summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-07 20:55:44 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-07 20:55:44 -0800
commit4910adfb670b9a2af03c91a3b6d1b4caedd067cd (patch)
treed41417ba72dbeacfcd883176cb25af964b10f7fb
parentcb0fc7f42bdd5c54dcc7a898ed2e3c474708302f (diff)
Add files from ibiblio as of 2025-03-07 20:55:44HEADmain
-rw-r--r--42939-0.txt3024
-rw-r--r--42939-8.txt3410
-rw-r--r--42939-8.zipbin71886 -> 0 bytes
-rw-r--r--42939-h.zipbin1256698 -> 0 bytes
-rw-r--r--42939-h/42939-h.htm4391
5 files changed, 5012 insertions, 5813 deletions
diff --git a/42939-0.txt b/42939-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..e3d8c9c
--- /dev/null
+++ b/42939-0.txt
@@ -0,0 +1,3024 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42939 ***
+
+ L'ILLUSTRATION,
+ JOURNAL UNIVERSEL
+
+ No. 50. Vol. II. -- SAMEDI 10 FÉVRIER 1844.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr. 6 mois, 16 fr. Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+ pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Le Général Bertrand. Notice biographique. _Portrait_.--Courrier de
+Paris.--Histoire de la Semaine, _Portrait de M. Sheil; Buste de
+Watt_,--Établissements Industriels de Paris. Usines à gaz. _Trois
+Gravures_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Petites
+industries parisiennes en plein vent. _Sept Gravures_.--Études comiques.
+Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses; par M. Marc Michel. (Suite et
+fin.)--Agriculture. Concours de Poissy; Animaux domestiques en
+Angleterre. _Neuf Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.
+Travestissements, _Deux Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux
+Gravures_.--Correspondance.--Rébus.
+
+
+
+Le général Bertrand.
+
+Il y a peu de jours, nous annoncions la fin du bourreau de Napoléon;
+aujourd'hui nous avons à déplorer la mort de son fidèle compagnon
+d'exil.--Dans le même mois, la mort, qui rapproche tout, a frappé Hudson
+Lowe et Bertrand, l'odieux geôlier et le serviteur héroïque. Effaçons
+les pénibles impressions qu'a pu laisser le tableau d'une vie exécrable
+par le récit d'une carrière glorieuse et d'un dévouement antique.
+
+Le général Henri Gratien, comte Bertrand, naquit à Châteauroux le 28
+mars 1773, d'une famille honorable du Berry. Il s'était d'abord destiné
+au génie civil, mais les événements et les guerres que la France avait à
+soutenir le déterminèrent à prendre du service et à entrer dans le génie
+militaire. En 1795 et 1796, il servit en qualité de sous-lieutenant dans
+l'armée des Pyrénées. En 1787, il fit partie de l'ambassade envoyée à
+Constantinople. Compris dans l'expédition d'Égypte, il s'y distingua
+sous les yeux du grand homme à la gloire et au malheur duquel il voua
+plus tard le reste de sa vie. Demeuré avec Kléber, après le départ de
+Bonaparte, et s'étant signalé chaque jour en fortifiant des places et en
+rendant des services nouveaux, il reçut les brevets de
+lieutenant-colonel, de colonel et de général de brigade, qui lui furent
+accordés successivement, mais que le même vaisseau venu de France,
+apporta à la fois en Égypte.
+
+Ce fut principalement au camp de Saint-Omer, en 1804, que Napoléon, plus
+à même d'apprécier l'étendue des connaissances et toutes les qualités
+estimables du général Bertrand, lui accorda son amitié, qui fit tant
+d'ingrats, tant de traîtres, mais qui, du moins cette fois, rencontra un
+coeur capable d'y répondre par un attachement porté à l'héroïsme, A la
+bataille d'Austerlitz, le 2 décembre 1805, Bertrand donna de nouvelles
+preuves de ses talents militaires et de son courage. Après l'affaire, on
+le vit à la tête d'un faiblit corps qu'il commandait ramener un grand
+nombre de prisonniers et dix-neuf pièces de canon enlevées à l'ennemi.
+Ce fut après cette campagne que Napoléon le mit au nombre de ses
+aides-de-camp. Il le chargea d'attaquer la forteresse de Spandau, que
+Bertrand contraignit à capituler, le 25 octobre 1806. Le vainqueur de
+cette place se montra de la manière la plus éclatante à Friedland, le 11
+juin 18077, et fut récompensé par les éloges de l'Empereur, qui n'en
+accordait jamais par complaisance ou par aveuglement. A la fin de mai
+1809, lors de la bataille d'Essling, Bertrand rendit, par la rapide
+construction de ponts hardis établis sur le Danube, pour assurer les
+communications de l'armée française, le service le plus essentiel de la
+campagne, et le plus hautement proclamé par la reconnaissance de l'armée
+et de Napoléon, qui a plus tard consigné ce fait dans ses _Mémoires_. Ce
+fut par l'active habileté du général Bertrand que l'armée française,
+renfermée dans Unter-Lobau, une des îles du Danube, parvint à traverser
+ce fleuve pour se porter sur le champ de bataille de Wagram.
+
+En 1812, il accompagna l'empereur en Russie et en Saxe, et la valeur
+qu'il y déploya le porta à un si haut degré dans l'estime de Napoléon,
+qu'à, la mort du duc de Frioul, Duroc, tué à Wurtschen, il fut nommé
+grand-maréchal du palais. L'armée applaudit à cette distinction comme à
+la récompense de rares talents et de grands services. Les 2 et 20 mai
+1813, le général Bertrand commandait à Lutzen et à Bautzen le corps de
+la grande année, et il soutint par sa bravoure sa première réputation.
+Il combattit en diverses circonstances, et presque partout avec
+avantage, Bernadotte et Blücher, et si le 6 septembre suivant, ce héros
+de fidélité fut moins heureux à Donnewitz, dans une attaque contre le
+prince royal de Suède, qui avait trahi le drapeau de la France; si le
+général prussien lui lit éprouver au passage de l'Elbe, le 16 octobre,
+une perte assez considérable, c'est que déjà la fortune semblait
+vouloir, comme nos autres alliés, abandonner nos armes. Mais, dès le
+lendemain 17, l'engagement fut repris, et, le 18, le général Bertrand,
+en s'emparant de Weissenfeld et du pont sur la Salh, protégea
+efficacement la retraite de l'armée à la suite de trois journées
+meurtrières qui ne firent en quelque sorte qu'une seule et interminable
+bataille. Il rendit des services non moins importants après Hanan et
+occupant la position de Hocheim dans la plaine qui s'étend entre Mayence
+et Francfort. Dans cette double circonstance comme après que le départ
+de Napoléon lui eut laissé un difficile commandement, il montra une
+admirable énergie et mi persévérant courage pour sauver les derniers et
+glorieux débris de notre armée.
+
+[Illustration: Le général Bertrand, décédé le 1er Février.]
+
+De retour à Paris en janvier 1814, Bertrand fut nommé par l'empereur
+aide-major général de la garde nationale, mais il n'en remplit qu'un
+moment les fonctions et repartit dès le commencement de février pour
+cette campagne de Champagne, où Napoléon déploya, dans une situation que
+la trahison vint rendre désespérée, tout ce que le génie de la guerre
+peut concevoir et exécuter de plus merveilleux. Après la capitulation de
+Paris, le comte Bertrand, fidèle au malheur comme il l'avait été à la
+puissance et à la gloire, n'hésita pas un instant à suivre Napoléon.
+Toutefois ayant ce qu'il appelait lui-même la dette de la reconnaissance
+et de l'honneur, il faisait passer ses devoirs envers la France, et il y
+avait à ses yeux le titre plus précieux et plus sacré encore que celui
+d'ami fidèle, le titre de Français. En allant s'enfermer avec son
+Empereur dans cette île dont on avait fait une souveraineté, il écrivit
+une lettre que de prétendus juges et des accusateurs passionnés ont bien
+pu incriminer, mais qui doit être un titre de plus pour les hommes qui
+mettent le culte de la patrie au-dessus de tous les autres. «Je reste
+sujet du roi,» avait-il, en partant, écrit au gouvernement nouveau, et
+il avait ajouté, avec une tendresse touchante, dans la lettre d'envoi de
+cette déclaration, adressée au duc de Fitz-James, son très-proche allié,
+le 19 avril 1814: «Je désire pouvoir venir visiter ma famille. Il y il
+plus de trois ans que je n'ai vu ma mère. Si, dans un an, je recours à
+vous pour avoir une permission de venir passer quelques nuits à
+Châteauroux, dans le sein de ma famille, je compte sur votre obligeance,
+mon cher Édouard.»
+
+Moins d'un an après, les luttes de la Restauration, les humiliations de
+la France avaient préparé et provoqué, le retour de Napoléon. Les
+déclarations les plus solennelles, trop tôt oubliées, avaient relevé le
+pays du serment qu'on lui avait fait prêter. Le comte Bertrand
+s'embarquait, le 26 février, en qualité de major-général de cette armée
+de 800 Français, dont le drapeau et la cocarde suffirent à Napoléon pour
+reconquérir la France. Le 1er mars, il contresignait, au golfe Juan, ces
+proclamations de l'Empereur au peuple français et à l'armée; le 20,
+après cette marche à la rapidité, à l'entraînement triomphal de laquelle
+la postérité aura peine à croire, il entrait aux Tuileries avec
+Napoléon, auprès de qui il reprit immédiatement les fonctions de
+grand-maréchal. Le comte Bertrand contribua puissamment à la
+reconstitution de l'armée, qui se trouva réorganisée avec une activité
+qui tient du prodige. Enfin arriva la journée de Waterloo. Parti pour
+l'armée avec Napoléon, il y subit l'arrêt la fortune que le courage ne
+put conjurer, et revint avec l'Empereur, pour ne plus le quitter, à
+partir de ce moment. A Paris, à la Malmaison, à Rochefort, sur le
+_Bellérophon_, à Sainte-Hélène, il confondit sa destinée avec celle de
+l'homme extraordinaire à la gloire fabuleuse duquel quelque chose eût
+manqué peut-être, si son malheur n'eût pas fait naître le plus sublime
+dévouement.
+
+Si les vainqueurs d'un jour exercèrent leur haine en confinant et en
+torturant sur un rocher meurtrier celui qui les avait vaincus pendant
+vingt ans, ceux qui avaient profité de cette triste victoire ne surent
+pas davantage respecter le malheur, le dévouement et la vertu. Le 7 mai
+1816, à un an de distance des grands événement que nous nous sommes
+borné à dater, le conseil de guerre de la première division militaire
+condamna à mort le général comte Bertrand, pour crime de... _trahison_.
+La condamnation fut un crime inutile, car l'Angleterre ne livra point
+Bertrand, mais la qualification de traître, appliquée au patriotisme le
+plus constant, au dévouement le plus entier, à la fidélité la plus
+persévérante, est un des faits caractéristiques qui montrent jusqu'à
+quel point, dans les discordes civiles, les passions qu'elles soulèvent,
+peuvent s'égarer. On plaida, au nom de l'accusation, que c'était
+l'intérêt qui était le mobile secret de l'apparent dévouement du
+général! Mais ne réveillons pas des souvenirs douloureux pour tout le
+monde. Les temps plus calmes qui suivirent ont mis toute cette procédure
+à néant.
+
+A Sainte-Hélène, le général Bertrand écrivit, sous la dictée de
+Napoléon, le récit des opérations de cette campagne d'Égypte où ils
+s'étaient trouvés réunis pour la première fois. Il prodigua ses respects
+et ses soins à l'illustre captif, et ne quitta ce roc inhospitalier, où
+la comtesse Bertrand l'avait suivi, que quand il eut recueilli le
+dernier soupir du son Empereur, de son ami. L'admiration que ce
+dévouement avait inspirée à l'Europe entière amena le roi Louis XVIII à
+annuler, par ordonnance en 1821, le jugement de 1816. Le comte Bertrand
+put rentrer en France, et y fut réintégré dans son grade militaire. Il
+se retira dans le département de l'Indre, et se livra tout entier à
+l'éducation de ses enfants et à la culture d'un domaine qu'il possédait
+près de Châteauroux.
+
+Après la révolution de Juillet, l'arrondissement dont cette ville est le
+chef-lieu envoya le général Bertrand le représenter à la Chambre des
+Députés. L'éducation toute libérale qu'il avait reçue, le dévouement au
+pays, que le culte de la gloire n'avait jamais ni remplacé dans son
+coeur ni affaibli, le firent s'asseoir sur ces bancs on siégeait
+également un autre homme vénérable par le dévouement qu'il avait montré
+pour la même infortune, M. le comte Las Cases. Le général Bertrand prit
+plusieurs fois la parole, et enleva les applaudissements de ses
+collègues qu'il émut jusqu'aux larmes, par des allocutions à l'appuis
+des réclamations d'anciens militaires, et de discussion sur l'arriéré de
+la Légion-d'Honneur. Mais chacun de ces discours, comme tous ceux qu'il
+prononce en d'autres circonstances, se terminait toujours par un voeu en
+faveur de la liberté illimitée de la presse. C'était le vieux Caton
+demandant sans relâche la destruction de Carthage. Cette conclusion
+constante faisait sourire les hommes qui ne pensaient pas que la liberté
+de la presse pût jamais rencontrer d'entraves nouvelles. La législation
+et la jurisprudence nous diront si le voeu du général Bertrand a été
+inquiétant, ou si ses craintes n'étaient qu'un rêve..
+
+Le général Bertrand ne siégeait plus à la Chambre, et vivait de nouveau
+retiré depuis deux législatures, quand, en 1840, l'Angleterre, voulant
+dissimuler il notre gouvernement, jusqu'à ce qu'elle fût consommée, la
+trahison qu'elle préméditait envers lui, consentit, aux sollicitations
+de M. Thiers, à restituer à la France les cendres de Napoléon. Le
+général Bertrand fut désigné le premier pour monter sur le vaisseau que
+commandait un fils du roi, et qui appareillait pour Sainte-Hélène.
+Quelle traversée! quel abordage! quels souvenirs! quelles émotions pour
+cet homme qui vivait par le coeur! Quel contraste entre l'embarquement
+de Rochefort, en 1815, et le retour sur les côtes de Normandie, en 1840!
+Ces populations ivres d'enthousiasme, saluant par leurs acclamations les
+restes de celui qui a porté si haut la grandeur et la gloire de la
+France, et accueillant par leurs hommages l'homme qui fut si
+héroïquement le courtisan du malheur. Nous n'oublierons jamais, pour
+notre part, le transport universel qui éclata sous les voûtes ce
+l'église des Invalides, quand on vit y entrer le glorieux cercueil et
+son compagnon fidèle.
+
+Après avoir rendu à la France les cendres exilées de l'Empereur, il ne
+restait plus au général Bertrand qu'à lui donner le complément des
+Mémoires dont il était resté le dépositaire, et qu'il avait pieusement
+mis en ordre. C'est un devoir qu'il s'était promis de remplir au retour
+du voyage qu'il avait été forcé d'entreprendre, l'an dernier, dans
+l'Amérique du Nord. Mais à peine revenu près des siens, le général
+Bertrand a terminé une carrière qui eût honoré l'humanité dans tous les
+siècles, mais qui semble faite pour la consoler dans un temps qui ne met
+pas l'héroïsme et la fidélité au nombre des objets de son culte.
+
+Une noble et touchante motion a été faite à la Chambre des Députés par
+un homme plein de patriotisme et de coeur, L'honorable M. de
+Briqueville, dont le nom rappelle tant de beaux faits d'armes, a demandé
+que l'on déposât dans le tombeau qui se prépare aux Invalides les
+cendres de Bertrand près de celles de Napoléon. «Vous voudrez, a-t-il
+dit, messieurs, réunir tant de fidélité à tant de gloire.» Cette
+proposition sera votée; elle est de celles qui interdisent la
+contradiction aux esprits les plus sceptiques et les moins patriotiques,
+et que les coeurs bien placés votent d'enthousiasme.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+Les ambitions académiques sont éveillées de nouveau par la mort de
+Charles Nodier; les candidats vaincus dans la bataille livrée pour la
+conquête des fauteuils de Casimir Delavigne et de Campenon, vont battre
+en retraite vers le fauteuil de l'auteur de _Trilby_, pour tâcher de s'y
+établir et d'y mettre garnison. Jamais on n'a eu une meilleure occasion
+pour devenir académicien, et si peu que cette dépopulation continue, il
+sera nécessaire de pourvoir aux places vacantes par quelque mesure
+extraordinaire: par exemple, tout homme valide et domicilié qui
+passerait devant l'Institut de huit heures du matin à six heures du
+soir, serait pris au collet par la sentinelle et installé dans le
+sanctuaire de gré ou de force; vienne, en effet, une épidémie qui enlève
+du même coup MM. les quarante, il est évident que M. A..., M. D..., M.
+C..., M. N... et mon portier auront des chances.
+
+M. Alexandre Dumas, qui avait hésité pour la succession du Campenon et
+de Casimir Delavigne, se décide pour celle de Nodier; il a positivement
+annoncé sa candidature dans un dîner anacréontique où il a commencé et
+fini par traiter l'Académie avec beaucoup d'irrévérence. M. Alexandre
+Dumas n'a fait qu'imiter en cela la plupart des immortels actuellement
+en possession du fauteuil; de tous ces pachas littéraires qui se
+pavanent dans le frac aux palmes vertes, il n'en est pas un, en effet,
+qui n'ait d'abord dit en parlant du docte fauteuil: «Fi donc! cela est
+bon pour des goujats!» Et le lendemain nos renards étaient trop heureux
+que l'Académie baissât la grappe jusqu'à eux et leur permit d'y
+mordre.--Avec quel dédain M. Victor Hugo n'a t-il pas longtemps parlé
+des Académies et des académiciens? Et, pour en revenir à Charles Nodier,
+un jour il écrivit à un journal qui l'avait inscrit sur une liste
+d'aspirants au fauteuil, une lettre pleine de railleries qui se
+terminait par ces mots; «Non, monsieur, vous avez beau dire, je ne me
+présente pas et ne me présenterai jamais à l'Académie.» Voilà ce qui
+s'appelle parler; or, un mois après cette fière dénégation,
+non-seulement Charles Nodier se présentait, mais il était élu.
+L'Académie ressemble à certaines femmes, qui font des avances aux
+galants qui les dédaignent, et se donne souvent en échange d'une
+impertinence.
+
+Cependant l'Académie fait peu d'agaceries à M. Alexandre Dumas, dit-on,
+et l'auteur de _la Tour de Nesle_ court grand risque d'en être pour ses
+frais de visite; ce n'est pas que l'Académie trouve le bagage de M.
+Alexandre Dumas insuffisant, bien au contraire, elle désirerait qu'il en
+jetât les trois quarts dans la Seine, avant de frapper à sa porte, comme
+on livre à la mer des ballots de marchandises avariées. La froideur de
+l'Académie pour M. Alexandre Dumas n'est donc pas seulement causée par
+cet encombrement de denrées équivoques qui compromettent les titres
+véritables du candidat. L'Académie est prude et paraît s'effaroucher de
+certaines excentricités privées qui lui semblent plus difficiles à
+pardonner que; les plus gros péchés littéraires.
+
+M. Victor Hugo pardonne M. Alexandre Dumas dans cette poursuite
+académique, et lui sert d'introducteur: mercredi dernier, tous deux,
+l'un tenant l'autre par dessous le bras, gagnaient, par la rue Laffitte,
+le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Arrivés à la hauteur de l'église, ils
+ont pris à gauche la rue Olivier-Saint-Georges; quelqu'un les a vus
+entrer dans la maison n° 6: c'est là que demeure M. Scribe. On a su
+depuis que M. Dumas, appuyé sur M. Hugo, aurait été, ce jour-là,
+demander à Bertrand et Raton son suffrage et sa voix. Ce que M. Scribe a
+répondu à M. Dumas, personne ne le sait positivement; mais il est facile
+de le deviner: M. Scribe a son candidat né; ce candidat fut M. Vatout,
+candidat malheureux, il est vrai, et jusqu'ici repoussé; mais s'il n'a
+pas» les dieux pour lui, il a M. Scribe.--Dans les dix ou douze
+candidatures infortunées qu'il a subies, plus d'une fois M. Vatout est
+resté sur le champ de bataille, avec une seule voix pour panser ses
+blessures; cette voix persévérante, cette voix fidèle, cette voix
+charitable était la voix de M. Scribe. On n'a pas été ensemble à
+Sainte-Barbe pour rien! et M. Scribe a fait des thèmes et des versions à
+Sainte-Barbe côte à côte avec M. Vatout! Le vote que M. Scribe donne
+invariablement à M. Vatout est le paiement du cette vieille dette de
+collège; M. Scribe ne s'en cache pas; il dit a qui veut l'entendre: «A
+chaque nouvelle élection, Vatout me sert de pistolet de poche; je l'ai
+toujours sur moi: dès qu'un solliciteur académique entre et me met le
+poignard sur la gorge, je tire mon Vatout, je lâche la détente, et je me
+débarrasse de l'importun!»
+
+Les soucis académiques n'ont pas empêché M. Alexandre Dumas de donner
+cette semaine une grande soirée, mêlée de chants et de danse. Le succès
+du festival de M. Frédéric Soulié avait piqué M. Dumas d'émulation; il a
+voulu avoir son tour, et faire concurrence à son rival en feuilletons.
+Or, la nuit de M. Dumas ne l'a cédé en rien à la nuit de M. Soulié: elle
+a été bruyante et vive; les curieux abondaient; on y a remarqué
+plusieurs blancs.
+
+On dirait que les bals et les concerts font peur aux théâtres et leur
+ôtent tout courage: le mois de janvier s'est montré d'une stérilité sans
+exemple, en fait de pièces nouvelles; excepté le _Ménage parisien_ de M.
+Bayard, on n'a cité aucune nouvelle production dramatique de quelque
+importance; les théâtres semblent craindre de hasarder leur bien au
+milieu de ces fêtes de salons qui accaparent le plus élégant et le
+meilleur de la société parisienne; ils réservent leurs richesses pour le
+temps où Tolbecque, Musard et le carnaval ne seront plus les maîtres
+absolus de la ville, et cesseront de faire, à tout autre plaisir que le
+bal, une redoutable concurrence.
+
+Nous mentionnerons cependant trois petites pièces que l'Odéon, le
+Vaudeville et le théâtre du Palais-Royal, ont représentées récemment,
+pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude. La première, toute mince
+qu'elle est, se donne des airs de comédie et marche coquettement sur
+douze syllabes, ornées de leur double rime; les deux autres sont de
+simples vaudevilles d'un esprit plus que contestable et d'un goût que le
+voisinage du mardi gras peut seul absoudre.
+
+Karel Dujardin est le héros de là comédie; vous connaissez ou vous ne
+connaissez pas Karel Dujardin; si vous le connaissez, je n'ai pas besoin
+de vous apprendre à qui nous avons affaire; si vous n'avez jamais
+entendu parler de lui, permettez-moi de relever votre ignorance et de
+vous apprendre que Karel Dujardin est un des meilleurs peintres de
+l'école flamande; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à vous mettre
+en route vers le Louvre. Arrivé à ce vieux palais des arts, entrez au
+Musée, et vous y trouverez cinq ou six chefs-d'oeuvre flamands signés de
+ce nom: Karel Dujardin.
+
+Comme la plupart des artistes. Karel avait la tête vive, le coeur tendre
+et l'imagination vagabonde; les galions d'ailleurs n'arrivaient pas du
+Mexique pour lui. Karel eut donc des maîtresses, des aventures, des
+dettes, et des huissiers à ses trousses; il aimait le jeu par-dessus le
+marché, ce qui n'augmente pas les revenus. On raconte que se trouvant un
+jour à Lyon dans une extrême pénurie, et n'ayant pas de quoi paver ses
+dépenses d'auberge, il épousa l'hôtesse pour se tirer d'affaire, une
+vieille hôtesse de cinquante ans passés! Karel en avait vingt-cinq. Ce
+trait rappelle la boutade de Dufresny, qui se maria un beau matin avec
+sa ravaudeuse, pour n'avoir plus, dit-il, l'ennui d'acquitter ses
+mémoires de blanchissage. Ce romancier de ce temps-ci,--je puis
+l'attester--a fait un coup tout pareil; il a pris pour femme sa femme de
+ménage, afin d'être dispensé de lui donner des gages.
+
+La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intéressante. Une
+femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comédie en
+question, en a compris le péril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et
+poétisé l'aventure; à l'une, il donne la grâce, la beauté, la
+sensibilité, la jeunesse: quant à l'autre, au lieu de lui laisser la
+ville de Lyon pour théâtre, ville prosaïque, il la fait voyager jusqu'à
+Venise. Ajoutez le mystère d'un bal masqué, et tout sera dit: à la place
+de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propriétaire d'une
+adorable Vénitienne que son talent a séduite, que son infortune a
+touchée, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le
+tourbillon du bal, pour finir par en faire son mari et payer ses
+dettes.--J'en souhaite autant à tout pauvre diable qui n'a pour rente,
+que son mérite ou son esprit.--L'invention de cette comédie est moins
+que rien, comme on voit, le premier venu en imaginerait autant; mais le
+vers y est vif, spirituel, et d'un certain tour cavalier et pimpant qui
+a séduit les juges.
+
+Passons à nos deux vaudevilles. L'un est intitulé _Adrien_, et se joue
+au théâtre de M. Ancelot; l'autre vient du théâtre du Palais-Royal, et
+s'appelle _la Bonbonnière_.
+
+Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. Adrien a
+l'humeur joyeuse et le coeur passablement coureur et vaurien. Les
+modistes et les lingères de son quartier en savent quelque chose, et
+particulièrement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une
+Jeanne d'Arc du premier numéro: elle aime trop le bal Musard pour y
+prétendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'épargne pas les
+scènes à son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les
+entendez-vous qui se querellent? Décidément Adrien est un pendard. Eh
+bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emporté,
+volage, il est vrai; mais qu'une occasion se présente, et vous
+découvrirez les bonnes qualités de son âme: or, voici l'occasion: il
+s'agit de protéger et de mettre à l'abri de tout péril une charmante
+petite orpheline qui se trouve seule, abandonnée au milieu de cette
+grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien était réellement le
+vaurien que vous dites, il abuserait de la crédulité et de la faiblesse
+du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est méchant qu'à la surface; dans
+le fond c'est le meilleur garçon du monde. Il va, il vient, il se
+dévoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux
+séductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami
+de son père. Quelle est la récompense d'Adrien? La main de Louise, bien
+entendu. Et Judith, la jalouse Judith? Judith, attendrie par la bonne
+action d'Adrien, prend bravement son parti, essuie une larme ou deux, et
+va, le soir même, danser la caclincha au bal de l'Opéra. Parlez-moi de
+cette philosophie!--L'auteur se nomme M. Laurencin.
+
+MM Duvret et Lauzanne ont fabriqué _la Bonbonnière_. Cette bonbonnière
+n'en et pas une; le serpent est caché sous la fleur; au lieu de bonbons,
+la bonbonnière renferme une poignée de verges. A qui ces verges
+sont-elles destinées? A M. Champignel. M. Champignel a le très-grand
+tort d'avoir abandonné sa femme et de mener vie de garçon. Mais le drôle
+le paiera. Madame Champignel arrive en effet, sans qu'il s'en doute;
+puis elle écrit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme:
+un rendez-vous est donné en _post-scriptum_. Voilà notre Champignel
+transporté. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses.
+Hélas! de ces roses il ne récolte que les épines. Madame Champignel,
+armée de la bonbonnière vengeresse, lui administre une correction qui
+guérit mon Champignel de son humeur légère. Honteux et confus, il
+revient tout bonnement à sa femme. Ce dénouement est d'un bon exemple,
+et le carnaval justifie, jusqu'à un certain point, l'arme dont se
+servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidèles.
+
+Il faut souhaiter que les théâtres se piquent d'honneur et nous donnent
+bientôt quelque chose de plus spirituel et de plus délicat. A croire les
+augures, le mois de février n'imitera pas l'avarice de janvier son
+voisin: il prépare et promet deux opéras-comiques, un ballet, trois
+mélodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragédies; le
+Jabot, Oreste et Pylade, la Syrène, les Mystères de Paris, les
+Bohémiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine répétition
+et n'attendent que le moment de se produire. M. Frédéric Soulié, madame
+Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugène Sue, M. Bayard, M. Alexandre
+Dumas en sont les parrains.
+
+On annonce l'arrivée de M. Conradin Kreutzer, auteur de _la Nuit de
+Grenade_, charmant opéra que la retraite précipitée et la ruine des
+chanteurs allemands, venus à Paris il y a deux ans, avaient arrêté dans
+son succès. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'écrire un opéra
+français pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un poème, si même M.
+Kreutzer ne le tient déjà. Nous dirons à la ville de Paris que, depuis
+l'arrivée de M. Konradin Kreutzer, elle possède un mélodieux,
+compositeur de plus; mais bientôt elle jugera l'ouvrier à l'oeuvre.
+
+Plusieurs journaux ont déclaré que M. Victor Hugo, blessé de l'accueil
+fait aux _Burgraves_ par le parterre, était décidé à renoncer au
+théâtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom,
+ou un parti sérieusement pris, une résolution irrévocablement arrêtée?
+Dans le premier cas, on n'a pas à s'en inquiéter; il est clair que M.
+Hugo ne se fera pas prier longtemps pour revenir au combat; nous
+connaissons ces manèges et ces jeux de Galatée. Dans le second cas, on
+aurait le droit de reprocher à M. Hugo ub excès de vanité et d'orgueil;
+quoi donc! êtes-vous impeccable? Prétendez-vous à l'infaillibilité?
+Faut-il que le public, votre juge naturel, ce public plein de bon sens,
+d'esprit et d'équité, quoi qu'on en dise, qui a jugé tant de génies,
+brise pour vous seul la balance où il pèse les oeuvres, et se prosterne
+aveuglément le front dans la poussière, pour adorer jusqu'à vos erreurs
+et vos faiblesses? C'est là une velléité de fétichisme qui dépasse toute
+mesure; le despotisme littéraire n'est pas plus de saison aujourd'hui
+que le despotisme politique.
+
+
+
+Histoire de la Semaine.
+
+Nous aurions voulu que l'événement nous prouvât que nous nous étions
+trompé lorsque nous concevions des craintes, pour la marche normale et
+régulière des affaires, des derniers déchirements de la chambre, du vote
+qui les a clos, de la démission de cinq députés et de celle de M. de
+Salvandy en qualité d'ambassadeur. Mais tout est venu confirmer nos
+prévisions. La Chambre des Députés, à laquelle on avait annoncé la
+présentation immédiate de la loi sur les fonds secrets, est demeurée
+douze jours sans être convoquée. Si l'on a espéré que l'air renfermé des
+bureaux étoufferait les discordes et que l'examen préparatoire en petit
+comité du budget de 1845 endormirait les ressentiments, ce remède
+appliqué par les soins de M. le président Sanzet ne semble pas avoir
+produit tout l'effet attendu. Sur plus d'un banc on paraît encore
+respirer la guerre, et les animosités se sont réveillées tout aussi
+vives qu'avant la sieste à laquelle, on les a soumises. Si l'on en croît
+même les bruits des couloirs et les indiscrétions de l'hémicycle, la
+division aurait pénétré du dehors jusque dans l'intérieur du cabinet.
+C'est une situation fâcheuse pour tout le monde, pour le pays surtout,
+qui a le droit d'espérer que cette session verra résoudre enfin des
+questions depuis longtemps ajournées et dont la solution ne semble pas
+pouvoir, sans les inconvénients les plus graves, être différée plus
+longtemps.--Pendant qu'on s'observe en silence au Palais-Bourbon, M. le
+ministre de l'instruction publique s'est rendu en tapinois au Luxembourg
+et y a lu un excellent exposé de motifs précédant un projet de loi sur
+la liberté de l'enseignement, qui n'a obtenu qu'une approbation moins
+générale. Nous examinerons ce projet et les critiques, parfois
+contradictoires, auxquelles il a donné lieu.--On annonce le prochain
+dépôt sur le bureau de la Chambre de propositions faites par des
+députés, en vertu de leur initiative; Une d'elles aura pour but de faire
+adopter par la Chambre cette pensée dont les propositions successives de
+MM. Gauguier, de Rémilly et Ganneron ont été les traductions plus ou
+moins heureuses, les expressions plus ou moins acceptables, et à
+laquelle la position qui a été faite à M. de Salvandy paraît donner une
+nouvelle force et un à-propos incontestable.
+
+Le discours de la reine d'Angleterre ne pouvait être un événement, car
+chacun avait prévu et savait d'avance ce qu'il devait renfermer.
+L'Irlande y a trouvé bon nombre de promesses qu'on espère lui voir
+prendre comme calmant. Notre gouvernement y a trouvé un échange de
+gracieusetés qui doivent lui rendre les rapports agréables, sinon les
+résultats plus assurés. La discussion è laquelle a donné lieu la
+proposition d'une adresse a été une occasion pour le ministre dirigeant
+et pour un orateur célèbre, lord Brougham, de donner à nos hommes d'État
+des éloges sans doute fort honorables. Mais notre susceptibilité
+nationale prend facilement ombrage des _satisfecit_ délivrés à
+l'extérieur à nos ministres. Ceux-ci devraient plutôt dire à leurs amis
+de Londres, comme, l'Intimé des _Plaideurs_: «Frappez, nous avons une
+popularité à nous faire.»
+
+Les plaidoiries des défenseurs des accusés de la cour de Dublin ont
+continué. L'immense succès du discours de M. Sheil pour M. John
+O'Connell rendait la lâche des autres avocats difficile; mais s'ils
+n'ont pas fait naître dans l'auditoire et dans la population un
+enthousiasme pareil, s'ils ne se sont pas vus l'objet d'une égale
+ovation, si leurs portraits n'ont pas rempli les colonnes des journaux
+anglais comme celui de l'avocat-député dont nous croyons, nous aussi,
+devoir reproduire les traits, ils ont tous été entendus avec une grande
+faveur. L'un d'eux, M. Fitz-Gibbon, qui avait pris l'accusation corps à
+corps, a, pendant la suspension d'une séance, reçu de l'attorney général
+un billet dans lequel celui-ci lui reprochait de l'avoir calomnié, et
+dont les termes ressemblaient assez à un cartel. A la reprise de la
+séance, M. Fitz-Gibbon a parlé devant la cour ses plaintes d'un procédé
+aussi insolite, aussi inconvenant de la part d'un magistrat. Par ordre
+de la cour, l'attorney a été contraint de retirer sa quasi-provocation.
+Cette circonstance a produit dans l'assemblée, toute prédisposée aux
+émotions, un effet difficile à décrire.--Les avocats se sont concertés
+pour prolonger leurs plaidoiries et donner à O'Connell le temps de voir
+arriver le discours de la reine d'Angleterre, avant d'être forcé de
+prendre la parole pour lui-même. C'est lundi dernier qu'il a dû parler à
+son tour. Ces longs débats épuisent les forces des jurés, qui n'ont
+point de suppléants en cas d'empêchement subit, et comptent parmi eux
+des vieillards. Déjà on a été menacé de voir la grippe, qui règne à
+Dublin comme à Paris, en retenir un loin de la salle d'audience. Nous
+avons dit qu'un contre-temps de ce genre forcerait à renvoyer à une
+autre session cette affaire pour laquelle un ajournement équivaudrait, à
+coup sur, à un abandon.
+
+Depuis quelque temps les nouvelles d'Espagne, qui, en l'absence de
+grands événements et de liberté réelle de la presse, venaient toutes par
+les correspondances particulières, faisaient envisager l'avenir de ce
+pays sous un aspect menaçant. Le ministère était regardé comme unanime
+dans son antipathie pour la constitution, mais comme divisé sur la
+question de savoir si l'on pourrait sans danger la mettre immédiatement
+à néant. La France passant pour avoir un parti pris dans la politique
+espagnole, l'ambassadeur anglais, M. Ralwer, affichait au contraire une
+complète impartialité, faisait un accueil également empressé aux hommes
+influents de toutes les opinions, et se préparait ainsi à recueillir le
+fruit des événements quels qu'ils fassent. On annonçait toujours comme
+très-prochain le retour de la reine Christine; et comme la conduite
+qu'elle allait tenir passait, à tort ou à raison, pour concertée avec
+notre ministère, nous nous trouvions, malgré nous, intéressés à ce
+qu'elle ne retombât dans aucune des fautes qu'elle avait précédemment
+commises, et à ce que sa rentrée dissipât toutes les inquiétudes que ce
+bruit seul avait fait naître. C'était une périlleuse responsabilité.
+Toutefois, la mort subite de la princesse Carlotta, sa soeur aînée,
+épouse de l'infant don François de Paule, était regardée comme un
+événement de nature à donner à l'ex-régente plus de véritable
+modération. La princesse Carlotta, qui avait un caractère assez ferme et
+peu d'amitié pour sa soeur, avait adopté et fait adopter à son mari
+l'opinion progressiste, ce qui avait contribué à surexciter chez la
+princesse Christine les opinions contraires. Cette lutte n'existant
+plus, quelques personnes se flattaient de voir l'ex-régente puiser
+désormais ses inspirations à des sources plus libérales. On croyait
+également et par la même raison que le mariage de la jeune reine
+Isabelle avec le fils aîné de l'infant était aujourd'hui probable. Mais
+tout à coup l'insurrection, éclatant sur plusieurs points à la fois, est
+venue mettre en question tous ces projets et ces espérances. Plusieurs
+villes, selon l'expression espagnole, se sont prononcées. Le
+Gouvernement y a répondu par les décrets les plus révolutionnaires, et
+par l'ordre d'arrêter immédiatement les chefs du parti progressiste, et
+même des hommes jusqu'ici réputés modérés. Des mandats ont été lancés
+notamment contre MM. Lopez, Arguelles, Cortina, Madoz, Garnica, Serrano
+et Concha. Quelques-uns sont parvenus à s'y soustraire par la fuite. Il
+faut attendre les nouvelles.
+
+Les dernières dépêches des États-Unis d'Amérique détruisent encore une
+fois les espérances qu'on avait pu concevoir d'une réduction dans le
+tarif. Trois propositions dans ce but, faites au congrès, ont toutes été
+repoussées, et le système dit protecteur compte aujourd'hui pour appuis
+des députés qui antérieurement le combattaient avec force.--On a proposé
+un projet de loi pour l'établissement d'un gouvernement territorial dans
+l'Orégon. Nous aurons à retenir sur cette question et sur celle du
+Texas, qui ne préoccupe pas moins l'Angleterre.
+
+La flotte sarde qui doit se rendre devant Tunis a appareillé. Elle se
+composera de trois vaisseaux et de plusieurs autres bâtiments de guerre
+qui doivent être ralliés pendant la navigation. On a toujours lieu
+d'espérer qu'une démonstration et l'intervention de puissances amies
+suffiront pour déterminer le bey à accorder la réparation due, et qu'un
+engagement qui pourrait avoir des complications inattendues ne deviendra
+pas nécessaire.
+
+Le _Magazine of Science_ publie une annonce empruntée, dit-il, à un
+prospectus distribué à Liverpool par le lieutenant Morrison, pour la
+construction d'un immense paquebot que cet officier se propose
+d'établir, et qu'il appellera le _Léviathan_. Ce paquebot-monstre, que
+nous craignons bien de voir rester à l'état de puff, sera de la
+contenance de 32,480 tonneaux, et sera mû par trois vis d'Archimède
+ayant chacune la force de 800 chevaux. Son pont aura 182 mètres de long
+et 52 mètres de large. Sous le pont il y aura 1,000 cabines
+particulières; le salon commun sera carré, mesurant 33 mètres sur chaque
+côté et 51 mètres sous le plafond; l'équipage et les passagers pourront
+former un personnel de 5,650 individus. Le devis de construction monte à
+4,750,000 fr., l'armement et l'ameublement à 1,250,000, au total
+5,000,000 fr. On estime que cinq voyages en Amérique, aller et retour,
+produiront une recette de 5,000,000 de fr.; en déduisant 1,750,000 fr.
+pour les frais, il restera de bénéfice annuel 3,250,000 fr. pour les
+propriétaires. Autour du pont sera disposée une route de plus de 500
+mètres de long, pour faire des promenades à cheval et en voiture. Il y
+aura sur le _Léviathan_ un parterre et un jardin potager, des serres,
+etc, sur un développement de 225 mètres. Le prix du passage, dans les
+meilleures cabines, y compris la table, n'excédera pas 400 fr. Cette
+immense machine flottante ne craindra rien de la violence des flots, et
+sera par sa masse même assurée contre tous les sinistres de mer. _Le
+Léviathan_, poussé par ses machines, de la force de 2,100 chevaux, sera
+encore aidé dans sa marche par des voiles, car il pourra porter 2,675
+mètres carrés de toile: on calcule qu'il fera facilement 20 kilomètres à
+l'heure, et qu'il exécutera en dix jours le voyage de Liverpool à
+New-York. Pour chasser l'ennui, le vaisseau-monstre aura son théâtre
+pour mille spectateurs et sa troupe de comédiens; il aura aussi un
+amphithéâtre où l'on professera les sciences, où l'on exécutera des
+expériences nouvelles, enfin son bazar et son journal quotidien imprimé
+à bord.--Nous sommes convaincu que si quelqu'un de nos lecteurs
+apercevait et signalait une lacune dans ce programme, le lieutenant
+Morrison se ferait un devoir de la remplir à l'instant.
+
+Un paquebot malheureusement plus réel, _le Shepherdess_, parti de
+Cincinnati pour Saint-Louis, avec un nombre de passagers que l'on évalue
+diversement de 150 à 200, s'est perdu à Cahokia-Bend, situé à moins de
+trois milles de Saint-Louis. Presque tous les passagers ont été surpris
+au lit par l'eau qui envahissait le navire. Cent seulement ont pu être
+sauvés. Le capitaine a péri des premiers; il laisse une femme et onze
+enfants sans fortune.--Un accident affreux est arrivé à l'école
+militaire de Saint-Cyr. Un élève de vingt-un ans, fils de M. de
+Castellane, ancien préfet, a été tué en faisant des armes avec un de ses
+camarades. Le fleuret de celui-ci s'est démoucheté et s'est introduit au
+travers du masque dans l'oeil de son adversaire, et pénétrant dams le
+cerveau, a causé une mort presque instantanée. Il y a peu d'années un
+accident tout semblable est arrivé à l'École Polytechnique au fils du
+général Excelmans, qui, du moins, n'a pas succombé.
+
+[Illustration: M. Richard Sheil, avocat de M. John O'Connell.]
+
+L'Institut vient de recevoir de la famille du célèbre ingénieur et
+mécanicien anglais James Watt, l'hommage d'un fort beau buste de cet
+homme illustre, qui a été placé dans la salle de l'Académie des
+Sciences. _L'Illustration_ s'est empressée de le faire
+graver.--L'Académie française, qui avait à procéder au remplacement de
+MM. Campenon, Casimir Delavigne et Charles Nodier, s'était réunie jeudi
+dernier pour élire les successeurs des deux premiers. Trente-cinq
+membres étaient présents. M. Pasquier, dangereusement malade en ce
+moment, et M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, sont
+les seuls qui n'aient pas répondu à l'appel. Trente-quatre votants
+seulement se trouvaient dans la salle, mais M. de Salvandy est entré
+avant qu'il fut clos, et son bulletin passe pour avoir complété la
+stricte majorité de 18 votes obtenues par M. Saint-Marc Girardin, qui a
+été proclamé membre de l'Académie; 8 voix se sont portées sur M. Émile
+Deschamps, 7 sur M. de Vigny, une sur M. Vatout.--La succession de
+Casimir Delavigne paraît être bien autrement difficile à recueillir.
+Sept tours de scrutin n'ont produit aucun résultat. Au premier et au
+quatrième tour, M. Émile Deschamps a compté, comme consolation de sa
+première défaite, 4 suffrages, et enfin une voix unique, les autres
+bulletins se sont véritablement partagés entre MM. Sainte-Beuve, Vatout
+et de Vigny. Ce dernier a obtenu, aux deux premiers tours, 7 voix qui
+ont ensuite presque toutes, et l'une après l'autre, déserté leur
+candidat. M. Sainte-Beuve en a réuni jusqu'à 17, et M. Vatout n'a jamais
+pu en conquérir plus de 16; mais au septième tour, une voix ayant
+déserté M. Sainte-Beuve et les deux concurrents étant devenus ex-aequo
+par l'obstination de trois des partisans de M. de Vigny, l'Académie a
+renvoyé cette élection au jour où sera ultérieurement fixée celle du
+successeur de Nodier.
+
+Nous avons rendu un hommage funèbre, en tête de ce numéro, au général
+Bertrand.--Nous ajouterons ici à la mention que nous avons déjà faite
+plus haut de la mort de la princesse Carlotta d'Espagne, qu'elle était
+née le 24 octobre 1804; elle est donc morte à trente-neuf ans et trois
+mois. Mariée en 1810, elle laisse sept enfants dont l'aîné, le duc de
+Cadix, se trouve actuellement à Pampelune à la tête d'un régiment de
+cavalerie. Elle était fille du roi de Naples François Ier, et par
+conséquent nièce de la reine Marie-Amélie. Elle comptait onze frères et
+soeurs, parmi lesquels madame la Duchesse de Berri et l'ex-reine
+régente.--Il ne nous reste plus qu'à enregistrer le décès du duc régnant
+de Saxe-Cobourg, frère du roi des Helges, et oncle de la duchesse de
+Nemours et du duc Auguste de Cobourg, époux de la princesse Clémentine
+d'Orléans.--Les nouvelles de Stockholm annoncent que le roi de Suède est
+fort dangereusement malade.
+
+[Illustration: Buste de Watt, donné à l'Académie des Sciences.]
+
+Établissements industriels de Paris.--de l'Éclairage de la ville de
+Paris, et de l'Éclairage au Gaz.
+
+[Illustration: Fabrication du Gaz.--Vue générale de l'usine de la
+Compagnie Parisienne, barrière d'Italie]
+
+[Illustration: Fabrication du Gaz.--Atelier de distillation.]
+
+Jusqu'en 1558, il n'y eut point è Paris d'éclairage public Dans
+certaines circonstances, quand les violences, les meurtres, les
+tentatives d'incendie, les crimes de toute espèce venaient en plus grand
+nombre désoler pendant la nuit la capitale, on enjoignait aux
+propriétaires de placer, après neuf heures du soir, sur une fenêtre du
+premier étage de leurs maisons, une chandelle allumée dans un fallot
+pour préserver les passants des attaques _des mauvais garçons_. On fut
+obligé de recourir à cette mesure, notamment en 1521, en 1526 et en
+1553. De plus, chaque compagnie ou chaque personne qui, pendant la nuit,
+avait à parcourir les rues, portait sa lanterne. En octobre 1558, on
+prit le parti d'attacher des fallots aux encoignures des rues. Un
+règlement du mois de novembre de la même année, cité par Félibien,
+ordonne que «au lieu de fallots ardents seront mises lanternes ardentes
+et allumantes.» Un certain abbé italien, nommé Laudati, imagina
+d'établir à Paris une location de torches et de lanternes, dont le
+monopole lui fut accordé pour vingt ans, en mars 1662; il fut autorisé à
+exiger des voitures qui loueraient ses lanternes cinq sous par quart
+d'heure, et des piétons trois sous seulement.
+
+En 1667, quand Louis XIV eut créé la charge de lieutenant de police, et
+en eut investi M. de La Reynie, ce magistrat comprit les devoirs, que
+lui imposait l'état d'insécurité de Paris, dépeint par Boileau dans sa
+sixième satire:
+
+ ... Sitôt que du soir les ombres pacifiques
+ D'un double cadenas font fermer les boutiques...
+ Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.
+ Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
+ Est au prix de Paris un lieu de sûreté
+ Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue
+ Engage un peu trop tard au détour d'une rue:
+ Bientôt quatre bandits lui serrent les côtes, etc., etc.
+
+Parmi les améliorations introduites par La Reynie, on doit citer les
+mesures qu'il prescrivit pour l'éclairage public: on plaça dans toutes
+les rues des lanternes garnies de chandelles, ce qui parut alors un
+établissement si important et donnant à la ville, un aspect si nouveau,
+que le gouvernement fit frapper à cette occasion une médaille, qui
+figure dans la collection numismatique du règne de Louis XIV, et portant
+pour légende: _Urbis securitas et nitor_.
+
+[Illustration: Fabrication du gaz.--Atelier d'épuration.]
+
+En 1745, un privilège pour des lanternes à réverbères fut accordé à un
+abbé Matherot de Preigney et à un sieur Bourgeois du Châteaublanc; mais
+ils ne purent se mettre en mesure de l'exploiter qu'en 1766. Ce
+perfectionnement fut fort goûté.--En 1721, les lanternes qui,
+primitivement, n'avaient été qu'au nombre de 2,736, étaient portées à
+5,772; en 1771, on en comptait 6,252; en 1821, les rues et places de
+Paris étaient éclairées par 12,672 becs de lumière établis dans 4,553
+lanternes, et les établissements publies par 482 lanternes contenant 688
+becs. C'était, au total, 15,300 becs et 5,035 lanternes.
+
+Londres était depuis longtemps éclairé au gaz, quand l'administration de
+la ville de Paris se détermina à en laisser poser quelques becs sur la
+voie publique, plutôt pour satisfaire la curiosité que dans la la pensée
+bien arrêtée de recourir à cet éclairage. Ainsi, tandis que de l'autre
+côté de la Manche on avait, par une large application et déjà par une
+longue expérience, reconnu les bons et immenses effets de ce procédé
+inventé vers la fin du dernier siècle par l'ingénieur français Lebon, en
+France, à Paris, l'administration fermait les yeux à la lumière, et
+passait pour l'éclairage à l'huile des marchés qui devaient pour bien
+longtemps condamner nos rues à un clarté moins que douteuse. Les
+premiers essais d'éclairage par le gaz des rues de Paris qui aient été
+autorisés, remontent à 1821. Dès 1810, Londres avait commencé à
+l'adopter pour plusieurs de ses quartiers. En 1815, un ingénieur anglais
+avait cherché à établir à Paris l'éclairage au gaz, et à cet effet il
+avait construit une usine au Luxembourg, mais cette tentative,
+désastreuse pour les intéressés fut bientôt abandonnée. En 1820
+l'exploitation du Luxembourg fut reconstituée, les appareils de
+l'ingénieur anglais furent remplacés, et, au bout de quelques mois, la
+Chambre des Pairs, le théâtre de l'Odéon, et plusieurs établissements
+particuliers se trouvèrent éclairés. Le gaz, fut même employé pour
+l'éclairage public de la rue de l'Odéon. Toutefois, malgré la création
+presque simultanée de plusieurs entreprises d'éclairage au gaz, le
+nouveau procédé demeura à peu près exclusivement affecté aux
+établissements particuliers, qui, du reste, ne l'adoptèrent que
+successivement et avec beaucoup de lenteur.
+
+La première lanterne au gaz qui ait brûlé sur la voie publique dans
+Paris est, dit-on, celle du commissaire de police du faubourg
+Saint-Denis en 1819; elle était alimentée par un appareil établi dans
+une fabrique de produits chimiques située dans le voisinage.
+
+A dix ans de là, à la fin de 1829, Paris ne comptait qu'environ 40 becs
+sur la voie publique; liée par la routine et par les traités qu'elle
+subissait fort patiemment, l'administration n'avait donné et ne donna,
+plusieurs années encore après, aucun développement sérieux à ce qui ne
+pouvait plus depuis longtemps être considéré comme un essai; et six ans
+après, à la fin de 1835, on ne comptait encore sur la voie publique à
+Paris que 203 becs brûlant pour le compte de la ville.
+
+Depuis cette époque, chaque année a amené une progression sensible.
+
+ On a établi, en 1836, un nombre de becs nouveaux de 383
+ - 1837, - - 528
+ - 1838, - - 167
+ - 1839, - - 555
+ - 1840, - - 827
+ - 1841, - - 1,129
+ - 1842, - - 2,099
+ - 1843, - - 977
+
+ Le nombre total des becs de gaz établis sur la voie
+ publique pour le compte de la ville de Paris était donc,
+ au 31 décembre dernier, de 6,868
+
+On aura remarqué l'accroissement notable que l'éclairage au gaz a pris
+en 1842, et on aura été surpris de ne lui pas voir suivie cette
+progression en 1843 avec la même vivacité. C'est un des tristes effets
+des engagements pris et signés avec les entrepreneurs d'éclairage à
+l'huile, engagements qui rendront moins sensible encore l'accroissement
+annuel jusqu'en 1849, et qui ne permettront pas, peut-être, que Paris se
+trouve, à la fin de la première moitié, du dix-neuvième siècle,
+entièrement éclairé au gaz. L'huile fournissait encore, au 31 décembre
+dernier, un nombre de becs publics précisément égal à celui que le gaz
+illumine, 6,868; mais, comme il faut à chaque lanterne à l'huile deux
+becs et souvent même trois, l'huile n'alimente que 3, 175 lanternes. Ce
+nombre, joint aux 6,868 becs de gaz, complète un total de 10,043
+lanternes.
+
+Suivant les saisons, l'éclairage est général ou partiel. L'éclairage est
+général dans les mois de janvier, février, mars, octobre, novembre et
+décembre, c'est-à-dire que, pendant ces six mois tous les becs
+indistinctement sont allumés du jour au jour sans
+interruption.--L'éclairage est partiel pendant les six autres mois de
+l'année, c'est-à-dire que, selon les localités, le service d'une partie
+des becs est suspendu tout ou partie de la nuit lorsque la clarté de la
+lune peut y suppléer.--Ces derniers becs sont appelés becs _variables_;
+ceux qui sont allumés du jour au jour sont appelés becs _permanents_; le
+nombre des premiers est de 10,086, des derniers de 3,647. Aujourd'hui
+cette économie profite, au budget de la ville, qui obtient un prix moins
+élevé un raison de cette extinction calculée. Sous l'ancien régime, il
+ne lui revenait rien de cette économie, et on imposait à l'entrepreneur,
+à cause de ce qui était considéré comme une tolérance, de servir, à des
+favoris et à des femmes _protégées_, des pensions dites _pensions sur le
+clair de lune_.
+
+Le service de l'éclairage à l'huile est fait par un seul
+soumissionnaire. Six compagnies concourent à l'éclairage de la ville par
+le gaz, ce sont les compagnies Française, Anglaise, La Carrière,
+Parisienne, de Belleville et de l'Ouest. Les premières établies ont fait
+choix de quartiers qui présentaient d'incontestables avantages,
+c'est-à-dire la plus grande certitude de pouvoir desservir, outre les
+becs publics, des becs établis pour le compte de commerçants en
+boutiques ou de propriétaires. On estime, et l'administration de la
+ville admet que, pour qu'une compagnie puisse être indemnisée de ses
+premiers frais de pose de conduits et de ses frais quotidiens pour
+l'éclairage d'une rue, il faut que celle-ci puisse lui fournir, outre
+l'éclairage public, l'établissement d'un bec par cinq mètres de
+parcours. Or, là où l'éclairage particulier est nul, la compagnie serait
+en perte si elle était tenue de poser des conduites uniquement pour
+l'éclairage public, et la ville ne peut l'y contraindre qu'en
+l'indemnisant.
+
+Si la ville ne peut pas toujours contraindre une compagnie à établir des
+conduites partout où elle les juge nécessaires, elle a ce droit toutes
+les fois qu'il y a garantie que le produit sera suffisant pour couvrir
+les frais. Ces charges des compagnies, ces obligations, auxquelles elles
+sont tenues, entraînent une idée de privilège. Il n'y a cependant point
+de privilège de droit établi à leur profit, mais il y en a un de fait
+auquel la ville, le service public, la voirie et les compagnies trouvent
+également leur compte. Presque toutes les rues de Paris sont percées,
+sous leur pavage, d'un égout et souvent de deux conduites d'eau. Si, à
+ces courants souterrains, qui nécessitent trop souvent des réparations
+et par suite l'interruption de la circulation, on eût laissé, en outre,
+toutes les compagnies du gaz qui se sont établies et toutes celles qui
+eussent voulu s'établir, ajouter des conduits en concurrence l'une; de
+l'autre, il n'y eut pas eu de jour où une fuite n'eût rendu
+indispensable de bouleverser le sol, de pratiquer des tranchées, du
+barrer les rues; il eût fallu rechercher à quelle compagnie incombait la
+réparation. De là des lenteurs et de continuelles entraves. La ville a
+dû n'autoriser qu'une compagnie par rue ou plutôt par quartier; elle a
+tracé à chacune d'elles un périmètre, abandonné un parcours; elles se
+meuvent dans les limites qu'elle leur a posées. Ajoutons que, par suite
+de cette mesure, que tout rendait nécessaire, la voie publique, moins
+souvent bouleversée et interrompue qu'elle ne l'eût été, est bien
+éclairée, à un prix modéré, sans que les particuliers soient rançonnés,
+et que les compagnies établies réalisent toutes un bénéfice, suffisant
+même pour les moins bien partagées.
+
+La fabrication du gaz offre, un curieux, un imposant coup d'oeil. La
+compagnie Parisienne, qui est située à la barrière d'Italie, et qui a un
+des parcours les plus étendus, sinon encore les plus fournis de becs, la
+compagnie Parisienne a bien voulu admettre nos dessinateurs dans son
+usine. Leur crayon donnera à nos lecteurs une idée de l'étendue, de
+l'immensité de ces sortes d'établissements. Mais il lui manquera la
+couleur pour bien rendre ces fournaises, ce rouge cerise devant lesquels
+seraient bien pâles les forges de Vulcain à l'Opéra. Cinquante
+fourneaux, rangés dans l'atelier de distillation, font dégager de la
+houille ce gaz qui doit se répandre sur Paris en torrents de lumière.
+Pour retirer le gaz inflammable, la houille est mise dans des cornues
+continuellement exposées à la chaleur rouge. Cette chaleur leur est
+communiquée par des fourneaux placés immédiatement au-dessous, ainsi
+qu'on le voit dans la gravure représentant l'atelier de distillation. Le
+gaz s'échappant des cornues passe dans un appareil de forme cylindrique
+et allongé, à travers lequel, après avoir plongé dans l'eau où il dépose
+les parties bitumineuses qu'il entraînait avec lui, il est dirigé vers
+l'atelier d'épuration où il circule dans nue foule de tuyaux destinés à
+le refroidir et où il est mis en contact avec la chaux qui le débarrasse
+de son hydrogène sulfuré. De là enfin il se rend dans le gazomètre, d'où
+il ne sort plus que pour la consommation.
+
+Bien des essais ont été tentés de nos jours pour surpasser et remplacer
+l'éclairage au gaz de houille. Beaucoup n'ont atteint ni l'un ni l'autre
+de ces buts. Quelques-uns, comme ceux dont le gaz de résine a été
+l'objet, ont donné des résultats satisfaisants au point de vue de
+l'effet, mais ont été reconnus inapplicables sous le rapport de
+l'économie. L'usine de Belleville, qui avait été fondée pour fabriquer
+du gaz avec de la résine, a dû se transformer et en venir au système de
+la fabrication par la houille. Une usine _extra-muros_, qui exploitait
+le procédé très-ingénieux de M. Selligue pour la production du gaz dit
+_gaz à l'eau_, vient également de se décider à extraire son gaz du
+charbon de terre. L'éclairage au gaz d'huiles essentielles, qu'on a
+voulu mettre en pratique sur la place du Musée, a présenté des
+difficultés pour le prompt allumage que le froid de l'hiver eût rendues
+plus grandes encore; il répandait une odeur qui eût été insupportable
+dans les intérieurs, et produisait une flamme fuligineuse qui
+obscurcissait et enfumait bientôt les réflecteurs et les verres. L'essai
+d'éclairage par les piles de charbon dont la place Louis XV a été le
+théâtre, et sur lequel _l'Illustration_ a déjà donné quelques détails,
+est demeuré à l'état d'expérience de laboratoire. Son prix de revient
+n'a point été recherché, parce qu'il est demeuré démontré des l'abord
+qu'il ferait infiniment plus élevé que celui du gaz de houille. C'est
+donc à perfectionner celui-ci bien plutôt qu'à le remplacer que doivent
+tendre tous les efforts. En le purifiant avec soin, en en rendant la
+combustion inodore, en lui enlevant toute action sur les peintures et
+les dorures, les compagnies qui en exploitent la fabrication
+généraliseront son usage et le feront pénétrer dans l'intérieur des
+habitations privées. Là où les compagnies n'éclairent point moyennant un
+abonnement à forfait, mais où elles perçoivent un droit proportionné au
+gaz qui a été consommé, elles établissent ce qu'elles appellent un
+compteur, espèce de cylindre au travers duquel passe le gaz, et qui est
+muni d'un mécanisme servant à constater la quantité qui l'a traversé. On
+a plus d'une fois cherché, en Angleterre, à faire de cet appareil un
+dernier épurateur; si l'on arrivait sous ce rapport à un résultat
+satisfaisant, le gaz ne serait plus relégué au dehors des portes
+cochères, il monterait les escaliers, traverserait les antichambres et
+se verrait un jour, prochain peut-être, ouvrir à deux ballants les
+portes des salons.
+
+
+
+Fragments d'un Voyage en Afrique (1).
+
+Suite.--Voir t. II, p. 388.
+
+ [Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.]
+
+Le lion avait regagné sa tanière, emportant la proie qu'il venait de
+ravir; mais les habitants du douair se tinrent sur la défensive, et
+coutinuèrent à pousser des clameurs le reste de la nuit. Ce vacarme
+retentissait si désagréablement à mes oreilles qu'il m'empêcha de me
+rendormir. Je me tordais en efforts désespérés depuis une heure, lorsque
+le cheick du douair, qui, comme les autres, avait quitté sa couche au
+premier signal d'alarmes, ouvrit la porte de ma cabane et vint s'asseoir
+près de moi.
+
+«Ne crains rien, Roumi (chrétien) me dit-il; le voleur n'osera plus
+revenir, et nous en sommes quittes pour un mouton. Le douair veille, et
+s'il tentait de recommencer son exploit, il n'aurait bientôt ni le
+pouvoir ni la volonté d'en faire ailleurs.
+
+--Diable de voisins! dis-je en arabe. Je m'étonne que vous supportiez
+une pareille existence.
+
+--Nous les connaissons trop bien pour les craindre beaucoup, reprit le
+cheick: ils sont nombreux dans les bois qui nous avoisinent, et n'y
+trouvent pas toujours de quoi se nourrir. Lorsque la faim les
+aiguillonne, ils parcourent et ravagent le pays; ils se transportent en
+troupes de six ou sept dans les lieux où ils prévoient qu'il y a à
+voler, et notre douair, entre autres, est souvent honoré de leurs
+visites. L'un des maraudeurs se dévoue alors, franchit les palissades,
+saisit une proie, et va la partager avec ses compagnons qui l'attendent
+non loin de là, et se bornent à demeurer simples spectateurs du larcin;
+puis un autre s'élance à une nouvelle conquête, et ainsi de suite,
+jusqu'au dernier. C'est aux moutons qu'ils s'attaquent ordinairement.
+Si, dans leur route, des chasseurs attaquent la bande, un lion s'élance
+et ne cède qu'en mourant; un deuxième lui succède et tombe comme lui.
+Une chose qui te paraîtra extraordinaire, c'est que deux lions ne
+prennent jamais part au combat en même temps; celui auquel ils
+reconnaissent une plus grande force est toujours le premier sur la
+brèche. Cent hommes les attaquent-ils, ils périssent ou les terrassent;
+il n'y a pas pour eux de retraite. Rencontrent-ils un homme seul, et cet
+homme a un sabre et qu'il fasse mine de s'en servir, ils le laissent
+continuer son chemin; le frottement de la lame sur le fourreau les
+effraie; les étincelles que lance l'acier éblouissent leurs yeux, ils
+redoutent le son d'un yatagan plus que la détonation de cinquante
+fusils. Lorsque les hommes qu'ils trouvent sur leur passage ne sont pas
+armés, ils vont droit à eux, les fixent et s'enfuient; puis ils
+reviennent, et reviennent encore essayer les mêmes moyens
+d'intimidation. Si les chasseurs montrent la moindre terreur, ils sont
+perdus: les lions s'élancent sur eux et les dévorent; si, au contraire,
+leurs traits reflètent la fermeté et l'impassibilité de leur aîné, et
+qu'ils marchent résolument à leurs agresseurs en les accablant d'injures
+et en leur lançant des pierres, cela suffit pour disperser la troupe.
+
+«Mon frère, ajouta le cheick, se trouva face à face, il y a quelque»
+jours, avec un lion monstrueux qui dormait, étendu au soleil sur la
+route que tu vois d'ici. Il ne s'attend pas à la rencontre et
+tressaillit d'abord; mais, se rassurant bientôt, il passa auprès de
+l'animal en vomissant des imprécations. Celui-ci leva nonchalamment la
+tête, le regarda, puis se recoucha sans plus de cérémonie.
+
+«Quand les lions sont repus, on peut passer sans crainte auprès d'eux,
+souvent même ils se lèvent et se frottent aux vêtements du voyageur; ils
+permettent aussi qu'on les caresse; mais, lorsqu'ils sont affamés,
+l'audace et la présence d'esprit sauvent seules d'une mort certaine.
+L'homme n'a plus qu'à pousser des cris terribles, à lancer des pierres
+et à les poursuivre jusqu'à ce qu'il les perde de vue. Mais le courage
+dont on fait preuve dans ces occasions doit paraître naturel, car, s'il
+est emprunté aux dangers, l'animal le reconnaît bien vite, et alors tout
+est perdu.»
+
+Le cheick s'arrêta à ces mots; mais ma curiosité n'était qu'à demi
+satisfaite, et je lui demandai quelques détails sur la chasse aux lions,
+dans laquelle les Arabes déploient une grande habileté. Il satisfit mes
+désirs avec empressement.
+
+«Les Arabes, continua-t-il, chassent le lion de deux manières: dès
+qu'une bête de somme vient à mourir dans un douair, on la transporte, en
+un lieu fréquenté par les lions: on suspend ses dépouilles à un arbre
+au-dessus d'un fourré de broussailles. Le lion alléché par l'odeur,
+s'avance et s'apprête à l'emporter sur le bord d'une rivière où il prend
+son repas, car il ne dévore jamais sa proie à l'endroit où il la trouve;
+mais en sentant de la résistance, il s'efforce de couper la corde.
+Alors, sans lui laisser le temps de respirer, les Arabes placés sur les
+arbres environnants déchargent leurs armes, et, visant au front,
+l'étendent presque toujours roide mort. Dans le cas où l'animal n'est
+que blessé, malheur à celui qui s'est placé sur un arbre d'un facile
+accès! il est victime de sa maladresse. Si l'arbre est inaccessible, le
+lion s'étend au pied et reste là jusqu'à ce qu'il meure ou soit vengé.
+On a vu des Arabes passer des journées entière, juchés sur des arbres et
+ne devoir leur délivrance qu'à leurs compagnons. Le lion une fois étendu
+sur le sol, les Arabes ne se pressent pas trop d'abandonner leurs
+arbres, de crainte qu'un ou plusieurs compagnons de la victime ne soient
+embusqués près de là.
+
+«D'autres fois, lorsque le sol est humide et qu'on a remarqué des traces
+de leur passage, les Arabes se réunissent au nombre de vingt ou trente;
+ils s'arment de piques et de fusils et suivent les traces aperçues. A
+mesure qu'elles s'effacent, ils se rapprochent de la retraite du lion
+et, au point où elles disparaissent tout à fait, ils décrivent un
+demi-cercle; les porteurs de piques marchent les premiers, les autres
+suivent. Lorsqu'ils découvrent le lion, ils forment le cercle entier et
+l'y enferme. La bête épouvantée veut fuir, elle tourne de tous côtés
+sans trouver d'issue; les piques lui barrent le passage. Enfin, après
+qu'elle a fait de nombreuses tentatives, on ouvre le cercle; elle va
+s'élancer, mais une décharge du second rang la prévient, et elle retombe
+mourante sur les piques.
+
+«Les Arabes sont très-adroits à cet exercice, mais ils s'y livrent trop
+rarement pour détruire la race. Les lions fourmillent dans nos montagne;
+leur force atteint un développement extraordinaire; leur taille égale
+quelquefois celle d'un gros âne; alors ils s'attaquent aux vaches et
+même aux chameaux, qu'ils chargent sur leur dos et emportent aussi
+facilement qu'ils feraient d'un mouton.»
+
+J'ai rapporté textuellement le récit du cheick. Plusieurs passages de
+cette narration paraîtront extraordinaires sans doute; il m'ont étonné
+moi-même; mais ce que j'ai entendu raconter depuis par d'autres Arabes,
+au sujet de la chasse aux lions de la Matmata, les confirme entièrement.
+
+L'aube parut au moment où le cheick finissait de parler; je le remerciai
+avec effusion de sa noble hospitalité et je pris congé de lui et de son
+douair. Nous traversâmes, moi et mes gens, un grand nombre de montagnes
+avant d'atteindre la vallée du Chélif. Je remarquai que, contrairement à
+celles que nous avions parcourues la veille, elles étaient cultivées
+dans toute leur étendue; des douairs d'un aspect agréable étalaient sur
+les flancs leurs vertes cabanes. Peu d'heures après avoir perdu de vue
+ces montagnes, nous arrivâmes à Milianah sans avoir éprouvé d'accidents.
+Le bon accueil que j'y reçus de Sidi-Mohamed-Ben-Allal me fit bientôt
+oublier mes fatigues et le triste séjour de Tazza.
+
+On me dispensera de parler de Milianah, que nos expéditions ont assez
+fait connaître. A cette époque, elle appartenait à l'émir, qui en avait
+fait un des grands centres de sa puissance. Si mes observations ne m'ont
+pas trompé, les habitants de Milianah, comme ceux de la vallée du
+Chélif, sont bien disposés en faveur des Français; il en est de même
+pour les tribut campées entre cette ville et Médéah; tous désirent un
+changement de domination, mais ils voudraient qu'on les défendit contre
+Abd-el-Kader. Lorsque, en juin 1838, les Français entrèrent à Médéah en
+longeant la vallée du Chélif, les indigènes s'enfuirent dans l'intérieur
+pour ne pas se battre. Les gens de l'ouest seulement firent résistance.
+
+J'étais depuis quelques jours, dans la ville, lorsque l'émir y arriva
+lui-même à la tête de ses réguliers et des dignitaires de l'armée. Ayant
+à lui proposer un contrat de commerce, je m'empressai de demander une
+audience, qui me fut accordée pour le lendemain. Sidi-al-Kraroubi,
+ministre de l'émir, me prévint qu'elle aurait lieu dans la plaine, où
+son maître devait passer en revue toutes ses troupes. J'étais invité à
+assister à cette solennité.
+
+Comme on le pense bien, je ne fermai pas l'oeil de la nuit. Le jour me
+trouva debout et la tête appuyée sur l'un des poteaux de bois qui
+soutenaient la maison. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit
+entendre au dehors, et les accords d'une musique sauvage retentirent à
+mes oreilles. C'était le corps de musique de l'émir qui nous régalait
+d'une aubade. Je n'ai jamais entendu de plus effrayante symphonie;
+néanmoins je fis contre fortune bon coeur, et je me rendis
+courageusement sur la place, où s'exécutaient les airs les plus
+grotesques qu'il soit possible d'imaginer. Les artistes qui troublaient
+de si grand matin les paisibles habitants des airs étaient, au dire des
+Arabes, des virtuoses distingués. L'émir était le créateur de cette
+société fort peu harmonique: à mesure qu'il avait vu sa renommée
+s'accroître, il avait augmenté sa maison.
+
+Quelques objets de luxe s'étaient introduits insensiblement dans le
+ménage passablement Spartiate du marabout, et il pensait que rien ne
+donnerait une meilleure idée de sa puissance que le déploiement de
+toutes ses richesses. C'est surtout dans une occasion aussi solennelle
+(la réunion de toute l'armée) qu'il fallait éblouir le vulgaire Sa
+musique, qu'il considérait comme la plus brillante de toutes ses
+innovations, devait, selon lui, servir merveilleusement son dessein;
+mais, à coup sûr, si elle était assez agréable à la vue, l'effet qu'elle
+produisait sur les oreilles était essentiellement déchirant. Une
+douzaine de hautbois criards et de clarinettes fêlées, trois triangles,
+autant de tambours, quelques fifres qu'il eût été impossible d'accorder,
+et quatre mauvaises trompettes sans clefs, composaient cet orchestre
+charivarique. Jugez du tapage que devaient faire nos braves virtuoses
+quand ils soufflaient tous à perdre haleine; ils liraient de leurs
+instruments des sons à faire reculer d'effroi les tigres les mieux
+aguerris.
+
+Enfin, à notre grande joie, la musique cessa de jouer; l'émir parut en
+cet instant, et un hourrah général le salua. Il était suivi de ses
+lieutenants et des principaux cheiks des tribus; tous montant des
+chevaux arabes, qu'ils maîtrisaient avec une étonnante habileté.
+
+Le costume que portait Abd-el-Kader était fort simple et contrastait
+avec le luxe des habits de ses officiers. On l'aurait pris pour le
+dernier d'entre eux, n'eut été la vénération dont on l'entourait; chacun
+s'inclinait silencieusement sur son passage. Les hommages presque
+serviles de la foule s'adressaient plutôt au marabout qu'au chef de
+l'armée. Les Arabes ont, en général, un très-grand respect pour la
+religion et pour les hommes qu'ils croient inspirés de Dieu.
+
+Abd-el-Kader pouvait avoir alors trente-trois ou trente-quatre ans; mais
+les jeûnes et les soucis du gouvernement avaient imprimé quelques rides
+précoces sur ses traits délicats. Sa taille est moyenne; sa constitution
+ne paraît pas très-robuste; la couleur de son visage approche du jaune:
+c'est de la pâleur brûlée par le soleil; sa physionomie est douce et
+agréable; il a presque toujours le sourire sur les lèvres, à moins qu'on
+ne parle de Dieu ou du Prophète. Dans ce cas, il devient sérieux, et
+affecte une extrême dévotion. Ses yeux sont petits, noirs et
+très-expressifs; de beaux sourcils, d'un châtain foncé, les surmontent;
+son regard est indécis d'abord, mais, à mesure que la conversation
+s'anime, il devient vif et perçant; Son nez, est régulier, son front
+découvert; son visage ovale est entouré d'une barbe noire, courte et
+claire; sa tête n'est pas développée: il a surtout des oreilles d'une
+petitesse remarquable; ses mains sont blanches et potelées, à faire
+envie à nos coquettes parisiennes; sa bouche est grande; elle laisse
+apercevoir assez volontiers deux rangées de dents belles et régulières.
+Il y a dans la démarche d'Abd-el-Kader un peu de cette affectation que
+donne forcément l'habitude du pouvoir; il porte entre les deux yeux une
+petite étoile bleue, emblème de la sainteté de sa mission. C'est un
+inspiré ou un homme essentiellement habile. Rien dans ses discours, ni
+dans ses actions, n'a pu donner là-dessus de renseignements précis. Il
+est à supposer néanmoins, qu'il exploite le fanatisme de ses
+compatriotes, et qu'il n'est parvenu à se maintenir au-dessus d'eux que
+par des semblants de piété bien étudiés. Du reste, sa vue n'est pas
+faite pour effrayer: le sourire, qui se tient en permanence sur ses
+lèvres, est, au contraire, très-rassurant; sa voix est douce et
+flexible; ses gestes, empreints d'une majesté un peu forcée, ne perdent
+rien pour cela d'une espèce de gracieuseté instinctive; la fierté se
+peint dans tous ses mouvements; elle est dans toutes ses paroles.
+L'excessive négligence qu'il apporte dans sa toilette est un calcul. Il
+y a de l'orgueil même dans l'étalage de la misère.
+
+Abd-el-Kader s'avança vers nous, porta la main à son coeur, en forme de
+salut, et nous invita du geste à le suivre. Sou interprète m'annonça
+alors que le sultan allait inspecter l'armée, et que je pouvais
+l'accompagner.
+
+_(La suite à un prochain numéro.)_
+
+
+
+Les petites Industries en plein vent.
+
+(Voir t. II, p. 511.)
+
+Jetons en passant un coup d'oeil, mais rien qu'un, sur l'appétissant
+éventaire des marchandes de gâteaux placées sous le guichet du
+Carrousel. Quelle profusion! quel habile assortiment de friandises
+populaires! la brioche, le flan, éternelle tentation du gamin de Paris!
+le pain d'épices, véritable Protée de la pâtisserie, affectant toutes
+les formes, toutes les figures, depuis celle d'Abd-el-Kader, jusqu'à
+celle de l'Empereur sur son cheval de bataille! La galette feuilletée,
+cette amie inoffensive de l'estomac de la grisette parisienne!
+
+Le soir, la marchande de gâteaux va dresser son modeste buffet devant
+les théâtres du boulevard du Temple. Ce n'est plus seulement à la
+gourmandise, à la fantaisie qu'elle s'adresse: il s'agit de contenter
+des appétits réels, des estomacs exigeants. Les spectateurs des petites
+places de la _Gaieté_, du _Cirque_, des _Folies-Dramatiques_, ont
+souvent oublié l'heure du dîner pour celle du plaisir. Depuis trois
+heures de l'après-midi, ils ont fait queue dans la barrière du théâtre
+pour conquérir une place bonne ou mauvaise dans les combles de la salle;
+mais le traître et le tyran ont la voix sonore, et cela suffit... suffit
+pour le plaisir, car vers le troisième ou le quatrième entr'acte, le
+dîner oublié vient réclamer ses droits par des tiraillements importuns.
+Le dîner n'est pas loin, il n'est pas cher: pour 3 sous, l'habitant du
+paradis obtient de la marchande de gâteaux la pomme en chausson ou la
+tranche de veau également revêtue de sa robe de chambre de pâte ferme et
+dorée; puis, pour le modique supplément de 5 centimes, il se désaltère à
+la fontaine du marchand de coco, qui l'ait tinter à grand bruit son
+grand verre de métal; l'honnête limonadier tourne le robinet de sa
+fontaine et fait écumer dans la coupe le sirop de réglisse, en hiver; en
+été, la limonade au vinaigre; dans la saison de la canicule, il débite
+aussi des glaces et sorbets au citron, à la vanille, à la groseille, aux
+prix de 1 sou ou de 2 liards.
+
+Ainsi rassasié, désaltéré, rafraîchi, le spectateur regagne sa place et
+se sent plus dispos pour applaudir son acteur favori et pour pleurer sur
+les malheurs de l'héroïne. Mais s'il est au théâtre avec sa femme ou sa
+prétendue, il ne rentrera pas sans garnir ses poches de quelques
+galanteries que lui vendra la marchande d'oranges... vraies oranges du
+Portugal!... ou sa voisine la marchande de pommes, ou son autre voisine
+la marchande de marrons, il n'oubliera pas le bâton de sucre d'orge pour
+le mioche. Et le voilà plus content, plus heureux, plus fier que le
+brillant lion de l'avant-scène, qui baille dans son fauteuil de velours
+en offrant des pastilles d'ananas à sa belle voisine, laquelle n'est
+souvent que la fille déchue de l'honnête marchande de gâteaux.
+
+Reprenons, s'il vous plaît, notre promenade d'observateurs, et
+retournons sur le quai des Tuileries; cette petite digression nous en a
+passablement éloignés. Traversons la chaussée sans trop de crainte pour
+le lustre de nos chaussures: le petit boueur que vous voyez là-bas vient
+de nettoyer le pavé et de tracer un étroit sentier dans la fange qui
+couvre le sol.
+
+Il demande, pour ce service, quelque monnaie aux passants. D'autres,
+plus industrieux, jettent, les jours de grandes pluies, des ponts
+volants sur les ruisseaux des vieux quartiers; le piéton généreux, qui
+consent à se soumettre au droit de péage, peut s'aventurer sans danger
+sur la planche étroite, car le petit ingénieur la maintient pour lui du
+pied et de la main; mais gare à l'avare qui s'y hasarde sans payer le
+tribut! ma foi, pour lui, le pont sera livre à son propre équilibre,
+combattu par l'inégalité des pavés, par l'impétuosité du client, par
+l'inhabileté du pied peu marin qui se pose sur la planche frêle et
+chancelante... et... si elle tourne... au milieu du trajet... si notre
+avare culbute en pleine rivière... tant pis pour lui... à qui la
+faute?...
+
+Voici enfin, à l'extrémité sud du pont des Arts, en face de l'Institut,
+ce berceau de la littérature, une vieille et poudreuse industrie que
+l'on peut en appeler le tombeau. Le bouquiniste, noir et sinistre
+industriel, dans l'honnête acception du mot, sorte de croque-mort
+littéraire, qui ensevelit dans ses cases de sapin, comme dans des bières
+funéraires, tant d'oeuvres avortées, créées pour l'immortalité, le
+bouquiniste est venu exposer, comme une ironie, sa collection de livres
+trépassés, dans le voisinage même du palais des écrivains immortels!
+Grande et muette leçon sur la vanité des choses littéraires de ce monde!
+
+Le bouquiniste étale sa marchandise sur le parapet des quais, depuis le
+pont du Carrousel jusqu'au pont Saint-Michel; on l'aperçoit aussi sur le
+quai du Louvre, sur le quai de l'Horloge, aux deux angles du Pont-Neuf
+qui font face à la statue d'Henri IV, sur ta Pont-au-Change, sur le quai
+aux Fleurs, et dans mille petites ruelles noires et boueuses du vieux
+Paris. Cet estimable commerçant semble être le contemporain de ses
+bouquins les plus vénérable, par leur âge et leur vétusté; il a même
+avec eux plus d'un point de ressemblance: il est vieux, usé, ratatiné,
+pouilleux, plissé, rogne aux angles, comme le plus vieux de ses vieux
+livres. Son dos voûté imite la reliure à dos brisé des vielles éditions:
+sa peau jaune et luisante semble empruntée au parchemin séculaire qui
+revêt un _Amyot_ primitif; jamais marchand ne s'est mieux incarné dans
+la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c'est l'homme à l'état
+de bouquin.
+
+Exposé par état à toutes les intempéries des saisons, il porte par
+mesure hygiénique un respectable bonnet de soie noire sur sa tête chenue
+que surmonte d'ailleurs une vieille casquette à visière. Son petit corps
+grêle est protégé contre la brise et le brouillard par un petit manteau
+râpé qui la recouvre comme une cloche, et ses mains basanées se cachent
+sous les mailles de gros gants de tricot vert.
+
+Que dirai-je de sa science, de sa littérature?... M'accusera-t-on de
+calomnie, si je dis que plus d'un bouquiniste sait à peine lire et
+signer son nom? Faut-il le blâmer de cette sage ignorance... et n'est-il
+pas heureux de ne pouvoir lire les livres qu'il vend?
+
+Pour lui le livre est une chose, et rien de plus, une chose qui vaut 25
+centimes à l franc, selon sa reliure et son format.
+
+Il les classe ainsi, d'après leur valeur matérielle, dans de petites
+cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis, il se promène
+stoïquement dans la brume ou au soleil, devant son étalage, battant la
+semelle sur le pavé pour se réchauffer les pieds et soufflant dans ses
+gros gants verts. Il voit sans s'émouvoir de nombreux amateurs s'arrêter
+devant ses tablettes, examiner ses volumes pendant de longues heures,
+les déranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le
+rayon et s'éloigner sans acheter, sans même remercier et saluer le
+pauvre marchand grelottant.
+
+Cette race peu lucrative de chalands prend le nom de bouquineurs. Le
+bouquineur passe ses journées entières devant l'étalage du bouquiniste;
+c'est la son cabinet de lecture, sa bibliothèque. Il passe en revue
+toutes ces vieilleries littéraires ou scientifiques, parmi lesquelles se
+trouvent parfois enfouis des trésors. Il en est qui, ardents à cette
+recherche, y consacrent non-seulement quelques heures, quelques
+journées, mais leur vie entière, en font leur occupation, leur
+profession; à l'heure où l'employé se rend à son bureau, ils se rendent
+à leur poste, et commencent leurs fouilles cent fois recommencées. Ne
+croyez pas que l'heure des repas interrompra ce travail passionné: le
+bouquineur déjeune en bouquinant; il s'est muni, en venant, de son petit
+pain quotidien ou de sa brioche, et rien ne le distrait jusqu'au soir,
+si ce n'est l'heure du détalage, ou quelque averse subite. Ce dernier
+accident ne le prend pas au dépourvu, car il ne marche jamais sans un
+immense parapluie, moins destiné à garantir son feutre hérissé et sous
+habit noir râpé aux coudes, qu'à protéger ses livres, ses précieuses
+trouvailles, contre les injures du temps.
+
+Mais, à côté du bouquineur qui achète, on voit une catégorie plus
+nombreuse encore de bouquineurs qui n'achètent pas. Ils se bornent à
+lire, à s'instruire, à se meubler l'esprit d'une encyclopédie de
+connaissances qu'ils butinent dans les rayons du pauvre industriel, eux,
+pauvres affamés de science. Ou en a vu qui, animés pas cette fièvre
+d'apprendre, ont commencé et complété une instruction, sinon brillante,
+suffisante du moins, que leur pauvreté ne leur permettait pas
+d'acquérir.
+
+Quand le bouquineur qui achète déniche un ouvrage qui lui convient, il
+s'avance vers le bouquiniste et lui montre sa conquête. Celui-ci ne
+regarde pas le titre de l'ouvrage, il se contente de demander dans
+quelle case on l'a pris. «Dans celle-là.--C'est 25 centimes.--Non, dans
+cette autre.--C'est 10 sous.--Ou bien dans cette troisième.--Alors,
+monsieur, c'est 1 franc.»
+
+A la fin d'une bonne journée, le bouquineur s'en revient triomphant dans
+son réduit encombré. Il est bardé de bouquins, il en a dans toutes ses
+poches, il en a sous tous ses bras, il en a dans les revers de son habit
+et de son gilet, il en a dans son chapeau, il en a dans son parapluie;
+il en mettrait dans ses bottes, s'il ne portait pas de souliers. Il
+entasse ses volumes dans sa chambre exiguë, au grand mécontentement de
+sa servante ou de sa femme, qui, lorsque l'encombrement devient par trop
+incommode, fait en cachette, en l'absence du maniaque, venir l'épicier
+voisin, afin de rétablir la circulation.
+
+Au demeurant, c'est une pauvre industrie que celle du bouquiniste en
+plein vent: la plupart des auteurs dont se compose son fonds de commerce
+ont réduit, leurs libraires à la misère; pourquoi n'enverraient-ils pas
+leur bouquiniste à l'hôpital?
+
+Puisque nous avons suivi le bouquiniste jusque sur le pont Saint-Michel,
+suivons la rue de la Barillerie, et allons faire un tour de promenade
+sur le marché aux Fleurs. Quel contraste entre ces deux industries si
+voisines! Ici tout est frais, tout est gracieux, tout exhale un
+délicieux parfum! C'est ici que Fleur-de-Marie est venue acheter son
+pauvre rosier chéri; que la joyeuse grisette du quartier latin vient
+chercher le vase de réséda ou de violettes qu'elle place sur la fenêtre
+de l'étudiant, que l'ouvrière laborieuse vient choisir la fleur préférée
+qui doit égayer sa mansarde; que le mari fidèle et attentionné fait
+emplette du fastueux dahlia, offrande destinée à célébrer la fête de sa
+femme. Ici les visages des chalands offrent encore un reflet de la
+marchandise qu'ils convoitent; ils sont riants, épanouis, ouverts...
+comme celui du bouquineur était jaune, poudreux et renfrogné.
+
+Mais nous vivons dans le siècle de la concurrence; ce vieux et
+respectable bazar de la Flore parisienne, autrefois sans rival, voyait
+accourir de tous les points de la capitale, à pied, en omnibus, en
+fiacres, en équipages, tous les fidèles adorateurs de la florissante
+déesse; pas un aristocratique salon, pas une riante chambrette, qui ne
+tirât du quai aux Fleurs son atmosphère suave et embaumée.
+
+[Illustration: Vue générale du Boulevard du Temple.--Marchands
+ambulants.]
+
+[Illustration: Un pont volant sur un ruisseau.]
+
+Aujourd'hui il règne encore, mais il ne règne plus seul. Deux autres
+marches se partagent sa couronne odorante; l'un étale ses gracieuses
+richesses dans le riche quartier de la Chaussée-d'Antin, et déroule aux
+pieds de la Madeleine son merveilleux, tapis aux mille couleurs, aux
+mille parfums; l'autre, plus modeste, mais plus joyeux, plus animé,
+improvise chaque semaine un ravissant parterre autour des cascades du
+Château-d'Eau, à l'extrémité du boulevard Saint-Martin, au commencement
+du boulevard du Temple; c'est là que le jeune fantassin sentimental
+retrouve la petite bonne, sa _payse_, à laquelle il offre en soupirant
+l'humble bouquet de violettes, ou le vase de giroflée; c'est là
+qu'accourent, de tous les ateliers d'alentour des troupes rieuses de
+folâtres ouvrières; l'actrice des boulevards, en négligé du matin, s'y
+promène comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites
+dont elle emplira les vases de sa cheminée et la rustique jardinière de
+son mystérieux boudoir;--le bon bourgeois du Marais, qui l'a applaudie
+la veille à l'un des théâtres voisins, la reconnaît, et se range
+respectueusement pour la laisser passer. Il serait fort tenté de lui
+adresser un galant madrigal; le lieu et la circonstance prêteraient si
+bien à la comparaison poétique; mais on pourrait le voir et l'entendre,
+et madame son épouse ne plaisante pas sur un pareil sujet; il résiste à
+la tentation, et va marchander une botte de mouron pour ses serins:
+c'est plus sage.
+
+En traversant l'antique quai aux Fleurs, ce pays limitrophe du pays
+Latin, n'avez-vous pas entendu le cri nasillard du marchand d'habits.
+C'est dans ce quartier, peuplé de jeunes étudiants, que le marchand
+d'habits exerce de préférence son industrie quelque peu israélite. Il
+sait que l'étudiant de première année ne tardera pas à vouloir se
+défaire de sa défroque provinciale, pour l'échanger contre un fac-similé
+de la peau du lion parisien; que celui de seconde ou de troisième année
+a souvent des besoins imprévus vers le 15 du mois, alors que la trop
+mince pension paternelle est déjà épuisée, et que les jeudis de la
+Chaumière, les lundis du Prado, les samedis de l'Opéra, au temps du
+carnaval, exigent impérieusement un supplément de budget dans
+l'escarcelle du besogneux habitant de la rue Saint-Jacques et de la rue
+de La Harpe. Voilà le marchand d'habits, joyeux, mes pauvres compagnons!
+Vendez lui l'utile pour avoir l'agréable; vendez lui le manteau, le
+pantalon, la redingote, pour avoir de quoi payer le costume de débardeur
+ou de ravageur. Écoutez; c'est lui qui passe; _Marchand d'habits!
+habits... habits..._ Appelez-le! sifflez-le! il vous a vu... il monte...
+le voilà dans votre mansarde. Il salue à peine; il jette un regard
+observateur autour de lui, et suppute le prix qu'il vous offrira d'après
+l'urgence de vos besoins, que lui révèle le délabrement de votre
+chambre. Plus l'urgence sera impérieuse, plus le besoin sera grand, plus
+bas sera son prix! Telles sont ses moeurs commerciales!--De ce superbe
+manteau de cinquante écus, il vous offrira avec efforts vingt livres...
+de ce pantalon de cashmir, six francs... de cette redingote toute neuve,
+dix ou quinze francs tout au juste... et, par-dessus le marché, il vous
+demandera en vieux gilet, ce vieux chapeau, ces vieilles boîtes!--Vous
+vous récriez; vous l'appelez juif, arabe, usurier!--Il vous tourne
+stoïquement les talons, passe la porte, et descend lourdement
+l'escalier, bien convaincu que vous le rappellerez, et que vous finirez
+par accepter son marché usuraire; il vous compte alors vos trente-cinq
+ou quarante livres, tout en vous faisant remarquer que vous faites une
+excellente affaire, que vos effets tout neufs sont dans un état
+pitoyable, et qu'il lui faudra dépenser plus de soixante francs en
+réparations.--Puis il s'éloigne emportant son butin; et, parvenu dans la
+rue, il vous lance d'une voix narquoise et moqueuse son cri d'oiseau de
+proie: Mar....chand d'habits... habits... habits...
+
+[Illustration: Le Bouquiniste et le Bouquineur.]
+
+En passant sur le Pont-Neuf, nous pouvons remarquer une des plus
+curieuses petites industries en plein vent qui s'exercent sur le pavé
+boueux de la capitale. Voyez ce vieux bonhomme déguenillé, et sa digne
+et symétrique épouse, assis, dès le matin, sur de vieilles chaises
+placées tout au bord du trottoir, et tournant le dos à Henri IV. La
+partie inférieure de ce siège grossier est fermée, et forme une boîte;
+au milieu du dossier est fixé un poteau, qui s'élève peu majestueusement
+vers les regards des passants, et supporte un écriteau où sont
+barbouillés ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent
+et miaulent de la façon la plus terrible: _Jean et sa femme tond les
+chiens--coupe la queue aux chats--et va-t-en ville._
+
+On se demande comment ces braves gens peuvent gagner leur vie au moyen
+de cette bohémienne industrie. C'est à peine si, au fort de la canicule,
+on voit une vieille rentière du Marais, ou un vénérable employé à douze
+cents francs, amener, par-ci, par-là, un client, ou plutôt un patient, à
+ces estimables barbiers de la race canine; et encore l'opération
+n'est-elle guère mieux payée qu'une barbe ou une coupe de cheveux
+humains! Comment donc font-ils pour vivre?.... C'est ici que l'industrie
+a besoin de toutes ses ressources infinies pour pouvoir donner le pain
+et le gîte à ses fidèles et humbles sectateurs. Si Jean et sa femme
+_travaille_ rarement sur le trottoir du Pont-Neuf, il faut croire que,
+plus souvent, il _va-t-en ville_, qu'il a des pratiques assez bien
+douées par la fortune pour se faire tondre et accommoder à domicile,
+trouvant trop roturier, trop _peuple_ de venir s'étendre sur le dos, les
+quatre pattes en l'air et le museau renversé, sur le pavé du pont, aux
+yeux de tous les passants, pour livrer leur toison aux ciseaux de ces
+artistes en plein vent. Les chiens et les chats de bonne maison sont un
+peu plus aristocrates que cela!--Aux profits de cette clientèle secrète,
+Jean et sa femme ajoutent encore ceux de la traite de leurs clients et
+des descendants de ceux-ci. Le caravansérail dans lequel ils enferment
+leur marchandise vivante, c'est précisément cette espèce de boîte que
+forme la base de leur chaise: c'est là que le petit chien et le jeune
+chat sont emprisonnés pêle-mêle et vivent, dans la meilleure
+intelligence, de la maigre bouillie qu'on leur distribue deux fouis par
+jour, jusqu'à ce qu'un chaland compatissant les retire de ces limbes
+ténébreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique. Jean
+et sa femme est encore le médecin de sa clientèle à quatre pattes; il en
+est le Purgon, si le cas l'exige; il en est le Fleurant, si la maladie
+le prescrit. Le malade succombe-t-il, il se charge en pleurant de ses
+funérailles. Les funérailles consistent à écorcher le défunt et à vendre
+sa peau... Que Dieu nous garde de sonder plus avant ce mystère! Honnêtes
+gargotiers des barrières et des _tapis francs_ de la Cité, servez chaud,
+et que les pratiques digèrent en paix!!!
+
+[Illustration: Le Marchand d'habits.]
+
+[Illustration: Vue du Marché aux fleurs du Château-d'Eau.]
+
+[Illustration: Le Tondeur de chiens.]
+
+Le tondeur de chiens, dans la chaude saison, ajoute aux mille
+spécialités de son industrie celle de baigneur de chiens; il conduit ses
+pensionnaires sous une arche du Pont-Neuf, et leur donne des leçons de
+natation et de propreté, L'hiver, il remplace cette branche impossible
+de son art par l'exercice de quelques petites professions libérales,
+telles que celle de commissionnaire et de décrotteur. En toutes saisons,
+il vend la toison des caniches à certains marchands de laine à matelas,
+et des peaux de chats aux marchands de peaux de lapins, qui les
+revendent à quelques fabricants marrons de fourrures de martres ou de
+renards de Russie. Plus d'une sensible lorette qui pleure son angora
+défunt le porte peut-être à ses bras sous la forme d'un manchon, ou au
+bas de sa robe en façon du garniture fourrée! O mystères de l'industrie!
+Mais la plupart des petits métiers sont bien plus restreints que
+celui-là, et ne peuvent sortir du cercle étroit d'une spécialité unique.
+Ainsi le pauvre rémouleur qui va par les rues, chargé de sa lourde
+machine, appelant le travail qui ne vient pas toujours! Ainsi le petit
+décrotteur, qu'a ruiné pour toujours le grand décrotteur en boutique, et
+qui, tristement assis sur sa boîte, regarde, d'un oeil découragé, passer
+devant lui les pieds hâtifs des piétons. Ainsi encore ces troupes de
+pauvres enfants alsaciens qui, pâles, blêmes, transis de froid et de
+faim, s'arrêtent sous vos fenêtres et improvisent un naïf concert qu'il
+leur faut recommencer bien des fois avant d'avoir recueilli le pain de
+la journée. Puis voici, au coin d'un trottoir, un industriel moins
+souffreteux, un hardi faubourien, qui établit son petit éventaire sur
+lequel il lance à tour de bras, et en feignant de rassembler toutes ses
+forces, des crayons effilés dont la pointe résiste à cette double
+épreuve... Qui ne voudrait lui acheter des crayons aussi merveilleux?
+
+[Illustration: La boutique à un sou.]
+
+Cet autre pousse devant lui, sur un petit train de chariot, un
+assortiment complet d'ustensiles de ménage, et il offre chacun de ses
+articles... pour combien? Pour cinq sous!... vingt-cinq centimes, au
+choix! Cinq sous! vingt-cinq centimes la pièce!...--Plus loin un autre
+commerçant, traînant aussi sa petite boutique chargée de mille objets
+divers, invite les passants à s'arrêter, à examiner, à choisir... Il
+vend... ou plutôt il donne... il donne tout son étalage... à un sou... à
+un sou la pièce!...
+
+
+
+ÉTUDES COMIQUES.
+
+Le Trembleur, ou les Lectures dangereuse.
+(Suite et fin.--Voir t. II, p. 362.)
+
+Scène VII.
+
+M. TOUCHARD, M. RONDIN.
+
+M. RONDIN.--Ah çà, voyons... allez-vous m'expliquer...
+
+M. TOUCHARD, _se laissant tomber sur une chaise, et tendant la lettre à
+Rondin_.--Lisez! lisez!...
+
+M. RONDIN, _étonné_.--Qu'est-ce que c'est que ce papier?
+
+M. TOUCHARD.--La lettre... la lettre de ma femme... que j'ai
+interceptée... Ah! c'était une inspiration... Il y a une Providence!
+
+M. RONDIN.--Mais il est peut-être des secrets qu'un mari ne doit confier
+à personne... pas même à son meilleur ami...
+
+M. TOUCHARD.--Quoi! vous vous figurez que c'est un billet d'amour... une
+trahison conjugale... ce ne serait rien!
+
+M. RONDIN.--Comment, rien!
+
+M. TOUCHARD.--Ce ne serait qu'une affaire de police correctionnelle...
+mais, ceci...
+
+M. RONDIN.--Qu'est-ce donc?... vous m'effrayez...
+
+M. TOUCHARD, _tragiquement_.--Une affaire de cour d'assises!... Lisez,
+Rondin, lisez...
+
+M. RONDIN, _déployant la lettre, à part_.--Ma parole d'honneur, je crois
+que je tremble. _(Il lit.)_
+
+«Ma chére madame Gibert,
+
+«Je suis très-satisfaite de _la poudre anonyme_ que vous m'avez vendue
+il y a quinze jours... l'effet en est merveilleux, ainsi que vous me
+l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperçu de rien... Remettez-en une
+seconde boîte entièrement semblable à la première à la personne qui vous
+portera ce billet. Cachetez bien. Je vous recommande par-dessus tout la
+discrétion, le secret, le mystère. Vous comprenez que ces choses-là
+doivent se cacher comme un crime.
+
+«Votre dévouée,
+«Femme TOUCHARD.»
+
+M. TOUCHARD.--Est-ce clair?
+
+M. RONDIN.--Je suis confondu!... Mais pourtant je ne puis croire...
+
+M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'après mon autopsie.
+
+M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous hâtez pas
+d'émettre un soupçon aussi odieux...
+
+M. TOUCHARD.--Que je ne me hâte pas!
+
+M. RONDIN.--Non; il y a là-dessous un malentendu, j'en suis sûr... Un
+mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystère
+s'éclaircira... il faut l'interroger... à l'instant même... Je ne veux
+pas que vous gardiez une minute de plus des idées outrageantes pour
+votre femme...
+
+M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zèle
+dans une circonstance comme celle-ci...
+
+M. RONDIN.--Allez-vous me soupçonner aussi?... Mais c'est de
+l'égarement!...
+
+M. TOUCHARD.--Eh bien! jurez-moi sur l'honneur de faire ce que je vais
+vous dire.
+
+M. RONDIN.--Parlez...
+
+M. TOUCHARD.--- Rendez-vous avec cette lettre chez cette, dame Gibert...
+et rapportez-moi la boîte qu'elle vous remettra.
+
+M. RONDIN.--Que voulez-vous faire?
+
+M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-même...
+
+M. RONDIN.--Non; restez... j'y vais... Mais soyez prudent... point
+d'éclat... Point de violence jusqu'à mon retour.
+
+M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est nécessaire que
+mes soupçons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la
+justice...
+
+M. RONDIN.--Y pensez-vous?...
+
+M. TOUCHARD.--Allez, au nom du ciel! allez chercher cette _poudre
+anonyme..._ Sans cette pièce à conviction, on ne pourrait rien
+établir... Allez, et veuillez passer chez mon médecin, et le prier de
+venir tout de suite...
+
+M. RONDIN.--Est-ce que vous souffrez?
+
+M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon médecin. (_M.
+Rondin sort._)
+
+Scène VIII
+
+M. TOUCHARD, puis JOSEPH.
+
+M. TOUCHARD, _seul_.--Empoisonneuse!... Je fuis le mari d'une
+Lescombat... d'une marquise de Brinvilliers!... Qui l'aurait dit? grand
+Dieu!... Une femme qui, depuis vingt-cinq ans, m'accable de soins, de
+marques de tendresse... Fiez-vous donc aux apparences!... On ne sait
+jamais ce qu'il y a dans le coeur... Sans ma prudence, je partageais le
+sort du malheureux forgeron du Glandier. Mais, grâce au ciel et à ma
+_Gazette des Tribunaux_, j'ai su prévenir le crime... Prévenir!... que
+dis-je?... qui le sait?... cette première boîte!... J'ai peut-être
+absorbé un poison lent... je descends peut-être, sans m'en apercevoir,
+dans la tombe... Ah! misérable épouse!...
+
+JOSEPH, _entrant et fouillant dans ses poches_.--Monsieur...
+
+M. TOUCHARD.--C'est Joseph!... un des complices, je n'en puis douter...
+
+JOSEPH.--Monsieur, vous n'auriez pas vu la lettre que madame m'avait
+donnée à porter?
+
+M. TOUCHARD.--Tu l'as perdue?
+
+JOSEPH.--En sortant de chez M. Bellemain...
+
+M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--T'a-t-il remis cet acte?
+
+JOSEPH.--Non, monsieur: il a dit qu'il voulait vous parler avant de le
+faire.
+
+M. TOUCHARD.--Ah!... Eh bien! j'irai lui parler...
+
+JOSEPH.--Et quand j'ai mis la main dans ma poche pour prendre la
+lettre... absente... disparue... Madame va être d'une colère!...
+
+M. TOUCHARD.--Et, dis-moi, tu n'es pas allé jusque chez madame Gibert?
+
+JOSEPH.--Tiens!... vous savez!... Vous avez trouvé la lettre?...
+
+M. TOUCHARD.--Entre là... entre dans ma chambre...
+
+JOSEPH.--Pourquoi faire?
+
+M. TOUCHARD.--Entre toujours...
+
+JOSEPH.--Mais la lettre de madame?...
+
+M. TOUCHARD.--Entre, te dis-je!
+
+JOSEPH.--Voilà, monsieur, voilà... (_Il entre dans la chambre; Touchard
+ferme virement la porte à double tour et retire la clef._)
+
+M. TOUCHARD.--Je le tiens!
+
+JOSEPH, _du dedans_.--Monsieur... monsieur... vous m'enfermez!...
+
+M. TOUCHARD.--Il faut qu'il reste au secret jusqu'au moment de
+l'interrogatoire...
+
+Scène IX.
+
+M. TOUCHARD, LE MÉDECIN.
+
+LE MÉDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous
+me demandiez tout de suite, tout de suite... Est-ce que nous sommes
+malade?
+
+M. TOUCHARD.--Docteur, vous allez apprendre des choses qui vont bien
+vous étonner.
+
+LE MÉDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard?
+
+M. TOUCHARD.--Il n'est pas encore temps de parler clairement... Mais
+dites-moi avec franchise, sans me rien déguiser, la main sur la
+conscience... quels étaient les symptômes de la maladie que j'ai faite
+il y a deux mois?
+
+LE MÉDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment où vous étiez
+malade... mais aujourd'hui que vous êtes tout à fait rétabli, je vous
+avouerai que vous aviez tous les symptômes...
+
+M. TOUCHARD.--D'un empoisonnement?
+
+LE MÉDECIN.--Eh non! d'une fièvre cérébrale. Nous avons heureusement
+combattu le mal dès son principe, ce qui ne lui a pas permis de se
+développer...
+
+M. TOUCHARD.--Et... ne pourriez-vous vous tromper?... n'y a-t-il pas
+quelque rapport entre les symptômes de la fièvre cérébrale et ceux de
+l'empoisonnement?
+
+LE MÉDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions?
+
+M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (_à part_). En effet, la
+première boîte a été achetée il y a quinze jours. (_Haut_.) Regardez un
+peu ma langue. (_Il tire la langue_.)
+
+LE MÉDECIN.--Elle est fort bonne.
+
+M. TOUCHARD.--Tâtez-moi un peu le pouls.
+
+LE MÉDECIN.--Il est peu agité; mais cela provient sans doute du trouble
+où je vous vois... Vous êtes en proie à quelque violente inquiétude.
+
+M. TOUCHARD.--Tâtez un peu mon ventre.
+
+LE MÉDECIN.--Il me paraît être dans son état normal.
+
+M. TOUCHARD, à part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on
+ne le sent pas... Aucun signe extérieur... ni intérieur... Ah! c'est
+affreux!
+
+LE MÉDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul.
+
+M. TOUCHARD.--Docteur, savez-vous ce que c'est que la _poudre anonyme_?
+
+LE MÉDECIN.--La poudre anonyme?
+
+M. TOUCHARD.--Oui.
+
+LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que c'est ça?
+
+M. TOUCHARD.--Je vous le demande.
+
+LE MÉDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... _Anonyme_ est un mot tiré du
+grec qui signifie _sans nom_. Ainsi, _poudre anonyme, c'est poudre _sans
+nom_.
+
+M. TOUCHARD.--Sans nom! c'est cela, parbleu, c'est bien cela!
+
+LE MÉDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela?
+
+M. TOUCHARD.--Vous le saurez. Ecoutez, docteur; dans un instant je vais
+vous charger d'une mission des plus graves, d'une expertise on ne peut
+plus sérieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et
+n'en perdez pas un mot.
+
+LE MÉDECIN.--Ah çà! de quoi diable s'agit-il donc?
+
+M. TOUCHARD.--Prêtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs...
+
+LE MÉDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand
+meurt-on sans son médecin?
+
+M. TOUCHARD.--Ne riez pas, je vous en supplie. Si je meurs... Faites-moi
+le plaisir de procéder à mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux.
+
+LE MÉDECIN.--Mais enfin...
+
+M. TOUCHARD.--Promettez-le moi! jurez-le moi!
+
+LE MÉDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce
+plaisir-là.
+
+M. TOUCHARD.--Et si vous découvrez quelque chose d'extraordinaire,
+quelque chose d'inusité, allez trouver mon ancien associé, M. Rondin, à
+sa maison de Bougival, et dites-lui de vous rapporter exactement ce qui
+s'est dit, ce qui s'est passé ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne
+j'ai arrêté mes soupçons.
+
+LE MÉDECIN.--Quels soupçons?
+
+M. TOUCHARD.--Vous les connaîtrez. M. Rondin vous remettra en outre une
+lettre que vous déposerez entre les mains du procureur du roi en lui
+faisant votre déclaration.
+
+LE MÉDECIN.--Quelle déclaration?
+
+M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frappé lors de mon
+autopsie.
+
+LE MÉDECIN.--Ah! bien, très-bien!... vous y tenez donc toujours?
+
+M. TOUCHARD.--De grâce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est
+pas gai.
+
+LE MÉDECIN.--Non, certes!
+
+M. TOUCHARD.--Vous engagerez même le magistrat à faire subir un
+interrogatoire à ce même M. Rondin, et à le confronter avec la personne
+que ce dernier vous aura désignée.
+
+LE MÉDECIN.--Bon!... ça n'est pas clair... mais n'importe.
+
+M. TOUCHARD.--Tout cela s'éclaircira au grand jour...
+
+LE MÉDECIN.--De l'autopsie?
+
+M. TOUCHARD.--Oui.
+
+LE MÉDECIN.--Bravo!
+
+M. TOUCHARD.--Vous le jurez?
+
+LE MÉDECIN, _solennellement_.--Je le jure.
+
+Scène X.
+
+Les mêmes, RONDIN.
+
+M. RONDIN.--Me voici.
+
+M. TOUCHARD.--Vous avez la boîte?
+
+M. RONDIN.--Voici la boîte... (_Il la donne à Touchard_.)
+
+M. TOUCHARD.--Merci, mon ami, merci. Je n'oublierai jamais le service
+que vous venez de me rendre. (_A lui-même_.) La voilà donc cette _poudre
+anonyme_... la voilà, je la tiens... et la vérité va éclater.
+
+M. RONDIN.--Voyons Touchard... de la circonspection. Vous n'avez plus
+rien à craindre... agissez froidement, je vous en prie.
+
+M. TOUCHARD.--Soyez tranquille. Les choses vont se passer suivant les
+règles observées en pareil cas...--Docteur!
+
+LE MÉDECIN.--Monsieur Touchard?
+
+M. TOUCHARD, _qui a ouvert le placard_.--Prenez cette boîte... et cette
+tasse de chocolat...
+
+LE MÉDECIN.--Du chocolat? bien obligé; j'ai déjeuné.
+
+M. TOUCHARD.--Malheureux! gardez-vous d'y goûter.
+
+LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?
+
+M. TOUCHARD.--Que vous fassiez faire l'analyse par les chimistes les
+plus éclairés.
+
+LE MÉDECIN.--L'analyse du chocolat?
+
+M. TOUCHARD.--Oui, de ce chocolat et de cette _poudre anonyme_.
+
+LE MÉDECIN.--Ah! voyons donc un peu cette _poudre anonyme... (_il ouvre
+la boîte._) une poudre blanche... on dirait de la farine...
+
+M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ou de la mort aux rats, (_au Médecin_)
+Sentez un peu... de loin... pas de trop près... ça doit avoir un odeur
+d'ail.
+
+LE MÉDECIN.--Mais non; un parfum de vanille des plus suaves.
+
+M. TOUCHARD.--De vanille!... (_A part_). Comme mon chocolat... plus de
+doutes. (_Bas à Rondin_.) Quel raffinement! parfumer les poisons...
+voilà une affaire qui fera du bruit dans la _Gazette des Tribunaux_.
+
+M. RONDIN.--J'espère bien que non.
+
+LE MÉDECIN.--Quoi? sérieusement... vous voulez que je fasse analyser...
+
+M. TOUCHARD.--Sur-le-champ... sans le moindre retard...
+
+LE MÉDECIN.--Allons, puisque vous le voulez... à tantôt, je viendrai
+vous apprendre le résultat. (_Il sort._)
+
+M. TOUCHARD, _à lui-même_.--Je ne sais si je dois me fier un docteur...
+On a vu des médecins... Je l'observerai.
+
+Scène XI
+
+M. TOUCHARD, M. RONDIN.
+
+M. TOUCHARD.--Dites-moi, Rondin, vous avez vu cette femme Gibert...
+
+M. RONDIN.--Sans doute, puisque je viens de chez elle.
+
+M. TOUCHARD.--Et... quelle femme est-ce?
+
+M. RONDIN.--C'est une vieille femme qui habite un sixième étage... mes
+jambes ont compté pour moi.
+
+M. TOUCHARD.--Et... elle a une mauvaise mine...
+
+M. RONDIN.--Mais les vieilles femmes... qui logent à un sixième étage
+ont ordinairement des figures peu agréables.
+
+M. TOUCHARD.--Allons! elle a une mauvaise mine; vous ne voulez pas en
+convenir.
+
+M. RONDIN.--Ma foi, j'en conviens... mais qu'est-ce que ça prouve?
+
+M. TOUCHARD.--Et que vous a-t-elle dit?
+
+M. RONDIN.--Pas quatre paroles... Discrétion, mystère... mystère,
+discrétion.
+
+M. TOUCHARD--. Une vieille femme qui ne dit pas quatre paroles, ça ne
+vous prouve rien?
+
+M. RONDIN.--Ça me prouve qu'elle n'en a pas davantage à dire
+
+M. TOUCHARD.--Et pour cause. Avez-vous pris quelques informations?
+
+M. RONDIN.--Oui; prévoyant que vous m'interrogeriez à ce sujet, j'ai
+questionné quelques-uns des voisins de la dame Gibert.
+
+M. TOUCHARD.--Qu'avez-vous appris?
+
+M. RONDIN.--Que cette femme est une ancienne habilleuse de l'Opéra.
+
+M. TOUCHARD.--Ah!... quel est son état à présent?
+
+M. RONDIN.--On l'ignore.
+
+M. TOUCHARD.--On ne lardera pas à le connaître. Les trois complices ne
+se doutent de rien; le procureur du roi pourra les interroger avant
+qu'ils se soient concertés.
+
+M. RONDIN.--Le procureur du roi n'interrogera personne, c'est moi qui
+vous le dis!
+
+M. TOUCHARD.--Monsieur Rondin, dans les circonstances présentes,
+entraver le cours de la justice serait une imprudence, une grave
+imprudence!... pas pour moi!...
+
+M. RONDIN.--A la bonne heure!... Vous me comprenez dans votre
+accusation, et je suis en droit de me justifier par tous les moyens
+possibles.
+
+M. TOUCHARD.--Je ne demande pas mieux.
+
+M. RONDIN.--Et pour commencer, je veux avoir un entretien avec madame
+Touchard.
+
+M. TOUCHARD.--Eh bien! j'y consens. (_à part._) Je serai là, dans ce
+cabinet; je ne perdrai pas un mot, pas un signe.
+
+M. RONDIN.--La voici; laissez-nous seuls.
+
+M. TOUCHARD.--Je vais me promener sur la place Royale.
+
+M. RONDIN,--_à part_.--Je parie qu'il reste. (_Touchard feint de sortir
+et se glisse dans le cabinet. Rondin l'a observé du coin de l'oeil._)
+Juste! Qu'ai-je dit?
+
+M. TOUCHARD, _à part_.--M'a-t-il vu?
+
+Scène XII
+
+M. RONDIN, MADAME TOUCHARD, M. TOUCHARD, _caché_.
+
+MADAME TOUCHARD, _avec mystère_.--Mon mari est sorti? vous êtes seul?
+
+M. RONDIN.--Absolument seul. Vous pouvez entrer.
+
+M. TOUCHARD, _à part_.--Elle le cherchait.
+
+MADAME TOUCHARD.--Eh bien qu'avait-il? Savez-vous enfin la cause de ce
+désordre, de cet air effaré?
+
+M. RONDIN.--Avant de vous répondre, je dois vous demander si vous avez
+en moi confiance pleine et entière.
+
+MADAME TOUCHARD, étonnée.--Mon Dieu, oui...
+
+M. RONDIN.--Me conteriez-vous à moi, votre ami, un secret que vous
+auriez caché à votre mari?
+
+MADAME TOUCHARD.--Je crois qu'oui, si j'en avais. La susceptibilité d'un
+mari nous oblige parfois à leur cacher certaines confidences qu'un ami
+impartial, désintéressé, accueillerait avec plus d'indulgence.
+
+M. RONDIN.--Eh bien! je suis cet ami sincère, désintéressé, et j'attends
+votre confidence.
+
+MADAME TOUCHARD.--Mais je vous ai dit: si j'avais un secret.
+
+M. RONDIN.--Vous en avez un.
+
+MADAME TOUCHARD.--Je vous assure...
+
+M. RONDIN.--C'est sans doute un secret de peu d'importance... et
+pourtant vous compromettriez, en le gardant, votre repos, le bonheur de
+votre époux, la paix de votre ménage...
+
+MADAME TOUCHARD.--Je ne vous comprends pas...
+
+M. TOUCHARD, _qui écoute_.--Elle fait l'innocente... elle nie.
+
+M. RONDIN.--Je suis forcé d'être indiscret et d'insister encore, madame
+Touchard... Je sais tout... je sais que ce matin vous avez charge.
+Joseph d'une commission mystérieuse...
+
+MADAME TOUCHARD, _troublée_,--Monsieur Rondin...
+
+M. RONDIN.--Qu'une dame Gibert a remis une boîte contenant une certaine
+_poudre anonyme..._
+
+MADAME TOUCHARD.--Plus bas, plus bas, monsieur...
+
+M. TOUCHARD, _à part_.--Elle se trouble!
+
+M. RONDIN.--Il y a quinze jours, vous avez acheté une première boîte...
+Quelle est cette poudre? quel emploi en avez-vous fait.
+
+MADAME TOUCHARD.--Monsieur, je ne puis vous répondre... je... je ne
+conçois pas ces questions...
+
+M. RONDIN, _à part_.--C'est étrange! _(Haut.)_ Mais songez aux dangers
+qu'un pareil silence...
+
+MADAME TOUCHARD.--Des dangers!... et lesquels! Je ne comprends pas...
+Monsieur Rondin, mon cher monsieur Rondin, je vous en conjure, ne
+m'interrogez pas... je ne dirai rien... J'aimerais mieux mourir que de
+faire savoir... à mon mari surtout... il est si ridicule pour ces
+choses-là... il ne me pardonnerait de sa vie... Pas un mot, pas un mot,
+monsieur Rondin...
+
+M. TOUCHARD, _entrant_.--C'est inutile!
+
+MADAME TOUCHARD, effrayée.--Il était là!
+
+M. RONDIN, _à part_.--Je ne sais plus que penser.
+
+M. TOUCHARD.--Tremblez, madame! La poudre anonyme est en ce moment entre
+les mains des chimistes... et bientôt...
+
+MADAME TOUCHARD, tombant dans un fauteuil.--Je suis perdue!...
+
+M. RONDIN, _à part_.--Touchard avait-il raison?
+
+Scène XIII.
+
+LES MÊMES, LE MÉDECIN.
+
+LE MÉDECIN, _entrant._--Eh bien! me voilà. Qu'est-ce donc?... Madame
+Touchard se trouve mal?...
+
+MADAME TOUCHARD.--Non, docteur... non... ce n'est rien...
+
+M. TOUCHARD.--Parlez, docteur... vous pouvez parler devant tout le
+monde.
+
+LE MÉDECIN.--Parlez!... parlez!... Vous m'avez chargé d'une jolie
+commission!
+
+M. TOUCHARD.--Le devoir de votre profession...
+
+LE MÉDECIN.--N'est pas de faire rire à mes dépens.
+
+M. TOUCHARD.--Que voulez-vous dire?...
+
+LE MÉDECIN.--Eh parbleu '. que les chimistes se sont moqués de moi quand
+je leur ai remis votre chocolat de santé et votre _poudre anonyme_.
+
+MADAME TOUCHARD, _bas au docteur_.--Monsieur...
+
+LE MÉDECIN, bas.--N'ayez pas peur... on est discret.
+
+M. TOUCHARD.--Ont-ils fait l'analyse?
+
+LE MÉDECIN.--Oui; et le résultat est que votre chocolat, de santé est du
+chocolat de santé.. et votre poudre anonyme... une poudre à blanchir...
+(_Il regarde madame Touchard._)
+
+MADAME TOUCHARD, _bas_.--De grâce!...
+
+LE MÉDECIN, _bas à madame Touchard_.--A blanchir le teint... (_Haut à
+Touchard._) A blanchir... les dents...
+
+M. RONDIN.--Les dents... Ah! ah! ah! ah! (_Il rit aux éclats, M.
+Touchant reste confondu_.) Eh bien! monsieur Touchard?...
+
+M. TOUCHARD, _pétrifié_.--Les dents!...
+
+M. RONDIN.--Eh bien! oui.. les dents!...
+
+M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Mais ce mystère... cette lettre... ce
+secret...
+
+RONDIN, _bas_.--Secret de toilette... le plus inviolable... le plus
+sacré... pour une femme... un peu coquette...
+
+MADAME TOUCHARD.--Mon ami... tu me pardonnes?...
+
+M. TOUCHARD, _avec émotion_.--Adèle!... Adèle!... c'est moi qui implore
+ton pardon...
+
+MADAME TOUCHARD, _étonnée_--Mon pardon?... et pourquoi?...
+
+M. RONDIN, _vivement_. Non, non... du tout... c'est bien vous, Touchard,
+qui avez à pardonner... la dissimulation de votre femme... son manque de
+confiance... (_Bas à Touchard._) Qu'elle ignore toujours...
+
+M. TOUCHARD, _bas_.--Vous avez raison, (_haut à sa femme._) Eh bien!
+j'oublie tout... à condition qu'à l'avenir... Adèle! viens
+m'embrasser... (_M. et madame Touchard s'embrassent._)
+
+M. RONDIN.--Eh! allons donc!
+
+M. TOUCHARD, _à part_.--Quelle leçon!
+
+MADAME TOUCHARD, _au médecin_.--Mais pourquoi faire analyser ce
+chocolat, cette poudre?...
+
+LE MÉDECIN.--Vous m'en demandez plus que je n'en sais... J'assiste à une
+énigme depuis une heure...
+
+MADAME TOUCHARD, _à madame Touchard_.--Rien, rien, madame... une simule
+expérience chimique... Les fabricants mêlent tant de drogues dans leurs
+marchandises...
+
+MADAME TOUCHARD.--Ah!...
+
+M. TOUCHARD, _bas à Touchard_.--Êtes-vous guéri de vos soupçons?
+
+MADAME TOUCHARD, _bas_.--Je me suis trompé une fois... mais la
+prudence...
+
+M. RONDIN, _bas_.--N'est pas de la méfiance...
+
+MADAME TOUCHARD.--Docteur, vous nous restez à diner?
+
+LE MÉDECIN.--Mille remerciements... mes malades m'attendent... Et si M.
+Touchard n'a plus rien à me faire analyser... (M. Touchard lui serre la
+main en riant.) Alors, j'ai bien l'honneur de vous saluer... bon
+appétit... Monsieur Touchard, je vous recommande le chocolat de santé.
+(Il sort.)
+
+Scène XIV.
+
+LES MÊMES, excepté LE MÉDECIN.
+
+M. TOUCHARD, bas à Touchard.--Il se moque de vous... _(Haut.)_ A
+table!... Touchard doit avoir faim, lui qui n'a pas déjeuné...
+(Regardant Touchard.) Nous dînons ici?
+
+MADAME TOUCHARD.--Mais sans doute... comme toujours.
+
+M. RONDIN.--Et après dîner, je vous emmène à Bougival... je vous garde
+jusqu'à la Pentecôte... Ça va-t-il?
+
+MADAME TOUCHARD.--Qu'en dis-tu, mon ami?
+
+--Volontiers... oui... je sens que j'ai besoin de changer d'air, de
+train de vie...
+
+M. RONDIN.--Fiez-vous à moi..
+
+MADAME TOUCHARD.--Il faut que Joseph prépare nos paquets...
+(_Appelant._) Joseph! Joseph!
+
+JOSEPH, de la chambre. Eh! madame, je suis enfermé...
+
+M. RONDIN.--Où diable est-il?
+
+M. TOUCHARD, _ouvrant virement la porte_.--Comment! mon pauvre Joseph..
+tu étais là?
+
+JOSEPH, _entrant en scène_.--Vous le savez bien, puisque c'est vous
+qui...
+
+M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Comment! je t'ai enfermé... par
+mégarde?...
+
+JOSEPH.--Mais non... pas par mégarde... puisque vous m'avez du...
+
+M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ah! paresseux... tu dormais là-dedans...
+et tu n'as pas entendu fermer la porte...
+
+JOSEPH, _ahuri_.--J'ai dormi?... Oui, après... mais avant, je suis bien
+sûr...
+
+M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ce pauvre Joseph... Ah! ah! ah!... _(il
+rit.)_
+
+MADAME TOUCHARD et M. RONDIN, riant.--Ah! ah! ah! ah!... ce pauvre
+Joseph!...
+
+JOSEPH, _grognant_.--Ce pauvre Joseph!... ce pauvre Joseph!... Je ne
+sais ce qu'ils ont tous aujourd'hui...
+
+MADAME TOUCHARD.--Tu vas faire nos paquets... nous partons ce soir pour
+la campagne...
+
+JOSEPH.--C'est bon! le pauvre Joseph va faire les paquets... (_Il
+sort_).
+
+M. TOUCHARD.--Ah! il faudra aussi qu'il aille aux bureaux de la _Gazette
+des Tribunaux_, pour dire que l'on m'envoie mon journal à la campagne...
+
+M. RONDIN.--Du tout.. je m'y oppose... Un journal qui vous remplit la
+tête de vols, de crimes, d'assassinats... qui vous inspire des terreurs
+paniques... des défiances absurdes... Croyez-moi, mon cher Touchard, ce
+sont ces lectures-là qui vous avaient frappé l'esprit... Nous ferons
+adresser votre Gazette à votre cousin l'huissier... ça lui sera utile...
+Quant à vous, je vous abonnerai à quelque journal plus divertissant et
+moins sombre... à _l'Illustration_, par exemple... il y a des images...
+cela vous amusera... A table!
+
+_(Ils passent dans la salle à manger.)_
+
+MARC-MICHEL.
+
+
+
+Agriculture.
+
+CONCOURS DE POISSY.--ANIMAUX DOMESTIQUES, EN ANGLETERRE.
+
+Le premier concours de bestiaux institué par arrêté de M. le ministre de
+l'agriculture et du commerce, en date du 31 mars dernier, en faveur des
+propriétaires des animaux les plus parfaits de conformation et de
+graisse, parmi ceux qui sont exposés en vente à Poissy, l'avant-dernier
+jeudi précédant le mardi-gras, a eu lieu jeudi, jour du grand marché, en
+cette ville.
+
+Cette solennité agricole avait attiré un nombre considérable de
+propriétaires, d'éleveurs et d'agriculteurs venus des départements
+voisins et de ceux compris dans un rayon de quarante à cinquante lieues,
+pour admirer les progrès des races bovine et ovine dans ces derniers
+temps. Les concurrents étaient nombreux; mais les conditions du
+concours, mal comprises par plusieurs d'entre eux, ont empêché un
+certain nombre d'y prendre part.
+
+Après avoir examiné attentivement les animaux admis au concours, le jury
+a décerné les primes pour la race bovine. Sur quinze boeufs présentés,
+huit ont été primés.
+
+Le jury a déclaré qu'il n'y avait pas lieu à donner de prime; pour la
+seconde classe, attendu que le poids des animaux se trouvait au-dessous
+de celui fixé par le programme.
+
+Indépendamment des primes, des médailles d'or et d'argent ont été
+également décernées, soit aux propriétaires des animaux, soit aux
+personnes qui les ont fait naître. Le jury s'est transporte sur le
+marché immédiatement après ce premier jugement, et a désigné pour le
+boeuf gras un boeuf de robe blanche, du poids de l,370 kilog.,
+appartenant à M. Cornet, qui a été acheté par MM. Rolland, au prix de
+4,000 fr.
+
+Certes, nous avons vu là des animaux magnifiques, d'une taille énorme,
+parfaitement engraissés et faisant honneur à l'éleveur qui les fournit;
+mais, et c'est une chose assez pénible à dire, cela ne prouve presque
+rien en faveur de l'industrie agricole de la France, parce que ces
+boeufs de choix ne représentent jamais une race, mais un individu isolé,
+ayant acquis, par des circonstances particulières, de grandes
+dimensions.
+
+Je ne prétends point, dans cet article, rehausser le mérite de
+l'agriculture anglaise aux dépens de la notre; je m'abstiens tout à fait
+de juger une question d'un si haut intérêt, et qui d'ailleurs
+enchaînerait à des discussions qui ne seraient point ici à leur place.
+Je me bornerai donc à citer quelques faits relatifs à l'éducation des
+animaux domestiques, et nos lecteurs en tireront les conséquences qu'ils
+jugeront à propos. Je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que la
+France, grâce à la fertilité de son sol, à son climat et à l'industrie
+de ses habitants, peut devenir le pays agricole le plus riche du monde,
+à partir du jour où notre législation voudra s'occuper sérieusement de
+l'agriculture.
+
+Parmi tous les animaux domestiques, le boeuf commun (_bos taurus_ Lin.),
+est sans contredit le plus utile, puisqu'à lui seul il peut suppléer à
+tous les autres. Il présente deux variétés très-tranchées, et chaque
+variété a fourni un certain nombre de races résultant du climat et de
+l'éducation.
+
+La première variété est celle du zébu, appartenant à l'Asie et à
+l'Afrique. Elle se distingue de notre boeuf d'Europe à une ou deux
+loupes graisseuses, en forme de bosse, qu'elle a sur le garrot, et à sa
+taille généralement plus petite, quoique cependant le zébu de
+Madagascar, qui n'a qu'une bosse, atteigne souvent de très-grandes
+dimensions. Du reste, nous n'avons pas à nous en occuper ici.
+
+La seconde variété est celle du boeuf d'Europe, et, quoi qu'on en dise,
+c'est la plus belle et la plus utile. Son histoire, qui serait fort
+difficile à faire, offrirait un grand intérêt, parce qu'elle ne serait
+réellement, si on la faisait bien, qu'un chapitre de l'histoire générale
+de l'industrie humaine. Après le mouton, il n'est pas un animal qui ait
+été autant travaillé par l'homme, et qui porte plus ostensiblement le
+sceau de son antique servitude. Les circonstances de sa domesticité ont
+également affecté son moral et son physique, en raison du but d'utilité
+qu'on s'est proposé de tirer de ce précieux animal. Pour que nous
+puissions juger en connaissance de cause des modifications que les
+Anglais ont fait éprouver à cette espèce, il faut d'abord que nous
+sachions ce qui constitue sa beauté, car, quoique l'on ne mette pas la
+même importance aux belles formes des boeufs qu'à celles des chevaux,
+elles doivent cependant être prises en considération, puisqu'elles
+décident des services que l'on peut en attendre.
+
+Les boeufs les plus recherchés sont ceux qui ont la tête courte et
+ramassée; le front large; les oreilles grandes, bien velues et bien
+unies; les cornes fortes, luisantes et de moyenne grandeur; les yeux
+gros et noirs; le mufle gros et camus; les naseaux bien ouverts; les
+dents blanches et égales; les lèvres noires; le cou charnu, court et
+gros; les épaules grosses; la poitrine large; le fanon pendant sur les
+genoux: les reins larges; les flancs grands; les hanches longues; la
+croupe épaisse; les jambes et les cuisses grosses, courtes, nerveuses;
+le dos droit et plein; la queue descendant jusqu'à terre, et garnie de
+poils touffus, luisants et fins; les pieds fermes; le cuir épais et
+maniai le; les ongles courts et larges. On reconnaît qu'un boeuf est
+d'une mauvaise constitution à son poil hérissé, rude et terne.
+
+Quant à la vache, il lui faut d'autres qualités: elle doit être, eu
+égard à sa race, d'un grand corsage. Elle doit avoir le ventre gros;
+l'espace compris entre la dernière fausse-côte et les os du bassin un
+peu long; le front large; les yeux noirs, ouverts et vifs; la tête
+ramassée; le poitrail et les épaules charnus; les jambes grosses et
+tendineuses; les cornes belles, polies et brunes; les oreilles velues;
+les mâchoires serrées; le fanon pendant; la queue longue et garnie de
+poils; la corne du pied petite et d'un bien jaune; les jambes courtes;
+le pis gros et grand; les mamelons ou trayons gros et longs.
+
+Nous donnons ici les figures d'un taureau et d'une vache du
+Northumberland, dessinées avec la plus scrupuleuse exactitude par MM.
+Kirk et T. Bretiami, célèbres peintres d'animaux en Angleterre. Ces
+figures sont les portraits de deux animaux qui ont remporté un prix en
+1843, au grand meeting agricole de la ville de Derby.
+
+Pour peu que le lecteur compare ces deux figures avec la description
+généralement reçue que nous avons donnée du boeuf et de la vache, ou
+simplement avec les plus beaux individus de ce genre que nous possédons
+en France, il s'apercevra facilement que les Anglais n'ont pas les mêmes
+idées que nous sur ces animaux. En effet, pour nous, le boeuf semble
+plutôt être choisi pour le travail que pour la boucherie, on désire
+qu'il ait la jambe forte et le pied sûr, de la force et conséquemment
+une grosse charpente, etc. Les Anglais, au contraire, spéculent plus sur
+la chair du boeuf que sur son travail, et ils exigent par conséquent
+qu'il ait les os petits, les formes élancées mais susceptibles de se
+remplir à l'engrais. De ce fait, il résulte une haute question en
+économie, celle de savoir s'il serait plus utile, pour l'agriculture
+Française, de cultiver les terres avec des chevaux qu'avec des boeufs;
+et si cette question était résolue en faveur des chevaux, comme elle
+l'est en Angleterre ainsi que dans quelques parties de la France, il n'y
+a pas de doute que nous devrions élever les boeufs comme on le fait au
+delà de la Manche, et perfectionner nos races par les mêmes moyens et
+pour le même but. Or, ces moyens sont faciles, et nous allons les
+décrire.
+
+La première chose à laquelle les fermiers anglais mettent une grande
+importance, c'est le choix du taureau et de la vache pour
+l'accouplement. Les plus grandes vaches leur paraissent toujours
+préférables quand elle n'ont pas des défauts essentiels. Il en est de
+même pour le taureau, mais ils recherchent pour les deux, les individus
+élancés, dont les jambes sont très-fines, courtes, et les os petits,
+avec la tête courte et légère, ce qui est le contraire chez nous.
+
+Le taureau n'est dans toute la vigueur de son âge que depuis trois
+jusqu'à cinq ans, et c'est dans cet intervalle qu'il donne les plus
+beaux extraits. Mais encore faut-il qu'il n'ait, pas été épuisé par
+plusieurs montes consécutives, car dans ce cas ses produits sont
+toujours faibles et souvent d'une mauvaise nature. Ceci doit s'entendre
+particulièrement de la race dont nous avons donné plus haut les figures,
+car les Anglais en possèdent une autre à cornes longues, dans le
+Lancashire, qui est propre à l'accouplement dès l'âge de deux ans, et
+qui peut durer six ans si on ne l'excède pas. Nous la représentons ici,
+dessinée par les artistes plus haut cités, et ayant également remporté
+un prix au grand meeting de la Société d'Agriculture de Derby.
+
+[Illustration: Taureau du Northumberland, race du Holstein, ou _dutch
+breed_ des Anglais.]
+
+[Illustration: Vache du Northumberland, ou _dutch breed_.]
+
+[Illustration: _The long-horned, or Lancashire breed_, des Anglais.]
+
+La vache peut produire en deux ans, mais si l'on veut en obtenir de
+beaux extraits il ne faut lui donner le taureau qu'à trois.
+
+Bakewell, Fowler, Pagel et Princeps, ces fameux éleveurs qui ont excité
+l'admiration de l'Angleterre en donnant naissance à plusieurs races
+nouvelles et précieuses, n'ont point employé d'autres procédés que ceux
+que l'on peut déduire de ce que nous venons de dire. Pour obtenir une
+race de bétail à cornes d'une grande valeur pour la boucherie, et chez
+laquelle la chair et la graisse fussent en plus forte proportion,
+relativement aux os, que chez les races ordinaires, ils choisissaient le
+taureau ou la vache de grande taille, à jambes courtes et fines et à
+tête petite. Les sujets qui naissaient de cet accouplement étaient
+accouplés eux-mêmes avec des individus chez lesquels ces caractères se
+remarquaient d'une manière éminente; dans le cas où ils n'en trouvaient
+pas de tels, ils accouplaient les génisses et les veaux avec leur père
+et mère, et par suite les frères avec les soeurs. Si le hasard venait à
+leur présenter un animal étranger qui se rapprochât davantage du type
+qu'ils avaient en vue, ils l'accouplaient avec celui de leurs sujets
+qu'ils regardaient comme le plus parfait. De cette manière, avec le soin
+d'apporter l'attention la plus scrupuleuse dans le choix des sujets, ils
+obtenaient, après plusieurs générations, une race que l'on pouvait
+regarder connue tout à fait nouvelle, puisqu'elle ne ressemblait qu'en
+partie aux animaux dont elle tirait son origine.
+
+Une variété nouvellement importée, ou produite depuis peu par le
+croisement ou les moyens indiqués plus haut, se perdrait bientôt si on
+négligeait la précaution de la maintenir en choisissant toujours, pour
+la reproduction, les individus les plus parfaits de cette race. Tant
+qu'on ne possède qu'un petit nombre d'individus, l'accouplement doit
+avoir lieu, comme le disent les éleveurs anglais, _breeding in and in_,
+c'est-à-dire toujours dans le même sang, en alliant les animaux de la
+plus proche parenté.
+
+On a prétendu que les descendants des animaux produits par un
+accouplement entre pioches parents dégénéraient, c'est-à-dire perdaient
+les qualités distinctives de leur race. Je ne discuterai point cette
+opinion, mais quant à l'espèce du boeuf en particulier, elle ne me
+paraît qu'une hypothèse basée sur des observations vicieuses et
+incomplètes; l'expérience ne l'a jamais confirmée, et elle est en
+opposition avec un grand nombre de faits positifs. Nous pouvons montrer,
+par un exemple remarquable, la vérité de cette assertion. Au grand
+meeting de Derby en 1843, M. W. Barnard, Esq., présenta un taureau dont
+nous donnons ici le portrait scrupuleusement exact.
+
+Ce bel animal, qui est devenu un véritable type de race, provient
+cependant de celle du Northumberland ou _dutch breed_ des Anglais, sans
+croisement et par l'alliance de la plus proche parenté.
+
+Aux méthodes que nous venons de décrire pour perfectionner leurs
+variétés de bestiaux, les Anglais joignent quelques soins particuliers
+que nous allons rapidement esquisser, et sans lesquels tous les autres
+moyens seraient superflus.
+
+Pendant la gestation, on ne fait travailler les vaches à aucuns travaux,
+on les traite doucement, et l'on évite de les laisser courir, sauter des
+fossés ou des haies; on les préserve du froid et des grandes pluies, et
+on les nourrit plus abondamment que de coutume. Le sol de l'écurie où
+elles reposent est horizontal et non incliné du côté de la croupe, ou,
+s'il l'est un peu pour favoriser l'écoulement des urines, on tient la
+litière plus haute de ce côté que de celui du train de devant; on donne
+de l'air à leur étable pour qu'elle ne soit pas trop chaude; elle doit
+être propre, sèche, bien aérée, au moyen de croisées que l'on tient
+ouvertes pendant la nuit en été. Quelques éleveurs parquent leurs
+vaches, portières et laitières, et les laissent dans le parc jour et
+nuit pendant toute la belle saison; mais il faut qu'il y ait des arbres
+pour les garantir des rayons du soleil, et de l'eau où elles puissent
+aller boire. Quelquefois, faute d'arbres, on leur élève un hangar ouvert
+à tous vents, et qui sert non-seulement à leur donner de l'ombrage, mais
+encore à les préserver de la pluie. Jamais ces animaux ne sont conduits
+dans des pâturages trop humides ou marécageux, et, si la nourriture
+qu'elles y trouvent est trop peu abondante, on y supplée chaque soir au
+moyen d'une ration de trèfle, de luzerne, de turneps, etc. Pendant
+l'hiver, on leur donne à l'écurie, outre du foin, du son, de la luzerne
+sèche ou du sainfoin. Enfin, en les faisant entrer et sortir de
+l'étable, on a soin qu'elles ne se froissent pas les unes les autres.
+Par ces moyens on prévient toujours l'avortement, et le foetus prend un
+beau développement dans le sein de sa mère. En France, on est dans
+l'usage de traire une vache jusqu'à ce que son lait soit épuisé, ou on
+ne cesse de la traire que quinze jours avant qu'elle mette bas; en
+Angleterre on cesse trois mois avant, et on le fait peu à peu pour ne
+pas lui occasionner des engorgements.
+
+[Illustration: Taureau à cornes courtes, ou _short horned bull_.]
+
+[Illustration: Bélier de Leicester.]
+
+[Illustration: Bélier de Leicester, portant sa toison.]
+
+Le terme moyen de la gestation est de 288 jours; le plus court pour les
+vieilles vaches est de 270 jours; et, pour les génisses qui portent pour
+la première fois, il est de 309; pour toutes, jamais il ne dépasse le
+321. Les approches du vêlage se manifestent par l'abaissement des flancs
+et de la croupe, par la grosseur du pis, par l'agitation de l'animal, et
+par un écoulement rougeâtre. Dans ce cas, il faut se tenir constamment
+prêt à donner des secours à l'animal, si cela devient nécessaire; mais
+il faut bien s'en garder, si l'accouchement est naturel; et, dans ce
+cas, on doit rester tranquille spectateur. La plus grande propreté doit
+régner autour de la vache. Non-seulement on renouvelle la litière, mais
+encore on en augmente la masse, et on en met beaucoup plus sous les
+jambes de derrière, afin que cette partie du corps soit plus haute que
+celle de devant. Si l'on est en hiver, l'étable est tenue fermée; si
+c'est, au contraire, en été, l'on donnera beaucoup d'air; dans l'un et
+l'autre cas, les Anglais se gardent bien de couvrir la vache, comme cela
+se pratique dans quelques parties de la France, en Flandre et ailleurs.
+
+[Illustration: Cochon nain du comté d'Essex.]
+
+Il arrive parfois que la vache fait deux veaux. On ne lui en laisse
+qu'un à l'instant même, si on tient à avoir une belle bête de race. Dans
+le cas contraire, on les lui laisse tous deux pendant trois semaines
+seulement. Dès les premiers moments de sa naissance on évite de toucher
+le veau, s'il n'y a pas une nécessité absolue, car le moindre effort
+qu'il ferait pour échapper aux attouchements pourrait compromettre sa
+croissance, et les Anglais insistent beaucoup sur ce point. Du reste, on
+lui donne les soins ordinaires, comme chez nous.
+
+[Illustration: Le Cochon croisé.]
+
+[Illustration: Truie croisée anglaise.]
+
+Un abus qui existe chez beaucoup de nos fermiers, et qui a même été
+préconisé par la plupart de nos auteurs, consiste à séparer le veau de
+sa mère. Les éleveurs, de l'autre côté de la Manche, ont renoncé à se
+procurer ainsi un peu de lait et de beurre aux dépens du jeune animal;
+ils le laissent libre de prendre le pis aussi souvent et aussi longtemps
+que la nature le demande. Ils savent très bien que plus le veau tète
+plus il acquiert de force et de taille; aussi ne le sèvrent-ils que
+beaucoup plus lard que nous, surtout si c'est un taureau qu'ils veulent
+élever, ou une génisse de race. Ils le placent dans une étable sèche et
+chaude, avec beaucoup de litière en hiver, parce que le veau craint
+également le froid et l'humidité.
+
+Quand il s'agit de le sevrer, ils commencent à l'habituer à boire du
+lait écrémé, tiède, dans lequel ils délaient un peu de farine et du son;
+puis ils remplacent cette boisson par une nourriture un peu moins
+liquide, dont la pomme de terre, cuite fait la base; viennent ensuite
+les turneps coupés en tranches bien minces; et, enfin, l'herbe; mais on
+a soin alors de lui donner, soir et matin, un peu de paille fraîche
+d'orge ou d'avoine, légèrement battue ou hachée, et aiguisée avec du
+sel. L'animal ne tarde pas à se nourrir comme les autres boeufs,
+seulement on ne lui épargne pas la nourriture, parce que, plus elle est
+abondante et de bonne qualité, plus le veau prend d'accroissement.
+
+Voici des remarques qui ont été faites; la farine de fèves, de pois ou
+d'avoine, délayée dans l'eau, fait contracter au veau un ventre pendant,
+l'animal devient court, mal bâti, et ne tarde pas à mourir.. Les pois
+gris lui donnent une chair blanche; le blé crevé dans du lait rend sa
+chair rouge; l'orge lui donne le dévoiement.
+
+Nous ne parlerons pas dans cet article de la manière dont les Anglais
+engraissent leur bétail, parce que, sur ce point, nous ne leur cédons en
+rien, notre but étant simplement de montrer comment ils parviennent à
+créer des races _à petits os_ et plus avantageuses que les nôtres, nous
+terminerons là ce que nous avons à dire sur ce sujet.
+
+Les principes que nous venons d'exposer pour l'amélioration des races de
+boeufs, les Anglais les ont appliqués à tous les animaux domestiques, et
+surtout à ceux destinés à la boucherie. Il n'est pas un agronome
+français un peu instruit qui n'ait vu avec admiration comment ils sont
+parvenus à créer des moutons qui n'ont pas d'os pour ainsi dire, et dont
+l'augmentation prodigieuse du chair et de graisse n'a porté aucun
+préjudice ni à la finesse ni à l'abondance de la laine. Plusieurs de ces
+animaux, ont été présentés à la société royale d'agriculture de Derby,
+et ont été dessinés par les peintres que nous avons cités, il ne faut
+pas chercher dans ces figures les caractères ordinaires que les
+naturalistes emploient pour déterminer les races de moutons, car tout a
+disparu, contours, grâces, légèreté, sous des masses informes de laine
+et de graisse; et les êtres dont ces peintres ont rendu fidèlement le
+portrait sont presque devenus purement artificiels: ils doivent tout à
+l'industrie humaine, et ont entièrement perdu les caractères de leur
+nature primitive.
+
+L'individu ici représenté a remporté le premier prix de la société, et a
+été présenté par M. Pawlett. Il appartient évidemment à la race
+perfectionnée que Dewick (_a general History of Quadrupeds_, p. 63.) a
+décrite sous le nom de _the Leicestershire improved breed_. Nos
+lecteurs, en voyant cette masse presque sans formes anatomiques, auront
+de la peine à croire, ce qui est cependant vrai, que l'animal est
+représenté nouvellement dépouillé de sa laine.
+
+En Angleterre, on élève comme en France plusieurs variétés du cochon
+domestique, et il n'est pas rare de trouver des individus de la grande
+race à oreilles pendantes (_the common boar_) qui pèsent jusqu'à 300 et
+350 kilogrammes. Sous le rapport de l'engraissement de ces animaux,
+plusieurs de nos départements peuvent, jusqu'à un certain point,
+rivaliser avec les Anglais; mais, sous celui de l'amélioration des
+races, nous devons le dire, nous sommes restés bien loin derrière eux.
+Ces insulaires ont parfaitement compris que, dans ces animaux, ce
+n'était pas la grande taille qu'ils devaient rechercher, mais la ténuité
+des os, la fécondité et la délicatesse de la chair et du lard. Par des
+calculs positifs, ils ont démontré que deux cochons de 100 kilogrammes
+chacun ne coûtent pas plus en soins et en nourriture qu'un seul animal
+de 200 kilogrammes. Partant de là, ils ont d'abord tenté des expériences
+sur le cochon de Siam ou du cap de Bonne-Espérance, qu'ils confondent
+avec celui de la Chine, et dont ils ont obtenu une très petite variété.
+Nous donnons ici le portrait de celui qui a remporté le prix au concours
+de Derby.
+
+Cette variété est fort estimée par la délicatesse de sa chair; mais ses
+dimensions étant tout à fait trop petites, ils ont reprit le cochon de
+Siam pour le croiser avec leur cochon commun, et ils ont ainsi créé une
+nouvelle race de taille moyenne, que nous représentons ici.
+
+Cette race offre des qualités précieuses: elle atteint ordinairement la
+grandeur d'un cochon commun de moyenne taille; les os sont extrêmement
+petits; le jambes grêles et courtes; le ventre touchant presque à terre;
+les oreilles sont assez longues, presque droites ou fort peu pendantes;
+le museau est court et concave en dessus; le front bombé, et le cou
+d'une épaisseur énorme. Robuste comme le cochon commun, cet animal a sur
+lui l'avantage de s'engraisser plus vite et beaucoup mieux. Sa femelle,
+que nous représentons ici, a des qualités précieuses, sous le rapport de
+sa fécondité.
+
+Bewick dit avoir vu dans le comté de Durham, chez le chevalier Arthur
+Mowbray, une truie de cette race suivie de dix-neuf petits de la même
+portée, et faisant chaque année trois portées presque aussi nombreuses.
+Il y aurait de l'exagération dans ce que raconte l'auteur, que cette
+race perfectionnée, inconnue de nos cultivateurs, serait encore une des
+plus fécondes et des meilleures sous le rapport économique.
+
+Je le répète, nos éleveurs n'ont rien ou n'ont que fort peu à envier aux
+Anglais quant à l'art d'engraisser le bétail et les autres animaux
+domestiques; mais ils ont beaucoup à faire et à apprendre pour remplacer
+les chétives races encore si communes en France, par des variétés aussi
+précieuses et aussi belles que celles qui couvrent le sol de
+l'Angleterre.
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Cours de Littérature dramatique_, ou l'Usage des passions dans le
+drame; par M. Saint-Marc Girardin, professeur de la Faculté des Lettres
+de Paris, membre du conseil royal de l'instruction publique. 1 vol.
+in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_, 3 fr. 50.
+
+Ce petit livre a déjà fait parler de lui; on l'a loué et critiqué outre
+mesure. Si les secrets des élections académiques n'étaient pas révélés
+d'avance, on pourrait croire qu'il a valu à son auteur le fauteuil de
+Campenon. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, nous ne
+tenterons pas de faire dans ce bulletin la critique pure et
+transcendante, pour nous servir d'expressions consacrées. Au lieu donc
+de demander compte à M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour
+_Cours de Littérature dramatique_ pourrait ou devrait contenir, nous
+nous bornerons à apprendre, aussi brièvement que possible, aux lecteurs
+de _l'Illustration_ ce qu'ils peuvent être certains d'y trouver.
+
+M. Saint-Marc Girardin expose ainsi, dans un simple avertissement de
+deux pages, le but de son ouvrage. «J'ai cherché à montrer, dit-il,
+comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septième siècle,
+exprimaient les sentiments et les passions les plus naturels au coeur de
+l'homme, la tendresse paternelle et maternelle, l'amour, la jalousie,
+l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprimés de
+nos jours dans un pareil sujet; les réflexions morales arrivent
+naturellement à côté des réflexions littéraires, et j'ai aimé à montrer
+autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon goût et la bonne
+morale...»
+
+_De la nature de l'Émotion dramatique_, tel est le titre du premier
+chapitre. Après avoir constaté que le spectacle de la vie humaine et
+l'imitation de nos sentiments et de nos caractères est la principale
+cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de déterminer
+quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la première
+condition de l'émotion dramatique, c'est que la passion qui l'excite
+soit vraie; or, au théâtre il n'y a de vrai que ce qui est général et ce
+que tout le monde ressent. Le coeur ne s'émeut qu'aux choses qui sont
+communes à tous les hommes: la curiosité, les bizarreries, les
+exceptions ne le remuent pas. C'est la déjà une des principales
+différences à noter entre notre théâtre ancien et notre théâtre moderne.
+Le théâtre ancien prend pour sujet les passions du coeur humain les plus
+générales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la
+jalousie, la colère et les passions qui sont simples de leur nature. Il
+les représente simplement. Le théâtre moderne, au contraire, cherche, en
+fait de passion, les exceptions et les curiosités avec autant de soin
+que le théâtre ancien les évitait. Or, les exceptions et les curiosités
+ont, en littérature, deux grands défauts: la monotonie et l'exagération.
+
+La seconde condition de l'émotion dramatique, c'est de s'adresser à
+l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu'à l'esprit;
+c'est à l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche à
+émouvoir les sens, il se dégrade. En outre, de toutes les émotions qui
+viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine,
+l'émotion dramatique est la plus complète. Aucun art ne peut plus
+aisément approcher de la réalité que l'art dramatique, et cependant il
+se perd s'il s'en approche trop et s'il se confond avec elle. Le
+spectacle doit être la plus grande des illusions de l'art, mais il doit
+rester une illusion. Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du
+corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en
+est aussitôt puni par une prompte décadence.
+
+Ces principes posés et expliqués, M. Saint-Marc Girardin en fait
+immédiatement l'application. Sa méthode, préférable peut-être pour un
+cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingénieuse. Il ne suit
+aucune des classifications adoptées jusqu'alors. Prenant un sujet, le
+suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le développe dans une
+longue et spirituelle conversation, sans s'inquiéter jamais d'aucune
+imite, passant tour à tour de l'antiquité aux temps modernes,
+rapprochant les Grecs ou les Romains des Français du dix-neuvième
+siècle, et tirant de ces comparaisons imprévues des aperçus pleins
+d'intérêt et de vérité.
+
+Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a étudié jusqu'à ce jour
+l'usage dans le drame, seul les émotions qui tiennent à la douleur
+physique et à la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie,
+l'amour paternel, l'égoïsme paternel, l'ingratitude des enfants, la
+clémence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore,
+comme on le voit par cette énumération, un grand nombre de passions à
+étudier: mais ce premier volume doit être et sera bientôt, nous
+l'espérons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute
+critique, jugeant l'ensemble et les détails de cet important travail,
+pourra prononcer ses arrêts suprêmes en connaissance de cause.
+
+Pour montrer comment M. Saint-Marc Girardin a compris et traite son
+sujet, nous analyserons le chapitre III, intitulé: De la lutte de
+l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le théâtre
+et la littérature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours
+seulement la littérature, sans cesser de prendre la souffrance morale
+pour sujet, a poussé cette souffrance jusqu'à la douleur physique. Elle
+a, chose curieuse, matérialisé la douleur morale; tandis que les Grecs,
+qui représentaient volontiers la douleur physique, l'idéalisaient à
+l'aide du beau. Ils s'élevaient ainsi du corps à l'esprit; nous suivons
+la pente contraire. Ils s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme
+chrétien; nous semblons redescendre vers le matérialisme païen.
+
+Autrefois l'expression des sentiments tenait de la nature des sentiments
+mêmes; elle avait quelque chose de pur et d'élevé; souvent même elle
+était trop abstraite. Chaque sentiment de l'âme a, pour ainsi dire, une
+sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui désigne
+la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui désigne le
+sentiment; c'était l'âme humaine enfin, et non le corps, que la
+littérature s'efforçait de mettre en relief. De nos jours on a voulu,
+non plus seulement dessiner les sentiments du coeur humain; on a voulu
+les sculpter si on peut dire ainsi, et comme, par la finesse de leur
+nature, ils échappaient au ciseau des Michel-Ange de la littérature, il
+a fallu, bon gré, mal gré, au lieu du sentiment, prendre la sensation.
+La sensation, en effet, est plus grosse et plus robuste; elle a plus de
+masse et plus de saillie; elle se prête mieux aux procédés de ce genre
+de style.
+
+Cette prépondérance de la sensation sur le sentiment est un des plus
+singuliers effets du style moderne. Nous ne représentons, comme nos
+devanciers, que les passions de l'âme, la haine, la colère, la jalousie,
+l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les représentons comme des
+passions du corps, nous les matérialisons, croyant les fortifier; nous
+les rendons brutales pour les rendre énergiques. C'était une des règles
+de l'ancien ne poétique d'aider à ce que les passions ont de pur et
+d'immatériel, et de résister à ce qu'elles ont de grossier et de
+terrestre. C'était ce que les anciens appelaient purifier les passions.
+Nous faisons le contraire; nous aimons à pousser la passion morale
+jusqu'à l'imitation de la passion matérielle; il semble que nous n'ayons
+foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutôt une
+contorsion physique. Sans les convulsions du corps, nous refusons de
+croire aux émotions de l'âme.
+
+A l'appui de ses réflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages
+du _Philoctète_ de Sophocle et du roman _Notre-Dame de Paris_, de M.
+Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du poète grec qui a laissé à son
+héros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur
+physique, mais qui a soin de lui donner des passions morales capables de
+compenser l'émotion causée par l'aspect de ses souffrances. Dans le
+Philoctète de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art
+merveilleux les émotions morales et les souffrances matérielles; elles
+se font pour ainsi équilibre les unes aux autres, et c'est dans cet
+équilibre que consiste la beauté du personnage de Philoctète. Jamais le
+genre de pitié que nous inspirent ses souffrances, jamais cette pitié
+que j'appellerais volontiers la pitié du corps, n'y est poussée trop
+loin, parce qu'elle est relevée et remplacée à propos par une autre
+pitié plus douce et plus noble, celle de l'âme, et que nous inspirent
+ses émotions de joie et de reconnaissance, et même sa colère et sa
+haine. Avec cet art de tempérer les passions les unes par les autres,
+l'excès, et par conséquent la contorsion morale ou physique, devient
+impossible. Voyez, au contraire comment M. Victor Hugo peint le
+désespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui
+enlever sa fille qu'elle vient à peine de retrouver.
+
+«Lorsque la mère entendit les piques et les leviers saper sa forteresse,
+elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une
+vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage
+lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient.
+Tout à coup elle prit un pavé et le jeta à deux poings sur les
+travailleurs. Le pavé mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha
+personne et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan; elle
+grinça des dents. Tout à coup elle vit la pierre s'ébranler, et elle
+entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors
+elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques
+instants et s'écria. Et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt
+déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait, comme si toutes
+les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la
+fois... «Ho! ho! ho! mais c'est horrible; vous êtes des brigands!...
+Est-ce que vous allez vraiment me prendre ma fille? Je vous dis que
+c'est ma fille! Oh! les lâches! oh! les laquais bourreaux! misérables
+goujats! Assassins! Au secours! au secours! au feu!--Mais est-ce qu'ils
+me prendront mon enfant comme cela? Qu'est-ce donc qu'on appelle le bon
+Dieu?» Alors, s'adressant à Tristan, écumante, l'oeil hagard, à quatre
+pattes comme une panthère, et tout hérissée...»
+
+«Je m'arrête, s'écrie M Saint-Marc Girardin après avoir cité ce passage.
+Dans Ovide la métamorphose serait déjà commencée; car ce n'est plus une
+douleur humaine que cette rage de la panthère à qui le chasseur arrache
+ses petits; ce n'est plus ni une femme ni une mère que je vois, c'est
+une folle furieuse, c'est une bête féroce; la colère s'est changée en
+fureur, l'instinct a remplacé le sentiment, l'âme a cédé au corps.
+Éloignons-nous en répétant le beau vers de Terence:
+
+ Homo sum, atque humani nihil a me alienum puto.
+
+«Je suis homme, et je ne me laisse toucher qu'à ce qui est humain.»
+
+Nous avons exposé le plan et la méthode de M. Saint-Marc Girardin; nous
+avons dit quelles étaient les passions dont il avait étudié l'usage dans
+le drame; nous venons de montrer comment il appliquait sa méthode. Pour
+compléter cette analyse rapide, il ne nous reste plus qu'à citer les
+principaux ouvrages anciens et modernes qu'il a rapprochés comparés dans
+ce premier volume. Ce sont l'_Iphigénie_ d'Euripide l'_Angela_ de M.
+Victor Hugo; l'_Hamlet_ de Shakespere et la _Pamela_ de Richardson: le
+_Werther_ de Goethe et le _Chatterton_ de M. de Vigny; _Horace, le Cid_
+et _le Menteur_ de Corneille et _le Roi s'amuse_ de M. Victor Hugo; _le
+Paria_ de Casimir Delavigne et _Dupuis et Desronais_ de Colle; l'_Oedipe
+à Colone_ de Sophocle, _le Roi Lear_ de Shakespere et _le Père Goriot_
+de M. de Balzac: _l'Heauton Timorumenos_ de Terence et l' _Enfant
+Prodige_ de Voltaire; _le Père de Famille_ de Diderot; _le Fils Ingrat_
+de Piron et _les deux gendres_ de M. Étienne; _Lucrèce Borgia_ de M.
+Victor Hugo et l'_Orphelin de la Chine_ de Voltaire, etc; la _Mérope_ de
+Torelli, de Maffei, de Voltaire et d'Alfieri; l'_Andromaque_ d'Homère,
+d'Euripide et de Racine.
+
+Dans son dernier chapitre, M. Saint-Marc Girardin s'est efforcé de
+prouver que la littérature exprime souvent l'état de l'imagination d'un
+peuple plutôt que l'état de la société. La comparaison qu'il a faite lui
+semble défavorable à la société moderne, et il se demande si
+l'altération qu'a subie évidemment l'expression des sentiments généraux
+du coeur humain est un signe de l'altération de ces sentiments; en
+d'autres termes, si la littérature est aujourd'hui l'expression de la
+société.--Cette question, qu'il a traitée d'ailleurs trop brièvement, il
+la résout par la négative. Dans son opinion, la société écrit et parle
+d'une façon et agit de l'autre, et le plus sûr moyen de ne pas la
+connaître, c'est de la juger d'après ses paroles ou ses actions. Ainsi,
+loin que la littérature moderne soit faite à l'image de la société, on
+croirait qu'elle en a voulu prendre le contre-pied, tant la société la
+dément par ses moeurs par ses actions!... «Dirons-nous pour cela, se
+demande M. Saint-Marc Girardin, que la société n'a rien prêté à la
+littérature? Non, ces passions effrénées, ces caractères hideux, ces
+crimes insolents et goguenards qui composent le fond de la littérature,
+la littérature les a pris dans les pensées, sinon dans les moins de
+notre société, dans notre imagination, sinon dans notre caractère.»
+
+M Saint-Marc Girardin résume ainsi en terminant les réflexions générales
+qui composent ce dernier chapitre: «Notre littérature ne représente pas
+notre société; elle n'en représente que les caprices d'esprit, elle n'en
+exprime que les fantaisies. Ce n'est donc pas condamner les moeurs de
+notre époque, que d'en attaquer les opinions morales, car les unes sont
+presque indépendantes des autres. Mais comme, avec le temps, ces
+opinions influent, soit sur la littérature, dont les créations
+deviennent moins pures, soit sur la conscience publique, qui devient
+aussi moins hardie à répudier le mal, il est du devoir de la critique et
+de la morake de signaler les altérations que la littérature fait subir à
+l'expression des sentiments principaux du coeur humain, de ces
+sentiments qui sont le sujet éternel de la littérature dramatique.
+Certes, quel que soit le travestissement et la dégradation qu'aient
+souffert dans les drames ou dans les romans, les grandes et simples
+affections de l'homme, telles que l'amour paternel et l'amour maternel,
+on est sûr de les retrouver toujours pures et fortes dans le coeur d'un
+père et d'une mère. Mais les nations chez lesquelles la littérature
+conserve à ces pensées toute leur pureté originelle, en même temps
+qu'elle en garde le dépôt inaltérable, ont la double gloire des beaux
+ouvrages et des bonnes moeurs.»
+
+
+
+Modes
+
+TRAVESTISSEMENTS.
+
+[Illustration: Costume suisse.]
+
+[Illustration: Batelière.--Mousquetaire.]
+
+
+
+AMUSEMENTS
+DES SCIENCES.
+
+SOLUTION DES QUESTIONS
+PROPOSÉES
+DANS LE 18e Nº.
+
+1. Quelque étrange que paraisse notre première question, elle n'en est,
+pas moins susceptible, d'une solution fort simple que voici:
+
+Attachez l'une à l'autre les deux extrémités de votre corde de manière à
+faire une corde sans fin; enroulez-la sur la gorge de la poulie
+supérieure B à la bouche du puits, et, pour la maintenir dans un degré
+de tension convenable, enroulez, aussi la partie, inférieure de cette
+corde sur une seconde, poulie A mobile autour d'un axe fixe, et plongée
+dans l'eau, ainsi que le représente la figure. Imprimez ensuite un
+mouvement de rotation rapide à la poulie B au moyen de la manivelle M:
+la corde, en s'enroulant successivement autour des poulies A et B qui
+tournent autour de leurs axes, ramènera du fond du puits une quantité
+très notable d'eau, qui pourra être projetée et reçue dans un réservoir
+R placé à la partie supérieure du puits, un peu au-dessous du point le
+plus élevé qu'atteigne la corde.
+
+Cette machine, si singulière par sa simplicité même, porte le nom de
+_Véra_, facteur de la poste aux lettres à Paris, qui en conçut l'idée en
+voyant la grande quantité d'eau qu'entraînait avec elle, entre ses
+aspérités, une corde qu'on tirait de la Seine. On conçoit qu'elle puisse
+rendre de bons services dans certaines circonstances particulières,
+notamment si l'on venait à manquer de vases convenables pour l'élévation
+de l'eau. Mais il est bien certain que son _effet utile_, que son
+rendement en eau, en égard à la force dépensée, doit être peu
+considérable.
+
+Lalande raconte, dans l'édition qu'il a achevée de l'histoire des
+mathématiques de Montucla, que la machine de Véra ayant été employée aux
+casernes de Courbevoie, deux hommes élevaient en six minutes 271 litres
+à environ 27 mètres de hauteur. Mais ce résultat est évidemment exagéré,
+en ce sens qu'il provient d'une expérience de courte durée, où l'effort
+déployé était de beaucoup supérieur à ce qu'il serait pendant une
+journée entière. En effet, le travail de chacun de ces ouvriers aurait
+produit, dans une journée de huit heures, l'élévation de 295 920 litres
+à 1 mètre de hauteur, et ce nombre surpasse réellement de plus des deux
+tiers celui qui représente la force que peut dépenser un manoeuvre
+agissant pendant le même laps de temps sur une manivelle. Encore
+faudrait-il, en employant la meilleure machine à élever de l'eau,
+défalquer un bon tiers de la force consacrée à mettre cette machine en
+mouvement.
+
+Une autre expérience citée par le même auteur, donne un résultat
+beaucoup plus rapproche de la vérité, quoique encore trop considérable
+pour le travail d'une journée entière. «Au bout de la rue de
+l'Arcade-Saint-Honoré, à la voirie de la Petite-Pologne, dit Lalande,
+seize chaînes en fer suffisaient à deux hommes pour élever à 6 mètres de
+hauteur environ 7 mètres cubes d'eau par heure.» On avait pu supprimer
+la poulie inférieure, qui ne sert qu'à maintenir la tension d'une corde
+ordinaire. Ce travail équivaut à l'élévation de 168 000 litres à 1 mètre
+de hauteur en huit heures; c'est encore un tiers environ de plus de ce
+que produirait un manoeuvre agissant d'une manière continue sur la
+meilleure machine hydraulique au moyen d'une manivelle.
+
+L'invention de Véra valut à son auteur l'approbation universelle et une
+gratification de 2 400 fr. Elle fut appliquée à l'étranger, même en
+Angleterre. Le célèbre physicien Deluc en fit établir une au-dessus d'un
+puits du plus de 55 mètres de profondeur, près du château de Windsor. La
+corde s'enroulait à la partie supérieure sur une poulie en fer d'un
+mètre de diamètre, placée sur l'axe de la manivelle avec une roue
+plombée servant de volant; la poulie d'en bas était supprimée, parce que
+l'on avait reconnu qu'elle devenait inutile pour une certaine vitesse de
+rotation. L'eau montait en abondance.
+
+Nonobstant toutes ces épreuves favorables, la machine de Véra paraît ne
+plus figurer aujourd'hui que dans les cours de physique et de machines,
+comme une curiosité rarement applicable.
+
+II. La solution de ce problème est trop compliquée et trop longue pour
+qu'il soit possible d'en exposer le détail ici; nous devons nous
+contenter de donner les résultats auxquels est parvenu Montela, qui sont
+les suivants:
+
+
+ 1° Ou peut payer 3 livres tournois en monnaies d'argent de
+ 13 manières seulement; ci......... 13
+
+ 2º On peut payer 6 sous en monnaies de cuivre
+ de 155 manières; 12 sous, de 1 292; 18 sous, de
+ 5 101; 24 sous, de 11 117; 30 sous, de 34 11; 36
+ sous, de 62 000; 42 sous, de 111 182; 45 sous, de
+ 183 999; 54 sous, de 287 777; enfin, 60 sous ou 3
+ livres tournois, de ........... 430 261
+
+ 3º En combinant les monnaies de cuivre avec
+ celles d'argent, on peut payer cette même somme
+ de 60 sous de 1 353 622 manières; ci..... 1 383 622
+
+ Ajoutant ces trois sommes, on a en tout 1 842 883
+ façons différentes de payer une somme de 3 livres en anciennes
+ monnaies.
+
+
+NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.
+
+I. Trois objets ayant été distribués secrètement à trois personnes,
+deviner celui que chacune aura pris.
+
+II. Déterminer par la géométrie la position la plus avantageuse des
+pieds pour se tenir solidement debout.
+
+
+
+Correspondance.
+
+_A M. A. F., à Brienne-l'Archevêque_.--Un rébus ne dit pas tout ce qu'il
+semble dire; mais votre lettre est une preuve qu'on peut trouver dans
+celui du 6 janvier, déjà diversement interprété, plus d'esprit que
+l'auteur n'y en avait voulu mettre. Cela s'est vu ailleurs qu'aux rébus.
+Les commentateurs n'en font pas d'autres. Quant à votre ami, qui n'a pas
+reconnu le sexe de la bête, il ne faut pas le laisser sortir seul: il
+prendrait la rivière pour une grande route. Ce serait dommage.
+
+_A M. A. I., à Stutgart_.--On nous a souvent adressé cette question.
+Voici la réponse: le bois gravé qui sert de titre à _l'Illustration_
+aura été tiré, à la fin de ce mois, à plus de 700,000 exemplaires. Il
+est vrai qu'il n'en vaut pas mieux, mais il sera renouvelé au 1er mars
+pour commencer la deuxième année de _l'Illustration_.
+
+_A M. H., à Berlin._--Il faut le temps et l'occasion. Notre titre de
+_Journal Universel_ répond à votre question.
+
+_A M. E. D., à Toul._--Votre avis est bon à suivre.
+
+
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER REBUS:
+Si un marchand vous vole, c'est ailleurs que l'on doit aller.
+
+[Illustration: Nouveau rébus.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0050, 10 Février
+1844, by Various
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42939 ***
diff --git a/42939-8.txt b/42939-8.txt
deleted file mode 100644
index eebcc68..0000000
--- a/42939-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,3410 +0,0 @@
-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0050, 10 Février 1844, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'Illustration, No. 0050, 10 Février 1844
-
-Author: Various
-
-Release Date: June 13, 2013 [EBook #42939]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0050, 10 FEVRIER 1844 ***
-
-
-
-
-Produced by Rénald Lévesque
-
-
-
-
-
-
- L'ILLUSTRATION,
- JOURNAL UNIVERSEL
-
- No. 50. Vol. II. -- SAMEDI 10 FÉVRIER 1844.
- Bureaux, rue de Seine, 33.
-
- Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr. 6 mois, 16 fr. Un an, 30 fr.
- Prix de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
-
- Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
- pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
-
-
-
-SOMMAIRE.
-
-Le Général Bertrand. Notice biographique. _Portrait_.--Courrier de
-Paris.--Histoire de la Semaine, _Portrait de M. Sheil; Buste de
-Watt_,--Établissements Industriels de Paris. Usines à gaz. _Trois
-Gravures_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Petites
-industries parisiennes en plein vent. _Sept Gravures_.--Études comiques.
-Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses; par M. Marc Michel. (Suite et
-fin.)--Agriculture. Concours de Poissy; Animaux domestiques en
-Angleterre. _Neuf Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.
-Travestissements, _Deux Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux
-Gravures_.--Correspondance.--Rébus.
-
-
-
-Le général Bertrand.
-
-Il y a peu de jours, nous annoncions la fin du bourreau de Napoléon;
-aujourd'hui nous avons à déplorer la mort de son fidèle compagnon
-d'exil.--Dans le même mois, la mort, qui rapproche tout, a frappé Hudson
-Lowe et Bertrand, l'odieux geôlier et le serviteur héroïque. Effaçons
-les pénibles impressions qu'a pu laisser le tableau d'une vie exécrable
-par le récit d'une carrière glorieuse et d'un dévouement antique.
-
-Le général Henri Gratien, comte Bertrand, naquit à Châteauroux le 28
-mars 1773, d'une famille honorable du Berry. Il s'était d'abord destiné
-au génie civil, mais les événements et les guerres que la France avait à
-soutenir le déterminèrent à prendre du service et à entrer dans le génie
-militaire. En 1795 et 1796, il servit en qualité de sous-lieutenant dans
-l'armée des Pyrénées. En 1787, il fit partie de l'ambassade envoyée à
-Constantinople. Compris dans l'expédition d'Égypte, il s'y distingua
-sous les yeux du grand homme à la gloire et au malheur duquel il voua
-plus tard le reste de sa vie. Demeuré avec Kléber, après le départ de
-Bonaparte, et s'étant signalé chaque jour en fortifiant des places et en
-rendant des services nouveaux, il reçut les brevets de
-lieutenant-colonel, de colonel et de général de brigade, qui lui furent
-accordés successivement, mais que le même vaisseau venu de France,
-apporta à la fois en Égypte.
-
-Ce fut principalement au camp de Saint-Omer, en 1804, que Napoléon, plus
-à même d'apprécier l'étendue des connaissances et toutes les qualités
-estimables du général Bertrand, lui accorda son amitié, qui fit tant
-d'ingrats, tant de traîtres, mais qui, du moins cette fois, rencontra un
-coeur capable d'y répondre par un attachement porté à l'héroïsme, A la
-bataille d'Austerlitz, le 2 décembre 1805, Bertrand donna de nouvelles
-preuves de ses talents militaires et de son courage. Après l'affaire, on
-le vit à la tête d'un faiblit corps qu'il commandait ramener un grand
-nombre de prisonniers et dix-neuf pièces de canon enlevées à l'ennemi.
-Ce fut après cette campagne que Napoléon le mit au nombre de ses
-aides-de-camp. Il le chargea d'attaquer la forteresse de Spandau, que
-Bertrand contraignit à capituler, le 25 octobre 1806. Le vainqueur de
-cette place se montra de la manière la plus éclatante à Friedland, le 11
-juin 18077, et fut récompensé par les éloges de l'Empereur, qui n'en
-accordait jamais par complaisance ou par aveuglement. A la fin de mai
-1809, lors de la bataille d'Essling, Bertrand rendit, par la rapide
-construction de ponts hardis établis sur le Danube, pour assurer les
-communications de l'armée française, le service le plus essentiel de la
-campagne, et le plus hautement proclamé par la reconnaissance de l'armée
-et de Napoléon, qui a plus tard consigné ce fait dans ses _Mémoires_. Ce
-fut par l'active habileté du général Bertrand que l'armée française,
-renfermée dans Unter-Lobau, une des îles du Danube, parvint à traverser
-ce fleuve pour se porter sur le champ de bataille de Wagram.
-
-En 1812, il accompagna l'empereur en Russie et en Saxe, et la valeur
-qu'il y déploya le porta à un si haut degré dans l'estime de Napoléon,
-qu'à, la mort du duc de Frioul, Duroc, tué à Wurtschen, il fut nommé
-grand-maréchal du palais. L'armée applaudit à cette distinction comme à
-la récompense de rares talents et de grands services. Les 2 et 20 mai
-1813, le général Bertrand commandait à Lutzen et à Bautzen le corps de
-la grande année, et il soutint par sa bravoure sa première réputation.
-Il combattit en diverses circonstances, et presque partout avec
-avantage, Bernadotte et Blücher, et si le 6 septembre suivant, ce héros
-de fidélité fut moins heureux à Donnewitz, dans une attaque contre le
-prince royal de Suède, qui avait trahi le drapeau de la France; si le
-général prussien lui lit éprouver au passage de l'Elbe, le 16 octobre,
-une perte assez considérable, c'est que déjà la fortune semblait
-vouloir, comme nos autres alliés, abandonner nos armes. Mais, dès le
-lendemain 17, l'engagement fut repris, et, le 18, le général Bertrand,
-en s'emparant de Weissenfeld et du pont sur la Salh, protégea
-efficacement la retraite de l'armée à la suite de trois journées
-meurtrières qui ne firent en quelque sorte qu'une seule et interminable
-bataille. Il rendit des services non moins importants après Hanan et
-occupant la position de Hocheim dans la plaine qui s'étend entre Mayence
-et Francfort. Dans cette double circonstance comme après que le départ
-de Napoléon lui eut laissé un difficile commandement, il montra une
-admirable énergie et mi persévérant courage pour sauver les derniers et
-glorieux débris de notre armée.
-
-[Illustration: Le général Bertrand, décédé le 1er Février.]
-
-De retour à Paris en janvier 1814, Bertrand fut nommé par l'empereur
-aide-major général de la garde nationale, mais il n'en remplit qu'un
-moment les fonctions et repartit dès le commencement de février pour
-cette campagne de Champagne, où Napoléon déploya, dans une situation que
-la trahison vint rendre désespérée, tout ce que le génie de la guerre
-peut concevoir et exécuter de plus merveilleux. Après la capitulation de
-Paris, le comte Bertrand, fidèle au malheur comme il l'avait été à la
-puissance et à la gloire, n'hésita pas un instant à suivre Napoléon.
-Toutefois ayant ce qu'il appelait lui-même la dette de la reconnaissance
-et de l'honneur, il faisait passer ses devoirs envers la France, et il y
-avait à ses yeux le titre plus précieux et plus sacré encore que celui
-d'ami fidèle, le titre de Français. En allant s'enfermer avec son
-Empereur dans cette île dont on avait fait une souveraineté, il écrivit
-une lettre que de prétendus juges et des accusateurs passionnés ont bien
-pu incriminer, mais qui doit être un titre de plus pour les hommes qui
-mettent le culte de la patrie au-dessus de tous les autres. «Je reste
-sujet du roi,» avait-il, en partant, écrit au gouvernement nouveau, et
-il avait ajouté, avec une tendresse touchante, dans la lettre d'envoi de
-cette déclaration, adressée au duc de Fitz-James, son très-proche allié,
-le 19 avril 1814: «Je désire pouvoir venir visiter ma famille. Il y il
-plus de trois ans que je n'ai vu ma mère. Si, dans un an, je recours à
-vous pour avoir une permission de venir passer quelques nuits à
-Châteauroux, dans le sein de ma famille, je compte sur votre obligeance,
-mon cher Édouard.»
-
-Moins d'un an après, les luttes de la Restauration, les humiliations de
-la France avaient préparé et provoqué, le retour de Napoléon. Les
-déclarations les plus solennelles, trop tôt oubliées, avaient relevé le
-pays du serment qu'on lui avait fait prêter. Le comte Bertrand
-s'embarquait, le 26 février, en qualité de major-général de cette armée
-de 800 Français, dont le drapeau et la cocarde suffirent à Napoléon pour
-reconquérir la France. Le 1er mars, il contresignait, au golfe Juan, ces
-proclamations de l'Empereur au peuple français et à l'armée; le 20,
-après cette marche à la rapidité, à l'entraînement triomphal de laquelle
-la postérité aura peine à croire, il entrait aux Tuileries avec
-Napoléon, auprès de qui il reprit immédiatement les fonctions de
-grand-maréchal. Le comte Bertrand contribua puissamment à la
-reconstitution de l'armée, qui se trouva réorganisée avec une activité
-qui tient du prodige. Enfin arriva la journée de Waterloo. Parti pour
-l'armée avec Napoléon, il y subit l'arrêt la fortune que le courage ne
-put conjurer, et revint avec l'Empereur, pour ne plus le quitter, à
-partir de ce moment. A Paris, à la Malmaison, à Rochefort, sur le
-_Bellérophon_, à Sainte-Hélène, il confondit sa destinée avec celle de
-l'homme extraordinaire à la gloire fabuleuse duquel quelque chose eût
-manqué peut-être, si son malheur n'eût pas fait naître le plus sublime
-dévouement.
-
-Si les vainqueurs d'un jour exercèrent leur haine en confinant et en
-torturant sur un rocher meurtrier celui qui les avait vaincus pendant
-vingt ans, ceux qui avaient profité de cette triste victoire ne surent
-pas davantage respecter le malheur, le dévouement et la vertu. Le 7 mai
-1816, à un an de distance des grands événement que nous nous sommes
-borné à dater, le conseil de guerre de la première division militaire
-condamna à mort le général comte Bertrand, pour crime de... _trahison_.
-La condamnation fut un crime inutile, car l'Angleterre ne livra point
-Bertrand, mais la qualification de traître, appliquée au patriotisme le
-plus constant, au dévouement le plus entier, à la fidélité la plus
-persévérante, est un des faits caractéristiques qui montrent jusqu'à
-quel point, dans les discordes civiles, les passions qu'elles soulèvent,
-peuvent s'égarer. On plaida, au nom de l'accusation, que c'était
-l'intérêt qui était le mobile secret de l'apparent dévouement du
-général! Mais ne réveillons pas des souvenirs douloureux pour tout le
-monde. Les temps plus calmes qui suivirent ont mis toute cette procédure
-à néant.
-
-A Sainte-Hélène, le général Bertrand écrivit, sous la dictée de
-Napoléon, le récit des opérations de cette campagne d'Égypte où ils
-s'étaient trouvés réunis pour la première fois. Il prodigua ses respects
-et ses soins à l'illustre captif, et ne quitta ce roc inhospitalier, où
-la comtesse Bertrand l'avait suivi, que quand il eut recueilli le
-dernier soupir du son Empereur, de son ami. L'admiration que ce
-dévouement avait inspirée à l'Europe entière amena le roi Louis XVIII à
-annuler, par ordonnance en 1821, le jugement de 1816. Le comte Bertrand
-put rentrer en France, et y fut réintégré dans son grade militaire. Il
-se retira dans le département de l'Indre, et se livra tout entier à
-l'éducation de ses enfants et à la culture d'un domaine qu'il possédait
-près de Châteauroux.
-
-Après la révolution de Juillet, l'arrondissement dont cette ville est le
-chef-lieu envoya le général Bertrand le représenter à la Chambre des
-Députés. L'éducation toute libérale qu'il avait reçue, le dévouement au
-pays, que le culte de la gloire n'avait jamais ni remplacé dans son
-coeur ni affaibli, le firent s'asseoir sur ces bancs on siégeait
-également un autre homme vénérable par le dévouement qu'il avait montré
-pour la même infortune, M. le comte Las Cases. Le général Bertrand prit
-plusieurs fois la parole, et enleva les applaudissements de ses
-collègues qu'il émut jusqu'aux larmes, par des allocutions à l'appuis
-des réclamations d'anciens militaires, et de discussion sur l'arriéré de
-la Légion-d'Honneur. Mais chacun de ces discours, comme tous ceux qu'il
-prononce en d'autres circonstances, se terminait toujours par un voeu en
-faveur de la liberté illimitée de la presse. C'était le vieux Caton
-demandant sans relâche la destruction de Carthage. Cette conclusion
-constante faisait sourire les hommes qui ne pensaient pas que la liberté
-de la presse pût jamais rencontrer d'entraves nouvelles. La législation
-et la jurisprudence nous diront si le voeu du général Bertrand a été
-inquiétant, ou si ses craintes n'étaient qu'un rêve..
-
-Le général Bertrand ne siégeait plus à la Chambre, et vivait de nouveau
-retiré depuis deux législatures, quand, en 1840, l'Angleterre, voulant
-dissimuler il notre gouvernement, jusqu'à ce qu'elle fût consommée, la
-trahison qu'elle préméditait envers lui, consentit, aux sollicitations
-de M. Thiers, à restituer à la France les cendres de Napoléon. Le
-général Bertrand fut désigné le premier pour monter sur le vaisseau que
-commandait un fils du roi, et qui appareillait pour Sainte-Hélène.
-Quelle traversée! quel abordage! quels souvenirs! quelles émotions pour
-cet homme qui vivait par le coeur! Quel contraste entre l'embarquement
-de Rochefort, en 1815, et le retour sur les côtes de Normandie, en 1840!
-Ces populations ivres d'enthousiasme, saluant par leurs acclamations les
-restes de celui qui a porté si haut la grandeur et la gloire de la
-France, et accueillant par leurs hommages l'homme qui fut si
-héroïquement le courtisan du malheur. Nous n'oublierons jamais, pour
-notre part, le transport universel qui éclata sous les voûtes ce
-l'église des Invalides, quand on vit y entrer le glorieux cercueil et
-son compagnon fidèle.
-
-Après avoir rendu à la France les cendres exilées de l'Empereur, il ne
-restait plus au général Bertrand qu'à lui donner le complément des
-Mémoires dont il était resté le dépositaire, et qu'il avait pieusement
-mis en ordre. C'est un devoir qu'il s'était promis de remplir au retour
-du voyage qu'il avait été forcé d'entreprendre, l'an dernier, dans
-l'Amérique du Nord. Mais à peine revenu près des siens, le général
-Bertrand a terminé une carrière qui eût honoré l'humanité dans tous les
-siècles, mais qui semble faite pour la consoler dans un temps qui ne met
-pas l'héroïsme et la fidélité au nombre des objets de son culte.
-
-Une noble et touchante motion a été faite à la Chambre des Députés par
-un homme plein de patriotisme et de coeur, L'honorable M. de
-Briqueville, dont le nom rappelle tant de beaux faits d'armes, a demandé
-que l'on déposât dans le tombeau qui se prépare aux Invalides les
-cendres de Bertrand près de celles de Napoléon. «Vous voudrez, a-t-il
-dit, messieurs, réunir tant de fidélité à tant de gloire.» Cette
-proposition sera votée; elle est de celles qui interdisent la
-contradiction aux esprits les plus sceptiques et les moins patriotiques,
-et que les coeurs bien placés votent d'enthousiasme.
-
-[Illustration.]
-
-
-
-Courrier de Paris.
-
-Les ambitions académiques sont éveillées de nouveau par la mort de
-Charles Nodier; les candidats vaincus dans la bataille livrée pour la
-conquête des fauteuils de Casimir Delavigne et de Campenon, vont battre
-en retraite vers le fauteuil de l'auteur de _Trilby_, pour tâcher de s'y
-établir et d'y mettre garnison. Jamais on n'a eu une meilleure occasion
-pour devenir académicien, et si peu que cette dépopulation continue, il
-sera nécessaire de pourvoir aux places vacantes par quelque mesure
-extraordinaire: par exemple, tout homme valide et domicilié qui
-passerait devant l'Institut de huit heures du matin à six heures du
-soir, serait pris au collet par la sentinelle et installé dans le
-sanctuaire de gré ou de force; vienne, en effet, une épidémie qui enlève
-du même coup MM. les quarante, il est évident que M. A..., M. D..., M.
-C..., M. N... et mon portier auront des chances.
-
-M. Alexandre Dumas, qui avait hésité pour la succession du Campenon et
-de Casimir Delavigne, se décide pour celle de Nodier; il a positivement
-annoncé sa candidature dans un dîner anacréontique où il a commencé et
-fini par traiter l'Académie avec beaucoup d'irrévérence. M. Alexandre
-Dumas n'a fait qu'imiter en cela la plupart des immortels actuellement
-en possession du fauteuil; de tous ces pachas littéraires qui se
-pavanent dans le frac aux palmes vertes, il n'en est pas un, en effet,
-qui n'ait d'abord dit en parlant du docte fauteuil: «Fi donc! cela est
-bon pour des goujats!» Et le lendemain nos renards étaient trop heureux
-que l'Académie baissât la grappe jusqu'à eux et leur permit d'y
-mordre.--Avec quel dédain M. Victor Hugo n'a t-il pas longtemps parlé
-des Académies et des académiciens? Et, pour en revenir à Charles Nodier,
-un jour il écrivit à un journal qui l'avait inscrit sur une liste
-d'aspirants au fauteuil, une lettre pleine de railleries qui se
-terminait par ces mots; «Non, monsieur, vous avez beau dire, je ne me
-présente pas et ne me présenterai jamais à l'Académie.» Voilà ce qui
-s'appelle parler; or, un mois après cette fière dénégation,
-non-seulement Charles Nodier se présentait, mais il était élu.
-L'Académie ressemble à certaines femmes, qui font des avances aux
-galants qui les dédaignent, et se donne souvent en échange d'une
-impertinence.
-
-Cependant l'Académie fait peu d'agaceries à M. Alexandre Dumas, dit-on,
-et l'auteur de _la Tour de Nesle_ court grand risque d'en être pour ses
-frais de visite; ce n'est pas que l'Académie trouve le bagage de M.
-Alexandre Dumas insuffisant, bien au contraire, elle désirerait qu'il en
-jetât les trois quarts dans la Seine, avant de frapper à sa porte, comme
-on livre à la mer des ballots de marchandises avariées. La froideur de
-l'Académie pour M. Alexandre Dumas n'est donc pas seulement causée par
-cet encombrement de denrées équivoques qui compromettent les titres
-véritables du candidat. L'Académie est prude et paraît s'effaroucher de
-certaines excentricités privées qui lui semblent plus difficiles à
-pardonner que; les plus gros péchés littéraires.
-
-M. Victor Hugo pardonne M. Alexandre Dumas dans cette poursuite
-académique, et lui sert d'introducteur: mercredi dernier, tous deux,
-l'un tenant l'autre par dessous le bras, gagnaient, par la rue Laffitte,
-le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Arrivés à la hauteur de l'église, ils
-ont pris à gauche la rue Olivier-Saint-Georges; quelqu'un les a vus
-entrer dans la maison n° 6: c'est là que demeure M. Scribe. On a su
-depuis que M. Dumas, appuyé sur M. Hugo, aurait été, ce jour-là,
-demander à Bertrand et Raton son suffrage et sa voix. Ce que M. Scribe a
-répondu à M. Dumas, personne ne le sait positivement; mais il est facile
-de le deviner: M. Scribe a son candidat né; ce candidat fut M. Vatout,
-candidat malheureux, il est vrai, et jusqu'ici repoussé; mais s'il n'a
-pas» les dieux pour lui, il a M. Scribe.--Dans les dix ou douze
-candidatures infortunées qu'il a subies, plus d'une fois M. Vatout est
-resté sur le champ de bataille, avec une seule voix pour panser ses
-blessures; cette voix persévérante, cette voix fidèle, cette voix
-charitable était la voix de M. Scribe. On n'a pas été ensemble à
-Sainte-Barbe pour rien! et M. Scribe a fait des thèmes et des versions à
-Sainte-Barbe côte à côte avec M. Vatout! Le vote que M. Scribe donne
-invariablement à M. Vatout est le paiement du cette vieille dette de
-collège; M. Scribe ne s'en cache pas; il dit a qui veut l'entendre: «A
-chaque nouvelle élection, Vatout me sert de pistolet de poche; je l'ai
-toujours sur moi: dès qu'un solliciteur académique entre et me met le
-poignard sur la gorge, je tire mon Vatout, je lâche la détente, et je me
-débarrasse de l'importun!»
-
-Les soucis académiques n'ont pas empêché M. Alexandre Dumas de donner
-cette semaine une grande soirée, mêlée de chants et de danse. Le succès
-du festival de M. Frédéric Soulié avait piqué M. Dumas d'émulation; il a
-voulu avoir son tour, et faire concurrence à son rival en feuilletons.
-Or, la nuit de M. Dumas ne l'a cédé en rien à la nuit de M. Soulié: elle
-a été bruyante et vive; les curieux abondaient; on y a remarqué
-plusieurs blancs.
-
-On dirait que les bals et les concerts font peur aux théâtres et leur
-ôtent tout courage: le mois de janvier s'est montré d'une stérilité sans
-exemple, en fait de pièces nouvelles; excepté le _Ménage parisien_ de M.
-Bayard, on n'a cité aucune nouvelle production dramatique de quelque
-importance; les théâtres semblent craindre de hasarder leur bien au
-milieu de ces fêtes de salons qui accaparent le plus élégant et le
-meilleur de la société parisienne; ils réservent leurs richesses pour le
-temps où Tolbecque, Musard et le carnaval ne seront plus les maîtres
-absolus de la ville, et cesseront de faire, à tout autre plaisir que le
-bal, une redoutable concurrence.
-
-Nous mentionnerons cependant trois petites pièces que l'Odéon, le
-Vaudeville et le théâtre du Palais-Royal, ont représentées récemment,
-pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude. La première, toute mince
-qu'elle est, se donne des airs de comédie et marche coquettement sur
-douze syllabes, ornées de leur double rime; les deux autres sont de
-simples vaudevilles d'un esprit plus que contestable et d'un goût que le
-voisinage du mardi gras peut seul absoudre.
-
-Karel Dujardin est le héros de là comédie; vous connaissez ou vous ne
-connaissez pas Karel Dujardin; si vous le connaissez, je n'ai pas besoin
-de vous apprendre à qui nous avons affaire; si vous n'avez jamais
-entendu parler de lui, permettez-moi de relever votre ignorance et de
-vous apprendre que Karel Dujardin est un des meilleurs peintres de
-l'école flamande; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à vous mettre
-en route vers le Louvre. Arrivé à ce vieux palais des arts, entrez au
-Musée, et vous y trouverez cinq ou six chefs-d'oeuvre flamands signés de
-ce nom: Karel Dujardin.
-
-Comme la plupart des artistes. Karel avait la tête vive, le coeur tendre
-et l'imagination vagabonde; les galions d'ailleurs n'arrivaient pas du
-Mexique pour lui. Karel eut donc des maîtresses, des aventures, des
-dettes, et des huissiers à ses trousses; il aimait le jeu par-dessus le
-marché, ce qui n'augmente pas les revenus. On raconte que se trouvant un
-jour à Lyon dans une extrême pénurie, et n'ayant pas de quoi paver ses
-dépenses d'auberge, il épousa l'hôtesse pour se tirer d'affaire, une
-vieille hôtesse de cinquante ans passés! Karel en avait vingt-cinq. Ce
-trait rappelle la boutade de Dufresny, qui se maria un beau matin avec
-sa ravaudeuse, pour n'avoir plus, dit-il, l'ennui d'acquitter ses
-mémoires de blanchissage. Ce romancier de ce temps-ci,--je puis
-l'attester--a fait un coup tout pareil; il a pris pour femme sa femme de
-ménage, afin d'être dispensé de lui donner des gages.
-
-La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intéressante. Une
-femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comédie en
-question, en a compris le péril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et
-poétisé l'aventure; à l'une, il donne la grâce, la beauté, la
-sensibilité, la jeunesse: quant à l'autre, au lieu de lui laisser la
-ville de Lyon pour théâtre, ville prosaïque, il la fait voyager jusqu'à
-Venise. Ajoutez le mystère d'un bal masqué, et tout sera dit: à la place
-de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propriétaire d'une
-adorable Vénitienne que son talent a séduite, que son infortune a
-touchée, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le
-tourbillon du bal, pour finir par en faire son mari et payer ses
-dettes.--J'en souhaite autant à tout pauvre diable qui n'a pour rente,
-que son mérite ou son esprit.--L'invention de cette comédie est moins
-que rien, comme on voit, le premier venu en imaginerait autant; mais le
-vers y est vif, spirituel, et d'un certain tour cavalier et pimpant qui
-a séduit les juges.
-
-Passons à nos deux vaudevilles. L'un est intitulé _Adrien_, et se joue
-au théâtre de M. Ancelot; l'autre vient du théâtre du Palais-Royal, et
-s'appelle _la Bonbonnière_.
-
-Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. Adrien a
-l'humeur joyeuse et le coeur passablement coureur et vaurien. Les
-modistes et les lingères de son quartier en savent quelque chose, et
-particulièrement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une
-Jeanne d'Arc du premier numéro: elle aime trop le bal Musard pour y
-prétendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'épargne pas les
-scènes à son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les
-entendez-vous qui se querellent? Décidément Adrien est un pendard. Eh
-bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emporté,
-volage, il est vrai; mais qu'une occasion se présente, et vous
-découvrirez les bonnes qualités de son âme: or, voici l'occasion: il
-s'agit de protéger et de mettre à l'abri de tout péril une charmante
-petite orpheline qui se trouve seule, abandonnée au milieu de cette
-grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien était réellement le
-vaurien que vous dites, il abuserait de la crédulité et de la faiblesse
-du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est méchant qu'à la surface; dans
-le fond c'est le meilleur garçon du monde. Il va, il vient, il se
-dévoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux
-séductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami
-de son père. Quelle est la récompense d'Adrien? La main de Louise, bien
-entendu. Et Judith, la jalouse Judith? Judith, attendrie par la bonne
-action d'Adrien, prend bravement son parti, essuie une larme ou deux, et
-va, le soir même, danser la caclincha au bal de l'Opéra. Parlez-moi de
-cette philosophie!--L'auteur se nomme M. Laurencin.
-
-MM Duvret et Lauzanne ont fabriqué _la Bonbonnière_. Cette bonbonnière
-n'en et pas une; le serpent est caché sous la fleur; au lieu de bonbons,
-la bonbonnière renferme une poignée de verges. A qui ces verges
-sont-elles destinées? A M. Champignel. M. Champignel a le très-grand
-tort d'avoir abandonné sa femme et de mener vie de garçon. Mais le drôle
-le paiera. Madame Champignel arrive en effet, sans qu'il s'en doute;
-puis elle écrit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme:
-un rendez-vous est donné en _post-scriptum_. Voilà notre Champignel
-transporté. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses.
-Hélas! de ces roses il ne récolte que les épines. Madame Champignel,
-armée de la bonbonnière vengeresse, lui administre une correction qui
-guérit mon Champignel de son humeur légère. Honteux et confus, il
-revient tout bonnement à sa femme. Ce dénouement est d'un bon exemple,
-et le carnaval justifie, jusqu'à un certain point, l'arme dont se
-servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidèles.
-
-Il faut souhaiter que les théâtres se piquent d'honneur et nous donnent
-bientôt quelque chose de plus spirituel et de plus délicat. A croire les
-augures, le mois de février n'imitera pas l'avarice de janvier son
-voisin: il prépare et promet deux opéras-comiques, un ballet, trois
-mélodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragédies; le
-Jabot, Oreste et Pylade, la Syrène, les Mystères de Paris, les
-Bohémiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine répétition
-et n'attendent que le moment de se produire. M. Frédéric Soulié, madame
-Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugène Sue, M. Bayard, M. Alexandre
-Dumas en sont les parrains.
-
-On annonce l'arrivée de M. Conradin Kreutzer, auteur de _la Nuit de
-Grenade_, charmant opéra que la retraite précipitée et la ruine des
-chanteurs allemands, venus à Paris il y a deux ans, avaient arrêté dans
-son succès. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'écrire un opéra
-français pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un poème, si même M.
-Kreutzer ne le tient déjà. Nous dirons à la ville de Paris que, depuis
-l'arrivée de M. Konradin Kreutzer, elle possède un mélodieux,
-compositeur de plus; mais bientôt elle jugera l'ouvrier à l'oeuvre.
-
-Plusieurs journaux ont déclaré que M. Victor Hugo, blessé de l'accueil
-fait aux _Burgraves_ par le parterre, était décidé à renoncer au
-théâtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom,
-ou un parti sérieusement pris, une résolution irrévocablement arrêtée?
-Dans le premier cas, on n'a pas à s'en inquiéter; il est clair que M.
-Hugo ne se fera pas prier longtemps pour revenir au combat; nous
-connaissons ces manèges et ces jeux de Galatée. Dans le second cas, on
-aurait le droit de reprocher à M. Hugo ub excès de vanité et d'orgueil;
-quoi donc! êtes-vous impeccable? Prétendez-vous à l'infaillibilité?
-Faut-il que le public, votre juge naturel, ce public plein de bon sens,
-d'esprit et d'équité, quoi qu'on en dise, qui a jugé tant de génies,
-brise pour vous seul la balance où il pèse les oeuvres, et se prosterne
-aveuglément le front dans la poussière, pour adorer jusqu'à vos erreurs
-et vos faiblesses? C'est là une velléité de fétichisme qui dépasse toute
-mesure; le despotisme littéraire n'est pas plus de saison aujourd'hui
-que le despotisme politique.
-
-
-
-Histoire de la Semaine.
-
-Nous aurions voulu que l'événement nous prouvât que nous nous étions
-trompé lorsque nous concevions des craintes, pour la marche normale et
-régulière des affaires, des derniers déchirements de la chambre, du vote
-qui les a clos, de la démission de cinq députés et de celle de M. de
-Salvandy en qualité d'ambassadeur. Mais tout est venu confirmer nos
-prévisions. La Chambre des Députés, à laquelle on avait annoncé la
-présentation immédiate de la loi sur les fonds secrets, est demeurée
-douze jours sans être convoquée. Si l'on a espéré que l'air renfermé des
-bureaux étoufferait les discordes et que l'examen préparatoire en petit
-comité du budget de 1845 endormirait les ressentiments, ce remède
-appliqué par les soins de M. le président Sanzet ne semble pas avoir
-produit tout l'effet attendu. Sur plus d'un banc on paraît encore
-respirer la guerre, et les animosités se sont réveillées tout aussi
-vives qu'avant la sieste à laquelle, on les a soumises. Si l'on en croît
-même les bruits des couloirs et les indiscrétions de l'hémicycle, la
-division aurait pénétré du dehors jusque dans l'intérieur du cabinet.
-C'est une situation fâcheuse pour tout le monde, pour le pays surtout,
-qui a le droit d'espérer que cette session verra résoudre enfin des
-questions depuis longtemps ajournées et dont la solution ne semble pas
-pouvoir, sans les inconvénients les plus graves, être différée plus
-longtemps.--Pendant qu'on s'observe en silence au Palais-Bourbon, M. le
-ministre de l'instruction publique s'est rendu en tapinois au Luxembourg
-et y a lu un excellent exposé de motifs précédant un projet de loi sur
-la liberté de l'enseignement, qui n'a obtenu qu'une approbation moins
-générale. Nous examinerons ce projet et les critiques, parfois
-contradictoires, auxquelles il a donné lieu.--On annonce le prochain
-dépôt sur le bureau de la Chambre de propositions faites par des
-députés, en vertu de leur initiative; Une d'elles aura pour but de faire
-adopter par la Chambre cette pensée dont les propositions successives de
-MM. Gauguier, de Rémilly et Ganneron ont été les traductions plus ou
-moins heureuses, les expressions plus ou moins acceptables, et à
-laquelle la position qui a été faite à M. de Salvandy paraît donner une
-nouvelle force et un à-propos incontestable.
-
-Le discours de la reine d'Angleterre ne pouvait être un événement, car
-chacun avait prévu et savait d'avance ce qu'il devait renfermer.
-L'Irlande y a trouvé bon nombre de promesses qu'on espère lui voir
-prendre comme calmant. Notre gouvernement y a trouvé un échange de
-gracieusetés qui doivent lui rendre les rapports agréables, sinon les
-résultats plus assurés. La discussion è laquelle a donné lieu la
-proposition d'une adresse a été une occasion pour le ministre dirigeant
-et pour un orateur célèbre, lord Brougham, de donner à nos hommes d'État
-des éloges sans doute fort honorables. Mais notre susceptibilité
-nationale prend facilement ombrage des _satisfecit_ délivrés à
-l'extérieur à nos ministres. Ceux-ci devraient plutôt dire à leurs amis
-de Londres, comme, l'Intimé des _Plaideurs_: «Frappez, nous avons une
-popularité à nous faire.»
-
-Les plaidoiries des défenseurs des accusés de la cour de Dublin ont
-continué. L'immense succès du discours de M. Sheil pour M. John
-O'Connell rendait la lâche des autres avocats difficile; mais s'ils
-n'ont pas fait naître dans l'auditoire et dans la population un
-enthousiasme pareil, s'ils ne se sont pas vus l'objet d'une égale
-ovation, si leurs portraits n'ont pas rempli les colonnes des journaux
-anglais comme celui de l'avocat-député dont nous croyons, nous aussi,
-devoir reproduire les traits, ils ont tous été entendus avec une grande
-faveur. L'un d'eux, M. Fitz-Gibbon, qui avait pris l'accusation corps à
-corps, a, pendant la suspension d'une séance, reçu de l'attorney général
-un billet dans lequel celui-ci lui reprochait de l'avoir calomnié, et
-dont les termes ressemblaient assez à un cartel. A la reprise de la
-séance, M. Fitz-Gibbon a parlé devant la cour ses plaintes d'un procédé
-aussi insolite, aussi inconvenant de la part d'un magistrat. Par ordre
-de la cour, l'attorney a été contraint de retirer sa quasi-provocation.
-Cette circonstance a produit dans l'assemblée, toute prédisposée aux
-émotions, un effet difficile à décrire.--Les avocats se sont concertés
-pour prolonger leurs plaidoiries et donner à O'Connell le temps de voir
-arriver le discours de la reine d'Angleterre, avant d'être forcé de
-prendre la parole pour lui-même. C'est lundi dernier qu'il a dû parler à
-son tour. Ces longs débats épuisent les forces des jurés, qui n'ont
-point de suppléants en cas d'empêchement subit, et comptent parmi eux
-des vieillards. Déjà on a été menacé de voir la grippe, qui règne à
-Dublin comme à Paris, en retenir un loin de la salle d'audience. Nous
-avons dit qu'un contre-temps de ce genre forcerait à renvoyer à une
-autre session cette affaire pour laquelle un ajournement équivaudrait, à
-coup sur, à un abandon.
-
-Depuis quelque temps les nouvelles d'Espagne, qui, en l'absence de
-grands événements et de liberté réelle de la presse, venaient toutes par
-les correspondances particulières, faisaient envisager l'avenir de ce
-pays sous un aspect menaçant. Le ministère était regardé comme unanime
-dans son antipathie pour la constitution, mais comme divisé sur la
-question de savoir si l'on pourrait sans danger la mettre immédiatement
-à néant. La France passant pour avoir un parti pris dans la politique
-espagnole, l'ambassadeur anglais, M. Ralwer, affichait au contraire une
-complète impartialité, faisait un accueil également empressé aux hommes
-influents de toutes les opinions, et se préparait ainsi à recueillir le
-fruit des événements quels qu'ils fassent. On annonçait toujours comme
-très-prochain le retour de la reine Christine; et comme la conduite
-qu'elle allait tenir passait, à tort ou à raison, pour concertée avec
-notre ministère, nous nous trouvions, malgré nous, intéressés à ce
-qu'elle ne retombât dans aucune des fautes qu'elle avait précédemment
-commises, et à ce que sa rentrée dissipât toutes les inquiétudes que ce
-bruit seul avait fait naître. C'était une périlleuse responsabilité.
-Toutefois, la mort subite de la princesse Carlotta, sa soeur aînée,
-épouse de l'infant don François de Paule, était regardée comme un
-événement de nature à donner à l'ex-régente plus de véritable
-modération. La princesse Carlotta, qui avait un caractère assez ferme et
-peu d'amitié pour sa soeur, avait adopté et fait adopter à son mari
-l'opinion progressiste, ce qui avait contribué à surexciter chez la
-princesse Christine les opinions contraires. Cette lutte n'existant
-plus, quelques personnes se flattaient de voir l'ex-régente puiser
-désormais ses inspirations à des sources plus libérales. On croyait
-également et par la même raison que le mariage de la jeune reine
-Isabelle avec le fils aîné de l'infant était aujourd'hui probable. Mais
-tout à coup l'insurrection, éclatant sur plusieurs points à la fois, est
-venue mettre en question tous ces projets et ces espérances. Plusieurs
-villes, selon l'expression espagnole, se sont prononcées. Le
-Gouvernement y a répondu par les décrets les plus révolutionnaires, et
-par l'ordre d'arrêter immédiatement les chefs du parti progressiste, et
-même des hommes jusqu'ici réputés modérés. Des mandats ont été lancés
-notamment contre MM. Lopez, Arguelles, Cortina, Madoz, Garnica, Serrano
-et Concha. Quelques-uns sont parvenus à s'y soustraire par la fuite. Il
-faut attendre les nouvelles.
-
-Les dernières dépêches des États-Unis d'Amérique détruisent encore une
-fois les espérances qu'on avait pu concevoir d'une réduction dans le
-tarif. Trois propositions dans ce but, faites au congrès, ont toutes été
-repoussées, et le système dit protecteur compte aujourd'hui pour appuis
-des députés qui antérieurement le combattaient avec force.--On a proposé
-un projet de loi pour l'établissement d'un gouvernement territorial dans
-l'Orégon. Nous aurons à retenir sur cette question et sur celle du
-Texas, qui ne préoccupe pas moins l'Angleterre.
-
-La flotte sarde qui doit se rendre devant Tunis a appareillé. Elle se
-composera de trois vaisseaux et de plusieurs autres bâtiments de guerre
-qui doivent être ralliés pendant la navigation. On a toujours lieu
-d'espérer qu'une démonstration et l'intervention de puissances amies
-suffiront pour déterminer le bey à accorder la réparation due, et qu'un
-engagement qui pourrait avoir des complications inattendues ne deviendra
-pas nécessaire.
-
-Le _Magazine of Science_ publie une annonce empruntée, dit-il, à un
-prospectus distribué à Liverpool par le lieutenant Morrison, pour la
-construction d'un immense paquebot que cet officier se propose
-d'établir, et qu'il appellera le _Léviathan_. Ce paquebot-monstre, que
-nous craignons bien de voir rester à l'état de puff, sera de la
-contenance de 32,480 tonneaux, et sera mû par trois vis d'Archimède
-ayant chacune la force de 800 chevaux. Son pont aura 182 mètres de long
-et 52 mètres de large. Sous le pont il y aura 1,000 cabines
-particulières; le salon commun sera carré, mesurant 33 mètres sur chaque
-côté et 51 mètres sous le plafond; l'équipage et les passagers pourront
-former un personnel de 5,650 individus. Le devis de construction monte à
-4,750,000 fr., l'armement et l'ameublement à 1,250,000, au total
-5,000,000 fr. On estime que cinq voyages en Amérique, aller et retour,
-produiront une recette de 5,000,000 de fr.; en déduisant 1,750,000 fr.
-pour les frais, il restera de bénéfice annuel 3,250,000 fr. pour les
-propriétaires. Autour du pont sera disposée une route de plus de 500
-mètres de long, pour faire des promenades à cheval et en voiture. Il y
-aura sur le _Léviathan_ un parterre et un jardin potager, des serres,
-etc, sur un développement de 225 mètres. Le prix du passage, dans les
-meilleures cabines, y compris la table, n'excédera pas 400 fr. Cette
-immense machine flottante ne craindra rien de la violence des flots, et
-sera par sa masse même assurée contre tous les sinistres de mer. _Le
-Léviathan_, poussé par ses machines, de la force de 2,100 chevaux, sera
-encore aidé dans sa marche par des voiles, car il pourra porter 2,675
-mètres carrés de toile: on calcule qu'il fera facilement 20 kilomètres à
-l'heure, et qu'il exécutera en dix jours le voyage de Liverpool à
-New-York. Pour chasser l'ennui, le vaisseau-monstre aura son théâtre
-pour mille spectateurs et sa troupe de comédiens; il aura aussi un
-amphithéâtre où l'on professera les sciences, où l'on exécutera des
-expériences nouvelles, enfin son bazar et son journal quotidien imprimé
-à bord.--Nous sommes convaincu que si quelqu'un de nos lecteurs
-apercevait et signalait une lacune dans ce programme, le lieutenant
-Morrison se ferait un devoir de la remplir à l'instant.
-
-Un paquebot malheureusement plus réel, _le Shepherdess_, parti de
-Cincinnati pour Saint-Louis, avec un nombre de passagers que l'on évalue
-diversement de 150 à 200, s'est perdu à Cahokia-Bend, situé à moins de
-trois milles de Saint-Louis. Presque tous les passagers ont été surpris
-au lit par l'eau qui envahissait le navire. Cent seulement ont pu être
-sauvés. Le capitaine a péri des premiers; il laisse une femme et onze
-enfants sans fortune.--Un accident affreux est arrivé à l'école
-militaire de Saint-Cyr. Un élève de vingt-un ans, fils de M. de
-Castellane, ancien préfet, a été tué en faisant des armes avec un de ses
-camarades. Le fleuret de celui-ci s'est démoucheté et s'est introduit au
-travers du masque dans l'oeil de son adversaire, et pénétrant dams le
-cerveau, a causé une mort presque instantanée. Il y a peu d'années un
-accident tout semblable est arrivé à l'École Polytechnique au fils du
-général Excelmans, qui, du moins, n'a pas succombé.
-
-[Illustration: M. Richard Sheil, avocat de M. John O'Connell.]
-
-L'Institut vient de recevoir de la famille du célèbre ingénieur et
-mécanicien anglais James Watt, l'hommage d'un fort beau buste de cet
-homme illustre, qui a été placé dans la salle de l'Académie des
-Sciences. _L'Illustration_ s'est empressée de le faire
-graver.--L'Académie française, qui avait à procéder au remplacement de
-MM. Campenon, Casimir Delavigne et Charles Nodier, s'était réunie jeudi
-dernier pour élire les successeurs des deux premiers. Trente-cinq
-membres étaient présents. M. Pasquier, dangereusement malade en ce
-moment, et M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, sont
-les seuls qui n'aient pas répondu à l'appel. Trente-quatre votants
-seulement se trouvaient dans la salle, mais M. de Salvandy est entré
-avant qu'il fut clos, et son bulletin passe pour avoir complété la
-stricte majorité de 18 votes obtenues par M. Saint-Marc Girardin, qui a
-été proclamé membre de l'Académie; 8 voix se sont portées sur M. Émile
-Deschamps, 7 sur M. de Vigny, une sur M. Vatout.--La succession de
-Casimir Delavigne paraît être bien autrement difficile à recueillir.
-Sept tours de scrutin n'ont produit aucun résultat. Au premier et au
-quatrième tour, M. Émile Deschamps a compté, comme consolation de sa
-première défaite, 4 suffrages, et enfin une voix unique, les autres
-bulletins se sont véritablement partagés entre MM. Sainte-Beuve, Vatout
-et de Vigny. Ce dernier a obtenu, aux deux premiers tours, 7 voix qui
-ont ensuite presque toutes, et l'une après l'autre, déserté leur
-candidat. M. Sainte-Beuve en a réuni jusqu'à 17, et M. Vatout n'a jamais
-pu en conquérir plus de 16; mais au septième tour, une voix ayant
-déserté M. Sainte-Beuve et les deux concurrents étant devenus ex-aequo
-par l'obstination de trois des partisans de M. de Vigny, l'Académie a
-renvoyé cette élection au jour où sera ultérieurement fixée celle du
-successeur de Nodier.
-
-Nous avons rendu un hommage funèbre, en tête de ce numéro, au général
-Bertrand.--Nous ajouterons ici à la mention que nous avons déjà faite
-plus haut de la mort de la princesse Carlotta d'Espagne, qu'elle était
-née le 24 octobre 1804; elle est donc morte à trente-neuf ans et trois
-mois. Mariée en 1810, elle laisse sept enfants dont l'aîné, le duc de
-Cadix, se trouve actuellement à Pampelune à la tête d'un régiment de
-cavalerie. Elle était fille du roi de Naples François Ier, et par
-conséquent nièce de la reine Marie-Amélie. Elle comptait onze frères et
-soeurs, parmi lesquels madame la Duchesse de Berri et l'ex-reine
-régente.--Il ne nous reste plus qu'à enregistrer le décès du duc régnant
-de Saxe-Cobourg, frère du roi des Helges, et oncle de la duchesse de
-Nemours et du duc Auguste de Cobourg, époux de la princesse Clémentine
-d'Orléans.--Les nouvelles de Stockholm annoncent que le roi de Suède est
-fort dangereusement malade.
-
-[Illustration: Buste de Watt, donné à l'Académie des Sciences.]
-
-Établissements industriels de Paris.--de l'Éclairage de la ville de
-Paris, et de l'Éclairage au Gaz.
-
-[Illustration: Fabrication du Gaz.--Vue générale de l'usine de la
-Compagnie Parisienne, barrière d'Italie]
-
-[Illustration: Fabrication du Gaz.--Atelier de distillation.]
-
-Jusqu'en 1558, il n'y eut point è Paris d'éclairage public Dans
-certaines circonstances, quand les violences, les meurtres, les
-tentatives d'incendie, les crimes de toute espèce venaient en plus grand
-nombre désoler pendant la nuit la capitale, on enjoignait aux
-propriétaires de placer, après neuf heures du soir, sur une fenêtre du
-premier étage de leurs maisons, une chandelle allumée dans un fallot
-pour préserver les passants des attaques _des mauvais garçons_. On fut
-obligé de recourir à cette mesure, notamment en 1521, en 1526 et en
-1553. De plus, chaque compagnie ou chaque personne qui, pendant la nuit,
-avait à parcourir les rues, portait sa lanterne. En octobre 1558, on
-prit le parti d'attacher des fallots aux encoignures des rues. Un
-règlement du mois de novembre de la même année, cité par Félibien,
-ordonne que «au lieu de fallots ardents seront mises lanternes ardentes
-et allumantes.» Un certain abbé italien, nommé Laudati, imagina
-d'établir à Paris une location de torches et de lanternes, dont le
-monopole lui fut accordé pour vingt ans, en mars 1662; il fut autorisé à
-exiger des voitures qui loueraient ses lanternes cinq sous par quart
-d'heure, et des piétons trois sous seulement.
-
-En 1667, quand Louis XIV eut créé la charge de lieutenant de police, et
-en eut investi M. de La Reynie, ce magistrat comprit les devoirs, que
-lui imposait l'état d'insécurité de Paris, dépeint par Boileau dans sa
-sixième satire:
-
- ... Sitôt que du soir les ombres pacifiques
- D'un double cadenas font fermer les boutiques...
- Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.
- Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
- Est au prix de Paris un lieu de sûreté
- Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue
- Engage un peu trop tard au détour d'une rue:
- Bientôt quatre bandits lui serrent les côtes, etc., etc.
-
-Parmi les améliorations introduites par La Reynie, on doit citer les
-mesures qu'il prescrivit pour l'éclairage public: on plaça dans toutes
-les rues des lanternes garnies de chandelles, ce qui parut alors un
-établissement si important et donnant à la ville, un aspect si nouveau,
-que le gouvernement fit frapper à cette occasion une médaille, qui
-figure dans la collection numismatique du règne de Louis XIV, et portant
-pour légende: _Urbis securitas et nitor_.
-
-[Illustration: Fabrication du gaz.--Atelier d'épuration.]
-
-En 1745, un privilège pour des lanternes à réverbères fut accordé à un
-abbé Matherot de Preigney et à un sieur Bourgeois du Châteaublanc; mais
-ils ne purent se mettre en mesure de l'exploiter qu'en 1766. Ce
-perfectionnement fut fort goûté.--En 1721, les lanternes qui,
-primitivement, n'avaient été qu'au nombre de 2,736, étaient portées à
-5,772; en 1771, on en comptait 6,252; en 1821, les rues et places de
-Paris étaient éclairées par 12,672 becs de lumière établis dans 4,553
-lanternes, et les établissements publies par 482 lanternes contenant 688
-becs. C'était, au total, 15,300 becs et 5,035 lanternes.
-
-Londres était depuis longtemps éclairé au gaz, quand l'administration de
-la ville de Paris se détermina à en laisser poser quelques becs sur la
-voie publique, plutôt pour satisfaire la curiosité que dans la la pensée
-bien arrêtée de recourir à cet éclairage. Ainsi, tandis que de l'autre
-côté de la Manche on avait, par une large application et déjà par une
-longue expérience, reconnu les bons et immenses effets de ce procédé
-inventé vers la fin du dernier siècle par l'ingénieur français Lebon, en
-France, à Paris, l'administration fermait les yeux à la lumière, et
-passait pour l'éclairage à l'huile des marchés qui devaient pour bien
-longtemps condamner nos rues à un clarté moins que douteuse. Les
-premiers essais d'éclairage par le gaz des rues de Paris qui aient été
-autorisés, remontent à 1821. Dès 1810, Londres avait commencé à
-l'adopter pour plusieurs de ses quartiers. En 1815, un ingénieur anglais
-avait cherché à établir à Paris l'éclairage au gaz, et à cet effet il
-avait construit une usine au Luxembourg, mais cette tentative,
-désastreuse pour les intéressés fut bientôt abandonnée. En 1820
-l'exploitation du Luxembourg fut reconstituée, les appareils de
-l'ingénieur anglais furent remplacés, et, au bout de quelques mois, la
-Chambre des Pairs, le théâtre de l'Odéon, et plusieurs établissements
-particuliers se trouvèrent éclairés. Le gaz, fut même employé pour
-l'éclairage public de la rue de l'Odéon. Toutefois, malgré la création
-presque simultanée de plusieurs entreprises d'éclairage au gaz, le
-nouveau procédé demeura à peu près exclusivement affecté aux
-établissements particuliers, qui, du reste, ne l'adoptèrent que
-successivement et avec beaucoup de lenteur.
-
-La première lanterne au gaz qui ait brûlé sur la voie publique dans
-Paris est, dit-on, celle du commissaire de police du faubourg
-Saint-Denis en 1819; elle était alimentée par un appareil établi dans
-une fabrique de produits chimiques située dans le voisinage.
-
-A dix ans de là, à la fin de 1829, Paris ne comptait qu'environ 40 becs
-sur la voie publique; liée par la routine et par les traités qu'elle
-subissait fort patiemment, l'administration n'avait donné et ne donna,
-plusieurs années encore après, aucun développement sérieux à ce qui ne
-pouvait plus depuis longtemps être considéré comme un essai; et six ans
-après, à la fin de 1835, on ne comptait encore sur la voie publique à
-Paris que 203 becs brûlant pour le compte de la ville.
-
-Depuis cette époque, chaque année a amené une progression sensible.
-
- On a établi, en 1836, un nombre de becs nouveaux de 383
- - 1837, - - 528
- - 1838, - - 167
- - 1839, - - 555
- - 1840, - - 827
- - 1841, - - 1,129
- - 1842, - - 2,099
- - 1843, - - 977
-
- Le nombre total des becs de gaz établis sur la voie
- publique pour le compte de la ville de Paris était donc,
- au 31 décembre dernier, de 6,868
-
-On aura remarqué l'accroissement notable que l'éclairage au gaz a pris
-en 1842, et on aura été surpris de ne lui pas voir suivie cette
-progression en 1843 avec la même vivacité. C'est un des tristes effets
-des engagements pris et signés avec les entrepreneurs d'éclairage à
-l'huile, engagements qui rendront moins sensible encore l'accroissement
-annuel jusqu'en 1849, et qui ne permettront pas, peut-être, que Paris se
-trouve, à la fin de la première moitié, du dix-neuvième siècle,
-entièrement éclairé au gaz. L'huile fournissait encore, au 31 décembre
-dernier, un nombre de becs publics précisément égal à celui que le gaz
-illumine, 6,868; mais, comme il faut à chaque lanterne à l'huile deux
-becs et souvent même trois, l'huile n'alimente que 3, 175 lanternes. Ce
-nombre, joint aux 6,868 becs de gaz, complète un total de 10,043
-lanternes.
-
-Suivant les saisons, l'éclairage est général ou partiel. L'éclairage est
-général dans les mois de janvier, février, mars, octobre, novembre et
-décembre, c'est-à-dire que, pendant ces six mois tous les becs
-indistinctement sont allumés du jour au jour sans
-interruption.--L'éclairage est partiel pendant les six autres mois de
-l'année, c'est-à-dire que, selon les localités, le service d'une partie
-des becs est suspendu tout ou partie de la nuit lorsque la clarté de la
-lune peut y suppléer.--Ces derniers becs sont appelés becs _variables_;
-ceux qui sont allumés du jour au jour sont appelés becs _permanents_; le
-nombre des premiers est de 10,086, des derniers de 3,647. Aujourd'hui
-cette économie profite, au budget de la ville, qui obtient un prix moins
-élevé un raison de cette extinction calculée. Sous l'ancien régime, il
-ne lui revenait rien de cette économie, et on imposait à l'entrepreneur,
-à cause de ce qui était considéré comme une tolérance, de servir, à des
-favoris et à des femmes _protégées_, des pensions dites _pensions sur le
-clair de lune_.
-
-Le service de l'éclairage à l'huile est fait par un seul
-soumissionnaire. Six compagnies concourent à l'éclairage de la ville par
-le gaz, ce sont les compagnies Française, Anglaise, La Carrière,
-Parisienne, de Belleville et de l'Ouest. Les premières établies ont fait
-choix de quartiers qui présentaient d'incontestables avantages,
-c'est-à-dire la plus grande certitude de pouvoir desservir, outre les
-becs publics, des becs établis pour le compte de commerçants en
-boutiques ou de propriétaires. On estime, et l'administration de la
-ville admet que, pour qu'une compagnie puisse être indemnisée de ses
-premiers frais de pose de conduits et de ses frais quotidiens pour
-l'éclairage d'une rue, il faut que celle-ci puisse lui fournir, outre
-l'éclairage public, l'établissement d'un bec par cinq mètres de
-parcours. Or, là où l'éclairage particulier est nul, la compagnie serait
-en perte si elle était tenue de poser des conduites uniquement pour
-l'éclairage public, et la ville ne peut l'y contraindre qu'en
-l'indemnisant.
-
-Si la ville ne peut pas toujours contraindre une compagnie à établir des
-conduites partout où elle les juge nécessaires, elle a ce droit toutes
-les fois qu'il y a garantie que le produit sera suffisant pour couvrir
-les frais. Ces charges des compagnies, ces obligations, auxquelles elles
-sont tenues, entraînent une idée de privilège. Il n'y a cependant point
-de privilège de droit établi à leur profit, mais il y en a un de fait
-auquel la ville, le service public, la voirie et les compagnies trouvent
-également leur compte. Presque toutes les rues de Paris sont percées,
-sous leur pavage, d'un égout et souvent de deux conduites d'eau. Si, à
-ces courants souterrains, qui nécessitent trop souvent des réparations
-et par suite l'interruption de la circulation, on eût laissé, en outre,
-toutes les compagnies du gaz qui se sont établies et toutes celles qui
-eussent voulu s'établir, ajouter des conduits en concurrence l'une; de
-l'autre, il n'y eut pas eu de jour où une fuite n'eût rendu
-indispensable de bouleverser le sol, de pratiquer des tranchées, du
-barrer les rues; il eût fallu rechercher à quelle compagnie incombait la
-réparation. De là des lenteurs et de continuelles entraves. La ville a
-dû n'autoriser qu'une compagnie par rue ou plutôt par quartier; elle a
-tracé à chacune d'elles un périmètre, abandonné un parcours; elles se
-meuvent dans les limites qu'elle leur a posées. Ajoutons que, par suite
-de cette mesure, que tout rendait nécessaire, la voie publique, moins
-souvent bouleversée et interrompue qu'elle ne l'eût été, est bien
-éclairée, à un prix modéré, sans que les particuliers soient rançonnés,
-et que les compagnies établies réalisent toutes un bénéfice, suffisant
-même pour les moins bien partagées.
-
-La fabrication du gaz offre, un curieux, un imposant coup d'oeil. La
-compagnie Parisienne, qui est située à la barrière d'Italie, et qui a un
-des parcours les plus étendus, sinon encore les plus fournis de becs, la
-compagnie Parisienne a bien voulu admettre nos dessinateurs dans son
-usine. Leur crayon donnera à nos lecteurs une idée de l'étendue, de
-l'immensité de ces sortes d'établissements. Mais il lui manquera la
-couleur pour bien rendre ces fournaises, ce rouge cerise devant lesquels
-seraient bien pâles les forges de Vulcain à l'Opéra. Cinquante
-fourneaux, rangés dans l'atelier de distillation, font dégager de la
-houille ce gaz qui doit se répandre sur Paris en torrents de lumière.
-Pour retirer le gaz inflammable, la houille est mise dans des cornues
-continuellement exposées à la chaleur rouge. Cette chaleur leur est
-communiquée par des fourneaux placés immédiatement au-dessous, ainsi
-qu'on le voit dans la gravure représentant l'atelier de distillation. Le
-gaz s'échappant des cornues passe dans un appareil de forme cylindrique
-et allongé, à travers lequel, après avoir plongé dans l'eau où il dépose
-les parties bitumineuses qu'il entraînait avec lui, il est dirigé vers
-l'atelier d'épuration où il circule dans nue foule de tuyaux destinés à
-le refroidir et où il est mis en contact avec la chaux qui le débarrasse
-de son hydrogène sulfuré. De là enfin il se rend dans le gazomètre, d'où
-il ne sort plus que pour la consommation.
-
-Bien des essais ont été tentés de nos jours pour surpasser et remplacer
-l'éclairage au gaz de houille. Beaucoup n'ont atteint ni l'un ni l'autre
-de ces buts. Quelques-uns, comme ceux dont le gaz de résine a été
-l'objet, ont donné des résultats satisfaisants au point de vue de
-l'effet, mais ont été reconnus inapplicables sous le rapport de
-l'économie. L'usine de Belleville, qui avait été fondée pour fabriquer
-du gaz avec de la résine, a dû se transformer et en venir au système de
-la fabrication par la houille. Une usine _extra-muros_, qui exploitait
-le procédé très-ingénieux de M. Selligue pour la production du gaz dit
-_gaz à l'eau_, vient également de se décider à extraire son gaz du
-charbon de terre. L'éclairage au gaz d'huiles essentielles, qu'on a
-voulu mettre en pratique sur la place du Musée, a présenté des
-difficultés pour le prompt allumage que le froid de l'hiver eût rendues
-plus grandes encore; il répandait une odeur qui eût été insupportable
-dans les intérieurs, et produisait une flamme fuligineuse qui
-obscurcissait et enfumait bientôt les réflecteurs et les verres. L'essai
-d'éclairage par les piles de charbon dont la place Louis XV a été le
-théâtre, et sur lequel _l'Illustration_ a déjà donné quelques détails,
-est demeuré à l'état d'expérience de laboratoire. Son prix de revient
-n'a point été recherché, parce qu'il est demeuré démontré des l'abord
-qu'il ferait infiniment plus élevé que celui du gaz de houille. C'est
-donc à perfectionner celui-ci bien plutôt qu'à le remplacer que doivent
-tendre tous les efforts. En le purifiant avec soin, en en rendant la
-combustion inodore, en lui enlevant toute action sur les peintures et
-les dorures, les compagnies qui en exploitent la fabrication
-généraliseront son usage et le feront pénétrer dans l'intérieur des
-habitations privées. Là où les compagnies n'éclairent point moyennant un
-abonnement à forfait, mais où elles perçoivent un droit proportionné au
-gaz qui a été consommé, elles établissent ce qu'elles appellent un
-compteur, espèce de cylindre au travers duquel passe le gaz, et qui est
-muni d'un mécanisme servant à constater la quantité qui l'a traversé. On
-a plus d'une fois cherché, en Angleterre, à faire de cet appareil un
-dernier épurateur; si l'on arrivait sous ce rapport à un résultat
-satisfaisant, le gaz ne serait plus relégué au dehors des portes
-cochères, il monterait les escaliers, traverserait les antichambres et
-se verrait un jour, prochain peut-être, ouvrir à deux ballants les
-portes des salons.
-
-
-
-Fragments d'un Voyage en Afrique (1).
-
-Suite.--Voir t. II, p. 388.
-
- [Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.]
-
-Le lion avait regagné sa tanière, emportant la proie qu'il venait de
-ravir; mais les habitants du douair se tinrent sur la défensive, et
-coutinuèrent à pousser des clameurs le reste de la nuit. Ce vacarme
-retentissait si désagréablement à mes oreilles qu'il m'empêcha de me
-rendormir. Je me tordais en efforts désespérés depuis une heure, lorsque
-le cheick du douair, qui, comme les autres, avait quitté sa couche au
-premier signal d'alarmes, ouvrit la porte de ma cabane et vint s'asseoir
-près de moi.
-
-«Ne crains rien, Roumi (chrétien) me dit-il; le voleur n'osera plus
-revenir, et nous en sommes quittes pour un mouton. Le douair veille, et
-s'il tentait de recommencer son exploit, il n'aurait bientôt ni le
-pouvoir ni la volonté d'en faire ailleurs.
-
---Diable de voisins! dis-je en arabe. Je m'étonne que vous supportiez
-une pareille existence.
-
---Nous les connaissons trop bien pour les craindre beaucoup, reprit le
-cheick: ils sont nombreux dans les bois qui nous avoisinent, et n'y
-trouvent pas toujours de quoi se nourrir. Lorsque la faim les
-aiguillonne, ils parcourent et ravagent le pays; ils se transportent en
-troupes de six ou sept dans les lieux où ils prévoient qu'il y a à
-voler, et notre douair, entre autres, est souvent honoré de leurs
-visites. L'un des maraudeurs se dévoue alors, franchit les palissades,
-saisit une proie, et va la partager avec ses compagnons qui l'attendent
-non loin de là, et se bornent à demeurer simples spectateurs du larcin;
-puis un autre s'élance à une nouvelle conquête, et ainsi de suite,
-jusqu'au dernier. C'est aux moutons qu'ils s'attaquent ordinairement.
-Si, dans leur route, des chasseurs attaquent la bande, un lion s'élance
-et ne cède qu'en mourant; un deuxième lui succède et tombe comme lui.
-Une chose qui te paraîtra extraordinaire, c'est que deux lions ne
-prennent jamais part au combat en même temps; celui auquel ils
-reconnaissent une plus grande force est toujours le premier sur la
-brèche. Cent hommes les attaquent-ils, ils périssent ou les terrassent;
-il n'y a pas pour eux de retraite. Rencontrent-ils un homme seul, et cet
-homme a un sabre et qu'il fasse mine de s'en servir, ils le laissent
-continuer son chemin; le frottement de la lame sur le fourreau les
-effraie; les étincelles que lance l'acier éblouissent leurs yeux, ils
-redoutent le son d'un yatagan plus que la détonation de cinquante
-fusils. Lorsque les hommes qu'ils trouvent sur leur passage ne sont pas
-armés, ils vont droit à eux, les fixent et s'enfuient; puis ils
-reviennent, et reviennent encore essayer les mêmes moyens
-d'intimidation. Si les chasseurs montrent la moindre terreur, ils sont
-perdus: les lions s'élancent sur eux et les dévorent; si, au contraire,
-leurs traits reflètent la fermeté et l'impassibilité de leur aîné, et
-qu'ils marchent résolument à leurs agresseurs en les accablant d'injures
-et en leur lançant des pierres, cela suffit pour disperser la troupe.
-
-«Mon frère, ajouta le cheick, se trouva face à face, il y a quelque»
-jours, avec un lion monstrueux qui dormait, étendu au soleil sur la
-route que tu vois d'ici. Il ne s'attend pas à la rencontre et
-tressaillit d'abord; mais, se rassurant bientôt, il passa auprès de
-l'animal en vomissant des imprécations. Celui-ci leva nonchalamment la
-tête, le regarda, puis se recoucha sans plus de cérémonie.
-
-«Quand les lions sont repus, on peut passer sans crainte auprès d'eux,
-souvent même ils se lèvent et se frottent aux vêtements du voyageur; ils
-permettent aussi qu'on les caresse; mais, lorsqu'ils sont affamés,
-l'audace et la présence d'esprit sauvent seules d'une mort certaine.
-L'homme n'a plus qu'à pousser des cris terribles, à lancer des pierres
-et à les poursuivre jusqu'à ce qu'il les perde de vue. Mais le courage
-dont on fait preuve dans ces occasions doit paraître naturel, car, s'il
-est emprunté aux dangers, l'animal le reconnaît bien vite, et alors tout
-est perdu.»
-
-Le cheick s'arrêta à ces mots; mais ma curiosité n'était qu'à demi
-satisfaite, et je lui demandai quelques détails sur la chasse aux lions,
-dans laquelle les Arabes déploient une grande habileté. Il satisfit mes
-désirs avec empressement.
-
-«Les Arabes, continua-t-il, chassent le lion de deux manières: dès
-qu'une bête de somme vient à mourir dans un douair, on la transporte, en
-un lieu fréquenté par les lions: on suspend ses dépouilles à un arbre
-au-dessus d'un fourré de broussailles. Le lion alléché par l'odeur,
-s'avance et s'apprête à l'emporter sur le bord d'une rivière où il prend
-son repas, car il ne dévore jamais sa proie à l'endroit où il la trouve;
-mais en sentant de la résistance, il s'efforce de couper la corde.
-Alors, sans lui laisser le temps de respirer, les Arabes placés sur les
-arbres environnants déchargent leurs armes, et, visant au front,
-l'étendent presque toujours roide mort. Dans le cas où l'animal n'est
-que blessé, malheur à celui qui s'est placé sur un arbre d'un facile
-accès! il est victime de sa maladresse. Si l'arbre est inaccessible, le
-lion s'étend au pied et reste là jusqu'à ce qu'il meure ou soit vengé.
-On a vu des Arabes passer des journées entière, juchés sur des arbres et
-ne devoir leur délivrance qu'à leurs compagnons. Le lion une fois étendu
-sur le sol, les Arabes ne se pressent pas trop d'abandonner leurs
-arbres, de crainte qu'un ou plusieurs compagnons de la victime ne soient
-embusqués près de là.
-
-«D'autres fois, lorsque le sol est humide et qu'on a remarqué des traces
-de leur passage, les Arabes se réunissent au nombre de vingt ou trente;
-ils s'arment de piques et de fusils et suivent les traces aperçues. A
-mesure qu'elles s'effacent, ils se rapprochent de la retraite du lion
-et, au point où elles disparaissent tout à fait, ils décrivent un
-demi-cercle; les porteurs de piques marchent les premiers, les autres
-suivent. Lorsqu'ils découvrent le lion, ils forment le cercle entier et
-l'y enferme. La bête épouvantée veut fuir, elle tourne de tous côtés
-sans trouver d'issue; les piques lui barrent le passage. Enfin, après
-qu'elle a fait de nombreuses tentatives, on ouvre le cercle; elle va
-s'élancer, mais une décharge du second rang la prévient, et elle retombe
-mourante sur les piques.
-
-«Les Arabes sont très-adroits à cet exercice, mais ils s'y livrent trop
-rarement pour détruire la race. Les lions fourmillent dans nos montagne;
-leur force atteint un développement extraordinaire; leur taille égale
-quelquefois celle d'un gros âne; alors ils s'attaquent aux vaches et
-même aux chameaux, qu'ils chargent sur leur dos et emportent aussi
-facilement qu'ils feraient d'un mouton.»
-
-J'ai rapporté textuellement le récit du cheick. Plusieurs passages de
-cette narration paraîtront extraordinaires sans doute; il m'ont étonné
-moi-même; mais ce que j'ai entendu raconter depuis par d'autres Arabes,
-au sujet de la chasse aux lions de la Matmata, les confirme entièrement.
-
-L'aube parut au moment où le cheick finissait de parler; je le remerciai
-avec effusion de sa noble hospitalité et je pris congé de lui et de son
-douair. Nous traversâmes, moi et mes gens, un grand nombre de montagnes
-avant d'atteindre la vallée du Chélif. Je remarquai que, contrairement à
-celles que nous avions parcourues la veille, elles étaient cultivées
-dans toute leur étendue; des douairs d'un aspect agréable étalaient sur
-les flancs leurs vertes cabanes. Peu d'heures après avoir perdu de vue
-ces montagnes, nous arrivâmes à Milianah sans avoir éprouvé d'accidents.
-Le bon accueil que j'y reçus de Sidi-Mohamed-Ben-Allal me fit bientôt
-oublier mes fatigues et le triste séjour de Tazza.
-
-On me dispensera de parler de Milianah, que nos expéditions ont assez
-fait connaître. A cette époque, elle appartenait à l'émir, qui en avait
-fait un des grands centres de sa puissance. Si mes observations ne m'ont
-pas trompé, les habitants de Milianah, comme ceux de la vallée du
-Chélif, sont bien disposés en faveur des Français; il en est de même
-pour les tribut campées entre cette ville et Médéah; tous désirent un
-changement de domination, mais ils voudraient qu'on les défendit contre
-Abd-el-Kader. Lorsque, en juin 1838, les Français entrèrent à Médéah en
-longeant la vallée du Chélif, les indigènes s'enfuirent dans l'intérieur
-pour ne pas se battre. Les gens de l'ouest seulement firent résistance.
-
-J'étais depuis quelques jours, dans la ville, lorsque l'émir y arriva
-lui-même à la tête de ses réguliers et des dignitaires de l'armée. Ayant
-à lui proposer un contrat de commerce, je m'empressai de demander une
-audience, qui me fut accordée pour le lendemain. Sidi-al-Kraroubi,
-ministre de l'émir, me prévint qu'elle aurait lieu dans la plaine, où
-son maître devait passer en revue toutes ses troupes. J'étais invité à
-assister à cette solennité.
-
-Comme on le pense bien, je ne fermai pas l'oeil de la nuit. Le jour me
-trouva debout et la tête appuyée sur l'un des poteaux de bois qui
-soutenaient la maison. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit
-entendre au dehors, et les accords d'une musique sauvage retentirent à
-mes oreilles. C'était le corps de musique de l'émir qui nous régalait
-d'une aubade. Je n'ai jamais entendu de plus effrayante symphonie;
-néanmoins je fis contre fortune bon coeur, et je me rendis
-courageusement sur la place, où s'exécutaient les airs les plus
-grotesques qu'il soit possible d'imaginer. Les artistes qui troublaient
-de si grand matin les paisibles habitants des airs étaient, au dire des
-Arabes, des virtuoses distingués. L'émir était le créateur de cette
-société fort peu harmonique: à mesure qu'il avait vu sa renommée
-s'accroître, il avait augmenté sa maison.
-
-Quelques objets de luxe s'étaient introduits insensiblement dans le
-ménage passablement Spartiate du marabout, et il pensait que rien ne
-donnerait une meilleure idée de sa puissance que le déploiement de
-toutes ses richesses. C'est surtout dans une occasion aussi solennelle
-(la réunion de toute l'armée) qu'il fallait éblouir le vulgaire Sa
-musique, qu'il considérait comme la plus brillante de toutes ses
-innovations, devait, selon lui, servir merveilleusement son dessein;
-mais, à coup sûr, si elle était assez agréable à la vue, l'effet qu'elle
-produisait sur les oreilles était essentiellement déchirant. Une
-douzaine de hautbois criards et de clarinettes fêlées, trois triangles,
-autant de tambours, quelques fifres qu'il eût été impossible d'accorder,
-et quatre mauvaises trompettes sans clefs, composaient cet orchestre
-charivarique. Jugez du tapage que devaient faire nos braves virtuoses
-quand ils soufflaient tous à perdre haleine; ils liraient de leurs
-instruments des sons à faire reculer d'effroi les tigres les mieux
-aguerris.
-
-Enfin, à notre grande joie, la musique cessa de jouer; l'émir parut en
-cet instant, et un hourrah général le salua. Il était suivi de ses
-lieutenants et des principaux cheiks des tribus; tous montant des
-chevaux arabes, qu'ils maîtrisaient avec une étonnante habileté.
-
-Le costume que portait Abd-el-Kader était fort simple et contrastait
-avec le luxe des habits de ses officiers. On l'aurait pris pour le
-dernier d'entre eux, n'eut été la vénération dont on l'entourait; chacun
-s'inclinait silencieusement sur son passage. Les hommages presque
-serviles de la foule s'adressaient plutôt au marabout qu'au chef de
-l'armée. Les Arabes ont, en général, un très-grand respect pour la
-religion et pour les hommes qu'ils croient inspirés de Dieu.
-
-Abd-el-Kader pouvait avoir alors trente-trois ou trente-quatre ans; mais
-les jeûnes et les soucis du gouvernement avaient imprimé quelques rides
-précoces sur ses traits délicats. Sa taille est moyenne; sa constitution
-ne paraît pas très-robuste; la couleur de son visage approche du jaune:
-c'est de la pâleur brûlée par le soleil; sa physionomie est douce et
-agréable; il a presque toujours le sourire sur les lèvres, à moins qu'on
-ne parle de Dieu ou du Prophète. Dans ce cas, il devient sérieux, et
-affecte une extrême dévotion. Ses yeux sont petits, noirs et
-très-expressifs; de beaux sourcils, d'un châtain foncé, les surmontent;
-son regard est indécis d'abord, mais, à mesure que la conversation
-s'anime, il devient vif et perçant; Son nez, est régulier, son front
-découvert; son visage ovale est entouré d'une barbe noire, courte et
-claire; sa tête n'est pas développée: il a surtout des oreilles d'une
-petitesse remarquable; ses mains sont blanches et potelées, à faire
-envie à nos coquettes parisiennes; sa bouche est grande; elle laisse
-apercevoir assez volontiers deux rangées de dents belles et régulières.
-Il y a dans la démarche d'Abd-el-Kader un peu de cette affectation que
-donne forcément l'habitude du pouvoir; il porte entre les deux yeux une
-petite étoile bleue, emblème de la sainteté de sa mission. C'est un
-inspiré ou un homme essentiellement habile. Rien dans ses discours, ni
-dans ses actions, n'a pu donner là-dessus de renseignements précis. Il
-est à supposer néanmoins, qu'il exploite le fanatisme de ses
-compatriotes, et qu'il n'est parvenu à se maintenir au-dessus d'eux que
-par des semblants de piété bien étudiés. Du reste, sa vue n'est pas
-faite pour effrayer: le sourire, qui se tient en permanence sur ses
-lèvres, est, au contraire, très-rassurant; sa voix est douce et
-flexible; ses gestes, empreints d'une majesté un peu forcée, ne perdent
-rien pour cela d'une espèce de gracieuseté instinctive; la fierté se
-peint dans tous ses mouvements; elle est dans toutes ses paroles.
-L'excessive négligence qu'il apporte dans sa toilette est un calcul. Il
-y a de l'orgueil même dans l'étalage de la misère.
-
-Abd-el-Kader s'avança vers nous, porta la main à son coeur, en forme de
-salut, et nous invita du geste à le suivre. Sou interprète m'annonça
-alors que le sultan allait inspecter l'armée, et que je pouvais
-l'accompagner.
-
-_(La suite à un prochain numéro.)_
-
-
-
-Les petites Industries en plein vent.
-
-(Voir t. II, p. 511.)
-
-Jetons en passant un coup d'oeil, mais rien qu'un, sur l'appétissant
-éventaire des marchandes de gâteaux placées sous le guichet du
-Carrousel. Quelle profusion! quel habile assortiment de friandises
-populaires! la brioche, le flan, éternelle tentation du gamin de Paris!
-le pain d'épices, véritable Protée de la pâtisserie, affectant toutes
-les formes, toutes les figures, depuis celle d'Abd-el-Kader, jusqu'à
-celle de l'Empereur sur son cheval de bataille! La galette feuilletée,
-cette amie inoffensive de l'estomac de la grisette parisienne!
-
-Le soir, la marchande de gâteaux va dresser son modeste buffet devant
-les théâtres du boulevard du Temple. Ce n'est plus seulement à la
-gourmandise, à la fantaisie qu'elle s'adresse: il s'agit de contenter
-des appétits réels, des estomacs exigeants. Les spectateurs des petites
-places de la _Gaieté_, du _Cirque_, des _Folies-Dramatiques_, ont
-souvent oublié l'heure du dîner pour celle du plaisir. Depuis trois
-heures de l'après-midi, ils ont fait queue dans la barrière du théâtre
-pour conquérir une place bonne ou mauvaise dans les combles de la salle;
-mais le traître et le tyran ont la voix sonore, et cela suffit... suffit
-pour le plaisir, car vers le troisième ou le quatrième entr'acte, le
-dîner oublié vient réclamer ses droits par des tiraillements importuns.
-Le dîner n'est pas loin, il n'est pas cher: pour 3 sous, l'habitant du
-paradis obtient de la marchande de gâteaux la pomme en chausson ou la
-tranche de veau également revêtue de sa robe de chambre de pâte ferme et
-dorée; puis, pour le modique supplément de 5 centimes, il se désaltère à
-la fontaine du marchand de coco, qui l'ait tinter à grand bruit son
-grand verre de métal; l'honnête limonadier tourne le robinet de sa
-fontaine et fait écumer dans la coupe le sirop de réglisse, en hiver; en
-été, la limonade au vinaigre; dans la saison de la canicule, il débite
-aussi des glaces et sorbets au citron, à la vanille, à la groseille, aux
-prix de 1 sou ou de 2 liards.
-
-Ainsi rassasié, désaltéré, rafraîchi, le spectateur regagne sa place et
-se sent plus dispos pour applaudir son acteur favori et pour pleurer sur
-les malheurs de l'héroïne. Mais s'il est au théâtre avec sa femme ou sa
-prétendue, il ne rentrera pas sans garnir ses poches de quelques
-galanteries que lui vendra la marchande d'oranges... vraies oranges du
-Portugal!... ou sa voisine la marchande de pommes, ou son autre voisine
-la marchande de marrons, il n'oubliera pas le bâton de sucre d'orge pour
-le mioche. Et le voilà plus content, plus heureux, plus fier que le
-brillant lion de l'avant-scène, qui baille dans son fauteuil de velours
-en offrant des pastilles d'ananas à sa belle voisine, laquelle n'est
-souvent que la fille déchue de l'honnête marchande de gâteaux.
-
-Reprenons, s'il vous plaît, notre promenade d'observateurs, et
-retournons sur le quai des Tuileries; cette petite digression nous en a
-passablement éloignés. Traversons la chaussée sans trop de crainte pour
-le lustre de nos chaussures: le petit boueur que vous voyez là-bas vient
-de nettoyer le pavé et de tracer un étroit sentier dans la fange qui
-couvre le sol.
-
-Il demande, pour ce service, quelque monnaie aux passants. D'autres,
-plus industrieux, jettent, les jours de grandes pluies, des ponts
-volants sur les ruisseaux des vieux quartiers; le piéton généreux, qui
-consent à se soumettre au droit de péage, peut s'aventurer sans danger
-sur la planche étroite, car le petit ingénieur la maintient pour lui du
-pied et de la main; mais gare à l'avare qui s'y hasarde sans payer le
-tribut! ma foi, pour lui, le pont sera livre à son propre équilibre,
-combattu par l'inégalité des pavés, par l'impétuosité du client, par
-l'inhabileté du pied peu marin qui se pose sur la planche frêle et
-chancelante... et... si elle tourne... au milieu du trajet... si notre
-avare culbute en pleine rivière... tant pis pour lui... à qui la
-faute?...
-
-Voici enfin, à l'extrémité sud du pont des Arts, en face de l'Institut,
-ce berceau de la littérature, une vieille et poudreuse industrie que
-l'on peut en appeler le tombeau. Le bouquiniste, noir et sinistre
-industriel, dans l'honnête acception du mot, sorte de croque-mort
-littéraire, qui ensevelit dans ses cases de sapin, comme dans des bières
-funéraires, tant d'oeuvres avortées, créées pour l'immortalité, le
-bouquiniste est venu exposer, comme une ironie, sa collection de livres
-trépassés, dans le voisinage même du palais des écrivains immortels!
-Grande et muette leçon sur la vanité des choses littéraires de ce monde!
-
-Le bouquiniste étale sa marchandise sur le parapet des quais, depuis le
-pont du Carrousel jusqu'au pont Saint-Michel; on l'aperçoit aussi sur le
-quai du Louvre, sur le quai de l'Horloge, aux deux angles du Pont-Neuf
-qui font face à la statue d'Henri IV, sur ta Pont-au-Change, sur le quai
-aux Fleurs, et dans mille petites ruelles noires et boueuses du vieux
-Paris. Cet estimable commerçant semble être le contemporain de ses
-bouquins les plus vénérable, par leur âge et leur vétusté; il a même
-avec eux plus d'un point de ressemblance: il est vieux, usé, ratatiné,
-pouilleux, plissé, rogne aux angles, comme le plus vieux de ses vieux
-livres. Son dos voûté imite la reliure à dos brisé des vielles éditions:
-sa peau jaune et luisante semble empruntée au parchemin séculaire qui
-revêt un _Amyot_ primitif; jamais marchand ne s'est mieux incarné dans
-la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c'est l'homme à l'état
-de bouquin.
-
-Exposé par état à toutes les intempéries des saisons, il porte par
-mesure hygiénique un respectable bonnet de soie noire sur sa tête chenue
-que surmonte d'ailleurs une vieille casquette à visière. Son petit corps
-grêle est protégé contre la brise et le brouillard par un petit manteau
-râpé qui la recouvre comme une cloche, et ses mains basanées se cachent
-sous les mailles de gros gants de tricot vert.
-
-Que dirai-je de sa science, de sa littérature?... M'accusera-t-on de
-calomnie, si je dis que plus d'un bouquiniste sait à peine lire et
-signer son nom? Faut-il le blâmer de cette sage ignorance... et n'est-il
-pas heureux de ne pouvoir lire les livres qu'il vend?
-
-Pour lui le livre est une chose, et rien de plus, une chose qui vaut 25
-centimes à l franc, selon sa reliure et son format.
-
-Il les classe ainsi, d'après leur valeur matérielle, dans de petites
-cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis, il se promène
-stoïquement dans la brume ou au soleil, devant son étalage, battant la
-semelle sur le pavé pour se réchauffer les pieds et soufflant dans ses
-gros gants verts. Il voit sans s'émouvoir de nombreux amateurs s'arrêter
-devant ses tablettes, examiner ses volumes pendant de longues heures,
-les déranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le
-rayon et s'éloigner sans acheter, sans même remercier et saluer le
-pauvre marchand grelottant.
-
-Cette race peu lucrative de chalands prend le nom de bouquineurs. Le
-bouquineur passe ses journées entières devant l'étalage du bouquiniste;
-c'est la son cabinet de lecture, sa bibliothèque. Il passe en revue
-toutes ces vieilleries littéraires ou scientifiques, parmi lesquelles se
-trouvent parfois enfouis des trésors. Il en est qui, ardents à cette
-recherche, y consacrent non-seulement quelques heures, quelques
-journées, mais leur vie entière, en font leur occupation, leur
-profession; à l'heure où l'employé se rend à son bureau, ils se rendent
-à leur poste, et commencent leurs fouilles cent fois recommencées. Ne
-croyez pas que l'heure des repas interrompra ce travail passionné: le
-bouquineur déjeune en bouquinant; il s'est muni, en venant, de son petit
-pain quotidien ou de sa brioche, et rien ne le distrait jusqu'au soir,
-si ce n'est l'heure du détalage, ou quelque averse subite. Ce dernier
-accident ne le prend pas au dépourvu, car il ne marche jamais sans un
-immense parapluie, moins destiné à garantir son feutre hérissé et sous
-habit noir râpé aux coudes, qu'à protéger ses livres, ses précieuses
-trouvailles, contre les injures du temps.
-
-Mais, à côté du bouquineur qui achète, on voit une catégorie plus
-nombreuse encore de bouquineurs qui n'achètent pas. Ils se bornent à
-lire, à s'instruire, à se meubler l'esprit d'une encyclopédie de
-connaissances qu'ils butinent dans les rayons du pauvre industriel, eux,
-pauvres affamés de science. Ou en a vu qui, animés pas cette fièvre
-d'apprendre, ont commencé et complété une instruction, sinon brillante,
-suffisante du moins, que leur pauvreté ne leur permettait pas
-d'acquérir.
-
-Quand le bouquineur qui achète déniche un ouvrage qui lui convient, il
-s'avance vers le bouquiniste et lui montre sa conquête. Celui-ci ne
-regarde pas le titre de l'ouvrage, il se contente de demander dans
-quelle case on l'a pris. «Dans celle-là.--C'est 25 centimes.--Non, dans
-cette autre.--C'est 10 sous.--Ou bien dans cette troisième.--Alors,
-monsieur, c'est 1 franc.»
-
-A la fin d'une bonne journée, le bouquineur s'en revient triomphant dans
-son réduit encombré. Il est bardé de bouquins, il en a dans toutes ses
-poches, il en a sous tous ses bras, il en a dans les revers de son habit
-et de son gilet, il en a dans son chapeau, il en a dans son parapluie;
-il en mettrait dans ses bottes, s'il ne portait pas de souliers. Il
-entasse ses volumes dans sa chambre exiguë, au grand mécontentement de
-sa servante ou de sa femme, qui, lorsque l'encombrement devient par trop
-incommode, fait en cachette, en l'absence du maniaque, venir l'épicier
-voisin, afin de rétablir la circulation.
-
-Au demeurant, c'est une pauvre industrie que celle du bouquiniste en
-plein vent: la plupart des auteurs dont se compose son fonds de commerce
-ont réduit, leurs libraires à la misère; pourquoi n'enverraient-ils pas
-leur bouquiniste à l'hôpital?
-
-Puisque nous avons suivi le bouquiniste jusque sur le pont Saint-Michel,
-suivons la rue de la Barillerie, et allons faire un tour de promenade
-sur le marché aux Fleurs. Quel contraste entre ces deux industries si
-voisines! Ici tout est frais, tout est gracieux, tout exhale un
-délicieux parfum! C'est ici que Fleur-de-Marie est venue acheter son
-pauvre rosier chéri; que la joyeuse grisette du quartier latin vient
-chercher le vase de réséda ou de violettes qu'elle place sur la fenêtre
-de l'étudiant, que l'ouvrière laborieuse vient choisir la fleur préférée
-qui doit égayer sa mansarde; que le mari fidèle et attentionné fait
-emplette du fastueux dahlia, offrande destinée à célébrer la fête de sa
-femme. Ici les visages des chalands offrent encore un reflet de la
-marchandise qu'ils convoitent; ils sont riants, épanouis, ouverts...
-comme celui du bouquineur était jaune, poudreux et renfrogné.
-
-Mais nous vivons dans le siècle de la concurrence; ce vieux et
-respectable bazar de la Flore parisienne, autrefois sans rival, voyait
-accourir de tous les points de la capitale, à pied, en omnibus, en
-fiacres, en équipages, tous les fidèles adorateurs de la florissante
-déesse; pas un aristocratique salon, pas une riante chambrette, qui ne
-tirât du quai aux Fleurs son atmosphère suave et embaumée.
-
-[Illustration: Vue générale du Boulevard du Temple.--Marchands
-ambulants.]
-
-[Illustration: Un pont volant sur un ruisseau.]
-
-Aujourd'hui il règne encore, mais il ne règne plus seul. Deux autres
-marches se partagent sa couronne odorante; l'un étale ses gracieuses
-richesses dans le riche quartier de la Chaussée-d'Antin, et déroule aux
-pieds de la Madeleine son merveilleux, tapis aux mille couleurs, aux
-mille parfums; l'autre, plus modeste, mais plus joyeux, plus animé,
-improvise chaque semaine un ravissant parterre autour des cascades du
-Château-d'Eau, à l'extrémité du boulevard Saint-Martin, au commencement
-du boulevard du Temple; c'est là que le jeune fantassin sentimental
-retrouve la petite bonne, sa _payse_, à laquelle il offre en soupirant
-l'humble bouquet de violettes, ou le vase de giroflée; c'est là
-qu'accourent, de tous les ateliers d'alentour des troupes rieuses de
-folâtres ouvrières; l'actrice des boulevards, en négligé du matin, s'y
-promène comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites
-dont elle emplira les vases de sa cheminée et la rustique jardinière de
-son mystérieux boudoir;--le bon bourgeois du Marais, qui l'a applaudie
-la veille à l'un des théâtres voisins, la reconnaît, et se range
-respectueusement pour la laisser passer. Il serait fort tenté de lui
-adresser un galant madrigal; le lieu et la circonstance prêteraient si
-bien à la comparaison poétique; mais on pourrait le voir et l'entendre,
-et madame son épouse ne plaisante pas sur un pareil sujet; il résiste à
-la tentation, et va marchander une botte de mouron pour ses serins:
-c'est plus sage.
-
-En traversant l'antique quai aux Fleurs, ce pays limitrophe du pays
-Latin, n'avez-vous pas entendu le cri nasillard du marchand d'habits.
-C'est dans ce quartier, peuplé de jeunes étudiants, que le marchand
-d'habits exerce de préférence son industrie quelque peu israélite. Il
-sait que l'étudiant de première année ne tardera pas à vouloir se
-défaire de sa défroque provinciale, pour l'échanger contre un fac-similé
-de la peau du lion parisien; que celui de seconde ou de troisième année
-a souvent des besoins imprévus vers le 15 du mois, alors que la trop
-mince pension paternelle est déjà épuisée, et que les jeudis de la
-Chaumière, les lundis du Prado, les samedis de l'Opéra, au temps du
-carnaval, exigent impérieusement un supplément de budget dans
-l'escarcelle du besogneux habitant de la rue Saint-Jacques et de la rue
-de La Harpe. Voilà le marchand d'habits, joyeux, mes pauvres compagnons!
-Vendez lui l'utile pour avoir l'agréable; vendez lui le manteau, le
-pantalon, la redingote, pour avoir de quoi payer le costume de débardeur
-ou de ravageur. Écoutez; c'est lui qui passe; _Marchand d'habits!
-habits... habits..._ Appelez-le! sifflez-le! il vous a vu... il monte...
-le voilà dans votre mansarde. Il salue à peine; il jette un regard
-observateur autour de lui, et suppute le prix qu'il vous offrira d'après
-l'urgence de vos besoins, que lui révèle le délabrement de votre
-chambre. Plus l'urgence sera impérieuse, plus le besoin sera grand, plus
-bas sera son prix! Telles sont ses moeurs commerciales!--De ce superbe
-manteau de cinquante écus, il vous offrira avec efforts vingt livres...
-de ce pantalon de cashmir, six francs... de cette redingote toute neuve,
-dix ou quinze francs tout au juste... et, par-dessus le marché, il vous
-demandera en vieux gilet, ce vieux chapeau, ces vieilles boîtes!--Vous
-vous récriez; vous l'appelez juif, arabe, usurier!--Il vous tourne
-stoïquement les talons, passe la porte, et descend lourdement
-l'escalier, bien convaincu que vous le rappellerez, et que vous finirez
-par accepter son marché usuraire; il vous compte alors vos trente-cinq
-ou quarante livres, tout en vous faisant remarquer que vous faites une
-excellente affaire, que vos effets tout neufs sont dans un état
-pitoyable, et qu'il lui faudra dépenser plus de soixante francs en
-réparations.--Puis il s'éloigne emportant son butin; et, parvenu dans la
-rue, il vous lance d'une voix narquoise et moqueuse son cri d'oiseau de
-proie: Mar....chand d'habits... habits... habits...
-
-[Illustration: Le Bouquiniste et le Bouquineur.]
-
-En passant sur le Pont-Neuf, nous pouvons remarquer une des plus
-curieuses petites industries en plein vent qui s'exercent sur le pavé
-boueux de la capitale. Voyez ce vieux bonhomme déguenillé, et sa digne
-et symétrique épouse, assis, dès le matin, sur de vieilles chaises
-placées tout au bord du trottoir, et tournant le dos à Henri IV. La
-partie inférieure de ce siège grossier est fermée, et forme une boîte;
-au milieu du dossier est fixé un poteau, qui s'élève peu majestueusement
-vers les regards des passants, et supporte un écriteau où sont
-barbouillés ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent
-et miaulent de la façon la plus terrible: _Jean et sa femme tond les
-chiens--coupe la queue aux chats--et va-t-en ville._
-
-On se demande comment ces braves gens peuvent gagner leur vie au moyen
-de cette bohémienne industrie. C'est à peine si, au fort de la canicule,
-on voit une vieille rentière du Marais, ou un vénérable employé à douze
-cents francs, amener, par-ci, par-là, un client, ou plutôt un patient, à
-ces estimables barbiers de la race canine; et encore l'opération
-n'est-elle guère mieux payée qu'une barbe ou une coupe de cheveux
-humains! Comment donc font-ils pour vivre?.... C'est ici que l'industrie
-a besoin de toutes ses ressources infinies pour pouvoir donner le pain
-et le gîte à ses fidèles et humbles sectateurs. Si Jean et sa femme
-_travaille_ rarement sur le trottoir du Pont-Neuf, il faut croire que,
-plus souvent, il _va-t-en ville_, qu'il a des pratiques assez bien
-douées par la fortune pour se faire tondre et accommoder à domicile,
-trouvant trop roturier, trop _peuple_ de venir s'étendre sur le dos, les
-quatre pattes en l'air et le museau renversé, sur le pavé du pont, aux
-yeux de tous les passants, pour livrer leur toison aux ciseaux de ces
-artistes en plein vent. Les chiens et les chats de bonne maison sont un
-peu plus aristocrates que cela!--Aux profits de cette clientèle secrète,
-Jean et sa femme ajoutent encore ceux de la traite de leurs clients et
-des descendants de ceux-ci. Le caravansérail dans lequel ils enferment
-leur marchandise vivante, c'est précisément cette espèce de boîte que
-forme la base de leur chaise: c'est là que le petit chien et le jeune
-chat sont emprisonnés pêle-mêle et vivent, dans la meilleure
-intelligence, de la maigre bouillie qu'on leur distribue deux fouis par
-jour, jusqu'à ce qu'un chaland compatissant les retire de ces limbes
-ténébreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique. Jean
-et sa femme est encore le médecin de sa clientèle à quatre pattes; il en
-est le Purgon, si le cas l'exige; il en est le Fleurant, si la maladie
-le prescrit. Le malade succombe-t-il, il se charge en pleurant de ses
-funérailles. Les funérailles consistent à écorcher le défunt et à vendre
-sa peau... Que Dieu nous garde de sonder plus avant ce mystère! Honnêtes
-gargotiers des barrières et des _tapis francs_ de la Cité, servez chaud,
-et que les pratiques digèrent en paix!!!
-
-[Illustration: Le Marchand d'habits.]
-
-[Illustration: Vue du Marché aux fleurs du Château-d'Eau.]
-
-[Illustration: Le Tondeur de chiens.]
-
-Le tondeur de chiens, dans la chaude saison, ajoute aux mille
-spécialités de son industrie celle de baigneur de chiens; il conduit ses
-pensionnaires sous une arche du Pont-Neuf, et leur donne des leçons de
-natation et de propreté, L'hiver, il remplace cette branche impossible
-de son art par l'exercice de quelques petites professions libérales,
-telles que celle de commissionnaire et de décrotteur. En toutes saisons,
-il vend la toison des caniches à certains marchands de laine à matelas,
-et des peaux de chats aux marchands de peaux de lapins, qui les
-revendent à quelques fabricants marrons de fourrures de martres ou de
-renards de Russie. Plus d'une sensible lorette qui pleure son angora
-défunt le porte peut-être à ses bras sous la forme d'un manchon, ou au
-bas de sa robe en façon du garniture fourrée! O mystères de l'industrie!
-Mais la plupart des petits métiers sont bien plus restreints que
-celui-là, et ne peuvent sortir du cercle étroit d'une spécialité unique.
-Ainsi le pauvre rémouleur qui va par les rues, chargé de sa lourde
-machine, appelant le travail qui ne vient pas toujours! Ainsi le petit
-décrotteur, qu'a ruiné pour toujours le grand décrotteur en boutique, et
-qui, tristement assis sur sa boîte, regarde, d'un oeil découragé, passer
-devant lui les pieds hâtifs des piétons. Ainsi encore ces troupes de
-pauvres enfants alsaciens qui, pâles, blêmes, transis de froid et de
-faim, s'arrêtent sous vos fenêtres et improvisent un naïf concert qu'il
-leur faut recommencer bien des fois avant d'avoir recueilli le pain de
-la journée. Puis voici, au coin d'un trottoir, un industriel moins
-souffreteux, un hardi faubourien, qui établit son petit éventaire sur
-lequel il lance à tour de bras, et en feignant de rassembler toutes ses
-forces, des crayons effilés dont la pointe résiste à cette double
-épreuve... Qui ne voudrait lui acheter des crayons aussi merveilleux?
-
-[Illustration: La boutique à un sou.]
-
-Cet autre pousse devant lui, sur un petit train de chariot, un
-assortiment complet d'ustensiles de ménage, et il offre chacun de ses
-articles... pour combien? Pour cinq sous!... vingt-cinq centimes, au
-choix! Cinq sous! vingt-cinq centimes la pièce!...--Plus loin un autre
-commerçant, traînant aussi sa petite boutique chargée de mille objets
-divers, invite les passants à s'arrêter, à examiner, à choisir... Il
-vend... ou plutôt il donne... il donne tout son étalage... à un sou... à
-un sou la pièce!...
-
-
-
-ÉTUDES COMIQUES.
-
-Le Trembleur, ou les Lectures dangereuse.
-(Suite et fin.--Voir t. II, p. 362.)
-
-Scène VII.
-
-M. TOUCHARD, M. RONDIN.
-
-M. RONDIN.--Ah çà, voyons... allez-vous m'expliquer...
-
-M. TOUCHARD, _se laissant tomber sur une chaise, et tendant la lettre à
-Rondin_.--Lisez! lisez!...
-
-M. RONDIN, _étonné_.--Qu'est-ce que c'est que ce papier?
-
-M. TOUCHARD.--La lettre... la lettre de ma femme... que j'ai
-interceptée... Ah! c'était une inspiration... Il y a une Providence!
-
-M. RONDIN.--Mais il est peut-être des secrets qu'un mari ne doit confier
-à personne... pas même à son meilleur ami...
-
-M. TOUCHARD.--Quoi! vous vous figurez que c'est un billet d'amour... une
-trahison conjugale... ce ne serait rien!
-
-M. RONDIN.--Comment, rien!
-
-M. TOUCHARD.--Ce ne serait qu'une affaire de police correctionnelle...
-mais, ceci...
-
-M. RONDIN.--Qu'est-ce donc?... vous m'effrayez...
-
-M. TOUCHARD, _tragiquement_.--Une affaire de cour d'assises!... Lisez,
-Rondin, lisez...
-
-M. RONDIN, _déployant la lettre, à part_.--Ma parole d'honneur, je crois
-que je tremble. _(Il lit.)_
-
-«Ma chére madame Gibert,
-
-«Je suis très-satisfaite de _la poudre anonyme_ que vous m'avez vendue
-il y a quinze jours... l'effet en est merveilleux, ainsi que vous me
-l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperçu de rien... Remettez-en une
-seconde boîte entièrement semblable à la première à la personne qui vous
-portera ce billet. Cachetez bien. Je vous recommande par-dessus tout la
-discrétion, le secret, le mystère. Vous comprenez que ces choses-là
-doivent se cacher comme un crime.
-
-«Votre dévouée,
-«Femme TOUCHARD.»
-
-M. TOUCHARD.--Est-ce clair?
-
-M. RONDIN.--Je suis confondu!... Mais pourtant je ne puis croire...
-
-M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'après mon autopsie.
-
-M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous hâtez pas
-d'émettre un soupçon aussi odieux...
-
-M. TOUCHARD.--Que je ne me hâte pas!
-
-M. RONDIN.--Non; il y a là-dessous un malentendu, j'en suis sûr... Un
-mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystère
-s'éclaircira... il faut l'interroger... à l'instant même... Je ne veux
-pas que vous gardiez une minute de plus des idées outrageantes pour
-votre femme...
-
-M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zèle
-dans une circonstance comme celle-ci...
-
-M. RONDIN.--Allez-vous me soupçonner aussi?... Mais c'est de
-l'égarement!...
-
-M. TOUCHARD.--Eh bien! jurez-moi sur l'honneur de faire ce que je vais
-vous dire.
-
-M. RONDIN.--Parlez...
-
-M. TOUCHARD.--- Rendez-vous avec cette lettre chez cette, dame Gibert...
-et rapportez-moi la boîte qu'elle vous remettra.
-
-M. RONDIN.--Que voulez-vous faire?
-
-M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-même...
-
-M. RONDIN.--Non; restez... j'y vais... Mais soyez prudent... point
-d'éclat... Point de violence jusqu'à mon retour.
-
-M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est nécessaire que
-mes soupçons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la
-justice...
-
-M. RONDIN.--Y pensez-vous?...
-
-M. TOUCHARD.--Allez, au nom du ciel! allez chercher cette _poudre
-anonyme..._ Sans cette pièce à conviction, on ne pourrait rien
-établir... Allez, et veuillez passer chez mon médecin, et le prier de
-venir tout de suite...
-
-M. RONDIN.--Est-ce que vous souffrez?
-
-M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon médecin. (_M.
-Rondin sort._)
-
-Scène VIII
-
-M. TOUCHARD, puis JOSEPH.
-
-M. TOUCHARD, _seul_.--Empoisonneuse!... Je fuis le mari d'une
-Lescombat... d'une marquise de Brinvilliers!... Qui l'aurait dit? grand
-Dieu!... Une femme qui, depuis vingt-cinq ans, m'accable de soins, de
-marques de tendresse... Fiez-vous donc aux apparences!... On ne sait
-jamais ce qu'il y a dans le coeur... Sans ma prudence, je partageais le
-sort du malheureux forgeron du Glandier. Mais, grâce au ciel et à ma
-_Gazette des Tribunaux_, j'ai su prévenir le crime... Prévenir!... que
-dis-je?... qui le sait?... cette première boîte!... J'ai peut-être
-absorbé un poison lent... je descends peut-être, sans m'en apercevoir,
-dans la tombe... Ah! misérable épouse!...
-
-JOSEPH, _entrant et fouillant dans ses poches_.--Monsieur...
-
-M. TOUCHARD.--C'est Joseph!... un des complices, je n'en puis douter...
-
-JOSEPH.--Monsieur, vous n'auriez pas vu la lettre que madame m'avait
-donnée à porter?
-
-M. TOUCHARD.--Tu l'as perdue?
-
-JOSEPH.--En sortant de chez M. Bellemain...
-
-M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--T'a-t-il remis cet acte?
-
-JOSEPH.--Non, monsieur: il a dit qu'il voulait vous parler avant de le
-faire.
-
-M. TOUCHARD.--Ah!... Eh bien! j'irai lui parler...
-
-JOSEPH.--Et quand j'ai mis la main dans ma poche pour prendre la
-lettre... absente... disparue... Madame va être d'une colère!...
-
-M. TOUCHARD.--Et, dis-moi, tu n'es pas allé jusque chez madame Gibert?
-
-JOSEPH.--Tiens!... vous savez!... Vous avez trouvé la lettre?...
-
-M. TOUCHARD.--Entre là... entre dans ma chambre...
-
-JOSEPH.--Pourquoi faire?
-
-M. TOUCHARD.--Entre toujours...
-
-JOSEPH.--Mais la lettre de madame?...
-
-M. TOUCHARD.--Entre, te dis-je!
-
-JOSEPH.--Voilà, monsieur, voilà... (_Il entre dans la chambre; Touchard
-ferme virement la porte à double tour et retire la clef._)
-
-M. TOUCHARD.--Je le tiens!
-
-JOSEPH, _du dedans_.--Monsieur... monsieur... vous m'enfermez!...
-
-M. TOUCHARD.--Il faut qu'il reste au secret jusqu'au moment de
-l'interrogatoire...
-
-Scène IX.
-
-M. TOUCHARD, LE MÉDECIN.
-
-LE MÉDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous
-me demandiez tout de suite, tout de suite... Est-ce que nous sommes
-malade?
-
-M. TOUCHARD.--Docteur, vous allez apprendre des choses qui vont bien
-vous étonner.
-
-LE MÉDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard?
-
-M. TOUCHARD.--Il n'est pas encore temps de parler clairement... Mais
-dites-moi avec franchise, sans me rien déguiser, la main sur la
-conscience... quels étaient les symptômes de la maladie que j'ai faite
-il y a deux mois?
-
-LE MÉDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment où vous étiez
-malade... mais aujourd'hui que vous êtes tout à fait rétabli, je vous
-avouerai que vous aviez tous les symptômes...
-
-M. TOUCHARD.--D'un empoisonnement?
-
-LE MÉDECIN.--Eh non! d'une fièvre cérébrale. Nous avons heureusement
-combattu le mal dès son principe, ce qui ne lui a pas permis de se
-développer...
-
-M. TOUCHARD.--Et... ne pourriez-vous vous tromper?... n'y a-t-il pas
-quelque rapport entre les symptômes de la fièvre cérébrale et ceux de
-l'empoisonnement?
-
-LE MÉDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions?
-
-M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (_à part_). En effet, la
-première boîte a été achetée il y a quinze jours. (_Haut_.) Regardez un
-peu ma langue. (_Il tire la langue_.)
-
-LE MÉDECIN.--Elle est fort bonne.
-
-M. TOUCHARD.--Tâtez-moi un peu le pouls.
-
-LE MÉDECIN.--Il est peu agité; mais cela provient sans doute du trouble
-où je vous vois... Vous êtes en proie à quelque violente inquiétude.
-
-M. TOUCHARD.--Tâtez un peu mon ventre.
-
-LE MÉDECIN.--Il me paraît être dans son état normal.
-
-M. TOUCHARD, à part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on
-ne le sent pas... Aucun signe extérieur... ni intérieur... Ah! c'est
-affreux!
-
-LE MÉDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul.
-
-M. TOUCHARD.--Docteur, savez-vous ce que c'est que la _poudre anonyme_?
-
-LE MÉDECIN.--La poudre anonyme?
-
-M. TOUCHARD.--Oui.
-
-LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que c'est ça?
-
-M. TOUCHARD.--Je vous le demande.
-
-LE MÉDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... _Anonyme_ est un mot tiré du
-grec qui signifie _sans nom_. Ainsi, _poudre anonyme, c'est poudre _sans
-nom_.
-
-M. TOUCHARD.--Sans nom! c'est cela, parbleu, c'est bien cela!
-
-LE MÉDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela?
-
-M. TOUCHARD.--Vous le saurez. Ecoutez, docteur; dans un instant je vais
-vous charger d'une mission des plus graves, d'une expertise on ne peut
-plus sérieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et
-n'en perdez pas un mot.
-
-LE MÉDECIN.--Ah çà! de quoi diable s'agit-il donc?
-
-M. TOUCHARD.--Prêtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs...
-
-LE MÉDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand
-meurt-on sans son médecin?
-
-M. TOUCHARD.--Ne riez pas, je vous en supplie. Si je meurs... Faites-moi
-le plaisir de procéder à mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux.
-
-LE MÉDECIN.--Mais enfin...
-
-M. TOUCHARD.--Promettez-le moi! jurez-le moi!
-
-LE MÉDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce
-plaisir-là.
-
-M. TOUCHARD.--Et si vous découvrez quelque chose d'extraordinaire,
-quelque chose d'inusité, allez trouver mon ancien associé, M. Rondin, à
-sa maison de Bougival, et dites-lui de vous rapporter exactement ce qui
-s'est dit, ce qui s'est passé ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne
-j'ai arrêté mes soupçons.
-
-LE MÉDECIN.--Quels soupçons?
-
-M. TOUCHARD.--Vous les connaîtrez. M. Rondin vous remettra en outre une
-lettre que vous déposerez entre les mains du procureur du roi en lui
-faisant votre déclaration.
-
-LE MÉDECIN.--Quelle déclaration?
-
-M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frappé lors de mon
-autopsie.
-
-LE MÉDECIN.--Ah! bien, très-bien!... vous y tenez donc toujours?
-
-M. TOUCHARD.--De grâce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est
-pas gai.
-
-LE MÉDECIN.--Non, certes!
-
-M. TOUCHARD.--Vous engagerez même le magistrat à faire subir un
-interrogatoire à ce même M. Rondin, et à le confronter avec la personne
-que ce dernier vous aura désignée.
-
-LE MÉDECIN.--Bon!... ça n'est pas clair... mais n'importe.
-
-M. TOUCHARD.--Tout cela s'éclaircira au grand jour...
-
-LE MÉDECIN.--De l'autopsie?
-
-M. TOUCHARD.--Oui.
-
-LE MÉDECIN.--Bravo!
-
-M. TOUCHARD.--Vous le jurez?
-
-LE MÉDECIN, _solennellement_.--Je le jure.
-
-Scène X.
-
-Les mêmes, RONDIN.
-
-M. RONDIN.--Me voici.
-
-M. TOUCHARD.--Vous avez la boîte?
-
-M. RONDIN.--Voici la boîte... (_Il la donne à Touchard_.)
-
-M. TOUCHARD.--Merci, mon ami, merci. Je n'oublierai jamais le service
-que vous venez de me rendre. (_A lui-même_.) La voilà donc cette _poudre
-anonyme_... la voilà, je la tiens... et la vérité va éclater.
-
-M. RONDIN.--Voyons Touchard... de la circonspection. Vous n'avez plus
-rien à craindre... agissez froidement, je vous en prie.
-
-M. TOUCHARD.--Soyez tranquille. Les choses vont se passer suivant les
-règles observées en pareil cas...--Docteur!
-
-LE MÉDECIN.--Monsieur Touchard?
-
-M. TOUCHARD, _qui a ouvert le placard_.--Prenez cette boîte... et cette
-tasse de chocolat...
-
-LE MÉDECIN.--Du chocolat? bien obligé; j'ai déjeuné.
-
-M. TOUCHARD.--Malheureux! gardez-vous d'y goûter.
-
-LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?
-
-M. TOUCHARD.--Que vous fassiez faire l'analyse par les chimistes les
-plus éclairés.
-
-LE MÉDECIN.--L'analyse du chocolat?
-
-M. TOUCHARD.--Oui, de ce chocolat et de cette _poudre anonyme_.
-
-LE MÉDECIN.--Ah! voyons donc un peu cette _poudre anonyme... (_il ouvre
-la boîte._) une poudre blanche... on dirait de la farine...
-
-M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ou de la mort aux rats, (_au Médecin_)
-Sentez un peu... de loin... pas de trop près... ça doit avoir un odeur
-d'ail.
-
-LE MÉDECIN.--Mais non; un parfum de vanille des plus suaves.
-
-M. TOUCHARD.--De vanille!... (_A part_). Comme mon chocolat... plus de
-doutes. (_Bas à Rondin_.) Quel raffinement! parfumer les poisons...
-voilà une affaire qui fera du bruit dans la _Gazette des Tribunaux_.
-
-M. RONDIN.--J'espère bien que non.
-
-LE MÉDECIN.--Quoi? sérieusement... vous voulez que je fasse analyser...
-
-M. TOUCHARD.--Sur-le-champ... sans le moindre retard...
-
-LE MÉDECIN.--Allons, puisque vous le voulez... à tantôt, je viendrai
-vous apprendre le résultat. (_Il sort._)
-
-M. TOUCHARD, _à lui-même_.--Je ne sais si je dois me fier un docteur...
-On a vu des médecins... Je l'observerai.
-
-Scène XI
-
-M. TOUCHARD, M. RONDIN.
-
-M. TOUCHARD.--Dites-moi, Rondin, vous avez vu cette femme Gibert...
-
-M. RONDIN.--Sans doute, puisque je viens de chez elle.
-
-M. TOUCHARD.--Et... quelle femme est-ce?
-
-M. RONDIN.--C'est une vieille femme qui habite un sixième étage... mes
-jambes ont compté pour moi.
-
-M. TOUCHARD.--Et... elle a une mauvaise mine...
-
-M. RONDIN.--Mais les vieilles femmes... qui logent à un sixième étage
-ont ordinairement des figures peu agréables.
-
-M. TOUCHARD.--Allons! elle a une mauvaise mine; vous ne voulez pas en
-convenir.
-
-M. RONDIN.--Ma foi, j'en conviens... mais qu'est-ce que ça prouve?
-
-M. TOUCHARD.--Et que vous a-t-elle dit?
-
-M. RONDIN.--Pas quatre paroles... Discrétion, mystère... mystère,
-discrétion.
-
-M. TOUCHARD--. Une vieille femme qui ne dit pas quatre paroles, ça ne
-vous prouve rien?
-
-M. RONDIN.--Ça me prouve qu'elle n'en a pas davantage à dire
-
-M. TOUCHARD.--Et pour cause. Avez-vous pris quelques informations?
-
-M. RONDIN.--Oui; prévoyant que vous m'interrogeriez à ce sujet, j'ai
-questionné quelques-uns des voisins de la dame Gibert.
-
-M. TOUCHARD.--Qu'avez-vous appris?
-
-M. RONDIN.--Que cette femme est une ancienne habilleuse de l'Opéra.
-
-M. TOUCHARD.--Ah!... quel est son état à présent?
-
-M. RONDIN.--On l'ignore.
-
-M. TOUCHARD.--On ne lardera pas à le connaître. Les trois complices ne
-se doutent de rien; le procureur du roi pourra les interroger avant
-qu'ils se soient concertés.
-
-M. RONDIN.--Le procureur du roi n'interrogera personne, c'est moi qui
-vous le dis!
-
-M. TOUCHARD.--Monsieur Rondin, dans les circonstances présentes,
-entraver le cours de la justice serait une imprudence, une grave
-imprudence!... pas pour moi!...
-
-M. RONDIN.--A la bonne heure!... Vous me comprenez dans votre
-accusation, et je suis en droit de me justifier par tous les moyens
-possibles.
-
-M. TOUCHARD.--Je ne demande pas mieux.
-
-M. RONDIN.--Et pour commencer, je veux avoir un entretien avec madame
-Touchard.
-
-M. TOUCHARD.--Eh bien! j'y consens. (_à part._) Je serai là, dans ce
-cabinet; je ne perdrai pas un mot, pas un signe.
-
-M. RONDIN.--La voici; laissez-nous seuls.
-
-M. TOUCHARD.--Je vais me promener sur la place Royale.
-
-M. RONDIN,--_à part_.--Je parie qu'il reste. (_Touchard feint de sortir
-et se glisse dans le cabinet. Rondin l'a observé du coin de l'oeil._)
-Juste! Qu'ai-je dit?
-
-M. TOUCHARD, _à part_.--M'a-t-il vu?
-
-Scène XII
-
-M. RONDIN, MADAME TOUCHARD, M. TOUCHARD, _caché_.
-
-MADAME TOUCHARD, _avec mystère_.--Mon mari est sorti? vous êtes seul?
-
-M. RONDIN.--Absolument seul. Vous pouvez entrer.
-
-M. TOUCHARD, _à part_.--Elle le cherchait.
-
-MADAME TOUCHARD.--Eh bien qu'avait-il? Savez-vous enfin la cause de ce
-désordre, de cet air effaré?
-
-M. RONDIN.--Avant de vous répondre, je dois vous demander si vous avez
-en moi confiance pleine et entière.
-
-MADAME TOUCHARD, étonnée.--Mon Dieu, oui...
-
-M. RONDIN.--Me conteriez-vous à moi, votre ami, un secret que vous
-auriez caché à votre mari?
-
-MADAME TOUCHARD.--Je crois qu'oui, si j'en avais. La susceptibilité d'un
-mari nous oblige parfois à leur cacher certaines confidences qu'un ami
-impartial, désintéressé, accueillerait avec plus d'indulgence.
-
-M. RONDIN.--Eh bien! je suis cet ami sincère, désintéressé, et j'attends
-votre confidence.
-
-MADAME TOUCHARD.--Mais je vous ai dit: si j'avais un secret.
-
-M. RONDIN.--Vous en avez un.
-
-MADAME TOUCHARD.--Je vous assure...
-
-M. RONDIN.--C'est sans doute un secret de peu d'importance... et
-pourtant vous compromettriez, en le gardant, votre repos, le bonheur de
-votre époux, la paix de votre ménage...
-
-MADAME TOUCHARD.--Je ne vous comprends pas...
-
-M. TOUCHARD, _qui écoute_.--Elle fait l'innocente... elle nie.
-
-M. RONDIN.--Je suis forcé d'être indiscret et d'insister encore, madame
-Touchard... Je sais tout... je sais que ce matin vous avez charge.
-Joseph d'une commission mystérieuse...
-
-MADAME TOUCHARD, _troublée_,--Monsieur Rondin...
-
-M. RONDIN.--Qu'une dame Gibert a remis une boîte contenant une certaine
-_poudre anonyme..._
-
-MADAME TOUCHARD.--Plus bas, plus bas, monsieur...
-
-M. TOUCHARD, _à part_.--Elle se trouble!
-
-M. RONDIN.--Il y a quinze jours, vous avez acheté une première boîte...
-Quelle est cette poudre? quel emploi en avez-vous fait.
-
-MADAME TOUCHARD.--Monsieur, je ne puis vous répondre... je... je ne
-conçois pas ces questions...
-
-M. RONDIN, _à part_.--C'est étrange! _(Haut.)_ Mais songez aux dangers
-qu'un pareil silence...
-
-MADAME TOUCHARD.--Des dangers!... et lesquels! Je ne comprends pas...
-Monsieur Rondin, mon cher monsieur Rondin, je vous en conjure, ne
-m'interrogez pas... je ne dirai rien... J'aimerais mieux mourir que de
-faire savoir... à mon mari surtout... il est si ridicule pour ces
-choses-là... il ne me pardonnerait de sa vie... Pas un mot, pas un mot,
-monsieur Rondin...
-
-M. TOUCHARD, _entrant_.--C'est inutile!
-
-MADAME TOUCHARD, effrayée.--Il était là!
-
-M. RONDIN, _à part_.--Je ne sais plus que penser.
-
-M. TOUCHARD.--Tremblez, madame! La poudre anonyme est en ce moment entre
-les mains des chimistes... et bientôt...
-
-MADAME TOUCHARD, tombant dans un fauteuil.--Je suis perdue!...
-
-M. RONDIN, _à part_.--Touchard avait-il raison?
-
-Scène XIII.
-
-LES MÊMES, LE MÉDECIN.
-
-LE MÉDECIN, _entrant._--Eh bien! me voilà. Qu'est-ce donc?... Madame
-Touchard se trouve mal?...
-
-MADAME TOUCHARD.--Non, docteur... non... ce n'est rien...
-
-M. TOUCHARD.--Parlez, docteur... vous pouvez parler devant tout le
-monde.
-
-LE MÉDECIN.--Parlez!... parlez!... Vous m'avez chargé d'une jolie
-commission!
-
-M. TOUCHARD.--Le devoir de votre profession...
-
-LE MÉDECIN.--N'est pas de faire rire à mes dépens.
-
-M. TOUCHARD.--Que voulez-vous dire?...
-
-LE MÉDECIN.--Eh parbleu '. que les chimistes se sont moqués de moi quand
-je leur ai remis votre chocolat de santé et votre _poudre anonyme_.
-
-MADAME TOUCHARD, _bas au docteur_.--Monsieur...
-
-LE MÉDECIN, bas.--N'ayez pas peur... on est discret.
-
-M. TOUCHARD.--Ont-ils fait l'analyse?
-
-LE MÉDECIN.--Oui; et le résultat est que votre chocolat, de santé est du
-chocolat de santé.. et votre poudre anonyme... une poudre à blanchir...
-(_Il regarde madame Touchard._)
-
-MADAME TOUCHARD, _bas_.--De grâce!...
-
-LE MÉDECIN, _bas à madame Touchard_.--A blanchir le teint... (_Haut à
-Touchard._) A blanchir... les dents...
-
-M. RONDIN.--Les dents... Ah! ah! ah! ah! (_Il rit aux éclats, M.
-Touchant reste confondu_.) Eh bien! monsieur Touchard?...
-
-M. TOUCHARD, _pétrifié_.--Les dents!...
-
-M. RONDIN.--Eh bien! oui.. les dents!...
-
-M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Mais ce mystère... cette lettre... ce
-secret...
-
-RONDIN, _bas_.--Secret de toilette... le plus inviolable... le plus
-sacré... pour une femme... un peu coquette...
-
-MADAME TOUCHARD.--Mon ami... tu me pardonnes?...
-
-M. TOUCHARD, _avec émotion_.--Adèle!... Adèle!... c'est moi qui implore
-ton pardon...
-
-MADAME TOUCHARD, _étonnée_--Mon pardon?... et pourquoi?...
-
-M. RONDIN, _vivement_. Non, non... du tout... c'est bien vous, Touchard,
-qui avez à pardonner... la dissimulation de votre femme... son manque de
-confiance... (_Bas à Touchard._) Qu'elle ignore toujours...
-
-M. TOUCHARD, _bas_.--Vous avez raison, (_haut à sa femme._) Eh bien!
-j'oublie tout... à condition qu'à l'avenir... Adèle! viens
-m'embrasser... (_M. et madame Touchard s'embrassent._)
-
-M. RONDIN.--Eh! allons donc!
-
-M. TOUCHARD, _à part_.--Quelle leçon!
-
-MADAME TOUCHARD, _au médecin_.--Mais pourquoi faire analyser ce
-chocolat, cette poudre?...
-
-LE MÉDECIN.--Vous m'en demandez plus que je n'en sais... J'assiste à une
-énigme depuis une heure...
-
-MADAME TOUCHARD, _à madame Touchard_.--Rien, rien, madame... une simule
-expérience chimique... Les fabricants mêlent tant de drogues dans leurs
-marchandises...
-
-MADAME TOUCHARD.--Ah!...
-
-M. TOUCHARD, _bas à Touchard_.--Êtes-vous guéri de vos soupçons?
-
-MADAME TOUCHARD, _bas_.--Je me suis trompé une fois... mais la
-prudence...
-
-M. RONDIN, _bas_.--N'est pas de la méfiance...
-
-MADAME TOUCHARD.--Docteur, vous nous restez à diner?
-
-LE MÉDECIN.--Mille remerciements... mes malades m'attendent... Et si M.
-Touchard n'a plus rien à me faire analyser... (M. Touchard lui serre la
-main en riant.) Alors, j'ai bien l'honneur de vous saluer... bon
-appétit... Monsieur Touchard, je vous recommande le chocolat de santé.
-(Il sort.)
-
-Scène XIV.
-
-LES MÊMES, excepté LE MÉDECIN.
-
-M. TOUCHARD, bas à Touchard.--Il se moque de vous... _(Haut.)_ A
-table!... Touchard doit avoir faim, lui qui n'a pas déjeuné...
-(Regardant Touchard.) Nous dînons ici?
-
-MADAME TOUCHARD.--Mais sans doute... comme toujours.
-
-M. RONDIN.--Et après dîner, je vous emmène à Bougival... je vous garde
-jusqu'à la Pentecôte... Ça va-t-il?
-
-MADAME TOUCHARD.--Qu'en dis-tu, mon ami?
-
---Volontiers... oui... je sens que j'ai besoin de changer d'air, de
-train de vie...
-
-M. RONDIN.--Fiez-vous à moi..
-
-MADAME TOUCHARD.--Il faut que Joseph prépare nos paquets...
-(_Appelant._) Joseph! Joseph!
-
-JOSEPH, de la chambre. Eh! madame, je suis enfermé...
-
-M. RONDIN.--Où diable est-il?
-
-M. TOUCHARD, _ouvrant virement la porte_.--Comment! mon pauvre Joseph..
-tu étais là?
-
-JOSEPH, _entrant en scène_.--Vous le savez bien, puisque c'est vous
-qui...
-
-M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Comment! je t'ai enfermé... par
-mégarde?...
-
-JOSEPH.--Mais non... pas par mégarde... puisque vous m'avez du...
-
-M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ah! paresseux... tu dormais là-dedans...
-et tu n'as pas entendu fermer la porte...
-
-JOSEPH, _ahuri_.--J'ai dormi?... Oui, après... mais avant, je suis bien
-sûr...
-
-M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ce pauvre Joseph... Ah! ah! ah!... _(il
-rit.)_
-
-MADAME TOUCHARD et M. RONDIN, riant.--Ah! ah! ah! ah!... ce pauvre
-Joseph!...
-
-JOSEPH, _grognant_.--Ce pauvre Joseph!... ce pauvre Joseph!... Je ne
-sais ce qu'ils ont tous aujourd'hui...
-
-MADAME TOUCHARD.--Tu vas faire nos paquets... nous partons ce soir pour
-la campagne...
-
-JOSEPH.--C'est bon! le pauvre Joseph va faire les paquets... (_Il
-sort_).
-
-M. TOUCHARD.--Ah! il faudra aussi qu'il aille aux bureaux de la _Gazette
-des Tribunaux_, pour dire que l'on m'envoie mon journal à la campagne...
-
-M. RONDIN.--Du tout.. je m'y oppose... Un journal qui vous remplit la
-tête de vols, de crimes, d'assassinats... qui vous inspire des terreurs
-paniques... des défiances absurdes... Croyez-moi, mon cher Touchard, ce
-sont ces lectures-là qui vous avaient frappé l'esprit... Nous ferons
-adresser votre Gazette à votre cousin l'huissier... ça lui sera utile...
-Quant à vous, je vous abonnerai à quelque journal plus divertissant et
-moins sombre... à _l'Illustration_, par exemple... il y a des images...
-cela vous amusera... A table!
-
-_(Ils passent dans la salle à manger.)_
-
-MARC-MICHEL.
-
-
-
-Agriculture.
-
-CONCOURS DE POISSY.--ANIMAUX DOMESTIQUES, EN ANGLETERRE.
-
-Le premier concours de bestiaux institué par arrêté de M. le ministre de
-l'agriculture et du commerce, en date du 31 mars dernier, en faveur des
-propriétaires des animaux les plus parfaits de conformation et de
-graisse, parmi ceux qui sont exposés en vente à Poissy, l'avant-dernier
-jeudi précédant le mardi-gras, a eu lieu jeudi, jour du grand marché, en
-cette ville.
-
-Cette solennité agricole avait attiré un nombre considérable de
-propriétaires, d'éleveurs et d'agriculteurs venus des départements
-voisins et de ceux compris dans un rayon de quarante à cinquante lieues,
-pour admirer les progrès des races bovine et ovine dans ces derniers
-temps. Les concurrents étaient nombreux; mais les conditions du
-concours, mal comprises par plusieurs d'entre eux, ont empêché un
-certain nombre d'y prendre part.
-
-Après avoir examiné attentivement les animaux admis au concours, le jury
-a décerné les primes pour la race bovine. Sur quinze boeufs présentés,
-huit ont été primés.
-
-Le jury a déclaré qu'il n'y avait pas lieu à donner de prime; pour la
-seconde classe, attendu que le poids des animaux se trouvait au-dessous
-de celui fixé par le programme.
-
-Indépendamment des primes, des médailles d'or et d'argent ont été
-également décernées, soit aux propriétaires des animaux, soit aux
-personnes qui les ont fait naître. Le jury s'est transporte sur le
-marché immédiatement après ce premier jugement, et a désigné pour le
-boeuf gras un boeuf de robe blanche, du poids de l,370 kilog.,
-appartenant à M. Cornet, qui a été acheté par MM. Rolland, au prix de
-4,000 fr.
-
-Certes, nous avons vu là des animaux magnifiques, d'une taille énorme,
-parfaitement engraissés et faisant honneur à l'éleveur qui les fournit;
-mais, et c'est une chose assez pénible à dire, cela ne prouve presque
-rien en faveur de l'industrie agricole de la France, parce que ces
-boeufs de choix ne représentent jamais une race, mais un individu isolé,
-ayant acquis, par des circonstances particulières, de grandes
-dimensions.
-
-Je ne prétends point, dans cet article, rehausser le mérite de
-l'agriculture anglaise aux dépens de la notre; je m'abstiens tout à fait
-de juger une question d'un si haut intérêt, et qui d'ailleurs
-enchaînerait à des discussions qui ne seraient point ici à leur place.
-Je me bornerai donc à citer quelques faits relatifs à l'éducation des
-animaux domestiques, et nos lecteurs en tireront les conséquences qu'ils
-jugeront à propos. Je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que la
-France, grâce à la fertilité de son sol, à son climat et à l'industrie
-de ses habitants, peut devenir le pays agricole le plus riche du monde,
-à partir du jour où notre législation voudra s'occuper sérieusement de
-l'agriculture.
-
-Parmi tous les animaux domestiques, le boeuf commun (_bos taurus_ Lin.),
-est sans contredit le plus utile, puisqu'à lui seul il peut suppléer à
-tous les autres. Il présente deux variétés très-tranchées, et chaque
-variété a fourni un certain nombre de races résultant du climat et de
-l'éducation.
-
-La première variété est celle du zébu, appartenant à l'Asie et à
-l'Afrique. Elle se distingue de notre boeuf d'Europe à une ou deux
-loupes graisseuses, en forme de bosse, qu'elle a sur le garrot, et à sa
-taille généralement plus petite, quoique cependant le zébu de
-Madagascar, qui n'a qu'une bosse, atteigne souvent de très-grandes
-dimensions. Du reste, nous n'avons pas à nous en occuper ici.
-
-La seconde variété est celle du boeuf d'Europe, et, quoi qu'on en dise,
-c'est la plus belle et la plus utile. Son histoire, qui serait fort
-difficile à faire, offrirait un grand intérêt, parce qu'elle ne serait
-réellement, si on la faisait bien, qu'un chapitre de l'histoire générale
-de l'industrie humaine. Après le mouton, il n'est pas un animal qui ait
-été autant travaillé par l'homme, et qui porte plus ostensiblement le
-sceau de son antique servitude. Les circonstances de sa domesticité ont
-également affecté son moral et son physique, en raison du but d'utilité
-qu'on s'est proposé de tirer de ce précieux animal. Pour que nous
-puissions juger en connaissance de cause des modifications que les
-Anglais ont fait éprouver à cette espèce, il faut d'abord que nous
-sachions ce qui constitue sa beauté, car, quoique l'on ne mette pas la
-même importance aux belles formes des boeufs qu'à celles des chevaux,
-elles doivent cependant être prises en considération, puisqu'elles
-décident des services que l'on peut en attendre.
-
-Les boeufs les plus recherchés sont ceux qui ont la tête courte et
-ramassée; le front large; les oreilles grandes, bien velues et bien
-unies; les cornes fortes, luisantes et de moyenne grandeur; les yeux
-gros et noirs; le mufle gros et camus; les naseaux bien ouverts; les
-dents blanches et égales; les lèvres noires; le cou charnu, court et
-gros; les épaules grosses; la poitrine large; le fanon pendant sur les
-genoux: les reins larges; les flancs grands; les hanches longues; la
-croupe épaisse; les jambes et les cuisses grosses, courtes, nerveuses;
-le dos droit et plein; la queue descendant jusqu'à terre, et garnie de
-poils touffus, luisants et fins; les pieds fermes; le cuir épais et
-maniai le; les ongles courts et larges. On reconnaît qu'un boeuf est
-d'une mauvaise constitution à son poil hérissé, rude et terne.
-
-Quant à la vache, il lui faut d'autres qualités: elle doit être, eu
-égard à sa race, d'un grand corsage. Elle doit avoir le ventre gros;
-l'espace compris entre la dernière fausse-côte et les os du bassin un
-peu long; le front large; les yeux noirs, ouverts et vifs; la tête
-ramassée; le poitrail et les épaules charnus; les jambes grosses et
-tendineuses; les cornes belles, polies et brunes; les oreilles velues;
-les mâchoires serrées; le fanon pendant; la queue longue et garnie de
-poils; la corne du pied petite et d'un bien jaune; les jambes courtes;
-le pis gros et grand; les mamelons ou trayons gros et longs.
-
-Nous donnons ici les figures d'un taureau et d'une vache du
-Northumberland, dessinées avec la plus scrupuleuse exactitude par MM.
-Kirk et T. Bretiami, célèbres peintres d'animaux en Angleterre. Ces
-figures sont les portraits de deux animaux qui ont remporté un prix en
-1843, au grand meeting agricole de la ville de Derby.
-
-Pour peu que le lecteur compare ces deux figures avec la description
-généralement reçue que nous avons donnée du boeuf et de la vache, ou
-simplement avec les plus beaux individus de ce genre que nous possédons
-en France, il s'apercevra facilement que les Anglais n'ont pas les mêmes
-idées que nous sur ces animaux. En effet, pour nous, le boeuf semble
-plutôt être choisi pour le travail que pour la boucherie, on désire
-qu'il ait la jambe forte et le pied sûr, de la force et conséquemment
-une grosse charpente, etc. Les Anglais, au contraire, spéculent plus sur
-la chair du boeuf que sur son travail, et ils exigent par conséquent
-qu'il ait les os petits, les formes élancées mais susceptibles de se
-remplir à l'engrais. De ce fait, il résulte une haute question en
-économie, celle de savoir s'il serait plus utile, pour l'agriculture
-Française, de cultiver les terres avec des chevaux qu'avec des boeufs;
-et si cette question était résolue en faveur des chevaux, comme elle
-l'est en Angleterre ainsi que dans quelques parties de la France, il n'y
-a pas de doute que nous devrions élever les boeufs comme on le fait au
-delà de la Manche, et perfectionner nos races par les mêmes moyens et
-pour le même but. Or, ces moyens sont faciles, et nous allons les
-décrire.
-
-La première chose à laquelle les fermiers anglais mettent une grande
-importance, c'est le choix du taureau et de la vache pour
-l'accouplement. Les plus grandes vaches leur paraissent toujours
-préférables quand elle n'ont pas des défauts essentiels. Il en est de
-même pour le taureau, mais ils recherchent pour les deux, les individus
-élancés, dont les jambes sont très-fines, courtes, et les os petits,
-avec la tête courte et légère, ce qui est le contraire chez nous.
-
-Le taureau n'est dans toute la vigueur de son âge que depuis trois
-jusqu'à cinq ans, et c'est dans cet intervalle qu'il donne les plus
-beaux extraits. Mais encore faut-il qu'il n'ait, pas été épuisé par
-plusieurs montes consécutives, car dans ce cas ses produits sont
-toujours faibles et souvent d'une mauvaise nature. Ceci doit s'entendre
-particulièrement de la race dont nous avons donné plus haut les figures,
-car les Anglais en possèdent une autre à cornes longues, dans le
-Lancashire, qui est propre à l'accouplement dès l'âge de deux ans, et
-qui peut durer six ans si on ne l'excède pas. Nous la représentons ici,
-dessinée par les artistes plus haut cités, et ayant également remporté
-un prix au grand meeting de la Société d'Agriculture de Derby.
-
-[Illustration: Taureau du Northumberland, race du Holstein, ou _dutch
-breed_ des Anglais.]
-
-[Illustration: Vache du Northumberland, ou _dutch breed_.]
-
-[Illustration: _The long-horned, or Lancashire breed_, des Anglais.]
-
-La vache peut produire en deux ans, mais si l'on veut en obtenir de
-beaux extraits il ne faut lui donner le taureau qu'à trois.
-
-Bakewell, Fowler, Pagel et Princeps, ces fameux éleveurs qui ont excité
-l'admiration de l'Angleterre en donnant naissance à plusieurs races
-nouvelles et précieuses, n'ont point employé d'autres procédés que ceux
-que l'on peut déduire de ce que nous venons de dire. Pour obtenir une
-race de bétail à cornes d'une grande valeur pour la boucherie, et chez
-laquelle la chair et la graisse fussent en plus forte proportion,
-relativement aux os, que chez les races ordinaires, ils choisissaient le
-taureau ou la vache de grande taille, à jambes courtes et fines et à
-tête petite. Les sujets qui naissaient de cet accouplement étaient
-accouplés eux-mêmes avec des individus chez lesquels ces caractères se
-remarquaient d'une manière éminente; dans le cas où ils n'en trouvaient
-pas de tels, ils accouplaient les génisses et les veaux avec leur père
-et mère, et par suite les frères avec les soeurs. Si le hasard venait à
-leur présenter un animal étranger qui se rapprochât davantage du type
-qu'ils avaient en vue, ils l'accouplaient avec celui de leurs sujets
-qu'ils regardaient comme le plus parfait. De cette manière, avec le soin
-d'apporter l'attention la plus scrupuleuse dans le choix des sujets, ils
-obtenaient, après plusieurs générations, une race que l'on pouvait
-regarder connue tout à fait nouvelle, puisqu'elle ne ressemblait qu'en
-partie aux animaux dont elle tirait son origine.
-
-Une variété nouvellement importée, ou produite depuis peu par le
-croisement ou les moyens indiqués plus haut, se perdrait bientôt si on
-négligeait la précaution de la maintenir en choisissant toujours, pour
-la reproduction, les individus les plus parfaits de cette race. Tant
-qu'on ne possède qu'un petit nombre d'individus, l'accouplement doit
-avoir lieu, comme le disent les éleveurs anglais, _breeding in and in_,
-c'est-à-dire toujours dans le même sang, en alliant les animaux de la
-plus proche parenté.
-
-On a prétendu que les descendants des animaux produits par un
-accouplement entre pioches parents dégénéraient, c'est-à-dire perdaient
-les qualités distinctives de leur race. Je ne discuterai point cette
-opinion, mais quant à l'espèce du boeuf en particulier, elle ne me
-paraît qu'une hypothèse basée sur des observations vicieuses et
-incomplètes; l'expérience ne l'a jamais confirmée, et elle est en
-opposition avec un grand nombre de faits positifs. Nous pouvons montrer,
-par un exemple remarquable, la vérité de cette assertion. Au grand
-meeting de Derby en 1843, M. W. Barnard, Esq., présenta un taureau dont
-nous donnons ici le portrait scrupuleusement exact.
-
-Ce bel animal, qui est devenu un véritable type de race, provient
-cependant de celle du Northumberland ou _dutch breed_ des Anglais, sans
-croisement et par l'alliance de la plus proche parenté.
-
-Aux méthodes que nous venons de décrire pour perfectionner leurs
-variétés de bestiaux, les Anglais joignent quelques soins particuliers
-que nous allons rapidement esquisser, et sans lesquels tous les autres
-moyens seraient superflus.
-
-Pendant la gestation, on ne fait travailler les vaches à aucuns travaux,
-on les traite doucement, et l'on évite de les laisser courir, sauter des
-fossés ou des haies; on les préserve du froid et des grandes pluies, et
-on les nourrit plus abondamment que de coutume. Le sol de l'écurie où
-elles reposent est horizontal et non incliné du côté de la croupe, ou,
-s'il l'est un peu pour favoriser l'écoulement des urines, on tient la
-litière plus haute de ce côté que de celui du train de devant; on donne
-de l'air à leur étable pour qu'elle ne soit pas trop chaude; elle doit
-être propre, sèche, bien aérée, au moyen de croisées que l'on tient
-ouvertes pendant la nuit en été. Quelques éleveurs parquent leurs
-vaches, portières et laitières, et les laissent dans le parc jour et
-nuit pendant toute la belle saison; mais il faut qu'il y ait des arbres
-pour les garantir des rayons du soleil, et de l'eau où elles puissent
-aller boire. Quelquefois, faute d'arbres, on leur élève un hangar ouvert
-à tous vents, et qui sert non-seulement à leur donner de l'ombrage, mais
-encore à les préserver de la pluie. Jamais ces animaux ne sont conduits
-dans des pâturages trop humides ou marécageux, et, si la nourriture
-qu'elles y trouvent est trop peu abondante, on y supplée chaque soir au
-moyen d'une ration de trèfle, de luzerne, de turneps, etc. Pendant
-l'hiver, on leur donne à l'écurie, outre du foin, du son, de la luzerne
-sèche ou du sainfoin. Enfin, en les faisant entrer et sortir de
-l'étable, on a soin qu'elles ne se froissent pas les unes les autres.
-Par ces moyens on prévient toujours l'avortement, et le foetus prend un
-beau développement dans le sein de sa mère. En France, on est dans
-l'usage de traire une vache jusqu'à ce que son lait soit épuisé, ou on
-ne cesse de la traire que quinze jours avant qu'elle mette bas; en
-Angleterre on cesse trois mois avant, et on le fait peu à peu pour ne
-pas lui occasionner des engorgements.
-
-[Illustration: Taureau à cornes courtes, ou _short horned bull_.]
-
-[Illustration: Bélier de Leicester.]
-
-[Illustration: Bélier de Leicester, portant sa toison.]
-
-Le terme moyen de la gestation est de 288 jours; le plus court pour les
-vieilles vaches est de 270 jours; et, pour les génisses qui portent pour
-la première fois, il est de 309; pour toutes, jamais il ne dépasse le
-321. Les approches du vêlage se manifestent par l'abaissement des flancs
-et de la croupe, par la grosseur du pis, par l'agitation de l'animal, et
-par un écoulement rougeâtre. Dans ce cas, il faut se tenir constamment
-prêt à donner des secours à l'animal, si cela devient nécessaire; mais
-il faut bien s'en garder, si l'accouchement est naturel; et, dans ce
-cas, on doit rester tranquille spectateur. La plus grande propreté doit
-régner autour de la vache. Non-seulement on renouvelle la litière, mais
-encore on en augmente la masse, et on en met beaucoup plus sous les
-jambes de derrière, afin que cette partie du corps soit plus haute que
-celle de devant. Si l'on est en hiver, l'étable est tenue fermée; si
-c'est, au contraire, en été, l'on donnera beaucoup d'air; dans l'un et
-l'autre cas, les Anglais se gardent bien de couvrir la vache, comme cela
-se pratique dans quelques parties de la France, en Flandre et ailleurs.
-
-[Illustration: Cochon nain du comté d'Essex.]
-
-Il arrive parfois que la vache fait deux veaux. On ne lui en laisse
-qu'un à l'instant même, si on tient à avoir une belle bête de race. Dans
-le cas contraire, on les lui laisse tous deux pendant trois semaines
-seulement. Dès les premiers moments de sa naissance on évite de toucher
-le veau, s'il n'y a pas une nécessité absolue, car le moindre effort
-qu'il ferait pour échapper aux attouchements pourrait compromettre sa
-croissance, et les Anglais insistent beaucoup sur ce point. Du reste, on
-lui donne les soins ordinaires, comme chez nous.
-
-[Illustration: Le Cochon croisé.]
-
-[Illustration: Truie croisée anglaise.]
-
-Un abus qui existe chez beaucoup de nos fermiers, et qui a même été
-préconisé par la plupart de nos auteurs, consiste à séparer le veau de
-sa mère. Les éleveurs, de l'autre côté de la Manche, ont renoncé à se
-procurer ainsi un peu de lait et de beurre aux dépens du jeune animal;
-ils le laissent libre de prendre le pis aussi souvent et aussi longtemps
-que la nature le demande. Ils savent très bien que plus le veau tète
-plus il acquiert de force et de taille; aussi ne le sèvrent-ils que
-beaucoup plus lard que nous, surtout si c'est un taureau qu'ils veulent
-élever, ou une génisse de race. Ils le placent dans une étable sèche et
-chaude, avec beaucoup de litière en hiver, parce que le veau craint
-également le froid et l'humidité.
-
-Quand il s'agit de le sevrer, ils commencent à l'habituer à boire du
-lait écrémé, tiède, dans lequel ils délaient un peu de farine et du son;
-puis ils remplacent cette boisson par une nourriture un peu moins
-liquide, dont la pomme de terre, cuite fait la base; viennent ensuite
-les turneps coupés en tranches bien minces; et, enfin, l'herbe; mais on
-a soin alors de lui donner, soir et matin, un peu de paille fraîche
-d'orge ou d'avoine, légèrement battue ou hachée, et aiguisée avec du
-sel. L'animal ne tarde pas à se nourrir comme les autres boeufs,
-seulement on ne lui épargne pas la nourriture, parce que, plus elle est
-abondante et de bonne qualité, plus le veau prend d'accroissement.
-
-Voici des remarques qui ont été faites; la farine de fèves, de pois ou
-d'avoine, délayée dans l'eau, fait contracter au veau un ventre pendant,
-l'animal devient court, mal bâti, et ne tarde pas à mourir.. Les pois
-gris lui donnent une chair blanche; le blé crevé dans du lait rend sa
-chair rouge; l'orge lui donne le dévoiement.
-
-Nous ne parlerons pas dans cet article de la manière dont les Anglais
-engraissent leur bétail, parce que, sur ce point, nous ne leur cédons en
-rien, notre but étant simplement de montrer comment ils parviennent à
-créer des races _à petits os_ et plus avantageuses que les nôtres, nous
-terminerons là ce que nous avons à dire sur ce sujet.
-
-Les principes que nous venons d'exposer pour l'amélioration des races de
-boeufs, les Anglais les ont appliqués à tous les animaux domestiques, et
-surtout à ceux destinés à la boucherie. Il n'est pas un agronome
-français un peu instruit qui n'ait vu avec admiration comment ils sont
-parvenus à créer des moutons qui n'ont pas d'os pour ainsi dire, et dont
-l'augmentation prodigieuse du chair et de graisse n'a porté aucun
-préjudice ni à la finesse ni à l'abondance de la laine. Plusieurs de ces
-animaux, ont été présentés à la société royale d'agriculture de Derby,
-et ont été dessinés par les peintres que nous avons cités, il ne faut
-pas chercher dans ces figures les caractères ordinaires que les
-naturalistes emploient pour déterminer les races de moutons, car tout a
-disparu, contours, grâces, légèreté, sous des masses informes de laine
-et de graisse; et les êtres dont ces peintres ont rendu fidèlement le
-portrait sont presque devenus purement artificiels: ils doivent tout à
-l'industrie humaine, et ont entièrement perdu les caractères de leur
-nature primitive.
-
-L'individu ici représenté a remporté le premier prix de la société, et a
-été présenté par M. Pawlett. Il appartient évidemment à la race
-perfectionnée que Dewick (_a general History of Quadrupeds_, p. 63.) a
-décrite sous le nom de _the Leicestershire improved breed_. Nos
-lecteurs, en voyant cette masse presque sans formes anatomiques, auront
-de la peine à croire, ce qui est cependant vrai, que l'animal est
-représenté nouvellement dépouillé de sa laine.
-
-En Angleterre, on élève comme en France plusieurs variétés du cochon
-domestique, et il n'est pas rare de trouver des individus de la grande
-race à oreilles pendantes (_the common boar_) qui pèsent jusqu'à 300 et
-350 kilogrammes. Sous le rapport de l'engraissement de ces animaux,
-plusieurs de nos départements peuvent, jusqu'à un certain point,
-rivaliser avec les Anglais; mais, sous celui de l'amélioration des
-races, nous devons le dire, nous sommes restés bien loin derrière eux.
-Ces insulaires ont parfaitement compris que, dans ces animaux, ce
-n'était pas la grande taille qu'ils devaient rechercher, mais la ténuité
-des os, la fécondité et la délicatesse de la chair et du lard. Par des
-calculs positifs, ils ont démontré que deux cochons de 100 kilogrammes
-chacun ne coûtent pas plus en soins et en nourriture qu'un seul animal
-de 200 kilogrammes. Partant de là, ils ont d'abord tenté des expériences
-sur le cochon de Siam ou du cap de Bonne-Espérance, qu'ils confondent
-avec celui de la Chine, et dont ils ont obtenu une très petite variété.
-Nous donnons ici le portrait de celui qui a remporté le prix au concours
-de Derby.
-
-Cette variété est fort estimée par la délicatesse de sa chair; mais ses
-dimensions étant tout à fait trop petites, ils ont reprit le cochon de
-Siam pour le croiser avec leur cochon commun, et ils ont ainsi créé une
-nouvelle race de taille moyenne, que nous représentons ici.
-
-Cette race offre des qualités précieuses: elle atteint ordinairement la
-grandeur d'un cochon commun de moyenne taille; les os sont extrêmement
-petits; le jambes grêles et courtes; le ventre touchant presque à terre;
-les oreilles sont assez longues, presque droites ou fort peu pendantes;
-le museau est court et concave en dessus; le front bombé, et le cou
-d'une épaisseur énorme. Robuste comme le cochon commun, cet animal a sur
-lui l'avantage de s'engraisser plus vite et beaucoup mieux. Sa femelle,
-que nous représentons ici, a des qualités précieuses, sous le rapport de
-sa fécondité.
-
-Bewick dit avoir vu dans le comté de Durham, chez le chevalier Arthur
-Mowbray, une truie de cette race suivie de dix-neuf petits de la même
-portée, et faisant chaque année trois portées presque aussi nombreuses.
-Il y aurait de l'exagération dans ce que raconte l'auteur, que cette
-race perfectionnée, inconnue de nos cultivateurs, serait encore une des
-plus fécondes et des meilleures sous le rapport économique.
-
-Je le répète, nos éleveurs n'ont rien ou n'ont que fort peu à envier aux
-Anglais quant à l'art d'engraisser le bétail et les autres animaux
-domestiques; mais ils ont beaucoup à faire et à apprendre pour remplacer
-les chétives races encore si communes en France, par des variétés aussi
-précieuses et aussi belles que celles qui couvrent le sol de
-l'Angleterre.
-
-
-
-Bulletin bibliographique.
-
-_Cours de Littérature dramatique_, ou l'Usage des passions dans le
-drame; par M. Saint-Marc Girardin, professeur de la Faculté des Lettres
-de Paris, membre du conseil royal de l'instruction publique. 1 vol.
-in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_, 3 fr. 50.
-
-Ce petit livre a déjà fait parler de lui; on l'a loué et critiqué outre
-mesure. Si les secrets des élections académiques n'étaient pas révélés
-d'avance, on pourrait croire qu'il a valu à son auteur le fauteuil de
-Campenon. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, nous ne
-tenterons pas de faire dans ce bulletin la critique pure et
-transcendante, pour nous servir d'expressions consacrées. Au lieu donc
-de demander compte à M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour
-_Cours de Littérature dramatique_ pourrait ou devrait contenir, nous
-nous bornerons à apprendre, aussi brièvement que possible, aux lecteurs
-de _l'Illustration_ ce qu'ils peuvent être certains d'y trouver.
-
-M. Saint-Marc Girardin expose ainsi, dans un simple avertissement de
-deux pages, le but de son ouvrage. «J'ai cherché à montrer, dit-il,
-comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septième siècle,
-exprimaient les sentiments et les passions les plus naturels au coeur de
-l'homme, la tendresse paternelle et maternelle, l'amour, la jalousie,
-l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprimés de
-nos jours dans un pareil sujet; les réflexions morales arrivent
-naturellement à côté des réflexions littéraires, et j'ai aimé à montrer
-autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon goût et la bonne
-morale...»
-
-_De la nature de l'Émotion dramatique_, tel est le titre du premier
-chapitre. Après avoir constaté que le spectacle de la vie humaine et
-l'imitation de nos sentiments et de nos caractères est la principale
-cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de déterminer
-quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la première
-condition de l'émotion dramatique, c'est que la passion qui l'excite
-soit vraie; or, au théâtre il n'y a de vrai que ce qui est général et ce
-que tout le monde ressent. Le coeur ne s'émeut qu'aux choses qui sont
-communes à tous les hommes: la curiosité, les bizarreries, les
-exceptions ne le remuent pas. C'est la déjà une des principales
-différences à noter entre notre théâtre ancien et notre théâtre moderne.
-Le théâtre ancien prend pour sujet les passions du coeur humain les plus
-générales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la
-jalousie, la colère et les passions qui sont simples de leur nature. Il
-les représente simplement. Le théâtre moderne, au contraire, cherche, en
-fait de passion, les exceptions et les curiosités avec autant de soin
-que le théâtre ancien les évitait. Or, les exceptions et les curiosités
-ont, en littérature, deux grands défauts: la monotonie et l'exagération.
-
-La seconde condition de l'émotion dramatique, c'est de s'adresser à
-l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu'à l'esprit;
-c'est à l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche à
-émouvoir les sens, il se dégrade. En outre, de toutes les émotions qui
-viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine,
-l'émotion dramatique est la plus complète. Aucun art ne peut plus
-aisément approcher de la réalité que l'art dramatique, et cependant il
-se perd s'il s'en approche trop et s'il se confond avec elle. Le
-spectacle doit être la plus grande des illusions de l'art, mais il doit
-rester une illusion. Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du
-corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en
-est aussitôt puni par une prompte décadence.
-
-Ces principes posés et expliqués, M. Saint-Marc Girardin en fait
-immédiatement l'application. Sa méthode, préférable peut-être pour un
-cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingénieuse. Il ne suit
-aucune des classifications adoptées jusqu'alors. Prenant un sujet, le
-suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le développe dans une
-longue et spirituelle conversation, sans s'inquiéter jamais d'aucune
-imite, passant tour à tour de l'antiquité aux temps modernes,
-rapprochant les Grecs ou les Romains des Français du dix-neuvième
-siècle, et tirant de ces comparaisons imprévues des aperçus pleins
-d'intérêt et de vérité.
-
-Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a étudié jusqu'à ce jour
-l'usage dans le drame, seul les émotions qui tiennent à la douleur
-physique et à la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie,
-l'amour paternel, l'égoïsme paternel, l'ingratitude des enfants, la
-clémence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore,
-comme on le voit par cette énumération, un grand nombre de passions à
-étudier: mais ce premier volume doit être et sera bientôt, nous
-l'espérons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute
-critique, jugeant l'ensemble et les détails de cet important travail,
-pourra prononcer ses arrêts suprêmes en connaissance de cause.
-
-Pour montrer comment M. Saint-Marc Girardin a compris et traite son
-sujet, nous analyserons le chapitre III, intitulé: De la lutte de
-l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le théâtre
-et la littérature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours
-seulement la littérature, sans cesser de prendre la souffrance morale
-pour sujet, a poussé cette souffrance jusqu'à la douleur physique. Elle
-a, chose curieuse, matérialisé la douleur morale; tandis que les Grecs,
-qui représentaient volontiers la douleur physique, l'idéalisaient à
-l'aide du beau. Ils s'élevaient ainsi du corps à l'esprit; nous suivons
-la pente contraire. Ils s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme
-chrétien; nous semblons redescendre vers le matérialisme païen.
-
-Autrefois l'expression des sentiments tenait de la nature des sentiments
-mêmes; elle avait quelque chose de pur et d'élevé; souvent même elle
-était trop abstraite. Chaque sentiment de l'âme a, pour ainsi dire, une
-sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui désigne
-la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui désigne le
-sentiment; c'était l'âme humaine enfin, et non le corps, que la
-littérature s'efforçait de mettre en relief. De nos jours on a voulu,
-non plus seulement dessiner les sentiments du coeur humain; on a voulu
-les sculpter si on peut dire ainsi, et comme, par la finesse de leur
-nature, ils échappaient au ciseau des Michel-Ange de la littérature, il
-a fallu, bon gré, mal gré, au lieu du sentiment, prendre la sensation.
-La sensation, en effet, est plus grosse et plus robuste; elle a plus de
-masse et plus de saillie; elle se prête mieux aux procédés de ce genre
-de style.
-
-Cette prépondérance de la sensation sur le sentiment est un des plus
-singuliers effets du style moderne. Nous ne représentons, comme nos
-devanciers, que les passions de l'âme, la haine, la colère, la jalousie,
-l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les représentons comme des
-passions du corps, nous les matérialisons, croyant les fortifier; nous
-les rendons brutales pour les rendre énergiques. C'était une des règles
-de l'ancien ne poétique d'aider à ce que les passions ont de pur et
-d'immatériel, et de résister à ce qu'elles ont de grossier et de
-terrestre. C'était ce que les anciens appelaient purifier les passions.
-Nous faisons le contraire; nous aimons à pousser la passion morale
-jusqu'à l'imitation de la passion matérielle; il semble que nous n'ayons
-foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutôt une
-contorsion physique. Sans les convulsions du corps, nous refusons de
-croire aux émotions de l'âme.
-
-A l'appui de ses réflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages
-du _Philoctète_ de Sophocle et du roman _Notre-Dame de Paris_, de M.
-Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du poète grec qui a laissé à son
-héros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur
-physique, mais qui a soin de lui donner des passions morales capables de
-compenser l'émotion causée par l'aspect de ses souffrances. Dans le
-Philoctète de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art
-merveilleux les émotions morales et les souffrances matérielles; elles
-se font pour ainsi équilibre les unes aux autres, et c'est dans cet
-équilibre que consiste la beauté du personnage de Philoctète. Jamais le
-genre de pitié que nous inspirent ses souffrances, jamais cette pitié
-que j'appellerais volontiers la pitié du corps, n'y est poussée trop
-loin, parce qu'elle est relevée et remplacée à propos par une autre
-pitié plus douce et plus noble, celle de l'âme, et que nous inspirent
-ses émotions de joie et de reconnaissance, et même sa colère et sa
-haine. Avec cet art de tempérer les passions les unes par les autres,
-l'excès, et par conséquent la contorsion morale ou physique, devient
-impossible. Voyez, au contraire comment M. Victor Hugo peint le
-désespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui
-enlever sa fille qu'elle vient à peine de retrouver.
-
-«Lorsque la mère entendit les piques et les leviers saper sa forteresse,
-elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une
-vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage
-lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient.
-Tout à coup elle prit un pavé et le jeta à deux poings sur les
-travailleurs. Le pavé mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha
-personne et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan; elle
-grinça des dents. Tout à coup elle vit la pierre s'ébranler, et elle
-entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors
-elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques
-instants et s'écria. Et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt
-déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait, comme si toutes
-les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la
-fois... «Ho! ho! ho! mais c'est horrible; vous êtes des brigands!...
-Est-ce que vous allez vraiment me prendre ma fille? Je vous dis que
-c'est ma fille! Oh! les lâches! oh! les laquais bourreaux! misérables
-goujats! Assassins! Au secours! au secours! au feu!--Mais est-ce qu'ils
-me prendront mon enfant comme cela? Qu'est-ce donc qu'on appelle le bon
-Dieu?» Alors, s'adressant à Tristan, écumante, l'oeil hagard, à quatre
-pattes comme une panthère, et tout hérissée...»
-
-«Je m'arrête, s'écrie M Saint-Marc Girardin après avoir cité ce passage.
-Dans Ovide la métamorphose serait déjà commencée; car ce n'est plus une
-douleur humaine que cette rage de la panthère à qui le chasseur arrache
-ses petits; ce n'est plus ni une femme ni une mère que je vois, c'est
-une folle furieuse, c'est une bête féroce; la colère s'est changée en
-fureur, l'instinct a remplacé le sentiment, l'âme a cédé au corps.
-Éloignons-nous en répétant le beau vers de Terence:
-
- Homo sum, atque humani nihil a me alienum puto.
-
-«Je suis homme, et je ne me laisse toucher qu'à ce qui est humain.»
-
-Nous avons exposé le plan et la méthode de M. Saint-Marc Girardin; nous
-avons dit quelles étaient les passions dont il avait étudié l'usage dans
-le drame; nous venons de montrer comment il appliquait sa méthode. Pour
-compléter cette analyse rapide, il ne nous reste plus qu'à citer les
-principaux ouvrages anciens et modernes qu'il a rapprochés comparés dans
-ce premier volume. Ce sont l'_Iphigénie_ d'Euripide l'_Angela_ de M.
-Victor Hugo; l'_Hamlet_ de Shakespere et la _Pamela_ de Richardson: le
-_Werther_ de Goethe et le _Chatterton_ de M. de Vigny; _Horace, le Cid_
-et _le Menteur_ de Corneille et _le Roi s'amuse_ de M. Victor Hugo; _le
-Paria_ de Casimir Delavigne et _Dupuis et Desronais_ de Colle; l'_Oedipe
-à Colone_ de Sophocle, _le Roi Lear_ de Shakespere et _le Père Goriot_
-de M. de Balzac: _l'Heauton Timorumenos_ de Terence et l' _Enfant
-Prodige_ de Voltaire; _le Père de Famille_ de Diderot; _le Fils Ingrat_
-de Piron et _les deux gendres_ de M. Étienne; _Lucrèce Borgia_ de M.
-Victor Hugo et l'_Orphelin de la Chine_ de Voltaire, etc; la _Mérope_ de
-Torelli, de Maffei, de Voltaire et d'Alfieri; l'_Andromaque_ d'Homère,
-d'Euripide et de Racine.
-
-Dans son dernier chapitre, M. Saint-Marc Girardin s'est efforcé de
-prouver que la littérature exprime souvent l'état de l'imagination d'un
-peuple plutôt que l'état de la société. La comparaison qu'il a faite lui
-semble défavorable à la société moderne, et il se demande si
-l'altération qu'a subie évidemment l'expression des sentiments généraux
-du coeur humain est un signe de l'altération de ces sentiments; en
-d'autres termes, si la littérature est aujourd'hui l'expression de la
-société.--Cette question, qu'il a traitée d'ailleurs trop brièvement, il
-la résout par la négative. Dans son opinion, la société écrit et parle
-d'une façon et agit de l'autre, et le plus sûr moyen de ne pas la
-connaître, c'est de la juger d'après ses paroles ou ses actions. Ainsi,
-loin que la littérature moderne soit faite à l'image de la société, on
-croirait qu'elle en a voulu prendre le contre-pied, tant la société la
-dément par ses moeurs par ses actions!... «Dirons-nous pour cela, se
-demande M. Saint-Marc Girardin, que la société n'a rien prêté à la
-littérature? Non, ces passions effrénées, ces caractères hideux, ces
-crimes insolents et goguenards qui composent le fond de la littérature,
-la littérature les a pris dans les pensées, sinon dans les moins de
-notre société, dans notre imagination, sinon dans notre caractère.»
-
-M Saint-Marc Girardin résume ainsi en terminant les réflexions générales
-qui composent ce dernier chapitre: «Notre littérature ne représente pas
-notre société; elle n'en représente que les caprices d'esprit, elle n'en
-exprime que les fantaisies. Ce n'est donc pas condamner les moeurs de
-notre époque, que d'en attaquer les opinions morales, car les unes sont
-presque indépendantes des autres. Mais comme, avec le temps, ces
-opinions influent, soit sur la littérature, dont les créations
-deviennent moins pures, soit sur la conscience publique, qui devient
-aussi moins hardie à répudier le mal, il est du devoir de la critique et
-de la morake de signaler les altérations que la littérature fait subir à
-l'expression des sentiments principaux du coeur humain, de ces
-sentiments qui sont le sujet éternel de la littérature dramatique.
-Certes, quel que soit le travestissement et la dégradation qu'aient
-souffert dans les drames ou dans les romans, les grandes et simples
-affections de l'homme, telles que l'amour paternel et l'amour maternel,
-on est sûr de les retrouver toujours pures et fortes dans le coeur d'un
-père et d'une mère. Mais les nations chez lesquelles la littérature
-conserve à ces pensées toute leur pureté originelle, en même temps
-qu'elle en garde le dépôt inaltérable, ont la double gloire des beaux
-ouvrages et des bonnes moeurs.»
-
-
-
-Modes
-
-TRAVESTISSEMENTS.
-
-[Illustration: Costume suisse.]
-
-[Illustration: Batelière.--Mousquetaire.]
-
-
-
-AMUSEMENTS
-DES SCIENCES.
-
-SOLUTION DES QUESTIONS
-PROPOSÉES
-DANS LE 18e Nº.
-
-1. Quelque étrange que paraisse notre première question, elle n'en est,
-pas moins susceptible, d'une solution fort simple que voici:
-
-Attachez l'une à l'autre les deux extrémités de votre corde de manière à
-faire une corde sans fin; enroulez-la sur la gorge de la poulie
-supérieure B à la bouche du puits, et, pour la maintenir dans un degré
-de tension convenable, enroulez, aussi la partie, inférieure de cette
-corde sur une seconde, poulie A mobile autour d'un axe fixe, et plongée
-dans l'eau, ainsi que le représente la figure. Imprimez ensuite un
-mouvement de rotation rapide à la poulie B au moyen de la manivelle M:
-la corde, en s'enroulant successivement autour des poulies A et B qui
-tournent autour de leurs axes, ramènera du fond du puits une quantité
-très notable d'eau, qui pourra être projetée et reçue dans un réservoir
-R placé à la partie supérieure du puits, un peu au-dessous du point le
-plus élevé qu'atteigne la corde.
-
-Cette machine, si singulière par sa simplicité même, porte le nom de
-_Véra_, facteur de la poste aux lettres à Paris, qui en conçut l'idée en
-voyant la grande quantité d'eau qu'entraînait avec elle, entre ses
-aspérités, une corde qu'on tirait de la Seine. On conçoit qu'elle puisse
-rendre de bons services dans certaines circonstances particulières,
-notamment si l'on venait à manquer de vases convenables pour l'élévation
-de l'eau. Mais il est bien certain que son _effet utile_, que son
-rendement en eau, en égard à la force dépensée, doit être peu
-considérable.
-
-Lalande raconte, dans l'édition qu'il a achevée de l'histoire des
-mathématiques de Montucla, que la machine de Véra ayant été employée aux
-casernes de Courbevoie, deux hommes élevaient en six minutes 271 litres
-à environ 27 mètres de hauteur. Mais ce résultat est évidemment exagéré,
-en ce sens qu'il provient d'une expérience de courte durée, où l'effort
-déployé était de beaucoup supérieur à ce qu'il serait pendant une
-journée entière. En effet, le travail de chacun de ces ouvriers aurait
-produit, dans une journée de huit heures, l'élévation de 295 920 litres
-à 1 mètre de hauteur, et ce nombre surpasse réellement de plus des deux
-tiers celui qui représente la force que peut dépenser un manoeuvre
-agissant pendant le même laps de temps sur une manivelle. Encore
-faudrait-il, en employant la meilleure machine à élever de l'eau,
-défalquer un bon tiers de la force consacrée à mettre cette machine en
-mouvement.
-
-Une autre expérience citée par le même auteur, donne un résultat
-beaucoup plus rapproche de la vérité, quoique encore trop considérable
-pour le travail d'une journée entière. «Au bout de la rue de
-l'Arcade-Saint-Honoré, à la voirie de la Petite-Pologne, dit Lalande,
-seize chaînes en fer suffisaient à deux hommes pour élever à 6 mètres de
-hauteur environ 7 mètres cubes d'eau par heure.» On avait pu supprimer
-la poulie inférieure, qui ne sert qu'à maintenir la tension d'une corde
-ordinaire. Ce travail équivaut à l'élévation de 168 000 litres à 1 mètre
-de hauteur en huit heures; c'est encore un tiers environ de plus de ce
-que produirait un manoeuvre agissant d'une manière continue sur la
-meilleure machine hydraulique au moyen d'une manivelle.
-
-L'invention de Véra valut à son auteur l'approbation universelle et une
-gratification de 2 400 fr. Elle fut appliquée à l'étranger, même en
-Angleterre. Le célèbre physicien Deluc en fit établir une au-dessus d'un
-puits du plus de 55 mètres de profondeur, près du château de Windsor. La
-corde s'enroulait à la partie supérieure sur une poulie en fer d'un
-mètre de diamètre, placée sur l'axe de la manivelle avec une roue
-plombée servant de volant; la poulie d'en bas était supprimée, parce que
-l'on avait reconnu qu'elle devenait inutile pour une certaine vitesse de
-rotation. L'eau montait en abondance.
-
-Nonobstant toutes ces épreuves favorables, la machine de Véra paraît ne
-plus figurer aujourd'hui que dans les cours de physique et de machines,
-comme une curiosité rarement applicable.
-
-II. La solution de ce problème est trop compliquée et trop longue pour
-qu'il soit possible d'en exposer le détail ici; nous devons nous
-contenter de donner les résultats auxquels est parvenu Montela, qui sont
-les suivants:
-
-
- 1° Ou peut payer 3 livres tournois en monnaies d'argent de
- 13 manières seulement; ci......... 13
-
- 2º On peut payer 6 sous en monnaies de cuivre
- de 155 manières; 12 sous, de 1 292; 18 sous, de
- 5 101; 24 sous, de 11 117; 30 sous, de 34 11; 36
- sous, de 62 000; 42 sous, de 111 182; 45 sous, de
- 183 999; 54 sous, de 287 777; enfin, 60 sous ou 3
- livres tournois, de ........... 430 261
-
- 3º En combinant les monnaies de cuivre avec
- celles d'argent, on peut payer cette même somme
- de 60 sous de 1 353 622 manières; ci..... 1 383 622
-
- Ajoutant ces trois sommes, on a en tout 1 842 883
- façons différentes de payer une somme de 3 livres en anciennes
- monnaies.
-
-
-NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.
-
-I. Trois objets ayant été distribués secrètement à trois personnes,
-deviner celui que chacune aura pris.
-
-II. Déterminer par la géométrie la position la plus avantageuse des
-pieds pour se tenir solidement debout.
-
-
-
-Correspondance.
-
-_A M. A. F., à Brienne-l'Archevêque_.--Un rébus ne dit pas tout ce qu'il
-semble dire; mais votre lettre est une preuve qu'on peut trouver dans
-celui du 6 janvier, déjà diversement interprété, plus d'esprit que
-l'auteur n'y en avait voulu mettre. Cela s'est vu ailleurs qu'aux rébus.
-Les commentateurs n'en font pas d'autres. Quant à votre ami, qui n'a pas
-reconnu le sexe de la bête, il ne faut pas le laisser sortir seul: il
-prendrait la rivière pour une grande route. Ce serait dommage.
-
-_A M. A. I., à Stutgart_.--On nous a souvent adressé cette question.
-Voici la réponse: le bois gravé qui sert de titre à _l'Illustration_
-aura été tiré, à la fin de ce mois, à plus de 700,000 exemplaires. Il
-est vrai qu'il n'en vaut pas mieux, mais il sera renouvelé au 1er mars
-pour commencer la deuxième année de _l'Illustration_.
-
-_A M. H., à Berlin._--Il faut le temps et l'occasion. Notre titre de
-_Journal Universel_ répond à votre question.
-
-_A M. E. D., à Toul._--Votre avis est bon à suivre.
-
-
-
-Rébus.
-
-EXPLICATION DU DERNIER REBUS:
-Si un marchand vous vole, c'est ailleurs que l'on doit aller.
-
-[Illustration: Nouveau rébus.]
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0050, 10 Février
-1844, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0050, 10 FEVRIER 1844 ***
-
-***** This file should be named 42939-8.txt or 42939-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/2/9/3/42939/
-
-Produced by Rénald Lévesque
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/42939-8.zip b/42939-8.zip
deleted file mode 100644
index 9307b5c..0000000
--- a/42939-8.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/42939-h.zip b/42939-h.zip
deleted file mode 100644
index 022ed89..0000000
--- a/42939-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/42939-h/42939-h.htm b/42939-h/42939-h.htm
index c586f1c..025c27e 100644
--- a/42939-h/42939-h.htm
+++ b/42939-h/42939-h.htm
@@ -1,8 +1,8 @@
<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
<html>
<head>
- <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
- <title>The Project Gutenberg eBook of L'illustration, 0050, 10 FÉVRIER 1844 by Various</title>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'illustration, 0050, 10 FÉVRIER 1844 by Various</title>
<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg">
@@ -60,43 +60,7 @@ span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
</style>
</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0050, 10 Février 1844, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'Illustration, No. 0050, 10 Février 1844
-
-Author: Various
-
-Release Date: June 13, 2013 [EBook #42939]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0050, 10 FEVRIER 1844 ***
-
-
-
-
-Produced by Rénald Lévesque
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42939 ***</div>
<br><br>
@@ -106,810 +70,810 @@ Produced by Rénald Lévesque
<pre>
- No. 50. Vol. II. -- SAMEDI 10 FÉVRIER 1844.
+ No. 50. Vol. II. -- SAMEDI 10 FÉVRIER 1844.
Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr. 6 mois, 16 fr. Un an, 30 fr.
Prix de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
- Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
- pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+ pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
</pre>
<br>
<h3>SOMMAIRE.</h3>
-<p><b>Le Général Bertrand</b>. Notice biographique. <i>Portrait</i>. -- <b>Courrier de
+<p><b>Le Général Bertrand</b>. Notice biographique. <i>Portrait</i>. -- <b>Courrier de
Paris.--Histoire de la Semaine</b>, <i>Portrait de M. Sheil; Buste de
-Watt</i>, -- <b>Établissements Industriels de Paris</b>. Usines à gaz. <i>Trois
+Watt</i>, -- <b>Établissements Industriels de Paris</b>. Usines à gaz. <i>Trois
Gravures</i>. -- <b>Fragments d'un voyage en Afrique</b>. (Suite.) -- <b>Petites
-industries parisiennes en plein vent</b>. <i>Sept Gravures</i>. -- <b>Études comiques</b>.
+industries parisiennes en plein vent</b>. <i>Sept Gravures</i>. -- <b>Études comiques</b>.
Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses; par M. Marc Michel. (Suite et
fin.) -- <b>Agriculture</b>. Concours de Poissy; Animaux domestiques en
Angleterre. <i>Neuf Gravures</i>. -- <b>Bulletin
bibliographique. -- Annonces. -- Modes. Travestissements</b>, <i>Deux
Gravures</i>. -- <b>Amusements des Sciences</b>. <i>Deux
-Gravures</i>. -- <b>Correspondance. -- Rébus</b>.</p>
+Gravures</i>. -- <b>Correspondance. -- Rébus</b>.</p>
<br><br>
-<h3>Le général Bertrand.</h3>
-
-<p>Il y a peu de jours, nous annoncions la fin du bourreau de Napoléon;
-aujourd'hui nous avons à déplorer la mort de son fidèle compagnon
-d'exil.--Dans le même mois, la mort, qui rapproche tout, a frappé Hudson
-Lowe et Bertrand, l'odieux geôlier et le serviteur héroïque. Effaçons
-les pénibles impressions qu'a pu laisser le tableau d'une vie exécrable
-par le récit d'une carrière glorieuse et d'un dévouement antique.</p>
-
-<p class="rig"><img alt="" src="images/001a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le général Bertrand, décédé le 1er Février.</b></p>
-
-<p>Le général Henri Gratien, comte Bertrand, naquit à Châteauroux le 28
-mars 1773, d'une famille honorable du Berry. Il s'était d'abord destiné
-au génie civil, mais les événements et les guerres que la France avait à
-soutenir le déterminèrent à prendre du service et à entrer dans le génie
-militaire. En 1795 et 1796, il servit en qualité de sous-lieutenant dans
-l'armée des Pyrénées. En 1787, il fit partie de l'ambassade envoyée à
-Constantinople. Compris dans l'expédition d'Égypte, il s'y distingua
-sous les yeux du grand homme à la gloire et au malheur duquel il voua
-plus tard le reste de sa vie. Demeuré avec Kléber, après le départ de
-Bonaparte, et s'étant signalé chaque jour en fortifiant des places et en
-rendant des services nouveaux, il reçut les brevets de
-lieutenant-colonel, de colonel et de général de brigade, qui lui furent
-accordés successivement, mais que le même vaisseau venu de France,
-apporta à la fois en Égypte.</p>
-
-<p>Ce fut principalement au camp de Saint-Omer, en 1804, que Napoléon, plus
-à même d'apprécier l'étendue des connaissances et toutes les qualités
-estimables du général Bertrand, lui accorda son amitié, qui fit tant
-d'ingrats, tant de traîtres, mais qui, du moins cette fois, rencontra un
-c&oelig;ur capable d'y répondre par un attachement porté à l'héroïsme, A la
-bataille d'Austerlitz, le 2 décembre 1805, Bertrand donna de nouvelles
-preuves de ses talents militaires et de son courage. Après l'affaire, on
-le vit à la tête d'un faiblit corps qu'il commandait ramener un grand
-nombre de prisonniers et dix-neuf pièces de canon enlevées à l'ennemi.
-Ce fut après cette campagne que Napoléon le mit au nombre de ses
+<h3>Le général Bertrand.</h3>
+
+<p>Il y a peu de jours, nous annoncions la fin du bourreau de Napoléon;
+aujourd'hui nous avons à déplorer la mort de son fidèle compagnon
+d'exil.--Dans le même mois, la mort, qui rapproche tout, a frappé Hudson
+Lowe et Bertrand, l'odieux geôlier et le serviteur héroïque. Effaçons
+les pénibles impressions qu'a pu laisser le tableau d'une vie exécrable
+par le récit d'une carrière glorieuse et d'un dévouement antique.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/001a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le général Bertrand, décédé le 1er Février.</b></p>
+
+<p>Le général Henri Gratien, comte Bertrand, naquit à Châteauroux le 28
+mars 1773, d'une famille honorable du Berry. Il s'était d'abord destiné
+au génie civil, mais les événements et les guerres que la France avait à
+soutenir le déterminèrent à prendre du service et à entrer dans le génie
+militaire. En 1795 et 1796, il servit en qualité de sous-lieutenant dans
+l'armée des Pyrénées. En 1787, il fit partie de l'ambassade envoyée à
+Constantinople. Compris dans l'expédition d'Égypte, il s'y distingua
+sous les yeux du grand homme à la gloire et au malheur duquel il voua
+plus tard le reste de sa vie. Demeuré avec Kléber, après le départ de
+Bonaparte, et s'étant signalé chaque jour en fortifiant des places et en
+rendant des services nouveaux, il reçut les brevets de
+lieutenant-colonel, de colonel et de général de brigade, qui lui furent
+accordés successivement, mais que le même vaisseau venu de France,
+apporta à la fois en Égypte.</p>
+
+<p>Ce fut principalement au camp de Saint-Omer, en 1804, que Napoléon, plus
+à même d'apprécier l'étendue des connaissances et toutes les qualités
+estimables du général Bertrand, lui accorda son amitié, qui fit tant
+d'ingrats, tant de traîtres, mais qui, du moins cette fois, rencontra un
+c&oelig;ur capable d'y répondre par un attachement porté à l'héroïsme, A la
+bataille d'Austerlitz, le 2 décembre 1805, Bertrand donna de nouvelles
+preuves de ses talents militaires et de son courage. Après l'affaire, on
+le vit à la tête d'un faiblit corps qu'il commandait ramener un grand
+nombre de prisonniers et dix-neuf pièces de canon enlevées à l'ennemi.
+Ce fut après cette campagne que Napoléon le mit au nombre de ses
aides-de-camp. Il le chargea d'attaquer la forteresse de Spandau, que
-Bertrand contraignit à capituler, le 25 octobre 1806. Le vainqueur de
-cette place se montra de la manière la plus éclatante à Friedland, le 11
-juin 18077, et fut récompensé par les éloges de l'Empereur, qui n'en
+Bertrand contraignit à capituler, le 25 octobre 1806. Le vainqueur de
+cette place se montra de la manière la plus éclatante à Friedland, le 11
+juin 18077, et fut récompensé par les éloges de l'Empereur, qui n'en
accordait jamais par complaisance ou par aveuglement. A la fin de mai
1809, lors de la bataille d'Essling, Bertrand rendit, par la rapide
-construction de ponts hardis établis sur le Danube, pour assurer les
-communications de l'armée française, le service le plus essentiel de la
-campagne, et le plus hautement proclamé par la reconnaissance de l'armée
-et de Napoléon, qui a plus tard consigné ce fait dans ses <i>Mémoires</i>. Ce
-fut par l'active habileté du général Bertrand que l'armée française,
-renfermée dans Unter-Lobau, une des îles du Danube, parvint à traverser
+construction de ponts hardis établis sur le Danube, pour assurer les
+communications de l'armée française, le service le plus essentiel de la
+campagne, et le plus hautement proclamé par la reconnaissance de l'armée
+et de Napoléon, qui a plus tard consigné ce fait dans ses <i>Mémoires</i>. Ce
+fut par l'active habileté du général Bertrand que l'armée française,
+renfermée dans Unter-Lobau, une des îles du Danube, parvint à traverser
ce fleuve pour se porter sur le champ de bataille de Wagram.</p>
<p>En 1812, il accompagna l'empereur en Russie et en Saxe, et la valeur
-qu'il y déploya le porta à un si haut degré dans l'estime de Napoléon,
-qu'à, la mort du duc de Frioul, Duroc, tué à Wurtschen, il fut nommé
-grand-maréchal du palais. L'armée applaudit à cette distinction comme à
-la récompense de rares talents et de grands services. Les 2 et 20 mai
-1813, le général Bertrand commandait à Lutzen et à Bautzen le corps de
-la grande année, et il soutint par sa bravoure sa première réputation.
+qu'il y déploya le porta à un si haut degré dans l'estime de Napoléon,
+qu'à, la mort du duc de Frioul, Duroc, tué à Wurtschen, il fut nommé
+grand-maréchal du palais. L'armée applaudit à cette distinction comme à
+la récompense de rares talents et de grands services. Les 2 et 20 mai
+1813, le général Bertrand commandait à Lutzen et à Bautzen le corps de
+la grande année, et il soutint par sa bravoure sa première réputation.
Il combattit en diverses circonstances, et presque partout avec
-avantage, Bernadotte et Blücher, et si le 6 septembre suivant, ce héros
-de fidélité fut moins heureux à Donnewitz, dans une attaque contre le
-prince royal de Suède, qui avait trahi le drapeau de la France; si le
-général prussien lui lit éprouver au passage de l'Elbe, le 16 octobre,
-une perte assez considérable, c'est que déjà la fortune semblait
-vouloir, comme nos autres alliés, abandonner nos armes. Mais, dès le
-lendemain 17, l'engagement fut repris, et, le 18, le général Bertrand,
-en s'emparant de Weissenfeld et du pont sur la Salh, protégea
-efficacement la retraite de l'armée à la suite de trois journées
-meurtrières qui ne firent en quelque sorte qu'une seule et interminable
-bataille. Il rendit des services non moins importants après Hanan et
-occupant la position de Hocheim dans la plaine qui s'étend entre Mayence
-et Francfort. Dans cette double circonstance comme après que le départ
-de Napoléon lui eut laissé un difficile commandement, il montra une
-admirable énergie et un persévérant courage pour sauver les derniers et
-glorieux débris de notre armée.</p>
-
-<p>De retour à Paris en janvier 1814, Bertrand fut nommé par l'empereur
-aide-major général de la garde nationale, mais il n'en remplit qu'un
-moment les fonctions et repartit dès le commencement de février pour
-cette campagne de Champagne, où Napoléon déploya, dans une situation que
-la trahison vint rendre désespérée, tout ce que le génie de la guerre
-peut concevoir et exécuter de plus merveilleux. Après la capitulation de
-Paris, le comte Bertrand, fidèle au malheur comme il l'avait été à la
-puissance et à la gloire, n'hésita pas un instant à suivre Napoléon.
-Toutefois ayant ce qu'il appelait lui-même la dette de la reconnaissance
+avantage, Bernadotte et Blücher, et si le 6 septembre suivant, ce héros
+de fidélité fut moins heureux à Donnewitz, dans une attaque contre le
+prince royal de Suède, qui avait trahi le drapeau de la France; si le
+général prussien lui lit éprouver au passage de l'Elbe, le 16 octobre,
+une perte assez considérable, c'est que déjà la fortune semblait
+vouloir, comme nos autres alliés, abandonner nos armes. Mais, dès le
+lendemain 17, l'engagement fut repris, et, le 18, le général Bertrand,
+en s'emparant de Weissenfeld et du pont sur la Salh, protégea
+efficacement la retraite de l'armée à la suite de trois journées
+meurtrières qui ne firent en quelque sorte qu'une seule et interminable
+bataille. Il rendit des services non moins importants après Hanan et
+occupant la position de Hocheim dans la plaine qui s'étend entre Mayence
+et Francfort. Dans cette double circonstance comme après que le départ
+de Napoléon lui eut laissé un difficile commandement, il montra une
+admirable énergie et un persévérant courage pour sauver les derniers et
+glorieux débris de notre armée.</p>
+
+<p>De retour à Paris en janvier 1814, Bertrand fut nommé par l'empereur
+aide-major général de la garde nationale, mais il n'en remplit qu'un
+moment les fonctions et repartit dès le commencement de février pour
+cette campagne de Champagne, où Napoléon déploya, dans une situation que
+la trahison vint rendre désespérée, tout ce que le génie de la guerre
+peut concevoir et exécuter de plus merveilleux. Après la capitulation de
+Paris, le comte Bertrand, fidèle au malheur comme il l'avait été à la
+puissance et à la gloire, n'hésita pas un instant à suivre Napoléon.
+Toutefois ayant ce qu'il appelait lui-même la dette de la reconnaissance
et de l'honneur, il faisait passer ses devoirs envers la France, et il y
-avait à ses yeux le titre plus précieux et plus sacré encore que celui
-d'ami fidèle, le titre de Français. En allant s'enfermer avec son
-Empereur dans cette île dont on avait fait une souveraineté, il écrivit
-une lettre que de prétendus juges et des accusateurs passionnés ont bien
-pu incriminer, mais qui doit être un titre de plus pour les hommes qui
-mettent le culte de la patrie au-dessus de tous les autres. «Je reste
-sujet du roi,» avait-il, en partant, écrit au gouvernement nouveau, et
-il avait ajouté, avec une tendresse touchante, dans la lettre d'envoi de
-cette déclaration, adressée au duc de Fitz-James, son très-proche allié,
-le 19 avril 1814: «Je désire pouvoir venir visiter ma famille. Il y il
-plus de trois ans que je n'ai vu ma mère. Si, dans un an, je recours à
-vous pour avoir une permission de venir passer quelques nuits à
-Châteauroux, dans le sein de ma famille, je compte sur votre obligeance,
-mon cher Édouard.»</p>
-
-<p>Moins d'un an après, les luttes de la Restauration, les humiliations de
-la France avaient préparé et provoqué, le retour de Napoléon. Les
-déclarations les plus solennelles, trop tôt oubliées, avaient relevé le
-pays du serment qu'on lui avait fait prêter. Le comte Bertrand
-s'embarquait, le 26 février, en qualité de major-général de cette armée
-de 800 Français, dont le drapeau et la cocarde suffirent à Napoléon pour
-reconquérir la France. Le 1er mars, il contresignait, au golfe Juan, ces
-proclamations de l'Empereur au peuple français et à l'armée; le 20,
-après cette marche à la rapidité, à l'entraînement triomphal de laquelle
-la postérité aura peine à croire, il entrait aux Tuileries avec
-Napoléon, auprès de qui il reprit immédiatement les fonctions de
-grand-maréchal. Le comte Bertrand contribua puissamment à la
-reconstitution de l'armée, qui se trouva réorganisée avec une activité
-qui tient du prodige. Enfin arriva la journée de Waterloo. Parti pour
-l'armée avec Napoléon, il y subit l'arrêt la fortune que le courage ne
-put conjurer, et revint avec l'Empereur, pour ne plus le quitter, à
-partir de ce moment. A Paris, à la Malmaison, à Rochefort, sur le
-<i>Bellérophon</i>, à Sainte-Hélène, il confondit sa destinée avec celle de
-l'homme extraordinaire à la gloire fabuleuse duquel quelque chose eût
-manqué peut-être, si son malheur n'eût pas fait naître le plus sublime
-dévouement.</p>
-
-<p>Si les vainqueurs d'un jour exercèrent leur haine en confinant et en
+avait à ses yeux le titre plus précieux et plus sacré encore que celui
+d'ami fidèle, le titre de Français. En allant s'enfermer avec son
+Empereur dans cette île dont on avait fait une souveraineté, il écrivit
+une lettre que de prétendus juges et des accusateurs passionnés ont bien
+pu incriminer, mais qui doit être un titre de plus pour les hommes qui
+mettent le culte de la patrie au-dessus de tous les autres. «Je reste
+sujet du roi,» avait-il, en partant, écrit au gouvernement nouveau, et
+il avait ajouté, avec une tendresse touchante, dans la lettre d'envoi de
+cette déclaration, adressée au duc de Fitz-James, son très-proche allié,
+le 19 avril 1814: «Je désire pouvoir venir visiter ma famille. Il y il
+plus de trois ans que je n'ai vu ma mère. Si, dans un an, je recours à
+vous pour avoir une permission de venir passer quelques nuits à
+Châteauroux, dans le sein de ma famille, je compte sur votre obligeance,
+mon cher Édouard.»</p>
+
+<p>Moins d'un an après, les luttes de la Restauration, les humiliations de
+la France avaient préparé et provoqué, le retour de Napoléon. Les
+déclarations les plus solennelles, trop tôt oubliées, avaient relevé le
+pays du serment qu'on lui avait fait prêter. Le comte Bertrand
+s'embarquait, le 26 février, en qualité de major-général de cette armée
+de 800 Français, dont le drapeau et la cocarde suffirent à Napoléon pour
+reconquérir la France. Le 1er mars, il contresignait, au golfe Juan, ces
+proclamations de l'Empereur au peuple français et à l'armée; le 20,
+après cette marche à la rapidité, à l'entraînement triomphal de laquelle
+la postérité aura peine à croire, il entrait aux Tuileries avec
+Napoléon, auprès de qui il reprit immédiatement les fonctions de
+grand-maréchal. Le comte Bertrand contribua puissamment à la
+reconstitution de l'armée, qui se trouva réorganisée avec une activité
+qui tient du prodige. Enfin arriva la journée de Waterloo. Parti pour
+l'armée avec Napoléon, il y subit l'arrêt la fortune que le courage ne
+put conjurer, et revint avec l'Empereur, pour ne plus le quitter, à
+partir de ce moment. A Paris, à la Malmaison, à Rochefort, sur le
+<i>Bellérophon</i>, à Sainte-Hélène, il confondit sa destinée avec celle de
+l'homme extraordinaire à la gloire fabuleuse duquel quelque chose eût
+manqué peut-être, si son malheur n'eût pas fait naître le plus sublime
+dévouement.</p>
+
+<p>Si les vainqueurs d'un jour exercèrent leur haine en confinant et en
torturant sur un rocher meurtrier celui qui les avait vaincus pendant
-vingt ans, ceux qui avaient profité de cette triste victoire ne surent
-pas davantage respecter le malheur, le dévouement et la vertu. Le 7 mai
-1816, à un an de distance des grands événement que nous nous sommes
-borné à dater, le conseil de guerre de la première division militaire
-condamna à mort le général comte Bertrand, pour crime de... <i>trahison</i>.
+vingt ans, ceux qui avaient profité de cette triste victoire ne surent
+pas davantage respecter le malheur, le dévouement et la vertu. Le 7 mai
+1816, à un an de distance des grands événement que nous nous sommes
+borné à dater, le conseil de guerre de la première division militaire
+condamna à mort le général comte Bertrand, pour crime de... <i>trahison</i>.
La condamnation fut un crime inutile, car l'Angleterre ne livra point
-Bertrand, mais la qualification de traître, appliquée au patriotisme le
-plus constant, au dévouement le plus entier, à la fidélité la plus
-persévérante, est un des faits caractéristiques qui montrent jusqu'à
-quel point, dans les discordes civiles, les passions qu'elles soulèvent,
-peuvent s'égarer. On plaida, au nom de l'accusation, que c'était
-l'intérêt qui était le mobile secret de l'apparent dévouement du
-général! Mais ne réveillons pas des souvenirs douloureux pour tout le
-monde. Les temps plus calmes qui suivirent ont mis toute cette procédure
-à néant.</p>
-
-<p>A Sainte-Hélène, le général Bertrand écrivit, sous la dictée de
-Napoléon, le récit des opérations de cette campagne d'Égypte où ils
-s'étaient trouvés réunis pour la première fois. Il prodigua ses respects
-et ses soins à l'illustre captif, et ne quitta ce roc inhospitalier, où
+Bertrand, mais la qualification de traître, appliquée au patriotisme le
+plus constant, au dévouement le plus entier, à la fidélité la plus
+persévérante, est un des faits caractéristiques qui montrent jusqu'à
+quel point, dans les discordes civiles, les passions qu'elles soulèvent,
+peuvent s'égarer. On plaida, au nom de l'accusation, que c'était
+l'intérêt qui était le mobile secret de l'apparent dévouement du
+général! Mais ne réveillons pas des souvenirs douloureux pour tout le
+monde. Les temps plus calmes qui suivirent ont mis toute cette procédure
+à néant.</p>
+
+<p>A Sainte-Hélène, le général Bertrand écrivit, sous la dictée de
+Napoléon, le récit des opérations de cette campagne d'Égypte où ils
+s'étaient trouvés réunis pour la première fois. Il prodigua ses respects
+et ses soins à l'illustre captif, et ne quitta ce roc inhospitalier, où
la comtesse Bertrand l'avait suivi, que quand il eut recueilli le
dernier soupir du son Empereur, de son ami. L'admiration que ce
-dévouement avait inspirée à l'Europe entière amena le roi Louis XVIII à
+dévouement avait inspirée à l'Europe entière amena le roi Louis XVIII à
annuler, par ordonnance en 1821, le jugement de 1816. Le comte Bertrand
-put rentrer en France, et y fut réintégré dans son grade militaire. Il
-se retira dans le département de l'Indre, et se livra tout entier à
-l'éducation de ses enfants et à la culture d'un domaine qu'il possédait
-près de Châteauroux.</p>
-
-<p>Après la révolution de Juillet, l'arrondissement dont cette ville est le
-chef-lieu envoya le général Bertrand le représenter à la Chambre des
-Députés. L'éducation toute libérale qu'il avait reçue, le dévouement au
-pays, que le culte de la gloire n'avait jamais ni remplacé dans son
-c&oelig;ur ni affaibli, le firent s'asseoir sur ces bancs on siégeait
-également un autre homme vénérable par le dévouement qu'il avait montré
-pour la même infortune, M. le comte Las Cases. Le général Bertrand prit
+put rentrer en France, et y fut réintégré dans son grade militaire. Il
+se retira dans le département de l'Indre, et se livra tout entier à
+l'éducation de ses enfants et à la culture d'un domaine qu'il possédait
+près de Châteauroux.</p>
+
+<p>Après la révolution de Juillet, l'arrondissement dont cette ville est le
+chef-lieu envoya le général Bertrand le représenter à la Chambre des
+Députés. L'éducation toute libérale qu'il avait reçue, le dévouement au
+pays, que le culte de la gloire n'avait jamais ni remplacé dans son
+c&oelig;ur ni affaibli, le firent s'asseoir sur ces bancs on siégeait
+également un autre homme vénérable par le dévouement qu'il avait montré
+pour la même infortune, M. le comte Las Cases. Le général Bertrand prit
plusieurs fois la parole, et enleva les applaudissements de ses
-collègues qu'il émut jusqu'aux larmes, par des allocutions à l'appuis
-des réclamations d'anciens militaires, et de discussion sur l'arriéré de
-la Légion-d'Honneur. Mais chacun de ces discours, comme tous ceux qu'il
+collègues qu'il émut jusqu'aux larmes, par des allocutions à l'appuis
+des réclamations d'anciens militaires, et de discussion sur l'arriéré de
+la Légion-d'Honneur. Mais chacun de ces discours, comme tous ceux qu'il
prononce en d'autres circonstances, se terminait toujours par un v&oelig;u en
-faveur de la liberté illimitée de la presse. C'était le vieux Caton
-demandant sans relâche la destruction de Carthage. Cette conclusion
-constante faisait sourire les hommes qui ne pensaient pas que la liberté
-de la presse pût jamais rencontrer d'entraves nouvelles. La législation
-et la jurisprudence nous diront si le v&oelig;u du général Bertrand a été
-inquiétant, ou si ses craintes n'étaient qu'un rêve..</p>
-
-<p>Le général Bertrand ne siégeait plus à la Chambre, et vivait de nouveau
-retiré depuis deux législatures, quand, en 1840, l'Angleterre, voulant
-dissimuler il notre gouvernement, jusqu'à ce qu'elle fût consommée, la
-trahison qu'elle préméditait envers lui, consentit, aux sollicitations
-de M. Thiers, à restituer à la France les cendres de Napoléon. Le
-général Bertrand fut désigné le premier pour monter sur le vaisseau que
-commandait un fils du roi, et qui appareillait pour Sainte-Hélène.
-Quelle traversée! quel abordage! quels souvenirs! quelles émotions pour
+faveur de la liberté illimitée de la presse. C'était le vieux Caton
+demandant sans relâche la destruction de Carthage. Cette conclusion
+constante faisait sourire les hommes qui ne pensaient pas que la liberté
+de la presse pût jamais rencontrer d'entraves nouvelles. La législation
+et la jurisprudence nous diront si le v&oelig;u du général Bertrand a été
+inquiétant, ou si ses craintes n'étaient qu'un rêve..</p>
+
+<p>Le général Bertrand ne siégeait plus à la Chambre, et vivait de nouveau
+retiré depuis deux législatures, quand, en 1840, l'Angleterre, voulant
+dissimuler il notre gouvernement, jusqu'à ce qu'elle fût consommée, la
+trahison qu'elle préméditait envers lui, consentit, aux sollicitations
+de M. Thiers, à restituer à la France les cendres de Napoléon. Le
+général Bertrand fut désigné le premier pour monter sur le vaisseau que
+commandait un fils du roi, et qui appareillait pour Sainte-Hélène.
+Quelle traversée! quel abordage! quels souvenirs! quelles émotions pour
cet homme qui vivait par le c&oelig;ur! Quel contraste entre l'embarquement
-de Rochefort, en 1815, et le retour sur les côtes de Normandie, en 1840!
+de Rochefort, en 1815, et le retour sur les côtes de Normandie, en 1840!
Ces populations ivres d'enthousiasme, saluant par leurs acclamations les
-restes de celui qui a porté si haut la grandeur et la gloire de la
+restes de celui qui a porté si haut la grandeur et la gloire de la
France, et accueillant par leurs hommages l'homme qui fut si
-héroïquement le courtisan du malheur. Nous n'oublierons jamais, pour
-notre part, le transport universel qui éclata sous les voûtes ce
-l'église des Invalides, quand on vit y entrer le glorieux cercueil et
-son compagnon fidèle.</p>
-
-<p>Après avoir rendu à la France les cendres exilées de l'Empereur, il ne
-restait plus au général Bertrand qu'à lui donner le complément des
-Mémoires dont il était resté le dépositaire, et qu'il avait pieusement
-mis en ordre. C'est un devoir qu'il s'était promis de remplir au retour
-du voyage qu'il avait été forcé d'entreprendre, l'an dernier, dans
-l'Amérique du Nord. Mais à peine revenu près des siens, le général
-Bertrand a terminé une carrière qui eût honoré l'humanité dans tous les
-siècles, mais qui semble faite pour la consoler dans un temps qui ne met
-pas l'héroïsme et la fidélité au nombre des objets de son culte.</p>
-
-<p>Une noble et touchante motion a été faite à la Chambre des Députés par
+héroïquement le courtisan du malheur. Nous n'oublierons jamais, pour
+notre part, le transport universel qui éclata sous les voûtes ce
+l'église des Invalides, quand on vit y entrer le glorieux cercueil et
+son compagnon fidèle.</p>
+
+<p>Après avoir rendu à la France les cendres exilées de l'Empereur, il ne
+restait plus au général Bertrand qu'à lui donner le complément des
+Mémoires dont il était resté le dépositaire, et qu'il avait pieusement
+mis en ordre. C'est un devoir qu'il s'était promis de remplir au retour
+du voyage qu'il avait été forcé d'entreprendre, l'an dernier, dans
+l'Amérique du Nord. Mais à peine revenu près des siens, le général
+Bertrand a terminé une carrière qui eût honoré l'humanité dans tous les
+siècles, mais qui semble faite pour la consoler dans un temps qui ne met
+pas l'héroïsme et la fidélité au nombre des objets de son culte.</p>
+
+<p>Une noble et touchante motion a été faite à la Chambre des Députés par
un homme plein de patriotisme et de c&oelig;ur, L'honorable M. de
-Briqueville, dont le nom rappelle tant de beaux faits d'armes, a demandé
-que l'on déposât dans le tombeau qui se prépare aux Invalides les
-cendres de Bertrand près de celles de Napoléon. «Vous voudrez, a-t-il
-dit, messieurs, réunir tant de fidélité à tant de gloire.» Cette
-proposition sera votée; elle est de celles qui interdisent la
+Briqueville, dont le nom rappelle tant de beaux faits d'armes, a demandé
+que l'on déposât dans le tombeau qui se prépare aux Invalides les
+cendres de Bertrand près de celles de Napoléon. «Vous voudrez, a-t-il
+dit, messieurs, réunir tant de fidélité à tant de gloire.» Cette
+proposition sera votée; elle est de celles qui interdisent la
contradiction aux esprits les plus sceptiques et les moins patriotiques,
-et que les c&oelig;urs bien placés votent d'enthousiasme.</p>
+et que les c&oelig;urs bien placés votent d'enthousiasme.</p>
<p class="mid"><img alt="" src="images/002.png"></p>
<br><br>
<h3>Courrier de Paris.</h3>
-<p>Les ambitions académiques sont éveillées de nouveau par la mort de
-Charles Nodier; les candidats vaincus dans la bataille livrée pour la
-conquête des fauteuils de Casimir Delavigne et de Campenon, vont battre
-en retraite vers le fauteuil de l'auteur de <i>Trilby</i>, pour tâcher de s'y
-établir et d'y mettre garnison. Jamais on n'a eu une meilleure occasion
-pour devenir académicien, et si peu que cette dépopulation continue, il
-sera nécessaire de pourvoir aux places vacantes par quelque mesure
-extraordinaire: par exemple, tout homme valide et domicilié qui
-passerait devant l'Institut de huit heures du matin à six heures du
-soir, serait pris au collet par la sentinelle et installé dans le
-sanctuaire de gré ou de force; vienne, en effet, une épidémie qui enlève
-du même coup MM. les quarante, il est évident que M. A..., M. D..., M.
+<p>Les ambitions académiques sont éveillées de nouveau par la mort de
+Charles Nodier; les candidats vaincus dans la bataille livrée pour la
+conquête des fauteuils de Casimir Delavigne et de Campenon, vont battre
+en retraite vers le fauteuil de l'auteur de <i>Trilby</i>, pour tâcher de s'y
+établir et d'y mettre garnison. Jamais on n'a eu une meilleure occasion
+pour devenir académicien, et si peu que cette dépopulation continue, il
+sera nécessaire de pourvoir aux places vacantes par quelque mesure
+extraordinaire: par exemple, tout homme valide et domicilié qui
+passerait devant l'Institut de huit heures du matin à six heures du
+soir, serait pris au collet par la sentinelle et installé dans le
+sanctuaire de gré ou de force; vienne, en effet, une épidémie qui enlève
+du même coup MM. les quarante, il est évident que M. A..., M. D..., M.
C..., M. N... et mon portier auront des chances.</p>
-<p>M. Alexandre Dumas, qui avait hésité pour la succession du Campenon et
-de Casimir Delavigne, se décide pour celle de Nodier; il a positivement
-annoncé sa candidature dans un dîner anacréontique où il a commencé et
-fini par traiter l'Académie avec beaucoup d'irrévérence. M. Alexandre
+<p>M. Alexandre Dumas, qui avait hésité pour la succession du Campenon et
+de Casimir Delavigne, se décide pour celle de Nodier; il a positivement
+annoncé sa candidature dans un dîner anacréontique où il a commencé et
+fini par traiter l'Académie avec beaucoup d'irrévérence. M. Alexandre
Dumas n'a fait qu'imiter en cela la plupart des immortels actuellement
-en possession du fauteuil; de tous ces pachas littéraires qui se
+en possession du fauteuil; de tous ces pachas littéraires qui se
pavanent dans le frac aux palmes vertes, il n'en est pas un, en effet,
-qui n'ait d'abord dit en parlant du docte fauteuil: «Fi donc! cela est
-bon pour des goujats!» Et le lendemain nos renards étaient trop heureux
-que l'Académie baissât la grappe jusqu'à eux et leur permit d'y
-mordre.--Avec quel dédain M. Victor Hugo n'a t-il pas longtemps parlé
-des Académies et des académiciens? Et, pour en revenir à Charles Nodier,
-un jour il écrivit à un journal qui l'avait inscrit sur une liste
+qui n'ait d'abord dit en parlant du docte fauteuil: «Fi donc! cela est
+bon pour des goujats!» Et le lendemain nos renards étaient trop heureux
+que l'Académie baissât la grappe jusqu'à eux et leur permit d'y
+mordre.--Avec quel dédain M. Victor Hugo n'a t-il pas longtemps parlé
+des Académies et des académiciens? Et, pour en revenir à Charles Nodier,
+un jour il écrivit à un journal qui l'avait inscrit sur une liste
d'aspirants au fauteuil, une lettre pleine de railleries qui se
-terminait par ces mots; «Non, monsieur, vous avez beau dire, je ne me
-présente pas et ne me présenterai jamais à l'Académie.» Voilà ce qui
-s'appelle parler; or, un mois après cette fière dénégation,
-non-seulement Charles Nodier se présentait, mais il était élu.
-L'Académie ressemble à certaines femmes, qui font des avances aux
-galants qui les dédaignent, et se donne souvent en échange d'une
+terminait par ces mots; «Non, monsieur, vous avez beau dire, je ne me
+présente pas et ne me présenterai jamais à l'Académie.» Voilà ce qui
+s'appelle parler; or, un mois après cette fière dénégation,
+non-seulement Charles Nodier se présentait, mais il était élu.
+L'Académie ressemble à certaines femmes, qui font des avances aux
+galants qui les dédaignent, et se donne souvent en échange d'une
impertinence.</p>
-<p>Cependant l'Académie fait peu d'agaceries à M. Alexandre Dumas, dit-on,
-et l'auteur de <i>la Tour de Nesle</i> court grand risque d'en être pour ses
-frais de visite; ce n'est pas que l'Académie trouve le bagage de M.
-Alexandre Dumas insuffisant, bien au contraire, elle désirerait qu'il en
-jetât les trois quarts dans la Seine, avant de frapper à sa porte, comme
-on livre à la mer des ballots de marchandises avariées. La froideur de
-l'Académie pour M. Alexandre Dumas n'est donc pas seulement causée par
-cet encombrement de denrées équivoques qui compromettent les titres
-véritables du candidat. L'Académie est prude et paraît s'effaroucher de
-certaines excentricités privées qui lui semblent plus difficiles à
-pardonner que; les plus gros péchés littéraires.</p>
+<p>Cependant l'Académie fait peu d'agaceries à M. Alexandre Dumas, dit-on,
+et l'auteur de <i>la Tour de Nesle</i> court grand risque d'en être pour ses
+frais de visite; ce n'est pas que l'Académie trouve le bagage de M.
+Alexandre Dumas insuffisant, bien au contraire, elle désirerait qu'il en
+jetât les trois quarts dans la Seine, avant de frapper à sa porte, comme
+on livre à la mer des ballots de marchandises avariées. La froideur de
+l'Académie pour M. Alexandre Dumas n'est donc pas seulement causée par
+cet encombrement de denrées équivoques qui compromettent les titres
+véritables du candidat. L'Académie est prude et paraît s'effaroucher de
+certaines excentricités privées qui lui semblent plus difficiles à
+pardonner que; les plus gros péchés littéraires.</p>
<p>M. Victor Hugo pardonne M. Alexandre Dumas dans cette poursuite
-académique, et lui sert d'introducteur: mercredi dernier, tous deux,
+académique, et lui sert d'introducteur: mercredi dernier, tous deux,
l'un tenant l'autre par dessous le bras, gagnaient, par la rue Laffitte,
-le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Arrivés à la hauteur de l'église, ils
-ont pris à gauche la rue Olivier-Saint-Georges; quelqu'un les a vus
-entrer dans la maison n° 6: c'est là que demeure M. Scribe. On a su
-depuis que M. Dumas, appuyé sur M. Hugo, aurait été, ce jour-là,
-demander à Bertrand et Raton son suffrage et sa voix. Ce que M. Scribe a
-répondu à M. Dumas, personne ne le sait positivement; mais il est facile
-de le deviner: M. Scribe a son candidat né; ce candidat fut M. Vatout,
-candidat malheureux, il est vrai, et jusqu'ici repoussé; mais s'il n'a
-pas» les dieux pour lui, il a M. Scribe.--Dans les dix ou douze
-candidatures infortunées qu'il a subies, plus d'une fois M. Vatout est
-resté sur le champ de bataille, avec une seule voix pour panser ses
-blessures; cette voix persévérante, cette voix fidèle, cette voix
-charitable était la voix de M. Scribe. On n'a pas été ensemble à
-Sainte-Barbe pour rien! et M. Scribe a fait des thèmes et des versions à
-Sainte-Barbe côte à côte avec M. Vatout! Le vote que M. Scribe donne
-invariablement à M. Vatout est le paiement du cette vieille dette de
-collège; M. Scribe ne s'en cache pas; il dit a qui veut l'entendre: «A
-chaque nouvelle élection, Vatout me sert de pistolet de poche; je l'ai
-toujours sur moi: dès qu'un solliciteur académique entre et me met le
-poignard sur la gorge, je tire mon Vatout, je lâche la détente, et je me
-débarrasse de l'importun!»</p>
-
-<p>Les soucis académiques n'ont pas empêché M. Alexandre Dumas de donner
-cette semaine une grande soirée, mêlée de chants et de danse. Le succès
-du festival de M. Frédéric Soulié avait piqué M. Dumas d'émulation; il a
-voulu avoir son tour, et faire concurrence à son rival en feuilletons.
-Or, la nuit de M. Dumas ne l'a cédé en rien à la nuit de M. Soulié: elle
-a été bruyante et vive; les curieux abondaient; on y a remarqué
+le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Arrivés à la hauteur de l'église, ils
+ont pris à gauche la rue Olivier-Saint-Georges; quelqu'un les a vus
+entrer dans la maison n° 6: c'est là que demeure M. Scribe. On a su
+depuis que M. Dumas, appuyé sur M. Hugo, aurait été, ce jour-là,
+demander à Bertrand et Raton son suffrage et sa voix. Ce que M. Scribe a
+répondu à M. Dumas, personne ne le sait positivement; mais il est facile
+de le deviner: M. Scribe a son candidat né; ce candidat fut M. Vatout,
+candidat malheureux, il est vrai, et jusqu'ici repoussé; mais s'il n'a
+pas» les dieux pour lui, il a M. Scribe.--Dans les dix ou douze
+candidatures infortunées qu'il a subies, plus d'une fois M. Vatout est
+resté sur le champ de bataille, avec une seule voix pour panser ses
+blessures; cette voix persévérante, cette voix fidèle, cette voix
+charitable était la voix de M. Scribe. On n'a pas été ensemble à
+Sainte-Barbe pour rien! et M. Scribe a fait des thèmes et des versions à
+Sainte-Barbe côte à côte avec M. Vatout! Le vote que M. Scribe donne
+invariablement à M. Vatout est le paiement du cette vieille dette de
+collège; M. Scribe ne s'en cache pas; il dit a qui veut l'entendre: «A
+chaque nouvelle élection, Vatout me sert de pistolet de poche; je l'ai
+toujours sur moi: dès qu'un solliciteur académique entre et me met le
+poignard sur la gorge, je tire mon Vatout, je lâche la détente, et je me
+débarrasse de l'importun!»</p>
+
+<p>Les soucis académiques n'ont pas empêché M. Alexandre Dumas de donner
+cette semaine une grande soirée, mêlée de chants et de danse. Le succès
+du festival de M. Frédéric Soulié avait piqué M. Dumas d'émulation; il a
+voulu avoir son tour, et faire concurrence à son rival en feuilletons.
+Or, la nuit de M. Dumas ne l'a cédé en rien à la nuit de M. Soulié: elle
+a été bruyante et vive; les curieux abondaient; on y a remarqué
plusieurs blancs.</p>
-<p>On dirait que les bals et les concerts font peur aux théâtres et leur
-ôtent tout courage: le mois de janvier s'est montré d'une stérilité sans
-exemple, en fait de pièces nouvelles; excepté le <i>Ménage parisien</i> de M.
-Bayard, on n'a cité aucune nouvelle production dramatique de quelque
-importance; les théâtres semblent craindre de hasarder leur bien au
-milieu de ces fêtes de salons qui accaparent le plus élégant et le
-meilleur de la société parisienne; ils réservent leurs richesses pour le
-temps où Tolbecque, Musard et le carnaval ne seront plus les maîtres
-absolus de la ville, et cesseront de faire, à tout autre plaisir que le
+<p>On dirait que les bals et les concerts font peur aux théâtres et leur
+ôtent tout courage: le mois de janvier s'est montré d'une stérilité sans
+exemple, en fait de pièces nouvelles; excepté le <i>Ménage parisien</i> de M.
+Bayard, on n'a cité aucune nouvelle production dramatique de quelque
+importance; les théâtres semblent craindre de hasarder leur bien au
+milieu de ces fêtes de salons qui accaparent le plus élégant et le
+meilleur de la société parisienne; ils réservent leurs richesses pour le
+temps où Tolbecque, Musard et le carnaval ne seront plus les maîtres
+absolus de la ville, et cesseront de faire, à tout autre plaisir que le
bal, une redoutable concurrence.</p>
-<p>Nous mentionnerons cependant trois petites pièces que l'Odéon, le
-Vaudeville et le théâtre du Palais-Royal, ont représentées récemment,
-pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude. La première, toute mince
-qu'elle est, se donne des airs de comédie et marche coquettement sur
-douze syllabes, ornées de leur double rime; les deux autres sont de
-simples vaudevilles d'un esprit plus que contestable et d'un goût que le
+<p>Nous mentionnerons cependant trois petites pièces que l'Odéon, le
+Vaudeville et le théâtre du Palais-Royal, ont représentées récemment,
+pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude. La première, toute mince
+qu'elle est, se donne des airs de comédie et marche coquettement sur
+douze syllabes, ornées de leur double rime; les deux autres sont de
+simples vaudevilles d'un esprit plus que contestable et d'un goût que le
voisinage du mardi gras peut seul absoudre.</p>
-<p>Karel Dujardin est le héros de là comédie; vous connaissez ou vous ne
+<p>Karel Dujardin est le héros de là comédie; vous connaissez ou vous ne
connaissez pas Karel Dujardin; si vous le connaissez, je n'ai pas besoin
-de vous apprendre à qui nous avons affaire; si vous n'avez jamais
+de vous apprendre à qui nous avons affaire; si vous n'avez jamais
entendu parler de lui, permettez-moi de relever votre ignorance et de
vous apprendre que Karel Dujardin est un des meilleurs peintres de
-l'école flamande; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à vous mettre
-en route vers le Louvre. Arrivé à ce vieux palais des arts, entrez au
-Musée, et vous y trouverez cinq ou six chefs-d'&oelig;uvre flamands signés de
+l'école flamande; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à vous mettre
+en route vers le Louvre. Arrivé à ce vieux palais des arts, entrez au
+Musée, et vous y trouverez cinq ou six chefs-d'&oelig;uvre flamands signés de
ce nom: Karel Dujardin.</p>
-<p>Comme la plupart des artistes. Karel avait la tête vive, le c&oelig;ur tendre
+<p>Comme la plupart des artistes. Karel avait la tête vive, le c&oelig;ur tendre
et l'imagination vagabonde; les galions d'ailleurs n'arrivaient pas du
-Mexique pour lui. Karel eut donc des maîtresses, des aventures, des
-dettes, et des huissiers à ses trousses; il aimait le jeu par-dessus le
-marché, ce qui n'augmente pas les revenus. On raconte que se trouvant un
-jour à Lyon dans une extrême pénurie, et n'ayant pas de quoi paver ses
-dépenses d'auberge, il épousa l'hôtesse pour se tirer d'affaire, une
-vieille hôtesse de cinquante ans passés! Karel en avait vingt-cinq. Ce
+Mexique pour lui. Karel eut donc des maîtresses, des aventures, des
+dettes, et des huissiers à ses trousses; il aimait le jeu par-dessus le
+marché, ce qui n'augmente pas les revenus. On raconte que se trouvant un
+jour à Lyon dans une extrême pénurie, et n'ayant pas de quoi paver ses
+dépenses d'auberge, il épousa l'hôtesse pour se tirer d'affaire, une
+vieille hôtesse de cinquante ans passés! Karel en avait vingt-cinq. Ce
trait rappelle la boutade de Dufresny, qui se maria un beau matin avec
sa ravaudeuse, pour n'avoir plus, dit-il, l'ennui d'acquitter ses
-mémoires de blanchissage. Ce romancier de ce temps-ci,--je puis
+mémoires de blanchissage. Ce romancier de ce temps-ci,--je puis
l'attester--a fait un coup tout pareil; il a pris pour femme sa femme de
-ménage, afin d'être dispensé de lui donner des gages.</p>
-
-<p>La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intéressante. Une
-femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comédie en
-question, en a compris le péril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et
-poétisé l'aventure; à l'une, il donne la grâce, la beauté, la
-sensibilité, la jeunesse: quant à l'autre, au lieu de lui laisser la
-ville de Lyon pour théâtre, ville prosaïque, il la fait voyager jusqu'à
-Venise. Ajoutez le mystère d'un bal masqué, et tout sera dit: à la place
-de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propriétaire d'une
-adorable Vénitienne que son talent a séduite, que son infortune a
-touchée, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le
+ménage, afin d'être dispensé de lui donner des gages.</p>
+
+<p>La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intéressante. Une
+femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comédie en
+question, en a compris le péril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et
+poétisé l'aventure; à l'une, il donne la grâce, la beauté, la
+sensibilité, la jeunesse: quant à l'autre, au lieu de lui laisser la
+ville de Lyon pour théâtre, ville prosaïque, il la fait voyager jusqu'à
+Venise. Ajoutez le mystère d'un bal masqué, et tout sera dit: à la place
+de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propriétaire d'une
+adorable Vénitienne que son talent a séduite, que son infortune a
+touchée, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le
tourbillon du bal, pour finir par en faire son mari et payer ses
-dettes.--J'en souhaite autant à tout pauvre diable qui n'a pour rente,
-que son mérite ou son esprit.--L'invention de cette comédie est moins
+dettes.--J'en souhaite autant à tout pauvre diable qui n'a pour rente,
+que son mérite ou son esprit.--L'invention de cette comédie est moins
que rien, comme on voit, le premier venu en imaginerait autant; mais le
vers y est vif, spirituel, et d'un certain tour cavalier et pimpant qui
-a séduit les juges.</p>
+a séduit les juges.</p>
-<p>Passons à nos deux vaudevilles. L'un est intitulé <i>Adrien</i>, et se joue
-au théâtre de M. Ancelot; l'autre vient du théâtre du Palais-Royal, et
-s'appelle <i>la Bonbonnière</i>.</p>
+<p>Passons à nos deux vaudevilles. L'un est intitulé <i>Adrien</i>, et se joue
+au théâtre de M. Ancelot; l'autre vient du théâtre du Palais-Royal, et
+s'appelle <i>la Bonbonnière</i>.</p>
<p>Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. Adrien a
l'humeur joyeuse et le c&oelig;ur passablement coureur et vaurien. Les
-modistes et les lingères de son quartier en savent quelque chose, et
-particulièrement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une
-Jeanne d'Arc du premier numéro: elle aime trop le bal Musard pour y
-prétendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'épargne pas les
-scènes à son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les
-entendez-vous qui se querellent? Décidément Adrien est un pendard. Eh
-bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emporté,
-volage, il est vrai; mais qu'une occasion se présente, et vous
-découvrirez les bonnes qualités de son âme: or, voici l'occasion: il
-s'agit de protéger et de mettre à l'abri de tout péril une charmante
-petite orpheline qui se trouve seule, abandonnée au milieu de cette
-grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien était réellement le
-vaurien que vous dites, il abuserait de la crédulité et de la faiblesse
-du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est méchant qu'à la surface; dans
-le fond c'est le meilleur garçon du monde. Il va, il vient, il se
-dévoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux
-séductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami
-de son père. Quelle est la récompense d'Adrien? La main de Louise, bien
+modistes et les lingères de son quartier en savent quelque chose, et
+particulièrement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une
+Jeanne d'Arc du premier numéro: elle aime trop le bal Musard pour y
+prétendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'épargne pas les
+scènes à son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les
+entendez-vous qui se querellent? Décidément Adrien est un pendard. Eh
+bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emporté,
+volage, il est vrai; mais qu'une occasion se présente, et vous
+découvrirez les bonnes qualités de son âme: or, voici l'occasion: il
+s'agit de protéger et de mettre à l'abri de tout péril une charmante
+petite orpheline qui se trouve seule, abandonnée au milieu de cette
+grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien était réellement le
+vaurien que vous dites, il abuserait de la crédulité et de la faiblesse
+du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est méchant qu'à la surface; dans
+le fond c'est le meilleur garçon du monde. Il va, il vient, il se
+dévoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux
+séductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami
+de son père. Quelle est la récompense d'Adrien? La main de Louise, bien
entendu. Et Judith, la jalouse Judith? Judith, attendrie par la bonne
action d'Adrien, prend bravement son parti, essuie une larme ou deux, et
-va, le soir même, danser la caclincha au bal de l'Opéra. Parlez-moi de
+va, le soir même, danser la caclincha au bal de l'Opéra. Parlez-moi de
cette philosophie!--L'auteur se nomme M. Laurencin.</p>
-<p>MM Duvret et Lauzanne ont fabriqué <i>la Bonbonnière</i>. Cette bonbonnière
-n'en et pas une; le serpent est caché sous la fleur; au lieu de bonbons,
-la bonbonnière renferme une poignée de verges. A qui ces verges
-sont-elles destinées? A M. Champignel. M. Champignel a le très-grand
-tort d'avoir abandonné sa femme et de mener vie de garçon. Mais le drôle
+<p>MM Duvret et Lauzanne ont fabriqué <i>la Bonbonnière</i>. Cette bonbonnière
+n'en et pas une; le serpent est caché sous la fleur; au lieu de bonbons,
+la bonbonnière renferme une poignée de verges. A qui ces verges
+sont-elles destinées? A M. Champignel. M. Champignel a le très-grand
+tort d'avoir abandonné sa femme et de mener vie de garçon. Mais le drôle
le paiera. Madame Champignel arrive en effet, sans qu'il s'en doute;
-puis elle écrit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme:
-un rendez-vous est donné en <i>post-scriptum</i>. Voilà notre Champignel
-transporté. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses.
-Hélas! de ces roses il ne récolte que les épines. Madame Champignel,
-armée de la bonbonnière vengeresse, lui administre une correction qui
-guérit mon Champignel de son humeur légère. Honteux et confus, il
-revient tout bonnement à sa femme. Ce dénouement est d'un bon exemple,
-et le carnaval justifie, jusqu'à un certain point, l'arme dont se
-servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidèles.</p>
-
-<p>Il faut souhaiter que les théâtres se piquent d'honneur et nous donnent
-bientôt quelque chose de plus spirituel et de plus délicat. A croire les
-augures, le mois de février n'imitera pas l'avarice de janvier son
-voisin: il prépare et promet deux opéras-comiques, un ballet, trois
-mélodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragédies; le
-Jabot, Oreste et Pylade, la Syrène, les Mystères de Paris, les
-Bohémiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine répétition
-et n'attendent que le moment de se produire. M. Frédéric Soulié, madame
-Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugène Sue, M. Bayard, M. Alexandre
+puis elle écrit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme:
+un rendez-vous est donné en <i>post-scriptum</i>. Voilà notre Champignel
+transporté. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses.
+Hélas! de ces roses il ne récolte que les épines. Madame Champignel,
+armée de la bonbonnière vengeresse, lui administre une correction qui
+guérit mon Champignel de son humeur légère. Honteux et confus, il
+revient tout bonnement à sa femme. Ce dénouement est d'un bon exemple,
+et le carnaval justifie, jusqu'à un certain point, l'arme dont se
+servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidèles.</p>
+
+<p>Il faut souhaiter que les théâtres se piquent d'honneur et nous donnent
+bientôt quelque chose de plus spirituel et de plus délicat. A croire les
+augures, le mois de février n'imitera pas l'avarice de janvier son
+voisin: il prépare et promet deux opéras-comiques, un ballet, trois
+mélodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragédies; le
+Jabot, Oreste et Pylade, la Syrène, les Mystères de Paris, les
+Bohémiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine répétition
+et n'attendent que le moment de se produire. M. Frédéric Soulié, madame
+Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugène Sue, M. Bayard, M. Alexandre
Dumas en sont les parrains.</p>
-<p>On annonce l'arrivée de M. Conradin Kreutzer, auteur de <i>la Nuit de
-Grenade</i>, charmant opéra que la retraite précipitée et la ruine des
-chanteurs allemands, venus à Paris il y a deux ans, avaient arrêté dans
-son succès. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'écrire un opéra
-français pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un poème, si même M.
-Kreutzer ne le tient déjà. Nous dirons à la ville de Paris que, depuis
-l'arrivée de M. Konradin Kreutzer, elle possède un mélodieux,
-compositeur de plus; mais bientôt elle jugera l'ouvrier à l'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>Plusieurs journaux ont déclaré que M. Victor Hugo, blessé de l'accueil
-fait aux <i>Burgraves</i> par le parterre, était décidé à renoncer au
-théâtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom,
-ou un parti sérieusement pris, une résolution irrévocablement arrêtée?
-Dans le premier cas, on n'a pas à s'en inquiéter; il est clair que M.
+<p>On annonce l'arrivée de M. Conradin Kreutzer, auteur de <i>la Nuit de
+Grenade</i>, charmant opéra que la retraite précipitée et la ruine des
+chanteurs allemands, venus à Paris il y a deux ans, avaient arrêté dans
+son succès. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'écrire un opéra
+français pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un poème, si même M.
+Kreutzer ne le tient déjà. Nous dirons à la ville de Paris que, depuis
+l'arrivée de M. Konradin Kreutzer, elle possède un mélodieux,
+compositeur de plus; mais bientôt elle jugera l'ouvrier à l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Plusieurs journaux ont déclaré que M. Victor Hugo, blessé de l'accueil
+fait aux <i>Burgraves</i> par le parterre, était décidé à renoncer au
+théâtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom,
+ou un parti sérieusement pris, une résolution irrévocablement arrêtée?
+Dans le premier cas, on n'a pas à s'en inquiéter; il est clair que M.
Hugo ne se fera pas prier longtemps pour revenir au combat; nous
-connaissons ces manèges et ces jeux de Galatée. Dans le second cas, on
-aurait le droit de reprocher à M. Hugo ub excès de vanité et d'orgueil;
-quoi donc! êtes-vous impeccable? Prétendez-vous à l'infaillibilité?
+connaissons ces manèges et ces jeux de Galatée. Dans le second cas, on
+aurait le droit de reprocher à M. Hugo ub excès de vanité et d'orgueil;
+quoi donc! êtes-vous impeccable? Prétendez-vous à l'infaillibilité?
Faut-il que le public, votre juge naturel, ce public plein de bon sens,
-d'esprit et d'équité, quoi qu'on en dise, qui a jugé tant de génies,
-brise pour vous seul la balance où il pèse les &oelig;uvres, et se prosterne
-aveuglément le front dans la poussière, pour adorer jusqu'à vos erreurs
-et vos faiblesses? C'est là une velléité de fétichisme qui dépasse toute
-mesure; le despotisme littéraire n'est pas plus de saison aujourd'hui
+d'esprit et d'équité, quoi qu'on en dise, qui a jugé tant de génies,
+brise pour vous seul la balance où il pèse les &oelig;uvres, et se prosterne
+aveuglément le front dans la poussière, pour adorer jusqu'à vos erreurs
+et vos faiblesses? C'est là une velléité de fétichisme qui dépasse toute
+mesure; le despotisme littéraire n'est pas plus de saison aujourd'hui
que le despotisme politique.</p>
<br><br>
<h3>Histoire de la Semaine.</h3>
-<p>Nous aurions voulu que l'événement nous prouvât que nous nous étions
-trompé lorsque nous concevions des craintes, pour la marche normale et
-régulière des affaires, des derniers déchirements de la chambre, du vote
-qui les a clos, de la démission de cinq députés et de celle de M. de
-Salvandy en qualité d'ambassadeur. Mais tout est venu confirmer nos
-prévisions. La Chambre des Députés, à laquelle on avait annoncé la
-présentation immédiate de la loi sur les fonds secrets, est demeurée
-douze jours sans être convoquée. Si l'on a espéré que l'air renfermé des
-bureaux étoufferait les discordes et que l'examen préparatoire en petit
-comité du budget de 1845 endormirait les ressentiments, ce remède
-appliqué par les soins de M. le président Sanzet ne semble pas avoir
-produit tout l'effet attendu. Sur plus d'un banc on paraît encore
-respirer la guerre, et les animosités se sont réveillées tout aussi
-vives qu'avant la sieste à laquelle, on les a soumises. Si l'on en croît
-même les bruits des couloirs et les indiscrétions de l'hémicycle, la
-division aurait pénétré du dehors jusque dans l'intérieur du cabinet.
-C'est une situation fâcheuse pour tout le monde, pour le pays surtout,
-qui a le droit d'espérer que cette session verra résoudre enfin des
-questions depuis longtemps ajournées et dont la solution ne semble pas
-pouvoir, sans les inconvénients les plus graves, être différée plus
+<p>Nous aurions voulu que l'événement nous prouvât que nous nous étions
+trompé lorsque nous concevions des craintes, pour la marche normale et
+régulière des affaires, des derniers déchirements de la chambre, du vote
+qui les a clos, de la démission de cinq députés et de celle de M. de
+Salvandy en qualité d'ambassadeur. Mais tout est venu confirmer nos
+prévisions. La Chambre des Députés, à laquelle on avait annoncé la
+présentation immédiate de la loi sur les fonds secrets, est demeurée
+douze jours sans être convoquée. Si l'on a espéré que l'air renfermé des
+bureaux étoufferait les discordes et que l'examen préparatoire en petit
+comité du budget de 1845 endormirait les ressentiments, ce remède
+appliqué par les soins de M. le président Sanzet ne semble pas avoir
+produit tout l'effet attendu. Sur plus d'un banc on paraît encore
+respirer la guerre, et les animosités se sont réveillées tout aussi
+vives qu'avant la sieste à laquelle, on les a soumises. Si l'on en croît
+même les bruits des couloirs et les indiscrétions de l'hémicycle, la
+division aurait pénétré du dehors jusque dans l'intérieur du cabinet.
+C'est une situation fâcheuse pour tout le monde, pour le pays surtout,
+qui a le droit d'espérer que cette session verra résoudre enfin des
+questions depuis longtemps ajournées et dont la solution ne semble pas
+pouvoir, sans les inconvénients les plus graves, être différée plus
longtemps.--Pendant qu'on s'observe en silence au Palais-Bourbon, M. le
ministre de l'instruction publique s'est rendu en tapinois au Luxembourg
-et y a lu un excellent exposé de motifs précédant un projet de loi sur
-la liberté de l'enseignement, qui n'a obtenu qu'une approbation moins
-générale. Nous examinerons ce projet et les critiques, parfois
-contradictoires, auxquelles il a donné lieu.--On annonce le prochain
-dépôt sur le bureau de la Chambre de propositions faites par des
-députés, en vertu de leur initiative; Une d'elles aura pour but de faire
-adopter par la Chambre cette pensée dont les propositions successives de
-MM. Gauguier, de Rémilly et Ganneron ont été les traductions plus ou
-moins heureuses, les expressions plus ou moins acceptables, et à
-laquelle la position qui a été faite à M. de Salvandy paraît donner une
-nouvelle force et un à-propos incontestable.</p>
+et y a lu un excellent exposé de motifs précédant un projet de loi sur
+la liberté de l'enseignement, qui n'a obtenu qu'une approbation moins
+générale. Nous examinerons ce projet et les critiques, parfois
+contradictoires, auxquelles il a donné lieu.--On annonce le prochain
+dépôt sur le bureau de la Chambre de propositions faites par des
+députés, en vertu de leur initiative; Une d'elles aura pour but de faire
+adopter par la Chambre cette pensée dont les propositions successives de
+MM. Gauguier, de Rémilly et Ganneron ont été les traductions plus ou
+moins heureuses, les expressions plus ou moins acceptables, et à
+laquelle la position qui a été faite à M. de Salvandy paraît donner une
+nouvelle force et un à-propos incontestable.</p>
<p class="rig"><img alt="" src="images/003a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>M. Richard Sheil,<br> &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;avocat de M. John O'Connell.</b></p>
-<p>Le discours de la reine d'Angleterre ne pouvait être un événement, car
-chacun avait prévu et savait d'avance ce qu'il devait renfermer.
-L'Irlande y a trouvé bon nombre de promesses qu'on espère lui voir
-prendre comme calmant. Notre gouvernement y a trouvé un échange de
-gracieusetés qui doivent lui rendre les rapports agréables, sinon les
-résultats plus assurés. La discussion è laquelle a donné lieu la
-proposition d'une adresse a été une occasion pour le ministre dirigeant
-et pour un orateur célèbre, lord Brougham, de donner à nos hommes d'État
-des éloges sans doute fort honorables. Mais notre susceptibilité
-nationale prend facilement ombrage des <i>satisfecit</i> délivrés à
-l'extérieur à nos ministres. Ceux-ci devraient plutôt dire à leurs amis
-de Londres, comme, l'Intimé des <i>Plaideurs</i>: «Frappez, nous avons une
-popularité à nous faire.»</p>
-
-<p>Les plaidoiries des défenseurs des accusés de la cour de Dublin ont
-continué. L'immense succès du discours de M. Sheil pour M. John
-O'Connell rendait la lâche des autres avocats difficile; mais s'ils
-n'ont pas fait naître dans l'auditoire et dans la population un
-enthousiasme pareil, s'ils ne se sont pas vus l'objet d'une égale
+<p>Le discours de la reine d'Angleterre ne pouvait être un événement, car
+chacun avait prévu et savait d'avance ce qu'il devait renfermer.
+L'Irlande y a trouvé bon nombre de promesses qu'on espère lui voir
+prendre comme calmant. Notre gouvernement y a trouvé un échange de
+gracieusetés qui doivent lui rendre les rapports agréables, sinon les
+résultats plus assurés. La discussion è laquelle a donné lieu la
+proposition d'une adresse a été une occasion pour le ministre dirigeant
+et pour un orateur célèbre, lord Brougham, de donner à nos hommes d'État
+des éloges sans doute fort honorables. Mais notre susceptibilité
+nationale prend facilement ombrage des <i>satisfecit</i> délivrés à
+l'extérieur à nos ministres. Ceux-ci devraient plutôt dire à leurs amis
+de Londres, comme, l'Intimé des <i>Plaideurs</i>: «Frappez, nous avons une
+popularité à nous faire.»</p>
+
+<p>Les plaidoiries des défenseurs des accusés de la cour de Dublin ont
+continué. L'immense succès du discours de M. Sheil pour M. John
+O'Connell rendait la lâche des autres avocats difficile; mais s'ils
+n'ont pas fait naître dans l'auditoire et dans la population un
+enthousiasme pareil, s'ils ne se sont pas vus l'objet d'une égale
ovation, si leurs portraits n'ont pas rempli les colonnes des journaux
-anglais comme celui de l'avocat-député dont nous croyons, nous aussi,
-devoir reproduire les traits, ils ont tous été entendus avec une grande
-faveur. L'un d'eux, M. Fitz-Gibbon, qui avait pris l'accusation corps à
-corps, a, pendant la suspension d'une séance, reçu de l'attorney général
-un billet dans lequel celui-ci lui reprochait de l'avoir calomnié, et
-dont les termes ressemblaient assez à un cartel. A la reprise de la
-séance, M. Fitz-Gibbon a parlé devant la cour ses plaintes d'un procédé
+anglais comme celui de l'avocat-député dont nous croyons, nous aussi,
+devoir reproduire les traits, ils ont tous été entendus avec une grande
+faveur. L'un d'eux, M. Fitz-Gibbon, qui avait pris l'accusation corps à
+corps, a, pendant la suspension d'une séance, reçu de l'attorney général
+un billet dans lequel celui-ci lui reprochait de l'avoir calomnié, et
+dont les termes ressemblaient assez à un cartel. A la reprise de la
+séance, M. Fitz-Gibbon a parlé devant la cour ses plaintes d'un procédé
aussi insolite, aussi inconvenant de la part d'un magistrat. Par ordre
-de la cour, l'attorney a été contraint de retirer sa quasi-provocation.
-Cette circonstance a produit dans l'assemblée, toute prédisposée aux
-émotions, un effet difficile à décrire.--Les avocats se sont concertés
-pour prolonger leurs plaidoiries et donner à O'Connell le temps de voir
-arriver le discours de la reine d'Angleterre, avant d'être forcé de
-prendre la parole pour lui-même. C'est lundi dernier qu'il a dû parler à
-son tour. Ces longs débats épuisent les forces des jurés, qui n'ont
-point de suppléants en cas d'empêchement subit, et comptent parmi eux
-des vieillards. Déjà on a été menacé de voir la grippe, qui règne à
-Dublin comme à Paris, en retenir un loin de la salle d'audience. Nous
-avons dit qu'un contre-temps de ce genre forcerait à renvoyer à une
-autre session cette affaire pour laquelle un ajournement équivaudrait, à
-coup sur, à un abandon.</p>
+de la cour, l'attorney a été contraint de retirer sa quasi-provocation.
+Cette circonstance a produit dans l'assemblée, toute prédisposée aux
+émotions, un effet difficile à décrire.--Les avocats se sont concertés
+pour prolonger leurs plaidoiries et donner à O'Connell le temps de voir
+arriver le discours de la reine d'Angleterre, avant d'être forcé de
+prendre la parole pour lui-même. C'est lundi dernier qu'il a dû parler à
+son tour. Ces longs débats épuisent les forces des jurés, qui n'ont
+point de suppléants en cas d'empêchement subit, et comptent parmi eux
+des vieillards. Déjà on a été menacé de voir la grippe, qui règne à
+Dublin comme à Paris, en retenir un loin de la salle d'audience. Nous
+avons dit qu'un contre-temps de ce genre forcerait à renvoyer à une
+autre session cette affaire pour laquelle un ajournement équivaudrait, à
+coup sur, à un abandon.</p>
<p>Depuis quelque temps les nouvelles d'Espagne, qui, en l'absence de
-grands événements et de liberté réelle de la presse, venaient toutes par
-les correspondances particulières, faisaient envisager l'avenir de ce
-pays sous un aspect menaçant. Le ministère était regardé comme unanime
-dans son antipathie pour la constitution, mais comme divisé sur la
-question de savoir si l'on pourrait sans danger la mettre immédiatement
-à néant. La France passant pour avoir un parti pris dans la politique
+grands événements et de liberté réelle de la presse, venaient toutes par
+les correspondances particulières, faisaient envisager l'avenir de ce
+pays sous un aspect menaçant. Le ministère était regardé comme unanime
+dans son antipathie pour la constitution, mais comme divisé sur la
+question de savoir si l'on pourrait sans danger la mettre immédiatement
+à néant. La France passant pour avoir un parti pris dans la politique
espagnole, l'ambassadeur anglais, M. Ralwer, affichait au contraire une
-complète impartialité, faisait un accueil également empressé aux hommes
-influents de toutes les opinions, et se préparait ainsi à recueillir le
-fruit des événements quels qu'ils fassent. On annonçait toujours comme
-très-prochain le retour de la reine Christine; et comme la conduite
-qu'elle allait tenir passait, à tort ou à raison, pour concertée avec
-notre ministère, nous nous trouvions, malgré nous, intéressés à ce
-qu'elle ne retombât dans aucune des fautes qu'elle avait précédemment
-commises, et à ce que sa rentrée dissipât toutes les inquiétudes que ce
-bruit seul avait fait naître. C'était une périlleuse responsabilité.
-Toutefois, la mort subite de la princesse Carlotta, sa s&oelig;ur aînée,
-épouse de l'infant don François de Paule, était regardée comme un
-événement de nature à donner à l'ex-régente plus de véritable
-modération. La princesse Carlotta, qui avait un caractère assez ferme et
-peu d'amitié pour sa s&oelig;ur, avait adopté et fait adopter à son mari
-l'opinion progressiste, ce qui avait contribué à surexciter chez la
+complète impartialité, faisait un accueil également empressé aux hommes
+influents de toutes les opinions, et se préparait ainsi à recueillir le
+fruit des événements quels qu'ils fassent. On annonçait toujours comme
+très-prochain le retour de la reine Christine; et comme la conduite
+qu'elle allait tenir passait, à tort ou à raison, pour concertée avec
+notre ministère, nous nous trouvions, malgré nous, intéressés à ce
+qu'elle ne retombât dans aucune des fautes qu'elle avait précédemment
+commises, et à ce que sa rentrée dissipât toutes les inquiétudes que ce
+bruit seul avait fait naître. C'était une périlleuse responsabilité.
+Toutefois, la mort subite de la princesse Carlotta, sa s&oelig;ur aînée,
+épouse de l'infant don François de Paule, était regardée comme un
+événement de nature à donner à l'ex-régente plus de véritable
+modération. La princesse Carlotta, qui avait un caractère assez ferme et
+peu d'amitié pour sa s&oelig;ur, avait adopté et fait adopter à son mari
+l'opinion progressiste, ce qui avait contribué à surexciter chez la
princesse Christine les opinions contraires. Cette lutte n'existant
-plus, quelques personnes se flattaient de voir l'ex-régente puiser
-désormais ses inspirations à des sources plus libérales. On croyait
-également et par la même raison que le mariage de la jeune reine
-Isabelle avec le fils aîné de l'infant était aujourd'hui probable. Mais
-tout à coup l'insurrection, éclatant sur plusieurs points à la fois, est
-venue mettre en question tous ces projets et ces espérances. Plusieurs
-villes, selon l'expression espagnole, se sont prononcées. Le
-Gouvernement y a répondu par les décrets les plus révolutionnaires, et
-par l'ordre d'arrêter immédiatement les chefs du parti progressiste, et
-même des hommes jusqu'ici réputés modérés. Des mandats ont été lancés
+plus, quelques personnes se flattaient de voir l'ex-régente puiser
+désormais ses inspirations à des sources plus libérales. On croyait
+également et par la même raison que le mariage de la jeune reine
+Isabelle avec le fils aîné de l'infant était aujourd'hui probable. Mais
+tout à coup l'insurrection, éclatant sur plusieurs points à la fois, est
+venue mettre en question tous ces projets et ces espérances. Plusieurs
+villes, selon l'expression espagnole, se sont prononcées. Le
+Gouvernement y a répondu par les décrets les plus révolutionnaires, et
+par l'ordre d'arrêter immédiatement les chefs du parti progressiste, et
+même des hommes jusqu'ici réputés modérés. Des mandats ont été lancés
notamment contre MM. Lopez, Arguelles, Cortina, Madoz, Garnica, Serrano
-et Concha. Quelques-uns sont parvenus à s'y soustraire par la fuite. Il
+et Concha. Quelques-uns sont parvenus à s'y soustraire par la fuite. Il
faut attendre les nouvelles.</p>
-<p>Les dernières dépêches des États-Unis d'Amérique détruisent encore une
-fois les espérances qu'on avait pu concevoir d'une réduction dans le
-tarif. Trois propositions dans ce but, faites au congrès, ont toutes été
-repoussées, et le système dit protecteur compte aujourd'hui pour appuis
-des députés qui antérieurement le combattaient avec force.--On a proposé
-un projet de loi pour l'établissement d'un gouvernement territorial dans
-l'Orégon. Nous aurons à retenir sur cette question et sur celle du
-Texas, qui ne préoccupe pas moins l'Angleterre.</p>
-
-<p>La flotte sarde qui doit se rendre devant Tunis a appareillé. Elle se
-composera de trois vaisseaux et de plusieurs autres bâtiments de guerre
-qui doivent être ralliés pendant la navigation. On a toujours lieu
-d'espérer qu'une démonstration et l'intervention de puissances amies
-suffiront pour déterminer le bey à accorder la réparation due, et qu'un
+<p>Les dernières dépêches des États-Unis d'Amérique détruisent encore une
+fois les espérances qu'on avait pu concevoir d'une réduction dans le
+tarif. Trois propositions dans ce but, faites au congrès, ont toutes été
+repoussées, et le système dit protecteur compte aujourd'hui pour appuis
+des députés qui antérieurement le combattaient avec force.--On a proposé
+un projet de loi pour l'établissement d'un gouvernement territorial dans
+l'Orégon. Nous aurons à retenir sur cette question et sur celle du
+Texas, qui ne préoccupe pas moins l'Angleterre.</p>
+
+<p>La flotte sarde qui doit se rendre devant Tunis a appareillé. Elle se
+composera de trois vaisseaux et de plusieurs autres bâtiments de guerre
+qui doivent être ralliés pendant la navigation. On a toujours lieu
+d'espérer qu'une démonstration et l'intervention de puissances amies
+suffiront pour déterminer le bey à accorder la réparation due, et qu'un
engagement qui pourrait avoir des complications inattendues ne deviendra
-pas nécessaire.</p>
+pas nécessaire.</p>
-<p>Le <i>Magazine of Science</i> publie une annonce empruntée, dit-il, à un
-prospectus distribué à Liverpool par le lieutenant Morrison, pour la
+<p>Le <i>Magazine of Science</i> publie une annonce empruntée, dit-il, à un
+prospectus distribué à Liverpool par le lieutenant Morrison, pour la
construction d'un immense paquebot que cet officier se propose
-d'établir, et qu'il appellera le <i>Léviathan</i>. Ce paquebot-monstre, que
-nous craignons bien de voir rester à l'état de puff, sera de la
-contenance de 32,480 tonneaux, et sera mû par trois vis d'Archimède
-ayant chacune la force de 800 chevaux. Son pont aura 182 mètres de long
-et 52 mètres de large. Sous le pont il y aura 1,000 cabines
-particulières; le salon commun sera carré, mesurant 33 mètres sur chaque
-côté et 51 mètres sous le plafond; l'équipage et les passagers pourront
-former un personnel de 5,650 individus. Le devis de construction monte à
-4,750,000 fr., l'armement et l'ameublement à 1,250,000, au total
-5,000,000 fr. On estime que cinq voyages en Amérique, aller et retour,
-produiront une recette de 5,000,000 de fr.; en déduisant 1,750,000 fr.
-pour les frais, il restera de bénéfice annuel 3,250,000 fr. pour les
-propriétaires. Autour du pont sera disposée une route de plus de 500
-mètres de long, pour faire des promenades à cheval et en voiture. Il y
-aura sur le <i>Léviathan</i> un parterre et un jardin potager, des serres,
-etc, sur un développement de 225 mètres. Le prix du passage, dans les
-meilleures cabines, y compris la table, n'excédera pas 400 fr. Cette
+d'établir, et qu'il appellera le <i>Léviathan</i>. Ce paquebot-monstre, que
+nous craignons bien de voir rester à l'état de puff, sera de la
+contenance de 32,480 tonneaux, et sera mû par trois vis d'Archimède
+ayant chacune la force de 800 chevaux. Son pont aura 182 mètres de long
+et 52 mètres de large. Sous le pont il y aura 1,000 cabines
+particulières; le salon commun sera carré, mesurant 33 mètres sur chaque
+côté et 51 mètres sous le plafond; l'équipage et les passagers pourront
+former un personnel de 5,650 individus. Le devis de construction monte à
+4,750,000 fr., l'armement et l'ameublement à 1,250,000, au total
+5,000,000 fr. On estime que cinq voyages en Amérique, aller et retour,
+produiront une recette de 5,000,000 de fr.; en déduisant 1,750,000 fr.
+pour les frais, il restera de bénéfice annuel 3,250,000 fr. pour les
+propriétaires. Autour du pont sera disposée une route de plus de 500
+mètres de long, pour faire des promenades à cheval et en voiture. Il y
+aura sur le <i>Léviathan</i> un parterre et un jardin potager, des serres,
+etc, sur un développement de 225 mètres. Le prix du passage, dans les
+meilleures cabines, y compris la table, n'excédera pas 400 fr. Cette
immense machine flottante ne craindra rien de la violence des flots, et
-sera par sa masse même assurée contre tous les sinistres de mer. <i>Le
-Léviathan</i>, poussé par ses machines, de la force de 2,100 chevaux, sera
-encore aidé dans sa marche par des voiles, car il pourra porter 2,675
-mètres carrés de toile: on calcule qu'il fera facilement 20 kilomètres à
-l'heure, et qu'il exécutera en dix jours le voyage de Liverpool à
-New-York. Pour chasser l'ennui, le vaisseau-monstre aura son théâtre
-pour mille spectateurs et sa troupe de comédiens; il aura aussi un
-amphithéâtre où l'on professera les sciences, où l'on exécutera des
-expériences nouvelles, enfin son bazar et son journal quotidien imprimé
-à bord.--Nous sommes convaincu que si quelqu'un de nos lecteurs
+sera par sa masse même assurée contre tous les sinistres de mer. <i>Le
+Léviathan</i>, poussé par ses machines, de la force de 2,100 chevaux, sera
+encore aidé dans sa marche par des voiles, car il pourra porter 2,675
+mètres carrés de toile: on calcule qu'il fera facilement 20 kilomètres à
+l'heure, et qu'il exécutera en dix jours le voyage de Liverpool à
+New-York. Pour chasser l'ennui, le vaisseau-monstre aura son théâtre
+pour mille spectateurs et sa troupe de comédiens; il aura aussi un
+amphithéâtre où l'on professera les sciences, où l'on exécutera des
+expériences nouvelles, enfin son bazar et son journal quotidien imprimé
+à bord.--Nous sommes convaincu que si quelqu'un de nos lecteurs
apercevait et signalait une lacune dans ce programme, le lieutenant
-Morrison se ferait un devoir de la remplir à l'instant.</p>
-
-<p>Un paquebot malheureusement plus réel, <i>le Shepherdess</i>, parti de
-Cincinnati pour Saint-Louis, avec un nombre de passagers que l'on évalue
-diversement de 150 à 200, s'est perdu à Cahokia-Bend, situé à moins de
-trois milles de Saint-Louis. Presque tous les passagers ont été surpris
-au lit par l'eau qui envahissait le navire. Cent seulement ont pu être
-sauvés. Le capitaine a péri des premiers; il laisse une femme et onze
-enfants sans fortune.--Un accident affreux est arrivé à l'école
-militaire de Saint-Cyr. Un élève de vingt-un ans, fils de M. de
-Castellane, ancien préfet, a été tué en faisant des armes avec un de ses
-camarades. Le fleuret de celui-ci s'est démoucheté et s'est introduit au
-travers du masque dans l'&oelig;il de son adversaire, et pénétrant dams le
-cerveau, a causé une mort presque instantanée. Il y a peu d'années un
-accident tout semblable est arrivé à l'École Polytechnique au fils du
-général Excelmans, qui, du moins, n'a pas succombé.</p>
-
-<p class="lef"><img alt="" src="images/003b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Buste de Watt,<br> donné à l'Académie des Sciences.</b></p>
-
-<p>L'Institut vient de recevoir de la famille du célèbre ingénieur et
-mécanicien anglais James Watt, l'hommage d'un fort beau buste de cet
-homme illustre, qui a été placé dans la salle de l'Académie des
-Sciences. <i>L'Illustration</i> s'est empressée de le faire
-graver.--L'Académie française, qui avait à procéder au remplacement de
-MM. Campenon, Casimir Delavigne et Charles Nodier, s'était réunie jeudi
-dernier pour élire les successeurs des deux premiers. Trente-cinq
-membres étaient présents. M. Pasquier, dangereusement malade en ce
-moment, et M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, sont
-les seuls qui n'aient pas répondu à l'appel. Trente-quatre votants
-seulement se trouvaient dans la salle, mais M. de Salvandy est entré
-avant qu'il fut clos, et son bulletin passe pour avoir complété la
-stricte majorité de 18 votes obtenues par M. Saint-Marc Girardin, qui a
-été proclamé membre de l'Académie; 8 voix se sont portées sur M. Émile
+Morrison se ferait un devoir de la remplir à l'instant.</p>
+
+<p>Un paquebot malheureusement plus réel, <i>le Shepherdess</i>, parti de
+Cincinnati pour Saint-Louis, avec un nombre de passagers que l'on évalue
+diversement de 150 à 200, s'est perdu à Cahokia-Bend, situé à moins de
+trois milles de Saint-Louis. Presque tous les passagers ont été surpris
+au lit par l'eau qui envahissait le navire. Cent seulement ont pu être
+sauvés. Le capitaine a péri des premiers; il laisse une femme et onze
+enfants sans fortune.--Un accident affreux est arrivé à l'école
+militaire de Saint-Cyr. Un élève de vingt-un ans, fils de M. de
+Castellane, ancien préfet, a été tué en faisant des armes avec un de ses
+camarades. Le fleuret de celui-ci s'est démoucheté et s'est introduit au
+travers du masque dans l'&oelig;il de son adversaire, et pénétrant dams le
+cerveau, a causé une mort presque instantanée. Il y a peu d'années un
+accident tout semblable est arrivé à l'École Polytechnique au fils du
+général Excelmans, qui, du moins, n'a pas succombé.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/003b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Buste de Watt,<br> donné à l'Académie des Sciences.</b></p>
+
+<p>L'Institut vient de recevoir de la famille du célèbre ingénieur et
+mécanicien anglais James Watt, l'hommage d'un fort beau buste de cet
+homme illustre, qui a été placé dans la salle de l'Académie des
+Sciences. <i>L'Illustration</i> s'est empressée de le faire
+graver.--L'Académie française, qui avait à procéder au remplacement de
+MM. Campenon, Casimir Delavigne et Charles Nodier, s'était réunie jeudi
+dernier pour élire les successeurs des deux premiers. Trente-cinq
+membres étaient présents. M. Pasquier, dangereusement malade en ce
+moment, et M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, sont
+les seuls qui n'aient pas répondu à l'appel. Trente-quatre votants
+seulement se trouvaient dans la salle, mais M. de Salvandy est entré
+avant qu'il fut clos, et son bulletin passe pour avoir complété la
+stricte majorité de 18 votes obtenues par M. Saint-Marc Girardin, qui a
+été proclamé membre de l'Académie; 8 voix se sont portées sur M. Émile
Deschamps, 7 sur M. de Vigny, une sur M. Vatout.--La succession de
-Casimir Delavigne paraît être bien autrement difficile à recueillir.
-Sept tours de scrutin n'ont produit aucun résultat. Au premier et au
-quatrième tour, M. Émile Deschamps a compté, comme consolation de sa
-première défaite, 4 suffrages, et enfin une voix unique, les autres
-bulletins se sont véritablement partagés entre MM. Sainte-Beuve, Vatout
+Casimir Delavigne paraît être bien autrement difficile à recueillir.
+Sept tours de scrutin n'ont produit aucun résultat. Au premier et au
+quatrième tour, M. Émile Deschamps a compté, comme consolation de sa
+première défaite, 4 suffrages, et enfin une voix unique, les autres
+bulletins se sont véritablement partagés entre MM. Sainte-Beuve, Vatout
et de Vigny. Ce dernier a obtenu, aux deux premiers tours, 7 voix qui
-ont ensuite presque toutes, et l'une après l'autre, déserté leur
-candidat. M. Sainte-Beuve en a réuni jusqu'à 17, et M. Vatout n'a jamais
-pu en conquérir plus de 16; mais au septième tour, une voix ayant
-déserté M. Sainte-Beuve et les deux concurrents étant devenus ex-aequo
-par l'obstination de trois des partisans de M. de Vigny, l'Académie a
-renvoyé cette élection au jour où sera ultérieurement fixée celle du
+ont ensuite presque toutes, et l'une après l'autre, déserté leur
+candidat. M. Sainte-Beuve en a réuni jusqu'à 17, et M. Vatout n'a jamais
+pu en conquérir plus de 16; mais au septième tour, une voix ayant
+déserté M. Sainte-Beuve et les deux concurrents étant devenus ex-aequo
+par l'obstination de trois des partisans de M. de Vigny, l'Académie a
+renvoyé cette élection au jour où sera ultérieurement fixée celle du
successeur de Nodier.</p>
-<p>Nous avons rendu un hommage funèbre, en tête de ce numéro, au général
-Bertrand.--Nous ajouterons ici à la mention que nous avons déjà faite
-plus haut de la mort de la princesse Carlotta d'Espagne, qu'elle était
-née le 24 octobre 1804; elle est donc morte à trente-neuf ans et trois
-mois. Mariée en 1810, elle laisse sept enfants dont l'aîné, le duc de
-Cadix, se trouve actuellement à Pampelune à la tête d'un régiment de
-cavalerie. Elle était fille du roi de Naples François Ier, et par
-conséquent nièce de la reine Marie-Amélie. Elle comptait onze frères et
+<p>Nous avons rendu un hommage funèbre, en tête de ce numéro, au général
+Bertrand.--Nous ajouterons ici à la mention que nous avons déjà faite
+plus haut de la mort de la princesse Carlotta d'Espagne, qu'elle était
+née le 24 octobre 1804; elle est donc morte à trente-neuf ans et trois
+mois. Mariée en 1810, elle laisse sept enfants dont l'aîné, le duc de
+Cadix, se trouve actuellement à Pampelune à la tête d'un régiment de
+cavalerie. Elle était fille du roi de Naples François Ier, et par
+conséquent nièce de la reine Marie-Amélie. Elle comptait onze frères et
s&oelig;urs, parmi lesquels madame la Duchesse de Berri et l'ex-reine
-régente.--Il ne nous reste plus qu'à enregistrer le décès du duc régnant
-de Saxe-Cobourg, frère du roi des Helges, et oncle de la duchesse de
-Nemours et du duc Auguste de Cobourg, époux de la princesse Clémentine
-d'Orléans.--Les nouvelles de Stockholm annoncent que le roi de Suède est
+régente.--Il ne nous reste plus qu'à enregistrer le décès du duc régnant
+de Saxe-Cobourg, frère du roi des Helges, et oncle de la duchesse de
+Nemours et du duc Auguste de Cobourg, époux de la princesse Clémentine
+d'Orléans.--Les nouvelles de Stockholm annoncent que le roi de Suède est
fort dangereusement malade.</p>
<br><br>
-<h3>Établissements industriels de Paris.--de l'Éclairage de la ville de
-Paris,<br> et de l'Éclairage au Gaz.</h3>
+<h3>Établissements industriels de Paris.--de l'Éclairage de la ville de
+Paris,<br> et de l'Éclairage au Gaz.</h3>
-<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b>Fabrication du Gaz.--Vue générale de l'usine de la
-Compagnie Parisienne, barrière d'Italie</b></p>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b>Fabrication du Gaz.--Vue générale de l'usine de la
+Compagnie Parisienne, barrière d'Italie</b></p>
<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Fabrication du Gaz.--Atelier de distillation.</b></p>
-<p>Jusqu'en 1558, il n'y eut point è Paris d'éclairage public Dans
+<p>Jusqu'en 1558, il n'y eut point è Paris d'éclairage public Dans
certaines circonstances, quand les violences, les meurtres, les
-tentatives d'incendie, les crimes de toute espèce venaient en plus grand
-nombre désoler pendant la nuit la capitale, on enjoignait aux
-propriétaires de placer, après neuf heures du soir, sur une fenêtre du
-premier étage de leurs maisons, une chandelle allumée dans un fallot
-pour préserver les passants des attaques <i>des mauvais garçons</i>. On fut
-obligé de recourir à cette mesure, notamment en 1521, en 1526 et en
+tentatives d'incendie, les crimes de toute espèce venaient en plus grand
+nombre désoler pendant la nuit la capitale, on enjoignait aux
+propriétaires de placer, après neuf heures du soir, sur une fenêtre du
+premier étage de leurs maisons, une chandelle allumée dans un fallot
+pour préserver les passants des attaques <i>des mauvais garçons</i>. On fut
+obligé de recourir à cette mesure, notamment en 1521, en 1526 et en
1553. De plus, chaque compagnie ou chaque personne qui, pendant la nuit,
-avait à parcourir les rues, portait sa lanterne. En octobre 1558, on
+avait à parcourir les rues, portait sa lanterne. En octobre 1558, on
prit le parti d'attacher des fallots aux encoignures des rues. Un
-règlement du mois de novembre de la même année, cité par Félibien,
-ordonne que «au lieu de fallots ardents seront mises lanternes ardentes
-et allumantes.» Un certain abbé italien, nommé Laudati, imagina
-d'établir à Paris une location de torches et de lanternes, dont le
-monopole lui fut accordé pour vingt ans, en mars 1662; il fut autorisé à
+règlement du mois de novembre de la même année, cité par Félibien,
+ordonne que «au lieu de fallots ardents seront mises lanternes ardentes
+et allumantes.» Un certain abbé italien, nommé Laudati, imagina
+d'établir à Paris une location de torches et de lanternes, dont le
+monopole lui fut accordé pour vingt ans, en mars 1662; il fut autorisé à
exiger des voitures qui loueraient ses lanternes cinq sous par quart
-d'heure, et des piétons trois sous seulement.</p>
+d'heure, et des piétons trois sous seulement.</p>
-<p>En 1667, quand Louis XIV eut créé la charge de lieutenant de police, et
+<p>En 1667, quand Louis XIV eut créé la charge de lieutenant de police, et
en eut investi M. de La Reynie, ce magistrat comprit les devoirs, que
-lui imposait l'état d'insécurité de Paris, dépeint par Boileau dans sa
-sixième satire:</p>
+lui imposait l'état d'insécurité de Paris, dépeint par Boileau dans sa
+sixième satire:</p>
<div class="poem"><div class="stanza">
-<p class="i14"> ... Sitôt que du soir les ombres pacifiques</p>
+<p class="i14"> ... Sitôt que du soir les ombres pacifiques</p>
<p class="i14"> D'un double cadenas font fermer les boutiques...</p>
-<p class="i14"> Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.</p>
-<p class="i14"> Le bois le plus funeste et le moins fréquenté</p>
-<p class="i14"> Est au prix de Paris un lieu de sûreté</p>
-<p class="i14"> Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue</p>
-<p class="i14"> Engage un peu trop tard au détour d'une rue:</p>
-<p class="i14"> Bientôt quatre bandits lui serrent les côtes, etc., etc.</p>
+<p class="i14"> Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.</p>
+<p class="i14"> Le bois le plus funeste et le moins fréquenté</p>
+<p class="i14"> Est au prix de Paris un lieu de sûreté</p>
+<p class="i14"> Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue</p>
+<p class="i14"> Engage un peu trop tard au détour d'une rue:</p>
+<p class="i14"> Bientôt quatre bandits lui serrent les côtes, etc., etc.</p>
</div></div>
-<p>Parmi les améliorations introduites par La Reynie, on doit citer les
-mesures qu'il prescrivit pour l'éclairage public: on plaça dans toutes
+<p>Parmi les améliorations introduites par La Reynie, on doit citer les
+mesures qu'il prescrivit pour l'éclairage public: on plaça dans toutes
les rues des lanternes garnies de chandelles, ce qui parut alors un
-établissement si important et donnant à la ville, un aspect si nouveau,
-que le gouvernement fit frapper à cette occasion une médaille, qui
-figure dans la collection numismatique du règne de Louis XIV, et portant
-pour légende: <i>Urbis securitas et nitor</i>.</p>
+établissement si important et donnant à la ville, un aspect si nouveau,
+que le gouvernement fit frapper à cette occasion une médaille, qui
+figure dans la collection numismatique du règne de Louis XIV, et portant
+pour légende: <i>Urbis securitas et nitor</i>.</p>
-<p class="lef"><img alt="" src="images/004b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Fabrication du gaz.--Atelier d'épuration.</b></p>
+<p class="lef"><img alt="" src="images/004b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Fabrication du gaz.--Atelier d'épuration.</b></p>
-<p>En 1745, un privilège pour des lanternes à réverbères fut accordé à un
-abbé Matherot de Preigney et à un sieur Bourgeois du Châteaublanc; mais
+<p>En 1745, un privilège pour des lanternes à réverbères fut accordé à un
+abbé Matherot de Preigney et à un sieur Bourgeois du Châteaublanc; mais
ils ne purent se mettre en mesure de l'exploiter qu'en 1766. Ce
-perfectionnement fut fort goûté.--En 1721, les lanternes qui,
-primitivement, n'avaient été qu'au nombre de 2,736, étaient portées à
+perfectionnement fut fort goûté.--En 1721, les lanternes qui,
+primitivement, n'avaient été qu'au nombre de 2,736, étaient portées à
5,772; en 1771, on en comptait 6,252; en 1821, les rues et places de
-Paris étaient éclairées par 12,672 becs de lumière établis dans 4,553
-lanternes, et les établissements publies par 482 lanternes contenant 688
-becs. C'était, au total, 15,300 becs et 5,035 lanternes.</p>
-
-<p>Londres était depuis longtemps éclairé au gaz, quand l'administration de
-la ville de Paris se détermina à en laisser poser quelques becs sur la
-voie publique, plutôt pour satisfaire la curiosité que dans la la pensée
-bien arrêtée de recourir à cet éclairage. Ainsi, tandis que de l'autre
-côté de la Manche on avait, par une large application et déjà par une
-longue expérience, reconnu les bons et immenses effets de ce procédé
-inventé vers la fin du dernier siècle par l'ingénieur français Lebon, en
-France, à Paris, l'administration fermait les yeux à la lumière, et
-passait pour l'éclairage à l'huile des marchés qui devaient pour bien
-longtemps condamner nos rues à un clarté moins que douteuse. Les
-premiers essais d'éclairage par le gaz des rues de Paris qui aient été
-autorisés, remontent à 1821. Dès 1810, Londres avait commencé à
-l'adopter pour plusieurs de ses quartiers. En 1815, un ingénieur anglais
-avait cherché à établir à Paris l'éclairage au gaz, et à cet effet il
+Paris étaient éclairées par 12,672 becs de lumière établis dans 4,553
+lanternes, et les établissements publies par 482 lanternes contenant 688
+becs. C'était, au total, 15,300 becs et 5,035 lanternes.</p>
+
+<p>Londres était depuis longtemps éclairé au gaz, quand l'administration de
+la ville de Paris se détermina à en laisser poser quelques becs sur la
+voie publique, plutôt pour satisfaire la curiosité que dans la la pensée
+bien arrêtée de recourir à cet éclairage. Ainsi, tandis que de l'autre
+côté de la Manche on avait, par une large application et déjà par une
+longue expérience, reconnu les bons et immenses effets de ce procédé
+inventé vers la fin du dernier siècle par l'ingénieur français Lebon, en
+France, à Paris, l'administration fermait les yeux à la lumière, et
+passait pour l'éclairage à l'huile des marchés qui devaient pour bien
+longtemps condamner nos rues à un clarté moins que douteuse. Les
+premiers essais d'éclairage par le gaz des rues de Paris qui aient été
+autorisés, remontent à 1821. Dès 1810, Londres avait commencé à
+l'adopter pour plusieurs de ses quartiers. En 1815, un ingénieur anglais
+avait cherché à établir à Paris l'éclairage au gaz, et à cet effet il
avait construit une usine au Luxembourg, mais cette tentative,
-désastreuse pour les intéressés fut bientôt abandonnée. En 1820
-l'exploitation du Luxembourg fut reconstituée, les appareils de
-l'ingénieur anglais furent remplacés, et, au bout de quelques mois, la
-Chambre des Pairs, le théâtre de l'Odéon, et plusieurs établissements
-particuliers se trouvèrent éclairés. Le gaz, fut même employé pour
-l'éclairage public de la rue de l'Odéon. Toutefois, malgré la création
-presque simultanée de plusieurs entreprises d'éclairage au gaz, le
-nouveau procédé demeura à peu près exclusivement affecté aux
-établissements particuliers, qui, du reste, ne l'adoptèrent que
+désastreuse pour les intéressés fut bientôt abandonnée. En 1820
+l'exploitation du Luxembourg fut reconstituée, les appareils de
+l'ingénieur anglais furent remplacés, et, au bout de quelques mois, la
+Chambre des Pairs, le théâtre de l'Odéon, et plusieurs établissements
+particuliers se trouvèrent éclairés. Le gaz, fut même employé pour
+l'éclairage public de la rue de l'Odéon. Toutefois, malgré la création
+presque simultanée de plusieurs entreprises d'éclairage au gaz, le
+nouveau procédé demeura à peu près exclusivement affecté aux
+établissements particuliers, qui, du reste, ne l'adoptèrent que
successivement et avec beaucoup de lenteur.</p>
-<p>La première lanterne au gaz qui ait brûlé sur la voie publique dans
+<p>La première lanterne au gaz qui ait brûlé sur la voie publique dans
Paris est, dit-on, celle du commissaire de police du faubourg
-Saint-Denis en 1819; elle était alimentée par un appareil établi dans
-une fabrique de produits chimiques située dans le voisinage.</p>
+Saint-Denis en 1819; elle était alimentée par un appareil établi dans
+une fabrique de produits chimiques située dans le voisinage.</p>
-<p>A dix ans de là, à la fin de 1829, Paris ne comptait qu'environ 40 becs
-sur la voie publique; liée par la routine et par les traités qu'elle
-subissait fort patiemment, l'administration n'avait donné et ne donna,
-plusieurs années encore après, aucun développement sérieux à ce qui ne
-pouvait plus depuis longtemps être considéré comme un essai; et six ans
-après, à la fin de 1835, on ne comptait encore sur la voie publique à
-Paris que 203 becs brûlant pour le compte de la ville.</p>
+<p>A dix ans de là, à la fin de 1829, Paris ne comptait qu'environ 40 becs
+sur la voie publique; liée par la routine et par les traités qu'elle
+subissait fort patiemment, l'administration n'avait donné et ne donna,
+plusieurs années encore après, aucun développement sérieux à ce qui ne
+pouvait plus depuis longtemps être considéré comme un essai; et six ans
+après, à la fin de 1835, on ne comptait encore sur la voie publique à
+Paris que 203 becs brûlant pour le compte de la ville.</p>
-<p>Depuis cette époque, chaque année a amené une progression sensible.</p>
+<p>Depuis cette époque, chaque année a amené une progression sensible.</p>
<pre>
- On a établi, en 1836, un nombre de becs nouveaux de 383
+ On a établi, en 1836, un nombre de becs nouveaux de 383
- 1837, - - 528
- 1838, - - 167
- 1839, - - 555
@@ -918,143 +882,143 @@ Paris que 203 becs brûlant pour le compte de la ville.</p>
- 1842, - - 2,099
- 1843, - - 977
- Le nombre total des becs de gaz établis sur la voie
- publique pour le compte de la ville de Paris était donc,
- au 31 décembre dernier, de 6,868
+ Le nombre total des becs de gaz établis sur la voie
+ publique pour le compte de la ville de Paris était donc,
+ au 31 décembre dernier, de 6,868
</pre>
-<p>On aura remarqué l'accroissement notable que l'éclairage au gaz a pris
-en 1842, et on aura été surpris de ne lui pas voir suivie cette
-progression en 1843 avec la même vivacité. C'est un des tristes effets
-des engagements pris et signés avec les entrepreneurs d'éclairage à
+<p>On aura remarqué l'accroissement notable que l'éclairage au gaz a pris
+en 1842, et on aura été surpris de ne lui pas voir suivie cette
+progression en 1843 avec la même vivacité. C'est un des tristes effets
+des engagements pris et signés avec les entrepreneurs d'éclairage à
l'huile, engagements qui rendront moins sensible encore l'accroissement
-annuel jusqu'en 1849, et qui ne permettront pas, peut-être, que Paris se
-trouve, à la fin de la première moitié, du dix-neuvième siècle,
-entièrement éclairé au gaz. L'huile fournissait encore, au 31 décembre
-dernier, un nombre de becs publics précisément égal à celui que le gaz
-illumine, 6,868; mais, comme il faut à chaque lanterne à l'huile deux
-becs et souvent même trois, l'huile n'alimente que 3, 175 lanternes. Ce
-nombre, joint aux 6,868 becs de gaz, complète un total de 10,043
+annuel jusqu'en 1849, et qui ne permettront pas, peut-être, que Paris se
+trouve, à la fin de la première moitié, du dix-neuvième siècle,
+entièrement éclairé au gaz. L'huile fournissait encore, au 31 décembre
+dernier, un nombre de becs publics précisément égal à celui que le gaz
+illumine, 6,868; mais, comme il faut à chaque lanterne à l'huile deux
+becs et souvent même trois, l'huile n'alimente que 3, 175 lanternes. Ce
+nombre, joint aux 6,868 becs de gaz, complète un total de 10,043
lanternes.</p>
-<p>Suivant les saisons, l'éclairage est général ou partiel. L'éclairage est
-général dans les mois de janvier, février, mars, octobre, novembre et
-décembre, c'est-à-dire que, pendant ces six mois tous les becs
-indistinctement sont allumés du jour au jour sans
-interruption.--L'éclairage est partiel pendant les six autres mois de
-l'année, c'est-à-dire que, selon les localités, le service d'une partie
-des becs est suspendu tout ou partie de la nuit lorsque la clarté de la
-lune peut y suppléer.--Ces derniers becs sont appelés becs <i>variables</i>;
-ceux qui sont allumés du jour au jour sont appelés becs <i>permanents</i>; le
+<p>Suivant les saisons, l'éclairage est général ou partiel. L'éclairage est
+général dans les mois de janvier, février, mars, octobre, novembre et
+décembre, c'est-à-dire que, pendant ces six mois tous les becs
+indistinctement sont allumés du jour au jour sans
+interruption.--L'éclairage est partiel pendant les six autres mois de
+l'année, c'est-à-dire que, selon les localités, le service d'une partie
+des becs est suspendu tout ou partie de la nuit lorsque la clarté de la
+lune peut y suppléer.--Ces derniers becs sont appelés becs <i>variables</i>;
+ceux qui sont allumés du jour au jour sont appelés becs <i>permanents</i>; le
nombre des premiers est de 10,086, des derniers de 3,647. Aujourd'hui
-cette économie profite, au budget de la ville, qui obtient un prix moins
-élevé un raison de cette extinction calculée. Sous l'ancien régime, il
-ne lui revenait rien de cette économie, et on imposait à l'entrepreneur,
-à cause de ce qui était considéré comme une tolérance, de servir, à des
-favoris et à des femmes <i>protégées</i>, des pensions dites <i>pensions sur le
+cette économie profite, au budget de la ville, qui obtient un prix moins
+élevé un raison de cette extinction calculée. Sous l'ancien régime, il
+ne lui revenait rien de cette économie, et on imposait à l'entrepreneur,
+à cause de ce qui était considéré comme une tolérance, de servir, à des
+favoris et à des femmes <i>protégées</i>, des pensions dites <i>pensions sur le
clair de lune</i>.</p>
-<p>Le service de l'éclairage à l'huile est fait par un seul
-soumissionnaire. Six compagnies concourent à l'éclairage de la ville par
-le gaz, ce sont les compagnies Française, Anglaise, La Carrière,
-Parisienne, de Belleville et de l'Ouest. Les premières établies ont fait
-choix de quartiers qui présentaient d'incontestables avantages,
-c'est-à-dire la plus grande certitude de pouvoir desservir, outre les
-becs publics, des becs établis pour le compte de commerçants en
-boutiques ou de propriétaires. On estime, et l'administration de la
-ville admet que, pour qu'une compagnie puisse être indemnisée de ses
+<p>Le service de l'éclairage à l'huile est fait par un seul
+soumissionnaire. Six compagnies concourent à l'éclairage de la ville par
+le gaz, ce sont les compagnies Française, Anglaise, La Carrière,
+Parisienne, de Belleville et de l'Ouest. Les premières établies ont fait
+choix de quartiers qui présentaient d'incontestables avantages,
+c'est-à-dire la plus grande certitude de pouvoir desservir, outre les
+becs publics, des becs établis pour le compte de commerçants en
+boutiques ou de propriétaires. On estime, et l'administration de la
+ville admet que, pour qu'une compagnie puisse être indemnisée de ses
premiers frais de pose de conduits et de ses frais quotidiens pour
-l'éclairage d'une rue, il faut que celle-ci puisse lui fournir, outre
-l'éclairage public, l'établissement d'un bec par cinq mètres de
-parcours. Or, là où l'éclairage particulier est nul, la compagnie serait
-en perte si elle était tenue de poser des conduites uniquement pour
-l'éclairage public, et la ville ne peut l'y contraindre qu'en
+l'éclairage d'une rue, il faut que celle-ci puisse lui fournir, outre
+l'éclairage public, l'établissement d'un bec par cinq mètres de
+parcours. Or, là où l'éclairage particulier est nul, la compagnie serait
+en perte si elle était tenue de poser des conduites uniquement pour
+l'éclairage public, et la ville ne peut l'y contraindre qu'en
l'indemnisant.</p>
-<p>Si la ville ne peut pas toujours contraindre une compagnie à établir des
-conduites partout où elle les juge nécessaires, elle a ce droit toutes
+<p>Si la ville ne peut pas toujours contraindre une compagnie à établir des
+conduites partout où elle les juge nécessaires, elle a ce droit toutes
les fois qu'il y a garantie que le produit sera suffisant pour couvrir
les frais. Ces charges des compagnies, ces obligations, auxquelles elles
-sont tenues, entraînent une idée de privilège. Il n'y a cependant point
-de privilège de droit établi à leur profit, mais il y en a un de fait
+sont tenues, entraînent une idée de privilège. Il n'y a cependant point
+de privilège de droit établi à leur profit, mais il y en a un de fait
auquel la ville, le service public, la voirie et les compagnies trouvent
-également leur compte. Presque toutes les rues de Paris sont percées,
-sous leur pavage, d'un égout et souvent de deux conduites d'eau. Si, à
-ces courants souterrains, qui nécessitent trop souvent des réparations
-et par suite l'interruption de la circulation, on eût laissé, en outre,
-toutes les compagnies du gaz qui se sont établies et toutes celles qui
-eussent voulu s'établir, ajouter des conduits en concurrence l'une; de
-l'autre, il n'y eut pas eu de jour où une fuite n'eût rendu
-indispensable de bouleverser le sol, de pratiquer des tranchées, du
-barrer les rues; il eût fallu rechercher à quelle compagnie incombait la
-réparation. De là des lenteurs et de continuelles entraves. La ville a
-dû n'autoriser qu'une compagnie par rue ou plutôt par quartier; elle a
-tracé à chacune d'elles un périmètre, abandonné un parcours; elles se
-meuvent dans les limites qu'elle leur a posées. Ajoutons que, par suite
-de cette mesure, que tout rendait nécessaire, la voie publique, moins
-souvent bouleversée et interrompue qu'elle ne l'eût été, est bien
-éclairée, à un prix modéré, sans que les particuliers soient rançonnés,
-et que les compagnies établies réalisent toutes un bénéfice, suffisant
-même pour les moins bien partagées.</p>
+également leur compte. Presque toutes les rues de Paris sont percées,
+sous leur pavage, d'un égout et souvent de deux conduites d'eau. Si, à
+ces courants souterrains, qui nécessitent trop souvent des réparations
+et par suite l'interruption de la circulation, on eût laissé, en outre,
+toutes les compagnies du gaz qui se sont établies et toutes celles qui
+eussent voulu s'établir, ajouter des conduits en concurrence l'une; de
+l'autre, il n'y eut pas eu de jour où une fuite n'eût rendu
+indispensable de bouleverser le sol, de pratiquer des tranchées, du
+barrer les rues; il eût fallu rechercher à quelle compagnie incombait la
+réparation. De là des lenteurs et de continuelles entraves. La ville a
+dû n'autoriser qu'une compagnie par rue ou plutôt par quartier; elle a
+tracé à chacune d'elles un périmètre, abandonné un parcours; elles se
+meuvent dans les limites qu'elle leur a posées. Ajoutons que, par suite
+de cette mesure, que tout rendait nécessaire, la voie publique, moins
+souvent bouleversée et interrompue qu'elle ne l'eût été, est bien
+éclairée, à un prix modéré, sans que les particuliers soient rançonnés,
+et que les compagnies établies réalisent toutes un bénéfice, suffisant
+même pour les moins bien partagées.</p>
<p>La fabrication du gaz offre, un curieux, un imposant coup d'&oelig;il. La
-compagnie Parisienne, qui est située à la barrière d'Italie, et qui a un
-des parcours les plus étendus, sinon encore les plus fournis de becs, la
+compagnie Parisienne, qui est située à la barrière d'Italie, et qui a un
+des parcours les plus étendus, sinon encore les plus fournis de becs, la
compagnie Parisienne a bien voulu admettre nos dessinateurs dans son
-usine. Leur crayon donnera à nos lecteurs une idée de l'étendue, de
-l'immensité de ces sortes d'établissements. Mais il lui manquera la
+usine. Leur crayon donnera à nos lecteurs une idée de l'étendue, de
+l'immensité de ces sortes d'établissements. Mais il lui manquera la
couleur pour bien rendre ces fournaises, ce rouge cerise devant lesquels
-seraient bien pâles les forges de Vulcain à l'Opéra. Cinquante
-fourneaux, rangés dans l'atelier de distillation, font dégager de la
-houille ce gaz qui doit se répandre sur Paris en torrents de lumière.
+seraient bien pâles les forges de Vulcain à l'Opéra. Cinquante
+fourneaux, rangés dans l'atelier de distillation, font dégager de la
+houille ce gaz qui doit se répandre sur Paris en torrents de lumière.
Pour retirer le gaz inflammable, la houille est mise dans des cornues
-continuellement exposées à la chaleur rouge. Cette chaleur leur est
-communiquée par des fourneaux placés immédiatement au-dessous, ainsi
-qu'on le voit dans la gravure représentant l'atelier de distillation. Le
-gaz s'échappant des cornues passe dans un appareil de forme cylindrique
-et allongé, à travers lequel, après avoir plongé dans l'eau où il dépose
-les parties bitumineuses qu'il entraînait avec lui, il est dirigé vers
-l'atelier d'épuration où il circule dans nue foule de tuyaux destinés à
-le refroidir et où il est mis en contact avec la chaux qui le débarrasse
-de son hydrogène sulfuré. De là enfin il se rend dans le gazomètre, d'où
+continuellement exposées à la chaleur rouge. Cette chaleur leur est
+communiquée par des fourneaux placés immédiatement au-dessous, ainsi
+qu'on le voit dans la gravure représentant l'atelier de distillation. Le
+gaz s'échappant des cornues passe dans un appareil de forme cylindrique
+et allongé, à travers lequel, après avoir plongé dans l'eau où il dépose
+les parties bitumineuses qu'il entraînait avec lui, il est dirigé vers
+l'atelier d'épuration où il circule dans nue foule de tuyaux destinés à
+le refroidir et où il est mis en contact avec la chaux qui le débarrasse
+de son hydrogène sulfuré. De là enfin il se rend dans le gazomètre, d'où
il ne sort plus que pour la consommation.</p>
-<p>Bien des essais ont été tentés de nos jours pour surpasser et remplacer
-l'éclairage au gaz de houille. Beaucoup n'ont atteint ni l'un ni l'autre
-de ces buts. Quelques-uns, comme ceux dont le gaz de résine a été
-l'objet, ont donné des résultats satisfaisants au point de vue de
-l'effet, mais ont été reconnus inapplicables sous le rapport de
-l'économie. L'usine de Belleville, qui avait été fondée pour fabriquer
-du gaz avec de la résine, a dû se transformer et en venir au système de
+<p>Bien des essais ont été tentés de nos jours pour surpasser et remplacer
+l'éclairage au gaz de houille. Beaucoup n'ont atteint ni l'un ni l'autre
+de ces buts. Quelques-uns, comme ceux dont le gaz de résine a été
+l'objet, ont donné des résultats satisfaisants au point de vue de
+l'effet, mais ont été reconnus inapplicables sous le rapport de
+l'économie. L'usine de Belleville, qui avait été fondée pour fabriquer
+du gaz avec de la résine, a dû se transformer et en venir au système de
la fabrication par la houille. Une usine <i>extra-muros</i>, qui exploitait
-le procédé très-ingénieux de M. Selligue pour la production du gaz dit
-<i>gaz à l'eau</i>, vient également de se décider à extraire son gaz du
-charbon de terre. L'éclairage au gaz d'huiles essentielles, qu'on a
-voulu mettre en pratique sur la place du Musée, a présenté des
-difficultés pour le prompt allumage que le froid de l'hiver eût rendues
-plus grandes encore; il répandait une odeur qui eût été insupportable
-dans les intérieurs, et produisait une flamme fuligineuse qui
-obscurcissait et enfumait bientôt les réflecteurs et les verres. L'essai
-d'éclairage par les piles de charbon dont la place Louis XV a été le
-théâtre, et sur lequel <i>l'Illustration</i> a déjà donné quelques détails,
-est demeuré à l'état d'expérience de laboratoire. Son prix de revient
-n'a point été recherché, parce qu'il est demeuré démontré des l'abord
-qu'il ferait infiniment plus élevé que celui du gaz de houille. C'est
-donc à perfectionner celui-ci bien plutôt qu'à le remplacer que doivent
+le procédé très-ingénieux de M. Selligue pour la production du gaz dit
+<i>gaz à l'eau</i>, vient également de se décider à extraire son gaz du
+charbon de terre. L'éclairage au gaz d'huiles essentielles, qu'on a
+voulu mettre en pratique sur la place du Musée, a présenté des
+difficultés pour le prompt allumage que le froid de l'hiver eût rendues
+plus grandes encore; il répandait une odeur qui eût été insupportable
+dans les intérieurs, et produisait une flamme fuligineuse qui
+obscurcissait et enfumait bientôt les réflecteurs et les verres. L'essai
+d'éclairage par les piles de charbon dont la place Louis XV a été le
+théâtre, et sur lequel <i>l'Illustration</i> a déjà donné quelques détails,
+est demeuré à l'état d'expérience de laboratoire. Son prix de revient
+n'a point été recherché, parce qu'il est demeuré démontré des l'abord
+qu'il ferait infiniment plus élevé que celui du gaz de houille. C'est
+donc à perfectionner celui-ci bien plutôt qu'à le remplacer que doivent
tendre tous les efforts. En le purifiant avec soin, en en rendant la
combustion inodore, en lui enlevant toute action sur les peintures et
les dorures, les compagnies qui en exploitent la fabrication
-généraliseront son usage et le feront pénétrer dans l'intérieur des
-habitations privées. Là où les compagnies n'éclairent point moyennant un
-abonnement à forfait, mais où elles perçoivent un droit proportionné au
-gaz qui a été consommé, elles établissent ce qu'elles appellent un
-compteur, espèce de cylindre au travers duquel passe le gaz, et qui est
-muni d'un mécanisme servant à constater la quantité qui l'a traversé. On
-a plus d'une fois cherché, en Angleterre, à faire de cet appareil un
-dernier épurateur; si l'on arrivait sous ce rapport à un résultat
-satisfaisant, le gaz ne serait plus relégué au dehors des portes
-cochères, il monterait les escaliers, traverserait les antichambres et
-se verrait un jour, prochain peut-être, ouvrir à deux ballants les
+généraliseront son usage et le feront pénétrer dans l'intérieur des
+habitations privées. Là où les compagnies n'éclairent point moyennant un
+abonnement à forfait, mais où elles perçoivent un droit proportionné au
+gaz qui a été consommé, elles établissent ce qu'elles appellent un
+compteur, espèce de cylindre au travers duquel passe le gaz, et qui est
+muni d'un mécanisme servant à constater la quantité qui l'a traversé. On
+a plus d'une fois cherché, en Angleterre, à faire de cet appareil un
+dernier épurateur; si l'on arrivait sous ce rapport à un résultat
+satisfaisant, le gaz ne serait plus relégué au dehors des portes
+cochères, il monterait les escaliers, traverserait les antichambres et
+se verrait un jour, prochain peut-être, ouvrir à deux ballants les
portes des salons.</p>
<br><br>
@@ -1063,234 +1027,234 @@ portes des salons.</p>
<p class="mid">Suite.--Voir t. II, p. 388.</p>
-<p>Le lion avait regagné sa tanière, emportant la proie qu'il venait de
-ravir; mais les habitants du douair se tinrent sur la défensive, et
-coutinuèrent à pousser des clameurs le reste de la nuit. Ce vacarme
-retentissait si désagréablement à mes oreilles qu'il m'empêcha de me
-rendormir. Je me tordais en efforts désespérés depuis une heure, lorsque
-le cheick du douair, qui, comme les autres, avait quitté sa couche au
+<p>Le lion avait regagné sa tanière, emportant la proie qu'il venait de
+ravir; mais les habitants du douair se tinrent sur la défensive, et
+coutinuèrent à pousser des clameurs le reste de la nuit. Ce vacarme
+retentissait si désagréablement à mes oreilles qu'il m'empêcha de me
+rendormir. Je me tordais en efforts désespérés depuis une heure, lorsque
+le cheick du douair, qui, comme les autres, avait quitté sa couche au
premier signal d'alarmes, ouvrit la porte de ma cabane et vint s'asseoir
-près de moi.</p>
+près de moi.</p>
<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">(retour) </a>La reproduction de ces fragments est interdite.</blockquote>
-<p>«Ne crains rien, Roumi (chrétien) me dit-il; le voleur n'osera plus
+<p>«Ne crains rien, Roumi (chrétien) me dit-il; le voleur n'osera plus
revenir, et nous en sommes quittes pour un mouton. Le douair veille, et
-s'il tentait de recommencer son exploit, il n'aurait bientôt ni le
-pouvoir ni la volonté d'en faire ailleurs.</p>
+s'il tentait de recommencer son exploit, il n'aurait bientôt ni le
+pouvoir ni la volonté d'en faire ailleurs.</p>
-<p>--Diable de voisins! dis-je en arabe. Je m'étonne que vous supportiez
+<p>--Diable de voisins! dis-je en arabe. Je m'étonne que vous supportiez
une pareille existence.</p>
<p>--Nous les connaissons trop bien pour les craindre beaucoup, reprit le
cheick: ils sont nombreux dans les bois qui nous avoisinent, et n'y
trouvent pas toujours de quoi se nourrir. Lorsque la faim les
aiguillonne, ils parcourent et ravagent le pays; ils se transportent en
-troupes de six ou sept dans les lieux où ils prévoient qu'il y a à
-voler, et notre douair, entre autres, est souvent honoré de leurs
-visites. L'un des maraudeurs se dévoue alors, franchit les palissades,
+troupes de six ou sept dans les lieux où ils prévoient qu'il y a à
+voler, et notre douair, entre autres, est souvent honoré de leurs
+visites. L'un des maraudeurs se dévoue alors, franchit les palissades,
saisit une proie, et va la partager avec ses compagnons qui l'attendent
-non loin de là, et se bornent à demeurer simples spectateurs du larcin;
-puis un autre s'élance à une nouvelle conquête, et ainsi de suite,
+non loin de là, et se bornent à demeurer simples spectateurs du larcin;
+puis un autre s'élance à une nouvelle conquête, et ainsi de suite,
jusqu'au dernier. C'est aux moutons qu'ils s'attaquent ordinairement.
-Si, dans leur route, des chasseurs attaquent la bande, un lion s'élance
-et ne cède qu'en mourant; un deuxième lui succède et tombe comme lui.
-Une chose qui te paraîtra extraordinaire, c'est que deux lions ne
-prennent jamais part au combat en même temps; celui auquel ils
+Si, dans leur route, des chasseurs attaquent la bande, un lion s'élance
+et ne cède qu'en mourant; un deuxième lui succède et tombe comme lui.
+Une chose qui te paraîtra extraordinaire, c'est que deux lions ne
+prennent jamais part au combat en même temps; celui auquel ils
reconnaissent une plus grande force est toujours le premier sur la
-brèche. Cent hommes les attaquent-ils, ils périssent ou les terrassent;
+brèche. Cent hommes les attaquent-ils, ils périssent ou les terrassent;
il n'y a pas pour eux de retraite. Rencontrent-ils un homme seul, et cet
homme a un sabre et qu'il fasse mine de s'en servir, ils le laissent
continuer son chemin; le frottement de la lame sur le fourreau les
-effraie; les étincelles que lance l'acier éblouissent leurs yeux, ils
-redoutent le son d'un yatagan plus que la détonation de cinquante
+effraie; les étincelles que lance l'acier éblouissent leurs yeux, ils
+redoutent le son d'un yatagan plus que la détonation de cinquante
fusils. Lorsque les hommes qu'ils trouvent sur leur passage ne sont pas
-armés, ils vont droit à eux, les fixent et s'enfuient; puis ils
-reviennent, et reviennent encore essayer les mêmes moyens
+armés, ils vont droit à eux, les fixent et s'enfuient; puis ils
+reviennent, et reviennent encore essayer les mêmes moyens
d'intimidation. Si les chasseurs montrent la moindre terreur, ils sont
-perdus: les lions s'élancent sur eux et les dévorent; si, au contraire,
-leurs traits reflètent la fermeté et l'impassibilité de leur aîné, et
-qu'ils marchent résolument à leurs agresseurs en les accablant d'injures
-et en leur lançant des pierres, cela suffit pour disperser la troupe.</p>
-
-<p>«Mon frère, ajouta le cheick, se trouva face à face, il y a quelque»
-jours, avec un lion monstrueux qui dormait, étendu au soleil sur la
-route que tu vois d'ici. Il ne s'attend pas à la rencontre et
-tressaillit d'abord; mais, se rassurant bientôt, il passa auprès de
-l'animal en vomissant des imprécations. Celui-ci leva nonchalamment la
-tête, le regarda, puis se recoucha sans plus de cérémonie.</p>
-
-<p>«Quand les lions sont repus, on peut passer sans crainte auprès d'eux,
-souvent même ils se lèvent et se frottent aux vêtements du voyageur; ils
-permettent aussi qu'on les caresse; mais, lorsqu'ils sont affamés,
-l'audace et la présence d'esprit sauvent seules d'une mort certaine.
-L'homme n'a plus qu'à pousser des cris terribles, à lancer des pierres
-et à les poursuivre jusqu'à ce qu'il les perde de vue. Mais le courage
-dont on fait preuve dans ces occasions doit paraître naturel, car, s'il
-est emprunté aux dangers, l'animal le reconnaît bien vite, et alors tout
-est perdu.»</p>
-
-<p>Le cheick s'arrêta à ces mots; mais ma curiosité n'était qu'à demi
-satisfaite, et je lui demandai quelques détails sur la chasse aux lions,
-dans laquelle les Arabes déploient une grande habileté. Il satisfit mes
-désirs avec empressement.</p>
-
-<p>«Les Arabes, continua-t-il, chassent le lion de deux manières: dès
-qu'une bête de somme vient à mourir dans un douair, on la transporte, en
-un lieu fréquenté par les lions: on suspend ses dépouilles à un arbre
-au-dessus d'un fourré de broussailles. Le lion alléché par l'odeur,
-s'avance et s'apprête à l'emporter sur le bord d'une rivière où il prend
-son repas, car il ne dévore jamais sa proie à l'endroit où il la trouve;
-mais en sentant de la résistance, il s'efforce de couper la corde.
-Alors, sans lui laisser le temps de respirer, les Arabes placés sur les
-arbres environnants déchargent leurs armes, et, visant au front,
-l'étendent presque toujours roide mort. Dans le cas où l'animal n'est
-que blessé, malheur à celui qui s'est placé sur un arbre d'un facile
-accès! il est victime de sa maladresse. Si l'arbre est inaccessible, le
-lion s'étend au pied et reste là jusqu'à ce qu'il meure ou soit vengé.
-On a vu des Arabes passer des journées entière, juchés sur des arbres et
-ne devoir leur délivrance qu'à leurs compagnons. Le lion une fois étendu
+perdus: les lions s'élancent sur eux et les dévorent; si, au contraire,
+leurs traits reflètent la fermeté et l'impassibilité de leur aîné, et
+qu'ils marchent résolument à leurs agresseurs en les accablant d'injures
+et en leur lançant des pierres, cela suffit pour disperser la troupe.</p>
+
+<p>«Mon frère, ajouta le cheick, se trouva face à face, il y a quelque»
+jours, avec un lion monstrueux qui dormait, étendu au soleil sur la
+route que tu vois d'ici. Il ne s'attend pas à la rencontre et
+tressaillit d'abord; mais, se rassurant bientôt, il passa auprès de
+l'animal en vomissant des imprécations. Celui-ci leva nonchalamment la
+tête, le regarda, puis se recoucha sans plus de cérémonie.</p>
+
+<p>«Quand les lions sont repus, on peut passer sans crainte auprès d'eux,
+souvent même ils se lèvent et se frottent aux vêtements du voyageur; ils
+permettent aussi qu'on les caresse; mais, lorsqu'ils sont affamés,
+l'audace et la présence d'esprit sauvent seules d'une mort certaine.
+L'homme n'a plus qu'à pousser des cris terribles, à lancer des pierres
+et à les poursuivre jusqu'à ce qu'il les perde de vue. Mais le courage
+dont on fait preuve dans ces occasions doit paraître naturel, car, s'il
+est emprunté aux dangers, l'animal le reconnaît bien vite, et alors tout
+est perdu.»</p>
+
+<p>Le cheick s'arrêta à ces mots; mais ma curiosité n'était qu'à demi
+satisfaite, et je lui demandai quelques détails sur la chasse aux lions,
+dans laquelle les Arabes déploient une grande habileté. Il satisfit mes
+désirs avec empressement.</p>
+
+<p>«Les Arabes, continua-t-il, chassent le lion de deux manières: dès
+qu'une bête de somme vient à mourir dans un douair, on la transporte, en
+un lieu fréquenté par les lions: on suspend ses dépouilles à un arbre
+au-dessus d'un fourré de broussailles. Le lion alléché par l'odeur,
+s'avance et s'apprête à l'emporter sur le bord d'une rivière où il prend
+son repas, car il ne dévore jamais sa proie à l'endroit où il la trouve;
+mais en sentant de la résistance, il s'efforce de couper la corde.
+Alors, sans lui laisser le temps de respirer, les Arabes placés sur les
+arbres environnants déchargent leurs armes, et, visant au front,
+l'étendent presque toujours roide mort. Dans le cas où l'animal n'est
+que blessé, malheur à celui qui s'est placé sur un arbre d'un facile
+accès! il est victime de sa maladresse. Si l'arbre est inaccessible, le
+lion s'étend au pied et reste là jusqu'à ce qu'il meure ou soit vengé.
+On a vu des Arabes passer des journées entière, juchés sur des arbres et
+ne devoir leur délivrance qu'à leurs compagnons. Le lion une fois étendu
sur le sol, les Arabes ne se pressent pas trop d'abandonner leurs
arbres, de crainte qu'un ou plusieurs compagnons de la victime ne soient
-embusqués près de là.</p>
+embusqués près de là.</p>
-<p>«D'autres fois, lorsque le sol est humide et qu'on a remarqué des traces
-de leur passage, les Arabes se réunissent au nombre de vingt ou trente;
-ils s'arment de piques et de fusils et suivent les traces aperçues. A
+<p>«D'autres fois, lorsque le sol est humide et qu'on a remarqué des traces
+de leur passage, les Arabes se réunissent au nombre de vingt ou trente;
+ils s'arment de piques et de fusils et suivent les traces aperçues. A
mesure qu'elles s'effacent, ils se rapprochent de la retraite du lion
-et, au point où elles disparaissent tout à fait, ils décrivent un
+et, au point où elles disparaissent tout à fait, ils décrivent un
demi-cercle; les porteurs de piques marchent les premiers, les autres
-suivent. Lorsqu'ils découvrent le lion, ils forment le cercle entier et
-l'y enferme. La bête épouvantée veut fuir, elle tourne de tous côtés
-sans trouver d'issue; les piques lui barrent le passage. Enfin, après
+suivent. Lorsqu'ils découvrent le lion, ils forment le cercle entier et
+l'y enferme. La bête épouvantée veut fuir, elle tourne de tous côtés
+sans trouver d'issue; les piques lui barrent le passage. Enfin, après
qu'elle a fait de nombreuses tentatives, on ouvre le cercle; elle va
-s'élancer, mais une décharge du second rang la prévient, et elle retombe
+s'élancer, mais une décharge du second rang la prévient, et elle retombe
mourante sur les piques.</p>
-<p>«Les Arabes sont très-adroits à cet exercice, mais ils s'y livrent trop
-rarement pour détruire la race. Les lions fourmillent dans nos montagne;
-leur force atteint un développement extraordinaire; leur taille égale
-quelquefois celle d'un gros âne; alors ils s'attaquent aux vaches et
-même aux chameaux, qu'ils chargent sur leur dos et emportent aussi
-facilement qu'ils feraient d'un mouton.»</p>
-
-<p>J'ai rapporté textuellement le récit du cheick. Plusieurs passages de
-cette narration paraîtront extraordinaires sans doute; il m'ont étonné
-moi-même; mais ce que j'ai entendu raconter depuis par d'autres Arabes,
-au sujet de la chasse aux lions de la Matmata, les confirme entièrement.</p>
-
-<p>L'aube parut au moment où le cheick finissait de parler; je le remerciai
-avec effusion de sa noble hospitalité et je pris congé de lui et de son
-douair. Nous traversâmes, moi et mes gens, un grand nombre de montagnes
-avant d'atteindre la vallée du Chélif. Je remarquai que, contrairement à
-celles que nous avions parcourues la veille, elles étaient cultivées
-dans toute leur étendue; des douairs d'un aspect agréable étalaient sur
-les flancs leurs vertes cabanes. Peu d'heures après avoir perdu de vue
-ces montagnes, nous arrivâmes à Milianah sans avoir éprouvé d'accidents.
-Le bon accueil que j'y reçus de Sidi-Mohamed-Ben-Allal me fit bientôt
-oublier mes fatigues et le triste séjour de Tazza.</p>
-
-<p>On me dispensera de parler de Milianah, que nos expéditions ont assez
-fait connaître. A cette époque, elle appartenait à l'émir, qui en avait
+<p>«Les Arabes sont très-adroits à cet exercice, mais ils s'y livrent trop
+rarement pour détruire la race. Les lions fourmillent dans nos montagne;
+leur force atteint un développement extraordinaire; leur taille égale
+quelquefois celle d'un gros âne; alors ils s'attaquent aux vaches et
+même aux chameaux, qu'ils chargent sur leur dos et emportent aussi
+facilement qu'ils feraient d'un mouton.»</p>
+
+<p>J'ai rapporté textuellement le récit du cheick. Plusieurs passages de
+cette narration paraîtront extraordinaires sans doute; il m'ont étonné
+moi-même; mais ce que j'ai entendu raconter depuis par d'autres Arabes,
+au sujet de la chasse aux lions de la Matmata, les confirme entièrement.</p>
+
+<p>L'aube parut au moment où le cheick finissait de parler; je le remerciai
+avec effusion de sa noble hospitalité et je pris congé de lui et de son
+douair. Nous traversâmes, moi et mes gens, un grand nombre de montagnes
+avant d'atteindre la vallée du Chélif. Je remarquai que, contrairement à
+celles que nous avions parcourues la veille, elles étaient cultivées
+dans toute leur étendue; des douairs d'un aspect agréable étalaient sur
+les flancs leurs vertes cabanes. Peu d'heures après avoir perdu de vue
+ces montagnes, nous arrivâmes à Milianah sans avoir éprouvé d'accidents.
+Le bon accueil que j'y reçus de Sidi-Mohamed-Ben-Allal me fit bientôt
+oublier mes fatigues et le triste séjour de Tazza.</p>
+
+<p>On me dispensera de parler de Milianah, que nos expéditions ont assez
+fait connaître. A cette époque, elle appartenait à l'émir, qui en avait
fait un des grands centres de sa puissance. Si mes observations ne m'ont
-pas trompé, les habitants de Milianah, comme ceux de la vallée du
-Chélif, sont bien disposés en faveur des Français; il en est de même
-pour les tribut campées entre cette ville et Médéah; tous désirent un
-changement de domination, mais ils voudraient qu'on les défendit contre
-Abd-el-Kader. Lorsque, en juin 1838, les Français entrèrent à Médéah en
-longeant la vallée du Chélif, les indigènes s'enfuirent dans l'intérieur
-pour ne pas se battre. Les gens de l'ouest seulement firent résistance.</p>
-
-<p>J'étais depuis quelques jours, dans la ville, lorsque l'émir y arriva
-lui-même à la tête de ses réguliers et des dignitaires de l'armée. Ayant
-à lui proposer un contrat de commerce, je m'empressai de demander une
-audience, qui me fut accordée pour le lendemain. Sidi-al-Kraroubi,
-ministre de l'émir, me prévint qu'elle aurait lieu dans la plaine, où
-son maître devait passer en revue toutes ses troupes. J'étais invité à
-assister à cette solennité.</p>
+pas trompé, les habitants de Milianah, comme ceux de la vallée du
+Chélif, sont bien disposés en faveur des Français; il en est de même
+pour les tribut campées entre cette ville et Médéah; tous désirent un
+changement de domination, mais ils voudraient qu'on les défendit contre
+Abd-el-Kader. Lorsque, en juin 1838, les Français entrèrent à Médéah en
+longeant la vallée du Chélif, les indigènes s'enfuirent dans l'intérieur
+pour ne pas se battre. Les gens de l'ouest seulement firent résistance.</p>
+
+<p>J'étais depuis quelques jours, dans la ville, lorsque l'émir y arriva
+lui-même à la tête de ses réguliers et des dignitaires de l'armée. Ayant
+à lui proposer un contrat de commerce, je m'empressai de demander une
+audience, qui me fut accordée pour le lendemain. Sidi-al-Kraroubi,
+ministre de l'émir, me prévint qu'elle aurait lieu dans la plaine, où
+son maître devait passer en revue toutes ses troupes. J'étais invité à
+assister à cette solennité.</p>
<p>Comme on le pense bien, je ne fermai pas l'&oelig;il de la nuit. Le jour me
-trouva debout et la tête appuyée sur l'un des poteaux de bois qui
-soutenaient la maison. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit
-entendre au dehors, et les accords d'une musique sauvage retentirent à
-mes oreilles. C'était le corps de musique de l'émir qui nous régalait
+trouva debout et la tête appuyée sur l'un des poteaux de bois qui
+soutenaient la maison. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit
+entendre au dehors, et les accords d'une musique sauvage retentirent à
+mes oreilles. C'était le corps de musique de l'émir qui nous régalait
d'une aubade. Je n'ai jamais entendu de plus effrayante symphonie;
-néanmoins je fis contre fortune bon c&oelig;ur, et je me rendis
-courageusement sur la place, où s'exécutaient les airs les plus
+néanmoins je fis contre fortune bon c&oelig;ur, et je me rendis
+courageusement sur la place, où s'exécutaient les airs les plus
grotesques qu'il soit possible d'imaginer. Les artistes qui troublaient
-de si grand matin les paisibles habitants des airs étaient, au dire des
-Arabes, des virtuoses distingués. L'émir était le créateur de cette
-société fort peu harmonique: à mesure qu'il avait vu sa renommée
-s'accroître, il avait augmenté sa maison.</p>
-
-<p>Quelques objets de luxe s'étaient introduits insensiblement dans le
-ménage passablement Spartiate du marabout, et il pensait que rien ne
-donnerait une meilleure idée de sa puissance que le déploiement de
+de si grand matin les paisibles habitants des airs étaient, au dire des
+Arabes, des virtuoses distingués. L'émir était le créateur de cette
+société fort peu harmonique: à mesure qu'il avait vu sa renommée
+s'accroître, il avait augmenté sa maison.</p>
+
+<p>Quelques objets de luxe s'étaient introduits insensiblement dans le
+ménage passablement Spartiate du marabout, et il pensait que rien ne
+donnerait une meilleure idée de sa puissance que le déploiement de
toutes ses richesses. C'est surtout dans une occasion aussi solennelle
-(la réunion de toute l'armée) qu'il fallait éblouir le vulgaire Sa
-musique, qu'il considérait comme la plus brillante de toutes ses
+(la réunion de toute l'armée) qu'il fallait éblouir le vulgaire Sa
+musique, qu'il considérait comme la plus brillante de toutes ses
innovations, devait, selon lui, servir merveilleusement son dessein;
-mais, à coup sûr, si elle était assez agréable à la vue, l'effet qu'elle
-produisait sur les oreilles était essentiellement déchirant. Une
-douzaine de hautbois criards et de clarinettes fêlées, trois triangles,
-autant de tambours, quelques fifres qu'il eût été impossible d'accorder,
+mais, à coup sûr, si elle était assez agréable à la vue, l'effet qu'elle
+produisait sur les oreilles était essentiellement déchirant. Une
+douzaine de hautbois criards et de clarinettes fêlées, trois triangles,
+autant de tambours, quelques fifres qu'il eût été impossible d'accorder,
et quatre mauvaises trompettes sans clefs, composaient cet orchestre
charivarique. Jugez du tapage que devaient faire nos braves virtuoses
-quand ils soufflaient tous à perdre haleine; ils liraient de leurs
-instruments des sons à faire reculer d'effroi les tigres les mieux
+quand ils soufflaient tous à perdre haleine; ils liraient de leurs
+instruments des sons à faire reculer d'effroi les tigres les mieux
aguerris.</p>
-<p>Enfin, à notre grande joie, la musique cessa de jouer; l'émir parut en
-cet instant, et un hourrah général le salua. Il était suivi de ses
+<p>Enfin, à notre grande joie, la musique cessa de jouer; l'émir parut en
+cet instant, et un hourrah général le salua. Il était suivi de ses
lieutenants et des principaux cheiks des tribus; tous montant des
-chevaux arabes, qu'ils maîtrisaient avec une étonnante habileté.</p>
+chevaux arabes, qu'ils maîtrisaient avec une étonnante habileté.</p>
-<p>Le costume que portait Abd-el-Kader était fort simple et contrastait
+<p>Le costume que portait Abd-el-Kader était fort simple et contrastait
avec le luxe des habits de ses officiers. On l'aurait pris pour le
-dernier d'entre eux, n'eut été la vénération dont on l'entourait; chacun
+dernier d'entre eux, n'eut été la vénération dont on l'entourait; chacun
s'inclinait silencieusement sur son passage. Les hommages presque
-serviles de la foule s'adressaient plutôt au marabout qu'au chef de
-l'armée. Les Arabes ont, en général, un très-grand respect pour la
-religion et pour les hommes qu'ils croient inspirés de Dieu.</p>
+serviles de la foule s'adressaient plutôt au marabout qu'au chef de
+l'armée. Les Arabes ont, en général, un très-grand respect pour la
+religion et pour les hommes qu'ils croient inspirés de Dieu.</p>
<p>Abd-el-Kader pouvait avoir alors trente-trois ou trente-quatre ans; mais
-les jeûnes et les soucis du gouvernement avaient imprimé quelques rides
-précoces sur ses traits délicats. Sa taille est moyenne; sa constitution
-ne paraît pas très-robuste; la couleur de son visage approche du jaune:
-c'est de la pâleur brûlée par le soleil; sa physionomie est douce et
-agréable; il a presque toujours le sourire sur les lèvres, à moins qu'on
-ne parle de Dieu ou du Prophète. Dans ce cas, il devient sérieux, et
-affecte une extrême dévotion. Ses yeux sont petits, noirs et
-très-expressifs; de beaux sourcils, d'un châtain foncé, les surmontent;
-son regard est indécis d'abord, mais, à mesure que la conversation
-s'anime, il devient vif et perçant; Son nez, est régulier, son front
-découvert; son visage ovale est entouré d'une barbe noire, courte et
-claire; sa tête n'est pas développée: il a surtout des oreilles d'une
-petitesse remarquable; ses mains sont blanches et potelées, à faire
-envie à nos coquettes parisiennes; sa bouche est grande; elle laisse
-apercevoir assez volontiers deux rangées de dents belles et régulières.
-Il y a dans la démarche d'Abd-el-Kader un peu de cette affectation que
-donne forcément l'habitude du pouvoir; il porte entre les deux yeux une
-petite étoile bleue, emblème de la sainteté de sa mission. C'est un
-inspiré ou un homme essentiellement habile. Rien dans ses discours, ni
-dans ses actions, n'a pu donner là-dessus de renseignements précis. Il
-est à supposer néanmoins, qu'il exploite le fanatisme de ses
-compatriotes, et qu'il n'est parvenu à se maintenir au-dessus d'eux que
-par des semblants de piété bien étudiés. Du reste, sa vue n'est pas
+les jeûnes et les soucis du gouvernement avaient imprimé quelques rides
+précoces sur ses traits délicats. Sa taille est moyenne; sa constitution
+ne paraît pas très-robuste; la couleur de son visage approche du jaune:
+c'est de la pâleur brûlée par le soleil; sa physionomie est douce et
+agréable; il a presque toujours le sourire sur les lèvres, à moins qu'on
+ne parle de Dieu ou du Prophète. Dans ce cas, il devient sérieux, et
+affecte une extrême dévotion. Ses yeux sont petits, noirs et
+très-expressifs; de beaux sourcils, d'un châtain foncé, les surmontent;
+son regard est indécis d'abord, mais, à mesure que la conversation
+s'anime, il devient vif et perçant; Son nez, est régulier, son front
+découvert; son visage ovale est entouré d'une barbe noire, courte et
+claire; sa tête n'est pas développée: il a surtout des oreilles d'une
+petitesse remarquable; ses mains sont blanches et potelées, à faire
+envie à nos coquettes parisiennes; sa bouche est grande; elle laisse
+apercevoir assez volontiers deux rangées de dents belles et régulières.
+Il y a dans la démarche d'Abd-el-Kader un peu de cette affectation que
+donne forcément l'habitude du pouvoir; il porte entre les deux yeux une
+petite étoile bleue, emblème de la sainteté de sa mission. C'est un
+inspiré ou un homme essentiellement habile. Rien dans ses discours, ni
+dans ses actions, n'a pu donner là-dessus de renseignements précis. Il
+est à supposer néanmoins, qu'il exploite le fanatisme de ses
+compatriotes, et qu'il n'est parvenu à se maintenir au-dessus d'eux que
+par des semblants de piété bien étudiés. Du reste, sa vue n'est pas
faite pour effrayer: le sourire, qui se tient en permanence sur ses
-lèvres, est, au contraire, très-rassurant; sa voix est douce et
-flexible; ses gestes, empreints d'une majesté un peu forcée, ne perdent
-rien pour cela d'une espèce de gracieuseté instinctive; la fierté se
+lèvres, est, au contraire, très-rassurant; sa voix est douce et
+flexible; ses gestes, empreints d'une majesté un peu forcée, ne perdent
+rien pour cela d'une espèce de gracieuseté instinctive; la fierté se
peint dans tous ses mouvements; elle est dans toutes ses paroles.
-L'excessive négligence qu'il apporte dans sa toilette est un calcul. Il
-y a de l'orgueil même dans l'étalage de la misère.</p>
+L'excessive négligence qu'il apporte dans sa toilette est un calcul. Il
+y a de l'orgueil même dans l'étalage de la misère.</p>
-<p>Abd-el-Kader s'avança vers nous, porta la main à son c&oelig;ur, en forme de
-salut, et nous invita du geste à le suivre. Sou interprète m'annonça
-alors que le sultan allait inspecter l'armée, et que je pouvais
+<p>Abd-el-Kader s'avança vers nous, porta la main à son c&oelig;ur, en forme de
+salut, et nous invita du geste à le suivre. Sou interprète m'annonça
+alors que le sultan allait inspecter l'armée, et que je pouvais
l'accompagner.</p>
-<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p>
+<p><i>(La suite à un prochain numéro.)</i></p>
<br><br>
@@ -1298,371 +1262,371 @@ l'accompagner.</p>
<p class="mid">(Voir t. II, p. 511.)</p>
-<p>Jetons en passant un coup d'&oelig;il, mais rien qu'un, sur l'appétissant
-éventaire des marchandes de gâteaux placées sous le guichet du
+<p>Jetons en passant un coup d'&oelig;il, mais rien qu'un, sur l'appétissant
+éventaire des marchandes de gâteaux placées sous le guichet du
Carrousel. Quelle profusion! quel habile assortiment de friandises
-populaires! la brioche, le flan, éternelle tentation du gamin de Paris!
-le pain d'épices, véritable Protée de la pâtisserie, affectant toutes
-les formes, toutes les figures, depuis celle d'Abd-el-Kader, jusqu'à
-celle de l'Empereur sur son cheval de bataille! La galette feuilletée,
+populaires! la brioche, le flan, éternelle tentation du gamin de Paris!
+le pain d'épices, véritable Protée de la pâtisserie, affectant toutes
+les formes, toutes les figures, depuis celle d'Abd-el-Kader, jusqu'à
+celle de l'Empereur sur son cheval de bataille! La galette feuilletée,
cette amie inoffensive de l'estomac de la grisette parisienne!</p>
-<p>Le soir, la marchande de gâteaux va dresser son modeste buffet devant
-les théâtres du boulevard du Temple. Ce n'est plus seulement à la
-gourmandise, à la fantaisie qu'elle s'adresse: il s'agit de contenter
-des appétits réels, des estomacs exigeants. Les spectateurs des petites
-places de la <i>Gaieté</i>, du <i>Cirque</i>, des <i>Folies-Dramatiques</i>, ont
-souvent oublié l'heure du dîner pour celle du plaisir. Depuis trois
-heures de l'après-midi, ils ont fait queue dans la barrière du théâtre
-pour conquérir une place bonne ou mauvaise dans les combles de la salle;
-mais le traître et le tyran ont la voix sonore, et cela suffit... suffit
-pour le plaisir, car vers le troisième ou le quatrième entr'acte, le
-dîner oublié vient réclamer ses droits par des tiraillements importuns.
-Le dîner n'est pas loin, il n'est pas cher: pour 3 sous, l'habitant du
-paradis obtient de la marchande de gâteaux la pomme en chausson ou la
-tranche de veau également revêtue de sa robe de chambre de pâte ferme et
-dorée; puis, pour le modique supplément de 5 centimes, il se désaltère à
-la fontaine du marchand de coco, qui l'ait tinter à grand bruit son
-grand verre de métal; l'honnête limonadier tourne le robinet de sa
-fontaine et fait écumer dans la coupe le sirop de réglisse, en hiver; en
-été, la limonade au vinaigre; dans la saison de la canicule, il débite
-aussi des glaces et sorbets au citron, à la vanille, à la groseille, aux
+<p>Le soir, la marchande de gâteaux va dresser son modeste buffet devant
+les théâtres du boulevard du Temple. Ce n'est plus seulement à la
+gourmandise, à la fantaisie qu'elle s'adresse: il s'agit de contenter
+des appétits réels, des estomacs exigeants. Les spectateurs des petites
+places de la <i>Gaieté</i>, du <i>Cirque</i>, des <i>Folies-Dramatiques</i>, ont
+souvent oublié l'heure du dîner pour celle du plaisir. Depuis trois
+heures de l'après-midi, ils ont fait queue dans la barrière du théâtre
+pour conquérir une place bonne ou mauvaise dans les combles de la salle;
+mais le traître et le tyran ont la voix sonore, et cela suffit... suffit
+pour le plaisir, car vers le troisième ou le quatrième entr'acte, le
+dîner oublié vient réclamer ses droits par des tiraillements importuns.
+Le dîner n'est pas loin, il n'est pas cher: pour 3 sous, l'habitant du
+paradis obtient de la marchande de gâteaux la pomme en chausson ou la
+tranche de veau également revêtue de sa robe de chambre de pâte ferme et
+dorée; puis, pour le modique supplément de 5 centimes, il se désaltère à
+la fontaine du marchand de coco, qui l'ait tinter à grand bruit son
+grand verre de métal; l'honnête limonadier tourne le robinet de sa
+fontaine et fait écumer dans la coupe le sirop de réglisse, en hiver; en
+été, la limonade au vinaigre; dans la saison de la canicule, il débite
+aussi des glaces et sorbets au citron, à la vanille, à la groseille, aux
prix de 1 sou ou de 2 liards.</p>
-<p>Ainsi rassasié, désaltéré, rafraîchi, le spectateur regagne sa place et
+<p>Ainsi rassasié, désaltéré, rafraîchi, le spectateur regagne sa place et
se sent plus dispos pour applaudir son acteur favori et pour pleurer sur
-les malheurs de l'héroïne. Mais s'il est au théâtre avec sa femme ou sa
-prétendue, il ne rentrera pas sans garnir ses poches de quelques
+les malheurs de l'héroïne. Mais s'il est au théâtre avec sa femme ou sa
+prétendue, il ne rentrera pas sans garnir ses poches de quelques
galanteries que lui vendra la marchande d'oranges... vraies oranges du
Portugal!... ou sa voisine la marchande de pommes, ou son autre voisine
-la marchande de marrons, il n'oubliera pas le bâton de sucre d'orge pour
-le mioche. Et le voilà plus content, plus heureux, plus fier que le
-brillant lion de l'avant-scène, qui baille dans son fauteuil de velours
-en offrant des pastilles d'ananas à sa belle voisine, laquelle n'est
-souvent que la fille déchue de l'honnête marchande de gâteaux.</p>
+la marchande de marrons, il n'oubliera pas le bâton de sucre d'orge pour
+le mioche. Et le voilà plus content, plus heureux, plus fier que le
+brillant lion de l'avant-scène, qui baille dans son fauteuil de velours
+en offrant des pastilles d'ananas à sa belle voisine, laquelle n'est
+souvent que la fille déchue de l'honnête marchande de gâteaux.</p>
-<p>Reprenons, s'il vous plaît, notre promenade d'observateurs, et
+<p>Reprenons, s'il vous plaît, notre promenade d'observateurs, et
retournons sur le quai des Tuileries; cette petite digression nous en a
-passablement éloignés. Traversons la chaussée sans trop de crainte pour
-le lustre de nos chaussures: le petit boueur que vous voyez là-bas vient
-de nettoyer le pavé et de tracer un étroit sentier dans la fange qui
+passablement éloignés. Traversons la chaussée sans trop de crainte pour
+le lustre de nos chaussures: le petit boueur que vous voyez là-bas vient
+de nettoyer le pavé et de tracer un étroit sentier dans la fange qui
couvre le sol.</p>
<p>Il demande, pour ce service, quelque monnaie aux passants. D'autres,
plus industrieux, jettent, les jours de grandes pluies, des ponts
-volants sur les ruisseaux des vieux quartiers; le piéton généreux, qui
-consent à se soumettre au droit de péage, peut s'aventurer sans danger
-sur la planche étroite, car le petit ingénieur la maintient pour lui du
-pied et de la main; mais gare à l'avare qui s'y hasarde sans payer le
-tribut! ma foi, pour lui, le pont sera livre à son propre équilibre,
-combattu par l'inégalité des pavés, par l'impétuosité du client, par
-l'inhabileté du pied peu marin qui se pose sur la planche frêle et
+volants sur les ruisseaux des vieux quartiers; le piéton généreux, qui
+consent à se soumettre au droit de péage, peut s'aventurer sans danger
+sur la planche étroite, car le petit ingénieur la maintient pour lui du
+pied et de la main; mais gare à l'avare qui s'y hasarde sans payer le
+tribut! ma foi, pour lui, le pont sera livre à son propre équilibre,
+combattu par l'inégalité des pavés, par l'impétuosité du client, par
+l'inhabileté du pied peu marin qui se pose sur la planche frêle et
chancelante... et... si elle tourne... au milieu du trajet... si notre
-avare culbute en pleine rivière... tant pis pour lui... à qui la
+avare culbute en pleine rivière... tant pis pour lui... à qui la
faute?...</p>
-<p>Voici enfin, à l'extrémité sud du pont des Arts, en face de l'Institut,
-ce berceau de la littérature, une vieille et poudreuse industrie que
+<p>Voici enfin, à l'extrémité sud du pont des Arts, en face de l'Institut,
+ce berceau de la littérature, une vieille et poudreuse industrie que
l'on peut en appeler le tombeau. Le bouquiniste, noir et sinistre
-industriel, dans l'honnête acception du mot, sorte de croque-mort
-littéraire, qui ensevelit dans ses cases de sapin, comme dans des bières
-funéraires, tant d'&oelig;uvres avortées, créées pour l'immortalité, le
+industriel, dans l'honnête acception du mot, sorte de croque-mort
+littéraire, qui ensevelit dans ses cases de sapin, comme dans des bières
+funéraires, tant d'&oelig;uvres avortées, créées pour l'immortalité, le
bouquiniste est venu exposer, comme une ironie, sa collection de livres
-trépassés, dans le voisinage même du palais des écrivains immortels!
-Grande et muette leçon sur la vanité des choses littéraires de ce monde!</p>
+trépassés, dans le voisinage même du palais des écrivains immortels!
+Grande et muette leçon sur la vanité des choses littéraires de ce monde!</p>
-<p>Le bouquiniste étale sa marchandise sur le parapet des quais, depuis le
-pont du Carrousel jusqu'au pont Saint-Michel; on l'aperçoit aussi sur le
+<p>Le bouquiniste étale sa marchandise sur le parapet des quais, depuis le
+pont du Carrousel jusqu'au pont Saint-Michel; on l'aperçoit aussi sur le
quai du Louvre, sur le quai de l'Horloge, aux deux angles du Pont-Neuf
-qui font face à la statue d'Henri IV, sur ta Pont-au-Change, sur le quai
+qui font face à la statue d'Henri IV, sur ta Pont-au-Change, sur le quai
aux Fleurs, et dans mille petites ruelles noires et boueuses du vieux
-Paris. Cet estimable commerçant semble être le contemporain de ses
-bouquins les plus vénérable, par leur âge et leur vétusté; il a même
-avec eux plus d'un point de ressemblance: il est vieux, usé, ratatiné,
-pouilleux, plissé, rogne aux angles, comme le plus vieux de ses vieux
-livres. Son dos voûté imite la reliure à dos brisé des vielles éditions:
-sa peau jaune et luisante semble empruntée au parchemin séculaire qui
-revêt un <i>Amyot</i> primitif; jamais marchand ne s'est mieux incarné dans
-la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c'est l'homme à l'état
+Paris. Cet estimable commerçant semble être le contemporain de ses
+bouquins les plus vénérable, par leur âge et leur vétusté; il a même
+avec eux plus d'un point de ressemblance: il est vieux, usé, ratatiné,
+pouilleux, plissé, rogne aux angles, comme le plus vieux de ses vieux
+livres. Son dos voûté imite la reliure à dos brisé des vielles éditions:
+sa peau jaune et luisante semble empruntée au parchemin séculaire qui
+revêt un <i>Amyot</i> primitif; jamais marchand ne s'est mieux incarné dans
+la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c'est l'homme à l'état
de bouquin.</p>
-<p>Exposé par état à toutes les intempéries des saisons, il porte par
-mesure hygiénique un respectable bonnet de soie noire sur sa tête chenue
-que surmonte d'ailleurs une vieille casquette à visière. Son petit corps
-grêle est protégé contre la brise et le brouillard par un petit manteau
-râpé qui la recouvre comme une cloche, et ses mains basanées se cachent
+<p>Exposé par état à toutes les intempéries des saisons, il porte par
+mesure hygiénique un respectable bonnet de soie noire sur sa tête chenue
+que surmonte d'ailleurs une vieille casquette à visière. Son petit corps
+grêle est protégé contre la brise et le brouillard par un petit manteau
+râpé qui la recouvre comme une cloche, et ses mains basanées se cachent
sous les mailles de gros gants de tricot vert.</p>
-<p>Que dirai-je de sa science, de sa littérature?... M'accusera-t-on de
-calomnie, si je dis que plus d'un bouquiniste sait à peine lire et
-signer son nom? Faut-il le blâmer de cette sage ignorance... et n'est-il
+<p>Que dirai-je de sa science, de sa littérature?... M'accusera-t-on de
+calomnie, si je dis que plus d'un bouquiniste sait à peine lire et
+signer son nom? Faut-il le blâmer de cette sage ignorance... et n'est-il
pas heureux de ne pouvoir lire les livres qu'il vend?</p>
<p>Pour lui le livre est une chose, et rien de plus, une chose qui vaut 25
-centimes à l franc, selon sa reliure et son format.</p>
+centimes à l franc, selon sa reliure et son format.</p>
-<p>Il les classe ainsi, d'après leur valeur matérielle, dans de petites
-cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis, il se promène
-stoïquement dans la brume ou au soleil, devant son étalage, battant la
-semelle sur le pavé pour se réchauffer les pieds et soufflant dans ses
-gros gants verts. Il voit sans s'émouvoir de nombreux amateurs s'arrêter
+<p>Il les classe ainsi, d'après leur valeur matérielle, dans de petites
+cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis, il se promène
+stoïquement dans la brume ou au soleil, devant son étalage, battant la
+semelle sur le pavé pour se réchauffer les pieds et soufflant dans ses
+gros gants verts. Il voit sans s'émouvoir de nombreux amateurs s'arrêter
devant ses tablettes, examiner ses volumes pendant de longues heures,
-les déranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le
-rayon et s'éloigner sans acheter, sans même remercier et saluer le
+les déranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le
+rayon et s'éloigner sans acheter, sans même remercier et saluer le
pauvre marchand grelottant.</p>
<p>Cette race peu lucrative de chalands prend le nom de bouquineurs. Le
-bouquineur passe ses journées entières devant l'étalage du bouquiniste;
-c'est la son cabinet de lecture, sa bibliothèque. Il passe en revue
-toutes ces vieilleries littéraires ou scientifiques, parmi lesquelles se
-trouvent parfois enfouis des trésors. Il en est qui, ardents à cette
+bouquineur passe ses journées entières devant l'étalage du bouquiniste;
+c'est la son cabinet de lecture, sa bibliothèque. Il passe en revue
+toutes ces vieilleries littéraires ou scientifiques, parmi lesquelles se
+trouvent parfois enfouis des trésors. Il en est qui, ardents à cette
recherche, y consacrent non-seulement quelques heures, quelques
-journées, mais leur vie entière, en font leur occupation, leur
-profession; à l'heure où l'employé se rend à son bureau, ils se rendent
-à leur poste, et commencent leurs fouilles cent fois recommencées. Ne
-croyez pas que l'heure des repas interrompra ce travail passionné: le
-bouquineur déjeune en bouquinant; il s'est muni, en venant, de son petit
+journées, mais leur vie entière, en font leur occupation, leur
+profession; à l'heure où l'employé se rend à son bureau, ils se rendent
+à leur poste, et commencent leurs fouilles cent fois recommencées. Ne
+croyez pas que l'heure des repas interrompra ce travail passionné: le
+bouquineur déjeune en bouquinant; il s'est muni, en venant, de son petit
pain quotidien ou de sa brioche, et rien ne le distrait jusqu'au soir,
-si ce n'est l'heure du détalage, ou quelque averse subite. Ce dernier
-accident ne le prend pas au dépourvu, car il ne marche jamais sans un
-immense parapluie, moins destiné à garantir son feutre hérissé et sous
-habit noir râpé aux coudes, qu'à protéger ses livres, ses précieuses
+si ce n'est l'heure du détalage, ou quelque averse subite. Ce dernier
+accident ne le prend pas au dépourvu, car il ne marche jamais sans un
+immense parapluie, moins destiné à garantir son feutre hérissé et sous
+habit noir râpé aux coudes, qu'à protéger ses livres, ses précieuses
trouvailles, contre les injures du temps.</p>
-<p>Mais, à côté du bouquineur qui achète, on voit une catégorie plus
-nombreuse encore de bouquineurs qui n'achètent pas. Ils se bornent à
-lire, à s'instruire, à se meubler l'esprit d'une encyclopédie de
+<p>Mais, à côté du bouquineur qui achète, on voit une catégorie plus
+nombreuse encore de bouquineurs qui n'achètent pas. Ils se bornent à
+lire, à s'instruire, à se meubler l'esprit d'une encyclopédie de
connaissances qu'ils butinent dans les rayons du pauvre industriel, eux,
-pauvres affamés de science. Ou en a vu qui, animés pas cette fièvre
-d'apprendre, ont commencé et complété une instruction, sinon brillante,
-suffisante du moins, que leur pauvreté ne leur permettait pas
-d'acquérir.</p>
+pauvres affamés de science. Ou en a vu qui, animés pas cette fièvre
+d'apprendre, ont commencé et complété une instruction, sinon brillante,
+suffisante du moins, que leur pauvreté ne leur permettait pas
+d'acquérir.</p>
-<p>Quand le bouquineur qui achète déniche un ouvrage qui lui convient, il
-s'avance vers le bouquiniste et lui montre sa conquête. Celui-ci ne
+<p>Quand le bouquineur qui achète déniche un ouvrage qui lui convient, il
+s'avance vers le bouquiniste et lui montre sa conquête. Celui-ci ne
regarde pas le titre de l'ouvrage, il se contente de demander dans
-quelle case on l'a pris. «Dans celle-là.--C'est 25 centimes.--Non, dans
-cette autre.--C'est 10 sous.--Ou bien dans cette troisième.--Alors,
-monsieur, c'est 1 franc.»</p>
+quelle case on l'a pris. «Dans celle-là.--C'est 25 centimes.--Non, dans
+cette autre.--C'est 10 sous.--Ou bien dans cette troisième.--Alors,
+monsieur, c'est 1 franc.»</p>
-<p>A la fin d'une bonne journée, le bouquineur s'en revient triomphant dans
-son réduit encombré. Il est bardé de bouquins, il en a dans toutes ses
+<p>A la fin d'une bonne journée, le bouquineur s'en revient triomphant dans
+son réduit encombré. Il est bardé de bouquins, il en a dans toutes ses
poches, il en a sous tous ses bras, il en a dans les revers de son habit
et de son gilet, il en a dans son chapeau, il en a dans son parapluie;
il en mettrait dans ses bottes, s'il ne portait pas de souliers. Il
-entasse ses volumes dans sa chambre exiguë, au grand mécontentement de
+entasse ses volumes dans sa chambre exiguë, au grand mécontentement de
sa servante ou de sa femme, qui, lorsque l'encombrement devient par trop
-incommode, fait en cachette, en l'absence du maniaque, venir l'épicier
-voisin, afin de rétablir la circulation.</p>
+incommode, fait en cachette, en l'absence du maniaque, venir l'épicier
+voisin, afin de rétablir la circulation.</p>
<p>Au demeurant, c'est une pauvre industrie que celle du bouquiniste en
plein vent: la plupart des auteurs dont se compose son fonds de commerce
-ont réduit, leurs libraires à la misère; pourquoi n'enverraient-ils pas
-leur bouquiniste à l'hôpital?</p>
+ont réduit, leurs libraires à la misère; pourquoi n'enverraient-ils pas
+leur bouquiniste à l'hôpital?</p>
<p>Puisque nous avons suivi le bouquiniste jusque sur le pont Saint-Michel,
suivons la rue de la Barillerie, et allons faire un tour de promenade
-sur le marché aux Fleurs. Quel contraste entre ces deux industries si
+sur le marché aux Fleurs. Quel contraste entre ces deux industries si
voisines! Ici tout est frais, tout est gracieux, tout exhale un
-délicieux parfum! C'est ici que Fleur-de-Marie est venue acheter son
-pauvre rosier chéri; que la joyeuse grisette du quartier latin vient
-chercher le vase de réséda ou de violettes qu'elle place sur la fenêtre
-de l'étudiant, que l'ouvrière laborieuse vient choisir la fleur préférée
-qui doit égayer sa mansarde; que le mari fidèle et attentionné fait
-emplette du fastueux dahlia, offrande destinée à célébrer la fête de sa
+délicieux parfum! C'est ici que Fleur-de-Marie est venue acheter son
+pauvre rosier chéri; que la joyeuse grisette du quartier latin vient
+chercher le vase de réséda ou de violettes qu'elle place sur la fenêtre
+de l'étudiant, que l'ouvrière laborieuse vient choisir la fleur préférée
+qui doit égayer sa mansarde; que le mari fidèle et attentionné fait
+emplette du fastueux dahlia, offrande destinée à célébrer la fête de sa
femme. Ici les visages des chalands offrent encore un reflet de la
-marchandise qu'ils convoitent; ils sont riants, épanouis, ouverts...
-comme celui du bouquineur était jaune, poudreux et renfrogné.</p>
+marchandise qu'ils convoitent; ils sont riants, épanouis, ouverts...
+comme celui du bouquineur était jaune, poudreux et renfrogné.</p>
-<p>Mais nous vivons dans le siècle de la concurrence; ce vieux et
+<p>Mais nous vivons dans le siècle de la concurrence; ce vieux et
respectable bazar de la Flore parisienne, autrefois sans rival, voyait
-accourir de tous les points de la capitale, à pied, en omnibus, en
-fiacres, en équipages, tous les fidèles adorateurs de la florissante
-déesse; pas un aristocratique salon, pas une riante chambrette, qui ne
-tirât du quai aux Fleurs son atmosphère suave et embaumée.</p>
+accourir de tous les points de la capitale, à pied, en omnibus, en
+fiacres, en équipages, tous les fidèles adorateurs de la florissante
+déesse; pas un aristocratique salon, pas une riante chambrette, qui ne
+tirât du quai aux Fleurs son atmosphère suave et embaumée.</p>
-<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Vue générale du Boulevard du Temple.--Marchands
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Vue générale du Boulevard du Temple.--Marchands
ambulants.</b></p>
<p class="lef"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Un pont volant sur un ruisseau.</b></p>
<p class="rig"><img alt="" src="images/005c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le Bouquiniste et le Bouquineur.</b></p>
-<p>Aujourd'hui il règne encore, mais il ne règne plus seul. Deux autres
-marches se partagent sa couronne odorante; l'un étale ses gracieuses
-richesses dans le riche quartier de la Chaussée-d'Antin, et déroule aux
+<p>Aujourd'hui il règne encore, mais il ne règne plus seul. Deux autres
+marches se partagent sa couronne odorante; l'un étale ses gracieuses
+richesses dans le riche quartier de la Chaussée-d'Antin, et déroule aux
pieds de la Madeleine son merveilleux, tapis aux mille couleurs, aux
-mille parfums; l'autre, plus modeste, mais plus joyeux, plus animé,
+mille parfums; l'autre, plus modeste, mais plus joyeux, plus animé,
improvise chaque semaine un ravissant parterre autour des cascades du
-Château-d'Eau, à l'extrémité du boulevard Saint-Martin, au commencement
-du boulevard du Temple; c'est là que le jeune fantassin sentimental
-retrouve la petite bonne, sa <i>payse</i>, à laquelle il offre en soupirant
-l'humble bouquet de violettes, ou le vase de giroflée; c'est là
+Château-d'Eau, à l'extrémité du boulevard Saint-Martin, au commencement
+du boulevard du Temple; c'est là que le jeune fantassin sentimental
+retrouve la petite bonne, sa <i>payse</i>, à laquelle il offre en soupirant
+l'humble bouquet de violettes, ou le vase de giroflée; c'est là
qu'accourent, de tous les ateliers d'alentour des troupes rieuses de
-folâtres ouvrières; l'actrice des boulevards, en négligé du matin, s'y
-promène comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites
-dont elle emplira les vases de sa cheminée et la rustique jardinière de
-son mystérieux boudoir;--le bon bourgeois du Marais, qui l'a applaudie
-la veille à l'un des théâtres voisins, la reconnaît, et se range
-respectueusement pour la laisser passer. Il serait fort tenté de lui
-adresser un galant madrigal; le lieu et la circonstance prêteraient si
-bien à la comparaison poétique; mais on pourrait le voir et l'entendre,
-et madame son épouse ne plaisante pas sur un pareil sujet; il résiste à
+folâtres ouvrières; l'actrice des boulevards, en négligé du matin, s'y
+promène comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites
+dont elle emplira les vases de sa cheminée et la rustique jardinière de
+son mystérieux boudoir;--le bon bourgeois du Marais, qui l'a applaudie
+la veille à l'un des théâtres voisins, la reconnaît, et se range
+respectueusement pour la laisser passer. Il serait fort tenté de lui
+adresser un galant madrigal; le lieu et la circonstance prêteraient si
+bien à la comparaison poétique; mais on pourrait le voir et l'entendre,
+et madame son épouse ne plaisante pas sur un pareil sujet; il résiste à
la tentation, et va marchander une botte de mouron pour ses serins:
c'est plus sage.</p>
<p>En traversant l'antique quai aux Fleurs, ce pays limitrophe du pays
Latin, n'avez-vous pas entendu le cri nasillard du marchand d'habits.
-C'est dans ce quartier, peuplé de jeunes étudiants, que le marchand
-d'habits exerce de préférence son industrie quelque peu israélite. Il
-sait que l'étudiant de première année ne tardera pas à vouloir se
-défaire de sa défroque provinciale, pour l'échanger contre un fac-similé
-de la peau du lion parisien; que celui de seconde ou de troisième année
-a souvent des besoins imprévus vers le 15 du mois, alors que la trop
-mince pension paternelle est déjà épuisée, et que les jeudis de la
-Chaumière, les lundis du Prado, les samedis de l'Opéra, au temps du
-carnaval, exigent impérieusement un supplément de budget dans
+C'est dans ce quartier, peuplé de jeunes étudiants, que le marchand
+d'habits exerce de préférence son industrie quelque peu israélite. Il
+sait que l'étudiant de première année ne tardera pas à vouloir se
+défaire de sa défroque provinciale, pour l'échanger contre un fac-similé
+de la peau du lion parisien; que celui de seconde ou de troisième année
+a souvent des besoins imprévus vers le 15 du mois, alors que la trop
+mince pension paternelle est déjà épuisée, et que les jeudis de la
+Chaumière, les lundis du Prado, les samedis de l'Opéra, au temps du
+carnaval, exigent impérieusement un supplément de budget dans
l'escarcelle du besogneux habitant de la rue Saint-Jacques et de la rue
-de La Harpe. Voilà le marchand d'habits, joyeux, mes pauvres compagnons!
-Vendez lui l'utile pour avoir l'agréable; vendez lui le manteau, le
-pantalon, la redingote, pour avoir de quoi payer le costume de débardeur
-ou de ravageur. Écoutez; c'est lui qui passe; <i>Marchand d'habits!
+de La Harpe. Voilà le marchand d'habits, joyeux, mes pauvres compagnons!
+Vendez lui l'utile pour avoir l'agréable; vendez lui le manteau, le
+pantalon, la redingote, pour avoir de quoi payer le costume de débardeur
+ou de ravageur. Écoutez; c'est lui qui passe; <i>Marchand d'habits!
habits... habits...</i> Appelez-le! sifflez-le! il vous a vu... il monte...
-le voilà dans votre mansarde. Il salue à peine; il jette un regard
-observateur autour de lui, et suppute le prix qu'il vous offrira d'après
-l'urgence de vos besoins, que lui révèle le délabrement de votre
-chambre. Plus l'urgence sera impérieuse, plus le besoin sera grand, plus
+le voilà dans votre mansarde. Il salue à peine; il jette un regard
+observateur autour de lui, et suppute le prix qu'il vous offrira d'après
+l'urgence de vos besoins, que lui révèle le délabrement de votre
+chambre. Plus l'urgence sera impérieuse, plus le besoin sera grand, plus
bas sera son prix! Telles sont ses m&oelig;urs commerciales!--De ce superbe
-manteau de cinquante écus, il vous offrira avec efforts vingt livres...
+manteau de cinquante écus, il vous offrira avec efforts vingt livres...
de ce pantalon de cashmir, six francs... de cette redingote toute neuve,
-dix ou quinze francs tout au juste... et, par-dessus le marché, il vous
-demandera en vieux gilet, ce vieux chapeau, ces vieilles boîtes!--Vous
-vous récriez; vous l'appelez juif, arabe, usurier!--Il vous tourne
-stoïquement les talons, passe la porte, et descend lourdement
+dix ou quinze francs tout au juste... et, par-dessus le marché, il vous
+demandera en vieux gilet, ce vieux chapeau, ces vieilles boîtes!--Vous
+vous récriez; vous l'appelez juif, arabe, usurier!--Il vous tourne
+stoïquement les talons, passe la porte, et descend lourdement
l'escalier, bien convaincu que vous le rappellerez, et que vous finirez
-par accepter son marché usuraire; il vous compte alors vos trente-cinq
+par accepter son marché usuraire; il vous compte alors vos trente-cinq
ou quarante livres, tout en vous faisant remarquer que vous faites une
-excellente affaire, que vos effets tout neufs sont dans un état
-pitoyable, et qu'il lui faudra dépenser plus de soixante francs en
-réparations.--Puis il s'éloigne emportant son butin; et, parvenu dans la
+excellente affaire, que vos effets tout neufs sont dans un état
+pitoyable, et qu'il lui faudra dépenser plus de soixante francs en
+réparations.--Puis il s'éloigne emportant son butin; et, parvenu dans la
rue, il vous lance d'une voix narquoise et moqueuse son cri d'oiseau de
proie: Mar....chand d'habits... habits... habits...</p>
<p>En passant sur le Pont-Neuf, nous pouvons remarquer une des plus
-curieuses petites industries en plein vent qui s'exercent sur le pavé
-boueux de la capitale. Voyez ce vieux bonhomme déguenillé, et sa digne
-et symétrique épouse, assis, dès le matin, sur de vieilles chaises
-placées tout au bord du trottoir, et tournant le dos à Henri IV. La
-partie inférieure de ce siège grossier est fermée, et forme une boîte;
-au milieu du dossier est fixé un poteau, qui s'élève peu majestueusement
-vers les regards des passants, et supporte un écriteau où sont
-barbouillés ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent
-et miaulent de la façon la plus terrible: <i>Jean et sa femme tond les
+curieuses petites industries en plein vent qui s'exercent sur le pavé
+boueux de la capitale. Voyez ce vieux bonhomme déguenillé, et sa digne
+et symétrique épouse, assis, dès le matin, sur de vieilles chaises
+placées tout au bord du trottoir, et tournant le dos à Henri IV. La
+partie inférieure de ce siège grossier est fermée, et forme une boîte;
+au milieu du dossier est fixé un poteau, qui s'élève peu majestueusement
+vers les regards des passants, et supporte un écriteau où sont
+barbouillés ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent
+et miaulent de la façon la plus terrible: <i>Jean et sa femme tond les
chiens--coupe la queue aux chats--et va-t-en ville.</i></p>
-<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Vue du Marché aux fleurs du Château-d'Eau.</b></p>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Vue du Marché aux fleurs du Château-d'Eau.</b></p>
<p>On se demande comment ces braves gens peuvent gagner leur vie au moyen
-de cette bohémienne industrie. C'est à peine si, au fort de la canicule,
-on voit une vieille rentière du Marais, ou un vénérable employé à douze
-cents francs, amener, par-ci, par-là, un client, ou plutôt un patient, à
-ces estimables barbiers de la race canine; et encore l'opération
-n'est-elle guère mieux payée qu'une barbe ou une coupe de cheveux
+de cette bohémienne industrie. C'est à peine si, au fort de la canicule,
+on voit une vieille rentière du Marais, ou un vénérable employé à douze
+cents francs, amener, par-ci, par-là, un client, ou plutôt un patient, à
+ces estimables barbiers de la race canine; et encore l'opération
+n'est-elle guère mieux payée qu'une barbe ou une coupe de cheveux
humains! Comment donc font-ils pour vivre?.... C'est ici que l'industrie
a besoin de toutes ses ressources infinies pour pouvoir donner le pain
-et le gîte à ses fidèles et humbles sectateurs. Si Jean et sa femme
+et le gîte à ses fidèles et humbles sectateurs. Si Jean et sa femme
<i>travaille</i> rarement sur le trottoir du Pont-Neuf, il faut croire que,
plus souvent, il <i>va-t-en ville</i>, qu'il a des pratiques assez bien
-douées par la fortune pour se faire tondre et accommoder à domicile,
-trouvant trop roturier, trop <i>peuple</i> de venir s'étendre sur le dos, les
-quatre pattes en l'air et le museau renversé, sur le pavé du pont, aux
+douées par la fortune pour se faire tondre et accommoder à domicile,
+trouvant trop roturier, trop <i>peuple</i> de venir s'étendre sur le dos, les
+quatre pattes en l'air et le museau renversé, sur le pavé du pont, aux
yeux de tous les passants, pour livrer leur toison aux ciseaux de ces
artistes en plein vent. Les chiens et les chats de bonne maison sont un
-peu plus aristocrates que cela!--Aux profits de cette clientèle secrète,
+peu plus aristocrates que cela!--Aux profits de cette clientèle secrète,
Jean et sa femme ajoutent encore ceux de la traite de leurs clients et
-des descendants de ceux-ci. Le caravansérail dans lequel ils enferment
-leur marchandise vivante, c'est précisément cette espèce de boîte que
-forme la base de leur chaise: c'est là que le petit chien et le jeune
-chat sont emprisonnés pêle-mêle et vivent, dans la meilleure
+des descendants de ceux-ci. Le caravansérail dans lequel ils enferment
+leur marchandise vivante, c'est précisément cette espèce de boîte que
+forme la base de leur chaise: c'est là que le petit chien et le jeune
+chat sont emprisonnés pêle-mêle et vivent, dans la meilleure
intelligence, de la maigre bouillie qu'on leur distribue deux fouis par
-jour, jusqu'à ce qu'un chaland compatissant les retire de ces limbes
-ténébreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique. Jean
-et sa femme est encore le médecin de sa clientèle à quatre pattes; il en
+jour, jusqu'à ce qu'un chaland compatissant les retire de ces limbes
+ténébreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique. Jean
+et sa femme est encore le médecin de sa clientèle à quatre pattes; il en
est le Purgon, si le cas l'exige; il en est le Fleurant, si la maladie
le prescrit. Le malade succombe-t-il, il se charge en pleurant de ses
-funérailles. Les funérailles consistent à écorcher le défunt et à vendre
-sa peau... Que Dieu nous garde de sonder plus avant ce mystère! Honnêtes
-gargotiers des barrières et des <i>tapis francs</i> de la Cité, servez chaud,
-et que les pratiques digèrent en paix!!!</p>
+funérailles. Les funérailles consistent à écorcher le défunt et à vendre
+sa peau... Que Dieu nous garde de sonder plus avant ce mystère! Honnêtes
+gargotiers des barrières et des <i>tapis francs</i> de la Cité, servez chaud,
+et que les pratiques digèrent en paix!!!</p>
<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le Marchand d'habits.
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le Tondeur de chiens.
-&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La boutique à un sou.</b></p>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La boutique à un sou.</b></p>
<p>Le tondeur de chiens, dans la chaude saison, ajoute aux mille
-spécialités de son industrie celle de baigneur de chiens; il conduit ses
-pensionnaires sous une arche du Pont-Neuf, et leur donne des leçons de
-natation et de propreté, L'hiver, il remplace cette branche impossible
-de son art par l'exercice de quelques petites professions libérales,
-telles que celle de commissionnaire et de décrotteur. En toutes saisons,
-il vend la toison des caniches à certains marchands de laine à matelas,
+spécialités de son industrie celle de baigneur de chiens; il conduit ses
+pensionnaires sous une arche du Pont-Neuf, et leur donne des leçons de
+natation et de propreté, L'hiver, il remplace cette branche impossible
+de son art par l'exercice de quelques petites professions libérales,
+telles que celle de commissionnaire et de décrotteur. En toutes saisons,
+il vend la toison des caniches à certains marchands de laine à matelas,
et des peaux de chats aux marchands de peaux de lapins, qui les
-revendent à quelques fabricants marrons de fourrures de martres ou de
+revendent à quelques fabricants marrons de fourrures de martres ou de
renards de Russie. Plus d'une sensible lorette qui pleure son angora
-défunt le porte peut-être à ses bras sous la forme d'un manchon, ou au
-bas de sa robe en façon du garniture fourrée! O mystères de l'industrie!
-Mais la plupart des petits métiers sont bien plus restreints que
-celui-là, et ne peuvent sortir du cercle étroit d'une spécialité unique.
-Ainsi le pauvre rémouleur qui va par les rues, chargé de sa lourde
+défunt le porte peut-être à ses bras sous la forme d'un manchon, ou au
+bas de sa robe en façon du garniture fourrée! O mystères de l'industrie!
+Mais la plupart des petits métiers sont bien plus restreints que
+celui-là, et ne peuvent sortir du cercle étroit d'une spécialité unique.
+Ainsi le pauvre rémouleur qui va par les rues, chargé de sa lourde
machine, appelant le travail qui ne vient pas toujours! Ainsi le petit
-décrotteur, qu'a ruiné pour toujours le grand décrotteur en boutique, et
-qui, tristement assis sur sa boîte, regarde, d'un &oelig;il découragé, passer
-devant lui les pieds hâtifs des piétons. Ainsi encore ces troupes de
-pauvres enfants alsaciens qui, pâles, blêmes, transis de froid et de
-faim, s'arrêtent sous vos fenêtres et improvisent un naïf concert qu'il
+décrotteur, qu'a ruiné pour toujours le grand décrotteur en boutique, et
+qui, tristement assis sur sa boîte, regarde, d'un &oelig;il découragé, passer
+devant lui les pieds hâtifs des piétons. Ainsi encore ces troupes de
+pauvres enfants alsaciens qui, pâles, blêmes, transis de froid et de
+faim, s'arrêtent sous vos fenêtres et improvisent un naïf concert qu'il
leur faut recommencer bien des fois avant d'avoir recueilli le pain de
-la journée. Puis voici, au coin d'un trottoir, un industriel moins
-souffreteux, un hardi faubourien, qui établit son petit éventaire sur
-lequel il lance à tour de bras, et en feignant de rassembler toutes ses
-forces, des crayons effilés dont la pointe résiste à cette double
-épreuve... Qui ne voudrait lui acheter des crayons aussi merveilleux?</p>
+la journée. Puis voici, au coin d'un trottoir, un industriel moins
+souffreteux, un hardi faubourien, qui établit son petit éventaire sur
+lequel il lance à tour de bras, et en feignant de rassembler toutes ses
+forces, des crayons effilés dont la pointe résiste à cette double
+épreuve... Qui ne voudrait lui acheter des crayons aussi merveilleux?</p>
<p>Cet autre pousse devant lui, sur un petit train de chariot, un
-assortiment complet d'ustensiles de ménage, et il offre chacun de ses
+assortiment complet d'ustensiles de ménage, et il offre chacun de ses
articles... pour combien? Pour cinq sous!... vingt-cinq centimes, au
-choix! Cinq sous! vingt-cinq centimes la pièce!...--Plus loin un autre
-commerçant, traînant aussi sa petite boutique chargée de mille objets
-divers, invite les passants à s'arrêter, à examiner, à choisir... Il
-vend... ou plutôt il donne... il donne tout son étalage... à un sou... à
-un sou la pièce!...</p>
+choix! Cinq sous! vingt-cinq centimes la pièce!...--Plus loin un autre
+commerçant, traînant aussi sa petite boutique chargée de mille objets
+divers, invite les passants à s'arrêter, à examiner, à choisir... Il
+vend... ou plutôt il donne... il donne tout son étalage... à un sou... à
+un sou la pièce!...</p>
<br><br>
-<h3>ÉTUDES COMIQUES.</h3>
+<h3>ÉTUDES COMIQUES.</h3>
<h4>Le Trembleur, ou les Lectures dangereuse.</h4>
<p class="mid">(Suite et fin.--Voir t. II, p. 362.)</p>
<br>
-<h4>Scène VII.</h4>
+<h4>Scène VII.</h4>
<p class="mid">M. TOUCHARD, M. RONDIN.</p>
-<p>M. RONDIN.--Ah çà, voyons... allez-vous m'expliquer...</p>
+<p>M. RONDIN.--Ah çà, voyons... allez-vous m'expliquer...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>se laissant tomber sur une chaise, et tendant la lettre à
+<p>M. TOUCHARD, <i>se laissant tomber sur une chaise, et tendant la lettre à
Rondin</i>.--Lisez! lisez!...</p>
-<p>M. RONDIN, <i>étonné</i>.--Qu'est-ce que c'est que ce papier?</p>
+<p>M. RONDIN, <i>étonné</i>.--Qu'est-ce que c'est que ce papier?</p>
<p>M. TOUCHARD.--La lettre... la lettre de ma femme... que j'ai
-interceptée... Ah! c'était une inspiration... Il y a une Providence!</p>
+interceptée... Ah! c'était une inspiration... Il y a une Providence!</p>
-<p>M. RONDIN.--Mais il est peut-être des secrets qu'un mari ne doit confier
-à personne... pas même à son meilleur ami...</p>
+<p>M. RONDIN.--Mais il est peut-être des secrets qu'un mari ne doit confier
+à personne... pas même à son meilleur ami...</p>
<p>M. TOUCHARD.--Quoi! vous vous figurez que c'est un billet d'amour... une
trahison conjugale... ce ne serait rien!</p>
@@ -1677,45 +1641,45 @@ mais, ceci...</p>
<p>M. TOUCHARD, <i>tragiquement</i>.--Une affaire de cour d'assises!... Lisez,
Rondin, lisez...</p>
-<p>M. RONDIN, <i>déployant la lettre, à part</i>.--Ma parole d'honneur, je crois
+<p>M. RONDIN, <i>déployant la lettre, à part</i>.--Ma parole d'honneur, je crois
que je tremble. <i>(Il lit.)</i></p>
-<p>«Ma chére madame Gibert,</p>
+<p>«Ma chére madame Gibert,</p>
-<p>«Je suis très-satisfaite de <i>la poudre anonyme</i> que vous m'avez vendue
+<p>«Je suis très-satisfaite de <i>la poudre anonyme</i> que vous m'avez vendue
il y a quinze jours... l'effet en est merveilleux, ainsi que vous me
-l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperçu de rien... Remettez-en une
-seconde boîte entièrement semblable à la première à la personne qui vous
+l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperçu de rien... Remettez-en une
+seconde boîte entièrement semblable à la première à la personne qui vous
portera ce billet. Cachetez bien. Je vous recommande par-dessus tout la
-discrétion, le secret, le mystère. Vous comprenez que ces choses-là
+discrétion, le secret, le mystère. Vous comprenez que ces choses-là
doivent se cacher comme un crime.</p>
-<p>«Votre dévouée,</p>
+<p>«Votre dévouée,</p>
-<p>«Femme TOUCHARD.»</p>
+<p>«Femme TOUCHARD.»</p>
<p>M. TOUCHARD.--Est-ce clair?</p>
<p>M. RONDIN.--Je suis confondu!... Mais pourtant je ne puis croire...</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'après mon autopsie.</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'après mon autopsie.</p>
-<p>M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous hâtez pas
-d'émettre un soupçon aussi odieux...</p>
+<p>M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous hâtez pas
+d'émettre un soupçon aussi odieux...</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Que je ne me hâte pas!</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Que je ne me hâte pas!</p>
-<p>M. RONDIN.--Non; il y a là-dessous un malentendu, j'en suis sûr... Un
-mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystère
-s'éclaircira... il faut l'interroger... à l'instant même... Je ne veux
-pas que vous gardiez une minute de plus des idées outrageantes pour
+<p>M. RONDIN.--Non; il y a là-dessous un malentendu, j'en suis sûr... Un
+mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystère
+s'éclaircira... il faut l'interroger... à l'instant même... Je ne veux
+pas que vous gardiez une minute de plus des idées outrageantes pour
votre femme...</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zèle
+<p>M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zèle
dans une circonstance comme celle-ci...</p>
-<p>M. RONDIN.--Allez-vous me soupçonner aussi?... Mais c'est de
-l'égarement!...</p>
+<p>M. RONDIN.--Allez-vous me soupçonner aussi?... Mais c'est de
+l'égarement!...</p>
<p>M. TOUCHARD.--Eh bien! jurez-moi sur l'honneur de faire ce que je vais
vous dire.</p>
@@ -1723,33 +1687,33 @@ vous dire.</p>
<p>M. RONDIN.--Parlez...</p>
<p>M. TOUCHARD.--- Rendez-vous avec cette lettre chez cette, dame Gibert...
-et rapportez-moi la boîte qu'elle vous remettra.</p>
+et rapportez-moi la boîte qu'elle vous remettra.</p>
<p>M. RONDIN.--Que voulez-vous faire?</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-même...</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-même...</p>
<p>M. RONDIN.--Non; restez... j'y vais... Mais soyez prudent... point
-d'éclat... Point de violence jusqu'à mon retour.</p>
+d'éclat... Point de violence jusqu'à mon retour.</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est nécessaire que
-mes soupçons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la
+<p>M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est nécessaire que
+mes soupçons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la
justice...</p>
<p>M. RONDIN.--Y pensez-vous?...</p>
<p>M. TOUCHARD.--Allez, au nom du ciel! allez chercher cette <i>poudre
-anonyme...</i> Sans cette pièce à conviction, on ne pourrait rien
-établir... Allez, et veuillez passer chez mon médecin, et le prier de
+anonyme...</i> Sans cette pièce à conviction, on ne pourrait rien
+établir... Allez, et veuillez passer chez mon médecin, et le prier de
venir tout de suite...</p>
<p>M. RONDIN.--Est-ce que vous souffrez?</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon médecin. (<i>M.
+<p>M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon médecin. (<i>M.
Rondin sort.</i>)</p>
<br>
-<h4>Scène VIII</h4>
+<h4>Scène VIII</h4>
<p class="mid">M. TOUCHARD, puis JOSEPH.</p>
@@ -1758,18 +1722,18 @@ Lescombat... d'une marquise de Brinvilliers!... Qui l'aurait dit? grand
Dieu!... Une femme qui, depuis vingt-cinq ans, m'accable de soins, de
marques de tendresse... Fiez-vous donc aux apparences!... On ne sait
jamais ce qu'il y a dans le c&oelig;ur... Sans ma prudence, je partageais le
-sort du malheureux forgeron du Glandier. Mais, grâce au ciel et à ma
-<i>Gazette des Tribunaux</i>, j'ai su prévenir le crime... Prévenir!... que
-dis-je?... qui le sait?... cette première boîte!... J'ai peut-être
-absorbé un poison lent... je descends peut-être, sans m'en apercevoir,
-dans la tombe... Ah! misérable épouse!...</p>
+sort du malheureux forgeron du Glandier. Mais, grâce au ciel et à ma
+<i>Gazette des Tribunaux</i>, j'ai su prévenir le crime... Prévenir!... que
+dis-je?... qui le sait?... cette première boîte!... J'ai peut-être
+absorbé un poison lent... je descends peut-être, sans m'en apercevoir,
+dans la tombe... Ah! misérable épouse!...</p>
<p>JOSEPH, <i>entrant et fouillant dans ses poches</i>.--Monsieur...</p>
<p>M. TOUCHARD.--C'est Joseph!... un des complices, je n'en puis douter...</p>
<p>JOSEPH.--Monsieur, vous n'auriez pas vu la lettre que madame m'avait
-donnée à porter?</p>
+donnée à porter?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Tu l'as perdue?</p>
@@ -1783,13 +1747,13 @@ faire.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Ah!... Eh bien! j'irai lui parler...</p>
<p>JOSEPH.--Et quand j'ai mis la main dans ma poche pour prendre la
-lettre... absente... disparue... Madame va être d'une colère!...</p>
+lettre... absente... disparue... Madame va être d'une colère!...</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Et, dis-moi, tu n'es pas allé jusque chez madame Gibert?</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Et, dis-moi, tu n'es pas allé jusque chez madame Gibert?</p>
-<p>JOSEPH.--Tiens!... vous savez!... Vous avez trouvé la lettre?...</p>
+<p>JOSEPH.--Tiens!... vous savez!... Vous avez trouvé la lettre?...</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Entre là... entre dans ma chambre...</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Entre là... entre dans ma chambre...</p>
<p>JOSEPH.--Pourquoi faire?</p>
@@ -1799,8 +1763,8 @@ lettre... absente... disparue... Madame va être d'une colère!...</p>
<p>M. TOUCHARD.--Entre, te dis-je!</p>
-<p>JOSEPH.--Voilà, monsieur, voilà... (<i>Il entre dans la chambre; Touchard
-ferme virement la porte à double tour et retire la clef.</i>)</p>
+<p>JOSEPH.--Voilà, monsieur, voilà... (<i>Il entre dans la chambre; Touchard
+ferme virement la porte à double tour et retire la clef.</i>)</p>
<p>M. TOUCHARD.--Je le tiens!</p>
@@ -1810,209 +1774,209 @@ ferme virement la porte à double tour et retire la clef.</i>)</p>
l'interrogatoire...</p>
<br>
-<h4>Scène IX.</h4>
+<h4>Scène IX.</h4>
-<p class="mid">M. TOUCHARD, LE MÉDECIN.</p>
+<p class="mid">M. TOUCHARD, LE MÉDECIN.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous
+<p>LE MÉDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous
me demandiez tout de suite, tout de suite... Est-ce que nous sommes
malade?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Docteur, vous allez apprendre des choses qui vont bien
-vous étonner.</p>
+vous étonner.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Il n'est pas encore temps de parler clairement... Mais
-dites-moi avec franchise, sans me rien déguiser, la main sur la
-conscience... quels étaient les symptômes de la maladie que j'ai faite
+dites-moi avec franchise, sans me rien déguiser, la main sur la
+conscience... quels étaient les symptômes de la maladie que j'ai faite
il y a deux mois?</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment où vous étiez
-malade... mais aujourd'hui que vous êtes tout à fait rétabli, je vous
-avouerai que vous aviez tous les symptômes...</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment où vous étiez
+malade... mais aujourd'hui que vous êtes tout à fait rétabli, je vous
+avouerai que vous aviez tous les symptômes...</p>
<p>M. TOUCHARD.--D'un empoisonnement?</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Eh non! d'une fièvre cérébrale. Nous avons heureusement
-combattu le mal dès son principe, ce qui ne lui a pas permis de se
-développer...</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Eh non! d'une fièvre cérébrale. Nous avons heureusement
+combattu le mal dès son principe, ce qui ne lui a pas permis de se
+développer...</p>
<p>M. TOUCHARD.--Et... ne pourriez-vous vous tromper?... n'y a-t-il pas
-quelque rapport entre les symptômes de la fièvre cérébrale et ceux de
+quelque rapport entre les symptômes de la fièvre cérébrale et ceux de
l'empoisonnement?</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions?</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (<i>à part</i>). En effet, la
-première boîte a été achetée il y a quinze jours. (<i>Haut</i>.) Regardez un
+<p>M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (<i>à part</i>). En effet, la
+première boîte a été achetée il y a quinze jours. (<i>Haut</i>.) Regardez un
peu ma langue. (<i>Il tire la langue</i>.)</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Elle est fort bonne.</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Elle est fort bonne.</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Tâtez-moi un peu le pouls.</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Tâtez-moi un peu le pouls.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Il est peu agité; mais cela provient sans doute du trouble
-où je vous vois... Vous êtes en proie à quelque violente inquiétude.</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Il est peu agité; mais cela provient sans doute du trouble
+où je vous vois... Vous êtes en proie à quelque violente inquiétude.</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Tâtez un peu mon ventre.</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Tâtez un peu mon ventre.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Il me paraît être dans son état normal.</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Il me paraît être dans son état normal.</p>
-<p>M. TOUCHARD, à part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on
-ne le sent pas... Aucun signe extérieur... ni intérieur... Ah! c'est
+<p>M. TOUCHARD, à part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on
+ne le sent pas... Aucun signe extérieur... ni intérieur... Ah! c'est
affreux!</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul.</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Docteur, savez-vous ce que c'est que la <i>poudre anonyme</i>?</p>
-<p>LE MÉDECIN.--La poudre anonyme?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--La poudre anonyme?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Oui.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que c'est ça?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que c'est ça?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Je vous le demande.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... <i>Anonyme</i> est un mot tiré du
+<p>LE MÉDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... <i>Anonyme</i> est un mot tiré du
grec qui signifie <i>sans nom</i>. Ainsi, <i>poudre anonyme</i>, c'est poudre <i>sans
nom</i>.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Sans nom! c'est cela, parbleu, c'est bien cela!</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Vous le saurez. Ecoutez, docteur; dans un instant je vais
vous charger d'une mission des plus graves, d'une expertise on ne peut
-plus sérieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et
+plus sérieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et
n'en perdez pas un mot.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Ah çà! de quoi diable s'agit-il donc?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Ah çà! de quoi diable s'agit-il donc?</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Prêtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs...</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Prêtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs...</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand
-meurt-on sans son médecin?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand
+meurt-on sans son médecin?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Ne riez pas, je vous en supplie. Si je meurs... Faites-moi
-le plaisir de procéder à mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux.</p>
+le plaisir de procéder à mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Mais enfin...</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Mais enfin...</p>
<p>M. TOUCHARD.--Promettez-le moi! jurez-le moi!</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce
-plaisir-là.</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce
+plaisir-là.</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Et si vous découvrez quelque chose d'extraordinaire,
-quelque chose d'inusité, allez trouver mon ancien associé, M. Rondin, à
+<p>M. TOUCHARD.--Et si vous découvrez quelque chose d'extraordinaire,
+quelque chose d'inusité, allez trouver mon ancien associé, M. Rondin, à
sa maison de Bougival, et dites-lui de vous rapporter exactement ce qui
-s'est dit, ce qui s'est passé ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne
-j'ai arrêté mes soupçons.</p>
+s'est dit, ce qui s'est passé ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne
+j'ai arrêté mes soupçons.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Quels soupçons?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Quels soupçons?</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Vous les connaîtrez. M. Rondin vous remettra en outre une
-lettre que vous déposerez entre les mains du procureur du roi en lui
-faisant votre déclaration.</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Vous les connaîtrez. M. Rondin vous remettra en outre une
+lettre que vous déposerez entre les mains du procureur du roi en lui
+faisant votre déclaration.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Quelle déclaration?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Quelle déclaration?</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frappé lors de mon
+<p>M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frappé lors de mon
autopsie.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Ah! bien, très-bien!... vous y tenez donc toujours?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Ah! bien, très-bien!... vous y tenez donc toujours?</p>
-<p>M. TOUCHARD.--De grâce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est
+<p>M. TOUCHARD.--De grâce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est
pas gai.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Non, certes!</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Non, certes!</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Vous engagerez même le magistrat à faire subir un
-interrogatoire à ce même M. Rondin, et à le confronter avec la personne
-que ce dernier vous aura désignée.</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Vous engagerez même le magistrat à faire subir un
+interrogatoire à ce même M. Rondin, et à le confronter avec la personne
+que ce dernier vous aura désignée.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Bon!... ça n'est pas clair... mais n'importe.</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Bon!... ça n'est pas clair... mais n'importe.</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Tout cela s'éclaircira au grand jour...</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Tout cela s'éclaircira au grand jour...</p>
-<p>LE MÉDECIN.--De l'autopsie?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--De l'autopsie?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Oui.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Bravo!</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Bravo!</p>
<p>M. TOUCHARD.--Vous le jurez?</p>
-<p>LE MÉDECIN, <i>solennellement</i>.--Je le jure.</p>
+<p>LE MÉDECIN, <i>solennellement</i>.--Je le jure.</p>
<br>
-<h4>Scène X.</h4>
+<h4>Scène X.</h4>
-<p class="mid">Les mêmes, RONDIN.</p>
+<p class="mid">Les mêmes, RONDIN.</p>
<p>M. RONDIN.--Me voici.</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Vous avez la boîte?</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Vous avez la boîte?</p>
-<p>M. RONDIN.--Voici la boîte... (<i>Il la donne à Touchard</i>.)</p>
+<p>M. RONDIN.--Voici la boîte... (<i>Il la donne à Touchard</i>.)</p>
<p>M. TOUCHARD.--Merci, mon ami, merci. Je n'oublierai jamais le service
-que vous venez de me rendre. (<i>A lui-même</i>.) La voilà donc cette <i>poudre
-anonyme</i>... la voilà, je la tiens... et la vérité va éclater.</p>
+que vous venez de me rendre. (<i>A lui-même</i>.) La voilà donc cette <i>poudre
+anonyme</i>... la voilà, je la tiens... et la vérité va éclater.</p>
<p>M. RONDIN.--Voyons Touchard... de la circonspection. Vous n'avez plus
-rien à craindre... agissez froidement, je vous en prie.</p>
+rien à craindre... agissez froidement, je vous en prie.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Soyez tranquille. Les choses vont se passer suivant les
-règles observées en pareil cas...--Docteur!</p>
+règles observées en pareil cas...--Docteur!</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Monsieur Touchard?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Monsieur Touchard?</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>qui a ouvert le placard</i>.--Prenez cette boîte... et cette
+<p>M. TOUCHARD, <i>qui a ouvert le placard</i>.--Prenez cette boîte... et cette
tasse de chocolat...</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Du chocolat? bien obligé; j'ai déjeuné.</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Du chocolat? bien obligé; j'ai déjeuné.</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Malheureux! gardez-vous d'y goûter.</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Malheureux! gardez-vous d'y goûter.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Que vous fassiez faire l'analyse par les chimistes les
-plus éclairés.</p>
+plus éclairés.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--L'analyse du chocolat?</p>
+<p>LE MÉDECIN.--L'analyse du chocolat?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Oui, de ce chocolat et de cette <i>poudre anonyme</i>.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Ah! voyons donc un peu cette <i>poudre anonyme</i>... (<i>il ouvre
-la boîte.</i>) une poudre blanche... on dirait de la farine...</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Ah! voyons donc un peu cette <i>poudre anonyme</i>... (<i>il ouvre
+la boîte.</i>) une poudre blanche... on dirait de la farine...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>bas à Rondin</i>.--Ou de la mort aux rats, (<i>au Médecin</i>)
-Sentez un peu... de loin... pas de trop près... ça doit avoir un odeur
+<p>M. TOUCHARD, <i>bas à Rondin</i>.--Ou de la mort aux rats, (<i>au Médecin</i>)
+Sentez un peu... de loin... pas de trop près... ça doit avoir un odeur
d'ail.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Mais non; un parfum de vanille des plus suaves.</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Mais non; un parfum de vanille des plus suaves.</p>
<p>M. TOUCHARD.--De vanille!... (<i>A part</i>). Comme mon chocolat... plus de
-doutes. (<i>Bas à Rondin</i>.) Quel raffinement! parfumer les poisons...
-voilà une affaire qui fera du bruit dans la <i>Gazette des Tribunaux</i>.</p>
+doutes. (<i>Bas à Rondin</i>.) Quel raffinement! parfumer les poisons...
+voilà une affaire qui fera du bruit dans la <i>Gazette des Tribunaux</i>.</p>
-<p>M. RONDIN.--J'espère bien que non.</p>
+<p>M. RONDIN.--J'espère bien que non.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Quoi? sérieusement... vous voulez que je fasse analyser...</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Quoi? sérieusement... vous voulez que je fasse analyser...</p>
<p>M. TOUCHARD.--Sur-le-champ... sans le moindre retard...</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Allons, puisque vous le voulez... à tantôt, je viendrai
-vous apprendre le résultat. (<i>Il sort.</i>)</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Allons, puisque vous le voulez... à tantôt, je viendrai
+vous apprendre le résultat. (<i>Il sort.</i>)</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>à lui-même</i>.--Je ne sais si je dois me fier un docteur...
-On a vu des médecins... Je l'observerai.</p>
+<p>M. TOUCHARD, <i>à lui-même</i>.--Je ne sais si je dois me fier un docteur...
+On a vu des médecins... Je l'observerai.</p>
<br>
-<h4>Scène XI</h4>
+<h4>Scène XI</h4>
<p class="mid">M. TOUCHARD, M. RONDIN.</p>
@@ -2022,50 +1986,50 @@ On a vu des médecins... Je l'observerai.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Et... quelle femme est-ce?</p>
-<p>M. RONDIN.--C'est une vieille femme qui habite un sixième étage... mes
-jambes ont compté pour moi.</p>
+<p>M. RONDIN.--C'est une vieille femme qui habite un sixième étage... mes
+jambes ont compté pour moi.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Et... elle a une mauvaise mine...</p>
-<p>M. RONDIN.--Mais les vieilles femmes... qui logent à un sixième étage
-ont ordinairement des figures peu agréables.</p>
+<p>M. RONDIN.--Mais les vieilles femmes... qui logent à un sixième étage
+ont ordinairement des figures peu agréables.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Allons! elle a une mauvaise mine; vous ne voulez pas en
convenir.</p>
-<p>M. RONDIN.--Ma foi, j'en conviens... mais qu'est-ce que ça prouve?</p>
+<p>M. RONDIN.--Ma foi, j'en conviens... mais qu'est-ce que ça prouve?</p>
<p>M. TOUCHARD.--Et que vous a-t-elle dit?</p>
-<p>M. RONDIN.--Pas quatre paroles... Discrétion, mystère... mystère,
-discrétion.</p>
+<p>M. RONDIN.--Pas quatre paroles... Discrétion, mystère... mystère,
+discrétion.</p>
-<p>M. TOUCHARD--. Une vieille femme qui ne dit pas quatre paroles, ça ne
+<p>M. TOUCHARD--. Une vieille femme qui ne dit pas quatre paroles, ça ne
vous prouve rien?</p>
-<p>M. RONDIN.--Ça me prouve qu'elle n'en a pas davantage à dire</p>
+<p>M. RONDIN.--Ça me prouve qu'elle n'en a pas davantage à dire</p>
<p>M. TOUCHARD.--Et pour cause. Avez-vous pris quelques informations?</p>
-<p>M. RONDIN.--Oui; prévoyant que vous m'interrogeriez à ce sujet, j'ai
-questionné quelques-uns des voisins de la dame Gibert.</p>
+<p>M. RONDIN.--Oui; prévoyant que vous m'interrogeriez à ce sujet, j'ai
+questionné quelques-uns des voisins de la dame Gibert.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Qu'avez-vous appris?</p>
-<p>M. RONDIN.--Que cette femme est une ancienne habilleuse de l'Opéra.</p>
+<p>M. RONDIN.--Que cette femme est une ancienne habilleuse de l'Opéra.</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Ah!... quel est son état à présent?</p>
+<p>M. TOUCHARD.--Ah!... quel est son état à présent?</p>
<p>M. RONDIN.--On l'ignore.</p>
-<p>M. TOUCHARD.--On ne lardera pas à le connaître. Les trois complices ne
+<p>M. TOUCHARD.--On ne lardera pas à le connaître. Les trois complices ne
se doutent de rien; le procureur du roi pourra les interroger avant
-qu'ils se soient concertés.</p>
+qu'ils se soient concertés.</p>
<p>M. RONDIN.--Le procureur du roi n'interrogera personne, c'est moi qui
vous le dis!</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Monsieur Rondin, dans les circonstances présentes,
+<p>M. TOUCHARD.--Monsieur Rondin, dans les circonstances présentes,
entraver le cours de la justice serait une imprudence, une grave
imprudence!... pas pour moi!...</p>
@@ -2078,46 +2042,46 @@ possibles.</p>
<p>M. RONDIN.--Et pour commencer, je veux avoir un entretien avec madame
Touchard.</p>
-<p>M. TOUCHARD.--Eh bien! j'y consens. (<i>à part.</i>) Je serai là, dans ce
+<p>M. TOUCHARD.--Eh bien! j'y consens. (<i>à part.</i>) Je serai là, dans ce
cabinet; je ne perdrai pas un mot, pas un signe.</p>
<p>M. RONDIN.--La voici; laissez-nous seuls.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Je vais me promener sur la place Royale.</p>
-<p>M. RONDIN,--<i>à part</i>.--Je parie qu'il reste. (<i>Touchard feint de sortir
-et se glisse dans le cabinet. Rondin l'a observé du coin de l'&oelig;il.</i>)
+<p>M. RONDIN,--<i>à part</i>.--Je parie qu'il reste. (<i>Touchard feint de sortir
+et se glisse dans le cabinet. Rondin l'a observé du coin de l'&oelig;il.</i>)
Juste! Qu'ai-je dit?</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>à part</i>.--M'a-t-il vu?</p>
+<p>M. TOUCHARD, <i>à part</i>.--M'a-t-il vu?</p>
<br>
-<h4>Scène XII</h4>
+<h4>Scène XII</h4>
-<p class="mid">M. RONDIN, MADAME TOUCHARD, M. TOUCHARD, <i>caché</i>.</p>
+<p class="mid">M. RONDIN, MADAME TOUCHARD, M. TOUCHARD, <i>caché</i>.</p>
-<p>MADAME TOUCHARD, <i>avec mystère</i>.--Mon mari est sorti? vous êtes seul?</p>
+<p>MADAME TOUCHARD, <i>avec mystère</i>.--Mon mari est sorti? vous êtes seul?</p>
<p>M. RONDIN.--Absolument seul. Vous pouvez entrer.</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>à part</i>.--Elle le cherchait.</p>
+<p>M. TOUCHARD, <i>à part</i>.--Elle le cherchait.</p>
<p>MADAME TOUCHARD.--Eh bien qu'avait-il? Savez-vous enfin la cause de ce
-désordre, de cet air effaré?</p>
+désordre, de cet air effaré?</p>
-<p>M. RONDIN.--Avant de vous répondre, je dois vous demander si vous avez
-en moi confiance pleine et entière.</p>
+<p>M. RONDIN.--Avant de vous répondre, je dois vous demander si vous avez
+en moi confiance pleine et entière.</p>
-<p>MADAME TOUCHARD, étonnée.--Mon Dieu, oui...</p>
+<p>MADAME TOUCHARD, étonnée.--Mon Dieu, oui...</p>
-<p>M. RONDIN.--Me conteriez-vous à moi, votre ami, un secret que vous
-auriez caché à votre mari?</p>
+<p>M. RONDIN.--Me conteriez-vous à moi, votre ami, un secret que vous
+auriez caché à votre mari?</p>
-<p>MADAME TOUCHARD.--Je crois qu'oui, si j'en avais. La susceptibilité d'un
-mari nous oblige parfois à leur cacher certaines confidences qu'un ami
-impartial, désintéressé, accueillerait avec plus d'indulgence.</p>
+<p>MADAME TOUCHARD.--Je crois qu'oui, si j'en avais. La susceptibilité d'un
+mari nous oblige parfois à leur cacher certaines confidences qu'un ami
+impartial, désintéressé, accueillerait avec plus d'indulgence.</p>
-<p>M. RONDIN.--Eh bien! je suis cet ami sincère, désintéressé, et j'attends
+<p>M. RONDIN.--Eh bien! je suis cet ami sincère, désintéressé, et j'attends
votre confidence.</p>
<p>MADAME TOUCHARD.--Mais je vous ai dit: si j'avais un secret.</p>
@@ -2128,60 +2092,60 @@ votre confidence.</p>
<p>M. RONDIN.--C'est sans doute un secret de peu d'importance... et
pourtant vous compromettriez, en le gardant, votre repos, le bonheur de
-votre époux, la paix de votre ménage...</p>
+votre époux, la paix de votre ménage...</p>
<p>MADAME TOUCHARD.--Je ne vous comprends pas...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>qui écoute</i>.--Elle fait l'innocente... elle nie.</p>
+<p>M. TOUCHARD, <i>qui écoute</i>.--Elle fait l'innocente... elle nie.</p>
-<p>M. RONDIN.--Je suis forcé d'être indiscret et d'insister encore, madame
+<p>M. RONDIN.--Je suis forcé d'être indiscret et d'insister encore, madame
Touchard... Je sais tout... je sais que ce matin vous avez charge.
-Joseph d'une commission mystérieuse...</p>
+Joseph d'une commission mystérieuse...</p>
-<p>MADAME TOUCHARD, <i>troublée</i>,--Monsieur Rondin...</p>
+<p>MADAME TOUCHARD, <i>troublée</i>,--Monsieur Rondin...</p>
-<p>M. RONDIN.--Qu'une dame Gibert a remis une boîte contenant une certaine
+<p>M. RONDIN.--Qu'une dame Gibert a remis une boîte contenant une certaine
<i>poudre anonyme...</i></p>
<p>MADAME TOUCHARD.--Plus bas, plus bas, monsieur...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>à part</i>.--Elle se trouble!</p>
+<p>M. TOUCHARD, <i>à part</i>.--Elle se trouble!</p>
-<p>M. RONDIN.--Il y a quinze jours, vous avez acheté une première boîte...
+<p>M. RONDIN.--Il y a quinze jours, vous avez acheté une première boîte...
Quelle est cette poudre? quel emploi en avez-vous fait.</p>
-<p>MADAME TOUCHARD.--Monsieur, je ne puis vous répondre... je... je ne
-conçois pas ces questions...</p>
+<p>MADAME TOUCHARD.--Monsieur, je ne puis vous répondre... je... je ne
+conçois pas ces questions...</p>
-<p>M. RONDIN, <i>à part</i>.--C'est étrange! <i>(Haut.)</i> Mais songez aux dangers
+<p>M. RONDIN, <i>à part</i>.--C'est étrange! <i>(Haut.)</i> Mais songez aux dangers
qu'un pareil silence...</p>
<p>MADAME TOUCHARD.--Des dangers!... et lesquels! Je ne comprends pas...
Monsieur Rondin, mon cher monsieur Rondin, je vous en conjure, ne
m'interrogez pas... je ne dirai rien... J'aimerais mieux mourir que de
-faire savoir... à mon mari surtout... il est si ridicule pour ces
-choses-là... il ne me pardonnerait de sa vie... Pas un mot, pas un mot,
+faire savoir... à mon mari surtout... il est si ridicule pour ces
+choses-là... il ne me pardonnerait de sa vie... Pas un mot, pas un mot,
monsieur Rondin...</p>
<p>M. TOUCHARD, <i>entrant</i>.--C'est inutile!</p>
-<p>MADAME TOUCHARD, effrayée.--Il était là!</p>
+<p>MADAME TOUCHARD, effrayée.--Il était là!</p>
-<p>M. RONDIN, <i>à part</i>.--Je ne sais plus que penser.</p>
+<p>M. RONDIN, <i>à part</i>.--Je ne sais plus que penser.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Tremblez, madame! La poudre anonyme est en ce moment entre
-les mains des chimistes... et bientôt...</p>
+les mains des chimistes... et bientôt...</p>
<p>MADAME TOUCHARD, tombant dans un fauteuil.--Je suis perdue!...</p>
-<p>M. RONDIN, <i>à part</i>.--Touchard avait-il raison?</p>
+<p>M. RONDIN, <i>à part</i>.--Touchard avait-il raison?</p>
<br>
-<h4>Scène XIII.</h4>
+<h4>Scène XIII.</h4>
-<p class="mid">LES MÊMES, LE MÉDECIN.</p>
+<p class="mid">LES MÊMES, LE MÉDECIN.</p>
-<p>LE MÉDECIN, <i>entrant.</i>--Eh bien! me voilà. Qu'est-ce donc?... Madame
+<p>LE MÉDECIN, <i>entrant.</i>--Eh bien! me voilà. Qu'est-ce donc?... Madame
Touchard se trouve mal?...</p>
<p>MADAME TOUCHARD.--Non, docteur... non... ce n'est rien...</p>
@@ -2189,136 +2153,136 @@ Touchard se trouve mal?...</p>
<p>M. TOUCHARD.--Parlez, docteur... vous pouvez parler devant tout le
monde.</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Parlez!... parlez!... Vous m'avez chargé d'une jolie
+<p>LE MÉDECIN.--Parlez!... parlez!... Vous m'avez chargé d'une jolie
commission!</p>
<p>M. TOUCHARD.--Le devoir de votre profession...</p>
-<p>LE MÉDECIN.--N'est pas de faire rire à mes dépens.</p>
+<p>LE MÉDECIN.--N'est pas de faire rire à mes dépens.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Que voulez-vous dire?...</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Eh parbleu '. que les chimistes se sont moqués de moi quand
-je leur ai remis votre chocolat de santé et votre <i>poudre anonyme</i>.</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Eh parbleu '. que les chimistes se sont moqués de moi quand
+je leur ai remis votre chocolat de santé et votre <i>poudre anonyme</i>.</p>
<p>MADAME TOUCHARD, <i>bas au docteur</i>.--Monsieur...</p>
-<p>LE MÉDECIN, bas.--N'ayez pas peur... on est discret.</p>
+<p>LE MÉDECIN, bas.--N'ayez pas peur... on est discret.</p>
<p>M. TOUCHARD.--Ont-ils fait l'analyse?</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Oui; et le résultat est que votre chocolat, de santé est du
-chocolat de santé.. et votre poudre anonyme... une poudre à blanchir...
+<p>LE MÉDECIN.--Oui; et le résultat est que votre chocolat, de santé est du
+chocolat de santé.. et votre poudre anonyme... une poudre à blanchir...
(<i>Il regarde madame Touchard.</i>)</p>
-<p>MADAME TOUCHARD, <i>bas</i>.--De grâce!...</p>
+<p>MADAME TOUCHARD, <i>bas</i>.--De grâce!...</p>
-<p>LE MÉDECIN, <i>bas à madame Touchard</i>.--A blanchir le teint... (<i>Haut à
+<p>LE MÉDECIN, <i>bas à madame Touchard</i>.--A blanchir le teint... (<i>Haut à
Touchard.</i>) A blanchir... les dents...</p>
-<p>M. RONDIN.--Les dents... Ah! ah! ah! ah! (<i>Il rit aux éclats, M.
+<p>M. RONDIN.--Les dents... Ah! ah! ah! ah! (<i>Il rit aux éclats, M.
Touchant reste confondu</i>.) Eh bien! monsieur Touchard?...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>pétrifié</i>.--Les dents!...</p>
+<p>M. TOUCHARD, <i>pétrifié</i>.--Les dents!...</p>
<p>M. RONDIN.--Eh bien! oui.. les dents!...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>bas à Rondin</i>.--Mais ce mystère... cette lettre... ce
+<p>M. TOUCHARD, <i>bas à Rondin</i>.--Mais ce mystère... cette lettre... ce
secret...</p>
<p>RONDIN, <i>bas</i>.--Secret de toilette... le plus inviolable... le plus
-sacré... pour une femme... un peu coquette...</p>
+sacré... pour une femme... un peu coquette...</p>
<p>MADAME TOUCHARD.--Mon ami... tu me pardonnes?...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>avec émotion</i>.--Adèle!... Adèle!... c'est moi qui implore
+<p>M. TOUCHARD, <i>avec émotion</i>.--Adèle!... Adèle!... c'est moi qui implore
ton pardon...</p>
-<p>MADAME TOUCHARD, <i>étonnée</i>--Mon pardon?... et pourquoi?...</p>
+<p>MADAME TOUCHARD, <i>étonnée</i>--Mon pardon?... et pourquoi?...</p>
<p>M. RONDIN, <i>vivement</i>. Non, non... du tout... c'est bien vous, Touchard,
-qui avez à pardonner... la dissimulation de votre femme... son manque de
-confiance... (<i>Bas à Touchard.</i>) Qu'elle ignore toujours...</p>
+qui avez à pardonner... la dissimulation de votre femme... son manque de
+confiance... (<i>Bas à Touchard.</i>) Qu'elle ignore toujours...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>bas</i>.--Vous avez raison, (<i>haut à sa femme.</i>) Eh bien!
-j'oublie tout... à condition qu'à l'avenir... Adèle! viens
+<p>M. TOUCHARD, <i>bas</i>.--Vous avez raison, (<i>haut à sa femme.</i>) Eh bien!
+j'oublie tout... à condition qu'à l'avenir... Adèle! viens
m'embrasser... (<i>M. et madame Touchard s'embrassent.</i>)</p>
<p>M. RONDIN.--Eh! allons donc!</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>à part</i>.--Quelle leçon!</p>
+<p>M. TOUCHARD, <i>à part</i>.--Quelle leçon!</p>
-<p>MADAME TOUCHARD, <i>au médecin</i>.--Mais pourquoi faire analyser ce
+<p>MADAME TOUCHARD, <i>au médecin</i>.--Mais pourquoi faire analyser ce
chocolat, cette poudre?...</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Vous m'en demandez plus que je n'en sais... J'assiste à une
-énigme depuis une heure...</p>
+<p>LE MÉDECIN.--Vous m'en demandez plus que je n'en sais... J'assiste à une
+énigme depuis une heure...</p>
-<p>MADAME TOUCHARD, <i>à madame Touchard</i>.--Rien, rien, madame... une simule
-expérience chimique... Les fabricants mêlent tant de drogues dans leurs
+<p>MADAME TOUCHARD, <i>à madame Touchard</i>.--Rien, rien, madame... une simule
+expérience chimique... Les fabricants mêlent tant de drogues dans leurs
marchandises...</p>
<p>MADAME TOUCHARD.--Ah!...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>bas à Touchard</i>.--Êtes-vous guéri de vos soupçons?</p>
+<p>M. TOUCHARD, <i>bas à Touchard</i>.--Êtes-vous guéri de vos soupçons?</p>
-<p>MADAME TOUCHARD, <i>bas</i>.--Je me suis trompé une fois... mais la
+<p>MADAME TOUCHARD, <i>bas</i>.--Je me suis trompé une fois... mais la
prudence...</p>
-<p>M. RONDIN, <i>bas</i>.--N'est pas de la méfiance...</p>
+<p>M. RONDIN, <i>bas</i>.--N'est pas de la méfiance...</p>
-<p>MADAME TOUCHARD.--Docteur, vous nous restez à diner?</p>
+<p>MADAME TOUCHARD.--Docteur, vous nous restez à diner?</p>
-<p>LE MÉDECIN.--Mille remerciements... mes malades m'attendent... Et si M.
-Touchard n'a plus rien à me faire analyser... (M. Touchard lui serre la
+<p>LE MÉDECIN.--Mille remerciements... mes malades m'attendent... Et si M.
+Touchard n'a plus rien à me faire analyser... (M. Touchard lui serre la
main en riant.) Alors, j'ai bien l'honneur de vous saluer... bon
-appétit... Monsieur Touchard, je vous recommande le chocolat de santé.
+appétit... Monsieur Touchard, je vous recommande le chocolat de santé.
(Il sort.)</p>
<br>
-<h4>Scène XIV.</h4>
+<h4>Scène XIV.</h4>
-<p class="mid">LES MÊMES, excepté LE MÉDECIN.</p>
+<p class="mid">LES MÊMES, excepté LE MÉDECIN.</p>
-<p>M. TOUCHARD, bas à Touchard.--Il se moque de vous... <i>(Haut.)</i> A
-table!... Touchard doit avoir faim, lui qui n'a pas déjeuné...
-(Regardant Touchard.) Nous dînons ici?</p>
+<p>M. TOUCHARD, bas à Touchard.--Il se moque de vous... <i>(Haut.)</i> A
+table!... Touchard doit avoir faim, lui qui n'a pas déjeuné...
+(Regardant Touchard.) Nous dînons ici?</p>
<p>MADAME TOUCHARD.--Mais sans doute... comme toujours.</p>
-<p>M. RONDIN.--Et après dîner, je vous emmène à Bougival... je vous garde
-jusqu'à la Pentecôte... Ça va-t-il?</p>
+<p>M. RONDIN.--Et après dîner, je vous emmène à Bougival... je vous garde
+jusqu'à la Pentecôte... Ça va-t-il?</p>
<p>MADAME TOUCHARD.--Qu'en dis-tu, mon ami?</p>
<p>--Volontiers... oui... je sens que j'ai besoin de changer d'air, de
train de vie...</p>
-<p>M. RONDIN.--Fiez-vous à moi..</p>
+<p>M. RONDIN.--Fiez-vous à moi..</p>
-<p>MADAME TOUCHARD.--Il faut que Joseph prépare nos paquets...
+<p>MADAME TOUCHARD.--Il faut que Joseph prépare nos paquets...
(<i>Appelant.</i>) Joseph! Joseph!</p>
-<p>JOSEPH, de la chambre. Eh! madame, je suis enfermé...</p>
+<p>JOSEPH, de la chambre. Eh! madame, je suis enfermé...</p>
-<p>M. RONDIN.--Où diable est-il?</p>
+<p>M. RONDIN.--Où diable est-il?</p>
<p>M. TOUCHARD, <i>ouvrant virement la porte</i>.--Comment! mon pauvre Joseph..
-tu étais là?</p>
+tu étais là?</p>
-<p>JOSEPH, <i>entrant en scène</i>.--Vous le savez bien, puisque c'est vous
+<p>JOSEPH, <i>entrant en scène</i>.--Vous le savez bien, puisque c'est vous
qui...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>l'interrompant</i>.--Comment! je t'ai enfermé... par
-mégarde?...</p>
+<p>M. TOUCHARD, <i>l'interrompant</i>.--Comment! je t'ai enfermé... par
+mégarde?...</p>
-<p>JOSEPH.--Mais non... pas par mégarde... puisque vous m'avez du...</p>
+<p>JOSEPH.--Mais non... pas par mégarde... puisque vous m'avez du...</p>
-<p>M. TOUCHARD, <i>l'interrompant</i>.--Ah! paresseux... tu dormais là-dedans...
+<p>M. TOUCHARD, <i>l'interrompant</i>.--Ah! paresseux... tu dormais là-dedans...
et tu n'as pas entendu fermer la porte...</p>
-<p>JOSEPH, <i>ahuri</i>.--J'ai dormi?... Oui, après... mais avant, je suis bien
-sûr...</p>
+<p>JOSEPH, <i>ahuri</i>.--J'ai dormi?... Oui, après... mais avant, je suis bien
+sûr...</p>
<p>M. TOUCHARD, <i>l'interrompant</i>.--Ce pauvre Joseph... Ah! ah! ah!... <i>(il
rit.)</i></p>
@@ -2336,18 +2300,18 @@ la campagne...</p>
sort</i>).</p>
<p>M. TOUCHARD.--Ah! il faudra aussi qu'il aille aux bureaux de la <i>Gazette
-des Tribunaux</i>, pour dire que l'on m'envoie mon journal à la campagne...</p>
+des Tribunaux</i>, pour dire que l'on m'envoie mon journal à la campagne...</p>
<p>M. RONDIN.--Du tout.. je m'y oppose... Un journal qui vous remplit la
-tête de vols, de crimes, d'assassinats... qui vous inspire des terreurs
-paniques... des défiances absurdes... Croyez-moi, mon cher Touchard, ce
-sont ces lectures-là qui vous avaient frappé l'esprit... Nous ferons
-adresser votre Gazette à votre cousin l'huissier... ça lui sera utile...
-Quant à vous, je vous abonnerai à quelque journal plus divertissant et
-moins sombre... à <i>l'Illustration</i>, par exemple... il y a des images...
+tête de vols, de crimes, d'assassinats... qui vous inspire des terreurs
+paniques... des défiances absurdes... Croyez-moi, mon cher Touchard, ce
+sont ces lectures-là qui vous avaient frappé l'esprit... Nous ferons
+adresser votre Gazette à votre cousin l'huissier... ça lui sera utile...
+Quant à vous, je vous abonnerai à quelque journal plus divertissant et
+moins sombre... à <i>l'Illustration</i>, par exemple... il y a des images...
cela vous amusera... A table!</p>
-<p><i>(Ils passent dans la salle à manger.)</i></p>
+<p><i>(Ils passent dans la salle à manger.)</i></p>
<p>MARC-MICHEL.</p>
@@ -2357,154 +2321,154 @@ cela vous amusera... A table!</p>
<h4>CONCOURS DE POISSY.--ANIMAUX DOMESTIQUES, EN ANGLETERRE.</h4>
-<p>Le premier concours de bestiaux institué par arrêté de M. le ministre de
+<p>Le premier concours de bestiaux institué par arrêté de M. le ministre de
l'agriculture et du commerce, en date du 31 mars dernier, en faveur des
-propriétaires des animaux les plus parfaits de conformation et de
-graisse, parmi ceux qui sont exposés en vente à Poissy, l'avant-dernier
-jeudi précédant le mardi-gras, a eu lieu jeudi, jour du grand marché, en
+propriétaires des animaux les plus parfaits de conformation et de
+graisse, parmi ceux qui sont exposés en vente à Poissy, l'avant-dernier
+jeudi précédant le mardi-gras, a eu lieu jeudi, jour du grand marché, en
cette ville.</p>
-<p>Cette solennité agricole avait attiré un nombre considérable de
-propriétaires, d'éleveurs et d'agriculteurs venus des départements
-voisins et de ceux compris dans un rayon de quarante à cinquante lieues,
-pour admirer les progrès des races bovine et ovine dans ces derniers
-temps. Les concurrents étaient nombreux; mais les conditions du
-concours, mal comprises par plusieurs d'entre eux, ont empêché un
+<p>Cette solennité agricole avait attiré un nombre considérable de
+propriétaires, d'éleveurs et d'agriculteurs venus des départements
+voisins et de ceux compris dans un rayon de quarante à cinquante lieues,
+pour admirer les progrès des races bovine et ovine dans ces derniers
+temps. Les concurrents étaient nombreux; mais les conditions du
+concours, mal comprises par plusieurs d'entre eux, ont empêché un
certain nombre d'y prendre part.</p>
-<p>Après avoir examiné attentivement les animaux admis au concours, le jury
-a décerné les primes pour la race bovine. Sur quinze b&oelig;ufs présentés,
-huit ont été primés.</p>
+<p>Après avoir examiné attentivement les animaux admis au concours, le jury
+a décerné les primes pour la race bovine. Sur quinze b&oelig;ufs présentés,
+huit ont été primés.</p>
-<p>Le jury a déclaré qu'il n'y avait pas lieu à donner de prime; pour la
+<p>Le jury a déclaré qu'il n'y avait pas lieu à donner de prime; pour la
seconde classe, attendu que le poids des animaux se trouvait au-dessous
-de celui fixé par le programme.</p>
+de celui fixé par le programme.</p>
-<p>Indépendamment des primes, des médailles d'or et d'argent ont été
-également décernées, soit aux propriétaires des animaux, soit aux
-personnes qui les ont fait naître. Le jury s'est transporte sur le
-marché immédiatement après ce premier jugement, et a désigné pour le
+<p>Indépendamment des primes, des médailles d'or et d'argent ont été
+également décernées, soit aux propriétaires des animaux, soit aux
+personnes qui les ont fait naître. Le jury s'est transporte sur le
+marché immédiatement après ce premier jugement, et a désigné pour le
b&oelig;uf gras un b&oelig;uf de robe blanche, du poids de l,370 kilog.,
-appartenant à M. Cornet, qui a été acheté par MM. Rolland, au prix de
+appartenant à M. Cornet, qui a été acheté par MM. Rolland, au prix de
4,000 fr.</p>
-<p>Certes, nous avons vu là des animaux magnifiques, d'une taille énorme,
-parfaitement engraissés et faisant honneur à l'éleveur qui les fournit;
-mais, et c'est une chose assez pénible à dire, cela ne prouve presque
+<p>Certes, nous avons vu là des animaux magnifiques, d'une taille énorme,
+parfaitement engraissés et faisant honneur à l'éleveur qui les fournit;
+mais, et c'est une chose assez pénible à dire, cela ne prouve presque
rien en faveur de l'industrie agricole de la France, parce que ces
-b&oelig;ufs de choix ne représentent jamais une race, mais un individu isolé,
-ayant acquis, par des circonstances particulières, de grandes
+b&oelig;ufs de choix ne représentent jamais une race, mais un individu isolé,
+ayant acquis, par des circonstances particulières, de grandes
dimensions.</p>
-<p>Je ne prétends point, dans cet article, rehausser le mérite de
-l'agriculture anglaise aux dépens de la notre; je m'abstiens tout à fait
-de juger une question d'un si haut intérêt, et qui d'ailleurs
-enchaînerait à des discussions qui ne seraient point ici à leur place.
-Je me bornerai donc à citer quelques faits relatifs à l'éducation des
-animaux domestiques, et nos lecteurs en tireront les conséquences qu'ils
-jugeront à propos. Je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que la
-France, grâce à la fertilité de son sol, à son climat et à l'industrie
+<p>Je ne prétends point, dans cet article, rehausser le mérite de
+l'agriculture anglaise aux dépens de la notre; je m'abstiens tout à fait
+de juger une question d'un si haut intérêt, et qui d'ailleurs
+enchaînerait à des discussions qui ne seraient point ici à leur place.
+Je me bornerai donc à citer quelques faits relatifs à l'éducation des
+animaux domestiques, et nos lecteurs en tireront les conséquences qu'ils
+jugeront à propos. Je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que la
+France, grâce à la fertilité de son sol, à son climat et à l'industrie
de ses habitants, peut devenir le pays agricole le plus riche du monde,
-à partir du jour où notre législation voudra s'occuper sérieusement de
+à partir du jour où notre législation voudra s'occuper sérieusement de
l'agriculture.</p>
<p>Parmi tous les animaux domestiques, le b&oelig;uf commun (<i>bos taurus</i> Lin.),
-est sans contredit le plus utile, puisqu'à lui seul il peut suppléer à
-tous les autres. Il présente deux variétés très-tranchées, et chaque
-variété a fourni un certain nombre de races résultant du climat et de
-l'éducation.</p>
-
-<p>La première variété est celle du zébu, appartenant à l'Asie et à
-l'Afrique. Elle se distingue de notre b&oelig;uf d'Europe à une ou deux
-loupes graisseuses, en forme de bosse, qu'elle a sur le garrot, et à sa
-taille généralement plus petite, quoique cependant le zébu de
-Madagascar, qui n'a qu'une bosse, atteigne souvent de très-grandes
-dimensions. Du reste, nous n'avons pas à nous en occuper ici.</p>
-
-<p>La seconde variété est celle du b&oelig;uf d'Europe, et, quoi qu'on en dise,
+est sans contredit le plus utile, puisqu'à lui seul il peut suppléer à
+tous les autres. Il présente deux variétés très-tranchées, et chaque
+variété a fourni un certain nombre de races résultant du climat et de
+l'éducation.</p>
+
+<p>La première variété est celle du zébu, appartenant à l'Asie et à
+l'Afrique. Elle se distingue de notre b&oelig;uf d'Europe à une ou deux
+loupes graisseuses, en forme de bosse, qu'elle a sur le garrot, et à sa
+taille généralement plus petite, quoique cependant le zébu de
+Madagascar, qui n'a qu'une bosse, atteigne souvent de très-grandes
+dimensions. Du reste, nous n'avons pas à nous en occuper ici.</p>
+
+<p>La seconde variété est celle du b&oelig;uf d'Europe, et, quoi qu'on en dise,
c'est la plus belle et la plus utile. Son histoire, qui serait fort
-difficile à faire, offrirait un grand intérêt, parce qu'elle ne serait
-réellement, si on la faisait bien, qu'un chapitre de l'histoire générale
-de l'industrie humaine. Après le mouton, il n'est pas un animal qui ait
-été autant travaillé par l'homme, et qui porte plus ostensiblement le
-sceau de son antique servitude. Les circonstances de sa domesticité ont
-également affecté son moral et son physique, en raison du but d'utilité
-qu'on s'est proposé de tirer de ce précieux animal. Pour que nous
+difficile à faire, offrirait un grand intérêt, parce qu'elle ne serait
+réellement, si on la faisait bien, qu'un chapitre de l'histoire générale
+de l'industrie humaine. Après le mouton, il n'est pas un animal qui ait
+été autant travaillé par l'homme, et qui porte plus ostensiblement le
+sceau de son antique servitude. Les circonstances de sa domesticité ont
+également affecté son moral et son physique, en raison du but d'utilité
+qu'on s'est proposé de tirer de ce précieux animal. Pour que nous
puissions juger en connaissance de cause des modifications que les
-Anglais ont fait éprouver à cette espèce, il faut d'abord que nous
-sachions ce qui constitue sa beauté, car, quoique l'on ne mette pas la
-même importance aux belles formes des b&oelig;ufs qu'à celles des chevaux,
-elles doivent cependant être prises en considération, puisqu'elles
-décident des services que l'on peut en attendre.</p>
-
-<p>Les b&oelig;ufs les plus recherchés sont ceux qui ont la tête courte et
-ramassée; le front large; les oreilles grandes, bien velues et bien
+Anglais ont fait éprouver à cette espèce, il faut d'abord que nous
+sachions ce qui constitue sa beauté, car, quoique l'on ne mette pas la
+même importance aux belles formes des b&oelig;ufs qu'à celles des chevaux,
+elles doivent cependant être prises en considération, puisqu'elles
+décident des services que l'on peut en attendre.</p>
+
+<p>Les b&oelig;ufs les plus recherchés sont ceux qui ont la tête courte et
+ramassée; le front large; les oreilles grandes, bien velues et bien
unies; les cornes fortes, luisantes et de moyenne grandeur; les yeux
gros et noirs; le mufle gros et camus; les naseaux bien ouverts; les
-dents blanches et égales; les lèvres noires; le cou charnu, court et
-gros; les épaules grosses; la poitrine large; le fanon pendant sur les
+dents blanches et égales; les lèvres noires; le cou charnu, court et
+gros; les épaules grosses; la poitrine large; le fanon pendant sur les
genoux: les reins larges; les flancs grands; les hanches longues; la
-croupe épaisse; les jambes et les cuisses grosses, courtes, nerveuses;
-le dos droit et plein; la queue descendant jusqu'à terre, et garnie de
-poils touffus, luisants et fins; les pieds fermes; le cuir épais et
-maniai le; les ongles courts et larges. On reconnaît qu'un b&oelig;uf est
-d'une mauvaise constitution à son poil hérissé, rude et terne.</p>
-
-<p>Quant à la vache, il lui faut d'autres qualités: elle doit être, eu
-égard à sa race, d'un grand corsage. Elle doit avoir le ventre gros;
-l'espace compris entre la dernière fausse-côte et les os du bassin un
-peu long; le front large; les yeux noirs, ouverts et vifs; la tête
-ramassée; le poitrail et les épaules charnus; les jambes grosses et
+croupe épaisse; les jambes et les cuisses grosses, courtes, nerveuses;
+le dos droit et plein; la queue descendant jusqu'à terre, et garnie de
+poils touffus, luisants et fins; les pieds fermes; le cuir épais et
+maniai le; les ongles courts et larges. On reconnaît qu'un b&oelig;uf est
+d'une mauvaise constitution à son poil hérissé, rude et terne.</p>
+
+<p>Quant à la vache, il lui faut d'autres qualités: elle doit être, eu
+égard à sa race, d'un grand corsage. Elle doit avoir le ventre gros;
+l'espace compris entre la dernière fausse-côte et les os du bassin un
+peu long; le front large; les yeux noirs, ouverts et vifs; la tête
+ramassée; le poitrail et les épaules charnus; les jambes grosses et
tendineuses; les cornes belles, polies et brunes; les oreilles velues;
-les mâchoires serrées; le fanon pendant; la queue longue et garnie de
+les mâchoires serrées; le fanon pendant; la queue longue et garnie de
poils; la corne du pied petite et d'un bien jaune; les jambes courtes;
le pis gros et grand; les mamelons ou trayons gros et longs.</p>
<p>Nous donnons ici les figures d'un taureau et d'une vache du
-Northumberland, dessinées avec la plus scrupuleuse exactitude par MM.
-Kirk et T. Bretiami, célèbres peintres d'animaux en Angleterre. Ces
-figures sont les portraits de deux animaux qui ont remporté un prix en
+Northumberland, dessinées avec la plus scrupuleuse exactitude par MM.
+Kirk et T. Bretiami, célèbres peintres d'animaux en Angleterre. Ces
+figures sont les portraits de deux animaux qui ont remporté un prix en
1843, au grand meeting agricole de la ville de Derby.</p>
<p>Pour peu que le lecteur compare ces deux figures avec la description
-généralement reçue que nous avons donnée du b&oelig;uf et de la vache, ou
-simplement avec les plus beaux individus de ce genre que nous possédons
-en France, il s'apercevra facilement que les Anglais n'ont pas les mêmes
-idées que nous sur ces animaux. En effet, pour nous, le b&oelig;uf semble
-plutôt être choisi pour le travail que pour la boucherie, on désire
-qu'il ait la jambe forte et le pied sûr, de la force et conséquemment
-une grosse charpente, etc. Les Anglais, au contraire, spéculent plus sur
-la chair du b&oelig;uf que sur son travail, et ils exigent par conséquent
-qu'il ait les os petits, les formes élancées mais susceptibles de se
-remplir à l'engrais. De ce fait, il résulte une haute question en
-économie, celle de savoir s'il serait plus utile, pour l'agriculture
-Française, de cultiver les terres avec des chevaux qu'avec des b&oelig;ufs;
-et si cette question était résolue en faveur des chevaux, comme elle
+généralement reçue que nous avons donnée du b&oelig;uf et de la vache, ou
+simplement avec les plus beaux individus de ce genre que nous possédons
+en France, il s'apercevra facilement que les Anglais n'ont pas les mêmes
+idées que nous sur ces animaux. En effet, pour nous, le b&oelig;uf semble
+plutôt être choisi pour le travail que pour la boucherie, on désire
+qu'il ait la jambe forte et le pied sûr, de la force et conséquemment
+une grosse charpente, etc. Les Anglais, au contraire, spéculent plus sur
+la chair du b&oelig;uf que sur son travail, et ils exigent par conséquent
+qu'il ait les os petits, les formes élancées mais susceptibles de se
+remplir à l'engrais. De ce fait, il résulte une haute question en
+économie, celle de savoir s'il serait plus utile, pour l'agriculture
+Française, de cultiver les terres avec des chevaux qu'avec des b&oelig;ufs;
+et si cette question était résolue en faveur des chevaux, comme elle
l'est en Angleterre ainsi que dans quelques parties de la France, il n'y
-a pas de doute que nous devrions élever les b&oelig;ufs comme on le fait au
-delà de la Manche, et perfectionner nos races par les mêmes moyens et
-pour le même but. Or, ces moyens sont faciles, et nous allons les
-décrire.</p>
+a pas de doute que nous devrions élever les b&oelig;ufs comme on le fait au
+delà de la Manche, et perfectionner nos races par les mêmes moyens et
+pour le même but. Or, ces moyens sont faciles, et nous allons les
+décrire.</p>
-<p>La première chose à laquelle les fermiers anglais mettent une grande
+<p>La première chose à laquelle les fermiers anglais mettent une grande
importance, c'est le choix du taureau et de la vache pour
l'accouplement. Les plus grandes vaches leur paraissent toujours
-préférables quand elle n'ont pas des défauts essentiels. Il en est de
-même pour le taureau, mais ils recherchent pour les deux, les individus
-élancés, dont les jambes sont très-fines, courtes, et les os petits,
-avec la tête courte et légère, ce qui est le contraire chez nous.</p>
-
-<p>Le taureau n'est dans toute la vigueur de son âge que depuis trois
-jusqu'à cinq ans, et c'est dans cet intervalle qu'il donne les plus
-beaux extraits. Mais encore faut-il qu'il n'ait, pas été épuisé par
-plusieurs montes consécutives, car dans ce cas ses produits sont
+préférables quand elle n'ont pas des défauts essentiels. Il en est de
+même pour le taureau, mais ils recherchent pour les deux, les individus
+élancés, dont les jambes sont très-fines, courtes, et les os petits,
+avec la tête courte et légère, ce qui est le contraire chez nous.</p>
+
+<p>Le taureau n'est dans toute la vigueur de son âge que depuis trois
+jusqu'à cinq ans, et c'est dans cet intervalle qu'il donne les plus
+beaux extraits. Mais encore faut-il qu'il n'ait, pas été épuisé par
+plusieurs montes consécutives, car dans ce cas ses produits sont
toujours faibles et souvent d'une mauvaise nature. Ceci doit s'entendre
-particulièrement de la race dont nous avons donné plus haut les figures,
-car les Anglais en possèdent une autre à cornes longues, dans le
-Lancashire, qui est propre à l'accouplement dès l'âge de deux ans, et
-qui peut durer six ans si on ne l'excède pas. Nous la représentons ici,
-dessinée par les artistes plus haut cités, et ayant également remporté
-un prix au grand meeting de la Société d'Agriculture de Derby.</p>
+particulièrement de la race dont nous avons donné plus haut les figures,
+car les Anglais en possèdent une autre à cornes longues, dans le
+Lancashire, qui est propre à l'accouplement dès l'âge de deux ans, et
+qui peut durer six ans si on ne l'excède pas. Nous la représentons ici,
+dessinée par les artistes plus haut cités, et ayant également remporté
+un prix au grand meeting de la Société d'Agriculture de Derby.</p>
<p class="rig"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Taureau du Northumberland, race du Holstein,<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;ou <i>dutch
@@ -2515,475 +2479,475 @@ breed</i> des Anglais.</b></p>
<p class="rig"><img alt="" src="images/007c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b><i>The long-horned, or Lancashire breed</i>, des Anglais.</b></p>
<p>La vache peut produire en deux ans, mais si l'on veut en obtenir de
-beaux extraits il ne faut lui donner le taureau qu'à trois.</p>
+beaux extraits il ne faut lui donner le taureau qu'à trois.</p>
-<p>Bakewell, Fowler, Pagel et Princeps, ces fameux éleveurs qui ont excité
-l'admiration de l'Angleterre en donnant naissance à plusieurs races
-nouvelles et précieuses, n'ont point employé d'autres procédés que ceux
-que l'on peut déduire de ce que nous venons de dire. Pour obtenir une
-race de bétail à cornes d'une grande valeur pour la boucherie, et chez
+<p>Bakewell, Fowler, Pagel et Princeps, ces fameux éleveurs qui ont excité
+l'admiration de l'Angleterre en donnant naissance à plusieurs races
+nouvelles et précieuses, n'ont point employé d'autres procédés que ceux
+que l'on peut déduire de ce que nous venons de dire. Pour obtenir une
+race de bétail à cornes d'une grande valeur pour la boucherie, et chez
laquelle la chair et la graisse fussent en plus forte proportion,
relativement aux os, que chez les races ordinaires, ils choisissaient le
-taureau ou la vache de grande taille, à jambes courtes et fines et à
-tête petite. Les sujets qui naissaient de cet accouplement étaient
-accouplés eux-mêmes avec des individus chez lesquels ces caractères se
-remarquaient d'une manière éminente; dans le cas où ils n'en trouvaient
-pas de tels, ils accouplaient les génisses et les veaux avec leur père
-et mère, et par suite les frères avec les s&oelig;urs. Si le hasard venait à
-leur présenter un animal étranger qui se rapprochât davantage du type
+taureau ou la vache de grande taille, à jambes courtes et fines et à
+tête petite. Les sujets qui naissaient de cet accouplement étaient
+accouplés eux-mêmes avec des individus chez lesquels ces caractères se
+remarquaient d'une manière éminente; dans le cas où ils n'en trouvaient
+pas de tels, ils accouplaient les génisses et les veaux avec leur père
+et mère, et par suite les frères avec les s&oelig;urs. Si le hasard venait à
+leur présenter un animal étranger qui se rapprochât davantage du type
qu'ils avaient en vue, ils l'accouplaient avec celui de leurs sujets
-qu'ils regardaient comme le plus parfait. De cette manière, avec le soin
+qu'ils regardaient comme le plus parfait. De cette manière, avec le soin
d'apporter l'attention la plus scrupuleuse dans le choix des sujets, ils
-obtenaient, après plusieurs générations, une race que l'on pouvait
-regarder connue tout à fait nouvelle, puisqu'elle ne ressemblait qu'en
+obtenaient, après plusieurs générations, une race que l'on pouvait
+regarder connue tout à fait nouvelle, puisqu'elle ne ressemblait qu'en
partie aux animaux dont elle tirait son origine.</p>
-<p>Une variété nouvellement importée, ou produite depuis peu par le
-croisement ou les moyens indiqués plus haut, se perdrait bientôt si on
-négligeait la précaution de la maintenir en choisissant toujours, pour
+<p>Une variété nouvellement importée, ou produite depuis peu par le
+croisement ou les moyens indiqués plus haut, se perdrait bientôt si on
+négligeait la précaution de la maintenir en choisissant toujours, pour
la reproduction, les individus les plus parfaits de cette race. Tant
-qu'on ne possède qu'un petit nombre d'individus, l'accouplement doit
-avoir lieu, comme le disent les éleveurs anglais, <i>breeding in and in</i>,
-c'est-à-dire toujours dans le même sang, en alliant les animaux de la
-plus proche parenté.</p>
-
-<p>On a prétendu que les descendants des animaux produits par un
-accouplement entre pioches parents dégénéraient, c'est-à-dire perdaient
-les qualités distinctives de leur race. Je ne discuterai point cette
-opinion, mais quant à l'espèce du b&oelig;uf en particulier, elle ne me
-paraît qu'une hypothèse basée sur des observations vicieuses et
-incomplètes; l'expérience ne l'a jamais confirmée, et elle est en
+qu'on ne possède qu'un petit nombre d'individus, l'accouplement doit
+avoir lieu, comme le disent les éleveurs anglais, <i>breeding in and in</i>,
+c'est-à-dire toujours dans le même sang, en alliant les animaux de la
+plus proche parenté.</p>
+
+<p>On a prétendu que les descendants des animaux produits par un
+accouplement entre pioches parents dégénéraient, c'est-à-dire perdaient
+les qualités distinctives de leur race. Je ne discuterai point cette
+opinion, mais quant à l'espèce du b&oelig;uf en particulier, elle ne me
+paraît qu'une hypothèse basée sur des observations vicieuses et
+incomplètes; l'expérience ne l'a jamais confirmée, et elle est en
opposition avec un grand nombre de faits positifs. Nous pouvons montrer,
-par un exemple remarquable, la vérité de cette assertion. Au grand
-meeting de Derby en 1843, M. W. Barnard, Esq., présenta un taureau dont
+par un exemple remarquable, la vérité de cette assertion. Au grand
+meeting de Derby en 1843, M. W. Barnard, Esq., présenta un taureau dont
nous donnons ici le portrait scrupuleusement exact.</p>
-<p>Ce bel animal, qui est devenu un véritable type de race, provient
+<p>Ce bel animal, qui est devenu un véritable type de race, provient
cependant de celle du Northumberland ou <i>dutch breed</i> des Anglais, sans
-croisement et par l'alliance de la plus proche parenté.</p>
+croisement et par l'alliance de la plus proche parenté.</p>
-<p>Aux méthodes que nous venons de décrire pour perfectionner leurs
-variétés de bestiaux, les Anglais joignent quelques soins particuliers
+<p>Aux méthodes que nous venons de décrire pour perfectionner leurs
+variétés de bestiaux, les Anglais joignent quelques soins particuliers
que nous allons rapidement esquisser, et sans lesquels tous les autres
moyens seraient superflus.</p>
-<p class="rig"><img alt="" src="images/008a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Taureau à cornes courtes, ou <i>short horned bull</i>.</b></p>
-
-<p>Pendant la gestation, on ne fait travailler les vaches à aucuns travaux,
-on les traite doucement, et l'on évite de les laisser courir, sauter des
-fossés ou des haies; on les préserve du froid et des grandes pluies, et
-on les nourrit plus abondamment que de coutume. Le sol de l'écurie où
-elles reposent est horizontal et non incliné du côté de la croupe, ou,
-s'il l'est un peu pour favoriser l'écoulement des urines, on tient la
-litière plus haute de ce côté que de celui du train de devant; on donne
-de l'air à leur étable pour qu'elle ne soit pas trop chaude; elle doit
-être propre, sèche, bien aérée, au moyen de croisées que l'on tient
-ouvertes pendant la nuit en été. Quelques éleveurs parquent leurs
-vaches, portières et laitières, et les laissent dans le parc jour et
+<p class="rig"><img alt="" src="images/008a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Taureau à cornes courtes, ou <i>short horned bull</i>.</b></p>
+
+<p>Pendant la gestation, on ne fait travailler les vaches à aucuns travaux,
+on les traite doucement, et l'on évite de les laisser courir, sauter des
+fossés ou des haies; on les préserve du froid et des grandes pluies, et
+on les nourrit plus abondamment que de coutume. Le sol de l'écurie où
+elles reposent est horizontal et non incliné du côté de la croupe, ou,
+s'il l'est un peu pour favoriser l'écoulement des urines, on tient la
+litière plus haute de ce côté que de celui du train de devant; on donne
+de l'air à leur étable pour qu'elle ne soit pas trop chaude; elle doit
+être propre, sèche, bien aérée, au moyen de croisées que l'on tient
+ouvertes pendant la nuit en été. Quelques éleveurs parquent leurs
+vaches, portières et laitières, et les laissent dans le parc jour et
nuit pendant toute la belle saison; mais il faut qu'il y ait des arbres
-pour les garantir des rayons du soleil, et de l'eau où elles puissent
-aller boire. Quelquefois, faute d'arbres, on leur élève un hangar ouvert
-à tous vents, et qui sert non-seulement à leur donner de l'ombrage, mais
-encore à les préserver de la pluie. Jamais ces animaux ne sont conduits
-dans des pâturages trop humides ou marécageux, et, si la nourriture
-qu'elles y trouvent est trop peu abondante, on y supplée chaque soir au
-moyen d'une ration de trèfle, de luzerne, de turneps, etc. Pendant
-l'hiver, on leur donne à l'écurie, outre du foin, du son, de la luzerne
-sèche ou du sainfoin. Enfin, en les faisant entrer et sortir de
-l'étable, on a soin qu'elles ne se froissent pas les unes les autres.
-Par ces moyens on prévient toujours l'avortement, et le f&oelig;tus prend un
-beau développement dans le sein de sa mère. En France, on est dans
-l'usage de traire une vache jusqu'à ce que son lait soit épuisé, ou on
+pour les garantir des rayons du soleil, et de l'eau où elles puissent
+aller boire. Quelquefois, faute d'arbres, on leur élève un hangar ouvert
+à tous vents, et qui sert non-seulement à leur donner de l'ombrage, mais
+encore à les préserver de la pluie. Jamais ces animaux ne sont conduits
+dans des pâturages trop humides ou marécageux, et, si la nourriture
+qu'elles y trouvent est trop peu abondante, on y supplée chaque soir au
+moyen d'une ration de trèfle, de luzerne, de turneps, etc. Pendant
+l'hiver, on leur donne à l'écurie, outre du foin, du son, de la luzerne
+sèche ou du sainfoin. Enfin, en les faisant entrer et sortir de
+l'étable, on a soin qu'elles ne se froissent pas les unes les autres.
+Par ces moyens on prévient toujours l'avortement, et le f&oelig;tus prend un
+beau développement dans le sein de sa mère. En France, on est dans
+l'usage de traire une vache jusqu'à ce que son lait soit épuisé, ou on
ne cesse de la traire que quinze jours avant qu'elle mette bas; en
-Angleterre on cesse trois mois avant, et on le fait peu à peu pour ne
+Angleterre on cesse trois mois avant, et on le fait peu à peu pour ne
pas lui occasionner des engorgements.</p>
<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br>
-<b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Bélier de Leicester.
+<b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Bélier de Leicester.
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
-Bélier de Leicester, portant sa toison.</b></p>
+Bélier de Leicester, portant sa toison.</b></p>
-<p class="rig"><img alt="" src="images/008c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Cochon nain du comté d'Essex.</b></p>
+<p class="rig"><img alt="" src="images/008c.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Cochon nain du comté d'Essex.</b></p>
<p>Le terme moyen de la gestation est de 288 jours; le plus court pour les
-vieilles vaches est de 270 jours; et, pour les génisses qui portent pour
-la première fois, il est de 309; pour toutes, jamais il ne dépasse le
-321. Les approches du vêlage se manifestent par l'abaissement des flancs
+vieilles vaches est de 270 jours; et, pour les génisses qui portent pour
+la première fois, il est de 309; pour toutes, jamais il ne dépasse le
+321. Les approches du vêlage se manifestent par l'abaissement des flancs
et de la croupe, par la grosseur du pis, par l'agitation de l'animal, et
-par un écoulement rougeâtre. Dans ce cas, il faut se tenir constamment
-prêt à donner des secours à l'animal, si cela devient nécessaire; mais
+par un écoulement rougeâtre. Dans ce cas, il faut se tenir constamment
+prêt à donner des secours à l'animal, si cela devient nécessaire; mais
il faut bien s'en garder, si l'accouchement est naturel; et, dans ce
-cas, on doit rester tranquille spectateur. La plus grande propreté doit
-régner autour de la vache. Non-seulement on renouvelle la litière, mais
+cas, on doit rester tranquille spectateur. La plus grande propreté doit
+régner autour de la vache. Non-seulement on renouvelle la litière, mais
encore on en augmente la masse, et on en met beaucoup plus sous les
-jambes de derrière, afin que cette partie du corps soit plus haute que
-celle de devant. Si l'on est en hiver, l'étable est tenue fermée; si
-c'est, au contraire, en été, l'on donnera beaucoup d'air; dans l'un et
+jambes de derrière, afin que cette partie du corps soit plus haute que
+celle de devant. Si l'on est en hiver, l'étable est tenue fermée; si
+c'est, au contraire, en été, l'on donnera beaucoup d'air; dans l'un et
l'autre cas, les Anglais se gardent bien de couvrir la vache, comme cela
se pratique dans quelques parties de la France, en Flandre et ailleurs.</p>
<p>Il arrive parfois que la vache fait deux veaux. On ne lui en laisse
-qu'un à l'instant même, si on tient à avoir une belle bête de race. Dans
+qu'un à l'instant même, si on tient à avoir une belle bête de race. Dans
le cas contraire, on les lui laisse tous deux pendant trois semaines
-seulement. Dès les premiers moments de sa naissance on évite de toucher
-le veau, s'il n'y a pas une nécessité absolue, car le moindre effort
-qu'il ferait pour échapper aux attouchements pourrait compromettre sa
+seulement. Dès les premiers moments de sa naissance on évite de toucher
+le veau, s'il n'y a pas une nécessité absolue, car le moindre effort
+qu'il ferait pour échapper aux attouchements pourrait compromettre sa
croissance, et les Anglais insistent beaucoup sur ce point. Du reste, on
lui donne les soins ordinaires, comme chez nous.</p>
<p class="mid"><img alt="" src="images/008d.png"><br>
-&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le Cochon croisé.
-&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Truie croisée anglaise.</b></p>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le Cochon croisé.
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Truie croisée anglaise.</b></p>
-<p>Un abus qui existe chez beaucoup de nos fermiers, et qui a même été
-préconisé par la plupart de nos auteurs, consiste à séparer le veau de
-sa mère. Les éleveurs, de l'autre côté de la Manche, ont renoncé à se
-procurer ainsi un peu de lait et de beurre aux dépens du jeune animal;
+<p>Un abus qui existe chez beaucoup de nos fermiers, et qui a même été
+préconisé par la plupart de nos auteurs, consiste à séparer le veau de
+sa mère. Les éleveurs, de l'autre côté de la Manche, ont renoncé à se
+procurer ainsi un peu de lait et de beurre aux dépens du jeune animal;
ils le laissent libre de prendre le pis aussi souvent et aussi longtemps
-que la nature le demande. Ils savent très bien que plus le veau tète
-plus il acquiert de force et de taille; aussi ne le sèvrent-ils que
+que la nature le demande. Ils savent très bien que plus le veau tète
+plus il acquiert de force et de taille; aussi ne le sèvrent-ils que
beaucoup plus lard que nous, surtout si c'est un taureau qu'ils veulent
-élever, ou une génisse de race. Ils le placent dans une étable sèche et
-chaude, avec beaucoup de litière en hiver, parce que le veau craint
-également le froid et l'humidité.</p>
+élever, ou une génisse de race. Ils le placent dans une étable sèche et
+chaude, avec beaucoup de litière en hiver, parce que le veau craint
+également le froid et l'humidité.</p>
-<p>Quand il s'agit de le sevrer, ils commencent à l'habituer à boire du
-lait écrémé, tiède, dans lequel ils délaient un peu de farine et du son;
+<p>Quand il s'agit de le sevrer, ils commencent à l'habituer à boire du
+lait écrémé, tiède, dans lequel ils délaient un peu de farine et du son;
puis ils remplacent cette boisson par une nourriture un peu moins
liquide, dont la pomme de terre, cuite fait la base; viennent ensuite
-les turneps coupés en tranches bien minces; et, enfin, l'herbe; mais on
-a soin alors de lui donner, soir et matin, un peu de paille fraîche
-d'orge ou d'avoine, légèrement battue ou hachée, et aiguisée avec du
-sel. L'animal ne tarde pas à se nourrir comme les autres b&oelig;ufs,
-seulement on ne lui épargne pas la nourriture, parce que, plus elle est
-abondante et de bonne qualité, plus le veau prend d'accroissement.</p>
-
-<p>Voici des remarques qui ont été faites; la farine de fèves, de pois ou
-d'avoine, délayée dans l'eau, fait contracter au veau un ventre pendant,
-l'animal devient court, mal bâti, et ne tarde pas à mourir.. Les pois
-gris lui donnent une chair blanche; le blé crevé dans du lait rend sa
-chair rouge; l'orge lui donne le dévoiement.</p>
-
-<p>Nous ne parlerons pas dans cet article de la manière dont les Anglais
-engraissent leur bétail, parce que, sur ce point, nous ne leur cédons en
-rien, notre but étant simplement de montrer comment ils parviennent à
-créer des races <i>à petits os</i> et plus avantageuses que les nôtres, nous
-terminerons là ce que nous avons à dire sur ce sujet.</p>
-
-<p>Les principes que nous venons d'exposer pour l'amélioration des races de
-b&oelig;ufs, les Anglais les ont appliqués à tous les animaux domestiques, et
-surtout à ceux destinés à la boucherie. Il n'est pas un agronome
-français un peu instruit qui n'ait vu avec admiration comment ils sont
-parvenus à créer des moutons qui n'ont pas d'os pour ainsi dire, et dont
-l'augmentation prodigieuse du chair et de graisse n'a porté aucun
-préjudice ni à la finesse ni à l'abondance de la laine. Plusieurs de ces
-animaux, ont été présentés à la société royale d'agriculture de Derby,
-et ont été dessinés par les peintres que nous avons cités, il ne faut
-pas chercher dans ces figures les caractères ordinaires que les
-naturalistes emploient pour déterminer les races de moutons, car tout a
-disparu, contours, grâces, légèreté, sous des masses informes de laine
-et de graisse; et les êtres dont ces peintres ont rendu fidèlement le
-portrait sont presque devenus purement artificiels: ils doivent tout à
-l'industrie humaine, et ont entièrement perdu les caractères de leur
+les turneps coupés en tranches bien minces; et, enfin, l'herbe; mais on
+a soin alors de lui donner, soir et matin, un peu de paille fraîche
+d'orge ou d'avoine, légèrement battue ou hachée, et aiguisée avec du
+sel. L'animal ne tarde pas à se nourrir comme les autres b&oelig;ufs,
+seulement on ne lui épargne pas la nourriture, parce que, plus elle est
+abondante et de bonne qualité, plus le veau prend d'accroissement.</p>
+
+<p>Voici des remarques qui ont été faites; la farine de fèves, de pois ou
+d'avoine, délayée dans l'eau, fait contracter au veau un ventre pendant,
+l'animal devient court, mal bâti, et ne tarde pas à mourir.. Les pois
+gris lui donnent une chair blanche; le blé crevé dans du lait rend sa
+chair rouge; l'orge lui donne le dévoiement.</p>
+
+<p>Nous ne parlerons pas dans cet article de la manière dont les Anglais
+engraissent leur bétail, parce que, sur ce point, nous ne leur cédons en
+rien, notre but étant simplement de montrer comment ils parviennent à
+créer des races <i>à petits os</i> et plus avantageuses que les nôtres, nous
+terminerons là ce que nous avons à dire sur ce sujet.</p>
+
+<p>Les principes que nous venons d'exposer pour l'amélioration des races de
+b&oelig;ufs, les Anglais les ont appliqués à tous les animaux domestiques, et
+surtout à ceux destinés à la boucherie. Il n'est pas un agronome
+français un peu instruit qui n'ait vu avec admiration comment ils sont
+parvenus à créer des moutons qui n'ont pas d'os pour ainsi dire, et dont
+l'augmentation prodigieuse du chair et de graisse n'a porté aucun
+préjudice ni à la finesse ni à l'abondance de la laine. Plusieurs de ces
+animaux, ont été présentés à la société royale d'agriculture de Derby,
+et ont été dessinés par les peintres que nous avons cités, il ne faut
+pas chercher dans ces figures les caractères ordinaires que les
+naturalistes emploient pour déterminer les races de moutons, car tout a
+disparu, contours, grâces, légèreté, sous des masses informes de laine
+et de graisse; et les êtres dont ces peintres ont rendu fidèlement le
+portrait sont presque devenus purement artificiels: ils doivent tout à
+l'industrie humaine, et ont entièrement perdu les caractères de leur
nature primitive.</p>
-<p>L'individu ici représenté a remporté le premier prix de la société, et a
-été présenté par M. Pawlett. Il appartient évidemment à la race
-perfectionnée que Dewick (<i>a general History of Quadrupeds</i>, p. 63.) a
-décrite sous le nom de <i>the Leicestershire improved breed</i>. Nos
+<p>L'individu ici représenté a remporté le premier prix de la société, et a
+été présenté par M. Pawlett. Il appartient évidemment à la race
+perfectionnée que Dewick (<i>a general History of Quadrupeds</i>, p. 63.) a
+décrite sous le nom de <i>the Leicestershire improved breed</i>. Nos
lecteurs, en voyant cette masse presque sans formes anatomiques, auront
-de la peine à croire, ce qui est cependant vrai, que l'animal est
-représenté nouvellement dépouillé de sa laine.</p>
+de la peine à croire, ce qui est cependant vrai, que l'animal est
+représenté nouvellement dépouillé de sa laine.</p>
-<p>En Angleterre, on élève comme en France plusieurs variétés du cochon
+<p>En Angleterre, on élève comme en France plusieurs variétés du cochon
domestique, et il n'est pas rare de trouver des individus de la grande
-race à oreilles pendantes (<i>the common boar</i>) qui pèsent jusqu'à 300 et
+race à oreilles pendantes (<i>the common boar</i>) qui pèsent jusqu'à 300 et
350 kilogrammes. Sous le rapport de l'engraissement de ces animaux,
-plusieurs de nos départements peuvent, jusqu'à un certain point,
-rivaliser avec les Anglais; mais, sous celui de l'amélioration des
-races, nous devons le dire, nous sommes restés bien loin derrière eux.
+plusieurs de nos départements peuvent, jusqu'à un certain point,
+rivaliser avec les Anglais; mais, sous celui de l'amélioration des
+races, nous devons le dire, nous sommes restés bien loin derrière eux.
Ces insulaires ont parfaitement compris que, dans ces animaux, ce
-n'était pas la grande taille qu'ils devaient rechercher, mais la ténuité
-des os, la fécondité et la délicatesse de la chair et du lard. Par des
-calculs positifs, ils ont démontré que deux cochons de 100 kilogrammes
-chacun ne coûtent pas plus en soins et en nourriture qu'un seul animal
-de 200 kilogrammes. Partant de là, ils ont d'abord tenté des expériences
-sur le cochon de Siam ou du cap de Bonne-Espérance, qu'ils confondent
-avec celui de la Chine, et dont ils ont obtenu une très petite variété.
-Nous donnons ici le portrait de celui qui a remporté le prix au concours
+n'était pas la grande taille qu'ils devaient rechercher, mais la ténuité
+des os, la fécondité et la délicatesse de la chair et du lard. Par des
+calculs positifs, ils ont démontré que deux cochons de 100 kilogrammes
+chacun ne coûtent pas plus en soins et en nourriture qu'un seul animal
+de 200 kilogrammes. Partant de là, ils ont d'abord tenté des expériences
+sur le cochon de Siam ou du cap de Bonne-Espérance, qu'ils confondent
+avec celui de la Chine, et dont ils ont obtenu une très petite variété.
+Nous donnons ici le portrait de celui qui a remporté le prix au concours
de Derby.</p>
-<p>Cette variété est fort estimée par la délicatesse de sa chair; mais ses
-dimensions étant tout à fait trop petites, ils ont reprit le cochon de
-Siam pour le croiser avec leur cochon commun, et ils ont ainsi créé une
-nouvelle race de taille moyenne, que nous représentons ici.</p>
+<p>Cette variété est fort estimée par la délicatesse de sa chair; mais ses
+dimensions étant tout à fait trop petites, ils ont reprit le cochon de
+Siam pour le croiser avec leur cochon commun, et ils ont ainsi créé une
+nouvelle race de taille moyenne, que nous représentons ici.</p>
-<p>Cette race offre des qualités précieuses: elle atteint ordinairement la
-grandeur d'un cochon commun de moyenne taille; les os sont extrêmement
-petits; le jambes grêles et courtes; le ventre touchant presque à terre;
+<p>Cette race offre des qualités précieuses: elle atteint ordinairement la
+grandeur d'un cochon commun de moyenne taille; les os sont extrêmement
+petits; le jambes grêles et courtes; le ventre touchant presque à terre;
les oreilles sont assez longues, presque droites ou fort peu pendantes;
-le museau est court et concave en dessus; le front bombé, et le cou
-d'une épaisseur énorme. Robuste comme le cochon commun, cet animal a sur
+le museau est court et concave en dessus; le front bombé, et le cou
+d'une épaisseur énorme. Robuste comme le cochon commun, cet animal a sur
lui l'avantage de s'engraisser plus vite et beaucoup mieux. Sa femelle,
-que nous représentons ici, a des qualités précieuses, sous le rapport de
-sa fécondité.</p>
-
-<p>Bewick dit avoir vu dans le comté de Durham, chez le chevalier Arthur
-Mowbray, une truie de cette race suivie de dix-neuf petits de la même
-portée, et faisant chaque année trois portées presque aussi nombreuses.
-Il y aurait de l'exagération dans ce que raconte l'auteur, que cette
-race perfectionnée, inconnue de nos cultivateurs, serait encore une des
-plus fécondes et des meilleures sous le rapport économique.</p>
-
-<p>Je le répète, nos éleveurs n'ont rien ou n'ont que fort peu à envier aux
-Anglais quant à l'art d'engraisser le bétail et les autres animaux
-domestiques; mais ils ont beaucoup à faire et à apprendre pour remplacer
-les chétives races encore si communes en France, par des variétés aussi
-précieuses et aussi belles que celles qui couvrent le sol de
+que nous représentons ici, a des qualités précieuses, sous le rapport de
+sa fécondité.</p>
+
+<p>Bewick dit avoir vu dans le comté de Durham, chez le chevalier Arthur
+Mowbray, une truie de cette race suivie de dix-neuf petits de la même
+portée, et faisant chaque année trois portées presque aussi nombreuses.
+Il y aurait de l'exagération dans ce que raconte l'auteur, que cette
+race perfectionnée, inconnue de nos cultivateurs, serait encore une des
+plus fécondes et des meilleures sous le rapport économique.</p>
+
+<p>Je le répète, nos éleveurs n'ont rien ou n'ont que fort peu à envier aux
+Anglais quant à l'art d'engraisser le bétail et les autres animaux
+domestiques; mais ils ont beaucoup à faire et à apprendre pour remplacer
+les chétives races encore si communes en France, par des variétés aussi
+précieuses et aussi belles que celles qui couvrent le sol de
l'Angleterre.</p>
<br>
<h3>Bulletin bibliographique.</h3>
-<p><i>Cours de Littérature dramatique</i>, ou l'Usage des passions dans le
-drame; par M. Saint-Marc Girardin, professeur de la Faculté des Lettres
+<p><i>Cours de Littérature dramatique</i>, ou l'Usage des passions dans le
+drame; par M. Saint-Marc Girardin, professeur de la Faculté des Lettres
de Paris, membre du conseil royal de l'instruction publique. 1 vol.
in-18.--Paris, 1843. <i>Charpentier</i>, 3 fr. 50.</p>
-<p>Ce petit livre a déjà fait parler de lui; on l'a loué et critiqué outre
-mesure. Si les secrets des élections académiques n'étaient pas révélés
-d'avance, on pourrait croire qu'il a valu à son auteur le fauteuil de
-Campenon. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, nous ne
+<p>Ce petit livre a déjà fait parler de lui; on l'a loué et critiqué outre
+mesure. Si les secrets des élections académiques n'étaient pas révélés
+d'avance, on pourrait croire qu'il a valu à son auteur le fauteuil de
+Campenon. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, nous ne
tenterons pas de faire dans ce bulletin la critique pure et
-transcendante, pour nous servir d'expressions consacrées. Au lieu donc
-de demander compte à M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour
-<i>Cours de Littérature dramatique</i> pourrait ou devrait contenir, nous
-nous bornerons à apprendre, aussi brièvement que possible, aux lecteurs
-de <i>l'Illustration</i> ce qu'ils peuvent être certains d'y trouver.</p>
+transcendante, pour nous servir d'expressions consacrées. Au lieu donc
+de demander compte à M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour
+<i>Cours de Littérature dramatique</i> pourrait ou devrait contenir, nous
+nous bornerons à apprendre, aussi brièvement que possible, aux lecteurs
+de <i>l'Illustration</i> ce qu'ils peuvent être certains d'y trouver.</p>
<p>M. Saint-Marc Girardin expose ainsi, dans un simple avertissement de
-deux pages, le but de son ouvrage. «J'ai cherché à montrer, dit-il,
-comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septième siècle,
+deux pages, le but de son ouvrage. «J'ai cherché à montrer, dit-il,
+comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septième siècle,
exprimaient les sentiments et les passions les plus naturels au c&oelig;ur de
l'homme, la tendresse paternelle et maternelle, l'amour, la jalousie,
-l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprimés de
-nos jours dans un pareil sujet; les réflexions morales arrivent
-naturellement à côté des réflexions littéraires, et j'ai aimé à montrer
-autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon goût et la bonne
-morale...»</p>
-
-<p><i>De la nature de l'Émotion dramatique</i>, tel est le titre du premier
-chapitre. Après avoir constaté que le spectacle de la vie humaine et
-l'imitation de nos sentiments et de nos caractères est la principale
-cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de déterminer
-quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la première
-condition de l'émotion dramatique, c'est que la passion qui l'excite
-soit vraie; or, au théâtre il n'y a de vrai que ce qui est général et ce
-que tout le monde ressent. Le c&oelig;ur ne s'émeut qu'aux choses qui sont
-communes à tous les hommes: la curiosité, les bizarreries, les
-exceptions ne le remuent pas. C'est la déjà une des principales
-différences à noter entre notre théâtre ancien et notre théâtre moderne.
-Le théâtre ancien prend pour sujet les passions du c&oelig;ur humain les plus
-générales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la
-jalousie, la colère et les passions qui sont simples de leur nature. Il
-les représente simplement. Le théâtre moderne, au contraire, cherche, en
-fait de passion, les exceptions et les curiosités avec autant de soin
-que le théâtre ancien les évitait. Or, les exceptions et les curiosités
-ont, en littérature, deux grands défauts: la monotonie et l'exagération.</p>
-
-<p>La seconde condition de l'émotion dramatique, c'est de s'adresser à
-l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu'à l'esprit;
-c'est à l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche à
-émouvoir les sens, il se dégrade. En outre, de toutes les émotions qui
-viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine,
-l'émotion dramatique est la plus complète. Aucun art ne peut plus
-aisément approcher de la réalité que l'art dramatique, et cependant il
+l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprimés de
+nos jours dans un pareil sujet; les réflexions morales arrivent
+naturellement à côté des réflexions littéraires, et j'ai aimé à montrer
+autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon goût et la bonne
+morale...»</p>
+
+<p><i>De la nature de l'Émotion dramatique</i>, tel est le titre du premier
+chapitre. Après avoir constaté que le spectacle de la vie humaine et
+l'imitation de nos sentiments et de nos caractères est la principale
+cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de déterminer
+quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la première
+condition de l'émotion dramatique, c'est que la passion qui l'excite
+soit vraie; or, au théâtre il n'y a de vrai que ce qui est général et ce
+que tout le monde ressent. Le c&oelig;ur ne s'émeut qu'aux choses qui sont
+communes à tous les hommes: la curiosité, les bizarreries, les
+exceptions ne le remuent pas. C'est la déjà une des principales
+différences à noter entre notre théâtre ancien et notre théâtre moderne.
+Le théâtre ancien prend pour sujet les passions du c&oelig;ur humain les plus
+générales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la
+jalousie, la colère et les passions qui sont simples de leur nature. Il
+les représente simplement. Le théâtre moderne, au contraire, cherche, en
+fait de passion, les exceptions et les curiosités avec autant de soin
+que le théâtre ancien les évitait. Or, les exceptions et les curiosités
+ont, en littérature, deux grands défauts: la monotonie et l'exagération.</p>
+
+<p>La seconde condition de l'émotion dramatique, c'est de s'adresser à
+l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu'à l'esprit;
+c'est à l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche à
+émouvoir les sens, il se dégrade. En outre, de toutes les émotions qui
+viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine,
+l'émotion dramatique est la plus complète. Aucun art ne peut plus
+aisément approcher de la réalité que l'art dramatique, et cependant il
se perd s'il s'en approche trop et s'il se confond avec elle. Le
-spectacle doit être la plus grande des illusions de l'art, mais il doit
-rester une illusion. Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du
-corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en
-est aussitôt puni par une prompte décadence.</p>
-
-<p>Ces principes posés et expliqués, M. Saint-Marc Girardin en fait
-immédiatement l'application. Sa méthode, préférable peut-être pour un
-cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingénieuse. Il ne suit
-aucune des classifications adoptées jusqu'alors. Prenant un sujet, le
-suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le développe dans une
-longue et spirituelle conversation, sans s'inquiéter jamais d'aucune
-imite, passant tour à tour de l'antiquité aux temps modernes,
-rapprochant les Grecs ou les Romains des Français du dix-neuvième
-siècle, et tirant de ces comparaisons imprévues des aperçus pleins
-d'intérêt et de vérité.</p>
-
-<p>Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a étudié jusqu'à ce jour
-l'usage dans le drame, seul les émotions qui tiennent à la douleur
-physique et à la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie,
-l'amour paternel, l'égoïsme paternel, l'ingratitude des enfants, la
-clémence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore,
-comme on le voit par cette énumération, un grand nombre de passions à
-étudier: mais ce premier volume doit être et sera bientôt, nous
-l'espérons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute
-critique, jugeant l'ensemble et les détails de cet important travail,
-pourra prononcer ses arrêts suprêmes en connaissance de cause.</p>
+spectacle doit être la plus grande des illusions de l'art, mais il doit
+rester une illusion. Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du
+corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en
+est aussitôt puni par une prompte décadence.</p>
+
+<p>Ces principes posés et expliqués, M. Saint-Marc Girardin en fait
+immédiatement l'application. Sa méthode, préférable peut-être pour un
+cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingénieuse. Il ne suit
+aucune des classifications adoptées jusqu'alors. Prenant un sujet, le
+suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le développe dans une
+longue et spirituelle conversation, sans s'inquiéter jamais d'aucune
+imite, passant tour à tour de l'antiquité aux temps modernes,
+rapprochant les Grecs ou les Romains des Français du dix-neuvième
+siècle, et tirant de ces comparaisons imprévues des aperçus pleins
+d'intérêt et de vérité.</p>
+
+<p>Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a étudié jusqu'à ce jour
+l'usage dans le drame, seul les émotions qui tiennent à la douleur
+physique et à la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie,
+l'amour paternel, l'égoïsme paternel, l'ingratitude des enfants, la
+clémence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore,
+comme on le voit par cette énumération, un grand nombre de passions à
+étudier: mais ce premier volume doit être et sera bientôt, nous
+l'espérons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute
+critique, jugeant l'ensemble et les détails de cet important travail,
+pourra prononcer ses arrêts suprêmes en connaissance de cause.</p>
<p>Pour montrer comment M. Saint-Marc Girardin a compris et traite son
-sujet, nous analyserons le chapitre III, intitulé: De la lutte de
-l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le théâtre
-et la littérature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours
-seulement la littérature, sans cesser de prendre la souffrance morale
-pour sujet, a poussé cette souffrance jusqu'à la douleur physique. Elle
-a, chose curieuse, matérialisé la douleur morale; tandis que les Grecs,
-qui représentaient volontiers la douleur physique, l'idéalisaient à
-l'aide du beau. Ils s'élevaient ainsi du corps à l'esprit; nous suivons
-la pente contraire. Ils s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme
-chrétien; nous semblons redescendre vers le matérialisme païen.</p>
+sujet, nous analyserons le chapitre III, intitulé: De la lutte de
+l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le théâtre
+et la littérature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours
+seulement la littérature, sans cesser de prendre la souffrance morale
+pour sujet, a poussé cette souffrance jusqu'à la douleur physique. Elle
+a, chose curieuse, matérialisé la douleur morale; tandis que les Grecs,
+qui représentaient volontiers la douleur physique, l'idéalisaient à
+l'aide du beau. Ils s'élevaient ainsi du corps à l'esprit; nous suivons
+la pente contraire. Ils s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme
+chrétien; nous semblons redescendre vers le matérialisme païen.</p>
<p>Autrefois l'expression des sentiments tenait de la nature des sentiments
-mêmes; elle avait quelque chose de pur et d'élevé; souvent même elle
-était trop abstraite. Chaque sentiment de l'âme a, pour ainsi dire, une
-sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui désigne
-la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui désigne le
-sentiment; c'était l'âme humaine enfin, et non le corps, que la
-littérature s'efforçait de mettre en relief. De nos jours on a voulu,
+mêmes; elle avait quelque chose de pur et d'élevé; souvent même elle
+était trop abstraite. Chaque sentiment de l'âme a, pour ainsi dire, une
+sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui désigne
+la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui désigne le
+sentiment; c'était l'âme humaine enfin, et non le corps, que la
+littérature s'efforçait de mettre en relief. De nos jours on a voulu,
non plus seulement dessiner les sentiments du c&oelig;ur humain; on a voulu
les sculpter si on peut dire ainsi, et comme, par la finesse de leur
-nature, ils échappaient au ciseau des Michel-Ange de la littérature, il
-a fallu, bon gré, mal gré, au lieu du sentiment, prendre la sensation.
+nature, ils échappaient au ciseau des Michel-Ange de la littérature, il
+a fallu, bon gré, mal gré, au lieu du sentiment, prendre la sensation.
La sensation, en effet, est plus grosse et plus robuste; elle a plus de
-masse et plus de saillie; elle se prête mieux aux procédés de ce genre
+masse et plus de saillie; elle se prête mieux aux procédés de ce genre
de style.</p>
-<p>Cette prépondérance de la sensation sur le sentiment est un des plus
-singuliers effets du style moderne. Nous ne représentons, comme nos
-devanciers, que les passions de l'âme, la haine, la colère, la jalousie,
-l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les représentons comme des
-passions du corps, nous les matérialisons, croyant les fortifier; nous
-les rendons brutales pour les rendre énergiques. C'était une des règles
-de l'ancien ne poétique d'aider à ce que les passions ont de pur et
-d'immatériel, et de résister à ce qu'elles ont de grossier et de
-terrestre. C'était ce que les anciens appelaient purifier les passions.
-Nous faisons le contraire; nous aimons à pousser la passion morale
-jusqu'à l'imitation de la passion matérielle; il semble que nous n'ayons
-foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutôt une
+<p>Cette prépondérance de la sensation sur le sentiment est un des plus
+singuliers effets du style moderne. Nous ne représentons, comme nos
+devanciers, que les passions de l'âme, la haine, la colère, la jalousie,
+l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les représentons comme des
+passions du corps, nous les matérialisons, croyant les fortifier; nous
+les rendons brutales pour les rendre énergiques. C'était une des règles
+de l'ancien ne poétique d'aider à ce que les passions ont de pur et
+d'immatériel, et de résister à ce qu'elles ont de grossier et de
+terrestre. C'était ce que les anciens appelaient purifier les passions.
+Nous faisons le contraire; nous aimons à pousser la passion morale
+jusqu'à l'imitation de la passion matérielle; il semble que nous n'ayons
+foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutôt une
contorsion physique. Sans les convulsions du corps, nous refusons de
-croire aux émotions de l'âme.</p>
+croire aux émotions de l'âme.</p>
-<p>A l'appui de ses réflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages
-du <i>Philoctète</i> de Sophocle et du roman <i>Notre-Dame de Paris</i>, de M.
-Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du poète grec qui a laissé à son
-héros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur
+<p>A l'appui de ses réflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages
+du <i>Philoctète</i> de Sophocle et du roman <i>Notre-Dame de Paris</i>, de M.
+Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du poète grec qui a laissé à son
+héros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur
physique, mais qui a soin de lui donner des passions morales capables de
-compenser l'émotion causée par l'aspect de ses souffrances. Dans le
-Philoctète de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art
-merveilleux les émotions morales et les souffrances matérielles; elles
-se font pour ainsi équilibre les unes aux autres, et c'est dans cet
-équilibre que consiste la beauté du personnage de Philoctète. Jamais le
-genre de pitié que nous inspirent ses souffrances, jamais cette pitié
-que j'appellerais volontiers la pitié du corps, n'y est poussée trop
-loin, parce qu'elle est relevée et remplacée à propos par une autre
-pitié plus douce et plus noble, celle de l'âme, et que nous inspirent
-ses émotions de joie et de reconnaissance, et même sa colère et sa
-haine. Avec cet art de tempérer les passions les unes par les autres,
-l'excès, et par conséquent la contorsion morale ou physique, devient
+compenser l'émotion causée par l'aspect de ses souffrances. Dans le
+Philoctète de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art
+merveilleux les émotions morales et les souffrances matérielles; elles
+se font pour ainsi équilibre les unes aux autres, et c'est dans cet
+équilibre que consiste la beauté du personnage de Philoctète. Jamais le
+genre de pitié que nous inspirent ses souffrances, jamais cette pitié
+que j'appellerais volontiers la pitié du corps, n'y est poussée trop
+loin, parce qu'elle est relevée et remplacée à propos par une autre
+pitié plus douce et plus noble, celle de l'âme, et que nous inspirent
+ses émotions de joie et de reconnaissance, et même sa colère et sa
+haine. Avec cet art de tempérer les passions les unes par les autres,
+l'excès, et par conséquent la contorsion morale ou physique, devient
impossible. Voyez, au contraire comment M. Victor Hugo peint le
-désespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui
-enlever sa fille qu'elle vient à peine de retrouver.</p>
-
-<p>«Lorsque la mère entendit les piques et les leviers saper sa forteresse,
-elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une
-vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage
-lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient.
-Tout à coup elle prit un pavé et le jeta à deux poings sur les
-travailleurs. Le pavé mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha
-personne et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan; elle
-grinça des dents. Tout à coup elle vit la pierre s'ébranler, et elle
+désespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui
+enlever sa fille qu'elle vient à peine de retrouver.</p>
+
+<p>«Lorsque la mère entendit les piques et les leviers saper sa forteresse,
+elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une
+vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage
+lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient.
+Tout à coup elle prit un pavé et le jeta à deux poings sur les
+travailleurs. Le pavé mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha
+personne et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan; elle
+grinça des dents. Tout à coup elle vit la pierre s'ébranler, et elle
entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors
-elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques
-instants et s'écria. Et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt
-déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait, comme si toutes
-les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la
-fois... «Ho! ho! ho! mais c'est horrible; vous êtes des brigands!...
+elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques
+instants et s'écria. Et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt
+déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait, comme si toutes
+les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la
+fois... «Ho! ho! ho! mais c'est horrible; vous êtes des brigands!...
Est-ce que vous allez vraiment me prendre ma fille? Je vous dis que
-c'est ma fille! Oh! les lâches! oh! les laquais bourreaux! misérables
+c'est ma fille! Oh! les lâches! oh! les laquais bourreaux! misérables
goujats! Assassins! Au secours! au secours! au feu!--Mais est-ce qu'ils
me prendront mon enfant comme cela? Qu'est-ce donc qu'on appelle le bon
-Dieu?» Alors, s'adressant à Tristan, écumante, l'&oelig;il hagard, à quatre
-pattes comme une panthère, et tout hérissée...»</p>
+Dieu?» Alors, s'adressant à Tristan, écumante, l'&oelig;il hagard, à quatre
+pattes comme une panthère, et tout hérissée...»</p>
-<p>«Je m'arrête, s'écrie M Saint-Marc Girardin après avoir cité ce passage.
-Dans Ovide la métamorphose serait déjà commencée; car ce n'est plus une
-douleur humaine que cette rage de la panthère à qui le chasseur arrache
-ses petits; ce n'est plus ni une femme ni une mère que je vois, c'est
-une folle furieuse, c'est une bête féroce; la colère s'est changée en
-fureur, l'instinct a remplacé le sentiment, l'âme a cédé au corps.
-Éloignons-nous en répétant le beau vers de Terence:</p>
+<p>«Je m'arrête, s'écrie M Saint-Marc Girardin après avoir cité ce passage.
+Dans Ovide la métamorphose serait déjà commencée; car ce n'est plus une
+douleur humaine que cette rage de la panthère à qui le chasseur arrache
+ses petits; ce n'est plus ni une femme ni une mère que je vois, c'est
+une folle furieuse, c'est une bête féroce; la colère s'est changée en
+fureur, l'instinct a remplacé le sentiment, l'âme a cédé au corps.
+Éloignons-nous en répétant le beau vers de Terence:</p>
<p class="mid">Homo sum, atque humani nihil a me alienum puto.</p>
-<p class="mid">«Je suis homme, et je ne me laisse toucher qu'à ce qui est humain.»</p>
+<p class="mid">«Je suis homme, et je ne me laisse toucher qu'à ce qui est humain.»</p>
-<p>Nous avons exposé le plan et la méthode de M. Saint-Marc Girardin; nous
-avons dit quelles étaient les passions dont il avait étudié l'usage dans
-le drame; nous venons de montrer comment il appliquait sa méthode. Pour
-compléter cette analyse rapide, il ne nous reste plus qu'à citer les
-principaux ouvrages anciens et modernes qu'il a rapprochés comparés dans
-ce premier volume. Ce sont l'<i>Iphigénie</i> d'Euripide l'<i>Angela</i> de M.
+<p>Nous avons exposé le plan et la méthode de M. Saint-Marc Girardin; nous
+avons dit quelles étaient les passions dont il avait étudié l'usage dans
+le drame; nous venons de montrer comment il appliquait sa méthode. Pour
+compléter cette analyse rapide, il ne nous reste plus qu'à citer les
+principaux ouvrages anciens et modernes qu'il a rapprochés comparés dans
+ce premier volume. Ce sont l'<i>Iphigénie</i> d'Euripide l'<i>Angela</i> de M.
Victor Hugo; l'<i>Hamlet</i> de Shakespere et la <i>Pamela</i> de Richardson: le
<i>Werther</i> de Goethe et le <i>Chatterton</i> de M. de Vigny; <i>Horace, le Cid</i>
et <i>le Menteur</i> de Corneille et <i>le Roi s'amuse</i> de M. Victor Hugo; <i>le
Paria</i> de Casimir Delavigne et <i>Dupuis et Desronais</i> de Colle; l'<i>Oedipe
-à Colone</i> de Sophocle, <i>le Roi Lear</i> de Shakespere et <i>le Père Goriot</i>
+à Colone</i> de Sophocle, <i>le Roi Lear</i> de Shakespere et <i>le Père Goriot</i>
de M. de Balzac: <i>l'Heauton Timorumenos</i> de Terence et l' <i>Enfant
-Prodige</i> de Voltaire; <i>le Père de Famille</i> de Diderot; <i>le Fils Ingrat</i>
-de Piron et <i>les deux gendres</i> de M. Étienne; <i>Lucrèce Borgia</i> de M.
-Victor Hugo et l'<i>Orphelin de la Chine</i> de Voltaire, etc; la <i>Mérope</i> de
-Torelli, de Maffei, de Voltaire et d'Alfieri; l'<i>Andromaque</i> d'Homère,
+Prodige</i> de Voltaire; <i>le Père de Famille</i> de Diderot; <i>le Fils Ingrat</i>
+de Piron et <i>les deux gendres</i> de M. Étienne; <i>Lucrèce Borgia</i> de M.
+Victor Hugo et l'<i>Orphelin de la Chine</i> de Voltaire, etc; la <i>Mérope</i> de
+Torelli, de Maffei, de Voltaire et d'Alfieri; l'<i>Andromaque</i> d'Homère,
d'Euripide et de Racine.</p>
-<p>Dans son dernier chapitre, M. Saint-Marc Girardin s'est efforcé de
-prouver que la littérature exprime souvent l'état de l'imagination d'un
-peuple plutôt que l'état de la société. La comparaison qu'il a faite lui
-semble défavorable à la société moderne, et il se demande si
-l'altération qu'a subie évidemment l'expression des sentiments généraux
-du c&oelig;ur humain est un signe de l'altération de ces sentiments; en
-d'autres termes, si la littérature est aujourd'hui l'expression de la
-société.--Cette question, qu'il a traitée d'ailleurs trop brièvement, il
-la résout par la négative. Dans son opinion, la société écrit et parle
-d'une façon et agit de l'autre, et le plus sûr moyen de ne pas la
-connaître, c'est de la juger d'après ses paroles ou ses actions. Ainsi,
-loin que la littérature moderne soit faite à l'image de la société, on
-croirait qu'elle en a voulu prendre le contre-pied, tant la société la
-dément par ses m&oelig;urs par ses actions!... «Dirons-nous pour cela, se
-demande M. Saint-Marc Girardin, que la société n'a rien prêté à la
-littérature? Non, ces passions effrénées, ces caractères hideux, ces
-crimes insolents et goguenards qui composent le fond de la littérature,
-la littérature les a pris dans les pensées, sinon dans les moins de
-notre société, dans notre imagination, sinon dans notre caractère.»</p>
-
-<p>M Saint-Marc Girardin résume ainsi en terminant les réflexions générales
-qui composent ce dernier chapitre: «Notre littérature ne représente pas
-notre société; elle n'en représente que les caprices d'esprit, elle n'en
+<p>Dans son dernier chapitre, M. Saint-Marc Girardin s'est efforcé de
+prouver que la littérature exprime souvent l'état de l'imagination d'un
+peuple plutôt que l'état de la société. La comparaison qu'il a faite lui
+semble défavorable à la société moderne, et il se demande si
+l'altération qu'a subie évidemment l'expression des sentiments généraux
+du c&oelig;ur humain est un signe de l'altération de ces sentiments; en
+d'autres termes, si la littérature est aujourd'hui l'expression de la
+société.--Cette question, qu'il a traitée d'ailleurs trop brièvement, il
+la résout par la négative. Dans son opinion, la société écrit et parle
+d'une façon et agit de l'autre, et le plus sûr moyen de ne pas la
+connaître, c'est de la juger d'après ses paroles ou ses actions. Ainsi,
+loin que la littérature moderne soit faite à l'image de la société, on
+croirait qu'elle en a voulu prendre le contre-pied, tant la société la
+dément par ses m&oelig;urs par ses actions!... «Dirons-nous pour cela, se
+demande M. Saint-Marc Girardin, que la société n'a rien prêté à la
+littérature? Non, ces passions effrénées, ces caractères hideux, ces
+crimes insolents et goguenards qui composent le fond de la littérature,
+la littérature les a pris dans les pensées, sinon dans les moins de
+notre société, dans notre imagination, sinon dans notre caractère.»</p>
+
+<p>M Saint-Marc Girardin résume ainsi en terminant les réflexions générales
+qui composent ce dernier chapitre: «Notre littérature ne représente pas
+notre société; elle n'en représente que les caprices d'esprit, elle n'en
exprime que les fantaisies. Ce n'est donc pas condamner les m&oelig;urs de
-notre époque, que d'en attaquer les opinions morales, car les unes sont
-presque indépendantes des autres. Mais comme, avec le temps, ces
-opinions influent, soit sur la littérature, dont les créations
+notre époque, que d'en attaquer les opinions morales, car les unes sont
+presque indépendantes des autres. Mais comme, avec le temps, ces
+opinions influent, soit sur la littérature, dont les créations
deviennent moins pures, soit sur la conscience publique, qui devient
-aussi moins hardie à répudier le mal, il est du devoir de la critique et
-de la morake de signaler les altérations que la littérature fait subir à
+aussi moins hardie à répudier le mal, il est du devoir de la critique et
+de la morake de signaler les altérations que la littérature fait subir à
l'expression des sentiments principaux du c&oelig;ur humain, de ces
-sentiments qui sont le sujet éternel de la littérature dramatique.
-Certes, quel que soit le travestissement et la dégradation qu'aient
+sentiments qui sont le sujet éternel de la littérature dramatique.
+Certes, quel que soit le travestissement et la dégradation qu'aient
souffert dans les drames ou dans les romans, les grandes et simples
affections de l'homme, telles que l'amour paternel et l'amour maternel,
-on est sûr de les retrouver toujours pures et fortes dans le c&oelig;ur d'un
-père et d'une mère. Mais les nations chez lesquelles la littérature
-conserve à ces pensées toute leur pureté originelle, en même temps
-qu'elle en garde le dépôt inaltérable, ont la double gloire des beaux
-ouvrages et des bonnes m&oelig;urs.»</p>
+on est sûr de les retrouver toujours pures et fortes dans le c&oelig;ur d'un
+père et d'une mère. Mais les nations chez lesquelles la littérature
+conserve à ces pensées toute leur pureté originelle, en même temps
+qu'elle en garde le dépôt inaltérable, ont la double gloire des beaux
+ouvrages et des bonnes m&oelig;urs.»</p>
<h3>Modes</h3>
@@ -2993,7 +2957,7 @@ ouvrages et des bonnes m&oelig;urs.»</p>
<img alt="" src="images/009a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Costume suisse.<br>
-<img alt="" src="images/009b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Batelière.--Mousquetaire.</b>
+<img alt="" src="images/009b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Batelière.--Mousquetaire.</b>
</span>
<h3>AMUSEMENTS<br>
@@ -3002,138 +2966,138 @@ DES SCIENCES.</h3>
<p class="mid">SOLUTION DES QUESTIONS<br>
-PROPOSÉES<br>
+PROPOSÉES<br>
-DANS LE 18e Nº.</p>
+DANS LE 18e Nº.</p>
-<p>1. Quelque étrange que paraisse notre première question, elle n'en est,
+<p>1. Quelque étrange que paraisse notre première question, elle n'en est,
pas moins susceptible, d'une solution fort simple que voici:
<span class="rig"><img alt="" src="images/009c.png"></span>
-<p>Attachez l'une à l'autre les deux extrémités de votre corde de manière à
+<p>Attachez l'une à l'autre les deux extrémités de votre corde de manière à
faire une corde sans fin; enroulez-la sur la gorge de la poulie
-supérieure B à la bouche du puits, et, pour la maintenir dans un degré
-de tension convenable, enroulez, aussi la partie, inférieure de cette
-corde sur une seconde, poulie A mobile autour d'un axe fixe, et plongée
-dans l'eau, ainsi que le représente la figure. Imprimez ensuite un
-mouvement de rotation rapide à la poulie B au moyen de la manivelle M:
+supérieure B à la bouche du puits, et, pour la maintenir dans un degré
+de tension convenable, enroulez, aussi la partie, inférieure de cette
+corde sur une seconde, poulie A mobile autour d'un axe fixe, et plongée
+dans l'eau, ainsi que le représente la figure. Imprimez ensuite un
+mouvement de rotation rapide à la poulie B au moyen de la manivelle M:
la corde, en s'enroulant successivement autour des poulies A et B qui
-tournent autour de leurs axes, ramènera du fond du puits une quantité
-très notable d'eau, qui pourra être projetée et reçue dans un réservoir
-R placé à la partie supérieure du puits, un peu au-dessous du point le
-plus élevé qu'atteigne la corde.</p>
-
-<p>Cette machine, si singulière par sa simplicité même, porte le nom de
-<i>Véra</i>, facteur de la poste aux lettres à Paris, qui en conçut l'idée en
-voyant la grande quantité d'eau qu'entraînait avec elle, entre ses
-aspérités, une corde qu'on tirait de la Seine. On conçoit qu'elle puisse
-rendre de bons services dans certaines circonstances particulières,
-notamment si l'on venait à manquer de vases convenables pour l'élévation
+tournent autour de leurs axes, ramènera du fond du puits une quantité
+très notable d'eau, qui pourra être projetée et reçue dans un réservoir
+R placé à la partie supérieure du puits, un peu au-dessous du point le
+plus élevé qu'atteigne la corde.</p>
+
+<p>Cette machine, si singulière par sa simplicité même, porte le nom de
+<i>Véra</i>, facteur de la poste aux lettres à Paris, qui en conçut l'idée en
+voyant la grande quantité d'eau qu'entraînait avec elle, entre ses
+aspérités, une corde qu'on tirait de la Seine. On conçoit qu'elle puisse
+rendre de bons services dans certaines circonstances particulières,
+notamment si l'on venait à manquer de vases convenables pour l'élévation
de l'eau. Mais il est bien certain que son <i>effet utile</i>, que son
-rendement en eau, en égard à la force dépensée, doit être peu
-considérable.</p>
-
-<p>Lalande raconte, dans l'édition qu'il a achevée de l'histoire des
-mathématiques de Montucla, que la machine de Véra ayant été employée aux
-casernes de Courbevoie, deux hommes élevaient en six minutes 271 litres
-à environ 27 mètres de hauteur. Mais ce résultat est évidemment exagéré,
-en ce sens qu'il provient d'une expérience de courte durée, où l'effort
-déployé était de beaucoup supérieur à ce qu'il serait pendant une
-journée entière. En effet, le travail de chacun de ces ouvriers aurait
-produit, dans une journée de huit heures, l'élévation de 295 920 litres
-à 1 mètre de hauteur, et ce nombre surpasse réellement de plus des deux
-tiers celui qui représente la force que peut dépenser un man&oelig;uvre
-agissant pendant le même laps de temps sur une manivelle. Encore
-faudrait-il, en employant la meilleure machine à élever de l'eau,
-défalquer un bon tiers de la force consacrée à mettre cette machine en
+rendement en eau, en égard à la force dépensée, doit être peu
+considérable.</p>
+
+<p>Lalande raconte, dans l'édition qu'il a achevée de l'histoire des
+mathématiques de Montucla, que la machine de Véra ayant été employée aux
+casernes de Courbevoie, deux hommes élevaient en six minutes 271 litres
+à environ 27 mètres de hauteur. Mais ce résultat est évidemment exagéré,
+en ce sens qu'il provient d'une expérience de courte durée, où l'effort
+déployé était de beaucoup supérieur à ce qu'il serait pendant une
+journée entière. En effet, le travail de chacun de ces ouvriers aurait
+produit, dans une journée de huit heures, l'élévation de 295 920 litres
+à 1 mètre de hauteur, et ce nombre surpasse réellement de plus des deux
+tiers celui qui représente la force que peut dépenser un man&oelig;uvre
+agissant pendant le même laps de temps sur une manivelle. Encore
+faudrait-il, en employant la meilleure machine à élever de l'eau,
+défalquer un bon tiers de la force consacrée à mettre cette machine en
mouvement.</p>
-<p>Une autre expérience citée par le même auteur, donne un résultat
-beaucoup plus rapproche de la vérité, quoique encore trop considérable
-pour le travail d'une journée entière. «Au bout de la rue de
-l'Arcade-Saint-Honoré, à la voirie de la Petite-Pologne, dit Lalande,
-seize chaînes en fer suffisaient à deux hommes pour élever à 6 mètres de
-hauteur environ 7 mètres cubes d'eau par heure.» On avait pu supprimer
-la poulie inférieure, qui ne sert qu'à maintenir la tension d'une corde
-ordinaire. Ce travail équivaut à l'élévation de 168 000 litres à 1 mètre
+<p>Une autre expérience citée par le même auteur, donne un résultat
+beaucoup plus rapproche de la vérité, quoique encore trop considérable
+pour le travail d'une journée entière. «Au bout de la rue de
+l'Arcade-Saint-Honoré, à la voirie de la Petite-Pologne, dit Lalande,
+seize chaînes en fer suffisaient à deux hommes pour élever à 6 mètres de
+hauteur environ 7 mètres cubes d'eau par heure.» On avait pu supprimer
+la poulie inférieure, qui ne sert qu'à maintenir la tension d'une corde
+ordinaire. Ce travail équivaut à l'élévation de 168 000 litres à 1 mètre
de hauteur en huit heures; c'est encore un tiers environ de plus de ce
-que produirait un man&oelig;uvre agissant d'une manière continue sur la
+que produirait un man&oelig;uvre agissant d'une manière continue sur la
meilleure machine hydraulique au moyen d'une manivelle.</p>
-<p>L'invention de Véra valut à son auteur l'approbation universelle et une
-gratification de 2 400 fr. Elle fut appliquée à l'étranger, même en
-Angleterre. Le célèbre physicien Deluc en fit établir une au-dessus d'un
-puits du plus de 55 mètres de profondeur, près du château de Windsor. La
-corde s'enroulait à la partie supérieure sur une poulie en fer d'un
-mètre de diamètre, placée sur l'axe de la manivelle avec une roue
-plombée servant de volant; la poulie d'en bas était supprimée, parce que
+<p>L'invention de Véra valut à son auteur l'approbation universelle et une
+gratification de 2 400 fr. Elle fut appliquée à l'étranger, même en
+Angleterre. Le célèbre physicien Deluc en fit établir une au-dessus d'un
+puits du plus de 55 mètres de profondeur, près du château de Windsor. La
+corde s'enroulait à la partie supérieure sur une poulie en fer d'un
+mètre de diamètre, placée sur l'axe de la manivelle avec une roue
+plombée servant de volant; la poulie d'en bas était supprimée, parce que
l'on avait reconnu qu'elle devenait inutile pour une certaine vitesse de
rotation. L'eau montait en abondance.</p>
-<p>Nonobstant toutes ces épreuves favorables, la machine de Véra paraît ne
+<p>Nonobstant toutes ces épreuves favorables, la machine de Véra paraît ne
plus figurer aujourd'hui que dans les cours de physique et de machines,
-comme une curiosité rarement applicable.</p>
+comme une curiosité rarement applicable.</p>
-<p>II. La solution de ce problème est trop compliquée et trop longue pour
-qu'il soit possible d'en exposer le détail ici; nous devons nous
-contenter de donner les résultats auxquels est parvenu Montela, qui sont
+<p>II. La solution de ce problème est trop compliquée et trop longue pour
+qu'il soit possible d'en exposer le détail ici; nous devons nous
+contenter de donner les résultats auxquels est parvenu Montela, qui sont
les suivants:</p>
<pre>
- 1° Ou peut payer 3 livres tournois en monnaies d'argent de
- 13 manières seulement; ci......... 13
+ 1° Ou peut payer 3 livres tournois en monnaies d'argent de
+ 13 manières seulement; ci......... 13
- 2º On peut payer 6 sous en monnaies de cuivre
- de 155 manières; 12 sous, de 1 292; 18 sous, de
+ 2º On peut payer 6 sous en monnaies de cuivre
+ de 155 manières; 12 sous, de 1 292; 18 sous, de
5 101; 24 sous, de 11 117; 30 sous, de 34 11; 36
sous, de 62 000; 42 sous, de 111 182; 45 sous, de
183 999; 54 sous, de 287 777; enfin, 60 sous ou 3
livres tournois, de ........... 430 261
- 3º En combinant les monnaies de cuivre avec
- celles d'argent, on peut payer cette même somme
- de 60 sous de 1 353 622 manières; ci..... 1 383 622
+ 3º En combinant les monnaies de cuivre avec
+ celles d'argent, on peut payer cette même somme
+ de 60 sous de 1 353 622 manières; ci..... 1 383 622
Ajoutant ces trois sommes, on a en tout 1 842 883
- façons différentes de payer une somme de 3 livres en anciennes
+ façons différentes de payer une somme de 3 livres en anciennes
monnaies.
</pre>
-<p class="mid">NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.</p>
+<p class="mid">NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.</p>
-<p>I. Trois objets ayant été distribués secrètement à trois personnes,
+<p>I. Trois objets ayant été distribués secrètement à trois personnes,
deviner celui que chacune aura pris.</p>
-<p>II. Déterminer par la géométrie la position la plus avantageuse des
+<p>II. Déterminer par la géométrie la position la plus avantageuse des
pieds pour se tenir solidement debout.</p>
<br>
<h3>Correspondance.</h3>
-<p><i>A M. A. F., à Brienne-l'Archevêque</i>.--Un rébus ne dit pas tout ce qu'il
+<p><i>A M. A. F., à Brienne-l'Archevêque</i>.--Un rébus ne dit pas tout ce qu'il
semble dire; mais votre lettre est une preuve qu'on peut trouver dans
-celui du 6 janvier, déjà diversement interprété, plus d'esprit que
-l'auteur n'y en avait voulu mettre. Cela s'est vu ailleurs qu'aux rébus.
-Les commentateurs n'en font pas d'autres. Quant à votre ami, qui n'a pas
-reconnu le sexe de la bête, il ne faut pas le laisser sortir seul: il
-prendrait la rivière pour une grande route. Ce serait dommage.</p>
+celui du 6 janvier, déjà diversement interprété, plus d'esprit que
+l'auteur n'y en avait voulu mettre. Cela s'est vu ailleurs qu'aux rébus.
+Les commentateurs n'en font pas d'autres. Quant à votre ami, qui n'a pas
+reconnu le sexe de la bête, il ne faut pas le laisser sortir seul: il
+prendrait la rivière pour une grande route. Ce serait dommage.</p>
-<p><i>A M. A. I., à Stutgart</i>.--On nous a souvent adressé cette question.
-Voici la réponse: le bois gravé qui sert de titre à <i>l'Illustration</i>
-aura été tiré, à la fin de ce mois, à plus de 700,000 exemplaires. Il
-est vrai qu'il n'en vaut pas mieux, mais il sera renouvelé au 1er mars
-pour commencer la deuxième année de <i>l'Illustration</i>.</p>
+<p><i>A M. A. I., à Stutgart</i>.--On nous a souvent adressé cette question.
+Voici la réponse: le bois gravé qui sert de titre à <i>l'Illustration</i>
+aura été tiré, à la fin de ce mois, à plus de 700,000 exemplaires. Il
+est vrai qu'il n'en vaut pas mieux, mais il sera renouvelé au 1er mars
+pour commencer la deuxième année de <i>l'Illustration</i>.</p>
-<p><i>A M. H., à Berlin.</i>--Il faut le temps et l'occasion. Notre titre de
-<i>Journal Universel</i> répond à votre question.</p>
+<p><i>A M. H., à Berlin.</i>--Il faut le temps et l'occasion. Notre titre de
+<i>Journal Universel</i> répond à votre question.</p>
-<p><i>A M. E. D., à Toul.</i>--Votre avis est bon à suivre.</p>
+<p><i>A M. E. D., à Toul.</i>--Votre avis est bon à suivre.</p>
<br>
-<h3>Rébus.</h3>
+<h3>Rébus.</h3>
<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER REBUS:</p>
@@ -3149,385 +3113,6 @@ pour commencer la deuxième année de <i>l'Illustration</i>.</p>
<br><br>
</div>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0050, 10 Février
-1844, by Various
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0050, 10 FEVRIER 1844 ***
-
-***** This file should be named 42939-h.htm or 42939-h.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/2/9/3/42939/
-
-Produced by Rénald Lévesque
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
-
-</pre>
-
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42939 ***</div>
</body>
</html>