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Un an, 30 fr. - Prix de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. - - Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. - pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40 - - - -SOMMAIRE. - -Le Général Bertrand. Notice biographique. _Portrait_.--Courrier de -Paris.--Histoire de la Semaine, _Portrait de M. Sheil; Buste de -Watt_,--Établissements Industriels de Paris. Usines à gaz. _Trois -Gravures_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Petites -industries parisiennes en plein vent. _Sept Gravures_.--Études comiques. -Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses; par M. Marc Michel. (Suite et -fin.)--Agriculture. Concours de Poissy; Animaux domestiques en -Angleterre. _Neuf Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. -Travestissements, _Deux Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux -Gravures_.--Correspondance.--Rébus. - - - -Le général Bertrand. - -Il y a peu de jours, nous annoncions la fin du bourreau de Napoléon; -aujourd'hui nous avons à déplorer la mort de son fidèle compagnon -d'exil.--Dans le même mois, la mort, qui rapproche tout, a frappé Hudson -Lowe et Bertrand, l'odieux geôlier et le serviteur héroïque. Effaçons -les pénibles impressions qu'a pu laisser le tableau d'une vie exécrable -par le récit d'une carrière glorieuse et d'un dévouement antique. - -Le général Henri Gratien, comte Bertrand, naquit à Châteauroux le 28 -mars 1773, d'une famille honorable du Berry. Il s'était d'abord destiné -au génie civil, mais les événements et les guerres que la France avait à -soutenir le déterminèrent à prendre du service et à entrer dans le génie -militaire. En 1795 et 1796, il servit en qualité de sous-lieutenant dans -l'armée des Pyrénées. En 1787, il fit partie de l'ambassade envoyée à -Constantinople. Compris dans l'expédition d'Égypte, il s'y distingua -sous les yeux du grand homme à la gloire et au malheur duquel il voua -plus tard le reste de sa vie. Demeuré avec Kléber, après le départ de -Bonaparte, et s'étant signalé chaque jour en fortifiant des places et en -rendant des services nouveaux, il reçut les brevets de -lieutenant-colonel, de colonel et de général de brigade, qui lui furent -accordés successivement, mais que le même vaisseau venu de France, -apporta à la fois en Égypte. - -Ce fut principalement au camp de Saint-Omer, en 1804, que Napoléon, plus -à même d'apprécier l'étendue des connaissances et toutes les qualités -estimables du général Bertrand, lui accorda son amitié, qui fit tant -d'ingrats, tant de traîtres, mais qui, du moins cette fois, rencontra un -coeur capable d'y répondre par un attachement porté à l'héroïsme, A la -bataille d'Austerlitz, le 2 décembre 1805, Bertrand donna de nouvelles -preuves de ses talents militaires et de son courage. Après l'affaire, on -le vit à la tête d'un faiblit corps qu'il commandait ramener un grand -nombre de prisonniers et dix-neuf pièces de canon enlevées à l'ennemi. -Ce fut après cette campagne que Napoléon le mit au nombre de ses -aides-de-camp. Il le chargea d'attaquer la forteresse de Spandau, que -Bertrand contraignit à capituler, le 25 octobre 1806. Le vainqueur de -cette place se montra de la manière la plus éclatante à Friedland, le 11 -juin 18077, et fut récompensé par les éloges de l'Empereur, qui n'en -accordait jamais par complaisance ou par aveuglement. A la fin de mai -1809, lors de la bataille d'Essling, Bertrand rendit, par la rapide -construction de ponts hardis établis sur le Danube, pour assurer les -communications de l'armée française, le service le plus essentiel de la -campagne, et le plus hautement proclamé par la reconnaissance de l'armée -et de Napoléon, qui a plus tard consigné ce fait dans ses _Mémoires_. Ce -fut par l'active habileté du général Bertrand que l'armée française, -renfermée dans Unter-Lobau, une des îles du Danube, parvint à traverser -ce fleuve pour se porter sur le champ de bataille de Wagram. - -En 1812, il accompagna l'empereur en Russie et en Saxe, et la valeur -qu'il y déploya le porta à un si haut degré dans l'estime de Napoléon, -qu'à, la mort du duc de Frioul, Duroc, tué à Wurtschen, il fut nommé -grand-maréchal du palais. L'armée applaudit à cette distinction comme à -la récompense de rares talents et de grands services. Les 2 et 20 mai -1813, le général Bertrand commandait à Lutzen et à Bautzen le corps de -la grande année, et il soutint par sa bravoure sa première réputation. -Il combattit en diverses circonstances, et presque partout avec -avantage, Bernadotte et Blücher, et si le 6 septembre suivant, ce héros -de fidélité fut moins heureux à Donnewitz, dans une attaque contre le -prince royal de Suède, qui avait trahi le drapeau de la France; si le -général prussien lui lit éprouver au passage de l'Elbe, le 16 octobre, -une perte assez considérable, c'est que déjà la fortune semblait -vouloir, comme nos autres alliés, abandonner nos armes. Mais, dès le -lendemain 17, l'engagement fut repris, et, le 18, le général Bertrand, -en s'emparant de Weissenfeld et du pont sur la Salh, protégea -efficacement la retraite de l'armée à la suite de trois journées -meurtrières qui ne firent en quelque sorte qu'une seule et interminable -bataille. Il rendit des services non moins importants après Hanan et -occupant la position de Hocheim dans la plaine qui s'étend entre Mayence -et Francfort. Dans cette double circonstance comme après que le départ -de Napoléon lui eut laissé un difficile commandement, il montra une -admirable énergie et mi persévérant courage pour sauver les derniers et -glorieux débris de notre armée. - -[Illustration: Le général Bertrand, décédé le 1er Février.] - -De retour à Paris en janvier 1814, Bertrand fut nommé par l'empereur -aide-major général de la garde nationale, mais il n'en remplit qu'un -moment les fonctions et repartit dès le commencement de février pour -cette campagne de Champagne, où Napoléon déploya, dans une situation que -la trahison vint rendre désespérée, tout ce que le génie de la guerre -peut concevoir et exécuter de plus merveilleux. Après la capitulation de -Paris, le comte Bertrand, fidèle au malheur comme il l'avait été à la -puissance et à la gloire, n'hésita pas un instant à suivre Napoléon. -Toutefois ayant ce qu'il appelait lui-même la dette de la reconnaissance -et de l'honneur, il faisait passer ses devoirs envers la France, et il y -avait à ses yeux le titre plus précieux et plus sacré encore que celui -d'ami fidèle, le titre de Français. En allant s'enfermer avec son -Empereur dans cette île dont on avait fait une souveraineté, il écrivit -une lettre que de prétendus juges et des accusateurs passionnés ont bien -pu incriminer, mais qui doit être un titre de plus pour les hommes qui -mettent le culte de la patrie au-dessus de tous les autres. «Je reste -sujet du roi,» avait-il, en partant, écrit au gouvernement nouveau, et -il avait ajouté, avec une tendresse touchante, dans la lettre d'envoi de -cette déclaration, adressée au duc de Fitz-James, son très-proche allié, -le 19 avril 1814: «Je désire pouvoir venir visiter ma famille. Il y il -plus de trois ans que je n'ai vu ma mère. Si, dans un an, je recours à -vous pour avoir une permission de venir passer quelques nuits à -Châteauroux, dans le sein de ma famille, je compte sur votre obligeance, -mon cher Édouard.» - -Moins d'un an après, les luttes de la Restauration, les humiliations de -la France avaient préparé et provoqué, le retour de Napoléon. Les -déclarations les plus solennelles, trop tôt oubliées, avaient relevé le -pays du serment qu'on lui avait fait prêter. Le comte Bertrand -s'embarquait, le 26 février, en qualité de major-général de cette armée -de 800 Français, dont le drapeau et la cocarde suffirent à Napoléon pour -reconquérir la France. Le 1er mars, il contresignait, au golfe Juan, ces -proclamations de l'Empereur au peuple français et à l'armée; le 20, -après cette marche à la rapidité, à l'entraînement triomphal de laquelle -la postérité aura peine à croire, il entrait aux Tuileries avec -Napoléon, auprès de qui il reprit immédiatement les fonctions de -grand-maréchal. Le comte Bertrand contribua puissamment à la -reconstitution de l'armée, qui se trouva réorganisée avec une activité -qui tient du prodige. Enfin arriva la journée de Waterloo. Parti pour -l'armée avec Napoléon, il y subit l'arrêt la fortune que le courage ne -put conjurer, et revint avec l'Empereur, pour ne plus le quitter, à -partir de ce moment. A Paris, à la Malmaison, à Rochefort, sur le -_Bellérophon_, à Sainte-Hélène, il confondit sa destinée avec celle de -l'homme extraordinaire à la gloire fabuleuse duquel quelque chose eût -manqué peut-être, si son malheur n'eût pas fait naître le plus sublime -dévouement. - -Si les vainqueurs d'un jour exercèrent leur haine en confinant et en -torturant sur un rocher meurtrier celui qui les avait vaincus pendant -vingt ans, ceux qui avaient profité de cette triste victoire ne surent -pas davantage respecter le malheur, le dévouement et la vertu. Le 7 mai -1816, à un an de distance des grands événement que nous nous sommes -borné à dater, le conseil de guerre de la première division militaire -condamna à mort le général comte Bertrand, pour crime de... _trahison_. -La condamnation fut un crime inutile, car l'Angleterre ne livra point -Bertrand, mais la qualification de traître, appliquée au patriotisme le -plus constant, au dévouement le plus entier, à la fidélité la plus -persévérante, est un des faits caractéristiques qui montrent jusqu'à -quel point, dans les discordes civiles, les passions qu'elles soulèvent, -peuvent s'égarer. On plaida, au nom de l'accusation, que c'était -l'intérêt qui était le mobile secret de l'apparent dévouement du -général! Mais ne réveillons pas des souvenirs douloureux pour tout le -monde. Les temps plus calmes qui suivirent ont mis toute cette procédure -à néant. - -A Sainte-Hélène, le général Bertrand écrivit, sous la dictée de -Napoléon, le récit des opérations de cette campagne d'Égypte où ils -s'étaient trouvés réunis pour la première fois. Il prodigua ses respects -et ses soins à l'illustre captif, et ne quitta ce roc inhospitalier, où -la comtesse Bertrand l'avait suivi, que quand il eut recueilli le -dernier soupir du son Empereur, de son ami. L'admiration que ce -dévouement avait inspirée à l'Europe entière amena le roi Louis XVIII à -annuler, par ordonnance en 1821, le jugement de 1816. Le comte Bertrand -put rentrer en France, et y fut réintégré dans son grade militaire. Il -se retira dans le département de l'Indre, et se livra tout entier à -l'éducation de ses enfants et à la culture d'un domaine qu'il possédait -près de Châteauroux. - -Après la révolution de Juillet, l'arrondissement dont cette ville est le -chef-lieu envoya le général Bertrand le représenter à la Chambre des -Députés. L'éducation toute libérale qu'il avait reçue, le dévouement au -pays, que le culte de la gloire n'avait jamais ni remplacé dans son -coeur ni affaibli, le firent s'asseoir sur ces bancs on siégeait -également un autre homme vénérable par le dévouement qu'il avait montré -pour la même infortune, M. le comte Las Cases. Le général Bertrand prit -plusieurs fois la parole, et enleva les applaudissements de ses -collègues qu'il émut jusqu'aux larmes, par des allocutions à l'appuis -des réclamations d'anciens militaires, et de discussion sur l'arriéré de -la Légion-d'Honneur. Mais chacun de ces discours, comme tous ceux qu'il -prononce en d'autres circonstances, se terminait toujours par un voeu en -faveur de la liberté illimitée de la presse. C'était le vieux Caton -demandant sans relâche la destruction de Carthage. Cette conclusion -constante faisait sourire les hommes qui ne pensaient pas que la liberté -de la presse pût jamais rencontrer d'entraves nouvelles. La législation -et la jurisprudence nous diront si le voeu du général Bertrand a été -inquiétant, ou si ses craintes n'étaient qu'un rêve.. - -Le général Bertrand ne siégeait plus à la Chambre, et vivait de nouveau -retiré depuis deux législatures, quand, en 1840, l'Angleterre, voulant -dissimuler il notre gouvernement, jusqu'à ce qu'elle fût consommée, la -trahison qu'elle préméditait envers lui, consentit, aux sollicitations -de M. Thiers, à restituer à la France les cendres de Napoléon. Le -général Bertrand fut désigné le premier pour monter sur le vaisseau que -commandait un fils du roi, et qui appareillait pour Sainte-Hélène. -Quelle traversée! quel abordage! quels souvenirs! quelles émotions pour -cet homme qui vivait par le coeur! Quel contraste entre l'embarquement -de Rochefort, en 1815, et le retour sur les côtes de Normandie, en 1840! -Ces populations ivres d'enthousiasme, saluant par leurs acclamations les -restes de celui qui a porté si haut la grandeur et la gloire de la -France, et accueillant par leurs hommages l'homme qui fut si -héroïquement le courtisan du malheur. Nous n'oublierons jamais, pour -notre part, le transport universel qui éclata sous les voûtes ce -l'église des Invalides, quand on vit y entrer le glorieux cercueil et -son compagnon fidèle. - -Après avoir rendu à la France les cendres exilées de l'Empereur, il ne -restait plus au général Bertrand qu'à lui donner le complément des -Mémoires dont il était resté le dépositaire, et qu'il avait pieusement -mis en ordre. C'est un devoir qu'il s'était promis de remplir au retour -du voyage qu'il avait été forcé d'entreprendre, l'an dernier, dans -l'Amérique du Nord. Mais à peine revenu près des siens, le général -Bertrand a terminé une carrière qui eût honoré l'humanité dans tous les -siècles, mais qui semble faite pour la consoler dans un temps qui ne met -pas l'héroïsme et la fidélité au nombre des objets de son culte. - -Une noble et touchante motion a été faite à la Chambre des Députés par -un homme plein de patriotisme et de coeur, L'honorable M. de -Briqueville, dont le nom rappelle tant de beaux faits d'armes, a demandé -que l'on déposât dans le tombeau qui se prépare aux Invalides les -cendres de Bertrand près de celles de Napoléon. «Vous voudrez, a-t-il -dit, messieurs, réunir tant de fidélité à tant de gloire.» Cette -proposition sera votée; elle est de celles qui interdisent la -contradiction aux esprits les plus sceptiques et les moins patriotiques, -et que les coeurs bien placés votent d'enthousiasme. - -[Illustration.] - - - -Courrier de Paris. - -Les ambitions académiques sont éveillées de nouveau par la mort de -Charles Nodier; les candidats vaincus dans la bataille livrée pour la -conquête des fauteuils de Casimir Delavigne et de Campenon, vont battre -en retraite vers le fauteuil de l'auteur de _Trilby_, pour tâcher de s'y -établir et d'y mettre garnison. Jamais on n'a eu une meilleure occasion -pour devenir académicien, et si peu que cette dépopulation continue, il -sera nécessaire de pourvoir aux places vacantes par quelque mesure -extraordinaire: par exemple, tout homme valide et domicilié qui -passerait devant l'Institut de huit heures du matin à six heures du -soir, serait pris au collet par la sentinelle et installé dans le -sanctuaire de gré ou de force; vienne, en effet, une épidémie qui enlève -du même coup MM. les quarante, il est évident que M. A..., M. D..., M. -C..., M. N... et mon portier auront des chances. - -M. Alexandre Dumas, qui avait hésité pour la succession du Campenon et -de Casimir Delavigne, se décide pour celle de Nodier; il a positivement -annoncé sa candidature dans un dîner anacréontique où il a commencé et -fini par traiter l'Académie avec beaucoup d'irrévérence. M. Alexandre -Dumas n'a fait qu'imiter en cela la plupart des immortels actuellement -en possession du fauteuil; de tous ces pachas littéraires qui se -pavanent dans le frac aux palmes vertes, il n'en est pas un, en effet, -qui n'ait d'abord dit en parlant du docte fauteuil: «Fi donc! cela est -bon pour des goujats!» Et le lendemain nos renards étaient trop heureux -que l'Académie baissât la grappe jusqu'à eux et leur permit d'y -mordre.--Avec quel dédain M. Victor Hugo n'a t-il pas longtemps parlé -des Académies et des académiciens? Et, pour en revenir à Charles Nodier, -un jour il écrivit à un journal qui l'avait inscrit sur une liste -d'aspirants au fauteuil, une lettre pleine de railleries qui se -terminait par ces mots; «Non, monsieur, vous avez beau dire, je ne me -présente pas et ne me présenterai jamais à l'Académie.» Voilà ce qui -s'appelle parler; or, un mois après cette fière dénégation, -non-seulement Charles Nodier se présentait, mais il était élu. -L'Académie ressemble à certaines femmes, qui font des avances aux -galants qui les dédaignent, et se donne souvent en échange d'une -impertinence. - -Cependant l'Académie fait peu d'agaceries à M. Alexandre Dumas, dit-on, -et l'auteur de _la Tour de Nesle_ court grand risque d'en être pour ses -frais de visite; ce n'est pas que l'Académie trouve le bagage de M. -Alexandre Dumas insuffisant, bien au contraire, elle désirerait qu'il en -jetât les trois quarts dans la Seine, avant de frapper à sa porte, comme -on livre à la mer des ballots de marchandises avariées. La froideur de -l'Académie pour M. Alexandre Dumas n'est donc pas seulement causée par -cet encombrement de denrées équivoques qui compromettent les titres -véritables du candidat. L'Académie est prude et paraît s'effaroucher de -certaines excentricités privées qui lui semblent plus difficiles à -pardonner que; les plus gros péchés littéraires. - -M. Victor Hugo pardonne M. Alexandre Dumas dans cette poursuite -académique, et lui sert d'introducteur: mercredi dernier, tous deux, -l'un tenant l'autre par dessous le bras, gagnaient, par la rue Laffitte, -le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Arrivés à la hauteur de l'église, ils -ont pris à gauche la rue Olivier-Saint-Georges; quelqu'un les a vus -entrer dans la maison n° 6: c'est là que demeure M. Scribe. On a su -depuis que M. Dumas, appuyé sur M. Hugo, aurait été, ce jour-là, -demander à Bertrand et Raton son suffrage et sa voix. Ce que M. Scribe a -répondu à M. Dumas, personne ne le sait positivement; mais il est facile -de le deviner: M. Scribe a son candidat né; ce candidat fut M. Vatout, -candidat malheureux, il est vrai, et jusqu'ici repoussé; mais s'il n'a -pas» les dieux pour lui, il a M. Scribe.--Dans les dix ou douze -candidatures infortunées qu'il a subies, plus d'une fois M. Vatout est -resté sur le champ de bataille, avec une seule voix pour panser ses -blessures; cette voix persévérante, cette voix fidèle, cette voix -charitable était la voix de M. Scribe. On n'a pas été ensemble à -Sainte-Barbe pour rien! et M. Scribe a fait des thèmes et des versions à -Sainte-Barbe côte à côte avec M. Vatout! Le vote que M. Scribe donne -invariablement à M. Vatout est le paiement du cette vieille dette de -collège; M. Scribe ne s'en cache pas; il dit a qui veut l'entendre: «A -chaque nouvelle élection, Vatout me sert de pistolet de poche; je l'ai -toujours sur moi: dès qu'un solliciteur académique entre et me met le -poignard sur la gorge, je tire mon Vatout, je lâche la détente, et je me -débarrasse de l'importun!» - -Les soucis académiques n'ont pas empêché M. Alexandre Dumas de donner -cette semaine une grande soirée, mêlée de chants et de danse. Le succès -du festival de M. Frédéric Soulié avait piqué M. Dumas d'émulation; il a -voulu avoir son tour, et faire concurrence à son rival en feuilletons. -Or, la nuit de M. Dumas ne l'a cédé en rien à la nuit de M. Soulié: elle -a été bruyante et vive; les curieux abondaient; on y a remarqué -plusieurs blancs. - -On dirait que les bals et les concerts font peur aux théâtres et leur -ôtent tout courage: le mois de janvier s'est montré d'une stérilité sans -exemple, en fait de pièces nouvelles; excepté le _Ménage parisien_ de M. -Bayard, on n'a cité aucune nouvelle production dramatique de quelque -importance; les théâtres semblent craindre de hasarder leur bien au -milieu de ces fêtes de salons qui accaparent le plus élégant et le -meilleur de la société parisienne; ils réservent leurs richesses pour le -temps où Tolbecque, Musard et le carnaval ne seront plus les maîtres -absolus de la ville, et cesseront de faire, à tout autre plaisir que le -bal, une redoutable concurrence. - -Nous mentionnerons cependant trois petites pièces que l'Odéon, le -Vaudeville et le théâtre du Palais-Royal, ont représentées récemment, -pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude. La première, toute mince -qu'elle est, se donne des airs de comédie et marche coquettement sur -douze syllabes, ornées de leur double rime; les deux autres sont de -simples vaudevilles d'un esprit plus que contestable et d'un goût que le -voisinage du mardi gras peut seul absoudre. - -Karel Dujardin est le héros de là comédie; vous connaissez ou vous ne -connaissez pas Karel Dujardin; si vous le connaissez, je n'ai pas besoin -de vous apprendre à qui nous avons affaire; si vous n'avez jamais -entendu parler de lui, permettez-moi de relever votre ignorance et de -vous apprendre que Karel Dujardin est un des meilleurs peintres de -l'école flamande; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à vous mettre -en route vers le Louvre. Arrivé à ce vieux palais des arts, entrez au -Musée, et vous y trouverez cinq ou six chefs-d'oeuvre flamands signés de -ce nom: Karel Dujardin. - -Comme la plupart des artistes. Karel avait la tête vive, le coeur tendre -et l'imagination vagabonde; les galions d'ailleurs n'arrivaient pas du -Mexique pour lui. Karel eut donc des maîtresses, des aventures, des -dettes, et des huissiers à ses trousses; il aimait le jeu par-dessus le -marché, ce qui n'augmente pas les revenus. On raconte que se trouvant un -jour à Lyon dans une extrême pénurie, et n'ayant pas de quoi paver ses -dépenses d'auberge, il épousa l'hôtesse pour se tirer d'affaire, une -vieille hôtesse de cinquante ans passés! Karel en avait vingt-cinq. Ce -trait rappelle la boutade de Dufresny, qui se maria un beau matin avec -sa ravaudeuse, pour n'avoir plus, dit-il, l'ennui d'acquitter ses -mémoires de blanchissage. Ce romancier de ce temps-ci,--je puis -l'attester--a fait un coup tout pareil; il a pris pour femme sa femme de -ménage, afin d'être dispensé de lui donner des gages. - -La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intéressante. Une -femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comédie en -question, en a compris le péril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et -poétisé l'aventure; à l'une, il donne la grâce, la beauté, la -sensibilité, la jeunesse: quant à l'autre, au lieu de lui laisser la -ville de Lyon pour théâtre, ville prosaïque, il la fait voyager jusqu'à -Venise. Ajoutez le mystère d'un bal masqué, et tout sera dit: à la place -de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propriétaire d'une -adorable Vénitienne que son talent a séduite, que son infortune a -touchée, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le -tourbillon du bal, pour finir par en faire son mari et payer ses -dettes.--J'en souhaite autant à tout pauvre diable qui n'a pour rente, -que son mérite ou son esprit.--L'invention de cette comédie est moins -que rien, comme on voit, le premier venu en imaginerait autant; mais le -vers y est vif, spirituel, et d'un certain tour cavalier et pimpant qui -a séduit les juges. - -Passons à nos deux vaudevilles. L'un est intitulé _Adrien_, et se joue -au théâtre de M. Ancelot; l'autre vient du théâtre du Palais-Royal, et -s'appelle _la Bonbonnière_. - -Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. Adrien a -l'humeur joyeuse et le coeur passablement coureur et vaurien. Les -modistes et les lingères de son quartier en savent quelque chose, et -particulièrement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une -Jeanne d'Arc du premier numéro: elle aime trop le bal Musard pour y -prétendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'épargne pas les -scènes à son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les -entendez-vous qui se querellent? Décidément Adrien est un pendard. Eh -bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emporté, -volage, il est vrai; mais qu'une occasion se présente, et vous -découvrirez les bonnes qualités de son âme: or, voici l'occasion: il -s'agit de protéger et de mettre à l'abri de tout péril une charmante -petite orpheline qui se trouve seule, abandonnée au milieu de cette -grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien était réellement le -vaurien que vous dites, il abuserait de la crédulité et de la faiblesse -du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est méchant qu'à la surface; dans -le fond c'est le meilleur garçon du monde. Il va, il vient, il se -dévoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux -séductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami -de son père. Quelle est la récompense d'Adrien? La main de Louise, bien -entendu. Et Judith, la jalouse Judith? Judith, attendrie par la bonne -action d'Adrien, prend bravement son parti, essuie une larme ou deux, et -va, le soir même, danser la caclincha au bal de l'Opéra. Parlez-moi de -cette philosophie!--L'auteur se nomme M. Laurencin. - -MM Duvret et Lauzanne ont fabriqué _la Bonbonnière_. Cette bonbonnière -n'en et pas une; le serpent est caché sous la fleur; au lieu de bonbons, -la bonbonnière renferme une poignée de verges. A qui ces verges -sont-elles destinées? A M. Champignel. M. Champignel a le très-grand -tort d'avoir abandonné sa femme et de mener vie de garçon. Mais le drôle -le paiera. Madame Champignel arrive en effet, sans qu'il s'en doute; -puis elle écrit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme: -un rendez-vous est donné en _post-scriptum_. Voilà notre Champignel -transporté. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses. -Hélas! de ces roses il ne récolte que les épines. Madame Champignel, -armée de la bonbonnière vengeresse, lui administre une correction qui -guérit mon Champignel de son humeur légère. Honteux et confus, il -revient tout bonnement à sa femme. Ce dénouement est d'un bon exemple, -et le carnaval justifie, jusqu'à un certain point, l'arme dont se -servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidèles. - -Il faut souhaiter que les théâtres se piquent d'honneur et nous donnent -bientôt quelque chose de plus spirituel et de plus délicat. A croire les -augures, le mois de février n'imitera pas l'avarice de janvier son -voisin: il prépare et promet deux opéras-comiques, un ballet, trois -mélodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragédies; le -Jabot, Oreste et Pylade, la Syrène, les Mystères de Paris, les -Bohémiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine répétition -et n'attendent que le moment de se produire. M. Frédéric Soulié, madame -Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugène Sue, M. Bayard, M. Alexandre -Dumas en sont les parrains. - -On annonce l'arrivée de M. Conradin Kreutzer, auteur de _la Nuit de -Grenade_, charmant opéra que la retraite précipitée et la ruine des -chanteurs allemands, venus à Paris il y a deux ans, avaient arrêté dans -son succès. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'écrire un opéra -français pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un poème, si même M. -Kreutzer ne le tient déjà. Nous dirons à la ville de Paris que, depuis -l'arrivée de M. Konradin Kreutzer, elle possède un mélodieux, -compositeur de plus; mais bientôt elle jugera l'ouvrier à l'oeuvre. - -Plusieurs journaux ont déclaré que M. Victor Hugo, blessé de l'accueil -fait aux _Burgraves_ par le parterre, était décidé à renoncer au -théâtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom, -ou un parti sérieusement pris, une résolution irrévocablement arrêtée? -Dans le premier cas, on n'a pas à s'en inquiéter; il est clair que M. -Hugo ne se fera pas prier longtemps pour revenir au combat; nous -connaissons ces manèges et ces jeux de Galatée. Dans le second cas, on -aurait le droit de reprocher à M. Hugo ub excès de vanité et d'orgueil; -quoi donc! êtes-vous impeccable? Prétendez-vous à l'infaillibilité? -Faut-il que le public, votre juge naturel, ce public plein de bon sens, -d'esprit et d'équité, quoi qu'on en dise, qui a jugé tant de génies, -brise pour vous seul la balance où il pèse les oeuvres, et se prosterne -aveuglément le front dans la poussière, pour adorer jusqu'à vos erreurs -et vos faiblesses? C'est là une velléité de fétichisme qui dépasse toute -mesure; le despotisme littéraire n'est pas plus de saison aujourd'hui -que le despotisme politique. - - - -Histoire de la Semaine. - -Nous aurions voulu que l'événement nous prouvât que nous nous étions -trompé lorsque nous concevions des craintes, pour la marche normale et -régulière des affaires, des derniers déchirements de la chambre, du vote -qui les a clos, de la démission de cinq députés et de celle de M. de -Salvandy en qualité d'ambassadeur. Mais tout est venu confirmer nos -prévisions. La Chambre des Députés, à laquelle on avait annoncé la -présentation immédiate de la loi sur les fonds secrets, est demeurée -douze jours sans être convoquée. Si l'on a espéré que l'air renfermé des -bureaux étoufferait les discordes et que l'examen préparatoire en petit -comité du budget de 1845 endormirait les ressentiments, ce remède -appliqué par les soins de M. le président Sanzet ne semble pas avoir -produit tout l'effet attendu. Sur plus d'un banc on paraît encore -respirer la guerre, et les animosités se sont réveillées tout aussi -vives qu'avant la sieste à laquelle, on les a soumises. Si l'on en croît -même les bruits des couloirs et les indiscrétions de l'hémicycle, la -division aurait pénétré du dehors jusque dans l'intérieur du cabinet. -C'est une situation fâcheuse pour tout le monde, pour le pays surtout, -qui a le droit d'espérer que cette session verra résoudre enfin des -questions depuis longtemps ajournées et dont la solution ne semble pas -pouvoir, sans les inconvénients les plus graves, être différée plus -longtemps.--Pendant qu'on s'observe en silence au Palais-Bourbon, M. le -ministre de l'instruction publique s'est rendu en tapinois au Luxembourg -et y a lu un excellent exposé de motifs précédant un projet de loi sur -la liberté de l'enseignement, qui n'a obtenu qu'une approbation moins -générale. Nous examinerons ce projet et les critiques, parfois -contradictoires, auxquelles il a donné lieu.--On annonce le prochain -dépôt sur le bureau de la Chambre de propositions faites par des -députés, en vertu de leur initiative; Une d'elles aura pour but de faire -adopter par la Chambre cette pensée dont les propositions successives de -MM. Gauguier, de Rémilly et Ganneron ont été les traductions plus ou -moins heureuses, les expressions plus ou moins acceptables, et à -laquelle la position qui a été faite à M. de Salvandy paraît donner une -nouvelle force et un à-propos incontestable. - -Le discours de la reine d'Angleterre ne pouvait être un événement, car -chacun avait prévu et savait d'avance ce qu'il devait renfermer. -L'Irlande y a trouvé bon nombre de promesses qu'on espère lui voir -prendre comme calmant. Notre gouvernement y a trouvé un échange de -gracieusetés qui doivent lui rendre les rapports agréables, sinon les -résultats plus assurés. La discussion è laquelle a donné lieu la -proposition d'une adresse a été une occasion pour le ministre dirigeant -et pour un orateur célèbre, lord Brougham, de donner à nos hommes d'État -des éloges sans doute fort honorables. Mais notre susceptibilité -nationale prend facilement ombrage des _satisfecit_ délivrés à -l'extérieur à nos ministres. Ceux-ci devraient plutôt dire à leurs amis -de Londres, comme, l'Intimé des _Plaideurs_: «Frappez, nous avons une -popularité à nous faire.» - -Les plaidoiries des défenseurs des accusés de la cour de Dublin ont -continué. L'immense succès du discours de M. Sheil pour M. John -O'Connell rendait la lâche des autres avocats difficile; mais s'ils -n'ont pas fait naître dans l'auditoire et dans la population un -enthousiasme pareil, s'ils ne se sont pas vus l'objet d'une égale -ovation, si leurs portraits n'ont pas rempli les colonnes des journaux -anglais comme celui de l'avocat-député dont nous croyons, nous aussi, -devoir reproduire les traits, ils ont tous été entendus avec une grande -faveur. L'un d'eux, M. Fitz-Gibbon, qui avait pris l'accusation corps à -corps, a, pendant la suspension d'une séance, reçu de l'attorney général -un billet dans lequel celui-ci lui reprochait de l'avoir calomnié, et -dont les termes ressemblaient assez à un cartel. A la reprise de la -séance, M. Fitz-Gibbon a parlé devant la cour ses plaintes d'un procédé -aussi insolite, aussi inconvenant de la part d'un magistrat. Par ordre -de la cour, l'attorney a été contraint de retirer sa quasi-provocation. -Cette circonstance a produit dans l'assemblée, toute prédisposée aux -émotions, un effet difficile à décrire.--Les avocats se sont concertés -pour prolonger leurs plaidoiries et donner à O'Connell le temps de voir -arriver le discours de la reine d'Angleterre, avant d'être forcé de -prendre la parole pour lui-même. C'est lundi dernier qu'il a dû parler à -son tour. Ces longs débats épuisent les forces des jurés, qui n'ont -point de suppléants en cas d'empêchement subit, et comptent parmi eux -des vieillards. Déjà on a été menacé de voir la grippe, qui règne à -Dublin comme à Paris, en retenir un loin de la salle d'audience. Nous -avons dit qu'un contre-temps de ce genre forcerait à renvoyer à une -autre session cette affaire pour laquelle un ajournement équivaudrait, à -coup sur, à un abandon. - -Depuis quelque temps les nouvelles d'Espagne, qui, en l'absence de -grands événements et de liberté réelle de la presse, venaient toutes par -les correspondances particulières, faisaient envisager l'avenir de ce -pays sous un aspect menaçant. Le ministère était regardé comme unanime -dans son antipathie pour la constitution, mais comme divisé sur la -question de savoir si l'on pourrait sans danger la mettre immédiatement -à néant. La France passant pour avoir un parti pris dans la politique -espagnole, l'ambassadeur anglais, M. Ralwer, affichait au contraire une -complète impartialité, faisait un accueil également empressé aux hommes -influents de toutes les opinions, et se préparait ainsi à recueillir le -fruit des événements quels qu'ils fassent. On annonçait toujours comme -très-prochain le retour de la reine Christine; et comme la conduite -qu'elle allait tenir passait, à tort ou à raison, pour concertée avec -notre ministère, nous nous trouvions, malgré nous, intéressés à ce -qu'elle ne retombât dans aucune des fautes qu'elle avait précédemment -commises, et à ce que sa rentrée dissipât toutes les inquiétudes que ce -bruit seul avait fait naître. C'était une périlleuse responsabilité. -Toutefois, la mort subite de la princesse Carlotta, sa soeur aînée, -épouse de l'infant don François de Paule, était regardée comme un -événement de nature à donner à l'ex-régente plus de véritable -modération. La princesse Carlotta, qui avait un caractère assez ferme et -peu d'amitié pour sa soeur, avait adopté et fait adopter à son mari -l'opinion progressiste, ce qui avait contribué à surexciter chez la -princesse Christine les opinions contraires. Cette lutte n'existant -plus, quelques personnes se flattaient de voir l'ex-régente puiser -désormais ses inspirations à des sources plus libérales. On croyait -également et par la même raison que le mariage de la jeune reine -Isabelle avec le fils aîné de l'infant était aujourd'hui probable. Mais -tout à coup l'insurrection, éclatant sur plusieurs points à la fois, est -venue mettre en question tous ces projets et ces espérances. Plusieurs -villes, selon l'expression espagnole, se sont prononcées. Le -Gouvernement y a répondu par les décrets les plus révolutionnaires, et -par l'ordre d'arrêter immédiatement les chefs du parti progressiste, et -même des hommes jusqu'ici réputés modérés. Des mandats ont été lancés -notamment contre MM. Lopez, Arguelles, Cortina, Madoz, Garnica, Serrano -et Concha. Quelques-uns sont parvenus à s'y soustraire par la fuite. Il -faut attendre les nouvelles. - -Les dernières dépêches des États-Unis d'Amérique détruisent encore une -fois les espérances qu'on avait pu concevoir d'une réduction dans le -tarif. Trois propositions dans ce but, faites au congrès, ont toutes été -repoussées, et le système dit protecteur compte aujourd'hui pour appuis -des députés qui antérieurement le combattaient avec force.--On a proposé -un projet de loi pour l'établissement d'un gouvernement territorial dans -l'Orégon. Nous aurons à retenir sur cette question et sur celle du -Texas, qui ne préoccupe pas moins l'Angleterre. - -La flotte sarde qui doit se rendre devant Tunis a appareillé. Elle se -composera de trois vaisseaux et de plusieurs autres bâtiments de guerre -qui doivent être ralliés pendant la navigation. On a toujours lieu -d'espérer qu'une démonstration et l'intervention de puissances amies -suffiront pour déterminer le bey à accorder la réparation due, et qu'un -engagement qui pourrait avoir des complications inattendues ne deviendra -pas nécessaire. - -Le _Magazine of Science_ publie une annonce empruntée, dit-il, à un -prospectus distribué à Liverpool par le lieutenant Morrison, pour la -construction d'un immense paquebot que cet officier se propose -d'établir, et qu'il appellera le _Léviathan_. Ce paquebot-monstre, que -nous craignons bien de voir rester à l'état de puff, sera de la -contenance de 32,480 tonneaux, et sera mû par trois vis d'Archimède -ayant chacune la force de 800 chevaux. Son pont aura 182 mètres de long -et 52 mètres de large. Sous le pont il y aura 1,000 cabines -particulières; le salon commun sera carré, mesurant 33 mètres sur chaque -côté et 51 mètres sous le plafond; l'équipage et les passagers pourront -former un personnel de 5,650 individus. Le devis de construction monte à -4,750,000 fr., l'armement et l'ameublement à 1,250,000, au total -5,000,000 fr. On estime que cinq voyages en Amérique, aller et retour, -produiront une recette de 5,000,000 de fr.; en déduisant 1,750,000 fr. -pour les frais, il restera de bénéfice annuel 3,250,000 fr. pour les -propriétaires. Autour du pont sera disposée une route de plus de 500 -mètres de long, pour faire des promenades à cheval et en voiture. Il y -aura sur le _Léviathan_ un parterre et un jardin potager, des serres, -etc, sur un développement de 225 mètres. Le prix du passage, dans les -meilleures cabines, y compris la table, n'excédera pas 400 fr. Cette -immense machine flottante ne craindra rien de la violence des flots, et -sera par sa masse même assurée contre tous les sinistres de mer. _Le -Léviathan_, poussé par ses machines, de la force de 2,100 chevaux, sera -encore aidé dans sa marche par des voiles, car il pourra porter 2,675 -mètres carrés de toile: on calcule qu'il fera facilement 20 kilomètres à -l'heure, et qu'il exécutera en dix jours le voyage de Liverpool à -New-York. Pour chasser l'ennui, le vaisseau-monstre aura son théâtre -pour mille spectateurs et sa troupe de comédiens; il aura aussi un -amphithéâtre où l'on professera les sciences, où l'on exécutera des -expériences nouvelles, enfin son bazar et son journal quotidien imprimé -à bord.--Nous sommes convaincu que si quelqu'un de nos lecteurs -apercevait et signalait une lacune dans ce programme, le lieutenant -Morrison se ferait un devoir de la remplir à l'instant. - -Un paquebot malheureusement plus réel, _le Shepherdess_, parti de -Cincinnati pour Saint-Louis, avec un nombre de passagers que l'on évalue -diversement de 150 à 200, s'est perdu à Cahokia-Bend, situé à moins de -trois milles de Saint-Louis. Presque tous les passagers ont été surpris -au lit par l'eau qui envahissait le navire. Cent seulement ont pu être -sauvés. Le capitaine a péri des premiers; il laisse une femme et onze -enfants sans fortune.--Un accident affreux est arrivé à l'école -militaire de Saint-Cyr. Un élève de vingt-un ans, fils de M. de -Castellane, ancien préfet, a été tué en faisant des armes avec un de ses -camarades. Le fleuret de celui-ci s'est démoucheté et s'est introduit au -travers du masque dans l'oeil de son adversaire, et pénétrant dams le -cerveau, a causé une mort presque instantanée. Il y a peu d'années un -accident tout semblable est arrivé à l'École Polytechnique au fils du -général Excelmans, qui, du moins, n'a pas succombé. - -[Illustration: M. Richard Sheil, avocat de M. John O'Connell.] - -L'Institut vient de recevoir de la famille du célèbre ingénieur et -mécanicien anglais James Watt, l'hommage d'un fort beau buste de cet -homme illustre, qui a été placé dans la salle de l'Académie des -Sciences. _L'Illustration_ s'est empressée de le faire -graver.--L'Académie française, qui avait à procéder au remplacement de -MM. Campenon, Casimir Delavigne et Charles Nodier, s'était réunie jeudi -dernier pour élire les successeurs des deux premiers. Trente-cinq -membres étaient présents. M. Pasquier, dangereusement malade en ce -moment, et M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, sont -les seuls qui n'aient pas répondu à l'appel. Trente-quatre votants -seulement se trouvaient dans la salle, mais M. de Salvandy est entré -avant qu'il fut clos, et son bulletin passe pour avoir complété la -stricte majorité de 18 votes obtenues par M. Saint-Marc Girardin, qui a -été proclamé membre de l'Académie; 8 voix se sont portées sur M. Émile -Deschamps, 7 sur M. de Vigny, une sur M. Vatout.--La succession de -Casimir Delavigne paraît être bien autrement difficile à recueillir. -Sept tours de scrutin n'ont produit aucun résultat. Au premier et au -quatrième tour, M. Émile Deschamps a compté, comme consolation de sa -première défaite, 4 suffrages, et enfin une voix unique, les autres -bulletins se sont véritablement partagés entre MM. Sainte-Beuve, Vatout -et de Vigny. Ce dernier a obtenu, aux deux premiers tours, 7 voix qui -ont ensuite presque toutes, et l'une après l'autre, déserté leur -candidat. M. Sainte-Beuve en a réuni jusqu'à 17, et M. Vatout n'a jamais -pu en conquérir plus de 16; mais au septième tour, une voix ayant -déserté M. Sainte-Beuve et les deux concurrents étant devenus ex-aequo -par l'obstination de trois des partisans de M. de Vigny, l'Académie a -renvoyé cette élection au jour où sera ultérieurement fixée celle du -successeur de Nodier. - -Nous avons rendu un hommage funèbre, en tête de ce numéro, au général -Bertrand.--Nous ajouterons ici à la mention que nous avons déjà faite -plus haut de la mort de la princesse Carlotta d'Espagne, qu'elle était -née le 24 octobre 1804; elle est donc morte à trente-neuf ans et trois -mois. Mariée en 1810, elle laisse sept enfants dont l'aîné, le duc de -Cadix, se trouve actuellement à Pampelune à la tête d'un régiment de -cavalerie. Elle était fille du roi de Naples François Ier, et par -conséquent nièce de la reine Marie-Amélie. Elle comptait onze frères et -soeurs, parmi lesquels madame la Duchesse de Berri et l'ex-reine -régente.--Il ne nous reste plus qu'à enregistrer le décès du duc régnant -de Saxe-Cobourg, frère du roi des Helges, et oncle de la duchesse de -Nemours et du duc Auguste de Cobourg, époux de la princesse Clémentine -d'Orléans.--Les nouvelles de Stockholm annoncent que le roi de Suède est -fort dangereusement malade. - -[Illustration: Buste de Watt, donné à l'Académie des Sciences.] - -Établissements industriels de Paris.--de l'Éclairage de la ville de -Paris, et de l'Éclairage au Gaz. - -[Illustration: Fabrication du Gaz.--Vue générale de l'usine de la -Compagnie Parisienne, barrière d'Italie] - -[Illustration: Fabrication du Gaz.--Atelier de distillation.] - -Jusqu'en 1558, il n'y eut point è Paris d'éclairage public Dans -certaines circonstances, quand les violences, les meurtres, les -tentatives d'incendie, les crimes de toute espèce venaient en plus grand -nombre désoler pendant la nuit la capitale, on enjoignait aux -propriétaires de placer, après neuf heures du soir, sur une fenêtre du -premier étage de leurs maisons, une chandelle allumée dans un fallot -pour préserver les passants des attaques _des mauvais garçons_. On fut -obligé de recourir à cette mesure, notamment en 1521, en 1526 et en -1553. De plus, chaque compagnie ou chaque personne qui, pendant la nuit, -avait à parcourir les rues, portait sa lanterne. En octobre 1558, on -prit le parti d'attacher des fallots aux encoignures des rues. Un -règlement du mois de novembre de la même année, cité par Félibien, -ordonne que «au lieu de fallots ardents seront mises lanternes ardentes -et allumantes.» Un certain abbé italien, nommé Laudati, imagina -d'établir à Paris une location de torches et de lanternes, dont le -monopole lui fut accordé pour vingt ans, en mars 1662; il fut autorisé à -exiger des voitures qui loueraient ses lanternes cinq sous par quart -d'heure, et des piétons trois sous seulement. - -En 1667, quand Louis XIV eut créé la charge de lieutenant de police, et -en eut investi M. de La Reynie, ce magistrat comprit les devoirs, que -lui imposait l'état d'insécurité de Paris, dépeint par Boileau dans sa -sixième satire: - - ... Sitôt que du soir les ombres pacifiques - D'un double cadenas font fermer les boutiques... - Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville. - Le bois le plus funeste et le moins fréquenté - Est au prix de Paris un lieu de sûreté - Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue - Engage un peu trop tard au détour d'une rue: - Bientôt quatre bandits lui serrent les côtes, etc., etc. - -Parmi les améliorations introduites par La Reynie, on doit citer les -mesures qu'il prescrivit pour l'éclairage public: on plaça dans toutes -les rues des lanternes garnies de chandelles, ce qui parut alors un -établissement si important et donnant à la ville, un aspect si nouveau, -que le gouvernement fit frapper à cette occasion une médaille, qui -figure dans la collection numismatique du règne de Louis XIV, et portant -pour légende: _Urbis securitas et nitor_. - -[Illustration: Fabrication du gaz.--Atelier d'épuration.] - -En 1745, un privilège pour des lanternes à réverbères fut accordé à un -abbé Matherot de Preigney et à un sieur Bourgeois du Châteaublanc; mais -ils ne purent se mettre en mesure de l'exploiter qu'en 1766. Ce -perfectionnement fut fort goûté.--En 1721, les lanternes qui, -primitivement, n'avaient été qu'au nombre de 2,736, étaient portées à -5,772; en 1771, on en comptait 6,252; en 1821, les rues et places de -Paris étaient éclairées par 12,672 becs de lumière établis dans 4,553 -lanternes, et les établissements publies par 482 lanternes contenant 688 -becs. C'était, au total, 15,300 becs et 5,035 lanternes. - -Londres était depuis longtemps éclairé au gaz, quand l'administration de -la ville de Paris se détermina à en laisser poser quelques becs sur la -voie publique, plutôt pour satisfaire la curiosité que dans la la pensée -bien arrêtée de recourir à cet éclairage. Ainsi, tandis que de l'autre -côté de la Manche on avait, par une large application et déjà par une -longue expérience, reconnu les bons et immenses effets de ce procédé -inventé vers la fin du dernier siècle par l'ingénieur français Lebon, en -France, à Paris, l'administration fermait les yeux à la lumière, et -passait pour l'éclairage à l'huile des marchés qui devaient pour bien -longtemps condamner nos rues à un clarté moins que douteuse. Les -premiers essais d'éclairage par le gaz des rues de Paris qui aient été -autorisés, remontent à 1821. Dès 1810, Londres avait commencé à -l'adopter pour plusieurs de ses quartiers. En 1815, un ingénieur anglais -avait cherché à établir à Paris l'éclairage au gaz, et à cet effet il -avait construit une usine au Luxembourg, mais cette tentative, -désastreuse pour les intéressés fut bientôt abandonnée. En 1820 -l'exploitation du Luxembourg fut reconstituée, les appareils de -l'ingénieur anglais furent remplacés, et, au bout de quelques mois, la -Chambre des Pairs, le théâtre de l'Odéon, et plusieurs établissements -particuliers se trouvèrent éclairés. Le gaz, fut même employé pour -l'éclairage public de la rue de l'Odéon. Toutefois, malgré la création -presque simultanée de plusieurs entreprises d'éclairage au gaz, le -nouveau procédé demeura à peu près exclusivement affecté aux -établissements particuliers, qui, du reste, ne l'adoptèrent que -successivement et avec beaucoup de lenteur. - -La première lanterne au gaz qui ait brûlé sur la voie publique dans -Paris est, dit-on, celle du commissaire de police du faubourg -Saint-Denis en 1819; elle était alimentée par un appareil établi dans -une fabrique de produits chimiques située dans le voisinage. - -A dix ans de là, à la fin de 1829, Paris ne comptait qu'environ 40 becs -sur la voie publique; liée par la routine et par les traités qu'elle -subissait fort patiemment, l'administration n'avait donné et ne donna, -plusieurs années encore après, aucun développement sérieux à ce qui ne -pouvait plus depuis longtemps être considéré comme un essai; et six ans -après, à la fin de 1835, on ne comptait encore sur la voie publique à -Paris que 203 becs brûlant pour le compte de la ville. - -Depuis cette époque, chaque année a amené une progression sensible. - - On a établi, en 1836, un nombre de becs nouveaux de 383 - - 1837, - - 528 - - 1838, - - 167 - - 1839, - - 555 - - 1840, - - 827 - - 1841, - - 1,129 - - 1842, - - 2,099 - - 1843, - - 977 - - Le nombre total des becs de gaz établis sur la voie - publique pour le compte de la ville de Paris était donc, - au 31 décembre dernier, de 6,868 - -On aura remarqué l'accroissement notable que l'éclairage au gaz a pris -en 1842, et on aura été surpris de ne lui pas voir suivie cette -progression en 1843 avec la même vivacité. C'est un des tristes effets -des engagements pris et signés avec les entrepreneurs d'éclairage à -l'huile, engagements qui rendront moins sensible encore l'accroissement -annuel jusqu'en 1849, et qui ne permettront pas, peut-être, que Paris se -trouve, à la fin de la première moitié, du dix-neuvième siècle, -entièrement éclairé au gaz. L'huile fournissait encore, au 31 décembre -dernier, un nombre de becs publics précisément égal à celui que le gaz -illumine, 6,868; mais, comme il faut à chaque lanterne à l'huile deux -becs et souvent même trois, l'huile n'alimente que 3, 175 lanternes. Ce -nombre, joint aux 6,868 becs de gaz, complète un total de 10,043 -lanternes. - -Suivant les saisons, l'éclairage est général ou partiel. L'éclairage est -général dans les mois de janvier, février, mars, octobre, novembre et -décembre, c'est-à-dire que, pendant ces six mois tous les becs -indistinctement sont allumés du jour au jour sans -interruption.--L'éclairage est partiel pendant les six autres mois de -l'année, c'est-à-dire que, selon les localités, le service d'une partie -des becs est suspendu tout ou partie de la nuit lorsque la clarté de la -lune peut y suppléer.--Ces derniers becs sont appelés becs _variables_; -ceux qui sont allumés du jour au jour sont appelés becs _permanents_; le -nombre des premiers est de 10,086, des derniers de 3,647. Aujourd'hui -cette économie profite, au budget de la ville, qui obtient un prix moins -élevé un raison de cette extinction calculée. Sous l'ancien régime, il -ne lui revenait rien de cette économie, et on imposait à l'entrepreneur, -à cause de ce qui était considéré comme une tolérance, de servir, à des -favoris et à des femmes _protégées_, des pensions dites _pensions sur le -clair de lune_. - -Le service de l'éclairage à l'huile est fait par un seul -soumissionnaire. Six compagnies concourent à l'éclairage de la ville par -le gaz, ce sont les compagnies Française, Anglaise, La Carrière, -Parisienne, de Belleville et de l'Ouest. Les premières établies ont fait -choix de quartiers qui présentaient d'incontestables avantages, -c'est-à-dire la plus grande certitude de pouvoir desservir, outre les -becs publics, des becs établis pour le compte de commerçants en -boutiques ou de propriétaires. On estime, et l'administration de la -ville admet que, pour qu'une compagnie puisse être indemnisée de ses -premiers frais de pose de conduits et de ses frais quotidiens pour -l'éclairage d'une rue, il faut que celle-ci puisse lui fournir, outre -l'éclairage public, l'établissement d'un bec par cinq mètres de -parcours. Or, là où l'éclairage particulier est nul, la compagnie serait -en perte si elle était tenue de poser des conduites uniquement pour -l'éclairage public, et la ville ne peut l'y contraindre qu'en -l'indemnisant. - -Si la ville ne peut pas toujours contraindre une compagnie à établir des -conduites partout où elle les juge nécessaires, elle a ce droit toutes -les fois qu'il y a garantie que le produit sera suffisant pour couvrir -les frais. Ces charges des compagnies, ces obligations, auxquelles elles -sont tenues, entraînent une idée de privilège. Il n'y a cependant point -de privilège de droit établi à leur profit, mais il y en a un de fait -auquel la ville, le service public, la voirie et les compagnies trouvent -également leur compte. Presque toutes les rues de Paris sont percées, -sous leur pavage, d'un égout et souvent de deux conduites d'eau. Si, à -ces courants souterrains, qui nécessitent trop souvent des réparations -et par suite l'interruption de la circulation, on eût laissé, en outre, -toutes les compagnies du gaz qui se sont établies et toutes celles qui -eussent voulu s'établir, ajouter des conduits en concurrence l'une; de -l'autre, il n'y eut pas eu de jour où une fuite n'eût rendu -indispensable de bouleverser le sol, de pratiquer des tranchées, du -barrer les rues; il eût fallu rechercher à quelle compagnie incombait la -réparation. De là des lenteurs et de continuelles entraves. La ville a -dû n'autoriser qu'une compagnie par rue ou plutôt par quartier; elle a -tracé à chacune d'elles un périmètre, abandonné un parcours; elles se -meuvent dans les limites qu'elle leur a posées. Ajoutons que, par suite -de cette mesure, que tout rendait nécessaire, la voie publique, moins -souvent bouleversée et interrompue qu'elle ne l'eût été, est bien -éclairée, à un prix modéré, sans que les particuliers soient rançonnés, -et que les compagnies établies réalisent toutes un bénéfice, suffisant -même pour les moins bien partagées. - -La fabrication du gaz offre, un curieux, un imposant coup d'oeil. La -compagnie Parisienne, qui est située à la barrière d'Italie, et qui a un -des parcours les plus étendus, sinon encore les plus fournis de becs, la -compagnie Parisienne a bien voulu admettre nos dessinateurs dans son -usine. Leur crayon donnera à nos lecteurs une idée de l'étendue, de -l'immensité de ces sortes d'établissements. Mais il lui manquera la -couleur pour bien rendre ces fournaises, ce rouge cerise devant lesquels -seraient bien pâles les forges de Vulcain à l'Opéra. Cinquante -fourneaux, rangés dans l'atelier de distillation, font dégager de la -houille ce gaz qui doit se répandre sur Paris en torrents de lumière. -Pour retirer le gaz inflammable, la houille est mise dans des cornues -continuellement exposées à la chaleur rouge. Cette chaleur leur est -communiquée par des fourneaux placés immédiatement au-dessous, ainsi -qu'on le voit dans la gravure représentant l'atelier de distillation. Le -gaz s'échappant des cornues passe dans un appareil de forme cylindrique -et allongé, à travers lequel, après avoir plongé dans l'eau où il dépose -les parties bitumineuses qu'il entraînait avec lui, il est dirigé vers -l'atelier d'épuration où il circule dans nue foule de tuyaux destinés à -le refroidir et où il est mis en contact avec la chaux qui le débarrasse -de son hydrogène sulfuré. De là enfin il se rend dans le gazomètre, d'où -il ne sort plus que pour la consommation. - -Bien des essais ont été tentés de nos jours pour surpasser et remplacer -l'éclairage au gaz de houille. Beaucoup n'ont atteint ni l'un ni l'autre -de ces buts. Quelques-uns, comme ceux dont le gaz de résine a été -l'objet, ont donné des résultats satisfaisants au point de vue de -l'effet, mais ont été reconnus inapplicables sous le rapport de -l'économie. L'usine de Belleville, qui avait été fondée pour fabriquer -du gaz avec de la résine, a dû se transformer et en venir au système de -la fabrication par la houille. Une usine _extra-muros_, qui exploitait -le procédé très-ingénieux de M. Selligue pour la production du gaz dit -_gaz à l'eau_, vient également de se décider à extraire son gaz du -charbon de terre. L'éclairage au gaz d'huiles essentielles, qu'on a -voulu mettre en pratique sur la place du Musée, a présenté des -difficultés pour le prompt allumage que le froid de l'hiver eût rendues -plus grandes encore; il répandait une odeur qui eût été insupportable -dans les intérieurs, et produisait une flamme fuligineuse qui -obscurcissait et enfumait bientôt les réflecteurs et les verres. L'essai -d'éclairage par les piles de charbon dont la place Louis XV a été le -théâtre, et sur lequel _l'Illustration_ a déjà donné quelques détails, -est demeuré à l'état d'expérience de laboratoire. Son prix de revient -n'a point été recherché, parce qu'il est demeuré démontré des l'abord -qu'il ferait infiniment plus élevé que celui du gaz de houille. C'est -donc à perfectionner celui-ci bien plutôt qu'à le remplacer que doivent -tendre tous les efforts. En le purifiant avec soin, en en rendant la -combustion inodore, en lui enlevant toute action sur les peintures et -les dorures, les compagnies qui en exploitent la fabrication -généraliseront son usage et le feront pénétrer dans l'intérieur des -habitations privées. Là où les compagnies n'éclairent point moyennant un -abonnement à forfait, mais où elles perçoivent un droit proportionné au -gaz qui a été consommé, elles établissent ce qu'elles appellent un -compteur, espèce de cylindre au travers duquel passe le gaz, et qui est -muni d'un mécanisme servant à constater la quantité qui l'a traversé. On -a plus d'une fois cherché, en Angleterre, à faire de cet appareil un -dernier épurateur; si l'on arrivait sous ce rapport à un résultat -satisfaisant, le gaz ne serait plus relégué au dehors des portes -cochères, il monterait les escaliers, traverserait les antichambres et -se verrait un jour, prochain peut-être, ouvrir à deux ballants les -portes des salons. - - - -Fragments d'un Voyage en Afrique (1). - -Suite.--Voir t. II, p. 388. - - [Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.] - -Le lion avait regagné sa tanière, emportant la proie qu'il venait de -ravir; mais les habitants du douair se tinrent sur la défensive, et -coutinuèrent à pousser des clameurs le reste de la nuit. Ce vacarme -retentissait si désagréablement à mes oreilles qu'il m'empêcha de me -rendormir. Je me tordais en efforts désespérés depuis une heure, lorsque -le cheick du douair, qui, comme les autres, avait quitté sa couche au -premier signal d'alarmes, ouvrit la porte de ma cabane et vint s'asseoir -près de moi. - -«Ne crains rien, Roumi (chrétien) me dit-il; le voleur n'osera plus -revenir, et nous en sommes quittes pour un mouton. Le douair veille, et -s'il tentait de recommencer son exploit, il n'aurait bientôt ni le -pouvoir ni la volonté d'en faire ailleurs. - ---Diable de voisins! dis-je en arabe. Je m'étonne que vous supportiez -une pareille existence. - ---Nous les connaissons trop bien pour les craindre beaucoup, reprit le -cheick: ils sont nombreux dans les bois qui nous avoisinent, et n'y -trouvent pas toujours de quoi se nourrir. Lorsque la faim les -aiguillonne, ils parcourent et ravagent le pays; ils se transportent en -troupes de six ou sept dans les lieux où ils prévoient qu'il y a à -voler, et notre douair, entre autres, est souvent honoré de leurs -visites. L'un des maraudeurs se dévoue alors, franchit les palissades, -saisit une proie, et va la partager avec ses compagnons qui l'attendent -non loin de là, et se bornent à demeurer simples spectateurs du larcin; -puis un autre s'élance à une nouvelle conquête, et ainsi de suite, -jusqu'au dernier. C'est aux moutons qu'ils s'attaquent ordinairement. -Si, dans leur route, des chasseurs attaquent la bande, un lion s'élance -et ne cède qu'en mourant; un deuxième lui succède et tombe comme lui. -Une chose qui te paraîtra extraordinaire, c'est que deux lions ne -prennent jamais part au combat en même temps; celui auquel ils -reconnaissent une plus grande force est toujours le premier sur la -brèche. Cent hommes les attaquent-ils, ils périssent ou les terrassent; -il n'y a pas pour eux de retraite. Rencontrent-ils un homme seul, et cet -homme a un sabre et qu'il fasse mine de s'en servir, ils le laissent -continuer son chemin; le frottement de la lame sur le fourreau les -effraie; les étincelles que lance l'acier éblouissent leurs yeux, ils -redoutent le son d'un yatagan plus que la détonation de cinquante -fusils. Lorsque les hommes qu'ils trouvent sur leur passage ne sont pas -armés, ils vont droit à eux, les fixent et s'enfuient; puis ils -reviennent, et reviennent encore essayer les mêmes moyens -d'intimidation. Si les chasseurs montrent la moindre terreur, ils sont -perdus: les lions s'élancent sur eux et les dévorent; si, au contraire, -leurs traits reflètent la fermeté et l'impassibilité de leur aîné, et -qu'ils marchent résolument à leurs agresseurs en les accablant d'injures -et en leur lançant des pierres, cela suffit pour disperser la troupe. - -«Mon frère, ajouta le cheick, se trouva face à face, il y a quelque» -jours, avec un lion monstrueux qui dormait, étendu au soleil sur la -route que tu vois d'ici. Il ne s'attend pas à la rencontre et -tressaillit d'abord; mais, se rassurant bientôt, il passa auprès de -l'animal en vomissant des imprécations. Celui-ci leva nonchalamment la -tête, le regarda, puis se recoucha sans plus de cérémonie. - -«Quand les lions sont repus, on peut passer sans crainte auprès d'eux, -souvent même ils se lèvent et se frottent aux vêtements du voyageur; ils -permettent aussi qu'on les caresse; mais, lorsqu'ils sont affamés, -l'audace et la présence d'esprit sauvent seules d'une mort certaine. -L'homme n'a plus qu'à pousser des cris terribles, à lancer des pierres -et à les poursuivre jusqu'à ce qu'il les perde de vue. Mais le courage -dont on fait preuve dans ces occasions doit paraître naturel, car, s'il -est emprunté aux dangers, l'animal le reconnaît bien vite, et alors tout -est perdu.» - -Le cheick s'arrêta à ces mots; mais ma curiosité n'était qu'à demi -satisfaite, et je lui demandai quelques détails sur la chasse aux lions, -dans laquelle les Arabes déploient une grande habileté. Il satisfit mes -désirs avec empressement. - -«Les Arabes, continua-t-il, chassent le lion de deux manières: dès -qu'une bête de somme vient à mourir dans un douair, on la transporte, en -un lieu fréquenté par les lions: on suspend ses dépouilles à un arbre -au-dessus d'un fourré de broussailles. Le lion alléché par l'odeur, -s'avance et s'apprête à l'emporter sur le bord d'une rivière où il prend -son repas, car il ne dévore jamais sa proie à l'endroit où il la trouve; -mais en sentant de la résistance, il s'efforce de couper la corde. -Alors, sans lui laisser le temps de respirer, les Arabes placés sur les -arbres environnants déchargent leurs armes, et, visant au front, -l'étendent presque toujours roide mort. Dans le cas où l'animal n'est -que blessé, malheur à celui qui s'est placé sur un arbre d'un facile -accès! il est victime de sa maladresse. Si l'arbre est inaccessible, le -lion s'étend au pied et reste là jusqu'à ce qu'il meure ou soit vengé. -On a vu des Arabes passer des journées entière, juchés sur des arbres et -ne devoir leur délivrance qu'à leurs compagnons. Le lion une fois étendu -sur le sol, les Arabes ne se pressent pas trop d'abandonner leurs -arbres, de crainte qu'un ou plusieurs compagnons de la victime ne soient -embusqués près de là. - -«D'autres fois, lorsque le sol est humide et qu'on a remarqué des traces -de leur passage, les Arabes se réunissent au nombre de vingt ou trente; -ils s'arment de piques et de fusils et suivent les traces aperçues. A -mesure qu'elles s'effacent, ils se rapprochent de la retraite du lion -et, au point où elles disparaissent tout à fait, ils décrivent un -demi-cercle; les porteurs de piques marchent les premiers, les autres -suivent. Lorsqu'ils découvrent le lion, ils forment le cercle entier et -l'y enferme. La bête épouvantée veut fuir, elle tourne de tous côtés -sans trouver d'issue; les piques lui barrent le passage. Enfin, après -qu'elle a fait de nombreuses tentatives, on ouvre le cercle; elle va -s'élancer, mais une décharge du second rang la prévient, et elle retombe -mourante sur les piques. - -«Les Arabes sont très-adroits à cet exercice, mais ils s'y livrent trop -rarement pour détruire la race. Les lions fourmillent dans nos montagne; -leur force atteint un développement extraordinaire; leur taille égale -quelquefois celle d'un gros âne; alors ils s'attaquent aux vaches et -même aux chameaux, qu'ils chargent sur leur dos et emportent aussi -facilement qu'ils feraient d'un mouton.» - -J'ai rapporté textuellement le récit du cheick. Plusieurs passages de -cette narration paraîtront extraordinaires sans doute; il m'ont étonné -moi-même; mais ce que j'ai entendu raconter depuis par d'autres Arabes, -au sujet de la chasse aux lions de la Matmata, les confirme entièrement. - -L'aube parut au moment où le cheick finissait de parler; je le remerciai -avec effusion de sa noble hospitalité et je pris congé de lui et de son -douair. Nous traversâmes, moi et mes gens, un grand nombre de montagnes -avant d'atteindre la vallée du Chélif. Je remarquai que, contrairement à -celles que nous avions parcourues la veille, elles étaient cultivées -dans toute leur étendue; des douairs d'un aspect agréable étalaient sur -les flancs leurs vertes cabanes. Peu d'heures après avoir perdu de vue -ces montagnes, nous arrivâmes à Milianah sans avoir éprouvé d'accidents. -Le bon accueil que j'y reçus de Sidi-Mohamed-Ben-Allal me fit bientôt -oublier mes fatigues et le triste séjour de Tazza. - -On me dispensera de parler de Milianah, que nos expéditions ont assez -fait connaître. A cette époque, elle appartenait à l'émir, qui en avait -fait un des grands centres de sa puissance. Si mes observations ne m'ont -pas trompé, les habitants de Milianah, comme ceux de la vallée du -Chélif, sont bien disposés en faveur des Français; il en est de même -pour les tribut campées entre cette ville et Médéah; tous désirent un -changement de domination, mais ils voudraient qu'on les défendit contre -Abd-el-Kader. Lorsque, en juin 1838, les Français entrèrent à Médéah en -longeant la vallée du Chélif, les indigènes s'enfuirent dans l'intérieur -pour ne pas se battre. Les gens de l'ouest seulement firent résistance. - -J'étais depuis quelques jours, dans la ville, lorsque l'émir y arriva -lui-même à la tête de ses réguliers et des dignitaires de l'armée. Ayant -à lui proposer un contrat de commerce, je m'empressai de demander une -audience, qui me fut accordée pour le lendemain. Sidi-al-Kraroubi, -ministre de l'émir, me prévint qu'elle aurait lieu dans la plaine, où -son maître devait passer en revue toutes ses troupes. J'étais invité à -assister à cette solennité. - -Comme on le pense bien, je ne fermai pas l'oeil de la nuit. Le jour me -trouva debout et la tête appuyée sur l'un des poteaux de bois qui -soutenaient la maison. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit -entendre au dehors, et les accords d'une musique sauvage retentirent à -mes oreilles. C'était le corps de musique de l'émir qui nous régalait -d'une aubade. Je n'ai jamais entendu de plus effrayante symphonie; -néanmoins je fis contre fortune bon coeur, et je me rendis -courageusement sur la place, où s'exécutaient les airs les plus -grotesques qu'il soit possible d'imaginer. Les artistes qui troublaient -de si grand matin les paisibles habitants des airs étaient, au dire des -Arabes, des virtuoses distingués. L'émir était le créateur de cette -société fort peu harmonique: à mesure qu'il avait vu sa renommée -s'accroître, il avait augmenté sa maison. - -Quelques objets de luxe s'étaient introduits insensiblement dans le -ménage passablement Spartiate du marabout, et il pensait que rien ne -donnerait une meilleure idée de sa puissance que le déploiement de -toutes ses richesses. C'est surtout dans une occasion aussi solennelle -(la réunion de toute l'armée) qu'il fallait éblouir le vulgaire Sa -musique, qu'il considérait comme la plus brillante de toutes ses -innovations, devait, selon lui, servir merveilleusement son dessein; -mais, à coup sûr, si elle était assez agréable à la vue, l'effet qu'elle -produisait sur les oreilles était essentiellement déchirant. Une -douzaine de hautbois criards et de clarinettes fêlées, trois triangles, -autant de tambours, quelques fifres qu'il eût été impossible d'accorder, -et quatre mauvaises trompettes sans clefs, composaient cet orchestre -charivarique. Jugez du tapage que devaient faire nos braves virtuoses -quand ils soufflaient tous à perdre haleine; ils liraient de leurs -instruments des sons à faire reculer d'effroi les tigres les mieux -aguerris. - -Enfin, à notre grande joie, la musique cessa de jouer; l'émir parut en -cet instant, et un hourrah général le salua. Il était suivi de ses -lieutenants et des principaux cheiks des tribus; tous montant des -chevaux arabes, qu'ils maîtrisaient avec une étonnante habileté. - -Le costume que portait Abd-el-Kader était fort simple et contrastait -avec le luxe des habits de ses officiers. On l'aurait pris pour le -dernier d'entre eux, n'eut été la vénération dont on l'entourait; chacun -s'inclinait silencieusement sur son passage. Les hommages presque -serviles de la foule s'adressaient plutôt au marabout qu'au chef de -l'armée. Les Arabes ont, en général, un très-grand respect pour la -religion et pour les hommes qu'ils croient inspirés de Dieu. - -Abd-el-Kader pouvait avoir alors trente-trois ou trente-quatre ans; mais -les jeûnes et les soucis du gouvernement avaient imprimé quelques rides -précoces sur ses traits délicats. Sa taille est moyenne; sa constitution -ne paraît pas très-robuste; la couleur de son visage approche du jaune: -c'est de la pâleur brûlée par le soleil; sa physionomie est douce et -agréable; il a presque toujours le sourire sur les lèvres, à moins qu'on -ne parle de Dieu ou du Prophète. Dans ce cas, il devient sérieux, et -affecte une extrême dévotion. Ses yeux sont petits, noirs et -très-expressifs; de beaux sourcils, d'un châtain foncé, les surmontent; -son regard est indécis d'abord, mais, à mesure que la conversation -s'anime, il devient vif et perçant; Son nez, est régulier, son front -découvert; son visage ovale est entouré d'une barbe noire, courte et -claire; sa tête n'est pas développée: il a surtout des oreilles d'une -petitesse remarquable; ses mains sont blanches et potelées, à faire -envie à nos coquettes parisiennes; sa bouche est grande; elle laisse -apercevoir assez volontiers deux rangées de dents belles et régulières. -Il y a dans la démarche d'Abd-el-Kader un peu de cette affectation que -donne forcément l'habitude du pouvoir; il porte entre les deux yeux une -petite étoile bleue, emblème de la sainteté de sa mission. C'est un -inspiré ou un homme essentiellement habile. Rien dans ses discours, ni -dans ses actions, n'a pu donner là-dessus de renseignements précis. Il -est à supposer néanmoins, qu'il exploite le fanatisme de ses -compatriotes, et qu'il n'est parvenu à se maintenir au-dessus d'eux que -par des semblants de piété bien étudiés. Du reste, sa vue n'est pas -faite pour effrayer: le sourire, qui se tient en permanence sur ses -lèvres, est, au contraire, très-rassurant; sa voix est douce et -flexible; ses gestes, empreints d'une majesté un peu forcée, ne perdent -rien pour cela d'une espèce de gracieuseté instinctive; la fierté se -peint dans tous ses mouvements; elle est dans toutes ses paroles. -L'excessive négligence qu'il apporte dans sa toilette est un calcul. Il -y a de l'orgueil même dans l'étalage de la misère. - -Abd-el-Kader s'avança vers nous, porta la main à son coeur, en forme de -salut, et nous invita du geste à le suivre. Sou interprète m'annonça -alors que le sultan allait inspecter l'armée, et que je pouvais -l'accompagner. - -_(La suite à un prochain numéro.)_ - - - -Les petites Industries en plein vent. - -(Voir t. II, p. 511.) - -Jetons en passant un coup d'oeil, mais rien qu'un, sur l'appétissant -éventaire des marchandes de gâteaux placées sous le guichet du -Carrousel. Quelle profusion! quel habile assortiment de friandises -populaires! la brioche, le flan, éternelle tentation du gamin de Paris! -le pain d'épices, véritable Protée de la pâtisserie, affectant toutes -les formes, toutes les figures, depuis celle d'Abd-el-Kader, jusqu'à -celle de l'Empereur sur son cheval de bataille! La galette feuilletée, -cette amie inoffensive de l'estomac de la grisette parisienne! - -Le soir, la marchande de gâteaux va dresser son modeste buffet devant -les théâtres du boulevard du Temple. Ce n'est plus seulement à la -gourmandise, à la fantaisie qu'elle s'adresse: il s'agit de contenter -des appétits réels, des estomacs exigeants. Les spectateurs des petites -places de la _Gaieté_, du _Cirque_, des _Folies-Dramatiques_, ont -souvent oublié l'heure du dîner pour celle du plaisir. Depuis trois -heures de l'après-midi, ils ont fait queue dans la barrière du théâtre -pour conquérir une place bonne ou mauvaise dans les combles de la salle; -mais le traître et le tyran ont la voix sonore, et cela suffit... suffit -pour le plaisir, car vers le troisième ou le quatrième entr'acte, le -dîner oublié vient réclamer ses droits par des tiraillements importuns. -Le dîner n'est pas loin, il n'est pas cher: pour 3 sous, l'habitant du -paradis obtient de la marchande de gâteaux la pomme en chausson ou la -tranche de veau également revêtue de sa robe de chambre de pâte ferme et -dorée; puis, pour le modique supplément de 5 centimes, il se désaltère à -la fontaine du marchand de coco, qui l'ait tinter à grand bruit son -grand verre de métal; l'honnête limonadier tourne le robinet de sa -fontaine et fait écumer dans la coupe le sirop de réglisse, en hiver; en -été, la limonade au vinaigre; dans la saison de la canicule, il débite -aussi des glaces et sorbets au citron, à la vanille, à la groseille, aux -prix de 1 sou ou de 2 liards. - -Ainsi rassasié, désaltéré, rafraîchi, le spectateur regagne sa place et -se sent plus dispos pour applaudir son acteur favori et pour pleurer sur -les malheurs de l'héroïne. Mais s'il est au théâtre avec sa femme ou sa -prétendue, il ne rentrera pas sans garnir ses poches de quelques -galanteries que lui vendra la marchande d'oranges... vraies oranges du -Portugal!... ou sa voisine la marchande de pommes, ou son autre voisine -la marchande de marrons, il n'oubliera pas le bâton de sucre d'orge pour -le mioche. Et le voilà plus content, plus heureux, plus fier que le -brillant lion de l'avant-scène, qui baille dans son fauteuil de velours -en offrant des pastilles d'ananas à sa belle voisine, laquelle n'est -souvent que la fille déchue de l'honnête marchande de gâteaux. - -Reprenons, s'il vous plaît, notre promenade d'observateurs, et -retournons sur le quai des Tuileries; cette petite digression nous en a -passablement éloignés. Traversons la chaussée sans trop de crainte pour -le lustre de nos chaussures: le petit boueur que vous voyez là-bas vient -de nettoyer le pavé et de tracer un étroit sentier dans la fange qui -couvre le sol. - -Il demande, pour ce service, quelque monnaie aux passants. D'autres, -plus industrieux, jettent, les jours de grandes pluies, des ponts -volants sur les ruisseaux des vieux quartiers; le piéton généreux, qui -consent à se soumettre au droit de péage, peut s'aventurer sans danger -sur la planche étroite, car le petit ingénieur la maintient pour lui du -pied et de la main; mais gare à l'avare qui s'y hasarde sans payer le -tribut! ma foi, pour lui, le pont sera livre à son propre équilibre, -combattu par l'inégalité des pavés, par l'impétuosité du client, par -l'inhabileté du pied peu marin qui se pose sur la planche frêle et -chancelante... et... si elle tourne... au milieu du trajet... si notre -avare culbute en pleine rivière... tant pis pour lui... à qui la -faute?... - -Voici enfin, à l'extrémité sud du pont des Arts, en face de l'Institut, -ce berceau de la littérature, une vieille et poudreuse industrie que -l'on peut en appeler le tombeau. Le bouquiniste, noir et sinistre -industriel, dans l'honnête acception du mot, sorte de croque-mort -littéraire, qui ensevelit dans ses cases de sapin, comme dans des bières -funéraires, tant d'oeuvres avortées, créées pour l'immortalité, le -bouquiniste est venu exposer, comme une ironie, sa collection de livres -trépassés, dans le voisinage même du palais des écrivains immortels! -Grande et muette leçon sur la vanité des choses littéraires de ce monde! - -Le bouquiniste étale sa marchandise sur le parapet des quais, depuis le -pont du Carrousel jusqu'au pont Saint-Michel; on l'aperçoit aussi sur le -quai du Louvre, sur le quai de l'Horloge, aux deux angles du Pont-Neuf -qui font face à la statue d'Henri IV, sur ta Pont-au-Change, sur le quai -aux Fleurs, et dans mille petites ruelles noires et boueuses du vieux -Paris. Cet estimable commerçant semble être le contemporain de ses -bouquins les plus vénérable, par leur âge et leur vétusté; il a même -avec eux plus d'un point de ressemblance: il est vieux, usé, ratatiné, -pouilleux, plissé, rogne aux angles, comme le plus vieux de ses vieux -livres. Son dos voûté imite la reliure à dos brisé des vielles éditions: -sa peau jaune et luisante semble empruntée au parchemin séculaire qui -revêt un _Amyot_ primitif; jamais marchand ne s'est mieux incarné dans -la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c'est l'homme à l'état -de bouquin. - -Exposé par état à toutes les intempéries des saisons, il porte par -mesure hygiénique un respectable bonnet de soie noire sur sa tête chenue -que surmonte d'ailleurs une vieille casquette à visière. Son petit corps -grêle est protégé contre la brise et le brouillard par un petit manteau -râpé qui la recouvre comme une cloche, et ses mains basanées se cachent -sous les mailles de gros gants de tricot vert. - -Que dirai-je de sa science, de sa littérature?... M'accusera-t-on de -calomnie, si je dis que plus d'un bouquiniste sait à peine lire et -signer son nom? Faut-il le blâmer de cette sage ignorance... et n'est-il -pas heureux de ne pouvoir lire les livres qu'il vend? - -Pour lui le livre est une chose, et rien de plus, une chose qui vaut 25 -centimes à l franc, selon sa reliure et son format. - -Il les classe ainsi, d'après leur valeur matérielle, dans de petites -cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis, il se promène -stoïquement dans la brume ou au soleil, devant son étalage, battant la -semelle sur le pavé pour se réchauffer les pieds et soufflant dans ses -gros gants verts. Il voit sans s'émouvoir de nombreux amateurs s'arrêter -devant ses tablettes, examiner ses volumes pendant de longues heures, -les déranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le -rayon et s'éloigner sans acheter, sans même remercier et saluer le -pauvre marchand grelottant. - -Cette race peu lucrative de chalands prend le nom de bouquineurs. Le -bouquineur passe ses journées entières devant l'étalage du bouquiniste; -c'est la son cabinet de lecture, sa bibliothèque. Il passe en revue -toutes ces vieilleries littéraires ou scientifiques, parmi lesquelles se -trouvent parfois enfouis des trésors. Il en est qui, ardents à cette -recherche, y consacrent non-seulement quelques heures, quelques -journées, mais leur vie entière, en font leur occupation, leur -profession; à l'heure où l'employé se rend à son bureau, ils se rendent -à leur poste, et commencent leurs fouilles cent fois recommencées. Ne -croyez pas que l'heure des repas interrompra ce travail passionné: le -bouquineur déjeune en bouquinant; il s'est muni, en venant, de son petit -pain quotidien ou de sa brioche, et rien ne le distrait jusqu'au soir, -si ce n'est l'heure du détalage, ou quelque averse subite. Ce dernier -accident ne le prend pas au dépourvu, car il ne marche jamais sans un -immense parapluie, moins destiné à garantir son feutre hérissé et sous -habit noir râpé aux coudes, qu'à protéger ses livres, ses précieuses -trouvailles, contre les injures du temps. - -Mais, à côté du bouquineur qui achète, on voit une catégorie plus -nombreuse encore de bouquineurs qui n'achètent pas. Ils se bornent à -lire, à s'instruire, à se meubler l'esprit d'une encyclopédie de -connaissances qu'ils butinent dans les rayons du pauvre industriel, eux, -pauvres affamés de science. Ou en a vu qui, animés pas cette fièvre -d'apprendre, ont commencé et complété une instruction, sinon brillante, -suffisante du moins, que leur pauvreté ne leur permettait pas -d'acquérir. - -Quand le bouquineur qui achète déniche un ouvrage qui lui convient, il -s'avance vers le bouquiniste et lui montre sa conquête. Celui-ci ne -regarde pas le titre de l'ouvrage, il se contente de demander dans -quelle case on l'a pris. «Dans celle-là.--C'est 25 centimes.--Non, dans -cette autre.--C'est 10 sous.--Ou bien dans cette troisième.--Alors, -monsieur, c'est 1 franc.» - -A la fin d'une bonne journée, le bouquineur s'en revient triomphant dans -son réduit encombré. Il est bardé de bouquins, il en a dans toutes ses -poches, il en a sous tous ses bras, il en a dans les revers de son habit -et de son gilet, il en a dans son chapeau, il en a dans son parapluie; -il en mettrait dans ses bottes, s'il ne portait pas de souliers. Il -entasse ses volumes dans sa chambre exiguë, au grand mécontentement de -sa servante ou de sa femme, qui, lorsque l'encombrement devient par trop -incommode, fait en cachette, en l'absence du maniaque, venir l'épicier -voisin, afin de rétablir la circulation. - -Au demeurant, c'est une pauvre industrie que celle du bouquiniste en -plein vent: la plupart des auteurs dont se compose son fonds de commerce -ont réduit, leurs libraires à la misère; pourquoi n'enverraient-ils pas -leur bouquiniste à l'hôpital? - -Puisque nous avons suivi le bouquiniste jusque sur le pont Saint-Michel, -suivons la rue de la Barillerie, et allons faire un tour de promenade -sur le marché aux Fleurs. Quel contraste entre ces deux industries si -voisines! Ici tout est frais, tout est gracieux, tout exhale un -délicieux parfum! C'est ici que Fleur-de-Marie est venue acheter son -pauvre rosier chéri; que la joyeuse grisette du quartier latin vient -chercher le vase de réséda ou de violettes qu'elle place sur la fenêtre -de l'étudiant, que l'ouvrière laborieuse vient choisir la fleur préférée -qui doit égayer sa mansarde; que le mari fidèle et attentionné fait -emplette du fastueux dahlia, offrande destinée à célébrer la fête de sa -femme. Ici les visages des chalands offrent encore un reflet de la -marchandise qu'ils convoitent; ils sont riants, épanouis, ouverts... -comme celui du bouquineur était jaune, poudreux et renfrogné. - -Mais nous vivons dans le siècle de la concurrence; ce vieux et -respectable bazar de la Flore parisienne, autrefois sans rival, voyait -accourir de tous les points de la capitale, à pied, en omnibus, en -fiacres, en équipages, tous les fidèles adorateurs de la florissante -déesse; pas un aristocratique salon, pas une riante chambrette, qui ne -tirât du quai aux Fleurs son atmosphère suave et embaumée. - -[Illustration: Vue générale du Boulevard du Temple.--Marchands -ambulants.] - -[Illustration: Un pont volant sur un ruisseau.] - -Aujourd'hui il règne encore, mais il ne règne plus seul. Deux autres -marches se partagent sa couronne odorante; l'un étale ses gracieuses -richesses dans le riche quartier de la Chaussée-d'Antin, et déroule aux -pieds de la Madeleine son merveilleux, tapis aux mille couleurs, aux -mille parfums; l'autre, plus modeste, mais plus joyeux, plus animé, -improvise chaque semaine un ravissant parterre autour des cascades du -Château-d'Eau, à l'extrémité du boulevard Saint-Martin, au commencement -du boulevard du Temple; c'est là que le jeune fantassin sentimental -retrouve la petite bonne, sa _payse_, à laquelle il offre en soupirant -l'humble bouquet de violettes, ou le vase de giroflée; c'est là -qu'accourent, de tous les ateliers d'alentour des troupes rieuses de -folâtres ouvrières; l'actrice des boulevards, en négligé du matin, s'y -promène comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites -dont elle emplira les vases de sa cheminée et la rustique jardinière de -son mystérieux boudoir;--le bon bourgeois du Marais, qui l'a applaudie -la veille à l'un des théâtres voisins, la reconnaît, et se range -respectueusement pour la laisser passer. Il serait fort tenté de lui -adresser un galant madrigal; le lieu et la circonstance prêteraient si -bien à la comparaison poétique; mais on pourrait le voir et l'entendre, -et madame son épouse ne plaisante pas sur un pareil sujet; il résiste à -la tentation, et va marchander une botte de mouron pour ses serins: -c'est plus sage. - -En traversant l'antique quai aux Fleurs, ce pays limitrophe du pays -Latin, n'avez-vous pas entendu le cri nasillard du marchand d'habits. -C'est dans ce quartier, peuplé de jeunes étudiants, que le marchand -d'habits exerce de préférence son industrie quelque peu israélite. Il -sait que l'étudiant de première année ne tardera pas à vouloir se -défaire de sa défroque provinciale, pour l'échanger contre un fac-similé -de la peau du lion parisien; que celui de seconde ou de troisième année -a souvent des besoins imprévus vers le 15 du mois, alors que la trop -mince pension paternelle est déjà épuisée, et que les jeudis de la -Chaumière, les lundis du Prado, les samedis de l'Opéra, au temps du -carnaval, exigent impérieusement un supplément de budget dans -l'escarcelle du besogneux habitant de la rue Saint-Jacques et de la rue -de La Harpe. Voilà le marchand d'habits, joyeux, mes pauvres compagnons! -Vendez lui l'utile pour avoir l'agréable; vendez lui le manteau, le -pantalon, la redingote, pour avoir de quoi payer le costume de débardeur -ou de ravageur. Écoutez; c'est lui qui passe; _Marchand d'habits! -habits... habits..._ Appelez-le! sifflez-le! il vous a vu... il monte... -le voilà dans votre mansarde. Il salue à peine; il jette un regard -observateur autour de lui, et suppute le prix qu'il vous offrira d'après -l'urgence de vos besoins, que lui révèle le délabrement de votre -chambre. Plus l'urgence sera impérieuse, plus le besoin sera grand, plus -bas sera son prix! Telles sont ses moeurs commerciales!--De ce superbe -manteau de cinquante écus, il vous offrira avec efforts vingt livres... -de ce pantalon de cashmir, six francs... de cette redingote toute neuve, -dix ou quinze francs tout au juste... et, par-dessus le marché, il vous -demandera en vieux gilet, ce vieux chapeau, ces vieilles boîtes!--Vous -vous récriez; vous l'appelez juif, arabe, usurier!--Il vous tourne -stoïquement les talons, passe la porte, et descend lourdement -l'escalier, bien convaincu que vous le rappellerez, et que vous finirez -par accepter son marché usuraire; il vous compte alors vos trente-cinq -ou quarante livres, tout en vous faisant remarquer que vous faites une -excellente affaire, que vos effets tout neufs sont dans un état -pitoyable, et qu'il lui faudra dépenser plus de soixante francs en -réparations.--Puis il s'éloigne emportant son butin; et, parvenu dans la -rue, il vous lance d'une voix narquoise et moqueuse son cri d'oiseau de -proie: Mar....chand d'habits... habits... habits... - -[Illustration: Le Bouquiniste et le Bouquineur.] - -En passant sur le Pont-Neuf, nous pouvons remarquer une des plus -curieuses petites industries en plein vent qui s'exercent sur le pavé -boueux de la capitale. Voyez ce vieux bonhomme déguenillé, et sa digne -et symétrique épouse, assis, dès le matin, sur de vieilles chaises -placées tout au bord du trottoir, et tournant le dos à Henri IV. La -partie inférieure de ce siège grossier est fermée, et forme une boîte; -au milieu du dossier est fixé un poteau, qui s'élève peu majestueusement -vers les regards des passants, et supporte un écriteau où sont -barbouillés ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent -et miaulent de la façon la plus terrible: _Jean et sa femme tond les -chiens--coupe la queue aux chats--et va-t-en ville._ - -On se demande comment ces braves gens peuvent gagner leur vie au moyen -de cette bohémienne industrie. C'est à peine si, au fort de la canicule, -on voit une vieille rentière du Marais, ou un vénérable employé à douze -cents francs, amener, par-ci, par-là, un client, ou plutôt un patient, à -ces estimables barbiers de la race canine; et encore l'opération -n'est-elle guère mieux payée qu'une barbe ou une coupe de cheveux -humains! Comment donc font-ils pour vivre?.... C'est ici que l'industrie -a besoin de toutes ses ressources infinies pour pouvoir donner le pain -et le gîte à ses fidèles et humbles sectateurs. Si Jean et sa femme -_travaille_ rarement sur le trottoir du Pont-Neuf, il faut croire que, -plus souvent, il _va-t-en ville_, qu'il a des pratiques assez bien -douées par la fortune pour se faire tondre et accommoder à domicile, -trouvant trop roturier, trop _peuple_ de venir s'étendre sur le dos, les -quatre pattes en l'air et le museau renversé, sur le pavé du pont, aux -yeux de tous les passants, pour livrer leur toison aux ciseaux de ces -artistes en plein vent. Les chiens et les chats de bonne maison sont un -peu plus aristocrates que cela!--Aux profits de cette clientèle secrète, -Jean et sa femme ajoutent encore ceux de la traite de leurs clients et -des descendants de ceux-ci. Le caravansérail dans lequel ils enferment -leur marchandise vivante, c'est précisément cette espèce de boîte que -forme la base de leur chaise: c'est là que le petit chien et le jeune -chat sont emprisonnés pêle-mêle et vivent, dans la meilleure -intelligence, de la maigre bouillie qu'on leur distribue deux fouis par -jour, jusqu'à ce qu'un chaland compatissant les retire de ces limbes -ténébreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique. Jean -et sa femme est encore le médecin de sa clientèle à quatre pattes; il en -est le Purgon, si le cas l'exige; il en est le Fleurant, si la maladie -le prescrit. Le malade succombe-t-il, il se charge en pleurant de ses -funérailles. Les funérailles consistent à écorcher le défunt et à vendre -sa peau... Que Dieu nous garde de sonder plus avant ce mystère! Honnêtes -gargotiers des barrières et des _tapis francs_ de la Cité, servez chaud, -et que les pratiques digèrent en paix!!! - -[Illustration: Le Marchand d'habits.] - -[Illustration: Vue du Marché aux fleurs du Château-d'Eau.] - -[Illustration: Le Tondeur de chiens.] - -Le tondeur de chiens, dans la chaude saison, ajoute aux mille -spécialités de son industrie celle de baigneur de chiens; il conduit ses -pensionnaires sous une arche du Pont-Neuf, et leur donne des leçons de -natation et de propreté, L'hiver, il remplace cette branche impossible -de son art par l'exercice de quelques petites professions libérales, -telles que celle de commissionnaire et de décrotteur. En toutes saisons, -il vend la toison des caniches à certains marchands de laine à matelas, -et des peaux de chats aux marchands de peaux de lapins, qui les -revendent à quelques fabricants marrons de fourrures de martres ou de -renards de Russie. Plus d'une sensible lorette qui pleure son angora -défunt le porte peut-être à ses bras sous la forme d'un manchon, ou au -bas de sa robe en façon du garniture fourrée! O mystères de l'industrie! -Mais la plupart des petits métiers sont bien plus restreints que -celui-là, et ne peuvent sortir du cercle étroit d'une spécialité unique. -Ainsi le pauvre rémouleur qui va par les rues, chargé de sa lourde -machine, appelant le travail qui ne vient pas toujours! Ainsi le petit -décrotteur, qu'a ruiné pour toujours le grand décrotteur en boutique, et -qui, tristement assis sur sa boîte, regarde, d'un oeil découragé, passer -devant lui les pieds hâtifs des piétons. Ainsi encore ces troupes de -pauvres enfants alsaciens qui, pâles, blêmes, transis de froid et de -faim, s'arrêtent sous vos fenêtres et improvisent un naïf concert qu'il -leur faut recommencer bien des fois avant d'avoir recueilli le pain de -la journée. Puis voici, au coin d'un trottoir, un industriel moins -souffreteux, un hardi faubourien, qui établit son petit éventaire sur -lequel il lance à tour de bras, et en feignant de rassembler toutes ses -forces, des crayons effilés dont la pointe résiste à cette double -épreuve... Qui ne voudrait lui acheter des crayons aussi merveilleux? - -[Illustration: La boutique à un sou.] - -Cet autre pousse devant lui, sur un petit train de chariot, un -assortiment complet d'ustensiles de ménage, et il offre chacun de ses -articles... pour combien? Pour cinq sous!... vingt-cinq centimes, au -choix! Cinq sous! vingt-cinq centimes la pièce!...--Plus loin un autre -commerçant, traînant aussi sa petite boutique chargée de mille objets -divers, invite les passants à s'arrêter, à examiner, à choisir... Il -vend... ou plutôt il donne... il donne tout son étalage... à un sou... à -un sou la pièce!... - - - -ÉTUDES COMIQUES. - -Le Trembleur, ou les Lectures dangereuse. -(Suite et fin.--Voir t. II, p. 362.) - -Scène VII. - -M. TOUCHARD, M. RONDIN. - -M. RONDIN.--Ah çà, voyons... allez-vous m'expliquer... - -M. TOUCHARD, _se laissant tomber sur une chaise, et tendant la lettre à -Rondin_.--Lisez! lisez!... - -M. RONDIN, _étonné_.--Qu'est-ce que c'est que ce papier? - -M. TOUCHARD.--La lettre... la lettre de ma femme... que j'ai -interceptée... Ah! c'était une inspiration... Il y a une Providence! - -M. RONDIN.--Mais il est peut-être des secrets qu'un mari ne doit confier -à personne... pas même à son meilleur ami... - -M. TOUCHARD.--Quoi! vous vous figurez que c'est un billet d'amour... une -trahison conjugale... ce ne serait rien! - -M. RONDIN.--Comment, rien! - -M. TOUCHARD.--Ce ne serait qu'une affaire de police correctionnelle... -mais, ceci... - -M. RONDIN.--Qu'est-ce donc?... vous m'effrayez... - -M. TOUCHARD, _tragiquement_.--Une affaire de cour d'assises!... Lisez, -Rondin, lisez... - -M. RONDIN, _déployant la lettre, à part_.--Ma parole d'honneur, je crois -que je tremble. _(Il lit.)_ - -«Ma chére madame Gibert, - -«Je suis très-satisfaite de _la poudre anonyme_ que vous m'avez vendue -il y a quinze jours... l'effet en est merveilleux, ainsi que vous me -l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperçu de rien... Remettez-en une -seconde boîte entièrement semblable à la première à la personne qui vous -portera ce billet. Cachetez bien. Je vous recommande par-dessus tout la -discrétion, le secret, le mystère. Vous comprenez que ces choses-là -doivent se cacher comme un crime. - -«Votre dévouée, -«Femme TOUCHARD.» - -M. TOUCHARD.--Est-ce clair? - -M. RONDIN.--Je suis confondu!... Mais pourtant je ne puis croire... - -M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'après mon autopsie. - -M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous hâtez pas -d'émettre un soupçon aussi odieux... - -M. TOUCHARD.--Que je ne me hâte pas! - -M. RONDIN.--Non; il y a là-dessous un malentendu, j'en suis sûr... Un -mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystère -s'éclaircira... il faut l'interroger... à l'instant même... Je ne veux -pas que vous gardiez une minute de plus des idées outrageantes pour -votre femme... - -M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zèle -dans une circonstance comme celle-ci... - -M. RONDIN.--Allez-vous me soupçonner aussi?... Mais c'est de -l'égarement!... - -M. TOUCHARD.--Eh bien! jurez-moi sur l'honneur de faire ce que je vais -vous dire. - -M. RONDIN.--Parlez... - -M. TOUCHARD.--- Rendez-vous avec cette lettre chez cette, dame Gibert... -et rapportez-moi la boîte qu'elle vous remettra. - -M. RONDIN.--Que voulez-vous faire? - -M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-même... - -M. RONDIN.--Non; restez... j'y vais... Mais soyez prudent... point -d'éclat... Point de violence jusqu'à mon retour. - -M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est nécessaire que -mes soupçons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la -justice... - -M. RONDIN.--Y pensez-vous?... - -M. TOUCHARD.--Allez, au nom du ciel! allez chercher cette _poudre -anonyme..._ Sans cette pièce à conviction, on ne pourrait rien -établir... Allez, et veuillez passer chez mon médecin, et le prier de -venir tout de suite... - -M. RONDIN.--Est-ce que vous souffrez? - -M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon médecin. (_M. -Rondin sort._) - -Scène VIII - -M. TOUCHARD, puis JOSEPH. - -M. TOUCHARD, _seul_.--Empoisonneuse!... Je fuis le mari d'une -Lescombat... d'une marquise de Brinvilliers!... Qui l'aurait dit? grand -Dieu!... Une femme qui, depuis vingt-cinq ans, m'accable de soins, de -marques de tendresse... Fiez-vous donc aux apparences!... On ne sait -jamais ce qu'il y a dans le coeur... Sans ma prudence, je partageais le -sort du malheureux forgeron du Glandier. Mais, grâce au ciel et à ma -_Gazette des Tribunaux_, j'ai su prévenir le crime... Prévenir!... que -dis-je?... qui le sait?... cette première boîte!... J'ai peut-être -absorbé un poison lent... je descends peut-être, sans m'en apercevoir, -dans la tombe... Ah! misérable épouse!... - -JOSEPH, _entrant et fouillant dans ses poches_.--Monsieur... - -M. TOUCHARD.--C'est Joseph!... un des complices, je n'en puis douter... - -JOSEPH.--Monsieur, vous n'auriez pas vu la lettre que madame m'avait -donnée à porter? - -M. TOUCHARD.--Tu l'as perdue? - -JOSEPH.--En sortant de chez M. Bellemain... - -M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--T'a-t-il remis cet acte? - -JOSEPH.--Non, monsieur: il a dit qu'il voulait vous parler avant de le -faire. - -M. TOUCHARD.--Ah!... Eh bien! j'irai lui parler... - -JOSEPH.--Et quand j'ai mis la main dans ma poche pour prendre la -lettre... absente... disparue... Madame va être d'une colère!... - -M. TOUCHARD.--Et, dis-moi, tu n'es pas allé jusque chez madame Gibert? - -JOSEPH.--Tiens!... vous savez!... Vous avez trouvé la lettre?... - -M. TOUCHARD.--Entre là... entre dans ma chambre... - -JOSEPH.--Pourquoi faire? - -M. TOUCHARD.--Entre toujours... - -JOSEPH.--Mais la lettre de madame?... - -M. TOUCHARD.--Entre, te dis-je! - -JOSEPH.--Voilà, monsieur, voilà... (_Il entre dans la chambre; Touchard -ferme virement la porte à double tour et retire la clef._) - -M. TOUCHARD.--Je le tiens! - -JOSEPH, _du dedans_.--Monsieur... monsieur... vous m'enfermez!... - -M. TOUCHARD.--Il faut qu'il reste au secret jusqu'au moment de -l'interrogatoire... - -Scène IX. - -M. TOUCHARD, LE MÉDECIN. - -LE MÉDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous -me demandiez tout de suite, tout de suite... Est-ce que nous sommes -malade? - -M. TOUCHARD.--Docteur, vous allez apprendre des choses qui vont bien -vous étonner. - -LE MÉDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard? - -M. TOUCHARD.--Il n'est pas encore temps de parler clairement... Mais -dites-moi avec franchise, sans me rien déguiser, la main sur la -conscience... quels étaient les symptômes de la maladie que j'ai faite -il y a deux mois? - -LE MÉDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment où vous étiez -malade... mais aujourd'hui que vous êtes tout à fait rétabli, je vous -avouerai que vous aviez tous les symptômes... - -M. TOUCHARD.--D'un empoisonnement? - -LE MÉDECIN.--Eh non! d'une fièvre cérébrale. Nous avons heureusement -combattu le mal dès son principe, ce qui ne lui a pas permis de se -développer... - -M. TOUCHARD.--Et... ne pourriez-vous vous tromper?... n'y a-t-il pas -quelque rapport entre les symptômes de la fièvre cérébrale et ceux de -l'empoisonnement? - -LE MÉDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions? - -M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (_à part_). En effet, la -première boîte a été achetée il y a quinze jours. (_Haut_.) Regardez un -peu ma langue. (_Il tire la langue_.) - -LE MÉDECIN.--Elle est fort bonne. - -M. TOUCHARD.--Tâtez-moi un peu le pouls. - -LE MÉDECIN.--Il est peu agité; mais cela provient sans doute du trouble -où je vous vois... Vous êtes en proie à quelque violente inquiétude. - -M. TOUCHARD.--Tâtez un peu mon ventre. - -LE MÉDECIN.--Il me paraît être dans son état normal. - -M. TOUCHARD, à part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on -ne le sent pas... Aucun signe extérieur... ni intérieur... Ah! c'est -affreux! - -LE MÉDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul. - -M. TOUCHARD.--Docteur, savez-vous ce que c'est que la _poudre anonyme_? - -LE MÉDECIN.--La poudre anonyme? - -M. TOUCHARD.--Oui. - -LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que c'est ça? - -M. TOUCHARD.--Je vous le demande. - -LE MÉDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... _Anonyme_ est un mot tiré du -grec qui signifie _sans nom_. Ainsi, _poudre anonyme, c'est poudre _sans -nom_. - -M. TOUCHARD.--Sans nom! c'est cela, parbleu, c'est bien cela! - -LE MÉDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela? - -M. TOUCHARD.--Vous le saurez. Ecoutez, docteur; dans un instant je vais -vous charger d'une mission des plus graves, d'une expertise on ne peut -plus sérieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et -n'en perdez pas un mot. - -LE MÉDECIN.--Ah çà! de quoi diable s'agit-il donc? - -M. TOUCHARD.--Prêtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs... - -LE MÉDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand -meurt-on sans son médecin? - -M. TOUCHARD.--Ne riez pas, je vous en supplie. Si je meurs... Faites-moi -le plaisir de procéder à mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux. - -LE MÉDECIN.--Mais enfin... - -M. TOUCHARD.--Promettez-le moi! jurez-le moi! - -LE MÉDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce -plaisir-là. - -M. TOUCHARD.--Et si vous découvrez quelque chose d'extraordinaire, -quelque chose d'inusité, allez trouver mon ancien associé, M. Rondin, à -sa maison de Bougival, et dites-lui de vous rapporter exactement ce qui -s'est dit, ce qui s'est passé ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne -j'ai arrêté mes soupçons. - -LE MÉDECIN.--Quels soupçons? - -M. TOUCHARD.--Vous les connaîtrez. M. Rondin vous remettra en outre une -lettre que vous déposerez entre les mains du procureur du roi en lui -faisant votre déclaration. - -LE MÉDECIN.--Quelle déclaration? - -M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frappé lors de mon -autopsie. - -LE MÉDECIN.--Ah! bien, très-bien!... vous y tenez donc toujours? - -M. TOUCHARD.--De grâce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est -pas gai. - -LE MÉDECIN.--Non, certes! - -M. TOUCHARD.--Vous engagerez même le magistrat à faire subir un -interrogatoire à ce même M. Rondin, et à le confronter avec la personne -que ce dernier vous aura désignée. - -LE MÉDECIN.--Bon!... ça n'est pas clair... mais n'importe. - -M. TOUCHARD.--Tout cela s'éclaircira au grand jour... - -LE MÉDECIN.--De l'autopsie? - -M. TOUCHARD.--Oui. - -LE MÉDECIN.--Bravo! - -M. TOUCHARD.--Vous le jurez? - -LE MÉDECIN, _solennellement_.--Je le jure. - -Scène X. - -Les mêmes, RONDIN. - -M. RONDIN.--Me voici. - -M. TOUCHARD.--Vous avez la boîte? - -M. RONDIN.--Voici la boîte... (_Il la donne à Touchard_.) - -M. TOUCHARD.--Merci, mon ami, merci. Je n'oublierai jamais le service -que vous venez de me rendre. (_A lui-même_.) La voilà donc cette _poudre -anonyme_... la voilà, je la tiens... et la vérité va éclater. - -M. RONDIN.--Voyons Touchard... de la circonspection. Vous n'avez plus -rien à craindre... agissez froidement, je vous en prie. - -M. TOUCHARD.--Soyez tranquille. Les choses vont se passer suivant les -règles observées en pareil cas...--Docteur! - -LE MÉDECIN.--Monsieur Touchard? - -M. TOUCHARD, _qui a ouvert le placard_.--Prenez cette boîte... et cette -tasse de chocolat... - -LE MÉDECIN.--Du chocolat? bien obligé; j'ai déjeuné. - -M. TOUCHARD.--Malheureux! gardez-vous d'y goûter. - -LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça? - -M. TOUCHARD.--Que vous fassiez faire l'analyse par les chimistes les -plus éclairés. - -LE MÉDECIN.--L'analyse du chocolat? - -M. TOUCHARD.--Oui, de ce chocolat et de cette _poudre anonyme_. - -LE MÉDECIN.--Ah! voyons donc un peu cette _poudre anonyme... (_il ouvre -la boîte._) une poudre blanche... on dirait de la farine... - -M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ou de la mort aux rats, (_au Médecin_) -Sentez un peu... de loin... pas de trop près... ça doit avoir un odeur -d'ail. - -LE MÉDECIN.--Mais non; un parfum de vanille des plus suaves. - -M. TOUCHARD.--De vanille!... (_A part_). Comme mon chocolat... plus de -doutes. (_Bas à Rondin_.) Quel raffinement! parfumer les poisons... -voilà une affaire qui fera du bruit dans la _Gazette des Tribunaux_. - -M. RONDIN.--J'espère bien que non. - -LE MÉDECIN.--Quoi? sérieusement... vous voulez que je fasse analyser... - -M. TOUCHARD.--Sur-le-champ... sans le moindre retard... - -LE MÉDECIN.--Allons, puisque vous le voulez... à tantôt, je viendrai -vous apprendre le résultat. (_Il sort._) - -M. TOUCHARD, _à lui-même_.--Je ne sais si je dois me fier un docteur... -On a vu des médecins... Je l'observerai. - -Scène XI - -M. TOUCHARD, M. RONDIN. - -M. TOUCHARD.--Dites-moi, Rondin, vous avez vu cette femme Gibert... - -M. RONDIN.--Sans doute, puisque je viens de chez elle. - -M. TOUCHARD.--Et... quelle femme est-ce? - -M. RONDIN.--C'est une vieille femme qui habite un sixième étage... mes -jambes ont compté pour moi. - -M. TOUCHARD.--Et... elle a une mauvaise mine... - -M. RONDIN.--Mais les vieilles femmes... qui logent à un sixième étage -ont ordinairement des figures peu agréables. - -M. TOUCHARD.--Allons! elle a une mauvaise mine; vous ne voulez pas en -convenir. - -M. RONDIN.--Ma foi, j'en conviens... mais qu'est-ce que ça prouve? - -M. TOUCHARD.--Et que vous a-t-elle dit? - -M. RONDIN.--Pas quatre paroles... Discrétion, mystère... mystère, -discrétion. - -M. TOUCHARD--. Une vieille femme qui ne dit pas quatre paroles, ça ne -vous prouve rien? - -M. RONDIN.--Ça me prouve qu'elle n'en a pas davantage à dire - -M. TOUCHARD.--Et pour cause. Avez-vous pris quelques informations? - -M. RONDIN.--Oui; prévoyant que vous m'interrogeriez à ce sujet, j'ai -questionné quelques-uns des voisins de la dame Gibert. - -M. TOUCHARD.--Qu'avez-vous appris? - -M. RONDIN.--Que cette femme est une ancienne habilleuse de l'Opéra. - -M. TOUCHARD.--Ah!... quel est son état à présent? - -M. RONDIN.--On l'ignore. - -M. TOUCHARD.--On ne lardera pas à le connaître. Les trois complices ne -se doutent de rien; le procureur du roi pourra les interroger avant -qu'ils se soient concertés. - -M. RONDIN.--Le procureur du roi n'interrogera personne, c'est moi qui -vous le dis! - -M. TOUCHARD.--Monsieur Rondin, dans les circonstances présentes, -entraver le cours de la justice serait une imprudence, une grave -imprudence!... pas pour moi!... - -M. RONDIN.--A la bonne heure!... Vous me comprenez dans votre -accusation, et je suis en droit de me justifier par tous les moyens -possibles. - -M. TOUCHARD.--Je ne demande pas mieux. - -M. RONDIN.--Et pour commencer, je veux avoir un entretien avec madame -Touchard. - -M. TOUCHARD.--Eh bien! j'y consens. (_à part._) Je serai là, dans ce -cabinet; je ne perdrai pas un mot, pas un signe. - -M. RONDIN.--La voici; laissez-nous seuls. - -M. TOUCHARD.--Je vais me promener sur la place Royale. - -M. RONDIN,--_à part_.--Je parie qu'il reste. (_Touchard feint de sortir -et se glisse dans le cabinet. Rondin l'a observé du coin de l'oeil._) -Juste! Qu'ai-je dit? - -M. TOUCHARD, _à part_.--M'a-t-il vu? - -Scène XII - -M. RONDIN, MADAME TOUCHARD, M. TOUCHARD, _caché_. - -MADAME TOUCHARD, _avec mystère_.--Mon mari est sorti? vous êtes seul? - -M. RONDIN.--Absolument seul. Vous pouvez entrer. - -M. TOUCHARD, _à part_.--Elle le cherchait. - -MADAME TOUCHARD.--Eh bien qu'avait-il? Savez-vous enfin la cause de ce -désordre, de cet air effaré? - -M. RONDIN.--Avant de vous répondre, je dois vous demander si vous avez -en moi confiance pleine et entière. - -MADAME TOUCHARD, étonnée.--Mon Dieu, oui... - -M. RONDIN.--Me conteriez-vous à moi, votre ami, un secret que vous -auriez caché à votre mari? - -MADAME TOUCHARD.--Je crois qu'oui, si j'en avais. La susceptibilité d'un -mari nous oblige parfois à leur cacher certaines confidences qu'un ami -impartial, désintéressé, accueillerait avec plus d'indulgence. - -M. RONDIN.--Eh bien! je suis cet ami sincère, désintéressé, et j'attends -votre confidence. - -MADAME TOUCHARD.--Mais je vous ai dit: si j'avais un secret. - -M. RONDIN.--Vous en avez un. - -MADAME TOUCHARD.--Je vous assure... - -M. RONDIN.--C'est sans doute un secret de peu d'importance... et -pourtant vous compromettriez, en le gardant, votre repos, le bonheur de -votre époux, la paix de votre ménage... - -MADAME TOUCHARD.--Je ne vous comprends pas... - -M. TOUCHARD, _qui écoute_.--Elle fait l'innocente... elle nie. - -M. RONDIN.--Je suis forcé d'être indiscret et d'insister encore, madame -Touchard... Je sais tout... je sais que ce matin vous avez charge. -Joseph d'une commission mystérieuse... - -MADAME TOUCHARD, _troublée_,--Monsieur Rondin... - -M. RONDIN.--Qu'une dame Gibert a remis une boîte contenant une certaine -_poudre anonyme..._ - -MADAME TOUCHARD.--Plus bas, plus bas, monsieur... - -M. TOUCHARD, _à part_.--Elle se trouble! - -M. RONDIN.--Il y a quinze jours, vous avez acheté une première boîte... -Quelle est cette poudre? quel emploi en avez-vous fait. - -MADAME TOUCHARD.--Monsieur, je ne puis vous répondre... je... je ne -conçois pas ces questions... - -M. RONDIN, _à part_.--C'est étrange! _(Haut.)_ Mais songez aux dangers -qu'un pareil silence... - -MADAME TOUCHARD.--Des dangers!... et lesquels! Je ne comprends pas... -Monsieur Rondin, mon cher monsieur Rondin, je vous en conjure, ne -m'interrogez pas... je ne dirai rien... J'aimerais mieux mourir que de -faire savoir... à mon mari surtout... il est si ridicule pour ces -choses-là... il ne me pardonnerait de sa vie... Pas un mot, pas un mot, -monsieur Rondin... - -M. TOUCHARD, _entrant_.--C'est inutile! - -MADAME TOUCHARD, effrayée.--Il était là! - -M. RONDIN, _à part_.--Je ne sais plus que penser. - -M. TOUCHARD.--Tremblez, madame! La poudre anonyme est en ce moment entre -les mains des chimistes... et bientôt... - -MADAME TOUCHARD, tombant dans un fauteuil.--Je suis perdue!... - -M. RONDIN, _à part_.--Touchard avait-il raison? - -Scène XIII. - -LES MÊMES, LE MÉDECIN. - -LE MÉDECIN, _entrant._--Eh bien! me voilà. Qu'est-ce donc?... Madame -Touchard se trouve mal?... - -MADAME TOUCHARD.--Non, docteur... non... ce n'est rien... - -M. TOUCHARD.--Parlez, docteur... vous pouvez parler devant tout le -monde. - -LE MÉDECIN.--Parlez!... parlez!... Vous m'avez chargé d'une jolie -commission! - -M. TOUCHARD.--Le devoir de votre profession... - -LE MÉDECIN.--N'est pas de faire rire à mes dépens. - -M. TOUCHARD.--Que voulez-vous dire?... - -LE MÉDECIN.--Eh parbleu '. que les chimistes se sont moqués de moi quand -je leur ai remis votre chocolat de santé et votre _poudre anonyme_. - -MADAME TOUCHARD, _bas au docteur_.--Monsieur... - -LE MÉDECIN, bas.--N'ayez pas peur... on est discret. - -M. TOUCHARD.--Ont-ils fait l'analyse? - -LE MÉDECIN.--Oui; et le résultat est que votre chocolat, de santé est du -chocolat de santé.. et votre poudre anonyme... une poudre à blanchir... -(_Il regarde madame Touchard._) - -MADAME TOUCHARD, _bas_.--De grâce!... - -LE MÉDECIN, _bas à madame Touchard_.--A blanchir le teint... (_Haut à -Touchard._) A blanchir... les dents... - -M. RONDIN.--Les dents... Ah! ah! ah! ah! (_Il rit aux éclats, M. -Touchant reste confondu_.) Eh bien! monsieur Touchard?... - -M. TOUCHARD, _pétrifié_.--Les dents!... - -M. RONDIN.--Eh bien! oui.. les dents!... - -M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Mais ce mystère... cette lettre... ce -secret... - -RONDIN, _bas_.--Secret de toilette... le plus inviolable... le plus -sacré... pour une femme... un peu coquette... - -MADAME TOUCHARD.--Mon ami... tu me pardonnes?... - -M. TOUCHARD, _avec émotion_.--Adèle!... Adèle!... c'est moi qui implore -ton pardon... - -MADAME TOUCHARD, _étonnée_--Mon pardon?... et pourquoi?... - -M. RONDIN, _vivement_. Non, non... du tout... c'est bien vous, Touchard, -qui avez à pardonner... la dissimulation de votre femme... son manque de -confiance... (_Bas à Touchard._) Qu'elle ignore toujours... - -M. TOUCHARD, _bas_.--Vous avez raison, (_haut à sa femme._) Eh bien! -j'oublie tout... à condition qu'à l'avenir... Adèle! viens -m'embrasser... (_M. et madame Touchard s'embrassent._) - -M. RONDIN.--Eh! allons donc! - -M. TOUCHARD, _à part_.--Quelle leçon! - -MADAME TOUCHARD, _au médecin_.--Mais pourquoi faire analyser ce -chocolat, cette poudre?... - -LE MÉDECIN.--Vous m'en demandez plus que je n'en sais... J'assiste à une -énigme depuis une heure... - -MADAME TOUCHARD, _à madame Touchard_.--Rien, rien, madame... une simule -expérience chimique... Les fabricants mêlent tant de drogues dans leurs -marchandises... - -MADAME TOUCHARD.--Ah!... - -M. TOUCHARD, _bas à Touchard_.--Êtes-vous guéri de vos soupçons? - -MADAME TOUCHARD, _bas_.--Je me suis trompé une fois... mais la -prudence... - -M. RONDIN, _bas_.--N'est pas de la méfiance... - -MADAME TOUCHARD.--Docteur, vous nous restez à diner? - -LE MÉDECIN.--Mille remerciements... mes malades m'attendent... Et si M. -Touchard n'a plus rien à me faire analyser... (M. Touchard lui serre la -main en riant.) Alors, j'ai bien l'honneur de vous saluer... bon -appétit... Monsieur Touchard, je vous recommande le chocolat de santé. -(Il sort.) - -Scène XIV. - -LES MÊMES, excepté LE MÉDECIN. - -M. TOUCHARD, bas à Touchard.--Il se moque de vous... _(Haut.)_ A -table!... Touchard doit avoir faim, lui qui n'a pas déjeuné... -(Regardant Touchard.) Nous dînons ici? - -MADAME TOUCHARD.--Mais sans doute... comme toujours. - -M. RONDIN.--Et après dîner, je vous emmène à Bougival... je vous garde -jusqu'à la Pentecôte... Ça va-t-il? - -MADAME TOUCHARD.--Qu'en dis-tu, mon ami? - ---Volontiers... oui... je sens que j'ai besoin de changer d'air, de -train de vie... - -M. RONDIN.--Fiez-vous à moi.. - -MADAME TOUCHARD.--Il faut que Joseph prépare nos paquets... -(_Appelant._) Joseph! Joseph! - -JOSEPH, de la chambre. Eh! madame, je suis enfermé... - -M. RONDIN.--Où diable est-il? - -M. TOUCHARD, _ouvrant virement la porte_.--Comment! mon pauvre Joseph.. -tu étais là? - -JOSEPH, _entrant en scène_.--Vous le savez bien, puisque c'est vous -qui... - -M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Comment! je t'ai enfermé... par -mégarde?... - -JOSEPH.--Mais non... pas par mégarde... puisque vous m'avez du... - -M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ah! paresseux... tu dormais là-dedans... -et tu n'as pas entendu fermer la porte... - -JOSEPH, _ahuri_.--J'ai dormi?... Oui, après... mais avant, je suis bien -sûr... - -M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ce pauvre Joseph... Ah! ah! ah!... _(il -rit.)_ - -MADAME TOUCHARD et M. RONDIN, riant.--Ah! ah! ah! ah!... ce pauvre -Joseph!... - -JOSEPH, _grognant_.--Ce pauvre Joseph!... ce pauvre Joseph!... Je ne -sais ce qu'ils ont tous aujourd'hui... - -MADAME TOUCHARD.--Tu vas faire nos paquets... nous partons ce soir pour -la campagne... - -JOSEPH.--C'est bon! le pauvre Joseph va faire les paquets... (_Il -sort_). - -M. TOUCHARD.--Ah! il faudra aussi qu'il aille aux bureaux de la _Gazette -des Tribunaux_, pour dire que l'on m'envoie mon journal à la campagne... - -M. RONDIN.--Du tout.. je m'y oppose... Un journal qui vous remplit la -tête de vols, de crimes, d'assassinats... qui vous inspire des terreurs -paniques... des défiances absurdes... Croyez-moi, mon cher Touchard, ce -sont ces lectures-là qui vous avaient frappé l'esprit... Nous ferons -adresser votre Gazette à votre cousin l'huissier... ça lui sera utile... -Quant à vous, je vous abonnerai à quelque journal plus divertissant et -moins sombre... à _l'Illustration_, par exemple... il y a des images... -cela vous amusera... A table! - -_(Ils passent dans la salle à manger.)_ - -MARC-MICHEL. - - - -Agriculture. - -CONCOURS DE POISSY.--ANIMAUX DOMESTIQUES, EN ANGLETERRE. - -Le premier concours de bestiaux institué par arrêté de M. le ministre de -l'agriculture et du commerce, en date du 31 mars dernier, en faveur des -propriétaires des animaux les plus parfaits de conformation et de -graisse, parmi ceux qui sont exposés en vente à Poissy, l'avant-dernier -jeudi précédant le mardi-gras, a eu lieu jeudi, jour du grand marché, en -cette ville. - -Cette solennité agricole avait attiré un nombre considérable de -propriétaires, d'éleveurs et d'agriculteurs venus des départements -voisins et de ceux compris dans un rayon de quarante à cinquante lieues, -pour admirer les progrès des races bovine et ovine dans ces derniers -temps. Les concurrents étaient nombreux; mais les conditions du -concours, mal comprises par plusieurs d'entre eux, ont empêché un -certain nombre d'y prendre part. - -Après avoir examiné attentivement les animaux admis au concours, le jury -a décerné les primes pour la race bovine. Sur quinze boeufs présentés, -huit ont été primés. - -Le jury a déclaré qu'il n'y avait pas lieu à donner de prime; pour la -seconde classe, attendu que le poids des animaux se trouvait au-dessous -de celui fixé par le programme. - -Indépendamment des primes, des médailles d'or et d'argent ont été -également décernées, soit aux propriétaires des animaux, soit aux -personnes qui les ont fait naître. Le jury s'est transporte sur le -marché immédiatement après ce premier jugement, et a désigné pour le -boeuf gras un boeuf de robe blanche, du poids de l,370 kilog., -appartenant à M. Cornet, qui a été acheté par MM. Rolland, au prix de -4,000 fr. - -Certes, nous avons vu là des animaux magnifiques, d'une taille énorme, -parfaitement engraissés et faisant honneur à l'éleveur qui les fournit; -mais, et c'est une chose assez pénible à dire, cela ne prouve presque -rien en faveur de l'industrie agricole de la France, parce que ces -boeufs de choix ne représentent jamais une race, mais un individu isolé, -ayant acquis, par des circonstances particulières, de grandes -dimensions. - -Je ne prétends point, dans cet article, rehausser le mérite de -l'agriculture anglaise aux dépens de la notre; je m'abstiens tout à fait -de juger une question d'un si haut intérêt, et qui d'ailleurs -enchaînerait à des discussions qui ne seraient point ici à leur place. -Je me bornerai donc à citer quelques faits relatifs à l'éducation des -animaux domestiques, et nos lecteurs en tireront les conséquences qu'ils -jugeront à propos. Je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que la -France, grâce à la fertilité de son sol, à son climat et à l'industrie -de ses habitants, peut devenir le pays agricole le plus riche du monde, -à partir du jour où notre législation voudra s'occuper sérieusement de -l'agriculture. - -Parmi tous les animaux domestiques, le boeuf commun (_bos taurus_ Lin.), -est sans contredit le plus utile, puisqu'à lui seul il peut suppléer à -tous les autres. Il présente deux variétés très-tranchées, et chaque -variété a fourni un certain nombre de races résultant du climat et de -l'éducation. - -La première variété est celle du zébu, appartenant à l'Asie et à -l'Afrique. Elle se distingue de notre boeuf d'Europe à une ou deux -loupes graisseuses, en forme de bosse, qu'elle a sur le garrot, et à sa -taille généralement plus petite, quoique cependant le zébu de -Madagascar, qui n'a qu'une bosse, atteigne souvent de très-grandes -dimensions. Du reste, nous n'avons pas à nous en occuper ici. - -La seconde variété est celle du boeuf d'Europe, et, quoi qu'on en dise, -c'est la plus belle et la plus utile. Son histoire, qui serait fort -difficile à faire, offrirait un grand intérêt, parce qu'elle ne serait -réellement, si on la faisait bien, qu'un chapitre de l'histoire générale -de l'industrie humaine. Après le mouton, il n'est pas un animal qui ait -été autant travaillé par l'homme, et qui porte plus ostensiblement le -sceau de son antique servitude. Les circonstances de sa domesticité ont -également affecté son moral et son physique, en raison du but d'utilité -qu'on s'est proposé de tirer de ce précieux animal. Pour que nous -puissions juger en connaissance de cause des modifications que les -Anglais ont fait éprouver à cette espèce, il faut d'abord que nous -sachions ce qui constitue sa beauté, car, quoique l'on ne mette pas la -même importance aux belles formes des boeufs qu'à celles des chevaux, -elles doivent cependant être prises en considération, puisqu'elles -décident des services que l'on peut en attendre. - -Les boeufs les plus recherchés sont ceux qui ont la tête courte et -ramassée; le front large; les oreilles grandes, bien velues et bien -unies; les cornes fortes, luisantes et de moyenne grandeur; les yeux -gros et noirs; le mufle gros et camus; les naseaux bien ouverts; les -dents blanches et égales; les lèvres noires; le cou charnu, court et -gros; les épaules grosses; la poitrine large; le fanon pendant sur les -genoux: les reins larges; les flancs grands; les hanches longues; la -croupe épaisse; les jambes et les cuisses grosses, courtes, nerveuses; -le dos droit et plein; la queue descendant jusqu'à terre, et garnie de -poils touffus, luisants et fins; les pieds fermes; le cuir épais et -maniai le; les ongles courts et larges. On reconnaît qu'un boeuf est -d'une mauvaise constitution à son poil hérissé, rude et terne. - -Quant à la vache, il lui faut d'autres qualités: elle doit être, eu -égard à sa race, d'un grand corsage. Elle doit avoir le ventre gros; -l'espace compris entre la dernière fausse-côte et les os du bassin un -peu long; le front large; les yeux noirs, ouverts et vifs; la tête -ramassée; le poitrail et les épaules charnus; les jambes grosses et -tendineuses; les cornes belles, polies et brunes; les oreilles velues; -les mâchoires serrées; le fanon pendant; la queue longue et garnie de -poils; la corne du pied petite et d'un bien jaune; les jambes courtes; -le pis gros et grand; les mamelons ou trayons gros et longs. - -Nous donnons ici les figures d'un taureau et d'une vache du -Northumberland, dessinées avec la plus scrupuleuse exactitude par MM. -Kirk et T. Bretiami, célèbres peintres d'animaux en Angleterre. Ces -figures sont les portraits de deux animaux qui ont remporté un prix en -1843, au grand meeting agricole de la ville de Derby. - -Pour peu que le lecteur compare ces deux figures avec la description -généralement reçue que nous avons donnée du boeuf et de la vache, ou -simplement avec les plus beaux individus de ce genre que nous possédons -en France, il s'apercevra facilement que les Anglais n'ont pas les mêmes -idées que nous sur ces animaux. En effet, pour nous, le boeuf semble -plutôt être choisi pour le travail que pour la boucherie, on désire -qu'il ait la jambe forte et le pied sûr, de la force et conséquemment -une grosse charpente, etc. Les Anglais, au contraire, spéculent plus sur -la chair du boeuf que sur son travail, et ils exigent par conséquent -qu'il ait les os petits, les formes élancées mais susceptibles de se -remplir à l'engrais. De ce fait, il résulte une haute question en -économie, celle de savoir s'il serait plus utile, pour l'agriculture -Française, de cultiver les terres avec des chevaux qu'avec des boeufs; -et si cette question était résolue en faveur des chevaux, comme elle -l'est en Angleterre ainsi que dans quelques parties de la France, il n'y -a pas de doute que nous devrions élever les boeufs comme on le fait au -delà de la Manche, et perfectionner nos races par les mêmes moyens et -pour le même but. Or, ces moyens sont faciles, et nous allons les -décrire. - -La première chose à laquelle les fermiers anglais mettent une grande -importance, c'est le choix du taureau et de la vache pour -l'accouplement. Les plus grandes vaches leur paraissent toujours -préférables quand elle n'ont pas des défauts essentiels. Il en est de -même pour le taureau, mais ils recherchent pour les deux, les individus -élancés, dont les jambes sont très-fines, courtes, et les os petits, -avec la tête courte et légère, ce qui est le contraire chez nous. - -Le taureau n'est dans toute la vigueur de son âge que depuis trois -jusqu'à cinq ans, et c'est dans cet intervalle qu'il donne les plus -beaux extraits. Mais encore faut-il qu'il n'ait, pas été épuisé par -plusieurs montes consécutives, car dans ce cas ses produits sont -toujours faibles et souvent d'une mauvaise nature. Ceci doit s'entendre -particulièrement de la race dont nous avons donné plus haut les figures, -car les Anglais en possèdent une autre à cornes longues, dans le -Lancashire, qui est propre à l'accouplement dès l'âge de deux ans, et -qui peut durer six ans si on ne l'excède pas. Nous la représentons ici, -dessinée par les artistes plus haut cités, et ayant également remporté -un prix au grand meeting de la Société d'Agriculture de Derby. - -[Illustration: Taureau du Northumberland, race du Holstein, ou _dutch -breed_ des Anglais.] - -[Illustration: Vache du Northumberland, ou _dutch breed_.] - -[Illustration: _The long-horned, or Lancashire breed_, des Anglais.] - -La vache peut produire en deux ans, mais si l'on veut en obtenir de -beaux extraits il ne faut lui donner le taureau qu'à trois. - -Bakewell, Fowler, Pagel et Princeps, ces fameux éleveurs qui ont excité -l'admiration de l'Angleterre en donnant naissance à plusieurs races -nouvelles et précieuses, n'ont point employé d'autres procédés que ceux -que l'on peut déduire de ce que nous venons de dire. Pour obtenir une -race de bétail à cornes d'une grande valeur pour la boucherie, et chez -laquelle la chair et la graisse fussent en plus forte proportion, -relativement aux os, que chez les races ordinaires, ils choisissaient le -taureau ou la vache de grande taille, à jambes courtes et fines et à -tête petite. Les sujets qui naissaient de cet accouplement étaient -accouplés eux-mêmes avec des individus chez lesquels ces caractères se -remarquaient d'une manière éminente; dans le cas où ils n'en trouvaient -pas de tels, ils accouplaient les génisses et les veaux avec leur père -et mère, et par suite les frères avec les soeurs. Si le hasard venait à -leur présenter un animal étranger qui se rapprochât davantage du type -qu'ils avaient en vue, ils l'accouplaient avec celui de leurs sujets -qu'ils regardaient comme le plus parfait. De cette manière, avec le soin -d'apporter l'attention la plus scrupuleuse dans le choix des sujets, ils -obtenaient, après plusieurs générations, une race que l'on pouvait -regarder connue tout à fait nouvelle, puisqu'elle ne ressemblait qu'en -partie aux animaux dont elle tirait son origine. - -Une variété nouvellement importée, ou produite depuis peu par le -croisement ou les moyens indiqués plus haut, se perdrait bientôt si on -négligeait la précaution de la maintenir en choisissant toujours, pour -la reproduction, les individus les plus parfaits de cette race. Tant -qu'on ne possède qu'un petit nombre d'individus, l'accouplement doit -avoir lieu, comme le disent les éleveurs anglais, _breeding in and in_, -c'est-à-dire toujours dans le même sang, en alliant les animaux de la -plus proche parenté. - -On a prétendu que les descendants des animaux produits par un -accouplement entre pioches parents dégénéraient, c'est-à-dire perdaient -les qualités distinctives de leur race. Je ne discuterai point cette -opinion, mais quant à l'espèce du boeuf en particulier, elle ne me -paraît qu'une hypothèse basée sur des observations vicieuses et -incomplètes; l'expérience ne l'a jamais confirmée, et elle est en -opposition avec un grand nombre de faits positifs. Nous pouvons montrer, -par un exemple remarquable, la vérité de cette assertion. Au grand -meeting de Derby en 1843, M. W. Barnard, Esq., présenta un taureau dont -nous donnons ici le portrait scrupuleusement exact. - -Ce bel animal, qui est devenu un véritable type de race, provient -cependant de celle du Northumberland ou _dutch breed_ des Anglais, sans -croisement et par l'alliance de la plus proche parenté. - -Aux méthodes que nous venons de décrire pour perfectionner leurs -variétés de bestiaux, les Anglais joignent quelques soins particuliers -que nous allons rapidement esquisser, et sans lesquels tous les autres -moyens seraient superflus. - -Pendant la gestation, on ne fait travailler les vaches à aucuns travaux, -on les traite doucement, et l'on évite de les laisser courir, sauter des -fossés ou des haies; on les préserve du froid et des grandes pluies, et -on les nourrit plus abondamment que de coutume. Le sol de l'écurie où -elles reposent est horizontal et non incliné du côté de la croupe, ou, -s'il l'est un peu pour favoriser l'écoulement des urines, on tient la -litière plus haute de ce côté que de celui du train de devant; on donne -de l'air à leur étable pour qu'elle ne soit pas trop chaude; elle doit -être propre, sèche, bien aérée, au moyen de croisées que l'on tient -ouvertes pendant la nuit en été. Quelques éleveurs parquent leurs -vaches, portières et laitières, et les laissent dans le parc jour et -nuit pendant toute la belle saison; mais il faut qu'il y ait des arbres -pour les garantir des rayons du soleil, et de l'eau où elles puissent -aller boire. Quelquefois, faute d'arbres, on leur élève un hangar ouvert -à tous vents, et qui sert non-seulement à leur donner de l'ombrage, mais -encore à les préserver de la pluie. Jamais ces animaux ne sont conduits -dans des pâturages trop humides ou marécageux, et, si la nourriture -qu'elles y trouvent est trop peu abondante, on y supplée chaque soir au -moyen d'une ration de trèfle, de luzerne, de turneps, etc. Pendant -l'hiver, on leur donne à l'écurie, outre du foin, du son, de la luzerne -sèche ou du sainfoin. Enfin, en les faisant entrer et sortir de -l'étable, on a soin qu'elles ne se froissent pas les unes les autres. -Par ces moyens on prévient toujours l'avortement, et le foetus prend un -beau développement dans le sein de sa mère. En France, on est dans -l'usage de traire une vache jusqu'à ce que son lait soit épuisé, ou on -ne cesse de la traire que quinze jours avant qu'elle mette bas; en -Angleterre on cesse trois mois avant, et on le fait peu à peu pour ne -pas lui occasionner des engorgements. - -[Illustration: Taureau à cornes courtes, ou _short horned bull_.] - -[Illustration: Bélier de Leicester.] - -[Illustration: Bélier de Leicester, portant sa toison.] - -Le terme moyen de la gestation est de 288 jours; le plus court pour les -vieilles vaches est de 270 jours; et, pour les génisses qui portent pour -la première fois, il est de 309; pour toutes, jamais il ne dépasse le -321. Les approches du vêlage se manifestent par l'abaissement des flancs -et de la croupe, par la grosseur du pis, par l'agitation de l'animal, et -par un écoulement rougeâtre. Dans ce cas, il faut se tenir constamment -prêt à donner des secours à l'animal, si cela devient nécessaire; mais -il faut bien s'en garder, si l'accouchement est naturel; et, dans ce -cas, on doit rester tranquille spectateur. La plus grande propreté doit -régner autour de la vache. Non-seulement on renouvelle la litière, mais -encore on en augmente la masse, et on en met beaucoup plus sous les -jambes de derrière, afin que cette partie du corps soit plus haute que -celle de devant. Si l'on est en hiver, l'étable est tenue fermée; si -c'est, au contraire, en été, l'on donnera beaucoup d'air; dans l'un et -l'autre cas, les Anglais se gardent bien de couvrir la vache, comme cela -se pratique dans quelques parties de la France, en Flandre et ailleurs. - -[Illustration: Cochon nain du comté d'Essex.] - -Il arrive parfois que la vache fait deux veaux. On ne lui en laisse -qu'un à l'instant même, si on tient à avoir une belle bête de race. Dans -le cas contraire, on les lui laisse tous deux pendant trois semaines -seulement. Dès les premiers moments de sa naissance on évite de toucher -le veau, s'il n'y a pas une nécessité absolue, car le moindre effort -qu'il ferait pour échapper aux attouchements pourrait compromettre sa -croissance, et les Anglais insistent beaucoup sur ce point. Du reste, on -lui donne les soins ordinaires, comme chez nous. - -[Illustration: Le Cochon croisé.] - -[Illustration: Truie croisée anglaise.] - -Un abus qui existe chez beaucoup de nos fermiers, et qui a même été -préconisé par la plupart de nos auteurs, consiste à séparer le veau de -sa mère. Les éleveurs, de l'autre côté de la Manche, ont renoncé à se -procurer ainsi un peu de lait et de beurre aux dépens du jeune animal; -ils le laissent libre de prendre le pis aussi souvent et aussi longtemps -que la nature le demande. Ils savent très bien que plus le veau tète -plus il acquiert de force et de taille; aussi ne le sèvrent-ils que -beaucoup plus lard que nous, surtout si c'est un taureau qu'ils veulent -élever, ou une génisse de race. Ils le placent dans une étable sèche et -chaude, avec beaucoup de litière en hiver, parce que le veau craint -également le froid et l'humidité. - -Quand il s'agit de le sevrer, ils commencent à l'habituer à boire du -lait écrémé, tiède, dans lequel ils délaient un peu de farine et du son; -puis ils remplacent cette boisson par une nourriture un peu moins -liquide, dont la pomme de terre, cuite fait la base; viennent ensuite -les turneps coupés en tranches bien minces; et, enfin, l'herbe; mais on -a soin alors de lui donner, soir et matin, un peu de paille fraîche -d'orge ou d'avoine, légèrement battue ou hachée, et aiguisée avec du -sel. L'animal ne tarde pas à se nourrir comme les autres boeufs, -seulement on ne lui épargne pas la nourriture, parce que, plus elle est -abondante et de bonne qualité, plus le veau prend d'accroissement. - -Voici des remarques qui ont été faites; la farine de fèves, de pois ou -d'avoine, délayée dans l'eau, fait contracter au veau un ventre pendant, -l'animal devient court, mal bâti, et ne tarde pas à mourir.. Les pois -gris lui donnent une chair blanche; le blé crevé dans du lait rend sa -chair rouge; l'orge lui donne le dévoiement. - -Nous ne parlerons pas dans cet article de la manière dont les Anglais -engraissent leur bétail, parce que, sur ce point, nous ne leur cédons en -rien, notre but étant simplement de montrer comment ils parviennent à -créer des races _à petits os_ et plus avantageuses que les nôtres, nous -terminerons là ce que nous avons à dire sur ce sujet. - -Les principes que nous venons d'exposer pour l'amélioration des races de -boeufs, les Anglais les ont appliqués à tous les animaux domestiques, et -surtout à ceux destinés à la boucherie. Il n'est pas un agronome -français un peu instruit qui n'ait vu avec admiration comment ils sont -parvenus à créer des moutons qui n'ont pas d'os pour ainsi dire, et dont -l'augmentation prodigieuse du chair et de graisse n'a porté aucun -préjudice ni à la finesse ni à l'abondance de la laine. Plusieurs de ces -animaux, ont été présentés à la société royale d'agriculture de Derby, -et ont été dessinés par les peintres que nous avons cités, il ne faut -pas chercher dans ces figures les caractères ordinaires que les -naturalistes emploient pour déterminer les races de moutons, car tout a -disparu, contours, grâces, légèreté, sous des masses informes de laine -et de graisse; et les êtres dont ces peintres ont rendu fidèlement le -portrait sont presque devenus purement artificiels: ils doivent tout à -l'industrie humaine, et ont entièrement perdu les caractères de leur -nature primitive. - -L'individu ici représenté a remporté le premier prix de la société, et a -été présenté par M. Pawlett. Il appartient évidemment à la race -perfectionnée que Dewick (_a general History of Quadrupeds_, p. 63.) a -décrite sous le nom de _the Leicestershire improved breed_. Nos -lecteurs, en voyant cette masse presque sans formes anatomiques, auront -de la peine à croire, ce qui est cependant vrai, que l'animal est -représenté nouvellement dépouillé de sa laine. - -En Angleterre, on élève comme en France plusieurs variétés du cochon -domestique, et il n'est pas rare de trouver des individus de la grande -race à oreilles pendantes (_the common boar_) qui pèsent jusqu'à 300 et -350 kilogrammes. Sous le rapport de l'engraissement de ces animaux, -plusieurs de nos départements peuvent, jusqu'à un certain point, -rivaliser avec les Anglais; mais, sous celui de l'amélioration des -races, nous devons le dire, nous sommes restés bien loin derrière eux. -Ces insulaires ont parfaitement compris que, dans ces animaux, ce -n'était pas la grande taille qu'ils devaient rechercher, mais la ténuité -des os, la fécondité et la délicatesse de la chair et du lard. Par des -calculs positifs, ils ont démontré que deux cochons de 100 kilogrammes -chacun ne coûtent pas plus en soins et en nourriture qu'un seul animal -de 200 kilogrammes. Partant de là, ils ont d'abord tenté des expériences -sur le cochon de Siam ou du cap de Bonne-Espérance, qu'ils confondent -avec celui de la Chine, et dont ils ont obtenu une très petite variété. -Nous donnons ici le portrait de celui qui a remporté le prix au concours -de Derby. - -Cette variété est fort estimée par la délicatesse de sa chair; mais ses -dimensions étant tout à fait trop petites, ils ont reprit le cochon de -Siam pour le croiser avec leur cochon commun, et ils ont ainsi créé une -nouvelle race de taille moyenne, que nous représentons ici. - -Cette race offre des qualités précieuses: elle atteint ordinairement la -grandeur d'un cochon commun de moyenne taille; les os sont extrêmement -petits; le jambes grêles et courtes; le ventre touchant presque à terre; -les oreilles sont assez longues, presque droites ou fort peu pendantes; -le museau est court et concave en dessus; le front bombé, et le cou -d'une épaisseur énorme. Robuste comme le cochon commun, cet animal a sur -lui l'avantage de s'engraisser plus vite et beaucoup mieux. Sa femelle, -que nous représentons ici, a des qualités précieuses, sous le rapport de -sa fécondité. - -Bewick dit avoir vu dans le comté de Durham, chez le chevalier Arthur -Mowbray, une truie de cette race suivie de dix-neuf petits de la même -portée, et faisant chaque année trois portées presque aussi nombreuses. -Il y aurait de l'exagération dans ce que raconte l'auteur, que cette -race perfectionnée, inconnue de nos cultivateurs, serait encore une des -plus fécondes et des meilleures sous le rapport économique. - -Je le répète, nos éleveurs n'ont rien ou n'ont que fort peu à envier aux -Anglais quant à l'art d'engraisser le bétail et les autres animaux -domestiques; mais ils ont beaucoup à faire et à apprendre pour remplacer -les chétives races encore si communes en France, par des variétés aussi -précieuses et aussi belles que celles qui couvrent le sol de -l'Angleterre. - - - -Bulletin bibliographique. - -_Cours de Littérature dramatique_, ou l'Usage des passions dans le -drame; par M. Saint-Marc Girardin, professeur de la Faculté des Lettres -de Paris, membre du conseil royal de l'instruction publique. 1 vol. -in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_, 3 fr. 50. - -Ce petit livre a déjà fait parler de lui; on l'a loué et critiqué outre -mesure. Si les secrets des élections académiques n'étaient pas révélés -d'avance, on pourrait croire qu'il a valu à son auteur le fauteuil de -Campenon. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, nous ne -tenterons pas de faire dans ce bulletin la critique pure et -transcendante, pour nous servir d'expressions consacrées. Au lieu donc -de demander compte à M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour -_Cours de Littérature dramatique_ pourrait ou devrait contenir, nous -nous bornerons à apprendre, aussi brièvement que possible, aux lecteurs -de _l'Illustration_ ce qu'ils peuvent être certains d'y trouver. - -M. Saint-Marc Girardin expose ainsi, dans un simple avertissement de -deux pages, le but de son ouvrage. «J'ai cherché à montrer, dit-il, -comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septième siècle, -exprimaient les sentiments et les passions les plus naturels au coeur de -l'homme, la tendresse paternelle et maternelle, l'amour, la jalousie, -l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprimés de -nos jours dans un pareil sujet; les réflexions morales arrivent -naturellement à côté des réflexions littéraires, et j'ai aimé à montrer -autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon goût et la bonne -morale...» - -_De la nature de l'Émotion dramatique_, tel est le titre du premier -chapitre. Après avoir constaté que le spectacle de la vie humaine et -l'imitation de nos sentiments et de nos caractères est la principale -cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de déterminer -quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la première -condition de l'émotion dramatique, c'est que la passion qui l'excite -soit vraie; or, au théâtre il n'y a de vrai que ce qui est général et ce -que tout le monde ressent. Le coeur ne s'émeut qu'aux choses qui sont -communes à tous les hommes: la curiosité, les bizarreries, les -exceptions ne le remuent pas. C'est la déjà une des principales -différences à noter entre notre théâtre ancien et notre théâtre moderne. -Le théâtre ancien prend pour sujet les passions du coeur humain les plus -générales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la -jalousie, la colère et les passions qui sont simples de leur nature. Il -les représente simplement. Le théâtre moderne, au contraire, cherche, en -fait de passion, les exceptions et les curiosités avec autant de soin -que le théâtre ancien les évitait. Or, les exceptions et les curiosités -ont, en littérature, deux grands défauts: la monotonie et l'exagération. - -La seconde condition de l'émotion dramatique, c'est de s'adresser à -l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu'à l'esprit; -c'est à l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche à -émouvoir les sens, il se dégrade. En outre, de toutes les émotions qui -viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine, -l'émotion dramatique est la plus complète. Aucun art ne peut plus -aisément approcher de la réalité que l'art dramatique, et cependant il -se perd s'il s'en approche trop et s'il se confond avec elle. Le -spectacle doit être la plus grande des illusions de l'art, mais il doit -rester une illusion. Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du -corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en -est aussitôt puni par une prompte décadence. - -Ces principes posés et expliqués, M. Saint-Marc Girardin en fait -immédiatement l'application. Sa méthode, préférable peut-être pour un -cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingénieuse. Il ne suit -aucune des classifications adoptées jusqu'alors. Prenant un sujet, le -suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le développe dans une -longue et spirituelle conversation, sans s'inquiéter jamais d'aucune -imite, passant tour à tour de l'antiquité aux temps modernes, -rapprochant les Grecs ou les Romains des Français du dix-neuvième -siècle, et tirant de ces comparaisons imprévues des aperçus pleins -d'intérêt et de vérité. - -Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a étudié jusqu'à ce jour -l'usage dans le drame, seul les émotions qui tiennent à la douleur -physique et à la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie, -l'amour paternel, l'égoïsme paternel, l'ingratitude des enfants, la -clémence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore, -comme on le voit par cette énumération, un grand nombre de passions à -étudier: mais ce premier volume doit être et sera bientôt, nous -l'espérons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute -critique, jugeant l'ensemble et les détails de cet important travail, -pourra prononcer ses arrêts suprêmes en connaissance de cause. - -Pour montrer comment M. Saint-Marc Girardin a compris et traite son -sujet, nous analyserons le chapitre III, intitulé: De la lutte de -l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le théâtre -et la littérature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours -seulement la littérature, sans cesser de prendre la souffrance morale -pour sujet, a poussé cette souffrance jusqu'à la douleur physique. Elle -a, chose curieuse, matérialisé la douleur morale; tandis que les Grecs, -qui représentaient volontiers la douleur physique, l'idéalisaient à -l'aide du beau. Ils s'élevaient ainsi du corps à l'esprit; nous suivons -la pente contraire. Ils s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme -chrétien; nous semblons redescendre vers le matérialisme païen. - -Autrefois l'expression des sentiments tenait de la nature des sentiments -mêmes; elle avait quelque chose de pur et d'élevé; souvent même elle -était trop abstraite. Chaque sentiment de l'âme a, pour ainsi dire, une -sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui désigne -la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui désigne le -sentiment; c'était l'âme humaine enfin, et non le corps, que la -littérature s'efforçait de mettre en relief. De nos jours on a voulu, -non plus seulement dessiner les sentiments du coeur humain; on a voulu -les sculpter si on peut dire ainsi, et comme, par la finesse de leur -nature, ils échappaient au ciseau des Michel-Ange de la littérature, il -a fallu, bon gré, mal gré, au lieu du sentiment, prendre la sensation. -La sensation, en effet, est plus grosse et plus robuste; elle a plus de -masse et plus de saillie; elle se prête mieux aux procédés de ce genre -de style. - -Cette prépondérance de la sensation sur le sentiment est un des plus -singuliers effets du style moderne. Nous ne représentons, comme nos -devanciers, que les passions de l'âme, la haine, la colère, la jalousie, -l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les représentons comme des -passions du corps, nous les matérialisons, croyant les fortifier; nous -les rendons brutales pour les rendre énergiques. C'était une des règles -de l'ancien ne poétique d'aider à ce que les passions ont de pur et -d'immatériel, et de résister à ce qu'elles ont de grossier et de -terrestre. C'était ce que les anciens appelaient purifier les passions. -Nous faisons le contraire; nous aimons à pousser la passion morale -jusqu'à l'imitation de la passion matérielle; il semble que nous n'ayons -foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutôt une -contorsion physique. Sans les convulsions du corps, nous refusons de -croire aux émotions de l'âme. - -A l'appui de ses réflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages -du _Philoctète_ de Sophocle et du roman _Notre-Dame de Paris_, de M. -Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du poète grec qui a laissé à son -héros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur -physique, mais qui a soin de lui donner des passions morales capables de -compenser l'émotion causée par l'aspect de ses souffrances. Dans le -Philoctète de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art -merveilleux les émotions morales et les souffrances matérielles; elles -se font pour ainsi équilibre les unes aux autres, et c'est dans cet -équilibre que consiste la beauté du personnage de Philoctète. Jamais le -genre de pitié que nous inspirent ses souffrances, jamais cette pitié -que j'appellerais volontiers la pitié du corps, n'y est poussée trop -loin, parce qu'elle est relevée et remplacée à propos par une autre -pitié plus douce et plus noble, celle de l'âme, et que nous inspirent -ses émotions de joie et de reconnaissance, et même sa colère et sa -haine. Avec cet art de tempérer les passions les unes par les autres, -l'excès, et par conséquent la contorsion morale ou physique, devient -impossible. Voyez, au contraire comment M. Victor Hugo peint le -désespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui -enlever sa fille qu'elle vient à peine de retrouver. - -«Lorsque la mère entendit les piques et les leviers saper sa forteresse, -elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une -vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage -lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient. -Tout à coup elle prit un pavé et le jeta à deux poings sur les -travailleurs. Le pavé mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha -personne et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan; elle -grinça des dents. Tout à coup elle vit la pierre s'ébranler, et elle -entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors -elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques -instants et s'écria. Et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt -déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait, comme si toutes -les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la -fois... «Ho! ho! ho! mais c'est horrible; vous êtes des brigands!... -Est-ce que vous allez vraiment me prendre ma fille? Je vous dis que -c'est ma fille! Oh! les lâches! oh! les laquais bourreaux! misérables -goujats! Assassins! Au secours! au secours! au feu!--Mais est-ce qu'ils -me prendront mon enfant comme cela? Qu'est-ce donc qu'on appelle le bon -Dieu?» Alors, s'adressant à Tristan, écumante, l'oeil hagard, à quatre -pattes comme une panthère, et tout hérissée...» - -«Je m'arrête, s'écrie M Saint-Marc Girardin après avoir cité ce passage. -Dans Ovide la métamorphose serait déjà commencée; car ce n'est plus une -douleur humaine que cette rage de la panthère à qui le chasseur arrache -ses petits; ce n'est plus ni une femme ni une mère que je vois, c'est -une folle furieuse, c'est une bête féroce; la colère s'est changée en -fureur, l'instinct a remplacé le sentiment, l'âme a cédé au corps. -Éloignons-nous en répétant le beau vers de Terence: - - Homo sum, atque humani nihil a me alienum puto. - -«Je suis homme, et je ne me laisse toucher qu'à ce qui est humain.» - -Nous avons exposé le plan et la méthode de M. Saint-Marc Girardin; nous -avons dit quelles étaient les passions dont il avait étudié l'usage dans -le drame; nous venons de montrer comment il appliquait sa méthode. Pour -compléter cette analyse rapide, il ne nous reste plus qu'à citer les -principaux ouvrages anciens et modernes qu'il a rapprochés comparés dans -ce premier volume. Ce sont l'_Iphigénie_ d'Euripide l'_Angela_ de M. -Victor Hugo; l'_Hamlet_ de Shakespere et la _Pamela_ de Richardson: le -_Werther_ de Goethe et le _Chatterton_ de M. de Vigny; _Horace, le Cid_ -et _le Menteur_ de Corneille et _le Roi s'amuse_ de M. Victor Hugo; _le -Paria_ de Casimir Delavigne et _Dupuis et Desronais_ de Colle; l'_Oedipe -à Colone_ de Sophocle, _le Roi Lear_ de Shakespere et _le Père Goriot_ -de M. de Balzac: _l'Heauton Timorumenos_ de Terence et l' _Enfant -Prodige_ de Voltaire; _le Père de Famille_ de Diderot; _le Fils Ingrat_ -de Piron et _les deux gendres_ de M. Étienne; _Lucrèce Borgia_ de M. -Victor Hugo et l'_Orphelin de la Chine_ de Voltaire, etc; la _Mérope_ de -Torelli, de Maffei, de Voltaire et d'Alfieri; l'_Andromaque_ d'Homère, -d'Euripide et de Racine. - -Dans son dernier chapitre, M. Saint-Marc Girardin s'est efforcé de -prouver que la littérature exprime souvent l'état de l'imagination d'un -peuple plutôt que l'état de la société. La comparaison qu'il a faite lui -semble défavorable à la société moderne, et il se demande si -l'altération qu'a subie évidemment l'expression des sentiments généraux -du coeur humain est un signe de l'altération de ces sentiments; en -d'autres termes, si la littérature est aujourd'hui l'expression de la -société.--Cette question, qu'il a traitée d'ailleurs trop brièvement, il -la résout par la négative. Dans son opinion, la société écrit et parle -d'une façon et agit de l'autre, et le plus sûr moyen de ne pas la -connaître, c'est de la juger d'après ses paroles ou ses actions. Ainsi, -loin que la littérature moderne soit faite à l'image de la société, on -croirait qu'elle en a voulu prendre le contre-pied, tant la société la -dément par ses moeurs par ses actions!... «Dirons-nous pour cela, se -demande M. Saint-Marc Girardin, que la société n'a rien prêté à la -littérature? Non, ces passions effrénées, ces caractères hideux, ces -crimes insolents et goguenards qui composent le fond de la littérature, -la littérature les a pris dans les pensées, sinon dans les moins de -notre société, dans notre imagination, sinon dans notre caractère.» - -M Saint-Marc Girardin résume ainsi en terminant les réflexions générales -qui composent ce dernier chapitre: «Notre littérature ne représente pas -notre société; elle n'en représente que les caprices d'esprit, elle n'en -exprime que les fantaisies. Ce n'est donc pas condamner les moeurs de -notre époque, que d'en attaquer les opinions morales, car les unes sont -presque indépendantes des autres. Mais comme, avec le temps, ces -opinions influent, soit sur la littérature, dont les créations -deviennent moins pures, soit sur la conscience publique, qui devient -aussi moins hardie à répudier le mal, il est du devoir de la critique et -de la morake de signaler les altérations que la littérature fait subir à -l'expression des sentiments principaux du coeur humain, de ces -sentiments qui sont le sujet éternel de la littérature dramatique. -Certes, quel que soit le travestissement et la dégradation qu'aient -souffert dans les drames ou dans les romans, les grandes et simples -affections de l'homme, telles que l'amour paternel et l'amour maternel, -on est sûr de les retrouver toujours pures et fortes dans le coeur d'un -père et d'une mère. Mais les nations chez lesquelles la littérature -conserve à ces pensées toute leur pureté originelle, en même temps -qu'elle en garde le dépôt inaltérable, ont la double gloire des beaux -ouvrages et des bonnes moeurs.» - - - -Modes - -TRAVESTISSEMENTS. - -[Illustration: Costume suisse.] - -[Illustration: Batelière.--Mousquetaire.] - - - -AMUSEMENTS -DES SCIENCES. - -SOLUTION DES QUESTIONS -PROPOSÉES -DANS LE 18e Nº. - -1. Quelque étrange que paraisse notre première question, elle n'en est, -pas moins susceptible, d'une solution fort simple que voici: - -Attachez l'une à l'autre les deux extrémités de votre corde de manière à -faire une corde sans fin; enroulez-la sur la gorge de la poulie -supérieure B à la bouche du puits, et, pour la maintenir dans un degré -de tension convenable, enroulez, aussi la partie, inférieure de cette -corde sur une seconde, poulie A mobile autour d'un axe fixe, et plongée -dans l'eau, ainsi que le représente la figure. Imprimez ensuite un -mouvement de rotation rapide à la poulie B au moyen de la manivelle M: -la corde, en s'enroulant successivement autour des poulies A et B qui -tournent autour de leurs axes, ramènera du fond du puits une quantité -très notable d'eau, qui pourra être projetée et reçue dans un réservoir -R placé à la partie supérieure du puits, un peu au-dessous du point le -plus élevé qu'atteigne la corde. - -Cette machine, si singulière par sa simplicité même, porte le nom de -_Véra_, facteur de la poste aux lettres à Paris, qui en conçut l'idée en -voyant la grande quantité d'eau qu'entraînait avec elle, entre ses -aspérités, une corde qu'on tirait de la Seine. On conçoit qu'elle puisse -rendre de bons services dans certaines circonstances particulières, -notamment si l'on venait à manquer de vases convenables pour l'élévation -de l'eau. Mais il est bien certain que son _effet utile_, que son -rendement en eau, en égard à la force dépensée, doit être peu -considérable. - -Lalande raconte, dans l'édition qu'il a achevée de l'histoire des -mathématiques de Montucla, que la machine de Véra ayant été employée aux -casernes de Courbevoie, deux hommes élevaient en six minutes 271 litres -à environ 27 mètres de hauteur. Mais ce résultat est évidemment exagéré, -en ce sens qu'il provient d'une expérience de courte durée, où l'effort -déployé était de beaucoup supérieur à ce qu'il serait pendant une -journée entière. En effet, le travail de chacun de ces ouvriers aurait -produit, dans une journée de huit heures, l'élévation de 295 920 litres -à 1 mètre de hauteur, et ce nombre surpasse réellement de plus des deux -tiers celui qui représente la force que peut dépenser un manoeuvre -agissant pendant le même laps de temps sur une manivelle. Encore -faudrait-il, en employant la meilleure machine à élever de l'eau, -défalquer un bon tiers de la force consacrée à mettre cette machine en -mouvement. - -Une autre expérience citée par le même auteur, donne un résultat -beaucoup plus rapproche de la vérité, quoique encore trop considérable -pour le travail d'une journée entière. «Au bout de la rue de -l'Arcade-Saint-Honoré, à la voirie de la Petite-Pologne, dit Lalande, -seize chaînes en fer suffisaient à deux hommes pour élever à 6 mètres de -hauteur environ 7 mètres cubes d'eau par heure.» On avait pu supprimer -la poulie inférieure, qui ne sert qu'à maintenir la tension d'une corde -ordinaire. Ce travail équivaut à l'élévation de 168 000 litres à 1 mètre -de hauteur en huit heures; c'est encore un tiers environ de plus de ce -que produirait un manoeuvre agissant d'une manière continue sur la -meilleure machine hydraulique au moyen d'une manivelle. - -L'invention de Véra valut à son auteur l'approbation universelle et une -gratification de 2 400 fr. Elle fut appliquée à l'étranger, même en -Angleterre. Le célèbre physicien Deluc en fit établir une au-dessus d'un -puits du plus de 55 mètres de profondeur, près du château de Windsor. La -corde s'enroulait à la partie supérieure sur une poulie en fer d'un -mètre de diamètre, placée sur l'axe de la manivelle avec une roue -plombée servant de volant; la poulie d'en bas était supprimée, parce que -l'on avait reconnu qu'elle devenait inutile pour une certaine vitesse de -rotation. L'eau montait en abondance. - -Nonobstant toutes ces épreuves favorables, la machine de Véra paraît ne -plus figurer aujourd'hui que dans les cours de physique et de machines, -comme une curiosité rarement applicable. - -II. La solution de ce problème est trop compliquée et trop longue pour -qu'il soit possible d'en exposer le détail ici; nous devons nous -contenter de donner les résultats auxquels est parvenu Montela, qui sont -les suivants: - - - 1° Ou peut payer 3 livres tournois en monnaies d'argent de - 13 manières seulement; ci......... 13 - - 2º On peut payer 6 sous en monnaies de cuivre - de 155 manières; 12 sous, de 1 292; 18 sous, de - 5 101; 24 sous, de 11 117; 30 sous, de 34 11; 36 - sous, de 62 000; 42 sous, de 111 182; 45 sous, de - 183 999; 54 sous, de 287 777; enfin, 60 sous ou 3 - livres tournois, de ........... 430 261 - - 3º En combinant les monnaies de cuivre avec - celles d'argent, on peut payer cette même somme - de 60 sous de 1 353 622 manières; ci..... 1 383 622 - - Ajoutant ces trois sommes, on a en tout 1 842 883 - façons différentes de payer une somme de 3 livres en anciennes - monnaies. - - -NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE. - -I. Trois objets ayant été distribués secrètement à trois personnes, -deviner celui que chacune aura pris. - -II. Déterminer par la géométrie la position la plus avantageuse des -pieds pour se tenir solidement debout. - - - -Correspondance. - -_A M. A. F., à Brienne-l'Archevêque_.--Un rébus ne dit pas tout ce qu'il -semble dire; mais votre lettre est une preuve qu'on peut trouver dans -celui du 6 janvier, déjà diversement interprété, plus d'esprit que -l'auteur n'y en avait voulu mettre. Cela s'est vu ailleurs qu'aux rébus. -Les commentateurs n'en font pas d'autres. Quant à votre ami, qui n'a pas -reconnu le sexe de la bête, il ne faut pas le laisser sortir seul: il -prendrait la rivière pour une grande route. Ce serait dommage. - -_A M. A. I., à Stutgart_.--On nous a souvent adressé cette question. -Voici la réponse: le bois gravé qui sert de titre à _l'Illustration_ -aura été tiré, à la fin de ce mois, à plus de 700,000 exemplaires. Il -est vrai qu'il n'en vaut pas mieux, mais il sera renouvelé au 1er mars -pour commencer la deuxième année de _l'Illustration_. - -_A M. H., à Berlin._--Il faut le temps et l'occasion. Notre titre de -_Journal Universel_ répond à votre question. - -_A M. E. D., à Toul._--Votre avis est bon à suivre. - - - -Rébus. - -EXPLICATION DU DERNIER REBUS: -Si un marchand vous vole, c'est ailleurs que l'on doit aller. - -[Illustration: Nouveau rébus.] - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0050, 10 Février -1844, by Various - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0050, 10 FEVRIER 1844 *** - -***** This file should be named 42939-8.txt or 42939-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/2/9/3/42939/ - -Produced by Rénald Lévesque - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. 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Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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