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diff --git a/42939-0.txt b/42939-0.txt new file mode 100644 index 0000000..e3d8c9c --- /dev/null +++ b/42939-0.txt @@ -0,0 +1,3024 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42939 *** + + L'ILLUSTRATION, + JOURNAL UNIVERSEL + + No. 50. Vol. II. -- SAMEDI 10 FÉVRIER 1844. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr. 6 mois, 16 fr. Un an, 30 fr. + Prix de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. + pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40 + + + +SOMMAIRE. + +Le Général Bertrand. Notice biographique. _Portrait_.--Courrier de +Paris.--Histoire de la Semaine, _Portrait de M. Sheil; Buste de +Watt_,--Établissements Industriels de Paris. Usines à gaz. _Trois +Gravures_.--Fragments d'un voyage en Afrique. (Suite.)--Petites +industries parisiennes en plein vent. _Sept Gravures_.--Études comiques. +Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses; par M. Marc Michel. (Suite et +fin.)--Agriculture. Concours de Poissy; Animaux domestiques en +Angleterre. _Neuf Gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. +Travestissements, _Deux Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux +Gravures_.--Correspondance.--Rébus. + + + +Le général Bertrand. + +Il y a peu de jours, nous annoncions la fin du bourreau de Napoléon; +aujourd'hui nous avons à déplorer la mort de son fidèle compagnon +d'exil.--Dans le même mois, la mort, qui rapproche tout, a frappé Hudson +Lowe et Bertrand, l'odieux geôlier et le serviteur héroïque. Effaçons +les pénibles impressions qu'a pu laisser le tableau d'une vie exécrable +par le récit d'une carrière glorieuse et d'un dévouement antique. + +Le général Henri Gratien, comte Bertrand, naquit à Châteauroux le 28 +mars 1773, d'une famille honorable du Berry. Il s'était d'abord destiné +au génie civil, mais les événements et les guerres que la France avait à +soutenir le déterminèrent à prendre du service et à entrer dans le génie +militaire. En 1795 et 1796, il servit en qualité de sous-lieutenant dans +l'armée des Pyrénées. En 1787, il fit partie de l'ambassade envoyée à +Constantinople. Compris dans l'expédition d'Égypte, il s'y distingua +sous les yeux du grand homme à la gloire et au malheur duquel il voua +plus tard le reste de sa vie. Demeuré avec Kléber, après le départ de +Bonaparte, et s'étant signalé chaque jour en fortifiant des places et en +rendant des services nouveaux, il reçut les brevets de +lieutenant-colonel, de colonel et de général de brigade, qui lui furent +accordés successivement, mais que le même vaisseau venu de France, +apporta à la fois en Égypte. + +Ce fut principalement au camp de Saint-Omer, en 1804, que Napoléon, plus +à même d'apprécier l'étendue des connaissances et toutes les qualités +estimables du général Bertrand, lui accorda son amitié, qui fit tant +d'ingrats, tant de traîtres, mais qui, du moins cette fois, rencontra un +coeur capable d'y répondre par un attachement porté à l'héroïsme, A la +bataille d'Austerlitz, le 2 décembre 1805, Bertrand donna de nouvelles +preuves de ses talents militaires et de son courage. Après l'affaire, on +le vit à la tête d'un faiblit corps qu'il commandait ramener un grand +nombre de prisonniers et dix-neuf pièces de canon enlevées à l'ennemi. +Ce fut après cette campagne que Napoléon le mit au nombre de ses +aides-de-camp. Il le chargea d'attaquer la forteresse de Spandau, que +Bertrand contraignit à capituler, le 25 octobre 1806. Le vainqueur de +cette place se montra de la manière la plus éclatante à Friedland, le 11 +juin 18077, et fut récompensé par les éloges de l'Empereur, qui n'en +accordait jamais par complaisance ou par aveuglement. A la fin de mai +1809, lors de la bataille d'Essling, Bertrand rendit, par la rapide +construction de ponts hardis établis sur le Danube, pour assurer les +communications de l'armée française, le service le plus essentiel de la +campagne, et le plus hautement proclamé par la reconnaissance de l'armée +et de Napoléon, qui a plus tard consigné ce fait dans ses _Mémoires_. Ce +fut par l'active habileté du général Bertrand que l'armée française, +renfermée dans Unter-Lobau, une des îles du Danube, parvint à traverser +ce fleuve pour se porter sur le champ de bataille de Wagram. + +En 1812, il accompagna l'empereur en Russie et en Saxe, et la valeur +qu'il y déploya le porta à un si haut degré dans l'estime de Napoléon, +qu'à, la mort du duc de Frioul, Duroc, tué à Wurtschen, il fut nommé +grand-maréchal du palais. L'armée applaudit à cette distinction comme à +la récompense de rares talents et de grands services. Les 2 et 20 mai +1813, le général Bertrand commandait à Lutzen et à Bautzen le corps de +la grande année, et il soutint par sa bravoure sa première réputation. +Il combattit en diverses circonstances, et presque partout avec +avantage, Bernadotte et Blücher, et si le 6 septembre suivant, ce héros +de fidélité fut moins heureux à Donnewitz, dans une attaque contre le +prince royal de Suède, qui avait trahi le drapeau de la France; si le +général prussien lui lit éprouver au passage de l'Elbe, le 16 octobre, +une perte assez considérable, c'est que déjà la fortune semblait +vouloir, comme nos autres alliés, abandonner nos armes. Mais, dès le +lendemain 17, l'engagement fut repris, et, le 18, le général Bertrand, +en s'emparant de Weissenfeld et du pont sur la Salh, protégea +efficacement la retraite de l'armée à la suite de trois journées +meurtrières qui ne firent en quelque sorte qu'une seule et interminable +bataille. Il rendit des services non moins importants après Hanan et +occupant la position de Hocheim dans la plaine qui s'étend entre Mayence +et Francfort. Dans cette double circonstance comme après que le départ +de Napoléon lui eut laissé un difficile commandement, il montra une +admirable énergie et mi persévérant courage pour sauver les derniers et +glorieux débris de notre armée. + +[Illustration: Le général Bertrand, décédé le 1er Février.] + +De retour à Paris en janvier 1814, Bertrand fut nommé par l'empereur +aide-major général de la garde nationale, mais il n'en remplit qu'un +moment les fonctions et repartit dès le commencement de février pour +cette campagne de Champagne, où Napoléon déploya, dans une situation que +la trahison vint rendre désespérée, tout ce que le génie de la guerre +peut concevoir et exécuter de plus merveilleux. Après la capitulation de +Paris, le comte Bertrand, fidèle au malheur comme il l'avait été à la +puissance et à la gloire, n'hésita pas un instant à suivre Napoléon. +Toutefois ayant ce qu'il appelait lui-même la dette de la reconnaissance +et de l'honneur, il faisait passer ses devoirs envers la France, et il y +avait à ses yeux le titre plus précieux et plus sacré encore que celui +d'ami fidèle, le titre de Français. En allant s'enfermer avec son +Empereur dans cette île dont on avait fait une souveraineté, il écrivit +une lettre que de prétendus juges et des accusateurs passionnés ont bien +pu incriminer, mais qui doit être un titre de plus pour les hommes qui +mettent le culte de la patrie au-dessus de tous les autres. «Je reste +sujet du roi,» avait-il, en partant, écrit au gouvernement nouveau, et +il avait ajouté, avec une tendresse touchante, dans la lettre d'envoi de +cette déclaration, adressée au duc de Fitz-James, son très-proche allié, +le 19 avril 1814: «Je désire pouvoir venir visiter ma famille. Il y il +plus de trois ans que je n'ai vu ma mère. Si, dans un an, je recours à +vous pour avoir une permission de venir passer quelques nuits à +Châteauroux, dans le sein de ma famille, je compte sur votre obligeance, +mon cher Édouard.» + +Moins d'un an après, les luttes de la Restauration, les humiliations de +la France avaient préparé et provoqué, le retour de Napoléon. Les +déclarations les plus solennelles, trop tôt oubliées, avaient relevé le +pays du serment qu'on lui avait fait prêter. Le comte Bertrand +s'embarquait, le 26 février, en qualité de major-général de cette armée +de 800 Français, dont le drapeau et la cocarde suffirent à Napoléon pour +reconquérir la France. Le 1er mars, il contresignait, au golfe Juan, ces +proclamations de l'Empereur au peuple français et à l'armée; le 20, +après cette marche à la rapidité, à l'entraînement triomphal de laquelle +la postérité aura peine à croire, il entrait aux Tuileries avec +Napoléon, auprès de qui il reprit immédiatement les fonctions de +grand-maréchal. Le comte Bertrand contribua puissamment à la +reconstitution de l'armée, qui se trouva réorganisée avec une activité +qui tient du prodige. Enfin arriva la journée de Waterloo. Parti pour +l'armée avec Napoléon, il y subit l'arrêt la fortune que le courage ne +put conjurer, et revint avec l'Empereur, pour ne plus le quitter, à +partir de ce moment. A Paris, à la Malmaison, à Rochefort, sur le +_Bellérophon_, à Sainte-Hélène, il confondit sa destinée avec celle de +l'homme extraordinaire à la gloire fabuleuse duquel quelque chose eût +manqué peut-être, si son malheur n'eût pas fait naître le plus sublime +dévouement. + +Si les vainqueurs d'un jour exercèrent leur haine en confinant et en +torturant sur un rocher meurtrier celui qui les avait vaincus pendant +vingt ans, ceux qui avaient profité de cette triste victoire ne surent +pas davantage respecter le malheur, le dévouement et la vertu. Le 7 mai +1816, à un an de distance des grands événement que nous nous sommes +borné à dater, le conseil de guerre de la première division militaire +condamna à mort le général comte Bertrand, pour crime de... _trahison_. +La condamnation fut un crime inutile, car l'Angleterre ne livra point +Bertrand, mais la qualification de traître, appliquée au patriotisme le +plus constant, au dévouement le plus entier, à la fidélité la plus +persévérante, est un des faits caractéristiques qui montrent jusqu'à +quel point, dans les discordes civiles, les passions qu'elles soulèvent, +peuvent s'égarer. On plaida, au nom de l'accusation, que c'était +l'intérêt qui était le mobile secret de l'apparent dévouement du +général! Mais ne réveillons pas des souvenirs douloureux pour tout le +monde. Les temps plus calmes qui suivirent ont mis toute cette procédure +à néant. + +A Sainte-Hélène, le général Bertrand écrivit, sous la dictée de +Napoléon, le récit des opérations de cette campagne d'Égypte où ils +s'étaient trouvés réunis pour la première fois. Il prodigua ses respects +et ses soins à l'illustre captif, et ne quitta ce roc inhospitalier, où +la comtesse Bertrand l'avait suivi, que quand il eut recueilli le +dernier soupir du son Empereur, de son ami. L'admiration que ce +dévouement avait inspirée à l'Europe entière amena le roi Louis XVIII à +annuler, par ordonnance en 1821, le jugement de 1816. Le comte Bertrand +put rentrer en France, et y fut réintégré dans son grade militaire. Il +se retira dans le département de l'Indre, et se livra tout entier à +l'éducation de ses enfants et à la culture d'un domaine qu'il possédait +près de Châteauroux. + +Après la révolution de Juillet, l'arrondissement dont cette ville est le +chef-lieu envoya le général Bertrand le représenter à la Chambre des +Députés. L'éducation toute libérale qu'il avait reçue, le dévouement au +pays, que le culte de la gloire n'avait jamais ni remplacé dans son +coeur ni affaibli, le firent s'asseoir sur ces bancs on siégeait +également un autre homme vénérable par le dévouement qu'il avait montré +pour la même infortune, M. le comte Las Cases. Le général Bertrand prit +plusieurs fois la parole, et enleva les applaudissements de ses +collègues qu'il émut jusqu'aux larmes, par des allocutions à l'appuis +des réclamations d'anciens militaires, et de discussion sur l'arriéré de +la Légion-d'Honneur. Mais chacun de ces discours, comme tous ceux qu'il +prononce en d'autres circonstances, se terminait toujours par un voeu en +faveur de la liberté illimitée de la presse. C'était le vieux Caton +demandant sans relâche la destruction de Carthage. Cette conclusion +constante faisait sourire les hommes qui ne pensaient pas que la liberté +de la presse pût jamais rencontrer d'entraves nouvelles. La législation +et la jurisprudence nous diront si le voeu du général Bertrand a été +inquiétant, ou si ses craintes n'étaient qu'un rêve.. + +Le général Bertrand ne siégeait plus à la Chambre, et vivait de nouveau +retiré depuis deux législatures, quand, en 1840, l'Angleterre, voulant +dissimuler il notre gouvernement, jusqu'à ce qu'elle fût consommée, la +trahison qu'elle préméditait envers lui, consentit, aux sollicitations +de M. Thiers, à restituer à la France les cendres de Napoléon. Le +général Bertrand fut désigné le premier pour monter sur le vaisseau que +commandait un fils du roi, et qui appareillait pour Sainte-Hélène. +Quelle traversée! quel abordage! quels souvenirs! quelles émotions pour +cet homme qui vivait par le coeur! Quel contraste entre l'embarquement +de Rochefort, en 1815, et le retour sur les côtes de Normandie, en 1840! +Ces populations ivres d'enthousiasme, saluant par leurs acclamations les +restes de celui qui a porté si haut la grandeur et la gloire de la +France, et accueillant par leurs hommages l'homme qui fut si +héroïquement le courtisan du malheur. Nous n'oublierons jamais, pour +notre part, le transport universel qui éclata sous les voûtes ce +l'église des Invalides, quand on vit y entrer le glorieux cercueil et +son compagnon fidèle. + +Après avoir rendu à la France les cendres exilées de l'Empereur, il ne +restait plus au général Bertrand qu'à lui donner le complément des +Mémoires dont il était resté le dépositaire, et qu'il avait pieusement +mis en ordre. C'est un devoir qu'il s'était promis de remplir au retour +du voyage qu'il avait été forcé d'entreprendre, l'an dernier, dans +l'Amérique du Nord. Mais à peine revenu près des siens, le général +Bertrand a terminé une carrière qui eût honoré l'humanité dans tous les +siècles, mais qui semble faite pour la consoler dans un temps qui ne met +pas l'héroïsme et la fidélité au nombre des objets de son culte. + +Une noble et touchante motion a été faite à la Chambre des Députés par +un homme plein de patriotisme et de coeur, L'honorable M. de +Briqueville, dont le nom rappelle tant de beaux faits d'armes, a demandé +que l'on déposât dans le tombeau qui se prépare aux Invalides les +cendres de Bertrand près de celles de Napoléon. «Vous voudrez, a-t-il +dit, messieurs, réunir tant de fidélité à tant de gloire.» Cette +proposition sera votée; elle est de celles qui interdisent la +contradiction aux esprits les plus sceptiques et les moins patriotiques, +et que les coeurs bien placés votent d'enthousiasme. + +[Illustration.] + + + +Courrier de Paris. + +Les ambitions académiques sont éveillées de nouveau par la mort de +Charles Nodier; les candidats vaincus dans la bataille livrée pour la +conquête des fauteuils de Casimir Delavigne et de Campenon, vont battre +en retraite vers le fauteuil de l'auteur de _Trilby_, pour tâcher de s'y +établir et d'y mettre garnison. Jamais on n'a eu une meilleure occasion +pour devenir académicien, et si peu que cette dépopulation continue, il +sera nécessaire de pourvoir aux places vacantes par quelque mesure +extraordinaire: par exemple, tout homme valide et domicilié qui +passerait devant l'Institut de huit heures du matin à six heures du +soir, serait pris au collet par la sentinelle et installé dans le +sanctuaire de gré ou de force; vienne, en effet, une épidémie qui enlève +du même coup MM. les quarante, il est évident que M. A..., M. D..., M. +C..., M. N... et mon portier auront des chances. + +M. Alexandre Dumas, qui avait hésité pour la succession du Campenon et +de Casimir Delavigne, se décide pour celle de Nodier; il a positivement +annoncé sa candidature dans un dîner anacréontique où il a commencé et +fini par traiter l'Académie avec beaucoup d'irrévérence. M. Alexandre +Dumas n'a fait qu'imiter en cela la plupart des immortels actuellement +en possession du fauteuil; de tous ces pachas littéraires qui se +pavanent dans le frac aux palmes vertes, il n'en est pas un, en effet, +qui n'ait d'abord dit en parlant du docte fauteuil: «Fi donc! cela est +bon pour des goujats!» Et le lendemain nos renards étaient trop heureux +que l'Académie baissât la grappe jusqu'à eux et leur permit d'y +mordre.--Avec quel dédain M. Victor Hugo n'a t-il pas longtemps parlé +des Académies et des académiciens? Et, pour en revenir à Charles Nodier, +un jour il écrivit à un journal qui l'avait inscrit sur une liste +d'aspirants au fauteuil, une lettre pleine de railleries qui se +terminait par ces mots; «Non, monsieur, vous avez beau dire, je ne me +présente pas et ne me présenterai jamais à l'Académie.» Voilà ce qui +s'appelle parler; or, un mois après cette fière dénégation, +non-seulement Charles Nodier se présentait, mais il était élu. +L'Académie ressemble à certaines femmes, qui font des avances aux +galants qui les dédaignent, et se donne souvent en échange d'une +impertinence. + +Cependant l'Académie fait peu d'agaceries à M. Alexandre Dumas, dit-on, +et l'auteur de _la Tour de Nesle_ court grand risque d'en être pour ses +frais de visite; ce n'est pas que l'Académie trouve le bagage de M. +Alexandre Dumas insuffisant, bien au contraire, elle désirerait qu'il en +jetât les trois quarts dans la Seine, avant de frapper à sa porte, comme +on livre à la mer des ballots de marchandises avariées. La froideur de +l'Académie pour M. Alexandre Dumas n'est donc pas seulement causée par +cet encombrement de denrées équivoques qui compromettent les titres +véritables du candidat. L'Académie est prude et paraît s'effaroucher de +certaines excentricités privées qui lui semblent plus difficiles à +pardonner que; les plus gros péchés littéraires. + +M. Victor Hugo pardonne M. Alexandre Dumas dans cette poursuite +académique, et lui sert d'introducteur: mercredi dernier, tous deux, +l'un tenant l'autre par dessous le bras, gagnaient, par la rue Laffitte, +le quartier Notre-Dame-de-Lorette. Arrivés à la hauteur de l'église, ils +ont pris à gauche la rue Olivier-Saint-Georges; quelqu'un les a vus +entrer dans la maison n° 6: c'est là que demeure M. Scribe. On a su +depuis que M. Dumas, appuyé sur M. Hugo, aurait été, ce jour-là, +demander à Bertrand et Raton son suffrage et sa voix. Ce que M. Scribe a +répondu à M. Dumas, personne ne le sait positivement; mais il est facile +de le deviner: M. Scribe a son candidat né; ce candidat fut M. Vatout, +candidat malheureux, il est vrai, et jusqu'ici repoussé; mais s'il n'a +pas» les dieux pour lui, il a M. Scribe.--Dans les dix ou douze +candidatures infortunées qu'il a subies, plus d'une fois M. Vatout est +resté sur le champ de bataille, avec une seule voix pour panser ses +blessures; cette voix persévérante, cette voix fidèle, cette voix +charitable était la voix de M. Scribe. On n'a pas été ensemble à +Sainte-Barbe pour rien! et M. Scribe a fait des thèmes et des versions à +Sainte-Barbe côte à côte avec M. Vatout! Le vote que M. Scribe donne +invariablement à M. Vatout est le paiement du cette vieille dette de +collège; M. Scribe ne s'en cache pas; il dit a qui veut l'entendre: «A +chaque nouvelle élection, Vatout me sert de pistolet de poche; je l'ai +toujours sur moi: dès qu'un solliciteur académique entre et me met le +poignard sur la gorge, je tire mon Vatout, je lâche la détente, et je me +débarrasse de l'importun!» + +Les soucis académiques n'ont pas empêché M. Alexandre Dumas de donner +cette semaine une grande soirée, mêlée de chants et de danse. Le succès +du festival de M. Frédéric Soulié avait piqué M. Dumas d'émulation; il a +voulu avoir son tour, et faire concurrence à son rival en feuilletons. +Or, la nuit de M. Dumas ne l'a cédé en rien à la nuit de M. Soulié: elle +a été bruyante et vive; les curieux abondaient; on y a remarqué +plusieurs blancs. + +On dirait que les bals et les concerts font peur aux théâtres et leur +ôtent tout courage: le mois de janvier s'est montré d'une stérilité sans +exemple, en fait de pièces nouvelles; excepté le _Ménage parisien_ de M. +Bayard, on n'a cité aucune nouvelle production dramatique de quelque +importance; les théâtres semblent craindre de hasarder leur bien au +milieu de ces fêtes de salons qui accaparent le plus élégant et le +meilleur de la société parisienne; ils réservent leurs richesses pour le +temps où Tolbecque, Musard et le carnaval ne seront plus les maîtres +absolus de la ville, et cesseront de faire, à tout autre plaisir que le +bal, une redoutable concurrence. + +Nous mentionnerons cependant trois petites pièces que l'Odéon, le +Vaudeville et le théâtre du Palais-Royal, ont représentées récemment, +pour n'en pas perdre tout à fait l'habitude. La première, toute mince +qu'elle est, se donne des airs de comédie et marche coquettement sur +douze syllabes, ornées de leur double rime; les deux autres sont de +simples vaudevilles d'un esprit plus que contestable et d'un goût que le +voisinage du mardi gras peut seul absoudre. + +Karel Dujardin est le héros de là comédie; vous connaissez ou vous ne +connaissez pas Karel Dujardin; si vous le connaissez, je n'ai pas besoin +de vous apprendre à qui nous avons affaire; si vous n'avez jamais +entendu parler de lui, permettez-moi de relever votre ignorance et de +vous apprendre que Karel Dujardin est un des meilleurs peintres de +l'école flamande; pour vous en convaincre, vous n'avez qu'à vous mettre +en route vers le Louvre. Arrivé à ce vieux palais des arts, entrez au +Musée, et vous y trouverez cinq ou six chefs-d'oeuvre flamands signés de +ce nom: Karel Dujardin. + +Comme la plupart des artistes. Karel avait la tête vive, le coeur tendre +et l'imagination vagabonde; les galions d'ailleurs n'arrivaient pas du +Mexique pour lui. Karel eut donc des maîtresses, des aventures, des +dettes, et des huissiers à ses trousses; il aimait le jeu par-dessus le +marché, ce qui n'augmente pas les revenus. On raconte que se trouvant un +jour à Lyon dans une extrême pénurie, et n'ayant pas de quoi paver ses +dépenses d'auberge, il épousa l'hôtesse pour se tirer d'affaire, une +vieille hôtesse de cinquante ans passés! Karel en avait vingt-cinq. Ce +trait rappelle la boutade de Dufresny, qui se maria un beau matin avec +sa ravaudeuse, pour n'avoir plus, dit-il, l'ennui d'acquitter ses +mémoires de blanchissage. Ce romancier de ce temps-ci,--je puis +l'attester--a fait un coup tout pareil; il a pris pour femme sa femme de +ménage, afin d'être dispensé de lui donner des gages. + +La fantaisie de Karel Dujardin est originale mais peu intéressante. Une +femme de cinquante ans! M. de Bellot, l'auteur de la comédie en +question, en a compris le péril; aussi a-t-il rajeuni la donzelle et +poétisé l'aventure; à l'une, il donne la grâce, la beauté, la +sensibilité, la jeunesse: quant à l'autre, au lieu de lui laisser la +ville de Lyon pour théâtre, ville prosaïque, il la fait voyager jusqu'à +Venise. Ajoutez le mystère d'un bal masqué, et tout sera dit: à la place +de la vieille, Karel Dujardin deviendra l'heureux propriétaire d'une +adorable Vénitienne que son talent a séduite, que son infortune a +touchée, et qui commence par s'en faire aimer sous le masque et dans le +tourbillon du bal, pour finir par en faire son mari et payer ses +dettes.--J'en souhaite autant à tout pauvre diable qui n'a pour rente, +que son mérite ou son esprit.--L'invention de cette comédie est moins +que rien, comme on voit, le premier venu en imaginerait autant; mais le +vers y est vif, spirituel, et d'un certain tour cavalier et pimpant qui +a séduit les juges. + +Passons à nos deux vaudevilles. L'un est intitulé _Adrien_, et se joue +au théâtre de M. Ancelot; l'autre vient du théâtre du Palais-Royal, et +s'appelle _la Bonbonnière_. + +Adrien n'est ni duc ni pair, mais simple apprenti graveur. Adrien a +l'humeur joyeuse et le coeur passablement coureur et vaurien. Les +modistes et les lingères de son quartier en savent quelque chose, et +particulièrement mademoiselle Judith. Mademoiselle Judith n'est pas une +Jeanne d'Arc du premier numéro: elle aime trop le bal Musard pour y +prétendre. Quoique bonne fille elle est jalouse, et n'épargne pas les +scènes à son adorable Adrien. Le gaillard les lui rend bien. Les +entendez-vous qui se querellent? Décidément Adrien est un pendard. Eh +bien! non, Adrien vaut mieux qu'il n'en a l'air. Il est vif, emporté, +volage, il est vrai; mais qu'une occasion se présente, et vous +découvrirez les bonnes qualités de son âme: or, voici l'occasion: il +s'agit de protéger et de mettre à l'abri de tout péril une charmante +petite orpheline qui se trouve seule, abandonnée au milieu de cette +grande et redoutable Ville de Paris. Si Adrien était réellement le +vaurien que vous dites, il abuserait de la crédulité et de la faiblesse +du cette pauvre enfant; mais Adrien n'est méchant qu'à la surface; dans +le fond c'est le meilleur garçon du monde. Il va, il vient, il se +dévoue, et fait si bien qu'il arrache Louise aux mauvais conseils et aux +séductions, et la remet intacte et pure entre les mains d'un vieil ami +de son père. Quelle est la récompense d'Adrien? La main de Louise, bien +entendu. Et Judith, la jalouse Judith? Judith, attendrie par la bonne +action d'Adrien, prend bravement son parti, essuie une larme ou deux, et +va, le soir même, danser la caclincha au bal de l'Opéra. Parlez-moi de +cette philosophie!--L'auteur se nomme M. Laurencin. + +MM Duvret et Lauzanne ont fabriqué _la Bonbonnière_. Cette bonbonnière +n'en et pas une; le serpent est caché sous la fleur; au lieu de bonbons, +la bonbonnière renferme une poignée de verges. A qui ces verges +sont-elles destinées? A M. Champignel. M. Champignel a le très-grand +tort d'avoir abandonné sa femme et de mener vie de garçon. Mais le drôle +le paiera. Madame Champignel arrive en effet, sans qu'il s'en doute; +puis elle écrit un tendre billet au volage, sous le voile de l'anonyme: +un rendez-vous est donné en _post-scriptum_. Voilà notre Champignel +transporté. L'heureux mortel! il va se couronner de myrte et de roses. +Hélas! de ces roses il ne récolte que les épines. Madame Champignel, +armée de la bonbonnière vengeresse, lui administre une correction qui +guérit mon Champignel de son humeur légère. Honteux et confus, il +revient tout bonnement à sa femme. Ce dénouement est d'un bon exemple, +et le carnaval justifie, jusqu'à un certain point, l'arme dont se +servent MM. Duvert et Lauzanne pour corriger les maris infidèles. + +Il faut souhaiter que les théâtres se piquent d'honneur et nous donnent +bientôt quelque chose de plus spirituel et de plus délicat. A croire les +augures, le mois de février n'imitera pas l'avarice de janvier son +voisin: il prépare et promet deux opéras-comiques, un ballet, trois +mélodrames, une douzaine de vaudevilles et au moins deux tragédies; le +Jabot, Oreste et Pylade, la Syrène, les Mystères de Paris, les +Bohémiennes, Antigone, Pierre le Millionnaire, sont en pleine répétition +et n'attendent que le moment de se produire. M. Frédéric Soulié, madame +Ancelot, M. Auber, M. Scribe, M. Eugène Sue, M. Bayard, M. Alexandre +Dumas en sont les parrains. + +On annonce l'arrivée de M. Conradin Kreutzer, auteur de _la Nuit de +Grenade_, charmant opéra que la retraite précipitée et la ruine des +chanteurs allemands, venus à Paris il y a deux ans, avaient arrêté dans +son succès. M. Conradin Kreutzer a l'intention d'écrire un opéra +français pour M. Crosnier; M. Scribe lui a promis un poème, si même M. +Kreutzer ne le tient déjà. Nous dirons à la ville de Paris que, depuis +l'arrivée de M. Konradin Kreutzer, elle possède un mélodieux, +compositeur de plus; mais bientôt elle jugera l'ouvrier à l'oeuvre. + +Plusieurs journaux ont déclaré que M. Victor Hugo, blessé de l'accueil +fait aux _Burgraves_ par le parterre, était décidé à renoncer au +théâtre; est-ce une coquetterie que les amis de M. Hugo font en son nom, +ou un parti sérieusement pris, une résolution irrévocablement arrêtée? +Dans le premier cas, on n'a pas à s'en inquiéter; il est clair que M. +Hugo ne se fera pas prier longtemps pour revenir au combat; nous +connaissons ces manèges et ces jeux de Galatée. Dans le second cas, on +aurait le droit de reprocher à M. Hugo ub excès de vanité et d'orgueil; +quoi donc! êtes-vous impeccable? Prétendez-vous à l'infaillibilité? +Faut-il que le public, votre juge naturel, ce public plein de bon sens, +d'esprit et d'équité, quoi qu'on en dise, qui a jugé tant de génies, +brise pour vous seul la balance où il pèse les oeuvres, et se prosterne +aveuglément le front dans la poussière, pour adorer jusqu'à vos erreurs +et vos faiblesses? C'est là une velléité de fétichisme qui dépasse toute +mesure; le despotisme littéraire n'est pas plus de saison aujourd'hui +que le despotisme politique. + + + +Histoire de la Semaine. + +Nous aurions voulu que l'événement nous prouvât que nous nous étions +trompé lorsque nous concevions des craintes, pour la marche normale et +régulière des affaires, des derniers déchirements de la chambre, du vote +qui les a clos, de la démission de cinq députés et de celle de M. de +Salvandy en qualité d'ambassadeur. Mais tout est venu confirmer nos +prévisions. La Chambre des Députés, à laquelle on avait annoncé la +présentation immédiate de la loi sur les fonds secrets, est demeurée +douze jours sans être convoquée. Si l'on a espéré que l'air renfermé des +bureaux étoufferait les discordes et que l'examen préparatoire en petit +comité du budget de 1845 endormirait les ressentiments, ce remède +appliqué par les soins de M. le président Sanzet ne semble pas avoir +produit tout l'effet attendu. Sur plus d'un banc on paraît encore +respirer la guerre, et les animosités se sont réveillées tout aussi +vives qu'avant la sieste à laquelle, on les a soumises. Si l'on en croît +même les bruits des couloirs et les indiscrétions de l'hémicycle, la +division aurait pénétré du dehors jusque dans l'intérieur du cabinet. +C'est une situation fâcheuse pour tout le monde, pour le pays surtout, +qui a le droit d'espérer que cette session verra résoudre enfin des +questions depuis longtemps ajournées et dont la solution ne semble pas +pouvoir, sans les inconvénients les plus graves, être différée plus +longtemps.--Pendant qu'on s'observe en silence au Palais-Bourbon, M. le +ministre de l'instruction publique s'est rendu en tapinois au Luxembourg +et y a lu un excellent exposé de motifs précédant un projet de loi sur +la liberté de l'enseignement, qui n'a obtenu qu'une approbation moins +générale. Nous examinerons ce projet et les critiques, parfois +contradictoires, auxquelles il a donné lieu.--On annonce le prochain +dépôt sur le bureau de la Chambre de propositions faites par des +députés, en vertu de leur initiative; Une d'elles aura pour but de faire +adopter par la Chambre cette pensée dont les propositions successives de +MM. Gauguier, de Rémilly et Ganneron ont été les traductions plus ou +moins heureuses, les expressions plus ou moins acceptables, et à +laquelle la position qui a été faite à M. de Salvandy paraît donner une +nouvelle force et un à-propos incontestable. + +Le discours de la reine d'Angleterre ne pouvait être un événement, car +chacun avait prévu et savait d'avance ce qu'il devait renfermer. +L'Irlande y a trouvé bon nombre de promesses qu'on espère lui voir +prendre comme calmant. Notre gouvernement y a trouvé un échange de +gracieusetés qui doivent lui rendre les rapports agréables, sinon les +résultats plus assurés. La discussion è laquelle a donné lieu la +proposition d'une adresse a été une occasion pour le ministre dirigeant +et pour un orateur célèbre, lord Brougham, de donner à nos hommes d'État +des éloges sans doute fort honorables. Mais notre susceptibilité +nationale prend facilement ombrage des _satisfecit_ délivrés à +l'extérieur à nos ministres. Ceux-ci devraient plutôt dire à leurs amis +de Londres, comme, l'Intimé des _Plaideurs_: «Frappez, nous avons une +popularité à nous faire.» + +Les plaidoiries des défenseurs des accusés de la cour de Dublin ont +continué. L'immense succès du discours de M. Sheil pour M. John +O'Connell rendait la lâche des autres avocats difficile; mais s'ils +n'ont pas fait naître dans l'auditoire et dans la population un +enthousiasme pareil, s'ils ne se sont pas vus l'objet d'une égale +ovation, si leurs portraits n'ont pas rempli les colonnes des journaux +anglais comme celui de l'avocat-député dont nous croyons, nous aussi, +devoir reproduire les traits, ils ont tous été entendus avec une grande +faveur. L'un d'eux, M. Fitz-Gibbon, qui avait pris l'accusation corps à +corps, a, pendant la suspension d'une séance, reçu de l'attorney général +un billet dans lequel celui-ci lui reprochait de l'avoir calomnié, et +dont les termes ressemblaient assez à un cartel. A la reprise de la +séance, M. Fitz-Gibbon a parlé devant la cour ses plaintes d'un procédé +aussi insolite, aussi inconvenant de la part d'un magistrat. Par ordre +de la cour, l'attorney a été contraint de retirer sa quasi-provocation. +Cette circonstance a produit dans l'assemblée, toute prédisposée aux +émotions, un effet difficile à décrire.--Les avocats se sont concertés +pour prolonger leurs plaidoiries et donner à O'Connell le temps de voir +arriver le discours de la reine d'Angleterre, avant d'être forcé de +prendre la parole pour lui-même. C'est lundi dernier qu'il a dû parler à +son tour. Ces longs débats épuisent les forces des jurés, qui n'ont +point de suppléants en cas d'empêchement subit, et comptent parmi eux +des vieillards. Déjà on a été menacé de voir la grippe, qui règne à +Dublin comme à Paris, en retenir un loin de la salle d'audience. Nous +avons dit qu'un contre-temps de ce genre forcerait à renvoyer à une +autre session cette affaire pour laquelle un ajournement équivaudrait, à +coup sur, à un abandon. + +Depuis quelque temps les nouvelles d'Espagne, qui, en l'absence de +grands événements et de liberté réelle de la presse, venaient toutes par +les correspondances particulières, faisaient envisager l'avenir de ce +pays sous un aspect menaçant. Le ministère était regardé comme unanime +dans son antipathie pour la constitution, mais comme divisé sur la +question de savoir si l'on pourrait sans danger la mettre immédiatement +à néant. La France passant pour avoir un parti pris dans la politique +espagnole, l'ambassadeur anglais, M. Ralwer, affichait au contraire une +complète impartialité, faisait un accueil également empressé aux hommes +influents de toutes les opinions, et se préparait ainsi à recueillir le +fruit des événements quels qu'ils fassent. On annonçait toujours comme +très-prochain le retour de la reine Christine; et comme la conduite +qu'elle allait tenir passait, à tort ou à raison, pour concertée avec +notre ministère, nous nous trouvions, malgré nous, intéressés à ce +qu'elle ne retombât dans aucune des fautes qu'elle avait précédemment +commises, et à ce que sa rentrée dissipât toutes les inquiétudes que ce +bruit seul avait fait naître. C'était une périlleuse responsabilité. +Toutefois, la mort subite de la princesse Carlotta, sa soeur aînée, +épouse de l'infant don François de Paule, était regardée comme un +événement de nature à donner à l'ex-régente plus de véritable +modération. La princesse Carlotta, qui avait un caractère assez ferme et +peu d'amitié pour sa soeur, avait adopté et fait adopter à son mari +l'opinion progressiste, ce qui avait contribué à surexciter chez la +princesse Christine les opinions contraires. Cette lutte n'existant +plus, quelques personnes se flattaient de voir l'ex-régente puiser +désormais ses inspirations à des sources plus libérales. On croyait +également et par la même raison que le mariage de la jeune reine +Isabelle avec le fils aîné de l'infant était aujourd'hui probable. Mais +tout à coup l'insurrection, éclatant sur plusieurs points à la fois, est +venue mettre en question tous ces projets et ces espérances. Plusieurs +villes, selon l'expression espagnole, se sont prononcées. Le +Gouvernement y a répondu par les décrets les plus révolutionnaires, et +par l'ordre d'arrêter immédiatement les chefs du parti progressiste, et +même des hommes jusqu'ici réputés modérés. Des mandats ont été lancés +notamment contre MM. Lopez, Arguelles, Cortina, Madoz, Garnica, Serrano +et Concha. Quelques-uns sont parvenus à s'y soustraire par la fuite. Il +faut attendre les nouvelles. + +Les dernières dépêches des États-Unis d'Amérique détruisent encore une +fois les espérances qu'on avait pu concevoir d'une réduction dans le +tarif. Trois propositions dans ce but, faites au congrès, ont toutes été +repoussées, et le système dit protecteur compte aujourd'hui pour appuis +des députés qui antérieurement le combattaient avec force.--On a proposé +un projet de loi pour l'établissement d'un gouvernement territorial dans +l'Orégon. Nous aurons à retenir sur cette question et sur celle du +Texas, qui ne préoccupe pas moins l'Angleterre. + +La flotte sarde qui doit se rendre devant Tunis a appareillé. Elle se +composera de trois vaisseaux et de plusieurs autres bâtiments de guerre +qui doivent être ralliés pendant la navigation. On a toujours lieu +d'espérer qu'une démonstration et l'intervention de puissances amies +suffiront pour déterminer le bey à accorder la réparation due, et qu'un +engagement qui pourrait avoir des complications inattendues ne deviendra +pas nécessaire. + +Le _Magazine of Science_ publie une annonce empruntée, dit-il, à un +prospectus distribué à Liverpool par le lieutenant Morrison, pour la +construction d'un immense paquebot que cet officier se propose +d'établir, et qu'il appellera le _Léviathan_. Ce paquebot-monstre, que +nous craignons bien de voir rester à l'état de puff, sera de la +contenance de 32,480 tonneaux, et sera mû par trois vis d'Archimède +ayant chacune la force de 800 chevaux. Son pont aura 182 mètres de long +et 52 mètres de large. Sous le pont il y aura 1,000 cabines +particulières; le salon commun sera carré, mesurant 33 mètres sur chaque +côté et 51 mètres sous le plafond; l'équipage et les passagers pourront +former un personnel de 5,650 individus. Le devis de construction monte à +4,750,000 fr., l'armement et l'ameublement à 1,250,000, au total +5,000,000 fr. On estime que cinq voyages en Amérique, aller et retour, +produiront une recette de 5,000,000 de fr.; en déduisant 1,750,000 fr. +pour les frais, il restera de bénéfice annuel 3,250,000 fr. pour les +propriétaires. Autour du pont sera disposée une route de plus de 500 +mètres de long, pour faire des promenades à cheval et en voiture. Il y +aura sur le _Léviathan_ un parterre et un jardin potager, des serres, +etc, sur un développement de 225 mètres. Le prix du passage, dans les +meilleures cabines, y compris la table, n'excédera pas 400 fr. Cette +immense machine flottante ne craindra rien de la violence des flots, et +sera par sa masse même assurée contre tous les sinistres de mer. _Le +Léviathan_, poussé par ses machines, de la force de 2,100 chevaux, sera +encore aidé dans sa marche par des voiles, car il pourra porter 2,675 +mètres carrés de toile: on calcule qu'il fera facilement 20 kilomètres à +l'heure, et qu'il exécutera en dix jours le voyage de Liverpool à +New-York. Pour chasser l'ennui, le vaisseau-monstre aura son théâtre +pour mille spectateurs et sa troupe de comédiens; il aura aussi un +amphithéâtre où l'on professera les sciences, où l'on exécutera des +expériences nouvelles, enfin son bazar et son journal quotidien imprimé +à bord.--Nous sommes convaincu que si quelqu'un de nos lecteurs +apercevait et signalait une lacune dans ce programme, le lieutenant +Morrison se ferait un devoir de la remplir à l'instant. + +Un paquebot malheureusement plus réel, _le Shepherdess_, parti de +Cincinnati pour Saint-Louis, avec un nombre de passagers que l'on évalue +diversement de 150 à 200, s'est perdu à Cahokia-Bend, situé à moins de +trois milles de Saint-Louis. Presque tous les passagers ont été surpris +au lit par l'eau qui envahissait le navire. Cent seulement ont pu être +sauvés. Le capitaine a péri des premiers; il laisse une femme et onze +enfants sans fortune.--Un accident affreux est arrivé à l'école +militaire de Saint-Cyr. Un élève de vingt-un ans, fils de M. de +Castellane, ancien préfet, a été tué en faisant des armes avec un de ses +camarades. Le fleuret de celui-ci s'est démoucheté et s'est introduit au +travers du masque dans l'oeil de son adversaire, et pénétrant dams le +cerveau, a causé une mort presque instantanée. Il y a peu d'années un +accident tout semblable est arrivé à l'École Polytechnique au fils du +général Excelmans, qui, du moins, n'a pas succombé. + +[Illustration: M. Richard Sheil, avocat de M. John O'Connell.] + +L'Institut vient de recevoir de la famille du célèbre ingénieur et +mécanicien anglais James Watt, l'hommage d'un fort beau buste de cet +homme illustre, qui a été placé dans la salle de l'Académie des +Sciences. _L'Illustration_ s'est empressée de le faire +graver.--L'Académie française, qui avait à procéder au remplacement de +MM. Campenon, Casimir Delavigne et Charles Nodier, s'était réunie jeudi +dernier pour élire les successeurs des deux premiers. Trente-cinq +membres étaient présents. M. Pasquier, dangereusement malade en ce +moment, et M. de Saint-Aulaire, ambassadeur de France à Londres, sont +les seuls qui n'aient pas répondu à l'appel. Trente-quatre votants +seulement se trouvaient dans la salle, mais M. de Salvandy est entré +avant qu'il fut clos, et son bulletin passe pour avoir complété la +stricte majorité de 18 votes obtenues par M. Saint-Marc Girardin, qui a +été proclamé membre de l'Académie; 8 voix se sont portées sur M. Émile +Deschamps, 7 sur M. de Vigny, une sur M. Vatout.--La succession de +Casimir Delavigne paraît être bien autrement difficile à recueillir. +Sept tours de scrutin n'ont produit aucun résultat. Au premier et au +quatrième tour, M. Émile Deschamps a compté, comme consolation de sa +première défaite, 4 suffrages, et enfin une voix unique, les autres +bulletins se sont véritablement partagés entre MM. Sainte-Beuve, Vatout +et de Vigny. Ce dernier a obtenu, aux deux premiers tours, 7 voix qui +ont ensuite presque toutes, et l'une après l'autre, déserté leur +candidat. M. Sainte-Beuve en a réuni jusqu'à 17, et M. Vatout n'a jamais +pu en conquérir plus de 16; mais au septième tour, une voix ayant +déserté M. Sainte-Beuve et les deux concurrents étant devenus ex-aequo +par l'obstination de trois des partisans de M. de Vigny, l'Académie a +renvoyé cette élection au jour où sera ultérieurement fixée celle du +successeur de Nodier. + +Nous avons rendu un hommage funèbre, en tête de ce numéro, au général +Bertrand.--Nous ajouterons ici à la mention que nous avons déjà faite +plus haut de la mort de la princesse Carlotta d'Espagne, qu'elle était +née le 24 octobre 1804; elle est donc morte à trente-neuf ans et trois +mois. Mariée en 1810, elle laisse sept enfants dont l'aîné, le duc de +Cadix, se trouve actuellement à Pampelune à la tête d'un régiment de +cavalerie. Elle était fille du roi de Naples François Ier, et par +conséquent nièce de la reine Marie-Amélie. Elle comptait onze frères et +soeurs, parmi lesquels madame la Duchesse de Berri et l'ex-reine +régente.--Il ne nous reste plus qu'à enregistrer le décès du duc régnant +de Saxe-Cobourg, frère du roi des Helges, et oncle de la duchesse de +Nemours et du duc Auguste de Cobourg, époux de la princesse Clémentine +d'Orléans.--Les nouvelles de Stockholm annoncent que le roi de Suède est +fort dangereusement malade. + +[Illustration: Buste de Watt, donné à l'Académie des Sciences.] + +Établissements industriels de Paris.--de l'Éclairage de la ville de +Paris, et de l'Éclairage au Gaz. + +[Illustration: Fabrication du Gaz.--Vue générale de l'usine de la +Compagnie Parisienne, barrière d'Italie] + +[Illustration: Fabrication du Gaz.--Atelier de distillation.] + +Jusqu'en 1558, il n'y eut point è Paris d'éclairage public Dans +certaines circonstances, quand les violences, les meurtres, les +tentatives d'incendie, les crimes de toute espèce venaient en plus grand +nombre désoler pendant la nuit la capitale, on enjoignait aux +propriétaires de placer, après neuf heures du soir, sur une fenêtre du +premier étage de leurs maisons, une chandelle allumée dans un fallot +pour préserver les passants des attaques _des mauvais garçons_. On fut +obligé de recourir à cette mesure, notamment en 1521, en 1526 et en +1553. De plus, chaque compagnie ou chaque personne qui, pendant la nuit, +avait à parcourir les rues, portait sa lanterne. En octobre 1558, on +prit le parti d'attacher des fallots aux encoignures des rues. Un +règlement du mois de novembre de la même année, cité par Félibien, +ordonne que «au lieu de fallots ardents seront mises lanternes ardentes +et allumantes.» Un certain abbé italien, nommé Laudati, imagina +d'établir à Paris une location de torches et de lanternes, dont le +monopole lui fut accordé pour vingt ans, en mars 1662; il fut autorisé à +exiger des voitures qui loueraient ses lanternes cinq sous par quart +d'heure, et des piétons trois sous seulement. + +En 1667, quand Louis XIV eut créé la charge de lieutenant de police, et +en eut investi M. de La Reynie, ce magistrat comprit les devoirs, que +lui imposait l'état d'insécurité de Paris, dépeint par Boileau dans sa +sixième satire: + + ... Sitôt que du soir les ombres pacifiques + D'un double cadenas font fermer les boutiques... + Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville. + Le bois le plus funeste et le moins fréquenté + Est au prix de Paris un lieu de sûreté + Malheur donc à celui qu'une affaire imprévue + Engage un peu trop tard au détour d'une rue: + Bientôt quatre bandits lui serrent les côtes, etc., etc. + +Parmi les améliorations introduites par La Reynie, on doit citer les +mesures qu'il prescrivit pour l'éclairage public: on plaça dans toutes +les rues des lanternes garnies de chandelles, ce qui parut alors un +établissement si important et donnant à la ville, un aspect si nouveau, +que le gouvernement fit frapper à cette occasion une médaille, qui +figure dans la collection numismatique du règne de Louis XIV, et portant +pour légende: _Urbis securitas et nitor_. + +[Illustration: Fabrication du gaz.--Atelier d'épuration.] + +En 1745, un privilège pour des lanternes à réverbères fut accordé à un +abbé Matherot de Preigney et à un sieur Bourgeois du Châteaublanc; mais +ils ne purent se mettre en mesure de l'exploiter qu'en 1766. Ce +perfectionnement fut fort goûté.--En 1721, les lanternes qui, +primitivement, n'avaient été qu'au nombre de 2,736, étaient portées à +5,772; en 1771, on en comptait 6,252; en 1821, les rues et places de +Paris étaient éclairées par 12,672 becs de lumière établis dans 4,553 +lanternes, et les établissements publies par 482 lanternes contenant 688 +becs. C'était, au total, 15,300 becs et 5,035 lanternes. + +Londres était depuis longtemps éclairé au gaz, quand l'administration de +la ville de Paris se détermina à en laisser poser quelques becs sur la +voie publique, plutôt pour satisfaire la curiosité que dans la la pensée +bien arrêtée de recourir à cet éclairage. Ainsi, tandis que de l'autre +côté de la Manche on avait, par une large application et déjà par une +longue expérience, reconnu les bons et immenses effets de ce procédé +inventé vers la fin du dernier siècle par l'ingénieur français Lebon, en +France, à Paris, l'administration fermait les yeux à la lumière, et +passait pour l'éclairage à l'huile des marchés qui devaient pour bien +longtemps condamner nos rues à un clarté moins que douteuse. Les +premiers essais d'éclairage par le gaz des rues de Paris qui aient été +autorisés, remontent à 1821. Dès 1810, Londres avait commencé à +l'adopter pour plusieurs de ses quartiers. En 1815, un ingénieur anglais +avait cherché à établir à Paris l'éclairage au gaz, et à cet effet il +avait construit une usine au Luxembourg, mais cette tentative, +désastreuse pour les intéressés fut bientôt abandonnée. En 1820 +l'exploitation du Luxembourg fut reconstituée, les appareils de +l'ingénieur anglais furent remplacés, et, au bout de quelques mois, la +Chambre des Pairs, le théâtre de l'Odéon, et plusieurs établissements +particuliers se trouvèrent éclairés. Le gaz, fut même employé pour +l'éclairage public de la rue de l'Odéon. Toutefois, malgré la création +presque simultanée de plusieurs entreprises d'éclairage au gaz, le +nouveau procédé demeura à peu près exclusivement affecté aux +établissements particuliers, qui, du reste, ne l'adoptèrent que +successivement et avec beaucoup de lenteur. + +La première lanterne au gaz qui ait brûlé sur la voie publique dans +Paris est, dit-on, celle du commissaire de police du faubourg +Saint-Denis en 1819; elle était alimentée par un appareil établi dans +une fabrique de produits chimiques située dans le voisinage. + +A dix ans de là, à la fin de 1829, Paris ne comptait qu'environ 40 becs +sur la voie publique; liée par la routine et par les traités qu'elle +subissait fort patiemment, l'administration n'avait donné et ne donna, +plusieurs années encore après, aucun développement sérieux à ce qui ne +pouvait plus depuis longtemps être considéré comme un essai; et six ans +après, à la fin de 1835, on ne comptait encore sur la voie publique à +Paris que 203 becs brûlant pour le compte de la ville. + +Depuis cette époque, chaque année a amené une progression sensible. + + On a établi, en 1836, un nombre de becs nouveaux de 383 + - 1837, - - 528 + - 1838, - - 167 + - 1839, - - 555 + - 1840, - - 827 + - 1841, - - 1,129 + - 1842, - - 2,099 + - 1843, - - 977 + + Le nombre total des becs de gaz établis sur la voie + publique pour le compte de la ville de Paris était donc, + au 31 décembre dernier, de 6,868 + +On aura remarqué l'accroissement notable que l'éclairage au gaz a pris +en 1842, et on aura été surpris de ne lui pas voir suivie cette +progression en 1843 avec la même vivacité. C'est un des tristes effets +des engagements pris et signés avec les entrepreneurs d'éclairage à +l'huile, engagements qui rendront moins sensible encore l'accroissement +annuel jusqu'en 1849, et qui ne permettront pas, peut-être, que Paris se +trouve, à la fin de la première moitié, du dix-neuvième siècle, +entièrement éclairé au gaz. L'huile fournissait encore, au 31 décembre +dernier, un nombre de becs publics précisément égal à celui que le gaz +illumine, 6,868; mais, comme il faut à chaque lanterne à l'huile deux +becs et souvent même trois, l'huile n'alimente que 3, 175 lanternes. Ce +nombre, joint aux 6,868 becs de gaz, complète un total de 10,043 +lanternes. + +Suivant les saisons, l'éclairage est général ou partiel. L'éclairage est +général dans les mois de janvier, février, mars, octobre, novembre et +décembre, c'est-à-dire que, pendant ces six mois tous les becs +indistinctement sont allumés du jour au jour sans +interruption.--L'éclairage est partiel pendant les six autres mois de +l'année, c'est-à-dire que, selon les localités, le service d'une partie +des becs est suspendu tout ou partie de la nuit lorsque la clarté de la +lune peut y suppléer.--Ces derniers becs sont appelés becs _variables_; +ceux qui sont allumés du jour au jour sont appelés becs _permanents_; le +nombre des premiers est de 10,086, des derniers de 3,647. Aujourd'hui +cette économie profite, au budget de la ville, qui obtient un prix moins +élevé un raison de cette extinction calculée. Sous l'ancien régime, il +ne lui revenait rien de cette économie, et on imposait à l'entrepreneur, +à cause de ce qui était considéré comme une tolérance, de servir, à des +favoris et à des femmes _protégées_, des pensions dites _pensions sur le +clair de lune_. + +Le service de l'éclairage à l'huile est fait par un seul +soumissionnaire. Six compagnies concourent à l'éclairage de la ville par +le gaz, ce sont les compagnies Française, Anglaise, La Carrière, +Parisienne, de Belleville et de l'Ouest. Les premières établies ont fait +choix de quartiers qui présentaient d'incontestables avantages, +c'est-à-dire la plus grande certitude de pouvoir desservir, outre les +becs publics, des becs établis pour le compte de commerçants en +boutiques ou de propriétaires. On estime, et l'administration de la +ville admet que, pour qu'une compagnie puisse être indemnisée de ses +premiers frais de pose de conduits et de ses frais quotidiens pour +l'éclairage d'une rue, il faut que celle-ci puisse lui fournir, outre +l'éclairage public, l'établissement d'un bec par cinq mètres de +parcours. Or, là où l'éclairage particulier est nul, la compagnie serait +en perte si elle était tenue de poser des conduites uniquement pour +l'éclairage public, et la ville ne peut l'y contraindre qu'en +l'indemnisant. + +Si la ville ne peut pas toujours contraindre une compagnie à établir des +conduites partout où elle les juge nécessaires, elle a ce droit toutes +les fois qu'il y a garantie que le produit sera suffisant pour couvrir +les frais. Ces charges des compagnies, ces obligations, auxquelles elles +sont tenues, entraînent une idée de privilège. Il n'y a cependant point +de privilège de droit établi à leur profit, mais il y en a un de fait +auquel la ville, le service public, la voirie et les compagnies trouvent +également leur compte. Presque toutes les rues de Paris sont percées, +sous leur pavage, d'un égout et souvent de deux conduites d'eau. Si, à +ces courants souterrains, qui nécessitent trop souvent des réparations +et par suite l'interruption de la circulation, on eût laissé, en outre, +toutes les compagnies du gaz qui se sont établies et toutes celles qui +eussent voulu s'établir, ajouter des conduits en concurrence l'une; de +l'autre, il n'y eut pas eu de jour où une fuite n'eût rendu +indispensable de bouleverser le sol, de pratiquer des tranchées, du +barrer les rues; il eût fallu rechercher à quelle compagnie incombait la +réparation. De là des lenteurs et de continuelles entraves. La ville a +dû n'autoriser qu'une compagnie par rue ou plutôt par quartier; elle a +tracé à chacune d'elles un périmètre, abandonné un parcours; elles se +meuvent dans les limites qu'elle leur a posées. Ajoutons que, par suite +de cette mesure, que tout rendait nécessaire, la voie publique, moins +souvent bouleversée et interrompue qu'elle ne l'eût été, est bien +éclairée, à un prix modéré, sans que les particuliers soient rançonnés, +et que les compagnies établies réalisent toutes un bénéfice, suffisant +même pour les moins bien partagées. + +La fabrication du gaz offre, un curieux, un imposant coup d'oeil. La +compagnie Parisienne, qui est située à la barrière d'Italie, et qui a un +des parcours les plus étendus, sinon encore les plus fournis de becs, la +compagnie Parisienne a bien voulu admettre nos dessinateurs dans son +usine. Leur crayon donnera à nos lecteurs une idée de l'étendue, de +l'immensité de ces sortes d'établissements. Mais il lui manquera la +couleur pour bien rendre ces fournaises, ce rouge cerise devant lesquels +seraient bien pâles les forges de Vulcain à l'Opéra. Cinquante +fourneaux, rangés dans l'atelier de distillation, font dégager de la +houille ce gaz qui doit se répandre sur Paris en torrents de lumière. +Pour retirer le gaz inflammable, la houille est mise dans des cornues +continuellement exposées à la chaleur rouge. Cette chaleur leur est +communiquée par des fourneaux placés immédiatement au-dessous, ainsi +qu'on le voit dans la gravure représentant l'atelier de distillation. Le +gaz s'échappant des cornues passe dans un appareil de forme cylindrique +et allongé, à travers lequel, après avoir plongé dans l'eau où il dépose +les parties bitumineuses qu'il entraînait avec lui, il est dirigé vers +l'atelier d'épuration où il circule dans nue foule de tuyaux destinés à +le refroidir et où il est mis en contact avec la chaux qui le débarrasse +de son hydrogène sulfuré. De là enfin il se rend dans le gazomètre, d'où +il ne sort plus que pour la consommation. + +Bien des essais ont été tentés de nos jours pour surpasser et remplacer +l'éclairage au gaz de houille. Beaucoup n'ont atteint ni l'un ni l'autre +de ces buts. Quelques-uns, comme ceux dont le gaz de résine a été +l'objet, ont donné des résultats satisfaisants au point de vue de +l'effet, mais ont été reconnus inapplicables sous le rapport de +l'économie. L'usine de Belleville, qui avait été fondée pour fabriquer +du gaz avec de la résine, a dû se transformer et en venir au système de +la fabrication par la houille. Une usine _extra-muros_, qui exploitait +le procédé très-ingénieux de M. Selligue pour la production du gaz dit +_gaz à l'eau_, vient également de se décider à extraire son gaz du +charbon de terre. L'éclairage au gaz d'huiles essentielles, qu'on a +voulu mettre en pratique sur la place du Musée, a présenté des +difficultés pour le prompt allumage que le froid de l'hiver eût rendues +plus grandes encore; il répandait une odeur qui eût été insupportable +dans les intérieurs, et produisait une flamme fuligineuse qui +obscurcissait et enfumait bientôt les réflecteurs et les verres. L'essai +d'éclairage par les piles de charbon dont la place Louis XV a été le +théâtre, et sur lequel _l'Illustration_ a déjà donné quelques détails, +est demeuré à l'état d'expérience de laboratoire. Son prix de revient +n'a point été recherché, parce qu'il est demeuré démontré des l'abord +qu'il ferait infiniment plus élevé que celui du gaz de houille. C'est +donc à perfectionner celui-ci bien plutôt qu'à le remplacer que doivent +tendre tous les efforts. En le purifiant avec soin, en en rendant la +combustion inodore, en lui enlevant toute action sur les peintures et +les dorures, les compagnies qui en exploitent la fabrication +généraliseront son usage et le feront pénétrer dans l'intérieur des +habitations privées. Là où les compagnies n'éclairent point moyennant un +abonnement à forfait, mais où elles perçoivent un droit proportionné au +gaz qui a été consommé, elles établissent ce qu'elles appellent un +compteur, espèce de cylindre au travers duquel passe le gaz, et qui est +muni d'un mécanisme servant à constater la quantité qui l'a traversé. On +a plus d'une fois cherché, en Angleterre, à faire de cet appareil un +dernier épurateur; si l'on arrivait sous ce rapport à un résultat +satisfaisant, le gaz ne serait plus relégué au dehors des portes +cochères, il monterait les escaliers, traverserait les antichambres et +se verrait un jour, prochain peut-être, ouvrir à deux ballants les +portes des salons. + + + +Fragments d'un Voyage en Afrique (1). + +Suite.--Voir t. II, p. 388. + + [Note 1: La reproduction de ces fragments est interdite.] + +Le lion avait regagné sa tanière, emportant la proie qu'il venait de +ravir; mais les habitants du douair se tinrent sur la défensive, et +coutinuèrent à pousser des clameurs le reste de la nuit. Ce vacarme +retentissait si désagréablement à mes oreilles qu'il m'empêcha de me +rendormir. Je me tordais en efforts désespérés depuis une heure, lorsque +le cheick du douair, qui, comme les autres, avait quitté sa couche au +premier signal d'alarmes, ouvrit la porte de ma cabane et vint s'asseoir +près de moi. + +«Ne crains rien, Roumi (chrétien) me dit-il; le voleur n'osera plus +revenir, et nous en sommes quittes pour un mouton. Le douair veille, et +s'il tentait de recommencer son exploit, il n'aurait bientôt ni le +pouvoir ni la volonté d'en faire ailleurs. + +--Diable de voisins! dis-je en arabe. Je m'étonne que vous supportiez +une pareille existence. + +--Nous les connaissons trop bien pour les craindre beaucoup, reprit le +cheick: ils sont nombreux dans les bois qui nous avoisinent, et n'y +trouvent pas toujours de quoi se nourrir. Lorsque la faim les +aiguillonne, ils parcourent et ravagent le pays; ils se transportent en +troupes de six ou sept dans les lieux où ils prévoient qu'il y a à +voler, et notre douair, entre autres, est souvent honoré de leurs +visites. L'un des maraudeurs se dévoue alors, franchit les palissades, +saisit une proie, et va la partager avec ses compagnons qui l'attendent +non loin de là, et se bornent à demeurer simples spectateurs du larcin; +puis un autre s'élance à une nouvelle conquête, et ainsi de suite, +jusqu'au dernier. C'est aux moutons qu'ils s'attaquent ordinairement. +Si, dans leur route, des chasseurs attaquent la bande, un lion s'élance +et ne cède qu'en mourant; un deuxième lui succède et tombe comme lui. +Une chose qui te paraîtra extraordinaire, c'est que deux lions ne +prennent jamais part au combat en même temps; celui auquel ils +reconnaissent une plus grande force est toujours le premier sur la +brèche. Cent hommes les attaquent-ils, ils périssent ou les terrassent; +il n'y a pas pour eux de retraite. Rencontrent-ils un homme seul, et cet +homme a un sabre et qu'il fasse mine de s'en servir, ils le laissent +continuer son chemin; le frottement de la lame sur le fourreau les +effraie; les étincelles que lance l'acier éblouissent leurs yeux, ils +redoutent le son d'un yatagan plus que la détonation de cinquante +fusils. Lorsque les hommes qu'ils trouvent sur leur passage ne sont pas +armés, ils vont droit à eux, les fixent et s'enfuient; puis ils +reviennent, et reviennent encore essayer les mêmes moyens +d'intimidation. Si les chasseurs montrent la moindre terreur, ils sont +perdus: les lions s'élancent sur eux et les dévorent; si, au contraire, +leurs traits reflètent la fermeté et l'impassibilité de leur aîné, et +qu'ils marchent résolument à leurs agresseurs en les accablant d'injures +et en leur lançant des pierres, cela suffit pour disperser la troupe. + +«Mon frère, ajouta le cheick, se trouva face à face, il y a quelque» +jours, avec un lion monstrueux qui dormait, étendu au soleil sur la +route que tu vois d'ici. Il ne s'attend pas à la rencontre et +tressaillit d'abord; mais, se rassurant bientôt, il passa auprès de +l'animal en vomissant des imprécations. Celui-ci leva nonchalamment la +tête, le regarda, puis se recoucha sans plus de cérémonie. + +«Quand les lions sont repus, on peut passer sans crainte auprès d'eux, +souvent même ils se lèvent et se frottent aux vêtements du voyageur; ils +permettent aussi qu'on les caresse; mais, lorsqu'ils sont affamés, +l'audace et la présence d'esprit sauvent seules d'une mort certaine. +L'homme n'a plus qu'à pousser des cris terribles, à lancer des pierres +et à les poursuivre jusqu'à ce qu'il les perde de vue. Mais le courage +dont on fait preuve dans ces occasions doit paraître naturel, car, s'il +est emprunté aux dangers, l'animal le reconnaît bien vite, et alors tout +est perdu.» + +Le cheick s'arrêta à ces mots; mais ma curiosité n'était qu'à demi +satisfaite, et je lui demandai quelques détails sur la chasse aux lions, +dans laquelle les Arabes déploient une grande habileté. Il satisfit mes +désirs avec empressement. + +«Les Arabes, continua-t-il, chassent le lion de deux manières: dès +qu'une bête de somme vient à mourir dans un douair, on la transporte, en +un lieu fréquenté par les lions: on suspend ses dépouilles à un arbre +au-dessus d'un fourré de broussailles. Le lion alléché par l'odeur, +s'avance et s'apprête à l'emporter sur le bord d'une rivière où il prend +son repas, car il ne dévore jamais sa proie à l'endroit où il la trouve; +mais en sentant de la résistance, il s'efforce de couper la corde. +Alors, sans lui laisser le temps de respirer, les Arabes placés sur les +arbres environnants déchargent leurs armes, et, visant au front, +l'étendent presque toujours roide mort. Dans le cas où l'animal n'est +que blessé, malheur à celui qui s'est placé sur un arbre d'un facile +accès! il est victime de sa maladresse. Si l'arbre est inaccessible, le +lion s'étend au pied et reste là jusqu'à ce qu'il meure ou soit vengé. +On a vu des Arabes passer des journées entière, juchés sur des arbres et +ne devoir leur délivrance qu'à leurs compagnons. Le lion une fois étendu +sur le sol, les Arabes ne se pressent pas trop d'abandonner leurs +arbres, de crainte qu'un ou plusieurs compagnons de la victime ne soient +embusqués près de là. + +«D'autres fois, lorsque le sol est humide et qu'on a remarqué des traces +de leur passage, les Arabes se réunissent au nombre de vingt ou trente; +ils s'arment de piques et de fusils et suivent les traces aperçues. A +mesure qu'elles s'effacent, ils se rapprochent de la retraite du lion +et, au point où elles disparaissent tout à fait, ils décrivent un +demi-cercle; les porteurs de piques marchent les premiers, les autres +suivent. Lorsqu'ils découvrent le lion, ils forment le cercle entier et +l'y enferme. La bête épouvantée veut fuir, elle tourne de tous côtés +sans trouver d'issue; les piques lui barrent le passage. Enfin, après +qu'elle a fait de nombreuses tentatives, on ouvre le cercle; elle va +s'élancer, mais une décharge du second rang la prévient, et elle retombe +mourante sur les piques. + +«Les Arabes sont très-adroits à cet exercice, mais ils s'y livrent trop +rarement pour détruire la race. Les lions fourmillent dans nos montagne; +leur force atteint un développement extraordinaire; leur taille égale +quelquefois celle d'un gros âne; alors ils s'attaquent aux vaches et +même aux chameaux, qu'ils chargent sur leur dos et emportent aussi +facilement qu'ils feraient d'un mouton.» + +J'ai rapporté textuellement le récit du cheick. Plusieurs passages de +cette narration paraîtront extraordinaires sans doute; il m'ont étonné +moi-même; mais ce que j'ai entendu raconter depuis par d'autres Arabes, +au sujet de la chasse aux lions de la Matmata, les confirme entièrement. + +L'aube parut au moment où le cheick finissait de parler; je le remerciai +avec effusion de sa noble hospitalité et je pris congé de lui et de son +douair. Nous traversâmes, moi et mes gens, un grand nombre de montagnes +avant d'atteindre la vallée du Chélif. Je remarquai que, contrairement à +celles que nous avions parcourues la veille, elles étaient cultivées +dans toute leur étendue; des douairs d'un aspect agréable étalaient sur +les flancs leurs vertes cabanes. Peu d'heures après avoir perdu de vue +ces montagnes, nous arrivâmes à Milianah sans avoir éprouvé d'accidents. +Le bon accueil que j'y reçus de Sidi-Mohamed-Ben-Allal me fit bientôt +oublier mes fatigues et le triste séjour de Tazza. + +On me dispensera de parler de Milianah, que nos expéditions ont assez +fait connaître. A cette époque, elle appartenait à l'émir, qui en avait +fait un des grands centres de sa puissance. Si mes observations ne m'ont +pas trompé, les habitants de Milianah, comme ceux de la vallée du +Chélif, sont bien disposés en faveur des Français; il en est de même +pour les tribut campées entre cette ville et Médéah; tous désirent un +changement de domination, mais ils voudraient qu'on les défendit contre +Abd-el-Kader. Lorsque, en juin 1838, les Français entrèrent à Médéah en +longeant la vallée du Chélif, les indigènes s'enfuirent dans l'intérieur +pour ne pas se battre. Les gens de l'ouest seulement firent résistance. + +J'étais depuis quelques jours, dans la ville, lorsque l'émir y arriva +lui-même à la tête de ses réguliers et des dignitaires de l'armée. Ayant +à lui proposer un contrat de commerce, je m'empressai de demander une +audience, qui me fut accordée pour le lendemain. Sidi-al-Kraroubi, +ministre de l'émir, me prévint qu'elle aurait lieu dans la plaine, où +son maître devait passer en revue toutes ses troupes. J'étais invité à +assister à cette solennité. + +Comme on le pense bien, je ne fermai pas l'oeil de la nuit. Le jour me +trouva debout et la tête appuyée sur l'un des poteaux de bois qui +soutenaient la maison. Tout à coup un bruit extraordinaire se fit +entendre au dehors, et les accords d'une musique sauvage retentirent à +mes oreilles. C'était le corps de musique de l'émir qui nous régalait +d'une aubade. Je n'ai jamais entendu de plus effrayante symphonie; +néanmoins je fis contre fortune bon coeur, et je me rendis +courageusement sur la place, où s'exécutaient les airs les plus +grotesques qu'il soit possible d'imaginer. Les artistes qui troublaient +de si grand matin les paisibles habitants des airs étaient, au dire des +Arabes, des virtuoses distingués. L'émir était le créateur de cette +société fort peu harmonique: à mesure qu'il avait vu sa renommée +s'accroître, il avait augmenté sa maison. + +Quelques objets de luxe s'étaient introduits insensiblement dans le +ménage passablement Spartiate du marabout, et il pensait que rien ne +donnerait une meilleure idée de sa puissance que le déploiement de +toutes ses richesses. C'est surtout dans une occasion aussi solennelle +(la réunion de toute l'armée) qu'il fallait éblouir le vulgaire Sa +musique, qu'il considérait comme la plus brillante de toutes ses +innovations, devait, selon lui, servir merveilleusement son dessein; +mais, à coup sûr, si elle était assez agréable à la vue, l'effet qu'elle +produisait sur les oreilles était essentiellement déchirant. Une +douzaine de hautbois criards et de clarinettes fêlées, trois triangles, +autant de tambours, quelques fifres qu'il eût été impossible d'accorder, +et quatre mauvaises trompettes sans clefs, composaient cet orchestre +charivarique. Jugez du tapage que devaient faire nos braves virtuoses +quand ils soufflaient tous à perdre haleine; ils liraient de leurs +instruments des sons à faire reculer d'effroi les tigres les mieux +aguerris. + +Enfin, à notre grande joie, la musique cessa de jouer; l'émir parut en +cet instant, et un hourrah général le salua. Il était suivi de ses +lieutenants et des principaux cheiks des tribus; tous montant des +chevaux arabes, qu'ils maîtrisaient avec une étonnante habileté. + +Le costume que portait Abd-el-Kader était fort simple et contrastait +avec le luxe des habits de ses officiers. On l'aurait pris pour le +dernier d'entre eux, n'eut été la vénération dont on l'entourait; chacun +s'inclinait silencieusement sur son passage. Les hommages presque +serviles de la foule s'adressaient plutôt au marabout qu'au chef de +l'armée. Les Arabes ont, en général, un très-grand respect pour la +religion et pour les hommes qu'ils croient inspirés de Dieu. + +Abd-el-Kader pouvait avoir alors trente-trois ou trente-quatre ans; mais +les jeûnes et les soucis du gouvernement avaient imprimé quelques rides +précoces sur ses traits délicats. Sa taille est moyenne; sa constitution +ne paraît pas très-robuste; la couleur de son visage approche du jaune: +c'est de la pâleur brûlée par le soleil; sa physionomie est douce et +agréable; il a presque toujours le sourire sur les lèvres, à moins qu'on +ne parle de Dieu ou du Prophète. Dans ce cas, il devient sérieux, et +affecte une extrême dévotion. Ses yeux sont petits, noirs et +très-expressifs; de beaux sourcils, d'un châtain foncé, les surmontent; +son regard est indécis d'abord, mais, à mesure que la conversation +s'anime, il devient vif et perçant; Son nez, est régulier, son front +découvert; son visage ovale est entouré d'une barbe noire, courte et +claire; sa tête n'est pas développée: il a surtout des oreilles d'une +petitesse remarquable; ses mains sont blanches et potelées, à faire +envie à nos coquettes parisiennes; sa bouche est grande; elle laisse +apercevoir assez volontiers deux rangées de dents belles et régulières. +Il y a dans la démarche d'Abd-el-Kader un peu de cette affectation que +donne forcément l'habitude du pouvoir; il porte entre les deux yeux une +petite étoile bleue, emblème de la sainteté de sa mission. C'est un +inspiré ou un homme essentiellement habile. Rien dans ses discours, ni +dans ses actions, n'a pu donner là-dessus de renseignements précis. Il +est à supposer néanmoins, qu'il exploite le fanatisme de ses +compatriotes, et qu'il n'est parvenu à se maintenir au-dessus d'eux que +par des semblants de piété bien étudiés. Du reste, sa vue n'est pas +faite pour effrayer: le sourire, qui se tient en permanence sur ses +lèvres, est, au contraire, très-rassurant; sa voix est douce et +flexible; ses gestes, empreints d'une majesté un peu forcée, ne perdent +rien pour cela d'une espèce de gracieuseté instinctive; la fierté se +peint dans tous ses mouvements; elle est dans toutes ses paroles. +L'excessive négligence qu'il apporte dans sa toilette est un calcul. Il +y a de l'orgueil même dans l'étalage de la misère. + +Abd-el-Kader s'avança vers nous, porta la main à son coeur, en forme de +salut, et nous invita du geste à le suivre. Sou interprète m'annonça +alors que le sultan allait inspecter l'armée, et que je pouvais +l'accompagner. + +_(La suite à un prochain numéro.)_ + + + +Les petites Industries en plein vent. + +(Voir t. II, p. 511.) + +Jetons en passant un coup d'oeil, mais rien qu'un, sur l'appétissant +éventaire des marchandes de gâteaux placées sous le guichet du +Carrousel. Quelle profusion! quel habile assortiment de friandises +populaires! la brioche, le flan, éternelle tentation du gamin de Paris! +le pain d'épices, véritable Protée de la pâtisserie, affectant toutes +les formes, toutes les figures, depuis celle d'Abd-el-Kader, jusqu'à +celle de l'Empereur sur son cheval de bataille! La galette feuilletée, +cette amie inoffensive de l'estomac de la grisette parisienne! + +Le soir, la marchande de gâteaux va dresser son modeste buffet devant +les théâtres du boulevard du Temple. Ce n'est plus seulement à la +gourmandise, à la fantaisie qu'elle s'adresse: il s'agit de contenter +des appétits réels, des estomacs exigeants. Les spectateurs des petites +places de la _Gaieté_, du _Cirque_, des _Folies-Dramatiques_, ont +souvent oublié l'heure du dîner pour celle du plaisir. Depuis trois +heures de l'après-midi, ils ont fait queue dans la barrière du théâtre +pour conquérir une place bonne ou mauvaise dans les combles de la salle; +mais le traître et le tyran ont la voix sonore, et cela suffit... suffit +pour le plaisir, car vers le troisième ou le quatrième entr'acte, le +dîner oublié vient réclamer ses droits par des tiraillements importuns. +Le dîner n'est pas loin, il n'est pas cher: pour 3 sous, l'habitant du +paradis obtient de la marchande de gâteaux la pomme en chausson ou la +tranche de veau également revêtue de sa robe de chambre de pâte ferme et +dorée; puis, pour le modique supplément de 5 centimes, il se désaltère à +la fontaine du marchand de coco, qui l'ait tinter à grand bruit son +grand verre de métal; l'honnête limonadier tourne le robinet de sa +fontaine et fait écumer dans la coupe le sirop de réglisse, en hiver; en +été, la limonade au vinaigre; dans la saison de la canicule, il débite +aussi des glaces et sorbets au citron, à la vanille, à la groseille, aux +prix de 1 sou ou de 2 liards. + +Ainsi rassasié, désaltéré, rafraîchi, le spectateur regagne sa place et +se sent plus dispos pour applaudir son acteur favori et pour pleurer sur +les malheurs de l'héroïne. Mais s'il est au théâtre avec sa femme ou sa +prétendue, il ne rentrera pas sans garnir ses poches de quelques +galanteries que lui vendra la marchande d'oranges... vraies oranges du +Portugal!... ou sa voisine la marchande de pommes, ou son autre voisine +la marchande de marrons, il n'oubliera pas le bâton de sucre d'orge pour +le mioche. Et le voilà plus content, plus heureux, plus fier que le +brillant lion de l'avant-scène, qui baille dans son fauteuil de velours +en offrant des pastilles d'ananas à sa belle voisine, laquelle n'est +souvent que la fille déchue de l'honnête marchande de gâteaux. + +Reprenons, s'il vous plaît, notre promenade d'observateurs, et +retournons sur le quai des Tuileries; cette petite digression nous en a +passablement éloignés. Traversons la chaussée sans trop de crainte pour +le lustre de nos chaussures: le petit boueur que vous voyez là-bas vient +de nettoyer le pavé et de tracer un étroit sentier dans la fange qui +couvre le sol. + +Il demande, pour ce service, quelque monnaie aux passants. D'autres, +plus industrieux, jettent, les jours de grandes pluies, des ponts +volants sur les ruisseaux des vieux quartiers; le piéton généreux, qui +consent à se soumettre au droit de péage, peut s'aventurer sans danger +sur la planche étroite, car le petit ingénieur la maintient pour lui du +pied et de la main; mais gare à l'avare qui s'y hasarde sans payer le +tribut! ma foi, pour lui, le pont sera livre à son propre équilibre, +combattu par l'inégalité des pavés, par l'impétuosité du client, par +l'inhabileté du pied peu marin qui se pose sur la planche frêle et +chancelante... et... si elle tourne... au milieu du trajet... si notre +avare culbute en pleine rivière... tant pis pour lui... à qui la +faute?... + +Voici enfin, à l'extrémité sud du pont des Arts, en face de l'Institut, +ce berceau de la littérature, une vieille et poudreuse industrie que +l'on peut en appeler le tombeau. Le bouquiniste, noir et sinistre +industriel, dans l'honnête acception du mot, sorte de croque-mort +littéraire, qui ensevelit dans ses cases de sapin, comme dans des bières +funéraires, tant d'oeuvres avortées, créées pour l'immortalité, le +bouquiniste est venu exposer, comme une ironie, sa collection de livres +trépassés, dans le voisinage même du palais des écrivains immortels! +Grande et muette leçon sur la vanité des choses littéraires de ce monde! + +Le bouquiniste étale sa marchandise sur le parapet des quais, depuis le +pont du Carrousel jusqu'au pont Saint-Michel; on l'aperçoit aussi sur le +quai du Louvre, sur le quai de l'Horloge, aux deux angles du Pont-Neuf +qui font face à la statue d'Henri IV, sur ta Pont-au-Change, sur le quai +aux Fleurs, et dans mille petites ruelles noires et boueuses du vieux +Paris. Cet estimable commerçant semble être le contemporain de ses +bouquins les plus vénérable, par leur âge et leur vétusté; il a même +avec eux plus d'un point de ressemblance: il est vieux, usé, ratatiné, +pouilleux, plissé, rogne aux angles, comme le plus vieux de ses vieux +livres. Son dos voûté imite la reliure à dos brisé des vielles éditions: +sa peau jaune et luisante semble empruntée au parchemin séculaire qui +revêt un _Amyot_ primitif; jamais marchand ne s'est mieux incarné dans +la physionomie de sa marchandise. Le bouquiniste, c'est l'homme à l'état +de bouquin. + +Exposé par état à toutes les intempéries des saisons, il porte par +mesure hygiénique un respectable bonnet de soie noire sur sa tête chenue +que surmonte d'ailleurs une vieille casquette à visière. Son petit corps +grêle est protégé contre la brise et le brouillard par un petit manteau +râpé qui la recouvre comme une cloche, et ses mains basanées se cachent +sous les mailles de gros gants de tricot vert. + +Que dirai-je de sa science, de sa littérature?... M'accusera-t-on de +calomnie, si je dis que plus d'un bouquiniste sait à peine lire et +signer son nom? Faut-il le blâmer de cette sage ignorance... et n'est-il +pas heureux de ne pouvoir lire les livres qu'il vend? + +Pour lui le livre est une chose, et rien de plus, une chose qui vaut 25 +centimes à l franc, selon sa reliure et son format. + +Il les classe ainsi, d'après leur valeur matérielle, dans de petites +cases en forme de pupitres dont il couvre les quais. Puis, il se promène +stoïquement dans la brume ou au soleil, devant son étalage, battant la +semelle sur le pavé pour se réchauffer les pieds et soufflant dans ses +gros gants verts. Il voit sans s'émouvoir de nombreux amateurs s'arrêter +devant ses tablettes, examiner ses volumes pendant de longues heures, +les déranger, les feuilleter, les parcourir, puis les replacer dans le +rayon et s'éloigner sans acheter, sans même remercier et saluer le +pauvre marchand grelottant. + +Cette race peu lucrative de chalands prend le nom de bouquineurs. Le +bouquineur passe ses journées entières devant l'étalage du bouquiniste; +c'est la son cabinet de lecture, sa bibliothèque. Il passe en revue +toutes ces vieilleries littéraires ou scientifiques, parmi lesquelles se +trouvent parfois enfouis des trésors. Il en est qui, ardents à cette +recherche, y consacrent non-seulement quelques heures, quelques +journées, mais leur vie entière, en font leur occupation, leur +profession; à l'heure où l'employé se rend à son bureau, ils se rendent +à leur poste, et commencent leurs fouilles cent fois recommencées. Ne +croyez pas que l'heure des repas interrompra ce travail passionné: le +bouquineur déjeune en bouquinant; il s'est muni, en venant, de son petit +pain quotidien ou de sa brioche, et rien ne le distrait jusqu'au soir, +si ce n'est l'heure du détalage, ou quelque averse subite. Ce dernier +accident ne le prend pas au dépourvu, car il ne marche jamais sans un +immense parapluie, moins destiné à garantir son feutre hérissé et sous +habit noir râpé aux coudes, qu'à protéger ses livres, ses précieuses +trouvailles, contre les injures du temps. + +Mais, à côté du bouquineur qui achète, on voit une catégorie plus +nombreuse encore de bouquineurs qui n'achètent pas. Ils se bornent à +lire, à s'instruire, à se meubler l'esprit d'une encyclopédie de +connaissances qu'ils butinent dans les rayons du pauvre industriel, eux, +pauvres affamés de science. Ou en a vu qui, animés pas cette fièvre +d'apprendre, ont commencé et complété une instruction, sinon brillante, +suffisante du moins, que leur pauvreté ne leur permettait pas +d'acquérir. + +Quand le bouquineur qui achète déniche un ouvrage qui lui convient, il +s'avance vers le bouquiniste et lui montre sa conquête. Celui-ci ne +regarde pas le titre de l'ouvrage, il se contente de demander dans +quelle case on l'a pris. «Dans celle-là.--C'est 25 centimes.--Non, dans +cette autre.--C'est 10 sous.--Ou bien dans cette troisième.--Alors, +monsieur, c'est 1 franc.» + +A la fin d'une bonne journée, le bouquineur s'en revient triomphant dans +son réduit encombré. Il est bardé de bouquins, il en a dans toutes ses +poches, il en a sous tous ses bras, il en a dans les revers de son habit +et de son gilet, il en a dans son chapeau, il en a dans son parapluie; +il en mettrait dans ses bottes, s'il ne portait pas de souliers. Il +entasse ses volumes dans sa chambre exiguë, au grand mécontentement de +sa servante ou de sa femme, qui, lorsque l'encombrement devient par trop +incommode, fait en cachette, en l'absence du maniaque, venir l'épicier +voisin, afin de rétablir la circulation. + +Au demeurant, c'est une pauvre industrie que celle du bouquiniste en +plein vent: la plupart des auteurs dont se compose son fonds de commerce +ont réduit, leurs libraires à la misère; pourquoi n'enverraient-ils pas +leur bouquiniste à l'hôpital? + +Puisque nous avons suivi le bouquiniste jusque sur le pont Saint-Michel, +suivons la rue de la Barillerie, et allons faire un tour de promenade +sur le marché aux Fleurs. Quel contraste entre ces deux industries si +voisines! Ici tout est frais, tout est gracieux, tout exhale un +délicieux parfum! C'est ici que Fleur-de-Marie est venue acheter son +pauvre rosier chéri; que la joyeuse grisette du quartier latin vient +chercher le vase de réséda ou de violettes qu'elle place sur la fenêtre +de l'étudiant, que l'ouvrière laborieuse vient choisir la fleur préférée +qui doit égayer sa mansarde; que le mari fidèle et attentionné fait +emplette du fastueux dahlia, offrande destinée à célébrer la fête de sa +femme. Ici les visages des chalands offrent encore un reflet de la +marchandise qu'ils convoitent; ils sont riants, épanouis, ouverts... +comme celui du bouquineur était jaune, poudreux et renfrogné. + +Mais nous vivons dans le siècle de la concurrence; ce vieux et +respectable bazar de la Flore parisienne, autrefois sans rival, voyait +accourir de tous les points de la capitale, à pied, en omnibus, en +fiacres, en équipages, tous les fidèles adorateurs de la florissante +déesse; pas un aristocratique salon, pas une riante chambrette, qui ne +tirât du quai aux Fleurs son atmosphère suave et embaumée. + +[Illustration: Vue générale du Boulevard du Temple.--Marchands +ambulants.] + +[Illustration: Un pont volant sur un ruisseau.] + +Aujourd'hui il règne encore, mais il ne règne plus seul. Deux autres +marches se partagent sa couronne odorante; l'un étale ses gracieuses +richesses dans le riche quartier de la Chaussée-d'Antin, et déroule aux +pieds de la Madeleine son merveilleux, tapis aux mille couleurs, aux +mille parfums; l'autre, plus modeste, mais plus joyeux, plus animé, +improvise chaque semaine un ravissant parterre autour des cascades du +Château-d'Eau, à l'extrémité du boulevard Saint-Martin, au commencement +du boulevard du Temple; c'est là que le jeune fantassin sentimental +retrouve la petite bonne, sa _payse_, à laquelle il offre en soupirant +l'humble bouquet de violettes, ou le vase de giroflée; c'est là +qu'accourent, de tous les ateliers d'alentour des troupes rieuses de +folâtres ouvrières; l'actrice des boulevards, en négligé du matin, s'y +promène comme dans son jardin, et vient choisir les fleurs favorites +dont elle emplira les vases de sa cheminée et la rustique jardinière de +son mystérieux boudoir;--le bon bourgeois du Marais, qui l'a applaudie +la veille à l'un des théâtres voisins, la reconnaît, et se range +respectueusement pour la laisser passer. Il serait fort tenté de lui +adresser un galant madrigal; le lieu et la circonstance prêteraient si +bien à la comparaison poétique; mais on pourrait le voir et l'entendre, +et madame son épouse ne plaisante pas sur un pareil sujet; il résiste à +la tentation, et va marchander une botte de mouron pour ses serins: +c'est plus sage. + +En traversant l'antique quai aux Fleurs, ce pays limitrophe du pays +Latin, n'avez-vous pas entendu le cri nasillard du marchand d'habits. +C'est dans ce quartier, peuplé de jeunes étudiants, que le marchand +d'habits exerce de préférence son industrie quelque peu israélite. Il +sait que l'étudiant de première année ne tardera pas à vouloir se +défaire de sa défroque provinciale, pour l'échanger contre un fac-similé +de la peau du lion parisien; que celui de seconde ou de troisième année +a souvent des besoins imprévus vers le 15 du mois, alors que la trop +mince pension paternelle est déjà épuisée, et que les jeudis de la +Chaumière, les lundis du Prado, les samedis de l'Opéra, au temps du +carnaval, exigent impérieusement un supplément de budget dans +l'escarcelle du besogneux habitant de la rue Saint-Jacques et de la rue +de La Harpe. Voilà le marchand d'habits, joyeux, mes pauvres compagnons! +Vendez lui l'utile pour avoir l'agréable; vendez lui le manteau, le +pantalon, la redingote, pour avoir de quoi payer le costume de débardeur +ou de ravageur. Écoutez; c'est lui qui passe; _Marchand d'habits! +habits... habits..._ Appelez-le! sifflez-le! il vous a vu... il monte... +le voilà dans votre mansarde. Il salue à peine; il jette un regard +observateur autour de lui, et suppute le prix qu'il vous offrira d'après +l'urgence de vos besoins, que lui révèle le délabrement de votre +chambre. Plus l'urgence sera impérieuse, plus le besoin sera grand, plus +bas sera son prix! Telles sont ses moeurs commerciales!--De ce superbe +manteau de cinquante écus, il vous offrira avec efforts vingt livres... +de ce pantalon de cashmir, six francs... de cette redingote toute neuve, +dix ou quinze francs tout au juste... et, par-dessus le marché, il vous +demandera en vieux gilet, ce vieux chapeau, ces vieilles boîtes!--Vous +vous récriez; vous l'appelez juif, arabe, usurier!--Il vous tourne +stoïquement les talons, passe la porte, et descend lourdement +l'escalier, bien convaincu que vous le rappellerez, et que vous finirez +par accepter son marché usuraire; il vous compte alors vos trente-cinq +ou quarante livres, tout en vous faisant remarquer que vous faites une +excellente affaire, que vos effets tout neufs sont dans un état +pitoyable, et qu'il lui faudra dépenser plus de soixante francs en +réparations.--Puis il s'éloigne emportant son butin; et, parvenu dans la +rue, il vous lance d'une voix narquoise et moqueuse son cri d'oiseau de +proie: Mar....chand d'habits... habits... habits... + +[Illustration: Le Bouquiniste et le Bouquineur.] + +En passant sur le Pont-Neuf, nous pouvons remarquer une des plus +curieuses petites industries en plein vent qui s'exercent sur le pavé +boueux de la capitale. Voyez ce vieux bonhomme déguenillé, et sa digne +et symétrique épouse, assis, dès le matin, sur de vieilles chaises +placées tout au bord du trottoir, et tournant le dos à Henri IV. La +partie inférieure de ce siège grossier est fermée, et forme une boîte; +au milieu du dossier est fixé un poteau, qui s'élève peu majestueusement +vers les regards des passants, et supporte un écriteau où sont +barbouillés ces mots, dans lesquels la grammaire et la syntaxe hurlent +et miaulent de la façon la plus terrible: _Jean et sa femme tond les +chiens--coupe la queue aux chats--et va-t-en ville._ + +On se demande comment ces braves gens peuvent gagner leur vie au moyen +de cette bohémienne industrie. C'est à peine si, au fort de la canicule, +on voit une vieille rentière du Marais, ou un vénérable employé à douze +cents francs, amener, par-ci, par-là, un client, ou plutôt un patient, à +ces estimables barbiers de la race canine; et encore l'opération +n'est-elle guère mieux payée qu'une barbe ou une coupe de cheveux +humains! Comment donc font-ils pour vivre?.... C'est ici que l'industrie +a besoin de toutes ses ressources infinies pour pouvoir donner le pain +et le gîte à ses fidèles et humbles sectateurs. Si Jean et sa femme +_travaille_ rarement sur le trottoir du Pont-Neuf, il faut croire que, +plus souvent, il _va-t-en ville_, qu'il a des pratiques assez bien +douées par la fortune pour se faire tondre et accommoder à domicile, +trouvant trop roturier, trop _peuple_ de venir s'étendre sur le dos, les +quatre pattes en l'air et le museau renversé, sur le pavé du pont, aux +yeux de tous les passants, pour livrer leur toison aux ciseaux de ces +artistes en plein vent. Les chiens et les chats de bonne maison sont un +peu plus aristocrates que cela!--Aux profits de cette clientèle secrète, +Jean et sa femme ajoutent encore ceux de la traite de leurs clients et +des descendants de ceux-ci. Le caravansérail dans lequel ils enferment +leur marchandise vivante, c'est précisément cette espèce de boîte que +forme la base de leur chaise: c'est là que le petit chien et le jeune +chat sont emprisonnés pêle-mêle et vivent, dans la meilleure +intelligence, de la maigre bouillie qu'on leur distribue deux fouis par +jour, jusqu'à ce qu'un chaland compatissant les retire de ces limbes +ténébreuses pour les admettre dans le paradis du foyer domestique. Jean +et sa femme est encore le médecin de sa clientèle à quatre pattes; il en +est le Purgon, si le cas l'exige; il en est le Fleurant, si la maladie +le prescrit. Le malade succombe-t-il, il se charge en pleurant de ses +funérailles. Les funérailles consistent à écorcher le défunt et à vendre +sa peau... Que Dieu nous garde de sonder plus avant ce mystère! Honnêtes +gargotiers des barrières et des _tapis francs_ de la Cité, servez chaud, +et que les pratiques digèrent en paix!!! + +[Illustration: Le Marchand d'habits.] + +[Illustration: Vue du Marché aux fleurs du Château-d'Eau.] + +[Illustration: Le Tondeur de chiens.] + +Le tondeur de chiens, dans la chaude saison, ajoute aux mille +spécialités de son industrie celle de baigneur de chiens; il conduit ses +pensionnaires sous une arche du Pont-Neuf, et leur donne des leçons de +natation et de propreté, L'hiver, il remplace cette branche impossible +de son art par l'exercice de quelques petites professions libérales, +telles que celle de commissionnaire et de décrotteur. En toutes saisons, +il vend la toison des caniches à certains marchands de laine à matelas, +et des peaux de chats aux marchands de peaux de lapins, qui les +revendent à quelques fabricants marrons de fourrures de martres ou de +renards de Russie. Plus d'une sensible lorette qui pleure son angora +défunt le porte peut-être à ses bras sous la forme d'un manchon, ou au +bas de sa robe en façon du garniture fourrée! O mystères de l'industrie! +Mais la plupart des petits métiers sont bien plus restreints que +celui-là, et ne peuvent sortir du cercle étroit d'une spécialité unique. +Ainsi le pauvre rémouleur qui va par les rues, chargé de sa lourde +machine, appelant le travail qui ne vient pas toujours! Ainsi le petit +décrotteur, qu'a ruiné pour toujours le grand décrotteur en boutique, et +qui, tristement assis sur sa boîte, regarde, d'un oeil découragé, passer +devant lui les pieds hâtifs des piétons. Ainsi encore ces troupes de +pauvres enfants alsaciens qui, pâles, blêmes, transis de froid et de +faim, s'arrêtent sous vos fenêtres et improvisent un naïf concert qu'il +leur faut recommencer bien des fois avant d'avoir recueilli le pain de +la journée. Puis voici, au coin d'un trottoir, un industriel moins +souffreteux, un hardi faubourien, qui établit son petit éventaire sur +lequel il lance à tour de bras, et en feignant de rassembler toutes ses +forces, des crayons effilés dont la pointe résiste à cette double +épreuve... Qui ne voudrait lui acheter des crayons aussi merveilleux? + +[Illustration: La boutique à un sou.] + +Cet autre pousse devant lui, sur un petit train de chariot, un +assortiment complet d'ustensiles de ménage, et il offre chacun de ses +articles... pour combien? Pour cinq sous!... vingt-cinq centimes, au +choix! Cinq sous! vingt-cinq centimes la pièce!...--Plus loin un autre +commerçant, traînant aussi sa petite boutique chargée de mille objets +divers, invite les passants à s'arrêter, à examiner, à choisir... Il +vend... ou plutôt il donne... il donne tout son étalage... à un sou... à +un sou la pièce!... + + + +ÉTUDES COMIQUES. + +Le Trembleur, ou les Lectures dangereuse. +(Suite et fin.--Voir t. II, p. 362.) + +Scène VII. + +M. TOUCHARD, M. RONDIN. + +M. RONDIN.--Ah çà, voyons... allez-vous m'expliquer... + +M. TOUCHARD, _se laissant tomber sur une chaise, et tendant la lettre à +Rondin_.--Lisez! lisez!... + +M. RONDIN, _étonné_.--Qu'est-ce que c'est que ce papier? + +M. TOUCHARD.--La lettre... la lettre de ma femme... que j'ai +interceptée... Ah! c'était une inspiration... Il y a une Providence! + +M. RONDIN.--Mais il est peut-être des secrets qu'un mari ne doit confier +à personne... pas même à son meilleur ami... + +M. TOUCHARD.--Quoi! vous vous figurez que c'est un billet d'amour... une +trahison conjugale... ce ne serait rien! + +M. RONDIN.--Comment, rien! + +M. TOUCHARD.--Ce ne serait qu'une affaire de police correctionnelle... +mais, ceci... + +M. RONDIN.--Qu'est-ce donc?... vous m'effrayez... + +M. TOUCHARD, _tragiquement_.--Une affaire de cour d'assises!... Lisez, +Rondin, lisez... + +M. RONDIN, _déployant la lettre, à part_.--Ma parole d'honneur, je crois +que je tremble. _(Il lit.)_ + +«Ma chére madame Gibert, + +«Je suis très-satisfaite de _la poudre anonyme_ que vous m'avez vendue +il y a quinze jours... l'effet en est merveilleux, ainsi que vous me +l'aviez promis... Mon mari ne s'est aperçu de rien... Remettez-en une +seconde boîte entièrement semblable à la première à la personne qui vous +portera ce billet. Cachetez bien. Je vous recommande par-dessus tout la +discrétion, le secret, le mystère. Vous comprenez que ces choses-là +doivent se cacher comme un crime. + +«Votre dévouée, +«Femme TOUCHARD.» + +M. TOUCHARD.--Est-ce clair? + +M. RONDIN.--Je suis confondu!... Mais pourtant je ne puis croire... + +M. TOUCHARD.--Non: vous ne croirez qu'après mon autopsie. + +M. RONDIN.--Mon ami, du calme, je vous en conjure... Ne vous hâtez pas +d'émettre un soupçon aussi odieux... + +M. TOUCHARD.--Que je ne me hâte pas! + +M. RONDIN.--Non; il y a là-dessous un malentendu, j'en suis sûr... Un +mot, d'explication de madame Touchard, et tout ce mystère +s'éclaircira... il faut l'interroger... à l'instant même... Je ne veux +pas que vous gardiez une minute de plus des idées outrageantes pour +votre femme... + +M. TOUCHARD.--Prenez garde, prenez garde, monsieur Rondin... un tel zèle +dans une circonstance comme celle-ci... + +M. RONDIN.--Allez-vous me soupçonner aussi?... Mais c'est de +l'égarement!... + +M. TOUCHARD.--Eh bien! jurez-moi sur l'honneur de faire ce que je vais +vous dire. + +M. RONDIN.--Parlez... + +M. TOUCHARD.--- Rendez-vous avec cette lettre chez cette, dame Gibert... +et rapportez-moi la boîte qu'elle vous remettra. + +M. RONDIN.--Que voulez-vous faire? + +M. TOUCHARD.--Vous refusez? J'irai donc moi-même... + +M. RONDIN.--Non; restez... j'y vais... Mais soyez prudent... point +d'éclat... Point de violence jusqu'à mon retour. + +M. TOUCHARD.--Je vous le promets... D'ailleurs, il est nécessaire que +mes soupçons ne transpirent point, afin que les perquisitions de la +justice... + +M. RONDIN.--Y pensez-vous?... + +M. TOUCHARD.--Allez, au nom du ciel! allez chercher cette _poudre +anonyme..._ Sans cette pièce à conviction, on ne pourrait rien +établir... Allez, et veuillez passer chez mon médecin, et le prier de +venir tout de suite... + +M. RONDIN.--Est-ce que vous souffrez? + +M. TOUCHARD.--Je ne sais pas... mais je veux voir mon médecin. (_M. +Rondin sort._) + +Scène VIII + +M. TOUCHARD, puis JOSEPH. + +M. TOUCHARD, _seul_.--Empoisonneuse!... Je fuis le mari d'une +Lescombat... d'une marquise de Brinvilliers!... Qui l'aurait dit? grand +Dieu!... Une femme qui, depuis vingt-cinq ans, m'accable de soins, de +marques de tendresse... Fiez-vous donc aux apparences!... On ne sait +jamais ce qu'il y a dans le coeur... Sans ma prudence, je partageais le +sort du malheureux forgeron du Glandier. Mais, grâce au ciel et à ma +_Gazette des Tribunaux_, j'ai su prévenir le crime... Prévenir!... que +dis-je?... qui le sait?... cette première boîte!... J'ai peut-être +absorbé un poison lent... je descends peut-être, sans m'en apercevoir, +dans la tombe... Ah! misérable épouse!... + +JOSEPH, _entrant et fouillant dans ses poches_.--Monsieur... + +M. TOUCHARD.--C'est Joseph!... un des complices, je n'en puis douter... + +JOSEPH.--Monsieur, vous n'auriez pas vu la lettre que madame m'avait +donnée à porter? + +M. TOUCHARD.--Tu l'as perdue? + +JOSEPH.--En sortant de chez M. Bellemain... + +M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--T'a-t-il remis cet acte? + +JOSEPH.--Non, monsieur: il a dit qu'il voulait vous parler avant de le +faire. + +M. TOUCHARD.--Ah!... Eh bien! j'irai lui parler... + +JOSEPH.--Et quand j'ai mis la main dans ma poche pour prendre la +lettre... absente... disparue... Madame va être d'une colère!... + +M. TOUCHARD.--Et, dis-moi, tu n'es pas allé jusque chez madame Gibert? + +JOSEPH.--Tiens!... vous savez!... Vous avez trouvé la lettre?... + +M. TOUCHARD.--Entre là... entre dans ma chambre... + +JOSEPH.--Pourquoi faire? + +M. TOUCHARD.--Entre toujours... + +JOSEPH.--Mais la lettre de madame?... + +M. TOUCHARD.--Entre, te dis-je! + +JOSEPH.--Voilà, monsieur, voilà... (_Il entre dans la chambre; Touchard +ferme virement la porte à double tour et retire la clef._) + +M. TOUCHARD.--Je le tiens! + +JOSEPH, _du dedans_.--Monsieur... monsieur... vous m'enfermez!... + +M. TOUCHARD.--Il faut qu'il reste au secret jusqu'au moment de +l'interrogatoire... + +Scène IX. + +M. TOUCHARD, LE MÉDECIN. + +LE MÉDECIN.--Eh bien! monsieur Touchard,... on vient de me dire que vous +me demandiez tout de suite, tout de suite... Est-ce que nous sommes +malade? + +M. TOUCHARD.--Docteur, vous allez apprendre des choses qui vont bien +vous étonner. + +LE MÉDECIN.--Et quoi donc, mon cher monsieur Touchard? + +M. TOUCHARD.--Il n'est pas encore temps de parler clairement... Mais +dites-moi avec franchise, sans me rien déguiser, la main sur la +conscience... quels étaient les symptômes de la maladie que j'ai faite +il y a deux mois? + +LE MÉDECIN.--Je n'ai pas voulu vous le dire au moment où vous étiez +malade... mais aujourd'hui que vous êtes tout à fait rétabli, je vous +avouerai que vous aviez tous les symptômes... + +M. TOUCHARD.--D'un empoisonnement? + +LE MÉDECIN.--Eh non! d'une fièvre cérébrale. Nous avons heureusement +combattu le mal dès son principe, ce qui ne lui a pas permis de se +développer... + +M. TOUCHARD.--Et... ne pourriez-vous vous tromper?... n'y a-t-il pas +quelque rapport entre les symptômes de la fièvre cérébrale et ceux de +l'empoisonnement? + +LE MÉDECIN.--Aucun. Mais pourquoi ces questions? + +M. TOUCHARD.--Vous le saurez plus tard. (_à part_). En effet, la +première boîte a été achetée il y a quinze jours. (_Haut_.) Regardez un +peu ma langue. (_Il tire la langue_.) + +LE MÉDECIN.--Elle est fort bonne. + +M. TOUCHARD.--Tâtez-moi un peu le pouls. + +LE MÉDECIN.--Il est peu agité; mais cela provient sans doute du trouble +où je vous vois... Vous êtes en proie à quelque violente inquiétude. + +M. TOUCHARD.--Tâtez un peu mon ventre. + +LE MÉDECIN.--Il me paraît être dans son état normal. + +M. TOUCHARD, à part.--C'est que le poison est en effet miraculeux... on +ne le sent pas... Aucun signe extérieur... ni intérieur... Ah! c'est +affreux! + +LE MÉDECIN.--Qu'avez-vous donc? vous parlez seul. + +M. TOUCHARD.--Docteur, savez-vous ce que c'est que la _poudre anonyme_? + +LE MÉDECIN.--La poudre anonyme? + +M. TOUCHARD.--Oui. + +LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que c'est ça? + +M. TOUCHARD.--Je vous le demande. + +LE MÉDECIN.--Ma foi, je ne connais pas... _Anonyme_ est un mot tiré du +grec qui signifie _sans nom_. Ainsi, _poudre anonyme, c'est poudre _sans +nom_. + +M. TOUCHARD.--Sans nom! c'est cela, parbleu, c'est bien cela! + +LE MÉDECIN.--Que voulez-vous dire avec votre C'est bien cela? + +M. TOUCHARD.--Vous le saurez. Ecoutez, docteur; dans un instant je vais +vous charger d'une mission des plus graves, d'une expertise on ne peut +plus sérieuse... en attendant, retenez-bien ce que je vais vous dire, et +n'en perdez pas un mot. + +LE MÉDECIN.--Ah çà! de quoi diable s'agit-il donc? + +M. TOUCHARD.--Prêtez-moi toute votre attention, docteur. Si je meurs... + +LE MÉDECIN.--Un instant! Quelle est cette plaisanterie? depuis quand +meurt-on sans son médecin? + +M. TOUCHARD.--Ne riez pas, je vous en supplie. Si je meurs... Faites-moi +le plaisir de procéder à mon autopsie avec le soin le plus scrupuleux. + +LE MÉDECIN.--Mais enfin... + +M. TOUCHARD.--Promettez-le moi! jurez-le moi! + +LE MÉDECIN.--Allons! c'est un point convenu... je vous ferai ce +plaisir-là. + +M. TOUCHARD.--Et si vous découvrez quelque chose d'extraordinaire, +quelque chose d'inusité, allez trouver mon ancien associé, M. Rondin, à +sa maison de Bougival, et dites-lui de vous rapporter exactement ce qui +s'est dit, ce qui s'est passé ici aujourd'hui, et sur quelle parsonne +j'ai arrêté mes soupçons. + +LE MÉDECIN.--Quels soupçons? + +M. TOUCHARD.--Vous les connaîtrez. M. Rondin vous remettra en outre une +lettre que vous déposerez entre les mains du procureur du roi en lui +faisant votre déclaration. + +LE MÉDECIN.--Quelle déclaration? + +M. TOUCHARD.--Celle des observations qui vous auront frappé lors de mon +autopsie. + +LE MÉDECIN.--Ah! bien, très-bien!... vous y tenez donc toujours? + +M. TOUCHARD.--De grâce, ne plaisantez pas... ce que je vous dis n'est +pas gai. + +LE MÉDECIN.--Non, certes! + +M. TOUCHARD.--Vous engagerez même le magistrat à faire subir un +interrogatoire à ce même M. Rondin, et à le confronter avec la personne +que ce dernier vous aura désignée. + +LE MÉDECIN.--Bon!... ça n'est pas clair... mais n'importe. + +M. TOUCHARD.--Tout cela s'éclaircira au grand jour... + +LE MÉDECIN.--De l'autopsie? + +M. TOUCHARD.--Oui. + +LE MÉDECIN.--Bravo! + +M. TOUCHARD.--Vous le jurez? + +LE MÉDECIN, _solennellement_.--Je le jure. + +Scène X. + +Les mêmes, RONDIN. + +M. RONDIN.--Me voici. + +M. TOUCHARD.--Vous avez la boîte? + +M. RONDIN.--Voici la boîte... (_Il la donne à Touchard_.) + +M. TOUCHARD.--Merci, mon ami, merci. Je n'oublierai jamais le service +que vous venez de me rendre. (_A lui-même_.) La voilà donc cette _poudre +anonyme_... la voilà, je la tiens... et la vérité va éclater. + +M. RONDIN.--Voyons Touchard... de la circonspection. Vous n'avez plus +rien à craindre... agissez froidement, je vous en prie. + +M. TOUCHARD.--Soyez tranquille. Les choses vont se passer suivant les +règles observées en pareil cas...--Docteur! + +LE MÉDECIN.--Monsieur Touchard? + +M. TOUCHARD, _qui a ouvert le placard_.--Prenez cette boîte... et cette +tasse de chocolat... + +LE MÉDECIN.--Du chocolat? bien obligé; j'ai déjeuné. + +M. TOUCHARD.--Malheureux! gardez-vous d'y goûter. + +LE MÉDECIN.--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça? + +M. TOUCHARD.--Que vous fassiez faire l'analyse par les chimistes les +plus éclairés. + +LE MÉDECIN.--L'analyse du chocolat? + +M. TOUCHARD.--Oui, de ce chocolat et de cette _poudre anonyme_. + +LE MÉDECIN.--Ah! voyons donc un peu cette _poudre anonyme... (_il ouvre +la boîte._) une poudre blanche... on dirait de la farine... + +M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ou de la mort aux rats, (_au Médecin_) +Sentez un peu... de loin... pas de trop près... ça doit avoir un odeur +d'ail. + +LE MÉDECIN.--Mais non; un parfum de vanille des plus suaves. + +M. TOUCHARD.--De vanille!... (_A part_). Comme mon chocolat... plus de +doutes. (_Bas à Rondin_.) Quel raffinement! parfumer les poisons... +voilà une affaire qui fera du bruit dans la _Gazette des Tribunaux_. + +M. RONDIN.--J'espère bien que non. + +LE MÉDECIN.--Quoi? sérieusement... vous voulez que je fasse analyser... + +M. TOUCHARD.--Sur-le-champ... sans le moindre retard... + +LE MÉDECIN.--Allons, puisque vous le voulez... à tantôt, je viendrai +vous apprendre le résultat. (_Il sort._) + +M. TOUCHARD, _à lui-même_.--Je ne sais si je dois me fier un docteur... +On a vu des médecins... Je l'observerai. + +Scène XI + +M. TOUCHARD, M. RONDIN. + +M. TOUCHARD.--Dites-moi, Rondin, vous avez vu cette femme Gibert... + +M. RONDIN.--Sans doute, puisque je viens de chez elle. + +M. TOUCHARD.--Et... quelle femme est-ce? + +M. RONDIN.--C'est une vieille femme qui habite un sixième étage... mes +jambes ont compté pour moi. + +M. TOUCHARD.--Et... elle a une mauvaise mine... + +M. RONDIN.--Mais les vieilles femmes... qui logent à un sixième étage +ont ordinairement des figures peu agréables. + +M. TOUCHARD.--Allons! elle a une mauvaise mine; vous ne voulez pas en +convenir. + +M. RONDIN.--Ma foi, j'en conviens... mais qu'est-ce que ça prouve? + +M. TOUCHARD.--Et que vous a-t-elle dit? + +M. RONDIN.--Pas quatre paroles... Discrétion, mystère... mystère, +discrétion. + +M. TOUCHARD--. Une vieille femme qui ne dit pas quatre paroles, ça ne +vous prouve rien? + +M. RONDIN.--Ça me prouve qu'elle n'en a pas davantage à dire + +M. TOUCHARD.--Et pour cause. Avez-vous pris quelques informations? + +M. RONDIN.--Oui; prévoyant que vous m'interrogeriez à ce sujet, j'ai +questionné quelques-uns des voisins de la dame Gibert. + +M. TOUCHARD.--Qu'avez-vous appris? + +M. RONDIN.--Que cette femme est une ancienne habilleuse de l'Opéra. + +M. TOUCHARD.--Ah!... quel est son état à présent? + +M. RONDIN.--On l'ignore. + +M. TOUCHARD.--On ne lardera pas à le connaître. Les trois complices ne +se doutent de rien; le procureur du roi pourra les interroger avant +qu'ils se soient concertés. + +M. RONDIN.--Le procureur du roi n'interrogera personne, c'est moi qui +vous le dis! + +M. TOUCHARD.--Monsieur Rondin, dans les circonstances présentes, +entraver le cours de la justice serait une imprudence, une grave +imprudence!... pas pour moi!... + +M. RONDIN.--A la bonne heure!... Vous me comprenez dans votre +accusation, et je suis en droit de me justifier par tous les moyens +possibles. + +M. TOUCHARD.--Je ne demande pas mieux. + +M. RONDIN.--Et pour commencer, je veux avoir un entretien avec madame +Touchard. + +M. TOUCHARD.--Eh bien! j'y consens. (_à part._) Je serai là, dans ce +cabinet; je ne perdrai pas un mot, pas un signe. + +M. RONDIN.--La voici; laissez-nous seuls. + +M. TOUCHARD.--Je vais me promener sur la place Royale. + +M. RONDIN,--_à part_.--Je parie qu'il reste. (_Touchard feint de sortir +et se glisse dans le cabinet. Rondin l'a observé du coin de l'oeil._) +Juste! Qu'ai-je dit? + +M. TOUCHARD, _à part_.--M'a-t-il vu? + +Scène XII + +M. RONDIN, MADAME TOUCHARD, M. TOUCHARD, _caché_. + +MADAME TOUCHARD, _avec mystère_.--Mon mari est sorti? vous êtes seul? + +M. RONDIN.--Absolument seul. Vous pouvez entrer. + +M. TOUCHARD, _à part_.--Elle le cherchait. + +MADAME TOUCHARD.--Eh bien qu'avait-il? Savez-vous enfin la cause de ce +désordre, de cet air effaré? + +M. RONDIN.--Avant de vous répondre, je dois vous demander si vous avez +en moi confiance pleine et entière. + +MADAME TOUCHARD, étonnée.--Mon Dieu, oui... + +M. RONDIN.--Me conteriez-vous à moi, votre ami, un secret que vous +auriez caché à votre mari? + +MADAME TOUCHARD.--Je crois qu'oui, si j'en avais. La susceptibilité d'un +mari nous oblige parfois à leur cacher certaines confidences qu'un ami +impartial, désintéressé, accueillerait avec plus d'indulgence. + +M. RONDIN.--Eh bien! je suis cet ami sincère, désintéressé, et j'attends +votre confidence. + +MADAME TOUCHARD.--Mais je vous ai dit: si j'avais un secret. + +M. RONDIN.--Vous en avez un. + +MADAME TOUCHARD.--Je vous assure... + +M. RONDIN.--C'est sans doute un secret de peu d'importance... et +pourtant vous compromettriez, en le gardant, votre repos, le bonheur de +votre époux, la paix de votre ménage... + +MADAME TOUCHARD.--Je ne vous comprends pas... + +M. TOUCHARD, _qui écoute_.--Elle fait l'innocente... elle nie. + +M. RONDIN.--Je suis forcé d'être indiscret et d'insister encore, madame +Touchard... Je sais tout... je sais que ce matin vous avez charge. +Joseph d'une commission mystérieuse... + +MADAME TOUCHARD, _troublée_,--Monsieur Rondin... + +M. RONDIN.--Qu'une dame Gibert a remis une boîte contenant une certaine +_poudre anonyme..._ + +MADAME TOUCHARD.--Plus bas, plus bas, monsieur... + +M. TOUCHARD, _à part_.--Elle se trouble! + +M. RONDIN.--Il y a quinze jours, vous avez acheté une première boîte... +Quelle est cette poudre? quel emploi en avez-vous fait. + +MADAME TOUCHARD.--Monsieur, je ne puis vous répondre... je... je ne +conçois pas ces questions... + +M. RONDIN, _à part_.--C'est étrange! _(Haut.)_ Mais songez aux dangers +qu'un pareil silence... + +MADAME TOUCHARD.--Des dangers!... et lesquels! Je ne comprends pas... +Monsieur Rondin, mon cher monsieur Rondin, je vous en conjure, ne +m'interrogez pas... je ne dirai rien... J'aimerais mieux mourir que de +faire savoir... à mon mari surtout... il est si ridicule pour ces +choses-là... il ne me pardonnerait de sa vie... Pas un mot, pas un mot, +monsieur Rondin... + +M. TOUCHARD, _entrant_.--C'est inutile! + +MADAME TOUCHARD, effrayée.--Il était là! + +M. RONDIN, _à part_.--Je ne sais plus que penser. + +M. TOUCHARD.--Tremblez, madame! La poudre anonyme est en ce moment entre +les mains des chimistes... et bientôt... + +MADAME TOUCHARD, tombant dans un fauteuil.--Je suis perdue!... + +M. RONDIN, _à part_.--Touchard avait-il raison? + +Scène XIII. + +LES MÊMES, LE MÉDECIN. + +LE MÉDECIN, _entrant._--Eh bien! me voilà. Qu'est-ce donc?... Madame +Touchard se trouve mal?... + +MADAME TOUCHARD.--Non, docteur... non... ce n'est rien... + +M. TOUCHARD.--Parlez, docteur... vous pouvez parler devant tout le +monde. + +LE MÉDECIN.--Parlez!... parlez!... Vous m'avez chargé d'une jolie +commission! + +M. TOUCHARD.--Le devoir de votre profession... + +LE MÉDECIN.--N'est pas de faire rire à mes dépens. + +M. TOUCHARD.--Que voulez-vous dire?... + +LE MÉDECIN.--Eh parbleu '. que les chimistes se sont moqués de moi quand +je leur ai remis votre chocolat de santé et votre _poudre anonyme_. + +MADAME TOUCHARD, _bas au docteur_.--Monsieur... + +LE MÉDECIN, bas.--N'ayez pas peur... on est discret. + +M. TOUCHARD.--Ont-ils fait l'analyse? + +LE MÉDECIN.--Oui; et le résultat est que votre chocolat, de santé est du +chocolat de santé.. et votre poudre anonyme... une poudre à blanchir... +(_Il regarde madame Touchard._) + +MADAME TOUCHARD, _bas_.--De grâce!... + +LE MÉDECIN, _bas à madame Touchard_.--A blanchir le teint... (_Haut à +Touchard._) A blanchir... les dents... + +M. RONDIN.--Les dents... Ah! ah! ah! ah! (_Il rit aux éclats, M. +Touchant reste confondu_.) Eh bien! monsieur Touchard?... + +M. TOUCHARD, _pétrifié_.--Les dents!... + +M. RONDIN.--Eh bien! oui.. les dents!... + +M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Mais ce mystère... cette lettre... ce +secret... + +RONDIN, _bas_.--Secret de toilette... le plus inviolable... le plus +sacré... pour une femme... un peu coquette... + +MADAME TOUCHARD.--Mon ami... tu me pardonnes?... + +M. TOUCHARD, _avec émotion_.--Adèle!... Adèle!... c'est moi qui implore +ton pardon... + +MADAME TOUCHARD, _étonnée_--Mon pardon?... et pourquoi?... + +M. RONDIN, _vivement_. Non, non... du tout... c'est bien vous, Touchard, +qui avez à pardonner... la dissimulation de votre femme... son manque de +confiance... (_Bas à Touchard._) Qu'elle ignore toujours... + +M. TOUCHARD, _bas_.--Vous avez raison, (_haut à sa femme._) Eh bien! +j'oublie tout... à condition qu'à l'avenir... Adèle! viens +m'embrasser... (_M. et madame Touchard s'embrassent._) + +M. RONDIN.--Eh! allons donc! + +M. TOUCHARD, _à part_.--Quelle leçon! + +MADAME TOUCHARD, _au médecin_.--Mais pourquoi faire analyser ce +chocolat, cette poudre?... + +LE MÉDECIN.--Vous m'en demandez plus que je n'en sais... J'assiste à une +énigme depuis une heure... + +MADAME TOUCHARD, _à madame Touchard_.--Rien, rien, madame... une simule +expérience chimique... Les fabricants mêlent tant de drogues dans leurs +marchandises... + +MADAME TOUCHARD.--Ah!... + +M. TOUCHARD, _bas à Touchard_.--Êtes-vous guéri de vos soupçons? + +MADAME TOUCHARD, _bas_.--Je me suis trompé une fois... mais la +prudence... + +M. RONDIN, _bas_.--N'est pas de la méfiance... + +MADAME TOUCHARD.--Docteur, vous nous restez à diner? + +LE MÉDECIN.--Mille remerciements... mes malades m'attendent... Et si M. +Touchard n'a plus rien à me faire analyser... (M. Touchard lui serre la +main en riant.) Alors, j'ai bien l'honneur de vous saluer... bon +appétit... Monsieur Touchard, je vous recommande le chocolat de santé. +(Il sort.) + +Scène XIV. + +LES MÊMES, excepté LE MÉDECIN. + +M. TOUCHARD, bas à Touchard.--Il se moque de vous... _(Haut.)_ A +table!... Touchard doit avoir faim, lui qui n'a pas déjeuné... +(Regardant Touchard.) Nous dînons ici? + +MADAME TOUCHARD.--Mais sans doute... comme toujours. + +M. RONDIN.--Et après dîner, je vous emmène à Bougival... je vous garde +jusqu'à la Pentecôte... Ça va-t-il? + +MADAME TOUCHARD.--Qu'en dis-tu, mon ami? + +--Volontiers... oui... je sens que j'ai besoin de changer d'air, de +train de vie... + +M. RONDIN.--Fiez-vous à moi.. + +MADAME TOUCHARD.--Il faut que Joseph prépare nos paquets... +(_Appelant._) Joseph! Joseph! + +JOSEPH, de la chambre. Eh! madame, je suis enfermé... + +M. RONDIN.--Où diable est-il? + +M. TOUCHARD, _ouvrant virement la porte_.--Comment! mon pauvre Joseph.. +tu étais là? + +JOSEPH, _entrant en scène_.--Vous le savez bien, puisque c'est vous +qui... + +M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Comment! je t'ai enfermé... par +mégarde?... + +JOSEPH.--Mais non... pas par mégarde... puisque vous m'avez du... + +M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ah! paresseux... tu dormais là-dedans... +et tu n'as pas entendu fermer la porte... + +JOSEPH, _ahuri_.--J'ai dormi?... Oui, après... mais avant, je suis bien +sûr... + +M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ce pauvre Joseph... Ah! ah! ah!... _(il +rit.)_ + +MADAME TOUCHARD et M. RONDIN, riant.--Ah! ah! ah! ah!... ce pauvre +Joseph!... + +JOSEPH, _grognant_.--Ce pauvre Joseph!... ce pauvre Joseph!... Je ne +sais ce qu'ils ont tous aujourd'hui... + +MADAME TOUCHARD.--Tu vas faire nos paquets... nous partons ce soir pour +la campagne... + +JOSEPH.--C'est bon! le pauvre Joseph va faire les paquets... (_Il +sort_). + +M. TOUCHARD.--Ah! il faudra aussi qu'il aille aux bureaux de la _Gazette +des Tribunaux_, pour dire que l'on m'envoie mon journal à la campagne... + +M. RONDIN.--Du tout.. je m'y oppose... Un journal qui vous remplit la +tête de vols, de crimes, d'assassinats... qui vous inspire des terreurs +paniques... des défiances absurdes... Croyez-moi, mon cher Touchard, ce +sont ces lectures-là qui vous avaient frappé l'esprit... Nous ferons +adresser votre Gazette à votre cousin l'huissier... ça lui sera utile... +Quant à vous, je vous abonnerai à quelque journal plus divertissant et +moins sombre... à _l'Illustration_, par exemple... il y a des images... +cela vous amusera... A table! + +_(Ils passent dans la salle à manger.)_ + +MARC-MICHEL. + + + +Agriculture. + +CONCOURS DE POISSY.--ANIMAUX DOMESTIQUES, EN ANGLETERRE. + +Le premier concours de bestiaux institué par arrêté de M. le ministre de +l'agriculture et du commerce, en date du 31 mars dernier, en faveur des +propriétaires des animaux les plus parfaits de conformation et de +graisse, parmi ceux qui sont exposés en vente à Poissy, l'avant-dernier +jeudi précédant le mardi-gras, a eu lieu jeudi, jour du grand marché, en +cette ville. + +Cette solennité agricole avait attiré un nombre considérable de +propriétaires, d'éleveurs et d'agriculteurs venus des départements +voisins et de ceux compris dans un rayon de quarante à cinquante lieues, +pour admirer les progrès des races bovine et ovine dans ces derniers +temps. Les concurrents étaient nombreux; mais les conditions du +concours, mal comprises par plusieurs d'entre eux, ont empêché un +certain nombre d'y prendre part. + +Après avoir examiné attentivement les animaux admis au concours, le jury +a décerné les primes pour la race bovine. Sur quinze boeufs présentés, +huit ont été primés. + +Le jury a déclaré qu'il n'y avait pas lieu à donner de prime; pour la +seconde classe, attendu que le poids des animaux se trouvait au-dessous +de celui fixé par le programme. + +Indépendamment des primes, des médailles d'or et d'argent ont été +également décernées, soit aux propriétaires des animaux, soit aux +personnes qui les ont fait naître. Le jury s'est transporte sur le +marché immédiatement après ce premier jugement, et a désigné pour le +boeuf gras un boeuf de robe blanche, du poids de l,370 kilog., +appartenant à M. Cornet, qui a été acheté par MM. Rolland, au prix de +4,000 fr. + +Certes, nous avons vu là des animaux magnifiques, d'une taille énorme, +parfaitement engraissés et faisant honneur à l'éleveur qui les fournit; +mais, et c'est une chose assez pénible à dire, cela ne prouve presque +rien en faveur de l'industrie agricole de la France, parce que ces +boeufs de choix ne représentent jamais une race, mais un individu isolé, +ayant acquis, par des circonstances particulières, de grandes +dimensions. + +Je ne prétends point, dans cet article, rehausser le mérite de +l'agriculture anglaise aux dépens de la notre; je m'abstiens tout à fait +de juger une question d'un si haut intérêt, et qui d'ailleurs +enchaînerait à des discussions qui ne seraient point ici à leur place. +Je me bornerai donc à citer quelques faits relatifs à l'éducation des +animaux domestiques, et nos lecteurs en tireront les conséquences qu'ils +jugeront à propos. Je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que la +France, grâce à la fertilité de son sol, à son climat et à l'industrie +de ses habitants, peut devenir le pays agricole le plus riche du monde, +à partir du jour où notre législation voudra s'occuper sérieusement de +l'agriculture. + +Parmi tous les animaux domestiques, le boeuf commun (_bos taurus_ Lin.), +est sans contredit le plus utile, puisqu'à lui seul il peut suppléer à +tous les autres. Il présente deux variétés très-tranchées, et chaque +variété a fourni un certain nombre de races résultant du climat et de +l'éducation. + +La première variété est celle du zébu, appartenant à l'Asie et à +l'Afrique. Elle se distingue de notre boeuf d'Europe à une ou deux +loupes graisseuses, en forme de bosse, qu'elle a sur le garrot, et à sa +taille généralement plus petite, quoique cependant le zébu de +Madagascar, qui n'a qu'une bosse, atteigne souvent de très-grandes +dimensions. Du reste, nous n'avons pas à nous en occuper ici. + +La seconde variété est celle du boeuf d'Europe, et, quoi qu'on en dise, +c'est la plus belle et la plus utile. Son histoire, qui serait fort +difficile à faire, offrirait un grand intérêt, parce qu'elle ne serait +réellement, si on la faisait bien, qu'un chapitre de l'histoire générale +de l'industrie humaine. Après le mouton, il n'est pas un animal qui ait +été autant travaillé par l'homme, et qui porte plus ostensiblement le +sceau de son antique servitude. Les circonstances de sa domesticité ont +également affecté son moral et son physique, en raison du but d'utilité +qu'on s'est proposé de tirer de ce précieux animal. Pour que nous +puissions juger en connaissance de cause des modifications que les +Anglais ont fait éprouver à cette espèce, il faut d'abord que nous +sachions ce qui constitue sa beauté, car, quoique l'on ne mette pas la +même importance aux belles formes des boeufs qu'à celles des chevaux, +elles doivent cependant être prises en considération, puisqu'elles +décident des services que l'on peut en attendre. + +Les boeufs les plus recherchés sont ceux qui ont la tête courte et +ramassée; le front large; les oreilles grandes, bien velues et bien +unies; les cornes fortes, luisantes et de moyenne grandeur; les yeux +gros et noirs; le mufle gros et camus; les naseaux bien ouverts; les +dents blanches et égales; les lèvres noires; le cou charnu, court et +gros; les épaules grosses; la poitrine large; le fanon pendant sur les +genoux: les reins larges; les flancs grands; les hanches longues; la +croupe épaisse; les jambes et les cuisses grosses, courtes, nerveuses; +le dos droit et plein; la queue descendant jusqu'à terre, et garnie de +poils touffus, luisants et fins; les pieds fermes; le cuir épais et +maniai le; les ongles courts et larges. On reconnaît qu'un boeuf est +d'une mauvaise constitution à son poil hérissé, rude et terne. + +Quant à la vache, il lui faut d'autres qualités: elle doit être, eu +égard à sa race, d'un grand corsage. Elle doit avoir le ventre gros; +l'espace compris entre la dernière fausse-côte et les os du bassin un +peu long; le front large; les yeux noirs, ouverts et vifs; la tête +ramassée; le poitrail et les épaules charnus; les jambes grosses et +tendineuses; les cornes belles, polies et brunes; les oreilles velues; +les mâchoires serrées; le fanon pendant; la queue longue et garnie de +poils; la corne du pied petite et d'un bien jaune; les jambes courtes; +le pis gros et grand; les mamelons ou trayons gros et longs. + +Nous donnons ici les figures d'un taureau et d'une vache du +Northumberland, dessinées avec la plus scrupuleuse exactitude par MM. +Kirk et T. Bretiami, célèbres peintres d'animaux en Angleterre. Ces +figures sont les portraits de deux animaux qui ont remporté un prix en +1843, au grand meeting agricole de la ville de Derby. + +Pour peu que le lecteur compare ces deux figures avec la description +généralement reçue que nous avons donnée du boeuf et de la vache, ou +simplement avec les plus beaux individus de ce genre que nous possédons +en France, il s'apercevra facilement que les Anglais n'ont pas les mêmes +idées que nous sur ces animaux. En effet, pour nous, le boeuf semble +plutôt être choisi pour le travail que pour la boucherie, on désire +qu'il ait la jambe forte et le pied sûr, de la force et conséquemment +une grosse charpente, etc. Les Anglais, au contraire, spéculent plus sur +la chair du boeuf que sur son travail, et ils exigent par conséquent +qu'il ait les os petits, les formes élancées mais susceptibles de se +remplir à l'engrais. De ce fait, il résulte une haute question en +économie, celle de savoir s'il serait plus utile, pour l'agriculture +Française, de cultiver les terres avec des chevaux qu'avec des boeufs; +et si cette question était résolue en faveur des chevaux, comme elle +l'est en Angleterre ainsi que dans quelques parties de la France, il n'y +a pas de doute que nous devrions élever les boeufs comme on le fait au +delà de la Manche, et perfectionner nos races par les mêmes moyens et +pour le même but. Or, ces moyens sont faciles, et nous allons les +décrire. + +La première chose à laquelle les fermiers anglais mettent une grande +importance, c'est le choix du taureau et de la vache pour +l'accouplement. Les plus grandes vaches leur paraissent toujours +préférables quand elle n'ont pas des défauts essentiels. Il en est de +même pour le taureau, mais ils recherchent pour les deux, les individus +élancés, dont les jambes sont très-fines, courtes, et les os petits, +avec la tête courte et légère, ce qui est le contraire chez nous. + +Le taureau n'est dans toute la vigueur de son âge que depuis trois +jusqu'à cinq ans, et c'est dans cet intervalle qu'il donne les plus +beaux extraits. Mais encore faut-il qu'il n'ait, pas été épuisé par +plusieurs montes consécutives, car dans ce cas ses produits sont +toujours faibles et souvent d'une mauvaise nature. Ceci doit s'entendre +particulièrement de la race dont nous avons donné plus haut les figures, +car les Anglais en possèdent une autre à cornes longues, dans le +Lancashire, qui est propre à l'accouplement dès l'âge de deux ans, et +qui peut durer six ans si on ne l'excède pas. Nous la représentons ici, +dessinée par les artistes plus haut cités, et ayant également remporté +un prix au grand meeting de la Société d'Agriculture de Derby. + +[Illustration: Taureau du Northumberland, race du Holstein, ou _dutch +breed_ des Anglais.] + +[Illustration: Vache du Northumberland, ou _dutch breed_.] + +[Illustration: _The long-horned, or Lancashire breed_, des Anglais.] + +La vache peut produire en deux ans, mais si l'on veut en obtenir de +beaux extraits il ne faut lui donner le taureau qu'à trois. + +Bakewell, Fowler, Pagel et Princeps, ces fameux éleveurs qui ont excité +l'admiration de l'Angleterre en donnant naissance à plusieurs races +nouvelles et précieuses, n'ont point employé d'autres procédés que ceux +que l'on peut déduire de ce que nous venons de dire. Pour obtenir une +race de bétail à cornes d'une grande valeur pour la boucherie, et chez +laquelle la chair et la graisse fussent en plus forte proportion, +relativement aux os, que chez les races ordinaires, ils choisissaient le +taureau ou la vache de grande taille, à jambes courtes et fines et à +tête petite. Les sujets qui naissaient de cet accouplement étaient +accouplés eux-mêmes avec des individus chez lesquels ces caractères se +remarquaient d'une manière éminente; dans le cas où ils n'en trouvaient +pas de tels, ils accouplaient les génisses et les veaux avec leur père +et mère, et par suite les frères avec les soeurs. Si le hasard venait à +leur présenter un animal étranger qui se rapprochât davantage du type +qu'ils avaient en vue, ils l'accouplaient avec celui de leurs sujets +qu'ils regardaient comme le plus parfait. De cette manière, avec le soin +d'apporter l'attention la plus scrupuleuse dans le choix des sujets, ils +obtenaient, après plusieurs générations, une race que l'on pouvait +regarder connue tout à fait nouvelle, puisqu'elle ne ressemblait qu'en +partie aux animaux dont elle tirait son origine. + +Une variété nouvellement importée, ou produite depuis peu par le +croisement ou les moyens indiqués plus haut, se perdrait bientôt si on +négligeait la précaution de la maintenir en choisissant toujours, pour +la reproduction, les individus les plus parfaits de cette race. Tant +qu'on ne possède qu'un petit nombre d'individus, l'accouplement doit +avoir lieu, comme le disent les éleveurs anglais, _breeding in and in_, +c'est-à-dire toujours dans le même sang, en alliant les animaux de la +plus proche parenté. + +On a prétendu que les descendants des animaux produits par un +accouplement entre pioches parents dégénéraient, c'est-à-dire perdaient +les qualités distinctives de leur race. Je ne discuterai point cette +opinion, mais quant à l'espèce du boeuf en particulier, elle ne me +paraît qu'une hypothèse basée sur des observations vicieuses et +incomplètes; l'expérience ne l'a jamais confirmée, et elle est en +opposition avec un grand nombre de faits positifs. Nous pouvons montrer, +par un exemple remarquable, la vérité de cette assertion. Au grand +meeting de Derby en 1843, M. W. Barnard, Esq., présenta un taureau dont +nous donnons ici le portrait scrupuleusement exact. + +Ce bel animal, qui est devenu un véritable type de race, provient +cependant de celle du Northumberland ou _dutch breed_ des Anglais, sans +croisement et par l'alliance de la plus proche parenté. + +Aux méthodes que nous venons de décrire pour perfectionner leurs +variétés de bestiaux, les Anglais joignent quelques soins particuliers +que nous allons rapidement esquisser, et sans lesquels tous les autres +moyens seraient superflus. + +Pendant la gestation, on ne fait travailler les vaches à aucuns travaux, +on les traite doucement, et l'on évite de les laisser courir, sauter des +fossés ou des haies; on les préserve du froid et des grandes pluies, et +on les nourrit plus abondamment que de coutume. Le sol de l'écurie où +elles reposent est horizontal et non incliné du côté de la croupe, ou, +s'il l'est un peu pour favoriser l'écoulement des urines, on tient la +litière plus haute de ce côté que de celui du train de devant; on donne +de l'air à leur étable pour qu'elle ne soit pas trop chaude; elle doit +être propre, sèche, bien aérée, au moyen de croisées que l'on tient +ouvertes pendant la nuit en été. Quelques éleveurs parquent leurs +vaches, portières et laitières, et les laissent dans le parc jour et +nuit pendant toute la belle saison; mais il faut qu'il y ait des arbres +pour les garantir des rayons du soleil, et de l'eau où elles puissent +aller boire. Quelquefois, faute d'arbres, on leur élève un hangar ouvert +à tous vents, et qui sert non-seulement à leur donner de l'ombrage, mais +encore à les préserver de la pluie. Jamais ces animaux ne sont conduits +dans des pâturages trop humides ou marécageux, et, si la nourriture +qu'elles y trouvent est trop peu abondante, on y supplée chaque soir au +moyen d'une ration de trèfle, de luzerne, de turneps, etc. Pendant +l'hiver, on leur donne à l'écurie, outre du foin, du son, de la luzerne +sèche ou du sainfoin. Enfin, en les faisant entrer et sortir de +l'étable, on a soin qu'elles ne se froissent pas les unes les autres. +Par ces moyens on prévient toujours l'avortement, et le foetus prend un +beau développement dans le sein de sa mère. En France, on est dans +l'usage de traire une vache jusqu'à ce que son lait soit épuisé, ou on +ne cesse de la traire que quinze jours avant qu'elle mette bas; en +Angleterre on cesse trois mois avant, et on le fait peu à peu pour ne +pas lui occasionner des engorgements. + +[Illustration: Taureau à cornes courtes, ou _short horned bull_.] + +[Illustration: Bélier de Leicester.] + +[Illustration: Bélier de Leicester, portant sa toison.] + +Le terme moyen de la gestation est de 288 jours; le plus court pour les +vieilles vaches est de 270 jours; et, pour les génisses qui portent pour +la première fois, il est de 309; pour toutes, jamais il ne dépasse le +321. Les approches du vêlage se manifestent par l'abaissement des flancs +et de la croupe, par la grosseur du pis, par l'agitation de l'animal, et +par un écoulement rougeâtre. Dans ce cas, il faut se tenir constamment +prêt à donner des secours à l'animal, si cela devient nécessaire; mais +il faut bien s'en garder, si l'accouchement est naturel; et, dans ce +cas, on doit rester tranquille spectateur. La plus grande propreté doit +régner autour de la vache. Non-seulement on renouvelle la litière, mais +encore on en augmente la masse, et on en met beaucoup plus sous les +jambes de derrière, afin que cette partie du corps soit plus haute que +celle de devant. Si l'on est en hiver, l'étable est tenue fermée; si +c'est, au contraire, en été, l'on donnera beaucoup d'air; dans l'un et +l'autre cas, les Anglais se gardent bien de couvrir la vache, comme cela +se pratique dans quelques parties de la France, en Flandre et ailleurs. + +[Illustration: Cochon nain du comté d'Essex.] + +Il arrive parfois que la vache fait deux veaux. On ne lui en laisse +qu'un à l'instant même, si on tient à avoir une belle bête de race. Dans +le cas contraire, on les lui laisse tous deux pendant trois semaines +seulement. Dès les premiers moments de sa naissance on évite de toucher +le veau, s'il n'y a pas une nécessité absolue, car le moindre effort +qu'il ferait pour échapper aux attouchements pourrait compromettre sa +croissance, et les Anglais insistent beaucoup sur ce point. Du reste, on +lui donne les soins ordinaires, comme chez nous. + +[Illustration: Le Cochon croisé.] + +[Illustration: Truie croisée anglaise.] + +Un abus qui existe chez beaucoup de nos fermiers, et qui a même été +préconisé par la plupart de nos auteurs, consiste à séparer le veau de +sa mère. Les éleveurs, de l'autre côté de la Manche, ont renoncé à se +procurer ainsi un peu de lait et de beurre aux dépens du jeune animal; +ils le laissent libre de prendre le pis aussi souvent et aussi longtemps +que la nature le demande. Ils savent très bien que plus le veau tète +plus il acquiert de force et de taille; aussi ne le sèvrent-ils que +beaucoup plus lard que nous, surtout si c'est un taureau qu'ils veulent +élever, ou une génisse de race. Ils le placent dans une étable sèche et +chaude, avec beaucoup de litière en hiver, parce que le veau craint +également le froid et l'humidité. + +Quand il s'agit de le sevrer, ils commencent à l'habituer à boire du +lait écrémé, tiède, dans lequel ils délaient un peu de farine et du son; +puis ils remplacent cette boisson par une nourriture un peu moins +liquide, dont la pomme de terre, cuite fait la base; viennent ensuite +les turneps coupés en tranches bien minces; et, enfin, l'herbe; mais on +a soin alors de lui donner, soir et matin, un peu de paille fraîche +d'orge ou d'avoine, légèrement battue ou hachée, et aiguisée avec du +sel. L'animal ne tarde pas à se nourrir comme les autres boeufs, +seulement on ne lui épargne pas la nourriture, parce que, plus elle est +abondante et de bonne qualité, plus le veau prend d'accroissement. + +Voici des remarques qui ont été faites; la farine de fèves, de pois ou +d'avoine, délayée dans l'eau, fait contracter au veau un ventre pendant, +l'animal devient court, mal bâti, et ne tarde pas à mourir.. Les pois +gris lui donnent une chair blanche; le blé crevé dans du lait rend sa +chair rouge; l'orge lui donne le dévoiement. + +Nous ne parlerons pas dans cet article de la manière dont les Anglais +engraissent leur bétail, parce que, sur ce point, nous ne leur cédons en +rien, notre but étant simplement de montrer comment ils parviennent à +créer des races _à petits os_ et plus avantageuses que les nôtres, nous +terminerons là ce que nous avons à dire sur ce sujet. + +Les principes que nous venons d'exposer pour l'amélioration des races de +boeufs, les Anglais les ont appliqués à tous les animaux domestiques, et +surtout à ceux destinés à la boucherie. Il n'est pas un agronome +français un peu instruit qui n'ait vu avec admiration comment ils sont +parvenus à créer des moutons qui n'ont pas d'os pour ainsi dire, et dont +l'augmentation prodigieuse du chair et de graisse n'a porté aucun +préjudice ni à la finesse ni à l'abondance de la laine. Plusieurs de ces +animaux, ont été présentés à la société royale d'agriculture de Derby, +et ont été dessinés par les peintres que nous avons cités, il ne faut +pas chercher dans ces figures les caractères ordinaires que les +naturalistes emploient pour déterminer les races de moutons, car tout a +disparu, contours, grâces, légèreté, sous des masses informes de laine +et de graisse; et les êtres dont ces peintres ont rendu fidèlement le +portrait sont presque devenus purement artificiels: ils doivent tout à +l'industrie humaine, et ont entièrement perdu les caractères de leur +nature primitive. + +L'individu ici représenté a remporté le premier prix de la société, et a +été présenté par M. Pawlett. Il appartient évidemment à la race +perfectionnée que Dewick (_a general History of Quadrupeds_, p. 63.) a +décrite sous le nom de _the Leicestershire improved breed_. Nos +lecteurs, en voyant cette masse presque sans formes anatomiques, auront +de la peine à croire, ce qui est cependant vrai, que l'animal est +représenté nouvellement dépouillé de sa laine. + +En Angleterre, on élève comme en France plusieurs variétés du cochon +domestique, et il n'est pas rare de trouver des individus de la grande +race à oreilles pendantes (_the common boar_) qui pèsent jusqu'à 300 et +350 kilogrammes. Sous le rapport de l'engraissement de ces animaux, +plusieurs de nos départements peuvent, jusqu'à un certain point, +rivaliser avec les Anglais; mais, sous celui de l'amélioration des +races, nous devons le dire, nous sommes restés bien loin derrière eux. +Ces insulaires ont parfaitement compris que, dans ces animaux, ce +n'était pas la grande taille qu'ils devaient rechercher, mais la ténuité +des os, la fécondité et la délicatesse de la chair et du lard. Par des +calculs positifs, ils ont démontré que deux cochons de 100 kilogrammes +chacun ne coûtent pas plus en soins et en nourriture qu'un seul animal +de 200 kilogrammes. Partant de là, ils ont d'abord tenté des expériences +sur le cochon de Siam ou du cap de Bonne-Espérance, qu'ils confondent +avec celui de la Chine, et dont ils ont obtenu une très petite variété. +Nous donnons ici le portrait de celui qui a remporté le prix au concours +de Derby. + +Cette variété est fort estimée par la délicatesse de sa chair; mais ses +dimensions étant tout à fait trop petites, ils ont reprit le cochon de +Siam pour le croiser avec leur cochon commun, et ils ont ainsi créé une +nouvelle race de taille moyenne, que nous représentons ici. + +Cette race offre des qualités précieuses: elle atteint ordinairement la +grandeur d'un cochon commun de moyenne taille; les os sont extrêmement +petits; le jambes grêles et courtes; le ventre touchant presque à terre; +les oreilles sont assez longues, presque droites ou fort peu pendantes; +le museau est court et concave en dessus; le front bombé, et le cou +d'une épaisseur énorme. Robuste comme le cochon commun, cet animal a sur +lui l'avantage de s'engraisser plus vite et beaucoup mieux. Sa femelle, +que nous représentons ici, a des qualités précieuses, sous le rapport de +sa fécondité. + +Bewick dit avoir vu dans le comté de Durham, chez le chevalier Arthur +Mowbray, une truie de cette race suivie de dix-neuf petits de la même +portée, et faisant chaque année trois portées presque aussi nombreuses. +Il y aurait de l'exagération dans ce que raconte l'auteur, que cette +race perfectionnée, inconnue de nos cultivateurs, serait encore une des +plus fécondes et des meilleures sous le rapport économique. + +Je le répète, nos éleveurs n'ont rien ou n'ont que fort peu à envier aux +Anglais quant à l'art d'engraisser le bétail et les autres animaux +domestiques; mais ils ont beaucoup à faire et à apprendre pour remplacer +les chétives races encore si communes en France, par des variétés aussi +précieuses et aussi belles que celles qui couvrent le sol de +l'Angleterre. + + + +Bulletin bibliographique. + +_Cours de Littérature dramatique_, ou l'Usage des passions dans le +drame; par M. Saint-Marc Girardin, professeur de la Faculté des Lettres +de Paris, membre du conseil royal de l'instruction publique. 1 vol. +in-18.--Paris, 1843. _Charpentier_, 3 fr. 50. + +Ce petit livre a déjà fait parler de lui; on l'a loué et critiqué outre +mesure. Si les secrets des élections académiques n'étaient pas révélés +d'avance, on pourrait croire qu'il a valu à son auteur le fauteuil de +Campenon. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, nous ne +tenterons pas de faire dans ce bulletin la critique pure et +transcendante, pour nous servir d'expressions consacrées. Au lieu donc +de demander compte à M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour +_Cours de Littérature dramatique_ pourrait ou devrait contenir, nous +nous bornerons à apprendre, aussi brièvement que possible, aux lecteurs +de _l'Illustration_ ce qu'ils peuvent être certains d'y trouver. + +M. Saint-Marc Girardin expose ainsi, dans un simple avertissement de +deux pages, le but de son ouvrage. «J'ai cherché à montrer, dit-il, +comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septième siècle, +exprimaient les sentiments et les passions les plus naturels au coeur de +l'homme, la tendresse paternelle et maternelle, l'amour, la jalousie, +l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprimés de +nos jours dans un pareil sujet; les réflexions morales arrivent +naturellement à côté des réflexions littéraires, et j'ai aimé à montrer +autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon goût et la bonne +morale...» + +_De la nature de l'Émotion dramatique_, tel est le titre du premier +chapitre. Après avoir constaté que le spectacle de la vie humaine et +l'imitation de nos sentiments et de nos caractères est la principale +cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de déterminer +quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la première +condition de l'émotion dramatique, c'est que la passion qui l'excite +soit vraie; or, au théâtre il n'y a de vrai que ce qui est général et ce +que tout le monde ressent. Le coeur ne s'émeut qu'aux choses qui sont +communes à tous les hommes: la curiosité, les bizarreries, les +exceptions ne le remuent pas. C'est la déjà une des principales +différences à noter entre notre théâtre ancien et notre théâtre moderne. +Le théâtre ancien prend pour sujet les passions du coeur humain les plus +générales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la +jalousie, la colère et les passions qui sont simples de leur nature. Il +les représente simplement. Le théâtre moderne, au contraire, cherche, en +fait de passion, les exceptions et les curiosités avec autant de soin +que le théâtre ancien les évitait. Or, les exceptions et les curiosités +ont, en littérature, deux grands défauts: la monotonie et l'exagération. + +La seconde condition de l'émotion dramatique, c'est de s'adresser à +l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu'à l'esprit; +c'est à l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche à +émouvoir les sens, il se dégrade. En outre, de toutes les émotions qui +viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine, +l'émotion dramatique est la plus complète. Aucun art ne peut plus +aisément approcher de la réalité que l'art dramatique, et cependant il +se perd s'il s'en approche trop et s'il se confond avec elle. Le +spectacle doit être la plus grande des illusions de l'art, mais il doit +rester une illusion. Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du +corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en +est aussitôt puni par une prompte décadence. + +Ces principes posés et expliqués, M. Saint-Marc Girardin en fait +immédiatement l'application. Sa méthode, préférable peut-être pour un +cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingénieuse. Il ne suit +aucune des classifications adoptées jusqu'alors. Prenant un sujet, le +suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le développe dans une +longue et spirituelle conversation, sans s'inquiéter jamais d'aucune +imite, passant tour à tour de l'antiquité aux temps modernes, +rapprochant les Grecs ou les Romains des Français du dix-neuvième +siècle, et tirant de ces comparaisons imprévues des aperçus pleins +d'intérêt et de vérité. + +Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a étudié jusqu'à ce jour +l'usage dans le drame, seul les émotions qui tiennent à la douleur +physique et à la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie, +l'amour paternel, l'égoïsme paternel, l'ingratitude des enfants, la +clémence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore, +comme on le voit par cette énumération, un grand nombre de passions à +étudier: mais ce premier volume doit être et sera bientôt, nous +l'espérons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute +critique, jugeant l'ensemble et les détails de cet important travail, +pourra prononcer ses arrêts suprêmes en connaissance de cause. + +Pour montrer comment M. Saint-Marc Girardin a compris et traite son +sujet, nous analyserons le chapitre III, intitulé: De la lutte de +l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le théâtre +et la littérature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours +seulement la littérature, sans cesser de prendre la souffrance morale +pour sujet, a poussé cette souffrance jusqu'à la douleur physique. Elle +a, chose curieuse, matérialisé la douleur morale; tandis que les Grecs, +qui représentaient volontiers la douleur physique, l'idéalisaient à +l'aide du beau. Ils s'élevaient ainsi du corps à l'esprit; nous suivons +la pente contraire. Ils s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme +chrétien; nous semblons redescendre vers le matérialisme païen. + +Autrefois l'expression des sentiments tenait de la nature des sentiments +mêmes; elle avait quelque chose de pur et d'élevé; souvent même elle +était trop abstraite. Chaque sentiment de l'âme a, pour ainsi dire, une +sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui désigne +la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui désigne le +sentiment; c'était l'âme humaine enfin, et non le corps, que la +littérature s'efforçait de mettre en relief. De nos jours on a voulu, +non plus seulement dessiner les sentiments du coeur humain; on a voulu +les sculpter si on peut dire ainsi, et comme, par la finesse de leur +nature, ils échappaient au ciseau des Michel-Ange de la littérature, il +a fallu, bon gré, mal gré, au lieu du sentiment, prendre la sensation. +La sensation, en effet, est plus grosse et plus robuste; elle a plus de +masse et plus de saillie; elle se prête mieux aux procédés de ce genre +de style. + +Cette prépondérance de la sensation sur le sentiment est un des plus +singuliers effets du style moderne. Nous ne représentons, comme nos +devanciers, que les passions de l'âme, la haine, la colère, la jalousie, +l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les représentons comme des +passions du corps, nous les matérialisons, croyant les fortifier; nous +les rendons brutales pour les rendre énergiques. C'était une des règles +de l'ancien ne poétique d'aider à ce que les passions ont de pur et +d'immatériel, et de résister à ce qu'elles ont de grossier et de +terrestre. C'était ce que les anciens appelaient purifier les passions. +Nous faisons le contraire; nous aimons à pousser la passion morale +jusqu'à l'imitation de la passion matérielle; il semble que nous n'ayons +foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutôt une +contorsion physique. Sans les convulsions du corps, nous refusons de +croire aux émotions de l'âme. + +A l'appui de ses réflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages +du _Philoctète_ de Sophocle et du roman _Notre-Dame de Paris_, de M. +Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du poète grec qui a laissé à son +héros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur +physique, mais qui a soin de lui donner des passions morales capables de +compenser l'émotion causée par l'aspect de ses souffrances. Dans le +Philoctète de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art +merveilleux les émotions morales et les souffrances matérielles; elles +se font pour ainsi équilibre les unes aux autres, et c'est dans cet +équilibre que consiste la beauté du personnage de Philoctète. Jamais le +genre de pitié que nous inspirent ses souffrances, jamais cette pitié +que j'appellerais volontiers la pitié du corps, n'y est poussée trop +loin, parce qu'elle est relevée et remplacée à propos par une autre +pitié plus douce et plus noble, celle de l'âme, et que nous inspirent +ses émotions de joie et de reconnaissance, et même sa colère et sa +haine. Avec cet art de tempérer les passions les unes par les autres, +l'excès, et par conséquent la contorsion morale ou physique, devient +impossible. Voyez, au contraire comment M. Victor Hugo peint le +désespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui +enlever sa fille qu'elle vient à peine de retrouver. + +«Lorsque la mère entendit les piques et les leviers saper sa forteresse, +elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une +vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage +lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient. +Tout à coup elle prit un pavé et le jeta à deux poings sur les +travailleurs. Le pavé mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha +personne et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan; elle +grinça des dents. Tout à coup elle vit la pierre s'ébranler, et elle +entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors +elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques +instants et s'écria. Et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt +déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait, comme si toutes +les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la +fois... «Ho! ho! ho! mais c'est horrible; vous êtes des brigands!... +Est-ce que vous allez vraiment me prendre ma fille? Je vous dis que +c'est ma fille! Oh! les lâches! oh! les laquais bourreaux! misérables +goujats! Assassins! Au secours! au secours! au feu!--Mais est-ce qu'ils +me prendront mon enfant comme cela? Qu'est-ce donc qu'on appelle le bon +Dieu?» Alors, s'adressant à Tristan, écumante, l'oeil hagard, à quatre +pattes comme une panthère, et tout hérissée...» + +«Je m'arrête, s'écrie M Saint-Marc Girardin après avoir cité ce passage. +Dans Ovide la métamorphose serait déjà commencée; car ce n'est plus une +douleur humaine que cette rage de la panthère à qui le chasseur arrache +ses petits; ce n'est plus ni une femme ni une mère que je vois, c'est +une folle furieuse, c'est une bête féroce; la colère s'est changée en +fureur, l'instinct a remplacé le sentiment, l'âme a cédé au corps. +Éloignons-nous en répétant le beau vers de Terence: + + Homo sum, atque humani nihil a me alienum puto. + +«Je suis homme, et je ne me laisse toucher qu'à ce qui est humain.» + +Nous avons exposé le plan et la méthode de M. Saint-Marc Girardin; nous +avons dit quelles étaient les passions dont il avait étudié l'usage dans +le drame; nous venons de montrer comment il appliquait sa méthode. Pour +compléter cette analyse rapide, il ne nous reste plus qu'à citer les +principaux ouvrages anciens et modernes qu'il a rapprochés comparés dans +ce premier volume. Ce sont l'_Iphigénie_ d'Euripide l'_Angela_ de M. +Victor Hugo; l'_Hamlet_ de Shakespere et la _Pamela_ de Richardson: le +_Werther_ de Goethe et le _Chatterton_ de M. de Vigny; _Horace, le Cid_ +et _le Menteur_ de Corneille et _le Roi s'amuse_ de M. Victor Hugo; _le +Paria_ de Casimir Delavigne et _Dupuis et Desronais_ de Colle; l'_Oedipe +à Colone_ de Sophocle, _le Roi Lear_ de Shakespere et _le Père Goriot_ +de M. de Balzac: _l'Heauton Timorumenos_ de Terence et l' _Enfant +Prodige_ de Voltaire; _le Père de Famille_ de Diderot; _le Fils Ingrat_ +de Piron et _les deux gendres_ de M. Étienne; _Lucrèce Borgia_ de M. +Victor Hugo et l'_Orphelin de la Chine_ de Voltaire, etc; la _Mérope_ de +Torelli, de Maffei, de Voltaire et d'Alfieri; l'_Andromaque_ d'Homère, +d'Euripide et de Racine. + +Dans son dernier chapitre, M. Saint-Marc Girardin s'est efforcé de +prouver que la littérature exprime souvent l'état de l'imagination d'un +peuple plutôt que l'état de la société. La comparaison qu'il a faite lui +semble défavorable à la société moderne, et il se demande si +l'altération qu'a subie évidemment l'expression des sentiments généraux +du coeur humain est un signe de l'altération de ces sentiments; en +d'autres termes, si la littérature est aujourd'hui l'expression de la +société.--Cette question, qu'il a traitée d'ailleurs trop brièvement, il +la résout par la négative. Dans son opinion, la société écrit et parle +d'une façon et agit de l'autre, et le plus sûr moyen de ne pas la +connaître, c'est de la juger d'après ses paroles ou ses actions. Ainsi, +loin que la littérature moderne soit faite à l'image de la société, on +croirait qu'elle en a voulu prendre le contre-pied, tant la société la +dément par ses moeurs par ses actions!... «Dirons-nous pour cela, se +demande M. Saint-Marc Girardin, que la société n'a rien prêté à la +littérature? Non, ces passions effrénées, ces caractères hideux, ces +crimes insolents et goguenards qui composent le fond de la littérature, +la littérature les a pris dans les pensées, sinon dans les moins de +notre société, dans notre imagination, sinon dans notre caractère.» + +M Saint-Marc Girardin résume ainsi en terminant les réflexions générales +qui composent ce dernier chapitre: «Notre littérature ne représente pas +notre société; elle n'en représente que les caprices d'esprit, elle n'en +exprime que les fantaisies. Ce n'est donc pas condamner les moeurs de +notre époque, que d'en attaquer les opinions morales, car les unes sont +presque indépendantes des autres. Mais comme, avec le temps, ces +opinions influent, soit sur la littérature, dont les créations +deviennent moins pures, soit sur la conscience publique, qui devient +aussi moins hardie à répudier le mal, il est du devoir de la critique et +de la morake de signaler les altérations que la littérature fait subir à +l'expression des sentiments principaux du coeur humain, de ces +sentiments qui sont le sujet éternel de la littérature dramatique. +Certes, quel que soit le travestissement et la dégradation qu'aient +souffert dans les drames ou dans les romans, les grandes et simples +affections de l'homme, telles que l'amour paternel et l'amour maternel, +on est sûr de les retrouver toujours pures et fortes dans le coeur d'un +père et d'une mère. Mais les nations chez lesquelles la littérature +conserve à ces pensées toute leur pureté originelle, en même temps +qu'elle en garde le dépôt inaltérable, ont la double gloire des beaux +ouvrages et des bonnes moeurs.» + + + +Modes + +TRAVESTISSEMENTS. + +[Illustration: Costume suisse.] + +[Illustration: Batelière.--Mousquetaire.] + + + +AMUSEMENTS +DES SCIENCES. + +SOLUTION DES QUESTIONS +PROPOSÉES +DANS LE 18e Nº. + +1. Quelque étrange que paraisse notre première question, elle n'en est, +pas moins susceptible, d'une solution fort simple que voici: + +Attachez l'une à l'autre les deux extrémités de votre corde de manière à +faire une corde sans fin; enroulez-la sur la gorge de la poulie +supérieure B à la bouche du puits, et, pour la maintenir dans un degré +de tension convenable, enroulez, aussi la partie, inférieure de cette +corde sur une seconde, poulie A mobile autour d'un axe fixe, et plongée +dans l'eau, ainsi que le représente la figure. Imprimez ensuite un +mouvement de rotation rapide à la poulie B au moyen de la manivelle M: +la corde, en s'enroulant successivement autour des poulies A et B qui +tournent autour de leurs axes, ramènera du fond du puits une quantité +très notable d'eau, qui pourra être projetée et reçue dans un réservoir +R placé à la partie supérieure du puits, un peu au-dessous du point le +plus élevé qu'atteigne la corde. + +Cette machine, si singulière par sa simplicité même, porte le nom de +_Véra_, facteur de la poste aux lettres à Paris, qui en conçut l'idée en +voyant la grande quantité d'eau qu'entraînait avec elle, entre ses +aspérités, une corde qu'on tirait de la Seine. On conçoit qu'elle puisse +rendre de bons services dans certaines circonstances particulières, +notamment si l'on venait à manquer de vases convenables pour l'élévation +de l'eau. Mais il est bien certain que son _effet utile_, que son +rendement en eau, en égard à la force dépensée, doit être peu +considérable. + +Lalande raconte, dans l'édition qu'il a achevée de l'histoire des +mathématiques de Montucla, que la machine de Véra ayant été employée aux +casernes de Courbevoie, deux hommes élevaient en six minutes 271 litres +à environ 27 mètres de hauteur. Mais ce résultat est évidemment exagéré, +en ce sens qu'il provient d'une expérience de courte durée, où l'effort +déployé était de beaucoup supérieur à ce qu'il serait pendant une +journée entière. En effet, le travail de chacun de ces ouvriers aurait +produit, dans une journée de huit heures, l'élévation de 295 920 litres +à 1 mètre de hauteur, et ce nombre surpasse réellement de plus des deux +tiers celui qui représente la force que peut dépenser un manoeuvre +agissant pendant le même laps de temps sur une manivelle. Encore +faudrait-il, en employant la meilleure machine à élever de l'eau, +défalquer un bon tiers de la force consacrée à mettre cette machine en +mouvement. + +Une autre expérience citée par le même auteur, donne un résultat +beaucoup plus rapproche de la vérité, quoique encore trop considérable +pour le travail d'une journée entière. «Au bout de la rue de +l'Arcade-Saint-Honoré, à la voirie de la Petite-Pologne, dit Lalande, +seize chaînes en fer suffisaient à deux hommes pour élever à 6 mètres de +hauteur environ 7 mètres cubes d'eau par heure.» On avait pu supprimer +la poulie inférieure, qui ne sert qu'à maintenir la tension d'une corde +ordinaire. Ce travail équivaut à l'élévation de 168 000 litres à 1 mètre +de hauteur en huit heures; c'est encore un tiers environ de plus de ce +que produirait un manoeuvre agissant d'une manière continue sur la +meilleure machine hydraulique au moyen d'une manivelle. + +L'invention de Véra valut à son auteur l'approbation universelle et une +gratification de 2 400 fr. Elle fut appliquée à l'étranger, même en +Angleterre. Le célèbre physicien Deluc en fit établir une au-dessus d'un +puits du plus de 55 mètres de profondeur, près du château de Windsor. La +corde s'enroulait à la partie supérieure sur une poulie en fer d'un +mètre de diamètre, placée sur l'axe de la manivelle avec une roue +plombée servant de volant; la poulie d'en bas était supprimée, parce que +l'on avait reconnu qu'elle devenait inutile pour une certaine vitesse de +rotation. L'eau montait en abondance. + +Nonobstant toutes ces épreuves favorables, la machine de Véra paraît ne +plus figurer aujourd'hui que dans les cours de physique et de machines, +comme une curiosité rarement applicable. + +II. La solution de ce problème est trop compliquée et trop longue pour +qu'il soit possible d'en exposer le détail ici; nous devons nous +contenter de donner les résultats auxquels est parvenu Montela, qui sont +les suivants: + + + 1° Ou peut payer 3 livres tournois en monnaies d'argent de + 13 manières seulement; ci......... 13 + + 2º On peut payer 6 sous en monnaies de cuivre + de 155 manières; 12 sous, de 1 292; 18 sous, de + 5 101; 24 sous, de 11 117; 30 sous, de 34 11; 36 + sous, de 62 000; 42 sous, de 111 182; 45 sous, de + 183 999; 54 sous, de 287 777; enfin, 60 sous ou 3 + livres tournois, de ........... 430 261 + + 3º En combinant les monnaies de cuivre avec + celles d'argent, on peut payer cette même somme + de 60 sous de 1 353 622 manières; ci..... 1 383 622 + + Ajoutant ces trois sommes, on a en tout 1 842 883 + façons différentes de payer une somme de 3 livres en anciennes + monnaies. + + +NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE. + +I. Trois objets ayant été distribués secrètement à trois personnes, +deviner celui que chacune aura pris. + +II. Déterminer par la géométrie la position la plus avantageuse des +pieds pour se tenir solidement debout. + + + +Correspondance. + +_A M. A. F., à Brienne-l'Archevêque_.--Un rébus ne dit pas tout ce qu'il +semble dire; mais votre lettre est une preuve qu'on peut trouver dans +celui du 6 janvier, déjà diversement interprété, plus d'esprit que +l'auteur n'y en avait voulu mettre. Cela s'est vu ailleurs qu'aux rébus. +Les commentateurs n'en font pas d'autres. Quant à votre ami, qui n'a pas +reconnu le sexe de la bête, il ne faut pas le laisser sortir seul: il +prendrait la rivière pour une grande route. Ce serait dommage. + +_A M. A. I., à Stutgart_.--On nous a souvent adressé cette question. +Voici la réponse: le bois gravé qui sert de titre à _l'Illustration_ +aura été tiré, à la fin de ce mois, à plus de 700,000 exemplaires. Il +est vrai qu'il n'en vaut pas mieux, mais il sera renouvelé au 1er mars +pour commencer la deuxième année de _l'Illustration_. + +_A M. H., à Berlin._--Il faut le temps et l'occasion. Notre titre de +_Journal Universel_ répond à votre question. + +_A M. E. D., à Toul._--Votre avis est bon à suivre. + + + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER REBUS: +Si un marchand vous vole, c'est ailleurs que l'on doit aller. + +[Illustration: Nouveau rébus.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0050, 10 Février +1844, by Various + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 42939 *** |
