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-Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0050, 10 Février 1844, by Various
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'Illustration, No. 0050, 10 Février 1844
-
-Author: Various
-
-Release Date: June 13, 2013 [EBook #42939]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0050, 10 FEVRIER 1844 ***
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-
-Produced by Rénald Lévesque
-
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- L'ILLUSTRATION,
- JOURNAL UNIVERSEL
-
- No. 50. Vol. II. -- SAMEDI 10 FÉVRIER 1844.
- Bureaux, rue de Seine, 33.
-
- Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr. 6 mois, 16 fr. Un an, 30 fr.
- Prix de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
-
- Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
- pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
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-SOMMAIRE.
-
-Le Général Bertrand. Notice biographique. _Portrait_.--Courrier de
-Paris.--Histoire de la Semaine, _Portrait de M. Sheil; Buste de
-Watt_,--Établissements Industriels de Paris. Usines à gaz. _Trois
-Gravures_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Petites
-industries parisiennes en plein vent. _Sept Gravures_.--Études comiques.
-Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses; par M. Marc Michel. (Suite et
-fin.)--Agriculture. Concours de Poissy; Animaux domestiques en
-Angleterre. _Neuf Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.
-Travestissements, _Deux Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux
-Gravures_.--Correspondance.--Rébus.
-
-
-
-Le général Bertrand.
-
-Il y a peu de jours, nous annoncions la fin du bourreau de Napoléon;
-aujourd'hui nous avons à déplorer la mort de son fidèle compagnon
-d'exil.--Dans le même mois, la mort, qui rapproche tout, a frappé Hudson
-Lowe et Bertrand, l'odieux geôlier et le serviteur héroïque. Effaçons
-les pénibles impressions qu'a pu laisser le tableau d'une vie exécrable
-par le récit d'une carrière glorieuse et d'un dévouement antique.
-
-Le général Henri Gratien, comte Bertrand, naquit à Châteauroux le 28
-mars 1773, d'une famille honorable du Berry. Il s'était d'abord destiné
-au génie civil, mais les événements et les guerres que la France avait à
-soutenir le déterminèrent à prendre du service et à entrer dans le génie
-militaire. En 1795 et 1796, il servit en qualité de sous-lieutenant dans
-l'armée des Pyrénées. En 1787, il fit partie de l'ambassade envoyée à
-Constantinople. Compris dans l'expédition d'Égypte, il s'y distingua
-sous les yeux du grand homme à la gloire et au malheur duquel il voua
-plus tard le reste de sa vie. Demeuré avec Kléber, après le départ de
-Bonaparte, et s'étant signalé chaque jour en fortifiant des places et en
-rendant des services nouveaux, il reçut les brevets de
-lieutenant-colonel, de colonel et de général de brigade, qui lui furent
-accordés successivement, mais que le même vaisseau venu de France,
-apporta à la fois en Égypte.
-
-Ce fut principalement au camp de Saint-Omer, en 1804, que Napoléon, plus
-à même d'apprécier l'étendue des connaissances et toutes les qualités
-estimables du général Bertrand, lui accorda son amitié, qui fit tant
-d'ingrats, tant de traîtres, mais qui, du moins cette fois, rencontra un
-coeur capable d'y répondre par un attachement porté à l'héroïsme, A la
-bataille d'Austerlitz, le 2 décembre 1805, Bertrand donna de nouvelles
-preuves de ses talents militaires et de son courage. Après l'affaire, on
-le vit à la tête d'un faiblit corps qu'il commandait ramener un grand
-nombre de prisonniers et dix-neuf pièces de canon enlevées à l'ennemi.
-Ce fut après cette campagne que Napoléon le mit au nombre de ses
-aides-de-camp. Il le chargea d'attaquer la forteresse de Spandau, que
-Bertrand contraignit à capituler, le 25 octobre 1806. Le vainqueur de
-cette place se montra de la manière la plus éclatante à Friedland, le 11
-juin 18077, et fut récompensé par les éloges de l'Empereur, qui n'en
-accordait jamais par complaisance ou par aveuglement. A la fin de mai
-1809, lors de la bataille d'Essling, Bertrand rendit, par la rapide
-construction de ponts hardis établis sur le Danube, pour assurer les
-communications de l'armée française, le service le plus essentiel de la
-campagne, et le plus hautement proclamé par la reconnaissance de l'armée
-et de Napoléon, qui a plus tard consigné ce fait dans ses _Mémoires_. Ce
-fut par l'active habileté du général Bertrand que l'armée française,
-renfermée dans Unter-Lobau, une des îles du Danube, parvint à traverser
-ce fleuve pour se porter sur le champ de bataille de Wagram.
-
-En 1812, il accompagna l'empereur en Russie et en Saxe, et la valeur
-qu'il y déploya le porta à un si haut degré dans l'estime de Napoléon,
-qu'à, la mort du duc de Frioul, Duroc, tué à Wurtschen, il fut nommé
-grand-maréchal du palais. L'armée applaudit à cette distinction comme à
-la récompense de rares talents et de grands services. Les 2 et 20 mai
-1813, le général Bertrand commandait à Lutzen et à Bautzen le corps de
-la grande année, et il soutint par sa bravoure sa première réputation.
-Il combattit en diverses circonstances, et presque partout avec
-avantage, Bernadotte et Blücher, et si le 6 septembre suivant, ce héros
-de fidélité fut moins heureux à Donnewitz, dans une attaque contre le
-prince royal de Suède, qui avait trahi le drapeau de la France; si le
-général prussien lui lit éprouver au passage de l'Elbe, le 16 octobre,
-une perte assez considérable, c'est que déjà la fortune semblait
-vouloir, comme nos autres alliés, abandonner nos armes. Mais, dès le
-lendemain 17, l'engagement fut repris, et, le 18, le général Bertrand,
-en s'emparant de Weissenfeld et du pont sur la Salh, protégea
-efficacement la retraite de l'armée à la suite de trois journées
-meurtrières qui ne firent en quelque sorte qu'une seule et interminable
-bataille. Il rendit des services non moins importants après Hanan et
-occupant la position de Hocheim dans la plaine qui s'étend entre Mayence
-et Francfort. Dans cette double circonstance comme après que le départ
-de Napoléon lui eut laissé un difficile commandement, il montra une
-admirable énergie et mi persévérant courage pour sauver les derniers et
-glorieux débris de notre armée.
-
-[Illustration: Le général Bertrand, décédé le 1er Février.]
-
-De retour à Paris en janvier 1814, Bertrand fut nommé par l'empereur
-aide-major général de la garde nationale, mais il n'en remplit qu'un
-moment les fonctions et repartit dès le commencement de février pour
-cette campagne de Champagne, où Napoléon déploya, dans une situation que
-la trahison vint rendre désespérée, tout ce que le génie de la guerre
-peut concevoir et exécuter de plus merveilleux. Après la capitulation de
-Paris, le comte Bertrand, fidèle au malheur comme il l'avait été à la
-puissance et à la gloire, n'hésita pas un instant à suivre Napoléon.
-Toutefois ayant ce qu'il appelait lui-même la dette de la reconnaissance
-et de l'honneur, il faisait passer ses devoirs envers la France, et il y
-avait à ses yeux le titre plus précieux et plus sacré encore que celui
-d'ami fidèle, le titre de Français. En allant s'enfermer avec son
-Empereur dans cette île dont on avait fait une souveraineté, il écrivit
-une lettre que de prétendus juges et des accusateurs passionnés ont bien
-pu incriminer, mais qui doit être un titre de plus pour les hommes qui
-mettent le culte de la patrie au-dessus de tous les autres. «Je reste
-sujet du roi,» avait-il, en partant, écrit au gouvernement nouveau, et
-il avait ajouté, avec une tendresse touchante, dans la lettre d'envoi de
-cette déclaration, adressée au duc de Fitz-James, son très-proche allié,
-le 19 avril 1814: «Je désire pouvoir venir visiter ma famille. Il y il
-plus de trois ans que je n'ai vu ma mère. Si, dans un an, je recours à
-vous pour avoir une permission de venir passer quelques nuits à
-Châteauroux, dans le sein de ma famille, je compte sur votre obligeance,
-mon cher Édouard.»
-
-Moins d'un an après, les luttes de la Restauration, les humiliations de
-la France avaient préparé et provoqué, le retour de Napoléon. Les
-déclarations les plus solennelles, trop tôt oubliées, avaient relevé le
-pays du serment qu'on lui avait fait prêter. Le comte Bertrand
-s'embarquait, le 26 février, en qualité de major-général de cette armée
-de 800 Français, dont le drapeau et la cocarde suffirent à Napoléon pour
-reconquérir la France. Le 1er mars, il contresignait, au golfe Juan, ces
-proclamations de l'Empereur au peuple français et à l'armée; le 20,
-après cette marche à la rapidité, à l'entraînement triomphal de laquelle
-la postérité aura peine à croire, il entrait aux Tuileries avec
-Napoléon, auprès de qui il reprit immédiatement les fonctions de
-grand-maréchal. Le comte Bertrand contribua puissamment à la
-reconstitution de l'armée, qui se trouva réorganisée avec une activité
-qui tient du prodige. Enfin arriva la journée de Waterloo. Parti pour
-l'armée avec Napoléon, il y subit l'arrêt la fortune que le courage ne
-put conjurer, et revint avec l'Empereur, pour ne plus le quitter, à
-partir de ce moment. A Paris, à la Malmaison, à Rochefort, sur le
-_Bellérophon_, à Sainte-Hélène, il confondit sa destinée avec celle de
-l'homme extraordinaire à la gloire fabuleuse duquel quelque chose eût
-manqué peut-être, si son malheur n'eût pas fait naître le plus sublime
-dévouement.
-
-Si les vainqueurs d'un jour exercèrent leur haine en confinant et en
-torturant sur un rocher meurtrier celui qui les avait vaincus pendant
-vingt ans, ceux qui avaient profité de cette triste victoire ne surent
-pas davantage respecter le malheur, le dévouement et la vertu. Le 7 mai
-1816, à un an de distance des grands événement que nous nous sommes
-borné à dater, le conseil de guerre de la première division militaire
-condamna à mort le général comte Bertrand, pour crime de... _trahison_.
-La condamnation fut un crime inutile, car l'Angleterre ne livra point
-Bertrand, mais la qualification de traître, appliquée au patriotisme le
-plus constant, au dévouement le plus entier, à la fidélité la plus
-persévérante, est un des faits caractéristiques qui montrent jusqu'à
-quel point, dans les discordes civiles, les passions qu'elles soulèvent,
-peuvent s'égarer. On plaida, au nom de l'accusation, que c'était
-l'intérêt qui était le mobile secret de l'apparent dévouement du
-général! Mais ne réveillons pas des souvenirs douloureux pour tout le
-monde. Les temps plus calmes qui suivirent ont mis toute cette procédure
-à néant.
-
-A Sainte-Hélène, le général Bertrand écrivit, sous la dictée de
-Napoléon, le récit des opérations de cette campagne d'Égypte où ils
-s'étaient trouvés réunis pour la première fois. Il prodigua ses respects
-et ses soins à l'illustre captif, et ne quitta ce roc inhospitalier, où
-la comtesse Bertrand l'avait suivi, que quand il eut recueilli le
-dernier soupir du son Empereur, de son ami. L'admiration que ce
-dévouement avait inspirée à l'Europe entière amena le roi Louis XVIII à
-annuler, par ordonnance en 1821, le jugement de 1816. Le comte Bertrand
-put rentrer en France, et y fut réintégré dans son grade militaire. Il
-se retira dans le département de l'Indre, et se livra tout entier à
-l'éducation de ses enfants et à la culture d'un domaine qu'il possédait
-près de Châteauroux.
-
-Après la révolution de Juillet, l'arrondissement dont cette ville est le
-chef-lieu envoya le général Bertrand le représenter à la Chambre des
-Députés. L'éducation toute libérale qu'il avait reçue, le dévouement au
-pays, que le culte de la gloire n'avait jamais ni remplacé dans son
-coeur ni affaibli, le firent s'asseoir sur ces bancs on siégeait
-également un autre homme vénérable par le dévouement qu'il avait montré
-pour la même infortune, M. le comte Las Cases. Le général Bertrand prit
-plusieurs fois la parole, et enleva les applaudissements de ses
-collègues qu'il émut jusqu'aux larmes, par des allocutions à l'appuis
-des réclamations d'anciens militaires, et de discussion sur l'arriéré de
-la Légion-d'Honneur. Mais chacun de ces discours, comme tous ceux qu'il
-prononce en d'autres circonstances, se terminait toujours par un voeu en
-faveur de la liberté illimitée de la presse. C'était le vieux Caton
-demandant sans relâche la destruction de Carthage. Cette conclusion
-constante faisait sourire les hommes qui ne pensaient pas que la liberté
-de la presse pût jamais rencontrer d'entraves nouvelles. La législation
-et la jurisprudence nous diront si le voeu du général Bertrand a été
-inquiétant, ou si ses craintes n'étaient qu'un rêve..
-
-Le général Bertrand ne siégeait plus à la Chambre, et vivait de nouveau
-retiré depuis deux législatures, quand, en 1840, l'Angleterre, voulant
-dissimuler il notre gouvernement, jusqu'à ce qu'elle fût consommée, la
-trahison qu'elle préméditait envers lui, consentit, aux sollicitations
-de M. Thiers, à restituer à la France les cendres de Napoléon. Le
-général Bertrand fut désigné le premier pour monter sur le vaisseau que
-commandait un fils du roi, et qui appareillait pour Sainte-Hélène.
-Quelle traversée! quel abordage! quels souvenirs! quelles émotions pour
-cet homme qui vivait par le coeur! Quel contraste entre l'embarquement
-de Rochefort, en 1815, et le retour sur les côtes de Normandie, en 1840!
-Ces populations ivres d'enthousiasme, saluant par leurs acclamations les
-restes de celui qui a porté si haut la grandeur et la gloire de la
-France, et accueillant par leurs hommages l'homme qui fut si
-héroïquement le courtisan du malheur. Nous n'oublierons jamais, pour
-notre part, le transport universel qui éclata sous les voûtes ce
-l'église des Invalides, quand on vit y entrer le glorieux cercueil et
-son compagnon fidèle.
-
-Après avoir rendu à la France les cendres exilées de l'Empereur, il ne
-restait plus au général Bertrand qu'à lui donner le complément des
-Mémoires dont il était resté le dépositaire, et qu'il avait pieusement
-mis en ordre. C'est un devoir qu'il s'était promis de remplir au retour
-du voyage qu'il avait été forcé d'entreprendre, l'an dernier, dans
-l'Amérique du Nord. Mais à peine revenu près des siens, le général
-Bertrand a terminé une carrière qui eût honoré l'humanité dans tous les
-siècles, mais qui semble faite pour la consoler dans un temps qui ne met
-pas l'héroïsme et la fidélité au nombre des objets de son culte.
-
-Une noble et touchante motion a été faite à la Chambre des Députés par
-un homme plein de patriotisme et de coeur, L'honorable M. de
-Briqueville, dont le nom rappelle tant de beaux faits d'armes, a demandé
-que l'on déposât dans le tombeau qui se prépare aux Invalides les
-cendres de Bertrand près de celles de Napoléon. «Vous voudrez, a-t-il
-dit, messieurs, réunir tant de fidélité à tant de gloire.» Cette
-proposition sera votée; elle est de celles qui interdisent la
-contradiction aux esprits les plus sceptiques et les moins patriotiques,
-et que les coeurs bien placés votent d'enthousiasme.
-
-[Illustration.]
-
-
-
-Courrier de Paris.
-
-Les ambitions académiques sont éveillées de nouveau par la mort de
-Charles Nodier; les candidats vaincus dans la bataille livrée pour la
-conquête des fauteuils de Casimir Delavigne et de Campenon, vont battre
-en retraite vers le fauteuil de l'auteur de _Trilby_, pour tâcher de s'y
-établir et d'y mettre garnison. Jamais on n'a eu une meilleure occasion
-pour devenir académicien, et si peu que cette dépopulation continue, il
-sera nécessaire de pourvoir aux places vacantes par quelque mesure
-extraordinaire: par exemple, tout homme valide et domicilié qui
-passerait devant l'Institut de huit heures du matin à six heures du
-soir, serait pris au collet par la sentinelle et installé dans le
-sanctuaire de gré ou de force; vienne, en effet, une épidémie qui enlève
-du même coup MM. les quarante, il est évident que M. A..., M. D..., M.
-C..., M. N... et mon portier auront des chances.
-
-M. Alexandre Dumas, qui avait hésité pour la succession du Campenon et
-de Casimir Delavigne, se décide pour celle de Nodier; il a positivement
-annoncé sa candidature dans un dîner anacréontique où il a commencé et
-fini par traiter l'Académie avec beaucoup d'irrévérence. M. Alexandre
-Dumas n'a fait qu'imiter en cela la plupart des immortels actuellement
-en possession du fauteuil; de tous ces pachas littéraires qui se
-pavanent dans le frac aux palmes vertes, il n'en est pas un, en effet,
-qui n'ait d'abord dit en parlant du docte fauteuil: «Fi donc! cela est
-bon pour des goujats!» Et le lendemain nos renards étaient trop heureux
-que l'Académie baissât la grappe jusqu'à eux et leur permit d'y
-mordre.--Avec quel dédain M. Victor Hugo n'a t-il pas longtemps parlé
-des Académies et des académiciens? Et, pour en revenir à Charles Nodier,
-un jour il écrivit à un journal qui l'avait inscrit sur une liste
-d'aspirants au fauteuil, une lettre pleine de railleries qui se
-terminait par ces mots; «Non, monsieur, vous avez beau dire, je ne me
-présente pas et ne me présenterai jamais à l'Académie.» Voilà ce qui
-s'appelle parler; or, un mois après cette fière dénégation,
-non-seulement Charles Nodier se présentait, mais il était élu.
-L'Académie ressemble à certaines femmes, qui font des avances aux
-galants qui les dédaignent, et se donne souvent en échange d'une
-impertinence.
-
-Cependant l'Académie fait peu d'agaceries à M. Alexandre Dumas, dit-on,
-et l'auteur de _la Tour de Nesle_ court grand risque d'en être pour ses
-frais de visite; ce n'est pas que l'Académie trouve le bagage de M.
-Alexandre Dumas insuffisant, bien au contraire, elle désirerait qu'il en
-jetât les trois quarts dans la Seine, avant de frapper à sa porte, comme
-on livre à la mer des ballots de marchandises avariées. La froideur de
-l'Académie pour M. Alexandre Dumas n'est donc pas seulement causée par
-cet encombrement de denrées équivoques qui compromettent les titres
-véritables du candidat. L'Académie est prude et paraît s'effaroucher de
-certaines excentricités privées qui lui semblent plus difficiles à
-pardonner que; les plus gros péchés littéraires.
-
-M. Victor Hugo pardonne M. Alexandre Dumas dans cette poursuite
-académique, et lui sert d'introducteur: mercredi dernier, tous deux,
-l'un tenant l'autre par dessous le bras, gagnaient, par la rue Laffitte,
-le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Arrivés à la hauteur de l'église, ils
-ont pris à gauche la rue Olivier-Saint-Georges; quelqu'un les a vus
-entrer dans la maison n° 6: c'est là que demeure M. Scribe. On a su
-depuis que M. Dumas, appuyé sur M. Hugo, aurait été, ce jour-là,
-demander à Bertrand et Raton son suffrage et sa voix. Ce que M. Scribe a
-répondu à M. Dumas, personne ne le sait positivement; mais il est facile
-de le deviner: M. Scribe a son candidat né; ce candidat fut M. Vatout,
-candidat malheureux, il est vrai, et jusqu'ici repoussé; mais s'il n'a
-pas» les dieux pour lui, il a M. Scribe.--Dans les dix ou douze
-candidatures infortunées qu'il a subies, plus d'une fois M. Vatout est
-resté sur le champ de bataille, avec une seule voix pour panser ses
-blessures; cette voix persévérante, cette voix fidèle, cette voix
-charitable était la voix de M. Scribe. On n'a pas été ensemble à
-Sainte-Barbe pour rien! et M. Scribe a fait des thèmes et des versions à
-Sainte-Barbe côte à côte avec M. Vatout! Le vote que M. Scribe donne
-invariablement à M. Vatout est le paiement du cette vieille dette de
-collège; M. Scribe ne s'en cache pas; il dit a qui veut l'entendre: «A
-chaque nouvelle élection, Vatout me sert de pistolet de poche; je l'ai
-toujours sur moi: dès qu'un solliciteur académique entre et me met le
-poignard sur la gorge, je tire mon Vatout, je lâche la détente, et je me
-débarrasse de l'importun!»
-
-Les soucis académiques n'ont pas empêché M. Alexandre Dumas de donner
-cette semaine une grande soirée, mêlée de chants et de danse. Le succès
-du festival de M. Frédéric Soulié avait piqué M. Dumas d'émulation; il a
-voulu avoir son tour, et faire concurrence à son rival en feuilletons.
-Or, la nuit de M. Dumas ne l'a cédé en rien à la nuit de M. Soulié: elle
-a été bruyante et vive; les curieux abondaient; on y a remarqué
-plusieurs blancs.
-
-On dirait que les bals et les concerts font peur aux théâtres et leur
-ôtent tout courage: le mois de janvier s'est montré d'une stérilité sans
-exemple, en fait de pièces nouvelles; excepté le _Ménage parisien_ de M.
-Bayard, on n'a cité aucune nouvelle production dramatique de quelque
-importance; les théâtres semblent craindre de hasarder leur bien au
-milieu de ces fêtes de salons qui accaparent le plus élégant et le
-meilleur de la société parisienne; ils réservent leurs richesses pour le
-temps où Tolbecque, Musard et le carnaval ne seront plus les maîtres
-absolus de la ville, et cesseront de faire, à tout autre plaisir que le
-bal, une redoutable concurrence.
-
-Nous mentionnerons cependant trois petites pièces que l'Odéon, le
-Vaudeville et le théâtre du Palais-Royal, ont représentées récemment,
-pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude. La première, toute mince
-qu'elle est, se donne des airs de comédie et marche coquettement sur
-douze syllabes, ornées de leur double rime; les deux autres sont de
-simples vaudevilles d'un esprit plus que contestable et d'un goût que le
-voisinage du mardi gras peut seul absoudre.
-
-Karel Dujardin est le héros de là comédie; vous connaissez ou vous ne
-connaissez pas Karel Dujardin; si vous le connaissez, je n'ai pas besoin
-de vous apprendre à qui nous avons affaire; si vous n'avez jamais
-entendu parler de lui, permettez-moi de relever votre ignorance et de
-vous apprendre que Karel Dujardin est un des meilleurs peintres de
-l'école flamande; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à vous mettre
-en route vers le Louvre. Arrivé à ce vieux palais des arts, entrez au
-Musée, et vous y trouverez cinq ou six chefs-d'oeuvre flamands signés de
-ce nom: Karel Dujardin.
-
-Comme la plupart des artistes. Karel avait la tête vive, le coeur tendre
-et l'imagination vagabonde; les galions d'ailleurs n'arrivaient pas du
-Mexique pour lui. Karel eut donc des maîtresses, des aventures, des
-dettes, et des huissiers à ses trousses; il aimait le jeu par-dessus le
-marché, ce qui n'augmente pas les revenus. On raconte que se trouvant un
-jour à Lyon dans une extrême pénurie, et n'ayant pas de quoi paver ses
-dépenses d'auberge, il épousa l'hôtesse pour se tirer d'affaire, une
-vieille hôtesse de cinquante ans passés! Karel en avait vingt-cinq. Ce
-trait rappelle la boutade de Dufresny, qui se maria un beau matin avec
-sa ravaudeuse, pour n'avoir plus, dit-il, l'ennui d'acquitter ses
-mémoires de blanchissage. Ce romancier de ce temps-ci,--je puis
-l'attester--a fait un coup tout pareil; il a pris pour femme sa femme de
-ménage, afin d'être dispensé de lui donner des gages.
-
-La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intéressante. Une
-femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comédie en
-question, en a compris le péril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et
-poétisé l'aventure; à l'une, il donne la grâce, la beauté, la
-sensibilité, la jeunesse: quant à l'autre, au lieu de lui laisser la
-ville de Lyon pour théâtre, ville prosaïque, il la fait voyager jusqu'à
-Venise. Ajoutez le mystère d'un bal masqué, et tout sera dit: à la place
-de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propriétaire d'une
-adorable Vénitienne que son talent a séduite, que son infortune a
-touchée, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le
-tourbillon du bal, pour finir par en faire son mari et payer ses
-dettes.--J'en souhaite autant à tout pauvre diable qui n'a pour rente,
-que son mérite ou son esprit.--L'invention de cette comédie est moins
-que rien, comme on voit, le premier venu en imaginerait autant; mais le
-vers y est vif, spirituel, et d'un certain tour cavalier et pimpant qui
-a séduit les juges.
-
-Passons à nos deux vaudevilles. L'un est intitulé _Adrien_, et se joue
-au théâtre de M. Ancelot; l'autre vient du théâtre du Palais-Royal, et
-s'appelle _la Bonbonnière_.
-
-Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. Adrien a
-l'humeur joyeuse et le coeur passablement coureur et vaurien. Les
-modistes et les lingères de son quartier en savent quelque chose, et
-particulièrement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une
-Jeanne d'Arc du premier numéro: elle aime trop le bal Musard pour y
-prétendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'épargne pas les
-scènes à son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les
-entendez-vous qui se querellent? Décidément Adrien est un pendard. Eh
-bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emporté,
-volage, il est vrai; mais qu'une occasion se présente, et vous
-découvrirez les bonnes qualités de son âme: or, voici l'occasion: il
-s'agit de protéger et de mettre à l'abri de tout péril une charmante
-petite orpheline qui se trouve seule, abandonnée au milieu de cette
-grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien était réellement le
-vaurien que vous dites, il abuserait de la crédulité et de la faiblesse
-du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est méchant qu'à la surface; dans
-le fond c'est le meilleur garçon du monde. Il va, il vient, il se
-dévoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux
-séductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami
-de son père. Quelle est la récompense d'Adrien? La main de Louise, bien
-entendu. Et Judith, la jalouse Judith? Judith, attendrie par la bonne
-action d'Adrien, prend bravement son parti, essuie une larme ou deux, et
-va, le soir même, danser la caclincha au bal de l'Opéra. Parlez-moi de
-cette philosophie!--L'auteur se nomme M. Laurencin.
-
-MM Duvret et Lauzanne ont fabriqué _la Bonbonnière_. Cette bonbonnière
-n'en et pas une; le serpent est caché sous la fleur; au lieu de bonbons,
-la bonbonnière renferme une poignée de verges. A qui ces verges
-sont-elles destinées? A M. Champignel. M. Champignel a le très-grand
-tort d'avoir abandonné sa femme et de mener vie de garçon. Mais le drôle
-le paiera. Madame Champignel arrive en effet, sans qu'il s'en doute;
-puis elle écrit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme:
-un rendez-vous est donné en _post-scriptum_. Voilà notre Champignel
-transporté. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses.
-Hélas! de ces roses il ne récolte que les épines. Madame Champignel,
-armée de la bonbonnière vengeresse, lui administre une correction qui
-guérit mon Champignel de son humeur légère. Honteux et confus, il
-revient tout bonnement à sa femme. Ce dénouement est d'un bon exemple,
-et le carnaval justifie, jusqu'à un certain point, l'arme dont se
-servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidèles.
-
-Il faut souhaiter que les théâtres se piquent d'honneur et nous donnent
-bientôt quelque chose de plus spirituel et de plus délicat. A croire les
-augures, le mois de février n'imitera pas l'avarice de janvier son
-voisin: il prépare et promet deux opéras-comiques, un ballet, trois
-mélodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragédies; le
-Jabot, Oreste et Pylade, la Syrène, les Mystères de Paris, les
-Bohémiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine répétition
-et n'attendent que le moment de se produire. M. Frédéric Soulié, madame
-Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugène Sue, M. Bayard, M. Alexandre
-Dumas en sont les parrains.
-
-On annonce l'arrivée de M. Conradin Kreutzer, auteur de _la Nuit de
-Grenade_, charmant opéra que la retraite précipitée et la ruine des
-chanteurs allemands, venus à Paris il y a deux ans, avaient arrêté dans
-son succès. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'écrire un opéra
-français pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un poème, si même M.
-Kreutzer ne le tient déjà. Nous dirons à la ville de Paris que, depuis
-l'arrivée de M. Konradin Kreutzer, elle possède un mélodieux,
-compositeur de plus; mais bientôt elle jugera l'ouvrier à l'oeuvre.
-
-Plusieurs journaux ont déclaré que M. Victor Hugo, blessé de l'accueil
-fait aux _Burgraves_ par le parterre, était décidé à renoncer au
-théâtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom,
-ou un parti sérieusement pris, une résolution irrévocablement arrêtée?
-Dans le premier cas, on n'a pas à s'en inquiéter; il est clair que M.
-Hugo ne se fera pas prier longtemps pour revenir au combat; nous
-connaissons ces manèges et ces jeux de Galatée. Dans le second cas, on
-aurait le droit de reprocher à M. Hugo ub excès de vanité et d'orgueil;
-quoi donc! êtes-vous impeccable? Prétendez-vous à l'infaillibilité?
-Faut-il que le public, votre juge naturel, ce public plein de bon sens,
-d'esprit et d'équité, quoi qu'on en dise, qui a jugé tant de génies,
-brise pour vous seul la balance où il pèse les oeuvres, et se prosterne
-aveuglément le front dans la poussière, pour adorer jusqu'à vos erreurs
-et vos faiblesses? C'est là une velléité de fétichisme qui dépasse toute
-mesure; le despotisme littéraire n'est pas plus de saison aujourd'hui
-que le despotisme politique.
-
-
-
-Histoire de la Semaine.
-
-Nous aurions voulu que l'événement nous prouvât que nous nous étions
-trompé lorsque nous concevions des craintes, pour la marche normale et
-régulière des affaires, des derniers déchirements de la chambre, du vote
-qui les a clos, de la démission de cinq députés et de celle de M. de
-Salvandy en qualité d'ambassadeur. Mais tout est venu confirmer nos
-prévisions. La Chambre des Députés, à laquelle on avait annoncé la
-présentation immédiate de la loi sur les fonds secrets, est demeurée
-douze jours sans être convoquée. Si l'on a espéré que l'air renfermé des
-bureaux étoufferait les discordes et que l'examen préparatoire en petit
-comité du budget de 1845 endormirait les ressentiments, ce remède
-appliqué par les soins de M. le président Sanzet ne semble pas avoir
-produit tout l'effet attendu. Sur plus d'un banc on paraît encore
-respirer la guerre, et les animosités se sont réveillées tout aussi
-vives qu'avant la sieste à laquelle, on les a soumises. Si l'on en croît
-même les bruits des couloirs et les indiscrétions de l'hémicycle, la
-division aurait pénétré du dehors jusque dans l'intérieur du cabinet.
-C'est une situation fâcheuse pour tout le monde, pour le pays surtout,
-qui a le droit d'espérer que cette session verra résoudre enfin des
-questions depuis longtemps ajournées et dont la solution ne semble pas
-pouvoir, sans les inconvénients les plus graves, être différée plus
-longtemps.--Pendant qu'on s'observe en silence au Palais-Bourbon, M. le
-ministre de l'instruction publique s'est rendu en tapinois au Luxembourg
-et y a lu un excellent exposé de motifs précédant un projet de loi sur
-la liberté de l'enseignement, qui n'a obtenu qu'une approbation moins
-générale. Nous examinerons ce projet et les critiques, parfois
-contradictoires, auxquelles il a donné lieu.--On annonce le prochain
-dépôt sur le bureau de la Chambre de propositions faites par des
-députés, en vertu de leur initiative; Une d'elles aura pour but de faire
-adopter par la Chambre cette pensée dont les propositions successives de
-MM. Gauguier, de Rémilly et Ganneron ont été les traductions plus ou
-moins heureuses, les expressions plus ou moins acceptables, et à
-laquelle la position qui a été faite à M. de Salvandy paraît donner une
-nouvelle force et un à-propos incontestable.
-
-Le discours de la reine d'Angleterre ne pouvait être un événement, car
-chacun avait prévu et savait d'avance ce qu'il devait renfermer.
-L'Irlande y a trouvé bon nombre de promesses qu'on espère lui voir
-prendre comme calmant. Notre gouvernement y a trouvé un échange de
-gracieusetés qui doivent lui rendre les rapports agréables, sinon les
-résultats plus assurés. La discussion è laquelle a donné lieu la
-proposition d'une adresse a été une occasion pour le ministre dirigeant
-et pour un orateur célèbre, lord Brougham, de donner à nos hommes d'État
-des éloges sans doute fort honorables. Mais notre susceptibilité
-nationale prend facilement ombrage des _satisfecit_ délivrés à
-l'extérieur à nos ministres. Ceux-ci devraient plutôt dire à leurs amis
-de Londres, comme, l'Intimé des _Plaideurs_: «Frappez, nous avons une
-popularité à nous faire.»
-
-Les plaidoiries des défenseurs des accusés de la cour de Dublin ont
-continué. L'immense succès du discours de M. Sheil pour M. John
-O'Connell rendait la lâche des autres avocats difficile; mais s'ils
-n'ont pas fait naître dans l'auditoire et dans la population un
-enthousiasme pareil, s'ils ne se sont pas vus l'objet d'une égale
-ovation, si leurs portraits n'ont pas rempli les colonnes des journaux
-anglais comme celui de l'avocat-député dont nous croyons, nous aussi,
-devoir reproduire les traits, ils ont tous été entendus avec une grande
-faveur. L'un d'eux, M. Fitz-Gibbon, qui avait pris l'accusation corps à
-corps, a, pendant la suspension d'une séance, reçu de l'attorney général
-un billet dans lequel celui-ci lui reprochait de l'avoir calomnié, et
-dont les termes ressemblaient assez à un cartel. A la reprise de la
-séance, M. Fitz-Gibbon a parlé devant la cour ses plaintes d'un procédé
-aussi insolite, aussi inconvenant de la part d'un magistrat. Par ordre
-de la cour, l'attorney a été contraint de retirer sa quasi-provocation.
-Cette circonstance a produit dans l'assemblée, toute prédisposée aux
-émotions, un effet difficile à décrire.--Les avocats se sont concertés
-pour prolonger leurs plaidoiries et donner à O'Connell le temps de voir
-arriver le discours de la reine d'Angleterre, avant d'être forcé de
-prendre la parole pour lui-même. C'est lundi dernier qu'il a dû parler à
-son tour. Ces longs débats épuisent les forces des jurés, qui n'ont
-point de suppléants en cas d'empêchement subit, et comptent parmi eux
-des vieillards. Déjà on a été menacé de voir la grippe, qui règne à
-Dublin comme à Paris, en retenir un loin de la salle d'audience. Nous
-avons dit qu'un contre-temps de ce genre forcerait à renvoyer à une
-autre session cette affaire pour laquelle un ajournement équivaudrait, à
-coup sur, à un abandon.
-
-Depuis quelque temps les nouvelles d'Espagne, qui, en l'absence de
-grands événements et de liberté réelle de la presse, venaient toutes par
-les correspondances particulières, faisaient envisager l'avenir de ce
-pays sous un aspect menaçant. Le ministère était regardé comme unanime
-dans son antipathie pour la constitution, mais comme divisé sur la
-question de savoir si l'on pourrait sans danger la mettre immédiatement
-à néant. La France passant pour avoir un parti pris dans la politique
-espagnole, l'ambassadeur anglais, M. Ralwer, affichait au contraire une
-complète impartialité, faisait un accueil également empressé aux hommes
-influents de toutes les opinions, et se préparait ainsi à recueillir le
-fruit des événements quels qu'ils fassent. On annonçait toujours comme
-très-prochain le retour de la reine Christine; et comme la conduite
-qu'elle allait tenir passait, à tort ou à raison, pour concertée avec
-notre ministère, nous nous trouvions, malgré nous, intéressés à ce
-qu'elle ne retombât dans aucune des fautes qu'elle avait précédemment
-commises, et à ce que sa rentrée dissipât toutes les inquiétudes que ce
-bruit seul avait fait naître. C'était une périlleuse responsabilité.
-Toutefois, la mort subite de la princesse Carlotta, sa soeur aînée,
-épouse de l'infant don François de Paule, était regardée comme un
-événement de nature à donner à l'ex-régente plus de véritable
-modération. La princesse Carlotta, qui avait un caractère assez ferme et
-peu d'amitié pour sa soeur, avait adopté et fait adopter à son mari
-l'opinion progressiste, ce qui avait contribué à surexciter chez la
-princesse Christine les opinions contraires. Cette lutte n'existant
-plus, quelques personnes se flattaient de voir l'ex-régente puiser
-désormais ses inspirations à des sources plus libérales. On croyait
-également et par la même raison que le mariage de la jeune reine
-Isabelle avec le fils aîné de l'infant était aujourd'hui probable. Mais
-tout à coup l'insurrection, éclatant sur plusieurs points à la fois, est
-venue mettre en question tous ces projets et ces espérances. Plusieurs
-villes, selon l'expression espagnole, se sont prononcées. Le
-Gouvernement y a répondu par les décrets les plus révolutionnaires, et
-par l'ordre d'arrêter immédiatement les chefs du parti progressiste, et
-même des hommes jusqu'ici réputés modérés. Des mandats ont été lancés
-notamment contre MM. Lopez, Arguelles, Cortina, Madoz, Garnica, Serrano
-et Concha. Quelques-uns sont parvenus à s'y soustraire par la fuite. Il
-faut attendre les nouvelles.
-
-Les dernières dépêches des États-Unis d'Amérique détruisent encore une
-fois les espérances qu'on avait pu concevoir d'une réduction dans le
-tarif. Trois propositions dans ce but, faites au congrès, ont toutes été
-repoussées, et le système dit protecteur compte aujourd'hui pour appuis
-des députés qui antérieurement le combattaient avec force.--On a proposé
-un projet de loi pour l'établissement d'un gouvernement territorial dans
-l'Orégon. Nous aurons à retenir sur cette question et sur celle du
-Texas, qui ne préoccupe pas moins l'Angleterre.
-
-La flotte sarde qui doit se rendre devant Tunis a appareillé. Elle se
-composera de trois vaisseaux et de plusieurs autres bâtiments de guerre
-qui doivent être ralliés pendant la navigation. On a toujours lieu
-d'espérer qu'une démonstration et l'intervention de puissances amies
-suffiront pour déterminer le bey à accorder la réparation due, et qu'un
-engagement qui pourrait avoir des complications inattendues ne deviendra
-pas nécessaire.
-
-Le _Magazine of Science_ publie une annonce empruntée, dit-il, à un
-prospectus distribué à Liverpool par le lieutenant Morrison, pour la
-construction d'un immense paquebot que cet officier se propose
-d'établir, et qu'il appellera le _Léviathan_. Ce paquebot-monstre, que
-nous craignons bien de voir rester à l'état de puff, sera de la
-contenance de 32,480 tonneaux, et sera mû par trois vis d'Archimède
-ayant chacune la force de 800 chevaux. Son pont aura 182 mètres de long
-et 52 mètres de large. Sous le pont il y aura 1,000 cabines
-particulières; le salon commun sera carré, mesurant 33 mètres sur chaque
-côté et 51 mètres sous le plafond; l'équipage et les passagers pourront
-former un personnel de 5,650 individus. Le devis de construction monte à
-4,750,000 fr., l'armement et l'ameublement à 1,250,000, au total
-5,000,000 fr. On estime que cinq voyages en Amérique, aller et retour,
-produiront une recette de 5,000,000 de fr.; en déduisant 1,750,000 fr.
-pour les frais, il restera de bénéfice annuel 3,250,000 fr. pour les
-propriétaires. Autour du pont sera disposée une route de plus de 500
-mètres de long, pour faire des promenades à cheval et en voiture. Il y
-aura sur le _Léviathan_ un parterre et un jardin potager, des serres,
-etc, sur un développement de 225 mètres. Le prix du passage, dans les
-meilleures cabines, y compris la table, n'excédera pas 400 fr. Cette
-immense machine flottante ne craindra rien de la violence des flots, et
-sera par sa masse même assurée contre tous les sinistres de mer. _Le
-Léviathan_, poussé par ses machines, de la force de 2,100 chevaux, sera
-encore aidé dans sa marche par des voiles, car il pourra porter 2,675
-mètres carrés de toile: on calcule qu'il fera facilement 20 kilomètres à
-l'heure, et qu'il exécutera en dix jours le voyage de Liverpool à
-New-York. Pour chasser l'ennui, le vaisseau-monstre aura son théâtre
-pour mille spectateurs et sa troupe de comédiens; il aura aussi un
-amphithéâtre où l'on professera les sciences, où l'on exécutera des
-expériences nouvelles, enfin son bazar et son journal quotidien imprimé
-à bord.--Nous sommes convaincu que si quelqu'un de nos lecteurs
-apercevait et signalait une lacune dans ce programme, le lieutenant
-Morrison se ferait un devoir de la remplir à l'instant.
-
-Un paquebot malheureusement plus réel, _le Shepherdess_, parti de
-Cincinnati pour Saint-Louis, avec un nombre de passagers que l'on évalue
-diversement de 150 à 200, s'est perdu à Cahokia-Bend, situé à moins de
-trois milles de Saint-Louis. Presque tous les passagers ont été surpris
-au lit par l'eau qui envahissait le navire. Cent seulement ont pu être
-sauvés. Le capitaine a péri des premiers; il laisse une femme et onze
-enfants sans fortune.--Un accident affreux est arrivé à l'école
-militaire de Saint-Cyr. Un élève de vingt-un ans, fils de M. de
-Castellane, ancien préfet, a été tué en faisant des armes avec un de ses
-camarades. Le fleuret de celui-ci s'est démoucheté et s'est introduit au
-travers du masque dans l'oeil de son adversaire, et pénétrant dams le
-cerveau, a causé une mort presque instantanée. Il y a peu d'années un
-accident tout semblable est arrivé à l'École Polytechnique au fils du
-général Excelmans, qui, du moins, n'a pas succombé.
-
-[Illustration: M. Richard Sheil, avocat de M. John O'Connell.]
-
-L'Institut vient de recevoir de la famille du célèbre ingénieur et
-mécanicien anglais James Watt, l'hommage d'un fort beau buste de cet
-homme illustre, qui a été placé dans la salle de l'Académie des
-Sciences. _L'Illustration_ s'est empressée de le faire
-graver.--L'Académie française, qui avait à procéder au remplacement de
-MM. Campenon, Casimir Delavigne et Charles Nodier, s'était réunie jeudi
-dernier pour élire les successeurs des deux premiers. Trente-cinq
-membres étaient présents. M. Pasquier, dangereusement malade en ce
-moment, et M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, sont
-les seuls qui n'aient pas répondu à l'appel. Trente-quatre votants
-seulement se trouvaient dans la salle, mais M. de Salvandy est entré
-avant qu'il fut clos, et son bulletin passe pour avoir complété la
-stricte majorité de 18 votes obtenues par M. Saint-Marc Girardin, qui a
-été proclamé membre de l'Académie; 8 voix se sont portées sur M. Émile
-Deschamps, 7 sur M. de Vigny, une sur M. Vatout.--La succession de
-Casimir Delavigne paraît être bien autrement difficile à recueillir.
-Sept tours de scrutin n'ont produit aucun résultat. Au premier et au
-quatrième tour, M. Émile Deschamps a compté, comme consolation de sa
-première défaite, 4 suffrages, et enfin une voix unique, les autres
-bulletins se sont véritablement partagés entre MM. Sainte-Beuve, Vatout
-et de Vigny. Ce dernier a obtenu, aux deux premiers tours, 7 voix qui
-ont ensuite presque toutes, et l'une après l'autre, déserté leur
-candidat. M. Sainte-Beuve en a réuni jusqu'à 17, et M. Vatout n'a jamais
-pu en conquérir plus de 16; mais au septième tour, une voix ayant
-déserté M. Sainte-Beuve et les deux concurrents étant devenus ex-aequo
-par l'obstination de trois des partisans de M. de Vigny, l'Académie a
-renvoyé cette élection au jour où sera ultérieurement fixée celle du
-successeur de Nodier.
-
-Nous avons rendu un hommage funèbre, en tête de ce numéro, au général
-Bertrand.--Nous ajouterons ici à la mention que nous avons déjà faite
-plus haut de la mort de la princesse Carlotta d'Espagne, qu'elle était
-née le 24 octobre 1804; elle est donc morte à trente-neuf ans et trois
-mois. Mariée en 1810, elle laisse sept enfants dont l'aîné, le duc de
-Cadix, se trouve actuellement à Pampelune à la tête d'un régiment de
-cavalerie. Elle était fille du roi de Naples François Ier, et par
-conséquent nièce de la reine Marie-Amélie. Elle comptait onze frères et
-soeurs, parmi lesquels madame la Duchesse de Berri et l'ex-reine
-régente.--Il ne nous reste plus qu'à enregistrer le décès du duc régnant
-de Saxe-Cobourg, frère du roi des Helges, et oncle de la duchesse de
-Nemours et du duc Auguste de Cobourg, époux de la princesse Clémentine
-d'Orléans.--Les nouvelles de Stockholm annoncent que le roi de Suède est
-fort dangereusement malade.
-
-[Illustration: Buste de Watt, donné à l'Académie des Sciences.]
-
-Établissements industriels de Paris.--de l'Éclairage de la ville de
-Paris, et de l'Éclairage au Gaz.
-
-[Illustration: Fabrication du Gaz.--Vue générale de l'usine de la
-Compagnie Parisienne, barrière d'Italie]
-
-[Illustration: Fabrication du Gaz.--Atelier de distillation.]
-
-Jusqu'en 1558, il n'y eut point è Paris d'éclairage public Dans
-certaines circonstances, quand les violences, les meurtres, les
-tentatives d'incendie, les crimes de toute espèce venaient en plus grand
-nombre désoler pendant la nuit la capitale, on enjoignait aux
-propriétaires de placer, après neuf heures du soir, sur une fenêtre du
-premier étage de leurs maisons, une chandelle allumée dans un fallot
-pour préserver les passants des attaques _des mauvais garçons_. On fut
-obligé de recourir à cette mesure, notamment en 1521, en 1526 et en
-1553. De plus, chaque compagnie ou chaque personne qui, pendant la nuit,
-avait à parcourir les rues, portait sa lanterne. En octobre 1558, on
-prit le parti d'attacher des fallots aux encoignures des rues. Un
-règlement du mois de novembre de la même année, cité par Félibien,
-ordonne que «au lieu de fallots ardents seront mises lanternes ardentes
-et allumantes.» Un certain abbé italien, nommé Laudati, imagina
-d'établir à Paris une location de torches et de lanternes, dont le
-monopole lui fut accordé pour vingt ans, en mars 1662; il fut autorisé à
-exiger des voitures qui loueraient ses lanternes cinq sous par quart
-d'heure, et des piétons trois sous seulement.
-
-En 1667, quand Louis XIV eut créé la charge de lieutenant de police, et
-en eut investi M. de La Reynie, ce magistrat comprit les devoirs, que
-lui imposait l'état d'insécurité de Paris, dépeint par Boileau dans sa
-sixième satire:
-
- ... Sitôt que du soir les ombres pacifiques
- D'un double cadenas font fermer les boutiques...
- Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville.
- Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
- Est au prix de Paris un lieu de sûreté
- Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue
- Engage un peu trop tard au détour d'une rue:
- Bientôt quatre bandits lui serrent les côtes, etc., etc.
-
-Parmi les améliorations introduites par La Reynie, on doit citer les
-mesures qu'il prescrivit pour l'éclairage public: on plaça dans toutes
-les rues des lanternes garnies de chandelles, ce qui parut alors un
-établissement si important et donnant à la ville, un aspect si nouveau,
-que le gouvernement fit frapper à cette occasion une médaille, qui
-figure dans la collection numismatique du règne de Louis XIV, et portant
-pour légende: _Urbis securitas et nitor_.
-
-[Illustration: Fabrication du gaz.--Atelier d'épuration.]
-
-En 1745, un privilège pour des lanternes à réverbères fut accordé à un
-abbé Matherot de Preigney et à un sieur Bourgeois du Châteaublanc; mais
-ils ne purent se mettre en mesure de l'exploiter qu'en 1766. Ce
-perfectionnement fut fort goûté.--En 1721, les lanternes qui,
-primitivement, n'avaient été qu'au nombre de 2,736, étaient portées à
-5,772; en 1771, on en comptait 6,252; en 1821, les rues et places de
-Paris étaient éclairées par 12,672 becs de lumière établis dans 4,553
-lanternes, et les établissements publies par 482 lanternes contenant 688
-becs. C'était, au total, 15,300 becs et 5,035 lanternes.
-
-Londres était depuis longtemps éclairé au gaz, quand l'administration de
-la ville de Paris se détermina à en laisser poser quelques becs sur la
-voie publique, plutôt pour satisfaire la curiosité que dans la la pensée
-bien arrêtée de recourir à cet éclairage. Ainsi, tandis que de l'autre
-côté de la Manche on avait, par une large application et déjà par une
-longue expérience, reconnu les bons et immenses effets de ce procédé
-inventé vers la fin du dernier siècle par l'ingénieur français Lebon, en
-France, à Paris, l'administration fermait les yeux à la lumière, et
-passait pour l'éclairage à l'huile des marchés qui devaient pour bien
-longtemps condamner nos rues à un clarté moins que douteuse. Les
-premiers essais d'éclairage par le gaz des rues de Paris qui aient été
-autorisés, remontent à 1821. Dès 1810, Londres avait commencé à
-l'adopter pour plusieurs de ses quartiers. En 1815, un ingénieur anglais
-avait cherché à établir à Paris l'éclairage au gaz, et à cet effet il
-avait construit une usine au Luxembourg, mais cette tentative,
-désastreuse pour les intéressés fut bientôt abandonnée. En 1820
-l'exploitation du Luxembourg fut reconstituée, les appareils de
-l'ingénieur anglais furent remplacés, et, au bout de quelques mois, la
-Chambre des Pairs, le théâtre de l'Odéon, et plusieurs établissements
-particuliers se trouvèrent éclairés. Le gaz, fut même employé pour
-l'éclairage public de la rue de l'Odéon. Toutefois, malgré la création
-presque simultanée de plusieurs entreprises d'éclairage au gaz, le
-nouveau procédé demeura à peu près exclusivement affecté aux
-établissements particuliers, qui, du reste, ne l'adoptèrent que
-successivement et avec beaucoup de lenteur.
-
-La première lanterne au gaz qui ait brûlé sur la voie publique dans
-Paris est, dit-on, celle du commissaire de police du faubourg
-Saint-Denis en 1819; elle était alimentée par un appareil établi dans
-une fabrique de produits chimiques située dans le voisinage.
-
-A dix ans de là, à la fin de 1829, Paris ne comptait qu'environ 40 becs
-sur la voie publique; liée par la routine et par les traités qu'elle
-subissait fort patiemment, l'administration n'avait donné et ne donna,
-plusieurs années encore après, aucun développement sérieux à ce qui ne
-pouvait plus depuis longtemps être considéré comme un essai; et six ans
-après, à la fin de 1835, on ne comptait encore sur la voie publique à
-Paris que 203 becs brûlant pour le compte de la ville.
-
-Depuis cette époque, chaque année a amené une progression sensible.
-
- On a établi, en 1836, un nombre de becs nouveaux de 383
- - 1837, - - 528
- - 1838, - - 167
- - 1839, - - 555
- - 1840, - - 827
- - 1841, - - 1,129
- - 1842, - - 2,099
- - 1843, - - 977
-
- Le nombre total des becs de gaz établis sur la voie
- publique pour le compte de la ville de Paris était donc,
- au 31 décembre dernier, de 6,868
-
-On aura remarqué l'accroissement notable que l'éclairage au gaz a pris
-en 1842, et on aura été surpris de ne lui pas voir suivie cette
-progression en 1843 avec la même vivacité. C'est un des tristes effets
-des engagements pris et signés avec les entrepreneurs d'éclairage à
-l'huile, engagements qui rendront moins sensible encore l'accroissement
-annuel jusqu'en 1849, et qui ne permettront pas, peut-être, que Paris se
-trouve, à la fin de la première moitié, du dix-neuvième siècle,
-entièrement éclairé au gaz. L'huile fournissait encore, au 31 décembre
-dernier, un nombre de becs publics précisément égal à celui que le gaz
-illumine, 6,868; mais, comme il faut à chaque lanterne à l'huile deux
-becs et souvent même trois, l'huile n'alimente que 3, 175 lanternes. Ce
-nombre, joint aux 6,868 becs de gaz, complète un total de 10,043
-lanternes.
-
-Suivant les saisons, l'éclairage est général ou partiel. L'éclairage est
-général dans les mois de janvier, février, mars, octobre, novembre et
-décembre, c'est-à-dire que, pendant ces six mois tous les becs
-indistinctement sont allumés du jour au jour sans
-interruption.--L'éclairage est partiel pendant les six autres mois de
-l'année, c'est-à-dire que, selon les localités, le service d'une partie
-des becs est suspendu tout ou partie de la nuit lorsque la clarté de la
-lune peut y suppléer.--Ces derniers becs sont appelés becs _variables_;
-ceux qui sont allumés du jour au jour sont appelés becs _permanents_; le
-nombre des premiers est de 10,086, des derniers de 3,647. Aujourd'hui
-cette économie profite, au budget de la ville, qui obtient un prix moins
-élevé un raison de cette extinction calculée. Sous l'ancien régime, il
-ne lui revenait rien de cette économie, et on imposait à l'entrepreneur,
-à cause de ce qui était considéré comme une tolérance, de servir, à des
-favoris et à des femmes _protégées_, des pensions dites _pensions sur le
-clair de lune_.
-
-Le service de l'éclairage à l'huile est fait par un seul
-soumissionnaire. Six compagnies concourent à l'éclairage de la ville par
-le gaz, ce sont les compagnies Française, Anglaise, La Carrière,
-Parisienne, de Belleville et de l'Ouest. Les premières établies ont fait
-choix de quartiers qui présentaient d'incontestables avantages,
-c'est-à-dire la plus grande certitude de pouvoir desservir, outre les
-becs publics, des becs établis pour le compte de commerçants en
-boutiques ou de propriétaires. On estime, et l'administration de la
-ville admet que, pour qu'une compagnie puisse être indemnisée de ses
-premiers frais de pose de conduits et de ses frais quotidiens pour
-l'éclairage d'une rue, il faut que celle-ci puisse lui fournir, outre
-l'éclairage public, l'établissement d'un bec par cinq mètres de
-parcours. Or, là où l'éclairage particulier est nul, la compagnie serait
-en perte si elle était tenue de poser des conduites uniquement pour
-l'éclairage public, et la ville ne peut l'y contraindre qu'en
-l'indemnisant.
-
-Si la ville ne peut pas toujours contraindre une compagnie à établir des
-conduites partout où elle les juge nécessaires, elle a ce droit toutes
-les fois qu'il y a garantie que le produit sera suffisant pour couvrir
-les frais. Ces charges des compagnies, ces obligations, auxquelles elles
-sont tenues, entraînent une idée de privilège. Il n'y a cependant point
-de privilège de droit établi à leur profit, mais il y en a un de fait
-auquel la ville, le service public, la voirie et les compagnies trouvent
-également leur compte. Presque toutes les rues de Paris sont percées,
-sous leur pavage, d'un égout et souvent de deux conduites d'eau. Si, à
-ces courants souterrains, qui nécessitent trop souvent des réparations
-et par suite l'interruption de la circulation, on eût laissé, en outre,
-toutes les compagnies du gaz qui se sont établies et toutes celles qui
-eussent voulu s'établir, ajouter des conduits en concurrence l'une; de
-l'autre, il n'y eut pas eu de jour où une fuite n'eût rendu
-indispensable de bouleverser le sol, de pratiquer des tranchées, du
-barrer les rues; il eût fallu rechercher à quelle compagnie incombait la
-réparation. De là des lenteurs et de continuelles entraves. La ville a
-dû n'autoriser qu'une compagnie par rue ou plutôt par quartier; elle a
-tracé à chacune d'elles un périmètre, abandonné un parcours; elles se
-meuvent dans les limites qu'elle leur a posées. Ajoutons que, par suite
-de cette mesure, que tout rendait nécessaire, la voie publique, moins
-souvent bouleversée et interrompue qu'elle ne l'eût été, est bien
-éclairée, à un prix modéré, sans que les particuliers soient rançonnés,
-et que les compagnies établies réalisent toutes un bénéfice, suffisant
-même pour les moins bien partagées.
-
-La fabrication du gaz offre, un curieux, un imposant coup d'oeil. La
-compagnie Parisienne, qui est située à la barrière d'Italie, et qui a un
-des parcours les plus étendus, sinon encore les plus fournis de becs, la
-compagnie Parisienne a bien voulu admettre nos dessinateurs dans son
-usine. Leur crayon donnera à nos lecteurs une idée de l'étendue, de
-l'immensité de ces sortes d'établissements. Mais il lui manquera la
-couleur pour bien rendre ces fournaises, ce rouge cerise devant lesquels
-seraient bien pâles les forges de Vulcain à l'Opéra. Cinquante
-fourneaux, rangés dans l'atelier de distillation, font dégager de la
-houille ce gaz qui doit se répandre sur Paris en torrents de lumière.
-Pour retirer le gaz inflammable, la houille est mise dans des cornues
-continuellement exposées à la chaleur rouge. Cette chaleur leur est
-communiquée par des fourneaux placés immédiatement au-dessous, ainsi
-qu'on le voit dans la gravure représentant l'atelier de distillation. Le
-gaz s'échappant des cornues passe dans un appareil de forme cylindrique
-et allongé, à travers lequel, après avoir plongé dans l'eau où il dépose
-les parties bitumineuses qu'il entraînait avec lui, il est dirigé vers
-l'atelier d'épuration où il circule dans nue foule de tuyaux destinés à
-le refroidir et où il est mis en contact avec la chaux qui le débarrasse
-de son hydrogène sulfuré. De là enfin il se rend dans le gazomètre, d'où
-il ne sort plus que pour la consommation.
-
-Bien des essais ont été tentés de nos jours pour surpasser et remplacer
-l'éclairage au gaz de houille. Beaucoup n'ont atteint ni l'un ni l'autre
-de ces buts. Quelques-uns, comme ceux dont le gaz de résine a été
-l'objet, ont donné des résultats satisfaisants au point de vue de
-l'effet, mais ont été reconnus inapplicables sous le rapport de
-l'économie. L'usine de Belleville, qui avait été fondée pour fabriquer
-du gaz avec de la résine, a dû se transformer et en venir au système de
-la fabrication par la houille. Une usine _extra-muros_, qui exploitait
-le procédé très-ingénieux de M. Selligue pour la production du gaz dit
-_gaz à l'eau_, vient également de se décider à extraire son gaz du
-charbon de terre. L'éclairage au gaz d'huiles essentielles, qu'on a
-voulu mettre en pratique sur la place du Musée, a présenté des
-difficultés pour le prompt allumage que le froid de l'hiver eût rendues
-plus grandes encore; il répandait une odeur qui eût été insupportable
-dans les intérieurs, et produisait une flamme fuligineuse qui
-obscurcissait et enfumait bientôt les réflecteurs et les verres. L'essai
-d'éclairage par les piles de charbon dont la place Louis XV a été le
-théâtre, et sur lequel _l'Illustration_ a déjà donné quelques détails,
-est demeuré à l'état d'expérience de laboratoire. Son prix de revient
-n'a point été recherché, parce qu'il est demeuré démontré des l'abord
-qu'il ferait infiniment plus élevé que celui du gaz de houille. C'est
-donc à perfectionner celui-ci bien plutôt qu'à le remplacer que doivent
-tendre tous les efforts. En le purifiant avec soin, en en rendant la
-combustion inodore, en lui enlevant toute action sur les peintures et
-les dorures, les compagnies qui en exploitent la fabrication
-généraliseront son usage et le feront pénétrer dans l'intérieur des
-habitations privées. Là où les compagnies n'éclairent point moyennant un
-abonnement à forfait, mais où elles perçoivent un droit proportionné au
-gaz qui a été consommé, elles établissent ce qu'elles appellent un
-compteur, espèce de cylindre au travers duquel passe le gaz, et qui est
-muni d'un mécanisme servant à constater la quantité qui l'a traversé. On
-a plus d'une fois cherché, en Angleterre, à faire de cet appareil un
-dernier épurateur; si l'on arrivait sous ce rapport à un résultat
-satisfaisant, le gaz ne serait plus relégué au dehors des portes
-cochères, il monterait les escaliers, traverserait les antichambres et
-se verrait un jour, prochain peut-être, ouvrir à deux ballants les
-portes des salons.
-
-
-
-Fragments d'un Voyage en Afrique (1).
-
-Suite.--Voir t. II, p. 388.
-
- [Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.]
-
-Le lion avait regagné sa tanière, emportant la proie qu'il venait de
-ravir; mais les habitants du douair se tinrent sur la défensive, et
-coutinuèrent à pousser des clameurs le reste de la nuit. Ce vacarme
-retentissait si désagréablement à mes oreilles qu'il m'empêcha de me
-rendormir. Je me tordais en efforts désespérés depuis une heure, lorsque
-le cheick du douair, qui, comme les autres, avait quitté sa couche au
-premier signal d'alarmes, ouvrit la porte de ma cabane et vint s'asseoir
-près de moi.
-
-«Ne crains rien, Roumi (chrétien) me dit-il; le voleur n'osera plus
-revenir, et nous en sommes quittes pour un mouton. Le douair veille, et
-s'il tentait de recommencer son exploit, il n'aurait bientôt ni le
-pouvoir ni la volonté d'en faire ailleurs.
-
---Diable de voisins! dis-je en arabe. Je m'étonne que vous supportiez
-une pareille existence.
-
---Nous les connaissons trop bien pour les craindre beaucoup, reprit le
-cheick: ils sont nombreux dans les bois qui nous avoisinent, et n'y
-trouvent pas toujours de quoi se nourrir. Lorsque la faim les
-aiguillonne, ils parcourent et ravagent le pays; ils se transportent en
-troupes de six ou sept dans les lieux où ils prévoient qu'il y a à
-voler, et notre douair, entre autres, est souvent honoré de leurs
-visites. L'un des maraudeurs se dévoue alors, franchit les palissades,
-saisit une proie, et va la partager avec ses compagnons qui l'attendent
-non loin de là, et se bornent à demeurer simples spectateurs du larcin;
-puis un autre s'élance à une nouvelle conquête, et ainsi de suite,
-jusqu'au dernier. C'est aux moutons qu'ils s'attaquent ordinairement.
-Si, dans leur route, des chasseurs attaquent la bande, un lion s'élance
-et ne cède qu'en mourant; un deuxième lui succède et tombe comme lui.
-Une chose qui te paraîtra extraordinaire, c'est que deux lions ne
-prennent jamais part au combat en même temps; celui auquel ils
-reconnaissent une plus grande force est toujours le premier sur la
-brèche. Cent hommes les attaquent-ils, ils périssent ou les terrassent;
-il n'y a pas pour eux de retraite. Rencontrent-ils un homme seul, et cet
-homme a un sabre et qu'il fasse mine de s'en servir, ils le laissent
-continuer son chemin; le frottement de la lame sur le fourreau les
-effraie; les étincelles que lance l'acier éblouissent leurs yeux, ils
-redoutent le son d'un yatagan plus que la détonation de cinquante
-fusils. Lorsque les hommes qu'ils trouvent sur leur passage ne sont pas
-armés, ils vont droit à eux, les fixent et s'enfuient; puis ils
-reviennent, et reviennent encore essayer les mêmes moyens
-d'intimidation. Si les chasseurs montrent la moindre terreur, ils sont
-perdus: les lions s'élancent sur eux et les dévorent; si, au contraire,
-leurs traits reflètent la fermeté et l'impassibilité de leur aîné, et
-qu'ils marchent résolument à leurs agresseurs en les accablant d'injures
-et en leur lançant des pierres, cela suffit pour disperser la troupe.
-
-«Mon frère, ajouta le cheick, se trouva face à face, il y a quelque»
-jours, avec un lion monstrueux qui dormait, étendu au soleil sur la
-route que tu vois d'ici. Il ne s'attend pas à la rencontre et
-tressaillit d'abord; mais, se rassurant bientôt, il passa auprès de
-l'animal en vomissant des imprécations. Celui-ci leva nonchalamment la
-tête, le regarda, puis se recoucha sans plus de cérémonie.
-
-«Quand les lions sont repus, on peut passer sans crainte auprès d'eux,
-souvent même ils se lèvent et se frottent aux vêtements du voyageur; ils
-permettent aussi qu'on les caresse; mais, lorsqu'ils sont affamés,
-l'audace et la présence d'esprit sauvent seules d'une mort certaine.
-L'homme n'a plus qu'à pousser des cris terribles, à lancer des pierres
-et à les poursuivre jusqu'à ce qu'il les perde de vue. Mais le courage
-dont on fait preuve dans ces occasions doit paraître naturel, car, s'il
-est emprunté aux dangers, l'animal le reconnaît bien vite, et alors tout
-est perdu.»
-
-Le cheick s'arrêta à ces mots; mais ma curiosité n'était qu'à demi
-satisfaite, et je lui demandai quelques détails sur la chasse aux lions,
-dans laquelle les Arabes déploient une grande habileté. Il satisfit mes
-désirs avec empressement.
-
-«Les Arabes, continua-t-il, chassent le lion de deux manières: dès
-qu'une bête de somme vient à mourir dans un douair, on la transporte, en
-un lieu fréquenté par les lions: on suspend ses dépouilles à un arbre
-au-dessus d'un fourré de broussailles. Le lion alléché par l'odeur,
-s'avance et s'apprête à l'emporter sur le bord d'une rivière où il prend
-son repas, car il ne dévore jamais sa proie à l'endroit où il la trouve;
-mais en sentant de la résistance, il s'efforce de couper la corde.
-Alors, sans lui laisser le temps de respirer, les Arabes placés sur les
-arbres environnants déchargent leurs armes, et, visant au front,
-l'étendent presque toujours roide mort. Dans le cas où l'animal n'est
-que blessé, malheur à celui qui s'est placé sur un arbre d'un facile
-accès! il est victime de sa maladresse. Si l'arbre est inaccessible, le
-lion s'étend au pied et reste là jusqu'à ce qu'il meure ou soit vengé.
-On a vu des Arabes passer des journées entière, juchés sur des arbres et
-ne devoir leur délivrance qu'à leurs compagnons. Le lion une fois étendu
-sur le sol, les Arabes ne se pressent pas trop d'abandonner leurs
-arbres, de crainte qu'un ou plusieurs compagnons de la victime ne soient
-embusqués près de là.
-
-«D'autres fois, lorsque le sol est humide et qu'on a remarqué des traces
-de leur passage, les Arabes se réunissent au nombre de vingt ou trente;
-ils s'arment de piques et de fusils et suivent les traces aperçues. A
-mesure qu'elles s'effacent, ils se rapprochent de la retraite du lion
-et, au point où elles disparaissent tout à fait, ils décrivent un
-demi-cercle; les porteurs de piques marchent les premiers, les autres
-suivent. Lorsqu'ils découvrent le lion, ils forment le cercle entier et
-l'y enferme. La bête épouvantée veut fuir, elle tourne de tous côtés
-sans trouver d'issue; les piques lui barrent le passage. Enfin, après
-qu'elle a fait de nombreuses tentatives, on ouvre le cercle; elle va
-s'élancer, mais une décharge du second rang la prévient, et elle retombe
-mourante sur les piques.
-
-«Les Arabes sont très-adroits à cet exercice, mais ils s'y livrent trop
-rarement pour détruire la race. Les lions fourmillent dans nos montagne;
-leur force atteint un développement extraordinaire; leur taille égale
-quelquefois celle d'un gros âne; alors ils s'attaquent aux vaches et
-même aux chameaux, qu'ils chargent sur leur dos et emportent aussi
-facilement qu'ils feraient d'un mouton.»
-
-J'ai rapporté textuellement le récit du cheick. Plusieurs passages de
-cette narration paraîtront extraordinaires sans doute; il m'ont étonné
-moi-même; mais ce que j'ai entendu raconter depuis par d'autres Arabes,
-au sujet de la chasse aux lions de la Matmata, les confirme entièrement.
-
-L'aube parut au moment où le cheick finissait de parler; je le remerciai
-avec effusion de sa noble hospitalité et je pris congé de lui et de son
-douair. Nous traversâmes, moi et mes gens, un grand nombre de montagnes
-avant d'atteindre la vallée du Chélif. Je remarquai que, contrairement à
-celles que nous avions parcourues la veille, elles étaient cultivées
-dans toute leur étendue; des douairs d'un aspect agréable étalaient sur
-les flancs leurs vertes cabanes. Peu d'heures après avoir perdu de vue
-ces montagnes, nous arrivâmes à Milianah sans avoir éprouvé d'accidents.
-Le bon accueil que j'y reçus de Sidi-Mohamed-Ben-Allal me fit bientôt
-oublier mes fatigues et le triste séjour de Tazza.
-
-On me dispensera de parler de Milianah, que nos expéditions ont assez
-fait connaître. A cette époque, elle appartenait à l'émir, qui en avait
-fait un des grands centres de sa puissance. Si mes observations ne m'ont
-pas trompé, les habitants de Milianah, comme ceux de la vallée du
-Chélif, sont bien disposés en faveur des Français; il en est de même
-pour les tribut campées entre cette ville et Médéah; tous désirent un
-changement de domination, mais ils voudraient qu'on les défendit contre
-Abd-el-Kader. Lorsque, en juin 1838, les Français entrèrent à Médéah en
-longeant la vallée du Chélif, les indigènes s'enfuirent dans l'intérieur
-pour ne pas se battre. Les gens de l'ouest seulement firent résistance.
-
-J'étais depuis quelques jours, dans la ville, lorsque l'émir y arriva
-lui-même à la tête de ses réguliers et des dignitaires de l'armée. Ayant
-à lui proposer un contrat de commerce, je m'empressai de demander une
-audience, qui me fut accordée pour le lendemain. Sidi-al-Kraroubi,
-ministre de l'émir, me prévint qu'elle aurait lieu dans la plaine, où
-son maître devait passer en revue toutes ses troupes. J'étais invité à
-assister à cette solennité.
-
-Comme on le pense bien, je ne fermai pas l'oeil de la nuit. Le jour me
-trouva debout et la tête appuyée sur l'un des poteaux de bois qui
-soutenaient la maison. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit
-entendre au dehors, et les accords d'une musique sauvage retentirent à
-mes oreilles. C'était le corps de musique de l'émir qui nous régalait
-d'une aubade. Je n'ai jamais entendu de plus effrayante symphonie;
-néanmoins je fis contre fortune bon coeur, et je me rendis
-courageusement sur la place, où s'exécutaient les airs les plus
-grotesques qu'il soit possible d'imaginer. Les artistes qui troublaient
-de si grand matin les paisibles habitants des airs étaient, au dire des
-Arabes, des virtuoses distingués. L'émir était le créateur de cette
-société fort peu harmonique: à mesure qu'il avait vu sa renommée
-s'accroître, il avait augmenté sa maison.
-
-Quelques objets de luxe s'étaient introduits insensiblement dans le
-ménage passablement Spartiate du marabout, et il pensait que rien ne
-donnerait une meilleure idée de sa puissance que le déploiement de
-toutes ses richesses. C'est surtout dans une occasion aussi solennelle
-(la réunion de toute l'armée) qu'il fallait éblouir le vulgaire Sa
-musique, qu'il considérait comme la plus brillante de toutes ses
-innovations, devait, selon lui, servir merveilleusement son dessein;
-mais, à coup sûr, si elle était assez agréable à la vue, l'effet qu'elle
-produisait sur les oreilles était essentiellement déchirant. Une
-douzaine de hautbois criards et de clarinettes fêlées, trois triangles,
-autant de tambours, quelques fifres qu'il eût été impossible d'accorder,
-et quatre mauvaises trompettes sans clefs, composaient cet orchestre
-charivarique. Jugez du tapage que devaient faire nos braves virtuoses
-quand ils soufflaient tous à perdre haleine; ils liraient de leurs
-instruments des sons à faire reculer d'effroi les tigres les mieux
-aguerris.
-
-Enfin, à notre grande joie, la musique cessa de jouer; l'émir parut en
-cet instant, et un hourrah général le salua. Il était suivi de ses
-lieutenants et des principaux cheiks des tribus; tous montant des
-chevaux arabes, qu'ils maîtrisaient avec une étonnante habileté.
-
-Le costume que portait Abd-el-Kader était fort simple et contrastait
-avec le luxe des habits de ses officiers. On l'aurait pris pour le
-dernier d'entre eux, n'eut été la vénération dont on l'entourait; chacun
-s'inclinait silencieusement sur son passage. Les hommages presque
-serviles de la foule s'adressaient plutôt au marabout qu'au chef de
-l'armée. Les Arabes ont, en général, un très-grand respect pour la
-religion et pour les hommes qu'ils croient inspirés de Dieu.
-
-Abd-el-Kader pouvait avoir alors trente-trois ou trente-quatre ans; mais
-les jeûnes et les soucis du gouvernement avaient imprimé quelques rides
-précoces sur ses traits délicats. Sa taille est moyenne; sa constitution
-ne paraît pas très-robuste; la couleur de son visage approche du jaune:
-c'est de la pâleur brûlée par le soleil; sa physionomie est douce et
-agréable; il a presque toujours le sourire sur les lèvres, à moins qu'on
-ne parle de Dieu ou du Prophète. Dans ce cas, il devient sérieux, et
-affecte une extrême dévotion. Ses yeux sont petits, noirs et
-très-expressifs; de beaux sourcils, d'un châtain foncé, les surmontent;
-son regard est indécis d'abord, mais, à mesure que la conversation
-s'anime, il devient vif et perçant; Son nez, est régulier, son front
-découvert; son visage ovale est entouré d'une barbe noire, courte et
-claire; sa tête n'est pas développée: il a surtout des oreilles d'une
-petitesse remarquable; ses mains sont blanches et potelées, à faire
-envie à nos coquettes parisiennes; sa bouche est grande; elle laisse
-apercevoir assez volontiers deux rangées de dents belles et régulières.
-Il y a dans la démarche d'Abd-el-Kader un peu de cette affectation que
-donne forcément l'habitude du pouvoir; il porte entre les deux yeux une
-petite étoile bleue, emblème de la sainteté de sa mission. C'est un
-inspiré ou un homme essentiellement habile. Rien dans ses discours, ni
-dans ses actions, n'a pu donner là-dessus de renseignements précis. Il
-est à supposer néanmoins, qu'il exploite le fanatisme de ses
-compatriotes, et qu'il n'est parvenu à se maintenir au-dessus d'eux que
-par des semblants de piété bien étudiés. Du reste, sa vue n'est pas
-faite pour effrayer: le sourire, qui se tient en permanence sur ses
-lèvres, est, au contraire, très-rassurant; sa voix est douce et
-flexible; ses gestes, empreints d'une majesté un peu forcée, ne perdent
-rien pour cela d'une espèce de gracieuseté instinctive; la fierté se
-peint dans tous ses mouvements; elle est dans toutes ses paroles.
-L'excessive négligence qu'il apporte dans sa toilette est un calcul. Il
-y a de l'orgueil même dans l'étalage de la misère.
-
-Abd-el-Kader s'avança vers nous, porta la main à son coeur, en forme de
-salut, et nous invita du geste à le suivre. Sou interprète m'annonça
-alors que le sultan allait inspecter l'armée, et que je pouvais
-l'accompagner.
-
-_(La suite à un prochain numéro.)_
-
-
-
-Les petites Industries en plein vent.
-
-(Voir t. II, p. 511.)
-
-Jetons en passant un coup d'oeil, mais rien qu'un, sur l'appétissant
-éventaire des marchandes de gâteaux placées sous le guichet du
-Carrousel. Quelle profusion! quel habile assortiment de friandises
-populaires! la brioche, le flan, éternelle tentation du gamin de Paris!
-le pain d'épices, véritable Protée de la pâtisserie, affectant toutes
-les formes, toutes les figures, depuis celle d'Abd-el-Kader, jusqu'à
-celle de l'Empereur sur son cheval de bataille! La galette feuilletée,
-cette amie inoffensive de l'estomac de la grisette parisienne!
-
-Le soir, la marchande de gâteaux va dresser son modeste buffet devant
-les théâtres du boulevard du Temple. Ce n'est plus seulement à la
-gourmandise, à la fantaisie qu'elle s'adresse: il s'agit de contenter
-des appétits réels, des estomacs exigeants. Les spectateurs des petites
-places de la _Gaieté_, du _Cirque_, des _Folies-Dramatiques_, ont
-souvent oublié l'heure du dîner pour celle du plaisir. Depuis trois
-heures de l'après-midi, ils ont fait queue dans la barrière du théâtre
-pour conquérir une place bonne ou mauvaise dans les combles de la salle;
-mais le traître et le tyran ont la voix sonore, et cela suffit... suffit
-pour le plaisir, car vers le troisième ou le quatrième entr'acte, le
-dîner oublié vient réclamer ses droits par des tiraillements importuns.
-Le dîner n'est pas loin, il n'est pas cher: pour 3 sous, l'habitant du
-paradis obtient de la marchande de gâteaux la pomme en chausson ou la
-tranche de veau également revêtue de sa robe de chambre de pâte ferme et
-dorée; puis, pour le modique supplément de 5 centimes, il se désaltère à
-la fontaine du marchand de coco, qui l'ait tinter à grand bruit son
-grand verre de métal; l'honnête limonadier tourne le robinet de sa
-fontaine et fait écumer dans la coupe le sirop de réglisse, en hiver; en
-été, la limonade au vinaigre; dans la saison de la canicule, il débite
-aussi des glaces et sorbets au citron, à la vanille, à la groseille, aux
-prix de 1 sou ou de 2 liards.
-
-Ainsi rassasié, désaltéré, rafraîchi, le spectateur regagne sa place et
-se sent plus dispos pour applaudir son acteur favori et pour pleurer sur
-les malheurs de l'héroïne. Mais s'il est au théâtre avec sa femme ou sa
-prétendue, il ne rentrera pas sans garnir ses poches de quelques
-galanteries que lui vendra la marchande d'oranges... vraies oranges du
-Portugal!... ou sa voisine la marchande de pommes, ou son autre voisine
-la marchande de marrons, il n'oubliera pas le bâton de sucre d'orge pour
-le mioche. Et le voilà plus content, plus heureux, plus fier que le
-brillant lion de l'avant-scène, qui baille dans son fauteuil de velours
-en offrant des pastilles d'ananas à sa belle voisine, laquelle n'est
-souvent que la fille déchue de l'honnête marchande de gâteaux.
-
-Reprenons, s'il vous plaît, notre promenade d'observateurs, et
-retournons sur le quai des Tuileries; cette petite digression nous en a
-passablement éloignés. Traversons la chaussée sans trop de crainte pour
-le lustre de nos chaussures: le petit boueur que vous voyez là-bas vient
-de nettoyer le pavé et de tracer un étroit sentier dans la fange qui
-couvre le sol.
-
-Il demande, pour ce service, quelque monnaie aux passants. D'autres,
-plus industrieux, jettent, les jours de grandes pluies, des ponts
-volants sur les ruisseaux des vieux quartiers; le piéton généreux, qui
-consent à se soumettre au droit de péage, peut s'aventurer sans danger
-sur la planche étroite, car le petit ingénieur la maintient pour lui du
-pied et de la main; mais gare à l'avare qui s'y hasarde sans payer le
-tribut! ma foi, pour lui, le pont sera livre à son propre équilibre,
-combattu par l'inégalité des pavés, par l'impétuosité du client, par
-l'inhabileté du pied peu marin qui se pose sur la planche frêle et
-chancelante... et... si elle tourne... au milieu du trajet... si notre
-avare culbute en pleine rivière... tant pis pour lui... à qui la
-faute?...
-
-Voici enfin, à l'extrémité sud du pont des Arts, en face de l'Institut,
-ce berceau de la littérature, une vieille et poudreuse industrie que
-l'on peut en appeler le tombeau. Le bouquiniste, noir et sinistre
-industriel, dans l'honnête acception du mot, sorte de croque-mort
-littéraire, qui ensevelit dans ses cases de sapin, comme dans des bières
-funéraires, tant d'oeuvres avortées, créées pour l'immortalité, le
-bouquiniste est venu exposer, comme une ironie, sa collection de livres
-trépassés, dans le voisinage même du palais des écrivains immortels!
-Grande et muette leçon sur la vanité des choses littéraires de ce monde!
-
-Le bouquiniste étale sa marchandise sur le parapet des quais, depuis le
-pont du Carrousel jusqu'au pont Saint-Michel; on l'aperçoit aussi sur le
-quai du Louvre, sur le quai de l'Horloge, aux deux angles du Pont-Neuf
-qui font face à la statue d'Henri IV, sur ta Pont-au-Change, sur le quai
-aux Fleurs, et dans mille petites ruelles noires et boueuses du vieux
-Paris. Cet estimable commerçant semble être le contemporain de ses
-bouquins les plus vénérable, par leur âge et leur vétusté; il a même
-avec eux plus d'un point de ressemblance: il est vieux, usé, ratatiné,
-pouilleux, plissé, rogne aux angles, comme le plus vieux de ses vieux
-livres. Son dos voûté imite la reliure à dos brisé des vielles éditions:
-sa peau jaune et luisante semble empruntée au parchemin séculaire qui
-revêt un _Amyot_ primitif; jamais marchand ne s'est mieux incarné dans
-la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c'est l'homme à l'état
-de bouquin.
-
-Exposé par état à toutes les intempéries des saisons, il porte par
-mesure hygiénique un respectable bonnet de soie noire sur sa tête chenue
-que surmonte d'ailleurs une vieille casquette à visière. Son petit corps
-grêle est protégé contre la brise et le brouillard par un petit manteau
-râpé qui la recouvre comme une cloche, et ses mains basanées se cachent
-sous les mailles de gros gants de tricot vert.
-
-Que dirai-je de sa science, de sa littérature?... M'accusera-t-on de
-calomnie, si je dis que plus d'un bouquiniste sait à peine lire et
-signer son nom? Faut-il le blâmer de cette sage ignorance... et n'est-il
-pas heureux de ne pouvoir lire les livres qu'il vend?
-
-Pour lui le livre est une chose, et rien de plus, une chose qui vaut 25
-centimes à l franc, selon sa reliure et son format.
-
-Il les classe ainsi, d'après leur valeur matérielle, dans de petites
-cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis, il se promène
-stoïquement dans la brume ou au soleil, devant son étalage, battant la
-semelle sur le pavé pour se réchauffer les pieds et soufflant dans ses
-gros gants verts. Il voit sans s'émouvoir de nombreux amateurs s'arrêter
-devant ses tablettes, examiner ses volumes pendant de longues heures,
-les déranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le
-rayon et s'éloigner sans acheter, sans même remercier et saluer le
-pauvre marchand grelottant.
-
-Cette race peu lucrative de chalands prend le nom de bouquineurs. Le
-bouquineur passe ses journées entières devant l'étalage du bouquiniste;
-c'est la son cabinet de lecture, sa bibliothèque. Il passe en revue
-toutes ces vieilleries littéraires ou scientifiques, parmi lesquelles se
-trouvent parfois enfouis des trésors. Il en est qui, ardents à cette
-recherche, y consacrent non-seulement quelques heures, quelques
-journées, mais leur vie entière, en font leur occupation, leur
-profession; à l'heure où l'employé se rend à son bureau, ils se rendent
-à leur poste, et commencent leurs fouilles cent fois recommencées. Ne
-croyez pas que l'heure des repas interrompra ce travail passionné: le
-bouquineur déjeune en bouquinant; il s'est muni, en venant, de son petit
-pain quotidien ou de sa brioche, et rien ne le distrait jusqu'au soir,
-si ce n'est l'heure du détalage, ou quelque averse subite. Ce dernier
-accident ne le prend pas au dépourvu, car il ne marche jamais sans un
-immense parapluie, moins destiné à garantir son feutre hérissé et sous
-habit noir râpé aux coudes, qu'à protéger ses livres, ses précieuses
-trouvailles, contre les injures du temps.
-
-Mais, à côté du bouquineur qui achète, on voit une catégorie plus
-nombreuse encore de bouquineurs qui n'achètent pas. Ils se bornent à
-lire, à s'instruire, à se meubler l'esprit d'une encyclopédie de
-connaissances qu'ils butinent dans les rayons du pauvre industriel, eux,
-pauvres affamés de science. Ou en a vu qui, animés pas cette fièvre
-d'apprendre, ont commencé et complété une instruction, sinon brillante,
-suffisante du moins, que leur pauvreté ne leur permettait pas
-d'acquérir.
-
-Quand le bouquineur qui achète déniche un ouvrage qui lui convient, il
-s'avance vers le bouquiniste et lui montre sa conquête. Celui-ci ne
-regarde pas le titre de l'ouvrage, il se contente de demander dans
-quelle case on l'a pris. «Dans celle-là.--C'est 25 centimes.--Non, dans
-cette autre.--C'est 10 sous.--Ou bien dans cette troisième.--Alors,
-monsieur, c'est 1 franc.»
-
-A la fin d'une bonne journée, le bouquineur s'en revient triomphant dans
-son réduit encombré. Il est bardé de bouquins, il en a dans toutes ses
-poches, il en a sous tous ses bras, il en a dans les revers de son habit
-et de son gilet, il en a dans son chapeau, il en a dans son parapluie;
-il en mettrait dans ses bottes, s'il ne portait pas de souliers. Il
-entasse ses volumes dans sa chambre exiguë, au grand mécontentement de
-sa servante ou de sa femme, qui, lorsque l'encombrement devient par trop
-incommode, fait en cachette, en l'absence du maniaque, venir l'épicier
-voisin, afin de rétablir la circulation.
-
-Au demeurant, c'est une pauvre industrie que celle du bouquiniste en
-plein vent: la plupart des auteurs dont se compose son fonds de commerce
-ont réduit, leurs libraires à la misère; pourquoi n'enverraient-ils pas
-leur bouquiniste à l'hôpital?
-
-Puisque nous avons suivi le bouquiniste jusque sur le pont Saint-Michel,
-suivons la rue de la Barillerie, et allons faire un tour de promenade
-sur le marché aux Fleurs. Quel contraste entre ces deux industries si
-voisines! Ici tout est frais, tout est gracieux, tout exhale un
-délicieux parfum! C'est ici que Fleur-de-Marie est venue acheter son
-pauvre rosier chéri; que la joyeuse grisette du quartier latin vient
-chercher le vase de réséda ou de violettes qu'elle place sur la fenêtre
-de l'étudiant, que l'ouvrière laborieuse vient choisir la fleur préférée
-qui doit égayer sa mansarde; que le mari fidèle et attentionné fait
-emplette du fastueux dahlia, offrande destinée à célébrer la fête de sa
-femme. Ici les visages des chalands offrent encore un reflet de la
-marchandise qu'ils convoitent; ils sont riants, épanouis, ouverts...
-comme celui du bouquineur était jaune, poudreux et renfrogné.
-
-Mais nous vivons dans le siècle de la concurrence; ce vieux et
-respectable bazar de la Flore parisienne, autrefois sans rival, voyait
-accourir de tous les points de la capitale, à pied, en omnibus, en
-fiacres, en équipages, tous les fidèles adorateurs de la florissante
-déesse; pas un aristocratique salon, pas une riante chambrette, qui ne
-tirât du quai aux Fleurs son atmosphère suave et embaumée.
-
-[Illustration: Vue générale du Boulevard du Temple.--Marchands
-ambulants.]
-
-[Illustration: Un pont volant sur un ruisseau.]
-
-Aujourd'hui il règne encore, mais il ne règne plus seul. Deux autres
-marches se partagent sa couronne odorante; l'un étale ses gracieuses
-richesses dans le riche quartier de la Chaussée-d'Antin, et déroule aux
-pieds de la Madeleine son merveilleux, tapis aux mille couleurs, aux
-mille parfums; l'autre, plus modeste, mais plus joyeux, plus animé,
-improvise chaque semaine un ravissant parterre autour des cascades du
-Château-d'Eau, à l'extrémité du boulevard Saint-Martin, au commencement
-du boulevard du Temple; c'est là que le jeune fantassin sentimental
-retrouve la petite bonne, sa _payse_, à laquelle il offre en soupirant
-l'humble bouquet de violettes, ou le vase de giroflée; c'est là
-qu'accourent, de tous les ateliers d'alentour des troupes rieuses de
-folâtres ouvrières; l'actrice des boulevards, en négligé du matin, s'y
-promène comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites
-dont elle emplira les vases de sa cheminée et la rustique jardinière de
-son mystérieux boudoir;--le bon bourgeois du Marais, qui l'a applaudie
-la veille à l'un des théâtres voisins, la reconnaît, et se range
-respectueusement pour la laisser passer. Il serait fort tenté de lui
-adresser un galant madrigal; le lieu et la circonstance prêteraient si
-bien à la comparaison poétique; mais on pourrait le voir et l'entendre,
-et madame son épouse ne plaisante pas sur un pareil sujet; il résiste à
-la tentation, et va marchander une botte de mouron pour ses serins:
-c'est plus sage.
-
-En traversant l'antique quai aux Fleurs, ce pays limitrophe du pays
-Latin, n'avez-vous pas entendu le cri nasillard du marchand d'habits.
-C'est dans ce quartier, peuplé de jeunes étudiants, que le marchand
-d'habits exerce de préférence son industrie quelque peu israélite. Il
-sait que l'étudiant de première année ne tardera pas à vouloir se
-défaire de sa défroque provinciale, pour l'échanger contre un fac-similé
-de la peau du lion parisien; que celui de seconde ou de troisième année
-a souvent des besoins imprévus vers le 15 du mois, alors que la trop
-mince pension paternelle est déjà épuisée, et que les jeudis de la
-Chaumière, les lundis du Prado, les samedis de l'Opéra, au temps du
-carnaval, exigent impérieusement un supplément de budget dans
-l'escarcelle du besogneux habitant de la rue Saint-Jacques et de la rue
-de La Harpe. Voilà le marchand d'habits, joyeux, mes pauvres compagnons!
-Vendez lui l'utile pour avoir l'agréable; vendez lui le manteau, le
-pantalon, la redingote, pour avoir de quoi payer le costume de débardeur
-ou de ravageur. Écoutez; c'est lui qui passe; _Marchand d'habits!
-habits... habits..._ Appelez-le! sifflez-le! il vous a vu... il monte...
-le voilà dans votre mansarde. Il salue à peine; il jette un regard
-observateur autour de lui, et suppute le prix qu'il vous offrira d'après
-l'urgence de vos besoins, que lui révèle le délabrement de votre
-chambre. Plus l'urgence sera impérieuse, plus le besoin sera grand, plus
-bas sera son prix! Telles sont ses moeurs commerciales!--De ce superbe
-manteau de cinquante écus, il vous offrira avec efforts vingt livres...
-de ce pantalon de cashmir, six francs... de cette redingote toute neuve,
-dix ou quinze francs tout au juste... et, par-dessus le marché, il vous
-demandera en vieux gilet, ce vieux chapeau, ces vieilles boîtes!--Vous
-vous récriez; vous l'appelez juif, arabe, usurier!--Il vous tourne
-stoïquement les talons, passe la porte, et descend lourdement
-l'escalier, bien convaincu que vous le rappellerez, et que vous finirez
-par accepter son marché usuraire; il vous compte alors vos trente-cinq
-ou quarante livres, tout en vous faisant remarquer que vous faites une
-excellente affaire, que vos effets tout neufs sont dans un état
-pitoyable, et qu'il lui faudra dépenser plus de soixante francs en
-réparations.--Puis il s'éloigne emportant son butin; et, parvenu dans la
-rue, il vous lance d'une voix narquoise et moqueuse son cri d'oiseau de
-proie: Mar....chand d'habits... habits... habits...
-
-[Illustration: Le Bouquiniste et le Bouquineur.]
-
-En passant sur le Pont-Neuf, nous pouvons remarquer une des plus
-curieuses petites industries en plein vent qui s'exercent sur le pavé
-boueux de la capitale. Voyez ce vieux bonhomme déguenillé, et sa digne
-et symétrique épouse, assis, dès le matin, sur de vieilles chaises
-placées tout au bord du trottoir, et tournant le dos à Henri IV. La
-partie inférieure de ce siège grossier est fermée, et forme une boîte;
-au milieu du dossier est fixé un poteau, qui s'élève peu majestueusement
-vers les regards des passants, et supporte un écriteau où sont
-barbouillés ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent
-et miaulent de la façon la plus terrible: _Jean et sa femme tond les
-chiens--coupe la queue aux chats--et va-t-en ville._
-
-On se demande comment ces braves gens peuvent gagner leur vie au moyen
-de cette bohémienne industrie. C'est à peine si, au fort de la canicule,
-on voit une vieille rentière du Marais, ou un vénérable employé à douze
-cents francs, amener, par-ci, par-là, un client, ou plutôt un patient, à
-ces estimables barbiers de la race canine; et encore l'opération
-n'est-elle guère mieux payée qu'une barbe ou une coupe de cheveux
-humains! Comment donc font-ils pour vivre?.... C'est ici que l'industrie
-a besoin de toutes ses ressources infinies pour pouvoir donner le pain
-et le gîte à ses fidèles et humbles sectateurs. Si Jean et sa femme
-_travaille_ rarement sur le trottoir du Pont-Neuf, il faut croire que,
-plus souvent, il _va-t-en ville_, qu'il a des pratiques assez bien
-douées par la fortune pour se faire tondre et accommoder à domicile,
-trouvant trop roturier, trop _peuple_ de venir s'étendre sur le dos, les
-quatre pattes en l'air et le museau renversé, sur le pavé du pont, aux
-yeux de tous les passants, pour livrer leur toison aux ciseaux de ces
-artistes en plein vent. Les chiens et les chats de bonne maison sont un
-peu plus aristocrates que cela!--Aux profits de cette clientèle secrète,
-Jean et sa femme ajoutent encore ceux de la traite de leurs clients et
-des descendants de ceux-ci. Le caravansérail dans lequel ils enferment
-leur marchandise vivante, c'est précisément cette espèce de boîte que
-forme la base de leur chaise: c'est là que le petit chien et le jeune
-chat sont emprisonnés pêle-mêle et vivent, dans la meilleure
-intelligence, de la maigre bouillie qu'on leur distribue deux fouis par
-jour, jusqu'à ce qu'un chaland compatissant les retire de ces limbes
-ténébreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique. Jean
-et sa femme est encore le médecin de sa clientèle à quatre pattes; il en
-est le Purgon, si le cas l'exige; il en est le Fleurant, si la maladie
-le prescrit. Le malade succombe-t-il, il se charge en pleurant de ses
-funérailles. Les funérailles consistent à écorcher le défunt et à vendre
-sa peau... Que Dieu nous garde de sonder plus avant ce mystère! Honnêtes
-gargotiers des barrières et des _tapis francs_ de la Cité, servez chaud,
-et que les pratiques digèrent en paix!!!
-
-[Illustration: Le Marchand d'habits.]
-
-[Illustration: Vue du Marché aux fleurs du Château-d'Eau.]
-
-[Illustration: Le Tondeur de chiens.]
-
-Le tondeur de chiens, dans la chaude saison, ajoute aux mille
-spécialités de son industrie celle de baigneur de chiens; il conduit ses
-pensionnaires sous une arche du Pont-Neuf, et leur donne des leçons de
-natation et de propreté, L'hiver, il remplace cette branche impossible
-de son art par l'exercice de quelques petites professions libérales,
-telles que celle de commissionnaire et de décrotteur. En toutes saisons,
-il vend la toison des caniches à certains marchands de laine à matelas,
-et des peaux de chats aux marchands de peaux de lapins, qui les
-revendent à quelques fabricants marrons de fourrures de martres ou de
-renards de Russie. Plus d'une sensible lorette qui pleure son angora
-défunt le porte peut-être à ses bras sous la forme d'un manchon, ou au
-bas de sa robe en façon du garniture fourrée! O mystères de l'industrie!
-Mais la plupart des petits métiers sont bien plus restreints que
-celui-là, et ne peuvent sortir du cercle étroit d'une spécialité unique.
-Ainsi le pauvre rémouleur qui va par les rues, chargé de sa lourde
-machine, appelant le travail qui ne vient pas toujours! Ainsi le petit
-décrotteur, qu'a ruiné pour toujours le grand décrotteur en boutique, et
-qui, tristement assis sur sa boîte, regarde, d'un oeil découragé, passer
-devant lui les pieds hâtifs des piétons. Ainsi encore ces troupes de
-pauvres enfants alsaciens qui, pâles, blêmes, transis de froid et de
-faim, s'arrêtent sous vos fenêtres et improvisent un naïf concert qu'il
-leur faut recommencer bien des fois avant d'avoir recueilli le pain de
-la journée. Puis voici, au coin d'un trottoir, un industriel moins
-souffreteux, un hardi faubourien, qui établit son petit éventaire sur
-lequel il lance à tour de bras, et en feignant de rassembler toutes ses
-forces, des crayons effilés dont la pointe résiste à cette double
-épreuve... Qui ne voudrait lui acheter des crayons aussi merveilleux?
-
-[Illustration: La boutique à un sou.]
-
-Cet autre pousse devant lui, sur un petit train de chariot, un
-assortiment complet d'ustensiles de ménage, et il offre chacun de ses
-articles... pour combien? Pour cinq sous!... vingt-cinq centimes, au
-choix! Cinq sous! vingt-cinq centimes la pièce!...--Plus loin un autre
-commerçant, traînant aussi sa petite boutique chargée de mille objets
-divers, invite les passants à s'arrêter, à examiner, à choisir... Il
-vend... ou plutôt il donne... il donne tout son étalage... à un sou... à
-un sou la pièce!...
-
-
-
-ÉTUDES COMIQUES.
-
-Le Trembleur, ou les Lectures dangereuse.
-(Suite et fin.--Voir t. II, p. 362.)
-
-Scène VII.
-
-M. TOUCHARD, M. RONDIN.
-
-M. RONDIN.--Ah çà, voyons... allez-vous m'expliquer...
-
-M. TOUCHARD, _se laissant tomber sur une chaise, et tendant la lettre à
-Rondin_.--Lisez! lisez!...
-
-M. RONDIN, _étonné_.--Qu'est-ce que c'est que ce papier?
-
-M. TOUCHARD.--La lettre... la lettre de ma femme... que j'ai
-interceptée... Ah! c'était une inspiration... Il y a une Providence!
-
-M. RONDIN.--Mais il est peut-être des secrets qu'un mari ne doit confier
-à personne... pas même à son meilleur ami...
-
-M. TOUCHARD.--Quoi! vous vous figurez que c'est un billet d'amour... une
-trahison conjugale... ce ne serait rien!
-
-M. RONDIN.--Comment, rien!
-
-M. TOUCHARD.--Ce ne serait qu'une affaire de police correctionnelle...
-mais, ceci...
-
-M. RONDIN.--Qu'est-ce donc?... vous m'effrayez...
-
-M. TOUCHARD, _tragiquement_.--Une affaire de cour d'assises!... Lisez,
-Rondin, lisez...
-
-M. RONDIN, _déployant la lettre, à part_.--Ma parole d'honneur, je crois
-que je tremble. _(Il lit.)_
-
-«Ma chére madame Gibert,
-
-«Je suis très-satisfaite de _la poudre anonyme_ que vous m'avez vendue
-il y a quinze jours... l'effet en est merveilleux, ainsi que vous me
-l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperçu de rien... Remettez-en une
-seconde boîte entièrement semblable à la première à la personne qui vous
-portera ce billet. Cachetez bien. Je vous recommande par-dessus tout la
-discrétion, le secret, le mystère. Vous comprenez que ces choses-là
-doivent se cacher comme un crime.
-
-«Votre dévouée,
-«Femme TOUCHARD.»
-
-M. TOUCHARD.--Est-ce clair?
-
-M. RONDIN.--Je suis confondu!... Mais pourtant je ne puis croire...
-
-M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'après mon autopsie.
-
-M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous hâtez pas
-d'émettre un soupçon aussi odieux...
-
-M. TOUCHARD.--Que je ne me hâte pas!
-
-M. RONDIN.--Non; il y a là-dessous un malentendu, j'en suis sûr... Un
-mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystère
-s'éclaircira... il faut l'interroger... à l'instant même... Je ne veux
-pas que vous gardiez une minute de plus des idées outrageantes pour
-votre femme...
-
-M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zèle
-dans une circonstance comme celle-ci...
-
-M. RONDIN.--Allez-vous me soupçonner aussi?... Mais c'est de
-l'égarement!...
-
-M. TOUCHARD.--Eh bien! jurez-moi sur l'honneur de faire ce que je vais
-vous dire.
-
-M. RONDIN.--Parlez...
-
-M. TOUCHARD.--- Rendez-vous avec cette lettre chez cette, dame Gibert...
-et rapportez-moi la boîte qu'elle vous remettra.
-
-M. RONDIN.--Que voulez-vous faire?
-
-M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-même...
-
-M. RONDIN.--Non; restez... j'y vais... Mais soyez prudent... point
-d'éclat... Point de violence jusqu'à mon retour.
-
-M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est nécessaire que
-mes soupçons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la
-justice...
-
-M. RONDIN.--Y pensez-vous?...
-
-M. TOUCHARD.--Allez, au nom du ciel! allez chercher cette _poudre
-anonyme..._ Sans cette pièce à conviction, on ne pourrait rien
-établir... Allez, et veuillez passer chez mon médecin, et le prier de
-venir tout de suite...
-
-M. RONDIN.--Est-ce que vous souffrez?
-
-M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon médecin. (_M.
-Rondin sort._)
-
-Scène VIII
-
-M. TOUCHARD, puis JOSEPH.
-
-M. TOUCHARD, _seul_.--Empoisonneuse!... Je fuis le mari d'une
-Lescombat... d'une marquise de Brinvilliers!... Qui l'aurait dit? grand
-Dieu!... Une femme qui, depuis vingt-cinq ans, m'accable de soins, de
-marques de tendresse... Fiez-vous donc aux apparences!... On ne sait
-jamais ce qu'il y a dans le coeur... Sans ma prudence, je partageais le
-sort du malheureux forgeron du Glandier. Mais, grâce au ciel et à ma
-_Gazette des Tribunaux_, j'ai su prévenir le crime... Prévenir!... que
-dis-je?... qui le sait?... cette première boîte!... J'ai peut-être
-absorbé un poison lent... je descends peut-être, sans m'en apercevoir,
-dans la tombe... Ah! misérable épouse!...
-
-JOSEPH, _entrant et fouillant dans ses poches_.--Monsieur...
-
-M. TOUCHARD.--C'est Joseph!... un des complices, je n'en puis douter...
-
-JOSEPH.--Monsieur, vous n'auriez pas vu la lettre que madame m'avait
-donnée à porter?
-
-M. TOUCHARD.--Tu l'as perdue?
-
-JOSEPH.--En sortant de chez M. Bellemain...
-
-M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--T'a-t-il remis cet acte?
-
-JOSEPH.--Non, monsieur: il a dit qu'il voulait vous parler avant de le
-faire.
-
-M. TOUCHARD.--Ah!... Eh bien! j'irai lui parler...
-
-JOSEPH.--Et quand j'ai mis la main dans ma poche pour prendre la
-lettre... absente... disparue... Madame va être d'une colère!...
-
-M. TOUCHARD.--Et, dis-moi, tu n'es pas allé jusque chez madame Gibert?
-
-JOSEPH.--Tiens!... vous savez!... Vous avez trouvé la lettre?...
-
-M. TOUCHARD.--Entre là... entre dans ma chambre...
-
-JOSEPH.--Pourquoi faire?
-
-M. TOUCHARD.--Entre toujours...
-
-JOSEPH.--Mais la lettre de madame?...
-
-M. TOUCHARD.--Entre, te dis-je!
-
-JOSEPH.--Voilà, monsieur, voilà... (_Il entre dans la chambre; Touchard
-ferme virement la porte à double tour et retire la clef._)
-
-M. TOUCHARD.--Je le tiens!
-
-JOSEPH, _du dedans_.--Monsieur... monsieur... vous m'enfermez!...
-
-M. TOUCHARD.--Il faut qu'il reste au secret jusqu'au moment de
-l'interrogatoire...
-
-Scène IX.
-
-M. TOUCHARD, LE MÉDECIN.
-
-LE MÉDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous
-me demandiez tout de suite, tout de suite... Est-ce que nous sommes
-malade?
-
-M. TOUCHARD.--Docteur, vous allez apprendre des choses qui vont bien
-vous étonner.
-
-LE MÉDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard?
-
-M. TOUCHARD.--Il n'est pas encore temps de parler clairement... Mais
-dites-moi avec franchise, sans me rien déguiser, la main sur la
-conscience... quels étaient les symptômes de la maladie que j'ai faite
-il y a deux mois?
-
-LE MÉDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment où vous étiez
-malade... mais aujourd'hui que vous êtes tout à fait rétabli, je vous
-avouerai que vous aviez tous les symptômes...
-
-M. TOUCHARD.--D'un empoisonnement?
-
-LE MÉDECIN.--Eh non! d'une fièvre cérébrale. Nous avons heureusement
-combattu le mal dès son principe, ce qui ne lui a pas permis de se
-développer...
-
-M. TOUCHARD.--Et... ne pourriez-vous vous tromper?... n'y a-t-il pas
-quelque rapport entre les symptômes de la fièvre cérébrale et ceux de
-l'empoisonnement?
-
-LE MÉDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions?
-
-M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (_à part_). En effet, la
-première boîte a été achetée il y a quinze jours. (_Haut_.) Regardez un
-peu ma langue. (_Il tire la langue_.)
-
-LE MÉDECIN.--Elle est fort bonne.
-
-M. TOUCHARD.--Tâtez-moi un peu le pouls.
-
-LE MÉDECIN.--Il est peu agité; mais cela provient sans doute du trouble
-où je vous vois... Vous êtes en proie à quelque violente inquiétude.
-
-M. TOUCHARD.--Tâtez un peu mon ventre.
-
-LE MÉDECIN.--Il me paraît être dans son état normal.
-
-M. TOUCHARD, à part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on
-ne le sent pas... Aucun signe extérieur... ni intérieur... Ah! c'est
-affreux!
-
-LE MÉDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul.
-
-M. TOUCHARD.--Docteur, savez-vous ce que c'est que la _poudre anonyme_?
-
-LE MÉDECIN.--La poudre anonyme?
-
-M. TOUCHARD.--Oui.
-
-LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que c'est ça?
-
-M. TOUCHARD.--Je vous le demande.
-
-LE MÉDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... _Anonyme_ est un mot tiré du
-grec qui signifie _sans nom_. Ainsi, _poudre anonyme, c'est poudre _sans
-nom_.
-
-M. TOUCHARD.--Sans nom! c'est cela, parbleu, c'est bien cela!
-
-LE MÉDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela?
-
-M. TOUCHARD.--Vous le saurez. Ecoutez, docteur; dans un instant je vais
-vous charger d'une mission des plus graves, d'une expertise on ne peut
-plus sérieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et
-n'en perdez pas un mot.
-
-LE MÉDECIN.--Ah çà! de quoi diable s'agit-il donc?
-
-M. TOUCHARD.--Prêtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs...
-
-LE MÉDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand
-meurt-on sans son médecin?
-
-M. TOUCHARD.--Ne riez pas, je vous en supplie. Si je meurs... Faites-moi
-le plaisir de procéder à mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux.
-
-LE MÉDECIN.--Mais enfin...
-
-M. TOUCHARD.--Promettez-le moi! jurez-le moi!
-
-LE MÉDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce
-plaisir-là.
-
-M. TOUCHARD.--Et si vous découvrez quelque chose d'extraordinaire,
-quelque chose d'inusité, allez trouver mon ancien associé, M. Rondin, à
-sa maison de Bougival, et dites-lui de vous rapporter exactement ce qui
-s'est dit, ce qui s'est passé ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne
-j'ai arrêté mes soupçons.
-
-LE MÉDECIN.--Quels soupçons?
-
-M. TOUCHARD.--Vous les connaîtrez. M. Rondin vous remettra en outre une
-lettre que vous déposerez entre les mains du procureur du roi en lui
-faisant votre déclaration.
-
-LE MÉDECIN.--Quelle déclaration?
-
-M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frappé lors de mon
-autopsie.
-
-LE MÉDECIN.--Ah! bien, très-bien!... vous y tenez donc toujours?
-
-M. TOUCHARD.--De grâce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est
-pas gai.
-
-LE MÉDECIN.--Non, certes!
-
-M. TOUCHARD.--Vous engagerez même le magistrat à faire subir un
-interrogatoire à ce même M. Rondin, et à le confronter avec la personne
-que ce dernier vous aura désignée.
-
-LE MÉDECIN.--Bon!... ça n'est pas clair... mais n'importe.
-
-M. TOUCHARD.--Tout cela s'éclaircira au grand jour...
-
-LE MÉDECIN.--De l'autopsie?
-
-M. TOUCHARD.--Oui.
-
-LE MÉDECIN.--Bravo!
-
-M. TOUCHARD.--Vous le jurez?
-
-LE MÉDECIN, _solennellement_.--Je le jure.
-
-Scène X.
-
-Les mêmes, RONDIN.
-
-M. RONDIN.--Me voici.
-
-M. TOUCHARD.--Vous avez la boîte?
-
-M. RONDIN.--Voici la boîte... (_Il la donne à Touchard_.)
-
-M. TOUCHARD.--Merci, mon ami, merci. Je n'oublierai jamais le service
-que vous venez de me rendre. (_A lui-même_.) La voilà donc cette _poudre
-anonyme_... la voilà, je la tiens... et la vérité va éclater.
-
-M. RONDIN.--Voyons Touchard... de la circonspection. Vous n'avez plus
-rien à craindre... agissez froidement, je vous en prie.
-
-M. TOUCHARD.--Soyez tranquille. Les choses vont se passer suivant les
-règles observées en pareil cas...--Docteur!
-
-LE MÉDECIN.--Monsieur Touchard?
-
-M. TOUCHARD, _qui a ouvert le placard_.--Prenez cette boîte... et cette
-tasse de chocolat...
-
-LE MÉDECIN.--Du chocolat? bien obligé; j'ai déjeuné.
-
-M. TOUCHARD.--Malheureux! gardez-vous d'y goûter.
-
-LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?
-
-M. TOUCHARD.--Que vous fassiez faire l'analyse par les chimistes les
-plus éclairés.
-
-LE MÉDECIN.--L'analyse du chocolat?
-
-M. TOUCHARD.--Oui, de ce chocolat et de cette _poudre anonyme_.
-
-LE MÉDECIN.--Ah! voyons donc un peu cette _poudre anonyme... (_il ouvre
-la boîte._) une poudre blanche... on dirait de la farine...
-
-M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ou de la mort aux rats, (_au Médecin_)
-Sentez un peu... de loin... pas de trop près... ça doit avoir un odeur
-d'ail.
-
-LE MÉDECIN.--Mais non; un parfum de vanille des plus suaves.
-
-M. TOUCHARD.--De vanille!... (_A part_). Comme mon chocolat... plus de
-doutes. (_Bas à Rondin_.) Quel raffinement! parfumer les poisons...
-voilà une affaire qui fera du bruit dans la _Gazette des Tribunaux_.
-
-M. RONDIN.--J'espère bien que non.
-
-LE MÉDECIN.--Quoi? sérieusement... vous voulez que je fasse analyser...
-
-M. TOUCHARD.--Sur-le-champ... sans le moindre retard...
-
-LE MÉDECIN.--Allons, puisque vous le voulez... à tantôt, je viendrai
-vous apprendre le résultat. (_Il sort._)
-
-M. TOUCHARD, _à lui-même_.--Je ne sais si je dois me fier un docteur...
-On a vu des médecins... Je l'observerai.
-
-Scène XI
-
-M. TOUCHARD, M. RONDIN.
-
-M. TOUCHARD.--Dites-moi, Rondin, vous avez vu cette femme Gibert...
-
-M. RONDIN.--Sans doute, puisque je viens de chez elle.
-
-M. TOUCHARD.--Et... quelle femme est-ce?
-
-M. RONDIN.--C'est une vieille femme qui habite un sixième étage... mes
-jambes ont compté pour moi.
-
-M. TOUCHARD.--Et... elle a une mauvaise mine...
-
-M. RONDIN.--Mais les vieilles femmes... qui logent à un sixième étage
-ont ordinairement des figures peu agréables.
-
-M. TOUCHARD.--Allons! elle a une mauvaise mine; vous ne voulez pas en
-convenir.
-
-M. RONDIN.--Ma foi, j'en conviens... mais qu'est-ce que ça prouve?
-
-M. TOUCHARD.--Et que vous a-t-elle dit?
-
-M. RONDIN.--Pas quatre paroles... Discrétion, mystère... mystère,
-discrétion.
-
-M. TOUCHARD--. Une vieille femme qui ne dit pas quatre paroles, ça ne
-vous prouve rien?
-
-M. RONDIN.--Ça me prouve qu'elle n'en a pas davantage à dire
-
-M. TOUCHARD.--Et pour cause. Avez-vous pris quelques informations?
-
-M. RONDIN.--Oui; prévoyant que vous m'interrogeriez à ce sujet, j'ai
-questionné quelques-uns des voisins de la dame Gibert.
-
-M. TOUCHARD.--Qu'avez-vous appris?
-
-M. RONDIN.--Que cette femme est une ancienne habilleuse de l'Opéra.
-
-M. TOUCHARD.--Ah!... quel est son état à présent?
-
-M. RONDIN.--On l'ignore.
-
-M. TOUCHARD.--On ne lardera pas à le connaître. Les trois complices ne
-se doutent de rien; le procureur du roi pourra les interroger avant
-qu'ils se soient concertés.
-
-M. RONDIN.--Le procureur du roi n'interrogera personne, c'est moi qui
-vous le dis!
-
-M. TOUCHARD.--Monsieur Rondin, dans les circonstances présentes,
-entraver le cours de la justice serait une imprudence, une grave
-imprudence!... pas pour moi!...
-
-M. RONDIN.--A la bonne heure!... Vous me comprenez dans votre
-accusation, et je suis en droit de me justifier par tous les moyens
-possibles.
-
-M. TOUCHARD.--Je ne demande pas mieux.
-
-M. RONDIN.--Et pour commencer, je veux avoir un entretien avec madame
-Touchard.
-
-M. TOUCHARD.--Eh bien! j'y consens. (_à part._) Je serai là, dans ce
-cabinet; je ne perdrai pas un mot, pas un signe.
-
-M. RONDIN.--La voici; laissez-nous seuls.
-
-M. TOUCHARD.--Je vais me promener sur la place Royale.
-
-M. RONDIN,--_à part_.--Je parie qu'il reste. (_Touchard feint de sortir
-et se glisse dans le cabinet. Rondin l'a observé du coin de l'oeil._)
-Juste! Qu'ai-je dit?
-
-M. TOUCHARD, _à part_.--M'a-t-il vu?
-
-Scène XII
-
-M. RONDIN, MADAME TOUCHARD, M. TOUCHARD, _caché_.
-
-MADAME TOUCHARD, _avec mystère_.--Mon mari est sorti? vous êtes seul?
-
-M. RONDIN.--Absolument seul. Vous pouvez entrer.
-
-M. TOUCHARD, _à part_.--Elle le cherchait.
-
-MADAME TOUCHARD.--Eh bien qu'avait-il? Savez-vous enfin la cause de ce
-désordre, de cet air effaré?
-
-M. RONDIN.--Avant de vous répondre, je dois vous demander si vous avez
-en moi confiance pleine et entière.
-
-MADAME TOUCHARD, étonnée.--Mon Dieu, oui...
-
-M. RONDIN.--Me conteriez-vous à moi, votre ami, un secret que vous
-auriez caché à votre mari?
-
-MADAME TOUCHARD.--Je crois qu'oui, si j'en avais. La susceptibilité d'un
-mari nous oblige parfois à leur cacher certaines confidences qu'un ami
-impartial, désintéressé, accueillerait avec plus d'indulgence.
-
-M. RONDIN.--Eh bien! je suis cet ami sincère, désintéressé, et j'attends
-votre confidence.
-
-MADAME TOUCHARD.--Mais je vous ai dit: si j'avais un secret.
-
-M. RONDIN.--Vous en avez un.
-
-MADAME TOUCHARD.--Je vous assure...
-
-M. RONDIN.--C'est sans doute un secret de peu d'importance... et
-pourtant vous compromettriez, en le gardant, votre repos, le bonheur de
-votre époux, la paix de votre ménage...
-
-MADAME TOUCHARD.--Je ne vous comprends pas...
-
-M. TOUCHARD, _qui écoute_.--Elle fait l'innocente... elle nie.
-
-M. RONDIN.--Je suis forcé d'être indiscret et d'insister encore, madame
-Touchard... Je sais tout... je sais que ce matin vous avez charge.
-Joseph d'une commission mystérieuse...
-
-MADAME TOUCHARD, _troublée_,--Monsieur Rondin...
-
-M. RONDIN.--Qu'une dame Gibert a remis une boîte contenant une certaine
-_poudre anonyme..._
-
-MADAME TOUCHARD.--Plus bas, plus bas, monsieur...
-
-M. TOUCHARD, _à part_.--Elle se trouble!
-
-M. RONDIN.--Il y a quinze jours, vous avez acheté une première boîte...
-Quelle est cette poudre? quel emploi en avez-vous fait.
-
-MADAME TOUCHARD.--Monsieur, je ne puis vous répondre... je... je ne
-conçois pas ces questions...
-
-M. RONDIN, _à part_.--C'est étrange! _(Haut.)_ Mais songez aux dangers
-qu'un pareil silence...
-
-MADAME TOUCHARD.--Des dangers!... et lesquels! Je ne comprends pas...
-Monsieur Rondin, mon cher monsieur Rondin, je vous en conjure, ne
-m'interrogez pas... je ne dirai rien... J'aimerais mieux mourir que de
-faire savoir... à mon mari surtout... il est si ridicule pour ces
-choses-là... il ne me pardonnerait de sa vie... Pas un mot, pas un mot,
-monsieur Rondin...
-
-M. TOUCHARD, _entrant_.--C'est inutile!
-
-MADAME TOUCHARD, effrayée.--Il était là!
-
-M. RONDIN, _à part_.--Je ne sais plus que penser.
-
-M. TOUCHARD.--Tremblez, madame! La poudre anonyme est en ce moment entre
-les mains des chimistes... et bientôt...
-
-MADAME TOUCHARD, tombant dans un fauteuil.--Je suis perdue!...
-
-M. RONDIN, _à part_.--Touchard avait-il raison?
-
-Scène XIII.
-
-LES MÊMES, LE MÉDECIN.
-
-LE MÉDECIN, _entrant._--Eh bien! me voilà. Qu'est-ce donc?... Madame
-Touchard se trouve mal?...
-
-MADAME TOUCHARD.--Non, docteur... non... ce n'est rien...
-
-M. TOUCHARD.--Parlez, docteur... vous pouvez parler devant tout le
-monde.
-
-LE MÉDECIN.--Parlez!... parlez!... Vous m'avez chargé d'une jolie
-commission!
-
-M. TOUCHARD.--Le devoir de votre profession...
-
-LE MÉDECIN.--N'est pas de faire rire à mes dépens.
-
-M. TOUCHARD.--Que voulez-vous dire?...
-
-LE MÉDECIN.--Eh parbleu '. que les chimistes se sont moqués de moi quand
-je leur ai remis votre chocolat de santé et votre _poudre anonyme_.
-
-MADAME TOUCHARD, _bas au docteur_.--Monsieur...
-
-LE MÉDECIN, bas.--N'ayez pas peur... on est discret.
-
-M. TOUCHARD.--Ont-ils fait l'analyse?
-
-LE MÉDECIN.--Oui; et le résultat est que votre chocolat, de santé est du
-chocolat de santé.. et votre poudre anonyme... une poudre à blanchir...
-(_Il regarde madame Touchard._)
-
-MADAME TOUCHARD, _bas_.--De grâce!...
-
-LE MÉDECIN, _bas à madame Touchard_.--A blanchir le teint... (_Haut à
-Touchard._) A blanchir... les dents...
-
-M. RONDIN.--Les dents... Ah! ah! ah! ah! (_Il rit aux éclats, M.
-Touchant reste confondu_.) Eh bien! monsieur Touchard?...
-
-M. TOUCHARD, _pétrifié_.--Les dents!...
-
-M. RONDIN.--Eh bien! oui.. les dents!...
-
-M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Mais ce mystère... cette lettre... ce
-secret...
-
-RONDIN, _bas_.--Secret de toilette... le plus inviolable... le plus
-sacré... pour une femme... un peu coquette...
-
-MADAME TOUCHARD.--Mon ami... tu me pardonnes?...
-
-M. TOUCHARD, _avec émotion_.--Adèle!... Adèle!... c'est moi qui implore
-ton pardon...
-
-MADAME TOUCHARD, _étonnée_--Mon pardon?... et pourquoi?...
-
-M. RONDIN, _vivement_. Non, non... du tout... c'est bien vous, Touchard,
-qui avez à pardonner... la dissimulation de votre femme... son manque de
-confiance... (_Bas à Touchard._) Qu'elle ignore toujours...
-
-M. TOUCHARD, _bas_.--Vous avez raison, (_haut à sa femme._) Eh bien!
-j'oublie tout... à condition qu'à l'avenir... Adèle! viens
-m'embrasser... (_M. et madame Touchard s'embrassent._)
-
-M. RONDIN.--Eh! allons donc!
-
-M. TOUCHARD, _à part_.--Quelle leçon!
-
-MADAME TOUCHARD, _au médecin_.--Mais pourquoi faire analyser ce
-chocolat, cette poudre?...
-
-LE MÉDECIN.--Vous m'en demandez plus que je n'en sais... J'assiste à une
-énigme depuis une heure...
-
-MADAME TOUCHARD, _à madame Touchard_.--Rien, rien, madame... une simule
-expérience chimique... Les fabricants mêlent tant de drogues dans leurs
-marchandises...
-
-MADAME TOUCHARD.--Ah!...
-
-M. TOUCHARD, _bas à Touchard_.--Êtes-vous guéri de vos soupçons?
-
-MADAME TOUCHARD, _bas_.--Je me suis trompé une fois... mais la
-prudence...
-
-M. RONDIN, _bas_.--N'est pas de la méfiance...
-
-MADAME TOUCHARD.--Docteur, vous nous restez à diner?
-
-LE MÉDECIN.--Mille remerciements... mes malades m'attendent... Et si M.
-Touchard n'a plus rien à me faire analyser... (M. Touchard lui serre la
-main en riant.) Alors, j'ai bien l'honneur de vous saluer... bon
-appétit... Monsieur Touchard, je vous recommande le chocolat de santé.
-(Il sort.)
-
-Scène XIV.
-
-LES MÊMES, excepté LE MÉDECIN.
-
-M. TOUCHARD, bas à Touchard.--Il se moque de vous... _(Haut.)_ A
-table!... Touchard doit avoir faim, lui qui n'a pas déjeuné...
-(Regardant Touchard.) Nous dînons ici?
-
-MADAME TOUCHARD.--Mais sans doute... comme toujours.
-
-M. RONDIN.--Et après dîner, je vous emmène à Bougival... je vous garde
-jusqu'à la Pentecôte... Ça va-t-il?
-
-MADAME TOUCHARD.--Qu'en dis-tu, mon ami?
-
---Volontiers... oui... je sens que j'ai besoin de changer d'air, de
-train de vie...
-
-M. RONDIN.--Fiez-vous à moi..
-
-MADAME TOUCHARD.--Il faut que Joseph prépare nos paquets...
-(_Appelant._) Joseph! Joseph!
-
-JOSEPH, de la chambre. Eh! madame, je suis enfermé...
-
-M. RONDIN.--Où diable est-il?
-
-M. TOUCHARD, _ouvrant virement la porte_.--Comment! mon pauvre Joseph..
-tu étais là?
-
-JOSEPH, _entrant en scène_.--Vous le savez bien, puisque c'est vous
-qui...
-
-M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Comment! je t'ai enfermé... par
-mégarde?...
-
-JOSEPH.--Mais non... pas par mégarde... puisque vous m'avez du...
-
-M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ah! paresseux... tu dormais là-dedans...
-et tu n'as pas entendu fermer la porte...
-
-JOSEPH, _ahuri_.--J'ai dormi?... Oui, après... mais avant, je suis bien
-sûr...
-
-M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ce pauvre Joseph... Ah! ah! ah!... _(il
-rit.)_
-
-MADAME TOUCHARD et M. RONDIN, riant.--Ah! ah! ah! ah!... ce pauvre
-Joseph!...
-
-JOSEPH, _grognant_.--Ce pauvre Joseph!... ce pauvre Joseph!... Je ne
-sais ce qu'ils ont tous aujourd'hui...
-
-MADAME TOUCHARD.--Tu vas faire nos paquets... nous partons ce soir pour
-la campagne...
-
-JOSEPH.--C'est bon! le pauvre Joseph va faire les paquets... (_Il
-sort_).
-
-M. TOUCHARD.--Ah! il faudra aussi qu'il aille aux bureaux de la _Gazette
-des Tribunaux_, pour dire que l'on m'envoie mon journal à la campagne...
-
-M. RONDIN.--Du tout.. je m'y oppose... Un journal qui vous remplit la
-tête de vols, de crimes, d'assassinats... qui vous inspire des terreurs
-paniques... des défiances absurdes... Croyez-moi, mon cher Touchard, ce
-sont ces lectures-là qui vous avaient frappé l'esprit... Nous ferons
-adresser votre Gazette à votre cousin l'huissier... ça lui sera utile...
-Quant à vous, je vous abonnerai à quelque journal plus divertissant et
-moins sombre... à _l'Illustration_, par exemple... il y a des images...
-cela vous amusera... A table!
-
-_(Ils passent dans la salle à manger.)_
-
-MARC-MICHEL.
-
-
-
-Agriculture.
-
-CONCOURS DE POISSY.--ANIMAUX DOMESTIQUES, EN ANGLETERRE.
-
-Le premier concours de bestiaux institué par arrêté de M. le ministre de
-l'agriculture et du commerce, en date du 31 mars dernier, en faveur des
-propriétaires des animaux les plus parfaits de conformation et de
-graisse, parmi ceux qui sont exposés en vente à Poissy, l'avant-dernier
-jeudi précédant le mardi-gras, a eu lieu jeudi, jour du grand marché, en
-cette ville.
-
-Cette solennité agricole avait attiré un nombre considérable de
-propriétaires, d'éleveurs et d'agriculteurs venus des départements
-voisins et de ceux compris dans un rayon de quarante à cinquante lieues,
-pour admirer les progrès des races bovine et ovine dans ces derniers
-temps. Les concurrents étaient nombreux; mais les conditions du
-concours, mal comprises par plusieurs d'entre eux, ont empêché un
-certain nombre d'y prendre part.
-
-Après avoir examiné attentivement les animaux admis au concours, le jury
-a décerné les primes pour la race bovine. Sur quinze boeufs présentés,
-huit ont été primés.
-
-Le jury a déclaré qu'il n'y avait pas lieu à donner de prime; pour la
-seconde classe, attendu que le poids des animaux se trouvait au-dessous
-de celui fixé par le programme.
-
-Indépendamment des primes, des médailles d'or et d'argent ont été
-également décernées, soit aux propriétaires des animaux, soit aux
-personnes qui les ont fait naître. Le jury s'est transporte sur le
-marché immédiatement après ce premier jugement, et a désigné pour le
-boeuf gras un boeuf de robe blanche, du poids de l,370 kilog.,
-appartenant à M. Cornet, qui a été acheté par MM. Rolland, au prix de
-4,000 fr.
-
-Certes, nous avons vu là des animaux magnifiques, d'une taille énorme,
-parfaitement engraissés et faisant honneur à l'éleveur qui les fournit;
-mais, et c'est une chose assez pénible à dire, cela ne prouve presque
-rien en faveur de l'industrie agricole de la France, parce que ces
-boeufs de choix ne représentent jamais une race, mais un individu isolé,
-ayant acquis, par des circonstances particulières, de grandes
-dimensions.
-
-Je ne prétends point, dans cet article, rehausser le mérite de
-l'agriculture anglaise aux dépens de la notre; je m'abstiens tout à fait
-de juger une question d'un si haut intérêt, et qui d'ailleurs
-enchaînerait à des discussions qui ne seraient point ici à leur place.
-Je me bornerai donc à citer quelques faits relatifs à l'éducation des
-animaux domestiques, et nos lecteurs en tireront les conséquences qu'ils
-jugeront à propos. Je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que la
-France, grâce à la fertilité de son sol, à son climat et à l'industrie
-de ses habitants, peut devenir le pays agricole le plus riche du monde,
-à partir du jour où notre législation voudra s'occuper sérieusement de
-l'agriculture.
-
-Parmi tous les animaux domestiques, le boeuf commun (_bos taurus_ Lin.),
-est sans contredit le plus utile, puisqu'à lui seul il peut suppléer à
-tous les autres. Il présente deux variétés très-tranchées, et chaque
-variété a fourni un certain nombre de races résultant du climat et de
-l'éducation.
-
-La première variété est celle du zébu, appartenant à l'Asie et à
-l'Afrique. Elle se distingue de notre boeuf d'Europe à une ou deux
-loupes graisseuses, en forme de bosse, qu'elle a sur le garrot, et à sa
-taille généralement plus petite, quoique cependant le zébu de
-Madagascar, qui n'a qu'une bosse, atteigne souvent de très-grandes
-dimensions. Du reste, nous n'avons pas à nous en occuper ici.
-
-La seconde variété est celle du boeuf d'Europe, et, quoi qu'on en dise,
-c'est la plus belle et la plus utile. Son histoire, qui serait fort
-difficile à faire, offrirait un grand intérêt, parce qu'elle ne serait
-réellement, si on la faisait bien, qu'un chapitre de l'histoire générale
-de l'industrie humaine. Après le mouton, il n'est pas un animal qui ait
-été autant travaillé par l'homme, et qui porte plus ostensiblement le
-sceau de son antique servitude. Les circonstances de sa domesticité ont
-également affecté son moral et son physique, en raison du but d'utilité
-qu'on s'est proposé de tirer de ce précieux animal. Pour que nous
-puissions juger en connaissance de cause des modifications que les
-Anglais ont fait éprouver à cette espèce, il faut d'abord que nous
-sachions ce qui constitue sa beauté, car, quoique l'on ne mette pas la
-même importance aux belles formes des boeufs qu'à celles des chevaux,
-elles doivent cependant être prises en considération, puisqu'elles
-décident des services que l'on peut en attendre.
-
-Les boeufs les plus recherchés sont ceux qui ont la tête courte et
-ramassée; le front large; les oreilles grandes, bien velues et bien
-unies; les cornes fortes, luisantes et de moyenne grandeur; les yeux
-gros et noirs; le mufle gros et camus; les naseaux bien ouverts; les
-dents blanches et égales; les lèvres noires; le cou charnu, court et
-gros; les épaules grosses; la poitrine large; le fanon pendant sur les
-genoux: les reins larges; les flancs grands; les hanches longues; la
-croupe épaisse; les jambes et les cuisses grosses, courtes, nerveuses;
-le dos droit et plein; la queue descendant jusqu'à terre, et garnie de
-poils touffus, luisants et fins; les pieds fermes; le cuir épais et
-maniai le; les ongles courts et larges. On reconnaît qu'un boeuf est
-d'une mauvaise constitution à son poil hérissé, rude et terne.
-
-Quant à la vache, il lui faut d'autres qualités: elle doit être, eu
-égard à sa race, d'un grand corsage. Elle doit avoir le ventre gros;
-l'espace compris entre la dernière fausse-côte et les os du bassin un
-peu long; le front large; les yeux noirs, ouverts et vifs; la tête
-ramassée; le poitrail et les épaules charnus; les jambes grosses et
-tendineuses; les cornes belles, polies et brunes; les oreilles velues;
-les mâchoires serrées; le fanon pendant; la queue longue et garnie de
-poils; la corne du pied petite et d'un bien jaune; les jambes courtes;
-le pis gros et grand; les mamelons ou trayons gros et longs.
-
-Nous donnons ici les figures d'un taureau et d'une vache du
-Northumberland, dessinées avec la plus scrupuleuse exactitude par MM.
-Kirk et T. Bretiami, célèbres peintres d'animaux en Angleterre. Ces
-figures sont les portraits de deux animaux qui ont remporté un prix en
-1843, au grand meeting agricole de la ville de Derby.
-
-Pour peu que le lecteur compare ces deux figures avec la description
-généralement reçue que nous avons donnée du boeuf et de la vache, ou
-simplement avec les plus beaux individus de ce genre que nous possédons
-en France, il s'apercevra facilement que les Anglais n'ont pas les mêmes
-idées que nous sur ces animaux. En effet, pour nous, le boeuf semble
-plutôt être choisi pour le travail que pour la boucherie, on désire
-qu'il ait la jambe forte et le pied sûr, de la force et conséquemment
-une grosse charpente, etc. Les Anglais, au contraire, spéculent plus sur
-la chair du boeuf que sur son travail, et ils exigent par conséquent
-qu'il ait les os petits, les formes élancées mais susceptibles de se
-remplir à l'engrais. De ce fait, il résulte une haute question en
-économie, celle de savoir s'il serait plus utile, pour l'agriculture
-Française, de cultiver les terres avec des chevaux qu'avec des boeufs;
-et si cette question était résolue en faveur des chevaux, comme elle
-l'est en Angleterre ainsi que dans quelques parties de la France, il n'y
-a pas de doute que nous devrions élever les boeufs comme on le fait au
-delà de la Manche, et perfectionner nos races par les mêmes moyens et
-pour le même but. Or, ces moyens sont faciles, et nous allons les
-décrire.
-
-La première chose à laquelle les fermiers anglais mettent une grande
-importance, c'est le choix du taureau et de la vache pour
-l'accouplement. Les plus grandes vaches leur paraissent toujours
-préférables quand elle n'ont pas des défauts essentiels. Il en est de
-même pour le taureau, mais ils recherchent pour les deux, les individus
-élancés, dont les jambes sont très-fines, courtes, et les os petits,
-avec la tête courte et légère, ce qui est le contraire chez nous.
-
-Le taureau n'est dans toute la vigueur de son âge que depuis trois
-jusqu'à cinq ans, et c'est dans cet intervalle qu'il donne les plus
-beaux extraits. Mais encore faut-il qu'il n'ait, pas été épuisé par
-plusieurs montes consécutives, car dans ce cas ses produits sont
-toujours faibles et souvent d'une mauvaise nature. Ceci doit s'entendre
-particulièrement de la race dont nous avons donné plus haut les figures,
-car les Anglais en possèdent une autre à cornes longues, dans le
-Lancashire, qui est propre à l'accouplement dès l'âge de deux ans, et
-qui peut durer six ans si on ne l'excède pas. Nous la représentons ici,
-dessinée par les artistes plus haut cités, et ayant également remporté
-un prix au grand meeting de la Société d'Agriculture de Derby.
-
-[Illustration: Taureau du Northumberland, race du Holstein, ou _dutch
-breed_ des Anglais.]
-
-[Illustration: Vache du Northumberland, ou _dutch breed_.]
-
-[Illustration: _The long-horned, or Lancashire breed_, des Anglais.]
-
-La vache peut produire en deux ans, mais si l'on veut en obtenir de
-beaux extraits il ne faut lui donner le taureau qu'à trois.
-
-Bakewell, Fowler, Pagel et Princeps, ces fameux éleveurs qui ont excité
-l'admiration de l'Angleterre en donnant naissance à plusieurs races
-nouvelles et précieuses, n'ont point employé d'autres procédés que ceux
-que l'on peut déduire de ce que nous venons de dire. Pour obtenir une
-race de bétail à cornes d'une grande valeur pour la boucherie, et chez
-laquelle la chair et la graisse fussent en plus forte proportion,
-relativement aux os, que chez les races ordinaires, ils choisissaient le
-taureau ou la vache de grande taille, à jambes courtes et fines et à
-tête petite. Les sujets qui naissaient de cet accouplement étaient
-accouplés eux-mêmes avec des individus chez lesquels ces caractères se
-remarquaient d'une manière éminente; dans le cas où ils n'en trouvaient
-pas de tels, ils accouplaient les génisses et les veaux avec leur père
-et mère, et par suite les frères avec les soeurs. Si le hasard venait à
-leur présenter un animal étranger qui se rapprochât davantage du type
-qu'ils avaient en vue, ils l'accouplaient avec celui de leurs sujets
-qu'ils regardaient comme le plus parfait. De cette manière, avec le soin
-d'apporter l'attention la plus scrupuleuse dans le choix des sujets, ils
-obtenaient, après plusieurs générations, une race que l'on pouvait
-regarder connue tout à fait nouvelle, puisqu'elle ne ressemblait qu'en
-partie aux animaux dont elle tirait son origine.
-
-Une variété nouvellement importée, ou produite depuis peu par le
-croisement ou les moyens indiqués plus haut, se perdrait bientôt si on
-négligeait la précaution de la maintenir en choisissant toujours, pour
-la reproduction, les individus les plus parfaits de cette race. Tant
-qu'on ne possède qu'un petit nombre d'individus, l'accouplement doit
-avoir lieu, comme le disent les éleveurs anglais, _breeding in and in_,
-c'est-à-dire toujours dans le même sang, en alliant les animaux de la
-plus proche parenté.
-
-On a prétendu que les descendants des animaux produits par un
-accouplement entre pioches parents dégénéraient, c'est-à-dire perdaient
-les qualités distinctives de leur race. Je ne discuterai point cette
-opinion, mais quant à l'espèce du boeuf en particulier, elle ne me
-paraît qu'une hypothèse basée sur des observations vicieuses et
-incomplètes; l'expérience ne l'a jamais confirmée, et elle est en
-opposition avec un grand nombre de faits positifs. Nous pouvons montrer,
-par un exemple remarquable, la vérité de cette assertion. Au grand
-meeting de Derby en 1843, M. W. Barnard, Esq., présenta un taureau dont
-nous donnons ici le portrait scrupuleusement exact.
-
-Ce bel animal, qui est devenu un véritable type de race, provient
-cependant de celle du Northumberland ou _dutch breed_ des Anglais, sans
-croisement et par l'alliance de la plus proche parenté.
-
-Aux méthodes que nous venons de décrire pour perfectionner leurs
-variétés de bestiaux, les Anglais joignent quelques soins particuliers
-que nous allons rapidement esquisser, et sans lesquels tous les autres
-moyens seraient superflus.
-
-Pendant la gestation, on ne fait travailler les vaches à aucuns travaux,
-on les traite doucement, et l'on évite de les laisser courir, sauter des
-fossés ou des haies; on les préserve du froid et des grandes pluies, et
-on les nourrit plus abondamment que de coutume. Le sol de l'écurie où
-elles reposent est horizontal et non incliné du côté de la croupe, ou,
-s'il l'est un peu pour favoriser l'écoulement des urines, on tient la
-litière plus haute de ce côté que de celui du train de devant; on donne
-de l'air à leur étable pour qu'elle ne soit pas trop chaude; elle doit
-être propre, sèche, bien aérée, au moyen de croisées que l'on tient
-ouvertes pendant la nuit en été. Quelques éleveurs parquent leurs
-vaches, portières et laitières, et les laissent dans le parc jour et
-nuit pendant toute la belle saison; mais il faut qu'il y ait des arbres
-pour les garantir des rayons du soleil, et de l'eau où elles puissent
-aller boire. Quelquefois, faute d'arbres, on leur élève un hangar ouvert
-à tous vents, et qui sert non-seulement à leur donner de l'ombrage, mais
-encore à les préserver de la pluie. Jamais ces animaux ne sont conduits
-dans des pâturages trop humides ou marécageux, et, si la nourriture
-qu'elles y trouvent est trop peu abondante, on y supplée chaque soir au
-moyen d'une ration de trèfle, de luzerne, de turneps, etc. Pendant
-l'hiver, on leur donne à l'écurie, outre du foin, du son, de la luzerne
-sèche ou du sainfoin. Enfin, en les faisant entrer et sortir de
-l'étable, on a soin qu'elles ne se froissent pas les unes les autres.
-Par ces moyens on prévient toujours l'avortement, et le foetus prend un
-beau développement dans le sein de sa mère. En France, on est dans
-l'usage de traire une vache jusqu'à ce que son lait soit épuisé, ou on
-ne cesse de la traire que quinze jours avant qu'elle mette bas; en
-Angleterre on cesse trois mois avant, et on le fait peu à peu pour ne
-pas lui occasionner des engorgements.
-
-[Illustration: Taureau à cornes courtes, ou _short horned bull_.]
-
-[Illustration: Bélier de Leicester.]
-
-[Illustration: Bélier de Leicester, portant sa toison.]
-
-Le terme moyen de la gestation est de 288 jours; le plus court pour les
-vieilles vaches est de 270 jours; et, pour les génisses qui portent pour
-la première fois, il est de 309; pour toutes, jamais il ne dépasse le
-321. Les approches du vêlage se manifestent par l'abaissement des flancs
-et de la croupe, par la grosseur du pis, par l'agitation de l'animal, et
-par un écoulement rougeâtre. Dans ce cas, il faut se tenir constamment
-prêt à donner des secours à l'animal, si cela devient nécessaire; mais
-il faut bien s'en garder, si l'accouchement est naturel; et, dans ce
-cas, on doit rester tranquille spectateur. La plus grande propreté doit
-régner autour de la vache. Non-seulement on renouvelle la litière, mais
-encore on en augmente la masse, et on en met beaucoup plus sous les
-jambes de derrière, afin que cette partie du corps soit plus haute que
-celle de devant. Si l'on est en hiver, l'étable est tenue fermée; si
-c'est, au contraire, en été, l'on donnera beaucoup d'air; dans l'un et
-l'autre cas, les Anglais se gardent bien de couvrir la vache, comme cela
-se pratique dans quelques parties de la France, en Flandre et ailleurs.
-
-[Illustration: Cochon nain du comté d'Essex.]
-
-Il arrive parfois que la vache fait deux veaux. On ne lui en laisse
-qu'un à l'instant même, si on tient à avoir une belle bête de race. Dans
-le cas contraire, on les lui laisse tous deux pendant trois semaines
-seulement. Dès les premiers moments de sa naissance on évite de toucher
-le veau, s'il n'y a pas une nécessité absolue, car le moindre effort
-qu'il ferait pour échapper aux attouchements pourrait compromettre sa
-croissance, et les Anglais insistent beaucoup sur ce point. Du reste, on
-lui donne les soins ordinaires, comme chez nous.
-
-[Illustration: Le Cochon croisé.]
-
-[Illustration: Truie croisée anglaise.]
-
-Un abus qui existe chez beaucoup de nos fermiers, et qui a même été
-préconisé par la plupart de nos auteurs, consiste à séparer le veau de
-sa mère. Les éleveurs, de l'autre côté de la Manche, ont renoncé à se
-procurer ainsi un peu de lait et de beurre aux dépens du jeune animal;
-ils le laissent libre de prendre le pis aussi souvent et aussi longtemps
-que la nature le demande. Ils savent très bien que plus le veau tète
-plus il acquiert de force et de taille; aussi ne le sèvrent-ils que
-beaucoup plus lard que nous, surtout si c'est un taureau qu'ils veulent
-élever, ou une génisse de race. Ils le placent dans une étable sèche et
-chaude, avec beaucoup de litière en hiver, parce que le veau craint
-également le froid et l'humidité.
-
-Quand il s'agit de le sevrer, ils commencent à l'habituer à boire du
-lait écrémé, tiède, dans lequel ils délaient un peu de farine et du son;
-puis ils remplacent cette boisson par une nourriture un peu moins
-liquide, dont la pomme de terre, cuite fait la base; viennent ensuite
-les turneps coupés en tranches bien minces; et, enfin, l'herbe; mais on
-a soin alors de lui donner, soir et matin, un peu de paille fraîche
-d'orge ou d'avoine, légèrement battue ou hachée, et aiguisée avec du
-sel. L'animal ne tarde pas à se nourrir comme les autres boeufs,
-seulement on ne lui épargne pas la nourriture, parce que, plus elle est
-abondante et de bonne qualité, plus le veau prend d'accroissement.
-
-Voici des remarques qui ont été faites; la farine de fèves, de pois ou
-d'avoine, délayée dans l'eau, fait contracter au veau un ventre pendant,
-l'animal devient court, mal bâti, et ne tarde pas à mourir.. Les pois
-gris lui donnent une chair blanche; le blé crevé dans du lait rend sa
-chair rouge; l'orge lui donne le dévoiement.
-
-Nous ne parlerons pas dans cet article de la manière dont les Anglais
-engraissent leur bétail, parce que, sur ce point, nous ne leur cédons en
-rien, notre but étant simplement de montrer comment ils parviennent à
-créer des races _à petits os_ et plus avantageuses que les nôtres, nous
-terminerons là ce que nous avons à dire sur ce sujet.
-
-Les principes que nous venons d'exposer pour l'amélioration des races de
-boeufs, les Anglais les ont appliqués à tous les animaux domestiques, et
-surtout à ceux destinés à la boucherie. Il n'est pas un agronome
-français un peu instruit qui n'ait vu avec admiration comment ils sont
-parvenus à créer des moutons qui n'ont pas d'os pour ainsi dire, et dont
-l'augmentation prodigieuse du chair et de graisse n'a porté aucun
-préjudice ni à la finesse ni à l'abondance de la laine. Plusieurs de ces
-animaux, ont été présentés à la société royale d'agriculture de Derby,
-et ont été dessinés par les peintres que nous avons cités, il ne faut
-pas chercher dans ces figures les caractères ordinaires que les
-naturalistes emploient pour déterminer les races de moutons, car tout a
-disparu, contours, grâces, légèreté, sous des masses informes de laine
-et de graisse; et les êtres dont ces peintres ont rendu fidèlement le
-portrait sont presque devenus purement artificiels: ils doivent tout à
-l'industrie humaine, et ont entièrement perdu les caractères de leur
-nature primitive.
-
-L'individu ici représenté a remporté le premier prix de la société, et a
-été présenté par M. Pawlett. Il appartient évidemment à la race
-perfectionnée que Dewick (_a general History of Quadrupeds_, p. 63.) a
-décrite sous le nom de _the Leicestershire improved breed_. Nos
-lecteurs, en voyant cette masse presque sans formes anatomiques, auront
-de la peine à croire, ce qui est cependant vrai, que l'animal est
-représenté nouvellement dépouillé de sa laine.
-
-En Angleterre, on élève comme en France plusieurs variétés du cochon
-domestique, et il n'est pas rare de trouver des individus de la grande
-race à oreilles pendantes (_the common boar_) qui pèsent jusqu'à 300 et
-350 kilogrammes. Sous le rapport de l'engraissement de ces animaux,
-plusieurs de nos départements peuvent, jusqu'à un certain point,
-rivaliser avec les Anglais; mais, sous celui de l'amélioration des
-races, nous devons le dire, nous sommes restés bien loin derrière eux.
-Ces insulaires ont parfaitement compris que, dans ces animaux, ce
-n'était pas la grande taille qu'ils devaient rechercher, mais la ténuité
-des os, la fécondité et la délicatesse de la chair et du lard. Par des
-calculs positifs, ils ont démontré que deux cochons de 100 kilogrammes
-chacun ne coûtent pas plus en soins et en nourriture qu'un seul animal
-de 200 kilogrammes. Partant de là, ils ont d'abord tenté des expériences
-sur le cochon de Siam ou du cap de Bonne-Espérance, qu'ils confondent
-avec celui de la Chine, et dont ils ont obtenu une très petite variété.
-Nous donnons ici le portrait de celui qui a remporté le prix au concours
-de Derby.
-
-Cette variété est fort estimée par la délicatesse de sa chair; mais ses
-dimensions étant tout à fait trop petites, ils ont reprit le cochon de
-Siam pour le croiser avec leur cochon commun, et ils ont ainsi créé une
-nouvelle race de taille moyenne, que nous représentons ici.
-
-Cette race offre des qualités précieuses: elle atteint ordinairement la
-grandeur d'un cochon commun de moyenne taille; les os sont extrêmement
-petits; le jambes grêles et courtes; le ventre touchant presque à terre;
-les oreilles sont assez longues, presque droites ou fort peu pendantes;
-le museau est court et concave en dessus; le front bombé, et le cou
-d'une épaisseur énorme. Robuste comme le cochon commun, cet animal a sur
-lui l'avantage de s'engraisser plus vite et beaucoup mieux. Sa femelle,
-que nous représentons ici, a des qualités précieuses, sous le rapport de
-sa fécondité.
-
-Bewick dit avoir vu dans le comté de Durham, chez le chevalier Arthur
-Mowbray, une truie de cette race suivie de dix-neuf petits de la même
-portée, et faisant chaque année trois portées presque aussi nombreuses.
-Il y aurait de l'exagération dans ce que raconte l'auteur, que cette
-race perfectionnée, inconnue de nos cultivateurs, serait encore une des
-plus fécondes et des meilleures sous le rapport économique.
-
-Je le répète, nos éleveurs n'ont rien ou n'ont que fort peu à envier aux
-Anglais quant à l'art d'engraisser le bétail et les autres animaux
-domestiques; mais ils ont beaucoup à faire et à apprendre pour remplacer
-les chétives races encore si communes en France, par des variétés aussi
-précieuses et aussi belles que celles qui couvrent le sol de
-l'Angleterre.
-
-
-
-Bulletin bibliographique.
-
-_Cours de Littérature dramatique_, ou l'Usage des passions dans le
-drame; par M. Saint-Marc Girardin, professeur de la Faculté des Lettres
-de Paris, membre du conseil royal de l'instruction publique. 1 vol.
-in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_, 3 fr. 50.
-
-Ce petit livre a déjà fait parler de lui; on l'a loué et critiqué outre
-mesure. Si les secrets des élections académiques n'étaient pas révélés
-d'avance, on pourrait croire qu'il a valu à son auteur le fauteuil de
-Campenon. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, nous ne
-tenterons pas de faire dans ce bulletin la critique pure et
-transcendante, pour nous servir d'expressions consacrées. Au lieu donc
-de demander compte à M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour
-_Cours de Littérature dramatique_ pourrait ou devrait contenir, nous
-nous bornerons à apprendre, aussi brièvement que possible, aux lecteurs
-de _l'Illustration_ ce qu'ils peuvent être certains d'y trouver.
-
-M. Saint-Marc Girardin expose ainsi, dans un simple avertissement de
-deux pages, le but de son ouvrage. «J'ai cherché à montrer, dit-il,
-comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septième siècle,
-exprimaient les sentiments et les passions les plus naturels au coeur de
-l'homme, la tendresse paternelle et maternelle, l'amour, la jalousie,
-l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprimés de
-nos jours dans un pareil sujet; les réflexions morales arrivent
-naturellement à côté des réflexions littéraires, et j'ai aimé à montrer
-autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon goût et la bonne
-morale...»
-
-_De la nature de l'Émotion dramatique_, tel est le titre du premier
-chapitre. Après avoir constaté que le spectacle de la vie humaine et
-l'imitation de nos sentiments et de nos caractères est la principale
-cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de déterminer
-quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la première
-condition de l'émotion dramatique, c'est que la passion qui l'excite
-soit vraie; or, au théâtre il n'y a de vrai que ce qui est général et ce
-que tout le monde ressent. Le coeur ne s'émeut qu'aux choses qui sont
-communes à tous les hommes: la curiosité, les bizarreries, les
-exceptions ne le remuent pas. C'est la déjà une des principales
-différences à noter entre notre théâtre ancien et notre théâtre moderne.
-Le théâtre ancien prend pour sujet les passions du coeur humain les plus
-générales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la
-jalousie, la colère et les passions qui sont simples de leur nature. Il
-les représente simplement. Le théâtre moderne, au contraire, cherche, en
-fait de passion, les exceptions et les curiosités avec autant de soin
-que le théâtre ancien les évitait. Or, les exceptions et les curiosités
-ont, en littérature, deux grands défauts: la monotonie et l'exagération.
-
-La seconde condition de l'émotion dramatique, c'est de s'adresser à
-l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu'à l'esprit;
-c'est à l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche à
-émouvoir les sens, il se dégrade. En outre, de toutes les émotions qui
-viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine,
-l'émotion dramatique est la plus complète. Aucun art ne peut plus
-aisément approcher de la réalité que l'art dramatique, et cependant il
-se perd s'il s'en approche trop et s'il se confond avec elle. Le
-spectacle doit être la plus grande des illusions de l'art, mais il doit
-rester une illusion. Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du
-corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en
-est aussitôt puni par une prompte décadence.
-
-Ces principes posés et expliqués, M. Saint-Marc Girardin en fait
-immédiatement l'application. Sa méthode, préférable peut-être pour un
-cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingénieuse. Il ne suit
-aucune des classifications adoptées jusqu'alors. Prenant un sujet, le
-suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le développe dans une
-longue et spirituelle conversation, sans s'inquiéter jamais d'aucune
-imite, passant tour à tour de l'antiquité aux temps modernes,
-rapprochant les Grecs ou les Romains des Français du dix-neuvième
-siècle, et tirant de ces comparaisons imprévues des aperçus pleins
-d'intérêt et de vérité.
-
-Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a étudié jusqu'à ce jour
-l'usage dans le drame, seul les émotions qui tiennent à la douleur
-physique et à la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie,
-l'amour paternel, l'égoïsme paternel, l'ingratitude des enfants, la
-clémence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore,
-comme on le voit par cette énumération, un grand nombre de passions à
-étudier: mais ce premier volume doit être et sera bientôt, nous
-l'espérons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute
-critique, jugeant l'ensemble et les détails de cet important travail,
-pourra prononcer ses arrêts suprêmes en connaissance de cause.
-
-Pour montrer comment M. Saint-Marc Girardin a compris et traite son
-sujet, nous analyserons le chapitre III, intitulé: De la lutte de
-l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le théâtre
-et la littérature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours
-seulement la littérature, sans cesser de prendre la souffrance morale
-pour sujet, a poussé cette souffrance jusqu'à la douleur physique. Elle
-a, chose curieuse, matérialisé la douleur morale; tandis que les Grecs,
-qui représentaient volontiers la douleur physique, l'idéalisaient à
-l'aide du beau. Ils s'élevaient ainsi du corps à l'esprit; nous suivons
-la pente contraire. Ils s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme
-chrétien; nous semblons redescendre vers le matérialisme païen.
-
-Autrefois l'expression des sentiments tenait de la nature des sentiments
-mêmes; elle avait quelque chose de pur et d'élevé; souvent même elle
-était trop abstraite. Chaque sentiment de l'âme a, pour ainsi dire, une
-sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui désigne
-la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui désigne le
-sentiment; c'était l'âme humaine enfin, et non le corps, que la
-littérature s'efforçait de mettre en relief. De nos jours on a voulu,
-non plus seulement dessiner les sentiments du coeur humain; on a voulu
-les sculpter si on peut dire ainsi, et comme, par la finesse de leur
-nature, ils échappaient au ciseau des Michel-Ange de la littérature, il
-a fallu, bon gré, mal gré, au lieu du sentiment, prendre la sensation.
-La sensation, en effet, est plus grosse et plus robuste; elle a plus de
-masse et plus de saillie; elle se prête mieux aux procédés de ce genre
-de style.
-
-Cette prépondérance de la sensation sur le sentiment est un des plus
-singuliers effets du style moderne. Nous ne représentons, comme nos
-devanciers, que les passions de l'âme, la haine, la colère, la jalousie,
-l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les représentons comme des
-passions du corps, nous les matérialisons, croyant les fortifier; nous
-les rendons brutales pour les rendre énergiques. C'était une des règles
-de l'ancien ne poétique d'aider à ce que les passions ont de pur et
-d'immatériel, et de résister à ce qu'elles ont de grossier et de
-terrestre. C'était ce que les anciens appelaient purifier les passions.
-Nous faisons le contraire; nous aimons à pousser la passion morale
-jusqu'à l'imitation de la passion matérielle; il semble que nous n'ayons
-foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutôt une
-contorsion physique. Sans les convulsions du corps, nous refusons de
-croire aux émotions de l'âme.
-
-A l'appui de ses réflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages
-du _Philoctète_ de Sophocle et du roman _Notre-Dame de Paris_, de M.
-Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du poète grec qui a laissé à son
-héros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur
-physique, mais qui a soin de lui donner des passions morales capables de
-compenser l'émotion causée par l'aspect de ses souffrances. Dans le
-Philoctète de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art
-merveilleux les émotions morales et les souffrances matérielles; elles
-se font pour ainsi équilibre les unes aux autres, et c'est dans cet
-équilibre que consiste la beauté du personnage de Philoctète. Jamais le
-genre de pitié que nous inspirent ses souffrances, jamais cette pitié
-que j'appellerais volontiers la pitié du corps, n'y est poussée trop
-loin, parce qu'elle est relevée et remplacée à propos par une autre
-pitié plus douce et plus noble, celle de l'âme, et que nous inspirent
-ses émotions de joie et de reconnaissance, et même sa colère et sa
-haine. Avec cet art de tempérer les passions les unes par les autres,
-l'excès, et par conséquent la contorsion morale ou physique, devient
-impossible. Voyez, au contraire comment M. Victor Hugo peint le
-désespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui
-enlever sa fille qu'elle vient à peine de retrouver.
-
-«Lorsque la mère entendit les piques et les leviers saper sa forteresse,
-elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une
-vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage
-lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient.
-Tout à coup elle prit un pavé et le jeta à deux poings sur les
-travailleurs. Le pavé mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha
-personne et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan; elle
-grinça des dents. Tout à coup elle vit la pierre s'ébranler, et elle
-entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors
-elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques
-instants et s'écria. Et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt
-déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait, comme si toutes
-les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la
-fois... «Ho! ho! ho! mais c'est horrible; vous êtes des brigands!...
-Est-ce que vous allez vraiment me prendre ma fille? Je vous dis que
-c'est ma fille! Oh! les lâches! oh! les laquais bourreaux! misérables
-goujats! Assassins! Au secours! au secours! au feu!--Mais est-ce qu'ils
-me prendront mon enfant comme cela? Qu'est-ce donc qu'on appelle le bon
-Dieu?» Alors, s'adressant à Tristan, écumante, l'oeil hagard, à quatre
-pattes comme une panthère, et tout hérissée...»
-
-«Je m'arrête, s'écrie M Saint-Marc Girardin après avoir cité ce passage.
-Dans Ovide la métamorphose serait déjà commencée; car ce n'est plus une
-douleur humaine que cette rage de la panthère à qui le chasseur arrache
-ses petits; ce n'est plus ni une femme ni une mère que je vois, c'est
-une folle furieuse, c'est une bête féroce; la colère s'est changée en
-fureur, l'instinct a remplacé le sentiment, l'âme a cédé au corps.
-Éloignons-nous en répétant le beau vers de Terence:
-
- Homo sum, atque humani nihil a me alienum puto.
-
-«Je suis homme, et je ne me laisse toucher qu'à ce qui est humain.»
-
-Nous avons exposé le plan et la méthode de M. Saint-Marc Girardin; nous
-avons dit quelles étaient les passions dont il avait étudié l'usage dans
-le drame; nous venons de montrer comment il appliquait sa méthode. Pour
-compléter cette analyse rapide, il ne nous reste plus qu'à citer les
-principaux ouvrages anciens et modernes qu'il a rapprochés comparés dans
-ce premier volume. Ce sont l'_Iphigénie_ d'Euripide l'_Angela_ de M.
-Victor Hugo; l'_Hamlet_ de Shakespere et la _Pamela_ de Richardson: le
-_Werther_ de Goethe et le _Chatterton_ de M. de Vigny; _Horace, le Cid_
-et _le Menteur_ de Corneille et _le Roi s'amuse_ de M. Victor Hugo; _le
-Paria_ de Casimir Delavigne et _Dupuis et Desronais_ de Colle; l'_Oedipe
-à Colone_ de Sophocle, _le Roi Lear_ de Shakespere et _le Père Goriot_
-de M. de Balzac: _l'Heauton Timorumenos_ de Terence et l' _Enfant
-Prodige_ de Voltaire; _le Père de Famille_ de Diderot; _le Fils Ingrat_
-de Piron et _les deux gendres_ de M. Étienne; _Lucrèce Borgia_ de M.
-Victor Hugo et l'_Orphelin de la Chine_ de Voltaire, etc; la _Mérope_ de
-Torelli, de Maffei, de Voltaire et d'Alfieri; l'_Andromaque_ d'Homère,
-d'Euripide et de Racine.
-
-Dans son dernier chapitre, M. Saint-Marc Girardin s'est efforcé de
-prouver que la littérature exprime souvent l'état de l'imagination d'un
-peuple plutôt que l'état de la société. La comparaison qu'il a faite lui
-semble défavorable à la société moderne, et il se demande si
-l'altération qu'a subie évidemment l'expression des sentiments généraux
-du coeur humain est un signe de l'altération de ces sentiments; en
-d'autres termes, si la littérature est aujourd'hui l'expression de la
-société.--Cette question, qu'il a traitée d'ailleurs trop brièvement, il
-la résout par la négative. Dans son opinion, la société écrit et parle
-d'une façon et agit de l'autre, et le plus sûr moyen de ne pas la
-connaître, c'est de la juger d'après ses paroles ou ses actions. Ainsi,
-loin que la littérature moderne soit faite à l'image de la société, on
-croirait qu'elle en a voulu prendre le contre-pied, tant la société la
-dément par ses moeurs par ses actions!... «Dirons-nous pour cela, se
-demande M. Saint-Marc Girardin, que la société n'a rien prêté à la
-littérature? Non, ces passions effrénées, ces caractères hideux, ces
-crimes insolents et goguenards qui composent le fond de la littérature,
-la littérature les a pris dans les pensées, sinon dans les moins de
-notre société, dans notre imagination, sinon dans notre caractère.»
-
-M Saint-Marc Girardin résume ainsi en terminant les réflexions générales
-qui composent ce dernier chapitre: «Notre littérature ne représente pas
-notre société; elle n'en représente que les caprices d'esprit, elle n'en
-exprime que les fantaisies. Ce n'est donc pas condamner les moeurs de
-notre époque, que d'en attaquer les opinions morales, car les unes sont
-presque indépendantes des autres. Mais comme, avec le temps, ces
-opinions influent, soit sur la littérature, dont les créations
-deviennent moins pures, soit sur la conscience publique, qui devient
-aussi moins hardie à répudier le mal, il est du devoir de la critique et
-de la morake de signaler les altérations que la littérature fait subir à
-l'expression des sentiments principaux du coeur humain, de ces
-sentiments qui sont le sujet éternel de la littérature dramatique.
-Certes, quel que soit le travestissement et la dégradation qu'aient
-souffert dans les drames ou dans les romans, les grandes et simples
-affections de l'homme, telles que l'amour paternel et l'amour maternel,
-on est sûr de les retrouver toujours pures et fortes dans le coeur d'un
-père et d'une mère. Mais les nations chez lesquelles la littérature
-conserve à ces pensées toute leur pureté originelle, en même temps
-qu'elle en garde le dépôt inaltérable, ont la double gloire des beaux
-ouvrages et des bonnes moeurs.»
-
-
-
-Modes
-
-TRAVESTISSEMENTS.
-
-[Illustration: Costume suisse.]
-
-[Illustration: Batelière.--Mousquetaire.]
-
-
-
-AMUSEMENTS
-DES SCIENCES.
-
-SOLUTION DES QUESTIONS
-PROPOSÉES
-DANS LE 18e Nº.
-
-1. Quelque étrange que paraisse notre première question, elle n'en est,
-pas moins susceptible, d'une solution fort simple que voici:
-
-Attachez l'une à l'autre les deux extrémités de votre corde de manière à
-faire une corde sans fin; enroulez-la sur la gorge de la poulie
-supérieure B à la bouche du puits, et, pour la maintenir dans un degré
-de tension convenable, enroulez, aussi la partie, inférieure de cette
-corde sur une seconde, poulie A mobile autour d'un axe fixe, et plongée
-dans l'eau, ainsi que le représente la figure. Imprimez ensuite un
-mouvement de rotation rapide à la poulie B au moyen de la manivelle M:
-la corde, en s'enroulant successivement autour des poulies A et B qui
-tournent autour de leurs axes, ramènera du fond du puits une quantité
-très notable d'eau, qui pourra être projetée et reçue dans un réservoir
-R placé à la partie supérieure du puits, un peu au-dessous du point le
-plus élevé qu'atteigne la corde.
-
-Cette machine, si singulière par sa simplicité même, porte le nom de
-_Véra_, facteur de la poste aux lettres à Paris, qui en conçut l'idée en
-voyant la grande quantité d'eau qu'entraînait avec elle, entre ses
-aspérités, une corde qu'on tirait de la Seine. On conçoit qu'elle puisse
-rendre de bons services dans certaines circonstances particulières,
-notamment si l'on venait à manquer de vases convenables pour l'élévation
-de l'eau. Mais il est bien certain que son _effet utile_, que son
-rendement en eau, en égard à la force dépensée, doit être peu
-considérable.
-
-Lalande raconte, dans l'édition qu'il a achevée de l'histoire des
-mathématiques de Montucla, que la machine de Véra ayant été employée aux
-casernes de Courbevoie, deux hommes élevaient en six minutes 271 litres
-à environ 27 mètres de hauteur. Mais ce résultat est évidemment exagéré,
-en ce sens qu'il provient d'une expérience de courte durée, où l'effort
-déployé était de beaucoup supérieur à ce qu'il serait pendant une
-journée entière. En effet, le travail de chacun de ces ouvriers aurait
-produit, dans une journée de huit heures, l'élévation de 295 920 litres
-à 1 mètre de hauteur, et ce nombre surpasse réellement de plus des deux
-tiers celui qui représente la force que peut dépenser un manoeuvre
-agissant pendant le même laps de temps sur une manivelle. Encore
-faudrait-il, en employant la meilleure machine à élever de l'eau,
-défalquer un bon tiers de la force consacrée à mettre cette machine en
-mouvement.
-
-Une autre expérience citée par le même auteur, donne un résultat
-beaucoup plus rapproche de la vérité, quoique encore trop considérable
-pour le travail d'une journée entière. «Au bout de la rue de
-l'Arcade-Saint-Honoré, à la voirie de la Petite-Pologne, dit Lalande,
-seize chaînes en fer suffisaient à deux hommes pour élever à 6 mètres de
-hauteur environ 7 mètres cubes d'eau par heure.» On avait pu supprimer
-la poulie inférieure, qui ne sert qu'à maintenir la tension d'une corde
-ordinaire. Ce travail équivaut à l'élévation de 168 000 litres à 1 mètre
-de hauteur en huit heures; c'est encore un tiers environ de plus de ce
-que produirait un manoeuvre agissant d'une manière continue sur la
-meilleure machine hydraulique au moyen d'une manivelle.
-
-L'invention de Véra valut à son auteur l'approbation universelle et une
-gratification de 2 400 fr. Elle fut appliquée à l'étranger, même en
-Angleterre. Le célèbre physicien Deluc en fit établir une au-dessus d'un
-puits du plus de 55 mètres de profondeur, près du château de Windsor. La
-corde s'enroulait à la partie supérieure sur une poulie en fer d'un
-mètre de diamètre, placée sur l'axe de la manivelle avec une roue
-plombée servant de volant; la poulie d'en bas était supprimée, parce que
-l'on avait reconnu qu'elle devenait inutile pour une certaine vitesse de
-rotation. L'eau montait en abondance.
-
-Nonobstant toutes ces épreuves favorables, la machine de Véra paraît ne
-plus figurer aujourd'hui que dans les cours de physique et de machines,
-comme une curiosité rarement applicable.
-
-II. La solution de ce problème est trop compliquée et trop longue pour
-qu'il soit possible d'en exposer le détail ici; nous devons nous
-contenter de donner les résultats auxquels est parvenu Montela, qui sont
-les suivants:
-
-
- 1° Ou peut payer 3 livres tournois en monnaies d'argent de
- 13 manières seulement; ci......... 13
-
- 2º On peut payer 6 sous en monnaies de cuivre
- de 155 manières; 12 sous, de 1 292; 18 sous, de
- 5 101; 24 sous, de 11 117; 30 sous, de 34 11; 36
- sous, de 62 000; 42 sous, de 111 182; 45 sous, de
- 183 999; 54 sous, de 287 777; enfin, 60 sous ou 3
- livres tournois, de ........... 430 261
-
- 3º En combinant les monnaies de cuivre avec
- celles d'argent, on peut payer cette même somme
- de 60 sous de 1 353 622 manières; ci..... 1 383 622
-
- Ajoutant ces trois sommes, on a en tout 1 842 883
- façons différentes de payer une somme de 3 livres en anciennes
- monnaies.
-
-
-NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.
-
-I. Trois objets ayant été distribués secrètement à trois personnes,
-deviner celui que chacune aura pris.
-
-II. Déterminer par la géométrie la position la plus avantageuse des
-pieds pour se tenir solidement debout.
-
-
-
-Correspondance.
-
-_A M. A. F., à Brienne-l'Archevêque_.--Un rébus ne dit pas tout ce qu'il
-semble dire; mais votre lettre est une preuve qu'on peut trouver dans
-celui du 6 janvier, déjà diversement interprété, plus d'esprit que
-l'auteur n'y en avait voulu mettre. Cela s'est vu ailleurs qu'aux rébus.
-Les commentateurs n'en font pas d'autres. Quant à votre ami, qui n'a pas
-reconnu le sexe de la bête, il ne faut pas le laisser sortir seul: il
-prendrait la rivière pour une grande route. Ce serait dommage.
-
-_A M. A. I., à Stutgart_.--On nous a souvent adressé cette question.
-Voici la réponse: le bois gravé qui sert de titre à _l'Illustration_
-aura été tiré, à la fin de ce mois, à plus de 700,000 exemplaires. Il
-est vrai qu'il n'en vaut pas mieux, mais il sera renouvelé au 1er mars
-pour commencer la deuxième année de _l'Illustration_.
-
-_A M. H., à Berlin._--Il faut le temps et l'occasion. Notre titre de
-_Journal Universel_ répond à votre question.
-
-_A M. E. D., à Toul._--Votre avis est bon à suivre.
-
-
-
-Rébus.
-
-EXPLICATION DU DERNIER REBUS:
-Si un marchand vous vole, c'est ailleurs que l'on doit aller.
-
-[Illustration: Nouveau rébus.]
-
-
-
-
-
-
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-1844, by Various
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-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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-Foundation
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