+<p>Nous n’avons point, par exemple, de mauvais lieux
+qui puissent nous donner une idée de ce qu’on appelloit
+à Samos <i>le parterre de la nature</i>. C’étoient des
+maisons publiques où les hommes et les femmes
+pêle-mêle s’abandonnoient à tous les genres de libertinages <a href="#prug_9_1">(I)</a>:
+car ce seroit prostituer le mot volupté
+que de l’employer ici. Les deux sexes y offroient des
+modèles de beauté, et de là le titre de <i>parterre de la
+nature</i><a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131"></a><a href="#Footnote_131" class="fnanchor">131</a>. Les vieilles mettoient encore à profit dans
+<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">Pg 167</a></span>d’autres lieux les restes de leur lubricité. Elles étoient
+tellement impudiques qu’on les comparoit à des animaux
+qui avoient l’odeur, l’ardeur, la lasciveté des
+boucs<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132"></a><a href="#Footnote_132" class="fnanchor">132</a>.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">..... <i>Verum noverat</i></div>
+<div class="line"><i>Anus caprissantis vocare viatica</i>.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Dans l’île de Sardaigne qui n’a jamais été un pays
+très-florissant ni très-peuplé, le nom du lieu appelé
+<i>Ancon</i> avoit pour étymologie celui de la reine Omphale,
+qui faisoit tribader ses femmes ensemble, puis
+les enfermoit indistinctement avec des hommes choisis
+pour briller dans ces sortes de combats.<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133"></a><a href="#Footnote_133" class="fnanchor">133</a></p>
+
+<p>On sait ce que le despotisme oriental a toujours
+coûté à l’humanité et à l’amour; il a dans tous les
+tems foulé celle-là et profané celui-ci. C’est de Sardanapale,<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134"></a><a href="#Footnote_134" class="fnanchor">134</a>
+l’un des plus vils tyrans de ces contrées,
+que vient l’idée et l’usage d’unir la prostitution des
+filles et des garçons.</p>
+
+<p>Corinthe pouvoit le disputer à Samos pour la perfection
+de la prostitution publique; elle y étoit tellement
+révérée qu’il y avoit des temples où l’on adressoit<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">Pg 168</a></span>
+sans cesse des prieres aux dieux pour augmenter
+le nombre des prostituées<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135"></a><a href="#Footnote_135" class="fnanchor">135</a>. On prétendoit qu’elles
+avoient sauvé la ville. Mais en général les Corinthiens
+passoient pour posséder presque exclusivement l’art
+de la souplesse et des mouvements voluptueux<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136"></a><a href="#Footnote_136" class="fnanchor">136</a>.
+On les reconnoissoit à une certaine tournure, à une
+coupe, à un galbe particuliers.</p>
+
+<p>Les Lesbiennes sont citées pour l’invention ou la
+coutume d’avoir rendu la bouche le plus fréquent
+organe de la volupté<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137"></a><a href="#Footnote_137" class="fnanchor">137</a>.</p>
+
+<p>Différens peuples se distinguerent ainsi par des
+usages bien étranges et plus fréquens chez eux que
+chez tous les autres; de sorte que ce qui n’est aujour<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">Pg 169</a></span>d’hui
+que le vice de tel ou tel individu, étoit alors le
+caractère distinctif de tout un peuple. Ainsi, de ces
+peuples de l’isle d’Eubœ qui n’aimoient que les
+enfans et qui les prostituoient de toutes manieres,
+vint le mot <i>chalcider</i><a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138"></a><a href="#Footnote_138" class="fnanchor">138</a>. Ainsi l’on créa celui de
+<i>phicidisser</i> pour indiquer une fantaisie bien dégoûtante<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139"></a><a href="#Footnote_139" class="fnanchor">139</a>.
+On exprima l’habitude qu’avoient les habitans
+de Sylphos, l’une des Cyclades, d’aider les plaisirs
+naturels par ceux de l’anus, au moyen du mot
+<i>siphniasser</i><a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140"></a><a href="#Footnote_140" class="fnanchor">140</a>. Ainsi l’on trouva des mots pour tout
+peindre dans des siècles de corruption où l’on éprouva
+de tout. De là, le <i>cleitoriazein</i><a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141"></a><a href="#Footnote_141" class="fnanchor">141</a>, ou contraction des
+deux clitoris; opération qu’Hesychius et Suida ont pris
+la peine de nous expliquer, en nous apprenant que
+ce travail se fait comme le frai de la carpe contre sa
+semblable; l’une s’agite quand l’autre s’arrête, et réciproquement
+(d’où le proverbe <i>non fatis liques</i>); de
+là l’expression de <i>cunnilangues</i> que Sénèque définit
+ainsi: Les Phéniciens différoient des Lesbiens en ce
+que les premiers se rougissoient les lèvres pour imiter
+plus parfaitement l’entrée du vrai sanctuaire de
+l’amour; au lieu que les Lesbiens qui n’y mettoient
+d’autre fard que l’empreinte des libations amoureuses
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">Pg 170</a></span>les avoient blanches<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142"></a><a href="#Footnote_142" class="fnanchor">142</a>, et ce n’est pas la maniere la
+plus singuliere dont on ait paré ses lèvres; car Suétone
+rapporte que le fils de Vitellius les enduisoit de miel
+pour sucer le gland de son giton de maniere à augmenter
+son plaisir, en lubrifiant ainsi la peau fine
+qui revêt cette partie, la salive de l’agent imprégnée
+de miel attiroit les flots d’amour. C’étoit<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143"></a><a href="#Footnote_143" class="fnanchor">143</a> un aphrodisiaque
+connu et puissant pour les hommes usés.
+Mais Vitellius faisoit cette cérémonie tous les jours
+et publiquement sur tous ceux qui vouloient s’y prêter<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144"></a><a href="#Footnote_144" class="fnanchor">144</a>;
+ce qui n’est guere plus bizarre que ces libations
+(<i>semen et menstruum</i>) que certaines femmes,
+selon Épiphane, offroient aux dieux, pour les avaler
+ensuite<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145"></a><a href="#Footnote_145" class="fnanchor">145</a>.</p>
+
+<p class="tb">Je finis cette singuliere récapitulation par demander
+aux moralistes si les anciens alloient beaucoup mieux
+que nous, et aux érudits quel service ils croient
+avoir rendu aux hommes et aux lettres, quand ils
+ont déterré ces anecdotes et tant d’autres pareilles
+dans les archives de l’antiquité?</p>
+
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">Pg 171</a></span></p>
+
+<h2>ANNOTATIONS DITES DU CHEVALIER<br />
+DE PIERRUGUES</h2>
+
+<h3>SUR L’ANAGOGIE</h3>
+
+<p><i>Anagogie</i>, recherche du sens mystique des Ecritures, ravissement
+ou élévation de l’esprit vers les choses divines; du
+grec Αναγωγη, formé de ανα, <i>en haut</i>, et de αγω, je conduis.</p>
+
+<p class="tb">«Le sens anagogique, dit le révérend père Lamy (<i>Introduction
+à l’Ecriture sainte</i>, liv. II, chap. II), explique de la félicité
+éternelle ce qui est dans l’Écriture de la Terre promise; c’est
+le ciel dans ce sens. La Jérusalem de la terre, c’est la Jérusalem
+céleste; l’homme formé d’abord de la terre, animé
+ensuite du souffle de Dieu, est l’image de l’homme revêtu d’un
+corps corruptible, qui ressuscitera un jour immortel. Il faut
+remarquer ici que les prophètes n’ont pas moins prédit ce
+qui devait arriver à Jésus-Christ et à son Eglise par leurs
+actions que par leurs paroles. Le prophète Osée, en épousant une
+femme de mauvaise vie, représente Jésus-Christ, qui, par son
+union avec l’Eglise, l’a purifiée de toutes ses taches. Le serpent
+d’airain élevé dans le désert, était la figure du Sauveur élevé
+en croix. La loi de la circoncision n’ordonnait à la lettre que
+de circoncire la chair, mais dans un sens spirituel elle signifie
+cette circoncision du cœur par laquelle les chrétiens doivent
+retrancher et réprimer en eux les désirs qui pourraient être
+contraires à la loi de Dieu.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">Pg 172</a></span></p>
+
+<p>D’après cette interprétation métaphorique, on doit s’apercevoir
+que tout l’Ancien Testament n’est qu’une figure, un
+clair-obscur: c’est pourquoi saint Augustin (<i>De Trin.</i>, liv. I,
+chap. II) a fort bien remarqué que les auteurs sacrés recourent
+aux mots figurés lorsqu’ils ne trouvent pas des mots propres
+pour exprimer leurs idées. Ils s’en servent comme des voiles
+pour cacher ce que la pudeur défend quelquefois de nommer.
+C’est ainsi, dit ce saint, que sous le mot de <i>pied</i>, l’Écriture
+comprend toutes les parties inférieures du corps; témoin cet
+exemple: «Sephora prit une pierre tranchante; elle coupa le
+prépuce de son fils et toucha <i>ses pieds</i>.» «Tulit illico Sephora
+occultissimam petram, et circumcidit præputium filii sui,
+tetigitque pedes ejus.» (<i>Exod.</i>, cap. IV, v. 25.)</p>
+
+<p>Dans ce passage l’Écriture prend un mot honnête au lieu
+d’un mot qui ne l’est pas. Mais n’importe! Son style si simple
+et si sublime, l’élévation de ses pensées et le brillant des
+métaphores dont Dieu fait partout un si digne et fréquent
+usage, conviennent d’autant plus aux hommes que, créés à sa
+ressemblance, il fallait, pour s’en faire comprendre, qu’il
+appropriât son langage à celui de son peuple, et qu’il se
+conformât à ses idées et à sa manière de concevoir. C’est là
+sans doute la raison pourquoi la Bible, en parlant de Dieu,
+nous le représente sans cesse comme s’il avait un corps tout
+semblable au nôtre, avec nos passions, nos vices et nos vertus.
+Si donc elle lui attribue de la colère, de la piété, de la fureur,
+et lui donne des yeux, une bouche, des mains et des pieds, il
+n’en suit pas qu’il faille le prendre au pied de la lettre, mais
+tel que notre imagination a l’habitude de se le figurer, malgré
+les lumières de notre faible raison et de la foi divine qui nous
+a été révélée de toute éternité. Si donc il est des personnes
+assez grossières pour se méprendre sur le sens anagogique de
+l’Écriture, il faut en avoir pitié et implorer pour elles l’infusion
+du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>Mais le lecteur est suffisamment éclairé sur l’explication
+d’un titre que Mirabeau, on ne sait pas pourquoi, a jugé à
+propos de laisser en grec; et il comprendra sans doute la
+mysticité de cet ouvrage.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_1_1" id="prug_1_1"></a>I.&mdash;«Des anus d’or guérissaient les hémorrhoïdes.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">Pg 173</a></span></p>
+
+<p>En l’an du monde 2860, Ophni et Phinées, deux fils du
+grand-prêtre Héli, couchaient avec toutes les femmes qui
+venaient à la porte du tabernacle: «dormiebant cum mulieribus
+quæ observabant ad ostium Tabernaculi.» (<i>Reg.</i>, lib. I,
+cap. 2, v. 22.)</p>
+
+<p>Le vieillard instruit de ces désordres, réprimanda paternellement
+ses fils, et malgré les sages conseils qu’il leur donna
+sur les devoirs des prêtres qu’ils violaient, ils n’écoutèrent
+point la voix de leur père, «non audierunt vocem patris sui;»
+ce qui était inutile, ce me semble, puisque d’avance le Seigneur
+avait déjà résolu de les tuer, «quia voluit Dominus occidere
+eos.» (<i>Rois</i>, liv. I, ch. 2, v. 25.) Or, le Dieu d’Israël, colère et
+jaloux, se fâcha un beau matin du bloc de peccadilles qu’avaient
+commises ces fils, et pour les punir, voici ce qu’il imagina. Il
+engage son peuple, qu’il aime tant, dans une terrible bataille,
+où, vainqueurs par ses ordres, les Philistins passent au fil de
+l’épée 30,000 juifs qui n’avaient couché avec personne, prennent
+l’Arche d’alliance et tuent les deux fils d’Héli, pour
+apprendre aux autres, sans doute, qu’il est dangereux d’interpréter
+trop littéralement le précepte divin: «Croissez et multipliez.»</p>
+
+<p>Mais voyez cet enchaînement de justice divine: après ce bel
+exploit, marqué au coin de l’humanité, et les corrections
+toutes paternelles qu’il vient d’administrer à son peuple chéri,
+ne voilà-t-il pas que Dieu, si drôle dans ses lubies, cherche
+maintenant une querelle d’Allemand à ces pauvres Philistins,
+qu’il déteste, parce qu’ils retiennent son arche, qu’il n’a pas
+daigné défendre lui-même au jour du péril, et les punit
+d’affreuses hémorroïdes, dont il frappe les parties les plus
+secrètes et les plus honteuses de leur corps, et leur fait ainsi
+pourrir le derrière!!!... «Percutiebantur in secretiori parte
+natium.» (<i>Rois</i>, liv. I, ch. 5, v. 12.)</p>
+
+<p>Grande était certes la consternation de ces idolâtres! mais
+que font-ils, pensez-vous, pour se délivrer de cette horrible
+maladie?... Ils assemblent tout bonnement leurs prêtres et
+leurs prophètes, et, selon le conseil de ces devins, ils entrent
+en composition avec le Père Eternel, qui, moyennant le renvoi
+de la boîte carrée et d’un cadeau de cinq <i>anus d’or</i>, apaise son
+courroux et le délivre de ce fléau. «Hi sunt autem ani aurei,<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">Pg 174</a></span>
+quos reddiderunt, Philistum pro delicto Domino; Azotus unum,
+Gaza unum, Ascalon unum, Greth unum, Accaron unum.»
+(<i>Rois</i>, liv. II, ch. 6, v. 17.)</p>
+
+<p>Grâce au progrès des sciences et à l’habileté de nos médecins,
+nous sommes dispensés, si pareil accident nous afflige, de
+recourir à ce coûteux, mais efficace moyen, comme chacun
+sait; mais si une offrande de cette espèce est tombée en désuétude
+aujourd’hui, nos Esculapes n’oublient cependant point
+de formuler quelquefois leurs mémoires sur le prix que peuvent
+valoir cinq anus d’or:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Auri sacra fames!...</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Cette anagogie doit nous apprendre, dit le prieur de Sombreval,
+qu’il ne suffit pas à un père d’être bon lui-même, s’il
+ne travaille encore à rendre bons ses enfants; que Dieu, par
+les voies les plus inconcevables, venge l’injure faite aux choses
+saintes par l’abandon même de ce qu’il y a de plus saint; que
+rien ne l’irrite tant que les péchés des prêtres; qu’il ne protège
+enfin que ceux qui l’honorent, et ne fait éclater sa gloire que
+pour ceux qui se rendent dignes de lui.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_1_2" id="prug_1_2"></a>II.&mdash;«La bête de l’Apocalypse, qui a 666... sur le front.»</p>
+
+<p>La science des nombres n’est point une rêverie. Ecoutez
+plutôt ce que dit saint Jean dans l’<i>Apocalypse</i> (Αποκάλυψις,
+mot inventé par les Septantes suivant saint Jérôme pour
+désigner les <i>Révélations de saint Jean</i>) verset 18, nombre
+ignoble, chapitre 13, nombre fatal:</p>
+
+<p>«Qui habet intellectum computet numerum bestiæ; numerus
+enim hominis est, et numerus ejus sexcenti sexaginta sex.»&mdash;«Que
+celui qui a de l’intelligence suppute le nombre de la
+bête, car son nombre est le nombre d’un homme.»</p>
+
+<p>Les catholiques et les protestants, dit Voltaire (<i>Dictionnaire
+philosophique</i>, art. <i>Apocalypse</i>, sect. II), ont tous expliqué
+l’<i>Apocalypse</i> en leur faveur; et chacun y a trouvé tout juste ce
+qui convenait à ses intérêts. Ils ont surtout fait de merveilleux
+commentaires sur la grande bête à sept têtes et à dix cornes,
+ayant le poil d’un léopard, les pieds d’un ours, et la gueule
+d’un lion, la force d’un dragon; et il fallait, pour vendre et<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">Pg 175</a></span>
+acheter, avoir le caractère et le nombre de la bête, et ce nombre
+était 666.</p>
+
+<p>Bossuet trouve que cette bête était évidemment l’Empereur
+Dioclétien, en faisant un acrostiche de son nom. Crotius croyait
+que c’était Trajan. Un curé de Saint-Sulpice, nommé La Chétardie,
+connu par d’étranges aventures, prouve que la bête
+était Julien l’Apostat. Jurien prouve que la bête est le pape. Un
+prédicant a démontré que c’est Louis XIV. Un bon catholique
+a démontré que c’est le roi d’Angleterre, Guillaume.</p>
+
+<p>C’est ainsi que s’en explique le grand homme. Mais cela ne
+prouve rien contre ces messieurs, car un savant moderne a
+prétendu, dans le temps, que cette bête de l’Apocalypse n’était
+autre que Louis XVIII, en décomposant le nombre six cent
+soixante-six de la manière suivante:</p>
+
+<table summary="Apocalypse" width="70%"><tr>
+<td class="left">L</td><td class="right">50</td></tr><tr>
+<td class="left">V</td><td class="right">5</td></tr><tr>
+<td class="left">D</td><td class="right">500</td></tr><tr>
+<td class="left">O</td><td class="right">0</td></tr><tr>
+<td class="left">V</td><td class="right">5</td></tr><tr>
+<td class="left">I</td><td class="right">1</td></tr><tr>
+<td class="left">C</td><td class="right">100</td></tr><tr>
+<td class="left">V</td><td class="right">5</td></tr><tr>
+<td class="left">&nbsp;</td><td class="right">&mdash;&mdash;</td></tr><tr>
+<td class="left">SUMMA</td><td class="right">666</td></tr>
+</table>
+
+<p>Les chiffres romains forment, dit-il, un mot dont les chiffres
+arabes sont la désignation numérique et mystique; car additionnés,
+ils donnent le nombre 18, et de front, le nombre de
+la bête.</p>
+
+
+<h3>SUR L’ANÉLYTROÏDE</h3>
+
+<p><i>L’Anélytroïde</i>, qui n’est couvert d’aucune enveloppe; du
+grec Ανελυτρος, formée par l’α privatif suivi de l’ν euphonique
+et du mot ελυτρος, dérivé de ελυτροω, <i>envelopper</i>, recouvrir, et
+par extension, <i>perforation</i>.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_2_1" id="prug_2_1"></a>I.&mdash;«Une des sources du discrédit où les livres saints sont
+tombés, ce sont les interprétations forcées que notre amour-propre,
+si orgueilleux, si absurde, si rapproché de notre<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">Pg 176</a></span>
+misère, a voulu donner à tous les passages que nous ne pouvons
+expliquer.»</p>
+
+<p>Nous avons déjà fait remarquer que Dieu, en communiquant
+avec les hommes, emprunte toujours leur langage pour se
+mettre à portée de leur faible entendement. Aujourd’hui que
+ces temps heureux sont loin de nous, pour comprendre le mystérieux
+de la parole divine que Dieu a consignée dans le livre
+sacré, il faut de nécessité absolue recourir d’abord aux
+lumières du Saint-Esprit, en soumettant sa raison à l’autorité
+de ce livre sublime qui ne peut faillir; puis étudier avec soin,
+persévérance et humilité, le caractère, le tout, les propriétés et
+le génie d’une langue aussi ancienne que la nature, et dont les
+racines peu nombreuses expliquent si merveilleusement la
+signification de ses mots sonores, et leur liaison avec les
+choses qu’ils dépeignent avec tant de verve et de couleur;
+langue véritablement admirable, puisque Adam se servit de
+son abondante stérilité pour donner aux plantes et aux
+animaux qui venaient d’être tirés du néant, un nom
+qui marquait leur nature et leur propriété (<i>Gen.</i>, chap. II,
+v. 19); langue renfermant ainsi un sens allégorique, anagogique
+et tropologique, et portant avec elle la preuve irrécusable
+et évidente qu’elle fut consacrée par la bouche de
+Dieu!...</p>
+
+<p>Or, pour éviter toute espèce d’interprétation forcée, confrontez
+avec l’original de ce livre divin, conservé dans l’arche de
+Noé, les versions des savants interprètes et les doctes élucubrations
+des commentateurs. Puis, consultez les Saints Pères qui
+nous ont légué ce précieux trésor; ensuite les canons de l’Église,
+les conciles et les explications lucides, les profondes méditations
+de nos théologiens vous guideront tout naturellement dans la
+connaissance parfaite d’une matière où il serait plus que
+téméraire de se fier à ses propres forces pour parvenir à
+l’intelligence des textes originaux. Si vous avez eu le courage
+de vous instruire dans la religion de ces docteurs, alors disparaîtront
+devant vos yeux les doutes illégitimes, les apparentes
+contradictions et les prétendues erreurs sur la physique, la
+chimie et l’astronomie, que des esprits audacieux croient trouver
+dans la Bible, mais qui, fort heureusement, n’existent que
+dans leur imagination déréglée et corrompue; alors soudaine<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">Pg 177</a></span>ment
+inspiré par la <i>grâce agissante</i>, il vous sera donné de
+comprendre «la raison qui peut avoir obligé Dieu, après ces
+espaces infinis de l’éternité qui ont précédé la création du
+monde, à le créer dans le temps; que sans besoin comme sans
+nécessité, puisqu’il possède toutes choses et que seul il peut se
+suffire à lui-même, l’Éternel, en opérant cette merveille, n’a eu
+en vue que son Verbe divin, qu’il a prévu devoir s’incarner, et
+s’offrir lui-même en sacrifice, et que le monde n’a été formé que
+par le Verbe et pour le Verbe, qui devait un jour le réparer
+après sa chute et rendre à Dieu une gloire infinie et digne de
+lui.» (Lamy, <i>Introduction à l’Écriture sainte</i>, liv. I, chap. 2.)</p>
+
+<p>C’est alors, ami lecteur, que, nourrie de la parole divine et
+devenue «digne de porter les souliers de Jésus-Christ (saint
+Mathieu, chap. III, v. 11), et de délier la courroie de ses boucles»
+(saint Luc, chap. III, v. 16), votre âme en se dégageant
+de la misérable enveloppe qui la tenait enchaînée ici-bas,
+s’élancera toute joyeuse vers le brillant séjour de la céleste
+Jérusalem, où elle habitera avec les Chérubins, espèces d’animaux
+(Ezéchiel, chap. X, v. 15) qui servent de monture à Dieu
+quand il se met en voyage, «<i>ascendit super Cherubin et
+volavit</i>»; de ces Chérubins, à la face bouffie, dont l’un d’entre
+eux fut mis en sentinelle à la porte du Paradis terrestre avec
+une épée flamboyante, pour empêcher notre premier père et sa
+pétulante moitié de rentrer dans ce lieu de délices (<i>Genèse</i>,
+chap. III, v. 24) avec les Séraphins qui précédaient les roues
+mystérieuses qu’Ezéchiel vit sous le firmament (Ezéchiel,
+chap. I, v. 5 à 28); avec les Anges, les Archanges, les Trônes,
+les Dominations, les Vertus, les Potentats, les Principautés, les
+Forts, les Légers, les Souffles, les Flammes, les Étincelles; dans
+ce ciel où vous entendrez les Anges chanter <i>hosanna</i> treize
+mille six cent trois fois, et ensuite s’endormir paisiblement sur
+les marches resplendissantes du trône immortel que soutiennent
+les Séraphins; où vous verrez des ballets entre les Saints
+et les Étoiles, les Chérubins et les Comètes; que sais-je? avec
+toute la milice céleste: ce qui sera un peu fade, il est bien
+vrai, mais du reste fort amusant.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_2_2" id="prug_2_2"></a>II.&mdash;«L’un des articles de la <i>Genèse</i> qui a singulièrement
+aiguisé l’esprit humain, c’est le verset 27 du chapitre I<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">Pg 178</a></span>
+«Dieu créa l’homme à son image; il le créa mâle et
+femelle.»</p>
+
+<p>&mdash;«Si Dieu ou les Dieux secondaires créèrent l’homme
+mâle et femelle à leur ressemblance, il semble en ce cas que
+les Juifs croyaient Dieu et les Dieux mâles et femelles. On a
+recherché si l’auteur veut dire que l’homme avait d’abord les
+deux sexes, ou s’il entend que Dieu fit Adam et Ève le même
+jour. Le sens le plus naturel est que Dieu forma Adam et Ève
+en même temps; mais ce sens contredirait absolument la formation
+de la femme faite d’une côte de l’homme longtemps
+après les sept jours.» (Voltaire, <i>Dictionnaire philosophique</i>,
+art. <i>Genèse</i>.)</p>
+
+<p>Malgré ce raisonnement si serré, si judicieux de Voltaire,
+comment ne point croire à la création d’Adam et d’Ève en
+même temps, au même jour, le sixième du monde, lorsque la
+<i>Vulgate</i> et toutes les versions qui se sont faites sur le texte
+hébreu, disent si positivement au chap. I, v. 27, que Dieu les
+créa homme et femelle, <i>masculum et fœminam creavit</i> EOS?
+Cependant il est évidemment clair que par ce passage (La Bible
+anglaise l’interprète de la même manière: «<i>Male and female
+created</i> HE THEM») il faut entendre qu’Adam a dû être créé
+androgyne, puisque Dieu, jugeant qu’il n’était pas bon <i>que
+l’homme fût seul</i>, ne forma la femme qu’à la fin du septième
+jour, d’une des côtes qu’il tira d’Adam pendant le sommeil
+divin où il l’avait plongé. (<i>Gen.</i>, chap. II, v. 18, 21, 22). Mais,
+si Adam avait le sexe double, comment a-t-il fait alors pour se
+faire des enfants à lui-même? Comment mettre en harmonie
+ce passage de la <i>Genèse</i> avec la manifeste contradiction qu’il
+paraît impliquer? Cette question embarrassante a fait suer
+bien des pères de l’Église, mais saint Thomas d’Aquin (<i>Quæst.</i>,
+cap. <span class="small">I</span> et seq.) plus malin ou plus inspiré que ses confrères, l’a
+résolue sans difficulté, en assurant que les hommes se faisaient,
+dans l’état d’innocence, par l’intuition des idées ou d’une
+manière spirituelle, comme par l’endroit dont parle Agnès
+dans l’<i>École des Femmes</i>, en prétendant que les parties de la
+génération ne sont venues aux hommes qu’après le péché,
+comme les marques perpétuelles de la désobéissance du premier!!!...
+Et qu’on ne soupçonne pas l’ange de l’école de
+déraisonner! il était plus que personne à même de connaître<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">Pg 179</a></span>
+la vérité qu’il avance, lui qui conversait dans la sainte familiarité
+de son Dieu; lui à qui, selon le trop hardi abbé Dulaurens
+(<i>Arétin moderne</i>, 2<sup>e</sup> partie, art. <i>Calendrier</i>), un crucifix
+de bois a fait un compliment académique, le jour sans doute
+qu’il prouva si heureusement et avec tant de clarté, dans sa
+soixante-quinzième question, que l’homme possède trois âmes
+<i>végétatives</i>; savoir, la <i>nutritive</i>, <i>l’augmentative</i> et la <i>générative</i>!</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_2_3" id="prug_2_3"></a>III.&mdash;«Le nom qu’Adam donna à chacun des animaux est
+son nom véritable.»</p>
+
+<p>Un philosophe déiste du dix-huitième siècle, dans ses <i>Commentaires
+sur la Bible</i>, s’est permis de calomnier ce passage
+de la Genèse, en disant que «cela supposait qu’il y avait déjà
+un langage très abondant, et qu’Adam, connaissant tout d’un
+coup les propriétés de chaque animal, exprima toutes les propriétés
+de chaque espèce par un seul mot, de sorte que chaque
+nom était une définition»; et s’armant de l’arme du ridicule,
+si mortelle entre ses mains, il ajouta dans son délire «qu’il
+était triste qu’une si belle langue fût entièrement perdue; que
+plusieurs savants s’occupaient à la retrouver et qu’ils y auraient
+de la peine.»</p>
+
+<p>Mais si cet orgueilleux eût été rempli de foi, il eût admiré le
+plus ce qu’il comprend le moins et se fût aisément convaincu
+que si notre premier père donna à chaque animal son vrai
+nom, c’est que, créé dans un état de pure innocence, il avait
+reçu de Dieu, au rapport de saint Thomas (<i>Quæst.</i>, 94, art. 3),
+la science la plus parfaite et la connaissance de toutes les
+choses de la nature; que sur l’ordre de Dieu même, Adam
+avait imposé à tous les animaux le nom qui leur était propre;
+d’où il suit qu’il connaissait parfaitement la nature de ces animaux.
+En effet, les noms véritables doivent être en harmonie
+avec la nature des choses. (Saint Chrysost., <i>Hom.</i>, 14, <i>in
+Gen.</i>)</p>
+
+<p>Cependant, sans comprendre clairement et fixement l’essence
+divine, Adam, beaucoup plus que nous, en a eu une haute et
+parfaite connaissance. (Saint Thomas, <i>Quæst.</i>, 94, art. 1).</p>
+
+<p>Voilà une explication lumineuse d’un passage de la Bible<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">Pg 180</a></span>
+vraiment extraordinaire, qui doit confondre la raison de tous
+les incrédules.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_2_4" id="prug_2_4"></a>IV.&mdash;«Mais le savant Sanchez...» Pour donner un échantillon
+du profond savoir et de la délicatesse du révérend Sanchez,
+jésuite et casuiste très versé dans la controverse, voici
+quelques-unes de ces questions sur lesquelles il s’est sérieusement
+évertué et qu’il a proposées à résoudre pour l’édification
+de ses lecteurs et à la très grande gloire de Dieu.</p>
+
+<p>Il demande:</p>
+
+<p><i>Utrum liceat extra vas naturale semen emittere?</i><br />
+
+<i>De altera femina cogitare in coitu cum sua uxore?</i><br />
+
+<i>Seminare consulto, separatim?</i><br />
+
+<i>Congredi cum uxore sine spe seminandi?</i><br />
+
+<i>Impotentiæ tactibus et illecebris opitulari?</i><br />
+
+<i>Se retrahere quando mulier seminavit?</i><br />
+
+<i>Virgam alibi intromittere dum in vase debito semen
+effundat?</i></p>
+
+<p>Il discute:</p>
+
+<p><i>Utrum Virgo Maria semen emiserit in copulatione cum
+Spiritu Sancto?</i></p>
+
+<p>Et il assure:</p>
+
+<p><i>Mariam et Spiritum Sanctum emisisse semen in copulatione
+et ex semine amborum natum esse Jesum.</i></p>
+
+<p>Et cent autres questions de cette force et de cette décence,
+que ce théologien jésuite a agitées dans son fameux <i>Traité
+latin sur le mariage</i>, et dont la traduction en français blesserait
+trop les mœurs pour que nous ne la passions pas sous
+silence. Aussi, rien d’étonnant si Sanchez «ne mangeait jamais
+ni poivre, ni sel, ni vinaigre, et si, quand il était à table, il
+tenait toujours ses pieds en l’air, assis sur un siège de
+marbre.»</p>
+
+
+<h3>SUR L’ISCHA</h3>
+
+<p><a name="prug_3_1" id="prug_3_1"></a>I.&mdash;«La première personne à laquelle Jésus-Christ se montra
+après sa résurrection fut Marie-Madeleine.»</p>
+
+<p>Rien dans l’antiquité n’approcha jamais de cette consolante
+doctrine de ramener à l’honneur par le repentir. Régénérée<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">Pg 181</a></span>
+par la pénitence, une chrétienne, quelque grande que soit la
+faute qu’elle a commise, si elle s’en repent, est aussitôt purifiée
+et rendue à sa première considération. Aussi, il y a au ciel,
+pour une brebis égarée qui revient au bercail de l’Église,
+beaucoup plus de joie que pour dix saints qui n’ont jamais
+péché.</p>
+
+<p>La vie de Marie-Madeleine nous en offre le plus frappant
+exemple et confirme nos réflexions. Après avoir mené une vie
+libertine et débauchée, et vendu, comme les vestales de
+l’Opéra, des cordons verts aux libertins de Jérusalem, un jour
+qu’elle savait que Jésus-Christ était allé dîner chez le Pharisien
+Simon, touchée sans doute par un mouvement de curiosité si
+naturelle à son sexe, ou peut-être par un caprice de vertu, ou,
+ce qui est plus probable, par le délabrement d’une santé usée
+dans les débauches, Madeleine pénètre dans la salle du repas
+et s’y jette, avec une sainte impudence, aux pieds du Sauveur,
+les embrasse, les baise, les parfume, les arrose de ses larmes
+et les essuie de ses cheveux.</p>
+
+<p>Alors, témoin de cette scène attendrissante et supposant,
+dans son orgueil, que les dérèglements de cette femme ne sont
+point connus à son convié, parce que, au lieu de rejeter, il
+accueille l’hommage impur de cette prostituée, l’incrédule Pharisien
+doute témérairement de la puissance du divin prophète
+et reste confondu lorsqu’il entend Jésus dire à cette courtisane
+qu’il préfère son ardent amour à la tiédeur de ceux qui ne
+l’aiment que du bout des lèvres et qu’il pardonne ses péchés
+parce qu’elle a beaucoup aimé. (Saint Luc, chap. VIII, v. 36
+à 50.)</p>
+
+<p>Admirable et touchant modèle de conversion! Elle nous fait
+voir, disent les saints Pères, que la pécheresse la plus noire
+devient blanche comme neige devant Dieu, lorsque l’humilité
+sanctionne sa pénitence... et, comme dit quelque part l’impie
+Boufflers, se sauve ainsi du grand feu que Dieu a fait là-bas
+pour ceux qui ne vont pas là-haut.....</p>
+
+
+<h3>SUR LA TROPOÏDE</h3>
+
+<p><i>Tropoïde</i>, du grec τρόπος, <i>mœurs</i>, <i>genre de vie</i>, <i>moralité
+d’un peuple</i>.</p>
+
+<p>Dans le tableau si vrai, si caractéristique de la législation et<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">Pg 182</a></span>
+de la moralité du peuple hébreu qu’il dépeint avec la supériorité
+du talent d’un habile politique et d’un profond penseur,
+Mirabeau, qu’aucune considération n’arrête lorsqu’il s’agit
+d’agrandir les limites de notre intelligence par une vérité
+quelconque, imprime à ce chapitre le cachet de son génie, en y
+développant les observations les plus judicieuses et les plus
+profondes réflexions, il compare avec une étonnante sagacité
+les mœurs et les coutumes des Juifs du temps de Moïse avec
+nos habitudes, nos mœurs et nos libertés, que le despotisme
+des prêtres et des rois a si longtemps tenues courbées sous leur
+sceptre avilissant, mais dont la philosophie du dix-huitième
+siècle, par ses longs et constants efforts, a fait enfin justice à
+jamais. Depuis cette époque si mémorable, la civilisation est
+en marche: ses progrès peuvent être ralentis; mais ni les
+misérables intrigues du sacerdoce, qui menace de tout abrutir
+pour tout dominer, ni les actes impolitiques et imprudents des
+gouvernements actuels, dont la violence, l’astuce et l’intérêt
+sont les plus puissants mobiles, ne parviendront jamais à comprimer
+l’essor de la progressive émancipation de l’esprit
+humain. Une immense impulsion lui est donnée, et l’imprescriptible
+liberté, désormais circonscrite dans les bornes bien
+entendues du devoir social, fera insensiblement <i>le tour du
+monde</i>, triomphera de leurs vains efforts et anéantira quelque
+jour l’œuvre de l’iniquité et de la corruption.</p>
+
+<p class="tb">Mais revenons au sujet de ce titre.</p>
+
+<p>La <i>Tropoïde</i>, dit le révérend père Lamy, est tirée des instructions
+et des règles de morale de la lettre de l’Écriture. La loi
+juive défend de lier la bouche au bœuf qui bat le blé (<i>Deut.</i>,
+chap. XXV, v. 4) et saint Paul se sert de ce précepte de Moïse
+pour établir l’obligation qu’ont les fidèles de fournir aux
+ministres de l’Évangile tout ce qui leur est nécessaire
+(<i>I. Corinth.</i>, chap. IX, v. 9.&mdash;<i>I. à Timoth.</i>, chap. V, v. 18),
+ce qui n’est pas mal entendre ses intérêts. D’après saint Jérôme
+(dans sa <i>lettre à Hedibia</i>), le sens tropologique est celui qui
+nous élève au-dessus du sens littéral et nous fait donner une
+explication morale et propre à nous faire connaître ce qui se
+passait parmi le peuple juif: récit qui n’est pas du tout à son
+avantage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">Pg 183</a></span></p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_4_1" id="prug_4_1"></a>I.&mdash;«Quand la fille avait engagé sa foi, les matrones la conduisaient
+au dieu Priape.»</p>
+
+<p>Si on voulait juger avec sévérité des mœurs et des habitudes
+du peuple romain par les expressions libres de quelques-uns
+de ses écrivains les plus célèbres; si l’on exposait au grand
+jour les tableaux obscènes de l’antiquité que l’on a découverts
+dans les fouilles d’Herculanum et de Pompéi, il faudrait en
+conclure nécessairement que la pudeur, loin d’être un sentiment
+naturel et indispensable à l’homme, n’est chez lui qu’une
+simple vertu de convention. Cependant, je ne saurais m’imaginer
+qu’il ait existé sur la terre un peuple assez impudent,
+assez dénaturé, assez ennemi de lui-même, pour établir, de
+gaîté de cœur, un culte contre la décence et les bonnes mœurs.
+Or, le culte de Priape, que je vais décrire, n’était point indécent
+chez les anciens; car ils regardaient la propagation comme un
+devoir trop sacré et trop sérieux pour voir dans la consécration
+du <i>Phallus</i> et du <i>Kleis</i> (ou des parties sexuelles de
+l’homme et de la femme dans leurs sanctuaires) autre chose
+qu’un emblème de la fécondité universelle, et ils le sculptaient
+jusque sur les portes de leurs temples, comme le symbole des
+premiers vœux de la nature.</p>
+
+<p>De là ce culte de <i>Priape</i>, qui passa à Rome de l’Étrurie, où
+l’apportèrent les Corybantes et les Cabires. (Virey, <i>Dissertation
+sur le libertinage</i>, art. III.) Au rapport de Strabon et
+d’autres écrivains de l’antiquité, ce dieu était fils de Bacchus et
+de Vénus. Il naquit à Lampsaque, ville de la Troade, non loin
+de l’Hellespont, où sa mère l’abandonna à cause de sa difformité.
+On dit que, toujours jalouse de Vénus, Junon, sous prétexte
+de l’aider dans ses couches, toucha l’enfant d’une main
+perfide, au moment qu’il vint au monde, et le rendit tellement
+monstrueux à certaine partie de son corps, que je ne puis
+mieux nommer qu’en ne la nommant pas, qu’il fit tourner la
+tête à toutes les jolies femmes de Lampsaque: c’était à qui
+l’enlèverait. Mais les maris ne se souciant guère de voir leurs
+fronts s’enrichir d’une coiffe que les dames distribuent si volontiers,
+le chassèrent de leur ville sur un décret du Sénat. Priape,
+piqué du procédé peu galant de ces jaloux, les frappa d’une
+espèce de maladie qui les rendait extravagants et dissolus dans
+leurs plaisirs. Ces malheureux époux, doublement punis, furent<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">Pg 184</a></span>
+consulter l’oracle de Dordone, qui leur ordonna de rappeler
+Priape de son exil.</p>
+
+<p>Je passerai sous silence comme fastidieux ses attributions et
+son emploi qui le commettait à la garde des jardins, où il servait
+d’épouvantail aux oiseaux et aux voleurs qu’il menaçait
+de cette disposition pénale:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Fœmina si furtum faciet mihi, virque puerque,</i></div>
+<div class="line"><i>Hæc cunnum, caput hic, probeat ille nates.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Je dirai que ce dieu présidait à toutes les débauches du paganisme.
+Ses <i>Phallalogies</i>, ou ses fêtes, se célébraient particulièrement
+à Lampsaque. Les Égyptiens, selon certain auteur, le
+nommaient <i>Horus</i> et le représentaient «jeune, ailé, avec un
+disque sous le pied, tenant un sceptre dans la main droite, et
+de la gauche soulevant son membre viril, qui égalait en grosseur
+tout le reste de son corps.» Festus rapporte que les
+Romains lui élevèrent un temple sous le nom de <i>Mutinus</i>, «où
+il était assis avec le membre en érection, sur lequel les jeunes
+épouses venaient s’asseoir avant de passer dans les bras de leurs
+maris, afin que ce Dieu eût les prémices de leur virginité. C’est
+pour cela que lui était dédiée la première nuit des noces, que présidaient,
+sous ses ordres, les dieux <i>Subigus</i>, <i>Jugatinus</i>, <i>Domitius</i>
+et <i>Mutius</i> (<i>Jugatinus</i>, qui unissait l’homme et la femme
+par le mariage. <span class="smcap">August.</span>, <i>De Civ.</i>, IV, c. 8.&mdash;<i>Domitius</i>, qui
+protégeait la mariée dans la maison du mari. <span class="smcap">Aug.</span>, VI, c. 9.&mdash;<i>Mutinus</i>,
+dont la coutume religieuse était de faire asseoir la
+jeune mariée sur un <i>fascinum</i>, de dimension énorme et monstrueuse.
+<span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 11), et les déesses <i>Virginiensis</i>, <i>Prenia</i>,
+<i>Pertunda</i>, <i>Manturna</i>, <i>Cinxia</i>, <i>Matuta</i>, <i>Mena</i>, <i>Volupia</i>,
+<i>Strenua</i>, <i>Stimula</i>, etc. (<i>Manturna</i>, dont l’office était de faire
+en sorte que la femme restât avec le mari. <span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 9.&mdash;<i>Cinxia</i>,
+qui devait ôter la ceinture à la mariée. <span class="smcap">Arnob.</span>, lib. III,
+p. 118.&mdash;<i>Matuta</i>, qui présidait aux caresses du réveil. <span class="smcap">Plut.</span>, <i>in
+Camillo</i>.&mdash;<i>Mena</i>, qui présidait aux menstrues des femmes.
+<span class="smcap">Aug.</span>, c. 11.&mdash;<i>Volupia</i>, qui présidait à la volupté. <span class="smcap">Arnob.</span>,
+lib. IV, p. 131.&mdash;<i>Strenua</i>, qui excitait au coït. <span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 11.&mdash;<i>Stimula</i>,
+qui faisait agir avec vivacité. <span class="smcap">Aug.</span>, IV, c. 11.&mdash;<i>Viripiaca</i>,
+qui présidait au raccommodement. <span class="smcap">Val. max.</span>,
+<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">Pg 185</a></span>
+lib. II, c. 1, n. 6.&mdash;<i>Prosa</i>, qui présidait aux accouchements.
+<span class="smcap">Aul. Gell.</span>, lib. XVI, c. 17.&mdash;<i>Egeria</i>, qui présidait à la délivrance.
+Voyez <span class="smcap">Festus</span>.) Toutes divinités officieuses qu’on invoquait
+dans l’acte du coït, et qui avaient dans la cérémonie de
+l’hymen chacune un emploi particulier.</p>
+
+<p>La jeune mariée, au sortir de la couche nuptiale, allait offrir
+à Priape autant de branches de saule qu’elle avait essuyé
+d’assauts amoureux:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Quæ quot nocte viros peregit unâ,</i></div>
+<div class="line"><i>Tot vergas tibi dedicat salignas.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Ce dieu fut aussi surnommé <i>Phallus</i>, <i>Ityphallus</i>, <i>Triphallus</i>
+et <i>Fascinus</i> (Plutarque, dans ses <i>Commentaires</i>, περι τῆς φιλοπλουτίας,
+ou <i>Passion des Richesses</i>, et dans son livre sur <i>Isis et
+Osiris</i>; Columelle, dans son <i>Traité de l’Agriculture</i>, Pompéjus
+et Hérodote, liv. 2, en donne une ample description),
+symboles de la fécondité, que l’on voyait en tous lieux, sur les
+dieux Termes, dans les jardins, dans les gynécées des dames
+romaines, où, pour tribut de reconnaissance, elles appendaient
+à sa chapelle des tableaux votifs, et posaient publiquement
+des couronnes de fleurs sur son membre en érection.</p>
+
+<p>Ces dames portaient des phallus à leur cou, et en suspendaient
+à celui de leurs enfants. Ces bijoux précieux étaient
+ordinairement d’or, d’ivoire, de verre ou de bois; quelquefois
+elles en faisaient en étoffe de laine ou de soie pour amuser
+leur... libertinage et charger leur vaisseau (<i>ad suam onerandam
+navem</i>), comme le dit si plaisamment Pétrone.</p>
+
+<p>Quoique nos mœurs n’admettent pas d’honorer publiquement
+ce dieu, nous ne cessons cependant de lui dresser des autels en
+particulier: ce sont les boudoirs de nos petites maîtresses qui
+remplacent maintenant ces édicules.</p>
+
+<p>Au reste, saint Jérôme croit que ce dieu était le même que le
+dieu des Moabites et des Madianites, qu’ils invoquaient sous le
+nom de <i>Peor</i>, <i>Beelphegar</i> ou <i>Phegor</i>. Mais toujours est-il que
+Priape était connu et même adoré des Juifs, puisqu’il est rapporté
+dans la Bible que «dans la vingtième année du règne
+de Jéroboam, roi d’Israël, Asa, roi de Yuda, chassa de son territoire
+tous les efféminés et purifia son royaume de toutes les<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">Pg 186</a></span>
+souillures de l’idolâtrie que ses pères avaient établies. De plus,
+il défendit à sa mère Mahacham d’être désormais la prêtresse
+des sacrifices de Priape, dans le bois qui lui était consacré;
+puis il renversa sa statue et brûla cette image infâme dans le
+torrent de Cédron.» (<i>Rois</i>, chap. XV, v. 9 à 13.&mdash;<i>Paralipomènes</i>,
+liv. II, ch. XV, v. 16.) Le texte hébreu porte <i>miphletzet</i>,
+que les interprètes traduisent indifféremment par <i>caverne</i>,
+<i>assemblée</i>, <i>idole</i>, mots qui dans ce passage de la Bible
+expriment la même idée; car il est avéré que Mahacham, avec
+la confrérie qu’elle avait formée et dont elle était le chef, célébrait
+dans les bois ou lieux obscurs les sacrifices de Priape,
+qu’accompagnaient les crimes les plus honteux et les plus
+infâmes prostitutions.</p>
+
+
+<h3>SUR LE THALABA</h3>
+
+<p>Mot hébreu que l’on comprendra aisément quand on aura lu
+l’histoire des Jésuites, l’<i>Onanisme</i> de Tissot et la <i>Nymphomanie</i>
+de M. de Bienville.</p>
+
+<p class="tb"><a name="prug_5_1" id="prug_5_1"></a>I.&mdash;«Un des plus beaux monuments de la sagesse des
+anciens est leur gymnastique.»</p>
+
+<p>L’homme par sa nature, destiné au travail, a souvent besoin
+de se reposer de ses fatigues. C’est dans ces intervalles de repos
+momentané qu’il aime à se livrer volontiers aux plaisirs du
+jeu qui récréent son esprit, en même temps qu’ils lui préparent
+de nouvelles forces pour reprendre ses travaux accoutumés.
+Mais si je parle de jeu, je n’entends nullement vanter ici ces
+dangereuses maisons qui engloutissent la santé, l’honneur et
+la fortune des gens crédules qui entretiennent avec elles de
+funestes rapports, que repousse la morale publique et qu’une
+politique bien entendue eût depuis longtemps supprimées, si,
+pour les maintenir, l’avidité du fisc n’usait de tout le pouvoir
+dont il est revêtu.</p>
+
+<p>Je ne signale donc les dangers de cette vile passion qui
+dégrade l’homme en le portant à tous les excès, que pour
+relever davantage ces jeux et ces exercices si utiles que les
+anciens avaient rangés parmi leurs cérémonies religieuses,
+dans le but de développer les forces et l’agilité du corps, et de<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">Pg 187</a></span>
+disposer la jeunesse par une santé robuste, toujours si influente sur
+ses actions, à devenir d’utiles citoyens.</p>
+
+<p>Les théâtres consacrés à ces nobles gymnastiques (du grec
+γυμναστικὸς, lieu où les Grecs s’exerçaient à certains jeux; formé
+de γυμνος <i>nu</i>, parce qu’ils étaient nus ou presque nus pour s’y
+livrer plus librement), étaient des lieux spacieux, où les anciens
+s’assemblaient pour y disputer le prix de la lutte, du disque,
+du palet, de la course, du saut ou du pugilat.</p>
+
+<p>Leurs jeux les plus célèbres étaient au nombre de quatre,
+qu’ils désignaient sous le nom de <i>combat</i> ἀγων, ainsi que le
+confirme ce vers d’Homère:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Τεσσαρές εἰσιν αγῶνες Ελλαδα</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Les <i>Olympiques</i> se célébraient au bout de quatre ans révolus,
+en l’honneur de Jupiter, à Pise, non loin d’Olympie, ville
+d’Élide, dans le Péloponèse. Ils duraient cinq jours et commençaient
+par un sacrifice solennel.</p>
+
+<p>Les <i>Pythiques</i> avaient lieu à Delphes, en l’honneur d’Apollon,
+pour perpétuer sa victoire sur le serpent Python.</p>
+
+<p>Les <i>Isthmiques</i>, institués par Sisyphe, roi de Corinthe, en
+l’honneur de Neptune, se solennisaient tous les trois ans dans
+l’isthme de Corinthe, près du temple de ce dieu.</p>
+
+<p>Et les cérémonies des Néméens se consacraient à la même
+époque à Argos, en mémoire d’Archemor, fils de Lycurgue,
+roi de Némie, qui mourut de la morsure d’un serpent.</p>
+
+<p>Célébrés avec éclat et magnificence, sous les yeux des rois,
+des magistrats et d’une foule immense de spectateurs que le
+désir de la gloire y attirait de toutes parts, ces jeux enflammaient
+l’émulation en élevant l’âme aux grandes actions, et
+enfantaient des citoyens dévoués à la patrie.</p>
+
+<p>Le vainqueur était couronné de branches de pin, de laurier,
+de feuilles d’olivier sauvage ou de roses, aux yeux de tous les
+assistants et au bruit de leurs acclamations. Honoré dans sa
+patrie pour le reste de ses jours, son nom et sa victoire étaient
+chantés par les plus grands poètes. On lui érigeait des statues,
+et on poussa même les éloges du vainqueur jusqu’à l’élever au
+rang des dieux.</p>
+
+<p>C’est par ces nobles institutions que la Grèce remplit le<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">Pg 188</a></span>
+monde de l’éclat de sa gloire et qu’elle parvint à transmettre
+son nom à l’immortalité.</p>
+
+
+<h3>SUR L’ANANDRINE</h3>
+
+<p>Formé ανανδρύνομαι, <i>devenir lâche</i>, <i>diminuer</i>, composé de
+l’α privatif et de l’ν euphonique: <i>efféminéité</i>.</p>
+
+<p><a name="prug_6_1" id="prug_6_1"></a>I.&mdash;«Sapho... peut être regardée comme la plus illustre
+des tribades.»</p>
+
+<p>Cette célèbre, mais trop infortunée Sapho, qui vécut du
+temps de Stésichore et d’Alcée, environ 600 ans avant l’ère
+chrétienne, se distingua non seulement par ses habitudes lesbiennes
+de κλειτοριάζειν. (Voyez la <i>Linguanmanie</i>.) C’est cette
+erreur lascive qui justifie la résection du clitoris dans les pays
+méridionaux, où les femmes, par le prolongement quelquefois
+prodigieux de cette portion externe des nymphes, ont propagé
+cette nouvelle manière d’aimer de Sapho. (Voyez l’<i>Akropodie</i>,
+que Sénèque et saint Augustin lui reprochent avec tant de
+véhémence, mais encore par son beau talent poétique, qui la fit
+surnommer la dixième Muse. Elle inventa deux sortes de
+rythmes, le saphique et l’éolique, et dans la faible partie de
+ses œuvres que l’ignorance et la barbarie ont laissé parvenir
+jusqu’à nous, son âme respire tout entière dans les vers brûlants
+d’amour, qu’elle soupirait pour le volage Phaon.</p>
+
+<p>L’ardeur, ou plutôt le feu de son tempérament, dit Virey, la
+fit accuser d’un vice... qui la rendit presque un homme: <i>Mascula
+Sapho</i>. Inspirée par l’amour et les dédains de Phaon,
+elle put transmettre à la postérité la peinture de ses ardeurs ou
+plutôt les transports de son érotomanie; elle les eût moins
+vivement représentés s’ils eussent été assouvis. Tout prouve
+donc que le génie ne s’allume que par la chaleur amoureuse,
+et celle-ci ne brille que dans les caractères virils, même chez
+les femmes de lettres les plus célèbres. (Virey, <i>Effets de l’Amour
+sur l’esprit</i>.)</p>
+
+<p>Voici la traduction, par Boileau, d’une des odes que Sapho
+adressa à une Lesbienne, et qui fera juger de son beau génie:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Heureux qui, près de toi, pour toi seule soupire,</i></div>
+<div class="line"><i>Qui jouit du plaisir de t’entendre parler,</i></div>
+<div class="line"><span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">Pg 189</a></span>
+<i>Qui te voit quelquefois doucement lui sourire.</i></div>
+<div class="line"><i>Les Dieux, dans son bonheur, pourraient-ils l’égaler?</i><br /><br /></div>
+<div class="line"><i>Je sens de veine en veine une subtile flamme</i></div>
+<div class="line"><i>Courir par tout mon corps sitôt que je te vois;</i></div>
+<div class="line"><i>Et dans les doux transports où s’effare mon âme,</i></div>
+<div class="line"><i>Je ne saurais trouver de langue ni de voix.</i><br /><br /></div>
+<div class="line"><i>Un nuage confus se répand sur ma vue,</i></div>
+<div class="line"><i>Je n’entends plus, je tombe en de douces langueurs;</i></div>
+<div class="line"><i>Et pâle, sans haleine, interdite, éperdue,</i></div>
+<div class="line"><i>Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!</i></div>
+</div></div></div>
+
+<h3>SUR L’AKROPODIE</h3>
+
+<p>Du grec ακρος, <i>extrémité</i>, et πόδια, <i>chaussure</i>, et par extension,
+<i>retranchement du prépuce</i>.</p>
+
+
+<h3>SUR LE KADESCH</h3>
+
+<p>Du grec καθεσις, <i>introduction d’un instrument chirurgical</i>,
+<i>mutilation</i>.</p>
+
+<p><a name="prug_7_1" id="prug_7_1"></a>I.&mdash;«En Italie, cette atrocité n’a pour objet que le perfectionnement
+d’un vain talent.»</p>
+
+<p>La dissolution des mœurs, la défiance et le despotisme des
+Orientaux ont inventé la mutilation que la polygamie a perpétuée.
+C’est à <i>Spada</i>, village de Perse, que l’on commença à
+dépouiller les hommes des organes essentiels de la virilité.
+De là, sans doute, l’origine du mot latin <i>spado</i>, qui signifie
+eunuque, castrat.</p>
+
+<p>La plupart des peuples de l’antiquité ont pratiqué cet usage
+barbare. Sémiramis, si fameuse par son ambition, son courage
+et ses débauches, ordonna, au rapport d’Ammianus (Lib. IV,
+refert Semiramidem primam omnium mares castrasse), de
+châtrer les hommes faiblement constitués, pour leur ôter les
+moyens de propager des races débiles, et le législateur de
+Sparte, imitant cette cruelle politique, la consacrait par des
+lois. L’histoire nous a transmis le souvenir du fanatisme déplorable<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">Pg 190</a></span>
+qui poussaient les prêtres de Cybèle (Lucian, De Dea
+Syria) et les Valésiens à altérer leur existence par la castration.
+Elle fait également mention d’Origène, qui, pour se détacher
+entièrement des choses de la terre et ne s’occuper que des
+choses célestes, mais interprétant trop rigoureusement le passage
+de saint Mathieu: «Il en est qui se sont châtrés pour
+acquérir le royaume des cieux (Cap. XIX, v. 12)», se soumit
+lui-même à la mutilation «et outrepassa le but, dit Virey, en
+retranchant la source de la force et le mérite de la résistance
+contre les tribulations de ce monde».</p>
+
+<p>Les motifs d’une excessive jalousie qu’ils portaient de leurs
+femmes, sans cesse exposées dans ces climats brûlants à
+devenir avec facilité la conquête de tous les hommes, ont pu
+seuls inspirer aux peuples de l’Orient l’affreuse idée de mutiler
+un sexe pour le commettre à la garde de l’autre. Et c’est particulièrement
+à ces raisons qu’il faut attribuer l’origine des
+eunuques (Du grec ευνη, <i>lit</i>, et εχω, <i>je garde</i>) et des sérails, où
+ces êtres dégradés sont investis de la surveillance des femmes
+destinées à leurs plaisirs, emploi qui a beaucoup d’analogie
+avec celui des duègnes, en Espagne, chargées de veiller sur la
+conduite des dames confiées à leurs soins.</p>
+
+<p>C’est dans la plus tendre enfance et jusqu’à l’âge viril que
+cette cruelle exécution s’exécute, au moyen de ligatures imbibées
+d’une liqueur caustique ou d’un cordon de soie que l’on
+serre autour de la verge et du scrotum; peu de jours suffisent
+à l’entier rétablissement de ces infortunés. Privés ainsi de tous
+les caractères de leur sexe, et n’inspirant plus de crainte par
+leur impuissance complète, ils sont reconnus capables de l’emploi
+d’eunuques, et dès lors ils ont le droit d’approcher des
+femmes renfermées dans les harems. Sans aucune sensibilité
+quelconque, pâles et d’une démarche traînante, imberbes et le
+corps flétri, bien que jeunes encore, ils portent sur un visage
+profondément sillonné de rides tous les signes d’une vieillesse
+prématurée; et l’on pourrait dire d’eux ce que saint Chrysostome
+disait de l’eunuque Eutrope: «Quand son fard est ôté,
+son visage paraît plus laid et plus ridé que celui d’une vieille
+femme.»</p>
+
+<p>Une fois revêtus de cet emploi, souples et sûrs ministres
+des plaisirs capricieux de leurs maîtres, de méprisables<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">Pg 191</a></span>
+valets qu’ils étaient, ils parviennent quelquefois, en
+rampant adroitement, jusqu’à la plus haute faveur. Quelques
+eunuques, au sommet de la puissance, ont exécuté de grandes
+choses; mais comme la mutilation influe beaucoup sur le
+moral, leurs vices ont toujours dominé, et ils se sont souvent
+vengés sur le genre humain de la condition avilissante où ils
+étaient condamnés; c’est dans leur sein que l’on a vu s’amonceler
+des orages qui ont renversé des Etats.</p>
+
+<p>Une sorte d’eunuques, non moins fameux par leurs infâmes
+débauches que par leur dégradation, auxquels les Romains, du
+temps de l’Empire, extirpaient les testicules, sont de ces misérables
+qui faisaient le plus indigne abus de la verge qu’on leur
+avait conservée. Les dames romaines en raffolaient, et Juvénal
+en donne la raison lorsqu’il dit (Liv. II, sat. 6, v. 305 à 379):</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Sunt quas eunuchi imbelles ac mollia semper</i></div>
+<div class="line"><i>Oscula delectent, ac desperatio barbæ.</i></div>
+<div class="line"><i>Et quod abortivo non est opus. Illa voluptas</i></div>
+<div class="line"><i>Summa tamen, quod jam calida matura jumenta,</i></div>
+<div class="line"><i>Inguina traduntur medicis, jam pectine nigro</i></div>
+<div class="line"><i>Ergo expectatos, ac jussos, crescere primum</i></div>
+<div class="line"><i>Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres</i></div>
+<div class="line"><i>Tonsoris damno tamen rapit Heliodorus.</i></div>
+<div class="line"><i>Conspicuus longe, cunctisque notabilis intrat</i></div>
+<div class="line"><i>Balnea, nec dubie custodem vitis et horti</i></div>
+<div class="line"><i>Provocat, a domina factus spado. Dormiat ille</i></div>
+<div class="line"><i>Cum domina. Sed tu jam durum, Postume, jamque</i></div>
+<div class="line"><i>Tundendum eunucho Bromium committere noli.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>(Il en est qui trouvent les baisers de l’eunuque efféminé
+d’autant plus délicieux qu’elles n’appréhendent point une
+barbe importune, et n’ont pas besoin de se faire avorter. Mais
+afin que la volupté n’y perde rien, elles ne les livrent au fer
+qu’après que leurs organes, bien développés, se sont ombragés
+des signes de la puberté; alors Heliodorus les opère, au seul
+préjudice du barbier. L’esclave ainsi traité par sa maîtresse,
+est sûr, dès qu’il entre dans nos bains, de s’attirer tous les
+regards; et même il pourrait hardiment défier le dieu des
+jardins. Laisse-le dormir auprès de ton épouse, mais garde-toi<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">Pg 192</a></span>
+bien de lui confier ton Bromius, malgré sa barbe naissante, et
+tout robuste qu’il est déjà. (Trad. de J. Dussaulx. Bibliot.
+Panckoucke.)</p>
+
+<p>C’est pour empêcher sans doute qu’ils ne devinssent femmes
+eux-mêmes, et parce qu’ils conservaient quelque reste furtif de
+ce qui récèle l’élément de la vie, que les lois avaient accordé la
+faveur du mariage à ces Conculix, si différents de ceux de la
+<i>Pucelle</i>. Toutefois leurs femmes engagées dans un lien légalement
+inofficieux, puisqu’il était diamétralement opposé au
+but de la nature, jouissaient du privilège commode de se dispenser
+de la foi conjugale; mais quand le cœur leur en disait,
+elles allaient en cachette, pour tranquilliser l’esprit de leurs
+maris infirmes, prendre ailleurs leur supplément.</p>
+
+<p>Cependant la nature, cette admirable mère, dédommagerait-elle
+par des affections toutes particulières ces êtres dégradés,
+ou bien l’illusion toute-puissante, combinée avec les douces
+caresses et la jouissance des charmes d’une belle femme compatissante,
+ne se bornerait-elle pas aux seuls plaisir des yeux
+et à l’écorce des sens pour consoler ces malheureux de l’état
+honteux de leur demi-existence!</p>
+
+<p>C’est incontestablement contrarier la propagation que de
+permettre de tels mariages; c’est un véritable assassinat, une
+profanation, qui dérobe à la société la volupté productrice de
+la femme. Ces stériles liaisons ne devraient être approuvées
+par les lois d’aucun pays.</p>
+
+<p>Dans le second siècle de l’Église, le concile de Nicée
+(Canon IV), confirmé par le second concile d’Arles, a expressément
+défendu ces mutilations.</p>
+
+<p>Une loi de l’empereur Adrien, citée dans les <i>Digestes Ad leg.
+Corn</i>. de Sicariis (Lib. XLVIII, tit. VIII, leg. 4, § 5), punissait
+de mort les médecins qui faisaient des eunuques et ceux qui
+subissaient la castration; de plus on confisquait leurs biens.</p>
+
+<p>Une ordonnance de Louis XIV, du 4 septembre 1677, condamnait
+à mort tous ceux qui avaient mutilé leurs membres.</p>
+
+<p>L’article 316 du Code pénal prononce contre toute personne
+coupable de ce crime la peine des travaux forcés à perpétuité,
+et la peine capitale si la mort en est résultée avant l’expiration
+des quarante jours qui auront suivi le crime. L’article
+325 ne déclare le crime de castration excusable que<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">Pg 193</a></span>
+lorsqu’il a été immédiatement provoqué par un outrage violent
+à la pudeur.</p>
+
+<p>Et malgré des défenses si positives et des punitions si sévèrement
+exprimées par des lois civiles et canoniques, nous
+voyons de nos jours une pareille monstruosité exister encore,
+et cela dans la ville par excellence, dans cette Rome, le centre
+de la chrétienté!!!</p>
+
+<p>Voyez plutôt ces malheureux Italiens, pour qui le <i>farniente</i>
+est le premier des besoins, entraînés par la superstition ou une
+cupidité barbare, se livrer au fatal couteau qui doit les priver
+des précieux trésors de la vie, pour se donner un misérable
+filet de voix!...</p>
+
+<p>Allez à la Chapelle Sixtine, aux deux grands jours de la
+Semaine Sainte, entendre ces admirables accords de voix
+choisies, cette sublime et céleste harmonie qui vous transporte,
+qui vous ravit, mais dont les sons divins cessent à l’instant de
+vibrer dans l’âme de tout être sensible qui les entend, et n’y
+laisse plus qu’une pénible impression, alors qu’on pense que
+ces voix si claires, si argentines, si mélodieuses, sont obtenues
+aux dépens de la postérité. Quel scandale odieux! il
+révolte la nature.</p>
+
+<p>Mais la magie d’une belle voix est-elle donc si puissante et le
+chant possède-t-il une tout autre vertu que la simple prière? On
+le croirait, puisque les sons de la musique délicieuse qui, dans
+la Chapelle Sixtine, enchantent l’oreille de mille amateurs,
+après avoir cessé, continuent à vibrer encore dans leurs âmes,
+tandis que les prières et les plaintes que profère le prophète
+en récitant le sublime <i>Miserere</i>, ne les touchent nullement. Et
+voilà pourquoi sans doute, pour apaiser la Divinité, on chante
+toujours à l’Église et à l’Opéra.</p>
+
+
+<h3>SUR LE BÉHÉMAH</h3>
+
+<p>Mot hébreu qui signifie <i>jumenta</i>, <i>quadrupedia</i> et, par extension,
+<i>bestialité</i>.</p>
+
+<p><a name="prug_8_1" id="prug_8_1"></a>I.&mdash;«<i>Faunes suffoquants</i>, FAUNI FICARII.»</p>
+
+<p>Saint Jérôme, dans son commentaire sur Jérémie, ch. 50,
+v. 39, donne aux faunes l’épithète de <i>ficarii, qui avaient des
+figues</i>. Il faut conjecturer que, par ce mot, ce Père de l’Église<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">Pg 194</a></span>
+a voulu dépeindre la laideur de ces faunes, dont le visage
+était couvert de pustules et de boutons; ce qui n’est pas sans
+apparence de vérité, car <i>ficus</i>, figue, figurément pris, désigne
+une tumeur, une sorte d’ulcère qui ressemble à ce fruit.</p>
+
+<p>Mais, n’en déplaise à saint Jérôme, le texte hébreu porte HM,
+qui signifie proprement <i>un spectre</i>, <i>une chose qui inspire la
+terreur</i>, d’où dérive le mot hébreu EIMA, qui veut dire <i>épouvante</i>.
+Et comme on représentait les faunes et les satyres,
+moitié hommes et moitié boucs, fort velus, violant femmes et
+filles, dont ils étaient la terreur; que, d’un autre côté, nul
+animal de sa nature n’est plus enclin à la lasciveté que le bouc,
+il est permis de croire que l’opinion de Berruyer, <i>qui rend ses
+faunes très actifs</i>, SICARII, doit prévaloir sur celle de saint
+Jérôme. En effet, le mot grec σάθη, en latin <i>veretrum</i>, d’où est
+formé celui de satyre, indique assez la lubricité des inclinations
+de ce vil animal.</p>
+
+<p>Au reste, le bouc est placé parmi les divinités de l’Égypte
+que l’on honorait le plus: il avait un culte tout particulier. Les
+femmes n’avaient point horreur à lui soumettre leurs corps, et
+les hommes ne dédaignaient pas de caresser leurs chèvres;
+dans leur délire superstitieux, ils allaient quelquefois jusqu’à se
+prosterner devant un bouc et à baiser le derrière de ce puant
+animal (Voyez la Bible de Voltaire, au chapitre du <i>Lévitique</i>):
+de là vient sans doute que la Bible, en parlant des idoles, les
+appelle les <i>vilus</i>, SAHIRIM, et lorsque le prophète Isaïe dit,
+ch. 13, v. 21, que <i>les velus danseront</i>, PILOSI SALTABUNT, il
+faut l’entendre, disent les interprètes, des démons qui emprunteraient
+quelquefois cette forme sauvage.</p>
+
+<p>Je ne me hasarderai pas à contester l’existence de ces hommes
+capripèdes; je me tiens respectueusement aux Saintes Ecritures
+et à ce qui en est rapporté par saint Jérôme, qui nous apprend
+que saint Antoine, dans son désert, fit la rencontre d’une
+espèce de nain, au front cornu, aux narines crochues, aux
+pieds de bouc, qui lui présenta des dattes et l’assura qu’il
+était un de ces habitants que les païens avaient honorés sous le
+nom de faunes et de satyres; qu’il était député vers lui, pour
+le conjurer d’intercéder pour eux près le Dieu commun, qu’ils
+savaient bien être venu en terre pour le salut du monde.
+(Inter saxosam convallem haud grandem homunculum vidit<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">Pg 195</a></span>
+aduncis naribus, fronte cornibus, asperatâ, cujus extrema pars
+corporis in caprarum pedes desinebat, et responsum accepit
+Antonius: Mortalis ego sum unus ex accolis eremi, quos vario
+errore delusa gentilitas, faunos satyrosque vocans, colit. Precemur
+ut pro nobis communem Deum depreceris, quem pro
+salute mundi venisse cognovimus. S. HIERONYMUS, <i>in Vita
+S. Pauli</i>.)</p>
+
+<p>Preuve indubitable qu’il existe des démons sous la figure de
+boucs. Néanmoins le cardinal Baronius prétend témérairement
+que le satyre qui entra en colloque avec saint Antoine n’était
+qu’un singe, né probablement du commerce honteux de cet
+animal avec des filles, que Dieu doua de la parole, ainsi qu’il
+en avait fait autrefois pour le serpent et l’ânesse de Balaam,
+dont parlent la Genèse et les Nombres (Gen., cap. III, v. 1.&mdash;Num.,
+cap. XXII, v. 28.) Mais qu’est-ce que l’opinion d’un cardinal
+contre celle d’un saint et de toute une antiquité qui
+déposent contre lui?</p>
+
+
+<h3>SUR L’ANOSCOPIE</h3>
+
+<p>Du grec ανα, <i>au-dessus</i>, et de σκοπιὰ, <i>action d’épier</i>, formé de
+σκοπεω, <i>je considère</i>, <i>je contemple</i>.&mdash;Astrologie judiciaire,
+jonglerie.</p>
+
+
+<h3>SUR LA LINGUANMANIE</h3>
+
+<p>Du latin <i>lingua</i>, langue, et du grec μανία, <i>fureur</i>, dérivé de
+μαινομαι, <i>rendre furieux</i>.</p>
+
+<p><a name="prug_9_1" id="prug_9_1"></a>I.&mdash;«C’étaient des maisons publiques où les hommes et les
+femmes pêle-mêle s’abandonnaient à tous les genres de libertinage.»</p>
+
+<p>La prostitution date de la plus haute antiquité. Les Orientaux
+l’admirent dans le culte de leur religion et ne la considèrent
+point comme un dérèglement de mœurs; ils la consacrèrent
+d’abord à célébrer le premier instant de l’existence de l’être
+auquel ils ouvraient le sentier de la vie. Elle fut ensuite un des
+moyens puissants d’accroître et de propager l’espèce humaine.
+Dans les temps patriarcaux, nous trouvons Ada et Selles, concubines
+de Lamech, père d’Abraham, se distinguer dans le<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">Pg 196</a></span>
+métier, et leur progéniture bravement suivre leur exemple.
+(<i>Gen.</i>, chap. IX, v. 19; V. et VI, 1, 2, 3, 4.)</p>
+
+<p>Aux petits soins avec Abraham, la jeune Sara, dont Dieu
+avait fermé le sein, <i>conclusit</i>, met dans le lit de son mari la
+fraîche et gentille Agar, sa servante (<i>Gen.</i>, chap. XVI, v. 2, 3,
+4.) Nous voyons Sodome et Gomorrhe et toutes les villes de la
+Pentapole dans la Palestine livrées à une souillure infâme.
+(<i>Gen.</i>, chap. XIX, v. 4, 5, 6, 7, 8.) Pheiné, de connivence avec
+Thamma, deux filles de Loth, prennent goût à la bagatelle,
+et, commettant un inceste avec leur bonhomme de père, dans
+le dessein de repeupler la terre, se font engrosser par lui, après
+l’avoir enivré au sortir de Sodome, dont tous les habitants
+viennent d’être rôtis par un déluge de soufre, pour avoir pris
+saint Pierre pour saint Paul (<i>Gen.</i>, ch. XIX, v. 24, 30 à 38.)
+Lia et Rachel, épouses de Jacob, lui prostituent leurs servantes
+(<i>Gen.</i>, ch. XXIX, v. 22, 23 et 28) et Ruben séduit Bela, concubine
+de son père (<i>Gen.</i>, ch. XXXV, v. 22.) Juda fait épouser
+Thamar, la veuve de son fils aîné Her, par son second fils
+Onan, qui élude le devoir conjugal au moyen de la masturbation
+(<i>Gen.</i>, ch. XXXVIII, v. 8 et 9). Et cette même Thamar,
+sur un grand chemin, escamote avec adresse un enfant à son
+beau-père Juda, qui, en s’évertuant avec elle, croit être avec
+une femme publique (<i>Gen.</i>, XXXVIII, v. 14, 15, 16.) De cette
+surprise incestueuse, si salutaire au genre humain, naquit
+Pharès, l’un des ancêtres de Jésus-Christ. L’amoureuse Nitiflis,
+femme de Putiphar, sollicite l’imbécile Joseph à de voluptueux
+ébats, mais il refuse obstinément de <i>s’unifier avec elle</i> (<i>Gen.</i>,
+ch. XXXIX, v. 7, 8, 9). La bestialité et la pédérastie étaient fort
+connues dans le pays de Chanaan (<i>Exod.</i>, ch. XXII, v. 19). On
+s’y polluait devant la statue de Moloch (<i>Lévit.</i>, ch. XVIII, v. 21).
+Parmi les femmes publiquement madianites qui, du temps de
+Moïse, <i>corrompirent</i>, à Setim, le corps et l’âme du peuple
+juif, se trouva la jolie prostituée Cozbi, fille de Jur, prince très
+noble des Madianites, avec laquelle était couché dans un b.....
+<i>in lupanar</i>, Zambri, fille de Salu, prince de la maison et
+lignée de Siméon, lorsque le pieux et fanatique Phinées, petit-fils
+du grand prêtre Aaron et fils d’Eléazar, tout transporté
+d’une sainte colère, entra dans le b....., une dague à la main,
+et transperça d’un seul coup les deux délinquants ensemble,<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">Pg 197</a></span>
+vers les parties de la génération (<i>Num.</i>, cap. XXV, v. 1, 2 à 28;
+Arrepto pugione ingressus est... in lupanar et perfodit ambos
+simul, virum scilicet et mulierem, in locis genitalibus.)</p>
+
+<p>Ce fut une femme publique nommée Rahab, qui mue par
+cette généreuse pitié si naturelle aux filles de son espèce, cacha
+au haut de sa maison, sous de la paille, les espions qui s’étaient
+délassés avec elle de leurs fatigues, et que Josué avait envoyés
+à Jéricho, pour reconnaître la ville avant de l’assiéger (<i>Jos.</i>,
+cap. II, v. 1, 6).</p>
+
+<p>Passons maintenant au Livre des Juges. Le robuste Samson
+se rend un jour dans la ville de Gaza; il voit sur sa porte une
+courtisane, avec laquelle il couche jusqu’à minuit (<i>Jud.</i>,
+cap. XVI, v. 1, 3). Ensuite il devint éperdument amoureux de
+Dalila, dans la vallée de Sorec, autre fille de joie. Dans un de
+ces moments de voluptueuse ivresse où le cœur nageant dans
+l’élément du plaisir, est incapable de rien refuser à l’être qui
+vous le procure, Samson, après avoir trompé trois fois son
+amante sur le secret de sa force, a enfin la faiblesse de lui dire,
+et comme il est impossible à la femme de porter loin un secret,
+elle le trahit à son tour en le faisant connaître aux Philistins,
+qui lui crèvent les yeux (<i>Jud.</i>, cap. XVI, v. 4 à 22).</p>
+
+<p>Aimez-vous à consulter les Livres des Rois?... Eh bien!
+ouvrez celui de David, et vous verrez ce prophète-roi qui avait
+épousé Micho, fille de Saül, s’en donner avec l’impudique
+Abigaïl, femme de Narbal, qui lui inocula la v..... (<i>malum</i>)
+(I. <i>Reg.</i>, cap. XXV, v. 35, 40). Le saint homme de roi accolait
+en même temps plusieurs autres concubines et femmes de Jérusalem,
+auxquelles il fabrique des enfants, ce qui ne l’empêche
+nullement d’enlever la sensible Bethsabée, femme du brave
+Urie, qu’il épouse après avoir fait assassiner son mari dans
+les combats (II. <i>Reg.</i>, cap. XI, v. 2, 4, 17), afin sans doute
+qu’il n’y eût plus de vestige de fornication. Dans sa vieillesse,
+il se réchauffe, faute de bassinoire, dans les bras de la jeune
+Sunamite, et ne la déflore pas: <i>Non cognovit eam</i> (III. <i>Reg.</i>,
+cap. I, v. 4). <i>Tel père, tel fils</i>, dit le proverbe, et les enfants
+de David le justifient: son fils Ammon brûle d’une flamme
+incestueuse pour sa sœur Thamar, et sur le perfide conseil de
+son cousin germain Jonadab, il la viole au moment qu’elle lui
+présente un potage apprêté de sa propre main; puis il la<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">Pg 198</a></span>
+renvoie fort brutalement. Absalon, irrité de l’outrage fait à sa
+sœur, saisit, deux ans après, l’occasion d’un splendide festin, au
+milieu duquel il immole Ammon, en présence de ses autres
+frères qui fuient épouvantés. (II. <i>Reg.</i>, cap., XIII, v. 8 à 30).
+Ce fratricide met ensuite le comble à ses forfaits en couchant
+publiquement avec toutes les concubines de son père. (II, <i>Reg.</i>,
+cap. XV, v. 22).</p>
+
+<p>Si nous descendons jusqu’au troisième Livre des Rois, nous
+voyons le type de la sagesse, le fils de l’adultère Bethsabée,
+Salomon enfin, dont la haute sapience avait acquis si haute
+renommée dans l’Orient, participer à l’humaine faiblesse et
+rouler dans son palais sur sept cents épouses et trois cents
+concubines, dont «les nez ressemblaient à la tour du mont
+Liban qui regarde du côté de Damas (<i>Cant.</i>, VII, v. 4); les
+yeux à ceux des colombes (<i>Cant.</i>, I, v. 14; IV, v. 1); les tétons
+à des faons de chevreuil (<i>Cant.</i>, VII, v. 3)», et qui, en un mot,
+étaient «belles comme les tentes de Cédar et les peaux de
+Salomon (<i>Cant.</i>, I, v. 1)».</p>
+
+<p>Les allures galantes des courtisanes de son temps ressemblent
+beaucoup au manège de nos femmes publiques, qui le soir,
+dans les rues, vont recueillant les passants, pour les engager
+«à parcourir avec elles les deux monts de la myrrhe, la
+colline de l’encens (Ad montem myrrhæ et ad collem thuris.
+<i>Cant.</i>, IV, 6), embrasser ensuite le figuier, et monter dessus
+pour en recueillir les fruits» (<i>Cant.</i>, VII, 8), qui sont quelquefois
+si amers!...</p>
+
+<p>Voici ce que ce roi en rapporte dans le livre des <i>Proverbes</i>,
+dont les uns renferment des erreurs, les autres de fastidieuses
+répétitions, et que l’Église cependant considère comme un petit
+chef-d’œuvre canonique, ouvrage du très Saint-Esprit:</p>
+
+<p>«De la fenêtre de ma maison, j’aperçois un jeune insensé
+qui, sur le soir, et lorsque la nuit devient obscure, passe dans
+le coin d’une rue près de la maison d’une..... fille.&mdash;Je la vois
+venir au-devant de lui, en sa parure de courtisane; elle
+prend ce jeune homme, le baise et le caresse effrontément, lui
+disant: «JE ME SUIS ACQUITTÉE DE MON VŒU AUJOURD’HUI.
+C’est pourquoi je suis venue au-devant de vous, désirant
+de vous caresser. J’ai parfumé mon lit de myrrhe, d’aloès et de
+cinnamone. Venez: enivrons-nous de volupté jusqu’à ce qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">Pg 199</a></span>
+fasse jour, et jouissons de ce que nous avons tant désiré. Mon
+mari n’est point à la maison: il est allé faire un voyage qui
+sera très long; il a emporté avec lui un sac d’argent, et il ne
+doit revenir que lorsque la lune sera pleine. (<i>Cant.</i>, VII, v. 3).»
+«Entraîné par de longs discours et les caresses de ses paroles,
+le jeune homme la suit comme un bœuf qu’on amène pour
+servir de victime et comme un agneau qui va à la mort en bondissant.»
+(<i>Prov.</i>, chap. VII, v. 6 à 22).</p>
+
+<p>Il est à remarquer ici que cette prostituée sait mettre de
+l’ordre dans ses affaires. Dévote, avant de se livrer à ses impudiques
+plaisirs, qu’elle veut d’abord sanctifier par la prière,
+<i>hodie vota mea Deo reddidi</i>, elle aura tout le temps d’être
+amoureuse au lit. C’était aussi l’opinion de Wasselin, abbé de
+Liége, qui trouvait convenable de faire sa prière avant de se
+mettre à l’œuvre du coït. (<i>Epist.</i>, <i>ad Florinum</i> abbat., tome I,
+<i>Analect.</i>, page 339.) Cette pratique est passée en usage jusqu’à
+nos jours, car presque toutes les filles de joie, celles qui font
+leur métier en honneur et conscience s’entend, ornent d’un
+crucifix la cheminée de leurs réceptacles, qu’elles tapissent
+souvent <i>d’images de l’Immaculée Conception, de saint Barnabas,
+de la Madone, mère de la pureté, avec son divin
+poupon sur les bras</i>; elles font de temps à autre dire des
+messes pour le salut de leurs âmes et pour que Dieu leur envoie
+des chalands; quelques-unes, par excès de dévotion, y ajoutent
+la confession les dimanches et les jours de fête, et, dans l’intention
+de se rendre le ciel propice, la plupart portent sur elles
+des scapulaires de la Vierge et se font consœurs du Saint-Rosaire,
+du Sacré-Cœur ou de la Congrégation.</p>
+
+<p>C’était un drôle de corps que ce roi Salomon: Piron d’un
+autre temps, à l’harmonie près, qu’il ne possède pas, bel esprit
+érotique, il composa les cantiques, que les belles voix de ses
+mille femmes et concubines exécutaient sans doute pendant
+les orgies de ses splendides festins, où 50 bœufs et 100 moutons
+faisaient à eux seuls les pièces de résistance, et dont je vous
+détaillerais, lecteur, toutes les substantielles et stimulantes
+friandises, si je ne craignais de devenir fastidieux; mais je
+reviens à ses Cantiques, dont voici la fidèle traduction:</p>
+
+<p>«Je chanterai mon bien-aimé, qui est pour moi une grappe
+de raisin de Chypre.» <i>Cant.</i>, I, 13.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">Pg 200</a></span></p>
+
+<p>«Car le roi m’a déjà fait entrer dans ses celliers, et je suis
+ivre.» <i>Cant.</i>, I, 3.</p>
+
+<p>«Mon bien-aimé est pour moi comme un bouquet de
+myrrhe; il demeurera entre mes tétons.» <i>Cant.</i>, I, 12. (On se
+sert ici du mot propre pour ne pas affaiblir la couleur du sujet
+dont Salomon était si plein.)</p>
+
+<p>«Qu’il me donne un baiser de sa bouche.» <i>Cant.</i>, I, 1.</p>
+
+<p>«Fortifiez-moi avec des pommes odorantes, parce que je languis
+d’amour.» <i>Cant.</i>, II, 5.</p>
+
+<p>«Je me reposerai sous celui que j’ai désiré.» <i>Cant.</i>, II, 3.</p>
+
+<p>«Là je lui offrirai mes tétons.» <i>Cant.</i>, VII, 12.</p>
+
+<p>«Mon bien-aimé mit la main au trou, et mon ventre a
+tressailli de ses attouchements.» <i>Cant.</i>, V, 4.</p>
+
+<p>Au livre de Judith, chap. XIII, v. 8, 9 et 10, on voit la jolie
+veuve de Monassès, la fière Judith, aller dévotement en bonne
+fortune trouver dans sa tente l’Assyrien Holopherne, qui assiégeait
+Béthulie, et, à l’âge de 65 ans (c’est l’âge que lui donne
+le révérend P. Dom Calmet), inspirer à ce général une violente
+passion, auquel, hélas! et quatre fois hélas! pour vous plaire,
+ô mon Dieu! elle <i>coupa le cou d’un coup de son propre coutelas</i>,
+après avoir couché avec lui.</p>
+
+<p>Nous voyons au livre d’<i>Esther</i>, chap. I et II, v. 11 et 8,
+Assuérus, qui régnait de l’Inde à l’Éthiopie sur cent vingt-sept
+provinces, répudier la belle mais insolente Vasthi, qui refusait
+de montrer sa beauté <i>in naturalibus</i> aux libertins de sa cour;
+et puis usant de son privilège de despote, parmi les trois cents
+belles vierges qui lui furent amenées pour être ses courtisanes,
+choisir l’aimable et mignonne Esther et l’admettre à l’honneur
+de partager sa couche royale.</p>
+
+<p>Le livre d’<i>Ézéchiel</i> justifie par ses peintures hardies celles
+du <i>Portier des Chartreux</i>. Il vous offre, aux chapitres XVI et
+XXIII, le tableau des mœurs abominables dont étaient infectés
+Jérusalem et tout le pays d’Israël sous les rois successeurs de
+David. Les fameux emblèmes d’Ool et d’Oolibra nous font voir
+les femmes de ces contrées forniquer avec tous les passants,
+se bâtir des b....., se prostituer dans les rues (Cap. XVI,
+v. 15, 16, 31) et rechercher avec emportement les embrassements
+de ceux <i>quorum carnes sunt ut carnes asinorum; et
+sicut fluxus equorum, fluxus eorum</i> (Cap. XXIII, v. 20).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">Pg 201</a></span></p>
+
+<p>Le livre d’<i>Ozée</i>, dit Voltaire, est peut-être celui qui doit le
+plus étonner les lecteurs qui ne connaissent point les mœurs
+antiques. En effet, comment concevoir, à moins de faire le
+sacrifice de sa raison, que le Seigneur puisse ordonner si positivement
+à ce petit prophète <i>d’aller s’évertuer avec une
+femme de mauvaise vie et de lui faire des enfants de prostitution</i>,
+puis lui enjoindre <i>d’aller se gaudir avec une
+femme qui non seulement ait déjà un amant</i>, mais qui soit
+adultère (<i>Ozée</i>, cap. I, v. 2) et dont la jouissance coûte à Ozée
+<i>quinze pièces d’argent et une mesure et demie d’orge</i>?...
+(<i>Ozée</i>, cap. III, v. 1.)</p>
+
+<p>Je ne dirai, et seulement par liaison, que peu de chose de ce
+que nous rapporte le Nouveau Testament des galantes aventures
+de la Madeleine qui, pleurant sur les débauches et les
+désordres de sa vie passée, devint un modèle de vertu, comme
+elle avait été un scandale de prostitution, ainsi que Marie
+Égyptienne, une autre fille de joie, dont les débauches furent
+effacées par une vie pénitente de quarante ans, qu’elle passa
+dans le désert sans manger.</p>
+
+<p>Je borne ici le tableau des prostitutions et des turpitudes du
+peuple hébreu, que certes on ne doit point envisager conformément
+aux idées que nous avons reçues sur les lois de la
+décence et de la pudeur. Ces mœurs, si éloignées des nôtres,
+n’étaient point grossières dans ces temps reculés, et ne
+paraissent confondre notre faible raison que parce que nous ne
+pouvons sonder les profondeurs mystérieuses de ce peuple élu,
+manifestement conduit par le doigt de Dieu; profondeurs qui
+nous seront peut-être un jour dévoilées, alors que les <i>dies iræ</i>
+seront arrivés, pendant lesquels les balances d’or de Monseigneur
+saint Michel pèseront nos futures destinées dans la
+vallée de Josaphat (Teste David cum Sybilla).</p>
+
+<p>La prostitution fut connue de tous les peuples de l’Orient, qui
+la pratiquaient sous l’emblème des divinités génératrices.
+Influencés par des climats constamment brûlants où le soufre,
+mêlé à tous les végétaux et les drogues les plus échauffantes,
+occasionne dans le sang et le cerveau de ces explosions qui
+mènent l’esprit jusqu’au délire, ces peuples les honorent par
+des actes de la plus révoltante impudicité, tribaderie, pédérastie,
+bestialité, sodomie, onanisme et jusqu’à la profanation<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">Pg 202</a></span>
+des cadavres de femmes, tout y est mis en usage pour stimuler
+leurs désirs éhontés. Mais la volupté ne paraît avoir nulle part
+établi son empire avec plus de dépravation et de lubricité que
+dans la Grèce et chez les Romains. C’est Orphée, dit-on, qui le
+premier introduisit dans la Thrace l’amour infâme des
+hommes, παιδεραστια:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">(Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem</div>
+<div class="line">In teneres transferre mares, citraque, juventam</div>
+<div class="line">Ætatis breve ver et primos carpere flores.</div>
+<div class="line i12">Ovide., <i>Metam.</i>, lib. X, v. 84.)</div>
+</div></div></div>
+
+<p>après la mort d’Eurydice, sa femme. Mais les Bacchantes, pour
+le punir de ce crime, le tuèrent et jetèrent sa tête dans le fleuve
+Hébrus. Philippe de Macédoine en fit ses délices avec Pausanias,
+dont il fut assassiné pour avoir souffert la violence que
+lui fit Atticus, son favori, en l’exposant, dans un banquet, à la
+lubricité de ses serviteurs. Le divin Platon ne pouvait se
+passer un moment de son Alexis ou de son Agathon, et le sage
+Socrate enseignait entre deux draps cette honteuse volupté à
+ses favoris Phédon et Alcibiade. Xénophon prenait souvent ce
+plaisir avec Callias et Antolicus, Pindare avec Amarico, Aristote
+avec son Herminas; Anacréon brûla pour Bathyle, et le
+grand mais bizarre Lycurgue soutenait qu’on ne pouvait être
+bon citoyen sans avoir un ami avec qui l’on couchât. Sapho se
+rendit célèbre, non moins par ses habitudes lesbiennes de
+κλειτοριαζειν, que par ses talents comme poète. Aspasie se prostitua
+à Périclès, et Glycère à Alcibiade. Laïs reçut dans ses bras
+le dégoûtant Diogène et le galant Aristippe, tandis que Phryné
+débaucha l’Aréopage entier. Thaïs, en sortant des bras
+d’Alexandre, se fit un doux plaisir de faire brûler le palais de
+Persépolis, et l’on érigea, dans Athènes, des autels à la danseuse
+Cotytto, sous le nom de <i>Vénus populaire</i>.</p>
+
+<p>Si nous examinons les mœurs des anciens Romains, nous les
+trouvons plus dissolues encore, surtout au temps des empereurs.
+Les <i>lupanaria</i> d’alors étaient de ces endroits où l’on
+s’abandonnait à tous les genres d’abominations. Dans les quartiers
+séparés qu’habitaient les <i>meretrices</i>, on voyait sur la
+porte de la loge de chacune de ces courtisanes un écriteau qui<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">Pg 203</a></span>
+portait le nom et le prix auquel étaient taxés ses charmes (In
+cellis autem nomina meretricum solebant præfigi, et superscribi
+simul et stupri. LUBINUS.) D’où vient que Juvénal,
+parlant de la débauche effrénée de Messaline, dans la loge de
+la fameuse Lysisca, dit si agréablement <i>titulum mentitur
+Lysiscæ</i> (Juv., liv. II, sat. 6), donnant ainsi à connaître que
+malgré le nom supposé qu’empruntait l’impératrice pour
+cacher ses infamies, il ne se trompait pas sur la femme qui s’y
+prostituait. Apollonius de Tyr nous a conservé, dans son histoire,
+la forme d’un titre qui est trop plaisant pour ne point le
+rapporter ici:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Quicumque Tarsiam defloravit</i></div>
+<div class="line i2"><i>Mediam libram dabit</i></div>
+<div class="line i2"><i>Postea populo patebit,</i></div>
+<div class="line i3"><i>Ad singulas solidas.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Dans ces lieux de débauches, un règlement de police indiquait
+l’heure de se retirer, et le son d’une cloche avertissait le
+public du moment de l’entrée et de la sortie de ces <i>lupanaria</i>.
+(Tempus quando ad meretricem eundum erat, lenones indicabant
+tintinnabulo, et ante nonam fores erant clausæ vel ex
+more, vel ex lege aut edicto aliquo. Voyez Pitiscus.)</p>
+
+<p>Les courtisanes qui se distinguèrent le plus dans la prostitution
+furent Pyrallis, Gallia, Lysisca et Flora, qui, en mourant,
+nomma le Sénat romain pour son héritier, ce qui lui valut une
+apothéose, et Quartilla, dont Pétrone nous a dépeint la galante
+impudicité. (Traduit par l’auteur de <i>l’Origine des prostitutions</i>.)</p>
+
+<p>«Encolpe et Ascylte, dit-il, sont chez la courtisane Quartilla.
+Après que de vieux débauchés les eurent fatigués de caresses
+lascives et révoltantes, Psyché, suivante de Quartilla, s’approcha
+de l’oreille de sa maîtresse et lui dit en riant quelque
+chose; elle répondit:&mdash;Oui, oui, c’est fort bien avisé, pourquoi
+non? Voilà la plus belle occasion qu’on puisse trouver
+pour faire perdre le pucelage à Pannichis. On fit aussitôt venir
+cette petite fille, qui était fort jolie et ne paraissait pas avoir
+plus de sept ans; c’était la même qui, un peu auparavant,
+était entrée dans notre chambre avec Quartilla. Tous ceux qui<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">Pg 204</a></span>
+étaient présents applaudirent à cette proposition; et pour
+satisfaire à l’empressement que chacun témoignait, on donna
+les ordres nécessaires pour le mariage. Pour moi (c’est Encolpe
+qui parle), je demeurai immobile d’étonnement et je les assurai
+que Giton avait trop de pudeur pour soutenir une telle épreuve
+et que la petite fille n’était pas aussi dans un âge à pouvoir
+endurer ce que les femmes souffrent dans ces occasions.&mdash;Quoi!
+repartit Quartilla, étais-je plus âgée lorsque je fis le premier
+sacrifice à Vénus? Je veux que Junon me punisse si je me souviens
+jamais d’avoir été vierge, car je n’étais encore qu’une
+enfant que je folâtrais avec ceux de mon âge; et à mesure que
+je croissais, je me divertissais avec de plus grands jusqu’à ce
+que je sois parvenue à l’âge où je suis.»</p>
+
+<p>Les femmes publiques n’étaient point mêlées avec les citoyens;
+et dans ces temps malheureux où l’on voyait à Rome la plus
+honteuse débauche régner sur le trône, à la cour et dans la
+haute classe de la société, les prostituées gardaient une sorte
+de décence et de pudeur que les dames ne connaissaient plus.</p>
+
+<p>On voyait Pompéia, femme de Jules-César, se laisser séduire
+par Clodius, pendant le sacrifice de la Bonne Déesse, et l’empereur,
+son époux, vivre en adultère avec la fameuse Cléopâtre,
+reine d’Égypte, après qu’il eut débauché Servilie, mère de Brutus,
+et les plus illustres Romaines (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Jul. Cæs.</i>,
+cap. L). César avait déjà commis, dans sa jeunesse, le péché
+contre nature avec Nicodème, roi de Bithynie (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Jul.
+Cæs.</i>, cap. XLIX).</p>
+
+<p>Il fut, pour ses nombreuses fredaines, appelé la femme de
+tous les maris et le mari de toutes les femmes, «Omnium mulierum
+virum, et omnium virorum mulierem». (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Jul.
+Cæs.</i>, cap. LII.)</p>
+
+<p>Auguste n’était point exempt de la <i>petite fantaisie</i> de César:
+il la goûtait souvent avec son favori Mécène, dont la femme lui
+servait de concubine. Entremetteuse de son capricieux époux,
+l’impératrice Livie lui procurait des femmes de toutes parts et
+prêtait quelquefois une main complaisante à certain objet fort
+variable de sa nature (<span class="smcap">Xiphilin.</span>, <i>in Aug. Dio</i>, lib. XLVIII),
+tandis que son volage époux se livrait à une flamme incestueuse
+avec sa propre fille Julie, si dissolue dans ses mœurs qu’elle
+osa publier ses turpitudes; ne recevant, disait-elle, des passa<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">Pg 205</a></span>gers
+dans sa barque que quand elle était pleine (Nunquam,
+nisi plena navi, tollo vectorem. <span class="smcap">Macrob.</span>, lib. II, cap. 5.) Les
+désordres de cette princesse furent si effroyables qu’elle
+admettait ses amants par compagnies (Admissos gregatim adulteros),
+avec lesquels elle parcourait, la nuit, toutes les rues de
+Rome, se prostituant dans toutes les places publiques (<span class="smcap">Dio</span>,
+lib. LV, p. 555, <span class="small">A</span>: Juliam filiam suam adeo lasciviæ progressam,
+ut in ipso etiam Foro et Rostris nocturnas comessationes
+ac comportationes ageret.&mdash;<span class="smcap">Xiphilin.</span>, <i>in Aug.</i>&mdash;Nihil quod
+facere aut pati turpiter posset fœmina, luxuria libidine infectum
+reliquit: magnitudinem que fortunæ suæ peccandi licentia
+metiebatur, quidquid liberet pro licito judicans.&mdash;<span class="smcap">Vell.
+Pater.</span>, lib. II, 100, 3) et jusque sur les Rostres, où son père
+Auguste avait lancé des décrets si foudroyants contre les adultères
+(<span class="smcap">Vell. Pater.</span>, <i>Hist.</i>, lib. II.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Aug.</i>, c. XXXIV).
+Elle combla la mesure de ses scandaleuses lubricités en faisant
+chaque jour couronner la statue de Marsyas autant de fois
+qu’elle avait, la nuit, soutenu de combats amoureux. La statue
+de Marsyas, ministre de Bacchus (<i>liber</i>) et fameux joueur de
+flûte de Phrygie, qu’Apollon écorcha tout vif, pour le punir
+d’avoir eu la témérité de se mesurer avec lui, fut placée dans
+le Forum, comme monument de la liberté de la ville ou de la
+victoire du dieu des chants. Les avocats de cette époque prirent
+l’habitude de faire couronner cette statue chaque fois qu’ils
+avaient gagné un procès. Ce fut pour imiter cette coutume que
+la princesse Julie <i>eam coronari jubebat ab iis quos, in illa
+nocturnâ palæstrâ, valentissimos colluctatores experta erat</i>.
+Voyez Muret, sur Sénèque, et les <i>Femmes des douze Césars</i>,
+par M. de Servies, chap. <i>Julie</i>, femme de Tibère.</p>
+
+<p>Tibère, ce monstre d’impudicité et de cruauté, se plongeait,
+en l’île de Caprée, dans les turpitudes les plus dégoûtantes et
+les plus horribles saletés. Non content d’exciter son imagination
+déréglée par les peintures les plus obscènes et les plus
+luxurieuses d’Éléphantis, il chercha à ranimer ses sens émoussés
+par les groupes les plus lascifs, qu’il faisait exécuter en sa
+présence par des <i>spintres</i>, qui <i>triplici serie connexi, invicem
+incestarent</i>. (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>Vie de Tibère</i>, chap. XLIII); il allait jusqu’à
+abuser de la plus tendre enfance, dont il se faisait polluer
+dans ses bains de la plus infâme manière (<span class="smcap">Suét.</span>, cap. XLIV):<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">Pg 206</a></span>
+quasi pueros primos teneritudinis, quos pisciculos vocabit,
+institueret, ut natanti sibi inter femina versarentur ac luderent,
+<i>lingua morsuque sensim appetentes</i> (ejus genitalia
+cupientes), atque etiam quasi infantes firmiores, necdum
+tamen lacte depulsos, inguini ceu papillæ admoneret: pronior
+sane ad id genus libidinis et natura et aetate.</p>
+
+<p>Caligula jouit de toutes ses sœurs, en présence de sa femme,
+au milieu de ses lubriques festins, pendant lesquels il violait
+les plus illustres dames devant leurs maris (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i>,
+cap. XXIV et XXXVI.&mdash;<span class="smcap">Dio</span>, lib. LIX); et portant la dépravation
+de son cœur jusqu’à prostituer sa propre personne, il déshonore
+la fille qu’il avait eue de son commerce incestueux
+avec l’une de ses sœurs (<span class="smcap">Eutrop.</span>, <i>in Caj. Calig.</i>). Il marque le
+plus fol amour pour l’une d’elles, Drusille, parce qu’il en avait
+eu les prémices, l’enlève à son époux, Cassius Longinus, et
+l’entretient publiquement; et quand il est fatigué de ses autres
+sœurs, Agrippine et Levilla, il les expose à la brutalité de ses
+gitons (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i>, cap. XXIV). Ensuite il conçoit une
+furieuse passion pour la luxurieuse et lascive Césonie, l’habillant
+tantôt en guerrier et tantôt la faisant voir toute nue à ses
+amies (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i>, cap. XXV).</p>
+
+<p>Tandis que le stupide et l’imbécile Claude, prince qui tenait
+plus de l’animal que de l’homme, se donnait tout entier aux
+plaisirs de la table et avait résolu, pour ne point incommoder
+ses conviés, de faire publier un édit par lequel il octroyait la
+permission de péter pendant les repas (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Claud.</i>, cap.
+XXXIII), Messaline, sa femme, se prostituait à tout venant et
+s’abandonnant aux vices les plus honteux, poussait l’impudeur
+jusqu’à se marier publiquement avec Silius, en l’absence de
+Claude, qui se divertissait à Ostie (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Claud.</i>, cap. XXVI.&mdash;<span class="smcap">Tacit.</span>,
+<i>Ann.</i>, II. <span class="smcap">Dio</span>, lib. LX, p. 686 B.), et donnant
+l’essor à toute la fougue effrénée de ses infâmes passions, elle
+se déguise en fille de joie pour aller, dans la loge de Lysisca,
+se prostituer aux vils embrassements de gladiateurs, d’esclaves
+et de soldats. (Voyez Juvénal, liv. II, sat. 6.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Claud.</i>,
+cap. XXVI.)</p>
+
+<p>Digne fils de l’adultère et incestueux Domitius Ænobarbus
+(<span class="smcap">Tacit.</span>, <i>Ann.</i>, IV.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. VII) et d’une mère
+méchante et corrompue, qui datait son libertinage dès sa plus<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">Pg 207</a></span>
+tendre enfance, Néron se livre à d’incestueuses privautés avec
+Agrippine, déjà souillée d’une familiarité criminelle avec son
+frère Caligula (<span class="smcap">Tacit.</span>, <i>Ann.</i>, XIV.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Calig.</i> cap. XXIV).
+Il la fait ensuite massacrer, ainsi que son épouse Octavie, qu’il
+sacrifie à la jalousie de l’adultère Poppée, alors sa concubine,
+dont il se défait également par un coup de pied qu’il lui donne
+dans le ventre (<span class="smcap">Tacit.</span>, <i>Ann.</i>, XVI.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. XXXV).
+Méprisant toutes les lois de la décence et de la pudeur, il viole
+la vestale Rubria et prend pour femme, sous le nom de Sabine,
+le jeune et beau Sporus, après lui avoir fait extirper les testicules
+(<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. XXVIII.&mdash;<span class="smcap">Aurel. Victor</span>, <i>Epitom.</i>&mdash;<span class="smcap">Xiphilin.</span>,
+<i>in Ner.</i>); puis se fait épouser par Doryphore, son
+intendant, pour donner une nouvelle volupté à son infâme
+lubricité (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Ner.</i>, cap. XXIX).</p>
+
+<p>Vitellius, envoyé fort jeune à Caprée, où Tibère, dans les
+ombres de cette île infâme, cachait ses monstrueuses saletés et
+ses horribles débordements, débute dans la carrière de la vie
+par une abominable prostitution de son corps (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Vitell.</i>,
+cap. II: Salivis melle commixtis, nec clam aut raro, sed quotidie
+ac palam arterias et fauces pro remedio fovebat. Voyez la
+<i>Linguanmanie</i>.&mdash;<span class="smcap">Tac.</span>, <i>Ann.</i>, XI), puis devient l’assassin de
+sa mère Sextillia qu’il fait mourir de faim.</p>
+
+<p>Vespasien, passionnément amoureux de Cénis, affranchie
+d’Antoine, mère de Claude, entretient cette concubine dans son
+palais et la traite comme si elle eût été son épouse légitime
+(<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Vesp.</i>, cap. III).</p>
+
+<p>Tite, pendant son expédition contre les Juifs, se passionne
+pour la reine Bérénice, sœur du roi Agrippa, qui lui accorde
+les dernières faveurs.</p>
+
+<p>De retour à Rome, où il s’est fait suivre de sa maîtresse,
+pour en avoir la tranquille jouissance, il répudie sa femme,
+Marcie Furnille, et mène ensuite une vie efféminée et dissolue,
+passant des nuits entières dans ses débauches de table et se
+livrant aux plus infâmes plaisirs (<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Tit.</i>, cap. II). Puis
+il renvoie cette reine en Judée, quoique à contre-cœur (Ab urbe
+dimisit invitus invitam. <span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Tit.</i>, cap. II), après avoir fait
+massacrer brutalement le consul Cecinna au moment que celui-ci
+sortait de la salle du repas, sous le vain prétexte qu’il avait
+violé Bérénice (<span class="smcap">Aurel. Victor</span>, <i>Epist.</i> X, § 4).</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">Pg 208</a></span></p>
+
+<p>Domitia Longina, fille de Domitius Corbulo, d’une beauté
+admirable, mais trop coquette pour ne pas franchir les bornes
+du devoir conjugal, devient une des plus débauchées courtisanes
+de Rome; elle livre ses charmes à Domicien, qui l’enlève brutalement
+à Œlius Lamia son mari (<span class="smcap">Dio</span>, <i>Excerp.</i>, per Vales.&mdash;<span class="smcap">Dio</span>,
+lib. LVII.&mdash;<span class="smcap">Suét.</span>, <i>in Domit.</i>, cap. L). Mais bientôt
+dégoûté d’une femme dont la possession lui avait coûté si peu
+de peine, il s’enflamme pour Julie Sabine, sa nièce (<i>Ibid.</i>, cap.
+XXII), et pour la posséder librement il répudie son épouse Domitia,
+qui se prostitue publiquement à la populace et au comédien
+Paris, dont elle devient folle d’amour (<i>Ibid.</i>, cap. III.&mdash;<span class="smcap">Xiphil.</span>,
+LXVII, p. 759, E), et qu’il fait massacrer en pleine rue. Ensuite,
+rappelant son épouse, sous prétexte que le peuple lui demande
+cette grâce, il la fait rentrer dans son lit sacré (<span class="smcap">Dio</span>, cap. XIII),
+après avoir donné la mort à son infâme concubine, par un breuvage
+qu’il lui fait prendre pour faire avorter le fruit de leurs
+incestueuses amours (<i>Ibid.</i>, cap. XXII.&mdash;<span class="smcap">Dio</span>, lib. XVI.&mdash;<span class="smcap">Plin.</span>,
+<i>Epist.</i> II): homme profondément immoral, qui s’abandonna
+dans ses bains aux plus monstrueuses turpitudes avec les
+femmes les plus dissolues; qui se souilla par de sanglantes
+exécutions, et qui fut massacré dans sa chambre par sa propre
+femme et les grands de sa cour qu’il avait proscrits (<span class="smcap">Suét.</span>, cap.
+XXIII.&mdash;<span class="smcap">Aurel. Vict.</span>, <i>Epist.</i>, II, 7.&mdash;<span class="smcap">Dio</span>, lib. LXVIII).</p>
+
+<p>Sabine, femme de l’empereur Adrien, se livre aux embrassements
+adultères de plusieurs patriciens, et l’épouse de Marc
+Aurèle, Faustine, devient éperdument amoureuse d’un gladiateur.</p>
+
+<p>Commode, né de l’adultère Faustine, fille d’Antonin, ne
+dément point son origine, il se livre dans son palais à la lasciveté
+de trois cents concubines et assassine sa sœur Lucilla.
+Caracalla se souille du sang de son frère et épouse sa belle-mère
+Julie, dont la beauté égalait l’impudence (Cum Julia noverca
+Bassiani Caracallæ ei sinum nudasset: Vellem, inquit, si liceret.
+At illa: Si libet, licet. An nescis te imperatorem esse, et leges
+dare, non accipere?) Heliogabale aime son eunuque Hiéroclès
+avec un délire si effréné, «ut eidem inguino oscularetur, floralia
+sacra si asserens, celebrare (<i>Œt. Lamprid.</i>, <i>in Heliog.</i>,
+cap. V)». Mais énervé par le luxe et les débauches, incapable
+par lui-même d’assouvir ses exécrables lubricités, il prostitue<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">Pg 209</a></span>
+toutes les parties de son corps aux turpitudes de ses courtisans
+et esclaves, se faisant donner le nom de <i>Bassiana</i> et recherchant
+avec emportement les criminels plaisirs de la bestialité.
+(Per cuncta cava corporis libidinem recipiens et eum fructum
+vitæ præcipuum existimans, si dignus atque aptus libidini plurimorum
+videretur. <i>Ibid.</i>)</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">Pg 212</a></span></p>
+<h2>Le Libertin de Qualité</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">Pg 213</a></span></p>
+
+<h3><b>Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine</b></h3>
+
+<p>Je me fais présenter chez Madame <i>Honesta</i> (famille
+presque éteinte). Tout y respire la pudeur et l’honnêteté;
+tout prêche l’abstinence, jusqu’à son visage,
+dont la tournure, quoique assez piquante, n’a cependant
+aucun de ces détails qui inspirent la tendresse.
+Mais elle a des yeux, de la physionomie, une taille
+qui serait trop maigre, si toute l’habitude du corps
+ne s’y proportionnait pas. Je ne louerai pas sa gorge,
+quoiqu’une gaze qui s’est dérangée m’ait permis
+d’entrevoir du lointain; ses bras sont un peu longs,
+mais ils sont flexibles, on pourrait souhaiter une
+jambe plus régulière; telle qu’elle est, un joli pied la
+termine. Nous avons les <i>grands airs</i>, des <i>nerfs</i>, des
+<i>migraines</i>, un mari que l’on ne voit qu’à table, des
+gens discrets, de l’esprit bizarre, capricieux, mais
+vif, mais quelquefois ne ressemblant qu’à soi... Pardieu!
+allez-vous me dire, celle-là ne vous paiera pas...
+Oh! que si! parce qu’elle est vaniteuse, parce qu’elle
+se pique de générosité, parce qu’elle veut primer.</p>
+
+<p>D’abord, vous imaginez bien que nous faisons du
+respect, de l’esprit, des pointes, des calembours; que
+madame a raison, que tout chez elle est au mieux
+possible... Irai-je à sa toilette? Pourquoi non?... Je
+placerai une mouche; je donnerai à cette boucle tout
+le jeu dont elle est susceptible... Un chapeau arrive...
+Bon Dieu! les Grâces l’ont inventé; le dieu du goût<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">Pg 214</a></span>
+lui-même en a placé les fleurs, et tous les zéphyrs jouent
+dans les plumes qui le couvrent. Comme cette gaze
+<i>prune-de-Monsieur</i> coupe avec ce <i>vert anglais</i>...
+Mais qui l’a envoyé?... Vous sentez que je suis le
+coupable; et pourquoi un coupable ne rougirait-il
+pas?... Je me suis trahi, déconcerté, boudé... Victoire,
+que son emploi de femme de chambre, quelques
+baisers des plus vifs et un louis ont mise dans
+mes intérêts, les plaide en mon absence... Ah!
+madame, si vous saviez ce que l’on me dit de vous!...
+Combien ce monsieur est aimable! il vaut bien mieux
+que votre chevalier, et je suis sûre qu’il ne vous
+coûterait qu’une misère... Il n’est pas joueur, je le
+sais de son laquais; c’est un cœur tout neuf.&mdash;Mais,
+crois-tu que je sois assez aimable pour...&mdash;Ah!
+Dieu! madame, comme ce chapeau est tourné! Vous
+voilà à l’âge de vingt ans.&mdash;Tais-toi, folle; sais-tu
+que j’en ai trente, et passés?... (Pardieu, oui, <i>passés</i>
+et il y a dix ans que cela est public...) Je reviens
+l’après-midi; on est seule: pourquoi ne le serait-on
+pas? Je demande pardon en offensant davantage; on
+s’attendrit, je me passionne; on se... (Foutre! attendez
+donc... Cette femme-là est d’une précipitation à
+me faire perdre les frais de mon chapeau.) Vous
+sentez bien que mon laquais n’est pas assez bête pour
+ne pas me faire avertir que le ministre (ah! pardieu!
+tout au moins) m’attend. Je jette un coup d’œil
+assassin; j’embrasse cette main qui tremble dans la
+mienne... Je me relève et je pars.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-là, je fais connaissance avec une
+de ces femmes qui, blasées sur tout, cherchent des
+plaisirs à quelque prix que ce soit. Elle me fait des
+avances, parce que son honneur, sa réputation, la<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">Pg 215</a></span>
+bienséance... Tout cela est aussi loin que sa jeunesse.
+Nous sommes bientôt arrangés; elle me paie, je la
+lime; car je ne veux, sacredieu! pas d......er... Mon
+infante le sait: les tracasseries viennent. Ah! doux
+argent! je sens que ton auguste présence!... Enfin,
+on se détermine; il y a déjà quinze mortels jours
+qu’on languit. Je fais entendre, modestement, que la
+reconnaissance m’attache, que j’ai des obligations
+d’un genre... N’est-ce que cela?... On me paie au
+double; et dès lors je suis quitte avec ma Messaline:
+je vole dans les bras qui m’ont comblé de bienfaits
+nouveaux, et je goûte... non pas du plaisir... mais
+la satisfaction de prouver que je ne suis pas ingrat.</p>
+
+<p>Las! que voulez-vous! Quand on a engraissé la
+poule, elle ne pond plus; les honoraires se ralentissent,
+et je dors.&mdash;Comment! tu dors?&mdash;Oui, la
+nuit, et qui plus est, le matin... ce matin chéri qui
+anime l’espérance, qui éclaire les combats amoureux.
+On se plaint, je me fâche; on me parle de procédés,
+d’ingratitude, et je démontre que l’on a tort, car je
+m’en vais.</p>
+
+<p>Dieu Plutus, inspire-moi!... Un dieu m’apparaît;
+mais il n’est point chargé de ses attributs heureux:
+c’est le dieu du conseil, le diligent Mercure, il me
+console et m’envoie chez M. Doucet. Vous ne le connaissez
+sûrement pas: or, écoutez.</p>
+
+<p>Une taille qu’une soutane et un manteau long
+font paraître dégagée; un visage qui rassemble la
+maturité de l’âge, l’embonpoint et la fraîcheur; des
+yeux de lynx, une perruque adonisée; <i>l’esprit</i> en a
+tracé la coupe; sa physionomie ouverte, mais
+décente, répand l’éclat de la béatitude; il ne se permet
+qu’un sourire, mais ce sourire laisse voir de belles<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">Pg 216</a></span>
+dents... Tel est le directeur à la mode: troupeaux de
+dévotes abondent, les consultations ne tarissent pas.</p>
+
+<p>Mais il existe des privilégiées, de ces femmes ensevelies
+dans un parfait quiétisme de conscience et dont
+la charnière n’en est que plus mobile. Le père en
+Dieu cache sous un maintien hypocrite une âme
+ardente et de très belles qualités occultes... Vous vous
+doutez bien que c’est à ces femmes qu’il faut parvenir.
+Je m’insinue donc dans la confiance du bonhomme,
+je lui découvre que je suis presque aussi
+tartuffe que lui: il m’éprouve; et quand toutes ses
+sûretés sont prises, il m’introduit chez madame....</p>
+
+<p>C’est là que la sainteté embaume, que le luxe est
+solide et sans faste, que tout est commode, recherché
+sans affectation... Mais quoi, un jeune homme chez
+une femme de la plus haute vertu!... Eh! justement;
+c’est afin de ne pas perdre la mienne; car vous noterez
+que je dois en avoir, au moins autant que d’impudence.
+Mes visites s’accumulent, la familiarité
+s’en mêle, et voici une des conversations que nous
+aurons, j’en suis sûr.</p>
+
+<p>A la sortie d’un sermon (car j’irai, non pas avec
+elle, mais je serai placé tout auprès, les yeux baissés,
+jetant vers le ciel des regards qui ne sont pas
+pour lui), à la sortie d’un sermon duquel elle m’a
+ramené, je commencerai par la critique de toutes les
+femmes rassemblées autour de nous. Notez que les
+questions viennent de ma béate.&mdash;Comment avez-vous
+trouvé madame une telle?&mdash;Ah! bon Dieu!
+elle avait un pied de rouge.&mdash;Pourtant, elle est
+jolie.&mdash;Elle aurait de vos traits, si elle ne les défigurait
+pas; mais le rouge... Cependant, je lui pardonne;
+elle n’a ni votre teint, ni vos couleurs...<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">Pg 217</a></span>
+(Croyez-vous qu’à ces mots elles n’augmenteront
+pas?)&mdash;Par exemple, la comtesse n’était pas habillée
+duement.&mdash;Du dernier ridicule, elle montre une
+gorge! et quelle gorge! Je ne connais qu’une femme
+qui eût le droit d’étaler de pareilles nudités. (Remarquez
+ce coup d’œil sur un mouchoir dont les plis laissaient
+passage à ma vue... Un autre coup d’œil me
+punit et je devins timide, décontenancé.)&mdash;Que pensez-vous
+du sermon?&mdash;Moi, je vous l’avouerai, j’ai
+été distrait, inattentif.&mdash;Cependant la morale était
+excellente.&mdash;J’en conviens; mais présentée d’une
+manière si froide! une belle bouche est bien plus
+persuasive. Par exemple, quel effet ne font pas sur
+moi vos exhortations! Je me sens plus animé,
+plus fort, plus courageux... Hélas! vous me faites
+aimer la vertu parce que je vous aime... (Ah!
+mon cher ami, voyez-moi tremblant, interdit; la
+pâleur couvre mon visage... Je demande pardon...
+Plus on me l’accorde, plus j’exagère ma faute, afin
+de ne pas être coupable à demi...) Ma dévote se
+remet plus promptement; cependant, elle est encore
+émue, elle me propose de lire et c’est un traité de
+l’amour de Dieu. Placé vis-à-vis d’elle, mon œil de
+feu la parcourt et l’épie: je paraphrase, je compose;
+ce n’est plus un sermon, c’est du Rousseau que je lui
+débite... Je saisis l’instant, un oratoire est mon boudoir,
+et je suis heureux.</p>
+
+<p>Mais l’argent! l’argent!&mdash;Foutre, un moment;
+laissez-nous d....er. Quelle jouissance qu’une dévote!
+Que de charmants riens! Comme cela vous retourne!
+Quel moelleux! Quels soupirs!... Ah! ma bonne
+Sainte Vierge!... Ah! mon doux Jésus!... Ami, sens-tu
+cela comme moi?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">Pg 218</a></span></p>
+
+<p>Mais l’argent! Eh! me croyez-vous assez bête pour
+aller faire un mauvais marché? Nenni... quelque
+sot...</p>
+
+<p>Je revois mon cafard, je lui raconte le tout; il est
+discret; il perdrait trop à ne pas l’être, et c’est lui qui
+va me servir; bien entendu qu’il aura son droit de
+commission.</p>
+
+<p>Depuis trois jours, ma dévote, en abstinence, n’a
+eu pour ressource que son god...... Le père en Dieu
+arrive:&mdash;Hélas! ce pauvre jeune homme! il est
+encore retombé dans le vice! Des femmes perdues
+l’entraînent... (Quel coup de poignard!)&mdash;Ah! mon
+père, quel dommage! il a un bon fond!&mdash;Madame,
+ce n’est pas sa faute; il y a même en lui une espèce
+de vertu, car il est franc. «Monsieur, m’a-t-il dit, j’ai
+des dettes d’honneur, ma <i>conscience</i> me tourmente;
+je vais me perdre peut-être, je serai la
+victime de mon devoir... Hélas! ce qui me perce
+l’âme, c’est de quitter madame... (Ici elle baisse les
+yeux.) Cette femme est adorable; elle possède mon
+cœur... N’importe, il faut la fuir... Étoile malheureuse!
+déplorable destin!» Voilà, madame, ce qu’il
+m’a dit les larmes aux yeux... On me plaint; on parle
+d’autre chose, on revient...&mdash;Mais à quoi montent
+ces dettes?&mdash;Trois cents louis... Et vous croyez
+qu’une femme qui connaît mes caresses et mes reins,
+qui est sûre du secret, qui ne me trouve pas un
+butor, qui aime surtout les variantes, ne me les
+enverra pas le lendemain?</p>
+
+<p>Je vous vois d’ici faire le moraliste: «<i>Mais cela
+est odieux; l’amour pur est généreux; vous êtes un
+fripon...</i>» Foutre! vous badinez, vous gâteriez le
+métier; elle a trente-six ans, j’en ai vingt-quatre; elle<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">Pg 219</a></span>
+est encore bien, mais je suis mieux; elle met de son
+côté du tempérament et de l’argent, moi de la vigueur
+et du secret... Ne voilà-t-il pas compensation?</p>
+
+<p>D’ailleurs, voulez-vous que je m’acquitte? Je lui
+fais l’honneur de l’afficher. Elle quitte sa dévotion:
+je la rends à la société, à elle-même; elle change
+d’état, enfin... Non, je me trompe, elle ne change
+que de robe et de coiffure.</p>
+
+<p>Voilà ma dévote dans le monde, et par mes soins.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il valait bien mieux la laisser dans son
+obscurité: vous allez la perdre, on vous l’enlèvera.&mdash;J’ai
+d’autres projets peut-être; son argent est
+consommé, ses diamants sont vendus, mon caprice
+est passé... Vous verrez cependant que, pour me
+faire enrager, elle s’avisera d’être fidèle: il faut que
+je prenne la peine d’avoir des torts avec elle.&mdash;Vous
+en aurez bientôt.&mdash;Non; car voici ma conclusion:
+«Madame, je ne rappellerai point vos bontés, elles
+me sont chères, et mon cœur aime à vous avoir des
+obligations que toute autre ne m’eût pas fait contracter;
+mais, plaignez-moi; c’est ma reconnaissance
+qui me coûtera la vie; c’est le soin de votre
+gloire qui va détruire mon bonheur. Je vous dois
+de cesser des visites qui vous compromettraient:
+hélas! je sais trop qu’en prononçant cette séparation
+funeste, je dicte mon arrêt.»</p>
+
+<p>Puissances du ciel! combien vous êtes attestées! A
+force de singeries, je parviens à m’attendrir; ma Dulcinée
+verse tour à tour les larmes de la douleur et
+celles du plaisir: ma fuite est combinée par des
+points d’arrêt sur tous les sophas des appartements, et
+c’est à sa dernière extase que je me sauve.</p>
+
+<p>Parbleu! voilà bien des façons.&mdash;Pauvre sot! tu<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">Pg 220</a></span>
+ne vois donc pas que cette femme fait ma réputation
+pour l’éternité; je n’ai plus besoin de me vanter, je
+n’ai qu’à lui en laisser le soin, et je suis le phénix des
+oiseaux de ces bois. D’ailleurs, je n’ai pas perdu la
+tête; elle est l’amie intime de la présidente de..., et
+depuis longtemps je lorgne cette riche veuve; elle ne
+manquera pas d’être la confidente de ma délaissée, et
+me croyez-vous assez novice pour n’avoir pas persuadé
+à celle-ci que ce serait un moyen de nous voir
+encore; à l’autre, que je ne quitte madame une telle
+que pour ses beaux yeux.</p>
+
+<p>Tout réussit à mon gré... mais il faut que je les
+brouille... Allons, Discorde, vole à ma voix... On se
+pique, on se refroidit, les deux inséparables ne se
+voient plus; la présidente exige que j’embrasse son
+ressentiment; je me fais valoir, je deviens exigeant à
+mon tour. Que ne peut le désir de la vengeance! on se
+livre à moi pour faire pièce à sa bonne amie.</p>
+
+<p>La présidente a trente-cinq ans, et n’en paraît pas
+plus de vingt-huit; elle est bien conservée, mais sans
+affectation. Ce serait une petite maîtresse, si le jargon
+ne l’ennuyait pas. Elle a de l’esprit avec les femmes,
+de la gentillesse avec les hommes, beaucoup de
+retenue dans le public, un ton de femme de qualité
+et des dehors imposants.</p>
+
+<p>Dans le particulier, je n’ai guère connu de tempérament
+plus vif, plus soutenu, et en même temps
+plus varié. Ses caresses sont séduisantes, parce
+qu’elles sont franches, et vingt fois j’ai été tenté de
+l’aimer. Au reste, elle n’est pas sans défauts: elle a
+une profonde vénération pour elle-même; ses décisions
+sont des oracles, ses préceptes des lois; je n’ai
+rien vu de si impérieux. Il est vrai qu’elle y joint<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">Pg 221</a></span>
+l’adresse, et que souvent vous croyez faire votre
+volonté en ne suivant que la sienne.</p>
+
+<p>Sa société, qui nous devine, ne tarde pas à me
+fêter, je suis le saint du jour; elle a de la confiance en
+moi: rien n’est bien, si je ne l’ai conseillé. Nous passons
+ainsi six mortelles semaines. J’oubliais qu’elle
+veut être la confidente de mes affaires. Un jour j’arrive
+chez elle; mon œil est agité.&mdash;Mais, qu’as-tu
+donc, mon ami? Tu es bien sombre.&mdash;Quoi! dis-je
+(en m’efforçant de sourire), pourrais-je apporter chez
+vous de l’humeur?... On me persécute, je m’obstine à
+me taire, j’ai des distractions que le monde qui
+abonde pour le souper ne saurait détruire: on me
+propose une partie, je la refuse, et je sors à minuit
+en m’échappant.</p>
+
+<p>Voilà qui est bien simple, direz-vous, qui n’en ferait
+autant?... Je vous le donne en dix: écoutez seulement.</p>
+
+<p>Est-ce que mon laquais, qui est un Crispin des
+mieux dégourdis, n’a pas eu l’esprit de f..... la femme
+de chambre pour éviter l’ennui. Or, ce jour-là, il est
+presque aussi triste que moi; sa charmante le presse
+autant que la mienne, et comme il est d’un naturel
+confiant, il avoue que «<i>la nuit dernière j’ai soupé
+chez la duchesse une telle, que l’on m’a fait, malgré
+moi, tailler un pharaon</i>»; que le jeu était
+diabolique, que j’ai perdu énormément, et qu’étant
+peu riche, je suis étrangement incommodé; mais ce
+qui me tourmente, c’est d’avoir été obligé de mettre
+en gage le diamant que m’a donné la présidente.
+Hélas! cette bague n’a pas même été suffisante avec
+tous mes bijoux pour dégager ma parole et je suis
+sans un sou!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">Pg 222</a></span></p>
+
+<p>Il retombe ensuite sur lui-même, car le drôle est
+presque aussi coquin que moi: on l’a forcé aussi de
+jouer, et sa montre est avec mes effets chez madame
+la Ressource. La pauvre Adélaïde, qui aime le pendard,
+tire de son armoire quarante écus, qui composent
+sa petite fortune et sont même le fruit de mes
+dons. Le scélérat les empoche; mais il y a bien un autre
+manège.</p>
+
+<p>J’ai aperçu des chuchotages de la présidente à sa
+femme de chambre, des allées, des venues: c’est que
+l’on a conté tout cela à madame; que madame a fait
+répéter tout cela à mon bandit, et que sur le champ
+elle lui a remis cinq cents louis.&mdash;Douze mille
+francs?&mdash;En or, vous dis-je, pour aller tout dégager
+et fournir le supplément... Quand je sors, je retrouve
+mon fourbe dans mon carrosse, et nous portons le
+magot en triomphe chez moi.&mdash;Comment! tout cela
+n’était donc pas vrai?&mdash;Mais d’où diable viens-tu
+donc? C’est incroyable! tu ne te formes point; mais,
+aiguise donc ton intelligence.</p>
+
+<p>Le lendemain, à sept heures, en déshabillé leste, je
+cours chez la présidente; une joie douce brille dans
+ses yeux; j’ai son diamant au doigt... je veux la faire
+parler (car vous noterez que, sous peine de la vie,
+mon laquais ne doit m’avoir rien avoué) elle me fait
+un mensonge avec toute l’adresse, toute la noblesse
+de la générosité; mais elle voit bien, à la vivacité de
+mes caresses, que la reconnaissance les enflamme et
+que je ne suis pas sa dupe. Un peu remis de mes
+transports, je parle de bienfaits; on m’impose silence,
+en me disant que si l’on avait été assez heureuse
+pour me rendre un service, j’en ôterais tout l’agrément.
+Dieu! comme ma voix est touchante!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">Pg 223</a></span></p>
+
+<p>Comment, monstre! tant d’amour et de générosité
+ne te touche pas? Si fait, pardieu! et pour lui montrer
+ma gratitude (un peu aussi pour m’en débarrasser),
+je la marie avec un homme de ma connaissance
+qui la rend la femme la plus heureuse de Paris.
+D’amants que nous étions, nous devenons amis, et je
+vole, non pas à de nouveaux lauriers, mais à de nouvelles
+bourses.</p>
+
+<p>Dégoûté de l’amour parfait, de la jouissance méthodique
+de la dévote et de la présidente, je languissais
+tristement, quand mon bon ange me conduisit chez
+madame Saint-Just (fameuse maquerelle pour les parties
+fines, rue Tiquetonne); je lui annonce que je suis
+vacant, et surtout que le diable est dans ma bourse;
+elle me présente sa liste, parcourons-la.</p>
+
+<p>1<sup>o</sup> Madame la baronne de Conbâille... Foutre! voilà
+un beau nom. Qu’est-ce que cette femme-là?&mdash;-C’est
+une petite provinciale qui est venue à Paris dépenser
+cinquante ou soixante mille francs qu’elle amassait
+depuis dix ans.&mdash;En reste-t-il encore beaucoup?&mdash;Non.&mdash;Passons;
+pourquoi cette bougresse-là s’avise-t-elle
+de prendre un nom de cour?</p>
+
+<p>2<sup>o</sup> Madame de Culsouple.&mdash;Combien donne-t-elle?&mdash;Vingt
+louis par séance.&mdash;Paie-t-elle d’avance?&mdash;Jamais,
+et puis ce n’est pas votre affaire: elle est trop
+large.</p>
+
+<p>3<sup>o</sup> Madame de Fortendiable.&mdash;Tenez, voilà ce qu’il
+vous faut. C’est une Américaine, riche comme Crésus;
+et si vous la contentez, il n’y a rien qu’elle ne fasse
+pour vous.&mdash;Eh bien! tu me présenteras.&mdash;Demain,
+si vous voulez.&mdash;Ici?&mdash;Dans son hôtel même.&mdash;Ce
+nom-là a quelque chose d’infernal qui me divertit.&mdash;Je
+rends la liste, quand, d’un air de mystère, la<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">Pg 224</a></span>
+bonne Saint-Just m’adresse cette exhortation: «Mon
+cher ami, vous avez beaucoup vu de jeunesses: qu’y
+avez-vous gagné? la vérole. Pourquoi ne pas écouter
+les conseils de la sagesse? J’ai dans ma maison
+une vraie fortune, une vieille.&mdash;Le diable te f....!
+Eh! que votre souhait s’accomplisse! encore mieux
+vaut lui que rien; mais il ne s’agit pas de cela, je
+vous parle d’un trésor: fiez-vous à moi, et nous la
+plumerons.&mdash;Allons, je le veux bien: je m’en
+rapporte à ta prudence.»</p>
+
+<p>En attendant, je me rends le lendemain, à sept
+heures du soir, chez mon Américaine. Je trouve de la
+magnificence, un gros luxe, beaucoup d’or placé sans
+goût, des ballots de café, des essais de sucre, des factures,
+enfin un goût de mariné que je n’ai, sacredieu!
+que trop reconnu dans mainte occasion.</p>
+
+<p>Ce qui me tourmentait était d’entendre, dans un
+cabinet voisin, une voix d’homme dont les gros éclats
+me mettaient en souci; enfin, la porte s’ouvre: qui
+serait-ce? Ma déesse... Mais, foutre! quelle femme!</p>
+
+<p>Imaginez-vous un colosse de cinq pieds six pouces;
+des cheveux noirs et crépus ombragent un front court,
+deux larges sourcils donnent plus de dureté à des yeux
+ardents, sa bouche est vaste; une espèce de moustache
+s’élève contre un nez barbouillé de tabac d’Espagne;
+ses bras, ses pieds, tout cela est d’une forme hommasse,
+et c’est sa voix que je prenais pour celle du
+mari.</p>
+
+<p>&mdash;Foutre! dit-elle à la Saint-Just, où as-tu pêché ce
+joli enfant? Il est tout jeune; mais qu’il est petit!
+N’importe, petit homme, belle q..... Pour faire
+connaissance, elle m’embrasse à m’étouffer... Sacredieu!
+il est timide!&mdash;Oh! c’est un garçon tout neuf.<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">Pg 225</a></span>
+&mdash;Nous le ferons... Mais est-ce que tu es muet?&mdash;Madame,
+lui dis-je, le respect... (J’étais abasourdi.)&mdash;Eh!
+tu te fous de moi avec ton respect... Adieu, Saint-Just.
+Ça, ça, je garde mon f...eur; nous soupons et
+couchons ensemble.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">Pg 226</a></span></p>
+
+<h3><b>La Duchesse</b></h3>
+
+<p>Me voilà donc libre; je m’introduis dans les différentes
+sociétés de la cour; je jette sur les femmes qui
+les composent un œil curieux et perçant. Du plus au
+moins je fais mainte application des peintures de la
+marquise. La saison des bals arrive, j’aime la danse
+à la fureur, mais, n’étant point talon rouge, elle
+m’était interdite chez les hautes puissances; l’observation
+m’offrit des dédommagements. J’avais obtenu
+la permission de me rendre chez une princesse qui
+joint à tout plein d’esprit le meilleur ton et le cœur le
+plus sensible. Je la jugeai faite pour inspirer un
+attachement durable, mais trop sage pour s’afficher
+ainsi. A son âge, avec tous les moyens de plaire, se
+fixer!... Eh! que dirait l’Amour? Lui a-t-il confié ses
+flèches pour les laisser oisives ou pour les ficher sur
+un seul cœur, comme les épingles sur la pelote de sa
+toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu’on
+ne pouvait allier plus de générosité, de talents et
+d’adresse. Je sus encore qu’en prédicateur excellent,
+ses préceptes ne nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus
+sentir qu’un peu de contrainte pouvait y ajouter du
+prix.&mdash;Mais qui est-ce donc?&mdash;Oh! vous en demandez
+trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera
+la <i>Gouvernante</i>, vous lui verrez remplir un rôle que
+son cœur lui rend cher et qui lui mérite tous les
+applaudissements.</p>
+
+<p>Confondus dans un groupe d’hommes, nous exer<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">Pg 227</a></span>cions
+notre critique sur les danseurs.&mdash;Eh! bon
+Dieu! quelle est cette petite personne, si folle, si
+extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier
+penche d’un côté, tout son ajustement est en désordre...
+Je ne l’en trouve, ma foi! que plus jolie; tous
+ses attraits sont animés, ses gestes sont violents, tout
+pétille en elle.&mdash;C’est la duchesse de..., me répond
+le comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je
+vous présenterai; elle aime la musique, vous l’amuserez.
+Le lendemain, je somme le comte de sa parole,
+et nous partons.</p>
+
+<p>A six heures du soir, la duchesse était en peignoir;
+de grands cheveux s’échappaient d’une baigneuse
+placée de travers sur sa tête. Embrasser le comte, me
+faire la révérence, me proposer vingt questions et me
+prendre pour répéter le pas de deux de <i>Roland</i>, ne fut
+l’affaire que d’un instant. Je fus froid les premiers
+pas: une passe très lascive, qu’elle rendit comme
+Guimard, m’enhardit, m’échauffa, me fit... (Ah! mon
+ami, la jolie chose qu’un pas de deux, quand on
+bande!) Le comte applaudit à tout rompre; elle s’écrie
+que je danse comme Vestris, que j’ai un jarret à la
+Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec
+elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis
+mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je
+demeure; elle se coiffe à faire mourir de rire; me
+demande mon avis; je touche à l’ajustement, et je
+lui donne un petit air de grenadier qu’elle trouve
+unique... Elle s’habille, sort; je lui donne la main,
+et je me retire.</p>
+
+<p>Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n’a pas le
+temps d’être méchante. Je me couche; sa friponne
+de mine me tourmente toute la nuit. Je me lève en<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">Pg 228</a></span>
+raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures
+du matin; elle sortait du bain, fraîche comme la
+rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête; on
+apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en
+bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a
+toute la vélocité possible; elle a du goût, un filet de
+voix, des sons charmants, mais pour de l’âme... serviteur.
+Je vois cependant qu’elle est susceptible. Nous
+prenons un duo; je la presse, je l’attendris malgré
+elle; elle perd la tête, son cœur se serre; j’en arrache
+un soupir; la voix meurt, la main s’arrête; le sein
+palpite, mon œil enflammé saisit tous ses mouvements...
+Zeste! elle jette tout au diable; elle plante
+là le clavecin, me bat, me demande pardon, passe un
+entrechat, se jette en boudant sur un sopha, et se
+relève par un grand éclat de rire.</p>
+
+<p>Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons;
+je remarque cependant avec plaisir qu’elle
+prend de l’intérêt; elle me loue avec affectation.
+Gardel n’a garde de la contredire; avant que je sorte,
+elle me demande excuse, implore son pardon, me
+prie de lui imposer sa pénitence; vois donc d’ici,
+bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main
+que je couvre de baisers; l’autre me donne un soufflet
+qu’un baiser hardi répare à l’instant.</p>
+
+<p>Le lendemain, j’y vole sur les ailes du désir; elle
+m’avait demandé quelques ariettes nouvelles, je les
+lui portais; elle était au lit; une femme de chambre
+ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à
+côté d’elle me tendait les bras... j’aime bien mieux
+m’appuyer contre une console qui me tient de niveau.</p>
+
+<p>Où es-tu, divin Carrache? prête-moi tes crayons
+pour esquisser cette enfant!...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">Pg 229</a></span></p>
+
+<p>Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié;
+ses traits n’ont aucune proportion; ce sont de noirs
+yeux superbes, la plus jolie bouche, un nez retroussé,
+un front trop petit, mais ombragé délicieusement;
+deux ou trois petits signes noirs comme jais assassinent
+leur monde sans rémission; son teint est moins
+très blanc qu’animé, mais le carmin le plus pur
+n’égale pas le vermeil de ses joues et de ses lèvres.</p>
+
+<p>Après quelques folies débitées de part et d’autre,
+je lui montre ma musique; elle me prie de chanter...
+Je déployais toute la légèreté de ma voix, quand tout
+à coup un drap soulevé me découvre un sein de lis
+et de roses... <i>et la cadence chevrote</i>... Je continue:
+tantôt c’est un bras arrondi par l’amour, une cuisse
+fraîche rebondie, une jambe fine, un pied charmant
+qui, tour à tour, se promènent sur le lit et frappent
+tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je
+chante...&mdash;Allons donc! me dit la duchesse, avec un
+sang-froid dont je ne la croyais pas capable. Je
+recommence et le manège d’aller son train; mon
+sang bouillonne, tous mes nerfs s’agacent et s’irritent;
+je palpite, mon visage s’inonde de sueur; la
+méchante, qui m’observe, sourit et cependant soupire...
+Un dernier bond la découvre tout entière...
+Sacredieu! mes yeux font feu; je jette la musique,
+je fais sauter les boutons qui me gênent, je m’élance
+dans ses bras; je crie, je mords, elle me le rend bien,
+et je ne quitte prise qu’après quatre reprises redoublées.</p>
+
+<p>La duchesse était évanouie, cela commença à
+m’inquiéter; j’employai un spécifique qui ne m’a
+jamais manqué; j’ai la langue d’une volubilité
+incroyable; j’applique ma bouche sur le bouton de<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">Pg 230</a></span>
+rose qui termine un joli globe: un trémoussement
+presque subit me rassure sur son état...&mdash;Dieu! ô
+Dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu
+l’as trouvé!&mdash;Eh, quoi? lui dis-je tout étonné...&mdash;Hélas!
+un tempérament que l’on m’avait persuadé
+que je n’avais pas... Et baisers d’entrer en jeu, et les
+pièces de mon habillement de couvrir le plancher.
+Enfin, nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse
+ridicule, <i>l’un vis-à-vis de l’autre</i>; je vous jure que
+ma petite duchesse n’était point de ces prudes qui
+craignent un homme absolument nu. Elle avait des
+doutes; il fallut bien les éclaircir. Cette situation
+nouvelle me découvrait de nouveaux charmes. C’était
+bien le corps le mieux fait! Charnue sans être grasse,
+svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne
+demandait que de l’usage... Eh! parbleu! je lui en
+donnai de toutes les façons.</p>
+
+<p>J’aime bien f....; mais comme le bon Dieu n’a pas
+voulu que nous trouvassions le mouvement perpétuel,
+il faut s’arrêter enfin, car ce <i>jeu lasse plus qu’il
+n’ennuie</i>.</p>
+
+<p>Or ma duchesse n’avait qu’un jargon, toujours le
+même; et comme j’avais ralenti son feu, ce n’était
+plus qu’un petit être plat, fort monotone. Que j’aime
+à voir sortir d’une bouche ces riens que rend si précieux
+une femme enivrée de volupté! qu’un mot placé
+à propos sait bien relever le prix d’une caresse et la
+rendre plus touchante! Otez les préludes de la jouissance
+et les paroles magiques qui, faisant sortir de
+l’extase, aident si souvent à s’y replonger... <i>l’ennui
+bâille avec nous sur le sein de nos belles</i>: l’amour
+fuit, l’essaim des plaisirs s’envole, et l’on s’endort
+pour ne jamais se réveiller.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">Pg 231</a></span></p>
+
+<p>Voilà des dégradations que j’éprouvai chez la
+duchesse pendant quinze jours: nos commencements
+furent trop vifs et la satiété amena le dégoût. J’en
+étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me
+remit un écrin et un petit billet.</p>
+
+<p>«Un instant me rendit votre amante, un instant a
+tout changé; mais j’ai, monsieur, de la reconnaissance
+de vos soins; je vous prie de conserver cet
+écrin: il vous représentera l’image d’une femme
+qui parut vous être chère, et qui se reproche de
+n’avoir pas pu faire plus longtemps votre bonheur.»</p>
+
+<p>Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce
+billet: la duchesse était incapable de l’avoir dicté. J’y
+répondis: «Vos bienfaits, madame, ont droit de me
+toucher, si votre cœur a daigné apprécier le peu
+que je vaux. J’ai mis dans notre liaison des procédés
+dont l’énergie paraissait vous plaire; je n’ai
+ni dépit, ni colère. C’est bien assez pour moi d’avoir
+eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux
+de la retraite: depuis huit jours, j’attendais vos
+ordres, et la preuve de mon respect est de ne les
+avoir pas prévenus. Votre portrait sera pour moi le
+gage de l’estime que vous accordez à mes <i>talents</i>.
+Puisse, madame, le fortuné mortel qui me remplace
+vous en porter de <i>plus heureux</i>! Vous m’aurez
+tous deux dans une obligation plus douce: celle de
+vous avoir mis dans le cas d’en sentir tout le prix.»</p>
+
+<p>Mon successeur, homme d’esprit, n’a pu y tenir,
+comme moi, que peu de jours; elle l’a remplacé par
+<i>un prince</i>, et réellement, quant au moral, ils se convenaient;
+pour le physique, elle eut ses laquais: c’est
+le pain quotidien d’une duchesse.</p>
+
+<p>Mon billet écrit, j’ouvris l’écrin, j’y trouvai de fort<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">Pg 232</a></span>
+beaux diamants et le portrait de la duchesse en
+baigneuse: il était frappant; je l’approchai machinalement
+de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je
+sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon
+caprice s’écroula avec la libation que je venais de
+répandre en son honneur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">Pg 233</a></span></p>
+
+<h3><b>Musique</b></h3>
+
+<p>J’ai toujours aimé la musique; je fis le soir même
+connaissance avec la Guimard. Cette bougresse-là est
+laide et joue comme une cuisinière; mais sa voix est
+belle, et quand elle ne chante pas faux, elle fait plaisir;
+d’ailleurs elle f... comme une enragée. Ma réputation
+abrégea le cérémonial: je convins de six coups par
+jour; elle cassa aux gages son porteur d’eau qu’elle
+avait éreinté, laissa reposer ses laquais et son coiffeur,
+et nous nous accordâmes à faire bourse commune
+(bien entendu que je n’y mettrais rien). Elle donnait
+des concerts, recevait des compagnes qui la grugeaient
+en la détestant, des musiciens d’assez mauvaise compagnie
+et des gens de qualité amateurs qui n’ont pas
+même le mérite d’être bons.</p>
+
+<p>J’étais à causer un après souper avec un virtuose
+célèbre et charmant compositeur (<i>Cambini</i>); nous
+parlions de la révolution de la musique en France; je
+l’écoutais avec aridité et je m’instruisais; tout à coup
+un de ces messieurs nous aborde.&mdash;Quoi! vous parlez
+composition! Pardieu! sans me flatter, je suis
+d’une bonne force.&mdash;Je n’en doute point, lui dis-je
+en jetant un coup d’œil sur l’artiste, et je serais fort
+aise que vous nous donniez, à monsieur et à moi,
+quelques leçons.&mdash;Volontiers, volontiers; moi, je ne
+refuse jamais mes soins.&mdash;Par exemple, monsieur
+veut composer un opéra et il me demande le poème.&mdash;Sa
+musique est faite, apparemment?&mdash;Non pas.<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">Pg 234</a></span>&mdash;Comment!
+Tant pis; jamais la musique ne va bien,
+quand on la compose pour des paroles; cela gêne un
+musicien et l’empêche de peindre; son imagination
+est refroidie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, il me semble...&mdash;Il vous semble
+mal. Un orchestre, morbleu! un orchestre, voilà tout
+ce qu’il faut; suivez le Moline, cela s’appelle faire un
+opéra; les paroles ne sont jamais d’accord avec la
+musique; mais aussi cela n’arrête point les effets...
+Moi, je tiens pour les effets; ai-je raison, Cambini?&mdash;Monsieur
+le marquis, cependant, quand on veut
+exprimer un sentiment, l’amour, par exemple...&mdash;Oui,
+il faut du chromatique, beaucoup de fausses
+quintes; on relève cela par l’accord parfait; de là on
+passe dans le ton relatif par la tierce mineure;
+appuyez-moi une septième diminuée; si le mode est
+mineur, grimpez au majeur; semez-moi des bémols,
+accords de tierce, dominant, sexte et les doubles
+octaves... Pardieu! l’on module dans un tour de
+main... As-tu de la fureur, dans ton opéra?&mdash;Beaucoup,
+monsieur le marquis.&mdash;Ah! pardieu! tu vas
+voir: mesure à quatre temps, battue bien ferme;
+pour le récitatif, <i>ad libitum</i>, avec accompagnement
+obligé; ensuite un chœur en fugue, à deux sujets bien
+sortants l’un et l’autre, parce que cela marque la dispute,
+le conflit de juridiction; surtout que cela crie
+comme le diable (il faut que l’on entende un chœur
+peut-être), ensuite un grand silence; c’est imposant,
+ça, hein?... Un trois temps bien tendre, pour faire le
+contraste, tu m’entends bien? Il n’y aurait pas de mal
+d’y mettre des timbales; ensuite le héros se fâche en
+<i>allegro</i>, avec quatre bémols à la clef; il faut qu’il
+fasse une tenue de dix mesures pour lui rassurer la<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">Pg 235</a></span>
+poitrine; pendant ce temps-là, l’orchestre va le
+diable; puis ton héros fait des roulades pour se reposer;
+il veut qu’on l’entende... Eh! non, morbleu! que
+l’orchestre l’écrase! et si ce diable de Legros perce
+encore, on y mettra du tonnerre... Ah! ce que je te
+recommande, c’est une basse bien ronflante; que tout
+cela marche...&mdash;Et mes airs de danse, monsieur le
+marquis?&mdash;Oh! pour cela il nous faut du noble:
+un beau grand morceau de flûte, avec des variations,
+pour la commodité de Salentin, et puis un point
+d’orgue avec des roulades; il serait long pour faire
+gigoter Gardel... Tu ne sais pas comment sortir de
+là!&mdash;Ma foi, non.&mdash;Un tambourin, mordieu! un
+tambourin; il n’y a que ça, pour qu’on s’en aille gaiement...
+Ah! çà! bonsoir...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cervelle du diable, maudit empoisonneur,
+<i>coglione, coglione</i>...&mdash;Là, là, tout doux, Cambini,
+lui dis-je... Eh bien! mon ami, voilà qui vous juge,
+et sans appel encore... Nous rejoignîmes la compagnie,
+à qui le marquis avait déjà fait confidence de ses
+bontés pour nous, en briguant des voix pour la première
+représentation, en cas que l’on suivît ses avis.</p>
+
+<p>Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des
+ridicules; mais ma bougresse m’ennuyait; elle jure
+comme un charretier; pas la moindre ressource avec
+elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">Pg 236</a></span></p>
+
+<h3><b>Mariage</b></h3>
+
+<p>J’étais endetté; mes créanciers, honnêtes israélites,
+venaient m’offrir leur figure patibulaire. Je pris une
+résolution magnanime: je me décidai à me mettre la
+corde au cou, à me marier.&mdash;Ah! tu vas faire une
+fin.&mdash;Oui, une fin; c’est pardieu bien périr avant le
+temps!</p>
+
+<p>Je connaissais une vieille intrigante, doyenne des
+marquises, appareilleuse de sacrement: je fus lui
+conter mon affaire, en lui observant que j’étais pressé.&mdash;Oui,
+me dit-elle, la voulez-vous jolie?&mdash;Ma foi!
+cela m’est égal; c’est pour en faire ma femme; je ne
+m’en soucierai guère, et je ne la prends pas pour les
+curieux.&mdash;Il la faut riche?&mdash;Oh! cela, le plus possible.&mdash;De
+l’esprit?&mdash;Mais, oui, là, là.&mdash;Je tiens
+votre affaire. Connaissez-vous madame de l’Hermitage?&mdash;Non.&mdash;Je
+vous présenterai; c’est une de
+mes amies; sa fille a dix-huit ans, elle est très riche,
+et surtout son caractère est excellent.&mdash;(Ah! foutre!
+que cette bougresse-là est laide!...) Mon aimable
+duègne part sur-le-champ pour porter les premières
+paroles, manigancer mon affaire et me vanter; le soir
+elle m’écrit deux mots, et deux jours après nous nous
+rendons chez ma future belle-mère.</p>
+
+<p>Madame de l’Hermitage tient bureau de bel esprit;
+là, tous nos demi-dieux, tous nos Apollons modernes
+viennent chercher des dîners qu’ils paient en sornettes.
+Dès l’antichambre, je respirai une odeur d’antiquité<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">Pg 237</a></span>
+qui me saisit l’odorat; la vieille m’avait prévenu
+qu’il fallait beaucoup admirer. J’entre dans un
+salon immense et carré; j’y trouve la maîtresse de la
+maison avec l’air d’une fée, le corps d’un squelette et
+le maintien d’une impératrice. Elle m’assomme de
+longs compliments; j’y réponds par des révérences
+sans nombre; je cherche des yeux la future... Ah!
+foutre! on vous en donnera! Diable! il faut que sa
+mère me juge auparavant, et la bienséance permet-elle
+qu’on expose une fille aux regards du premier occupant?...
+La duègne et la mère entamèrent les grands
+mots et les vieilles histoires. Pendant ce temps-là je
+toisai le salon. Des tapisseries d’antiques verdures en
+couvraient les murailles. Cassandre et Polixène y figuraient,
+aussi bien que le roi Priam, nombre de
+Troyens et perfides Grecs, avec chacun un rouleau qui
+leur sortait de la bouche pour la commodité de la conversation.
+Du plancher pendait une lampe immense,
+à sept branches, de bronze doré, qui avait servi aux
+festins de Nabuchodonosor, aux quatre coins, des trépieds
+de vieux laques surmontés d’urnes à l’antique
+et de pyramides tronquées trouvées dans les fossés de
+Ninive-la-Superbe. Des tables de marbre de Paros,
+portées sur des piliers de granit, chargées de bustes
+grecs et latins et d’un grand médaillier. La cheminée,
+élevée à huit bons pieds de hauteur et surmontée d’un
+miroir de métal, environné d’une bordure immense en
+filigrane; c’était, je crois, celui de la belle Hélène.
+Les fauteuils paraissaient modelés sur ceux de la
+reine de Saba, couverts de tapisserie, durement rembourrés
+pour éviter la mollesse, mais magnifiquement
+dorés... Voilà, mon cher, le mobilier qui frappa
+mes regards. Au reste, tout décelait à mes yeux exer<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">Pg 238</a></span>cés
+un fonds de richesse qui chatouillait mon âme, et
+je projetais déjà de changer toutes ces fadaises contre
+les belles inventions de notre luxe moderne. Je m’extasiai
+sur chaque objet, je tranchai du connaisseur
+pour applaudir; on accueillit mes éloges, et nous
+nous retirâmes, la duègne et moi.</p>
+
+<p>En sortant, elle me dit que ma figure, mon air sage
+et posé (car il ne m’était, pardieu! pas échappé un
+sourire), surtout mon excessive politesse avaient prévenu
+en ma faveur, que probablement je serais invité
+à dîner pour le jeudi, qui était le grand jour, et qu’alors
+je verrais mademoiselle Euterpe... Foutre! voilà
+un beau nom; j’ai diablement peur que ma charmante
+ne soit aussi quelque antiquaille.</p>
+
+<p>Je fus invité; le dîner répondait à l’ameublement
+et je vis mon Euterpe... Ah! sacredieu! la jolie
+future; elle est faite à coups de serpe, elle a été
+modelée, ou le diable m’emporte! sur quelque singe;
+aussi madame sa chère mère dit-elle que c’est le
+vivant portrait de M. de l’Hermitage. Ramassée dans
+sa courte épaisseur; un teint d’un jaune vert, des
+petits yeux enfoncés, battus jusqu’au milieu de deux
+joues bouffies; des cheveux à moitié du front, une
+bouche énorme et meublée de clous de girofle, un
+cou noir, et puis... serviteur! une gaze envieuse voilait
+un je ne sais quoi qui montait au diable. Eh!
+pardieu! que ne couvrait-elle aussi les deux plus
+laides des pattes que jamais servante ait lavées. Au
+reste, mademoiselle Euterpe fait la petite bouche,
+grimace avec complaisance et n’en est que plus laide...
+Ce fut bien pis quand elle eut parlé. Ah! Cathos n’est
+rien en comparaison... Jour de Dieu! épouser cela!
+me dis-je à moi-même. C’est bien dur!&mdash;Eh! fi donc!<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">Pg 239</a></span>
+tu ne l’épouseras pas peut-être?&mdash;Eh! mon ami,
+quarante mille livres de rente d’entrée, autant de
+retour; cela n’est pas à négliger; elle a les beaux yeux
+de la cassette, et moi, je n’ai qu’un beau v.. dont
+elle ne tâtera guère. Mes créanciers me talonnent, il
+faut s’immoler.</p>
+
+<p>Après le dîner, mademoiselle Euterpe fut se camper
+auprès de sa chère mère; moi j’allai roucouler
+d’amoureux hoquets qui furent reçus avec humanité
+et condescendance: somme toute, au bout de quinze
+jours, on nous maria, en m’avantageant de vingt mille
+livres de rente par contrat. Me voilà donc époux d’Euterpe.
+La mère donna à sa bien-aimée sa bénédiction
+et le baiser de paix; ma chaste épouse fut se mettre
+entre deux draps, les talons dans le cul, comme cela
+se pratique par modestie. Une partie de la noce était
+dans les chambres voisines; les jeunes gens surtout,
+pour qui c’est une aubaine, me firent compliment
+sur mon bonheur futur, me souhaitèrent bonne chance
+et se mirent en embuscade. Je me campai à côté de
+ma charmante, qui versait de grosses larmes.&mdash;Madame,
+lui dis-je, le mariage où nous nous sommes
+engagés est un état <i>pénible</i>, une voie <i>étroite</i>, mais qui
+mène au bonheur; il n’est point de roses sans épines,
+et c’est moi, votre époux, qui doit les arracher. Le
+Créateur nous a réunis pour que nos deux moitiés ne
+fissent qu’un tout. Afin de mieux consolider son ouvrage,
+il a fait présent à l’homme, chef de son épouse,
+d’une cheville... Tâtez plutôt (je lui porte la main là,
+et la masque retire la patte comme si elle avait bien
+peur). Or, cet instrument doit trouver son trou: ce
+trou est en vous; permettez que je le cherche et que
+je le bouche... Alors, d’un bras vigoureux je prends<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">Pg 240</a></span>
+ma chrétienne; elle serre les cuisses; j’y mets un genou
+comme un coin, elle me fout des coups de poing
+par manière de résistance; enfin, elle fait semblant
+de se trouver mal; elle allonge les jambes, lève le cul;
+je frappe à la porte... Ah! foutre! ah! sacredieu!
+mort de ma vie!&mdash;Quoi donc? Comment, bourreau!
+deux pieds de cornes... Je suis étranglé... Elle est ouverte
+à deux battants encore! ah! chienne! ah! carogne!
+et tu défendais la brèche... foutue garce!...
+Je la cogne; elle m’égratigne, elle hurle, je jure en
+frappant toujours; la mère arrive, écumant de rage; je
+saute à bas du lit et je me sauve. Mes amis, rangés
+en haie, me demandent, avec une maligne inquiétude,
+si je me trouve mal, si je veux un verre d’eau... Je
+veux le diable qui m’emporte loin d’ici!... Un instant
+après, ma belle-mère rentre, et d’un ton de sénateur:
+Mon gendre, je sais ce que c’est.&mdash;Comment, ventredieu!
+je le sais bien aussi, moi, et que trop.&mdash;Non,
+ce n’est rien; le premier jour de mes noces il
+m’en arriva tout autant.&mdash;Ah! la foutue famille!&mdash;Rassurez-vous,
+c’est une enfant qui ne sait pas ce que
+c’est, elle s’y fera; allez vous remettre auprès d’elle,
+et prenez-la par la douceur.&mdash;La rage qui m’étouffait
+m’avait empêché de l’interrompre, mais à cette
+douce invitation, je m’écrie: Moi y retourner! Que le
+jeanfoutre qui l’a commencée la rachève... Ah! foutre!
+c’est une ânesse ou une jument, tant elle est large.&mdash;(Madame
+de l’Hermitage fronce le sourcil.) Mon gendre,
+je comprends, c’est que vous ne pouvez pas.&mdash;Comment!
+foutre! madame, je ne peux pas! Eh! sacredieu!
+la besogne n’est pas dure, on y passerait en
+carrosse... La vieille fée se fâcha; je manquai la foutre
+par la fenêtre, et je sortis pour jamais de ce maudit lieu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">Pg 241</a></span></p>
+
+<p>O rage! ô désespoir! moi la terreur des maris, moi
+la perle des f......., me voilà coiffé d’un panache à
+la mode... Coa, coa! en herbe! Coa, coa! en herbe,
+ventre et dos, et par une guenon, une Maritorne!...
+Où fuir? où me cacher?... Les épigrammes vont m’assassiner.</p>
+
+<p>Ce n’est pas tout. Le lendemain, un homme en noir
+demande à me parler. Au milieu de beaucoup de révérences,
+il me signifie un petit papier...&mdash;Monsieur,
+vous vous trompez.&mdash;Non, monsieur, me dit le Normand.&mdash;Mais
+de qui cela vient-il?&mdash;De haute et
+puissante demoiselle Euterpe de l’Hermitage, votre
+légitime épouse.&mdash;Comment, ce coquin! foutre! si
+tu ne sors... il était déjà parti, et court encore... Eh
+bien! la bougresse me faisait sommation de la traiter
+maritalement, sans quoi l’on m’annonçait bénignement
+que l’on demanderait séparation. Je cours chez
+mon procureur; je consulte, nous plaidons pendant
+trois mois; on me tympanise; enfin je suis contraint
+d’abandonner dix mille livres de rentes de mes vingt
+constituées, et l’on me déclare père d’un individu
+(quelque sapajou sans doute) dont ma bougresse était
+grosse; encore n’était-ce pas le premier.</p>
+
+<p>Furieux, désespéré, je pars pour le pays étranger,
+et j’abandonne à jamais cette terre maudite où je
+pourrais rencontrer tant d’objets déplaisants.</p>
+
+<p>Sort, foutu sort plein de rigueur! Quoi, moi, j’éprouverai
+tes caprices, tes bizarrerie! Voilà donc le
+fruit de mes belles résolutions! Tous mes projets
+aboutiraient à la parure de Moïse! Fuyez, foutez le
+camp, rêves atrabilaires, songes creux de mon imagination
+bilieuse... Non, non, mesdames, vous ne tiendrez
+point mon chef dans vos cuisses maudites;<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">Pg 242</a></span>
+jamais un c.. marital ne m’enverra de vapeurs corniférères.
+Au foutre la <i>conversion</i>! mais dans mon
+humeur de vengeance, je foutrai la nature entière,
+j’immolerai à mon priape jusqu’à des pucelages (si
+tant est qu’il en existe); par moi, légions de cocus
+peupleront les palais, les champs et les cités; j’usurperai
+jusqu’aux droits de notre bonne mère la sainte
+Église. Point de fouteuse de prélat, point de monture
+de curé que je n’enfile sur tous les sens (pour leur
+conserver l’habitude) jusqu’à ce que, rendant dans les
+bras paternels de M. Satan mon âme célibataire,
+j’aille foutre les morts!</p>
+
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">Pg 243</a></span></p>
+
+<h2>Hic et Hec</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">Pg 245</a></span></p>
+
+<h3><b>Les Chevaux neufs</b></h3>
+
+<p>Ad... des Italiens, célèbre par un joli pied et par
+des charmantes roueries, parvint à captiver le riche
+Ve..., il semait l’or avec profusion. Ad... en obtint
+une jolie maison à la barrière blanche; il la meubla
+avec tout le goût possible, lui prodigua les diamants
+et prévint tous ses désirs; mais il mettait toujours
+dans ses cadeaux un peu de gaucherie financière, et
+semait l’or sans grâce. Un jour il lui fit faire une
+voiture de la coupe la plus agréable, doublée de
+velours jonquille, enrichie de crépines d’argent, les
+panneaux étaient peints avec goût et vernis richement,
+il la fit conduire chez elle. Vous pensez bien
+que tous les parasites de la maison ne tarirent pas
+sur l’éloge du nouveau char qui devait faire le plus
+bel effet à Longchamps; mais Ad... observa que la
+voiture neuve ferait disparate avec ses vieux chevaux.
+Ve..., qui ne s’attendait pas à cette nouvelle dépense,
+en marqua de l’humeur: elle bouda, et elle finit par
+dire qu’on allât chercher Javard, le maquignon, et
+que, s’il était raisonnable, il changerait ses chevaux.
+La belle reprit sa gaîté, et trois quarts d’heures après
+Javard arriva avec deux chevaux bais à col de cygne,
+tête busquée, jambe fine, jarret large, coupe arrondie
+et avant-main superbe, etc. Les voir et les désirer fut
+l’ouvrage d’un moment. Ve..., d’un air indifférent,
+demanda ce qu’il les voulait vendre. Javard, avant
+de répondre, détailla leur figure, vanta leur vigueur,<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">Pg 246</a></span>
+leur fit faire cent courbettes, mit dans leur éloge
+toute l’emphase d’un maquignon, et finit par dire
+que quand ce serait pour son père, il ne pourrait pas
+les donner à moins de deux mille francs de retour.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Deux mille francs! Vous moquez-vous?</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>A tout autre, j’en aurais demandé cent louis; mais
+pour vous, monsieur, je n’ai qu’un mot: deux mille
+francs, et ils sont à Mademoiselle.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Vous n’en voulez pas douze cents francs?</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>J’y perdrais plus de trente louis.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Vous n’en voulez rien rabattre?</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Je ne puis pas, en conscience.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>La conscience d’un maquignon!... Allons, ils seront
+pour un autre.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Ils feraient pourtant bien à ma voiture, elle est si
+jolie!</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Jolie tant que vous voudrez; vous garderez vos
+vieux. Vous me ruineriez avec vos caprices.</p>
+
+<p>Elle insiste, il s’impatiente et sort, en prenant sa
+canne et son chapeau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">Pg 247</a></span></p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Quelle lésine! il ne sait jamais rien faire qu’à demi.
+Il me donne une voiture délicieuse et me refuse les
+chevaux... Ils sont charmants... Quel dommage!</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Je ne conçois pas qu’un homme aussi riche se fasse
+tirer l’oreille pour deux malheureux mille francs,
+quand il s’agit d’obliger une si belle personne qui
+veut bien faire son bonheur. Ah! si j’étais à sa place...</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Vous feriez peut-être comme lui, les hommes ne
+sont généreux que quand ils nous désirent.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Je ne suis qu’un marchand de chevaux; mais je ne
+vous refuserais certainement pas les miens, si je
+croyais, à ce prix, être traité cette nuit seulement
+comme monsieur de Ve...</p>
+
+<p class="center">AD....., <i>souriant</i></p>
+
+<p>Vous seriez bien attrapé, si je vous prenais au mot.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Non, ma foi, j’en ferais le sacrifice de toute mon
+âme.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Vous plaisantez...</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Non, j’en jure, dites un mot et les chevaux entreront
+dans votre écurie.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Quoi, tout de bon?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">Pg 248</a></span></p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>D’honneur.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Savez-vous bien que vos chevaux me tentent beaucoup.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Vous me tentez bien davantage.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Si j’allais accepter...</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Je me flatte que vous seriez si contente de la nuit
+que vous m’en accorderiez quelque autre.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Vous croyez... Eh bien?</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Eh bien?...</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Puisque vous le voulez décidément... faites-les donc
+mettre dans mon écurie.</p>
+
+<p>Les chevaux entrèrent, Javard remonta: c’était un
+gaillard de bonne mine, l’épaule large, l’œil vif, le
+teint brun et taillé en payeur d’arrérages, il voulut
+procéder, sans délai, à se payer de ses chevaux. Ad...
+avait trop d’envie de briller à Longchamps pour faire
+des difficultés après la générosité du maquignon. Son
+boudoir, avant souper, fut trois fois la caisse où
+il toucha des à-comptes. Un repas fin et délicat,
+arrosé d’excellent vin, répara leurs forces, et son lit
+vit cinq fois l’ardent Javard travailler à toucher sa
+créance. Ve... ne l’avait pas accoutumée à de pareilles<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">Pg 249</a></span>
+fêtes, elle s’y livra avec ivresse, mais le maquignon,
+ne perdant pas la tête, se leva de grand matin, courut
+chez Ve... et s’y fit introduire.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Mes chevaux sont, monsieur, chez mademoiselle
+Ad... il ne m’a pas été possible de la refuser.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>J’entends, et vous comptez que sans y avoir consenti,
+je ferai la sottise de vous payer deux mille
+francs.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Point du tout, j’ai pris des arrangements avec elle.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Et quels arrangements? s’il vous plaît.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Elle a un anneau dont je me suis accommodé.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Sa bague?</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Oui, elle me convient fort...</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Parbleu, je le crois, elle m’a coûté deux mille écus,
+vous ne faites pas de mauvais rêves. Allons, faites
+votre quittance de deux mille livres; je vais vous les
+payer, mais qu’il ne soit plus question de l’anneau.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Mais, monsieur, le marché est fait...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">Pg 250</a></span></p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Et je le défais. Diable! comme vous y allez!...
+Allons, votre quittance, voilà votre argent.</p>
+
+<p class="center">JAVARD</p>
+
+<p>Allons donc, puisque vous l’aimez mieux.</p>
+
+<p>Il fait la quittance, reçoit les deniers et se retire,
+content d’avoir si bien vendu ses chevaux et d’avoir
+passé gratis une si bonne nuit. Ve... prend alors sa
+redingote, sa canne et son chapeau et va chez Ad...
+La femme de chambre a beau lui représenter qu’elle
+dort, qu’elle a été toute la nuit fort agitée, il entre, en
+disant qu’il a de quoi guérir sa migraine. Ad... se
+réveille au bruit.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Venez-vous encore me tourmenter après m’avoir
+désobligée comme vous avez fait hier?</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Non, friponne; tu sais bien que je finis toujours par
+faire ce que tu veux. Tiens, voilà la quittance de tes
+chevaux.</p>
+
+<p class="center">AD.....</p>
+
+<p>Je n’en ai que faire, monsieur, je les ai payés.</p>
+
+<p class="center">VE.....</p>
+
+<p>Oui, avec ton anneau! il me l’a dit; mais je n’entends
+pas cela; garde-le, voilà ta décharge en bonne
+forme, et il m’a promis de te laisser ta bague.</p>
+
+<p>Adeline devina sans peine l’équivoque, se mordit
+les lèvres pour n’en pas rire, et pour cacher sa confusion
+elle eut la complaisance de recevoir le financier
+dans la chapelle que le maquignon avait si bien fêtée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">Pg 251</a></span></p>
+
+<h3><b>La Vieille Sara</b></h3>
+
+<p>Après quelques moments de repos et quelques
+verres de punch, on demanda quelque anecdote à Valbouillant.</p>
+
+<p>&mdash;Je n’en sais point, dit-il, si ce n’est le désespoir
+de la vieille Sara.&mdash;Je ne la connais point, dit
+l’évêque.&mdash;Oh! que si, monseigneur, elle a la pratique
+de presque tout votre chapitre, c’est la grosse
+marchande de plaisir!&mdash;Elle vend du croquet?&mdash;Non,
+mais c’est la plus adroite pourvoyeuse du
+comtat; peu de femmes ont une famille aussi étendue,
+elle a toujours deux ou trois nièces qui l’accompagnent
+aux promenades, au spectacle, et quand elles
+sont un peu trop connues, elles se retirent vers Orange
+en Carpentras, où elles portent l’instruction qu’elles
+ont reçue chez Sara, qui les remplace par de nouvelles
+parentes qui lui viennent des villages d’alentour et
+qu’elle forme avec le même soin.&mdash;Oh! oui, je me
+rappelle, dit l’évêque, elle est grosse, courte, elle a le
+front étroit, l’œil en dessous, le crin roux et le nez un
+peu bourgeonné.&mdash;Précisément, et sûrement vous
+avez été plus d’une fois son neveu.&mdash;Je n’en disconviens
+pas; que lui est-il donc arrivé?&mdash;Hier, se
+promenant sur le rempart avec Justine, la nièce du
+moment, un négociant de Bâle est venu l’accoster, on
+a lié conversation, elle a d’abord été galante, puis elle
+s’est animée, et le bon Bâlois a proposé de lui donner
+à souper. Sara, toujours prête quand il s’agit d’un<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">Pg 252</a></span>
+repas, s’accorde à tout, et l’on convient que le négociant
+partagerait ensuite le lit de Justine en déposant
+dix louis sur la table de nuit, dont il aurait droit d’en
+reprendre un à chaque politesse qu’il ferait à la gentille
+nièce. Sara, qui n’avait guère vécu qu’avec d’élégants
+Français ou de bons citadins, croyait que les
+Suisses ne pouvaient l’emporter en civilité sur ses
+compatriotes, et se hâta de conclure le marché. On a
+soupé gaîment, le bourgogne et le montrachet n’ont
+pas été ménagés, la vieille s’est bien repue, bien
+égayée, puis a présidé au coucher: on a vu poser l’or
+sur la table de nuit, et le Suisse a prétendu qu’elle lui
+devait deux louis. Justine, interrogée sur le fait des
+articles, a confirmé par son aveu les prétentions du
+Bâlois. Sara a redoublé ses cris, et l’Helvétien, pour
+l’apaiser, l’a renversée sur le lit et lui a fait cadeau du
+treizième; elle a pris son mal en patience, mais en
+jurant ses grands dieux qu’elle ne ferait plus de pareil
+marché qu’avec des Français.&mdash;La nièce, observa
+l’évêque, avait moins d’humeur que la tante. M<sup>me</sup> Valbouillant
+remarqua que le bon Bâlois s’était sans
+doute ainsi comporté pour honorer les saints apôtres
+et avait réservé le judas pour Sara.&mdash;Quoi qu’il en
+soit, dis-je alors, je voudrais me faire naturaliser
+Suisse, si j’étais sûr que le droit de bourgeoisie chez
+eux me procurât d’aussi rares talents.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">Pg 253</a></span></p>
+
+<h3><b>La Belle Adèle</b></h3>
+
+<p>Nous engageâmes Valbouillant à nous raconter
+quelqu’une de ses aventures, en attendant que l’heure
+du dîner nous rappelât au château<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146"></a><a href="#Footnote_146" class="fnanchor">146</a>.</p>
+
+<p>&mdash;J’avais vingt ans, dit-il; j’étais capitaine de
+dragons, et mon régiment, cantonné dans la Lorraine,
+y goûtait toutes les douceurs dont ce charmant
+pays abonde; dans la petite ville où ma troupe
+était en quartier habitait la jeune épouse d’un vieil
+officier général qui était en tournée pour une inspection
+dont le gouvernement l’avait chargé; elle était
+musicienne, chantait bien, jouait agréablement la
+comédie, dansait avec grâce et légèreté; cette conformité
+de talents la disposait en ma faveur et me faisait
+désirer de me lier avec elle; je l’accompagnai
+avec mon violon dans une ariette italienne, et mes
+applaudissements parurent la flatter; je demandai et
+j’obtins la permission de lui faire ma cour chez elle,
+mais la présence d’une vieille belle-sœur, qui restait
+toujours au salon, me gênait dans l’aveu que je voulais
+lui faire de ma tendresse; elle s’en aperçut, sourit
+malicieusement, mais elle n’éloignait pas le témoin
+importun. Je lui donnai des billets, des vers passionnés,
+elle les recevait, en paraissait satisfaite, mais
+elle n’y répondais jamais. Vous savez que je suis
+<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">Pg 254</a></span>
+ardent, et même impatient, et j’avais peine à supporter
+cet état; je m’ennuyais de rester toujours au même
+point. Pour en sortir et pouvoir m’expliquer librement
+sans la compromettre, je supposai un voyage à
+Nancy, où elle avait des parents; je m’offris de me
+charger de ses dépêches et je demandai qu’elle me
+permît de venir le lendemain les prendre à son lever.&mdash;Vous
+êtes bien obligeant, me dit-elle, mais je ne
+sais si j’y dois consentir, je suis extrêmement paresseuse
+et je fais ma toilette tard, et vous me verriez
+trop à mon désavantage.&mdash;Ah! madame, quand on
+doit tout à la nature, c’est l’art seul qui peut nuire,
+et je ne vous trouverai que trop charmante dans
+l’heureux désordre du matin.&mdash;Vous croyez?... Moi
+j’en doute et j’exige pour prix de ma complaisance que
+vous me disiez, sans déguisement, si je perds beaucoup
+à me laisser voir sans parure; venez sur les
+dix heures, mes lettres seront prêtes. Un coup d’œil
+d’intelligence dont elle accompagna ce propos remplit
+mon cœur de l’espoir le plus doux. Le lendemain,
+ponctuel au rendez-vous, j’arrive, je m’adresse à Marton,
+sa suivante, pour être introduit.&mdash;Madame, me
+dit-elle, n’a pas dormi de la nuit, elle a eu une migraine
+affreuse, elle est encore couchée.&mdash;Dieux!
+m’écriai-je, encore couchée, une migraine, quel
+contre-temps, je m’étais flatté du bonheur de la voir.&mdash;Elle
+s’en flattait aussi.&mdash;Et il faut que je me
+retire...&mdash;Je ne dis pas cela; si vous voulez monter,
+vous êtes le maître, mais ne faites pas de bruit, parlez
+bas, de peur d’ébranler sa tête.</p>
+
+<p>Alors elle sort, je la suis et je monte sur la pointe
+du pied; elle ouvre la chambre de sa maîtresse, m’introduit,
+se retire et emporte la clef. A la faible clarté<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">Pg 255</a></span>
+que laissaient pénétrer les persiennes aux trois quarts
+fermées, j’aperçus la belle Adèle, mollement étendue
+sur un lit élégant; un corset négligemment noué par
+une échelle de rubans gris de lin renfermait à demi
+la neige élastique de son sein, son mouchoir transparent,
+dérangé par les mouvements de la nuit, laissait
+voir une fraise vermeille; des cheveux s’échappant de
+dessous un bonnet en dentelle tombaient en boucles
+flottantes sur son cou d’ivoire, avec lequel leur couleur
+d’ébène contrastait merveilleusement; une légère couverture
+de soie avec draps de Frise, se collant sur son
+beau corps, en dessinaient les agréables contours. Je
+m’approchai d’elle avec tout l’empressement de
+l’amour et de la timidité qu’inspire le respect (j’étais
+novice encore).&mdash;Ah! c’est vous, monsieur, me dit-elle
+d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre faible;
+convenez que j’ai bien peu de coquetterie de vous
+recevoir dans l’état d’abattement où je me trouve.&mdash;Ah!
+madame, il ajoute le plus vif intérêt à
+l’ivresse que vos charmes sont sûrs d’inspirer.&mdash;Vous
+me flattez, voyez comme j’ai les yeux battus; je saisis
+sa main que je couvris de baisers, et fixant ses yeux
+soi-disant battus: Ce n’est pas le cas, lui dis-je, où
+les battus payent l’amende, mon cœur qu’ils ravissent
+en est la preuve, et je dérobai un baiser.&mdash;Finissez
+donc, monsieur, n’abusez pas de la confiance que j’ai
+dans votre sagesse, et elle se débattit avec une charmante
+maladresse qui me découvrit de nouveaux
+charmes.&mdash;Si quelqu’un entrait, qu’est-ce qu’on penserait.
+Marton! Marton! Comment, elle n’est pas là?...
+elle est redescendue! l’imprudente... mais si quelqu’autre...
+elle a emporté la clef. Ah! comme je la
+gronderai!... quelle idée lui a pris! en vérité, elle me<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">Pg 256</a></span>
+met dans une position bien étrange.&mdash;Elle vous met
+à même de me rendre le plus heureux des hommes,
+si vous êtes sensible à l’amour le plus tendre; et je
+voulus prendre quelques libertés.&mdash;Ah! monsieur,
+il serait atroce d’abuser de la faiblesse où me jette ma
+migraine; je suis presque mourante, et vous...
+Laissez-moi donc, je sens bien votre main.&mdash;Oh!
+l’heureuse migraine! qu’elle vous sied bien! elle
+ajoute encore à votre fraîcheur.&mdash;Ah! quelle
+audace! je suis presque toute découverte... Non,
+monsieur, arrêtez... je ne suis pas femme à souffrir...
+Je n’écoutais plus rien et mes mains actives parcouraient
+les plus rares trésors; j’avais déjà un genou
+dans le lit et j’allais m’élancer pour le partager avec
+elle quand, me repoussant et se retournant vivement,
+elle saisit le cordon de la sonnette; effrayé et
+craignant de l’offenser, je fis un saut du lit à la cheminée
+pour réparer le désordre de ma toilette, en cas
+que ses gens arrivassent, et je proférai, selon l’usage,
+les mots d’ingrate, de cruelle, etc., quand, partant
+d’un éclat de rire, elle dit: Bon, je suis sauvée, il ne
+sait pas que ma sonnette est rompue. Je ne fis qu’un
+saut pour aller reprendre ma place dans le lit: elle
+ne fit plus de résistance que pour la forme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">Pg 257</a></span></p>
+
+<h3><b>Aurore</b></h3>
+
+<p>Nous applaudîmes au récit de Valbouillant, et ils
+exaltèrent sa valeur; la signora Magdalani lui demanda
+quelles limites il croyait qu’on devait fixer aux exploits
+amoureux.&mdash;Je ne puis les assigner avec précision,
+et des traits comme les vôtres sont bien faits
+pour les reculer.&mdash;Cela est bien honnête, mais quel
+est le plus grand effort que vous ayez fait?&mdash;C’est
+à Bruxelles, dit-il, je revenais de l’armée, j’avais fait
+une longue abstinence, et je m’adressai à un honnête
+domestique de louage, qui m’avait servi de bonneau,
+lors de mon dernier voyage; il me fit connaître une
+danseuse, nommée Aurore, qui ne pouvait pas me
+recevoir chez elle, étant entretenue par un vieil officier
+autrichien fort jaloux, mais qui vint souper avec
+moi chez un traiteur. Nous n’avions pour meuble
+qu’un grand fauteuil à crémaillère, comme il s’en
+trouve quelquefois dans les corps de garde; je convins
+de deux louis pour la soirée; nous fîmes un assez bon
+repas, on nous servit plat à plat et nous faisions un
+entr’acte sur le fauteuil à chaque mets qu’on nous
+enlevait, et en quatre heures et demie nous avions
+mangé neuf plats et aucun entr’acte n’avait manqué;
+aussi la généreuse fille voulait-elle me rendre mon
+argent. L’évêque s’écria: Voilà le désintéressement le
+plus marqué ou le triomphe du tempérament sur
+l’avarice; il contraste merveilleusement avec le désespoir
+de la vieille Sara.&mdash;La grosse marchande de
+plaisir? dit Valbouillant.&mdash;Précisément.</p>
+
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">Pg 259</a></span></p>
+
+<h3><b>Le Chien après les Moines</b></h3>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">Pg 261</a></span></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line i2">... Chacun se plaint, et c’est avec raison,</div>
+<div class="line i2">Que vous allez de maison en maison</div>
+<div class="line">Non pas pour exhorter à la gloire éternelle,</div>
+<div class="line">Mais bien pour y guetter quelque jeune pucelle</div>
+<div class="line">Douce, simple, innocente et parfaite à ces jeux</div>
+<div class="line">Où brille tout l’éclat de vos célestes feux;<br /><br /></div>
+
+<div class="line i2">Si par hasard un minois agréable</div>
+<div class="line i2">S’offre à vos yeux sous un aspect aimable,</div>
+<div class="line i2">Dieu! quels ressorts n’employez-vous donc pas,</div>
+<div class="line i2">Pour conquêter tant de brillants appas?</div>
+<div class="line">D’abord vous ne parlez que vertu, que sagesse,</div>
+<div class="line">Vous traitez d’odieux le beau nom de tendresse;</div>
+<div class="line">Vous ne savez prêchez que la gloire du ciel</div>
+<div class="line">Et le détachement de tout bien temporel.<br /><br /></div>
+
+<div class="line i2">En peu de temps, la jeune et tendre Élise</div>
+<div class="line i2">Auprès de vous se familiarise.</div>
+<div class="line">Parler toujours du ciel, l’insipide propos!</div>
+<div class="line">A l’esprit il faut bien donner quelque repos.</div>
+<div class="line i2">Après le ciel advient la bagatelle,</div>
+<div class="line i2">Conte du jour, histoire ou bien nouvelles;</div>
+<div class="line i2">Satan, la chair, sont un peu plus parlans,</div>
+<div class="line i2">Et l’on en vient à des discours galans:</div>
+<div class="line i2">On fait jouer un coup d’œil, un sourire,</div>
+<div class="line">En silence on exprime un mutuel martyre:</div>
+<div class="line">On gémit à l’envie, l’on dévoile ses feux,</div>
+<div class="line">On n’a plus tant d’horreur pour un froc odieux.<br /><br /></div>
+
+<div class="line">Élise dit tout bas: Dans le fond, c’est un homme,</div>
+<div class="line">Tout aussi bien mâté qu’un cardinal de Rome;</div>
+<div class="line">Que m’importe après tout? il paraît très charmant.</div>
+<div class="line">Fin matois, vous savez bien connaître l’instant</div>
+<div class="line"><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">Pg 262</a></span>Et monter le cadran sur cette heure fatale</div>
+<div class="line">Où Florinde perdit sa vertu de vestale.</div>
+<div class="line">Oui, c’en est bien fait, Élise est donc perdue enfin;</div>
+<div class="line">De sage qu’elle était, elle devint catin.<br /><br /></div>
+
+<div class="line">Une famille en pleurs gémit et se désole;</div>
+<div class="line">Et tandis qu’en secret le plaisir vous console,</div>
+<div class="line">Vous savez vous moquer et du qu’en dira-t-on,</div>
+<div class="line">De tous les bruits publics et du mauvais renom.<br /><br /></div>
+
+<div class="line">Élise cependant met son poupon au monde,</div>
+<div class="line">Tout prêt à recevoir la formule de l’onde;</div>
+<div class="line">Ses larmes et ses cris marquent son repentir.</div>
+<div class="line">Après la rose vient l’épine du plaisir.<br /><br /></div>
+
+<div class="line">Parens, amis, voisins et toute la sequelle</div>
+<div class="line">Sont bientôt informés de la triste nouvelle;</div>
+<div class="line">On entend un bruit sourd; chacun se dit tout bas:</div>
+<div class="line">Hélas! est-ce bien sûr? Qui donc a fait ce cas?</div>
+<div class="line">Élise paraissait accomplie de sagesse</div>
+<div class="line">Et même haïssait jusqu’au nom de tendresse;</div>
+<div class="line">Assidue à l’église, aux offices divins,</div>
+<div class="line">Elle portait au ciel des regards si bénins!</div>
+<div class="line">Point d’amans fréquentés, point d’intrigante allure</div>
+<div class="line">Capable à l’engager à ce fait de nature.</div>
+<div class="line">Pauvre Élise, qui donc a pu vous culbuter?</div>
+<div class="line">Attendez, dit quelqu’un: je m’en vais deviner.</div>
+<div class="line">Ce gros père Lucas, à la joue boursouflée,</div>
+<div class="line">Chez elle allait souvent passer une soirée.</div>
+<div class="line">Oh! le fait est certain: c’est ce rusé frocard</div>
+<div class="line">Qui son futur mari d’avance a fait cornard.</div>
+<div class="line">Ne vous y frottez pas; car une robe noire</div>
+<div class="line">En sait souvent plus long que son simple grimoire...</div>
+</div></div></div>
+
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">Pg 263</a></span></p>
+
+<h2>
+Le Rideau levé<br />
+ou l’Éducation de Laure</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">Pg 265</a></span></p>
+
+<h3><b>L’Enfance de Laure</b></h3>
+
+<p>Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba
+dans un état de langueur qui, après huit mois, la
+conduisit au tombeau. Mon père, sur la perte duquel
+je verse tous les jours les larmes les plus amères, me
+chérissait: son affection, ses sentiments si doux pour
+moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le
+plus vif. J’étais continuellement l’objet de ses caresses
+les plus tendres; il ne se passait point de jour qu’il
+ne me prît dans ses bras et que je ne fusse en proie
+à des baisers pleins de feu.</p>
+
+<p>Je me souviens que ma mère lui reprochant un jour
+la chaleur qu’il paraissait y mettre, il lui fit une réponse
+dont je ne sentis pas alors l’énergie, mais cette
+énigme me fut développée quelque temps après:
+«De quoi vous plaignez-vous, madame? Je n’ai point
+à en rougir: si c’était ma fille, le reproche serait
+fondé; je ne m’autoriserais pas même de l’exemple
+de Loth; mais il est heureux que j’aie pour elle la
+tendresse que vous me voyez: ce que les conventions
+et les lois ont établi, la nature ne l’a pas fait; ainsi,
+brisons là-dessus...» Cette réponse n’est jamais sortie
+de ma mémoire. Le silence de ma mère me donna
+dès cet instant beaucoup à penser sans parvenir au
+but; mais il résulta de cette discussion et de mes
+petites idées que je sentis la nécessité de m’attacher
+uniquement à lui, et je compris que je devais tout à
+son amitié. Cet homme, rempli de douceur, d’esprit,<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">Pg 266</a></span>
+de connaissances et de talents, était formé pour inspirer
+le sentiment le plus tendre.</p>
+
+<p>J’avais été favorisée de la nature: j’étais sortie des
+mains de l’amour. Le portrait que je vais faire de moi,
+chère Eugénie, c’est d’après lui que je le trace. Combien
+de fois m’as-tu redit qu’il ne m’avait point flattée:
+douce illusion dans laquelle tu m’entraînes, et
+qui m’engage à répéter ce que je lui ai entendu dire
+souvent! Dès mon enfance, je promettais une figure
+régulière et prévenante; j’annonçais des grâces, des
+formes bien prises et dégagées, la taille noble et
+svelte; j’avais beaucoup d’éclat et de blancheur.
+L’inoculation avait sauvé mes traits des accidents
+qu’elle prévient ordinairement; mes yeux bruns, dont
+la vivacité était tempérée par un regard doux et
+tendre, et mes cheveux, d’un châtain cendré, se
+mariaient avantageusement. Mon humeur était gaie,
+mais mon caractère était porté, par une pente naturelle,
+à la réflexion.</p>
+
+<p>Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations:
+il me jugea; aussi cultivait-il mes dispositions avec
+le plus grand soin. Son désir particulier était de me
+rendre vraie avec discrétion; il souhaitait que je
+n’eusse rien de caché pour lui: il y réussit aisément.
+Ce tendre père mettait tant de douceur dans ses
+manières affectueuses, qu’il n’était pas possible de
+s’en défendre. Ses punitions les plus sévères se réduisaient
+à ne me point faire de caresse, et je n’en trouvais
+point de plus mortifiantes.</p>
+
+<p>Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit
+dans ses bras: «Laurette, ma chère enfant, votre
+onzième année est révolue; vos larmes doivent avoir
+diminué, je leur ai laissé un terme suffisant; vos<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">Pg 267</a></span>
+occupations feront diversion à vos regrets: il est
+temps de les reprendre.» Tout ce qui pouvait former
+une éducation brillante et recherchée partageait les
+instants de mes jours. Je n’avais qu’un seul maître,
+et ce maître c’était mon père: dessin, danse, musique,
+science, tout lui était familier.</p>
+
+<p>Il m’avait paru facilement se consoler de la mort
+de ma mère: j’en étais surprise, et je ne pus enfin
+me refuser de lui en parler: «Ma fille, ton imagination
+se développe de bonne heure; je puis donc dès
+à présent te parler avec cette vérité et cette raison que
+tu es capable d’entendre. Apprends donc, ma chère
+Laure, que dans une société dont les caractères et les
+humeurs sont analogues, le moment qui la divise
+pour toujours est celui qui déchire le cœur des individus
+qui la composent et qui répand la douleur sur
+l’existence: il n’y a point de fermeté ni de philosophie,
+pour une âme sensible, qui puisse faire soutenir ce
+malheur sans chagrin, ni de temps qui en efface le
+regret; mais quand on n’a pas l’avantage de sympathiser
+les uns avec les autres, on ne voit plus la séparation
+que comme une loi despotique de la nature à
+laquelle tout être vivant est soumis. Il est d’un homme
+sensé, dans une circonstance pareille, de supporter
+comme il convient cet arrêt du sort, auquel rien ne
+peut le soustraire, et de recevoir avec sang-froid et
+une tranquillité modeste, absolument dégagée d’affection
+et de grimaces, tout ce qui le soustrait aux
+chaînes pesantes qu’il portait.</p>
+
+<p>«N’irai-je pas trop loin, ma chère fille, si dans
+l’âge où tu es, je t’en dis davantage? Non, non, apprends
+de bonne heure à réfléchir et à former ton jugement,
+en le dégageant des entraves du préjugé dont<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">Pg 268</a></span>
+le retour journalier t’obligera sans cesse d’aplanir le
+sillon qu’il tâchera de tracer dans ton imagination.
+Représente-toi deux êtres opposés par leur humeur,
+mais unis intimement par un pouvoir ridicule, que
+des convenances d’état ou de fortune, que des circonstances
+qui promettaient en apparence le bonheur ont
+déterminés ou subjugués par un enchantement momentané,
+dont l’illusion se dissipe à mesure que l’un
+des deux laisse tomber le masque dont il couvrait son
+caractère naturel: conçois combien ils seraient heureux
+d’être séparés. Quel avantage pour eux s’il était
+possible de rompre une chaîne qui fait leur tourment
+et imprime sur leurs jours les chagrins les plus cuisants,
+pour se réunir à des caractères qui sympathisent
+avec eux! Car, ne t’y trompe pas, ma Laurette,
+telle humeur qui ne convient pas à tel individu s’allie
+très bien avec un autre, et l’on voit régner entre eux
+la meilleure intelligence, par l’analogie de leurs goûts
+et de leur génie; en un mot, c’est un certain rapport
+d’idées, de sentiments, d’humeur et de caractère qui
+fait l’aménité et la douceur des unions, tandis que
+l’opposition qui se trouve entre deux personnes, augmentée
+par l’impossibilité de se séparer, fait le malheur
+et aggrave le supplice de ces êtres enchaînés
+contre leur gré.&mdash;Quel tableau! quelles images!
+Cher papa, tu me dégoûtes d’avance du mariage.
+Est-ce là ton but?&mdash;Non, ma chère fille: mais j’ai
+tant d’exemples à ajouter au mien que j’en parle
+avec connaissance de cause, et pour appuyer ce sentiment
+si raisonnable, et même si naturel, lis ce que
+le président de Montesquieu en dit dans ses <i>Lettres
+persanes</i>, à la cent douzième. Si l’âge et des lumières
+acquises te mettaient dans le cas de le combattre par<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">Pg 269</a></span>
+les prétendus inconvénients qu’on voudrait y trouver,
+il me serait facile de les lever et de donner les
+moyens de les parer; je pourrais donc te rendre
+compte de toutes les réflexions que j’ai faites à ce
+sujet, mais ta jeunesse ne me met pas à même de
+m’étendre sur un objet de cette nature.» Mon père
+termina là.</p>
+
+<p>C’est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer
+la scène. Eugénie! chère Eugénie! passerai-je
+outre? Les cris que je crois entendre autour de moi
+soulèvent ma plume, mais l’amour et l’amitié l’appuient:
+je poursuis.</p>
+
+<p>Quoique mon père fût entièrement occupé de mon
+éducation, après deux ou trois mois je le trouvais
+rêveur, inquiet: il semblait qu’il manquât quelque
+chose à sa tranquillité. Il avait quitté, depuis la mort
+de ma mère, le séjour où nous demeurions, pour me
+conduire dans une grande ville et se livrer entièrement
+aux soins qu’il prenait de moi; peu dissipé,
+j’étais le centre où il réunissait toutes ses idées, son
+application et toute sa tendresse. Les caresses qu’il
+me faisait, et qu’il ne ménageait pas, paraissaient
+l’animer; ses yeux en étaient plus vifs, son teint
+plus coloré, ses lèvres plus brûlantes. Il prenait mes
+petites fesses, il les maniait, il passait un doigt
+entre mes cuisses, il baisait ma bouche et ma poitrine.
+Souvent il me mettait totalement nue, et me
+plongeait dans un bain: après m’avoir essuyée,
+après m’avoir frotté d’essences, il portait ses lèvres
+sur toutes les parties de mon corps, sans en excepter
+une seule; il me contemplait; son sein paraissait palpiter,
+et ses mains animées se reposaient partout:
+rien n’était oublié. Que j’aimais ce charmant badi<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">Pg 270</a></span>nage
+et le désordre où je le voyais! mais au milieu
+de ses plus vives caresses, il me quittait et courait
+s’enfoncer dans sa chambre.</p>
+
+<p>Un jour, entre autres, qu’il m’avait accablée des
+plus ardents baisers, que je lui avais rendu par mille
+et mille aussi tendres, où nos bouches s’étaient collées
+plusieurs fois, où sa langue même avait mouillé
+mes lèvres, je me sentis tout autre. Le feu de ses baisers
+s’était glissé dans mes veines; il m’échappa dans
+l’instant où je m’y attendais le moins; j’en ressentis
+du chagrin. Je voulus découvrir ce qui l’entraînait
+dans cette chambre, dont il avait poussé la porte
+vitrée, qui formait la seule séparation qu’il y avait
+entre elle et la mienne. Je m’en approchai, je portai
+les yeux sur tous les carreaux dont elle était garnie,
+mais le rideau qui était de son côté développé dans
+toute son étendue, ne me laissa rien apercevoir, et ma
+curiosité ne fit que s’en accroître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">Pg 271</a></span></p>
+
+<h3><b>Éducation Philosophique</b></h3>
+
+<p>«Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point
+d’arrêt sur l’immensité dont notre globe est environné?
+Pousse-le aussi loin que ton imagination
+puisse l’étendre: à quelle distance inconcevable
+seras-tu encore du but! Que penses-tu qui remplisse
+cet espace immense? Des éléments dont la nature et
+le nombre sont et seront toujours inconnus; il est
+impossible de savoir s’il n’y en a qu’un seul dont les
+modifications présentent à nos yeux et à notre pensée
+ceux que nous apercevons, ou si chacun de ces
+éléments a une racine absolument propre, qui ne
+puisse être convertie en une autre. Dans une ignorance
+si parfaite de la nature des choses dont nous
+faisons tous les jours usage, il paraît ridicule que les
+hommes aient fixé le nombre de ces éléments: rien
+n’est plus digne de la sphère étroite de leurs idées, et
+néanmoins, à les entendre, il semble qu’ils aient
+assisté aux dispositions de l’Ordonnateur éternel.
+Mais enfin, qu’ils soient un ou plusieurs, l’assemblage
+de leurs parties forme les corps et se trouve uni
+dans un nombre très multiplié de globules de feu et
+de matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés.
+Que penses-tu donc de ces points de feu brillants, connus
+parmi nous sous le nom d’étoiles? Eh bien! ma
+fille, ce sont de vastes globes enflammés, semblables
+à notre soleil, établis pour éclairer, échauffer et donner
+la vie à une multitude de globes terrestres, peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">Pg 272</a></span>
+chacun aussi peuplé que le nôtre. Quelques-uns
+ont cru qu’ils étaient placés là pour nous éclairer pendant
+la nuit; l’amour-propre leur fait rapporter tout
+à nous, afin que tout aille à eux. Et de quoi nous
+servent-ils, ces globes, quand l’air est obscurci par les
+nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait plutôt être
+destinée à cet office; elle nous éclaire dans l’absence
+du soleil, même à travers les parties nébuleuses qui
+couvrent souvent notre horizon, et cependant ce n’est
+pas là son unique destination: on ne peut même
+affirmer qu’elle n’est pas un monde dont les habitants
+doutent si nous existons et sont peut-être assez
+stupides pour se flatter de jouir seuls de la magnificence
+des cieux; peut-être aussi sont-ils plus pénétrants,
+plus ingénieux que nous, ou pourvus de meilleurs
+organes, et qu’ils savent juger plus sainement
+des choses. Les planètes sont des terres comme la
+nôtre, peuplées, sans doute, de végétaux et d’animaux
+différents de ceux que nous connaissons, car
+rien dans la nature n’est semblable.</p>
+
+<p>«Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de
+boules de matières, que devient notre terre? un point
+qui fait nombre parmi les autres, et nous! fourmis
+répandues sur cette boule, que sommes-nous donc,
+pour être le type, le point central et le but où se
+rendent les prétendues vérités dont on berce l’enfance?»</p>
+
+<p>C’est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque
+jour de tracer dans mon esprit des impressions de
+philosophie. Je lui demandais un jour: «Quel est
+cet Être créateur de tout, que je sentais mal défini
+dans les notions qu’on m’en avait données?» Il me
+dit: «Cet Être magnifique est incompréhensible: il<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">Pg 273</a></span>
+est senti, sans être connu; c’est nos respects qu’il
+exige; il méprise nos spéculations. S’il existe plusieurs
+éléments, c’est de ses mains qu’ils sortent; il
+les a créés par la puissance de sa volonté, il est donc
+l’âme de l’univers; s’il n’existe qu’un élément, il ne
+peut être que lui-même. Connaissons-nous les bornes
+de son pouvoir? N’a-t-il pas pu dépendre de lui de se
+transformer dans la matière que nous voyons, dont
+nous ne connaissons ni la nature ni l’essence? Et ce
+qu’il a pu faire dans un temps, ne l’a-t-il pas pu de
+toute éternité? C’en est assez, ma chère enfant, pour
+le présent; quand tu seras dans un âge plus avancé
+j’écarterai de tout mon pouvoir les voiles qui couvrent
+la vérité.»</p>
+
+<p>Mon père se plaisait à me faire lire des livres de
+morale, dont nous examinions les principes, non sous
+la perspective vulgaire, mais sous celle de la nature.
+En effet, c’est sur les lois dictées par elle, et exprimées
+dans nos cœurs, qu’il faut la considérer. Il la
+réduisait à ce seul principe, auquel tout le reste est
+étranger, mais qui renferme une étendue considérable:
+<i>faire pour les autres ce que nous voudrions qu’on
+fît pour nous</i>, lorsque la possibilité s’y trouve, <i>et ne
+point faire aux autres ce que nous ne voudrions pas
+qu’on nous fît</i>. Tu vois, ma chère, que cette science,
+dont on parle tant, n’est jamais relative qu’à l’espèce
+humaine, et si elle n’est rien en elle-même, au moins
+est-elle utile à son bonheur.</p>
+
+<p>Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et
+il me faisait voir dans presque tous une ressemblance
+assez générale dans le tissu, les vues et le but, à la
+différence près du style, des événements et de certains
+caractères. Il y en avait cependant plusieurs qui<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">Pg 274</a></span>
+étaient exceptés de cette règle; il me donnait volontiers
+ceux dont le sujet était moral. Peu des autres
+peignent les hommes et les femmes de leurs véritables
+couleurs: ils y sont présentés sous le plus bel
+aspect. Ah! ma chère, combien cette apparence est en
+général loin de la réalité: les uns et les autres, vus de
+près, quelle différence n’y trouve-t-on pas! Je puisais
+dans les voyageurs et dans les coutumes des nations
+un genre d’instruction qui me faisait mieux apprécier
+l’humanité en général, comme la société fait apercevoir
+les nuances des caractères.</p>
+
+<p>Les livres d’histoire, qui me rendaient compte des
+mœurs antiques et des préjugés différents qui tour à
+tour ont couvert la surface de la terre, étaient ma
+balance. Les ouvrages de nos meilleurs poètes formaient
+le genre amusant, pour lequel mon goût était
+le plus décidé et que j’inculquais avec empressement
+dans ma mémoire.</p>
+
+<p>Il me remit un jour entre les mains un livre qui
+venait de paraître, en me recommandant d’y réfléchir:
+«Lis, ma chère Laurette; cet ouvrage est la production
+d’un génie dont tu as lu presque tout ce qu’il a
+mis au jour et dont la mémoire possède plusieurs
+morceaux, qui unit un style élevé, élégant, agréable
+et facile, propre à lui seul, à des idées profondes.
+Zadig, paré de ses mains, t’apprendra, sous l’allégorie
+d’un conte, qu’il n’arrive point d’événements dans la
+vie qui soient à notre disposition.</p>
+
+<p>«De quelque aveuglement dont l’amour-propre et
+la vanité nous fascinent, sois assurée que pour un
+esprit attentif et réfléchi, il est d’une vérité palpable et
+constante que tout s’enchaîne afin de suivre un ordre
+fixé pour l’ensemble et pour chacun en particulier;<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">Pg 275</a></span>
+des circonstances imprévues forcent les idées et les
+actions des humains; des raisons éloignées et souvent
+imperceptibles les entraînent dans une détermination
+qui, presque toujours, leur paraît volontaire; elle
+semble venir d’eux et de leur choix, tandis que tout
+les y porte sans qu’ils s’en aperçoivent. Ils tiennent
+même de la nature les formes, le caractère et le tempérament
+qui concourent à leur faire remplir le rôle
+qu’ils ont à jouer et dont toute la marche est dessinée
+d’avance dans les décrets du moteur éternel.</p>
+
+<p>«Si l’on peut prévoir quelques événements, ce n’est
+pas une perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne
+de ces circonstances qu’on ne peut cependant changer,
+et qui est d’une force irrésistible même pour ce
+qui constitue le malheur. Le plus sage est celui qui
+sait se prêter au cours naturel des choses.</p>
+
+<p>«Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait
+se plier à tout; ta docilité te rend heureuse et tu sais
+l’être malgré les entraves mises à ta liberté; tu
+savoures les plaisirs que tu inventes, sans t’inquiéter
+de ceux qui te manquent.»</p>
+
+<p>J’avançais en âge, et j’atteignis la fin de ma seizième
+année, lorsque ma situation prit une face nouvelle;
+les formes commençaient à se dessiner; mes tétons
+avaient acquis du volume; j’en admirais l’arrondissement
+journalier; j’en faisais voir tous les jours les
+progrès à Lucette et à mon papa; je les leur faisais
+baiser; je mettais leurs mains dessus et je leur faisais
+faire attention qu’ils les remplissaient déjà; enfin, je
+leur donnais mille marques de mon impatience:
+élevée sans préjugés, je n’écoutais, je ne suivais que
+la voix de la nature.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">Pg 277</a></span></p>
+
+<h2>Le Degré des Ages du Plaisir</h2>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">Pg 279</a></span></p>
+<h3><b>Tableau de Paris</b></h3>
+
+<p>A mon arrivée dans la capitale, les suites funestes
+de la Révolution y avaient mis tout en désordre. Le
+peuple criait famine et les guinguettes étaient toujours
+remplies de la plus vile portion de la populace;
+les agioteurs et les infâmes vendeurs de la rue
+Vivienne rendaient le numéraire à un taux exorbitant,
+et des monceaux d’or roulaient sur des tapis
+verts dans les exécrables tripots que S. A. le duc
+d’Orléans tolérait dans l’enceinte du Palais-Royal.
+Les riches prélats ne respiraient que le sang et la
+vengeance, et les prêtres tartufes se faisaient un
+mérite d’obéir à la nécessité par intérêt. Les courtisanes
+publiques et les gourgandines, voyant baisser
+les actions, renchérissaient sur le luxe et n’en procédaient
+pas moins à vil prix à tous les actes de la
+lubricité. Enfin, Paris, lorsque j’y arrivai, était un
+mélange de bizarreries et de contradictions, un chaos
+qu’il était difficile de percer; tantôt ce monstre qu’on
+nomme aristocratie prenait le dessus, au moyen de
+quelques centaines d’hommes que la politique faisait
+égorger dans les garnisons du royaume; à son tour,
+le patriotisme prenait sa revanche en faisant décrocher
+les réverbères et en y substituant une victime
+pour éclairer la nation sur ses intérêts. Telle était la
+capitale lorsque j’y arrivai.</p>
+
+<p>Je m’y logeai rue Saint-Honoré, hôtel de Londres.
+Je ne connaissais pas encore cette espèce que l’on<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">Pg 280</a></span>
+nomme raccrocheuse, et qui, le soir, dépouillées jusqu’à
+la ceinture, provoquent les passants en étalant
+aux yeux du public une volumineuse paire de tétons.
+Je me plaisais à examiner cette engeance maudite qui
+prostitue ses faveurs pour un morceau de pain; et
+cependant, tout en les blâmant, j’éprouvais des velléités;
+à leur air agaçant, je sentais que j’étais né
+pour le libertinage.</p>
+
+<p>J’avais quelques connaissances de jeunes militaires
+dans cette grande ville; après quelques visites de
+bienséance rendues, je ne m’occupai que de plaisirs,
+et mes nouveaux amis, tous aussi amateurs que je
+l’étais des orgies de Vénus impudique et de Bacchus,
+ne tardèrent pas à me proposer l’accomplissement de
+ce que je désirais avec tant d’ardeur, et me conduisirent
+au bordel.</p>
+
+<p>Je sentis d’abord quelque répugnance à me livrer
+aux caresses de ces prostituées messalines, mais bientôt
+ma honte s’évanouit et le plaisir l’emporta. J’y passais
+les jours et les nuits, tantôt dans les bras de
+l’une, tantôt dans les bras de l’autre. J’y appris beaucoup
+mieux que je ne l’avais fait avec Louison toutes
+les ressources de la lubricité, et je recevais ces
+leçons avec volupté.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">Pg 281</a></span></p>
+
+<h3><b>La Patronne</b></h3>
+
+<p>Une des filles d’amour de la débauche fit un certain
+soir ma rencontre au Palais-Royal et me proposa
+de l’accompagner; je ne rebutai pas sa proposition et
+me laissai conduire dans le temple où les filles salariées
+par les libertins nationaux recueillaient l’argent
+des débauchés et leur donnaient à chacun de la marchandise
+pour leur offrande.</p>
+
+<p>Celle-ci, dont je me souviendrai jusqu’au dernier
+soupir de ma vie, avait, ainsi que la bien-aimée de
+mon cœur, le nom de Constance. Après avoir payé,
+suivant l’usage et le tarif du lieu, ma particulière me
+conduisit dans un appartement où je ne fus pas peu
+surpris de voir en relief le portrait de Mademoiselle
+d’Orléans actuelle. Je reculai de surprise et demandai
+à ma conductrice comment et par quel hasard le portrait
+de cette princesse figurait dans un bordel.</p>
+
+<p>«Tu t’en étonnes? me dit-elle; eh! c’est la plus
+ardente sectatrice de nos plaisirs, non pour la prostitution,
+sa belle âme en est incapable, mais depuis que
+Son Altesse lui a fait apprendre, par motif de récréation
+indigne du sang des Bourbons, à danser sur la
+corde, elle est devenue le modèle de toutes les femmes
+du haut style de la capitale; toutes ont voulu
+apprendre ce grand art que le fameux Placide enseigna
+au comte d’Artois, et nous autres, reléguées dans
+les classes des filles publiques, nous la regardons et
+la chérirons toujours comme notre patronne pour les<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">Pg 282</a></span>
+tours de reins et sa souplesse des jarrets. Le fait est
+si certain qu’au moyen de l’écu de six francs que tu
+as donné à la révérende maquerelle de ce lieu, je vais,
+pour ton argent et tout réjouissant du souverain
+plaisir, t’apprendre à faire des tours de force.» Je
+conçus, à l’exposé de cette courtisane, qu’elle me
+réservait à de nouveaux passe-temps; je me laissai
+conduire sur le trône destiné à la célébration de ces
+plaisirs, dont le genre était inconnu pour moi, et je
+ne tardai pas à en faire l’épreuve.</p>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">Pg 283</a></span></p>
+
+<h3>LES TROIS MÉTAMORPHOSES</h3>
+
+<p class="center"><i>Conte en vers et en prose pour servir de supplément au</i><br />
+Degré des Ages<br /><br />
+
+<small>PAR LE MÊME AUTEUR</small><br /><br />
+
+<i>Bagatelle à l’ordre des temps.</i><br /><br /></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Je veux chanter dans ce conte gaillard</div>
+<div class="line">Du plus affreux trio toute la turpitude,</div>
+<div class="line">Et sans choisir mes portraits au hasard,</div>
+<div class="line">Les peindre au naturel, en faire mon étude;</div>
+<div class="line">Dévoiler les plaisirs de trois membres choisis.</div>
+<div class="line">Dans ces sérails charmants du centre de Paris,</div>
+<div class="line">Oui, c’est toi que j’invoque, ô mon aimable muse!</div>
+<div class="line">Dans ce moment je te prends pour plastron;</div>
+<div class="line">Et si ton art charmant à ma voix se refuse,</div>
+<div class="line">Je t’appréhende et te saisis au c...</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Pardon, lecteurs scrupuleux, je n’écris pas pour
+vous, renfermés dans la classe des citoyens qui ne
+s’occupent qu’à méditer les prodiges étonnants de
+notre révolution française; vous n’accordez plus
+d’instants au plaisir; sourds à sa voix, vous voyez
+avec indifférence ces jeunes et jolies républicaines
+qui, rangées en haie sous les galeries et aux entresols
+du palais Égalité, qui, par maintes et maintes provocations
+lascives et libertines, veulent s’assurer de vos
+sens, de votre bourse et jouir du bénéfice du marché;
+le prix de leurs faveurs est le pot-de-vin de leurs
+grâces.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Mais c’est à vous que je m’adresse,</div>
+<div class="line">Charmants roués, grands libertins,</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">Pg 284</a></span>
+<div class="line">Blâmerez-vous que mon cœur s’intéresse</div>
+<div class="line">Au jeu plaisant d’une tendre catin?</div>
+<div class="line">A ces transports d’un prélat d’Église,</div>
+<div class="line">Aux faits galants d’un trop épais robin,</div>
+<div class="line">Je ne le puis consultant ma franchise</div>
+<div class="line">Tout y joignant l’anspessade <i>Jobin</i>.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Je viens à mon fait et vais vous raconter comment
+la déesse de la lubricité elle-même sut punir, dans
+un de ces asiles consacrés aux tendres mystères, un
+prélat hypocrite, qui, interprétant les décrets du Ciel
+à sa guise, rangeait les courtisanes de la capitale au
+nombre des houris, que l’un de nos imposteurs en
+matière de religion, le sublime Mahomet, avait placées
+dans son paradis pour la joie des fidèles croyants.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">A ce tableau joindre mon militaire,</div>
+<div class="line">Qui, toujours leste, alerte et bien fringant,</div>
+<div class="line">Baisant partout et sans donner d’argent,</div>
+<div class="line">Du doux plaisir faisait sa seule affaire.</div>
+<div class="line">Au rabat empesé, vous connaîtrez le drille,</div>
+<div class="line">Qui, dans ce lieu, pour un petit écu,</div>
+<div class="line">Visitait le v...n d’une agréable fille,</div>
+<div class="line">En se nommant le magistrat cocu.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Mes trois personnages, travestis à qui mieux mieux,
+et désirant en eux les feux de la paillardise, un jour
+de calme et de tranquillité, se rendirent dans un temple
+devenu l’un des mieux famés de Paris en même
+temps que le mieux fourni; les brunes et les blondes
+s’y trouvaient rassemblées, tous les désirs s’y trouvaient
+satisfaits, depuis ceux de l’évêque mitré jusqu’à
+ceux de l’indigent et brave sans-culotte.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Ce fut chez vous, ô digne pourvoyeuse,</div>
+<div class="line">Belle <i>Desglands</i><a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147"></a><a href="#Footnote_147" class="fnanchor">147</a>, qu’une rage amoureuse</div>
+<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">Pg 285</a></span>
+<div class="line">Amena ce trio guidé par le plaisir</div>
+<div class="line">Et dont un joli cul enchaînait le désir.</div>
+<div class="line">A leur accoutrement, qui les aurait</div>
+<div class="line">Pris d’abord, l’un pour <i>Machault</i>,</div>
+<div class="line">Ci-devant évêque d’Amiens, et maintenant</div>
+<div class="line">Aumônier du diable, moi seul sans</div>
+<div class="line">Doute qui sait qu’il n’est pas étonnant</div>
+<div class="line">Qu’un prêtre délivré de l’emploi, de l’autel,</div>
+<div class="line">De l’église, n’ait fait qu’un saut jusqu’au bordel.</div>
+<div class="line">L’autre était <i>Montesquiou</i>, bien mince général,</div>
+<div class="line">Ce coquin renommé qui nous fit tant de mal,</div>
+<div class="line">Et le tiers un rabat de chicane encroûtée,</div>
+<div class="line">Tourment de la vertu souvent persécutée,</div>
+<div class="line">C’était <i>Janson</i>, ce conseiller fameux,</div>
+<div class="line">L’opprobre de la terre et l’effroi des neveux,</div>
+<div class="line">Qui, du lâche produit de ses fortes épices,</div>
+<div class="line">Du palais au boucan gagnait des chaudes-pisses;</div>
+<div class="line">Muse! aide à ma prose, je t’ai dépeint mes</div>
+<div class="line">Personnages; voyons comment ils se tireront</div>
+<div class="line">Maintenant de leur équipée scandaleuse,</div>
+<div class="line">Et comment ces trois gueux de crimes revêtus</div>
+<div class="line">Ont pratiqué les vices en jouant les vertus.</div>
+</div></div></div>
+
+<p><i>Machault</i>, <i>Montesquiou</i> et <i>Janson</i> furent donc chez
+la <i>Desglands</i> demander chacun une fille: Julie Desbois,
+Dorothée de Ginville et Elisabeth la Comtoise
+furent destinées à passer en campagne avec ses messieurs.</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Janson</i> parla procès et <i>Montesquiou</i> combats,</div>
+<div class="line">Mais pour bien terminer tous ces affreux débats,</div>
+<div class="line">L’hypocrite <i>Machault</i> obtient la préférence;</div>
+<div class="line">On sait que d’un prélat c’est la prééminence.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Julie Desbois lui appartient; mais ô triomphe de
+l’Eglise! au moment que le ci-devant évêque d’Amiens
+s’apprêtait à engainer son mou et flasque outil, il
+resta court, et ma Julie lui dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">Pg 286</a></span></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Je salue maintenant votre sage Éminence;</div>
+<div class="line">En très bonne putain j’offre ma révérence.</div>
+<div class="line">Ginville présenta son énorme v...n</div>
+<div class="line">A ce traître soldat, qui des bords d’outre-Rhin,</div>
+<div class="line">De nos républicains n’embrassa point l’injure</div>
+<div class="line">Et n’agit que d’après la plus lâche imposture.</div>
+</div></div></div>
+
+<p><i>Montesquiou</i> resta là. Ce membre superbe, qui
+apaise la femme la plus acariâtre, fut sans effet;
+deux courtisanes délaissées, deux personnages <i>à quia</i>;
+que devint le troisième? C’est <i>Janson</i> que je vous mets
+en scène:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Je viens baiser, dit-il, au nom du Parlement,</div>
+<div class="line">Et prends sur moi les frais de cet évènement.</div>
+<div class="line">Si sur cet exposé un lâche peuple glose,</div>
+<div class="line">J’en appelle au Sénat, et lui seul en impose.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Souveraine protectrice de plaisirs, éloigne-toi du
+local de la <i>Desglands</i>; ta présence y serait outragée;
+un prêtre, un général y ont.....; un magistrat a couronné
+l’œuvre. Comment réparer cet outrage, consommé
+pour ton culte? Mais qu’entends-je? La paillasse
+s’agite, le ciel du lit s’écroule:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Et le bidet casse en plus de mille éclats,</div>
+<div class="line">Faire taire le robin et le dieu des combats.</div>
+<div class="line">Le prélat s’agenouille et marmotte une excuse,</div>
+<div class="line">Soutient qu’il n’a pas tort, que du lieu c’est la ruse,</div>
+<div class="line">Que l’on peut enfin, fier du droit de l’autel,</div>
+<div class="line">Bénir une putain, fût-ce même au bordel.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Mais qui apparaît à mes regards? C’est la lubricité;
+elle fixe un œil de courroux sur le triumvirat. Calotte
+détestable, s’écrie-t-elle dans l’excès de sa rage, atome
+décoré d’un hausse-col, et toi, vil organe des lois,
+relégué dans la poussière des bancs de la grande
+salle, il est temps que ma vengeance éclate:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">Pg 287</a></span></p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Tous trois, rebut affreux des sinistres destins,</div>
+<div class="line">Vous êtes dédaignés par de viles putains.</div>
+<div class="line">Je saurai me venger de cet affront infâme,</div>
+<div class="line">Je le dois à mon sexe, en un mot, je suis femme;</div>
+<div class="line">Il est temps que l’amour vous donne une leçon,</div>
+<div class="line">A la lubricité, reconnaissez mon c...</div>
+</div></div></div>
+
+<p>A genoux et la bouche béante, les trois mirliflors se
+turent et la lubricité continua:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line">Vous, prêtre, président; toi, lâche, reste là,</div>
+<div class="line">Je vais me préparer à toute ma vengeance</div>
+<div class="line">Sans que le moindre mot serve à votre défense.</div>
+<div class="line">D’une tête de chien maintenant bien parés,</div>
+<div class="line">De tous vos partisans vous serez exécrés,</div>
+<div class="line">Et pour mieux vous punir, de tous vos attributs,</div>
+<div class="line">Lâches profanateurs, vous serez revêtus.</div>
+</div></div></div>
+
+<p>O merveille! de trois têtes je n’en vis plus qu’une,
+et les plus laids museaux remplacèrent les visages de
+<i>Machault</i>, de <i>Montesquiou</i> et de <i>Janson</i>. Je m’écriai
+alors:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Ecce homines.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Tout confus et aboyants, ils abandonnèrent ce lieu
+de prostitution; mais leur nouvelle caricature, gravée
+et répandue dans le public, dira à l’amateur: Tels
+sont nos traits fidèles.</p>
+
+<h2>NOTES</h2>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Lettres originales de Mirabeau écrites du donjon de Vincennes
+pendant les années 1777-78-79-80, contenant tous les détails sur sa vie
+privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Ruffei, marquise de
+Monnier, recueillies par P. Manuel, citoyen français. A Paris, chez
+I. B. Garnery, 1793, an 3<sup>e</sup> de la liberté.</i> 4 tomes in-8<sup>o</sup>.
+</p>
+<p>
+<span class="smcap">Paul Cottin.</span>&mdash;<i>Sophie de Monnier et Mirabeau, d’après leur correspondance
+secrète inédite (1775-1789), avec trois portraits, dont un
+en héliogravure d’après Heinsius, deux fac-similés d’autographes,
+une table déchiffrante et un plan du couvent des Saintes-Claires
+de Gien. Paris, Plon-Nourrit et Cie, 1903.</i> <span class="small">CCLX</span>-282 p. in-8<sup>o</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Ils étaient parents par les femmes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> M. de Railli était détenu à Pierre-Encize, près de Lyon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Voir <i>l’Amateur d’autographes,</i> mars 1909.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> M. de Rougemont, gouverneur du château de Vincennes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> A cause de leur parenté.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> C’est au deuxième volume de cette publication que se trouve le
+portrait de Sophie. Elle était grande, forte, brune, aux yeux noirs.
+On ne connaît que deux portraits authentiques de la comtesse de
+Monnier; celui-ci et un autre qui la représente entre 30 et 35 ans. Il
+fut peint par Jean-Jules Heinsius. L’estampe d’Antoine Borel, dans
+le tome II de la traduction de Tibulle, est «comme celui d’Heinsius,
+dit M. Paul Cottin (<i>loc. cit.</i>), conforme aux signalements remis à la
+police, et Mme Callier, fille du docteur Ysabeau, récemment décédée,
+tenait de son père qu’il offre exactement les traits de Sophie à vingt
+ans».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des
+lettres</i>, par Bachaumont, Pidanzat de Mairobert, Moufle d’Angerville
+et autres. T. XXVIII, p. 16.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Poème de Charles Borde tiré de la <i>Novella de l’Angelo Gabrielle</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> <i>Et t’ôter à l’avenir l’original, ce serait l’interrompre pour
+longtemps.</i> Cette phrase est obscure. Elle a toujours été supprimée
+par les commentateurs, qui ont souvent cité cette lettre d’après le
+recueil de <i>Lettres originales de Mirabeau</i>, publié par Manuel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes
+et au mariage, etc., par M. le C<sup>te</sup> d’I... 4<sup>e</sup> édition revue par J. Lemonnyer.</i>
+Tome II, Lille, 1895.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> La construction de cette phrase la rend équivoque, et sans
+doute à dessein. Quel qu’il pût être, le chevalier de Pierrugues en
+avait de bonnes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Voici la bibliographie de cet ouvrage:
+</p>
+<p>
+<i>Mylord Arsouille ou les Bamboches d’un gentlemen.</i> Cologne, 1789.
+</p>
+<p>
+<i>Mylord Arsouille ou les bamboches d’un gentleman.</i> <i>A Bordel-Opolis,
+chez Pinard, rue de la Motte</i>, 1789 (Paris, après 1833), avec 5 gravures
+libres et l’épigraphe:</p>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Vive le plaisir de la couille,</i></div>
+<div class="line"><i>Dit Mylord Arsouille.</i></div>
+<div class="line"><i>Je veux sagement, amis, filer mes jours</i></div>
+<div class="line"><i>Entre le vin, les chevaux, les amours;</i></div>
+<div class="line"><i>Je dois ces goûts à la nature;</i></div>
+<div class="line"><i>J’aime, je bois, je change de monture.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p><i>Mylord Arsouille</i>, etc. Réimpression de l’édition précédente (vers
+1855), avec 5 lithographies libres.
+</p>
+<p>
+<i>Mylord ou les Bamboches d’un gentleman, imprimé sur la copie
+de Cologne, 1789, à Lausanne, chez Quakermann cette présente année</i>
+(vers 1870), avec sur le verso de la page de garde l’épigraphe un
+peu différente:
+</p>
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Vive le plaisir de la couille,</i></div>
+<div class="line"><i>Disait Mylord Arsouille.</i></div>
+<div class="line"><i>Je veux sagement, mes amis, filer mes jours</i></div>
+<div class="line"><i>Entre le vin, les chevaux, les amours:</i></div>
+<div class="line"><i>Je dois ces goûts à la nature;</i></div>
+<div class="line"><i>J’aime, je bois, je change de monture.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>
+<i>Mylord Arsouille</i>, etc. Rotterdam, vers 1906, avec à la fin un important
+catalogue d’ouvrages libres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Qui se trouve après la satire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Le titre de cet ouvrage ne sera pas intelligible à tous les lecteurs,
+et plusieurs ne lui trouveront aucun rapport avec le sujet.
+Néanmoins un autre n’aurait pu lui convenir; et si nous l’avons
+laissé en grec, on en devinera aisément la raison. (Note de l’éd. de
+l’an IX.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><a name="Footnote_16" id="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> La nomenclature en est tout au moins curieuse.
+
+<p><i>Académiciens de Bologne.</i> Abbandonati, Ansiosi, Ociosi, Arcadi,
+Confusi, Difettuosi, Dubbiosi, Impatienti, Inabili, Indifferenti,
+Indomiti, Inquieti, Instabili, Della Notte Piacere, Sienti, Sollonenti,
+Torbidi, Vespertini.<br />
+<i>De Gênes.</i> Accordati, Sopiti, Resvegliati.<br />
+<i>De Gubio.</i> Addormentati.<br />
+
+<i>De Venise.</i> Acuti, Allettati, Discordanti, Disgiunti, Disingannati,
+Dodonci, Filadelfici, Incruscabili, Instancabili.<br />
+
+<i>De Rimini.</i> Adagiati, Eutrupeli.<br />
+
+<i>De Pavie.</i> Affidati, Della Chiave.<br />
+
+<i>De Ferma.</i> Raffrontati.<br />
+
+<i>De Molise</i>. Agitati.<br />
+
+<i>De Florence.</i> Alterati, Humidi, Furfurati, Della Crusca, Del Cimento,
+Infocati.<br />
+
+<i>De Crémone.</i> Animosi.<br />
+
+<i>De Naples.</i> Arditi, Infernati, Intronati, Lunatici, Secreti, Sirenes,
+Sicuri, Volanti.<br />
+
+<i>D’Ancôme.</i> Argonauti, Caliginosi.<br />
+
+<i>D’Urbin.</i> Assorditi.<br />
+
+<i>De Pérouse.</i> Atomi, Eccentrici, Insensati, Insipidi, Unisoni.<br />
+
+<i>De Tarente.</i> Audaci.<br />
+
+<i>De Macerata.</i> Catenati, Imperfetti, Chimerici.<br />
+
+<i>De Sienne.</i> Cortesi, Giovali, Prapussati.<br />
+
+<i>De Rome.</i> Delfici, Humoristi, Lincei, Fantastici, Negletti, Illuminati,
+Incitati, Indispositi, Infecondi, Melancholici, Notti, Vaticane,
+Notturni, Ombrosi, Pelligrini, Sterili, Vigilanti.<br />
+
+<i>De Padoue.</i> Delii, Immaturi, Orditi.<br />
+
+<i>De Drepano.</i> Difficilli.<br />
+
+<i>De Bresse.</i> Dispersi, Erranti.<br />
+
+<i>De Modène.</i> Dissonanti.<br />
+
+<i>De Syracuse.</i> Ebrii.<br />
+
+<i>De Milan.</i> Eliconii, Faticosi, Fenici, Incerti, Miscosti.<br />
+
+<i>De Recannati.</i> Disuguali.<br />
+
+<i>De Candie.</i> Extravaganti.<br />
+
+<i>De Pezzaro.</i> Eterocliti.<br />
+
+<i>De Commachio.</i> Flattuanti.<br />
+
+<i>D’Arezzo.</i> Forzati.<br />
+
+<i>De Turin.</i> Fulminales.<br />
+
+<i>De Reggio.</i> Fumosi, Muti.<br />
+
+<i>De Cortone.</i> Humorosi.<br />
+
+<i>De Bari.</i> Incogniti.<br />
+
+<i>De Rossano.</i> Incuriosi.<br />
+
+<i>De Brada.</i> Innominati, Tigri.<br />
+
+<i>D’Acis.</i> Intricati.<br />
+
+<i>De Mantoue.</i> Invaghiti.<br />
+
+<i>D’Agrigente.</i> Mutabili, Offuscati.<br />
+
+<i>De Verone.</i> Olympici, Unanii.<br />
+
+<i>De Viterbe.</i> Ostinati, Vagabondi.
+</p>
+<p>
+Si quelque lecteur est curieux d’augmenter cette nomenclature, il
+n’a qu’à lire un ouvrage de Jarckius, imprimé à Leipsic en 1725.
+Cet auteur n’a écrit l’histoire que des académies de Piémont, Ferrare
+et Milan. Il en compte vingt-cinq dans cette dernière ville seulement.
+La liste des autres est sans fin, et leurs noms tous plus
+bizarres les uns que les autres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Act. ap. 8, 39. <i>Spiritus Domini rapuit Philippum, et amplius
+non vidit eunuchus.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18"></a><a href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Daniel, chap. XIV, v. 32. <i>Erat autem Habacuc prophæta in
+Judæa, et ipse coxerat pulmentum... Et ibat in campum ut ferret
+messoribus.</i>
+</p>
+<p>
+33. <i>Dixit que angelus Domini ad Habacuc: fer prandium quod
+habes in Babylonem Danieli.</i>
+</p>
+<p>
+35. <i>Et apprehendit eum angelus Domini in vertice ejus, et portavit
+eum</i> capillo <i>capitis sui, posuit que eum in Babylone.</i>
+</p>
+<p>
+Isaac Le Maître de Saci a traduit <i>capillo</i> par <i>les cheveux</i>. Luther
+met <i>oben beym schopff</i>; ce qui est la même faute. Car le miracle est
+plus grand d’avoir transporté Habacuc par <i>un cheveu</i> que par <i>les
+cheveux</i>; mais dans tous les cas, le voyage est leste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19"></a><a href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Maccab. l. I, c. I, v. 16.
+</p>
+<p>
+<i>Et fecerunt sibi præputia</i>,&mdash;Ce qu’Isaac Le Maître de Saci traduit:
+<i>Ils ôtèrent de dessus eux les marques de la circoncision.</i> Les
+Septante disent tout simplement: <i>Ils se sont fait des prépuces.</i> Les
+Pères ont ainsi traduit. Mais depuis que les Jansénistes ont paru,
+ils ont prétendu qu’on ne pouvoit pas mettre les prépuces dans la
+bouche de jeunes filles lorsqu’on leur faisoit réciter la Bible. Les
+Jésuites ont soutenu, au contraire, que c’étoit un crime que d’en
+altérer un seul mot.
+</p>
+<p>
+Le Maître de Saci a donc périphrasé, et le père Berrhuyer a accusé
+Saci d’hérésie, et prétendu qu’il avoit suivi la Bible de Luther. En
+effet, Luther dans sa Bible se sert du mot <i>beschneidung</i>.
+</p>
+
+<table summary="">
+<tr>
+ <td><i>Und</i></td>
+ <td><i>hielten</i></td>
+ <td><i>die</i></td>
+ <td><i>beschneidung</i></td>
+ <td><i>nicht</i></td>
+ <td><i>mer.</i></td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>1</td>
+ <td>2</td>
+ <td>3</td>
+ <td>4</td>
+ <td>5</td>
+ <td>6</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>Et</td>
+ <td>ont gardé</td>
+ <td>la</td>
+ <td>coupure</td>
+ <td>point</td>
+ <td>davantage.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>1</td>
+ <td>2</td>
+ <td>3</td>
+ <td>4</td>
+ <td>5</td>
+ <td>6</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p>
+Luther, en effet, a mal interprété. Le miracle, de quelque manière
+que l’on traduise, étoit de se faire un prépuce. Or la chose est en
+vérité miraculeuse dans le texte des Septante, et ne l’est pas autant
+dans la version des jansénistes.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20"></a><a href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Rois, liv. VII, chap. VI, v. 17.
+</p>
+<p>
+<i>Hi sunt autem ani aurei quos reddiderunt pro dilecto domino.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21"></a><a href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Je ne doute pas que quelque demi-savant, ou quelque critique
+obstiné, ne trouve, dans la suite de cette notice, Shackerley beaucoup
+plus savant en astronomie que ne le comporte le costume d’un
+ouvrage contemporain d’Herculanum. Mais je le prie d’observer:
+1<sup>o</sup> que l’Anagogie est une révélation faite par Jérémie Shackerley,
+tout comme... Ah! oui: tout comme S. Jean a écrit l’Apocalypse dans
+l’isle de Pathmos. 2<sup>o</sup> Que personne dans Herculanum n’a pu rien
+comprendre à ce manuscrit, écrit bien avant la venue de J.-C.
+comme nous n’entendons rien à la bête de l’Apocalypse qui a 666...
+sur le front <a href="#prug_1_2">(II)</a>, ornement qui serait singulier même pour un mari
+françois; ce qui ne détruit point du tout l’authenticité de notre manuscrit.
+3<sup>o</sup> Qu’on n’a qu’à lire l’histoire incontestable de l’astronomie
+antédiluvienne, par M. Bailly, pour se convaincre que Shackerley
+pouvoit savoir tout ce qu’il paroît avoir su..... Enfin je déclare que
+pour trente-six mille raisons, un peu trop longues à déduire, douter
+de Jérémie Shackerley, c’est mériter un auto-da-fé.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22"></a><a href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> En effet, comme le remarque l’illustre M. d’Alembert, d’après
+l’ingénieux et quelquefois sublime Diderot, quelle finesse d’idées
+n’a-t-il pas fallu pour y parvenir? L’aveugle n’a de connoissance
+que par le tact; il sait qu’on ne peut voir son visage quoiqu’on
+puisse le toucher. «La vue, conclue-t-il, est donc une espèce de tact
+qui ne s’étend que sur les objets différens du visage et éloignés de
+nous.» Le tact ne lui donne en outre que l’idée du relief. Donc un
+miroir est <i>une machine qui nous met en relief hors de nous-mêmes</i>.
+Ces mots <i>en relief</i> ne sont pas de trop. Si l’aveugle disoit, <i>nous met
+hors de nous-mêmes</i>, il diroit une absurdité de plus; car comment
+concevoir une machine qui puisse doubler un objet? Le mot <i>relief</i>
+ne s’applique qu’à la surface; ainsi, nous mettre en relief hors de
+nous-mêmes, c’est mettre la représentation de la surface de notre
+corps hors de nous. Cette désignation est toujours une énigme pour
+l’aveugle; mais on voit qu’il a cherché à diminuer l’énigme le plus
+qu’il étoit possible.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23"></a><a href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Chap. II, v. 19.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24"></a><a href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Ibid., v. 20.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25"></a><a href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> Telle est l’origine même du mot de narcisse, lequel vient de
+Ναρκὴ (narcè), <i>assoupissement</i>; de là le narcisse fut la fleur chérie
+des divinités infernales; de là vient aussi que l’on offroit anciennement
+les guirlandes de narcisse aux furies, parce qu’elles engourdissoient,
+<i>assoupissoient</i> les scélérats.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26"></a><a href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Salem, Piper, acorem respuebat. Mensæ vero accumbebat alternis
+semper pedibus sublatis.</i> Voyez <i>Elogium Thom. Sanchez</i>, imprimé
+à la tête de l’ouvrage <i>De matrimonio</i>. A Anvers, chez Murss, 1652,
+<i>in-folio</i>. Et si vous voulez avoir une idée des édifiantes questions
+qu’a agitées ce théologien, et bien d’autres, cherchez la
+vingt-unieme dispute de son second livre.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27"></a><a href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Il a publié séparément les fragments de Sapho, et les éloges
+qu’elle a reçus.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28"></a><a href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Gen., ch. II, v. 23.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29"></a><a href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Vira de vir.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30"></a><a href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> L’allemand a conservé l’ancien rit dans <i>mannin</i>, qui vient de
+<i>mann</i>. <i>Mannin</i> est le vira, et non le virago. <i>Man wird sie mannin
+heissen.</i> (Gen., II, v. 23.)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31"></a><a href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Elle étoit particulièrement honorée dans les Gaules et dans la
+Germanie sous le titre de Déesse-mere.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32"></a><a href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> On retrouveroit dans l’antiquité beaucoup d’usages qui confirmeroient
+cette opinion. A Lacédémone, par exemple, quand on alloit
+consommer le mariage, la femme mettoit un habit d’homme, parce
+que c’est la femme qui met les hommes au monde.
+</p>
+<p>
+En Egypte, dans les contrats de mariages entre souverains,
+la femme avoit l’autorité du mari. (Diod. d. Sic., l. I, ch. XXVII),
+etc., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33"></a><a href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> On verra ci-après dans la <i>Linguanmanie</i> des choses plus frappantes
+encore que les mœurs du peuple de Dieu que nous allons
+exposer.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34"></a><a href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Lév., ch. VIII, v. 24.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35"></a><a href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Ibid., ch. XII, v. 5.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36"></a><a href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Ibid., ch. XXII, v. 7.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37"></a><a href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Ibid., ch. XVIII, v. 7.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38"></a><a href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Idem, v. 9.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39"></a><a href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Id., v. 10.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40"></a><a href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Lév., chap. XVIII, v. 12.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41"></a><a href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Id., v. 15.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42"></a><a href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> Id., v. 16.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43"></a><a href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Id., v. 17.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44"></a><a href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Id., v. 21. <i>De semine tuo non dabis idolo Moloch</i>, et ch. XX,
+v. 3: <i>Qui polluerit sanctuarium</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45"></a><a href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Lév., ch. XVIII, v. 22. <i>Cum masculo coïtu fœmineo.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46"></a><a href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Id., v, 23. <i>Omni pecore.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47"></a><a href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>Mulier jumento.</i> Et l’on sait que dans l’Écriture sainte, <i>jumentum</i>
+veut dire <i>bêtes d’aides</i>: <i>adjuvantes</i>: d’où jument.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48"></a><a href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> Lévit., ch. XXI, v. 18.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49"></a><a href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> Liv. VI, ch. IX.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50"></a><a href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Aux Cor., 6, 7, 8, 29.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51"></a><a href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Hypparchia, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52"></a><a href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Écho.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53"></a><a href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Gen., ch. XXXVIII.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54"></a><a href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Celui qui avoit le ruban et sortit le second fut nommé Zara,
+qui veut dire Orient.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55"></a><a href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Saci, page 817, édit. in-8.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56"></a><a href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Le marquis de Santa-Crux, par exemple, commence son livre
+de l’Art de la guerre par dire: <i>que la première qualité indispensable
+à un grand général, c’est de savoir se br. le v.</i>, parce que cela
+épargne dans une armée, et sur-tout dans une ville de guerre, tous
+les caquetages et perdre. [Il faut voir à propos de cette note la
+lettre à Sophie du 21 octobre 1780.]</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57"></a><a href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Epig. 42, liv. IX.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58"></a><a href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Voyez l’Anélytroïde.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59"></a><a href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Lucian., t. I, dialog. deor. XV et 2. Diodor. Sic., l. IV, p. 352,
+éd. Westhling.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60"></a><a href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> Dialog. Meret., V.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61"></a><a href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Ad Rom., cap. I.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62"></a><a href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Lib. IV, cap. XVI.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63"></a><a href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> <i>Dii illas deæque male perdant! Adeo perversum commentæ
+genus impudicitiæ! Viros ineunt.</i> (Epist. XCV.)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64"></a><a href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> Thelesyle, Amythone, Atthys, Anactorie, Cydno, Mégare, Pyrrine,
+Andromede, Mnaïs, Cyrine, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65"></a><a href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> On lisoit aux pieds de la statue de Sapho, par Silanion: <i>Sapho
+qui a chanté elle-même sa lubricité et qui fut amoureuse à la
+rage</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66"></a><a href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Vesta</i> vient du grec et signifie <i>feu</i>. Les Chaldéens et les anciens
+Perses appelloient le feu <i>avesta</i>. Zoroastre a intitulé son fameux
+livre, <i>Avesta</i>, la garde du feu. La porte des maisons, l’entrée, s’est
+appellée <i>vestibule</i>, parce que chaque Romain avoit soin d’entretenir
+ce feu de vesta à la porte de sa maison. C’est de là sans doute que
+l’entrée du vagin s’appelle le vestibule du vagin, comme étant le
+lieu où s’entretient le premier feu de ce temple.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67"></a><a href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Je ne doute pas que quelque érudit ne me fasse ici plus d’une
+difficulté... Mais on n’auroit jamais fini s’il falloit répondre à tout.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68"></a><a href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> On sent bien que la dignité de M. de Saint-Priest l’empêchera
+d’en convenir; et quelque littérateur encouragé par ce désaveu
+viendra me soutenir que ces vers sont tout simplement imités d’un
+passage de Sylva Nuptialis, de J. de Nevisan; et puis vite il citera
+le morceau. Le voici:
+</p>
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Triginta hæc habeat quæ vult formosa vocari</i></div>
+<div class="line"><i>Femina; sic Helenam fama fuisse refert,</i></div>
+<div class="line"><i>Alba tria et totidem nigra; et tria rubra puellæ,</i></div>
+<div class="line"><i>Tres habeat longas res totidem que breves,</i></div>
+<div class="line"><i>Tres crassas, totidem graciles, tria stricta, tot ampla,</i></div>
+<div class="line"><i>Sint ibidem huic formæ, sint quoque parva tria,</i></div>
+<div class="line"><i>Alba cutis, nivei dentes, albique capilli,</i></div>
+<div class="line"><i>Nigri oculi, cunnus, nigra supercilia.</i></div>
+<div class="line"><i>Labia, genæ atque ungues rubri. Sit corpore longa,</i></div>
+<div class="line"><i>Et longi crines, sit quoque longa manus,</i></div>
+<div class="line"><i>Sintque breves dentes, aures pes; pectora lata,</i></div>
+<div class="line"><i>Et clunes, distent ipsa supercilia.</i></div>
+<div class="line"><i>Cunnus et os strictum, stringunt ubi cingula stricta,</i></div>
+<div class="line"><i>Sint coxae et cullum vulvaque turgidula.</i></div>
+<div class="line"><i>Subtiles digiti, crines et labra puellis;</i></div>
+<div class="line"><i>Parvus sit nasus, parva mamilla, caput,</i></div>
+<div class="line"><i>Cum nullæ aut raro sint hæc formosa vocari,</i></div>
+<div class="line"><i>Nulla puella potest, rara puella potest.</i></div>
+</div></div></div>
+
+<p>Mais je le prie de me dire où est l’impossibilité que ces vers soient
+traduits en turc dans le serrail?... Enfin on ne dispute point contre
+les faits.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69"></a><a href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Et puis comment traduire en vers avec grace et noblesse,
+<i>cunnus</i>, <i>clunes</i>, <i>culus</i>, <i>vulva</i>? On auroit de la peine à s’en tirer dans
+un mauvais lieu. Mais l’amour veut être servi dans un temple.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70"></a><a href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> La matrice.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71"></a><a href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> Qui se douteroit, par exemple, que la chaleur de l’abeille est
+mille fois plus considérable que celle de l’éléphant?</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72"></a><a href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> Gen., XVII, 24.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73"></a><a href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> Ex., IV, 25.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74"></a><a href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Lév., XIX, 23.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75"></a><a href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Deut., X. 13.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76"></a><a href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Josué, V, 3 et 7.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77"></a><a href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> Reg., XVIII, 25.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78"></a><a href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> Reg., XVIII, 27.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79"></a><a href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> Reg., III, 14.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80"></a><a href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Circumcisio fœminarum sit refectione τῆς νυμφῆς (imo clitoridis)
+quæ pars in australium mulieribus ita excrescit ut ferro sit
+coercenda.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81"></a><a href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> I Mac., ch. I, 16. <i>Fecerunt sibi preputia et recesserunt a testamento
+sancto.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82"></a><a href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> I Cor. VII, 18.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83"></a><a href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>De morb. biblic.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84"></a><a href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> La méthode en levrette.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85"></a><a href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Lév., ch. VI, 10. <i>Fœminalibus lineis.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86"></a><a href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> Reg., I, ch. XXIV, 4. <i>Erat quæ ibi spelunca quam impressus
+est Saül <em>ut purgeret ventrem</em>.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87"></a><a href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Reg., 4, ch. XVIII, 27. <i>Comedant stercora sua et bibant urinam
+suam.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88"></a><a href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> Tobie, II, 11.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89"></a><a href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Esther, XIV, 2.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90"></a><a href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Ecc., XXII, 2.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91"></a><a href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> Isaïe, XXXVII, 12.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92"></a><a href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Tren., IV, 5. <i>Amplexati sunt stercora.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93"></a><a href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> Mal., II, 3.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94"></a><a href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> Ezéch., IV, 12.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95"></a><a href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> Ibid., IV, 15.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96"></a><a href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> Ὀψιγαμια.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97"></a><a href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> Κακογαμία.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98"></a><a href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Cœlibes esse prohibendos.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99"></a><a href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Ex animi tui sententia tu equum habes, tu uxorem habes? testa.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100"></a><a href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Extrema omnium calamitas et impietas accidit, illi qui absque filiis à
+vitâ discedit, et daemonibus maximas dat pœnas post obitum.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<a name="Footnote_101" id="Footnote_101"></a><a href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Ergo exspectatos: ac jussos crescere primum</i></div>
+<div class="line"><i>Testiculos, postquam cœperunt esse bilibres,</i></div>
+<div class="line"><i>Tonsoris decimo tantum capit Heliodorus.</i></div>
+<div class="line i10">(Juv., l. II, s. 6.)</div>
+</div></div></div>
+
+<p>Lisez, sur la préférence que les dames romaines donnoient aux eunuques
+et le parti qu’elles en tiroient, depuis le 365<sup>e</sup> vers de cette satyre
+jusqu’au 379<sup>e</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102"></a><a href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Gen., XIX, 4. Avant que les anges se fussent couchés, le peuple
+accourut depuis les vieillards jusqu’aux enfants.&mdash;4.&mdash;<i>Ut cognoscamus
+eos.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103"></a><a href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> Les Sodomistes pensoient apparemment comme un grand seigneur
+moderne. Un valet-de-chambre de confiance lui observoit que
+du côté qu’il préféroit, ses maîtresses étoient conformées comme ses
+ganymèdes&mdash;qu’on ne pouvoit trouver au poids de l’or; qu’il pourroit.....
+des femmes. <i>Des femmes!</i> s’écria le maître; <i>eh, c’est comme
+si tu me servais un gigot sans manche</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104"></a><a href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Gen., XIX, 33. <i>Dormivit cum patre, at ille non sensit nec quando
+accubuit filia, nec quando surrexit.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105"></a><a href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Moab fut le fils de la premiere; Ammon naquit de la seconde.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106"></a><a href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> S. Paul aux Romains, ch. I, 27. <i>Masculi, delicto naturali usu
+fœminæ exarserunt in desideriis suis in invicem, masculi in masculos
+turpitudinem operantes et mercedem quam oportuit erroris sui
+in semetipsis recipientes.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107"></a><a href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> Buffon.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108"></a><a href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> Par exemple, la courbure de l’épine du dos entraîne dans un
+bossu le dérangement des autres parties, ce qui leur donne à tous
+une sorte de ressemblance que l’on pourroit appeller un <i>air de
+famille</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109"></a><a href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> On sait combien les pères eux-mêmes ont été partagés et ambigus
+sur cette matiere. S. Irénée ne faisoit pas difficulté de dire
+que l’âme étoit un souffle analogue aux corps qu’elle a habités, et
+qu’elle n’étoit incorporelle que par rapport aux corps grossiers.
+Tertullien la déclare tout simplement corporelle. S. Bernard, par
+une distinction fort étrange, prétend qu’elle ne verra pas Dieu; mais
+qu’elle conversera avec J.-C.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110"></a><a href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Ex., XXII, 19. Lév., VII, 21, XVIII, 23.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111"></a><a href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> XX, 15.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112"></a><a href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> Maimonide dans le More Nevochin, p. III, c. XLVI, s’étend sur
+les cultes des boucs.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113"></a><a href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> Lév., XVII, 7. Exod., XXXIII, 20 et 23.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114"></a><a href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> Jérém., L., 39. <i>Faunis sicariis</i> et non pas <i>ficariis</i>. Car <i>des faunes
+qui avoient des figues</i> ne voudroit rien dire. Cependant Saci le
+traduit ainsi; car les Jansénistes affectent la plus grande pureté des
+mœurs; mais Berruyer soutient le <i>sicarii</i> et rend ses faunes très-actifs.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115"></a><a href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> Dans son traité Περι απιστων, c. XXV.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116"></a><a href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> Dans son ouvrage intitulé <i>Tseror hammor</i>. (<i>Fasciculus
+myrrhæ</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117"></a><a href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> Cependant la vulve de la vache, par exemple, se proportionne
+moins au membre viril que celle de la chèvre ou de la guenon. Aussi
+les grands animaux retiennent-ils plus difficilement.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118"></a><a href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> Le roi de Loango, en Afrique, quand il siège sur son trône,
+est entouré d’un grand nombre de nains remarquables par leur
+difformité. Ils sont assez communs dans ses états. Ils n’ont que la
+moitié de la taille ordinaire d’un homme; leur tête est fort large et
+ils ne sont vêtus que de peaux d’animaux. On les nomme <i>Mimos</i> ou
+<i>Bakkebakke</i>. Lorsqu’ils sont auprès du roi, on les entre-mêle avec
+des nègres blancs pour faire un contraste. Cela doit former un
+spectacle fort bizarre et qui n’est bon à rien; mais si le roi de
+Loango mêloit ces races, on auroit peut-être des résultats très-curieux.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119"></a><a href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> C’est dommage que les Romains n’aient pas eu comme nous la
+confession auriculaire; nous saurions tous leurs petits secrets
+domestiques comme on sait les nôtres. On sauroit si les Romains
+déshonoroient aussi brutalement le mariage que nous le faisons.
+Enfin, nous n’avons pas même de détails sur les conversations des
+bourgeois. Rien ne devoit être plus plaisant que les entretiens d’une
+famille qui avoit été le matin sacrifier à Priape; les jeunes filles et
+les jeunes garçons de la famille devoient avoir tout le reste de la
+journée de singulières idées.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120"></a><a href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> Lév., XX, 16.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121"></a><a href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> De nos jours on a pareillement substitué <i>avarie</i> à <i>vérole</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122"></a><a href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> Rois, <span class="small">I</span>, c. v. 26.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123"></a><a href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> A Venise en 1542.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124"></a><a href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Νυμφομανη.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125"></a><a href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> Le satyriasis, le priapisme, la salacité, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126"></a><a href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Sennert cite une femme qui ayant bu un peu de borax dissous,
+tomba en nymphomanie; et Muller conseille le musc mêlé avec des
+huiles aromatiques, introduits d’une manière quelconque, pour
+lubrifier le vagin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><a name="Footnote_127" id="Footnote_127"></a><a href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a>
+
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Mox lenone suas jam dimittente puellas,</i></div>
+<div class="line"><i>Tristis abit. Sed quod potuit tamen ultima cellam,</i></div>
+<div class="line"><i>Clausit, ad huc ardens rigidæ tentigine vulvæ</i></div>
+<div class="line"><i>Et resupina jacens multorum absorbuit ictus</i></div>
+<div class="line"><i>Et lassata viris, necdum satiata recessit.</i> (Juv., l. II, sat. 6.)</div>
+</div></div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128"></a><a href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Je doute, par exemple, que la <i>corycomachie</i> ou la <i>coricobolie</i>,
+qui étoit la quatrieme sphéristique des Grecs, ait resté en usage chez
+eux, lorsqu’ils furent devenus le peuple le plus élégant de la terre.
+On suspendoit au plancher un sac rempli de corps lourds; on le prenoit
+à deux mains, et on le portoit aussi loin que la corde pouvoit
+s’étendre; après quoi lâchant le sac, ils le suivoient, et lorsqu’il
+revenoit vers eux, ils se reculoient pour céder à la violence du
+choc, puis le repoussoient avec force. (Voyez M. Burette sur la gymnastie
+des Grecs et des Romains.) Je ne crois pas qu’un tel exercice
+ait été du goût des petites maîtresses d’aucun siecle.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129"></a><a href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> Une simple nomenclature d’une très-petite partie des mots de
+leur dictionnaire de volupté, si je puis parler ainsi, peut décider la
+question.
+</p>
+<p>
+La <i>coricobole</i> étoit une tronchine.<br />
+
+Les <i>Jatraliptes</i>, les essuyeurs en cygne.<br />
+
+Les <i>unctores</i>, les parfumeuses.<br />
+
+Les <i>fricatores</i>, les frotteuses.<br />
+
+Les <i>tractatrices</i>, les pressureuses ou pétrisseuses.<br />
+
+Les <i>dropacistæ</i>, les enleveuses de durillons.<br />
+
+Les <i>alipsiaires</i>, les épilateurs.<br />
+
+Les <i>paratiltres</i>, les vulvaires.<br />
+
+Les <i>picatrices</i>, les parfileuses en vulves.<br />
+
+La <i>samiane</i>, le parterre de la nature. (Voyez ci-après).<br />
+
+L’<i>hircisse</i>, le bouquinage des vieilles.<br />
+
+La <i>conrobole</i>, χοιροπωλῶ. (Pour peu qu’on sache le grec l’on m’entend).<br />
+
+La <i>clitoride</i>, ou contraction du clitoris.<br />
+
+La <i>corinthienne</i>, la mobilité des charnières.<br />
+
+La <i>lesbienne</i>, les cunni-langues.<br />
+
+La <i>siphnissidienne</i>, le postillon.<br />
+
+La <i>phicidissienne</i>, la pollution de l’enfance.<br />
+
+<i>Sardanapaliser</i>, vautrer entre les eunuques et les filles.<br />
+
+<i>Chalcidisser</i>, le léchement des testicules.<br />
+
+<i>Fellatricer</i>, sucer le gland.<br />
+
+<i>Phœnicisser</i>, irrumer en miel, etc., etc.
+</p>
+<p>
+Une preuve qu’ils étoient plus aguerris que nous, c’est qu’il n’y a
+presque pas un de ces mots que nous ne soyons obligés de rendre
+par une périphrase.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130"></a><a href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Voyez la Tropoïde où j’aurois pu ajouter un très grand nombre
+d’autres passages tirés de la Bible. On trouve, par exemple, dans le
+livre de la Sagesse, (ch. XIV, v. 26) plusieurs reproches d’impureté,
+d’avortemens criminels, d’impudicités, d’adulteres, etc. Jérémie
+(ch. V, v. 13) déclame contre l’amour des jeunes garçons. Ezéchiel
+parle de mauvais lieux et des marques de prostitution à l’entrée des
+rues. (Ch. XXVI, v. 24, 25, 26, 27), etc., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131"></a><a href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Erasme, p. 553.&mdash;<i>Samiorum flores.&mdash;Ubi extremam voluptatum
+decerperet.&mdash;Σαμίων ἄνθη, la samionante.&mdash;Puellæ veluti flores
+arridentes ad libidinem invitabant.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132"></a><a href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> <i>Ani hircassantes.</i> Γραῦς καπρῶσα. Eras., 269. <i>De juvene, cui anus
+libidinosa omnia suppeditabat, quo vicisim ab illo voluptatem auferret.
+Nota et hircorum libido, odorque qui et subantes consequitur.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133"></a><a href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> Γλυκὺν ἀγκῶνα. Ancon. Eras., 335. <i>Omphalem reginam per vim virgines
+dominorum cum eorum servis inclusisse ad stuprum, in sola
+haberetur impudica. Lydos autem eum locum, in quo fœminæ constuprabantur
+γλυκὺν ἀγκῶνα, appellasse, sceleris atrocitatem mitigantes
+verbo.</i>
+</p>
+<p>
+On voit que même en ce genre le despotisme n’a plus rien à
+inventer.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134"></a><a href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> Σαρδανάπαλος. Eras., 723. <i>Cæterum deliciis usque adeo effœminatus,
+ut inter eunuchos et puellas ipse puellari cultu desidere sit
+sollitus.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135"></a><a href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Eras., 827. <i>Ut dii augerent meretricum numerum.</i> Erasme ajoute
+que les Vénitiennes de son temps étoient les filles lubriques par
+excellence. <i>Nusquam uberior quam apud Venetos.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136"></a><a href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> Χοιροπώλης la canobole à χοῖρος. Eras., 737. <i>Corinthia videris
+corpore questum factura. In mulierem intempestivius libidinantem.
+De mulieribus Corinthi prostantibus dictum et alibi. Dictum et
+autem χοιροπωλῶ, novo quidem verbo quod nobis indicat quæstum
+facere corpore.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137"></a><a href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Λεσβιάζειν. <i>Lesbiari.</i> La Lesbienne. <i>Antiquitus polluere dicebant.</i>
+Eras., 731. χοῖρος <i>enim cunnum significat (quæ combibones jam suos
+contaminet Aristophanes in Vespis.)</i> Eras., 731. <i>Aiunt turpitudinem
+quæ per os agitur, fellationis opinor, aut irrumationis primum
+a Lesbiis auctoribus fuisse profectam: et apud illos primum omnium
+fœminam tale quiddam passam esse.</i>&mdash;Ainsi le talent caractéristique
+des Lesbiennes étoit de gamahucher; d’où <i>mihi at videre labda
+juxta Lesbios</i>. <i>Aristoph.</i>, λάβδα Λεσβίους <i>fellatrix</i>.) La fellatrice qui
+suce le gland, étoit encore une epithete des Lesbiennes où c’étoit la
+mode de commencer par cette cérémonie. Eras., 800. <i>Fellatriam indicat...
+quæ communis Lesbiis quod ei tribuitur genti</i>, etc.
+</p>
+<p>
+<i>N. B.</i>&mdash;Il y avoit, il y a quelques années, à Paris, une fille charmante,
+née sans langue, qui parloit par signes avec une adresse
+étonnante, et s’étoit vouée à ce genre de prostitution. M. Louis l’a
+décrite sous le titre d’<i>aglossostomographie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138"></a><a href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Χαλκιδιζειν. <i>Chalcidissare.</i> Eras., <i>Gens (Chalcidicenses), male
+audisse ob fœdos puerorum amores</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139"></a><a href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Φικιδίζειν. <i>Phicidissare.</i> Se faire lécher les testicules par de
+jeunes chiens. (Suétone.)</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140"></a><a href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Σιφνιάζειν. <i>Siphniassare.</i> (Plein, liv. IV, 12). Eras., 690. <i>Pro eo
+quod et manum admovere postico, sumptum esse à moribus siphniorum.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141"></a><a href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> Κλειτοριαζειν. Eras., 619. <i>De immodica libidine. Unde natum
+proverbium, non satis liquet. Libidinosa contrectatio.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142"></a><a href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Phœnicissantes labra rubicunda sibi reddebant: sic Lesbiassantes
+alba labra semine.</i>
+</p>
+<p>
+Martial, lib. I.&mdash;<i>Cunnum carinus lingit et tamen pallet.</i>
+</p>
+<p>
+Catullus ad Gellicum.&mdash;
+</p>
+<div class="poetry-container">
+<div class="poetry">
+<div class="stanza">
+<div class="line"><i>Nescio quid certe est, an vere fama susurrat.</i></div>
+<div class="line i1"><i>Grandia te medii tenta, vorare viri.</i></div>
+<div class="line"><i>Sic certe est. Clamant virronis rupta miselli</i></div>
+<div class="line i1"><i>Ilia, demulso labra notata sero.</i></div>
+</div></div></div>
+
+</div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143"></a><a href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> <i>Hier. Mercurial</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144"></a><a href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Quotidie ac palam.&mdash;Arterias et fauces pro remedio fovebat.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145"></a><a href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Hier. Merc., l. IV, p. 93.&mdash;<i>Scribit Epiphanius fœminas semen
+et menstruum libare Deo, et deinde potare solitas.</i></p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146"></a><a href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Ce passage de <i>Hic et Hec</i> a été pillé par l’auteur de <i>Mylord
+l’Arsouille</i> (voir l’Introduction).</p></div>
+
+<div class="footnote">
+
+<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147"></a><a href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> Maquerelle connue, rue Sainte-Anne, butte Saint-Roch. (<i>Note de
+l’auteur.</i>)</p></div>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+<table summary="TABLE DES MATIERES" width="100%"><tr>
+<td class="left">Introduction</td><td class="right"><a href="#Page_7">7</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Essai bibliographique</td><td class="right"><a href="#Page_29">29</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left"><span class="smcap">Erotika Biblion</span></td><td class="right"><a href="#Page_35">35</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Annotations dites du Chevalier de Pierrugues</td><td class="right"><a href="#Page_171">171</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="center padt1" colspan="2">LE LIBERTIN DE QUALITÉ</td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Madame Honesta, la Présidente et l’Américaine</td><td class="right"><a href="#Page_213">213</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">La Duchesse</td><td class="right"><a href="#Page_226">226</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Musique</td><td class="right"><a href="#Page_233">233</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Mariage</td><td class="right"><a href="#Page_236">236</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="center padt1" colspan="2">HIC ET HEC</td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Les Chevaux neufs</td><td class="right"><a href="#Page_245">245</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">La vieille Sara</td><td class="right"><a href="#Page_251">251</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Aurore</td><td class="right"><a href="#Page_257">257</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Le Chien après les Moines</td><td class="right"><a href="#Page_261">261</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="center padt1" colspan="2">LE RIDEAU LEVÉ OU L’ÉDUCATION DE LAURE</td>
+</tr><tr>
+<td class="left">L’Enfance de Laure</td><td class="right"><a href="#Page_265">265</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Éducation philosophique</td><td class="right"><a href="#Page_271">271</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="center padt1" colspan="2">LE DEGRÉ DES AGES DU PLAISIR</td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Tableau de Paris</td><td class="right"><a href="#Page_279">279</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">La Patronne</td><td class="right"><a href="#Page_281">281</a></td>
+</tr><tr>
+<td class="left">Les trois métamorphoses</td><td class="right"><a href="#Page_283">283</a></td>
+</tr></table>
+
+
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">Pg 289</a></span></p>
+
+<h2 style="margin-bottom: 0em;"><b>BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</b></h2>
+
+<p class="center2 t0">4, rue de Furstenberg&mdash;PARIS</p>
+
+
+<p class="center2 f12"><b><i>Extrait du Catalogue</i></b></p>
+<p class="center2 f15"><b>Les Maîtres de l’Amour</b></p>
+<p>Collection unique des œuvres les plus remarquables
+des littératures anciennes et modernes traitant des
+choses de l’amour.</p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Divin Arétin</i> (2 vol.) chaq. vol.</td><td class="right">12&nbsp;fr.</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Marquis de Sade</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Comte de Mirabeau</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Chevalier A. de Nerciat</i> (3 vol.), chaque volume</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Giorgio Baffo</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de Nicolas Chorier</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine des poètes du XIX<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Théâtre d’amour au XVIII<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour de l’Orient</i> (I).&mdash;&mdash;Ananga-Ranga</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour de l’Orient</i> (II).&mdash;Le Jardin parfumé</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour de l’Orient</i> (III).&mdash;&mdash;Les Kama-Sutra</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’Amour de l’Orient</i> (IV).&mdash;&mdash;Le Bréviaire de la Courtisane.&mdash;&mdash;Les Leçons de l’Entremetteuse</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie</i> (<span class="small">XVIII</span><sup>e</sup> siècle)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de John Cleland</i> (Mémoires de Fanny Hill)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Restif de la Bretonne</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs libertins de l’Italie</i> (<span class="small">XV</span><sup>e</sup> siècle)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de l’Abbé de Voisenon</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de Crébillon le fils</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Livre d’amour des Anciens</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine des Conteurs russes</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre libertine de Corneille Plessebois</i> (Le Rut)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Choudart-Desforges</i> (Le Poète libertin)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">Pg 290</a></span><i>L’Œuvre de Fr. Delicado</i> (La Lozana Andalusa)</td><td class="right">12&nbsp;fr.</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre du Seigneur de Brantôme</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Pigault-Lebrun</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Pétrone</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Casanova de Seingalt</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre priapique des Anciens et des Modernes</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Boccace Florentin</i> (I)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre poétique de Charles Beaudelaire</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs espagnols</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre badine d’Alexis Piron</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre badine de l’Abbé de Grécourt</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre amoureuse de Lucien</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre galante des Conteurs français</i></td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre de Choderlos de Laclos</i> (Les Liaisons dangereuses) (épuisé)</td><td class="right">&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs allemands</i> (Mémoires d’une Chanteuse)</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>L’Œuvre des Conteurs anglais</i> (La Vénus indienne</td><td class="right">12&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr></table>
+
+<p class="center f15"><b>Le Coffret du Bibliophile</b></p>
+
+<p>Jolis volumes in-18 carré tirés sur papier d’Arches
+(exemplaires numérotés).</p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>Les Anandrynes</i> (Confession de M<sup>lle</sup> Sapho)</td><td class="right">9&nbsp;fr.</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Petit Neveu de Grécourt</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Anecdotes pour l’histoire secrète des Ebugors</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Julie philosophe</i> (Histoire d’une citoyenne active et libertine), 2 vol.</td><td class="right">18&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Correspondance de M<sup>me</sup> Gourdan, dite «la Comtesse»</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Portefeuille d’un Talon Rouge.&mdash;&mdash;La Journée amoureuse</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Les Cannevas de la Pâris</i> (Histoire de l’hôtel du Roule)</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Souvenirs d’une cocodette</i> (1870)</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Zoppino.</i> Texte italien et traduction française</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Belle Alsacienne</i> (1801)</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Lettres amoureuses d’un Frère à son élève</i> (1878)</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Poèmes luxurieux du divin Arétin</i> (Tariffa delle Puttane di Venegia)</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Correspondance d’Eulalie</i> ou <i>Tableau du Libertinage de Paris</i> (1786), 2 vol.</td><td class="right">18&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Parnasse satyrique du XVIII<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">Pg 291</a></span><i>La Galerie des femmes</i>, par J.-E. de Jouy.</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Zoloé et ses deux Acolytes</i>, par le Marquis de Sade</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>De Sodomia</i>, par le P. Sinistrari d’Ameno. Texte latin et traduction française</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Canapé couleur de feu</i>, par Fougeret de Montbron</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Le Souper des Petits Maîtres</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Cadenas et Ceintures de chasteté</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Les Dévotions de M<sup>me</sup> de Bethzamooth</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Raffaella</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Contes de Jos. Vasselier</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Histoire de M<sup>lle</sup> Brion</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Philosophie des Courtisanes</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Les Sonnettes</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Nouvelles de Firenzuola</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Lucina sine concubitu</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Point de lendemain</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Mémoires d’une Femme de chambre</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Ma Vie de garçon</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Anthologie érotique d’Amarou</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Beauté du Sein des Femmes</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Tendres Epigrammes de Cydno la Lesbienne</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Divan d’amour du Chérif Soliman</i></td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr></table>
+
+<p class="center f15"><b>Chroniques Libertines</b></p>
+
+<p>Recueil des «indiscrétions» les plus suggestives des
+chroniqueurs, des pamphlétaires, des libellistes, des
+chansonniers, à travers les siècles.</p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>Les Demoiselles d’amour du Palais-Royal</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La vie libertine de M<sup>lle</sup> Clairon, dite «Frétillon»</i></td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Les Amours de la Reine Margot</i>, par J. Hervez</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Mémoires libertins de la Comtesse Valois de la Mothe</i> (Affaire du Collier)</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Marie-Antoinette libertine</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Chronique scandaleuse et Chronique arétine au XVIII<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr></table>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">Pg 292</a></span></p>
+
+<p class="center f15"><b>L’Histoire romanesque</b></p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>La Rome des Borgia</i>, par Guillaume Apollinaire</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Fin de Babylone</i>, par Guillaume Apollinaire</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Les Trois Don Juan</i>, par Guillaume Apollinaire</td><td class="right">9&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr></table>
+
+<p class="center f15"><b>Les Secrets du Second Empire</b></p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>Napoléon III et les Femmes</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Bâtard d’Empereur</i>, par H. Fleischmann</td><td class="right">7&nbsp;50</td>
+</tr></table>
+
+<p class="center f2"><b>La France Galante</b></p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="left"><i>Mignons et Courtisanes au XVI<sup>e</sup> siècle</i>, par Jean Hervez (épuisé).</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>La Polygamie sacrée au XVI<sup>e</sup> siècle</i></td><td class="right">15&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="left"><i>Ruffians et Ribaudes</i>, par Jean Hervez</td><td class="right">8&nbsp;50</td>
+</tr></table>
+
+<p class="center f15"><b>Chroniques du XVIII<sup>e</sup> Siècle</b></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">par Jean Hervez</span></p>
+
+<p>D’après les Mémoires du temps, les Rapports de police,
+les Libelles, les Pamphlets, les Satires, les Chansons.</p>
+
+<table summary="catalog" width="100%">
+<tr><td class="right">I.</td><td class="left"><i>La Régence galante</i> (épuisé).</td>
+</tr><tr><td class="right">II.</td><td class="left"><i>Les Maîtresses de Louis XV</i></td><td class="right">15&nbsp;fr.</td>
+</tr><tr><td class="right">III.</td><td class="left"><i>La Galanterie parisienne sous Louis XV</i> (épuisé).</td>
+</tr><tr><td class="right">IV.</td><td class="left"><i>Le Parc aux Cerfs et les Petites Maisons galantes de Paris</i> (épuisé).</td><td class="right">&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="right">V.</td><td class="left"><i>Les Galanteries à la Cour de Louis XVI</i></td><td class="right">15&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr><tr><td class="right">VI.</td><td class="left"><i>Maisons d’amour et Filles de joie</i></td><td class="right">15&nbsp;»&nbsp;</td>
+</tr></table>
+
+
+<p class="center">Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du comte de Mirabeau, by
+Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU COMTE DE MIRABEAU ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
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