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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41112 ***
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE
+
+
+TOME QUATRIÈME
+
+
+
+
+740--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
+
+7, rue des Canettes, 7
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE
+
+
+PAR H. TAINE
+
+
+TOME QUATRIÈME
+
+
+
+
+QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+ 1878
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE.
+
+
+
+
+LIVRE III.
+
+L'ÂGE CLASSIQUE.
+
+(SUITE.)
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Swift.
+
+
+ I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --
+ Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
+ Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son
+ insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir
+ et sa folie.
+
+ II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
+ prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la
+ vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif.
+
+ III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature
+ entre dans la politique. -- Différence des partis en France
+ et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et
+ en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --
+ Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
+ spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner_. -- Les _Lettres du
+ Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
+ contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
+ politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
+ incisif. -- L'ironie grave.
+
+ IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
+ Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
+ Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa
+ poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question
+ débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --
+ Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit.
+
+ V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
+ Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
+ la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
+ _Les Voyages de Gulliver._ -- Son jugement sur la société,
+ le gouvernement, les conditions et les professions. --
+ Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
+ -- Construction de son caractère et de son génie.
+
+
+En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les
+professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un
+singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux
+bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la
+charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se
+présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain
+son _tutor_ lui apportait les in-folio les plus respectables:
+Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois
+pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le
+_proctor_ fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui
+demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il
+répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de
+sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine,
+_speciali gratia_, dit le registre, et les professeurs s'en allèrent,
+sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau débile de
+Jonathan Swift.
+
+
+I
+
+Ce furent là sa première humiliation et sa première révolte. Toute sa
+vie fut semblable à ce moment, comblée et ravagée de douleurs et de
+haines. À quel excès elles montèrent, son portrait et son histoire
+peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outré et terrible, et fit
+plier sous son arrogance la superbe des tout-puissants ministres et
+des premiers seigneurs. Simple journaliste, ayant pour tout bien un
+petit bénéfice d'Irlande, il traita avec eux d'égal à égal. M. Harley,
+le premier ministre, lui ayant envoyé un billet de banque pour ses
+premiers articles, il se trouva offensé d'être pris pour un homme
+payé, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et écrivit sur
+son journal: «J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley[1].» Un autre
+jour, ayant trouvé que Saint-John, le secrétaire d'État, lui faisait
+froide mine, il l'en tança rudement. «Je l'avertis que je ne voulais
+pas être traité comme un écolier, que tous les grands ministres qui
+m'honoraient de leur familiarité devaient, s'ils entendaient ou
+voyaient quelque chose à mon désavantage, me le faire savoir en termes
+clairs, et ne point me donner la peine de le deviner par le
+changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manières; que
+c'était là une chose que je supporterais à peine d'une tête couronnée,
+mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valût ce prix;
+que j'avais l'intention de faire la même déclaration à milord garde
+des sceaux et à M. Harley, pour qu'ils me traitassent en
+conséquence[2].» Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait
+passé plusieurs nuits à travailler, une nuit à boire, et que sa
+fatigue avait pu paraître de la mauvaise humeur. Dans le salon de
+réception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forçait
+les lords à venir le saluer et lui parler. «M. le secrétaire d'État me
+dit que le duc de Buckingham désirait faire ma connaissance; je
+répondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez
+d'avances. Le duc de Shrewsbury dit alors qu'il croyait que le duc
+n'avait pas l'habitude de faire des avances. Je dis que je n'y
+pouvais rien, car j'attendais toujours des avances en proportion de
+la qualité des gens, et plus de la part d'un duc que de la part d'un
+autre homme[3].» Il triomphait dans son arrogance, et disait avec une
+joie contenue et pleine de vengeance: «On passe là une demi-heure
+assez agréable[4].» Il allait jusqu'à la brutalité et la tyrannie; il
+écrivait à la duchesse de Queensbury: «Je suis bien aise que vous
+sachiez votre devoir; car c'est une règle connue et établie depuis
+plus de vingt ans en Angleterre, que les premières avances m'ont
+constamment été faites par toutes les dames qui aspiraient à me
+connaître, et plus grande était leur qualité, plus grandes étaient
+leurs avances[5].» Le glorieux général Webb, avec sa béquille et sa
+canne, montait en boitant ses deux étages pour le féliciter et
+l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure après, se désengageait,
+aimant mieux dîner ailleurs. Il semblait se regarder comme un être
+d'espèce supérieure, dispensé des égards, ayant droit aux hommages, ne
+tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occupé à
+protéger et à détruire, distribuant les faveurs, les blessures et les
+pardons. Addison, puis lady Giffard, une amie de vingt ans, lui ayant
+manqué, il refusa de les reprendre en grâce, s'ils ne lui demandaient
+pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'étant trouvé blessé
+d'un mot dans l'_Examiner_, «je fus hautement irrité, dit Swift, qu'il
+se fût plaint de moi avant de m'avoir parlé. Je ne lui dirai plus une
+parole avant qu'il ne m'ait demandé pardon[6].» Il traita l'art comme
+les hommes, écrivant d'un trait, dédaignant «la dégoûtante besogne de
+se relire,» ne signant aucun de ses livres, laissant chaque écrit
+faire son chemin seul, sans le secours des autres, sans le patronage
+de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'âme d'un
+dictateur, altérée de pouvoir, et ouvertement, disant «que tous ses
+efforts pour se distinguer venaient du désir d'être traité comme un
+lord[7].»--«Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La
+renommée d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu ou
+d'un carrosse à six bêtes.» Mais ce pouvoir et ce rang, il se les
+croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. «Je ne solliciterai
+jamais pour moi-même, quoique je le fasse souvent pour les autres.» Il
+voulait l'empire, et agissait comme s'il l'avait eu. La haine et le
+malheur trouvent leur sol natal dans ces esprits despotiques. Ils
+vivent en rois tombés, toujours insultants et blessés, ayant toutes
+les misères de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de
+l'orgueil, incapables de goûter ni la société ni la solitude, trop
+ambitieux pour se contenter du silence, trop hautains pour se servir
+du monde, nés pour la rébellion et la défaite, destinés par leur
+passion et leur impuissance au désespoir et au talent.
+
+La sensibilité ici exaspérait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme
+du visage et du style bouillonnaient des passions furieuses. Il y
+avait en lui une tempête incessante de colères et de désirs. «Une
+personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'à
+regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit était
+comme un démon conjuré, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de
+l'emploi[8].» Le ressentiment s'enfonçait en lui plus avant et plus
+brûlant que dans les autres hommes. Il faut écouter le profond soupir
+de joie haineuse avec lequel il contemple ses ennemis sous ses pieds.
+«Tous les whigs étaient ravis de me voir; ils se noient et voudraient
+s'accrocher à moi comme à une branche; leurs grands me faisaient tous
+gauchement des apologies. Cela est bon de voir la lamentable
+confession qu'ils font de leur sottise[9].» Et un peu après: «Qu'ils
+crèvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de partir d'ici,
+je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagné vingt ennemis
+pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance.» Il est assouvi et
+comblé; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie plus de rien.
+
+Cette fougue l'emportait à travers toutes les témérités et toutes les
+violences. Ses _Lettres du Drapier_ avaient soulevé l'Irlande contre
+le gouvernement, et le gouvernement venait d'afficher une proclamation
+promettant récompense à qui dénoncerait le _drapier_. Swift entre
+brusquement dans la grande salle de réception, écarte les groupes,
+arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflammé, et d'une voix
+tonnante: «Très-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que
+votre proclamation d'hier contre un pauvre boutiquier dont tout le
+crime est d'avoir voulu sauver ce pays[10].» Et il déborda en
+invectives au milieu du silence et de la stupeur. Le lord, homme
+d'esprit, lui répondit doucement. Devant ce torrent, on se détournait.
+Ce coeur bouleversé et dévoré ne comprenait rien au calme de ses amis;
+il leur demandait «si les corruptions et les scélératesses des hommes
+au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne séchaient pas leur
+sang.» La résignation le révoltait. Ses actions, brusques, bizarres,
+partaient du milieu de son silence comme des éclairs. Il était étrange
+et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses affaires privées,
+avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut en démence.
+Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours à leur café un
+ecclésiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table,
+marchait à grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant
+rien regardé et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelèrent le _curé
+fou_. Un soir ce curé aperçoit un gentilhomme nouveau débarqué, va
+droit à lui, et, sans saluer, lui demande: «Dites-moi, monsieur, vous
+rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde?» L'autre, étonné,
+répond, après quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils
+jours. «C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps
+qui n'ait été trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais,
+avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu'à la fin de l'an
+tout soit très-bien.» Sur ce sarcasme, il tourne les talons et sort:
+c'était Swift.--Un autre jour, chez le comte de Burlington, en
+quittant la table, il dit à la maîtresse de la maison: «Lady
+Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air.» La dame
+irritée refuse. «Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame,
+je suppose que vous me prenez pour un de vos curés de carrefour.
+Chantez quand je vous le commande.» Le comte s'étant mis à rire, la
+dame pleura et se retira. Quand Swift la revit, il lui dit pour
+première parole: «Dites-moi, madame, êtes-vous aussi fière et d'aussi
+mauvais caractère aujourd'hui que la dernière fois?» Les gens
+s'étonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et
+des cris, les explosions de longues méditations impérieuses ou amères:
+ce sont les soubresauts d'une âme indomptée qui frémit, se cabre,
+brise les barrières, se blesse, écrase ou froisse ceux qu'elle
+rencontre ou qui veulent l'arrêter. Il a fini par la folie; il la
+sentait venir, il l'a décrite horriblement; il en a goûté par avance
+la nausée et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses
+yeux terribles et hagards. Voilà le puissant et douloureux génie que
+la nature livrait en proie à la société et à la vie; la société et la
+vie lui ont versé tous leurs poisons.
+
+Il a subi la pauvreté et le mépris dès l'âge où l'esprit s'ouvre, à
+l'âge où le coeur est fier[11], à peine soutenu par les maigres
+aumônes de sa famille, sombre et sans espérance, sentant sa force et
+les dangers de sa force[12]. À vingt et un ans, secrétaire chez sir
+William Temple, il eut par an vingt livres sterling de gages, mangea à
+la table des premiers domestiques, écrivit des odes pindariques en
+l'honneur de son maître, emboursa dix ans durant les humiliations de
+la servitude et la familiarité de la valetaille, obligé d'aduler un
+courtisan goutteux et flatté, de subir milady sa soeur, agité
+d'angoisses «dès qu'il voyait un peu de froideur[13]» dans les yeux de
+sir William, leurré d'espérances vaines, contraint après un essai
+d'indépendance de reprendre la livrée qui l'étouffait. «Pauvres hères,
+cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop heureux
+d'attraper les restes et le rebut de la table[14]!»--«C'est pourquoi,
+quand vous trouvez que les années viennent sans espérance d'une place,
+je vous conseille d'aller sur la grande route, seul poste d'honneur
+qui vous soit laissé; vous y rencontrerez beaucoup de vos vieux
+camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne.» Suivent des avis
+sur la conduite qu'ils devront tenir lorsqu'on les mènera à la
+potence. Voilà ses instructions aux domestiques; il racontait ainsi ce
+qu'il avait souffert. À trente et un ans, espérant une place du roi
+Guillaume III, il édita les oeuvres de son patron, les dédia au
+souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au poste de
+secrétaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la famille,
+avec tous les dégoûts dont ce rôle de valet ecclésiastique rassasiait
+alors un homme de coeur. «J'honore la soutane, dit la servante
+Harris[15], je veux être femme d'un curé. Que Vos Excellences me
+donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain[16]!» Les
+excellences, lui ayant promis le doyenné de Derry; le donnèrent à un
+autre. Rejeté vers la politique, il écrivit un pamphlet whig, _les
+Dissensions d'Athènes et de Rome_, reçut de lord Halifax et des chefs
+du parti vingt belles promesses, et fut planté là. Vingt ans
+d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relâche, le tumulte
+intérieur de tant d'espérances nourries, puis écrasées, des rêves
+violents et magnifiques subitement flétris par la contrainte d'un
+métier machinal, l'habitude de souffrir et de haïr, la nécessité de
+cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supériorité
+blessante, l'isolement du génie et de l'orgueil, l'aigreur de la
+colère amassée et du dédain engorgé, voilà les aiguillons qui l'ont
+lancé comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans vinrent
+l'irriter encore, avec les noms de _renégat_, de _traître_ et
+_d'athée_. Il les écrasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva
+du poignant plaisir de la victoire. Si jamais âme fut rassasiée de la
+joie de déchirer, d'outrager et de détruire, ce fut celle-là. Le
+débordement du mépris, l'ironie implacable, la logique accablante, le
+cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel où il
+va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie à loisir, avec
+acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pénétré
+et qui ont éclaté hors de lui, avec tant d'âpreté qu'il se barra
+lui-même sa carrière[17], et que de tant de hautes places vers
+lesquelles il étendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen
+dans la misérable Irlande. L'avénement de George Ier l'y exila;
+l'avénement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y
+débattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministère
+vainqueur, puis contre l'humanité tout entière, par des pamphlets
+sanglants, par des satires désespérées; il y savoura encore une fois
+le plaisir de combattre et de blesser[18]; il y souffrit jusqu'au
+bout, assombri par le progrès de l'âge, par le spectacle de
+l'oppression et de la misère, par le sentiment de son impuissance,
+furieux «de vivre parmi des esclaves,» enchaîné et vaincu. «Chaque
+année, dit-il, ou plutôt chaque mois je me sens plus entraîné à la
+haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle descend
+jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple esclave
+parmi lequel je vis[19].» Ce cri est l'abrégé de sa vie publique; ces
+sentiments sont les matériaux que la vie publique a fournis à son
+talent.
+
+Il les retrouvait dans la vie privée, plus violents et plus intimes.
+Il avait élevé et aimé purement une jeune fille charmante, instruite,
+honnête, Esther Johnson, qui dès l'enfance l'avait chéri et vénéré
+uniquement. Elle habitait avec lui, il avait fait d'elle sa
+confidente. De Londres, pendant ses combats politiques, il lui
+envoyait le journal complet de ses moindres actions; il écrivait pour
+elle deux fois par jour, avec une familiarité, un abandon extrêmes,
+avec tous les badinages, toutes les vivacités, tous les noms mignons
+et caressants de l'épanchement le plus tendre. Cependant une autre
+jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait à lui, lui
+déclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en
+Irlande, tantôt jalouse, tantôt soumise, mais si passionnée, si
+malheureuse, que ses lettres auraient brisé le coeur le plus dur. «Si
+vous continuez à me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas à
+vous gêner longtemps.... Je crois que j'aurais supporté plus
+volontiers la torture que ces mortelles, mortelles paroles que vous
+m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intérêt pour
+moi pour que cette plainte pût toucher votre pitié[20]!» Elle languit
+et mourut. Esther Johnson, qui si longtemps avait eu tout le coeur de
+Swift, souffrait encore davantage. Tout était changé dans la maison de
+Swift. «À mon arrivée, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin, et
+tout le temps qu'on mit à m'installer, je fus horriblement triste.»
+Des larmes, la défiance, le ressentiment, un silence glacé, voilà ce
+qu'il trouvait à la place de la familiarité et des tendresses. Il
+l'épousa par devoir, mais en secret, et à la condition qu'elle ne
+serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dépérit; Swift
+s'en allait le plus souvent qu'il pouvait en Angleterre. Sa maison lui
+était un enfer; on soupçonne qu'une infirmité physique s'était mêlée à
+ses amours et à son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant
+trouvé qui causait avec l'archevêque King, vit l'archevêque en larmes,
+et Swift qui s'enfuyait le visage bouleversé. «Vous venez de voir, dit
+le prélat, _le plus malheureux homme de la terre_; mais sur la cause
+de son malheur, vous ne devez jamais faire une question.» Esther
+Johnson mourut; quelles furent les angoisses de Swift, de quels
+spectres il fut poursuivi, dans quelles horreurs le souvenir de deux
+femmes minées lentement et tuées par sa faute le plongea et
+l'enchaîna, rien que sa fin peut le dire. «Il est temps pour moi d'en
+finir avec le monde...; mais je mourrai ici dans la rage comme un rat
+empoisonné dans son trou[21]...» L'excès du travail et des émotions
+l'avait rendu malade dès sa jeunesse: il avait des vertiges; il
+n'entendait plus. Il sentait depuis longtemps que sa raison
+l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrêter devant un orme
+découronné, le contempler longtemps, et dire: «Je serai comme cet
+arbre, je mourrai d'abord par la tête[22].» Sa mémoire le quittait, il
+recevait les attentions des autres avec dégoût, parfois avec fureur.
+Il vivait seul, morne, ne pouvant plus lire. On dit qu'il passa une
+année sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine,
+marchant dix heures par jour, maniaque, puis idiot. Une tumeur lui
+vint sur l'oeil, telle qu'il resta un mois sans dormir, et qu'il
+fallut cinq personnes pour l'empêcher de s'arracher l'oeil avec les
+ongles. Un de ses derniers mots fut: «Je suis fou.» Son testament
+ouvert, on trouva qu'il léguait toute sa fortune pour bâtir un hôpital
+de fous.
+
+[Note 1: I have taken M. Harley into favour again.]
+
+[Note 2: I will not see him (M. Harley) till he makes amends.... I
+was deaf to all entreaties, and have desired Lewis to go to him, and
+let him know that I expected further satisfaction. If we let these
+great ministers pretend too much, there will be no governing them....
+
+One thing I warned him of, never to appear cold to me, for I would not
+be treated like a school-boy; that I expected every great minister who
+honoured me with his acquaintance, if he heard or saw anything to my
+disadvantage, would let me know in plain words, and not put me in pain
+to guess by the change or coldness of his countenance or behaviour;
+for it was what I would hardly bear from a crowned head; and I thought
+no subject's favour was worth it; and that I designed to let my lord
+Keeper and M. Harley know the same thing, that they might use me
+accordingly.]
+
+[Note 3: Mr secretary told me the duke of Buckingham had been
+talking much to him about me, and desired my acquaintance. I answered
+it could not be, for he had not made sufficient advances. Then the
+duke of Shrewsbury said he thought the duke was not used to make
+advances. I said I could not help that. For I always expected advances
+in proportion to men's quality, and more from a duke than from any
+other man.
+
+I saw lord Halifax at court, and we joined and talked, and the duchess
+of Shrewsbury came up and reproached me for not dining with her. I
+said that was not so soon done, for I expected more advances from
+ladies, especially duchesses. She promised to comply.... Lady
+Oglethorp brought me and the duchess of Hamilton together to day in
+the drawing-room, and I have given her some encouragement, but not
+much. (_Journal_, 19 mai et 7 octobre.)]
+
+[Note 4: I generally am acquainted with about thirty in the
+drawing-room, and am so proud that I make all the lords come up to me.
+One passes half an hour pleasant enough.]
+
+[Note 5: I am glad you know your duty; for it has been a known and
+established rule above twenty years, that the first advances have been
+constantly made me by ladies who aspired to my acquaintance, and the
+greater their quality, the greater were their advances.]
+
+[Note 6: This I resented highly that he should complain of me
+before he spoke to me. I sent him a peppering letter, and would not
+summon him by a note as I did the rest. Nor ever will have any thing
+to say to him till he begs my pardon.]
+
+[Note 7: Lettre à Bolingbroke.]
+
+[Note 8: A person of great honour in Ireland (who was pleased to
+stoop so low as to look into my mind) used to tell me that my mind was
+like a conjured spirit, that would do mischief, if I would not give it
+employment.]
+
+[Note 9: All the whigs were ravished to see me, and would have
+laid hold on me as a twig, to save them from sinking; and the great
+men were all making me their clumsy apologies. It is good to see what
+a lamentable confession the whigs all make of my ill usage.]
+
+[Note 10: So, my lord lieutenant, this is a glorious exploit that
+you performed yesterday, in issuing a proclamation against a poor
+shopkeeper, whose only crime is an honest endeavour to save his
+country from ruin.]
+
+[Note 11: Il avait esquissé dès cette époque _le Conte du
+Tonneau_.]
+
+[Note 12: Il dit à la muse:
+
+ Wert thou right woman, thou should'st scorn to look
+ On an abandon'd wretch by hopes forsook,
+ Forsook by hopes, ill fortune's last relief,
+ Assign'd for life to unremitting grief,
+ To thee I owe that fatal bend of mind
+ Still to unhappy restless thoughts inclined;
+ To thee what oft I vainly strive to hide,
+ That scorn of fools, by fools mistook for pride.]
+
+[Note 13: Don't you remember how I used to be in pain when sir
+William Temple would look cold and out of humour for three or four
+days, and I used to suspect a hundred reasons? I have plucked up my
+spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.]
+
+[Note 14:
+
+ Poor we! cadets of Heaven, not worth her care,
+ Take up at best with lumber and the leavings of a fare.]
+
+[Note 15: _Mistress Harris's petition._]
+
+[Note 16:
+
+ You know I honour the cloth; I design to be a parson's wife....
+ And over and above, that I may have your Excellencies' letter
+ With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.]
+
+[Note 17: Par _le Conte du Tonneau_ auprès du clergé, et par _la
+Prophétie de Windsor_ auprès de la reine.]
+
+[Note 18: _Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie,
+Proposition modeste_, divers pamphlets sur l'Irlande.]
+
+[Note 19: I find myself disposed every year or rather every month
+to be more angry and revengeful; and my rage is so ignoble that it
+descends even to resent the folly and baseness of the enslaved people
+among whom I live.]
+
+[Note 20: If you continue to treat me as you do, you will not be
+made uneasy by me long.... I am sure I could have born the rack much
+better than those killing, killing words of yours.... O, that you may
+have but so much regard for me left, that this complaint may touch
+your soul with pity!]
+
+[Note 21: It is time for me to have done with the world.... And so
+I would,... and not die here in a rage, like a poisoned rat in a
+hole.]
+
+[Note 22: I shall be like that tree. I shall die at the top.]
+
+
+II
+
+Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les _Voyages de
+Gulliver_ et le _Conte du Tonneau_.
+
+Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi
+anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un
+chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni
+vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni
+divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter,
+de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée
+d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des
+comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même
+les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec
+un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier
+sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou
+assomme les bavards qui en disputent autour de lui.
+
+Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit
+familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le
+décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination
+aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque
+événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances
+sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les
+voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les
+prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par
+l'inquisition de Portugal. Le récit de son _M. du Baudrier_ paraîtra
+une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air
+d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il
+importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et
+d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus
+malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur
+fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et
+maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les
+décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté
+fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur
+supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il
+présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits
+grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de
+la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion
+et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous
+verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et
+chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins
+moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient
+comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des
+phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise
+de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit
+ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le
+surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a
+gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur
+sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en
+carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle
+partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et
+belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit
+l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses actions
+plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements
+vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de
+pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les
+ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans
+l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant
+parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y
+rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en
+avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui,
+la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait
+la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse,
+vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.
+
+C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la
+médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage
+du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des
+philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à
+voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en
+regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se
+donnent, si vous vous laissez duper par la belle apparence qu'elles ne
+manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres l'habit
+doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder les
+souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri par
+les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous n'apercevrez
+jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les ont pris. Vous
+leur porterez pieusement votre argent et vos services; la coutume,
+vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine d'oie, qu'une
+oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous tolérerez et
+même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature, vous vous
+occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous intéresserez
+aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la compréhension du
+philosophe; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou
+vous les trouverez nécessaires en calculant leur liaison; vous
+cesserez de vous indigner contre des puissances qui produisent de
+beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter contre des
+contre-coups que la géométrie des causes avait prédits; vous admirerez
+le monde comme un drame grandiose ou comme un développement
+invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou par la logique
+du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la religion les
+hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux instincts que
+la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État les bienfaits
+infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations sociables que
+nulle méchanceté ne déracine. Vous distinguerez dans la science les
+doctrines solides que la discussion n'ébranle plus, les larges idées
+que le choc des systèmes purifie et déploie, les promesses magnifiques
+que les progrès présents ouvrent à l'ambition de l'avenir. On peut de
+la sorte échapper à la haine par la nullité de la perspective ou par
+la grandeur de la perspective, par l'impuissance de découvrir les
+contrastes ou par la puissance de découvrir l'accord des contrastes.
+Élevé au-dessus de l'une, abaissé au-dessous de l'autre, voyant le mal
+et le désordre, ignorant le bien et l'harmonie, exclu de l'amour et du
+calme, livré à l'indignation et à l'amertume, Swift ne rencontre ni
+une cause qu'il puisse chérir, ni une doctrine qu'il puisse
+établir[23]; il emploie toute la force de l'esprit le mieux armé et du
+caractère le mieux trempé à décrier et à détruire: toutes ses oeuvres
+sont des pamphlets.
+
+
+III
+
+C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en
+Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La
+littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint
+l'une, il faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit des
+affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains.
+
+En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les
+jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des
+chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent
+et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se
+prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des
+rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se
+défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien,
+et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux
+partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun
+voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner
+sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une
+heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes,
+si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir
+justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis,
+celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au
+contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et
+vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne
+prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États
+secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient
+légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise
+ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes,
+contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à empiéter
+les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les autres.
+La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une
+occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une
+discussion.
+
+C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous
+paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit
+littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle
+faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités
+universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse
+toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est
+qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore
+qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des
+divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure
+raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit
+puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme
+les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les
+temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art
+de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle,
+qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans
+les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs
+fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes
+de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son
+discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui
+conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est par là que la
+prose antique et la prose française sont éloquentes, et que des
+dissertations de politique ou des controverses de religion sont
+restées des modèles d'art.
+
+Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut
+atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne
+s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne
+parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour
+lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas
+pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle
+l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui
+est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux:
+gros _squires_ bouffis par le porto et le boeuf, accoutumés à la fin
+du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes
+fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des
+commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine
+ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront
+pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un
+principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées
+qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces
+faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi
+parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de
+style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des
+sentences dont les contemporains sentaient intérieurement la justesse
+et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne faisaient
+que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient
+obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'_Examiner_, qui
+changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du _Drapier_,
+qui fit reculer un gouvernement.
+
+La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais
+avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille
+livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre,
+vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges
+compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant
+qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant
+son langage, et triompha du bon sens et de l'État[24]. «Frères, amis,
+compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est,
+après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus
+grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre
+habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est
+pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme
+chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille
+avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour
+que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à
+l'imprimeur de la vendre au plus bas prix[25].» Vous voyez naître du
+premier coup d'oeil l'inquiétude populaire; c'est ce style qui touche
+les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces détails,
+pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un drapier, et ils
+n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift continue et diffame
+Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne valent pas le huitième de
+leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y a pas besoin de preuves
+pour convaincre le peuple; il suffit de répéter plusieurs fois la même
+injure, d'abonder en exemples sensibles, de frapper ses yeux et ses
+oreilles. Une fois l'imagination prise, il ira criant, se persuadant
+par ses propres cris, intraitable. «Votre paragraphe, dit Swift à ses
+adversaires, rapporte encore ceci, que sir Isaac Newton a rendu compte
+d'un essai fait à la Tour sur le métal de Wood, par quoi il paraissait
+que Wood a rempli à tous égards son traité. Son traité? Avec qui?
+Est-ce avec le Parlement ou avec le peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne
+sont pas eux qui seront les acheteurs? Mais ils le détestent,
+l'abhorrent, comme corrompu, frauduleux; ils la rejettent, sa boue et
+sa drogue[26].» Et un peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne
+fabriquer que quarante mille livres de sa monnaie, à moins _que les
+exigences du commerce n'en demandent davantage_, quoique sa patente
+lui donne pouvoir pour en fabriquer une bien plus grande quantité;--à
+quoi, si je devais répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et
+sa bande de fondeurs et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce
+qu'il n'y ait plus dans le royaume une vieille bouilloire de reste,
+qu'ils en battent avec du vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue
+de la rue, et appellent leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée
+ou liard, nous n'avons pas à nous inquiéter de savoir comment lui et
+sa troupe de complices jugent à propos de s'employer; mais j'espère et
+j'ai confiance que tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien
+déterminés à ne point avoir affaire avec lui ni avec sa
+marchandise[27].» Swift s'emporte, ne répond pas. En effet, c'est la
+meilleure manière de répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut
+mettre en mouvement leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers
+et les fermiers retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings,
+et les bonnes raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie
+qu'ils ont de l'assommer.
+
+Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable
+une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie.
+Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une
+douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les
+approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà
+fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un
+_gentleman_ envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon
+d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon
+lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce
+entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais
+acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul
+mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût
+faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de
+les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me
+rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux,
+je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté l'histoire
+d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un
+morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme échantillon pour
+encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les
+vérifications de M. Wood[28].» Un gros rire éclatait; les bouchers,
+les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur enseignait un
+expédient pratique, proportionné à leur intelligence et à leur état.
+«Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la taverne, offrira
+cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable à quatre,
+menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou prendra les
+marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse. Dans ce cas
+et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le débitant de
+viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à faire que de
+demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en
+monnaie de Wood,--par exemple vingt pence de cette monnaie pour un
+quart d'ale,--et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais
+lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29].» La clameur
+publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et
+paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements
+de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants
+ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet.
+
+Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la
+fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de
+Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de
+supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion
+et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené
+tous les coups. Il faut lire son _Esprit public des Whigs_ contre
+Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain
+que personne n'a égalés. Swift avance régulièrement, ne laissant
+aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de tous ses
+coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le pauvre
+Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les
+géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat est sans
+pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le
+malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait maladroitement
+des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient
+perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se
+hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un
+souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il
+a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif
+que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de
+géographie dans le cabinet d'un _gentleman_, quelques-unes en travers,
+d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].»
+
+Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son _court
+portrait de lord Wharton_. Avec les formules de politesse officielle,
+il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et
+d'une telle hauteur.
+
+ J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa
+ Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est
+ indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux
+ reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la
+ honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de
+ l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui
+ aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux.
+ Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire
+ le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un
+ renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce
+ d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux
+ eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je
+ n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour,
+ chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de
+ recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est
+ probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une
+ circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement
+ éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde,
+ me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends
+ donc ce travail de meilleur coeur, étant sûr de ne point le
+ mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa
+ réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient
+ à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu
+ atteindre.--Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant
+ d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a
+ depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la
+ vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou
+ sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux
+ vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se
+ promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie
+ des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un
+ étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même
+ style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le
+ royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans
+ conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que
+ tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins
+ par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces mensonges
+ étant quelquefois découverts en une heure, souvent en un
+ jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement qu'il
+ vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné, dit aux
+ assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va
+ assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et
+ profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la
+ chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion,
+ athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour
+ concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa
+ règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant
+ d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et
+ de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une
+ promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à
+ une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait
+ en ce moment, qui était de lui procurer une pension.
+ Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue,
+ nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue
+ entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra
+ le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre.
+ En voilà assez pour le portrait de Son Excellence[31].
+
+Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la vérité,
+je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est
+que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût informé
+aussitôt que possible des mérites de Son Excellence. Telles qu'elles
+sont, elles pourront servir de matériaux à toute personne qui aura
+l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son Excellence.» Dans tout
+ce morceau, la voix de Swift est restée calme; pas un muscle de son
+visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de l'oeil, ni geste; il
+parle en statue; mais sa colère croît par la contrainte et brûle
+d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat.
+
+C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme
+de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie
+se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier
+pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour
+confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se
+livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi
+concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne
+vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent
+toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il
+multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure,
+ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift,
+impassible en apparence, mais les muscles contractés, le coeur brûlant
+de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme
+celui-ci[32]:
+
+ Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner
+ contre l'abolition du christianisme dans un moment où tous
+ les partis sont déterminés et unanimes sur ce point.
+ Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité
+ de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis
+ être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je
+ serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me
+ poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans
+ l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit
+ extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper
+ chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être
+ sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et
+ paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la
+ réserve possible et avec une extrême déférence pour cette
+ grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.--Du
+ reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible
+ pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les
+ temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la
+ croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un
+ projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié
+ de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de
+ bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre
+ objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre
+ ayant été depuis quelque temps mis de côté par le
+ consentement général comme tout à fait incompatible avec nos
+ projets actuels de richesse et de pouvoir[33].
+
+Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du
+titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple:
+
+ On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus
+ de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de
+ milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins
+ deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de
+ plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des
+ principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui
+ pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour[34].
+ On représente encore comme un grand avantage pour le public
+ que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de
+ l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour
+ toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés
+ de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience,
+ honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à
+ troubler la paix de l'esprit humain[35].
+
+Puis il conclut en doublant l'insulte:
+
+ Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre
+ le christianisme et les principaux avantages qu'on espère
+ obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de
+ déférence et de soumission pour de plus sages jugements,
+ mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de
+ la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont
+ peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens
+ très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir
+ doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de
+ prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et
+ offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages
+ réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle
+ félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous
+ la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et
+ accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise
+ humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs
+ pareils,--particulièrement quand tout cela peut être fait
+ sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et
+ pour pousser un autre argument de nature semblable: si le
+ christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les
+ puissants raisonneurs, les hommes de profonde science,
+ sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous
+ égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles
+ merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si
+ nous perdions celles des hommes dont le génie, par une
+ pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries
+ et en invectives contre la religion, et qui seraient
+ incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre
+ sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de
+ l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus
+ grande, peut-être la seule source qui lui reste[36]!--Mais
+ voici la plus forte des raisons; celle-là est tout à fait
+ invincible. Il est à craindre que, six mois après l'acte du
+ Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les fonds de la
+ banque et des Indes-Orientales ne tombent au moins de 1 pour
+ 100. Et puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de
+ notre âge n'a jugé à propos d'aventurer pour le salut du
+ christianisme, il n'y a nulle raison de s'exposer à une si
+ grande perte pour le seul plaisir de le détruire[37].
+
+Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un
+coup d'oeil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions
+des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de
+la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il
+est pamphlétaire comme Annibal fut _condottiere_.
+
+[Note 23: «L'absence de foi est un inconvénient qu'il faut cacher
+quand on ne peut le vaincre.--Je me regarde, en qualité de prêtre,
+comme chargé par la Providence de défendre un poste qu'elle m'a
+confié, et de faire déserter autant d'ennemis qu'il est possible.»
+(_Pensées sur la religion._)]
+
+[Note 24: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il fût alors de
+mauvaise foi. On pouvait croire à une escroquerie ministérielle, et
+Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me paraît honnête homme.]
+
+[Note 25: Brethren, friends, countrymen, and fellow-subjects, what
+I intend now to say to you, is, next to your duty to God and the care
+of your salvation, of the greatest concern to you and your children;
+your bread and clothing and every common necessary of life depends
+upon it. Therefore I do most earnestly exhort you, as men, as
+christians, as parents, and as lovers of your country, to read this
+paper with the utmost attention, or get it read to you by others;
+which that you may do at the less expense, I have ordered the printer
+to sell at it the lowest rate.]
+
+[Note 26: Your paragraph relates farther that sir Isaac Newton
+reported an essay taken at the Tower of Wood's metal, by which it
+appears that Wood had in all respects performed his contract. His
+contract! With whom? Was it with the Parliament or people of Ireland?
+Are not they to be purchasers? But they detest, abhor, and reject it
+as corrupt, fraudulent, mingled with dirt and trash.]
+
+[Note 27: His first proposal is that he will be content to coin no
+more (than forty thousand pounds), unless _the exigencies of the trade
+require it_, although his patent empowers him to coin a far greater
+quantity.... To which if I were to answer, it should be thus: let Mr
+Wood and his crew of founders and tinkers coin on, till there is not
+an old kettle left in the kingdom; let them coin old leather,
+tobacco-pipe clay, or the dirt in the street, and call their trumpery
+by what name they please, from a guinea to a farthing; we are not
+under any concern to know how he and his tribe of accomplices think
+fit to employ themselves; but I hope and trust that we are all, to a
+man, fully determined to have nothing to do with him or his ware.]
+
+[Note 28: Your newsletter says that an essay was made of the coin.
+How impudent and insupportable is this! Wood takes care to coin a
+dozen or two halfpence of good metal, sends them to the Tower, and
+they are approved; and these must answer all that he has already
+coined or shall coin for the future. It is true, indeed, that a
+gentleman often sends to my shop for a pattern of stuff. I cut it
+fairly off, and if he likes it, he comes or sends and compares the
+pattern with the whole piece, and probably we come to a bargain. But
+if I were to buy a hundred sheep, and the grazier should bring me one
+single wether fat and well fleeced by way of pattern, and expect the
+same price for the whole hundred, without suffering me to see them
+before he was paid or giving me good security to restore my money for
+those that were lean, or shorn or scabby, I would be none of his
+customers. I have heard of a man who had a mind to sell his house, and
+therefore carried a piece of brick in his pocket, which he showed as a
+pattern to encourage the purchasers; and this is directly the case in
+point with Mr Wood's essay.]
+
+[Note 29: The common soldier, when he goes to the market or ale
+house will offer his money; and if it be refused, he perhaps will
+swagger and hector, and threaten to beat the butcher or alewife, or
+take the goods by force, and throw them the bad half-pence. In this
+and the like cases, the shop-keeper or victualler, or any other
+tradesman, has no more to do than to demand ten times the price of his
+goods, if it is to be paid in Wood's money; for example twenty pence
+of that money for a quart of ale, and so in all things, and never part
+with the goods till he gets the money.]
+
+[Note 30: Upon this rock the author is perpetually splitting, as
+often as he ventures out beyond the narrow bounds of his literature.
+He has a confused remembrance of words since he left the university,
+but has lost half their meaning, and puts them together with no regard
+except to their cadence; as I remember a fellow nailed up maps in a
+gentleman's closet, some sidelong, others upside down, the better to
+adjust them to the pannels.
+
+Voyez aussi dans l'_Examiner_ le pamphlet sur Malborough, désigné sous
+le nom de _Crassus_, et la comparaison de la générosité romaine et de
+la ladrerie anglaise.]
+
+[Note 31: I have had the honour of much conversation with his
+lordship, and am thoroughly convinced how indifferent he is to
+applause and how insensible of reproach.... He is without the sense of
+shame or glory, as some men are without the sense of smelling;
+therefore a good name to him is no more than a precious ointment would
+be to these. Whoever, for the sake of others, were to describe the
+nature of a serpent, a wolf, a crocodile or a fox, must be understood
+to do it without any personal love or hatred for the animals
+themselves. In the same manner his Excellency is one whom I neither
+personally love or hate. I see him at court, at his own house, or
+sometimes at mine, for I have the honour of his visits; and when these
+papers are public, it is odds but he will tell me, as he once did upon
+a like occasion, «that he is damnably mauled,» and then with the
+easiest transition in the world, ask about the weather, or time of the
+day. So that I enter on the work with more cheerfulness, because I am
+sure neither to make him angry, nor any way to hurt his reputation; a
+pitch of happiness and security to which his Excellency has arrived,
+and which no philosopher before him could reach.--Thomas, Earl of
+Wharton, lord lieutenant of Ireland, by the force of a wonderful
+constitution, has some years passed his grand climacterick without any
+visible effects of old age, either on his body or his mind and in
+spite of a continual prostitution to those vices which usually wear
+out both.... Whether he walks or whistles, or swears, or talks bawdy,
+or calls names, he acquits himself in each beyond a templar of three
+years standing. With the same grace and in the same style, he will
+rattle his coachman in the midst of the street, where he is governor
+of the kingdom; and all this is without consequence, because it is his
+character, and what every body expects.... The ends he has gained by
+lying appear to be more owing to the frequency than the art of them,
+his lies being sometimes detected in an hour, often in a day, and
+always in a week.... He swears solemnly he loves and will serve you,
+and your back is no sooner turned, but he tells those about him you
+are a dog and a rascal. He goes constantly to prayers in the forms of
+his place, and will talk bawdy and blasphemy at the chapel door. He is
+a presbyterian in politicks, and an atheist in religion, but he
+chooses at present to whore with a papist. In his commerce with
+mankind, his general rule is to endeavour to impose on their
+understandings, for which he has but a receipt, a composition of lies
+and oaths.... He bears the gallantries of his lady with the
+indifference of a stoick, and thinks them well recompensed by a return
+of children to support his family, without the fatigues of being a
+father.... He was never known to refuse or to keep a promise, as I
+remember he told a lady, but with an exception to the promise he then
+made, which was to get her a pension. Yet he broke even that, and, I
+confess, deceived us both. But here I desire to distinguish between a
+promise and a bargain; for he will be sure to keep the latter, when he
+has the fairest offer.... But here I must desire the reader's pardon,
+if I cannot digest the following facts in so good a manner as I
+intended; because it is thought expedient for some reasons, the world
+should be informed of his Excellency's merits as soon as possible....
+As they are, they may serve for hints to any person who may hereafter
+have a mind to write memoirs of his Excellency's life.]
+
+[Note 32: _Argument contre l'abolition du christianisme._ Il
+s'agit de décrier les whigs, amis des libres penseurs.]
+
+[Note 33: It may perhaps be neither safe nor prudent, to argue
+against the abolishment of christianity, at a juncture, when all
+parties appear so unanimously determined upon the point.... However I
+know not how, whether from the affectation of singularity, or the
+perverseness of human nature, but so it unhappily falls out, that I
+cannot be entirely of this opinion. Nay, though I were sure an order
+were issued for my immediate prosecution by the attorney-general, I
+should still confess, that in the present posture of our affairs, at
+home or abroad, I do not yet see the absolute necessity of extirpating
+the christian religion from among us. This perhaps may appear too
+great a paradox even for our wise and paradoxical age to endure;
+therefore I shall handle it with all tenderness, and with the utmost
+deference to that great and profound majority which is of another
+sentiment.... I hope no reader imagines me so weak as to stand up in
+the defence of real christianity, such as used in primitive times (if
+we may believe the authors of those ages), to have an influence upon
+men's belief and actions. To offer at the restoring of that would
+indeed be a wild project; it would be to dig up foundations; to
+destroy at one blow all the wit, and half the learning of the
+kingdom.... Every candid reader will easily understand my discourse to
+be intended only in defence of nominal christianity; the other having
+been for some time wholly laid aside by general consent, as utterly
+inconsistent with our present schemes of wealth and power.]
+
+[Note 34: It is likewise urged, that there are by computation in
+this kingdom above ten thousand parsons, whose revenues, added to
+those of my lords the bishops, would suffice to maintain at least two
+hundred young gentlemen of wit and pleasure, and freethinking, enemies
+to priestcraft, narrow principles, pedantry, and prejudices, who might
+be an ornament to the court and town.]
+
+[Note 35: It is likewise proposed as a great advantage to the
+publick that if we once discard the system of the Gospel, all religion
+will of course be banished for ever, and consequently along with it,
+those grievous prejudices of education, which under the names of
+virtue, conscience, honour, justice, and the like, are so apt to
+disturb the peace of human minds, and the notions thereof are so hard
+to be eradicated by right reason, or free-thinking.]
+
+[Note 36: I am very sensible how much the gentlemen of wit and
+pleasure are apt to murmur and be shocked at the sight of so many
+daggle-tail parsons, who happen to fall in their way, and offend their
+eyes; but at the same time, those wise reformers do not consider what
+an advantage and felicity it is for great wits to be always provided
+with objects of scorn and contempt, in order to exercise and improve
+their talents, and divert their spleen from falling on each other, or
+on themselves; especially when all this may be done without the least
+imaginable danger to their persons. And to urge another argument of a
+parallel nature: if christianity were once abolished, how could the
+freethinkers, the strong reasoners, and the men of profound learning,
+be able to find another subject so calculated in all points whereon to
+display their abilities? What wonderful productions of wit should we
+be deprived of from those whose genius, by continual practice, hath
+been wholly turned upon raillery and invectives against religion, and
+would, therefore, be never able to shine or distinguish themselves on
+any other subject? We are daily complaining of the great decline of
+wit among us, and would we take away the greatest, perhaps the only
+topic we have left?]
+
+[Note 37: I do very much apprehend that in six months time after
+the act is passed for the extirpation of the Gospel, the Bank and
+East-India stock may fall at least one per cent. And since that is
+fifty more than ever the wisdom of our age thought fit to venture for
+the preservation of christianity, there is no reason why we should
+bear so great a loss, merely for the sake of destroying it.]
+
+
+IV
+
+Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on
+raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée,
+et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace
+dans les amusements.
+
+Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce
+que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il
+s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel
+haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin
+d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec
+de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant,
+toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire
+fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort,
+pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison
+qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui
+ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours
+lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais
+avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je
+prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a
+d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut
+pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en
+plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni
+moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.
+
+Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit
+positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il
+rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie;
+il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les
+subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne
+peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond,
+n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par
+exemple, l'_Art de mentir en politique_ est un traité didactique dont
+le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet
+excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de
+l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il
+suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique,
+le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté
+cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter
+les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies.
+Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique;
+dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le
+quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le
+droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au
+gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une
+académie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc
+un badinage de Pope[38] d'être un pamphlet insidieux contre la
+religion et l'État. Son _Art de couler bas en poésie_[39] a tout l'air
+d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les divisions
+justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une méthode
+extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la
+déraison.
+
+Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner,
+il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le
+lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien
+cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un
+flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des
+considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance
+au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est
+qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces
+vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres
+affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai
+consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve
+qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du
+soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y
+songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant
+passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu
+pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le
+fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou
+ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la
+bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur
+est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il
+habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en
+cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les
+réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve
+qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin,
+impudent parce qu'il diffère de vous sur une question _purement
+spéculative_, c'est là, dans mon humble opinion, un style
+très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge.
+J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été
+assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule
+fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement
+domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être
+si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut
+frauder ses héritiers[41].--Ailleurs, la lugubre plaisanterie
+devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl
+vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de
+l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus
+repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont
+d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane,
+le coeur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital.
+Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend;
+même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à
+Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances
+sont celles d'un maître pour un enfant.--Ni la grâce ni le bonheur
+d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de
+se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43];
+puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient
+plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes
+qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je
+réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures
+humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe.
+Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins
+malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir
+critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures,
+que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].»
+
+Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il
+est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements
+de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne
+peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les
+entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du
+monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours
+consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille
+ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations
+maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes
+où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe
+cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le
+labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la
+blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même,
+et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son
+coeur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne
+peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime,
+et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne
+puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont
+épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin
+généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui
+d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en
+eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs
+mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre
+route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur
+de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus
+à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni
+l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que
+par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des
+odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas
+une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il
+n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des
+sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une
+perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce,
+_Cadénus et Vanessa_, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer
+Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant
+Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que
+Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de
+perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de
+plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné
+quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en
+servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque
+instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il
+impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des
+questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la
+déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe,
+renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les
+sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand
+ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il
+l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la
+beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines
+mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense,
+leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes
+et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les
+dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif,
+par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une
+facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine,
+c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante
+Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose
+en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître
+d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait
+jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en
+faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs
+oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son
+couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder:
+«voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer
+Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la
+traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais
+ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et
+Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il
+compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de
+pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des
+restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de
+patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet
+avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton
+trente-quatrième.--Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu
+plus.--Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes
+années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te
+vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce
+peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].»
+Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de
+couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun
+siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si
+sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort
+de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant
+une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne
+sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et
+lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop
+fine pour être saisie par ces rudes mains.
+
+Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme
+cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie
+artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa
+pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle
+seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni
+d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des
+conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de
+l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce
+naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est
+entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et
+timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne
+lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette
+invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur
+qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la
+_Grande Question débattue_! Il s'agit de peindre l'entrée d'un
+capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et
+l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le
+sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte
+pour voir son habit brodé.
+
+ Les curés sont près de crever d'envie.--«Chère madame, bien
+ sûr, c'est un homme de beau langage;--écoutez seulement
+ comme sa langue mord bien le clergé.»--«Ma foi! madame,
+ dit-il, si vous donnez de tels dîners,--vous ne manquerez
+ jamais de curés, si longtemps que vous viviez.--Je n'ai
+ jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.--Mais le diable
+ serait partout mieux venu qu'eux.--Dieu me damne! ils nous
+ disent de nous corriger et de nous repentir;--mais morbleu!
+ à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.--Sire
+ vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur--que vous ne
+ couliez un regard fripon sur la femme de chambre de
+ madame.--Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main
+ blanche--pour raccommoder votre soutane et repasser votre
+ rabat.--Partout où vous voyez une soutane et une
+ robe,--pariez cent contre un qu'il y a dedans un
+ rustre.--Vos _Eaux-Vides_, vos _Amers_, vos _Platurks_[50],
+ et toute cette drogue,--pardieu! ils ne valent pas cette
+ prise de tabac.--Voulez-vous donner à un gentilhomme une
+ belle éducation?--L'armée est la seule bonne école de toute
+ la nation[51].
+
+Ceci a été _vu_, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont
+personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions
+ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le _Journal d'une
+dame moderne_, l'_Ameublement de l'esprit d'une dame_, et tant
+d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements
+notés au sortir d'un salon. L'_Histoire d'un mariage_ représente un
+doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode;
+n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du
+célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre
+que ses vers _sur sa propre mort_?
+
+ «Comment va le doyen?--Il vit tout juste.--Voilà qu'on lit
+ les prières des mourants.--Il respire à peine.--Le doyen est
+ mort.»--Avant que le glas n'ait commencé,--la nouvelle a
+ parcouru toute la ville.--«Ah! nous devons tous être prêts
+ pour la mort.--Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son
+ héritier?--Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.--Il a
+ tout légué au public.--Au public? Voilà un
+ caprice.--Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?--Pure
+ envie, avarice, orgueil.--Il a donné tout; mais il est mort
+ auparavant.--Est-ce que dans toute la nation le doyen
+ n'avait pas--quelque ami méritant, quelque parent
+ pauvre?--Si disposé à faire du bien aux étrangers!--oubliant
+ ceux qui sont sa chair et son sang!...»--Les dames mes
+ amies, dont le tendre coeur--a mieux appris à jouer un
+ rôle,--reçoivent la nouvelle avec une grimace
+ d'affligées:--«Le doyen est mort (pardon, quel est
+ l'atout?).--Alors que Dieu ait pitié de son âme!--(Mesdames,
+ je risque la vole.)--On dit qu'il y aura six doyens pour
+ tenir le poêle.--(Je voudrais bien savoir à quel roi faire
+ invite.)--Madame, votre mari assistera-t-il--aux funérailles
+ d'un si bon ami?--Non madame, c'est une vue trop triste,--et
+ puis il est engagé demain soir.--Milady Club trouverait
+ mauvais--s'il manquait à son quadrille.--Il aimait le doyen
+ (j'ouvre les coeurs),--mais les meilleurs amis, comme on
+ dit, doivent se séparer.--Son heure était venue, il avait
+ fini sa carrière,--j'espère qu'il est dans un monde
+ meilleur....»--Le pauvre Pope sera triste un mois, et
+ Gay--une semaine, et Arbuthnot un jour[52]
+
+Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte,
+celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu
+de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore,
+il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris
+de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les
+couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats
+morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent
+pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis
+toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet
+emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine
+travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir
+qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne
+à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous
+étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des
+claqueurs et des figurants.
+
+Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont
+laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les
+graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on
+ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour
+indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces
+extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il
+faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la
+poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y
+roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les
+passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et
+agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il
+y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez
+les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du
+scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une
+fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est
+si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on
+finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient
+leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour;
+Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche
+qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et
+ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le
+comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale
+joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud,
+commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à
+cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions
+corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans
+son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on
+prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements
+de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on
+aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions
+bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les
+magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au
+contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il
+ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il
+n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le
+cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54],
+il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il
+décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des
+murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours
+le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre;
+c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez
+qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique
+l'exécration et le dégoût.
+
+[Note 38: _La Boucle de cheveux enlevée._]
+
+[Note 39: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.]
+
+[Note 40: My first prediction is but a trifle; yet I will mention
+it to show how ignorant those sottish pretenders to astrology are in
+their own concerns. It relates to Partridge the almanack-maker. I have
+consulted the star of his nativity by my own rules and find he will
+infallibly die upon the 29th March next, about eleven at night of a
+raging fever; therefore I advise him to consider of it, and settle his
+affairs in time.]
+
+[Note 41: To call a man a fool and villain, and an impudent
+fellow, only for differing from him in a point merely speculative, is,
+in my humble opinion, a very improper style for a person of his
+education. I will appeal to Mr Partridge himself, whether it be
+probable I could have been so indiscreet, to begin my prediction, with
+the only falsehood that ever was pretended to be in them, and this in
+an affair at home?]
+
+[Note 42: _Letter to a very young lady._]
+
+[Note 43: That ridiculous passion which has no being but in
+playbooks and romances.]
+
+[Note 44: I never yet knew a tolerable woman to be fond of her
+sex.... your sex employ more thought, memory and application to be
+fools than would serve to make them wise and useful.... When I reflect
+on this, I cannot conceive you to be human creatures, but a sort of
+species hardly a degree above a monkey; who has more diverting tricks
+than any of you, is an animal less mischievous and expensive, might in
+time be a tolerable critick in velvet and brocade, and, for aught I
+know, would equally become them.]
+
+[Note 45:
+
+ His talk was now of tithes and dues;
+ He smok'd his pipe and read the news....
+ Against dissenters would repine,
+ And stood up firm for right divine.]
+
+[Note 46:
+
+ And all their conduct would be try'd
+ By her, as an unerring guide.
+ Offending daughters oft would hear
+ Vanessa's praise rung in their ear.
+ Miss Betty, when she does a fault,
+ Lets fall her knife or spills the salt,
+ Will then by her mother be chid:
+ «'Tis what Vanessa never did!»]
+
+[Note 47:
+
+ He now could praise, esteem, approve,
+ But understood not what was love.]
+
+[Note 48:
+
+ Stella, this day is thirty-four
+ (We sha'n't dispute a year or more).
+ However, Stella, be not troubled,
+ Although thy size and years are doubled,
+ Since first I saw thee at sixteen,
+ The brightest virgin on the green;
+ So little is thy form declin'd,
+ Made up so largely in thy mind.]
+
+[Note 49:
+
+ O, would it please the Gods to split
+ Thy beauty, size, years and wit!
+ No age could furnish out a pair
+ Of nymphes so graceful, wise, and fair.]
+
+[Note 50: Ovide, Homère, Plutarque.]
+
+[Note 51:
+
+ The parsons for envy are ready to burst;
+ The servants amazed are scarce ever able
+ To keep off their eyes, as they wait at the table;
+ And Molly and I have thrust in our nose
+ To peep at the captain in all his fine clothes;
+ Dear madam, be sure he's a fine spoken man,
+ Do but hear on the clergy how glib his tongue ran;
+ 'And madam,' says he, 'if such dinners you give,
+ You'll never want parsons as long as you live;
+ I ne'er knew a parson without a good nose.
+ But the devil's as welcome wherever he goes;
+ G--d--me, they bid us reform and repent,
+ But, z--s, by their looks they never keep lent;
+ Mister curate, for all your grave looks, I'm afraid
+ You cast a sheep's eye on her ladyship's maid;
+ I wish she would lend you her pretty white hand
+ In mending your cassock, and smoothing your band;
+ (For the dean was so shabby, and looked like a ninny,
+ That the captain supposed he was curate to Jenny.)
+ Whenever you see a cassock and gown,
+ A hundred to one but it covers a clown;
+ Observe how a parson comes into a room,
+ G--d--me, he hobbles as bad as my groom;
+ A scholar, when just from his college broke loose,
+ Can hardly tell how to cry _bo_ to a goose;
+ Your _Noveds_, and _Bluturks_, and _Omurs_, and stuff,
+ By G--, they don't signify this pinch of snuff;
+ To give a young gentleman right education,
+ The army's the only good school of the nation.]
+
+[Note 52:
+
+ How is the dean? he's just alive.
+ Now the departing prayer is read;
+ He hardly breathes. The dean is dead.
+ Before the passing-bell begun,
+ The news through half the town has run;
+ Oh! may we all for death prepare!
+ What has he left? and who's his heir?
+ I know no more than what the news is;
+ 'Tis all bequeath'd to public uses.
+ To public uses! there's a whim!
+ What had the public done for him?
+ Mere envy, avarice, and pride:
+ He gave it all--but first he died.
+ And had the dean in all the nation
+ No worthy friend, no poor relation?
+ So ready to do strangers good,
+ Forgetting his own flesh and blood!
+ Poor Pope will grieve a month, and Gay
+ A week, and Arbuthnot a day....
+ My female friends, whose tender hearts
+ Have better learned to act their parts,
+ Receive the news in doleful dumps:
+ 'The dean is dead (pray, what is trumps?)
+ Then, Lord, have mercy on his soul!
+ (Ladies, I'll venture for the vole.)
+ Six deans, they say, must bear the pall.
+ (I wish I knew what king to call.)
+ Madam, your husband will attend
+ The funeral of so good a friend?
+ No, madam, 'tis a shocking sight;
+ And he's engaged to-morrow night:
+ My Lady Club will take it ill,
+ If he should fail her at quadrille.
+ He loved the dean--(I lead a heart)
+ But dearest friends, they say, must part.
+ His time was come, he ran his race;
+ We hope he's in a better place.']
+
+[Note 53: _The ladies dressing-room._]
+
+[Note 54: _Strephon and Chloe._]
+
+[Note 55: _A Love-poem from a Physician._]
+
+[Note 56: _The Progress of Beauty._]
+
+[Note 57: _The Problem._ Lire surtout _Examination of certain
+abuses_.]
+
+
+V
+
+Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le _Conte du Tonneau_, au
+milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et
+de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science
+et de toute vérité.
+
+De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre;
+mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son
+attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions
+de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre,
+Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit[58], les
+avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois
+frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un
+nombre raisonnable de géants et de dragons[59].» Malheureusement,
+étant venus à la ville, ils en prirent les moeurs, devinrent amoureux
+de plusieurs grandes dames à la mode, la duchesse _of Money_, milady
+_Great-Titles_, la comtesse _of Pride_, et, pour gagner leurs faveurs,
+se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des
+dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une
+secte s'était établie, posant en principe que le monde était une
+garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un
+pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet
+couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque, et il
+n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.» De
+même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un
+manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir
+la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de
+l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne
+la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si
+certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain
+endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de
+linon et de satin noir se nomme un évêque[60].»--Ils prouvaient aussi
+que le vêtement est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est en lui
+que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi nos
+trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent
+très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux noeuds
+d'épaule (_shoulder-knots_), et le testament de leur père leur
+défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs
+habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se
+trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un
+expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament
+qui fasse mention, _totidem verbis_, des noeuds d'épaule; mais j'ose
+conjecturer que nous les y trouverons inclus, _totidem syllabis_.
+Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur
+la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament.
+«Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire
+reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car
+quoique nous ne puissions les trouver _totidem verbis_ ni _totidem
+syllabis_, j'ose promettre que nous les découvrirons _tertio modo_, ou
+_totidem litteris_. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus
+ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot:
+_shoulder_; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce
+miracle qu'un K fut introuvable. C'était-là une grosse difficulté.
+Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la
+main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K était une
+lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et qu'on ne
+rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute difficulté
+s'évanouit; les noeuds d'épaule furent prouvés clairement être
+d'institution paternelle, _jure paterno_, et nos trois gentilshommes
+s'étalèrent avec des noeuds d'épaule aussi grands et aussi pimpants
+que personne[61].» D'autres interprétations admirent les galons d'or,
+et un codicille ajouté autorisa les doublures de satin couleur de
+flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un comédien, payé par la
+corporation des passementiers, joua son rôle dans une comédie nouvelle
+tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les
+mit par cela même à la mode. Là-dessus, les frères, consultant le
+testament de leur père, trouvèrent à leur grand étonnement, ces
+paroles: _Item_, j'enjoins et ordonne à mesdits trois fils de ne
+porter aucune espèce de _frange d'argent_ autour de leurs susdits
+habits.--Cependant, après une pause, le frère, si souvent mentionné
+pour son érudition et très-versé dans la critique, déclara avoir
+trouvé, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot
+_frange_ écrit dans ce testament signifie aussi manche à balai, et
+devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frères
+ne goûta pas cela à cause de cette épithète _d'argent_, qui, dans son
+humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, être
+raisonnablement appliquée à un manche à balai; mais on lui répliqua
+que cette épithète devait être prise dans le sens mythologique et
+allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur
+père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai sur leurs
+habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur
+quoi il fut arrêté court, comme parlant irrévérencieusement d'un
+mystère, lequel certainement était très-utile et plein de sens, mais
+ne devait pas être trop curieusement sondé ni soumis à un raisonnement
+trop minutieux[62].» À la fin, le frère scolastique s'ennuie de
+chercher des distinctions, met le vieux testament dans une boîte bien
+fermée, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis,
+ayant attrapé un héritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frères,
+traités en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament,
+et recommencent à comprendre la volonté de leur père; Martin,
+l'anglican, pour réduire son habit à la simplicité primitive, découd
+point par point les galons ajustés dans les temps d'erreur, et garde
+même quelques broderies par bon sens, plutôt que de déchirer l'étoffe.
+Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en
+loques, envieux de plus contre Martin, et à moitié fou. Il entre alors
+dans la secte des éolistes ou inspirés, admirateurs du vent; lesquels
+prétendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est céleste, et contient
+toute science.
+
+ Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle
+ les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le
+ syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la
+ science n'est que des mots; _ergo_ la science n'est que du
+ vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le
+ boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par
+ ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes
+ affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de
+ la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent
+ plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux
+ autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un
+ soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin,
+ expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres
+ jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et
+ pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps
+ d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin
+ de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie
+ de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les
+ rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus
+ vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture,
+ à mesure qu'ils passaient[63].
+
+Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et
+de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane?
+Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre?
+Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec
+la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver
+à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur
+délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer
+la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument
+libérateur.
+
+La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions
+dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants
+modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le
+livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres
+appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures
+violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il
+se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables
+découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «_Tom
+Pouce_[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce
+profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et
+développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.--_Whittington
+et son chat_ est une oeuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi,
+contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et
+les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone,
+contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier
+«une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois,
+une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles,
+un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux
+points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les
+lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables
+traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre
+les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à
+leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus
+cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont
+désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute
+sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si
+transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de
+goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi
+Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à
+grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les
+savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de
+retrancher de leurs oeuvres les branches mortes et superflues.
+Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie
+suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs
+vignes, en remarquant que lorsqu'un _âne_ en avait brouté quelqu'une,
+elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote,
+précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et
+presque _in terminis_; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques
+d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut
+trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la
+Libye, il y a des _ânes_ avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes
+arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est
+inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui
+est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa
+pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne
+laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité
+médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs,
+lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu
+abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier
+cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de
+grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds
+philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la
+source de tout le génie humain et de toutes les institutions de
+l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les
+_gentlemen_ de Bedlam, et une commission chargée de les trier
+trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de
+remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans
+l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui
+jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre
+sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires
+inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en
+Flandre avec les autres.--En voici un second qui prend gravement les
+dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue
+intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle
+beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de
+Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et
+rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces
+perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de
+la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand
+nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette
+réforme rendrait au monde.--Moi-même, l'auteur de ces admirables
+vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les
+imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont
+merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme
+je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis
+et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me
+veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement
+de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre
+semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le
+malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel
+sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger
+le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est
+sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la
+démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son
+mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses
+élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste,
+qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les
+cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de
+l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour
+les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est
+de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit
+d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et
+le dégoût.
+
+S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de
+montrer la perversité humaine: le coeur nous est plus intime que la
+raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la
+méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le _Conte
+du Tonneau_ que dans _Gulliver_.
+
+Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre;
+l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable
+dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme
+ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et
+bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul
+sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul
+accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le
+vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une
+supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle
+amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui,
+imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage,
+aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son
+plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement
+solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et
+statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant
+la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas
+d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport
+et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture
+chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois
+ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si
+strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de
+plus exact ni de plus limité.
+
+Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos
+passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou
+comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque
+le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible?
+Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une
+fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime,
+délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un
+pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les
+frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de
+nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est
+la seule cause de notre vénération ou de notre amour.
+
+La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez
+les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est
+jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la
+paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du
+législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on
+choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à
+les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de
+corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les
+vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles.
+Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de
+chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est
+juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou
+clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places,
+et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés
+avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en oeuvre de tous
+les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé
+que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette
+humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme,
+est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il
+choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À
+Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur
+le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre
+autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses
+nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le
+parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue
+l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre
+justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la
+vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien
+l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères
+sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver
+la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner
+ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette
+fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point
+rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande
+espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été
+empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa
+vie; _mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le
+fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais
+recommencer sans un ordre spécial_[69].»
+
+Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des
+moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et
+l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa
+laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus
+intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous
+affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons
+de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il
+faut découvrir le _yahou_ sous l'homme. Quel spectacle!
+
+ Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la
+ même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était
+ singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines
+ étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé,
+ d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres
+ et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur
+ le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste
+ du corps était nu[70],... de sorte que je pus voir leur
+ peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des
+ arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient
+ aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes
+ étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les
+ femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais
+ non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une
+ sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds
+ de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient
+ presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais
+ jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse
+ conçu naturellement une si forte antipathie[71].
+
+Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos
+instincts. Ils se haïssent les uns les autres, et se déchirent de
+leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà la
+source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte, quoiqu'ils
+ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils s'étranglent
+ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de nos guerres.
+Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans leurs
+chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on les
+leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent tout
+indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de
+préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou
+crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité.
+Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent
+jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant,
+puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà
+le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus
+méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont
+l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les
+yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense
+un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une
+brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande
+viennent en corps décharger sur lui leurs excréments de la tête aux
+pieds[72];» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore donne-t-il la
+préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre misérable
+raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le roi de
+Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race d'odieuse
+petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la surface
+de la terre[73].»
+
+Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la
+malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son
+désespoir et de son génie[74]. Je le traduis presque tout entier; il
+le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil.
+
+ C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans
+ cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de
+ voir les rues, les routes et les portes des cabanes
+ couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six
+ enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur
+ pour avoir l'aumône.... Tous les partis conviennent, je
+ pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui
+ dans le déplorable état de ce royaume un très-grand fardeau
+ de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un
+ moyen honorable, aisé, peu coûteux de transformer ces
+ enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si
+ grand service au public, qu'il mériterait une statue comme
+ sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer mon
+ idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre
+ objection[75].
+
+Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur.
+
+ Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à
+ Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien
+ portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture
+ tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou
+ bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne
+ puisse servir également en fricassée ou en ragoût.
+
+ Je prie donc humblement le public de considérer que des cent
+ vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour
+ la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des
+ mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un
+ an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de
+ fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie
+ de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à
+ les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant
+ ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille
+ dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat
+ très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre ou de
+ sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour,
+ particulièrement en hiver.
+
+ J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa
+ naissance peut en un an, s'il est passablement nourri,
+ atteindre vingt-huit livres.
+
+ J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de
+ mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_,
+ journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont
+ d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je
+ crois que nul _gentleman_ ne se plaindra de donner 10
+ shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui
+ fournira au moins quatre plats d'excellente viande
+ nutritive.
+
+ Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le
+ demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau
+ convenablement préparée fera des gants admirables pour les
+ dames et des bottes d'été pour les _gentlemen_ élégants.
+
+ Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des
+ abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les
+ bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera
+ pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants
+ vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du
+ couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir.
+
+ Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et
+ visibles aussi bien que de la plus haute
+ importance.--Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre
+ de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés,
+ puisqu'ils sont les principaux producteurs de la
+ nation.--Secondement, comme l'entretien de cent mille
+ enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins
+ de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la
+ nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre
+ le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous
+ les _gentlemen_ de fortune qui ont quelque délicatesse dans
+ le goût. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit
+ étant uniquement de notre crû et de nos
+ manufactures.--Troisièmement, ce serait un grand
+ encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont
+ encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et
+ pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des
+ mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un
+ établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi
+ en quelque sorte par le public lui-même.--On pourrait
+ énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition
+ de quelques milliers de pièces pour notre exportation de
+ boeuf en baril, l'expédition plus abondante de chair de
+ porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons
+ jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses
+ par amour de la brièveté.
+
+ Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de
+ ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou
+ estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions
+ pour trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau
+ aussi pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci,
+ parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et
+ pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine,
+ aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant
+ aux jeunes journaliers, leur état donne des espérances
+ pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par
+ conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement
+ que si en quelques occasions on les loue par hasard comme
+ manoeuvres, ils n'ont pas la force d'achever leur travail.
+ De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent
+ heureusement délivrés de tous les maux à venir[76].
+
+Et il finit par cette ironie de cannibale:
+
+ Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le
+ moindre intérêt personnel à l'accomplissement de cette
+ oeuvre salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public
+ de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont, par cet expédient,
+ je puisse espérer tirer un sou, mon plus jeune ayant neuf
+ ans et ma femme ayant passé l'âge de devenir grosse[77].
+
+On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par
+exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprès de
+cette tranquille dissertation.
+
+Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge
+classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses
+parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré,
+ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette
+énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du
+succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que
+la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du
+pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe
+intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la
+clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations
+qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie
+pratique; trop supérieur pour embrasser de coeur une secte religieuse
+ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes
+doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges
+sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et
+ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans
+s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, _condottiere_
+contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la
+beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature,
+qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la
+science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de
+modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par
+l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de
+Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le
+caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif
+et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible,
+d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de
+mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui
+a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison.
+Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou
+écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de
+juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poëte, il a
+inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive
+des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée
+le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la
+peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du
+grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que
+nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée
+réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un
+rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante comme un conte,
+avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête
+d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort d'un tel
+spectacle le coeur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit
+qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes ajouteront:
+«Surtout lorsqu'il brûle.»
+
+[Note 58: La vérité chrétienne.]
+
+[Note 59: Persécutions et combats de l'Église primitive.]
+
+[Note 60: They held the universe to be a large suit of clothes,
+which invests every thing: that the earth is invested by the air; the
+air is invested by the stars, and the stars are invested by the primum
+mobile.... What is that which some call land, but a fine coat laced
+with green? Or the sea but a waistcoat of water-tabby?... You will
+find how curious journeyman nature has been to trim up vegetable
+beans. Observe how sparkish a periwig adorns the head of the beech,
+and what a fine doublet of white satin is worn by the birch.... Is not
+religion a cloak, honesty a pair of shoes worn out in the dirt,
+self-love a surtout, vanity a shirt, and conscience a pair of
+breeches, which, though a cover for lewdness as well as nastiness, is
+easily slipt down for the service of both?... If certain ermines and
+furs be placed in a certain position, we style them a judge; and so an
+apt conjunction of lawn and black satin, we entitle a bishop.]
+
+[Note 61: In this unhappy case they went immediately to consult
+their father's will, read it over and over, but not a word of a
+Shoulder-Knot.... After much thought, one of the brothers who happened
+to be more book-learned than the other two, said he had found an
+expedient. «It is true, said he, there is nothing in this will,
+_totidem verbis_, making mention of Shoulder-Knot; but I dare
+conjecture we may find them inclusive, or _totidem syllabis_.--This
+distinction was immediately approved by all; and so they fell again to
+examine; but their evil star had so directed the matter that the first
+syllable was not to be found in the whole writings. Upon which
+disappointment, he, who found the former evasion, took heart and said:
+Brothers, there is yet hopes, for though we cannot find them _totidem
+verbis_, nor _totidem syllabis_, I dare engage we shall make them out
+_tertio modo_, or _totidem litteris_. This discovery was also highly
+commended; upon which they fell once more to the scrutiny, and picked
+out SHOULDER; when the same planet, enemy to their repose, had
+wonderfully contrived that a K was not to be found. Here was a weighty
+difficulty; but the distinguishing brother, now his hand was in,
+proved by a very good argument that K was a modern illegitimate
+letter; unknown to the learned ages, nor any where to be found in
+ancient manuscripts.... Upon which all difficulty vanished;
+shoulder-knots were made clearly out to be _jure paterno_, and our
+three gentlemen swaggered with as large and flaunting ones as the
+best.]
+
+[Note 62: Next winter a player hired for the purpose by the
+corporation of fringe-makers, acted his part in a new comedy all
+covered with silver fringe, and according to the laudable custom gave
+rise to that fashion. Upon which the brothers consulting their
+father's will, to their great astonishment found these words. «Item, I
+charge and command my said three sons to wear no sort of silver fringe
+upon or about their said coat.» However, after some pause the brother
+so often mentioned for his erudition, who was well skilled in
+criticisms, had found in a certain author, which he said would be
+nameless, that the same word which in the will is called _fringe_ does
+also signify a _broomstick_ and doubtless ought to have the same
+interpretation in this paragraph. This another of the brothers
+disliked, because of that epithet _silver_ which could not, he humbly
+conceived, in propriety of speech, be reasonably applied to a
+broom-stick; but it was replied upon him that this epithet was
+understood in a mythological and allegorical sense. However, he
+objected again why their father should forbid them to wear a
+broom-stick on their coats, a caution that seemed unnatural and
+impertinent; upon which, he was taken up short, as one that spoke
+irreverently of a mystery, which doubtless was very useful and
+significant, but ought not to be over-curiously pried into, or nicely
+reasoned upon.]
+
+[Note 63: Allusions aux assemblées des puritains, à leur
+prononciation nasale, etc.
+
+First, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men
+up; and secondly they proved it by the following syllogism: words are
+but wind; and learning is nothing but words; ergo learning is nothing
+but wind.--.... This, when blown up to its perfection, ought not to be
+covetously hoarded up, stifled, or hid under a bushel, but freely
+communicated to mankind. Upon these reasons and others of equal
+weight, the wise æolists affirm the gift of _belching_ to be the
+noblest act of a rational.... creature.... At certain seasons of the
+year you might behold the priests among them in vast number.... linked
+together in a circular chain, with every man a pair of bellows applied
+to his neighbour's breech, by which they blew each other to the shape
+and size of a tun; and for that reason with great propriety of speech
+did usually call their bodies their vessels.... and to render these
+yet more compleat, because the breath of man's life is in his
+nostrils, therefore the choicest, most edifying, and most enlivening
+belches were very wisely conveyed through that vehicle, to give them a
+tincture as they passed.]
+
+[Note 64: Petit livre à l'usage des enfants, ainsi que
+_Whittington et son chat_, nommé plus loin.]
+
+[Note 65: The types are so apposite and the applications so
+necessary and natural, that it is not easy to conceive how any reader
+of a modern age or taste, could overlook them.... For first: Pausanias
+is of an opinion that the perfection of writing correct was entirely
+owing to the institution of criticks; and that he can possibly mean no
+other than the true critick is, I think, manifest from the following
+description. He says they were a race of men, who delighted to nibble
+at the superfluities and excrescencies of books, which the learned at
+length observing took warning, of their own accord, to lop the
+luxuriant, the rotten, the dead, the sapless, and the overgrown
+branches from their works. But now all this he cunningly shades under
+the following allegory: that the Nauplians in Argos learned the art of
+pruning their vines, by observing that when an _ass_ had browsed upon
+one of them, it thrived the better and bore fairer fruits.]
+
+[Note 66: Herodotus holding the same hieroglyph speaks much
+plainer and almost _in terminis_; he has been so bold as to tax the
+true criticks of ignorance and malice, telling us openly (for I think
+nothing can be plainer), that in the western part of Libya there were
+_asses_ with horns.]
+
+[Note 67: Les descriptions qui suivent sont telles que je n'ose
+les traduire.]
+
+[Note 68: Is any student tearing his straw in piece-meal, swearing
+and blaspheming, biting his grate, foaming at the mouth, and emptying
+his piss-pot in the spectator's faces? Let the right worshipfull
+commissioners of inspection give him a regiment of dragoons, and send
+him into Flanders among the rest.... You will find a third taking
+gravely the dimensions of his kennel; a person of foresight and
+insight, though kept quite in the dark.... He walks duly in one
+pace.... talks much of hard times and taxes and the whore of Babylon,
+bars up the wooden window of his cell constantly at eight o'clock,
+dreams of fire.... Now what a figure would all those acquirements make
+if the owner were sent into the city among his brethren!... Accost the
+hole of another kennel (first stopping your nose), you will behold a
+surly, gloomy, nasty, slovenly mortal, raking in his own dung, and
+dabbling in his urine; the best parts of his diet is the reversion of
+his own ordure, which, expiring into steams, whirls perpetually about,
+and at last reinfunds. His complexion is of a dirty yellow, with a
+thin scattered beard, exactly agreeable to that of his diet upon its
+first declination; like other insects who having their birth and
+education in a excrement, from thence borrow their colour and their
+smell.... Now is it not amazing the society of Warwick-lane should
+have no more concern for the recovery of so useful a member?... I
+shall not descend so minutely, as to insist upon the vast number of
+_beaux_, _fiddlers_, _poets_, and _politicians_, that the world might
+recover by such a reformation.... Even I myself, the author of these
+momentous truths, am a person whose imaginations are hard-mouthed, and
+exceedingly disposed to run away with his reason, which I have
+observed from long experience to be a very light rider, and easily
+shaken off; upon which account my friends will never trust me alone,
+without a solemn promise to vent my speculations in this or the like
+manner, for the universal benefit of mankind.]
+
+[Note 69: When the king has a mind to put any of his nobles to
+death in a gentle, indulgent manner, he commands the floor to be
+strewed with a certain brown powder of a deadly composition, which
+being licked up, infallibly kills him in twenty-four hours. But in
+justice to this prince's great clemency and the care he has of his
+subjects' lives (wherein it were much to be wished that the monarchs
+of Europe would imitate him) it must be mentioned for his honour that
+strict orders are given to have the infected parts of the floor well
+washed after every such execution.... I myself heard him give
+directions that one of his pages should be whipped, whose turn it was
+to give notice about washing the floor after an execution, but who
+maliciously had omitted it; by which neglect, a young lord of great
+hopes coming to an audience, was unfortunately poisoned, although the
+prince at that time had no design against his life. But this good
+prince was so gracious as to forgive the poor page his whipping, upon
+promise that he would do so no more, without special orders.]
+
+[Note 70: Je suis forcé de supprimer plusieurs traits.]
+
+[Note 71: At last I beheld several animals in a field, and one or
+two of the same kind sitting in trees. Their shape was very singular
+and deformed.... Their heads and breasts were covered with a thick
+hair, some frizzled, and others lank. They had beards like goats, and
+a long ridge of hair behind their back, and the forepart of their legs
+and feet. But the rest of the body was bare so that I might see their
+skins, which were of a brown buff colour. They had no tails, nor any
+hair at all on their buttocks, except about the anus.... They climbed
+high trees as nimbly as a squirrel, for they had strong extended claws
+before and behind, terminated in sharp points and hooked.... The
+females had long lank hair on their head but none on their faces, nor
+any thing more than a sort of down on the rest of their bodies, except
+about the anus and pudenda. The dugs hung between their forefeet, and
+often reached almost to the ground as they walked.... Upon the whole I
+never beheld in all my travels so disagreeable an animal, or one
+against which I naturally conceived so great an antipathy.]
+
+[Note 72: In most herds there was a sort of ruling yahoo, who was
+always more deformed in body and mischievous in disposition than any
+of the rest; this leader had usually a favourite as like himself as he
+could get, whose employment was to lick his master's feet and
+posteriors, and drive the female yahoos to his kennel; for which he
+was now and then rewarded with a piece of ass flesh.... He usually
+continues in office till a worse can be found; but the very moment he
+is discarded, his successor, at the head of all the yahoos in that
+district, male and female, come in a body and discharge their
+excrements upon him from head to foot.]
+
+[Note 73: I cannot but conclude the bulk of your natives to be the
+most pernicious race of little odious vermin, that nature ever
+suffered to crawl upon the surface of the earth.]
+
+[Note 74: «Proposition modeste pour empêcher que les enfants des
+pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur
+pays, et pour les rendre utiles au public.» 1729.--Swift devint fou
+quelques années après.]
+
+[Note 75: It is a melancholy object to those who walk through this
+great town, or travel in the country, when they see the streets, the
+roads, and cabin-doors, crowded with beggars of the female sex,
+followed by three, four, or six children, all in rags, and importuning
+every passenger for an alms.... I think it is agreed by all parties
+that this prodigious number of children.... is in the present
+deplorable state of the kingdom, a very great additional grievance;
+and therefore, whosoever could find out a fair, cheap and easy method
+of making these children sound, easy members of the Commonwealth,
+would deserve so well of the public, as to have his statue set up for
+a preserver of the nation.... I shall now, therefore, humbly propose
+my own thoughts; which I hope will not be liable to the least
+objection.]
+
+[Note 76: I have been assured by a very knowing American of my
+acquaintance in London, that a young healthy child, well nursed, is,
+at a year old, a most delicious, nourishing, and wholesome food,
+whether stewed, roasted, baked, or boiled; and I make no doubt that it
+will equally serve in a fricassee or a ragout.
+
+I do therefore humbly offer it to public consideration that of the
+hundred and twenty thousand children already computed, twenty thousand
+may be reserved for breed, whereof one-fourth part to be males....
+that the remaining hundred thousand may, at a year old, be offered in
+sale to the persons of quality and fortune through the kingdom; always
+advising the mother to let them suck plentifully in the last month, so
+as to render them plump and fat for good tables. A child will make two
+dishes at an entertainment for friends, and when the family dines
+alone, the fore or hind quarter will make a reasonable dish, and
+seasoned with a little pepper or salt, will be very good boiled on the
+fourth day, especially in winter.
+
+I have reckoned, upon a medium, that a child just born will weigh
+twelve pounds, and in a solar year, if tolerably nursed, will increase
+to twenty-eight pounds.
+
+I have already computed the charge of nursing a beggar's child (in
+which list I reckon all cottagers, labourers, and four-fifths of the
+farmers), to be about two shillings per annum, rags included; and I
+believe no gentleman would repine to give ten shillings for the
+carcass of a good fat child, which, as I have said, will make four
+dishes of excellent nutritive meat.
+
+Those who are more thrifty (as I must confess the times require), may
+flay the carcass: the skin of which, artificially dressed, will make
+admirable gloves for ladies, and summer boots for fine gentlemen.--As
+to our city of Dublin, shambles may be appointed for this purpose, in
+the most convenient parts of it; and butchers we may be assured will
+not be wanting; although I rather recommend buying the children alive,
+then dressing them hot from the knife, as we do roasted pigs....
+
+I think the advantages by the proposals which I have made are obvious
+and many, as well as of the highest importance. For first, as I have
+already observed, it would greatly lessen the number of papists, with
+whom we are yearly overrun, being the principal breeders of the
+nation, as well as our most dangerous enemies.... Thirdly, whereas the
+maintenance of a hundred thousand children, from two years old and
+upwards, cannot be computed at less than ten shillings a piece per
+annum, the nation's stock will be thereby increased fifty thousand
+pounds per annum, beside the profit of a new dish introduced to the
+tables of all gentlemen of fortune in the kingdom, who have any
+refinement in taste. And all the money will circulate among ourselves,
+the goods being entirely of our own growth and manufacture....
+Sixthly, this would be a great inducement to marriage, which all wise
+nations have either encouraged by rewards or enforced by laws and
+penalties. It would increase the care and tenderness of mothers toward
+their children, when they were sure of a settlement for life to the
+poor babes, provided in some sort by the public, to their annual
+profit or expense.... Many other advantages might be enumerated, for
+instance, the addition of some thousand carcasses in our exportation
+of barrelled beef; the propagation of swine's flesh, and improvement
+in the art of making good bacon.... But this, and many others, I omit,
+being studious of brevity.
+
+Some persons of desponding spirit are in great concern about that vast
+number of poor people who are aged, diseased, or maimed; and I have
+been desired to employ my thoughts, what course may be taken to ease
+the nation of so grievous an encumbrance. But I am not in the least
+pain upon that matter, because it is very well known, that they are
+every day dying and rotting by cold and famine and filth and vermin,
+as fast as can be reasonably expected. And as to the young labourers,
+they are now in almost as hopeful a condition; they cannot get work,
+and consequently pine away for want of nourishment to a degree, that,
+if at any time they are accidentally hired to common labour, they have
+not strength to perform it. And thus the country and themselves are
+happily delivered from the evils to come.]
+
+[Note 77: I profess in the sincerity of my heart that I have not
+the least personal interest in endeavouring to promote this necessary
+work, having no other motive than the public good of my country, by
+advancing our trade, providing for infants, relieving the poor, and
+giving some pleasure to the rich. I have no children by which I can
+propose to get a single penny; the youngest being nine years old, and
+my wife past child-bearing.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Les romanciers.
+
+ I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
+ diffère des autres.
+
+ II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
+ rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
+ anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
+ procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
+ caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
+ volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
+ méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
+ finale.
+
+ III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
+ siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
+ études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
+ Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
+ deux classes de romans.
+
+ IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
+ de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
+ minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
+ -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
+ Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Le caractère despotique
+ et insociable en Angleterre. -- Lovelace. -- Le caractère
+ orgueilleux et militant en Angleterre. -- Clarisse. -- Son
+ énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa pédanterie, ses
+ scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- Inconvénients des
+ héros automates et édifiants. -- Richardson sermonnaire. --
+ Ses longueurs, sa pruderie, son emphase.
+
+ V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
+ _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
+ Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
+ _Amélia._ -- Lacunes de sa conception.
+
+ VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
+ -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
+ la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
+ -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._
+
+ VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
+ -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
+ sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
+ maladies et les dégénérescences de la nature humaine.
+
+ VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
+ vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
+ protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
+ L'ecclésiastique anglais.
+
+ IX. Samuel Johnson. -- Son autorité. -- Sa personne. -- Ses
+ façons. -- Sa vie. -- Ses doctrines. -- Son jugement sur
+ Voltaire et Rousseau. -- Son style. -- Ses oeuvres. --
+ Hogarth. -- Sa peinture morale et réaliste. -- Contraste du
+ tempérament anglais et de la morale anglaise. -- Comment la
+ morale a discipliné le tempérament.
+
+
+Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît,
+approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman
+anti-romanesque, oeuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et
+moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les
+romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la
+conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle,
+mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des
+plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une
+apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre,
+lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette
+sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui
+divertissaient encore les dames à la mode, se rencontrèrent sur la
+même table avec le _Robinson_ de Daniel de Foe.
+
+
+I
+
+Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour
+marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut
+un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants,
+qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon
+sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À
+vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand
+hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est
+ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à
+contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui
+coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et
+c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses
+six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour
+l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet,
+mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de
+huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la
+reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de
+réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses
+oeuvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le trouvent
+pas assez docile; contre l'animosité des tories, qui voient en lui le
+premier champion des whigs. Au milieu de son apologie, il est frappé
+d'apoplexie, et de son lit continue à se défendre. Il vit pourtant, et
+il en coûte de vivre; pauvre et chargé de famille, à cinquante-cinq
+ans, il se retourne vers la fiction et compose _Robinson Crusoé_, puis
+tour à tour _Moll Flanders_, _Captain Singleton_, _Duncan Campbell_,
+_Colonel Jack_, _the History of the Great Plague in London_, et
+d'autres encore. Cette veine épuisée, il pioche à côté et en exploite
+une autre, _le Parfait négociant anglais, Un Voyage à travers la
+Grande-Bretagne_. La mort approche, et la pauvreté reste. En vain il a
+écrit en prose, en vers, sur tous les sujets, politiques et religieux,
+d'occasion et de principes, satires et romans, histoires et poëmes,
+voyages et pamphlets, traités de négoce et renseignements de
+statistique, en tout deux cent dix ouvrages, non d'amplification, mais
+de raisonnements, de documents et de faits, serrés et entassés les uns
+par-dessus les autres avec une telle prodigalité que la mémoire, la
+méditation et l'application d'un homme semblent trop petites pour un
+tel labeur; il meurt sans un sou, laissant des dettes. De quelque côté
+qu'on regarde sa vie, on n'y voit qu'efforts prolongés et persécutions
+subies. La jouissance en semble absente; l'idée du beau n'y a point
+d'accès. Quand il arrive à la fiction, c'est en presbytérien et en
+plébéien, avec des sujets bas et des intentions morales, pour étaler
+les aventures et réformer la conduite des voleurs et des filles, des
+ouvriers et des matelots. Tout son plaisir fut de penser qu'il y
+avait un service à rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité
+de son côté, dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a
+peur de la confesser à cause du grand nombre des opinions des autres
+hommes. Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se
+trompe, excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y
+peut-il faire[78]?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à
+travers les coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces
+braves soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé,
+les pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups,
+reçoivent tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît
+celui de leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de
+rencontre ils ont accroché la croix d'honneur.
+
+Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide,
+exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et
+d'agrément[79]. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non
+d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit
+comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de
+conversation, sans songer à faire un effet ou à combiner une phrase,
+avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant au besoin
+sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose, n'ayant pas
+l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de toucher,
+d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de décharger sur
+le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est muni. Même en
+fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis qu'en fait
+d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour; il marque
+le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un journal de
+voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué et de
+marchand, le nombre des _moïdores_ (monnaie portugaise), les intérêts,
+les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le prix de
+vente, la part du roi, des couvents, des associés et des facteurs, le
+total liquide, la statistique, la géographie et l'hydrographie de
+l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre un atlas et de
+dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour entrer dans tous
+les détails de l'histoire et voir les objets aussi nettement et
+pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait tous les
+travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec les
+nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un
+potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du
+réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres,
+anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de
+ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop
+minutieuses. Celui-ci fait illusion, car ce n'est point l'oeil qu'il
+trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit de la grande
+peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam prenait ses
+_Mémoires d'un Cavalier_ pour une histoire authentique. Aussi bien il
+y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de _Robinson_,
+«croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du reste, on n'y
+voit aucune apparence de fiction[80].» C'est là tout son talent, et de
+cette façon ses imperfections lui servent; son manque d'art devient un
+art profond; ses négligences, ses répétitions, ses longueurs,
+contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel détail, si
+petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé; il est trop
+ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit, embellit,
+intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce paquet
+d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité.
+
+Qu'on lise par exemple, _la Relation véritable de l'apparition d'une
+mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à
+Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture
+du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par
+Drelincourt_[81]. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes
+femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y a un tel appareil
+de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de témoins
+cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète apparence de
+bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on prendrait
+l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour inventer un
+conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût composé cette
+fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa réputation que de
+Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous ne les devinons
+pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes qu'écrivains. En
+somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se vend pas, le
+livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les gens, dans leur
+foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre monde. C'est la
+grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le grave Johnson
+lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point d'événement
+qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de la classe
+moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un homme
+d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose _Robinson_
+pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du dernier pendu
+pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la préface, est
+racontée pour instruire les autres par un exemple, et aussi pour
+justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce monde
+positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et puritains, la
+pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à n'être que
+son instrument.
+
+Jamais l'art ne fut l'instrument d'une oeuvre plus morale et plus
+anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore
+aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces
+sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les
+rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les
+_squatters_. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses
+proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les
+remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination
+fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la
+mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie
+dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le
+voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En
+vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation
+fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se
+réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se
+rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte;
+c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il
+faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et
+d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les
+acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et
+les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la
+lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé
+onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute
+sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais
+je n'étais point encore satisfait; car tant que le navire était debout
+dans cette posture, il me semblait que _je devais_ en tirer tout ce
+que je pourrais. Et véritablement je crois que si le temps calme eût
+continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à pièce[82].» À ses
+yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se barricader, il va
+couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et dont chacun lui coûte
+un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage était très-laborieux et
+très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de considérer si une chose
+que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque j'avais assez de temps
+pour la faire, et que je n'avais point d'autre occupation?... Mon
+temps et mon travail étaient de peu de valeur, et ainsi ils étaient
+aussi bien employés d'une façon que de l'autre[83].» L'application et
+la fatigue de la tête et des bras occupent ce trop-plein d'activité et
+de forces; il faut que cette meule trouve du grain à moudre, sans
+quoi, tournant dans le vide, elle s'userait elle-même. Il travaille
+donc tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur,
+portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitière, vannier,
+émouleur, boulanger, invincible aux difficultés, aux mécomptes, au
+temps, à la peine. N'ayant qu'une hache et un rabot, il lui faut
+quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à
+fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son
+premier canot; ensuite, «par une quantité prodigieuse de travail,» il
+aplanit le terrain depuis son chantier jusqu'à la mer; puis, ne
+pouvant amener son canot jusqu'à la mer, il tente d'amener la mer
+jusqu'à son canot, et commence à creuser un canal; enfin, calculant
+qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour achever l'oeuvre, il
+construit à un autre endroit un autre canot, avec un autre canal long
+d'un demi-mille, profond de quatre pieds, large de six. Il y met deux
+ans, «J'avais appris à ne désespérer d'aucune chose. Dès que je vis
+celle-là praticable, je ne l'abandonnai plus.» Toujours reviennent ces
+fortes paroles d'indomptable patience[84]. Cette dure race est taillée
+pour le travail, comme ses moutons pour la boucherie et ses chevaux
+pour la course. On entend encore aujourd'hui ses vaillants coups de
+hache et de pioche dans les _claims_ de Melbourne et dans les
+_log-houses_ du Lac Salé. La raison de leur succès est la même là-bas
+qu'ici: ils font tout avec calcul et méthode; ils raisonnent leur
+acharnement; c'est un torrent qu'ils canalisent. Robinson ne procède
+que chiffres en main et toutes réflexions faites. Quand il cherche un
+emplacement pour sa tente, il numérote les quatre conditions que
+l'endroit doit réunir. Quand il veut se retirer du désespoir, il
+dresse impartialement, «comme un comptable,» le tableau de ses biens
+et de ses maux, et le divise en deux colonnes, actif et passif,
+article contre article, en sorte que la balance est à son profit. Son
+courage n'est que l'ouvrier de son bon sens. «En examinant, dit-il, et
+en mesurant chaque chose selon la raison, et en portant sur les choses
+le jugement le plus rationnel possible, tout homme avec le temps peut
+se rendre maître de tout art mécanique. Je n'avais jamais manié un
+outil de ma vie, et cependant avec le temps, par le travail,
+l'application, les expédients, je vis enfin que je ne manquerais de
+rien que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des outils; même
+sans outils, je fis quantité de choses[85].» Il y a un plaisir sérieux
+et profond dans cette pénible réussite et dans cette acquisition
+personnelle. Le _squatter_, comme Robinson, se réjouit des objets
+non-seulement parce qu'ils lui sont utiles, mais parce qu'ils sont son
+oeuvre. Il se sent homme en retrouvant partout autour de lui la marque
+de son labeur et de sa pensée; il est satisfait «de voir toutes les
+choses si prêtes sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et
+son magasin d'objets nécessaires si grand[86].» Il rentre volontiers
+chez lui, parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités
+qu'il y rencontre; il y dîne gravement «et en roi.»
+
+Voilà les contentements du _home_. Un hôte y entre qui fortifie ces
+inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion
+apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions;
+car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y
+déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le
+jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la
+foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées
+tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et
+caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses
+enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il
+se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de
+pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu
+trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer[87],» si c'était là son
+envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il
+n'aurait jamais été si simple que de laisser cette marque à un endroit
+où il y avait dix mille chances contre une que je ne la verrais pas,
+dans le sable surtout, où la première houle par un grand vent l'eût
+effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la chose
+elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement de la
+subtilité du diable[88].» Dans cette âme passionnée et inculte qui
+«huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,» enfoncée
+dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la croyance prend
+racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les hasards de la
+toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain, un Français,
+un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un air morne, en
+stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la gaieté physique.
+Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser à l'improviste,
+il pleure et commence par croire que Dieu les a semés tout exprès pour
+lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant la fièvre, il se
+repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles qui conviennent à
+son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses, et je te
+délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie prière, qui
+est l'entretien du coeur avec un Dieu qui répond et qu'on écoute.
+Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne t'abandonnerai,--à
+l'instant l'idée me vint que ces paroles étaient pour moi; car
+pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette façon, juste au
+moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant abandonné de
+Dieu et des hommes[89]?» Désormais pour lui la vie spirituelle
+s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le _squatter_ n'a besoin que
+de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et son culte;
+tous les soirs il y trouve quelque application à sa condition
+présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à sa volonté
+la matière d'un second travail pour soutenir et compléter le premier.
+Car il entreprend maintenant contre son coeur le combat qu'il à
+soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer, améliorer,
+pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne, il observe
+le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force de travail
+intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la résignation à la
+volonté de Dieu, mais encore la gratitude sincère[90].»--«Je lui
+rendis d'humbles et ferventes actions de grâces pour avoir bien voulu
+me faire comprendre qu'il pouvait pleinement compenser les
+inconvénients de mon état solitaire et le manque de toute société
+humaine par sa présence, et par les communications de sa grâce à mon
+âme, me soutenant, me réconfortant, m'encourageant à me reposer
+ici-bas sur sa providence et à espérer sa présence éternelle pour le
+temps d'après[91].» Dans cette disposition d'esprit, il n'est rien
+qu'on ne puisse supporter ni faire; le coeur et la tête viennent aider
+les bras; la religion consacre le travail, la piété alimente la
+patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses instincts, de l'autre
+sur ses croyances, se trouve capable de défricher, peupler, organiser
+et civiliser des continents.
+
+[Note 78: He that opposes his own judgment against the current of
+the times ought to be backed with unanswerable truth, and he that has
+truth on his side is a fool as well as a coward, if he is afraid to
+own it, because of the multitude of other men's opinions. 'Tis hard
+for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be
+so, who can help it?]
+
+[Note 79: Voyez ses poëmes si plats, entre autres «_Jure Divino_,
+a poem in twelve books, in defence of every man's birthright by
+nature.»]
+
+[Note 80: The story is told.... to the instruction of others by
+this example, and to justify and honour the wisdom of Providence. The
+Editor believes the thing to be a just history of facts; neither is
+there any appearance of fiction in it.]
+
+[Note 81: Comparer au _Cas de M. Waldemar_, par Edgar Poe.
+L'Américain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sensé.]
+
+[Note 82: I had the biggest magazine of all kinds now that ever
+was laid up, I believe, for one man. But I was not satisfied still;
+for while the ship sat upright in this posture, I thought I ought to
+get every thing out of her that I could.... I got most of the pieces
+of the cable ashore, and some of the iron, though with infinite
+labour; for I was fain to dip for it into the water, a work which
+fatigued me very much.... I verily believe, had the calm weather held,
+I should have brought away the whole ship, piece by piece.]
+
+[Note 83: A very tedious and laborious work. But what need I have
+to be concerned at the tediousness of any thing I had to do, since I
+had time enough to do it?... My time or labour was little worth, and
+so it was as well employed one way as another.]
+
+[Note 84: I bore with this.... I went through that by dint of hard
+labour.... Many weary stroke it had cost.... This will testify that I
+was not idle.... As I had learned not to despair of any thing. I never
+grudged my labour.]
+
+[Note 85: By stating and squaring every thing by reason, and by
+making the most rational judgment of things, every man may be in time
+master of every mechanic art. I had never handled a tool in my life,
+and yet in time, by labour, application, and contrivance, I found at
+last that I wanted nothing but I could have made it, especially if I
+had had tools.]
+
+[Note 86: I had every thing so ready to my hand, that it was a
+great pleasure for me to see all my goods in such order, and
+especially to find my stock of necessaries so great.]
+
+[Note 87: I considered that the Devil might have found out
+abundance of other ways to have terrified me.... that, as I lived
+quite on the other side of the island, he would never have been so
+simple to leave a mark in a place where it was ten thousand to one
+whether I should ever see it or not, and in the sand too, which the
+first surge of the sea upon a high wind would have defaced entirely.
+All this seemed inconsistent with the thing itself, and with all
+notions we usually entertain of the subtlety of the Devil.]
+
+[Note 88: Nos anciennes éditions françaises suppriment tous ces
+détails caractéristiques.]
+
+[Note 89: Immediately it occurred that these words were to me. Why
+else should they be directed in such a manner, just at the moment when
+I was mourning over my condition, as one forsaken from God and man?]
+
+[Note 90: With these reflections, I worked my mind up not only to
+a resignation to the will of God,... but even to a sincere
+thankfulness.]
+
+[Note 91:.... That he (God) could fully make up to me the
+deficiencies of my solitary state, and the want of human society by
+his presence and communication of his graces to my soul, supporting,
+comforting and encouraging me to depend upon his Providence and hope
+for his eternal presence hereafter.]
+
+
+II
+
+C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman
+de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans
+d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du
+monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné
+pourtant, et maintenant les autres suivent. Les moeurs chevaleresques
+se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et
+pittoresque. Les moeurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles
+le théâtre spirituel et licencieux. Les moeurs bourgeoises
+s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et
+pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut
+des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est
+vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la
+pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient
+affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter
+et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de
+la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur
+sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de
+caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les
+autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée
+et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles
+humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement
+du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous
+ces romans sont des oeuvres d'observation et partent d'une intention
+morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute
+imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres
+une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces,
+des admirations utiles et des motifs d'action.
+
+On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés
+la même oeuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les
+formes montre le même esprit. C'est à ce moment[92] que paraissent le
+_Tatler_, le _Spectator_, le _Guardian_, et tous ces essais agréables
+et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur à domicile
+pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme
+le roman, décrivent les moeurs, peignent les caractères et tâchent de
+corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mêmes à
+la fiction et au portrait. Addison, en amateur délicat des curiosités
+morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir
+Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrète conduit l'excellent
+chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumière ses
+préjugés campagnards et sa générosité native, pendant qu'à côté de lui
+le malheureux Swift, dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête
+de proie et de la bête de somme, supplicie la nature humaine en la
+forçant à se reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont
+beau différer, tous deux travaillent à la même oeuvre. Ils n'emploient
+l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de
+conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et
+l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice.
+Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux
+dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une
+bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même
+point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées
+diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les
+diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs
+oeuvres de reconnaître une source unique et de concourir à un seul
+effet.
+
+Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en
+Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine,
+et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a
+recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on
+assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les
+deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de
+l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à
+tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un
+tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont
+regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience
+avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les
+convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses
+moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte
+incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé
+gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir
+du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et
+les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs
+adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de
+Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron,
+le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte;
+c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se
+développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.
+
+[Note 92: 1709-1711-1713.]
+
+
+III
+
+«_Paméla ou la vertu récompensée_, suite de lettres familières,
+écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin
+de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les
+esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement
+vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par
+une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de
+toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple
+amusement, tendent à enflammer le coeur au lieu de l'instruire.» On ne
+s'y méprendra pas, ce titre est clair[93]. Les prédicateurs se
+réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le
+docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On
+s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à
+l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait
+dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et
+de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du
+reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la
+société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles,
+d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité
+craintive. Il était sévère de principes et se trouvait perspicace par
+rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un moraliste est
+un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte d'histoire
+naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de conscience, s'occupe
+à démêler les motifs bons ou mauvais de ses actions apparentes, qui
+aperçoit les vices et les vertus à leur naissance, qui suit le progrès
+insensible des pensées coupables et l'affermissement secret des
+résolutions honnêtes, qui peut marquer la force, l'espèce et le moment
+des tentations et des résistances, tient sous sa main presque toutes
+les cordes humaines, et n'a qu'à les faire vibrer avec ordre pour en
+tirer les plus puissants accords. En cela consiste l'art de
+Richardson; il combine en même temps qu'il observe; il y a en lui un
+méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul en ce siècle ne
+l'a égalé pour ces conceptions détaillées et compréhensives qui,
+ordonnant en vue d'un but unique les passions de trente personnages,
+enchevêtrent et colorent les fils innombrables de toute la toile pour
+faire ressortir une figure, une action et une leçon.
+
+Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que
+dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière,
+dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de
+l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une
+enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et
+demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve
+exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune
+seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant, naïve et
+bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout de vingt
+pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose, toujours
+rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux
+moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change
+de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce pauvre
+coeur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacité
+hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une Française.
+Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil, ni vanité,
+ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître entreprend de
+l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas croire que le
+monde soit si méchant. «Le _gentleman_ s'est rabaissé jusqu'à prendre
+des libertés avec sa pauvre servante[95]!» Elle a peur d'en prendre
+avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de dire trop
+souvent _il_ et _lui_, au lieu de _son honneur_; «mais c'est sa faute
+si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité avec moi?»
+Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si fort serré
+le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a essayé pis: il
+s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcroît, il
+la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et
+redouble, il la provoque à parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas
+manquer à son maître. «Monsieur, répond-elle doucement, vous avez le
+droit de dire ce qui vous plaît; moi, mon devoir est de dire
+seulement: Dieu bénisse votre honneur[96]!» Elle s'agenouille et le
+remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle
+résistance! Tout est contre elle: il est son maître; il est _justice
+of the peace_, à l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour
+elle, avec tout l'ascendant et l'autorité d'un prince féodal. Bien
+plus, il a la brutalité du temps; il la rudoie, lui parle comme à une
+négresse, et se croit encore bien bon. Il la séquestre seule, pendant
+plusieurs mois, avec une mégère, sa complaisante, qui la bat et la
+menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent,
+la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son coeur est contre
+elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle
+n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la piété la
+retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource.
+Une à une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle
+n'espère plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la
+dernière violence. Mais cette innocence native a été trempée dans la
+foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait
+que «Lucifer est toujours prêt à pousser en avant son ouvrage et ses
+ouvriers[98];» elle est pénétrée de la grande idée chrétienne qui
+nivelle toutes les âmes devant la rédemption commune et le jugement
+final; elle se dit que «son âme est égale en importance à l'âme d'une
+princesse, quoique sa qualité soit inférieure à celle du moindre
+esclave[99].» Blessée, frappée, abandonnée, trahie, il n'importe; la
+conscience et la pensée d'une éternité heureuse ou malheureuse sont
+deux défenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et
+n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer
+absentes, «Sûrement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette
+femme est athée. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est?» La croyance en
+Dieu, la croyance du coeur, non pas la phrase du catéchisme, mais
+l'émotion intime, l'habitude de se représenter la justice toujours
+vivante et partout présente, voilà le sang nouveau que la Réforme a
+fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouvé
+capable de le rajeunir et de le ranimer.
+
+Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus
+doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les
+autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans
+les derniers replis de son coeur! Le jeune seigneur songe à l'épouser
+à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire,
+elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute troublée de
+sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde. La religion arrive dans
+un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh! monsieur, je ne crains
+pas, avec le secours de la grâce de Dieu, qu'aucune marque de bonté me
+fasse jamais oublier ce que je dois à mon honneur; mais ma nature est
+trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'être ingrate, et si
+je devais connaître une pensée que je n'ai point encore apprise, avec
+quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne
+saurais haïr l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois
+me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse âme que je
+souhaiterais pouvoir sauver[100]!» Il est attendri et vaincu, il
+descend de cette hauteur immense où les moeurs aristocratiques l'ont
+placé, et désormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant
+racontent les préparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire
+et de ce bonheur, elle reste humble, dévouée et tendre; son coeur est
+plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. «Cette
+pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien
+sa femme que s'il épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!»
+Elle s'enhardit, elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon
+coeur est si complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être
+plus empressée que vous ne le souhaitez[101].» Sera-ce lundi, ou bien
+mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble;
+il y a une grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces
+effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des
+mauvaises gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son
+cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois
+fois, une fois pour chaque personne pardonnée[102].» Alors ils parlent
+de leurs projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les
+assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les
+comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle
+aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les
+friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner,
+surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle
+attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois
+une heure ou deux de sa conversation, «et sera indulgent pour les
+effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle lira
+«afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et
+de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus exacte à remplir
+envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de
+l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et obéissante,
+aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans _Amélia_.
+
+Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute
+force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des
+épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons
+dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir,
+l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère
+anglais, c'est la volonté trop forte[103]. Quand la tendresse et la
+haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en
+opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le coeur devient une caverne
+de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est
+contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père
+«n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé
+sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de
+sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut
+briser la volonté de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot
+brutal et sans coeur. Il est chef de famille, maître de tous les
+siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut
+fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres et
+tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on entend
+les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop
+nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et d'autorité
+prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron grossière et
+rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, dédaignée par
+Lovelace, se venge de la beauté de sa soeur; le grondement hargneux
+des deux oncles, vieux célibataires bornés, vulgaires, entêtés par
+principes de l'autorité masculine; les instances douloureuses de la
+mère, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides,
+réduites, une par une, à devenir des instruments de persécution. «Ils
+se sont liés les uns aux autres par un écrit signé, et engagés à
+pousser à bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la
+défense de l'autorité du père.» À présent la chose est une affaire de
+politique et de guerre. «Puisque vous avez déployé vos talents et
+tâché d'ébranler tout le monde, sans être ébranlée vous-même, c'est à
+nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrés ensemble.»
+Ils forment «une phalange rangée en bataille,» où chaque conviction
+alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de
+raisonnement; leur volonté devient machinale. À force de se répéter
+entre eux la même idée, ils la fixent dans leur cervelle, et
+s'exaspèrent quand on essaye de la leur ôter. «Nous sommes sept et
+vous êtes seule: qui doit céder de toute la famille ou d'une seule
+personne?» Elle offre toutes les soumissions. «Non, nous ne nous
+payons pas de respects.» Elle consent à abandonner son bien. «Non,
+nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de s'engager pour
+toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons
+demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se sont butés à ce
+projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris, c'est un point
+d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience, sans
+importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens
+établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils
+poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou
+de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour
+ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort.
+Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les
+raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des
+concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait
+pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit
+tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple
+d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y
+aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend
+la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent
+d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la
+rancune venimeuse d'une femme laide offensée, raffine les insultes:
+«La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés de
+l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi,
+ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre journée?
+Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre aiguille?
+Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je crois, ma
+petite chérie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il
+avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà tout, mon
+enfant[105].» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met à
+chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma douce
+soeur Clary! mon cher coeur! mon petit amour! conduirai-je Votre
+Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade
+silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M.
+Solmes[106].» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui
+essuie les yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait! parfait! un
+cri de roman, le cri d'un tendre coeur qui saigne!»--«Tenez, voici les
+échantillons des étoffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout à
+fait charmant. À votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de
+noces. Et que diriez-vous d'un vêtement de velours? Cela ferait une
+grande figure dans une église de village. Du velours cramoisi, je
+suppose. Un si beau teint que le vôtre, comme cela le fera ressortir!
+Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle
+comme vous l'êtes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil
+d'avril à travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit
+pas que ces yeux-là sont charmants[107]?» Puis, lorsqu'on lui rappelle
+qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si méprisable,
+elle suffoque de fureur; elle veut battre sa soeur, elle ne peut plus
+parler, elle crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame,
+laissons la créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son
+venin[108]!» On croit voir une meute de chiens qui courent une biche,
+qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus
+féroces qu'ils ont déjà goûté son sang.
+
+Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une
+nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a
+toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie
+pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais!
+combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la
+superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le
+besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une
+jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la
+grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre
+les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs[109]. Au fond,
+l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier
+ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part
+qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se
+rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais
+épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant
+qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi[110]!» On le
+trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve
+animale n'est qu'un dehors; il est barbare, il plaisante atrocement,
+froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut faire.
+Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de lui avoir
+livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de
+me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis
+de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à l'étranger;
+distinction que j'ai toujours accordée aux dignes créatures qui sont
+mortes en couches de moi[111].» Il faut dire qu'en ce pays, les
+viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie. Tel
+gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente,
+l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse
+pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant
+quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y
+est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles[112],
+ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour.
+Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur
+lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et
+des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il
+s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante
+créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à
+ourdir des toiles et des complots contre son vainqueur!» Ils sont aux
+prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni trêve, ni
+relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son coeur, il
+est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous le soleil.»
+Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa maison, il
+donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des histoires, il
+amène des personnages supposés, il fabrique des lettres. Il n'y a
+point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés qu'il
+n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et combine
+à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se réunissent
+dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout, il devine
+tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout bon sens,
+en dépit des prières de ses amis, des supplications de Clarisse, des
+remords de son propre coeur. La volonté excessive devient ici, comme
+chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et broie ce qu'il
+devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force d'impétuosité aveugle, il
+se brise lui-même par-dessus les débris qu'il a faits.
+
+Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté
+égale[113]. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de
+moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque
+autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique douce, quoique
+promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de l'orgueil
+dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les jeunes
+personnes de son sexe[114];» elle est homme pour la fermeté, mais
+surtout elle a une réflexion d'homme[115]. Quelle attention sur soi!
+quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de sa
+conduite et de la conduite d'autrui[116]! Il n'y a pas une action, une
+parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne remarque,
+qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la solidité
+d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces longues
+conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul, véritables
+duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus avec le
+déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point troublée, elle
+reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais de prise, elle
+n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied, sentant que tout
+le monde est pour lui, que personne n'est pour elle, qu'elle perd du
+terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle tombera, qu'elle tombe.
+Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel changement depuis Shakspeare!
+D'où vient cette idée de la femme si originale et si neuve? Qui a
+cuirassé d'héroïsme et de calcul ces innocentes si abandonnées et si
+tendres? Le puritanisme devenu laïque. «Elle n'a jamais pu regarder un
+devoir avec indifférence[117],» et elle a passé sa vie à regarder ses
+devoirs[118]. Elle s'est posé des principes, elle en a raisonné, elle
+les a appliqués aux différentes circonstances de la vie, elle s'est
+munie sur chaque point de maximes, de distinctions et d'arguments.
+Elle a planté autour d'elle, comme des remparts hérissés et
+multipliés, l'innombrable rangée des préceptes inflexibles. On ne peut
+pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout son esprit et tout son
+passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse; car elle est tellement
+défendue par ses fortifications qu'elle y est prisonnière; ses
+principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la perd. Elle veut
+garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au magistrat, cela
+ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste pas en face à
+son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne chasse pas
+Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait contre la
+délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss Howe; cela
+pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle réprimande
+Lovelace quand il jure[119]; une bonne chrétienne doit protester
+contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante, politique[120] et
+prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme. Mademoiselle, quand le
+feu est dans une chambre, on en sort pieds nus, et on ne s'amuse point
+à demander des pantoufles. J'en suis bien fâché, mais j'ajoute bien
+bas, tout bas, que la sublime Clarisse est un petit esprit; sa vertu
+ressemble à la piété des dévotes, littérale et scrupuleuse[121]. Elle
+n'entraîne pas, on lui voit toujours à la main son catéchisme de
+bienséances; elle n'invente pas son devoir, elle suit une consigne;
+elle n'a pas l'audace des grands partis pris, elle a plus de
+conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de génie[122]. Voilà
+l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle que soit l'école,
+quel que soit le but. À force de régulariser l'homme, on le rétrécit.
+
+Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la
+chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le
+modèle des _gentlemen_ chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a
+converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant.
+Celui-ci est correct comme un automate; il passe sa vie à peser des
+devoirs et à saluer[123]. Quand il va visiter un malade, il s'inquiète
+de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se disant que
+c'est pour une oeuvre de charité[124]. Croiriez-vous qu'un pareil
+homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa manière. Par exemple
+il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus aimable et la plus
+chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous l'honneur d'un mot
+qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois vous aurez la bonté
+de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour toujours engagée par
+cette condescendance, quel que soit ce jour, ce jour précieux pour moi
+jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la plus grande bénédiction
+de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à jamais, votre Charles
+Grandisson[125].» Une image de cire ne serait pas plus convenable.
+Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au mariage, chacun de
+quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les personnes âgées; à
+table, les messieurs, une serviette sous le bras, servent chacun une
+dame; la fiancée est toujours prête à s'évanouir; il se jette à ses
+pieds dans toutes les formes. «Eh bien! mon amour, par égard pour les
+meilleurs des parents, reprenez votre présence d'esprit habituelle;
+autrement, moi qui vais me glorifier devant mille témoins de recevoir
+l'honneur de votre main, je serai prêt à regretter d'avoir acquiescé
+de si grand coeur aux désirs de ces respectables amis qui ont souhaité
+une célébration publique[126].» Les révérences commencent, les
+compliments bourdonnent, l'essaim des convenances voltige comme une
+bande de petits chérubins amoureux, et leurs ailes dévotes[127]
+viennent sanctifier les tendresses bénies de l'heureux couple. Les
+larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa rivale sacrifiée, et sir
+Charles «d'une façon caressante, tendre et respectueuse, mettant son
+bras autour d'elle, lui prend son mouchoir, sans qu'elle résiste, pour
+essuyer les pleurs qui coulent sur ses joues.--Douce humanité, dit-il;
+charmante sensibilité, ne réprimez point cette effusion touchante!
+Rosée du ciel (et il baise le mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un
+coeur doux comme le ciel et compatissant comme lui[128]!» C'en est
+trop, on est excédé, on se dit que ces phrases devraient être
+accompagnées sur la mandoline. Le plus patient des mortels se sent
+écoeuré quand il a, pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs
+sentimentales et tout ce lait sucré de l'amour. Pour comble, sir
+Charles, voyant Harriett embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit
+temple dédié à l'amitié qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le
+triomphe du rococo mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent
+comme à l'Opéra, tous les personnages chantent à l'unisson et en
+choeur les louanges de sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment
+pourrait-il être autre chose que le meilleur des maris, lui qui fut le
+plus soumis des fils, qui est le plus affectionné des frères, le plus
+fidèle des amis, et qui est bon par principe dans chacune des
+relations de la vie[129]?» Il est grand, il est généreux, il est
+délicat, il est pieux, il est irréprochable; il n'a jamais fait une
+vilaine action ni un geste faux. Sa conscience et sa perruque sont
+intactes. Amen. Il faut le canoniser et l'empailler.
+
+Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous
+n'avez pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. À force de
+vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous l'effet de
+ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et à la fin de
+vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le prédicateur
+en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il avait pris
+pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez la morale,
+ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de rébellion dans
+le coeur de l'homme, et que si on s'applique trop visiblement à le
+claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va prendre l'air
+dehors. Vous imprimez à la suite de _Paméla_ le catalogue des vertus
+dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille, oublie son plaisir,
+cesse de croire, et se demande si la céleste héroïne n'était pas un
+mannequin ecclésiastique arrangé pour lui débiter une leçon. Vous
+racontez à la fin de _Clarisse_ la punition de tous les méchants,
+grands ou petits, sans en épargner un seul; le lecteur rit, dit que
+les choses se passent autrement dans le monde, et vous invite à
+insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières où les âmes
+mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point si sots que
+vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la grosse voix pour
+nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on inscrive la leçon à
+part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons l'art, et vous n'en
+avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et vous n'y songez pas.
+Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez toutes les
+conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos romans ont
+huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez écrivain, et non pas
+greffier archiviste. Ne versez pas votre bibliothèque de documents sur
+la voie publique. L'art diffère de la nature en ce qu'elle délaye et
+qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt pages ne montrent pas un
+caractère, et une vive parole le fait. Vous êtes alourdi par votre
+conscience qui vous traîne pas à pas et terre à terre; vous avez peur
+de votre génie; vous le bridez, vous n'osez trouver aux moments
+violents les grands cris, les franches paroles. Vous tombez dans les
+phrases emphatiques et bien écrites[130]; vous ne voulez pas montrer
+la nature telle qu'elle est, telle que la montre Shakspeare, lorsque,
+piquée par la passion comme par un fer rouge, elle crie, se cabre et
+bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez pas l'aimer, et votre
+punition est que vous ne pouvez pas la voir.
+
+[Note 93: 1741.]
+
+[Note 94: To be sure I did think nothing but curt'sy and cry, and
+was all in confusion at his goodness.
+
+I was so confounded at these words, you might have beat me down with a
+feather.... So, like a fool, I was ready to cry, and went away
+curt'sying, and blushing, I am sure up to the ears.]
+
+[Note 95: This gentleman has degraded himself to offer freedoms to
+his poor servant.]
+
+[Note 96: It is for you, sir, to say what you please, and for me
+only to say: God bless your honour!]
+
+[Note 97: I cannot tell a wilful lie.]
+
+[Note 98: Lucifer always is ready to promote his own work and
+workmen.]
+
+[Note 99: My soul is of equal importance to the soul of a
+princess, though my quality is inferior to that of the meanest slave.]
+
+[Note 100: I fear not, sir, the grace of God supporting me, that
+any acts of kindness would make me forget what I owe to my virtue; but
+my nature is too frank and open to make me ungrateful; and if I should
+be taught a lesson I never yet learnt, with what regret should I
+descend to the grave, to think that I could not hate my undoer; and
+that at the last great day, I must stand up as an accuser of the poor
+unhappy soul that I could wish it in my power to save!]
+
+[Note 101: I had the boldness to kiss his hand.... I made bold to
+kiss his dear hand.
+
+My heart is so wholly yours that I am afraid of nothing but that I
+might be forwarder than you wish.
+
+This poor foolish girl must be after twelve o'clock this day as much
+his wife as if he were to marry a duchess.]
+
+[Note 102: I clasped my arms about his neck and was not ashamed to
+kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven
+person.]
+
+[Note 103: Voyez déjà dans _Paméla_ les rôles de M. B. et de lady
+Davers.]
+
+[Note 104: He told he would break some body's heart.]
+
+[Note 105: The _witty_, the _prudent_, nay the _dutiful_ and pious
+(so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so
+strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to
+lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let
+me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the
+disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you
+devote to your needle? How many to your prayers? How many to
+letter-writing? And how many to love? I doubt, I doubt, my little
+dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the
+rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....]
+
+[Note 106: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear,
+speak one word to me. You must say _two_ very soon to Mr Solmes, I can
+tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with
+her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the
+two words.]
+
+[Note 107: _This_, Clary, is a pretty pattern enough. But _this_
+is quite charming!--And _this_, were I you, should be my wedding
+night-gown.--But, Clary, won't you have a velvet suit? It would cut a
+great figure in a country church, you know. Crimson velvet, I suppose.
+Such a fine complexion as yours, how it would be set off by this!--And
+do you sigh, love? Black velvet, so fair as you are, with those
+charming eyes, gleaming, through a wintry cloud, like an April sun.
+Does not Lovelace tell you they are charming eyes?]
+
+[Note 108: Let us go, Madam, let us leave the creature to swell
+till she bursts with her own poison.]
+
+[Note 109: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love
+opposition.»]
+
+[Note 110: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first
+princess on earth, if he but thought she balanced a minute in her
+choice of him or of an Emperor.]
+
+[Note 111: I went into mourning for her, though abroad at the
+time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who
+died in childbed by me.]
+
+[Note 112: _Mémoires_ du maréchal de Richelieu.]
+
+[Note 113: That command of my passions which has been attributed
+to me as my greatest praise, and, in so young a creature, as my
+distinction.]
+
+[Note 114: How I am punished.... for my vanity in hoping to be an
+_example_ to young persons of my sex! Let me be but a warning and I
+will now be contented.]
+
+[Note 115: Entre autres choses voyez son testament.]
+
+[Note 116: Elle se fait pour elle-même la statistique et la
+classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions
+et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique:
+
+That such a husband might unsettle me in all my own principles and
+hasard my future hopes.
+
+That he has a very immoral character to women.
+
+That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining
+in wedlock with such a man.
+
+Elle tient ses écritures et garde des _Mémorandums_, des sommaires, ou
+analyses de ses propres lettres.]
+
+[Note 117: Myself one who never looked upon any duty, much less a
+voluntary vowed one, with indifference.]
+
+[Note 118: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49e lettre.]
+
+[Note 119: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor
+and low one; since they proclaim the profligate's want of power and
+his wickedness at the same time; for could such a one punish as he
+speaks, he would be a fiend.»]
+
+[Note 120: «I should be inclined to spare her all further trial,
+were it not for the contention that her vigilance has set on foot,
+which shall overcome the other.]
+
+[Note 121: Niceties.]
+
+[Note 122: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George
+Sand.]
+
+[Note 123: He received the letters, standing up, bowing; and
+kissed the papers with an air of gallantry that I thought greatly
+became him.]
+
+[Note 124: I am afraid I must borrow of the Sunday some hours on
+my journey; but visiting the sick is an act of mercy.]
+
+[Note 125: And now, loveliest and dearest of women, allow me to
+expect the honour of a line, to let me know how much of the tedious
+month from last Thursday you will be so good to abate.... My utmost
+gratitude will ever be engaged by the condescension, whenever you
+shall distinguish the day of the year, distinguished as it will be to
+the end of my life that shall give me the greatest blessing of it and
+confirm me.
+
+For ever yours Charles Grandisson.]
+
+[Note 126: What, my love! In compliment to the best of parents,
+resume your usual presence of mind. I else, who shall glory before a
+thousand witnesses in receiving the honour of your hand, shall be
+ready to regret I acquiesced so cheerfully with the wishes of those
+parental friends for a public celebration.]
+
+[Note 127: Sir Charles seemed to have the office by heart, Harriet
+in her heart.]
+
+[Note 128: In a soothing, tender and respectful manner, he put his
+arm round me and taking my own handkerchief, unresisted, wiped away
+the tears as they fell on my cheek. «Sweet humanity! Charming
+sensibility! Check not the kindly gush. Dew-drops of heaven! (wiping
+away my tears, and kissing the handkerchief), dew-drops of Heaven,
+from a mind like that Heaven mild and gracious!]
+
+[Note 129: But could he be otherwise than the best of husbands,
+who was the most dutiful of sons, who is the most affectionate of
+brothers, the most faithful of friends, who is good upon principle in
+every relation of life?]
+
+[Note 130: Clarisse et Paméla en font beaucoup trop.]
+
+
+IV
+
+C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et
+sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand
+vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès
+de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et
+brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en
+fils, ayant roulé par la vie dans les hauts, dans les bas, éclaboussé,
+mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley Montague,
+plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte, ses soucis
+et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une bouteille de
+Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en lui, un peu
+grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse aller, il
+coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se donner de
+digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès l'abord, le
+surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans la grosse
+débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse bouillonne en
+lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai et il
+s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité littéraire. Un
+jour, Garrick le prie de supprimer une scène maladroite, et lui dit
+que sinon on sifflera infailliblement: «Au diable! qu'ils la trouvent
+eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort mal à l'aise, vient avertir
+l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe. «--Qu'est-ce qu'il y a?--Eh
+bien! on me siffle à outrance.--Ah! ah! le diable les emporte! Ils
+l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont trouvée?»--C'est avec ce
+franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il allait de l'avant sans
+trop sentir les meurtrissures, en homme confiant qui a le coeur
+épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait un héritage, il festine,
+traite ses voisins, entretient une meute, s'entoure de magnifiques
+laquais à livrée jaune. En trois ans, il a tout mangé; mais le
+courage lui reste, il achève ses études de légiste, écrit deux
+in-folio sur les droits de la couronne, devient _justice_, détruit des
+bandes de voleurs, et gagne dans la plus insipide besogne du monde «le
+plus sale argent de la terre.» Les dégoûts ne l'atteignent pas, la
+lassitude non plus; il est trop solidement bâti pour avoir des nerfs
+de femme. Tout déborde en lui, la force, l'activité, l'invention, et
+aussi la tendresse. Il a pour ses enfants une idolâtrie de mère, il
+adore sa femme, il devient presque fou quand il la perd, il ne trouve
+d'autre consolation que de pleurer avec la servante, et finit par
+épouser cette bonne et brave fille pour donner une mère à ses enfants:
+dernier trait qui achève de peindre ce vaillant coeur plébéien[131],
+prompt aux effusions, exempt de répugnances, et qui, hormis la
+délicatesse, eut tout le meilleur de l'homme. On lit ses livres, comme
+on boit un vin franc, sain et rude, qui égaye, fortifie, et auquel il
+ne manque que le parfum.
+
+Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui
+aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme
+des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains.
+Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros,
+Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa
+maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante
+dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le
+tragique tourne au grotesque. Fielding rit à pleins poumons, comme
+Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique;
+il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de
+ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances. Si vous êtes
+raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas. Il vous
+mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la
+boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales
+réjouissants, les peintures crues et les aventures populacières. Il
+est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au
+sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un fossé sans
+habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des
+haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les
+_gentlemen_, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs
+pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début,
+jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et
+reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on
+leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens
+mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si
+beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à
+bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on
+veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde,
+comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom
+Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce
+retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la
+tête, ce pêle-mêle d'incidents et cette grêle de mésaventures,
+finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se
+battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y
+a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le _roastbeef_ y descend
+comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras
+fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est
+solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la vie est
+bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tête cassée
+et le ventre plein.
+
+Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses à voir en route; le
+sentiment de la nature est un talent comme la conception de la règle,
+et Fielding, le dos tourné à Richardson, s'ouvre un domaine aussi
+large que celui de son rival. Ce qu'on appelle nature, c'est cette
+couvée de passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement
+vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous,
+mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel
+nous tâchons de les déguiser; nous croyons les mener, elles nous
+mènent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a
+tant, elles sont si fortes, si entrelacées les unes dans les autres,
+si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner, que leur
+mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises.
+Voilà le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de
+Molière, consistent à lever un coin du manteau; ses personnages
+paradent d'un air raisonnable, et tout d'un coup, par une ouverture,
+le lecteur aperçoit le fourmillement intérieur des vanités, des
+folies, des concupiscences et des rancunes secrètes qui les font
+marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cassé, le philosophe
+Square vient le consoler par une application de maximes stoïciennes;
+mais en lui prouvant que la douleur est chose indifférente, il se mord
+la langue et lâche un ou deux jurons, sur quoi le théologien Thwackum,
+son commensal et son rival, lui assure que sa mésaventure est un
+avertissement de la Providence, et tous deux manquent de se gourmer.
+Une autre fois le chapelain de la prison, ayant déchargé son éloquence
+et engagé le condamné au repentir, accepte de lui un bol de punch
+parce que l'Écriture ne dit rien contre cette liqueur, et lui récite
+après boire son dernier sermon contre les philosophes païens. Ainsi
+déshabillés, les instincts ont une tournure grotesque; les gens
+s'avancent gravement, la canne à la main, et pour nous ils sont tout
+nus. Sachez qu'ils sont nus tout à fait; aussi certaines de leurs
+attitudes sont bien gaies. Les dames feront sagement de ne pas entrer
+ici. Ce puissant génie, tout franc et réjoui, aime comme Rubens les
+kermesses; les rouges trognes reluisantes de bonne humeur, de
+sensualité et d'énergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et
+les instincts dévergondés y viennent accoupler leurs violences. C'est
+avec eux qu'il compose ses premiers personnages. Il n'y en a point
+chez lui de plus vivants que ceux-là, de plus largement tracés à
+grands traits et d'un élan, d'une couleur plus saine. Si les gens
+réfléchis comme Allworthy restent effacés dans un coin de sa vaste
+toile, les personnages instinctifs comme Western s'y détachent avec un
+relief et un éclat qu'on n'a point vus depuis Falstaff. Western est un
+_squire_ de campagne, bonhomme au demeurant, mais ivrogne, toujours à
+cheval, inépuisable en jurons, prompt aux gros mots, aux coups de
+poing, sorte de charretier alourdi, endurci et enfiévré par la
+brutalité de la race, par la sauvagerie de la campagne, par les
+exercices violents, par l'abus de la grosse mangeaille et des boissons
+fortes, tout imbu d'orgueil et de préjugés anglais et rustiques,
+n'ayant jamais été discipliné par la contrainte du monde, puisqu'il
+vit aux champs, ni par celle de l'éducation, puisqu'il sait à peine
+lire, ni par celle de la réflexion, puisqu'il ne peut pas mettre deux
+idées ensemble, ni par celle de l'autorité, puisqu'il est riche et
+_justice_, et livré, comme une girouette qui siffle et grince, à tous
+les coups de vent de toutes les passions. Sitôt qu'on le contredit, il
+devient rouge, il écume, il veut rosser les gens: «Défais ton
+habit[132]....» Il faut même l'empoigner à bras-le-corps pour
+l'arrêter de vive force. Il court chez Allworthy pour se plaindre de
+Jones, qui ose faire la cour à sa fille. «Il a eu de la chance que je
+n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roulé, j'aurais dérangé son
+miaulement; j'aurais appris à ce fils de gueuse à mettre la main au
+plat de son maître. Il n'aura jamais un morceau de mon plat, ni un
+liard pour en acheter. Et si elle le veut, elle, une chemise sera sa
+dot. J'aimerais mieux mettre mon bien dans la caisse d'amortissement,
+pour qu'on l'envoie en Hanovre et qu'on corrompe notre nation
+avec[133].»--Et comme Allworthy dit qu'il en a bien du chagrin.--«Au
+diable votre chagrin! il me servira joliment quand j'aurai perdu ma
+seule enfant, ma pauvre Sophie, qui était la joie de mon coeur, et
+toute l'espérance, et toute la consolation de mes vieux jours; mais je
+suis décidé à la mettre à la porte: elle mendiera, elle crèvera de
+faim, elle pourrira dans la rue. Pas un sou, pas un sou! elle n'aura
+jamais un sou de moi! Ce fils de chienne a toujours été bon pour tirer
+le lièvre au gîte. Le diable le crève! Je ne savais guère la
+minette[134] qu'il avait en vue; mais ce sera le plus mauvais gibier
+qu'il ait levé de sa vie. Il ne trouvera là qu'une charogne; la peau
+de dessus est tout ce qu'il en aura[135]!»--Sa fille essaye de le
+raisonner, il tempête. Alors elle parle de tendresse et d'obéissance;
+d'allégresse il saute par la chambre, et les larmes lui viennent aux
+yeux. À ce mot, elle reprend ses supplications; il grince les dents,
+il serre les poings, il frappe du pied. «Tu l'épouseras, tu l'auras!
+le diable m'emporte! tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain
+matin[136]!» Il ne peut pas trouver une raison, il ne sait que lui
+dire d'être bonne fille. Il se contredit, il défait ses propres
+projets: il est comme un taureau aveugle qui bute à droite, à gauche,
+revient sur ses pas, n'atteint personne et piétine en place. Au
+moindre bruit, il fonce en avant, outrageusement, sans savoir
+pourquoi. Ses idées ne sont que des frémissements ou des élans de la
+chair et du sang. Jamais l'animal physique n'a plus entièrement
+recouvert et absorbé l'homme. Il en devient grotesque, tant il est
+naïf et près de la brute; il se laisse mener, il a des mots d'enfant:
+«Je ne sais pas comment cela arrive; mais le diable m'emporte,
+Allworthy, si vous ne me faites pas toujours faire justement ce qu'il
+vous plaît. Et pourtant j'ai un aussi bon domaine que vous, et je suis
+_justice_ aussi bien que vous-même.» Rien ne tient en lui ni ne dure;
+il est tout de prime-saut; il ne vit que pour le moment. Rancune,
+intérêt, aucune des passions à longue portée n'a de prise sur lui. Il
+embrasse les gens que tout à l'heure il voulait assommer. Tout
+disparaît pour lui dans la fougue de la passion présente; elle lui
+arrive au cerveau comme un flot soudain qui noie le reste. À présent
+qu'il est réconcilié avec Tom, il n'a pas de cesse que Tom n'ait sa
+fille. «C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus, mon garçon, en avant
+sur elle! Voilà ce que c'est, mes petits agneaux. Eh bien! est-ce
+convenu? Sera-ce demain ou le jour d'après? Ce ne sera pas une minute
+plus tard que le jour d'après, j'y suis décidé. Allons donc, Tom, je
+te dis que ce sont des grimaces. Par le sang-Dieu! elle voudrait que
+le mariage fût pour cette nuit; elle le voudrait de tout son coeur.
+N'est-ce pas, Sophie, que tu le voudrais? Vois-tu, Allworthy, je te
+parie cinq guinées contre un écu que de demain en neuf mois nous
+aurons un garçon! À présent, dis-moi, qu'est-ce que tu choisis? du
+Bourgogne, du Champagne, ou bien quoi? Par Dieu! nous ferons ripaille
+cette nuit[137].» Et lorsqu'il devient grand-père, il passe son temps
+auprès des nourrices, déclarant que «le babil de sa petite fille est
+une musique plus douce que les aboiements de la plus belle meute
+d'Angleterre.» Voilà la pure nature, et personne ne l'a lâchée à
+travers champs plus débridée, plus impétueuse, plus ignorante de toute
+règle, plus abandonnée à l'afflux de la séve corporelle que Fielding.
+
+Ce n'est pas qu'il l'aime à la façon des grands artistes indifférents,
+Shakspeare et Goethe; au contraire, il est moraliste par excellence,
+et c'est un des grands signes du siècle que les intentions
+réformatrices se rencontrent aussi décidées chez lui qu'ailleurs. Il
+donne à ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que
+le ton sérieux et tragique aigrit, tandis que le style comique
+«dispose les gens à la bienveillance et à la bonne humeur[138].» Bien
+plus, il fait la satire du vice; il considère les passions non comme
+de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blâme. Il
+nous suggère à chaque pas des jugements moraux; il veut que nous
+prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il écrit un roman
+entier en style ironique[139] pour persécuter et assommer la
+friponnerie et la trahison. Il est plus que peintre, il est un
+justicier, et les deux rôles en lui sont d'accord. Car une psychologie
+engendre une morale: là où il y a une idée de l'homme, il y a un idéal
+de l'homme, et Fielding, qui a vu dans l'homme la nature par
+opposition à la règle, loue dans l'homme la nature par opposition à la
+règle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un instinct. La
+générosité, à ses yeux, est comme toutes les sources d'action, une
+inclination primitive; comme toutes les sources d'action, elle coule
+sans que les catéchismes et les phrases y ajoutent rien de bon; comme
+toutes les sources d'action, elle coule parfois trop pleinement et
+trop vite. Prenez-la comme elle est, et n'essayez pas de l'opprimer
+sous une discipline ou de la remplacer par un raisonnement. Monsieur
+Richardson, vos héros si corrects, si compassés, si soigneusement
+empaquetés dans leur attirail de préceptes, sont des bedeaux de
+cathédrale bons pour nasiller dans une procession. Monsieur Square et
+monsieur Thwackum, vos tirades sur la vertu philosophique ou la vertu
+chrétienne sont des exercices de parole utiles pour digérer au
+dessert. La vertu est dans le tempérament et dans le sang; l'éducation
+bavarde et le rigorisme monacal n'y ajoutent rien. Donnez-moi un
+homme, non un mannequin de représentation ou une serinette à phrases.
+Mon héros est l'homme qui naît généreux, comme le chien naît
+affectueux, et comme le cheval naît brave. Je veux un coeur vivant,
+plein de chaleur et de force, non un pédant sec occupé à aligner au
+cordeau toutes ses actions. Ce naturel ardent pourra l'emporter trop
+loin; je lui pardonne ses écarts. Il s'enivrera par mégarde, il
+ramassera une fille sur la route, il donnera volontiers un coup de
+poing, il ne refusera pas un duel; il souffrira qu'une grande dame le
+trouve beau garçon, et il acceptera sa bourse; il sera imprudent, il
+gâtera sa réputation comme Jones; il sera mauvais administrateur et
+fera des dettes comme Booth. Excusez-le d'avoir des muscles, des
+nerfs, des sens, et ce bouillonnement de colère ou d'ardeur qui
+précipite en avant les animaux de noble race. Mais il souffrira qu'on
+le batte jusqu'au sang plutôt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il
+pardonnera à son mortel ennemi sans effort, par bonté pure, et lui
+enverra de l'argent en cachette. Il sera loyal envers sa maîtresse, et
+lui gardera sa fidélité, en dépit de toutes les offres, dans le pire
+dénûment et sans la moindre espérance de l'obtenir. Il sera libéral de
+sa bourse, de ses peines, de sa souffrance, de son sang; il ne s'en
+vantera pas; il n'aura ni orgueil, ni vanité, ni affectation, ni
+dissimulation; la bravoure et la bonté surabonderont dans son coeur,
+comme la bonne eau dans une bonne source. Il pourra être balourd comme
+le capitaine Booth, joueur même, dépensier, incapable de conduire ses
+affaires, capable par tentation d'être un jour infidèle à sa femme;
+mais il sera si sincère dans son repentir, son erreur sera si
+involontaire, il sera si soigneusement, si véritablement tendre,
+qu'elle l'aimera avec excès[140], et qu'en bonne foi il le mérite. Il
+se fera auprès d'elle garde-malade, nourrice, maman; il l'accouchera
+lui-même; il aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en
+présence de tout le monde, même devant miss Matthews qui l'a séduit.
+«Je déclarai que, si j'avais le monde, je serais prêt à le mettre aux
+pieds de mon Amélia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient
+dix mille mondes[141]!» Il pleure comme un enfant en pensant à elle;
+il l'écoute comme ferait un petit enfant. «Je répète ses propres
+paroles, car il m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit.» Il
+s'habille en cachette lorsqu'il est obligé de partir pour son
+régiment, et, «chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les
+façons de ne pas penser,» il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce
+qu'il ne saurait soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous
+cette épaisse cuirasse de tapageur, il y a un vrai coeur de femme qui
+se fond, qu'un rien trouble lorsqu'il s'agit de ce qu'il aime, timide
+dans sa tendresse, inépuisable en dévouement, en confiance, en
+abnégation, en effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste;
+avec ses excès et ses folies, il vaut mieux que tous vos dévots
+gantés.
+
+À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais
+que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque
+dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates,
+l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi
+bien dans la nature que la grosse vigueur, l'hilarité bruyante et la
+franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et s'il y a des
+mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des chevaliers.
+Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous rappelez, ont eu
+cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large moisson que vous
+rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs. On finit par se
+lasser de vos coups de poing et de vos comptes d'hôtellerie. Vous
+pataugez trop volontiers dans les étables, parmi les pourceaux
+ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus de
+ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien
+souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont
+beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont
+troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas
+l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant,
+que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et
+vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette
+supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre
+l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de
+votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il
+débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le
+bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non
+l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous
+le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut
+à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau.
+
+[Note 131: Il était pourtant fils d'un général et petit-fils d'un
+comte.]
+
+[Note 132: Impossible de tout traduire. Liv. VI, ch. 9. Voyez
+vous-même l'offre remarquable que le squire fait à Jones.]
+
+[Note 133: It's well for un I could not get at un; I'd a lick'd
+un, I'd a spoil'd his caterwauling; I'd a taught the son of a whore to
+meddle with the meat of his master. He shan't ever have a morsel of
+meat of mine or a varden to buy it. If she will ha un, one smock shall
+be her portion. I'll sooner gee my estate to the zinking fund, that it
+may be sent to Hanover, to corrupt our nation with.]
+
+[Note 134: Puss, terme de chasse, sans équivalent en français.]
+
+[Note 135: Pox o' your sorrow. It will do me abundance of good,
+when I have lost my only child, my poor Sophy, that was the joy of my
+heart, and all the hope and comfort of my age. But I am resolved I
+will turn her out o' doors; she shall beg and starve and rot in the
+streets. Not one hapenny, not a hapenny shall she ha o' mine. The son
+of a bitch was always good at finding a hare sitting and be rotted
+to'n; I little thought what puss he was looking after. But it shall be
+the worst he ever vound in his life. She shall be no better than
+carrion; the skin o'er it is all he shall ha, and zu you may tell un.]
+
+[Note 136: I am determined upon this match, and ha him you shall,
+damn me, if shat unt. Damn me, if shat unt, though dost hang thyself
+the next morning.]
+
+[Note 137: To her, boy, to her, go to her. That's it, my little
+honeys, O that's it. Well, what, is it all over? Has she appointed the
+day, boy? What, shall it be to-morrow, or the next day? It shan't be
+put off a minute longer than next day, I am resolved.... I tell thee
+it is all a flimflam. Zoodikers! she'd ha the wedding to night with
+all her heart. Would'st not, Sophy? Where the devil is Allworthy?...
+Harkee, Allworthy, I'll bet thee five pounds to a crown, we ha a boy
+to-morrow nine months. But prithee, tell me what wat ha? Wat ha
+Burgundy, Champaigne, or what? For please Jupiter, we'll make a night
+on't.]
+
+[Note 138: Préface de _Joseph Andrews_.]
+
+[Note 139: _Jonathan Wild._]
+
+[Note 140: Amélia est la parfaite épouse anglaise, supérieure en
+cuisine, dévouée jusqu'à pardonner à son mari ses infidélités
+accidentelles, toujours grosse. «Dear Billy, though my understanding
+be much inferior to yours, etc.» Elle est modeste à l'excès, toujours
+rougissante et tendre. Bagillard lui ayant écrit des lettres d'amour,
+elle les jette: «I would not have such a letter in my possession for
+the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.»]
+
+[Note 141: I declared that if I had the world I was ready to lay
+it at my Amelia's feet. And so, heaven knows, I would ten thousand
+worlds!]
+
+
+V
+
+En tous cas, il est puissant et redoutable, et si en ce moment vous
+rassemblez en votre esprit les traits dispersés des figures que les
+romanciers viennent de faire passer devant vos yeux, vous vous
+sentirez transporté dans un monde à demi barbare et dans une race dont
+l'énergie doit effaroucher ou révolter toute votre douceur. À présent
+ouvrez un copiste plus littéral de la vie: sans doute ils le sont
+tous, et déclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un
+trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'étant
+médiocre il décalque les figures platement, prosaïquement, sans les
+transformer par l'illumination du génie; la jovialité de Fielding et
+le rigorisme de Richardson ne sont plus là pour égayer ou ennoblir les
+tableaux. Regardez chez lui les moeurs face à face; écoutez les aveux
+de cet imitateur de Lesage, qui reproche à Lesage d'être gai et de
+badiner avec les mésaventures de son héros; voyez l'âpreté de cette
+rancune, qui veut «soulever l'indignation du lecteur contre le
+caractère sordide et vicieux du monde et montrer le mérite modeste aux
+prises avec l'égoïsme, l'envie, la malice et la lâche indifférence de
+l'humanité[142].» Ce ne sont plus seulement les coups de poing qui
+pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'épée, de pistolet. Dans
+ce monde-là, quand une fille sort de chez elle, elle court risque de
+rentrer femme, et quand un homme sort de chez lui, il court risque de
+ne pas rentrer du tout. Les femmes enfoncent leurs ongles dans la
+figure des hommes; les _gentlemen_ bien élevés, comme Peregrine,
+sanglent les gens à coup de fouet. Ayant trompé un mari qui refuse de
+lui demander satisfaction, Peregrine le fait prendre par ses gens et
+tremper dans un canal. Dénoncé par un vicaire qu'il a rossé, il le
+fait rouer de coups par un aubergiste, qui de plus lui arrache avec
+les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mémoire vingt autres
+attentats commencés ou achevés. Les injures atroces, les mâchoires
+cassées, les coups de bâton assénés sur les gens abattus par terre, la
+hargneuse dureté des conversations, la grossière brutalité des
+plaisanteries, donnent l'idée d'une meute de bouledogues acharnés à se
+battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaieté, s'amusent encore à
+s'enlever des morceaux de chair. Un Français a peine à supporter
+l'histoire de Roderick Random ou plutôt celle de Smollett quand il
+est sur le vaisseau de guerre. Il est _pressé_, c'est-à-dire empoigné
+de force, jeté par terre, à coups de bâton et de couteau, lié comme un
+ballot et roulé sanglant à bord devant les matelots, qui rient de ses
+blessures et disent, en voyant ses cheveux collés comme des ficelles,
+qu'il a les cordes rouges sur la tête au lieu de les avoir sur le dos.
+Il prie ses voisins de tirer son mouchoir de sa poche pour arrêter le
+sang qui coule de sa tête; les voisins tirent le mouchoir et le
+vendent d'un grand sang-froid à la pourvoyeuse moyennant un quart de
+gin. Le capitaine Oakum déclare qu'il ne veut plus de malades à bord,
+les fait monter sur le pont à coups de fouet, crachant le sang,
+défaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous, beaucoup meurent,
+et de soixante et un il n'en reste que douze. Pour pénétrer dans ce
+noir hôpital suffocant qui pullule de vermine, il faut ramper sous les
+hamacs pressés et les écarter par la force des épaules avant d'arriver
+jusqu'aux patients. Lisez encore le récit de miss William, une jeune
+fille riche et de bonne naissance réduite au métier de courtisane,
+rançonnée, affamée, malade, grelottante, errant dans les rues pendant
+de longues nuits d'hiver, parmi «les misérables créatures nues, en
+haillons crasseux, entassées comme des pourceaux dans le coin d'une
+allée sombre,» qui appellent les matelots ivres pour obtenir «de quoi
+apaiser avec du gin la rage de la faim et le froid, et qui descendent
+dans l'insensibilité bestiale jusqu'à ce qu'à la fin elles aillent
+mourir et pourrir sur un fumier.» Celle-ci est jetée à Bridewell avec
+le rebut de la ville, soumise aux caprices d'un tyran qui lui impose
+des tâches au-dessus de ses forces et la punit de ne pas les remplir,
+fouettée jusqu'à s'évanouir, puis à coups de fouet tirée de son
+évanouissement, pendant ce temps volée de tout ce qu'elle a sur elle,
+bonnet, souliers, bas, «mourant de faim et aspirant à mourir vite.»
+Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de ses voisines qui la
+guettaient l'en empêchent. «Le lendemain matin, je fus punie de trente
+coups de verges. La douleur, jointe au désappointement et au
+désespoir, me priva de ma raison et me jeta dans un délire de fureur
+pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec mes dents et je me
+lançai la tête contre le pavé.» En vain vous vous retournez du côté du
+héros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il est sensuel et grossier
+comme ceux de Fielding, sans être comme ceux de Fielding bon et
+joyeux. «L'orgueil et le ressentiment sont les deux principaux
+ingrédients de son caractère.» Le généreux vin de Fielding, entre les
+mains de Smollett, s'est tourné en eau-de-vie de cabaret. Ses héros
+sont égoïstes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite son
+fidèle Strap, et finit par le marier à une prostituée. Peregrine
+attaque par le complot le plus lâche et le plus brutal l'honneur d'une
+jeune fille qu'il doit épouser, et qui est la soeur de son meilleur
+ami. On prend en haine son caractère rancunier, concentré, opiniâtre,
+qui est tout à la fois celui d'un roi absolu habitué à se contenter
+aux dépens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de
+l'éducation que le vernis. On serait inquiet de vivre auprès de lui;
+il n'est bon qu'à choquer ou à tyranniser les autres. On l'évite comme
+une bête dangereuse; l'afflux soudain de la passion animale et le
+torrent de la volonté fixe sont si forts en lui que, lorsqu'il manque
+son but, il extravague, il met l'épée à la main contre l'aubergiste;
+il faut le saigner, il devient fou. Jusqu'à ses générosités, tout est
+gâté chez lui par l'orgueil; jusqu'à ses gaietés, tout est assombri
+chez lui par la dureté. Ses amusements sont barbares et ceux de
+Smollett sont du même goût. Il outre les caricatures; il croit nous
+divertir en nous montrant des bouches fendues jusqu'aux oreilles et
+des nez longs d'un demi-pied; il exagère un préjugé national ou un tic
+de métier jusqu'à y absorber tout l'homme; il entre-choque les plus
+repoussants des grotesques, un lieutenant Lishamago à demi rôti par
+les Indiens rouges, des loups de mer qui passent leur vie à vociférer
+et à travestir toutes les idées dans leur jargon nautique, de vieilles
+filles laides comme des guenons, sèches comme des squelettes, âpres
+comme du vinaigre, des maniaques enfoncés dans la pédanterie, dans
+l'hypocondrie, dans la misanthropie, dans le silence. Bien loin de les
+esquisser en passant, comme Gil-Blas, il appuie le trait
+désagréablement avec insistance, et le surcharge de tous les détails,
+sans considérer s'ils sont trop nombreux, sans reconnaître qu'ils sont
+excessifs, sans sentir qu'ils sont odieux, sans éprouver qu'ils sont
+dégoûtants. Son public est au niveau de son énergie et de sa rudesse,
+et, pour remuer de tels nerfs, un écrivain ne peut pas frapper trop
+fort.
+
+Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette
+violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la
+sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le
+dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement
+les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si
+précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus.
+Ils sont psychologues. _Every man in his humour_, ce titre d'une
+comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est
+ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier,
+_Humphrey Clinker_. Point d'action; le livre est un recueil de lettres
+écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des
+voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes
+objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se
+croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme
+de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe,
+une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur
+la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à
+reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à
+sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la
+concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès
+cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent
+de Sterne. Figurez-vous un homme qui se met en voyage ayant sur les
+yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes. Un poil
+sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui remue,
+l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il emploiera la
+journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre. Pareillement
+Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de son héros.
+Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible. Un homme
+fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à l'ensemble de son
+caractère, lequel tient à celui de son père, de sa mère, de son oncle
+et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de son cerveau, qui
+tient aux circonstances de sa conception et de sa naissance,
+lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur du moment,
+aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés du dernier
+curé, à une coupure du pouce, à vingt noeuds faits sur un sac, à je ne
+sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de _Tristram
+Shandy_ sont employés à les compter; car le moindre et le plus plat
+des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne derrière
+soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes dans les
+autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des
+prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus
+profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au
+lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine
+principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites
+merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des
+filaments innombrables qui sinueusement plongent et s'éparpillent pour
+aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si grêles, si
+entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à eux; il les
+démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la lumière, et là où
+nous n'imaginions qu'une simple tige, nous contemplons avec étonnement
+la population et la végétation souterraine des fibres multipliées et
+des fibrilles par qui la plante visible végète et se soutient.
+
+Voilà certes un talent étrange, composé d'aveuglement et de
+clairvoyance, et qui ressemble à ces maladies de la rétine dans
+lesquelles le nerf surexcité devient à la fois obtus et perspicace,
+incapable d'apercevoir ce que les yeux les plus ordinaires atteignent,
+capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perçants ne saisissent
+pas. En effet, Sterne est un malade humoriste et excentrique,
+ecclésiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, «qui geint
+sur un âne mort et délaisse sa mère vivante,» égoïste de fait,
+sensible en paroles, et qui en toutes choses prend le contre-pied de
+lui-même et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de
+bric-à-brac où les curiosités de tout siècle, de toute espèce et de
+tout pays gisent entassées pêle-mêle: textes d'excommunication,
+consultations médicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires,
+bribes d'érudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues,
+dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mène: ni suite, ni
+plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le défait
+exprès; d'un coup de pied, il fait rouler sur son histoire commencée
+la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il s'amuse à nous
+désappointer, à nous dérouter par les interruptions et les attentes.
+La gravité lui déplaît, il la traite d'hypocrite; à son gré, la folie
+vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit bien bâti, les
+idées défilent en procession avec un mouvement ou une accélération
+uniforme; dans cette tête bizarre, elles sautillent comme une cohue de
+masques en carnaval, par bandes, chacune tirant sa voisine par les
+pieds, par la tête, par un pan d'habit, avec le remue-ménage le plus
+universel et le plus imprévu. Toutes ses petites phrases coupées sont
+des soubresauts; on halète à les lire. Le ton ne reste jamais deux
+minutes le même: le rire vient, puis un commencement d'émotion, puis
+le scandale, puis l'étonnement, puis l'attendrissement, puis encore le
+rire. Le malin bouffon tire et brouille les fils de tous nos
+sentiments, et nous fait aller de ci, de là, baroquement, comme des
+marionnettes. Entre ces divers fils, il y en a deux qu'il tire plus
+volontiers que les autres. Comme tous les gens qui ont des nerfs, il
+est sujet aux attendrissements: non qu'il soit vraiment bon et tendre,
+au contraire sa vie est d'un égoïste; mais à de certains jours il a
+besoin de pleurer, et nous fait pleurer avec lui. Il s'émeut pour un
+oiseau captif, pour un pauvre âne qui, accoutumé aux coups, le regarde
+d'un air résigné, «comme pour lui dire de ne point le battre trop
+fort, mais que cependant, s'il veut, il peut le battre.» Il écrira
+deux pages sur l'attitude de cet âne, et Priam aux pieds d'Achille
+n'était pas plus touchant. C'est ainsi qu'il rencontrera dans un
+silence, dans un juron, dans la plus mince action domestique, des
+délicatesses exquises et de petits héroïsmes, sortes de fleurs
+charmantes invisibles à tout autre, et qui poussent dans la poudre du
+plus sec chemin. Un jour l'oncle Toby, le pauvre capitaine invalide,
+attrape, après de longs essais inutiles, une grosse mouche
+bourdonnante qui l'a cruellement tourmenté pendant tout le dîner; il
+se lève, traverse la chambre sur sa jambe souffrante, et, ouvrant la
+fenêtre: «Va-t'en, pauvre diablesse, va-t'en; pourquoi est-ce que je
+te ferais du mal? Le monde certainement est assez large pour nous
+contenir tous les deux, toi et moi[143].» Cette sensibilité de femme
+est trop fine, on ne peut la décrire; il faudrait traduire une
+histoire entière, celle de Lefèvre par exemple, pour en faire respirer
+le parfum; ce parfum s'évapore sitôt qu'on y touche, et ressemble à la
+faible senteur fugitive des plantes qu'on a portées un instant dans la
+chambre d'un convalescent. Ce qui en augmente encore la douceur
+triste, c'est le contraste des polissonneries qui, comme une haie
+d'orties, les environnent de toutes parts. Sterne, ainsi que tous les
+gens dont la machine est surexcitée, a des appétits baroques. Il aime
+les nudités, non par sentiment du beau à la façon des peintres, non
+par sensualité et franchise à l'exemple de Fielding, non par recherche
+du plaisir, ainsi que les Dorat, les Boufflers et tous les fins
+voluptueux qui riment et s'égayent en ce moment de l'autre côté de la
+Manche. S'il va aux endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et
+point fréquentés. Ce qu'il y cherche c'est la singularité et le
+scandale. Ce qui l'affriande dans le fruit défendu, ce n'est pas le
+fruit, c'est la défense; car celui où il mord de préférence est tout
+flétri ou piqué aux vers. Qu'un épicurien ait du plaisir à détailler
+les jolis péchés d'une jolie femme, rien d'étonnant; mais qu'un
+romancier se complaise à surveiller l'alcôve de deux vieux bourgeois
+rances, à remarquer les suites de la chute d'un marron brûlant dans
+une culotte, à détailler les questions de la veuve Wadman sur la
+portée des blessures de l'aine, cela ne s'explique que par le
+dévergondage d'une imagination pervertie qui trouve son amusement dans
+les idées répugnantes, comme les palais gâtés trouvent leur
+contentement dans la saveur âcre du fromage avancé[144]. Aussi, pour
+lire Sterne, faut-il attendre les jours de caprice, de _spleen_ et de
+pluie, où, à force d'agacement nerveux, on est dégoûté de la raison.
+En effet ses personnages sont aussi déraisonnables que lui-même. Il ne
+voit en l'homme que la manie, et ce qu'il appelle le _dada_, le goût
+des fortifications dans l'oncle Tobie, la manie des tirades oratoires
+et des systèmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada, à son gré, est
+comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperçoit à peine, et
+seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voilà qui peu à
+peu grossit, se couvre de poils, rougit et bourgeonne tout alentour;
+son propriétaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu'à ce
+qu'enfin elle se change en loupe énorme, et que le visage entier
+disparaisse sous l'excroissance parasite qui l'envahit. Personne n'a
+égalé Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le
+germe, l'alimente par degrés; il fait ramper alentour les filaments
+propagateurs, il montre les petites veines et les artérioles
+microscopiques qui s'abouchent dans son intérieur, il compte les
+palpitations du sang qui les traverse, il explique leurs changements
+de couleur et leurs augmentations de volume. L'observation
+psychologique atteint ici l'un de ses développements extrêmes. Il faut
+un art bien avancé pour décrire, par delà la régularité et la santé,
+l'exception ou la dégénérescence, et le roman anglais se complète ici
+en ajoutant à la peinture des formes la peinture des déformations.
+
+[Note 142: The disgraces of Gil Blas are for the most part such as
+rather excite mirth than compassion. He himself laughs at them, and
+his transitions from distress to happiness or, at least, ease, are so
+sudden that neither the reader has time to pity him, nor himself to be
+acquainted with affliction. This conduct.... prevents that generous
+indignation which ought to animate the reader against the sordid and
+vicious disposition of the world. I have attempted to represent modest
+merit struggling with every difficulty to which a friendless orphan is
+exposed from his own want of experience as well as from the
+selfishness, envy, malice, and base indifference of mankind.]
+
+[Note 143: Go, poor devil, get thee gone, why should I hurt thee?
+The world surely is wide enough to hold both thee and me.]
+
+[Note 144: Sterne, Goldsmith, Burke, Sheridan, Moore ont une
+nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parenté proche ou
+lointaine, la nuance irlandaise. De même Hume, Robertson, Smollett, W.
+Scott, Burns, Beattie, Reid, D. Stewart, etc., ont la nuance
+écossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on démêle un excès de
+chevalerie, de sensualité, d'expansion, bref un esprit moins bien
+équilibré, plus sympathique et moins pratique. Au contraire,
+l'Écossais est un Anglais un peu affiné ou un peu rétréci, parce qu'il
+a plus pâti et plus jeûné.]
+
+
+VI
+
+Le moment approche où les moeurs épurées vont, en l'épurant, lui
+imprimer son caractère final. Des deux grandes tendances qui se sont
+manifestées par lui, la brutalité native et la réflexion intense,
+l'une a fini par vaincre l'autre: la littérature, devenue sévère,
+chasse de la fiction les grossièretés de Smollett et les indécences de
+Sterne, et le roman tout moral, avant d'arriver dans les mains presque
+prudes de miss Burney, passe dans les honnêtes mains de Goldsmith. Son
+_Ministre de Wakefield_ est «une idylle en prose,» un peu gâtée par
+des phrases trop bien écrites, mais au fond bourgeoise comme un
+tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miéris une femme qui fait
+son marché, un bourgmestre qui vide son long verre de bière; les
+figures sont vulgaires, les naïvetés comiques, la marmite est à la
+place d'honneur; pourtant ces bonnes gens sont si paisibles, si
+contents de leur petit bonheur régulier, qu'on leur porte envie.
+L'impression que laisse le livre de Goldsmith est à peu près celle-là.
+L'excellent docteur Primrose est un ecclésiastique de campagne dont
+toutes les aventures pendant longtemps consistent «à passer du lit
+bleu au lit brun.» Il a des cousins au quarantième degré qui viennent
+manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute
+l'éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait presque lire,
+excelle dans les conserves, et conte à table l'histoire et les mérites
+de chaque plat. Ses filles aspirent à l'élégance et confectionnent des
+eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils Moïse se fait duper à
+la foire, et vend le poulain moyennant un assortiment de lunettes
+vertes. Lui-même, Primrose, compose des traités que personne n'achète
+contre les secondes noces des ecclésiastiques, écrit d'avance dans
+l'épitaphe de sa femme qu'elle fut la seule femme du docteur Primrose,
+et, en manière d'encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau
+d'éloquence. Cependant le ménage va son petit train; les filles et la
+mère régentent un peu le père de famille; il se laisse faire en bon
+homme, lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie,
+s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à
+l'oeil vairon et l'autre qui n'a pas de queue. «Rien ne pouvait
+surpasser la propreté de mes petits enclos; les ormes et les haies
+étaient d'une beauté inexprimable....» Notre maison «était située au
+pied d'une colline en pente, avec un beau taillis qui l'abritait par
+derrière et une rivière babillarde par devant. D'un côté une prairie
+et de l'autre une pelouse.... Elle n'était que d'un étage et couverte
+de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicité et d'agrément. Les
+murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux[145]....
+Quoique la même chambre nous servît de parloir et de cuisine, cela ne
+faisait que la rendre plus chaude. D'ailleurs, comme elle était tenue
+avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les cuivres étant
+bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur les rayons,
+l'oeil était agréablement flatté et n'avait pas besoin d'un plus riche
+ameublement.» Ils fanent en famille, vont s'asseoir sous le
+chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles; les deux
+filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parents s'amusent
+à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de clochettes
+bleues et de centaurées. «Encore une bouteille, Deborah, ma chère, et
+toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîments ne devons-nous point
+au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la tranquillité,
+l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le plus grand
+monarque de la terre. Il n'a pas un coin du feu pareil, ni autour de
+lui des visages si gais[146].»
+
+Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas moins. Le pauvre
+ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite cure, il
+est devenu fermier. Le _squire_ du voisinage séduit et enlève sa fille
+aînée; le feu prend à sa maison, il a le bras brûlé jusqu'à l'épaule
+en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison, pour dettes,
+parmi des brutes et des coquins qui jurent et blasphèment, dans un
+mauvais air, sur la paille, sentant que son mal augmente, prévoyant
+que sa famille sera bientôt sans pain, apprenant que sa fille meurt;
+«son coeur se soutient pourtant,» il reste prêtre et chef de famille,
+prescrit à chacun des siens son emploi, encourage, console, pourvoit,
+ordonne, prêche les prisonniers, supporte leurs railleries grossières,
+les réforme, établit dans la prison le travail utile et la règle
+volontaire. Ce n'est pas la dureté ni le tempérament morose qui
+l'affermissent; il n'y a pas d'âme plus paternelle, plus sociable,
+plus humaine, plus ouverte aux émotions douces et aux tendresses
+intimes. Ce n'est point l'orgueil ni la haine concentrée qui le
+roidissent. «Je n'ai point de ressentiment à présent, dit-il;
+quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que toutes les
+richesses, quoiqu'il ait déchiré mon coeur (car je suis malade,
+très-malade, presque jusqu'à défaillir), pourtant cela ne m'inspirera
+jamais un désir de vengeance.... Si ma soumission peut lui faire
+plaisir, qu'il sache que, si je lui ai fait quelque injure, j'en suis
+fâché.... Comme il a été autrefois mon paroissien, j'espère un jour
+pouvoir présenter son âme purifiée au tribunal éternel[147].» Rien ne
+sert; le misérable repousse hautainement cette prière si noble, par
+surcroît fait enlever la seconde fille et jeter le fils en prison sous
+une fausse accusation de meurtre. À ce moment-là toutes les affections
+du père sont blessées, toutes ses consolations perdues, toutes ses
+espérances ruinées. Son coeur n'est qu'une plaie, il s'écrie; mais,
+revenant aussitôt à sa profession et à son devoir, il songe à préparer
+son fils et à se préparer lui-même pour l'autre vie, et, afin d'être
+utile à autant de gens qu'il pourra, il veut en même temps exhorter
+les prisonniers. Il «s'efforce de se lever sur sa paille, mais la
+force lui manque, et il n'est capable que de s'appuyer contre le mur,
+soutenu d'un côté par son fils et de l'autre par sa femme.» En cet
+état, il parle, et son sermon, qui fait contraste avec son état, n'en
+est que plus émouvant. C'est une dissertation à l'anglaise, toute
+composée de raisonnements exacts, ayant pour but d'établir que,
+d'après la nature du plaisir et de la peine, les malheureux souffrent
+moins que les heureux de quitter la vie, et jouissent plus que les
+heureux d'obtenir le ciel. On y voit les sources de cette vertu, née
+du christianisme et de la bonté naturelle, mais alimentée longuement
+par la réflexion intérieure. La méditation, qui d'ordinaire ne produit
+que des phrases, aboutit chez lui à des actions. Véritablement ici la
+raison a pris le gouvernement du reste, et elle l'a pris sans opprimer
+le reste: rare et éloquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant
+en un seul personnage les meilleurs traits des moeurs et de la morale
+de ce temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et
+réglée, domestique et disciplinée, laborieuse et rustique. La vertu
+protestante et anglaise n'a point formé un modèle plus éprouvé et plus
+aimable. Religieux, affectueux, raisonneur, il concilie des
+dispositions qui semblaient s'exclure; ecclésiastique, cultivateur,
+père de famille, il relève des caractères qui ne semblaient propres
+qu'à fournir des comiques et des bourgeois.
+
+[Note 145: Nothing could exceed the neatness of my little
+enclosures, the elms and hedge-rows appearing with inexpressible
+beauty.... Our little habitation was situated at the foot of a sloping
+hill, sheltered with a beautiful underwood behind, and a prattling
+river before; on one side a meadow, on the other a green.... (It)
+consisted but of one story and was covered with thatch, which gave it
+an air of great snugness....
+
+The walls on the inside were nicely white-washed. Though the same room
+served us for parlour and kitchen, that only made it the warmer.
+Besides as it was kept with the utmost neatness, the dishes, plates
+and coppers being well scoured and all disposed in bright rows on the
+shelves, the eye was agreeably relieved, and did not want richer
+furniture.]
+
+[Note 146: But let us have one bottle more, Deborah, my life, and
+Moses, give us a good song. What thanks do we not owe to heaven for
+thus bestowing tranquillity, health, and competence? I think myself
+happier now than the greatest monarch upon earth. He has no such
+fire-side, nor such pleasant faces about it.]
+
+[Note 147: I have no resentment now, and though he has taken
+from me what I held dearer than all his treasures, though he has
+wrung my heart (for I am sick almost to fainting, very sick, my
+fellow-prisoner), yet that shall never inspire me with vengeance....
+If this submission can do him any pleasure, let him know that if I
+have done him any injury, I am sorry for it.... I should detest my
+own heart, if I saw either pride or resentment lurking there. On the
+contrary, as my oppressor has been once my parishioner, I hope one
+day to present him up an unpolluted soul at the eternal tribunal.]
+
+
+VII
+
+Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus
+accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est
+son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec
+une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui;
+miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien
+Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke,
+l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique. Lord
+Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en
+proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue, l'autorité
+d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et le soir en
+remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour
+entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par
+l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons
+de philosophie élégante et de moeurs épicuriennes; la violence du
+contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les
+prédilections de l'esprit anglais.
+
+On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à
+proportion, l'air sombre et rude, l'oeil clignotant, la figure
+profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
+chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au
+milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un
+vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
+fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
+avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
+racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que,
+n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
+comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
+il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une
+dame. À peine servi, il se précipitait sur sa nourriture «comme un
+cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un mot,
+n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une
+telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait
+la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté
+fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait.
+Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il
+disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat,
+arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
+doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait.
+«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig[148].--Ma
+chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue
+que par la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous,
+pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il
+faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il
+ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue
+comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à
+la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une
+douzaine de tasses de thé dans son estomac.
+
+Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell
+sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu
+en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au
+hasard dans une boutique, surtout des in-folio latins, même les plus
+ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les oeuvres latines
+de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut trouver des ressources
+en proposant au public une édition de Politien. À vingt-cinq ans, il
+avait épousé par amour une femme de cinquante, courte, mafflue, rouge,
+habillée de couleurs voyantes qui se mettait sur les joues un
+demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même âge que lui.
+Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses grimaces
+convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à l'aspect de
+son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire portefaix. Trente
+ans durant, il avait travaillé en manoeuvre pour les libraires qu'il
+rossait lorsqu'ils devenaient impertinents, toujours râpé, ayant une
+fois jeûné deux jours, content lorsqu'il pouvait dîner avec six
+_pence_ de viande et un _penny_ de pain, ayant écrit un roman en huit
+nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À présent, pensionné par le
+roi[149], exempt de sa corvée journalière, il suit son indolence
+naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et au delà. C'est à cette
+heure qu'on va le voir. On monte l'escalier d'une triste maison située
+au nord de _Fleet-Street_, le quartier affairé de Londres, dans une
+cour étroite et obscure, et l'on entend en passant les gronderies de
+quatre femmes et d'un vieux médecin charlatan, pauvres créatures sans
+ressources, infirmes, et d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies,
+qu'il nourrit, qui le tracassent ou qui l'insultent; on demande le
+docteur, un nègre ouvre; une assemblée se forme autour du lit
+magistral; il y a toujours à son lever quantité de gens distingués,
+même des dames. Ainsi entouré, il «déclame» jusqu'à l'heure du dîner,
+va à la taverne, puis disserte tout le soir, sort pour jouir dans les
+rues de la boue et du brouillard de Londres, ramasse un ami pour
+converser encore, et s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir
+des thèses jusqu'à quatre heures du matin.
+
+Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions
+qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus
+intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès
+l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que
+comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son
+dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des
+meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes
+arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il
+déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le
+premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de
+pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état
+d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps,
+admirateurs du _Contrat social_, nous sentons bien vite que nous ne
+sommes plus en France. Et que sentirons-nous, bon Dieu! quand, un
+instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi: «Rousseau
+est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite d'être
+chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte qu'il soit
+protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de déportation
+contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui sont sortis
+d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le voir
+travailler dans les plantations.»--Il paraît qu'on ne goûte pas dans
+ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus
+épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel
+est le plus grand vaurien[150].»--À la bonne heure, ceci est net. Mais
+quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une
+Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car
+aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves
+du christianisme.»--Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons
+guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné
+pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux
+dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération
+particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le
+nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous lui parlez d'une
+méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une femme qui
+prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de derrière, que
+cela est curieux, mais n'est point beau. Il est conservateur et ne
+craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé à une heure du
+matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour interroger un
+esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les mains son
+journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des examens de
+conscience et des résolutions de conduite. Avec des préjugés et des
+ridicules, il a la profonde conviction, la foi active, la sévère piété
+morale. Il est chrétien de coeur et de conscience, de raisonnement et
+de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du jugement final, le
+préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un jour, je n'irai plus
+dans vos coulisses, car les bas de soie et les poitrines blanches de
+vos actrices excitent mes propensions amoureuses[151].» Il se reproche
+son indolence, il implore la grâce de Dieu, il est humble et il a des
+scrupules.--Tout cela est bien étrange. Nous demandons aux gens ce qui
+peut leur plaire dans cet ours bourru, qui a des habitudes de bedeau
+et des inclinations de constable. On nous répond qu'à Londres on est
+moins exigeant qu'à Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y
+permet à l'énergie d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y
+souffre une conversation militante, que l'opinion publique est tout
+entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a
+bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses
+préceptes s'accommode le mieux à son penchant.
+
+Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une
+heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou
+dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton.
+«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les
+petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet,
+sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque
+substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les
+grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition
+s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée
+se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle
+d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui
+comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé
+ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des
+compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à
+la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus
+despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation
+et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté
+ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des
+mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la
+tyrannie du style oratoire[152]. Nous comprenons maintenant qu'un âge
+oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue dans
+l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers.
+
+Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que
+l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son
+dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses
+innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis;
+nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses
+préceptes par coeur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et
+que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont
+accordés[153], qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un
+petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins
+éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non
+pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous
+disons tout bas que nous nous en serions bien passés. Nous voudrions
+savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté tout d'un
+coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors qu'en
+Angleterre les sermons plaisent, et ces _Essais_ sont des sermons.
+Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin d'idées
+aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et profitables. Ils
+demandent qu'on leur fournisse une provision utile de documents
+authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de plus. Peu
+importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi sont
+vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être renseignés
+sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur les
+variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les
+avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la
+science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce
+qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un
+livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui
+les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le
+_sense_, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques
+portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette
+substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement
+très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine
+friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce
+titre, les _Essais_ sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont
+pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode;
+nous comprenons à présent pourquoi ils prennent comme favori et
+révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel
+Johnson[154].
+
+[Note 148: Sir, I perceive you are a vile Whig.]
+
+[Note 149: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son
+dictionnaire la définition suivante du mot _pension_:
+
+"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is
+generally understood to mean pay given to a state hireling for treason
+to his country."
+
+Le lecteur voit d'ici les sarcasmes des adversaires.]
+
+[Note 150: I think him (Rousseau) one of the worst of men; a
+rascal who ought to be hunted out of society, as he has been.... I
+would sooner sign a sentence for his transportation, than that of any
+felon who has gone from the Old Bailey these many years. Yes I would
+like to have him work in the plantations.... It is difficult to settle
+the proportion of iniquity between them (Rousseau and Voltaire).]
+
+[Note 151: I'll come no more behind your scenes, David, for the
+silk stockings and white bosoms of your actresses excite my amorous
+propensities.]
+
+[Note 152: Voici une phrase célèbre qui donnera quelque idée de ce
+style, assez semblable à celui de Thomas:
+
+We were now treading that illustrious island which was once the
+luminary of the Caledonian regions, whence savage clans and roving
+barbarians derived the benefits of knowledge and the blessings of
+religion. To abstract the mind from all local emotion would be
+impossible if it were endeavoured, and would be foolish if it were
+possible. Far from me and my friends be such rigid philosophy as may
+conduct us indifferent and unmoved over any ground which has been
+dignified by wisdom, bravery, or virtue. The man is little to be
+envied whose patriotism would not gain force on the plains of
+Marathon, or whose piety would not grow warmer among the ruins of
+Iona.]
+
+[Note 153: _Rambler_, 108, 109, 110, 111.]
+
+[Note 154: Voir sa biographie par Boswell, 4 vol.]
+
+
+VIII
+
+Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que
+les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut
+voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national,
+l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des
+moeurs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans.
+
+Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose
+que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs,
+sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent,
+les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau
+veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble
+que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne
+juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis
+plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de
+couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il
+est assassin.
+
+La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, l'épanouissement
+des puissances naturelles et corporelles, voilà ce qui de tous côtés
+afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres involontairement se
+remuent par l'imitation contagieuse des mouvements et des formes.
+Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes montent comme un
+tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces croupes colossales qui
+se tordent, devant ces mufles qui remuent des crânes, l'animal en nous
+frémit par sympathie, et il nous semble que nous allons faire sortir
+de notre poitrine une clameur égale à leur rugissement.
+
+En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des
+faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle,
+il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces
+jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons
+plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi
+des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes
+dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat
+et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois,
+cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste.
+
+Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil
+peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils
+représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter.
+
+Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une ivresse de nuit, de
+bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée d'ombres qui
+vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps appesantis? Chez
+lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la stupidité, tout
+l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en
+distille. L'un flageole debout, écoeuré, pendant qu'un hoquet
+entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en
+mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places,
+tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot
+malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou
+bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou
+difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux
+distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin,
+borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes,
+rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement,
+gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille,
+écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine,
+regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que
+Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière,
+affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa
+maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à
+l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui
+vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les
+dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet
+hôpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux
+crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est
+coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord
+convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du
+diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et
+qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables
+Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans
+quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu
+salir les yeux de votre aspect?
+
+C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares.
+Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme
+font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout
+le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de
+l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même
+canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps
+n'est ici que pour traduire l'esprit[155]. Ce nez tortu, ces bourgeons
+sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces
+traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le
+naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres
+et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est
+l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est le désespoir,
+ce sont toutes les maladies et les difformités de ces volontés trop
+âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de toutes les
+passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois dogmatique et
+chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses confrères le gros
+gourdin de la morale. C'est un _policeman_ mangeur de boeuf qui s'est
+chargé d'instruire et de corriger des boxeurs ivrognes. D'un tel homme
+à de tels hommes, les ménagements seraient de trop. Au bas de chaque
+cage où il enferme un vice, il en inscrit le nom, il y ajoute la
+condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale dans sa laideur, il
+l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son supplice, en sorte qu'il
+n'y a pas de conscience si faussée qui ne le reconnaisse, ni de
+conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur.
+
+Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le
+gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi
+nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit
+idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise
+le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse
+tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent
+l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est
+pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un
+cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os
+qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent,
+et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un
+fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mère le
+voit.
+
+Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune
+homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est
+là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa
+baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les
+opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme
+expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui
+fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on
+dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin
+extirpe l'oeil, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa
+main. Cependant un chien attrape le coeur qui traîne à terre; des
+fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une
+chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des
+plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va
+s'en aller sous leur scalpel.
+
+Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et
+que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de
+Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds
+que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie
+en civilisation.
+
+[Note 155: When a character is strongly marked in the living face,
+it may be considered as an index to the mind, to express which with
+any degree of justness in painting requires the utmost efforts of a
+great master. (_Analysis of Beauty._)]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Les poëtes.
+
+ I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
+ caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. --
+ Comment il a son centre dans Pope.
+
+ II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts.
+ -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
+ personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. -- Pauvreté
+ de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de sa vanité et
+ de son talent. -- Sa fortune indépendante et son travail
+ assidu.
+
+ III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent
+ les passions dans la poésie artificielle. -- _La boucle de
+ cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en
+ France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
+ pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et
+ banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
+ salon sont inconciliables.
+
+ IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
+ poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre
+ finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
+ Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
+ -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment
+ elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et
+ perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
+ Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
+ -- En quoi le goût a changé depuis un siècle.
+
+ V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
+ classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
+ impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
+ campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson.
+
+ VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
+ sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus
+ précoce en Angleterre qu'en France. -- Sterne. --
+ Richardson. -- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside,
+ Beattie, Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la
+ forme classique. -- Empire de la période. -- Johnson. --
+ L'école historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur
+ talent et leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne.
+
+
+Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil la vaste région littéraire qui
+s'étend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu'à la
+révolution française, on s'aperçoit que toutes les productions,
+indépendamment du caractère anglais, y portent l'empreinte classique,
+et que cette empreinte, particulière à ce territoire, ne se rencontre
+ni dans celui qui précède ni dans celui qui suit. Cette forme régnante
+de pensée s'impose à tous les écrivains, depuis Waller jusqu'à
+Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu'à Robertson et Hume; il y a un
+art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante années,
+pratique et théorie, inventions et imitations, exemples et critique,
+s'emploie à l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espèce de
+beauté; ils n'établissent de préceptes que ceux qui peuvent la
+produire; ils récrivent, traduisent et défigurent sur son patron les
+grandes oeuvres des autres siècles; ils l'importent dans tous les
+genres littéraires, et y réussissent ou y échouent selon qu'elle s'y
+adapte ou qu'elle ne peut s'y accommoder. La domination de ce style
+est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne à
+l'impuissance quand ils veulent l'appliquer hors de son domaine. La
+possession de ce style est si universelle, qu'elle se rencontre dans
+les plus médiocres, et les élève jusqu'au talent quand ils
+l'appliquent dans son domaine[156]. C'est lui qui porte à la
+perfection la prose, le discours, l'essai, la dissertation, la
+narration, et toutes les oeuvres qui font partie de la conversation et
+de l'éloquence. C'est lui qui détruit l'ancien drame, abaisse le
+nouveau, appauvrit et détourne la poésie, produit l'histoire correcte,
+agréable, sensée, décolorée et à courtes vues. C'est cet esprit, qui,
+commun à ce moment à l'Angleterre et à la France, imprime son image
+dans la diversité infinie des oeuvres littéraires, en sorte que dans
+son ascendant partout visible on ne peut s'empêcher de reconnaître la
+présence d'une de ces forces intérieures qui ploient et règlent le
+cours du génie humain.
+
+Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la
+poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que
+sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils
+avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent
+ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le
+style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier
+venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous
+trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage.
+Passez au second, ce même tour reparaît; on dirait qu'ils se sont
+copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes
+apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période.
+Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles,
+ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien,
+l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le
+langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le
+substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur;
+l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme
+chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni
+de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine,
+tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est
+tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels
+ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre,
+oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences
+grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses,
+lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude
+oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes;
+si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au
+fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil,
+insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles
+ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y
+a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du
+reste. Si vous parcourez toute la famille, vous y trouverez sans doute
+quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine lumière,
+tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère et finit
+par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement, ici, on
+voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de Pope et
+surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments
+étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a
+suivi.
+
+[Note 156: Une femme de chambre sous Louis XIV, dit Courier,
+écrivait mieux que le plus grand écrivain d'aujourd'hui.]
+
+
+I
+
+En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards à Londres, naquit
+une petite créature délicate et maladive, factice par nature, toute
+fabriquée d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de goût que pour
+les livres, et qui, dès son bas âge, mit tout son plaisir dans la
+contemplation des imprimés. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit
+à écrire. Il passa son enfance avec eux en tête-à-tête, et se trouva
+versificateur dès qu'il sut parler. À douze ans, il avait composé une
+tragédie d'après l'_Iliade_, et une ode sur la solitude. De treize à
+quinze, il fit un grand poëme épique de quatre mille vers, appelé
+_Alcandre_. Pendant huit ans, enfermé dans une petite maison de la
+forêt de Windsor, il lut «tous les meilleurs critiques, presque tous
+les poëtes anglais, latins, français qui ont un nom, Homère, les
+poëtes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et
+l'Arioste dans les traductions,» avec tant d'assiduité qu'il en manqua
+mourir. Ce n'étaient point des passions qu'il y cherchait, c'était du
+style; il n'y a point eu d'adorateur plus dévoué de la forme; il n'y a
+point eu de maître plus précoce de la forme. Déjà son goût perçait:
+entre tous les poëtes anglais, son favori était Dryden, le moins
+inspiré et le plus classique. Il apercevait sa voie; un connaisseur,
+M. Walsh[157], «l'encourageait en lui disant qu'il y avait encore un
+chemin ouvert pour exceller; car si les Anglais avaient plusieurs
+grands poëtes, ils n'avaient jamais eu de grand poëte qui fût
+_correct_; et il l'engageait à faire de la correction son étude et son
+but.» Il suivait ce conseil, s'exerçait la main par des traductions
+d'Ovide et de Stace, et par des remaniements du vieux Chaucer. Il
+s'appropriait toutes les excellences et toutes les élégances
+poétiques, il les emmagasinait dans sa mémoire; il disposait dans sa
+tête le dictionnaire complet de toutes les épithètes heureuses, de
+tous les tours ingénieux, de tous les rhythmes sonores par lesquels on
+peut relever, préciser, éclairer une idée. Il était comme ces petits
+musiciens, enfants prodiges, qui, élevés au piano, atteignent tout
+d'un coup un doigté merveilleux, roulent les gammes, perlent les
+trilles, font voltiger les octaves avec une agilité et une justesse
+qui chassent de la scène les plus fameux artistes. À dix-sept ans,
+ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait soixante-dix, il
+entreprit, sur sa demande, de lui corriger ses poëmes, et les corrigea
+si bien, que celui-ci en fut charmé et mortifié. Pope raturait,
+ajoutait, refondait, parlait franc et tranchait ferme. L'auteur, à
+contre-coeur, admirait les corrections tout bas, et tâchait tout haut
+d'en rabaisser l'importance, jusqu'à ce qu'enfin sa vanité, blessée de
+tant devoir à un si jeune homme et de rencontrer un maître dans un
+écolier, finit par le retirer d'un commerce où il profitait et
+souffrait trop. C'est que l'écolier, du premier coup, avait porté
+l'art plus loin que les maîtres. À seize ans, ses _Pastorales_
+témoignaient d'une sûreté de main que personne n'avait eue, pas même
+Dryden. À voir ces mots si choisis, ces arrangements exquis de
+syllabes mélodieuses, cette science des coupes et des rejets, ce style
+si coulant, si pur, ces gracieuses images que la diction rendait
+encore plus gracieuses, et toute cette guirlande artificielle et
+nuancée de fleurs qui se disaient champêtres, on pensait aux premières
+églogues de Virgile. M. Walsh déclarait que «ce n'était point
+flatterie de dire qu'à cet âge Virgile n'avait rien fait d'aussi bon.»
+Quand plus tard elles parurent en volume[158], le public fut ébloui.
+«Vous avez déplu aux critiques, écrivait Wycherley, en leur plaisant
+trop bien.» La même année, le poëte de vingt et un ans achevait son
+_Essay on Criticism_, sorte d'art poétique; c'est le poëme qu'on fait
+à la fin de sa carrière, quand on a manié tous les procédés et qu'on a
+blanchi dans la critique; et dans ce sujet qui réclame, pour être
+traité, l'expérience de toute une vie littéraire, il se trouvait
+d'emblée aussi mûr que Boileau.
+
+Ce musicien consommé, qui débute par un traité d'harmonie, que va-t-il
+faire de son mécanisme incomparable et de sa science de professeur?
+Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'écrire; il faut une
+source pleine d'idées vives et de passions franches pour faire un vrai
+poëte, et à le voir de près on trouve qu'en lui, jusqu'à la personne,
+tout est étriqué ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds,
+tortu, bossu, maigre, valétudinaire, et qui arrivé à l'âge mûr ne
+semble plus capable de vivre. Il ne peut se lever; c'est une femme qui
+l'habille; on lui enfile trois paires de bas les unes par-dessus les
+autres, tant ses jambes sont grêles; puis on lui lace la taille dans
+un corset de toile roide, afin qu'il puisse se tenir droit, et
+par-dessus on lui fait endosser un gilet de flanelle; vient ensuite
+une sorte de pourpoint de fourrure, car il grelotte vite, et enfin une
+chemise de grosse toile très-chaude avec de belles manches. Par-dessus
+tout cela on lui met un costume noir, une perruque à noeud[159], une
+petite épée; ainsi équipé, il va prendre place à table avec son grand
+ami lord Oxford. Il est si petit, qu'il faut l'exhausser sur une
+chaise particulière; il est si chauve, que lorsqu'il n'y a pas de
+réception il couvre sa tête d'un bonnet de velours; il est si
+vétilleux et si exigeant, que les laquais évitent de faire ses
+commissions, et que le lord a été obligé d'en renvoyer plusieurs qui
+refusaient de le servir. Enfin le dîner commence. Il mange trop, en
+enfant gâté; il veut des mets forts, épicés, et se fait mal à
+l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colère,
+mais ne manque pas de la boire. Il a tous les appétits et tous les
+caprices d'un vieil enfant, d'un vieux malade, d'un vieil auteur, et
+d'un vieux garçon. Vous vous attendez bien à le trouver quinteux et
+susceptible. Plusieurs fois il a quitté, sans mot dire et sans qu'on
+sût pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excéder les
+laquais de messages pour le ramener. Si aujourd'hui lady Mary Wortley,
+son ancienne divinité poétique, est par malheur à table, on ne pourra
+pas dîner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se
+picoter, de se quereller, et l'un des deux quittera la chambre. On va
+le chercher et il rentre, mais il n'a pas laissé ses manies à la
+porte. Il est cauteleux, malin, en avorton nerveux qu'il est; quand il
+souhaite une chose, il n'ose pas la demander rondement; avec des
+insinuations et des manoeuvres de style, il amène les gens à la
+mentionner, à la faire venir, après quoi il s'en sert. C'est ainsi
+qu'il a obtenu un écran de lord Orrery. «À peine s'il boira une tasse
+de thé sans stratagème.» Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la
+diplomatie à propos de carottes et de navets.
+
+Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il écrit des
+libelles contre Chandos, Aaron Hill, lady Mary Wortley, et ensuite il
+ment ou équivoque pour les désavouer. Il a un vilain goût pour
+l'artifice, et prépare un mauvais tour déloyal contre lord
+Bolingbroke, son plus grand ami. Il n'est jamais franc, il est
+toujours occupé d'un rôle; il contrefait l'homme dégoûté, le grand
+artiste indifférent, contempteur des grands, des rois, de la poésie
+elle-même. La vérité est qu'il ne songe qu'à ses phrases, à sa
+réputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre
+tout son stoïcisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas
+peut-être dix lettres vraies; il est écrivain jusque dans ses
+épanchements; ses confidences sont de la rhétorique compassée, et
+quand il cause avec un ami, il songe toujours à l'imprimeur qui mettra
+ses effusions sous les yeux du public. Même à force de prétention il
+devient maladroit, et se démasque. Un jour Richardson le trouve occupé
+à lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: «Ces choses-là,
+dit Pope, font mon divertissement;» et pendant qu'il lit, on voit ses
+traits contractés par la violence de son angoisse. «Dieu me préserve,
+dit Richardson, d'un divertissement pareil à celui-là.» En somme, son
+grand ressort est la vanité littéraire; il veut être admiré, rien de
+plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'étudie à la glace, se
+farde, minaude, accroche des compliments, et cependant déclare que les
+compliments l'ennuient, que le fard salit et qu'elle a horreur des
+minauderies. Nul élan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus
+d'idées que de passions, j'entends de ces idées qu'on a besoin
+d'écrire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse
+religieuse et les querelles de parti retentissent autour de lui; il
+s'en écarte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal
+souci est de préserver son écritoire; c'est un catholique _déteint_,
+déiste à peu près, qui ne sait pas bien ce qu'est le déisme; là-dessus
+il emprunte à lord Bolingbroke des idées dont il ne voit pas la
+portée, mais qui lui semblent bonnes à mettre en vers. «J'espère,
+écrit-il à Atterbury, que toutes les Églises sont de Dieu, en tant
+qu'elles sont bien comprises, et que tous les gouvernements sont de
+Dieu, en tant qu'ils sont bien conduits. Pour ce qui est du mal qui
+s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse à Dieu seul le soin de
+les corriger ou de les réformer. Dans ma politique, ma grande
+préoccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque
+gouvernement que je vive; dans ma religion, de conserver la paix de ma
+conscience, quelle que soit l'Église dont je fasse partie[160].» De
+pareilles convictions ne tourmentent pas un homme. Au fond, il n'a
+point écrit parce qu'il pensait, mais il a pensé afin d'écrire; le
+papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voilà son
+idole; s'il a fait des vers, c'est tout bonnement pour faire des vers.
+
+On n'est que mieux préparé par là pour en faire d'irréprochables. Pope
+s'y emploie tout entier; il est de loisir; son père lui a laissé une
+assez belle fortune, il a gagné une grosse somme à traduire l'_Iliade_
+et l'_Odyssée_; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il
+n'a été aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les
+auteurs mendiants rouler dans la bohème, et, tranquillement assis dans
+sa jolie maison de Twickenham, sous sa grotte ou dans le beau jardin
+qu'il a planté lui-même, il peut polir et limer ses écrits aussi
+longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a composé un
+ouvrage, il le garde au moins deux ans en portefeuille. De temps en
+temps il le relit et le corrige; il prend conseil de ses amis, puis de
+ses ennemis; point d'édition qu'il n'améliore; il rature
+infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transformé,
+qu'on ne le reconnaît plus dans la copie définitive. Celles de ses
+pièces qui semblent le moins remaniées sont deux satires, et Dodsley
+dit que dans le manuscrit il n'y avait presque point de vers qui ne
+fût écrit deux fois. «Je le fis transcrire proprement sur une autre
+feuille, et quand il me renvoya celle-là pour l'impression, presque
+chaque vers avait été récrit encore une seconde fois.»--«Jamais, dit
+Johnson, il ne détachait son attention de la poésie. Si la
+conversation offrait un trait dont on pût faire profit, il le confiait
+au papier; si une pensée ou même une expression plus heureuse que
+l'ordinaire se levait dans son esprit, il avait soin de l'écrire;
+quand deux vers lui venaient, il les mettait de côté pour les insérer
+à l'occasion. On a trouvé de petits morceaux de papier qui contenaient
+des vers ou des portions de vers qu'il pensait achever plus tard.» Il
+fallait que son écritoire fût devant son lit avant son lever. Une
+nuit, chez lord Oxford, pendant le terrible hiver de 1740, de peur de
+perdre une idée, il fit lever quatre fois la femme qui le servait.
+Swift lui reproche de n'avoir jamais de loisir pour la conversation;
+la cause en est «qu'il a toujours en tête quelque projet poétique.»
+Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression parfaite: la
+pratique d'une vie entière, l'étude de tous les modèles,
+l'indépendance de la fortune, la compagnie des gens du monde,
+l'exemption des passions turbulentes, l'absence des idées maîtresses,
+la facilité d'un enfant prodige, l'assiduité d'un vieux lettré. Il
+semble qu'il ait été tout exprès muni de défauts et de qualités,
+enrichi d'un côté, appauvri d'un autre, à la fois écourté et
+développé, pour mettre en relief la forme classique par
+l'amoindrissement du fond classique, pour présenter au public le
+modèle d'un art usé et accompli, pour réduire en cristal brillant et
+rigide la séve coulante d'une littérature qui finissait.
+
+[Note 157: Mr Walsh used to encourage me much, and used to tell
+me, that there was one way left of excelling; for though we had
+several great poets, we never had any one great poet that was correct;
+and desired me to make that my study and my aim.]
+
+[Note 158: 1709.]
+
+[Note 159: Tye-wig.]
+
+[Note 160: In my politics, I think no further than how to preserve
+the peace of my life, in any government under which I live; nor in my
+religion, than to preserve the peace of my conscience in any church
+with which I communicate. I hope all churches and governments are so
+far of God as they are rightly understood and rightly administered;
+and where they are or may be wrong, I leave it to God alone to mend
+and reform them. (Lettre à Atterbury, 1717.)]
+
+
+II
+
+C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son
+métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En
+vérité, je voudrais admirer les oeuvres d'imagination de Pope; je ne
+saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux
+des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes,
+que son _Épître d'Héloïse à Abeilard_ fut accueillie par un cri
+d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle
+expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par
+coeur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge
+littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de
+l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre
+de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en
+dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales
+d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui.
+
+Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare
+lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle
+essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien,
+elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez
+peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre
+maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme
+scolastique! «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui puisses me
+consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais plus heureuse
+et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que l'épouse de
+l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité en toi que
+toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce que tu
+pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai jamais
+songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais la
+tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour[161]; puis
+ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce
+qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie,
+même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême
+angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est
+bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui
+en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre
+est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions:
+elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus
+couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en
+nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles
+une clarté solennelle[162],» puis «les rivières errantes qui luisent
+entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des
+ruisseaux, les brises mourantes qui viennent expirer sur les
+feuillages[163].»--Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard
+des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le
+cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les
+avantages de la poste aux lettres[164].--Antithèses et contrastes:
+elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le
+monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son
+absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de
+la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du
+bonheur céleste.--En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions
+de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse
+exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et
+les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par
+lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever
+l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira
+chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons,
+les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les
+ailes des séraphins qui répandent sur elle leurs divins parfums,
+l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges qui
+chantent l'hyménée[165],» bref toute la garde-robe du Paradis.
+Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on
+appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne
+délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier
+Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la
+Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la
+Foi, notre immortalité anticipée[166],» entendre les morts qui lui
+parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs
+palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas[167].»
+C'est ici la symphonie finale avec modulation de l'orgue céleste: je
+suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo.
+
+Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque
+phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes.
+Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les
+jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et
+toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue
+étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase
+entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions
+symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement
+met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de
+l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus
+élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus
+serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis
+qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si
+elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.»
+
+Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un
+poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles,
+trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux
+compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du
+grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut
+composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la
+cuisine; il ne faut ni coeur ni génie pour la faire, mais une main
+légère, un oeil attentif et un goût exercé.
+
+[Note 161: Vale, unice.]
+
+[Note 162:
+
+ In these lone walls (their days' eternal bound)
+ These moss-grown domes with spiry turrets crowned,
+ Where awful arches make a noon-day night,
+ And the dim windows shed a solemn light.]
+
+[Note 163:
+
+ The wand'ring streams that shine between the hills,
+ The grots that echo to the tinkling rills,
+ The dying gales that pant upon the trees,
+ The lakes that quiver to the curling breeze.]
+
+[Note 164:
+
+ Heaven first taught letters for some wretch's aid,
+ Some banished lover, or some captive maid;
+ They live, they speak, they breathe what love inspires,
+ Warm from the soul, and faithful to its fires,
+ The virgin's wish without her fears impart,
+ Excuse the blush, and pour out all the heart,
+ Speed the soft intercourse from soul to soul,
+ And waft a sigh from Indus to the pole.]
+
+[Note 165:
+
+ How happy is the blameless Vestal's lot!
+ The world forgetting, by the world forgot.
+ Eternal sunshine of the spotless mind,
+ Each pray'r accepted, and each wish resign'd;
+ Labour and rest that equal periods keep,
+ Obedient slumbers that can wake and weep....
+ Desires compos'd, affections ever e'en,
+ Tears that delight, and sighs that waft to heav'n.
+ Grace shines around with serenest beams,
+ And whisp'ring angels prompt her golden dreams.
+ For her th' unfading rose of Eden blooms,
+ And wings of seraphs shed divine perfumes;
+ For her the spouse prepares the bridal ring,
+ For her white virgins Hymeneals sing,
+ To sounds of heav'nly harps she dies away,
+ And melts in visions of eternal day.]
+
+[Note 166:
+
+ Oh grace serene! Oh virtue heavenly fair!
+ Divine oblivion of low-thoughted care!
+ Fresh-blooming hope, gay daughter of the sky!
+ And faith, our early immortality!
+ Enter, each mild, each amicable guest:
+ Receive, and wrap me in eternal rest!]
+
+[Note 167:
+
+ I come, I come! Prepare your roseate bow'rs,
+ Celestial palms and ever-blooming flow'rs.]
+
+
+III
+
+Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société.
+Il est factice, et les moeurs de la société sont factices. Dire des
+galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur
+chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière
+tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble,
+l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné,
+très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers
+comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit _la Boucle de
+cheveux enlevée_ et _la Sottisiade_; ses contemporains s'extasièrent
+sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et
+jugèrent qu'il avait surpassé _le Lutrin_ et _les Satires_ de Boileau.
+
+Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a
+ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme
+d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de
+troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de
+rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est
+pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à
+boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et
+plus agile; mais cette habileté de main ne suffit pas pour faire un
+poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut des
+passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut peindre
+les jolis riens de la conversation et du monde, il est à propos de les
+aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a
+pas des grâces charmantes dans le babil et la frivolité d'une jolie
+femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur vie à s'en régaler.
+Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras mignon qui sort d'un
+flot de dentelles, une taille penchée qui fait chatoyer les plis
+lustrés de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de
+la bouche mutine, en voilà assez pour ravir un artiste. Certainement
+il sera sensible à la toilette, sensible autant que la dame elle-même,
+et ne la grondera jamais de passer trois heures à son miroir; il y a
+de la poésie dans l'élégance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit
+des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de
+ce haut salon lambrissé, du doux reflet des longues glaces et des
+porcelaines luisantes, de la gaieté nonchalante des petits Amours
+sculptés qui s'embrassent au-dessus de la cheminée, du son argentin de
+ces voix flûtées qui autour de la table à thé gazouillent des
+médisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit guère; il reste
+satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable importé de France.
+Il a beau être le plus mondain de ces poëtes, il ne l'est pas assez;
+la société qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu,
+qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare à Mme de
+Sévigné, a l'esprit si sérieux, le style si décidé, le jugement si
+précis et le sarcasme si âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En
+somme, les Anglais, même lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont
+jamais attrapé le véritable ton des salons. Pope est comme eux; sa
+voix détonne et tout d'un coup devient mordante. À chaque instant une
+moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commençait à
+éveiller. Prenez l'ensemble du poëme; c'est une bouffonnerie en style
+noble; lord Petre a coupé une boucle dans les cheveux d'une beauté à
+la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette
+bagatelle une épopée, avec les invocations, les apostrophes,
+l'intervention des êtres surnaturels et le reste des machines
+poétiques; la solennité du style contraste avec la petitesse des
+événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle
+d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand ils
+représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extérieure
+et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mépris. Leurs
+fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous
+verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette comme une
+poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son
+clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec toutes
+sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une
+Française lui eût renvoyé son livre en lui conseillant d'apprendre à
+vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix sarcasmes
+contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de s'entendre
+dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de
+fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son hommage[170].
+Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle de cheveux
+est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases
+n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indélicatesse et
+la grossièreté. «Perdra-t-elle son coeur ou son collier au bal,
+fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa robe[171]?» Il n'y a pas
+un Français du dix-huitième siècle qui eût imaginé une gracieuseté
+semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et
+Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne
+le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente
+du poëme, qu'elle en répandit des copies. Évidemment, elle n'était pas
+difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez
+dans Swift la copie littérale d'une conversation à la mode, vous
+verrez qu'une femme à la mode dans ce temps-là pouvait souffrir
+beaucoup de choses sans se fâcher.
+
+Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, pour nous
+du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté en sont à
+cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et scandalisés.
+Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites. Tout au plus
+de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille; mais ce n'est
+pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges, mais ne nous
+amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est calculé,
+combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement d'éclairs,
+et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre, voulant se
+rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec douze vastes
+romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus trois
+jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de ses
+anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le feu et
+ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme[172].» Nous
+demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette description
+a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la peinture de
+la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures bien
+autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui parle,
+des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal
+d'enfant, des filles qui se croient changées en bouteilles et
+demandent à grands cris un bouchon[173].» Nous nous disons alors que
+nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de
+Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres
+oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices
+un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge
+correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination
+subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de
+contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira
+jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la
+choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à
+nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de
+figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce
+rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays
+en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que
+sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift.
+
+À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son
+second poëme, la _Dunciade_; il faut beaucoup d'empire sur soi pour
+ne pas jeter par terre ce chef-d'oeuvre comme insipide et même
+dégoûtant. Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus
+d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante
+la Sottise, auguste déesse de la littérature, «fille du Chaos et de
+la Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,»
+reine des auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et
+pour son favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle
+institue des jeux à la manière antique; d'abord la course des
+libraires qui se disputent la possession d'un poëte, puis le combat
+des écrivains qui braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux,
+enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux
+in-folio sans dormir. Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes
+bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces
+allégories usées, l'ennui, les pavots, les brouillards et le
+sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le détail, si je décrivais
+la poëtesse proposée en prix, «avec ses yeux de boeuf et ses
+mamelles de vache,» si je racontais les sauts des poëtes qui
+barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de la ville, si
+je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où «les nymphes
+de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent sur leur
+coeur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la
+noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de
+leurs bas-fonds[174].» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par
+exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé capable
+d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du
+désespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont
+pu le porter à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et
+admiré dans sa villa, et qui n'est poussé que par des rancunes
+littéraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaieté de coeur
+un poëte a-t-il pu traîner son talent parmi de telles images, et
+contraindre ses vers si ingénieusement tissés à recevoir ces
+immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait
+ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie à la
+cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les
+ordures de la vie littéraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle était
+alors! La bohème en aucun siècle ne fut si mendiante et plus vile:
+pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver à la
+belle étoile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une dédicace,
+connaissait la prison, dînait rarement, et buvait aux dépens de ses
+amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos écorché par les verges;
+faussaire comme Ward, exposés au pilori et criblés d'oeufs et de
+pommes pourries; courtisanes comme Élisa Haywood, célèbres par
+l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus,
+diffamateurs à gages, marchands de scandale et d'injures,
+demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littéraire
+qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux à gin,
+et au signal d'un libraire mordait les honnêtes gens pour un écu.
+Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six
+ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans
+Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur
+défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne
+déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs
+contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent
+pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas
+sous les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs
+satires sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme;
+son poëme est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est
+maladroit; pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au
+déluge, il écrit des tirades d'histoire, il représente tout au long
+le règne passé, présent et futur de la sottise, la bibliothèque
+d'Alexandrie brûlée par Omar, les lettres éteintes par l'invasion
+des barbares et par la superstition du moyen âge, l'empire de la
+niaiserie qui s'étend et va envahir l'Angleterre. Quels pavés pour
+écraser des mouches! «La Vérité craintive s'enfuit dans son ancienne
+caverne, menacée par des montagnes de casuistique entassées sur sa
+tête. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se
+rabat sur les causes secondes et disparaît; la Religion rougissante
+voile son feu sacré, et la Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la
+vertu publique, la vertu privée n'osent plus jeter de flammes; il
+n'y a plus d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô
+Chaos! voilà que tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt
+devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le
+rideau, et l'obscurité universelle ensevelit le monde[175].» Tapage
+final, cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour
+moi, de cet opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un
+charivari. Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais
+les machines, j'ai touché la laborieuse mise en scène des
+apparitions et des allégories. Je laisse là l'enlumineur, le
+machiniste, l'entrepreneur d'effets littéraires, et je vais chercher
+le poëte ailleurs.
+
+[Note 168: M. Guillaume Guizot.]
+
+[Note 169:
+
+ Liebe sei vor allen Dingen,
+ Unser Thema, wenn wir singen.
+ (Goethe.)]
+
+[Note 170: Voyez son épître sur le caractère des femmes, si dure.
+À son avis, ce caractère se compose d'amour du plaisir et d'amour du
+pouvoir.]
+
+[Note 171:
+
+ Or stain her honour or her new brocade,
+ Forget her pray'rs or miss a masquerade,
+ Or lose her heart or necklace at a ball.]
+
+[Note 172:
+
+ To love an altar built
+ Of twelve vast French romances, neatly gilt;
+ There lay three garters, half a pair of gloves,
+ And all the trophies of his former loves.
+ With tender billet doux he lights the pyre,
+ And breathes three am'rous sighs to rise the fire.]
+
+[Note 173:
+
+ Here sighs a jar, and there a goose-pye talks;
+ Men prove with child, as pow'rful fancy works,
+ And maids turn'd bottles call aloud for corks.]
+
+[Note 174:
+
+ First he relates, how sinking to the chin,
+ Smit with his mien, the Mud-nymphs suck'd him in.
+ How young Lutetia, softer than the down,
+ Nigrina black, and Merdamenta brown,
+ Vy'd for his love in jetty bow'rs below....
+ Full in the middle way there stood a lake,
+ Which Curl's Corinna chanc'd that morn to make
+ (Such was her wont, at early dawn to drop
+ Her ev'ning cates before his neighbour's shop).
+ .... And the fresh vomit run for ever green.]
+
+[Note 175:
+
+ See skulking Truth to her old cavern fled,
+ Mountains of casuistry heap'd o'er her head!
+ Philosophy that lean'd on Heav'n before
+ Shrinks to her second cause and his no more.
+ Physic of metaphysic begs defence,
+ And metaphysic calls for aid on sense....
+ Religion blushing veils her sacred fires,
+ And unawares morality expires.
+ Nor public flame, nor private dares to shine,
+ Nor human spark is left, nor glimpse divine;
+ Lo! Thy dread empire, Chaos, is restor'd;
+ Light dies before thy uncreating word,
+ Thy hand, great Anarch, lets the curtain fall
+ And universal Darkness buries all.]
+
+
+IV
+
+Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a
+qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire
+ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la
+fin de tous les âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque, si
+affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de leurs
+phrases prise à part est un chef-d'oeuvre; chaque vers dans Pope est
+un chef-d'oeuvre s'il est pris à part. À ce moment, et après cent ans
+de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet, aucune action qu'on
+ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est noté: un lever de
+soleil, un paysage renversé dans l'eau[176], un coup de vent sur les
+feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en vers une
+anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la phrase
+parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un _Gradus_. Il a
+le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les choses;
+il a l'expression si abondante, que votre imagination, fût-elle
+obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du faisan, le
+frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées, changeantes,--sa crête
+de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,--le vert si vif que déploie
+son plumage luisant,--ses ailes peintes, sa poitrine où l'or
+flamboie[177].» Il a la plus riche provision de mots brillants pour
+peindre les sylphes qui voltigent autour de son héroïne, «lumineux
+escadrons dont les chuchotements aériens semblent le bruissement des
+zéphyrs,--et qui, ouvrant au soleil leurs ailes d'insectes,--voguent
+sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages d'or;--formes
+transparentes dont la finesse échappe à la vue des mortels,--corps
+fluides à demi dissous dans la lumière,--vêtements éthérés qui
+flottent abandonnés au vent,--légers tissus, voiles étincelants,
+formés des fils de la rosée,--trempés dans les plus riches teintes du
+ciel,--où la lumière se joue en nuances qui se mêlent,--où chaque
+rayon jette des couleurs passagères,--couleurs nouvelles qui changent
+à chaque mouvement de leurs ailes[178].» Sans doute ce ne sont point
+là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une rose naturelle et
+vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur en diamants, comme
+il en sort des mains d'un joaillier, chef-d'oeuvre d'art et de
+patience, dont les facettes font chatoyer la lumière et jettent une
+pluie d'étincelles sur le feuillage de filigrane qui les soutient.
+Vingt fois, dans un poëme de Pope, on s'arrête pour regarder avec
+étonnement quelqu'une de ces parures littéraires. Il sent si bien son
+talent qu'il en abuse; il se plaît aux tours de force. Quoi de plus
+plat qu'une partie de cartes, et de plus rebelle à la poésie que la
+dame de pique ou le roi de coeur? et pourtant, par gageure sans doute,
+il a raconté dans la _Boucle de cheveux_ une partie d'hombre; on la
+suit, on l'entend, on reconnaît les costumes, «les quatre rois,
+majestés révérées, avec leurs favoris blancs et leurs barbes
+fourchues, les quatre belles dames dont les mains portent une fleur,
+emblème expressif de leur aimable puissance, les quatre valets en
+robes retroussées, troupe fidèle, une toque sur la tête, une
+hallebarde à la main, puis les quatre armées bigarrées, brillant
+cortége, rangées en bataille sur la plaine de velours vert[179].» On
+voit les atouts, les coupes, les levées, puis un instant après le
+café, la porcelaine, les cuillers, l'esprit de feu (entendez
+l'alcool); ce sont déjà les procédés et les périphrases de Delille.
+Vous savez que les célèbres vers où Delille pratique et peint du même
+coup l'harmonie imitative sont traduits de Pope[180]. C'est là de la
+poésie expirante, mais c'est encore de la poésie; un bijou de console
+est une oeuvre d'art inférieur, mais pourtant une oeuvre d'art.
+
+Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est
+le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales
+moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays
+pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude.
+Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées
+entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails
+sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et
+forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les
+ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode;
+ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries;
+ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement,
+magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de
+cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la
+poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils
+sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce
+moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est
+qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi.
+Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène
+une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions
+vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang;
+elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme _la Henriade_, à des
+odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et de
+Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de
+Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle
+n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle
+règne, et son oeuvre finale est le poëme didactique qui est une
+dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de
+ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de
+raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un
+poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur
+l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du
+caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est
+une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en
+peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et
+l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de
+préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est
+incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée
+égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas
+que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées,
+elles ne nous intéressent plus. L'_Essai sur la critique_ ressemble
+aux _Épîtres_ et à _l'Art poétique_ de Boileau, excellents ouvrages
+qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de
+bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais.
+Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire
+avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature,
+que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie
+pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être sincère,
+modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient alors être
+des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden
+et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs idées en
+ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes.
+Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des
+idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier est
+fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une
+fois dans l'_Essai sur l'Homme_, qui est une sorte de _Vicaire
+savoyard_, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait
+tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu,
+que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux
+desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la
+soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de
+déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés,
+comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés,
+effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est
+pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au
+commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion
+éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps,
+n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système
+pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au
+vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté,
+il est dépourvu d'efficacité, il est l'oeuvre de la froide raison
+raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de
+lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre
+conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui
+appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour
+trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et
+amoindris, se sont amalgamés dans son oeuvre. Il se vante «de les
+avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les
+extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle
+à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir
+un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde
+et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve
+d'invention personnelle que dans ses épîtres sur _les Caractères_. Il
+y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être
+lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple,
+dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en
+Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins
+créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle
+produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la
+littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur
+tous les terrains.
+
+Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est
+véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les
+vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je
+pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.» En
+effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage
+lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit d'un
+style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement
+travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant
+de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes.
+J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un
+orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en
+voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il
+faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut
+les compter:
+
+ Know then thyself, presume not God to scan.
+ The proper study of mankind is man.
+ Plac'd on this isthmus of a middle state,
+ A being darkly wise, and rudely great:
+ With too much knowledge for the sceptic side,
+ With too much weakness for the stoic's pride,
+ He hangs between; in doubt to act or rest;
+ In doubt to deem himself a God or beast,
+ In doubt his mind or body to prefer;
+ Born but to die, and reas'ning but to err;
+ Alike in ignorance, his reason such,
+ Whether he thinks too little or too much:
+ Chaos of thought and passion, all confus'd,
+ Still by himself abused or disabus'd;
+ Created half to rise, and half to fall;
+ Great lord of all things, yet a prey to all.
+ Sole judge of truth, in endless error hurl'd,
+ The glory, jest, and riddle of the world.
+
+Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume
+tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un
+temple à un temple, régulièrement composé de marches symétriques et si
+habilement placées, que de la première on aperçoit d'un coup d'oeil
+tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde on aperçoit d'un
+coup d'oeil tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus
+belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent de lier les
+idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de les
+annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est pas
+assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la
+nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance
+avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va traiter.
+C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que Bossuet met
+au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de portique luxueux
+qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare aux
+magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent comme
+des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment
+enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui
+fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de
+la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse,
+tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements.
+Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en
+occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les
+adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées,
+tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En
+vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que chaque
+fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre l'objet
+sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait, obscur,
+déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa lumière;
+de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands de la
+nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une
+architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie
+comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du
+calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome
+à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au
+passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope
+est le plus savant.
+
+Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers
+si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes
+ces beautés il ne reste presque rien:
+
+ Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à
+ scruter Dieu.--La véritable étude de l'humanité, c'est
+ l'homme.--Placé dans cet isthme de sa condition
+ moyenne,--sage avec des obscurités, grand avec des
+ imperfections,--avec trop de connaissances pour tomber dans
+ le doute du sceptique,--avec trop de faiblesse pour monter
+ jusqu'à l'orgueil du stoïcien,--il est suspendu entre les
+ deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir
+ tranquille,--s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,--s'il
+ doit préférer son esprit ou son corps,--ne naissant que pour
+ mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,--sa raison ainsi
+ faite qu'il demeure également dans l'ignorance,--soit qu'il
+ pense trop, soit qu'il pense trop peu,--chaos de pensée et
+ de passion, tout pêle-mêle,--toujours par lui-même abusé ou
+ désabusé,--créé à moitié pour s'élever, à moitié pour
+ tomber,--souverain seigneur et proie de toutes choses,--seul
+ juge de la vérité, précipité dans l'erreur infinie,--la
+ gloire, le jouet et l'énigme du monde.
+
+Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement
+ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a
+entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien
+travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment
+la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis,
+des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand
+écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et
+la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire,
+mais s'en tient là.
+
+Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de
+lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas
+d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a
+un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent
+oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient,
+qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses
+portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse
+de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de
+tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que,
+lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les
+alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la
+concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et
+croissant de tous les coups d'éloquence assénés au même endroit,
+enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut
+mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en
+somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est ennuyeux; il est
+ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans, disait Stendhal,
+n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur jeunesse.» La
+pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a
+cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger
+équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui
+ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un
+siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de
+vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement.
+Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus;
+nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose;
+exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression,
+toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en
+gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous
+inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient
+tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'_Iliade_:
+c'était l'_Iliade_ écrite dans le style de la _Henriade_; à cause de
+ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans
+la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la
+poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien
+l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave Samuel Johnson
+dans son style commercial et académique, était si fort accrue, que la
+pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne
+compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était
+formé et raffiné d'après les moeurs et les idées de la France. Ils
+avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et
+les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était
+affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté,
+immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire
+en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel,
+c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de
+chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le
+patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans
+les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on
+était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de
+brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des
+dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que
+sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus
+éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se
+réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la
+disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait
+l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui
+les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des
+vachères, mais qui poussent un petit cri de plaisir à l'aspect d'un
+ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une
+métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait les ravir
+encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, étriquant
+le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit humain,
+gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant qu'il est à
+terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de tous dans
+leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de
+conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des
+beaux parleurs qui le portaient.
+
+[Note 176:
+
+ Oft in her glass the musing shepherd spies
+ The headlong mountains and downward skies
+ The watr'y landskip of the pendant woods
+ And absent trees that tremble in the floods.]
+
+[Note 177:
+
+ See, from the brake the whirring pheasant springs
+ And mounts exulting on triumphant wings.
+ Alas, what avail his glossy, varying dies,
+ His purple crest, and scarlet circled eyes,
+ The vivid green his shining plumes unfold,
+ His painted wings, and breast that flames with gold?]
+
+[Note 178:
+
+ But now secure the painted vessel glides,
+ The sun beams trembling on the floating tides;
+ While melting music steals upon the sky,
+ And soften'd sounds along the waters die;
+ Smooth flow the waves, the Zephyrs gently play.
+ The lucid squadrons round the sails repair:
+ Soft o'er the shrouds aerial whispers breathe,
+ That seem'd but Zephyrs to the train beneath.
+ Some to the sun their insect wings unfold,
+ Whaft on the breeze, or sink in clouds of gold;
+ Transparent forms, too fine for mortal sight,
+ Their fluid bodies half-dissolv'd in light.
+ Loose to the wind their airy garment flies,
+ Where light disports in ever-mingling dyes;
+ Where ev'ry beam new transient colours flings,
+ Colours that change whene'er they wave their wings.]
+
+[Note 179:
+
+ Behold, four kings in majesty rever'd,
+ With hoary whiskers, and a forky beard.
+ And four fair Queens, whose hands sustain a flow'r,
+ Th' expressive emblem of their softer pow'r.
+ Four knaves, in garb succinct, a trusty band,
+ Caps on their heads and halberts in their hand,
+ And party-coloured troops, a shining train,
+ Drawn forth to combat on the velvet plain.]
+
+[Note 180:
+
+ Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore,
+ Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore, etc.]
+
+
+V
+
+Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode;
+il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on
+passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième
+siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit
+classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne
+convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement
+trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par
+exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes
+les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en
+France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de
+petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme
+de société, aimable conteur, épicurien, sceptique même, à la façon des
+courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris la
+coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son genre,
+ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du vers
+noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins
+mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni
+assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il
+y a du Hollandais dans sa personne. Ses moeurs se sentent bien fort de
+celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la
+Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue,
+s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse
+s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons
+assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si
+bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles
+moeurs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La Fontaine,
+il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant, mais
+mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie est
+une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune
+gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir.
+D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes
+principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de
+l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de
+suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point
+venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a
+vainement interrogé ses sages, qu'il a été malheureux également par
+l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne l'a point
+contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce sont là
+des tristesses et des conclusions anglaises[181]. D'ailleurs, sous la
+rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la chaleur et
+de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte de
+magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La sève
+en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs sensations
+sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales. Son autre
+poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités et les
+pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le siége
+de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup d'ordures;
+tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était bâti et
+rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus; Voltaire n'a
+fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que ce poëme est
+tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon sens et une
+franchise médicale que les plus crues des abominations n'effarouchent
+pas[182]. _Candide et les Oreilles du comte de Chesterfield_ sont des
+écrits plus brillants, mais non plus vrais. Somme toute, brutalité,
+manque de goût, longueurs, perspicacité, passion, il y a quelque chose
+en cet homme qui ne s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au
+delà ou ne l'atteint pas.
+
+Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous
+l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise
+qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi
+voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez
+peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf,
+«singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme
+jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus
+de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit
+d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands,
+voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans
+les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour,
+écrivait des fables pleines d'humanité pour former le coeur du duc de
+Cumberland[183], finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte
+domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort
+peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin,
+disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre
+elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est
+une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, mais à présent je
+le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministère,
+fit _l'Opéra du Gueux_, la plus féroce et la plus fangeuse des
+caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner; les
+innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur
+pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays.
+Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise
+Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres,
+dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à
+les contredire, et, dans _la Semaine du Berger_, fit entrer les moeurs
+réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie d'apparat.
+«Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes bergères
+occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier les
+gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge; mon
+berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille
+pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y en a
+point[184].» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à qui
+l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du
+Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste
+de sa personne et de ses habits. De même ici _la Magicienne_, _le
+Combat des Bergers_, toutes sortes d'églogues antiques sont travesties
+à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les poireaux sont
+chers au Gallois, le beurre au Hollandais,--la pomme de terre est le
+mets du berger irlandais.--L'Écossais broie l'avoine pour son
+festin,--les raves douces sont la nourriture de ma maîtresse.--Tant
+qu'elle aimera les raves, je mépriserai le beurre.--Ni les poireaux,
+ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon
+coeur[185].» L'autre berger répond dans le même mètre, et le duo
+chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette fois parmi les
+navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à plaisir par les
+vulgarités de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du
+Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles triviales et
+bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue et sensuelle
+ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aimé les
+kermesses. Les gaillardises des soûlards et des commères, l'expansion
+grotesque de la verve populacière et animale les mettent de belle
+humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste, Français ou Italien,
+pour y répugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la
+bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits
+délicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination
+compatriotes de ces gens-là. Nous nous sommes bien habitués à ces
+patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots, à ces cuisinières
+rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous à Gay,
+à son poëme sur l'art de marcher dans les rues de Londres, à ses
+conseils à propos de ruisseaux sales et de bottes fortes, à sa
+description des amours de la déesse Cloacina et d'un boueux, d'où sont
+sortis les petits décrotteurs. Il est amateur du réel; il a
+l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en gros par des
+vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses contours et tous
+ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les
+autres font comme lui, même les classiques attitrés, même Pope. Il y a
+dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colorés, de
+détails locaux, où les traits abréviatifs et caractéristiques sont
+enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on prendrait l'auteur pour
+un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans l'oeuvre un document
+d'histoire[186]. Quant à Swift, c'est le plus amer des positivistes,
+et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son églogue de Strephon et
+Chloé, si vous voulez savoir à quel point on peut ravaler la noble
+draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des
+rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas à ces
+épaules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen âge qui,
+ayant pris Constantinople, s'affublèrent par plaisanterie des longues
+robes byzantines et se mirent à chevaucher par les rues en cet
+équipage, traînant leurs broderies dans le ruisseau.
+
+Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir,
+à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de
+leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il
+est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne,
+qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus
+féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire
+malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors
+des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y
+avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation
+artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des
+exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des
+élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment,
+l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement
+replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand
+ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de
+soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le
+raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté
+faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que
+le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie
+poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque
+dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les
+_Saisons_ de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et
+très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de
+gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de
+pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des
+tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par
+s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi,
+indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et
+aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus
+minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur;
+il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle,
+jardinier de coeur, ravi de voir venir le printemps, heureux de
+pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les
+petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend
+plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des
+chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur
+morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile
+leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.»
+Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le
+paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes,
+taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon
+qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée
+dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une
+incomparable pureté. Là[187], «le vent du sud amollissant échauffe le
+large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes
+nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les
+nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée
+se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel
+occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la
+pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement
+frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur
+les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin
+l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades
+d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a
+dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans
+ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou
+éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature
+et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le
+poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez
+les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris
+surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse
+palette de Rubens.
+
+[Note 181:
+
+ In the remotest wood and lonely grot,
+ Certain to meet that worst of evils, _thought_.]
+
+[Note 182:
+
+ Your nicer Hottentots think meet
+ With guts and tripe to deck their feet;
+ With downcast looks on Potta's legs,
+ The ogling youth most humbly begs,
+ She would not from his hopes remove
+ At once his breakfast and his love....
+ Before you see you smell your toast,
+ And sweetest she that stinks the most.
+ (_Alma_, livre II.)]
+
+[Note 183: Celui qu'on surnomma le _Boucher_.]
+
+[Note 184: Thou wilt not find my shepherdesses idly piping on
+oaten reeds, but milking the kine, tying up the sheaves, or if the
+hogs are astray, driving them to their styes. My shepherd.... sleepeth
+not under myrtle shades, but under hedges; nor does he vigilantly
+defend his flocks from wolves, because there are none.]
+
+[Note 185:
+
+ Leek to the Welsh, to Dutchmen butter's dear,
+ Of Irish swains potatoe is the cheer,
+ Oat for their feasts the Scottish shepherds grind,
+ Sweet turnips are the food of Blouzelind;
+ While she loves turnips, butter I'll despise,
+ Nor leeks, nor oat-meal, nor potatoe, prize.]
+
+[Note 186: Épître à miss Blount sur la vie de campagne.]
+
+[Note 187:
+
+ Th' effusive South
+ Warms the wide air, and o'er the void of Heav'n,
+ Breathes the big clouds with vernal show'rs distent...
+ Thus all day long the full-distended clouds
+ Indulge their genial stores, and well-show'r'd Earth
+ Is deep enrich'd with vegetable life,
+ Till in the western sky the downward sun
+ Looks out, effulgent, from amid the flush
+ Of broken clouds, gay-shifting to his beam.
+ The rapid radiance instantaneous strikes
+ Th' illumin'd mountain, thro' the forest streams,
+ Shakes on the floods, and in a yellow mist
+ Far smoking o'er the interminable plain,
+ In twinkling myriads lights the dewy gems.
+ Moist, bright, and green, the landscape laughs around.
+ (_Spring_, 142-195.)]
+
+
+VI
+
+Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations
+visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses
+invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les
+souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le
+contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie
+mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la
+mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et
+vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir
+l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les
+madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que
+l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas
+le chef-d'oeuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des
+salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa
+religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus
+vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du
+public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne,
+la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments
+naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son
+temps, _l'homme sensible_ qui, par son caractère sérieux et par son
+goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans
+doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est
+raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui
+broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent
+leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur,
+compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle,
+apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites
+qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de
+lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des
+douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes
+limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la
+révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus
+précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin.
+Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments
+de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la
+campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait
+l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption
+moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse
+conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;»
+l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il
+combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les
+anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort
+au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme
+lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu,
+s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et
+montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie
+immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion
+et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des
+roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes,
+d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de
+tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et
+faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution.
+
+Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la
+bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson,
+l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à
+principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de
+décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a
+aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses
+bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne
+qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout
+Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat,
+s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par
+sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa
+déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit
+paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et
+Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre
+avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas
+brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain,
+bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de
+tendresse, et qui, la main sur le coeur, la larme à l'oeil, verse sur
+le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit
+la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le
+personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme
+d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie
+malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son
+pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de
+légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et
+fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa
+troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des
+noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait
+devant les gens un pastiche des moeurs primitives, point trop vraies,
+car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez
+bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation
+moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un
+vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la
+pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel
+et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les
+émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses
+philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des
+héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui
+meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui
+affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un
+disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de
+quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares
+civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de
+la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée
+sur leur habit.
+
+Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va
+vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les
+plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le
+propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie
+humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce
+moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les
+académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le
+noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute
+poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs
+de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux
+Goldsmith, qui fit le _Ministre de Wakefield_, la plus charmante des
+pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se
+dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut
+enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la
+cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et
+de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres
+encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères:
+l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des
+odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un
+cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur
+un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son
+voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore
+l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens
+sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des
+aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur
+l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations,
+amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la
+grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et
+des plus célèbres fut Young, l'auteur des _Nuits_, ecclésiastique et
+courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se
+maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son
+malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort,
+l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu,
+l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans
+doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la
+gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les
+cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin
+et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de
+style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne.
+Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et
+l'obscurité, ces deux soeurs solennelles, ces deux jumelles filles de
+l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la soeur du jour, la
+déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et
+quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la
+résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et
+sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une
+des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent
+d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine.
+Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez
+nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis
+longtemps en Angleterre avant d'aller infester le _Génie du
+christianisme_ et les _Martyrs_. Atala et Chactas sortent de la même
+fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de
+Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur
+mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des
+idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation
+littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est
+changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie
+classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il
+y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus,
+d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses
+phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes,
+d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur
+lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur
+naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques.
+Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte
+de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids
+que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La
+prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à
+la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à
+tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant
+classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le
+seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et
+original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur
+goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils
+content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et
+clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit
+libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils
+bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils
+écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils
+amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni
+l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme
+feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et
+des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un
+sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les
+traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils
+couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de
+la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et
+amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la
+déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il
+trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset
+viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une
+façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela
+suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société
+civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI
+avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des
+cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En
+effet, tout était changé.
+
+[Note 188: Voir _les Fêtes de la Révolution_, par David.]
+
+[Note 189:
+
+ Silence and Darkness! Solemn sisters! Twins
+ Of ancient night! I to Day's soft-ey'd sister pay my court
+ (Endymion's rival), and her aid implore
+ Now first implor'd in succour to the Muse.]
+
+[Note 190: Robert Burns.]
+
+
+
+
+LIVRE IV.
+
+L'ÂGE MODERNE.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Les idées et les oeuvres.
+
+ I. Changements dans la société. -- Avènement de la
+ démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
+ parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
+ idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
+ l'_au-delà_.
+
+ II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
+ jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
+ -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
+ Jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
+ Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
+ -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
+ Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
+ -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
+ de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
+ Ses excès. -- Sa mort.
+
+ III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
+ Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
+ -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
+ -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
+ -- Idée moderne du style.
+
+ IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
+ tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
+ -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
+ Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
+ réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
+ Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
+ goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
+ -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
+ de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
+ Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
+ dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
+ Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
+ est bourgeois et anglais.
+
+ V. La philosophie entre dans la littérature. --
+ Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
+ Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
+ la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
+ compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
+ Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
+ cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
+ Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
+ personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
+ générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
+ graduelle des idées continentales.
+
+
+Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande
+révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et
+sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.
+
+L'âge précédent a fait son oeuvre. La prose parfaite et le style
+classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les
+plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la
+science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières
+ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse
+de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de
+parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles
+montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur
+végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde
+nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les
+yeux, impose sa forme dans les moeurs, imprime son image dans les
+esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances
+extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une
+hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des
+sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny
+élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille
+âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient
+si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut
+nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des
+aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des
+navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le
+bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce
+qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand
+nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres
+jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le
+flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux
+rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à
+l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien,
+grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui,
+joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille
+exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de
+numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et
+bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds
+où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la
+routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manoeuvres
+et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption
+subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une
+prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres
+gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France,
+dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou
+rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits
+politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes oeuvres, ils
+deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils
+n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils
+peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le
+droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.
+
+C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions
+complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien
+occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un
+procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier;
+Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le _Traité des
+Sensations_ de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux
+cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le coeur rempli
+d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui,
+lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le
+magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale,
+vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds
+héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des
+fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le
+représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte
+aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils
+le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à
+gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à
+Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.--Bon! dit le
+lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.--Pas
+encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.»
+Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire,
+compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade.
+Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux
+carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui
+aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les
+gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de
+bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser
+jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou
+promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus
+l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite,
+élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de
+plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en
+conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et
+les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul
+dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des
+protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois
+résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa
+peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le
+théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192].
+
+Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de
+la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a
+changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur
+qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit
+recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme
+alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle
+des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se
+dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais
+au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société
+qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et
+affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté
+des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il
+finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau
+casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux
+vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais
+l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir
+l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés,
+Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se
+connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de
+l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens,
+Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en
+sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des
+civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et
+multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et
+la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans
+tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à
+ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les
+moeurs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais
+l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées,
+peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée
+des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là,
+donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à
+la révolution des idées, comme la France à la révolution des moeurs.
+Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne
+semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout
+d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race
+n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute
+spéculation. On s'en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu'au
+delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est
+grâce à cette langue qu'elle atteint les idées supérieures. Car le
+propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c'est
+que l'esprit humain devient _plus capable d'abstraire_. Ils font en
+grand le même pas que les mathématiciens lorsqu'ils ont passé de
+l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de
+l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités limitées de l'âge
+oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au delà de
+Descartes et de Locke, comme les alexandrins au delà de Platon et
+d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des
+atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des
+molécules et des monades ne sont point des forces, qu'une âme
+spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la
+pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les dogmes, la
+beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par delà les
+mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en
+elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs
+devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes
+ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du
+beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des
+choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'évanouissent.
+Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'à
+titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont
+bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement
+commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent
+jusque dans une région abstraite où la philosophie n'était point allée
+les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du
+siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle
+qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit
+siècles: je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir
+d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse
+aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il
+doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa
+main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans
+les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve
+pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à
+travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses,
+bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie ou de
+bibliothèque. C'est l'_au delà_ qu'il souhaite; il le pressent à
+travers les formules des sciences, à travers les textes et les
+confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les
+éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière
+l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur
+grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de
+la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu
+ou imaginé, depuis Goethe jusqu'à Beethoven, depuis Schiller jusqu'à
+Heine; ils y sont montés pour remuer à pleines mains l'essaim de leurs
+grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en tomber, ils y ont
+pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont habité d'instinct,
+comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde
+invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les
+puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de leur coeur a
+attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de
+flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la
+tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la durée
+et tissent la robe vivante de la Divinité[193].»
+
+Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un
+démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et
+de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la
+société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé
+à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces
+deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur
+l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer
+leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins
+ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes
+et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique
+et lente qui continue encore aujourd'hui.
+
+[Note 191: Alison, _History of Europe_;--Porter, _Progress of the
+Nation_.]
+
+[Note 192: Comparez, pour sentir ce contraste, Gil Blas et Ruy
+Blas, le Paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.]
+
+[Note 193: _Faust_, scène première.]
+
+
+I
+
+C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la
+première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances
+sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de
+talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver
+écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père,
+pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste
+chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et
+sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec
+lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est
+si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je
+n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des
+collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà
+âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa
+ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt
+de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense.
+«Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une
+chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il
+battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de
+la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique
+ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. «Jusqu'à
+seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur
+incessant d'un galérien, voilà ma vie[194].» Ses épaules se voûtèrent,
+la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était
+douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit,
+dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse
+d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le
+père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes
+amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du
+travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres
+insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.»
+Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès
+s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et
+roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de
+la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par
+une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut
+l'obligeance d'intervenir[195].» Afin d'arracher quelque chose aux
+griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent
+obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré
+de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre
+ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail:
+pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point cette
+maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence et de
+peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes, je fus
+exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité de la
+semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la
+moitié de notre récolte[196].» Les malheurs arrivaient par troupes; la
+pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont
+la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui
+extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne
+Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant qu'il
+allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une
+pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie n'était
+que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197].» Il résolut
+de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit marché
+avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant
+à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage, il était sur le
+point de s'engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait
+les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine
+de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce
+fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut
+guère mieux.
+
+Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte
+capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus
+hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et
+digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait
+tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des
+murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues
+étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic
+chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu
+jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours
+haïe: il y avait de la boue même à l'entrée[199].» Les bas métiers
+oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est
+obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car
+dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue
+journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si
+la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait.
+Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie;
+qu'il prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son travail
+que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir en
+dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur
+ses doigts ses oeufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier,
+trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son
+foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a pas la
+lourdeur patiente d'un manoeuvre et la vigilance rusée d'un petit
+marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il était
+déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son
+état[200]. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls
+instants de relâche, pères, frères, soeurs, mangeaient une cuiller
+dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de l'arpenteur,
+et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour
+s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre
+afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans
+sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi
+deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons était mon
+_vade mecum_. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette,
+chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai,
+le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de
+l'enflure[201]....» Il entretenait exprès une correspondance avec
+plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait
+un journal, y jetait des réflexions sur l'homme, sur la religion, sur
+les sujets les plus grands, critiquait ses premières oeuvres. «Jamais
+coeur n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
+distingué[202].» Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il
+s'élevait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivés; tout à l'heure,
+à Édimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair
+lui-même; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui
+manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec amour les
+vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette
+froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des
+idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour
+comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l'homme en
+qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va
+piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en
+rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut
+songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les délicatesses et
+les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux sur une estampe
+qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant
+et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il
+fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel
+nuageux, «l'exaltaient, le transportaient hors de lui-même.» Une autre
+fois, dans une promenade, au printemps, «j'écoutais, dit-il, les
+oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas
+troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche
+d'épine blanche qui avançait sur la route, quel coeur en un pareil
+moment eût pu songer à lui faire mal[203]?» C'est cet essaim de songes
+grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de
+l'économie perpétuelle venait écraser lorsqu'ils commençaient à
+prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus
+tard, dans le monde, parmi les grands, «la crainte de tout ce qui
+pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons
+presque tranchantes et rudes.» Ajoutez enfin la conscience de son
+mérite. «Pauvre inconnu que j'étais, j'avais une opinion presque aussi
+haute de moi-même et de mes ouvrages que je l'ai à présent que le
+public a décidé en leur faveur[204].» Rien d'étonnant si l'on trouve
+à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien
+opprimé et révolté.
+
+Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre
+l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et
+voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de
+la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est
+dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la
+dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le coeur ne vaut
+pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à
+l'homme de génie pauvre[205].» Il est dur de voir «un pauvre homme,
+usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses
+frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir
+ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer
+qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout
+à côté[206].» Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses
+rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de tourbe,
+pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches,
+«et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir aigre en
+voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens
+sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs
+tas de guinées sans pouvoir en venir à bout[207].» Mais surtout le
+coeur «frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil.»--«Un homme
+est un homme après tout[208],» et le paysan vaut bien le seigneur. Il
+y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-là de nobles;
+l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de
+chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on
+reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre ceux qui
+renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre
+événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth «au
+très-honorable comte de Breadalbane, président de l'honorable société
+des _highlands_, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour
+concerter des moyens et mesures à l'effet de rendre vain le projet de
+cinq cents _highlanders_ qui scandaleusement avaient tâché d'échapper
+à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime,
+en émigrant dans les déserts du Canada, afin d'y chercher cette chose
+imaginaire,--la liberté!» Rarement l'insulte fut plus prolongée et
+plus poignante, et la menace n'était pas loin. Il avertit les députés
+écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou
+prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut ravoir sa cruche et
+sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle
+retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard
+et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans
+le premier qu'elle rencontrera[209].» Avec de tels sentiments, je n'ai
+pas besoin de dire qu'il est pour la Révolution française. Il a beau
+écrire qu'en politique «un homme pauvre doit être sourd et aveugle,
+laisser aux grands le privilége de voir et d'entendre[210].» Il voit,
+il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les
+Français d'avoir repoussé l'Europe conservatrice qui s'était liguée
+contre eux. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la place de la
+Bastille. «Sur cet arbre-là croît un singulier fruit;--tout le monde
+pourra dire ses vertus, mon garçon.--Il relève l'homme au-dessus de la
+brute,--et fait qu'il se connaît lui-même, mon garçon.--Que le paysan
+en goûte un morceau,--le voilà plus grand qu'un seigneur, mon
+garçon.--Le roi Louis pensait le couper--quand il était encore tout
+petit, mon garçon.--À cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa
+couronne,--lui a coupé la tête et tout, mon garçon[211].» Étrange
+gaieté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style,
+ressemble à celle du _Ça ira_.
+
+Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit
+puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg
+l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni
+d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le
+dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius
+et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment
+discuté[212] l'autorité des Écritures; John Taylor avait nié le péché
+originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines
+libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter
+celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses à bout,
+se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme inspiré, réduisit
+la religion au sentiment intime et poétique, et poursuivit de ses
+railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis Voltaire,
+personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni plus mordant.
+En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tâchent de
+se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête contre
+l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands renforts
+d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la
+consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où
+l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent,
+surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir
+les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens
+jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait
+pour le renvoyer chez lui plein d'effroi[213].»--«Comme sa voix
+ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute!
+Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses
+gestes sauvages, échauffent les coeurs dévots, à la façon des
+emplâtres de cantharides[214].»--Il s'en roue, et on se repose;
+l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les
+jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils
+étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les
+canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des
+arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison
+charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix
+des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse
+théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne
+tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne
+s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des _highlands_,
+tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où
+habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout
+rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante
+fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles,
+demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme
+mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle[215].» Enfin
+on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par cette
+journée! Les coeurs de pierre se sont fondus, les voilà devenus aussi
+tendres que de la chair. Les uns sont pleins d'amour divin, les autres
+sont pleins d'eau-de-vie[216].» Les jeunes gens ont pris rendez-vous
+avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le
+bon Dieu. Belle cérémonie et morale! gardons-la précieusement, et
+aussi notre sage théologie qui damne les gens «cinq mille ans avant
+leur naissance.» Pour le mauvais chien appelé sens commun qui mord si
+ferme, bannissons-le au delà des mers: «qu'il aille aboyer en France!»
+Car où trouver mieux que nos révérends, Willis le saint par exemple?
+Il se sent prédestiné, plein de la grâce qui ne lui manquera jamais;
+donc celui qui lui résiste résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre;
+il peut le décrier, ce drôle-là, et le persécuter en conscience.
+«Pour moi, dit Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que
+de faire de l'Évangile un paravent.»--«Un honnête homme peut aimer un
+verre, un honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance
+et la méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant
+faites du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que
+nous connaissons[217]!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur
+en dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches
+corrects et les salons décents, à côté des _gentlemen_ en cravates
+blanches et des révérends en rabats neufs.
+
+Burns écrit ici son chef-d'oeuvre, les _Gueux_[218], pareil à celui de
+Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus puissant!
+C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent dans les
+rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables,
+viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils trinquent et
+rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et sautent, tant que
+les tourtières résonnent[219].» Le premier, auprès du feu, en vieux
+haillons rouges, est un soldat avec sa commère: la gaillarde a bien
+bu; il l'embrasse et lui tend encore sa bouche goulue; les gros
+baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur
+sa béquille, d'un air crâne, il entonne à pleins poumons sa chanson:
+«J'étais avec Curtis aux batteries flottantes,--et j'y ai laissé en
+témoignage un bras et une jambe.--Pourtant, que mon pays ait besoin de
+moi, et me donne Elliot pour commandant,--on entendra ma jambe de bois
+se démener au son du tambour[220].» Le choeur reprend et les voix
+ronflent: les rats effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous.
+C'est à présent le tour de la commère: «J'étais fille autrefois,
+quoique je ne puisse dire quand.--Encore maintenant mon plaisir est
+dans les beaux jeunes hommes[221].» Son père fut un dragon, elle ne
+sait pas trop lequel: c'est pourquoi tous ses galants ont porté
+l'uniforme, d'abord le tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me
+dégoûtai de mon révérend imbécile.--Pour mari, je pris le régiment en
+gros.--De l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.--Je ne
+demandais qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à
+l'aumône; mais à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave
+drôle; l'uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de
+ses côtes! Elle l'a repris, et «tant que des deux mains elle pourra
+tenir son verre ferme, elle boira à la santé de son vieux héros.»
+J'espère que voilà du style franc, et que le poëte n'est pas petite
+bouche. Ses autres personnages sont du même goût, un paillasse, une
+luronne coupeuse de bourses, un pauvre nain racleur de boyau, un
+chaudronnier ambulant, tous déguenillés, braillards et bohèmes, qui
+s'empoignent, se rossent, s'embrassent et font trembler les vitres des
+éclats de leur belle humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils
+engagent leurs guenilles.--Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur
+derrière,» et leur choeur monte comme un tonnerre ébranlant les
+solives et les murs:
+
+ Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
+ glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
+ poltrons,--les églises pour plaire au prêtre.
+
+ Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trésor?--qu'est-ce
+ que le souci d'une réputation?--Si nous menons une vie de
+ plaisir,--peu importe où et comment!
+
+ Avec nos tours et nos bourdes prêtes,--nous rôdons çà et là
+ tout le jour,--et la nuit dans la grange ou l'étable--nous
+ embrassons nos luronnes sur le foin.
+
+ La vie n'est qu'une casaque d'arlequin,--nous ne regardons
+ pas comment elle va.--Allez cafarder sur le décorum,--vous
+ qui avez des réputations à perdre.
+
+ À la santé des bissacs, des sacoches et des besaces!--À la
+ santé de toute la troupe rôdante!--À la santé de notre
+ marmaille et de nos commères!--Chacun et tous criez _amen_!
+
+ Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
+ glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
+ poltrons,--les églises pour plaire au prêtre[222].
+
+Quelqu'un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs?
+Il y a autre chose ici pourtant que l'instinct de la destruction et
+l'appel aux sens; il y a la haine du _cant_ et le retour à la nature.
+«Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les
+gens par dix mille! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris
+pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié[223]!» La
+pitié! ce grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a dix-huit
+cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les prescriptions
+légales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurèle, la sensibilité
+raffinée et les sympathies élargies embrassent des êtres qui
+semblaient pour toujours relégués hors de la société et de la loi.
+Burns s'attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s'est blessée,
+sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une
+marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande
+différence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. «Je
+crois bien que par-ci par-là elle vole; eh bien! après? Pauvre bête,
+il faut qu'elle vive[224].» Même les anciens condamnés, les grands
+malfaiteurs, Satan et sa bande, on n'a plus envie de les maudire;
+comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout à
+l'heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils
+pas si méchants qu'on le dit. Voici par exemple «le vieux cornu, le
+vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien
+sournois, surtout le jour où il s'est faufilé incognito dans le
+paradis» et a mis nos grands parents à mal. À présent, «dans sa
+caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde.
+Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c'est un mince plaisir, même pour
+un diable, d'éreinter et d'échauder les pauvres chiens comme moi et
+de les entendre piauler. Bonsoir, vieux Nick; puissiez-vous avoir une
+bonne idée et vous amender! Peut-être alors pourriez-vous.... qui
+sait?... avoir une chance.... Cela me fait peine de songer à ce trou
+noir là-bas, ne serait-ce que pour l'amour de vous[225]!» On voit
+qu'il parle au diable comme à un camarade malheureux, mauvais
+coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas de plus, et vous
+verrez dans un poëme contemporain, chez Goethe, que Méphistophélès
+lui-même n'est pas trop damné; son dieu, le dieu moderne, le tolère et
+lui déclare qu'il n'a jamais haï ses pareils. C'est que la large
+nature conciliante assemble dans ses choeurs au même titre les
+ministres de destruction et les ministres de vie. Dans ce profond
+changement, l'idéal change; la vie bourgeoise et rangée, le strict
+devoir puritain, n'épuisent pas toutes les puissances de l'homme.
+Burns réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance, jusqu'à
+sembler épicurien. Il a une vraie gaieté, une verve comique; le rire
+lui semble une bonne chose; il le loue, et aussi les bons soupers de
+bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie foisonne, où les
+idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser dans la cervelle
+humaine un carnaval de belles figures et de personnages en belle
+humeur.
+
+Amoureux, il le fut toujours[226]. Il faisait si bien de l'amour le
+grand but de la vie, que, dans le club qu'il fonda avec les jeunes
+gens de Torbolton, on imposa à chaque membre l'obligation «d'être
+l'amant déclaré d'une ou plusieurs belles.» Dès l'âge de quinze ans,
+ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le
+travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d'un an
+que lui. «Sans le savoir, dit-il[227], elle m'initia à cette
+délicieuse passion qui, malgré les désappointements amers et tout ce
+que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de
+gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus
+chère bénédiction ici-bas.» Quand ils avaient ramassé les gerbes, il
+s'asseyait près d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour
+ôter de ses pauvres doigts les barbes d'épis qui s'y étaient fichées.
+Il eut bien d'autres fantaisies et moins innocentes; il me semble que
+de fondation il était amoureux de toutes les femmes: dès qu'il en
+voyait une jolie, il se déridait; son journal et ses chansons montrent
+qu'au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se poser, il
+se mettait en chasse. Notez qu'il ne se réduisit pas aux rêveries
+platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la gaudriole
+perce volontiers dans ses poésies. Il s'appelle lui-même «un païen non
+régénéré,» et il a raison. Même il a fait des vers orduriers, et lord
+Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites bien entendu, et
+telles qu'on ne peut rien imaginer de pis; c'est le trop-plein de la
+séve qui suintait chez lui et salissait l'écorce. Sans doute il ne se
+vantait pas de ces débordements, il s'en repentait plutôt; mais pour
+l'essor et l'épanouissement de la libre vie poétique au grand soleil,
+il n'y voyait rien à redire. Il trouvait que l'amour, avec les songes
+charmants qu'il amène, la poésie, le plaisir et le reste, sont de
+belles choses, conformes aux instincts de l'homme, et partant aux
+desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme morose, il
+approuvait la joie et disait du bien du bonheur[228].
+
+Non qu'il soit un simple épicurien; au contraire, il est religieux à
+l'occasion. Quand, après la mort de son père, il faisait à haute voix
+la prière du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son poëme
+_le Samedi soir au Cottage_, est la plus sentie des idylles
+vertueuses. Je crois même qu'il était religieux foncièrement. Il
+conseillait aux jeunes gens, «s'ils tenaient à la paix de leur âme,
+d'entretenir un commerce chaleureux et régulier avec la Divinité.» Ce
+qu'il avait raillé, c'était le culte officiel; pour la religion, qui
+est «le langage de l'âme,» il s'y tenait étroitement attaché.
+Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Édimbourg, il désapprouva les
+plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les soupers. Il croyait
+avoir «toutes les assurances possibles[229]» d'une vie future, et
+maintes fois, à côté d'une satire bouffonne, on trouve chez lui des
+stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante ou de
+résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les contradictions
+d'un poëte, mais ce sont aussi les divinations d'un poëte; sous ces
+variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se lève; les
+vieilles morales étroites vont faire place à la large sympathie de
+l'homme moderne qui aime le beau partout où le beau se rencontre, et
+qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à la fois païen
+et chrétien.
+
+Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style
+comme dans les idées. Le propre de l'âge où nous vivons et qu'il
+ouvre, c'est d'effacer les distinctions rigides de classe, de
+catéchisme et de style; académiques, morales ou sociales, les
+conventions tombent, et nous réclamons l'empire dans la société pour
+le mérite personnel, dans la morale pour la générosité native, dans la
+littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le premier dans cette
+voie, et plusieurs fois il y va jusqu'au bout. S'il fait des vers, ce
+n'est point par calcul ni obéissance à la mode. «Je n'avais jamais eu
+la moindre idée ou inclination de devenir poëte, dit-il, jusqu'au
+moment où je devins amoureux pour tout de bon, et alors la rime et la
+chanson devinrent en quelque façon le langage spontané de mon
+coeur.»--«Mes passions se démenaient comme autant de démons tant
+qu'elles n'avaient point trouvé un débouché dans les vers[230].» Les
+vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses misères; il les
+chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux airs écossais,
+qu'il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt qu'on les chante,
+apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la poésie
+naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol entre
+deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses et les
+beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines et de
+ses landes. On comprend qu'elle ait renouvelé sa langue; pour la
+première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on
+pense, sans parti pris, avec un mélange de tous les styles, familier
+et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et
+gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités
+d'auberge et les plus grands mots de la poésie[231], tant il est
+indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme il
+lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, après tant d'années, nous sortons
+de la déclamation notée, nous entendons une voix d'homme; bien mieux,
+nous oublions la voix pour l'émotion qu'elle exprime, nous ressentons
+par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons en commerce
+avec une âme. À ce moment, la forme semble s'anéantir et disparaître;
+j'ose dire que ceci est le grand trait de la poésie moderne; sept ou
+huit fois Burns y a atteint.
+
+Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd'hui. Son
+premier volume publié, il devint tout d'un coup célèbre. Arrivé à
+Édimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d'égalité dans les
+premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d'une femme qui
+était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se
+tint debout, dignement, parmi ces gens si riches et si nobles. On le
+respecta et même on l'aima. Une souscription lui valut une seconde
+édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les
+grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il
+avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les
+vices de son état et de son génie. Ce n'est pas impunément qu'on
+parvient, ni surtout qu'on veut parvenir; nous aussi, nous avons nos
+vices, et la vanité souffrante en premier lieu. «Jamais coeur, dit
+Burns, n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
+distingué.» Cet amour-propre douloureux faussait son talent et le
+jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un beau style
+épistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses lettres les
+gens d'académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses avec des
+phrases périodiques et recherchées aussi pédantes que celles de
+Johnson. Vraiment on n'ose les citer, tant l'emphase en est
+grotesque[232]. D'autres fois il consignait sur un journal les tirades
+littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses
+correspondants comme des effusions du moment et des improvisations
+naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il
+tombe dans le beau style officiel[233]; il met en jeu les soupirs, les
+ardeurs, les flammes, et jusqu'aux grosses machines classiques et
+mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poëte du
+peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plébéien ait bien du courage
+pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser
+l'habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait
+en parlant toutes les locutions écossaises ou villageoises; il était
+content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la mode. C'était
+de force et par surprise que son génie le tirait des convenances: deux
+fois sur trois, son sentiment est gâté par ses prétentions.
+
+Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du
+plébéien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie.
+Avec l'argent qu'il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme.
+Ce fut un mauvais marché, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas
+le caractère de grippe-sou nécessaire à l'emploi. «Je pourrais bien
+vous écrire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la
+bâtisse et les marchés; mais ma pauvre tête bouleversée est si
+démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l'exécrable et
+maudite obligation d'arriver à ce qu'une guinée fasse le service de
+trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je
+m'évanouis d'y penser[234].» Bientôt il s'en alla, les poches vides,
+remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait
+quatre-vingt-dix livres par an, tout compris. Dans ce bel emploi, il
+estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique
+des chandelles, accordait des licences pour le transport des
+spiritueux. Des fumiers, il était passé à l'administration et à
+l'épicerie: quelle vie pour un tel homme! Même indépendant et riche,
+il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces poëtes sont tous
+pareils. Ce qui les fait poëtes, c'est l'afflux violent des
+sensations; ils ont une machine nerveuse plus sensible que la nôtre;
+les objets qui nous laissent froids les secouent subitement hors
+d'eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle, après
+quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie et s'assoient
+moroses parmi les souvenirs des fautes qu'ils ont faites et des
+délices qu'ils ont perdues. «Mon pire ennemi, disait Burns, c'est
+moi-même. Il y a deux créatures que j'envie: un cheval sauvage qui
+traverse une forêt d'Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de
+l'Europe; l'un n'a pas un désir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni
+désir ni crainte[235].» Il était toujours dans les extrêmes, au plus
+haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la
+table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant à une
+autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant
+encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de
+dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées _font boulet_; l'homme
+lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, recommence le lendemain
+en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui
+que des débris. Burns n'avait jamais été sage, et le fut moins que
+jamais après son succès d'Édimbourg. Il avait trop joui, il sentait
+désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme moderne, je
+veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La débauche
+avait presque gâté la belle imagination «qui auparavant était la
+source principale de son bonheur,» et il avouait qu'au lieu de
+rêveries tendres il n'avait plus que des désirs sensuels. On l'avait
+fait boire jusqu'à six heures du matin; bien souvent à Dumfries il fut
+ivre; non que le vin soit bien bon; mais il nous met un carnaval dans
+la tête, et à ce titre les poëtes, comme les pauvres, y sont enclins.
+Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu'il insulta la dame
+du logis; le lendemain, il envoya des excuses qu'on n'accepta pas, et
+par dépit fit des vers contre elle: lamentables excès et qui annoncent
+un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans il était usé.
+Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'était
+en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un
+médecin. «Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis
+un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume.» Il
+était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir
+sur ses jambes. «Quant à ma personne, je suis tranquille; mais la
+pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! Là,
+je suis aussi faible qu'une larme de femme[236].» Même il eut la
+crainte de ne pas finir en paix et l'amertume de demander l'aumône.
+«Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s'étant mis dans la
+tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi, et va
+infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison.... Oh! James, si
+vous saviez comme mon coeur est fier, vous me plaindriez doublement!
+Hélas! je ne suis pas habitué à mendier[237]!» Il mourut peu de jours
+après, à trente-huit ans. Sa femme accouchait de son cinquième enfant.
+
+[Note 194: This kind of life--the cheerless gloom of a hermit,
+with the unceasing toil of a galley-slave--brought me to my sixteenth
+year.]
+
+[Note 195: After three years' tossing and whirling in the vortex
+of litigation, my father was just saved from the horrors of a goal by
+a consumption, which after two years' promises kindly stepped in.]
+
+[Note 196: I read farming books, I calculated crops; I attended
+markets, but the first year, from unfortunately buying bad seed, the
+second, from a late harvest, we lost our crops.]
+
+[Note 197: Even in the hour of social mirth, my gaiety is the
+madness of an intoxicated criminal under the hands of the
+executioner.]
+
+[Note 198: La plupart de ces détails sont tirés de la _Biographie
+de Burns_, par Chambers, en quatre volumes.]
+
+[Note 199: I had felt early some stirrings of ambition, but they
+were the blind groping of Homer's Cyclops round the walls of his
+cave.... The only two openings by which I could enter the temple of
+Fortune, were the gate of niggardly economy, or the path of little
+chicaning bargain-making. The first is so contracted an aperture, I
+could never squeeze myself into it. The last I always hated. There was
+contamination in the very entrance.]
+
+[Note 200: My great constituent elements are pride and passion.]
+
+[Note 201: The collection of songs was my vade-mecum. I pored over
+them driving my cart, or walking to labour, song by song, verse by
+verse, carefully noting the true, tender, sublime or fustian.]
+
+[Note 202: Never did a heart pant more ardently than mine to be
+distinguished.]
+
+[Note 203: There is scarcely any earthly object gives me more--I
+do not know if I should call it pleasure--but something which exalts
+me, which enraptures me more than to walk in the sheltered side of a
+wood or high plantation, in a cloudy winter day, and hear the stormy
+wind howling among the trees and raving over the plain.... I listened
+to the birds and frequently turned out of my path, lest I should
+disturb their little songs or frighten them to another station. Even
+the hoary hawthorn twig that shot across the way, what heart, at such
+a time, but must have been interested for his welfare?]
+
+[Note 204: Poor _inconnu_ as I then was, I had pretty nearly as
+high an idea of myself and of my works as I have at this moment, when
+the public has decided in their favour.
+
+Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait à parler le
+soir dans une auberge, il causait de telle façon que les domestiques
+allaient réveiller leurs camarades.]
+
+[Note 205: How it will mortify him to see a fellow, whose
+abilities would scarcely have made an eight-penny taylor and whose
+heart is not worth three farthings, meet with attention and notice
+that are withheld from the son of genius and poverty?]
+
+[Note 206:
+
+ See yonder poor o'erlabour'd wight,
+ So abject, mean, and vile,
+ Who begs a brother of the earth
+ To give himself leave to toil;
+ And his lordly fellow-worm
+ The poor petition spurn,
+ Unmindful, tho' a weeping wife
+ And helpless offspring mourn.]
+
+[Note 207:
+
+ While winds frae off Ben Lomond blaw,
+ And bar the doors wi' driving snaw....
+ I grudge a wee the great folks' gift,
+ That live so bien an' snug:
+ I tent less and want less
+ Their roomy fire-side,
+ But hanker and canker
+ To see their cursed pride.
+ It's hardly in a body's pow'r
+ To keep at times frae being sour.
+ To see how things are shar'd;
+ How best o' chiels are whiles in want,
+ While coofs on countless thousands rant,
+ And ken na haw to wair't.]
+
+[Note 208: A man is a man for a' that.]
+
+[Note 209:
+
+ An', Lord, if ance they pit her till't
+ Her tartan petticoat she'll kilt,
+ An' durk an' pistol at her belt,
+ She'll take the streets,
+ An' rin her whittle to the hilt
+ I' th' first she meets!]
+
+[Note 210:
+
+ In politics if thou wouldst mix
+ And mean thy fortune be,
+ Bear this in mind, be deaf and blind,
+ Let great folks hear and see.]
+
+[Note 211:
+
+ Upon this tree there grows sic fruit
+ Its virtues a' can tell, man.
+ It raises man above the brute,
+ It makes him ken himself, man.
+ Give once the peasant taste a bit,
+ He's greater than a Lord, man....
+ King Louis thought to cut it down,
+ When it was unco small, man.
+ For this the watchman crack'd his crown
+ Cut off his head and all, man.]
+
+[Note 212: 1780.]
+
+[Note 213:
+
+ Should Hornie as in ancient days,
+ 'Mang sons o' God present him,
+ The vera sight o' Moodie face
+ To's ain het hame had sent him
+ Wi' fright that day.]
+
+[Note 214:
+
+ Hear how he clears the points o' faith
+ Wi' rattlin' an' wi' thumpin'....
+ He's stampin' an' he's jumpin!
+ His lengthen'd chin, his turn'd up snout,
+ His eldritch squeel and gestures,
+ Oh! how they fire the heart devout,
+ Like cantharidian plasters,
+ On sic a day!]
+
+[Note 215:
+
+ But now the Lord's ain trumpet touts,
+ Till a' the hills are rairin'
+ An' echoes back return the shouts;
+ Black Russell is na spairin'.
+ His piercing words, like Highlan' swords,
+ Divide the joints an' marrow;
+ His talk o' Hell, whare devils dwell,
+ Our vera sauls does harrow
+ Wi' fright that day.
+
+ A vast unbottom'd boundless pit,
+ Fill'd fu' o' lowin' brunstane,
+ Wha's raging flame an' scorchin' heat,
+ Wad melt the hardest whun-stane.
+ The half asleep start up wi' fear,
+ An' think they hear it roarin',
+ When presently it does appear
+ 'Twas but some neibor snorin'
+ Asleep that day.]
+
+[Note 216:
+
+ How monie hearts this day converts
+ O' sinners and o' lasses!
+ Their hearts o' stane, gin night, are gane,
+ As saft as ony flesh is.
+ There's some are fou o' love divine,
+ There's some are fou o' brandy.]
+
+[Note 217:
+
+ An honest man may like a glass,
+ An honest man may like a lass,
+ But mean revenge and malice fausse
+ He'll still disdain;
+ And then cry zeal for Gospel laws
+ Like some we ken....
+ .... I rather would be
+ An atheist clean,
+ Than under Gospel colours hid be
+ Just for a screen.]
+
+[Note 218: _The Jolly Beggars._]
+
+[Note 219:
+
+ Wi' quaffing and laughing,
+ They ranted and they sang,
+ Wi' jumping and thumping
+ The very girdle rang.]
+
+[Note 220:
+
+ I lastly was with Curtis, among the floating batt'ries,
+ And there I left for witness an arm and a limb;
+ Yet let my country need me, with Elliot to head me,
+ I'd clatter on my stumps at the sound of a drum.]
+
+[Note 221:
+
+ I once was a maid, tho' I cannot tell when,
+ And still my delight is in proper young men....
+ Full soon I grew sick of my sanctified sot,
+ The regiment at large for a husband I got,
+ From the gilded spontoon to the fife I was ready,
+ I asked no more but a sodger laddie.]
+
+[Note 222:
+
+ A fig for those by law protected!
+ Liberty's a glorious feast!
+ Courts for cowards were erected,
+ Churches built to please the priest!
+
+ What is title? What is treasure?
+ What is reputation's care?
+ If we lead a life of pleasure
+ 'T is no matter how or where.
+
+ With the ready trick and fable
+ Round we wander all the day,
+ And at night, in barn or stable,
+ Hug our doxies on the hay.
+
+ Life is all a variorum,
+ We regard not how it goes;
+ Let them cant about decorum,
+ Who have characters to lose.
+
+ Here's to badgets, bags and wallets!
+ Here's to all the wandering train!
+ Here's our ragged brats and callets!
+ One and all cry out.--Amen.]
+
+[Note 223:
+
+ Morality, thou deadly bane,
+ Thy tens o' thousands thou hast slain;
+ Vain is his hope whose stay and trust is
+ In moral mercy, truth and justice.]
+
+[Note 224:
+
+ I doubt na, whyles, but thou may thieve;
+ What then? poor beastie, thou maun live.]
+
+[Note 225:
+
+ Hear me, auld Hangie, for a wee,
+ An' let poor damned bodies be;
+ I'm sure sma' pleasure it can gie,
+ E'en to a deil,
+ To skelp an' scaud' poor dogs like me
+ An' hear us squeel....
+ Then you, ye auld, snec-drawing dog!
+ Ye came to Paradise incog,
+ An' play'd on man a cursed brogue,
+ (Black be your fa'!)
+ An' gied the infant world a shog,
+ 'Maist ruin'd a'....
+ But fare you weel, auld Nickie-ben!
+ O wad ye tak a thought an' men'.
+ Ye aiblins might--I dinna ken--
+ Still hae a stake.
+ I'm wae to think upon yon den,
+ E'en for your sake!]
+
+[Note 226: "I have been all along a miserable dupe to Love." He
+was constantly the victim of some fair enslaver. (Récit de son
+frère.)]
+
+[Note 227: In short she, altogether unwittingly to herself,
+initiated me in that delicious passion, which in spite of acid
+disappointment, gin-horse prudence, and book-worm philosophy, I hold
+to be the first of human joys, our dearest blessing here below.]
+
+[Note 228: Chamber's edition, t. I, p. 93.]
+
+[Note 229: In the first place, let my pupil, as he tenders his own
+peace, keep up a regular warm intercourse with the Deity.... You may
+perhaps think it an extravagant fancy; but it is a sentiment that
+strikes home to my very soul: though sceptical in some points of our
+current belief, yet I think I have every evidence for the reality of a
+life beyond the stinted bourne of our present existence.... O thou
+great unknown Power, thou Almighty God!]
+
+[Note 230: My passions, when once lighted up, raged like so many
+devils, till they got vent in rhyme.]
+
+[Note 231: Voyez _Tam O'Shanter_, _Address to the Devil_, _The
+Jolly Beggars_, _A man is a man_, _Green grow the rushes_, etc.]
+
+[Note 232: «O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet
+unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister
+to the highest wish of benevolence, and where the chill north-wind of
+prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»]
+
+[Note 233:
+
+ O Life, how pleasant is thy morning,
+ Young Fancy's rays the hills adorning,
+ Cold-pausing Caution's lesson spurning! etc.
+ (Ép. à James Smith.)]
+
+[Note 234: I might write you on farming, on building, on
+marketing. But my poor distracted mind is so torn, so jaded, so racked
+and bedeviled with the task of the superlatively damned obligation to
+make one guinea do the business of three, that I detest, abhor, and
+swoon at the very word business.]
+
+[Note 235: My worst enemy is _moi-même_.... There are just two
+creatures I would envy: a horse in his wild state traversing the
+forests of Asia, or an oyster on some of the desert shores of Europe.
+The one has not a wish without enjoyment, the other has neither wish
+nor fear.]
+
+[Note 236: What business has a physician to waste his time on me?
+I am a poor pigeon not worth plucking.... As to my individual self I
+am tranquil. But Burns' poor widow and half a dozen of his dear little
+ones, there I am weak as a woman's tear.]
+
+[Note 237: A rascal of haberdasher taking into his head that I am
+dying has commenced a process against me, and will infallibly put my
+emaciated body into jail. Will you be so good as to accommodate me and
+by return of post with ten pounds? Oh James! did you know the pride of
+my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!]
+
+
+II
+
+Triste vie, et qui est le plus souvent celle des précurseurs; il n'est
+pas sain de marcher trop vite; Burns était si fort en avant, que l'on
+mit quarante ans à le rejoindre. À ce moment, en Angleterre, les
+conservateurs et les croyants primaient les sceptiques et les
+révolutionnaires. La constitution était libérale, et semblait la
+garantie des droits; l'Église était populaire, et semblait le soutien
+de la morale. La capacité pratique et l'incapacité spéculative
+détournaient les esprits des innovations proposées, et les
+rattachaient à l'ordre établi. Ils se trouvaient bien dans leur grande
+maison féodale, élargie et appropriée aux besoins modernes; ils la
+trouvaient belle, ils en étaient fiers, et l'instinct national comme
+l'opinion publique se déclaraient contre les novateurs qui voulaient
+l'abattre pour la rebâtir. Tout d'un coup une secousse violente avait
+changé cet instinct en passion et cette opinion en fanatisme. La
+révolution française, d'abord admirée comme une soeur, avait paru une
+furie et un monstre. Pitt déclarait en plein Parlement, aux
+applaudissements universels[238], «que les traits dominants du nouveau
+gouvernement républicain étaient l'abolition de la religion et
+l'abolition de la propriété.» Toute la classe pensante et influente se
+levait pour écraser cette secte de jacques, brigands par institution,
+athées par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s'asseoir
+dans la pourpre, fut poursuivi jusque dans son enfant et dans son
+champion «Bonaparte, qui l'avait centralisé et intronisé[239].» Sous
+cet acharnement national, les idées libérales s'effaçaient; les plus
+illustres des amis de Fox, Burke, Windham, Spencer, le quittèrent: de
+cent soixante partisans dans la chambre des communes, il ne lui en
+resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparaître, et dans
+l'année 1799 la plus forte minorité qu'on put rassembler contre le
+gouvernement fut de vingt-cinq voix. Cependant le jacobinisme anglais
+était pris à la gorge, et tenu à terre[240]; «l'_habeas corpus_ était
+suspendu à plusieurs reprises; les écrivains qui avançaient des
+doctrines contraires à la monarchie et à l'aristocratie étaient
+proscrits et punis sans merci. Il était dangereux à un républicain de
+faire sa profession de foi politique au restaurant, devant son
+_beefsteak_ et sa bouteille, et l'on voyait en Écosse, pour des
+offenses qui à Westminster eussent été qualifiées de délits
+simples[241], des hommes d'esprit cultivé et de manières polies
+envoyés à Botany-Bay avec le troupeau des criminels[242].» Cependant
+l'intolérance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque
+eût avoué des sentiments démocratiques eût été insulté. Les journaux
+présentaient les novateurs comme des scélérats et des ennemis publics.
+La populace, à Birmingham, brûlait les maisons de Priestley et des
+unitaires. À la fin, Priestley fut obligé de quitter l'Angleterre.
+Lord Byron s'exila sous la même contrainte, et quand il partit, ses
+amis craignirent que la foule assemblée autour de sa voiture ne portât
+les mains sur lui.
+
+Ce n'est point dans ce monde armé en guerre contre les nouvelles
+théories que les nouvelles théories pouvaient naître. La révolution y
+entre cependant; elle y entre déguisée, et par une voie détournée, en
+sorte qu'on ne la reconnaît pas. Ce ne sont point les idées sociales
+qui se transforment, comme en France, ni les idées philosophiques
+comme en Allemagne, mais les idées littéraires; la grande marée
+montante de l'esprit moderne, qui renverse ailleurs tout l'édifice des
+conditions et des spéculations humaines, ne parvient d'abord ici qu'à
+changer le style et le goût. Médiocre changement, du moins en
+apparence, mais qui en somme vaut les autres; car ce renouvellement
+dans la manière d'écrire est un renouvellement dans la manière de
+penser; celui-ci amènera tous les autres, comme le mouvement du pivot
+central entraîne le mouvement de tous les rouages engrenés.
+
+En quoi consiste cette réforme du style? Avant de la définir, j'aime
+mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractère et
+la vie de celui qui le premier l'a pratiquée sans système, William
+Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractère, et ses
+poëmes ne sont que l'écho de sa vie. C'était un enfant délicat,
+craintif, d'une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui,
+ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au
+_fagging_ et aux brutalités d'une école publique. Elles sont étranges
+en Angleterre: un garçon d'environ quinze ans le prit comme victime,
+et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut «une telle crainte
+de son bourreau, qu'il n'osait lever les yeux sur lui plus haut que
+les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que
+par aucune autre partie de son habillement.» Dès neuf ans, la
+mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce
+nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu,
+l'horrible maladie des nerfs et de l'âme qui produit le suicide, le
+puritanisme et la folie. «Jour et nuit j'étais à la torture, me
+couchant dans l'angoisse, me levant dans le désespoir.» Le mal
+changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Né dans une
+grande famille, mais n'ayant qu'une petite fortune, il accepta sans
+réflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place de
+clerc à la chambre des communes; mais il fallait subir un examen, et
+ses nerfs se démontaient à la seule idée qu'il faudrait paraître et
+parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer; mais il
+lisait sans comprendre; une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations
+étaient «celles d'un homme qui monte sur l'échafaud, toutes les fois
+qu'il mettait le pied dans le bureau; pendant six mois il y vint tous
+les jours[243].»--«Dans cet état, dit-il, j'étais saisi par moments
+d'un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais
+des cris et maudissais l'heure de ma naissance, levant mes yeux au
+ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine
+envenimée et de reproche contre mon Créateur[244].» Le jour de
+l'examen approchait; il espéra devenir fou pour s'y soustraire, et
+comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer. Enfin, dans un
+moment de délire, la démence vint, et on le mit dans une maison
+d'aliénés, «tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût et
+d'horreur pour lui-même et par la crainte d'un châtiment instantané,»
+jusqu'à se croire damné, comme Bunyan et les premiers puritains. Au
+bout de plusieurs mois, sa raison lui revint; mais elle se sentait des
+étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il resta triste, comme
+un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et se trouva incapable
+d'une vie active. Cependant un ministre, M. Unwin, et sa femme, bonnes
+gens bien pieux et bien réguliers, l'avaient recueilli. Il essayait de
+s'occuper mécaniquement, par exemple en fabriquant des cages à lapins,
+en jardinant, en apprivoisant des lièvres. Il employait le reste de la
+journée, comme un méthodiste, à lire l'Écriture ou des sermons, à
+chanter des hymnes avec ses amis, et à s'entretenir de matières
+spirituelles. Ce régime, l'air salubre de la campagne, la tendresse
+maternelle de mistress Unwin et de lady Austen amenèrent quelques
+éclaircies. Elles l'aimaient si généreusement, et il était si aimable!
+Affectueux, plein d'abandon, innocemment moqueur, avec une imagination
+naturelle et charmante, une fantaisie gracieuse, une finesse exquise,
+et si malheureux! Il était de ceux auxquels les femmes se dévouent,
+qu'elles aiment maternellement, par compassion d'abord, par attrait
+ensuite, parce qu'elles trouvent en eux seuls les ménagements, les
+attentions minutieuses et tendres, les respects délicats que notre
+rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a
+pourtant besoin. Ces doux instants ne durèrent pas. «Au mieux,
+disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique; il ressemble à
+certains étangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et
+pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur
+surface les rayons du soleil[245].» Il souriait comme il pouvait, mais
+avec effort; c'était le sourire d'un malade qui se sait incurable et
+tâche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux
+autres. «Vraiment, je m'étonne qu'une pensée enjouée vienne frapper à
+la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accès.
+C'est comme si Arlequin forçait l'entrée de la chambre lugubre où un
+mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés
+de toute façon, mais encore davantage s'ils arrachaient un éclat de
+rire aux figures mornes des assistants. Néanmoins l'esprit longtemps
+fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et désolée fixera
+ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans
+ses contemplations, ne serait-ce qu'un chat jouant avec sa
+queue[246].» Somme toute, il avait le coeur trop délicat et trop pur:
+pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d'aller à
+l'église, ou même de prier Dieu. «Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui
+ont la permission de l'adorer ont trouvé un trésor dont ils n'ont
+qu'une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu'ils le prisent.
+Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilége
+pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d'années
+plus grand encore, et _qui n'a point l'espérance de jamais le
+recouvrer_.» Et ailleurs: «On peut représenter le coeur d'un chrétien
+comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, percé d'épines et
+pourtant couronné de roses. J'ai l'épine sans la rose. Ma rose est une
+rose d'hiver; les fleurs sont flétries, mais l'épine demeure[247].» Au
+lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir confiance en la
+miséricorde du Rédempteur qui veut sauver tous les hommes, il poussa
+un cri passionné, le suppliant de ne plus lui proposer de consolations
+pareilles. Il se croyait perdu, il s'était cru perdu toute sa vie. Une
+à une, sous cet effroi, toutes ses facultés s'anéantirent. Pauvre et
+charmante âme, qui périt comme une fleur frêle d'un pays chaud
+transplantée dans la neige: la température du monde se trouva trop
+rude pour elle, et la règle morale, qui eût dû l'abriter, la déchira
+de ses aiguillons.
+
+Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il
+faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour
+se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas
+besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette
+figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et
+regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au
+bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage
+en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en
+voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient,
+s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs,
+dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un
+jardin plein d'oeillets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans ce
+nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles
+courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits
+demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers.
+Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas
+une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le
+bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont
+grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un
+monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir,
+en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un monde affairé,
+avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur son
+dos[248].» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai bonhomme;»
+toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le voilà, le
+précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude de voix
+bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers. «Maintenant
+ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux,
+roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et sifflante élève
+sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui
+entre[249].» Et le voilà qui conte son journal, politique, nouvelles,
+tout jusqu'aux annonces, non pas en simple réaliste, comme tant
+d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte, c'est-à-dire en homme qui
+découvre une beauté et une harmonie dans les charbons d'un feu qui
+pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une
+tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du poëte: les objets
+non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissants et plus
+précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et avant d'y entrer, mais encore,
+une fois conçus par lui, ils s'épurent, ils s'ennoblissent, ils se
+colorent, comme les vapeurs grossières qui, transfigurées par la
+distance et la lumière, se changent en nuages satinés, frangés de
+pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans les rondeurs
+mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y a de la
+douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison assemblés
+autour de la même table. Ce seul mot, _nouvelles de l'Inde_, lui fera
+voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son turban
+emplumé, brodé de perles[250].» Cette seule idée, _l'impôt des
+boissons_, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment
+suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt
+de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À
+proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux
+magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours
+recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous
+laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones
+enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un
+tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve
+que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que
+nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans
+les palais, chez les héros et les académiciens, les objets poétiques.
+Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas, c'est que nous
+ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux, non dans les
+choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons bien, au coin de
+notre feu et parmi les planches de notre potager[251].
+
+Est-ce bien le potager qui est poétique? Aujourd'hui peut-être, mais
+demain, si j'ai l'imagination sèche, je n'y verrai rien que des
+carottes et autres fournitures de cuisine. C'est ma sensation qui est
+poétique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus
+précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s'agit plus,
+suivant l'ancienne mode oratoire, d'enfermer un sujet dans un plan
+régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées
+en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet
+venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et il en
+parle pendant deux pages; puis il va où son courant d'esprit le
+conduit, décrivant une soirée d'hiver, quantité d'intérieurs et de
+paysages, mêlant çà et là toutes sortes de réflexions morales, des
+récits, des dissertations, des jugements, des confidences, à la façon
+d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé
+de ses amis. Voilà son grand poëme, _the Task_. «Comparés à ce livre,
+dit Southey, les meilleurs poëmes didactiques sont comme des jardins
+compassés auprès d'un vrai paysage boisé.» Si l'on entre dans le
+détail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de
+songer qu'on l'écoute, il ne se parle qu'à lui-même. Il n'insiste pas
+sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en
+saillie par des répétitions et des antithèses; il note sa sensation,
+et puis c'est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu'elle naît, nous
+la voyons sortir d'une autre, grandir, s'abaisser, puis remonter
+encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'élever
+insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La
+pensée, qui chez les autres était figée et roidie, devient ici mobile
+et fluide; le vers rectiligne s'assouplit; le vocabulaire noble
+élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la
+conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante; ce
+ne sont plus des mots qu'on écoute, mais des émotions qu'on ressent;
+ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien là,
+sous ses lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt; tout
+son effort s'est employé à ôter l'apprêt et le mensonge. Quand il
+décrit sa petite rivière, sa chère Ouse, «qui tourne lentement dans la
+plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de
+bétail[252],» il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe,
+chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure. Il en
+est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'émotions personnelles,
+véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées, tout au
+contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations fugitives,
+en un mot telles qu'elles sont, c'est-à-dire _en train de se faire et
+de se défaire_, non pas toutes faites, immobiles et fixes, comme
+l'ancien style les représentait. En cela consiste la grande révolution
+du style moderne. L'esprit, dépassant les règles connues de la
+rhétorique et de l'éloquence, pénètre dans la psychologie profonde, et
+n'emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions.
+
+[Note 238: Tome II, page 17, _Pitt's Speeches_.]
+
+[Note 239: Discours de Pitt, 17 février 1800.]
+
+[Note 240: _Life of William Pitt_, by Macaulay.]
+
+[Note 241: _Misdemeanours._]
+
+[Note 242: _Felons._ Ces termes légaux n'ont pas d'équivalent en
+français.]
+
+[Note 243: The feelings of a man when he arrives at the place of
+execution are, probably, much as mine were every time I set my foot in
+the office, which was every day for more than a half year together.]
+
+[Note 244: In this situation such a fit of passion has sometimes
+seized me, when alone in my chambers, that I have cried out aloud, and
+cursed the hour of my birth; lifting up my eyes to heaven not as a
+suppliant, but in the hellish spirit of rancorous reproach and
+blasphemy against my Maker.]
+
+[Note 245: My mind has always a melancholy cast, and is like some
+pools I have seen, which, though filled with a black and putrid water,
+will nevertheless in a bright day reflect the sunbeams from their
+surface.]
+
+[Note 246: Indeed I wonder that a sportive thought should ever
+knock at the door of my intellects, and still more that it should gain
+admittance. It is as if harlequin should intrude himself into the
+gloomy chamber, where a corpse is deposited in state. His antic
+gesticulations would be unseasonable at any rate, but more specially
+so, if they should distort the features of the mournful attendants
+into laughter. But the mind long wearied with the sameness of a dull,
+dreary prospect, will gladly fix his eyes on any thing that may make a
+little variety in its contemplations though it were but a kitten
+playing with her tail.]
+
+[Note 247: My device was intended to represent... the heart of a
+Christian, mourning and yet rejoicing, pierced with thorns, yet
+wreathed about with roses. I have the thorn without the rose. My brier
+is a wintry one, the flowers are withered, but the thorn remains.]
+
+[Note 248:
+
+ He comes, the herald of a noisy world,
+ With spattered boots, strapped waist, and frozen locks,
+ News from all nations lumbering at his back.
+ True to his charge, the close-packed load behind,
+ Yet careless what he brings, his one concern
+ Is to conduct it to the destined inn,
+ And, having dropped the expected bag, pass on.
+ He whistles as he goes, light-hearted wretch!
+ Cold and yet cheerful: messenger of grief
+ Perhaps to thousands, and of joy to some.]
+
+[Note 249:
+
+ Now stir the fire, and close the shutters fast,
+ Let fall the curtains, wheel the sofa round,
+ And while the bubbling and loud-hissing urn
+ Throws up a steamy column, and the cups,
+ That cheer but not inebriate, wait on each,
+ So let us welcome peaceful evening in.]
+
+[Note 250:
+
+ Is India free? And does she wear her plumed
+ And jewelled turban with a smile of peace?
+ Or do we grind her still?]
+
+[Note 251: À cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et des
+rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé
+«a Pope in worsted stockings.»]
+
+[Note 252:
+
+ Here Ouse slow winding through a level plain
+ Of spacious meads, with cattle sprinkled o'er,
+ Conducts the eye along his sinuous course
+ Delighted.]
+
+
+III
+
+Alors parut[253] l'école romantique anglaise, toute semblable à la
+nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les
+vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le
+scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, «secte de dissidents
+en poésie[254],» qui parlaient haut, se tenaient serrés, et
+révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de
+leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait «les
+principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un
+mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions
+présentes de la société.» En effet, Southey, un de leurs chefs, avait
+commencé par être socinien et jacobin, et l'un de ses premiers poëmes,
+_Wat Tyler_, apportait la glorification de la Jacquerie passée à
+l'appui de la Révolution présente. Un autre, Coleridge, pauvre diable
+et ancien dragon, la tête farcie de lectures incohérentes et de songes
+humanitaires, avait songé à fonder en Amérique une république
+communiste purgée de rois et de prêtres; puis devenu unitaire, s'était
+imbu à Goettingue de théories hérétiques et mystiques sur le Verbe et
+l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième et le plus tempéré, avait
+débuté par des vers enthousiastes contre les rois, «ces fils du limon,
+qui de leur sceptre voulaient arrêter la marée révolutionnaire, et que
+le flot montant de la liberté allait balayer et engloutir.» Mais ces
+colères et ces aspirations ne tenaient guère; et tous trois, au bout
+de quelques années, ramenés dans le giron de l'État et de l'Église, se
+trouvaient, l'un journaliste de M. Pitt, l'autre pensionnaire du
+gouvernement, le troisième poëte lauréat, convertis zélés, anglicans
+décidés et conservateurs intolérants. En matière de goût, au
+contraire, ils avaient marché en avant sans reculer. Ils avaient rompu
+violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture
+classique pour aller prendre leurs modèles dans la Renaissance et le
+moyen âge. L'un d'eux, Charles Lamb, comme Sainte-Beuve, avait
+découvert et restauré le seizième siècle. Les dramatistes les plus
+incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils
+allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les
+vieilles ballades nationales et dans les anciennes poésies étrangères,
+l'accent naïf et primitif qui avait manqué à la littérature classique,
+et dont la présence leur semblait la marque de la vérité et de la
+beauté. Par-dessus toute réforme, ils travaillaient à briser le grand
+style aristocratique et oratoire, tel qu'il était né de l'analyse
+méthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient «d'adapter
+aux usages de la poésie le langage ordinaire de la conversation, tel
+qu'il est employé dans la moyenne et la basse classe,» et de remplacer
+les phrases étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et
+les mots plébéiens. À la place de l'ancien moule, ils essayaient la
+stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les
+cassures des poëtes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les
+mètres et la diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb
+écrivait une tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine
+du règne d'Élisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge,
+fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et
+parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers
+dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes;
+singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et
+d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume
+aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux
+chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes,
+sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son
+manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup
+d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même et
+choisir le vêtement qui lui seyait.
+
+Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la
+première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la
+poésie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter
+Scott, l'autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux
+européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo,
+Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans
+Goethe, Schiller, Ruckert et Heine; l'une et l'autre si profondes que
+nul de leurs représentants, sauf Goethe, n'en a deviné la portée; et
+que c'est à peine si aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, nous
+pouvons en définir la nature pour en présager les effets.
+
+La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal
+n'est pas l'idéal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare,
+l'homme féodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien,
+chaque âge et chaque race a conçu sa beauté, qui est une beauté.
+Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l'ont
+inventée; mettons-nous-y tout à fait; ce ne sera point assez de
+représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédents, des
+moeurs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques;
+peignons les sentiments des autres siècles et des autres races avec
+leurs traits propres, si différents que ces traits soient des nôtres
+et si déplaisants qu'ils soient pour notre goût. Montrons notre
+personnage tel qu'il fut, grotesque ou non, avec son costume et son
+langage: qu'il soit féroce et superstitieux s'il le faut; éclaboussons
+le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de sa dossée de
+textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur la scène
+littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le moyen âge
+d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la Perse,
+puis l'âge classique et le dix-huitième siècle lui-même, et le goût
+historique devint si vif que, de la littérature, la contagion gagna
+les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors de
+convention pour les costumes et les décors vrais. L'architecture bâtit
+des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles
+féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent
+pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la
+couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue; l'esprit
+humain, sortant de ses sentiments particuliers pour entrer dans tous
+les sentiments éprouvés, et à la fin dans tous les sentiments
+possibles, trouva son modèle dans le grand Goethe, qui, par son
+_Tasse_, son _Iphigénie_, son _Divan_, son second _Faust_, devenu
+concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges,
+semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de
+l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel. Cependant cette
+littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme
+et ne se développait que pour finir. On en vint à comprendre que les
+résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation
+est un pastiche, que l'accent moderne perce infailliblement dans les
+paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute peinture
+de moeurs doit être indigène et contemporaine, et que la littérature
+archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est dans les
+écrivains du passé qu'il faut chercher le portrait du passé, qu'il n'y
+a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le roman
+arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la ballade
+fabriquée aux ballades spontanées; bref, que la littérature historique
+doit s'évanouir et se transformer en critique et en histoire,
+c'est-à-dire en exposition et en commentaire des documents.
+
+Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens déguisés en poëtes,
+comment choisir? Ils pullulent comme les volées d'insectes éclos un
+jour d'été dans la végétation surabondante; ils bourdonnent et
+luisent, et l'esprit se trouve perdu parmi leurs bruissements et leurs
+chatoiements. Lesquels citerai-je? Thomas Moore, le plus gai et le
+plus français de tous, moqueur spirituel[255], trop gracieux et
+recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des
+mélodies sentimentales sur l'Irlande, un roman poétique sur
+l'Égypte[256], un poëme romanesque sur la Perse et l'Inde[257]; Lamb,
+le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rêveur, poëte et
+critique, qui, dans sa _Christabel_ et dans son _Vieux Marinier_,
+retrouva le surnaturel et le fantastique; Campbell, qui, ayant
+commencé par un poëme didactique sur _les plaisirs de l'Espérance_,
+entra dans la nouvelle école tout en gardant son style noble et
+demi-classique, et composa des poëmes américains et celtes,
+médiocrement celtes et américains; au premier rang Southey, habile
+homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur
+attitré de l'aristocratie et du _cant_, lecteur infatigable, écrivain
+inépuisable, chargé d'érudition, doué d'imagination, célèbre comme
+Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier
+de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque,
+ayant promené sur l'univers et l'histoire ses cavalcades poétiques, et
+enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler,
+Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et
+mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour
+catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme
+protestant prudent et patenté. Ne prenez ceux-ci que comme exemples;
+il y en a une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous
+les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands
+événements réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux
+quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait échappé. Cette
+fantasmagorie est bien brillante: par malheur elle sent la fabrique.
+Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous êtes à l'Opéra.
+Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel,
+c'est-à-dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathédrales
+gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant
+que les processions se déploient autour des piliers, et que des
+clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des habits
+sacerdotaux; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui serpentent
+au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les parasols
+alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de l'horizon;
+paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par myriades, où
+les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles, où les lotus
+étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses hérissent
+leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des
+crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les
+danseuses posent la main sur leur cour avec une émotion délicate et
+profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prêts à mourir, les
+tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se démène,
+accompagnant les variations des sentiments par les soupirs doucereux
+de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les
+mélodies angéliques de ses harpes; jusqu'à ce qu'enfin, au moment où
+l'héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate
+triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord.
+Beau spectacle! on en sort ébloui, assourdi; les sens défaillent sous
+cette inondation de magnificences; mais en rentrant chez soi, on se
+demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si véritablement on a
+senti quelque chose. Après tout, il n'y a guère ici que des décors et
+de la mise en scène; les sentiments sont factices; ce sont des
+sentiments d'opéra; les auteurs ne sont que d'habiles gens,
+manufacturiers de livrets et de toiles peintes; ils ont du talent et
+point de génie; ils tirent leurs idées, non de leur coeur, mais de
+leur tête. Telle est l'impression que laissent _Lalla Rookh_,
+_Thalaba_, _Roderik_, _Kehama_, et le reste de ces poëmes. Ce sont de
+grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre
+du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la
+nature humaine, et cette marque leur manque; ils témoignent seulement
+de beaucoup d'habileté et de savoir. En somme, j'aime mieux voir
+l'Orient dans les Orientaux d'Orient que dans les Orientaux
+d'Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey[258] ou Moore;
+leurs poëmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont
+moins que les textes et les pièces justificatives qu'ils ont soin de
+mettre au bas.
+
+Par delà toutes les causes générales qui ont entravé cette
+littérature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez
+flexible, et ils ont l'esprit trop moral. Leur imitation n'est que
+littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains
+qu'en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils
+mettent leurs autorités en note; ils ne se présentent au public que
+munis d'attestations; ils établissent par certificats valables qu'ils
+n'ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme
+Southey, nomme ses garants: sir John Malcolm, sir William Ouseley, M.
+Carue et autres personnages qui reviennent d'Orient, tous témoins
+oculaires. «La description de Balbec, de la plaine et de ses ruines,
+dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret est tout
+près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du muezzin pour
+rompre le silence.»--«J'aurais juré, dit un autre, que Moore a voyagé
+en Orient!» À cet égard, leur minutie est plaisante[259], et leurs
+notes, prodiguées sans mesure, montrent que leur public tout positif
+impose aux denrées poétiques l'obligation de prouver leur provenance
+et leur aloi. Mais la grande vérité, qui consiste à entrer dans les
+sentiments des personnages, leur échappe: ces sentiments sont trop
+étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de traduire et de refaire
+Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était bonne pour une maison
+de filles[260]. Pour écrire un poëme indien, il faut être panthéiste
+de coeur, un peu fou et assez habituellement visionnaire; pour écrire
+un poëme grec, il faut être polythéiste de coeur, païen à fond et
+naturaliste de métier. C'est pour cela que Heine a parlé si bien de
+l'Inde, et Goethe si bien de la Grèce. Un véritable historien n'est
+pas sûr que sa civilisation soit parfaite, et vit aussi volontiers
+hors de son pays qu'en son pays. Jugez si des Anglais peuvent réussir
+en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une civilisation raisonnable,
+qui est la leur; toute autre morale est inférieure, toute autre
+religion est extravagante. Parmi de telles exigences, comment
+reproduire des morales et des religions différentes? C'est la
+sympathie seule qui peut retrouver les moeurs éteintes ou étrangères,
+et la sympathie ici est interdite. Sous cette règle étroite, la poésie
+historique, qui d'elle-même n'est guère viable, va languir étouffée
+comme sous une cloche de plomb.
+
+Un d'entre eux, romancier, critique, historien et poëte, favori de son
+siècle, lu dans l'Europe entière, fut comparé et presque égalé à
+Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les
+modistes et les duchesses, et gagna six millions. «Je jurerais, je
+crois, lui écrivait son éditeur en achevant un de ses livres[261], et
+par tous les serments qu'on pourrait proposer, que je n'ai jamais
+éprouvé un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui
+demandai son opinion: Mon opinion! personne de nous ne s'est mis au
+lit cette nuit; rien n'a dormi, excepté ma goutte.» En France, on
+vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend
+toujours. L'auteur, né à Édimbourg, était fils d'un avoué[262], savant
+dans le droit féodal et dans l'histoire de l'Église, lui-même avocat,
+puis shériff, et toujours grand amateur d'antiquités, surtout
+d'antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son
+éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son oeuvre
+et les aiguillons de son talent. Ses premiers souvenirs s'étaient
+imprimés en lui à l'âge de trois ans, dans une ferme où on l'avait
+porté pour essayer l'effet du grand air sur sa petite jambe paralysée.
+On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un mouton tué à l'instant,
+et il rampait dans cet attirail, qui passait pour un spécifique. Il
+resta boiteux et devint _liseur_. Dès sa première enfance, il avait
+été élevé parmi les récits qu'il mit en scène plus tard, celui de la
+bataille de Culloden, celui des cruautés exercées contre les
+_highlanders_, celui des guerres et des souffrances des covenantaires.
+À trois ans, il criait si haut la ballade de Hardyknute qu'il
+empêchait le ministre du village, homme doué d'une très-belle voix,
+d'être entendu et même de s'entendre. Sitôt qu'on lui avait récité une
+ballade du _Border_, il la savait par coeur. Dans le reste, il était
+indolent, étudiait à bâtons rompus, apprenait mal les choses sèches et
+positives; mais de ce côté le courant de son instinct était précoce,
+précipité et invincible. Le jour où, pour la première fois, «sous un
+platane,» il ouvrit les volumes où Percy avait rassemblé les fragments
+de l'ancienne poésie, il oublia de dîner «malgré son appétit de treize
+ans,» et dorénavant «il inonda» de ces vieux vers non-seulement ses
+camarades d'école, mais encore tous ceux qui voulaient l'entendre.
+Devenu clerc chez son père, il fourrait dans son pupitre toutes les
+oeuvres d'imagination qu'il pouvait trouver, non pas les romans
+d'intérieur, «il lui fallait l'art de miss Burney ou la sensibilité de
+Mackensie pour l'intéresser à une histoire domestique» mais les
+«récits aventureux et féodaux[263],» et tout ce qui avait trait «aux
+chevaliers errants.» Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps
+au lit avec défense de parler, sans autre divertissement que la
+lecture des poëtes, des romanciers, des historiens et des géographes,
+occupé à éclaircir les descriptions de bataille par des alignements et
+des arrangements de petits cailloux qui figuraient les soldats. Une
+fois guéri et bon marcheur, il tourna ses promenades vers le même
+emploi, et se trouva passionné pour le paysage, surtout pour le
+paysage historique. «On n'avait, dit-il[264], qu'à me montrer un vieux
+château, un champ de bataille; j'étais tout de suite chez moi, je le
+remplissais de ses combattants avec leur costume propre, j'entraînais
+mes auditeurs par l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois,
+traversant Magus-Moor, près de Saint-Andrews, l'esprit me poussa à
+décrire l'assassinat de l'archevêque de Saint-Andrews à quelques
+voyageurs dont je me trouvais le compagnon par hasard, et l'un d'eux,
+quoiqu'il sût bien cette histoire, protesta que mon récit l'avait
+empêché de dormir.» Entre autres excursions studieuses, il fit pendant
+sept ans un voyage chaque année dans le district sauvage et perdu de
+Liddesdale, explorant chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans
+la hutte des bergers, ramassant des légendes et des ballades. Jugez
+par là de ses goûts et de son assiduité d'antiquaire. Il lisait les
+chartes provinciales, les plus mauvais vers latins du moyen âge, les
+registres de paroisse, même les contrats et les testaments. La
+première fois qu'il put mettre la main sur un des grands cors de
+guerre qui servaient aux _borderers_, il en sonna toute la route. La
+ferraille rouillée et le parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa
+tête de souvenirs et de poésie. En vérité, il avait l'âme féodale.
+«Pendant toute sa vie, dit son gendre, son orgueil principal fut
+d'être reconnu membre d'une famille historique[265].»--«Sa première et
+sa dernière ambition mondaine fut d'être lui-même le fondateur d'une
+branche distincte.» La gloire littéraire ne venait qu'en second lieu;
+son talent n'était pour lui qu'un instrument. Il employa les sommes
+énormes que ses vers et sa prose lui avaient gagnées à se bâtir un
+château à l'imitation des anciens preux, «tours et tourelles, copiées
+chacune d'après quelque vieux manoir écossais, toits et fenêtres
+blasonnés avec les insignes des clans, avec des lions rampants sur
+gueules,» appartements «remplis de hauts dressoirs et de bahuts
+sculptés, décorés de targes, de plaids et de grandes épées de
+_highlanders_, de hallebardes, d'armures, d'andouillers disposés en
+trophées[266].» Pendant de longues années, il y tint, pour ainsi
+parler, table ouverte, et fit à tout étranger «les honneurs de
+l'Écosse,» essayant de ressusciter l'antique vie féodale avec tous
+ses usages et tout son étalage: «large et joyeuse hospitalité ouverte
+à tous venants, mais surtout aux parents, aux alliés et aux
+voisins,--ballades et pibrochs sonnant pour égayer les verres qui
+trinquent,--joyeuses chasses où les _yeomen_ et les _gentlemen_
+peuvent chevaucher côte à côte,--danses gaillardes et gaies où le lord
+n'aura pas honte de donner la main à la fille du meunier[267].»
+Lui-même, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante convives,
+nourrissait l'entretien par une profusion de récits épanchés de sa
+mémoire et de son imagination prodigues[268], conduisait ses hôtes
+dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations
+nouvelles dont l'ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec
+un sourire de poëte aux générations lointaines qui reconnaîtraient
+pour ancêtre _sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford_.
+
+_La Dame du lac_, _Marmion_, _le Lord des îles_, _la Jolie Fille de
+Perth_, _les Puritains d'Écosse_, _Ivanhoe_, _Quentin Durward_, qui ne
+sait par coeur tous ces noms? C'est chez Walter Scott que nous avons
+appris l'histoire. Et cependant est-ce de l'histoire? Toutes ses
+peintures d'un passé lointain sont fausses. Les costumes, les
+paysages, les dehors sont seuls exacts; actions, discours, sentiments,
+tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait
+s'en douter en regardant le caractère et la vie de l'auteur; car que
+veut-il et que demandent ces hôtes empressés à l'écouter? Est-ce un
+amateur de là vérité pure, telle qu'elle est, atroce et sale, un
+curieux naturaliste, indifférent à l'applaudissement de ses
+contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de
+la nature vivante? En aucune façon. Il est dans l'histoire comme dans
+son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des
+salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles; voilà
+une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie
+est agréable à voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la
+garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une
+mascarade? La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs
+principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d'une guerre
+acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans
+cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et
+même de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la représentation de
+manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments
+délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des
+passions trop fortes, qu'elles ne comprendraient pas; tout au
+contraire choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes
+toujours, mais surtout correctes; de jeunes _gentlemen_, comme
+Évandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves,
+même un peu mélancoliques (c'est la dernière mode) et dignes de les
+conduire à l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur à
+composer un pareil spectacle? Il est bon protestant, bon mari, bon
+père, très-moral, tory si décidé qu'il emporte comme une relique un
+verre où le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le talent ni le
+loisir de pénétrer jusqu'au fond des personnages. C'est à l'extérieur
+qu'il s'attache; il voit et décrit bien plus longuement le dehors et
+les formes que le dedans et les sentiments. D'autre part il traite son
+esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et le plus
+lucrativement possible: un volume en un mois, parfois même en quinze
+jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment
+pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes
+barbares? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu
+agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la
+proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré
+de la réflexion, l'espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui
+comprend et goûte aujourd'hui, à moins d'une longue éducation
+préalable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces
+grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces
+impuretés de l'art charnel entreraient-ils dans la tête de ce
+_gentleman_ bourgeois? Walter Scott s'arrête sur le seuil de l'âme et
+dans le vestibule de l'histoire, ne choisit; dans la Renaissance et le
+moyen âge, que le convenable et l'agréable, efface le langage naïf, la
+sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses
+personnages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses voisins,
+fermiers finauds, lairds vaniteux, _gentlemen_ gantés, demoiselles à
+marier, tous plus ou moins bourgeois, c'est-à-dire rangés, situés par
+leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous voluptueux de
+la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes féroces du moyen
+âge. Comme il a la plus riche provision de costumes et le plus
+inépuisable talent de mise en scène, il fait manoeuvrer
+très-agréablement tout son monde, et compose des pièces qui, à la
+vérité, n'ont guère qu'un mérite de mode, mais cependant pourront bien
+durer cent ans.
+
+Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière
+et ses magnificences féodales, il était devenu l'associé de ses
+éditeurs; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait
+engagé sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une
+banqueroute survint; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et
+débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et
+une probité admirables, il refusa toute grâce, n'accepta que du temps,
+se mit à l'oeuvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en
+quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu'à
+devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans
+sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses
+splendeurs seigneuriales s'étaient trouvées aussi fragiles que ses
+imaginations gothiques. Il s'était appuyé sur l'imitation, et l'on ne
+subsiste que par la vérité. C'est ailleurs qu'était sa gloire, et il y
+avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits.
+Par-dessous l'amateur du moyen âge, on découvre d'abord l'Écossais
+avisé, observateur attentif, dont la sagacité s'est aiguisée par le
+maniement de la procédure, bon homme d'ailleurs, accommodant et gai,
+comme il convient au caractère national, si différent du caractère
+anglais. «Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions, quel fonds
+il avait de belle humeur et de plaisanteries! Un fonds sans fin. Nous
+n'avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier et à
+chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s'accommodait
+gentiment à un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient;
+jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en
+compagnie.» Devenu plus âgé et plus grave, il n'en resta pas moins
+aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu'un de ses voisins,
+fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme: «Ailie,
+ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins,
+car il n'y a qu'une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre,
+c'est la chasse d'Abbotsford.» Joignez à ce genre d'esprit des yeux
+qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle
+promenée dans toute l'Écosse, parmi toutes les conditions, et vous
+verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si
+facile, composé d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui
+rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal,
+quelquefois même aussi mal que possible[269]; on voit qu'il dicte, ne
+se relit guère, et tombe volontiers dans le style pâteux et
+emphatique, qui est dans l'air et que nous respirons tous les jours
+dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement
+long et diffus; ses conversations, ses descriptions sont
+interminables; il veut à toute force remplir ses trois volumes. Mais
+il a donné à l'Écosse droit de cité dans la littérature; j'entends à
+l'Écosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières,
+personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au
+pêcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu'à la
+poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule; qui ne
+les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de
+Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree,
+Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un
+peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque? Économes,
+patients, précautionnés, rusés, il le faut bien; la pauvreté du sol et
+la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fonds de la
+race. La même ténacité qu'ils avaient portée dans les choses de la
+vie, ils l'ont portée dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs
+et liseurs d'antiquités et de controverses; poëtes de plus: les
+légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des
+guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée
+et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres
+racines. Voilà le monde tout moderne et réel, illuminé par le lointain
+soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a découvert, comme
+un peintre qui, au sortir des grands tableaux d'apparat, aperçoit un
+intérêt et une beauté dans les maisons bourgeoises de quelque bicoque
+provinciale, ou dans une ferme encadrée par ses carrés de betteraves
+et de navets. Une malice continue égaye ces tableaux d'intérieur et de
+genre, si locaux et minutieux, et qui, comme ceux des Flamands,
+indiquent l'avénement d'une bourgeoisie. La plupart de ces bonnes gens
+sont des comiques. Il s'amuse à leurs dépens, met au jour leurs petits
+mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prétentions, et les
+cent mille ridicules dont leur condition rétrécie ne manque jamais de
+les affubler. Un perruquier chez lui fait tourner le ciel et la terre
+autour de ses perruques; si la Révolution française prend pied
+partout, c'est que les magistrats ont renoncé à cet ornement. «Prenez
+garde, Monkbarns, dit-il piteusement en retenant par la basque de
+l'habit une des trois pratiques qui lui restent, au nom de Dieu,
+prenez garde. Sir Arthur est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus
+la falaise, il n'y aura plus qu'une perruque dans la paroisse, celle
+du ministre[270].» Vous le voyez, l'auteur sourit, et sans
+malveillance; ce naïf égoïsme est l'effet du métier et ne révolte
+point. Walter Scott n'est jamais aigre: au fond il aime les hommes,
+les excuse ou les tolère; il ne flagelle point les vices, il les
+démasque; encore les démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir
+est de suivre tout au long non point même un vice, mais un travers, la
+manie du bric-à-brac dans l'antiquaire, la vanité archéologique dans
+le baron de Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de
+Tillietudlem, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût
+permis, et cela sans colère, parce qu'en somme ces gens ridicules sont
+estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick
+Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque
+chose de bon. Il n'y a pas jusqu'au major Dalgetty, tueur de
+profession, sorti de l'atroce guerre de Trente ans, dont il ne couvre
+l'odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette
+philosophie bienveillante, il ressemble à Addison.
+
+Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses
+intentions morales. «Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il
+dictait _Ivanhoe_, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites
+un bien immense par ces récits si attrayants et si nobles, car les
+jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux
+sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets
+de lecture[271].» Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes.
+À son lit de mort, il dit à son gendre: «Lockhart, je n'ai plus qu'une
+minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien;
+soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre
+chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où j'en suis.»
+Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté foncière et
+par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la bourgeoisie
+moderne. Autour de lui et après lui, le roman de moeurs, dégagé du
+roman historique, a fourni une littérature entière et gardé les
+caractères qu'il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë,
+mistress Gaskell, mistress Eliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant
+d'autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie
+contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements, à tous les
+étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe
+moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le
+roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de
+moeurs. Ils s'étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes
+trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges
+sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination était trop
+littérale et leur jugement trop arrêté. C'est justement avec ces
+facultés qu'ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de
+rejetons pullule encore aujourd'hui, avec une abondance telle que les
+talents s'y comptent par centaines, et qu'on ne peut le comparer pour
+la séve originale et nationale qu'à la peinture du grand siècle des
+Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits. Ils sont à cent
+lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu'elle
+apparut à la Renaissance ou au dix-septième siècle, dans les âges
+héroïques ou nobles. Ils renoncent à l'invention libre; ils
+s'astreignent à l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail
+infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les
+petites nuances du langage; ils n'ont point dégoût des vulgarités ni
+des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et précis.
+Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est-à-dire
+pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l'imagination
+vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien
+goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des
+trompe-l'oeil; demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère au
+Musée, elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si bien
+faites qu'on est tenté d'y tremper la soupe. Cependant par delà cette
+inclination, qui aujourd'hui est européenne, ils ont un besoin
+particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent:
+ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande
+oeuvre, l'amélioration de l'homme et de la société. Ils lui demandent
+la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils
+l'envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les
+événements de l'histoire privée à la recherche de documents et
+d'expédients pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de
+soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un
+instrument d'enquête, d'éducation et de morale. Singulière oeuvre, qui
+dans toute l'histoire n'a point sa pareille, parce que dans toute
+l'histoire il n'y a pas eu de société pareille, et qui, médiocre pour
+les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de l'utile, offre,
+dans l'innombrable variété de ses peintures et dans la fixité
+invariable de son esprit, le tableau de la seule démocratie qui sache
+se contenir, se gouverner et se réformer.
+
+[Note 253: 1793-1794.]
+
+[Note 254: _Revue d'Édimbourg_, octobre 1802.]
+
+[Note 255: Voyez _the Fudge Family_, etc.]
+
+[Note 256: _The Epicurean._]
+
+[Note 257: _Lalla Rookh._]
+
+[Note 258: Voir _The history of the caliph Vathek_, roman
+fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français,
+1784.]
+
+[Note 259: Voyez les notes de Southey, pires que celles de
+Chateaubriand dans les _Martyrs_.]
+
+[Note 260: _Revue d'Édimbourg._]
+
+[Note 261: Lockhart, p. 220, _Life of sir W. Scott_.]
+
+[Note 262: Writer at the signet.]
+
+[Note 263: _Romantic._]
+
+[Note 264: Lockhart, t. I, p. 29.]
+
+[Note 265: Lockhart, t. IV, p. 329.]
+
+[Note 266: Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10000
+liv. sterling.]
+
+[Note 267: Je suis obligé de traduire ici par des équivalents.]
+
+[Note 268: «Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes!» écrit
+le capitaine Basil Hall, son hôte.]
+
+[Note 269: _Ivanhoe_, page 1. «Such being our chief scene, the
+date of our story refers to a period towards the end of the reign of
+Richard I, when his return from his long captivity had become an event
+rather wished than hoped for by his despairing subjects, who were in
+the mean time subjected to every species of subordinate
+oppression.»--Impossible d'écrire plus lourdement.]
+
+[Note 270: Haud a care, haud a care, Monkbarns; God's sake, haud a
+care; sir Arthur's drowned already, and an ye fa' over the cleugh too,
+there will be but a wig left in the parish, and that's the
+minister's.]
+
+[Note 271: _Circulating libraries._ (Je traduis par un
+équivalent.)]
+
+
+IV
+
+À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps
+que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour
+l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au
+centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte
+devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des
+principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système
+préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible
+encore au centre de l'oeuvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle
+prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son
+fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde?
+Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il
+un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise
+vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en
+penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs, père ou
+promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois sceptique,
+panthéiste et mystique, écrivait dans son _Faust_ l'épopée du siècle
+et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez
+Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le poëte, à
+travers sa personne particulière, fait toujours parler l'homme
+universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis _Faust_ jusqu'à
+_Ruy Blas_, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande idée
+métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande, crevant
+son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance humaine
+ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les yeux des
+spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit philosophique,
+qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il imposa à la
+musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des intentions
+symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le style par un
+débordement d'abstractions et de formules dont tous nos efforts ne
+parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un enfant trop
+fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu les nobles
+formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la littérature à
+travers une agonie d'angoisses et d'efforts.
+
+Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à
+l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il parut
+dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de l'Allemagne[272], c'est
+que c'était une vaste étendue de pays, couverte de hussards et
+d'éditeurs classiques; que si vous y alliez, vous verriez à Heidelberg
+un très-grand tonneau, et que vous pourriez vous régaler d'excellent vin
+du Rhin et de jambon de Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils
+paraissaient bien lourds et maladroits. «Un Allemand sentimental
+ressemble toujours à un grand et gros boucher occupé à geindre sur un
+veau assassine.» Si enfin leur littérature finit par entrer, d'abord par
+l'attrait des drames extravagants et des ballades fantastiques, puis par
+la sympathie des deux nations qui, alliées contre la politique et la
+civilisation françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de
+religion et de coeur, la métaphysique allemande reste à la porte,
+incapable de renverser la barrière que l'esprit positif et la religion
+nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge
+par exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce
+d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une
+sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de
+dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de l'avenir.
+Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les théologiens trop
+esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane,
+ou de se déformer et de devenir révolutionnaire, et, au lieu d'un
+Schiller et d'un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des
+Shelley.
+
+Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que
+l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé
+des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et pour
+quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été donnée? Suis-je
+juste ou non, et, par delà les démarches visibles de ma conduite, les
+mouvements secrets de mon coeur sont-ils conformes à la loi suprême?»
+Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée maîtresse qui les rend
+sérieux, méditatifs et ordinairement tristes[273]. Ils vivent _les
+yeux tournés vers le dedans_, non pour noter et classer leurs idées,
+en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blâmer leurs
+sentiments. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d'issue
+incertaine, sur laquelle il faut réfléchir incessamment et avec
+scrupule. Ainsi compris, le monde change d'aspect: ce n'est plus une
+machine de rouages engrenés, comme le dit le savant, ni une magnifique
+plante florissante, comme le sent l'artiste: c'est l'oeuvre d'un être
+moral étalée en spectacle devant des êtres moraux.
+
+Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les
+regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond
+qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il
+contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il
+trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au
+son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien
+des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un
+ciel terne lui communique cette mélancolie calme, si propre à
+entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir
+et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une
+grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière
+toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des
+tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de
+scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle.
+Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et
+calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce.
+Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et
+se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition
+indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage
+tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du
+public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles
+montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les
+admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé
+de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que
+nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il
+s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il
+peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre,
+dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se
+répandre en larmes[274].» Il voit une grandeur, une beauté, des leçons
+dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus
+banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de spectacles splendides ni
+d'actions extraordinaires. Le grand éclat des lustres, la pompe
+théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop délicats, accoutumés aux
+teintes douces et uniformes. C'est un poëte crépusculaire. La vie
+morale dans la vie vulgaire, voilà son objet, l'objet de ses
+préférences. Ses peintures sont des _grisailles significatives_; de
+parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens, afin de ne parler
+qu'au coeur.
+
+De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute
+spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques,
+finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de
+partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis[275]. Puisque la seule
+chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à
+l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec
+profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les
+objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau
+style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique.
+Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout
+cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se
+croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme
+ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de vérité. Quittons la parade
+et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable que
+possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la
+conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous,
+dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une
+vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée
+dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui
+fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des
+mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une
+villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment
+maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si
+cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour
+emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous
+une culture morale, et non de jolies façons de parler.--Et là-dessus
+Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de
+l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire,
+par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation
+intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même
+atteints.
+
+Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme
+lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme
+sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées
+mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour
+m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de
+fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaye de relier tous les
+sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes doigts: il
+est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée par une
+imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main solide
+essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines, presque
+niaises[276]: des événements plats dans un style plat, nullité sur
+nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous
+réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue
+avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique,
+et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la
+vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis,
+sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents
+usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies
+de la Providence sont insondables, et un manoeuvre égoïste et brutal
+comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne
+plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales
+sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit
+encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter
+sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec
+des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des
+mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments
+sont intéressants; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les
+faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu _le Parfait pêcheur_ de
+Walton; sonnet.--Le dimanche de Pâques, j'étais dans une vallée du
+Westmoreland; autre sonnet.--Avant-hier, par mes questions trop
+pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.--Je vais me
+promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les
+incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos
+émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il
+n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la
+peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être
+montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits
+effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations
+imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par
+expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce
+matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de
+couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux
+de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables
+de garder le noble métal qu'ils doivent contenir.
+
+Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets
+très-beaux, il y a telle de ses oeuvres, entre autres la plus vaste,
+_Une Excursion_, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour
+admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité,
+l'auteur ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène
+et cause avec un pieux colporteur écossais, voilà toute l'histoire.
+Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature
+et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il
+cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est
+instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui
+parle fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte
+l'histoire d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière;
+puis avec un solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé
+par la mort des siens et les déceptions de ses longs voyages; puis
+avec le pasteur, qui les mène au cimetière du village et leur décrit
+la vie de plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure
+les réflexions et les discussions morales, les paysages et les
+descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations
+entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons
+métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est
+grave et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air
+ecclésiastique et les tirades contre Voltaire et son siècle[277], on
+se sent pris comme par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout,
+cet homme est convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes
+d'idées, elles sont la poésie de sa religion, de sa race et de son
+climat; il en est imbu: ses peintures, ses récits, toutes ses
+interprétations de la nature visible et de la vie humaine ne
+tendent qu'à mettre l'esprit dans la disposition grave qui est celle
+de l'homme intérieur. J'entre ici comme dans la vallée de
+Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois
+mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout
+l'idée de l'homme responsable et de l'obscur _au-delà_, vers lequel
+involontairement nous nous acheminons. J'oublie nos façons
+françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie. Il
+y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette réflexion si
+sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché. Ce livre
+est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et nu. Ce
+qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la
+vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,--la crainte
+mélancolique subjuguée par la foi,--ce sont les consolations bénies
+aux jours d'angoisse,--c'est la force de la volonté et la puissance
+de l'intelligence,--ce sont les joies répandues sur la large
+communauté des êtres,--c'est l'esprit individuel qui maintient sa
+retraite inviolée,--sans y recevoir d'autres maîtres que la
+conscience,--et la loi suprême de cette intelligence qui gouverne
+tout[278].» Cette personne inviolée, seule portion de l'homme qui
+soit sainte, est sainte à tous les étages; c'est pour cela que
+Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un curé, des
+villageois; à ses yeux, la condition, l'éducation, les habits, toute
+l'enveloppe mondaine de l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre
+prix, c'est l'intégrité de notre conscience; la science même n'est
+profonde que lorsqu'elle pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle
+part cette vie ne manque. «À toutes les formes d'être est assigné un
+principe actif;--quoique reculé hors de la portée des sens et de
+l'observation,--il subsiste en toutes choses, dans les étoiles du
+ciel azuré, dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux,--dans
+les eaux mouvantes, dans l'air invisible.--Toute chose a des
+propriétés qui se répandent au delà d'elle-même--et communiquent le
+bien, bien pur ou mêlé de mal.--L'esprit ne connaît point de lieu
+isolé,--de gouffre béant, de solitude.--De chaînon en chaînon il
+circule, et il est l'âme de tous les mondes[279].» Rejetez donc avec
+dédain cette science sèche «qui divise et divise toujours les objets
+par des séparations incessantes, ne les saisit que morts et sans âme
+et détruit toute grandeur[280].» «Mieux vaut un paysan superstitieux
+qu'un savant froid.» Au delà des vanités de la science et de
+l'orgueil du monde, il y a l'âme par qui tous sont égaux, et la
+large vie chrétienne et intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux
+qui veulent l'aborder. «Le soleil est fixé, et magnificence infinie
+du ciel--est fixée à la portée de tout oeil humain.--L'Océan sans
+sommeil murmure pour toute oreille.--La campagne, au printemps,
+verse une fraîche volupté dans tous les coeurs.--Les devoirs
+premiers brillent là-haut comme les astres.--Les tendresses qui
+calment, caressent et bénissent--sont éparses sous les pieds des
+hommes comme des fleurs[281].» Pareillement à la fin de toute
+agitation et de toute recherche apparaît la grande vérité qui est
+l'abrégé des autres. «La vie, la véritable vie, est l'énergie de
+l'amour--divin ou humain--exercée dans la peine,--dans la
+tribulation,--et destinée, si elle a subi son épreuve et reçu sa
+consécration,--à passer, à travers les ombres et le silence du
+repos, à la joie éternelle[282].» Les vers soutiennent ces graves
+pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un motet qui accompagne
+une méditation ou une prière. Ils ressemblent à la musique grandiose
+et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du service, roule
+lentement dans la demi-obscurité des arches et des piliers.
+
+Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes
+parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts
+qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps
+contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre
+main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la
+fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité
+décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui
+l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications
+conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et
+Shelley[283]. Celui-ci, un des plus grands poëtes du siècle, fils d'un
+riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité extraordinaire,
+doux, généreux[284], tendre, comblé de tous les dons du coeur, de
+l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie comme à
+plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination enthousiaste qu'il
+eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il eut «la vision» de
+la beauté et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idéal
+l'arma en guerre contre le monde réel. Ayant refusé à Éton d'être le
+domestique[285] des grands écoliers, «il fut traité par les élèves et
+par les maîtres avec une cruauté révoltante,» se laissa martyriser,
+refusa d'obéir, et, refoulé en lui-même parmi des lectures défendues,
+commença à former les rêves les plus démesurés et les plus poétiques.
+Il jugea la société par l'oppression qu'il subissait, et l'homme par
+la générosité qu'il sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et
+la société mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les
+institutions établies pour faire de la terre «un paradis.» Il devint
+républicain, communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même
+l'abstinence des viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des
+prêtres et de Dieu[286]. Jugez de l'indignation que de telles idées
+soulevèrent dans une société si obstinément attachée à l'ordre établi,
+si intolérante, où, par-dessus, les instincts conservateurs et
+religieux, le _cant_ parlait en maître. Il fut chassé de l'université;
+son père refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la
+tutelle de ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé
+de quitter l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il
+avait épousé une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés,
+qu'elle s'était tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations
+et d'angoisses[287], et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou
+malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur
+les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à
+travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du
+chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en
+commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu
+d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses
+réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements,
+dans _la Reine Mab_, dans _Alastor_, dans _la Révolte de l'Islam_,
+dans _Prométhée_, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une
+seule fois, dans _Béatrix Cenci_, il a ranimé une figure vivante digne
+de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et
+parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils
+s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son
+monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou
+transformées. On y vogue entre ciel et terre, dans l'abstraction, le
+rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces figures
+fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à tour
+ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de neige et
+d'or.
+
+Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature.
+Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans
+le spectacle et la peinture de passions humaines[288]. «Shelley s'en
+écartait instinctivement;» cette vue «rouvrait ses propres blessures.»
+Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des
+grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent
+inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes
+sympathies, des êtres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il
+n'y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l'aube, ni
+de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots
+fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur
+du ciel. À cet aspect, le coeur remonte involontairement vers les
+sentiments de l'antique légende, et le poëte aperçoit dans la
+floraison inépuisable des choses l'âme pacifique de la grande mère par
+qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie
+de sa vie en plein air, surtout en bateau, d'abord sur la Tamise, puis
+sur le lac de Genève, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie.
+«J'aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires, ceux où
+nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons, infini
+comme nous souhaitons que soit notre âme. Et tel était ce large océan
+et cette côte plus stérile que ses vagues.» Profond sentiment
+germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie,
+poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant
+anglaise, où la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec
+le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une
+plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages; c'étaient ceux
+des poëtes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'éclair pour un oiseau de
+flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur
+secrète par delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de
+la fournaise par delà les fantômes colorés qu'elle fait flotter sur
+l'horizon[289]! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouvé
+des extases aussi tendres et aussi grandioses? Quelqu'un a-t-il peint
+aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel,
+enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dorées, qui sont les
+étoiles, et «le matin rouge avec ses yeux de météore et ses
+flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe
+de la nue voguante[290]?» Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve
+la sensitive. Hélas! ce sont les rêves du poëte et les bienheureuses
+visions qui ont flotté dans son coeur vierge jusqu'au moment où il
+s'est ouvert et flétri. Je m'arrêterai à temps, je n'irai pas, comme
+lui, au delà des souvenirs de son printemps.
+
+ La perce-neige, puis la violette,--sortaient du sol, humides
+ de pluie tiède,--et leur haleine se mêlait aux fraîches
+ senteurs--du gazon, comme la voix à l'instrument.
+
+ Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes,--et les
+ narcisses, les plus belles d'entre toutes les fleurs,--qui
+ contemplent leurs yeux dans les enfoncements du
+ fleuve,--jusqu'à ce qu'ils meurent de leur propre beauté
+ trop aimée.
+
+ Puis la naïade de la vallée, le muguet:--la jeunesse le fait
+ si beau, et la passion si pâle,--que l'éclat de ses
+ clochettes tremblantes se laisse entrevoir--à travers leurs
+ pavillons de verdure tendre.
+
+ Puis l'hyacinthe empourprée, blanche ou bleue,--qui de ses
+ clochettes frêles jetait un carillon--de notes si délicates,
+ si douces et si intenses,--qu'on le sentait au-dedans des
+ sens comme un parfum.
+
+ Et la rose, comme une nymphe qui s'apprête pour le
+ bain,--découvrant la profondeur de son sein
+ éblouissant,--jusqu'à ce que, voile après voile, devant
+ l'air palpitant,--l'âme de sa beauté et de son amour se fût
+ montré nue.
+
+ Puis le grand lis dressé qui levait en l'air,--comme une
+ Ménade, sa coupe éclairée par la lune,--jusqu'à ce que
+ l'étoile ardente, qui est son oeil,--regardât l'azur tendre
+ du ciel à travers la rosée transparente.
+
+ Sur le courant dont la poitrine mouvante,--scintillait entre
+ des berceaux de branches fleuries,--des clartés d'émeraude
+ et d'or--glissaient à travers le dôme de teintes
+ entremêlées.
+
+ De larges nymphéas y traînaient tremblants,--et à côté d'eux
+ les nénufars étoiles luisaient,--et tout à l'entour la molle
+ rivière scintillait et dansait--avec des sons doux et un
+ doux rayonnement.
+
+ Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse--qui menaient
+ dans le jardin en long et en travers,--quelques-uns ouverts
+ à la fois au soleil et à la brise,--d'autres perdus parmi
+ des berceaux d'arbres en fleur.
+
+ Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes
+ délicates--aussi belles que les fabuleuses asphodèles,--et
+ de fleurettes qui, se baissant vers le jour qui
+ baissait,--retombaient en pavillons blancs, empourprés et
+ bleus,--pour abriter le ver-luisant contre la rosée du
+ soir[291].
+
+Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poëme, qui est l'histoire
+d'une plante, est aussi l'histoire d'une âme, l'âme de Shelley, la
+sensitive. Est-ce qu'il n'est pas naturel de les confondre? Est-ce
+qu'il n'y a pas une communauté de nature entre tous les vivants de ce
+monde? Certes il y a une âme dans chaque chose; il y en a une dans
+l'univers; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou vague,
+toujours par delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne
+sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes, sans
+jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et
+l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne, tantôt en
+méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth, tantôt en
+visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent palpiter
+le grand coeur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à lui, ils
+tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de la Judée
+et celle de la Grèce, celle des dogmes consacrés et celle des
+doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé, les plus
+grands s'épuisent et meurent. Leur poésie, qu'ils traînent avec eux
+sur ces routes sublimes, s'y déchire. Un seul, Byron, atteint à la
+cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient
+comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de
+la vérité suprême, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux épars
+sur le chemin.
+
+Ils ont fait leur oeuvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et
+par leur concert involontaire, l'idée du beau change, et par contagion
+les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme
+les révolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des poëmes qui
+bénissent l'État et l'Église, comme des poëmes qui maudissent l'Église
+et l'État. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le
+protestantisme approfondi[292] et par le scepticisme institué, que,
+dans cet établissement sacré que le _cant_ protége, il y a matière à
+réforme ou à révolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres
+que celles que la loi timbre et que l'opinion reçoit; qu'en dehors des
+confessions officielles, il y a des vérités; qu'en dehors des
+conditions respectées, il y a des grandeurs; qu'en dehors des
+situations régulières, il y a des vertus; que la grandeur est dans le
+coeur et dans le génie, et que tout le reste, actions et croyances,
+est subalterne. On vient d'éprouver que, par delà les conventions
+littéraires, il y a une poésie, et par contre-coup l'on est disposé à
+sentir que, par delà les dogmes religieux, il peut y avoir une foi,
+et, par delà les institutions sociales, une justice. L'antique édifice
+s'ébranle, et la Révolution y entre, non par une inondation subite,
+comme en France, mais par des infiltrations lentes. La muraille bâtie
+contre elle par l'intolérance publique se fendille et s'ouvre; la
+guerre engagée contre le jacobinisme républicain et impérial vient de
+finir par la victoire, et désormais on peut contempler les idées
+ennemies non plus à titre d'ennemies, mais à titre d'idées. On les
+contemple, et en les appropriant au pays on les importe. Les
+catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont abolis, le cens
+électoral est abaissé, les taxes injustes qui enchérissaient les
+grains sont révoquées, les dîmes ecclésiastiques sont converties en
+redevances, les lois terribles qui protégeaient la propriété sont
+adoucies, l'assiette de l'impôt est reportée de plus en plus sur les
+classes riches; les vieilles institutions, arrangées autrefois au
+profit d'une race, et dans cette race au profit d'une classe, ne se
+maintiennent plus qu'à la condition de servir au profit de tous; les
+priviléges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe de la classe
+moyenne qui fait l'opinion et prend l'ascendant, l'aristocratie,
+passant des sinécures aux services, ne semble plus légitime qu'à titre
+de pépinière nationale conservée pour fournir des hommes publics. En
+même temps, l'étroite orthodoxie s'élargit. La zoologie, l'astronomie,
+la géologie, la botanique, l'anthropologie, toutes les sciences
+d'observation si cultivées et si populaires, y font de force pénétrer
+leurs découvertes dissolvantes. La critique arrive d'Allemagne,
+remanie la Bible, refait l'histoire du dogme, atteint le dogme
+lui-même. Cependant la pauvre philosophie écossaise s'est desséchée;
+parmi les agitations des sectes qui essayent de se transformer et de
+l'unitarisme qui monte, on entend aux portes de l'arche sainte bruire
+comme une marée la philosophie continentale. Aujourd'hui déjà elle a
+gagné la littérature; depuis cinquante ans, tous les grands écrivains
+y plongent: Sidney Smith, par ses sarcasmes contre l'engourdissement
+du clergé et l'oppression des catholiques; Arnold, par ses
+réclamations contre le monopole religieux du clergé et contre le
+monopole ecclésiastique des anglicans; Macaulay, par son histoire et
+son panégyrique de la révolution libérale; Thackeray, en attaquant la
+classe noble au profit de la classe moyenne; Dickens, en attaquant les
+dignitaires et les riches au profit des petits et des pauvres; Currer
+Bell et mistress Browning, en défendant l'initiative et l'indépendance
+des femmes; Stanley et Jowet, en introduisant l'exégèse d'outre-Rhin
+et en précisant la critique biblique; Carlyle, en important sous forme
+anglaise la métaphysique allemande; Stuart Mill, en important sous
+forme anglaise le positivisme français; Tennyson lui-même, en étendant
+sur les beautés de tous les pays et de tous les siècles la protection
+de son dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques; chacun,
+selon sa taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes,
+tous retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques,
+tous affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales,
+tous occupés, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de
+défiance, à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la
+démocratie et de la philosophie modernes dans leur constitution et
+dans leur Église, sans dégât et avec mesure, de façon à ne rien
+détruire et de façon à tout féconder.
+
+[Note 272: _Edinburgh Review_, juin 1810.]
+
+[Note 273: Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont
+les extrêmes de ce groupe.]
+
+[Note 274:
+
+ To me the meanest flower that blows can give
+ Thoughts that do often lie too deep for tears.]
+
+[Note 275: Préface de la seconde édition des _Lyrical Ballads_.]
+
+[Note 276: _Peter Bell_,--_the White doe_,--_the Kitten and the
+Falling leaves_, etc.]
+
+[Note 277:
+
+ «This dull product of a scoffer's pen,
+ Impure conceits discharging from a heart
+ Harden'd by impious pride!»]
+
+[Note 278:
+
+ On man, on nature and on human life
+ Musing in solitude, I oft perceive
+ Fair trains of imagery before me rise,
+ Accompanied by feelings of delight
+ Pure, or with no unpleasing sadness mixed;
+ And I am conscious of affecting thoughts
+ And dear remembrances, whose presence soothes
+ Or elevates the mind, intent to weigh
+ The good or evil of our mortal stake.
+ --To these emotions, whencesoe'er they come,
+ Whether from breath of outward circumstance,
+ Or from the soul--an impulse to herself,--
+ I would give utterance in numerous verse.
+ Of Truth, of Grandeur, Beauty, Love and Hope,
+ And melancholy Fear subdued by Faith;
+ Of blessed consolations in distress,
+ Of moral strength and intellectual Power,
+ Of joy in widest commonalty spread,
+ Of the individual mind that keeps her own
+ Inviolate retirement, subject there
+ To conscience only, and the Law supreme
+ Of that Intelligence that governs all
+ I sing.
+ (Wordsworth. The Excursion.)]
+
+[Note 279:
+
+ Whate'er exists hath properties that spread
+ Beyond itself, communicating good,
+ A simple blessing or with evil mixed.--
+ Spirit that knows no insulated spot,
+ No chasm, no solitude; from link to link
+ It circulates, the soul of all the worlds.]
+
+[Note 280:
+
+ Where Knowledge, ill begun in cold remarks
+ On outward things, with formal inference ends,
+ Or if the mind turn inward, 't is perplexed,
+ Lost in a gloom of uninspired research....
+ .... Viewing all objects unremittingly
+ In disconnexion, dead and spiritless,
+ And still dividing and dividing still,
+ Break down all grandeur.]
+
+[Note 281:
+
+ The sun is fixed,
+ And the infinite magnificence of heaven
+ Fixed within reach of every human eye.
+ The sleepless Ocean murmurs for all ears,
+ The vernal field infuses fresh delight
+ Into all hearts....
+ The primal duties shine aloft like stars,
+ The charities that soothe and heal and bless
+ Are scattered at the feet of man--like flowers.]
+
+[Note 282:
+
+ Life, I repeat, is energy of Love
+ Divine or human, exercised in pain,
+ In strife, in tribulation, and ordained,
+ If so approved and sanctified, to pass,
+ Through shades and silent rest, to endless joy.]
+
+[Note 283: Voir aussi les romans agressifs et socialistes de W.
+Godwin, surtout _Caleb Williams_.]
+
+[Note 284: Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des
+chaumières malsaines.]
+
+[Note 285: _Fag._]
+
+[Note 286: _Queen Mab_ et notes. À Oxford il avait publié une
+brochure «sur la nécessité de l'athéisme.»]
+
+[Note 287: Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il
+disait: «Si je mourais maintenant, j'aurais vécu autant que mon
+père.»]
+
+[Note 288: Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley.--Voyez un
+excellent article sur Shelley dans la _National Review_, octobre
+1856.]
+
+[Note 289: Voyez surtout _the Witch of Atlas_, _the Cloud_, _the
+Skylark_, la fin de l'_Islam_, _Alastor_ et tout _Prométhée_.]
+
+[Note 290:
+
+ The sanguine sunrise with his meteor eyes
+ And his burning plumes outspread,
+ Leaps on the back of my sailing rack,
+ When the morning star shines dead....
+ The orbed maiden with white fire laden,
+ Whom mortals call the moon,
+ Glides glimmering o'er my fleece-like floor,
+ By the midnight breezes strewn.]
+
+[Note 291:
+
+ The snow-drop, and then the violet;
+ Arose from the ground with warm rain wet,
+ And their breath was mixed with fresh odour, sent
+ From the turf, like the voice and the instrument.
+
+ Then the pied wind-flowers and the tulip tall,
+ And narcissi, the fairest among them all,
+ Who gaze on their eyes in the stream's recess,
+ Till they die of their own dear loveliness;
+
+ And the Naiad-like lily of the vale,
+ Whom youth makes so fair, and passion so pale,
+ That the light of its tremulous bells is seen
+ Through their pavilions of tender green;
+
+ And the hyacinth purple, and white, and blue,
+ Which flung from its bells a sweet peal anew
+ Of music so delicate, soft, and intense,
+ It was felt like an odour within the sense;
+
+ And the rose like a nymph to the bath addrest,
+ Which unveiled the depth of her glowing breast,
+ Till, fold after fold, to the fainting air
+ The soul of her beauty and love lay bare;
+
+ And the wand-like lily, which lifted up,
+ As a Mænad, its moonlight-coloured cup,
+ Till the fiery star, which is its eye,
+ Gazed through clear dew on the tender sky;
+
+ And on the stream whose inconstant bosom,
+ Was prankt under boughs of embowering blossom,
+ With golden and green light slanting through
+ Their heaven of many a tangled hue,
+
+ Broad water-lilies lay tremulously,
+ And starry river-buds glimmered by,
+ And around them the soft stream did glide and dance
+ With a motion of sweet sound and radiance.
+
+ And the sinuous paths of lawn and of moss,
+ Which led through the garden along and across,
+ Some open at once to the sun and the breeze,
+ Some lost among bowers of blossoming trees,
+
+ Were all paved with daisies and delicate bells
+ As fair as the fabulous asphodels;
+ And flowrets which, drooping as day drooped too,
+ Fell into pavilions, white, purple, and blue,
+ To roof the glow-worm from the evening dew.]
+
+[Note 292: Wordsworth, _the Excursion_, page 328.
+
+ Our life is turned
+ Out of her course, whenever man is made
+ An offering, a sacrifice, a tool,
+ Or implement, a passive thing employed
+ As a brute mean.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Lord Byron.
+
+ I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --
+ Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère
+ militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards
+ and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
+ -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --
+ Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
+ et ses violences.
+
+ II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon
+ d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût
+ classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._
+ -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style.
+
+ III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses
+ effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. -- Sincérité
+ des sentiments. -- Peintures des émotions tristes et
+ extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --
+ _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de
+ Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
+ conception avec celles de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
+ Ténèbres._
+
+ IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
+ Faust de Goethe. -- Conception de la légende et de la vie
+ dans Goethe. -- Caractère symbolique et philosophique de son
+ épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi Byron
+ lui est supérieur. -- Conception du caractère et de l'action
+ dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme. --
+ Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la
+ personne.
+
+ V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
+ des moeurs. -- Comment et selon quelle loi varient les
+ conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --
+ _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
+ style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur
+ sensible. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant
+ britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
+ Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --
+ _Le Naufrage._ -- _La prise d'Ismaël._ -- Naturel et variété
+ de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son
+ théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort.
+
+ VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du
+ siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
+ -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --
+ Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
+ nature.
+
+
+I
+
+J'ai réservé le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est
+si grand et si anglais qu'à lui seul il nous apprendra sur son pays et
+sur son temps plus de vérités que tous les autres ensemble. On a
+maudit ses idées pendant sa vie; on a tâché de dénigrer son génie
+après sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais, à son
+endroit, sont injustes. Il a combattu toute sa vie contre le monde
+dont il est issu, et pendant sa vie comme après sa mort, il a porté la
+peine des ressentiments qu'il a provoqués et des répugnances qu'il a
+fait naître. Un critique étranger peut être plus équitable, et louer
+librement la main puissante dont il n'a pas senti les coups.
+
+Si jamais il y eut une âme violente et follement sensible, mais
+incapable de se déprendre d'elle-même, toujours bouleversée, mais dans
+une enceinte fermée, prédestinée par sa fougue native à la poésie,
+mais limitée par ses barrières naturelles à une seule espèce de
+poésie, c'est celle-là.
+
+Cette promptitude aux émotions extrêmes était chez lui un legs de
+famille et un effet d'éducation. Son grand-oncle, sorte de maniaque
+emporté et misanthrope, avait tué dans un duel de taverne, à la clarté
+d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait passé en jugement
+devant la chambre des lords. Son père, viveur et brutal, avait enlevé
+la femme de lord Carmarthen, ruiné et maltraité miss Gordon, sa
+seconde femme, et, après avoir vécu comme un fou et comme un
+malhonnête homme, était allé, emportant le dernier argent de sa
+famille, mourir sur le continent. Sa mère, dans ses moments de fureur,
+déchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari,
+elle manqua perdre la raison, et on entendait ses cris dans la rue.
+Quelle enfance Byron mena dans l'antre de «cette lionne,» dans quelles
+tempêtes d'insultes entrecoupées d'attendrissements il vécut lui-même,
+aussi passionné et plus amer, c'est ce qu'un long récit pourrait seul
+dire. Elle courait après lui, l'appelait gamin boiteux, vociférait et
+lui lançait à la tête la pelle à feu et les pincettes. Il se taisait,
+saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il était
+«dans une de ses rages silencieuses,» il fallut lui arracher de la
+main un couteau qu'il avait pris sur la table et que déjà il portait à
+sa poitrine. Une autre fois la querelle fut si terrible que le fils et
+la mère, chacun séparément, s'en allèrent chez le pharmacien pour
+«savoir si l'autre n'était point venu chercher du poison pour se
+détruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.»
+Quand il alla aux écoles, «ses amitiés, dit-il lui-même, furent des
+passions[293].» Bien des années après, il n'entendait point prononcer
+le nom de Clare, un de ses anciens camarades, «sans un battement de
+coeur.» Vingt fois pour ses amis il se mit dans l'embarras, offrant
+son temps, sa plume, sa bourse. Un jour, à Harrow, un grand _brimait_
+son cher Peel, et, le trouvant récalcitrant, lui donnait une
+bastonnade sur la partie charnue du bras, qu'il avait tordu afin de le
+rendre plus sensible. Byron, trop petit et ne pouvant combattre le
+bourreau, s'approcha de lui rouge de fureur, les larmes aux yeux, et
+d'une voix tremblante demanda combien il voulait donner de coups.
+«Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?--C'est que, s'il vous plaît,
+dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la moitié[294].»
+La générosité surabondait chez lui comme le reste. «Jamais, dit
+quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il ne rencontrait
+un malheureux sans le secourir[295].» Plus tard, en Italie, sur cent
+mille francs qu'il dépensait, il en donnait vingt-cinq mille. Les
+sources vives dans ce coeur étaient trop pleines et dégorgeaient
+impétueusement le bien, le mal au moindre choc. À huit ans, comme
+Dante, il devint amoureux d'une enfant nommée Mary Duff. «N'est-ce
+pas étrange, écrivait-il dix-sept ans plus tard, que j'aie été si
+entièrement, si éperdument épris de cette enfant à un âge où je ne
+pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le sens de ce mot?... Je me
+rappelle tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, nos caresses,
+ses traits; je n'avais plus de repos, je ne pouvais dormir.... Mon
+angoisse, mon amour étaient si violents, que parfois je me demande si
+j'ai eu depuis un autre attachement véritable.... Quand plus tard
+j'appris son mariage, ce fut comme un coup de foudre, j'étouffais, je
+tombai presque en convulsions[296].» Pareillement lorsqu'à douze ans
+il aima sa cousine Marguerite Parker, il en perdit le sommeil, il ne
+mangeait plus. «J'avais sujet de croire qu'elle m'aimait, et pourtant
+la grande affaire de ma vie était de penser au temps qui s'écoulerait
+jusqu'à notre prochaine rencontre. Et nos séparations étaient
+d'environ douze heures! Mais j'étais un fou alors, et je ne suis pas
+beaucoup plus sage aujourd'hui[297]....»
+
+Il ne le fut jamais: lectures énormes au collége, exercices violents
+plus tard à Cambridge, à Newstead et à Londres, veilles prolongées,
+débauches et jeunes outrés, régime destructif, il se ruait en avant
+jusqu'au fond de tous les goûts et de tous les excès. Comme il était
+dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de faim de
+peur de devenir gros, puis buvait et dînait à s'étouffer pendant les
+nuits d'abandon. «Les deux jours précédents, dit une fois son ami
+Moore, Byron n'avait rien pris sinon quelques biscuits, mâchant du
+mastic[298] pour apaiser son estomac. S'étant mis à table, il se
+restreignit aux homards et en acheva deux ou trois pour sa part,
+avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre à liqueur de
+forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre à boire d'eau
+très-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une
+demi-douzaine, après quoi nous dépêchâmes deux bouteilles de bordeaux
+à nous deux, et nous nous séparâmes vers quatre heures du matin.» Une
+autre fois on trouve sur son journal la note suivante: «Dîné avec
+Scrope Davis hier au Coco.--De six heures à minuit à table.--Bu à nous
+deux une bouteille de champagne et six de bordeaux. Aucun de ces vins
+ne me fait beaucoup d'effet.» Plus tard, à Venise: «À peine si j'ai
+fermé l'oeil de toute la semaine dernière. J'ai eu quelques aventures
+curieuses en masque de carnaval.--J'userai la mine de ma jeunesse
+jusqu'au dernier filon de son métal, et après... bonsoir. J'ai vécu,
+je suis content[299].» À ce train, les organes s'usent, et des
+intervalles de tempérance ne suffisent pas à les réparer. L'estomac se
+gâte, les nerfs se déconcertent, l'âme mine la machine, qui mine l'âme
+à son tour. «Je m'éveille toujours, écrivait-il en Italie, dans un
+véritable accès de désespoir et de dégoût pour toutes choses, même
+pour ce qui me plaisait la veille. En Angleterre, il y a cinq ans,
+j'ai eu la même sorte d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si
+violente, que j'ai bu jusqu'à quinze bouteilles d'eau de seltz en une
+nuit après m'être mis au lit, sans cesser d'avoir soif, faisant sauter
+le cou des bouteilles par pure impatience de soif...» Esprit et corps,
+on se ruinerait à moins tout entier. Ainsi vivent ces âmes véhémentes,
+incessamment heurtées et brisées par leur propre élan, comme un boulet
+arrêté qui tourne et semble tranquille, tant il va vite, mais qui, au
+moindre obstacle, saute, ricoche, met tout en poudre, et finit par
+s'enterrer. Le plus pénétrant des observateurs, Beyle, qui vécut avec
+lui plusieurs semaines, dit qu'à certains jours il était fou; d'autres
+fois, en présence des belles choses, il devenait sublime. Quoique
+contenu et si fier, la musique le faisait pleurer. Le reste du temps,
+les petites passions anglaises, l'orgueil du rang par exemple, la
+vanité du dandy, le mettaient hors des gonds: il ne parlait de Brummel
+«qu'avec un frémissement de jalousie et d'admiration.» Mais, petite ou
+grande, la passion présente s'abattait sur son esprit comme une
+tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au
+génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose
+involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère,
+d'enthousiasme; le cri de la sensation y vibre aux moindres mots;
+depuis Saint-Simon, on n'a pas vu de confidences plus vivantes. Tous
+les styles semblent ternes, et toutes les âmes semblent inertes à côté
+de celle-là.
+
+Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui
+bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre
+coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite
+contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter
+Scott[300], c'était un homme d'une véritable bonté de coeur, ayant les
+sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est
+misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition
+publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que
+l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas
+cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet
+instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de
+passions sauvages[301], nées du climat et qui le nourrissent:
+l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté, le goût du
+danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui ne
+s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui poussait
+en avant les _berserkers_ scandinaves lorsque, dans une barque
+ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à la
+tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est dans
+le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue[302]. Byron
+était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice le
+gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de mettre.
+Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte avec ses
+deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout, fixe et
+morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver. Chez
+lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de lord,
+et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le faisant
+précéder du titre de _dominus_, il ne put répondre le mot ordinaire
+_adsum_[303], demeura immobile parmi ses camarades, qui ouvraient des
+grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre fois, à Harrow,
+dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit: «Byron ne veut
+pas se mettre avec nous, parce qu'il n'aime à être le second nulle
+part.» On lui offrit le commandement, et c'est alors seulement qu'il
+daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître, se soulever tout
+entier contre toute apparence d'empiétement ou d'ascendant, maintenir
+sa personne intacte et inviolée à tout prix jusqu'au bout et contre
+tous, tout oser plutôt que de donner un signe de soumission, voilà son
+fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout souffrir plutôt que de
+donner un signe de faiblesse. À dix ans, par fierté, il était
+stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement dans une machine
+de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et son maître le
+plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre, monsieur Roger, dit
+l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma figure[304].» Tel il
+était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de corps, il lutte ou se
+prépare à la lutte[305]. Tous les jours, pendant de longues heures, il
+boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre, il court et saute, il
+monte à cheval, il dompte des résistances. Ce sont là les exploits de
+ses mains et de ses muscles; mais il lui en faut d'autres. Faute
+d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait la guerre. On sait à
+quel excès montait alors l'intolérance des opinions régnantes.
+L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la France, et croyait
+combattre pour la morale et la liberté. À ses yeux, en ce moment,
+l'Église et la constitution sont choses saintes: gardez-vous d'y
+toucher, si vous ne voulez point devenir ennemi public! Dans cet accès
+de passion nationale et de sévérité protestante, quiconque affiche des
+idées ou des moeurs libres semble un incendiaire et ameute contre soi
+l'instinct des propriétaires, les doctrines des moralistes, les
+intérêts des politiques et les préjugés du peuple. C'est ce moment que
+Byron choisit pour louer Voltaire et Rousseau, admirer Napoléon[306],
+s'avouer sceptique, réclamer pour la nature et le plaisir contre le
+_cant_ et la règle, dire que la haute société anglaise, toute
+débauchée et hypocrite, fabrique des phrases et fait tuer des hommes
+pour garder ses sinécures et ses bourgs pourris. Comme si ce n'était
+pas assez des haines politiques, il se charge encore des inimitiés
+littéraires, attaque le corps entier des critiques[307], diffame la
+nouvelle poésie, déclare que les plus célèbres sont des «Claudiens,
+des gens du bas empire,» s'acharne sur les lakistes, et garde un
+ennemi venimeux et infatigable dans Southey. Ainsi muni d'adversaires,
+il donne prise sur lui de toutes parts. Il se décrie par haine du
+_cant_, par bravade, en fanfaron de vices. Il se peint dans ses héros,
+mais en noir, de telle façon que personne ne peut manquer de le
+reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il n'est. Walter Scott
+écrit de prime saut après avoir lu _Childe Harold_: «Poëme de grand
+mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du coeur ni de la
+morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste, et il
+faut une impudence presque aussi grande que les talents du noble lord
+pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il
+a gagnés dans la compagnie de ses compagnons de table et de ses
+maîtresses. Il y a aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à
+nous petites gens, que nos petits scrupules surannés et nos préceptes
+de tempérance ne sont pas dignes de son attention[308].» Voilà les
+sentiments qu'il excitait dans toutes les classes respectables; il s'y
+complaisait et faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures
+d'Orient, il avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand
+on le confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux
+d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de
+commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal:
+«Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le vrai
+Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se sont
+accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près de la
+vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi
+j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni
+personne,--ni,--ni,--ni.--Pourtant c'est un mensonge[309];.... mais je
+n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses
+paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il
+aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en
+voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères.
+Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même
+au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans
+tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle
+involontairement tout son être se portait.
+
+Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon,
+on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop
+fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût
+et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva
+de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu,
+«sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et
+sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle,
+disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais connu de dame qui ne
+sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit examiner
+par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le quitta,
+revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir. Là-dessus il
+passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent d'opprobre; ses amis
+l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au Parlement, craignant
+qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si violente, précocement
+habituée à la gloire éclatante, ressentit de fureur et de tortures
+dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut l'apprendre que par
+ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise dans la voluptueuse
+vie italienne, même dans la basse débauche, pour mieux faire insulte à
+la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et n'en sortit que par une
+offense encore plus blâmée, son intimité publique avec la jeune
+comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait aussi âprement
+révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il écrivait:
+«J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à détester à
+mort tous les gouvernements qui existent[310].» Cette fois, à Ravenne,
+sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs, et il se
+préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes avec eux
+pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent s'insurger ici,
+écrivait-il sur son journal[311], et doivent m'honorer d'une
+invitation. Je ne ferai point défaut, quoique je ne les croie pas
+assez forts de nombre et de coeur pour faire grand'chose; mais en
+avant!--Que signifie le moi? Un homme ou un million d'hommes, il
+n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut répandre. En de telles
+occasions, il ne faut point de calcul personnel, et aujourd'hui ce ne
+sera pas moi qui en ferai un[312].» En attendant, il avait des rixes
+avec la police, sa maison était surveillée, il était menacé
+d'assassinat, et néanmoins tous les jours il montait à cheval, et
+allait s'exercer au pistolet dans la forêt de pins voisine. Ce sont
+les sentiments d'un homme qui est à la gueule d'un canon chargé,
+attendant qu'il parte: l'émotion est grande, héroïque même, mais elle
+n'est pas douce, et certainement, même en ce moment de grande émotion,
+il était malheureux; rien de plus propre à empoisonner le bonheur que
+l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il, ai-je été toute ma vie plus ou
+moins ennuyé?... Je ne sais que répondre, mais je pense que c'est dans
+mon tempérament,... comme aussi de me réveiller dans l'abattement, ce
+qui n'a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La
+tempérance et l'exercice que j'ai pratiqués parfois et longtemps de
+suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien.
+Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'étais sous leur
+prise directe,--c'est étrange,--j'étais agité et non abattu.--Pour le
+vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la
+férocité,--silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on
+ne me parle pas. Nager aussi me relève; mais en général je suis bas,
+et tous les jours plus bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve
+pas aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là
+j'étais obligé de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation
+quelconque, sans quoi j'étais misérable.... À présent, ce qui
+m'envahit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'écoeurement plus
+fort que l'indifférence. Si je me réveille, c'est par des
+fureurs[313].--Dernièrement Lega est entré avec une lettre de Venise
+au sujet d'une facture que je croyais payée il y a dix mois. J'entrai
+dans un tel paroxysme de rage que je m'évanouis presque.... Je présume
+que je finirai comme Swift, c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la
+tête,--à moins que ce ne soit plus tôt et par accident.» Horrible
+attente, et qui l'a hanté jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce,
+il refusait, je ne sais plus pourquoi, de se laisser saigner, et
+préférait finir tout de suite. On le menaça de la folie; il sursauta:
+«Faites donc, bourreaux que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est
+parmi ces éclats et ces anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse
+endurée, le danger bravé, la résistance domptée, la douleur savourée,
+toutes les grandeurs et toutes les tristesses de la noire manie
+belliqueuse, voilà les images qu'il avait besoin de faire flotter
+devant lui. À défaut d'action, il avait les rêves, et il ne se
+réduisait aux rêves qu'à défaut d'action. Lui-même, en s'embarquant
+pour la Grèce, disait qu'il avait pris la poésie faute de mieux,
+qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce qu'un poëte? qu'est-ce
+qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un bavard.» Il augurait mal de
+la poésie de son siècle, même de la sienne, disant que s'il vivait dix
+ans, on verrait de lui quelque chose d'autre que des vers. En effet,
+il eût été mieux à sa place roi de la mer ou chef de bandes au moyen
+âge. Sauf deux ou trois éclairs de soleil italien, sa poésie et sa vie
+sont celles d'un scalde transporté dans le monde moderne, et qui, dans
+ce monde trop bien réglé, n'a pas trouvé son emploi.
+
+[Note 293: My school-friendships were _with me passions_ (for I
+was always violent). I never hear the word Clare (Lord Clare) without
+the beating of the heart, even now.]
+
+[Note 294: «Because, if you please,» said Byron holding out his
+arm, «I would take half.»]
+
+[Note 295: Moore, t. I, p. 121, année 1807.]
+
+[Note 296: How very odd that I should have been so utterly,
+devotedly fond of that girl, at an age when I could neither feel
+passion, nor know the meaning of the word!... I remember all our
+caresses,... my restlessness, my sleeplessness. My misery, my love for
+the girl were so violent, that I sometimes doubt, if I have ever been
+really attached since.]
+
+[Note 297: My passion had its usual effects upon me. I could not
+sleep; I could not eat. I could not rest, and although I had reason to
+know that she loved me, it was the texture of my life to think of the
+time which must elapse before we could meet again, being usually about
+twelve hours of separation. But I was a fool then, and am not much
+wiser now.]
+
+[Note 298: Probablement de la gomme de lentisque.]
+
+[Note 299: I have hardly had a wink of sleep this week past. I
+have had some curious masking adventures, this carnival.... I will
+work the mine of my youth to the last vein of the ore, and then....
+good night. I have lived and am content.]
+
+[Note 300: Lockhart, _Life of Sir W. Scott_, II, 238.]
+
+[Note 301: If I was born, as the nurses say, with a silver spoon
+in my mouth, it has stuck in my throat, and spoiled my palate, so that
+nothing put into it is swallowed with much relish, unless it be
+Cayenne... I see no such horror in a dreamless sleep, and I have no
+conception of any existence which duration would not make tiresome.]
+
+[Note 302: I like Junius, he was a good hater....
+
+I don't understand yielding sensitiveness. What I feel is an immense
+rage for 48 hours.]
+
+[Note 303: Présent.]
+
+[Note 304: «Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of
+it in me.»]
+
+[Note 305: I like energy,--even animal energy,--of all kinds--and
+have need of both, mental and corporal.]
+
+[Note 306: Il l'appelait «son héros de roman.»]
+
+[Note 307: _English Bards and Scottish Reviewers._]
+
+[Note 308: _Childe Harold_ is, I think, a very clever poem, but
+gives no good symptom of the writer's heart or morals. Vice ought to
+be a little more modest, and it must require impudence almost equal to
+the noble lord's other powers, to claim sympathy gravely for the ennui
+arising from his being tired of his wassailers and his paramours.
+There is a monstrous deal of conceit in it too, for it is informing
+the inferior part of the world, that their little old-fashioned
+scruples of limitation are not worthy of his regard....
+
+My noble friend is something like my old peacock, who chooses to
+bivouac apart from his lady, and sits below my bed-room window, to
+keep me awake with his screeching lamentation. Only I own he is not
+equal in melody to lord Byron.]
+
+[Note 309: Il y a ici une citation de _Macbeth_ que je traduis par
+un équivalent.]
+
+[Note 310: I have simplified my politics into an utter detestation
+of all existing governments.]
+
+[Note 311: 1821.]
+
+[Note 312: They mean to insurrect here and are to honour me with a
+call thereupon. I shall not fall back, though I don't think them in
+force and heart sufficient to make much of it. But onward. What
+signifies self?... It is not one man nor a million, but the spirit of
+liberty that must be spread.... The mere selfish calculation ought
+never to be made on such occasions and, at present, it shall not be
+computed by me.... I should almost regret that my own affairs went
+well, when those of nations are in peril.]
+
+[Note 313: I always wake in actual despair, and despondency, in
+all respects, even of that which pleased me over night.
+
+In England, five years ago, I had the same kind of hypochondria, but
+accompanied with so violent a thirst, that I have drunk as many as
+fifteen bottles of soda-water in one night, after going to bed, and
+been still thirsty.... striking off the necks of the bottles from mere
+thirsty impatience.
+
+What I feel most growing upon me are laziness, and a disrelish more
+powerful than indifference. If I rouse, it is into fury. I presume
+that I shall end (if not earlier by accident) like Swift «dying at the
+top.»
+
+Lega came in with a letter about a bill unpaid at Venice which I
+thought paid months ago. I flew into a paroxysm of rage, which almost
+made me faint.
+
+I have always had «_une âme_» which not only tormented itself, but
+every body else in contact with it, and an «_esprit violent_,» which
+has almost left me without any «_esprit_» at all.]
+
+
+II
+
+Il a donc été poëte, mais à sa façon, façon étrange, semblable à celle
+dont il a vécu. Il y avait en lui des tempêtes intérieures, des
+avalanches d'idées qui ne trouvaient d'issue que par l'écriture. «Me
+fuir moi-même, ç'a été là toujours mon vrai, mon unique, mon seul
+motif pour barbouiller du papier et pour publier.--Publier est la
+continuation du même effet par le mouvement que cela donne à l'esprit,
+qui, sans cela retomberait sur soi-même[314].»--Il a écrit «par
+trop-plein, dit-il encore, par passion, par entraînement, par beaucoup
+de causes, mais jamais par calcul,» et presque toujours avec une
+rapidité étonnante: _le Corsaire_ en dix jours, _la Fiancée d'Abydos_
+en quatre jours.--Pendant l'impression, il ajoutait, corrigeait, mais
+sans refondre. «Je vous ai déjà dit que je ne puis jamais refondre. Je
+suis comme le tigre: si je manque mon premier bond, je rentre en
+grondant dans ma jungle; si je le fais juste, il est écrasant[315].»
+Sans doute il bondit, mais il a sa chaîne: jamais, dans le plus libre
+élan de ses pensées, il ne se détache de soi. C'est de lui-même qu'il
+rêve et c'est lui-même qu'il voit partout. C'est un torrent qui
+bouillonne, mais que des rocs endiguent. Il n'y a point d'aussi grand
+poëte qui ait eu l'imagination aussi étroite; il ne peut pas se
+métamorphoser en autrui. Ce sont ses chagrins, ses révoltes, ses
+voyages, à peine transformés et arrangés, qu'il met dans ses vers. Il
+n'invente pas, il observe; il ne crée pas, il transcrit. Sa copie est
+poussée au noir, mais c'est une copie. «Je ne puis écrire sur quoi que
+ce soit, dit-il, sans quelque expérience personnelle et sans un
+fondement vrai[316].» Vous trouverez dans ses lettres et dans son
+livre de notes, presque trait pour trait, ses descriptions les plus
+frappantes. La prise d'Ismaïl, le naufrage de don Juan, suivent pas à
+pas deux récits en prose. S'il n'y a que des badauds capables de lui
+attribuer les crimes de ses héros, il n'y a que des aveugles capables
+de ne point voir en lui les sentiments de ses personnages; cela est si
+vrai, qu'en somme il n'en a fait qu'un seul. Childe Harold, Lara, le
+Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, son Tasse, son Dante
+et le reste sont toujours un même homme, représenté sous divers
+costumes, dans plusieurs paysages, avec des expressions différentes,
+mais comme en font les peintres, lorsque par des changements de
+vêtements, de décors et d'attitudes, ils tirent du même modèle
+cinquante portraits. Il était trop replié sur soi pour s'éprendre
+d'autre chose: le roidissement habituel de la volonté empêche l'esprit
+d'être flexible; sa force, toujours concentrée pour l'effort et tendue
+vers la lutte, l'enfermait dans la contemplation de lui-même, et le
+réduisait à ne jamais faire que l'épopée de son propre coeur.
+
+Dans quel style allait-il écrire? Avec ces sentiments concentrés et
+tragiques, il avait l'esprit classique. Par le plus singulier mélange,
+les livres qu'il préférait étaient ou les plus violents ou les plus
+réguliers, la Bible d'abord: «J'en suis grand lecteur et grand
+admirateur, je l'avais lue et relue avant d'avoir huit ans; je veux
+dire l'Ancien-Testament, car le Nouveau, pour moi, était une tâche,
+mais l'Ancien un plaisir[317].» Remarquez ce mot; il ne goûte point le
+mysticisme tendre et abandonné de l'Évangile, mais la roideur atroce
+et les cris lyriques des vieux Hébreux. À côté de la Bible, ce qu'il
+aime, c'est Pope, le plus correct, le plus compassé des hommes: «Je
+l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre poésie. Comptez
+là-dessus, les autres sont des barbares.... Vous pouvez appeler
+Shakspeare et Milton des pyramides, je préfère le temple de Thésée ou
+le Parthénon à des montagnes de briques brûlées[318].» Et aussitôt il
+écrit deux lettres avec une verve et un esprit incomparables pour
+défendre Pope contre les mépris des écrivains modernes. Ce sont ces
+écrivains, à son avis, qui ont gâté le goût public. Les seuls d'entre
+eux qui valent quelque chose, Crabbe, Campbell, Roger, imitent le
+style de Pope; quelques autres ont du talent, mais, à tout prendre,
+les nouveaux venus ont perverti la littérature; ils ne savent plus
+leur langue; leurs expressions ne sont que des à-peu-près, au-dessous
+ou au-dessus du ton, forcées ou plates. Lui-même il se range parmi les
+corrupteurs[319], et l'on voit bien vite que cette théorie n'est pas
+une improvisation échappée à la mauvaise humeur et à la polémique: il
+y revient. Dans ses deux premiers essais, _Hours of idleness_,
+_English Bards and Scottish Reviewers_, il a essayé de la suivre. Plus
+tard et presque dans toutes ses oeuvres, on en trouvera l'effet. Il
+recommande et pratique la règle des unités dans les tragédies. Il aime
+la forme oratoire, la phrase symétrique, le style condensé. Il plaide
+volontiers ses passions. Sheridan l'engageait à se tourner vers
+l'éloquence, et la vigueur, la logique perçante, la verve
+extraordinaire, l'argumentation serrée de sa prose, prouvent que parmi
+les pamphlétaires[320] il eût été au premier rang. S'il y monte parmi
+les poëtes, c'est en partie grâce à son système classique. Cette forme
+oratoire, où Pope resserre sa pensée à la façon de La Bruyère,
+multiplie la force et l'élan des idées véhémentes; comme un canal
+étroit et droit, elle les rassemble et les précipite sur leur pente;
+il n'y a rien alors que leur assaut n'emporte, et c'est ainsi que lord
+Byron, du premier coup, à travers les critiques inquiètes, par-dessus
+les réputations jalouses, a percé jusqu'au public[321].
+
+Ainsi perça _Childe Harold_. Du premier coup, chacun fut troublé.
+C'était plus qu'un auteur qui parlait, c'était un homme. En dépit de
+ses désaveux, on sentait bien que l'auteur ne faisait qu'un avec le
+personnage; il se calomniait, mais il s'imitait. On le reconnaissait
+dans ce jeune noble voluptueux et dégoûté, prêt à pleurer au milieu de
+ses orgies, qui «seul errait perdu en de mornes rêveries, et, gorgé de
+plaisirs, aspirait presque à la douleur[322],» qui, fuyant sa terre
+natale, portait parmi les splendeurs et les gaîtés du Midi la
+persécutrice infatigable, «la pensée, comme un démon,» acharné après
+lui. On reconnaissait les paysages: ils avaient été copiés sur place.
+Et qu'est-ce qu'était tout ce livre, sinon son journal de voyage? Il y
+disait ce qu'il avait vu et ce qu'il avait senti. Quelle fiction
+poétique vaut la sensation vraie? Qu'y a-t-il de plus pénétrant que la
+confidence volontaire ou involontaire? Véritablement chaque mot ici
+notait une émotion des yeux ou du coeur. «Cet azur tendre de la mer
+unie; ces mousses des montagnes brunies par un ciel ardent[323],» ces
+îles «dans leurs robes de brume, rayées de bandes brunes et
+pourprées,» toutes ces beautés imposantes ou sereines, il en avait
+joui et parfois souffert, et c'est pour cela que nous les voyons à
+travers ses vers. Quelque objet qu'il touchât, il le faisait palpiter
+et vivre; c'est qu'en le regardant il avait palpité et vécu. Lui-même,
+un peu plus tard, laissant le masque d'Harold, reprenait son récit en
+son propre nom, et qui n'eût été touché d'aveux si passionnés et si
+entiers?
+
+ Oui, il faut que je pense moins violemment; j'ai pensé--trop
+ longtemps et lugubrement, jusqu'à ce que mon
+ cerveau,--bouillonnant et épuisé par son propre
+ tourbillon,--soit devenu un gouffre tournant de rêves et de
+ flamme.--Voilà comment, n'ayant point appris tout jeune à
+ dompter mon coeur,--les sources de ma vie ont été
+ empoisonnées. Il est trop tard!--Pourtant je suis changé,
+ quoique toujours le même en force--pour endurer ce que le
+ temps ne peut amoindrir,--et pour me nourrir de fruits
+ amers, sans accuser la destinée....
+
+ Harold s'était bientôt reconnu le plus impropre des
+ hommes--à vivre dans le troupeau des hommes. Il était--trop
+ différent, incapable de plier ses pensées--à celles des
+ autres, quoique son âme eût été foulée--dans sa jeunesse par
+ ses propres pensées; toujours retranché dans son
+ indépendance,--refusant de livrer le gouvernement de son
+ esprit--à des âmes contre lesquelles la sienne se
+ révoltait,--fier jusque dans un désespoir qui savait
+ trouver--une vie en lui-même, et respirer en dehors de
+ l'humanité!....
+
+ Comme le Chaldéen, il tenait ses yeux fixés sur les
+ étoiles,--jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi
+ brillants--que leurs propres rayons, et que la terre, et ses
+ discordes fangeuses,--et les fragilités humaines fussent
+ oubliées toutes.--S'il avait pu maintenir son âme dans cet
+ essor,--il eût été heureux; mais notre argile étouffe--son
+ étincelle divine, enviant à l'homme la lumière--vers
+ laquelle il monte, comme pour briser sa chaîne--enchaîné
+ loin du ciel qui là-haut nous ouvre ses plages.
+
+ Cependant, dans les demeures de l'homme, il était devenu une
+ créature--anxieuse et harassée, sombre et
+ déplaisante,--languissant comme un faucon sauvage dont
+ l'aile est coupée,--pour qui l'air sans bornes serait la
+ seule patrie.--Alors son accès lui revenait, et pour le
+ dompter,--aussi ardemment que l'oiseau emprisonné heurte--sa
+ poitrine et son bec contre le treillage de fer--jusqu'à ce
+ que le sang teigne son plumage;--ainsi la chaleur de son âme
+ captive allait dévorant le sang de son coeur[324].
+
+Voilà les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et
+l'histoire, non pour les comprendre en s'oubliant devant elles, mais
+pour y chercher ou y imprimer l'image de ses propres passions. Il ne
+laisse pas parler les objets, il les force à lui répondre. Au milieu
+de leur paix, il n'est occupé que de son trouble. Il les monte au ton
+de son âme, et les force à répéter ses propres cris. Tout est tendu
+ici, comme en lui-même; la vaste strophe roule emportant dans son lit
+comblé le flot des idées véhémentes; la déclamation s'étale, pompeuse
+et parfois artificielle (c'est sa première oeuvre), mais puissante, et
+si souvent sublime que les vieilleries de la rhétorique qu'il garde
+encore disparaissent sous l'afflux des magnificences dont il la
+charge. Wordsworth, Walter Scott, à côté de cette prodigalité de
+splendeurs accumulées, semblaient pauvres et ternes; on n'avait point
+vu depuis Eschyle une pompe aussi tragique, et on suivait avec une
+sorte de saisissement le cortége des figures gigantesques qu'il
+amenait en files lugubres du fond du passé jusque sous nos yeux.
+
+ J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs,--un palais et une
+ prison de chaque côté.--Je voyais, du sein de la vague, ses
+ monuments se lever--comme à l'attouchement d'une baguette
+ magique.--Dix siècles étendent leurs ailes brumeuses--autour
+ de moi, et une auréole mourante rayonne--jusque sur ces
+ temps lointains où mainte contrée sujette--tenait ses yeux
+ fixés sur les bâtisses de marbre du lion ailé,--quand
+ Venise, assise dans sa pompe, posait son trône sur ses cent
+ îles.
+
+ Elle semble une Cybèle des mers sortie de
+ l'Océan,--s'élevant avec sa tiare de tours
+ orgueilleuses,--dans le vague lointain, d'un mouvement
+ majestueux,--souveraine des eaux et de leurs
+ puissances.--Elle l'était jadis; ses filles avaient leur
+ douaire--dans les dépouilles des nations, et l'inépuisable
+ Orient--versait dans son giron les pierreries en pluies
+ éblouissantes.--Elle trônait dans sa pourpre, et à ses
+ fêtes--les monarques invités croyaient leur dignité
+ accrue[325]....
+
+ La Bataille géante[326] est debout sur la montagne;--le
+ soleil brunit l'éclat de ses tresses sanglantes;--dans ses
+ mains de feu, les boulets flamboient,--et ses yeux brûlent
+ tout ce que leur éclair a touché.--Çà et là, sans repos,
+ elle roule, un instant fixe, puis au loin,--lançant sa
+ flamme. Devant ses pieds de fer,--le Meurtre s'est blotti
+ pour compter les oeuvres de mort.--Car ce matin trois
+ puissantes nations se rencontrent--pour verser devant son
+ autel le sang qu'elle trouve le plus doux.
+
+ Par le ciel! c'est une splendide vue--pour celui qui n'a
+ point là d'ami ni de frère--de voir leurs écharpes rivales,
+ aux broderies bigarrées,--de voir leurs armes variées qui
+ étincellent dans l'air!--Les vaillants dogues de la guerre
+ se lancent hors de leur repaire,--et grincent de leurs
+ crocs, et hurlent haut après la proie.--Tous se joignent à
+ la chasse, mais peu auront part au triomphe;--le tombeau
+ prendra pour soi le plus précieux du butin,--et le Massacre
+ assouvi peut à peine, à force de joie, compter leurs
+ files[327]....
+
+ Quel fruit retirerons-nous de notre maigre et pauvre
+ être?--Nos sens étroits,--notre raison fragile,--la vie
+ courte,--la vérité, une perle qui aime l'abîme,--toutes les
+ choses pesées dans la fausse balance de la
+ coutume;--l'opinion, souveraine toute-puissante, qui
+ jette--sur la terre le manteau de ses obscurités, jusqu'à ce
+ que le juste--et l'injuste semblent des accidents, et que
+ les hommes pâlissent--de la crainte que leurs propres
+ jugements n'éclatent au jour,--et que leurs libres pensées
+ ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumière.
+
+ Voilà comme ils fouissent leur sillon dans leur misère
+ inerte,--pourrissant de père en fils et d'âge en âge,--fiers
+ de leur nature foulée. Voilà comme ils meurent,--léguant
+ leur rage héréditaire--à une race nouvelle d'esclaves-nés,
+ qui recommenceront la guerre--pour garder leurs chaînes, et,
+ plutôt que d'être libres,--saigneront en gladiateurs, et
+ toujours iront s'assaillant--dans cette même arène où ils
+ voient--leurs compagnons tombés avant eux, comme les
+ feuilles du même arbre[328].
+
+Jamais style a-t-il mieux exprimé l'âme? On la voit ici qui travaille
+et s'épanche. Longuement et orageusement les idées y ont bouillonné
+comme les pièces de métal entassées dans la fournaise. Elles y ont
+fondu sous l'effort de la chaleur intense; elles y ont mêlé leurs
+laves avec des frémissements et des explosions, et voilà qu'enfin la
+porte s'ouvre: un lourd ruisseau de feu descend dans le canal ménagé
+d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes flamboyantes
+brûlent les yeux qui s'obstinent à le regarder.
+
+[Note 314: I have written from the fulness of my mind, from
+passion, from impulse, from many motives, but not «for their sweet
+voices.»
+
+To withdraw myself from myself has ever been my sole, my entire, my
+sincere motive in scribbling at all--and publishing also the
+continuance of the same object, by the action it affords to the mind,
+which else recoils upon itself.]
+
+[Note 315: I told you before that I can never recast any thing. I
+am like the tiger. If I miss the first spring, I go grumbling to my
+jungle again. But if I do it, it is crushing.]
+
+[Note 316: I could not write upon any thing without some personal
+experience and foundation.]
+
+[Note 317: I am a great reader and admirer of those books (the
+Bible) and had read them through and through before I was eight years
+old.--That is to say the Old Testament, for the New struck me as a
+task, but the other as a pleasure.]
+
+[Note 318: As to Pope, I have always regarded him as the greatest
+man in our poetry. Depend upon it. The rest are barbarians. He is a
+Greek temple, with a gothic cathedral on one hand and a turkish
+mosque, and all sorts of fantastic pagodas and conventicles about him.
+You may call Shakspeare and Milton pyramids, but I prefer the temple
+of Theseus or the Parthenon to a mountain of burnt brick-work.... The
+grand distinction of the under forms of the new school of poets is
+their vulgarity. By this I do not mean they are coarse, but shabby
+genteel.]
+
+[Note 319: All the styles of the day are bombastic. I don't except
+my own, no one has done more through negligence to corrupt the
+language.]
+
+[Note 320: Voyez le pamphlet qu'il fit contre les lakistes.]
+
+[Note 321: On vendit du _Corsaire_ 13000 exemplaires en un jour.]
+
+[Note 322:
+
+ And now Childe Harold was sore sick at heart,
+ And from his fellow bacchanals would flee;
+ 'Tis said, at times the sullen tear would start,
+ But pride congeal'd the drop within his ee:
+ Apart he stalk'd in joyless reverie,
+ And from his native land resolved to go,
+ And visit scorching climes beyond the sea;
+ With pleasure drugg'd he almost long'd for woe.]
+
+[Note 323:
+
+ The tender azure of the unruffled deep,
+ The mountain moss by scorching skies imbrown'd....
+ The orange tints that gild the greenest bough....]
+
+[Note 324:
+
+ Yet must I think less wildly:--I _have_ thought
+ Too long and darkly, till my brain became
+ In its own eddy boiling and o'erwrought,
+ A whirling gulf of phantasy and flame:
+ And thus, untaught in youth my heart to tame,
+ My springs of life were poison'd. 'Tis too late!
+ Yet I am changed; though still enough the same
+ In strength to bear what time cannot abate,
+ And feed on bitter fruits without accusing fate.
+
+ .... But soon he knew himself the most unfit
+ Of men to herd with man, with whom he held
+ Little in common; untaught to submit
+ His thoughts to others, though his soul was quell'd
+ In youth by his own thoughts; still uncompell'd,
+ He would not yield dominion of his mind
+ To spirits against whom his own rebell'd;
+ Proud though in desolation, which could find,
+ A life within itself, to breathe without mankind.
+
+ .... Like the Chaldean, he could watch the stars,
+ Till he had peopled them with beings bright
+ As their own beams; and hearth, and earthborn jars
+ And human frailties, were forgotten quite:
+ Could he have kept his spirits to that flight,
+ He had been happy; but this clay will sink
+ Its spark immortal, envying it the light
+ To which it mounts, as if to break the link
+ That keeps us from yon heaven which woos us to its brink.
+
+ But in man's dwellings he became a thing
+ Restless and worn, and stern and wearisome,
+ Droop'd as a wild-born falcon with clipt wing,
+ To whom the boundless air alone were home:
+ Then came his fit again, which to o'ercome,
+ As eagerly the barr'd-up bird will beat
+ His breast and beak against his wiry dome
+ Till the blood tinge his plumage, so the heat
+ Of his impeded soul would through his bosom eat.]
+
+[Note 325:
+
+ I stood in Venice, on the Bridge of Sighs;
+ A palace and a prison on each hand:
+ I saw from out the wave her structures rise
+ As from the stroke of the enchanter's wand:
+ A thousand years their cloudy wing expand
+ Around me, and a dying glory smiles
+ O'er the far time, when many a subject land
+ Look'd to the winged lion's marble piles,
+ When Venice sat in state, throned on her hundred isles.
+
+ She looks a sea-Cybele fresh from Ocean,
+ Rising with her tiara of proud towers
+ At airy distance, with majestic motion,
+ A ruler of the waters and their powers:
+ And such she was;--her daughters had their dowers
+ From spoils of nations, and the exhaustless East
+ Pour'd in her lap all gems in sparkling showers:
+ In purple was she robed, and of her feast
+ Monarchs partook, and deem'd their dignity increased....]
+
+[Note 326: Talavera.]
+
+[Note 327:
+
+ Lo! where the giant on the mountain stands,
+ His blood-red tresses deepening in the sun,
+ With deathshot glowing in his fiery hands,
+ And eye that scorcheth all it glares upon;
+ Restless it rolls, now fix'd, and now anon
+ Flashing afar,--and at his iron feet
+ Destruction cowers, to mark what deeds are done;
+ For on this morn three potent nations meet,
+ To shed before his shrine the blood he deems most sweet.
+
+ By Heaven! It is a splendid sight to see
+ (For one who hath no friend, no brother there)
+ Their rival scarfs of mix'd embroidery,
+ Their various arms that glitter in the air!
+ What gallant war-hounds rouse them from their lair,
+ And gnash their fangs, loud yelling for the prey!
+ All join the chase, but few the triumph share:
+ The grave shall bear the chiefest prize away,
+ And Havoc scarce for joy can number their array....]
+
+[Note 328:
+
+ .... What from this barren being do we reap?
+ Our senses narrow, and our reason frail,
+ Life short, and truth a gem which loves the deep,
+ And all things weigh'd in custom's falsest scale;
+ Opinion an omnipotence,--whose veil
+ Mantles the earth with darkness, until right
+ And wrong are accidents, and men grow pale
+ Lest their own judgments should become too bright,
+ And their free thoughts be crimes, and earth have too much light.
+
+ And thus they plod in sluggish misery,
+ Rotting from sire to son, and age to age,
+ Proud of their trampled nature, and so die,
+ Bequeathing their hereditary rage
+ To the new race of inborn slaves, who wage
+ War for their chains, and, rather than be free,
+ Bleed gladiator-like, and still engage
+ Within the same arena where they see
+ Their fellows fall before, like leaves of the same tree.]
+
+
+III
+
+Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il
+avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et
+d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la
+force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent
+et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a
+cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et
+l'on a vu paraître coup sur coup _la Fiancée d'Abydos_, _le Giaour_,
+_le Corsaire_, _Lara_, _Parisina_, _le Siége de Corinthe_, _Mazeppa_
+et _le Prisonnier de Chillon_.
+
+Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans
+ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries,
+et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges.
+Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus
+faux. Son _Corsaire_ est taché d'élégances classiques; la chanson des
+pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un choeur de
+l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses philosophiques
+aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire,
+l'Envie, le Désespoir et le reste des personnages abstraits, tels
+qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion
+au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont
+défigurés par des apostrophes de collége, et la prétendue diction
+poétique vient y étaler sa friperie usée et ses ornements
+convenus[330]. Bien pis, il vise à l'effet et suit la mode. Les
+ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son personnage pour
+obtenir la grimace qui fera frémir le public: «Écoutez!--Qui vient là
+sur un noir coursier?--Approche, bas esclave rampant, et réponds: ne
+sont-ce point là les Thermopyles[331]?» Tristes procédés, emphatiques
+et vulgaires, imités de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui
+font effet pendant la chaleur de la première lecture et sur la
+populace des auditeurs. Il y a un moyen sûr d'attirer la foule autour
+de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siéges, des
+meurtres et des combats, on l'intéressera toujours; montrez-lui des
+forbans, des aventuriers désespérés: ces figures contractées ou
+furieuses la tireront de sa vie régulière et monotone; elle ira les
+voir comme elle va aux théâtres du boulevard et par le même instinct
+qui lui fait lire les romans à quatre sous. Joignez-y, en façon de
+contraste, des femmes angéliques, tendres et soumises, surtout belles
+comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute à toutes ces
+séductions la fantasmagorie de la scène, le décor oriental ou
+pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les vagues de la
+Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout en haut
+relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes. Nous sommes
+tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame, comme la
+femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur
+les moyens.
+
+Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un
+arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les
+spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il
+est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des
+aventures maritimes et des moeurs sauvages. Il a senti vingt fois le
+voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et
+de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en
+Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection,
+dans des commencements de coups de main, en mer, armé, ou à cheval,
+ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies,
+l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à être
+assassiné[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui
+n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne
+m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la
+précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut
+ou non vous frapper[333].» Il disait vrai: nul devant le danger ne
+s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de
+San-Fiorenzo[334], son _yacht_ fut jeté à la côte; la mer était
+horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire
+ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés,
+déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous
+sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais
+certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres
+à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues:
+«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes
+au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous
+mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à
+nager[335].» Là-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; même
+il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de
+son gilet. Cependant les longues lames pesantes déferlaient sur les
+rocs avec le craquement d'une forêt de chênes fracassés par un
+tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne vit point pendant
+tout ce temps Byron changer de visage.--Un homme ainsi éprouvé et
+trempé pouvait peindre les situations et les sentiments extrêmes.
+Après tout, on ne les peint jamais que comme lui, par expérience[336].
+Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font
+pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il a toujours les pieds
+plongés dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus
+magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir au monde l'image
+de leur siècle ou de leur propre coeur. Tout au plus ils _déduisent_,
+c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois traits, le fond de
+l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en
+tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience,
+l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils ont beau être
+artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils décrivent.
+Leur gloire ne consiste point dans l'étalage d'une fantasmagorie,
+mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent les premiers dans
+quelque province inexplorée de la nature humaine, qui devient leur
+domaine, et désormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a
+trouvé la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes;
+c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est
+seul.
+
+Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la
+médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages
+qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux
+frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en
+combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de
+l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie
+silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une
+crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les
+survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient
+cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la
+place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant
+pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune
+se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au
+contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337].
+Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme
+mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se
+ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne
+d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là,
+devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée
+s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé
+l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne
+sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.--En
+voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval
+sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes,
+saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent.
+Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force
+s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;--il me sembla que je
+tombais à terre:--je me trompais, j'étais trop bien lié!--Mon coeur
+devint malade, mon cerveau douloureux;--il palpita un temps, puis ne
+battit plus.--Le ciel tournoyait comme une grande roue.--Je vis les
+arbres chanceler comme des hommes ivres.--Un éclair faible passa
+devant mes yeux,--qui ne virent plus. Celui qui meurt--ne peut pas
+mourir davantage.--Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,--et je
+luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir
+jusqu'à la vie.--Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une
+planche,--quand toutes les vagues qui fondent sur lui--le soulèvent en
+même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo,
+Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est
+l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la
+torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la
+mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour
+compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante,
+sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont
+trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval
+sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le
+gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle
+d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans
+assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune
+fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa
+propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul
+appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la
+volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent,
+et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il
+sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est
+minuit; sur les montagnes brunes,--la froide lune ronde luit
+descendue;--la mer bleue roule, le ciel bleu--s'étend comme un océan
+suspendu dans les hauteurs,--parsemé d'îles de lumière.--Les vagues
+sur les deux rivages reposaient,--calmes, transparentes, aussi azurées
+que l'air.--À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,--et
+leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «--Les vents
+étaient endormis sur les vagues,--les étendards laissaient retomber
+leurs plis le long de leurs hampes,--et ce profond silence n'était
+point interrompu,--sauf quand la sentinelle criait son signal,--sauf
+quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,--sauf quand
+le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage--allait bruissant
+comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le
+coeur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste
+entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se
+tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent
+impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp
+avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des
+sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous
+le mur,--qui faisaient leur carnaval sur les morts,--se gorgeant et
+grondant sur les carcasses et les membres.--Ils étaient trop affairés
+pour aboyer contre lui.--Ils avaient arraché la chair du crâne d'un
+Tartare,--comme on pèle une figue quand le fruit est frais,--et les
+crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,--quand il
+glissait à travers leurs mâchoires émoussées.--Eux, paresseusement,
+allaient mâchonnant les os des morts,--et pouvant à peine se traîner
+hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,--tant ils avaient bien
+rompu leur long jeûne,--sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de
+la nuit.--Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le
+sable,--les premiers entre les plus braves de sa troupe;--rouges et
+verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,--et chaque crâne
+avait une longue touffe de cheveux;--tout le reste était rasé et
+nu.--Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,--et leur
+chevelure entortillée autour de sa mâchoire.--Tout auprès, sur le
+rivage, au bord du golfe,--un vautour s'était posé, battant des ailes,
+pour chasser un loup--qui était descendu furtivement des collines,
+mais se tenait à l'écart,--effarouché par les chiens, loin de la proie
+humaine.--Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,--rongé
+par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de
+l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu
+importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de
+ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture,
+et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le
+sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis.
+Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue?
+Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre
+peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein?
+Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre
+la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus
+vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et
+le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a
+tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent
+ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux
+portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses;
+la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire
+témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de
+voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur
+attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu
+raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché
+sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot
+jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à
+goutte, et déjà son front est humide, son oeil terne. Les vainqueurs
+arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix
+bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce
+pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout,
+qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à
+peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»--il lui prend la
+main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue
+inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le
+soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des
+assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste
+«immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son
+souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,--et le nuage
+s'épaissit sur ses yeux troubles,--ses membres s'étendent en
+tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain
+esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels
+coeurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne
+reposent bien que dans le tombeau.
+
+Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'_Edda_ et
+sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément, au bord d'une
+mer tempétueuse, oeuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop
+sombre, et qui, après avoir prodigué les images de la désolation et de
+l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir sur toute la nature
+vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce rêve est ici comme
+dans l'_Edda_, presque aussi grandiose. «J'eus un songe qui n'était
+pas tout entier un songe.--Le clair soleil était éteint, et les
+étoiles--erraient dans les ténèbres de l'éternel espace,--sans rayons,
+ne voyant plus leur route, et la terre froide--se balançait aveugle et
+noircissante dans l'air sans lune.--Le matin venait, s'en allait et
+venait encore, mais n'apportait point de jour....--Les hommes mirent
+le feu aux forêts pour s'éclairer; mais heure par heure--elles
+tombaient et se consumaient; les troncs pétillants--s'éteignaient avec
+un craquement, puis tout était noir.--Ils vivaient près de ces feux
+nocturnes, et les trônes,--les palais des rois couronnés, les cabanes,
+les habitations de tous les êtres qui vivent sous un toit--flambèrent
+en guise de torches. Les cités furent incendiées,--et les hommes se
+tenaient assemblés autour de leurs maisons brûlantes--pour se regarder
+encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette
+lumière désespérée avaient un aspect infernal, lorsque par
+saccades--les éclairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient à
+terre,--et cachaient leurs yeux et pleuraient.--D'autres,
+souriant,--appuyaient leur menton sur les mains crispées.--D'autres
+couraient çà et là et nourrissaient--avec du bois leurs bûchers
+funéraires, et levaient les yeux--avec une anxiété folle vers le ciel
+morne,--linceul d'un monde mort; puis de nouveau,--avec des
+malédictions, ils se jetaient sur la poussière,--grinçaient des dents
+et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,--et dans leur épouvante
+venaient tomber à terre--et battaient l'air de leurs ailes inutiles.
+Les brutes les plus farouches--arrivaient apprivoisées et craintives,
+et les vipères rampaient--et s'entrelaçaient parmi la multitude--avec
+des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.--La
+Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,--s'assouvit de nouveau:
+ils achetèrent un repas--avec du sang, et chacun, morne, s'assit à
+part,--se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;--la terre n'avait plus
+qu'une pensée, celle de la mort,--de la mort présente et sans gloire,
+et la dent--de la famine mordait toutes les entrailles. Les
+hommes--mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur
+chair.--Les maigres étaient dévorés par les maigres.--Même les chiens
+assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;--et celui-ci fut fidèle au
+cadavre, écartant--les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés,
+par ses hurlements,--jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge,
+ou que les morts qui tombaient--eussent alléché leurs mâchoires
+maigres.--Lui-même n'alla point chercher de nourriture,--mais d'un
+piteux et perpétuel gémissement,--avec des cris pressés et désolés,
+léchant la main--qui ne lui répondait point par une caresse, il
+mourut.--La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes--dans une
+énorme cité survécurent,--et ils étaient ennemis. Ils se
+rencontrèrent--auprès des brandons mourants d'un autel--où un amas de
+choses saintes avaient été empilées--pour un usage profane. Ils les
+ramassèrent,--et, grelottant, de leurs froides mains de
+squelettes--ils grattèrent--les faibles cendres, et leur faible
+souffle--tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme--qui
+était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,--ils
+levèrent leurs yeux et regardèrent--chacun la face de l'autre; ils se
+virent, crièrent et moururent.--Ils moururent d'épouvante par
+l'horreur de leur propre aspect[342].»
+
+[Note 329: Par exemple:
+
+ As weeping Beauty's cheek at Sorrow's tale.]
+
+[Note 330: Voici des vers dignes de Pope, très-beaux et très-faux:
+
+ And havoc loathes so much the waste of time,
+ She scarce had left an uncommitted crime.
+ One hour beheld him since the tide he stemm'd,
+ Disguised, discover'd, conquering, ta'en, condemn'd,
+ A chief on land, an outlaw on the deep,
+ Destroying, saving, prison'd, and asleep!]
+
+[Note 331:
+
+ Who thundering comes on blackest steed,
+ With slacken'd bit and hoof of speed?
+ .... Approach, thou craven crouching slave:
+ Say, is not this Thermopylæ?]
+
+[Note 332: Moore's _Life of lord Byron_, III, 438; 1820.]
+
+[Note 333: I am living here exposed to it (assassination) daily,
+for I have happened to make a powerful and unprincipled man my enemy,
+and I never sleep the worse for it, or ride in less solitary places,
+because precaution is useless and one thinks of it as of a disease
+which may or may not strike.]
+
+[Note 334: Galt's _Life of lord Byron_, 113.]
+
+[Note 335: «Well, we are all born to die--I shall go with regret,
+but certainly not with fear.--It is every man's duty to endeavour to
+preserve the life God has given him; so I advise you all to strip:
+swimming, indeed, can be of little use in these billows--but as
+children, when tired with crying, sink placidly to repose--we, when
+exhausted with struggling, shall die the easier....»]
+
+[Note 336: «Qu'aurais-je connu et écrit si j'avais été un paisible
+politique mercantile ou un lord d'antichambre? Un homme doit voyager
+et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre.» Moore, III,
+429.]
+
+[Note 337:
+
+ They coldly laughed,--and laid him there:
+ The flat and turfless earth above
+ The being we so much did love;
+ His empty chain above it leant....
+ .... He faded............
+ .......... with all the while a cheek whose bloom
+ Was as mockery of the tomb,
+ Whose tints as gently sunk away
+ As a departing rainbow's ray.....]
+
+[Note 338:
+
+ .... The Earth gave way, the skies roll'd round,
+ I seem'd to sink upon the ground;
+ But err'd, for I was fastly bound,
+ My heart turn'd sick, my brain grew sore,
+ And throbb'd awhile, then beat no more:
+ The skies span like a mighty wheel;
+ I saw the trees like drunkards reel,
+ And a slight flash sprang o'er my eyes,
+ Which saw no farther: he who dies
+ Can die no more than then I died.
+ .... I felt the blackness come and go
+ And strove to wake; but could not make
+ My senses climb up from below:
+ I felt as on a plank at sea,
+ When all the waves that dash o'er thee,
+ At the same time upheave and whelm,
+ And hurl thee towards a desert realm.]
+
+[Note 339:
+
+ 'Tis midnight: on the mountains brown
+ The cold, round moon shines deeply down;
+ Blue roll the waters, blue the sky
+ Spreads like an Ocean hung on high,
+ Bespangled with those isles of light...
+ ......................
+ The waves on either shore lay there
+ Calm, clear, and azure as the air;
+ And scarce their foam the pebbles shook,
+ But murmur'd meekly as the brook.
+ The winds were pillow'd on the waves;
+ The banners droop'd along their staves,
+ And that deep silence was unbroke,
+ Save where the watch his signal spoke,
+ Save where the steed neigh'd oft and shrill,
+ And the wide hum of that wild host
+ Rustled like leaves from coast to coast....]
+
+[Note 340:
+
+ .... And he saw the lean dogs beneath the wall
+ Hold o'er the dead their carnival,
+ Gorging and growling o'er carcass and limb;
+ They were too busy to bark at him.
+ From a Tartar's skull they had stripp'd the flesh,
+ As ye peel the fig when its fruit is fresh;
+ And their white tusks crunch'd o'er the whiter skull,
+ As it slipp'd through their jaws when their edge grew dull,
+ As they lazily mumbled the bones of the dead,
+ When they scarce could rise from the spot where they fed;
+ So well had they broken a lingering fast
+ With those who had fallen for that night's repast.
+ And Alp knew, by the turbans that roll'd on the sand,
+ The foremost of these were the best of his band:
+ Crimson and green were the shawls of their wear,
+ And each scalp had a single long tuft of hair,
+ All the rest was shaven and bare.
+ The scalps were in the wild dog's maw,
+ The hair was tangled round his jaw.
+ But close by the shore, on the edge of the gulf,
+ There sat a vulture flapping a wolf,
+ Who had stolen from the hills, but kept away,
+ Scared by the dogs, from the human prey;
+ But he seized on his share of a steed that lay,
+ Pick'd by the birds, on the sands of the bay.]
+
+[Note 341:
+
+ He scarce can speak, but motions him 't is vain,
+ He clasps the hand that pang which would assuage.
+ And sadly smiles his thanks to that dark page.
+ .... His dying tones are in that other tongue,
+ To which some strange remembrance wildly clung....
+ .... And once, as Kaled's answering accents ceased,
+ Rose Lara's hand, and pointed to the East:
+ Whether (as then the breaking sun from high
+ Roll'd back the clouds), the morrow caught his eye,
+ Or that it was chance, or some remember'd scene,
+ That raised his arm to point where such had been,
+ Scarce Kaled seem'd to know, but turn'd away,
+ As if his heart abhorr'd that coming day,
+ And shrunk his glance before that morning light,
+ To look on Lara's brow,--where all grew night.
+ .... But from his visage little could we guess,
+ So unrepentant, dark, and passionless....
+ .... But gasping heaved the breath that Lara drew,
+ And dull the film along his dim eye grew;
+ His limbs stretch'd fluttering, and his head droop'd o'er.]
+
+[Note 342:
+
+ I had a dream, which was not all a dream.
+ The bright sun was extinguish'd, and the stars
+ Did wander darkling in the eternal space,
+ Rayless, and pathless, and the icy earth
+ Swung blind and blackening in the moonless air;
+ Morn came and went--and came, and brought no day.
+ .............................
+ Forests were set on fire--but hour by hour
+ They fell and faded--and the crackling trunks
+ Extinguish'd with a crash--and all was black.
+ ............................
+ And they did live by watchfires--and the thrones,
+ The palaces of crowned kings--the huts,
+ The habitations of all things which dwell,
+ Were burnt for beacons; cities were consumed,
+ And men were gathered round their blazing homes
+ To look once more into each other's face;
+ .... The brows of men by the despairing light
+ Wore an unearthly aspect, as by fits
+ The flashes fell upon them; some lay down
+ And hid their eyes and wept; and some did rest
+ Their chins upon their clenched hands, and smiled;
+ And others hurried to and fro, and fed
+ Their funeral piles with fuel, and look'd up
+ With mad disquietude on the dull sky,
+ The pall of a past world; and thence again
+ With curses cast them down upon the dust
+ And gnash'd their teeth and howl'd: the wild birds shriek'd,
+ And, terrified, did flutter on the ground,
+ And flap their useless wings; the wildest brutes
+ Came tame and tremulous; and vipers crawl'd
+ And twined themselves among the multitude,
+ Hissing, but stingless--they were slain for food:
+ And War, which for a moment was no more,
+ Did glut himself again; a meal was bought
+ With blood, and each sate sullenly apart,
+ Gorging himself in gloom: no love was left;
+ All earth was but one thought--and that was death,
+ Immediate and inglorious; and the pang
+ Of famine fed upon all entrails--men
+ Died, and their bones were tombless as their flesh;
+ The meagre by the meagre were devour'd,
+ Even dogs assail'd their masters, all save one,
+ And he was faithful to a corpse, and kept
+ The birds and beasts and famish'd men at bay,
+ Till hunger clung them; or the dropping dead
+ Lured their lank jaws; himself sought out no food.
+ But with a piteous and perpetual moan,
+ And a quick desolate cry, licking the hand
+ Which answer'd not with a caress--he died.
+ The crowd was famish'd by degrees; but two
+ Of an enormous city did survive,
+ And they were enemies: they met beside
+ The dying embers of an altar place
+ Where had been heap'd a mass of holy things
+ For an unholy usage; they raked up
+ And shivering scraped with their cold skeleton hands.
+ The feeble ashes, and their feeble breath
+ Blew for a little life, and made a flame
+ Which was a mockery; then they lifted up
+ Their eyes as it grew lighter, and beheld
+ Each other aspects--saw, and shriek'd, and died--
+ Even of their mutual hideousness they died....]
+
+
+IV
+
+Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment
+reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus
+imposant et plus haut, _Manfred_, frère jumeau du plus grand poëme
+du siècle, le _Faust_ de Goethe. «Lord Byron m'a pris mon _Faust_,
+disait Goethe, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts
+moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne
+reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais
+trop admirer son génie.» En effet, l'oeuvre était originale. «Je
+n'ai jamais lu le _Faust_ de Goethe, écrivait Byron, car je ne sais
+pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en
+traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en
+fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et
+quelque chose d'autre encore, bien plus que _Faust_, qui m'ont fait
+écrire _Manfred_.»--«L'oeuvre est si entièrement renouvelée,
+ajoutait Goethe, que ce serait une tâche intéressante pour un
+critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs
+degrés.» Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée
+dominante du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste
+de deux maîtres et de deux nations.
+
+Ce qui fait la gloire de Goethe, c'est qu'au dix-neuvième siècle il a
+pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent de
+véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle,
+puisque l'oeuvre propre de notre âge est la considération épurée des
+idées créatrices et la suppression des personnes poétiques par
+lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des
+deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne
+paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature
+classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques,
+et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire
+et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et
+les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains,
+étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de
+leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait
+de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'à
+les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines
+d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de
+l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement
+du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à
+la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact
+de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de
+nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un
+enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les
+puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant
+malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter
+vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant de sa
+pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui montrer
+ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui d'une
+forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme
+personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les dépouiller?
+Au lieu d'écarter la légende, Goethe la reprend. C'est une histoire du
+moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement, pieusement, il suit
+à la trace les vieilles moeurs et la vieille croyance. Un laboratoire
+d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de grosses gaîtés de
+villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la
+messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther,
+consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages
+célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon le texte de
+l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le Seigneur avec
+les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission
+de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est le ciel comme
+l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les
+anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un
+paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime,
+autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en
+choeurs. Goethe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire
+au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344].
+Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit que s'il
+ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il
+n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui, l'esprit moderne
+déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il semble s'enfermer.
+Le penseur perce derrière le conteur. À chaque instant, un mot voulu,
+qui paraît involontaire, ouvre par delà les voiles de la tradition les
+perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages
+surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges? Leur substance
+incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher
+tour à tour l'idée qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des
+personnes? Ce Méphistophélès révolutionnaire et philosophe, qui a lu
+_Candide_ et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose
+parfois que «l'esprit qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la
+riche beauté vivante, que la trame incessante de l'être vient
+envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en pensées
+stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes,» sont-ils
+autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idéale qui,
+par la sympathie, arrive à tout aimer, et par les idées, à tout
+comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel,
+qui peu à peu se déforme, s'évanouit, et reculant dans les
+profondeurs, derrière les magnificences de la nature vivante et les
+splendeurs de la rêverie mystique, se confond avec l'inaccessible
+absolu? Ainsi se développe le poëme entier, action et personnages,
+hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours
+sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre
+intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de
+l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colorée et parfumée
+que la nature prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient
+les profondes puissances génératrices et les invisibles lois fixes par
+lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour[345].
+Enfin, les voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos
+ancêtres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils
+sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à
+la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant
+les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous
+n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses
+divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle
+entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un
+plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres
+ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle
+a répandu les plus purs trésors de son génie et de son coeur. Mais
+notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants,
+pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce
+ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous
+découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal qui a
+dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des siècles
+sur la multitude agenouillée.
+
+Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de
+cette oeuvre et de toute l'oeuvre de Goethe. Chaque chose, brute ou
+pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est _un groupe de
+puissances_ dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut
+reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la
+et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère
+comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch,
+braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes
+d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font
+bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur
+imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout
+où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on
+regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses
+rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes;
+mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à
+travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces
+rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle
+emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble
+les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion
+dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux,
+ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol
+silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une
+oeuvre, et le coeur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver une
+voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce coeur; bien mieux
+ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa mélodie
+distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule appropriée à sa
+nature, capable de la manifester tout entière, comme un son, par son
+timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intérieure du
+corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la respecte; il évite
+de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son accent; tout son
+soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son oeuvre, écho
+de l'universelle nature, gigantesque choeur où les dieux, les hommes,
+le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les
+conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder
+sans se confondre, et où le génie flexible du musicien, qui tour à
+tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les interpréter et les
+comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en faisant entrevoir,
+par delà cette immense harmonie, le groupe de lois idéales d'où elle
+dérive et la raison intérieure qui la soutient.
+
+À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de
+Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature:
+il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan
+gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des
+précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il
+n'en a rien rapporté, sauf des images. Sa sorcière, ses esprits, son
+Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit pas plus que
+nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y
+croire; il faut, comme Goethe, avoir assisté longuement, en philosophe
+et en savant, à leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que
+leur dehors. Celui qui, en restant poëte, s'est fait naturaliste et
+géologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses
+lentement distillées et poussées enfin par leur propre poids vers la
+lumière, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant
+tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles
+peuvent penser, si elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour
+à tour reposée et violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort
+faut-il nous arracher à nos passions compliquées et vieillies pour
+comprendre la jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de
+la réflexion et de la forme! Combien difficile est une telle oeuvre
+pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en
+ont approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination
+malade ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et
+comme on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe,
+l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que
+la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais,
+c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est
+trouvé roidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à
+l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la sympathie
+ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique
+a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie
+panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour
+plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et
+fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour
+sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les
+puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la
+flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui
+chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on
+aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré
+qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de
+glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme
+ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes,
+dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est
+évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé
+invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait
+venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à
+travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue
+éternel.
+
+Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le
+font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès
+de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust
+l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste
+héros, qui pour toute oeuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses
+sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une
+grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux
+exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des
+velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte
+dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant
+mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref,
+le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui,
+quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau,
+ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit,
+«tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est
+pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni
+souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper
+comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux
+fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant
+gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser
+lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point
+par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma
+jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,--et n'a
+point regardé la terre avec des yeux d'homme.--La soif de leur
+ambition n'était point la mienne.--Le but de leur vie n'était pas le
+mien.--Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés--me faisaient
+étranger dans leur bande; je portais leur forme,--mais je n'avais
+point de sympathie avec la chair vivante....--Je ne pouvais point
+dompter et plier ma nature, car celui-là--doit servir qui veut
+commander; il doit caresser, supplier,--épier tous les moments,
+s'insinuer dans toutes les places,--être un mensonge vivant, s'il veut
+devenir--une créature puissante parmi les viles,--et telle est la
+foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,--troupeau de loups,
+même pour les conduire[346]....--Ma joie était dans la solitude, pour
+respirer--l'air difficile de la cime glacée des montagnes,--où les
+oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes--ne vient point
+effleurer le granit sans herbe, pour me plonger--dans le torrent et
+m'y rouler--dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,--pour
+suivre à travers la nuit la lune mouvante,--les étoiles et leur
+marche, pour saisir--les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux
+devinssent troubles,--ou pour regarder, l'oreille attentive, les
+feuilles dispersées,--lorsque les vents d'automne chantaient leur
+chanson du soir.--C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être
+seul;--car si les créatures de l'espèce dont j'étais,--avec dégoût
+d'en être, me croisaient dans mon sentier,--je me sentais dégradé et
+retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit
+seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour,
+exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le coeur qui
+n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa
+soeur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu
+remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma
+solitude n'est plus une solitude;--elle s'est peuplée de furies. J'ai
+grincé mes dents--dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;--puis,
+jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé--la folie
+comme un bienfait; elle m'est refusée.--J'ai affronté la mort; mais
+dans la guerre des éléments--les eaux se sont écartées de moi,--et les
+choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide
+main--d'un démon impitoyable m'a retenu--par un seul cheveu, qui n'a
+pas voulu se briser.--Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans
+toutes--les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;--mais,
+comme une vague refluante, elle m'a rejeté--dans le gouffre de ma
+pensée sans fond.--J'habite dans mon désespoir,--et j'y vis, j'y vis
+pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet
+unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son
+âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond
+pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse
+profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses
+tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à
+l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois!
+Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme
+frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang
+rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que
+l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»--«Écoute-moi!
+écoute-moi!--Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!--J'ai tant enduré,
+j'ai tant à endurer encore!--Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas
+changée--plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop--comme je
+t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits--pour nous torturer l'un
+l'autre, quand c'eût été--le plus mortel péché de nous aimer comme
+nous nous sommes aimés.--Dis que tu n'as point horreur de moi, que je
+subis--cette punition pour nous deux, que tu seras--un des esprits
+bienheureux, et que je mourrai;--car jusqu'ici toutes les choses
+odieuses conspirent--pour me lier à la vie, à une vie--qui me fait
+reculer en frémissant devant l'immortalité,--devant un avenir pareil
+au passé. Je n'ai plus de repos,--je ne sais pas ce que je demande, ni
+ce que je cherche.--Je sens seulement ce que tu es et ce que je
+suis.--Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de
+périr,--entendre la musique de ta voix. Parle-moi,--car je t'ai
+appelée dans la nuit silencieuse,--j'ai effrayé les oiseaux endormis
+dans les rameaux muets,--j'ai éveillé les loups des montagnes et
+rendu--ton nom familier aux échos des cavernes,--qui me répondaient;
+bien des choses m'ont répondu,--esprits et hommes; mais tu as toujours
+été muette.--Parle-moi; j'ai erré sur la terre,--et je n'ai jamais
+trouvé ta ressemblance. Parle-moi;--regarde les démons autour de nous;
+ils se sentent un coeur pour moi.--Je ne les crains pas, je ne sens
+mon coeur que pour toi seule.--Parle-moi, quand ce serait avec
+courroux. Dis un mot,--n'importe lequel. Seulement que je t'entende
+encore une fois,--encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle
+parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent
+sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant
+après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture
+l'esclave de sa volonté.»--«S'il eût été l'un de nous, il eût été un
+esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base
+inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il
+est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le
+déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant
+qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout
+«râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa
+force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je
+le sens.--Tu ne me posséderas jamais, je le sais.--Ce que j'ai fait
+est fait; je porte au dedans de moi--une torture à laquelle la tienne
+ne pourrait rien ajouter.--L'âme, qui est immortelle, se donne à
+elle-même--la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses
+mauvaises pensées.--Elle est à elle-même le commencement et la fin de
+son propre mal.--Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être
+intime,--quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte
+point--sa couleur aux choses fugitives du dehors,--mais demeure
+absorbé dans une souffrance ou dans une joie--qui vient de la
+conscience de ses propres mérites.--Tu ne m'as point tenté, ce n'est
+point toi qui aurais pu me tenter.--Je n'ai point été ta dupe, et je
+ne suis point ta proie.--J'ai été mon propre destructeur, et je le
+serai encore--dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!--La
+main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi,
+l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni
+démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de
+dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de
+chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées,
+voilà le héros et l'oeuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si
+Goëthe a été le poëte de l'_univers_, Byron a été le poëte de la
+_personne_, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète,
+le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.
+
+[Note 343: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les
+choeurs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans _les
+Martyrs_.]
+
+[Note 344: _Magna peccatrix_, S. Lucæ VII, 36.--_Mulier
+Samaritana_, S. Johannis IV.--_Maria Ægyptiaca_ (Acta Sanctorum),
+etc.]
+
+[Note 345:
+
+ Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe,
+ Wo es in herrlichen Accorden schlägt?]
+
+[Note 346:
+
+ From my youth upwards
+ My spirit walk'd not with the souls of men,
+ Nor look'd upon the earth with human eyes;
+ The thirst of their ambition was not mine;
+ The aim of their existence was not mine;
+ My joys, my griefs, my passions, and my powers,
+ Made me a stranger; though I wore the form,
+ I had not sympathy with breathing flesh....
+ .......................
+ I could not tame my nature down; for he
+ Must serve who fain would sway--and soothe--and sue--
+ And watch all time--and pry into all place--
+ And be a living lie--who would become
+ A mighty thing upon the mean, and such
+ The mass are; I disdain'd to mingle with
+ A herd, though to be leader--and of wolves....]
+
+[Note 347:
+
+ .... My joy was in the wilderness, to breathe
+ The difficult air of the iced mountain's top,
+ Where the birds dare not build, nor insect's wing
+ Flit o'er the herbless granite; or to plunge
+ Into the torrent, and to roll along
+ On the swift whirl of the new breaking wave....
+ .... To follow through the night the moving moon,
+ The stars and their development; or catch
+ The dazzling lightnings till eyes grew dim;
+ Or to look, list'ning, on the scatter'd leaves,
+ While Autumn winds were at their evening song,
+ These were my pastimes, and to be alone;
+ For if the beings, of whom I was one,
+ Hating to be so,--cross'd me in my path,
+ I felt myself degraded back to them,
+ And was all clay again....]
+
+[Note 348:
+
+ .... My solitude is solitude no more,
+ But peopled with the Furies:--I have gnash'd
+ My teeth in darkness till returning morn,
+ Then cursed myself till sunset; I have pray'd
+ For madness as a blessing--'tis denied me.
+ I have affronted death--but in the war
+ Of elements the waters shrunk from me,
+ And fatal things pass'd harmless--the cold hand
+ Of an all-pitiless demon held me back,
+ Back by a single hair, which would not break.
+ In fantasy, imagination, all
+ The affluence of my soul--I plunged deep
+ But like an ebbing wave, it dash'd me back
+ Into the gulf of my unfathom'd thought
+ .... I dwell in my despair
+ And live, and live for ever.]
+
+[Note 349:
+
+ There's bloom upon her cheek;
+ But now I see it is not living hue,
+ But a strange hectic--like the unnatural red
+ Which Autumn plants upon the perish'd leaf.]
+
+[Note 350:
+
+ .... Hear me, hear me--
+ Astarte! my beloved! speak to me:
+ I have so much endured--so much endure--
+ Look on me! the grave hath not changed thee more
+ Than I am changed for thee. Thou lovedst me
+ Too much, as I loved thee: we were not made
+ To torture thus each other, though it were
+ The deadliest sin to love as we have loved.
+ Say that thou loath'st me not, that I do bear
+ This punishment for both--that thou wilt be
+ One of the blessed--and that I shall die.
+ For hitherto all hateful things conspire
+ To bind me in existence--in a life
+ Which makes me shrink from immortality--
+ A future like the past. I cannot rest.
+ I know not what I ask, nor what I seek:
+ I feel but what thou art, and what I am;
+ And I would hear yet once before I perish
+ The voice which was my music--Speak to me!
+ For I have call'd on thee in the still night,
+ Startled the slumbering birds from the hush'd boughs
+ And woke the mountain wolves, and made the caves
+ Acquainted with thy vainly echoed name,
+ Which answer'd me--many things answer'd me--
+ Spirits and men--but thou wert silent all.
+ .... Speak to me! I have wander'd o'er the earth,
+ And never found thy likeness--speak to me!
+ Look on the fiends around, they feel for me:
+ I fear them not, and feel for thee alone--
+ Speak to me! though it be in wrath; but say--
+ I reck not what--but let me hear thee once--
+ This once--once more!]
+
+[Note 351:
+
+ .... Yet see, he mastereth himself, and makes
+ His torture tributary to his will.
+ Had he been one of us, he would have made
+ An awful spirit.]
+
+
+V
+
+On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre.
+Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il
+tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une
+générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du
+gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les
+injures des _revues_ décentes «contre ces hommes (entendez cet homme)
+au coeur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système
+d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre
+les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant
+cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs
+bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance,
+travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les
+infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au coeur.» Emphase
+de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait
+l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment
+qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord
+Byron vit des _gentlemen_ sortir d'un salon avec leurs femmes
+lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre,
+le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était _a
+public sinner_; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière
+qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse
+personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la
+conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et
+protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux
+siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son
+rigorisme, et l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne
+l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La
+proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation
+étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices
+divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du
+roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du _gentleman_ en
+cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les moeurs
+qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques
+qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au
+coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être
+_improper_. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans
+son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est
+tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine
+étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà
+les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron,
+avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est
+attaqué.
+
+Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces;
+c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des
+ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après
+les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu
+l'ennui né de la contrainte désoler toute la _high life_. «Là se tient
+debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes--même à la
+trois-millième révérence.--Les ducs royaux, les dames grimpent
+l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un pouce[353].»--«Il
+faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que les journaux
+appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction, notamment les
+_gentlemen_ après dîner, les jours de chasse, et la soirée qui suit,
+et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été
+chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord C.....,
+composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le
+dessert était à peine sur la table, que sur douze personnes j'en
+comptai cinq endormies.» Pour les moeurs, du moins dans la haute
+classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à Covent Garden....
+Partout autour de moi les plus distinguées des jeunes et des vieilles
+coquines de qualité.... C'est comme si la salle eût été partagée entre
+les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes
+dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... Là, quelle
+différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa
+fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le roi et
+partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à l'Opéra et
+aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie telle
+qu'elle est réellement[354]!...» Du décorum et de la débauche; des
+tartufes de moeurs,
+
+ Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355];
+
+une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire
+l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de
+vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces
+invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de
+la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des
+grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la
+tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est
+enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les moeurs
+sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit regagner
+en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité, la vérité
+sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente génération
+anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le _cant_ est le
+péché criant dans ce siècle menteur et double d'égoïstes
+déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'oeuvre, _Don
+Juan_[357].
+
+Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un
+nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les moeurs du
+Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve qui
+lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les
+satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que voluptueux
+de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise, encore exempte de
+colères politiques, où le souci paraissait une sottise, où l'on traitait
+la vie comme un carnaval, où le plaisir courait les rues, non pas timide
+et hypocrite, mais déshabillé et approuvé. Il s'y était amusé
+fougueusement d'abord, plus qu'assez et même plus que trop, presque
+jusqu'à s'y détruire; puis après des galanteries vulgaires, ayant
+rencontré un amour véritable, il était devenu cavalier servant, à la
+mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le
+châle, un peu maladroitement d'abord et avec étonnement, mais en somme
+plus heureux qu'il n'avait jamais été, et caressé comme par un souffle
+tiède de volupté et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la
+morale anglaise, l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité
+amoureuse érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une
+femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances
+en prenant un _amoroso_.... L'amour (le sentiment de l'amour)
+non-seulement excuse la chose, mais en fait une _vertu positive_[359],
+pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à
+une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le _Morgante
+Maggiore_ de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux ecclésiastiques
+en matière de religion dans un pays catholique et dans un âge bigot,» et
+pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient
+d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et de cette aise,
+et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pédantesque qui
+dans son pays l'avait condamné et damné sans rémission. Il écrivait son
+_Beppo_ en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle
+humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur
+de l'Italie aux préoccupations et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime
+à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain,--non pas débile
+et clignotant dans le brouillard,--comme l'oeil mort d'un ivrogne qui
+geint,--mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit
+forcé d'emprunter--sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à
+trembloter--quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron
+trouble[360].»--«J'aime leur langue, ce doux latin bâtard--qui se fond
+comme des baisers sur une bouche de femme,--qui glisse comme si on
+devait l'écrire sur du satin--avec des syllabes qui respirent la douceur
+du Midi,--avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si
+bien ensemble,--que pas un seul accent n'y semble rude,--comme nos âpres
+gutturales du Nord, aigres et grognantes,--que nous sommes obligés de
+cracher avec des sifflements et des hoquets[361].»--«J'aime aussi les
+femmes (pardonnez ma folie),--depuis la riche joue de la paysanne d'un
+rouge bronzé--et ses grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs--qui
+vous disent mille choses en une fois,--jusqu'au front de la noble dame,
+plus mélancolique,--mais calme, avec un regard limpide et puissant,--son
+coeur sur les lèvres, son âme dans les yeux,--douce comme son climat,
+rayonnante comme son ciel[362].» Avec d'autres moeurs, il y avait là une
+autre morale; il y en a une pour chaque siècle, chaque race et chaque
+ciel; j'entends par là que le modèle idéal varie avec les circonstances
+qui le façonnent. En Angleterre, la dureté du climat, l'énergie
+militante de la race et la liberté des institutions prescrivent la vie
+active, les moeurs sévères, la religion puritaine, le mariage correct,
+le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beauté du
+climat, le sens inné du beau et le despotisme du gouvernement
+suggéraient la vie oisive, les moeurs relâchées, la religion
+imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des
+deux modèles a sa beauté et ses taches, l'artiste épicurien comme le
+politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les
+petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second,
+lord Byron n'avait qu'à mettre en relief les séductions du premier.
+
+Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui,
+dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il
+prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont
+pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur,
+c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses
+confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion
+venue, il se laisse aller; il a du coeur et des sens, et sous un beau
+soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on n'y peut mais, à vingt non
+plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature humaine, mes
+chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous
+voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et
+non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne répondons pas
+de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan qui se promène;
+il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est
+jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passée;
+les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au
+cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Après
+tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a été l'amant de
+Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique et de toute
+l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra
+à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la tenue:
+j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là
+picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il
+se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il
+deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous
+voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage
+malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que
+l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à
+la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364].
+
+Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la
+faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre:
+à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le
+reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus
+aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont
+dire les _clergymen_ et les _reviewers_ en cravate blanche? Car enfin,
+il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on
+en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le _bonheur_ et quand
+je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la
+simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues
+ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de
+Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et
+harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les
+paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des coeurs. Y
+a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent
+sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette
+aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie
+embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large
+appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous
+les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son
+bras blanc,--et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe
+sombre.--Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.--L'autre,
+avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement
+sa belle tête,--comme un fruit qui vacille sur sa tige,--et sommeille,
+avec un souffle faible,--ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de
+perles.--Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une
+statue,--muette, sans haleine, gît dans un sommeil de
+pierre,--blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un
+monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une
+clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un
+regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le
+lac--passer fugitivement son ombre craintive.--Elle sursaute d'abord
+et s'écarte, puis coule un second regard--admirant cette nouvelle
+fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine?
+Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle?
+Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce
+qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature
+humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et
+sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce
+qu'elle ne vaut pas celle d'un _alderman_? Refuserez-vous de
+reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la
+jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y
+a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la
+vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la
+plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments
+et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront
+pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on
+vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée
+que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a
+recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève.
+Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle
+l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut,
+en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille,
+imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les
+unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,--avec des
+falaises, au-dessus et une large plage de sable,--gardée par des bancs
+et des rocs comme par une armée.--Toujours y grondait la voix rauque
+des vagues hautaines,--sauf pendant les longs jours dormants de
+l'été,--qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa
+couche.--Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du
+dauphin et le bruissement d'une petite vague--qui, heurtée par
+quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle
+mouillait à peine.--Ils erraient tous les deux, et la main dans la
+main,--sur les cailloux luisants et les coquillages.--Ils glissaient
+le long du sable uni et durci.--Et dans les vieilles cavernes
+sauvages--creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à
+dessein--en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en
+grottes,--ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant
+l'autre dans son bras,--ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du
+crépuscule empourpré.--ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont
+la lumière flottante--s'étendait comme un Océan rosé, brillant et
+vaste.--Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,--d'où la
+large lune se levait, formant son cercle.--Ils entendaient le
+clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent
+leurs yeux noirs darder une flamme--chacun dans ceux de l'autre, et
+voyant cela,--leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un
+baiser[367]....--Ils étaient seuls, mais non point seuls comme
+ceux--qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la
+solitude,--L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein
+d'étoiles,--la rougeur du crépuscule qui de moment en moment
+baissait,--les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau
+tomber goutte à goutte,--tout autour d'eux resserrait leurs bras
+entrelacés,--comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel--hors la
+leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent
+moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos
+catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de
+promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers
+son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui
+soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui
+s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et coeur. «Hélas!
+ils étaient si jeunes, si beaux,--si seuls, si aimants, si livrés à
+eux-mêmes, et l'heure--était celle où le coeur est toujours plein--et,
+n'ayant plus sur soi de pouvoir,--suggère des actions que l'éternité
+ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces
+deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de
+floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le
+modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes
+doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les
+pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art.
+
+Par delà le _cant_ britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par
+delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie
+humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela
+qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves
+lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience
+est venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme
+une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que
+les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la
+trame ordinaire de sa vie[371]? La vérité est qu'il emploie le
+meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler
+comme un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un
+animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses
+instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la
+nécessité fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse
+et de plus imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre
+gré, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche
+rarement sur les côtes, que du moins son échine stoïcienne peut
+faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en
+imagination de caparaçons magnifiques, et se prélasse ainsi à pas
+mesurés, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des
+fleurs, tandis qu'en somme elle piétine dans la boue et emporte avec
+soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que
+de palper son dos pelé, de lui mettre sous les yeux les sacs de
+farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La
+bonne comédie! C'est la comédie éternelle, et il n'y a pas un
+sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord.
+Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle
+sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre. Elle a de la vertu,
+cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait à
+propos de don Juan des raisonnements très-beaux: la belle chose que
+les raisonnements, et comme ils sont propres à brider la passion!
+Rien de plus solide qu'un ferme propos étayé de logique, appuyé sur
+la crainte du monde, sur la pensée de Dieu, sur le souvenir du
+devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté un tête-à-tête en
+juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la
+pauvre femme timide est surprise par son mari outragé, dans quelle
+situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement elle va se taire,
+honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de
+compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compté
+sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à présent il
+s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de
+sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée,
+on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et
+l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est
+en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête.
+C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et
+défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné
+vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle
+comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête
+femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez
+raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné,
+et vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine
+fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en
+équilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une
+bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les
+pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un
+idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous
+recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à
+une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au
+fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et
+jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant
+fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère?
+Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de coeur commence. «Oui,
+dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....--(Ici il se
+trouva plus malade.)--O Julia! qu'est-ce que toutes les autres
+angoisses?...--(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de
+rhum!--Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)--Julia, mon
+amour!--(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)--Ma bien-aimée
+Julia, entends ma prière!...--(Ici sa voix devient inarticulée:
+c'était la faute des hoquets)[373].--L'amour est très-brave contre
+toutes les nobles maladies,--mais il a horreur de l'application des
+serviettes chaudes,--et le mal de mer est sa mort[374].» Bien
+d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le
+mariage; il y aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si
+Pénélope est si connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour
+Ulysse étaient de retrouver une jolie urne,--érigée à sa mémoire, et
+deux ou trois jeunes demoiselles--engendrées par quelque ami
+détenteur de sa femme et de ses biens,--et de sentir son chien Argus
+l'empoigner par sa culotte[375].»
+
+Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique,
+c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par
+bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne;
+la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que
+par contradiction et par instants. «Donnez-nous du vin, des femmes, de
+la gaieté, des éclats de rire,--demain des sermons et de l'eau de
+Seltz.--L'homme étant un être raisonnable, doit se griser[376].--Le
+meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.--Je voudrais être
+argile--autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,--parce
+qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis grisé à
+force,--et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous voyez bien
+qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé à se
+détruire. Son _Don Juan_ aussi est une débauche; il s'y amuse
+outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un
+taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et
+maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses
+récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la
+famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui
+se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift;
+bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second
+comme plus gras;--mais il avait beaucoup de répugnance pour cette
+sorte de fin.--Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui
+lui avait été fait à Cadix--par une souscription générale des
+dames[377].» Pièces en main[378], il y suit avec une exactitude de
+chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le
+délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut toucher et
+montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds grotesque et
+hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la mitraille et la
+baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employés comme
+fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y a du sang assez
+pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est
+pour railler la guerre et les boucheries décorées du nom d'exploits.
+Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes les vanités
+humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon
+«que la vie est un néant et que les hommes ne valent pas des
+chiens[379]?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon ses
+lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au
+moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un poëte
+respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaieté de
+cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il lâche une
+pantalonnade. Il achève une ode par des caricatures. Il est Faust dans
+le premier vers et Méphistophélès dans le second. Il arrive au milieu
+des tendresses ou des meurtres avec des drôleries de petit journal,
+avec des trivialités, des cancans, avec des injures de pamphlétaire et
+des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu les procédés poétiques, se
+demande où il en est, compte les stances déjà faites, gouaille la
+Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme s'il n'en donnait pas
+deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-même, et lui seul,
+debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle ici; ses personnages
+ne sont que des paravents; même la moitié du temps, il les écarte pour
+occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colères,
+ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une conversation, une
+confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon
+d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mémoires
+dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et s'épanchait.
+Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive
+pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai poëte,
+toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui
+éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les
+émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les
+hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims
+d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans
+les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on
+l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec
+lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu, si poignant,
+une si étonnante prodigalité de science, d'idées, d'images ramassées
+des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris,
+emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer à
+résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot qui à son endroit
+revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-même, et
+tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver le monde et
+sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement de son
+talent et le contentement de son coeur que dans un poëme armé contre
+toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions
+poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a
+une maladie de coeur et d'esprit dans le style de _Don Juan_, comme
+dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes,
+c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette sorte de rire est un
+spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie,
+chez l'autre l'excitation ou le dégoût. Byron s'épuisait, du moins le
+poëte s'épuisait en lui. Les derniers chants du _Don Juan_ traînaient;
+la gaieté devenait forcée, les escapades se tournaient en divagations;
+le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait
+essayé avait fléchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame
+qu'à la déclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand
+il quitta la poésie, la poésie le quittait; il alla chercher l'action
+en Grèce et n'y trouva que la mort.
+
+[Note 352:
+
+ .... Thou hast no power upon me, that I feel;
+ Thou never shalt possess me, that I know:
+ What I have done is done; I bear within
+ A torture which could nothing gain from thine:
+ The mind which is immortal makes itself
+ Requital for its good or evil thoughts--
+ Is its own origin of ill and end--
+ And its own place and time;--its innate sense,
+ When stripp'd of this mortality, derives
+ No colour from the fleeting things without;
+ But is absorb'd in sufferance or in joy,
+ Born from the knowledge of its own desert.
+ _Thou_ didst not tempt me, and thou couldst not tempt me.
+ I have not been thy dupe, nor am thy prey--
+ But was my own destroyer, and will be
+ My own hereafter.--Back, ye baffled fiends!
+ The hand of death is on me--but not yours!]
+
+[Note 353: _Don Juan._
+
+ There stands the noble hostess, nor shall sink
+ With the three thousandth curtsy;
+ .... Saloon, room, hall, o'erflow beyond their brink,
+ And long the latest of arrivals halts,
+ 'Midst royal dukes and dames condemn'd to climb,
+ And gain an inch of staircase at a time....]
+
+[Note 354: It was as if the house had been divided between your
+public and understood courtesans. But the intriguantes much
+outnumbered the regular mercenaries. Now where lay the difference
+between Pauline and her mamma, and Lady.... and daughter? Except that
+the two last may enter Carleton and any other house and the two first
+are limited to the Opera and b--house. How I delight in observing life
+as it really is--and myself after all the worst of any!]
+
+[Note 355: Alfred de Musset.]
+
+[Note 356: Voyez son terrible poëme bouffon _The Vision of
+Judgment_ contre Southey, George IV, et la parade officielle.]
+
+[Note 357: Don Juan is a satire on the abuses in the present state
+of society, and not an eulogy of vice.]
+
+[Note 358: Stendhal, _Mémoires sur lord Byron_.]
+
+[Note 359: Moore's _Life of lord Byron_, III, 113.]
+
+[Note 360:
+
+ .... I like to see the sun set, sure he'll rise to-morrow,
+ Not through a misty morning twinkling weak as
+ A drunken man's dead eye in maudlin sorrow,
+ But with all heaven t' himself; that day will break as
+ Beauteous as cloudless, nor be forced to borrow
+ That sort of farthing candlelight which glimmers
+ Where reeking London's smoky caldron simmers.]
+
+[Note 361:
+
+ .... I love the language, that soft bastard latin,
+ Which melts like kisses from a female mouth,
+ Which sounds as if it should be writ on satin,
+ With syllables which breathe of the sweet south,
+ And gentle liquids gliding all so pat in,
+ That not a single accent seems uncouth,
+ Like our harsh northern whistling, grunting guttural,
+ Which we're obliged to hiss, and spit, and sputter all.]
+
+[Note 362:
+
+ I like the women too (forgive my folly),
+ From the rich peasant cheek of ruddy bronze,
+ And large black eyes that flash on you a volley
+ Of rays that say a thousand things at once,
+ To the high dama's brow, more melancholy
+ But clear, and with a wild and liquid glance,
+ Heart on her lips, and soul within her eyes,
+ Soft as her clime, and sunny as her skies.]
+
+[Note 363: Voyez Stendhal, _Vie de Giacomo Rossini_, et Stanley,
+_Vie de Thomas Arnold_. Le contraste est complet. Voyez aussi dans
+_Corinne_ cette opposition très-bien saisie.]
+
+[Note 364: Journal, février 1821.]
+
+[Note 365:
+
+ She with her flush'd cheek laid on her white arm,
+ And raven ringlets gather'd in dark crowd
+ Above her brow, lay dreaming soft and warm;
+ .... One with her auburn tresses slightly bound,
+ And fair brows gently drooping, as the fruit
+ Nods from the tree, was slumbering with soft breath,
+ And lips apart, which show'd the pearls beneath.
+ .... A fourth as marble, statue-like and still,
+ Lay in a breathless, hush'd, and stony sleep;
+ White, cold and pure........................
+ .................. a carved lady on a monument.]
+
+[Note 366:
+
+ .... It was like the fawn which, in the lake display'd,
+ Beholds her own shy, shadowy image pass,
+ When first she starts, and then returns to peep,
+ Admiring this new native of the deep.]
+
+[Note 367:
+
+ .... It was a wild and breaker-beaten coast,
+ With cliffs above, and a broad sandy shore,
+ Guarded by shoals and rocks as by a host;
+ And rarely ceased the haughty billow's roar,
+ Save on the dead long summer days, which make
+ The outstretch'd Ocean glitter like a lake....
+
+ And all was stillness, save the sea bird's cry,
+ And dolphin's leap, and little billow crost
+ By some low rock or shelve, that made it fret
+ Against the boundary it scarcely wet.
+
+ .... And thus they wander'd forth, and, hand in hand,
+ Over the shining pebbles and the shells,
+ Glided along the smooth and hardened sand;
+ And in the worn and wild receptacles
+ Work'd by the storms, yet work'd as it were plann'd,
+ In hollow halls, with sparry roofs and cells
+ They turn'd to rest; and each clasp'd by an arm,
+ Yielded to the deep twilight's purple charm.
+
+ They look'd up to the sky whose floating glow
+ Spread like a rosy Ocean, vast and bright;
+ They gazed upon the glittering sea below,
+ Whence the broad moon rose circling into sight;
+ They heard the wave's splash, and the wind so low;
+ And saw each other's dark eyes darting light
+ Into each other--and beholding this,
+ Their lips drew near, and clung into a kiss.]
+
+[Note 368:
+
+ .... They were alone, but not alone as they
+ Who shut in chambers think it loneliness;
+ The silent Ocean, and the starlight bay
+ The twilight glow, which momently grew less,
+ The voiceless sands, and drooping caves, that lay
+ Around them, made them to each other press,
+ As if there were no life beneath the sky
+ Save theirs, and that their life could never die.]
+
+[Note 369:
+
+ .... Haidée spoke not of scruples, ask'd no vows,
+ Nor offered any....
+ She was all which pure ignorance allows,
+ And flew to her young mate like a young bird....]
+
+[Note 370:
+
+ Alas! They were so young, so beautiful,
+ So lonely, loving, helpless, and the hour
+ Was that in which the heart is always full,
+ And, having o'er itself no further power,
+ Prompts deeds eternity cannot annul....]
+
+[Note 371: «Il y a dix fois plus de vérité, disait Byron, dans
+_Don Juan_ que dans _Childe Harold_. C'est pour cela que les femmes
+n'aiment pas _Don Juan_.»]
+
+[Note 372:
+
+ I hope it is no crime
+ To laugh at _all_ things. For I wish to know
+ _What_, after _all_, are _all_ things--but a _show_?
+ (Ch. VII, stance 2.)]
+
+[Note 373:
+
+ .... Sooner shall earth resolve itself to sea,
+ Than I resign thine image, oh, my fair!
+ (Here the ship gave a lurch, and he grew sea-sick.)
+ Oh Julia! what is every other woe?--
+ (Here he fell sicker)......................
+ (For God's sake let me have a glass of liquor;
+ Pedro, Baptista, help me down below.)
+ Julia, my love! (You rascal, Pedro, quicker)--
+ Oh, Julia!--(this curst vessel pitches so)
+ Beloved Julia, hear me still beseeching!
+ (Here he grew inarticulate with retching.)]
+
+[Note 374:
+
+ .... Love's a capricious power....
+ Against all noble maladies he's bold;
+ But vulgar illnesses don't like to meet;
+ .... Shrinks from the application of hot towels,
+ And purgatives are dangerous to his reign,
+ Sea-sickness death....]
+
+[Note 375:
+
+ .... 'Tis melancholy, and a fearful sign
+ Of human frailty, folly, also crime,
+ That love and marriage rarely can combine;
+ Although they both are born in the same clime;
+ Marriage from love, like vinegar from wine--
+ A sad, sour, sober beverage.--
+ .... An honest gentleman, at his return
+ May not have the good fortune of Ulysses;....
+ .... The odds are that he finds a handsome urn
+ To his memory--and two or three young misses
+ Born to some friend, who holds his wife and riches
+ And that _his_ Argus bites him by--the breeches.--]
+
+[Note 376:
+
+ .... Let us have wine and women, mirth and laughter,
+ Sermons and soda-water the day after.
+ Man, being reasonable, must get drunk;
+ The best of life is but intoxication....]
+
+[Note 377:
+
+ .... And next they thought upon the master's mate,
+ As fattest; but he saved himself, because,
+ Besides being much averse from such a fate,
+ There were some other reasons: the first was,
+ He had been rather indisposed of late;
+ And that which chiefly proved his saving clause,
+ Was a small present made to him at Cadiz,
+ By general subscription of the ladies.]
+
+[Note 378: Il avait sous les yeux une douzaine de descriptions
+authentiques.]
+
+[Note 379: Chant VII, 6, 7.
+
+ Dogs, or men!--for I flatter you in saying
+ That ye are dogs--Your betters far--Ye may
+ Read, or read not, what I am now essaying
+ To show ye what ye are in every way.]
+
+[Note 380: Voyez _Vision of Judgment_.]
+
+
+VI
+
+Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle
+n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe,
+gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et
+l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou
+l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci
+précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans
+l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs
+exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante
+jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les
+autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de
+leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus
+autour d'eux, écoutant notre coeur qui répétait leurs cris tout bas.
+Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La
+démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la
+philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans
+cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité
+et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint
+d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée,
+livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le
+bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et
+l'homme avorté ou gâté. De ce concert, une idée sortit, centre de la
+littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est qu'il y a
+quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure,
+et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord.
+
+Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands,
+ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et
+profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»--«Cultive ton
+jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau,
+deviens bête de somme.»--«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite,
+abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»--«Fais
+ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont
+là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens
+et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon
+de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a
+une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous
+commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute
+l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la
+littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les
+choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne
+connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes
+sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs
+grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui
+ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour
+les briser à deux pas de l'entrée contre une misérable borne qu'ils ne
+voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les nécessités
+qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre génération, comme les
+précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en
+relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au
+calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c'est notre
+intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais
+nous avons le droit de concevoir pour autrui les espérances que nous
+n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos descendants un
+bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un air plus sain,
+ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des idées finit
+par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité
+du coeur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris
+pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme eux nous avons
+reçu pour des vérités certaines les nobles songes de notre imagination
+et les suggestions impérieuses de notre coeur. Nous nous sommes liés à
+la partialité des divinations religieuses et à l'inexactitude des
+divinations littéraires, et nous avons accommodé nos doctrines à nos
+instincts et à nos chagrins. La science approche enfin, et approche de
+l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des
+pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à
+l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont
+trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la
+portée. La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses
+attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à
+travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà
+maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit
+en Allemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes
+méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux comme le
+monde physique s'est transformé. Il se transforme déjà, et nous avons
+laissé derrière nous le point de vue de Byron et de nos poëtes. Non,
+l'homme n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la
+poésie n'est point de le révolter ou de le diffamer. Il est à sa place
+et achève une série. Regardons-le naître et grandir, et nous cesserons
+de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose,
+et à ce titre il a raison d'être comme il est. Son imperfection innée
+est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une
+plante, comme l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un
+cristal. Ce que nous prenions pour une difformité est une forme; ce
+qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement
+d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matériaux les
+instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour
+instruments les lois physiques, comme les matières organiques ont pour
+éléments les substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la
+raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique,
+parfois défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout
+être supérieur et complexe, elle a pour soutiens et pour maîtresses
+des forces inférieures et simples qui, suivant les circonstances,
+tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la défont par leur
+désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être, comme les
+éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des lois
+indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un certain
+genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera
+contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une
+géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému d'admiration
+au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au coeur des
+choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde,
+éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et viennent
+épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la jeunesse et de
+la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en découvrant que ce
+faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour
+terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet
+idéal auquel se suspendent, à travers tant d'erreurs, toutes les
+aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à
+travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet
+emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un
+art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est
+notre affaire aujourd'hui de les chercher.
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+Le passé et le présent.
+
+ I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi
+ la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. --
+ Comment elle a infléchi le caractère et établi la
+ constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté
+ l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le
+ modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé
+ la culture classique et dévié l'esprit national. -- La
+ Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique
+ et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment
+ les idées européennes élargissent le moule national.
+
+ II. Le présent. -- Concordances de l'observation et de
+ l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
+ L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
+ -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La
+ philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
+ la civilisation présente et élaborent la civilisation
+ future.
+
+
+§ 1.
+
+I
+
+Arrivés au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant
+embrasser d'un regard l'ensemble de la civilisation anglaise; tout s'y
+tient: quelques puissances et quelques circonstances primitives ont
+produit le reste, et il n'y a qu'à suivre leur action continue pour
+comprendre la nation et son histoire, son passé et son présent. À
+l'origine, et au plus profond dans la région des causes, apparaît la
+race. Une nation entière, Angles et Saxons, a détruit, chassé ou
+asservi les anciens habitants, effacé la culture romaine, s'est
+établie seule et pure, et n'a trouvé parmi les derniers ravageurs
+danois qu'une recrue nouvelle et du même sang. C'est là le tronc
+primitif; de sa substance et de ses propriétés innées naîtra presque
+toute la végétation future. En ce moment, et comme les voilà, seuls
+dans leur île, ils atteignent un développement tel quel, fruste,
+brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, bâtissent et
+défrichent, surtout pullulent: les peuplades éparses qui ont passé la
+mer sur des bateaux de cuir deviennent une forte nation compacte,
+trois cent mille familles, riche, pourvue de bétail, largement
+épanouie dans l'abondance de la vie corporelle, à demi assise dans la
+sécurité de la vie sociale, avec un roi, des assemblées respectées et
+fréquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les
+fougues et les violences du tempérament barbare, la vieille fidélité
+germanique maintient les hommes en société, pendant que la vieille
+indépendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste,
+ils n'avancent guère. Quelques chants tronqués, une épopée où gronde
+encore l'exaltation guerrière de l'antique barbarie, des hymnes
+lugubres, une poésie âpre et furieuse, parfois sublime et toujours
+rude, voilà tout ce qui subsiste d'eux. En six siècles, ils ont fait à
+peine un pas hors des moeurs et des sentiments de leur inculte
+Germanie; le christianisme qui a trouvé prise sur eux par la grandeur
+de ses tragédies bibliques et la tristesse anxieuse de ses
+aspirations, ne leur apporte point la civilisation latine; elle
+demeure à la porte, à peine accueillie par quelques grands hommes,
+déformée, si elle entre, par la disproportion du génie romain et du
+génie saxon, toujours altérée et réduite, si bien que pour les hommes
+du continent, les hommes de l'île ne sont que des lourdauds illettrés,
+ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par tempérament et
+par nature, rebelles à la culture et tardifs dans leur développement.
+
+L'empire de ce monde est à la force. Ils sont conquis pour toujours et
+à demeure, conquis par des Normands, c'est-à-dire par des Français
+plus habiles, plus vite cultivés et organisés qu'eux; là est le grand
+événement qui va achever leur caractère, décider de leur histoire et
+imprimer dans leur caractère et dans leur histoire, l'esprit politique
+et pratique qui les sépare des autres peuples germains. Opprimés,
+enserrés dans le réseau rigide de l'organisation normande, ils ont
+beau avoir été conquis, ils n'ont pas été détruits; ils sont sur leur
+sol, chacun avec ses amis et dans sa commune; ils font corps, ils sont
+encore vingt fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Leur situation
+et leurs nécessités feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils
+vont endurer, réclamer, lutter, résister ensemble et avec accord,
+faire effort aujourd'hui, demain, tous les jours, pour n'être pas tués
+ou volés, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou extorquer
+des garanties, et par degrés ils vont acquérir la patience, le
+jugement, toutes les facultés et toutes les inclinations par
+lesquelles se maintiennent les libertés et se fondent les États. Par
+un bonheur singulier, les seigneurs normands les y aident; car le roi
+s'est fait une si grosse part, et se trouve si redoutable que pour
+réprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcés de ménager
+leurs sujets saxons, de s'allier à eux, de les comprendre dans leurs
+chartes, de se faire leurs représentants, de les admettre au
+Parlement, de les laisser impunément travailler, s'enrichir, prendre
+de la fierté, de la force, de l'autorité, intervenir avec eux dans les
+affaires publiques. Voilà donc que peu à peu la nation anglaise,
+enfoncée sous terre par la conquête comme par un coup de masse, se
+dégage et se relève; cinq cents ans et davantage s'emploient à ce
+redressement. Mais pendant toute cette durée le loisir a manqué pour
+la fine et haute culture; il a fallu vivre et se défendre, piocher la
+terre, tisser la laine, s'exercer à l'arc, aller aux assemblées, au
+jury, payer et raisonner pour les affaires communes; l'homme important
+et estimé est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits.
+Ce qui s'est développé ce sont les moeurs énergiques et militaires; ce
+qui a régné, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laissé les
+lettres et les élégances aux nobles francisés de la cour. Quand le
+vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'était pour
+festiner plantureusement ou pour chanter la ballade de Robin Hood. Il
+a vécu et agi; il n'a point réfléchi ni écrit; sa littérature
+nationale se réduit à des fragments et des rudiments, à des chansons
+de harpistes, à des épopées de taverne, à un poëme religieux, à
+quelques livres de réforme. En même temps, la littérature normande
+s'est desséchée; séparée de la tige, et sur un sol étranger, elle a
+langui dans les imitations; un seul grand poëte, presque Français
+d'esprit, tout Français de style, a paru, et après lui comme avant lui
+s'étale le radotage irrémédiable. Pour la seconde fois une
+civilisation de cinq siècles s'est trouvée stérile de grandes idées et
+de grandes oeuvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et à double
+titre, parce qu'à l'impuissance universelle du moyen âge, s'y joint
+l'appauvrissement de la conquête, et que des deux littératures qui la
+composent, l'une, transplantée, avorte, et l'autre, mutilée, cesse de
+s'épanouir.
+
+
+II
+
+Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et
+le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de
+Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes
+et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les
+habitudes de résistance et d'association, les préoccupations
+politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de
+Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de
+Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre
+acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi
+des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de
+la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq
+grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de
+leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les
+circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur
+succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur
+histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de
+prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les
+facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les
+conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la
+décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout,
+l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À
+l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son
+coeur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes;
+et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont
+contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des
+aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se
+forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou
+ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses
+aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à
+un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par
+l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne
+un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à
+la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant
+le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son
+inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté
+romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans
+l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et
+féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par
+patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et
+de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé
+par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et
+dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement
+doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de
+discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des
+beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination
+étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le
+Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui
+donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage
+d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline
+uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature
+universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième
+siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui,
+pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa
+constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et
+de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare,
+Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les
+traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable,
+et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis
+mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race
+sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la
+conquête a tourné cette race vers la vie militante et les
+préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention
+originale, son oeuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense
+et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le
+sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la
+divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui,
+repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le
+préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce
+protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente
+et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme
+permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes,
+celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur
+l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à
+l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine
+l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le
+sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La
+voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que
+l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu
+seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il
+doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui,
+obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée
+aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle
+aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie;
+atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature
+humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque,
+elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond
+à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand
+monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la
+culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française
+ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que
+des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est
+devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme
+brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie
+est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il
+ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style;
+elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que
+les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes
+libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus.
+Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur
+cours; les inclinations nationales ont fait leur oeuvre dans la
+société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont
+transformé la constitution et la politique, en même temps que les
+talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces
+rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs
+jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs,
+sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre
+moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie
+temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un
+arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le
+danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth
+elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion
+publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple
+ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce
+qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs
+de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et
+par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances
+personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier
+Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce
+moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien
+qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les
+situations politiques; toujours les constitutions légales
+s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit
+infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs,
+si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer
+leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs
+seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties
+dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi
+primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si
+fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution
+s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et
+l'institution de l'_Habeas corpus_ sous Charles II, par le
+redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques
+II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et
+l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment
+l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et
+héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et
+politique ont fait leur oeuvre et désormais vont bâtir sans
+empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.
+
+[Note 381: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du
+dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si
+l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique,
+c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et
+l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle,
+_History of civilisation_, t. II.]
+
+[Note 382: Buckle, _History of civilisation_, t. I, 590, 592.]
+
+
+III
+
+Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute
+conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent,
+l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse
+oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à
+l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette
+énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national.
+De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du
+discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous
+les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et
+le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là
+cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la
+vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament
+la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils
+n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure;
+ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et
+s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à
+demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées
+insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur
+respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps
+ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être
+s'accroissent énormément; la littérature et l'opinion chez eux
+deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre contre
+la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur morale,
+en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au centuple
+leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et despotique
+de maximes approuvées, de convenances établies et de croyances
+inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie l'homme
+utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier ou de
+faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable d'inventions
+commodes, associations, institutions, mécanismes, ustensiles, méthodes
+qui travaillent incessamment pour fournir au corps et à l'esprit tout
+ce dont ils ont besoin, voilà désormais les deux traits saillants et
+particuliers de ce peuple. Se contraindre et se pourvoir, prendre
+l'empire de soi et l'empire de la nature, considérer la vie en
+moraliste et en économiste, comme un habit étroit dans lequel il faut
+marcher décemment, et comme un bon habit qu'il faut avoir le meilleur
+possible, être à la fois _respectable_ et _muni de bien-être_, ces
+deux mots renferment tous les ressorts de l'action anglaise. Contre ce
+bon sens limité et contre cette austérité pédante, une révolte éclate.
+Avec le renouvellement universel de la pensée et de l'imagination
+humaine, la profonde source poétique qui avait coulé au seizième
+siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une nouvelle
+littérature jaillit à la lumière; la philosophie et l'histoire
+infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le plus grand
+poëte du temps le heurte incessamment de ses malédictions et de ses
+sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore, dans les sciences et
+dans les lettres, dans la pratique et la théorie, dans la vie privée
+et dans la vie publique, les plus puissants esprits essayent d'ouvrir
+une entrée au flot des idées continentales. Mais ils sont patriotes
+autant que novateurs, conservateurs autant que révolutionnaires; s'ils
+touchent à la religion et à la constitution, aux moeurs et aux
+doctrines, c'est pour les élargir, non pour les détruire; l'Angleterre
+est faite, elle le sait, et ils le savent; telle que la voilà, assise
+sur toute l'histoire nationale et sur tous les instincts nationaux,
+elle est plus capable qu'aucun peuple de l'Europe de se transformer
+sans se refondre, et de se prêter à son avenir sans renoncer à son
+passé.
+
+
+§ 2.
+
+I
+
+Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je
+débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des
+confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire;
+il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé
+expliquait le présent.
+
+Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un
+peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces
+côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect
+alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances
+de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande,
+vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand
+sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été,
+la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a
+la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure,
+avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi,
+et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est
+labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre
+s'est détrempée sous les averses incessantes, l'Océan est toujours là
+intraitable et farouche. Il gronde et beugle éternellement, le vieux
+monstre rauque, et le train aboyant de ses vagues avance comme une
+armée infinie devant laquelle toute force humaine doit plier. Qu'on
+songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux longues heures du matelot
+ballotté, roulé aveuglément par les rafales! En ce moment et dans
+cette belle saison, surtout le cercle de l'horizon, les nuages montent
+ternis, blafards, bientôt semblables à une fumée charbonneuse,
+quelques-uns d'une blancheur éblouissante et fragile, si enflés qu'on
+les sent prêts à fondre. Leurs pesantes masses cheminent, elles
+s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine sans limite, un pan du
+ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un instant, la mer est
+salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec des tournoiements
+étranges, et leurs flancs prennent des teintes huileuses et livides.
+L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout l'horizon; la pluie
+s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée tant qu'on ne l'a
+pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont arrivés là pour la
+première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le large espace qui
+s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos yeux comptent comme
+sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a plus d'air, on
+n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de
+formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent des fantômes
+effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au fusain sur
+laquelle un enfant a maladroitement passé la manche. Vous voilà à
+New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la pluie, la terre lui
+renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la pluie; tout est
+noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de raison pour que cela
+doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée cimmérienne
+d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de ses yeux; on
+sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité qui monte; on
+se croit hors du monde respirable, réduit à la condition des êtres
+marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas vivre. On
+se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où barbotent
+des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie mouillée,
+le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables, noirs
+insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser au
+Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande
+place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu
+laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les
+autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester
+chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au
+suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité
+ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un
+pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe
+l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le
+navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables,
+leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes de cuir à rebord,
+si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si maîtres
+d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers à coton,
+calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et persévérant
+tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même contention de
+corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est conformée à
+leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre; au bout de
+huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance délicate et
+savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté abandonnée, au
+contentement des yeux, à l'épanouissement facile et harmonieux de la
+nature artistique et animale, qu'il faut se marier, élever un troupeau
+d'enfants, prendre les soucis et l'importance du chef de famille,
+s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se munir de
+bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref, capable
+d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies ouvertes à
+l'homme, endurer et faire effort.
+
+Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du
+pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la
+campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une
+sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de
+vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les
+collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et
+potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes
+d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres; des
+pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux, paisiblement, des
+vaches alourdies. La brume monte insensiblement entre les intervalles
+des arbres, et les lointains nagent dans une vapeur lumineuse. Il n'y
+a rien de plus doux au monde, ni de plus délicat que ces teintes; on
+s'arrêterait pendant des heures entières à regarder ces nuages de
+satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze transparente qui
+emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne les laisse arriver
+sur la terre que souriants et caressants. Des deux côtés de la voiture
+passent incessamment des prairies toujours plus belles, où les boutons
+d'or, les reines des prés, les pâquerettes s'entassent par traînées
+avec des teintes fondues; une suavité presque douloureuse, un charme
+étrange, s'exhalent de cette végétation inépuisable et passagère. Elle
+est trop fraîche, elle ne peut durer; rien n'est arrêté, stable et
+ferme ici, comme dans les pays du Midi; tout est coulant, en train de
+naître et de mourir, suspendu entre les pleurs et la joie. Les gouttes
+d'eau roulantes luisent sur les feuilles comme des perles; les têtes
+rondes des arbres, les larges feuillages étalés chuchotent sous la
+brise faible, et le bruit des larmes laissées par la dernière ondée
+est incessant sur leur pyramide. Comme ils vivent opulemment dans les
+clairières, étalés à plaisir, toujours rajeunis et abreuvés par l'air
+moite! Comme la séve monte dans ces plantes rafraîchies et abritées
+contre le ciel! Et comme le ciel et le pays semblent faits pour
+ménager leurs tissus et aviver leurs couleurs! Au moindre soupçon de
+soleil, elles sourient avec une grâce délicieuse; on dirait de belles
+vierges timides et frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil
+un instant se dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une
+parure de bal. La lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales
+lustrés, dorés, éclatent avec un coloris trop fort; les plus
+magnifiques broderies, le velours constellé de diamants, la soie
+chatoyante couturée de perles n'approchent pas de cette teinte
+profonde; la joie déborde comme d'une coupe trop pleine. À
+l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on comprend pour la première
+fois la vie du pays humide. L'eau multiplie et amollit les tissus
+vivants; les plantes foisonnent et n'ont point de suc; la nourriture
+surabonde et n'a pas de goût; l'humidité enfante, mais le soleil
+n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de bétail, beaucoup de
+viande; la grande mangeaille et la grosse mangeaille; ainsi se
+soutient le tempérament absorbant et flegmatique; la pousse humaine,
+comme toute la pousse végétale et animale, est puissante, mais lourde;
+l'homme est amplement charpente, mais à gros coups; la machine est
+solide, mais elle roule lentement sur ses gonds, et le plus souvent
+les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on regarde les gens de
+près, il semble que leurs diverses pièces sont indépendantes, du moins
+qu'elles ont besoin de temps pour se transmettre les chocs. Leurs
+idées n'éclatent pas d'abord en passions, en gestes, en actions. Comme
+chez le Flamand et l'Allemand, elles s'arrêtent d'abord dans la
+cervelle, elles s'y étalent, elles y déposent; l'homme n'est point
+secoué, il n'a point de peine à demeurer immobile; il n'est point
+entraîné; il peut agir sagement, uniformément; car son moteur
+intérieur est une idée ou une consigne, non une émotion ou un attrait.
+Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne s'ennuie pas; son train ordinaire,
+ce sont les sensations ternes, et l'insipide monotonie de la vie
+machinale n'a rien qui doive le rebuter. Il y est fait, sa nature y
+est conforme. Quand on a mangé toute sa vie des navets, on ne regrette
+pas les oranges. Il se résignera aisément à écouter quinze discours de
+suite sur le même sujet, à demander vingt ans de suite la même
+réforme, à compulser des statistiques, à étudier des traités moraux, à
+faire des classes le dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le
+piquant, l'agréable ne sont point un besoin pour lui. La faiblesse de
+ses impulsions sensibles contribue à la force de ses impulsions
+morales. Son tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de
+gendarme; les chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici
+à des explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout
+haut, à propos de religion et de politique, avoir des _meetings_,
+faire des associations, attaquer rudement les gens en place, dire que
+la Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas
+d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger,
+il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme.
+Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous
+les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez
+les enfants, la filasse presque blanche; les yeux pâles, souvent bleus
+comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille, les mouvements
+d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants encore, ceux
+que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à ce
+tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose,
+majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main,
+étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux
+pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable
+à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant
+inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six
+pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un
+mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages,
+des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la
+séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes,
+la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds
+d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la
+boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou
+de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais
+la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé,
+d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise,
+voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux
+lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et
+en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur
+ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, de lancer la
+balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de respirer en
+canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front les gouttes
+de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés et les
+barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent encore les
+plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien de plus
+simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en a peu
+d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes, si
+foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On
+n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette
+innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs
+épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et
+délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner
+l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours
+précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent
+ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie;
+les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer
+qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux
+joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les
+émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer
+sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous
+êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes
+naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point
+languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice
+comme leurs frères; en cheveux flottants, à six ans, elles courent à
+cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en ce pays
+le tempérament flegmatique, et le coeur s'y conserve plus simple en
+même temps que le corps y devient plus sain. Encore un regard; car
+au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus véritablement
+anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous une heure
+durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et
+considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres
+pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les
+yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme
+est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans
+regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il
+faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort
+profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les
+ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes
+sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible
+dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux
+caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont
+trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou
+opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont
+supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même
+dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet
+endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces
+pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, qui demeurent
+immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir. Certainement la
+bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici qu'ailleurs;
+quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de la
+concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les
+imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait
+son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent
+le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers
+honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces
+spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes
+d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs
+haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des
+troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux
+que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la
+surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et
+la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi,
+sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines
+disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient
+disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations
+viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et
+les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du
+branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament
+et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un
+côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un
+animal _entraîné_: son corps et son esprit ont été transformés par la
+forte nourriture, par l'exercice corporel, par la religion austère,
+par la morale publique, par la lutte politique, par la perpétuité de
+l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus capable d'agir
+utilement et puissamment dans toutes les voies, le travailleur le plus
+productif et le plus efficace, comme son boeuf est devenu la meilleure
+bête à viande, son mouton la meilleure bête à laine, et son cheval le
+meilleur coureur.
+
+
+II
+
+En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans
+aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois,
+ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et
+vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas
+d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante
+ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici
+tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais
+pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives
+sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs
+qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins
+pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières
+chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de
+construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la
+carcasse en fer d'une église qu'on achève pour la porter dans l'Inde.
+Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuplée de
+vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à vapeur, à
+voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois,
+dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a cinq ou six
+mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues
+maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les
+navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au
+loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs
+mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui
+ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du
+couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de
+vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent,
+accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies
+des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du
+labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du
+soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et
+charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la
+lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez
+dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun
+d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires,
+alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de
+cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille.
+Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante
+pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille
+tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour
+l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève au moyen
+d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le
+mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de
+porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des
+suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries s'allonge à
+perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, comblé
+de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière d'hommes qui s'agite
+dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce centre; comme un coeur
+où afflue le sang et d'où jaillit le sang, l'argent, les marchandises,
+le négoce, arrivent ici des quatre coins de la planète et coulent
+d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble
+naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit,
+les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes, un petit traîneau
+les roule à l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur
+propre poids sur les plans inclinés qui les conduisent à leur place.
+Les clerks, sans se presser, crient les numéros; les hommes poussent
+ou tirent sans confusion, avec calme, épargnant leur peine, pendant
+que le maître flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec
+des gestes rares et sans prononcer un mot.
+
+À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à
+Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez
+dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les cheminées,
+hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et couvrent la
+plaine à perte de vue; les files multipliées, entre-croisées, de hauts
+bâtiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux,
+comme des rangées de ruches économiques et affairées. Les hauts
+fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compté seize en un seul
+tas; les débris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les
+locomotives courent, semblables à des fourmis noires, d'un mouvement
+automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffré dans
+la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle
+manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus
+sont des édifices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, à
+six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires rangés le long de
+la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent pour entrer; les
+docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de coton qui les
+bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart rougeâtre. Toutes
+les choses semblent ici bâties dans des proportions démesurées et
+comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont
+que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres, cylindres larges
+comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent à de grands
+chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer,
+laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui disparaissent
+dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés par une espèce
+de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de
+fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser
+tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du
+monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les
+estuaires des fleuves où la mer entre pour faire un port naturel.
+Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante à cent
+mille âmes germent comme une végétation sur le bassin du Lancashire;
+jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teintés de noir,
+Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande,
+qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forêts antédiluviennes,
+en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasiné la puissance
+qui remue la matière, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la
+matière peut être transportée. L'homme lui-même, esprit et corps,
+semble fait pour mettre à profit ces avantages. Ses muscles sont
+résistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet à
+la lassitude et au dégoût qu'un autre. Il travaille aussi bien à la
+dixième heure qu'à la première. Nul ne manie mieux les machines; il a
+leur régularité et leur précision; deux ouvriers font dans une
+manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers
+français. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues
+d'étoffes ils fabriquent chaque année, combien de millions de tonnes
+ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et
+consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils
+ont fondés où qu'ils fondent en Amérique, en Chine, dans l'Inde, en
+Australie, et peut-être alors, en comptant les hommes et les valeurs,
+en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que
+celui de la France, que leur population a doublé depuis cinquante ans,
+que leurs colonies, partout où le climat est sain, deviennent de
+nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien
+imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la
+grandeur.
+
+Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture;
+du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec
+une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de
+suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé,
+lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la
+campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien
+n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé,
+tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans,
+vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos
+campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et
+incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne
+ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture
+avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils
+prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont
+drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement
+qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la
+culture et dans l'élevage, ils perfectionnent les étables
+perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire;
+quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince
+Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte
+de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la
+reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous
+cet effort universel[383], la production agricole a doublé en
+cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus
+d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on
+lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette
+oeuvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir la
+moitié de cette oeuvre. Vous entrez dans une ferme, même médiocre, de
+cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents, dignes, bien
+vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand bâtiment
+sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs
+grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs
+intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés
+tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un
+assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture,
+quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande
+Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve
+quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte
+luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un ou deux
+petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est propre; il
+y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins bleuâtres,
+régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du buffet brillant;
+les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de vitres cassées,
+ni salies; point de portes disjointes, de volets dépendus, de mares
+stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos villageois; le petit
+jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes; souvent des rosiers,
+des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le dimanche, on voit le
+père, la mère assis près d'une table bien essuyée, avec du thé et du
+beurre, jouir de leur _home_, et de l'ordre qu'ils y ont mis. Chez
+nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane pour aller voir _sa
+terre_; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce que ceux-ci aiment,
+c'est le confortable. Point de pays où l'on soit plus exigeant à cet
+endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la passion exagérée de
+toutes les choses bonnes et commodes; nous avons trop de besoins, nous
+dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un peu d'argent, au lieu
+d'acquérir un bout de terre, achètent le meilleur sherry, les
+meilleurs habits[384].» À mesure qu'on monte vers les hautes classes,
+ce goût devient plus fort. Dans les moyennes, l'homme s'excède de
+travail pour donner à sa femme des robes trop voyantes et pour mettre
+dans sa maison les cent mille brimborions du demi-luxe. Vers le
+sommet, les inventions du bien-être sont si multipliées, qu'on en est
+gêné; il y a trop de journaux et de revues sur votre table de nuit,
+trop d'espèces de tapis, de cuvettes, d'allumettes, de serviettes dans
+votre cabinet de toilette: leur raffinement est infini: vous songerez,
+en fourrant vos pieds dans les pantoufles, qu'il a fallu vingt
+générations d'inventeurs pour porter la semelle et la doublure jusqu'à
+ce degré de perfection. On ne saurait imaginer des clubs mieux munis
+du nécessaire et du superflu, des maisons si bien approvisionnées et
+si bien menées, l'agrément et l'abondance si savamment entendus, un
+service si sûr, si respectueux, si rapide. Les domestiques, dans le
+dernier recensement, faisaient «la classe la plus nombreuse parmi les
+sujets de Sa Majesté;» ils en ont cinq là où nous en avons deux.
+Quand, à Hyde-Park, on voit leurs jeunes filles riches, leurs
+gentlemen à cheval et en équipage, lorsqu'on réfléchit sur leurs
+maisons de campagne, sur leurs habits, leurs parcs et leurs écuries,
+on se dit que véritablement ce peuple est fait selon le cour des
+économistes, j'entends qu'il est le plus grand producteur et le plus
+grand consommateur de la terre, que nul n'est plus propre à exprimer
+et aussi à absorber le suc des choses; qu'il a développé ses besoins
+en même temps que ses ressources, et vous pensez involontairement à
+ces insectes qui, après leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup
+munis de dents, d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments
+admirables et terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout
+faire, mais pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre
+estomacs.
+
+[Note 383: Léonce de Lavergne, _Économie rurale en Angleterre_,
+_passim_.]
+
+[Note 384: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu
+anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne
+peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans
+une très-bonne position. Là où un manoeuvre anglais avec ses neuf
+shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit
+passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent
+pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine
+d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent
+l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait
+des dettes.»]
+
+
+III
+
+Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous
+apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la
+façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte
+d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions
+gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands
+arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me
+trompe, le mot est faux, c'est _gentlemen_ qu'il faut dire;
+_bourgeois_ est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui
+s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique;
+ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles
+qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent
+effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé,
+implanté artificiellement et du dehors; c'est un gouvernement spontané
+et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il leur faut
+des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a un;
+quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut se
+passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres,
+gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants;
+dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file;
+nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre.
+La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas
+suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un,
+et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni
+désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le
+propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses
+amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses
+grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa
+famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation
+de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien
+l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent;
+tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour
+passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les
+affaires de leur commune ou de leur Église; il sont _justices_,
+_overseers_, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement.
+Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison
+d'école; plusieurs établissent des bibliothèques qui prêtent des
+livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les villageois
+trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon marché, bref des
+divertissements honnêtes qui les détournent du cabaret et du gin.
+Beaucoup d'entre eux font des _lectures_; leurs soeurs ou leurs filles
+tiennent des écoles de dimanche; en somme, ils donnent à leurs frais
+aux ignorants et aux pauvres la justice, l'administration, la
+civilisation. J'en ai vu un, riche de trente millions, qui le
+dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux petites filles;
+lord Palmerston offre son parc pour les _archery meetings_; le duc de
+Marlborough ouvre le sien journellement au public «en priant (le mot y
+est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.» Un ferme et fier
+sentiment du devoir, un véritable esprit public, une grande idée de ce
+qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la supériorité morale
+qui autorise le commandement; probablement, depuis les anciennes cités
+grecques, on n'a point vu d'éducation ni de condition où la noblesse
+native de l'homme ait reçu un développement plus sain et plus complet.
+Bref, ils sont magistrats et patrons de naissance, chefs des grandes
+entreprises où il faut hasarder des capitaux, promoteurs de toutes les
+largesses, de toutes les améliorations, de toutes les réformes, et,
+avec les honneurs du commandement ils en prennent les charges. Car
+remarquez qu'à l'inverse des autres aristocraties, ils sont instruits,
+libéraux, et marchent à la tête, non à la queue, dans la civilisation
+publique. Ce ne sont point des délicats de salon, comme nos marquis du
+dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système
+des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est
+souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne
+sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer
+au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute
+l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des
+littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et
+Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de
+géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout
+du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si
+les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont
+pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les
+laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus
+que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand
+médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse
+et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné
+quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au
+bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et
+participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants
+de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière
+aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée.
+Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec
+confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le
+poids en même temps que les avantages de leur dignité. Il y en a dans
+le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme jusqu'au
+bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses affaires
+qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le père[385]
+peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans les plus
+minces circonstances de la vie domestique, un degré d'autorité et de
+dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade, absent depuis
+longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne sans lui
+demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais ma
+carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant.
+Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers
+comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a
+des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du
+pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de
+lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution
+sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui
+est tout prêt.
+
+C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de
+l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant
+enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours
+renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne
+sont pas capables de l'arracher tout entier; les gens ont beau parler,
+crier, faire des _meetings_, des processions, des ligues, ils ne
+démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un compartiment de
+fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et qui, comme tout
+placage, peut être remplacé par un autre; toujours les trente ou
+quarante gentlemen d'un district, riches, influents, accrédités,
+utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du district.
+«Comme on voit le diable dans les papiers périodiques, disait
+Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.» Point du
+tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut, et d'un
+ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis marcher
+des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos cet
+écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des Lords
+dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai que
+l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se
+bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est
+bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein
+vent déclamaient contre les Lords, qui sont des _coquins_ (_rogues_).
+L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait
+un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires.
+Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de
+personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de
+l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui
+grandit, imprime des traités à bon marché, fait des _lectures_, puis
+des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un projet au
+Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire; cependant le
+projet prend du poids; la majorité de la nation pousse, elle force les
+portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir ainsi; les
+ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet, leurs
+associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je crois, il y
+eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils feront parfois
+des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà l'économie
+politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est supprimer
+le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme ailleurs le
+tempérament est toujours la grande force. La colère, le sang ne leur
+montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations méridionales; un
+long intervalle sépare toujours l'idée de l'action, et les
+raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet intervalle.
+Entrez dans un _meeting_, considérez ces gens de toute condition, ces
+dames qui viennent pour la trentième fois entendre la même
+dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton, sur
+les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter
+argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer
+leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au
+bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au
+cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une
+minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni
+s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent être
+libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des nerfs
+patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres; tâchez
+d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci ont le
+double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier avec
+sang-froid.
+
+[Note 385: Dans le langage familier, les fils disent: «My
+governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»]
+
+
+IV
+
+Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a
+pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il
+faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus
+noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En
+tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme
+Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est
+soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres
+massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs,
+sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments
+semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se
+croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites,
+en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau;
+tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de
+verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes,
+excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre
+après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus fin et plus haut
+n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de ne pas
+rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes de fer;
+Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa colonne
+et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout d'une
+perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et
+couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent
+déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?--Ils se
+piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie
+étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de
+foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque
+tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans
+une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des
+observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront
+très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les
+regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent
+illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse
+de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la
+peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais
+on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides,
+des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards.
+Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez
+des paysages passés au sang de boeuf, des arbres qui crèvent la toile,
+des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à terre, des
+Christs qui ont l'air d'être cuits et conservés dans l'huile, des
+cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des femmes nues auxquelles
+on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait de musique, ils
+importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu à grands frais
+parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits oisifs, délicats,
+point stoïciens, surtout point puritains, aisément choqués par les
+dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui emploient leurs longs
+loisirs, leurs libres rêves à arranger harmonieusement, sans autre
+objet que la jouissance, les formes, les couleurs et les sons. Je n'ai
+pas besoin de dire qu'ici la pente des esprits est toute contraire, et
+l'on voit assez pourquoi, parmi ces politiques militants, ces
+industriels laborieux, ces hommes d'action énergiques, l'art ne peut
+fournir que des fruits exotiques ou déformés.
+
+Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il
+y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et
+vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des
+chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois
+partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés
+chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en
+tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen
+capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction
+du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre
+ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les
+vrais spéculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la
+métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la
+peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie
+en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en
+fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour
+la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que
+l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est
+pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que
+se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de
+l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses
+idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires
+laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle
+plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues
+sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine
+interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier;
+défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service.
+D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les
+bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les
+vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames
+élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins
+proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion
+ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les
+jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la
+haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre,
+même au village, n'est pas un fils de paysan, mal décrassé, encore
+imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé de la
+société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge[386]. C'est
+un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne
+famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres,
+parfois une voiture, des gens, des moeurs élégantes, ordinairement
+instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être
+dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le
+guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs
+libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme
+moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands
+sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À
+proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence,
+c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors,
+sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous
+ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un
+magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord
+avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa
+doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la
+Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le
+christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans
+le pays des Esséniens et des Thérapeutes, au milieu de l'accablement
+et du désespoir universels, quand la seule délivrance semblait le
+renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des
+instincts naturels, et l'attente journalière du royaume de Dieu.
+Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en Occident, chez des
+peuples laborieux et à demi libres, au milieu du redressement et de
+l'invention universelle, quand l'homme, améliorant sa condition,
+prenait confiance en sa destinée terrestre, et épanouissait largement
+ses facultés. Rien d'étonnant si le protestantisme nouveau diffère du
+christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prêcher
+l'ascétisme, s'il autorise le bien-être au lieu de prescrire la
+mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme,
+l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facultés
+naturelles, au lieu de louer le célibat, la retraite, le dédain du
+siècle, l'extase, la captivité de l'esprit et la mutilation du coeur.
+Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reçu un nouveau sang, et
+le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes
+moteurs et comme le double coeur de la vie européenne. Car, en
+acceptant la réhabilitation du monde, il n'a point renoncé à
+l'épuration de l'homme; au contraire, c'est de ce côté qu'il a porté
+tout son effort. Il a retranché de la religion toutes les portions qui
+ne sont point cette épuration même, et l'a fortifiée en la réduisant.
+Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant
+plus puissante qu'elle est plus spéciale; on fait d'autant mieux une
+oeuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par
+la suppression des légendes et des pratiques, la pensée entière de
+l'homme a été concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale.
+C'est de cela qu'on lui parle dans les églises, en style grave et
+froid, avec une suite de raisonnements sensés et solides: comment un
+homme doit réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son
+esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intérieur
+librement consenti et fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses
+actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent
+s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort
+personnel, le redressement continu de soi-même par soi-même doivent
+asseoir lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les
+questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à
+l'expérience journalière[387], reviennent dans toutes les chaires,
+pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et
+l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de
+stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts
+les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la
+littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul
+accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint
+l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes,
+historiens, romanciers, poëtes même, ils donnent une leçon, ils
+soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils
+peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un
+caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des
+sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne
+sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant
+que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès
+du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille
+en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a
+laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a
+point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est
+le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en
+ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le
+consolateur aimable, que l'_Imitation_ poursuit dans ses rêves
+tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien
+Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur
+empreinte. Ce n'est plus un ami de coeur à qui l'on confie ses menus
+désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout
+humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou
+les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne
+voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre
+chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la
+rénovation intérieure par laquelle on devient capable de toujours bien
+faire, et une supplication semblable est par elle-même un levier
+suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que l'on sait de
+lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille
+suffit pour représenter tous les événements de la vie comme un
+acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il n'y
+a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le coeur et la
+conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans
+l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les
+vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le
+temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion
+différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion
+sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur
+l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans
+limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague
+besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès
+l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout.
+
+[Note 386: M. Bournisien, dans _Madame Bovary_, est un personnage
+très-rare en Angleterre.]
+
+[Note 387: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les
+sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.]
+
+[Note 388: _The wide, wide World_, by Elizabeth Wetherell. Voir
+les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.]
+
+
+V
+
+Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause
+intérieure et persistante, le _caractère_ de la race; l'hérédité et le
+climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête
+normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations diverses, il
+s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal propre, qui peu à
+peu a façonné ou produit la religion, la littérature et les
+institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur du
+reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend
+l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation
+présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future.
+Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les
+destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque
+impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa
+conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention
+n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les
+inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits
+de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes
+conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte
+de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre.
+L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son
+confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette
+oeuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception
+centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles dans
+l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et
+énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue.
+Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours
+croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que
+d'objet en objet elles atteignent les plus relevés, qu'elles
+commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications
+utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse;
+bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout
+l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une
+conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle
+idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la
+philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a
+sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle
+s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses
+établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions
+commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de
+la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur
+accord.
+
+Novembre 1863.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME
+
+
+LIVRE III.
+
+L'ÂGE CLASSIQUE.
+
+(Suite.)
+
+
+Chapitre V.--Swift.
+
+ I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --
+ Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
+ Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son
+ insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir
+ et sa folie. 2
+
+ II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
+ prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la
+ vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif. 17
+
+ III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature
+ entre dans la politique. -- Différence des partis en France
+ et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et
+ en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --
+ Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
+ spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner._ -- Les _Lettres du
+ Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
+ contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
+ politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
+ incisif. -- L'ironie grave. 21
+
+ IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
+ Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
+ Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa
+ poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question
+ débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --
+ Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit. 40
+
+ V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
+ Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
+ la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
+ Les _Voyages de Gulliver_. -- Son jugement sur la société,
+ le gouvernement, les conditions et les professions. --
+ Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
+ -- Construction de son caractère et de son génie. 56
+
+
+Chapitre VI.--Les Romanciers.
+
+ I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
+ diffère des autres. 84
+
+ II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
+ rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
+ anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
+ procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
+ caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
+ volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
+ méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
+ finale. 85
+
+ III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
+ siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
+ études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
+ Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
+ deux classes de romans. 98
+
+ IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
+ de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
+ minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
+ -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
+ Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Les caractères
+ despotiques et insociables en Angleterre. -- Lovelace. -- Le
+ caractère orgueilleux et militant en Angleterre. --
+ Clarisse. -- Son énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa
+ pédanterie, ses scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ --
+ Inconvénients des héros automates et édifiants. --
+ Richardson, sermonnaire. -- Ses longueurs, sa pruderie, son
+ emphase. 102
+
+ V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
+ _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
+ Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
+ _Amélia._ -- Lacunes de sa conception. 124
+
+ VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
+ -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
+ la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
+ -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._ 139
+
+ VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
+ -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
+ sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
+ maladies et les dégénérescences de la nature humaine. 144
+
+ VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
+ vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
+ protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
+ L'ecclésiastique anglais. -- Samuel Johnson. -- Son
+ autorité. -- Sa personne. -- Ses façons. -- Sa vie. -- Ses
+ doctrines. -- Son jugement sur Voltaire et Rousseau. -- Son
+ style. -- Ses oeuvres. -- Hogarth. -- Sa peinture morale et
+ réaliste. -- Contraste du tempérament anglais et de la
+ morale anglaise. -- Comment la morale a discipliné le
+ tempérament. 151
+
+
+Chapitre VII.--Les Poëtes.
+
+ I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
+ caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. --
+ Comment il a son centre dans Pope. 173
+
+ II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts.
+ -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
+ personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. --
+ Médiocrité de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de
+ sa vanité et de son talent. -- Sa fortune indépendante et
+ son travail assidu. 176
+
+ III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent
+ les passions dans la poésie artificielle. -- _La Boucle de
+ cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en
+ France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
+ pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et
+ banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
+ salon sont inconciliables. 185
+
+ IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
+ poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre
+ finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
+ Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
+ -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment
+ elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et
+ perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
+ Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
+ -- En quoi le goût a changé depuis un siècle. 199
+
+ V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
+ classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
+ impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
+ campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson. 213
+
+ VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
+ sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus précoce
+ en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- Richardson. --
+ Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, Beattie,
+ Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la forme
+ classique. -- Empire de la période. -- Johnson. -- L'école
+ historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur talent et
+ leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne. 225
+
+
+LIVRE IV.
+
+L'ÂGE MODERNE.
+
+
+Chapitre I.--Les idées et les oeuvres.
+
+ I. Changements dans la société. -- Avénement de la
+ démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
+ parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
+ idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
+ l'au-delà. 233
+
+ II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
+ jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
+ -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
+ jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
+ Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
+ -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
+ Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
+ -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
+ de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
+ Ses excès. -- Sa mort. 243
+
+ III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
+ Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
+ -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
+ -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
+ -- Idée moderne du style. 272
+
+ IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
+ tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
+ -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
+ Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
+ réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
+ Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
+ goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
+ -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
+ de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
+ Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
+ dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
+ Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
+ est bourgeois et anglais. 285
+
+ V. La philosophie entre dans la littérature. --
+ Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
+ Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
+ la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
+ compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
+ Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
+ cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
+ Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
+ personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
+ générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
+ graduelle des idées continentales. 309
+
+
+Chapitre II.--Lord Byron.
+
+ I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --
+ Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère
+ militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards
+ and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
+ -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --
+ Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
+ et ses violences. 344
+
+ II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon
+ d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût
+ classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._
+ -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style. 351
+
+ III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses
+ effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. --
+ Sincérité des sentiments. -- Peinture des émotions tristes
+ et extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --
+ _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de
+ Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
+ conception avec celle de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
+ Ténèbres._ 362
+
+ IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
+ Faust de Goëthe. -- Conception de la légende et de la vie
+ dans _Goëthe_. -- Caractère symbolique et philosophique de
+ son épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi
+ Byron lui est supérieur. -- Conception du caractère et de
+ l'action dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme.
+ -- Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la
+ personne. 378
+
+ V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
+ des moeurs. -- Comment et selon quelles lois varient les
+ conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --
+ _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
+ style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur
+ sensibles. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant
+ britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
+ Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --
+ _Le Naufrage._ -- _La Prise d'Ismaïl._ -- Naturel et variété
+ de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son
+ théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort. 395
+
+ VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du
+ siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
+ -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --
+ Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
+ nature. 419
+
+
+Conclusion.--Le passé et le présent.
+
+ I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi
+ la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. --
+ Comment elle a infléchi le caractère et établi la
+ constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté
+ l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le
+ modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé
+ la culture classique et dévié l'esprit national. -- La
+ Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique
+ et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment
+ les idées européennes élargissent le moule national. 424
+
+ II. Le présent. -- Concordance de l'observation et de
+ l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
+ L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
+ -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La
+ philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
+ la civilisation présente, et élaborent la civilisation
+ future. 433
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+740 -- PARIS. IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
+
+7, rue des Canettes, 7.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
+(Volume 4 de 5), by Hippolyte Taine
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41112 ***
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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise (Volume
-4 de 5), by Hippolyte Taine
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-
-Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
-
-Author: Hippolyte Taine
-
-Release Date: October 19, 2012 [EBook #41112]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
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-Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE
-
-
-TOME QUATRIÈME
-
-
-
-
-740--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
-
-7, rue des Canettes, 7
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE
-
-
-PAR H. TAINE
-
-
-TOME QUATRIÈME
-
-
-
-
-QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
-
-
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
- 1878
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE.
-
-
-
-
-LIVRE III.
-
-L'ÂGE CLASSIQUE.
-
-(SUITE.)
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-Swift.
-
-
- I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --
- Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
- Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son
- insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir
- et sa folie.
-
- II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
- prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la
- vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif.
-
- III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature
- entre dans la politique. -- Différence des partis en France
- et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et
- en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --
- Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
- spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner_. -- Les _Lettres du
- Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
- contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
- politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
- incisif. -- L'ironie grave.
-
- IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
- Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
- Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa
- poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question
- débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --
- Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit.
-
- V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
- Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
- la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
- _Les Voyages de Gulliver._ -- Son jugement sur la société,
- le gouvernement, les conditions et les professions. --
- Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
- -- Construction de son caractère et de son génie.
-
-
-En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les
-professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un
-singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux
-bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la
-charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se
-présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain
-son _tutor_ lui apportait les in-folio les plus respectables:
-Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois
-pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le
-_proctor_ fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui
-demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il
-répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de
-sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine,
-_speciali gratia_, dit le registre, et les professeurs s'en allèrent,
-sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau débile de
-Jonathan Swift.
-
-
-I
-
-Ce furent là sa première humiliation et sa première révolte. Toute sa
-vie fut semblable à ce moment, comblée et ravagée de douleurs et de
-haines. À quel excès elles montèrent, son portrait et son histoire
-peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outré et terrible, et fit
-plier sous son arrogance la superbe des tout-puissants ministres et
-des premiers seigneurs. Simple journaliste, ayant pour tout bien un
-petit bénéfice d'Irlande, il traita avec eux d'égal à égal. M. Harley,
-le premier ministre, lui ayant envoyé un billet de banque pour ses
-premiers articles, il se trouva offensé d'être pris pour un homme
-payé, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et écrivit sur
-son journal: «J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley[1].» Un autre
-jour, ayant trouvé que Saint-John, le secrétaire d'État, lui faisait
-froide mine, il l'en tança rudement. «Je l'avertis que je ne voulais
-pas être traité comme un écolier, que tous les grands ministres qui
-m'honoraient de leur familiarité devaient, s'ils entendaient ou
-voyaient quelque chose à mon désavantage, me le faire savoir en termes
-clairs, et ne point me donner la peine de le deviner par le
-changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manières; que
-c'était là une chose que je supporterais à peine d'une tête couronnée,
-mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valût ce prix;
-que j'avais l'intention de faire la même déclaration à milord garde
-des sceaux et à M. Harley, pour qu'ils me traitassent en
-conséquence[2].» Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait
-passé plusieurs nuits à travailler, une nuit à boire, et que sa
-fatigue avait pu paraître de la mauvaise humeur. Dans le salon de
-réception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forçait
-les lords à venir le saluer et lui parler. «M. le secrétaire d'État me
-dit que le duc de Buckingham désirait faire ma connaissance; je
-répondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez
-d'avances. Le duc de Shrewsbury dit alors qu'il croyait que le duc
-n'avait pas l'habitude de faire des avances. Je dis que je n'y
-pouvais rien, car j'attendais toujours des avances en proportion de
-la qualité des gens, et plus de la part d'un duc que de la part d'un
-autre homme[3].» Il triomphait dans son arrogance, et disait avec une
-joie contenue et pleine de vengeance: «On passe là une demi-heure
-assez agréable[4].» Il allait jusqu'à la brutalité et la tyrannie; il
-écrivait à la duchesse de Queensbury: «Je suis bien aise que vous
-sachiez votre devoir; car c'est une règle connue et établie depuis
-plus de vingt ans en Angleterre, que les premières avances m'ont
-constamment été faites par toutes les dames qui aspiraient à me
-connaître, et plus grande était leur qualité, plus grandes étaient
-leurs avances[5].» Le glorieux général Webb, avec sa béquille et sa
-canne, montait en boitant ses deux étages pour le féliciter et
-l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure après, se désengageait,
-aimant mieux dîner ailleurs. Il semblait se regarder comme un être
-d'espèce supérieure, dispensé des égards, ayant droit aux hommages, ne
-tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occupé à
-protéger et à détruire, distribuant les faveurs, les blessures et les
-pardons. Addison, puis lady Giffard, une amie de vingt ans, lui ayant
-manqué, il refusa de les reprendre en grâce, s'ils ne lui demandaient
-pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'étant trouvé blessé
-d'un mot dans l'_Examiner_, «je fus hautement irrité, dit Swift, qu'il
-se fût plaint de moi avant de m'avoir parlé. Je ne lui dirai plus une
-parole avant qu'il ne m'ait demandé pardon[6].» Il traita l'art comme
-les hommes, écrivant d'un trait, dédaignant «la dégoûtante besogne de
-se relire,» ne signant aucun de ses livres, laissant chaque écrit
-faire son chemin seul, sans le secours des autres, sans le patronage
-de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'âme d'un
-dictateur, altérée de pouvoir, et ouvertement, disant «que tous ses
-efforts pour se distinguer venaient du désir d'être traité comme un
-lord[7].»--«Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La
-renommée d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu ou
-d'un carrosse à six bêtes.» Mais ce pouvoir et ce rang, il se les
-croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. «Je ne solliciterai
-jamais pour moi-même, quoique je le fasse souvent pour les autres.» Il
-voulait l'empire, et agissait comme s'il l'avait eu. La haine et le
-malheur trouvent leur sol natal dans ces esprits despotiques. Ils
-vivent en rois tombés, toujours insultants et blessés, ayant toutes
-les misères de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de
-l'orgueil, incapables de goûter ni la société ni la solitude, trop
-ambitieux pour se contenter du silence, trop hautains pour se servir
-du monde, nés pour la rébellion et la défaite, destinés par leur
-passion et leur impuissance au désespoir et au talent.
-
-La sensibilité ici exaspérait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme
-du visage et du style bouillonnaient des passions furieuses. Il y
-avait en lui une tempête incessante de colères et de désirs. «Une
-personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'à
-regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit était
-comme un démon conjuré, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de
-l'emploi[8].» Le ressentiment s'enfonçait en lui plus avant et plus
-brûlant que dans les autres hommes. Il faut écouter le profond soupir
-de joie haineuse avec lequel il contemple ses ennemis sous ses pieds.
-«Tous les whigs étaient ravis de me voir; ils se noient et voudraient
-s'accrocher à moi comme à une branche; leurs grands me faisaient tous
-gauchement des apologies. Cela est bon de voir la lamentable
-confession qu'ils font de leur sottise[9].» Et un peu après: «Qu'ils
-crèvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de partir d'ici,
-je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagné vingt ennemis
-pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance.» Il est assouvi et
-comblé; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie plus de rien.
-
-Cette fougue l'emportait à travers toutes les témérités et toutes les
-violences. Ses _Lettres du Drapier_ avaient soulevé l'Irlande contre
-le gouvernement, et le gouvernement venait d'afficher une proclamation
-promettant récompense à qui dénoncerait le _drapier_. Swift entre
-brusquement dans la grande salle de réception, écarte les groupes,
-arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflammé, et d'une voix
-tonnante: «Très-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que
-votre proclamation d'hier contre un pauvre boutiquier dont tout le
-crime est d'avoir voulu sauver ce pays[10].» Et il déborda en
-invectives au milieu du silence et de la stupeur. Le lord, homme
-d'esprit, lui répondit doucement. Devant ce torrent, on se détournait.
-Ce coeur bouleversé et dévoré ne comprenait rien au calme de ses amis;
-il leur demandait «si les corruptions et les scélératesses des hommes
-au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne séchaient pas leur
-sang.» La résignation le révoltait. Ses actions, brusques, bizarres,
-partaient du milieu de son silence comme des éclairs. Il était étrange
-et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses affaires privées,
-avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut en démence.
-Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours à leur café un
-ecclésiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table,
-marchait à grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant
-rien regardé et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelèrent le _curé
-fou_. Un soir ce curé aperçoit un gentilhomme nouveau débarqué, va
-droit à lui, et, sans saluer, lui demande: «Dites-moi, monsieur, vous
-rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde?» L'autre, étonné,
-répond, après quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils
-jours. «C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps
-qui n'ait été trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais,
-avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu'à la fin de l'an
-tout soit très-bien.» Sur ce sarcasme, il tourne les talons et sort:
-c'était Swift.--Un autre jour, chez le comte de Burlington, en
-quittant la table, il dit à la maîtresse de la maison: «Lady
-Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air.» La dame
-irritée refuse. «Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame,
-je suppose que vous me prenez pour un de vos curés de carrefour.
-Chantez quand je vous le commande.» Le comte s'étant mis à rire, la
-dame pleura et se retira. Quand Swift la revit, il lui dit pour
-première parole: «Dites-moi, madame, êtes-vous aussi fière et d'aussi
-mauvais caractère aujourd'hui que la dernière fois?» Les gens
-s'étonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et
-des cris, les explosions de longues méditations impérieuses ou amères:
-ce sont les soubresauts d'une âme indomptée qui frémit, se cabre,
-brise les barrières, se blesse, écrase ou froisse ceux qu'elle
-rencontre ou qui veulent l'arrêter. Il a fini par la folie; il la
-sentait venir, il l'a décrite horriblement; il en a goûté par avance
-la nausée et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses
-yeux terribles et hagards. Voilà le puissant et douloureux génie que
-la nature livrait en proie à la société et à la vie; la société et la
-vie lui ont versé tous leurs poisons.
-
-Il a subi la pauvreté et le mépris dès l'âge où l'esprit s'ouvre, à
-l'âge où le coeur est fier[11], à peine soutenu par les maigres
-aumônes de sa famille, sombre et sans espérance, sentant sa force et
-les dangers de sa force[12]. À vingt et un ans, secrétaire chez sir
-William Temple, il eut par an vingt livres sterling de gages, mangea à
-la table des premiers domestiques, écrivit des odes pindariques en
-l'honneur de son maître, emboursa dix ans durant les humiliations de
-la servitude et la familiarité de la valetaille, obligé d'aduler un
-courtisan goutteux et flatté, de subir milady sa soeur, agité
-d'angoisses «dès qu'il voyait un peu de froideur[13]» dans les yeux de
-sir William, leurré d'espérances vaines, contraint après un essai
-d'indépendance de reprendre la livrée qui l'étouffait. «Pauvres hères,
-cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop heureux
-d'attraper les restes et le rebut de la table[14]!»--«C'est pourquoi,
-quand vous trouvez que les années viennent sans espérance d'une place,
-je vous conseille d'aller sur la grande route, seul poste d'honneur
-qui vous soit laissé; vous y rencontrerez beaucoup de vos vieux
-camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne.» Suivent des avis
-sur la conduite qu'ils devront tenir lorsqu'on les mènera à la
-potence. Voilà ses instructions aux domestiques; il racontait ainsi ce
-qu'il avait souffert. À trente et un ans, espérant une place du roi
-Guillaume III, il édita les oeuvres de son patron, les dédia au
-souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au poste de
-secrétaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la famille,
-avec tous les dégoûts dont ce rôle de valet ecclésiastique rassasiait
-alors un homme de coeur. «J'honore la soutane, dit la servante
-Harris[15], je veux être femme d'un curé. Que Vos Excellences me
-donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain[16]!» Les
-excellences, lui ayant promis le doyenné de Derry; le donnèrent à un
-autre. Rejeté vers la politique, il écrivit un pamphlet whig, _les
-Dissensions d'Athènes et de Rome_, reçut de lord Halifax et des chefs
-du parti vingt belles promesses, et fut planté là. Vingt ans
-d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relâche, le tumulte
-intérieur de tant d'espérances nourries, puis écrasées, des rêves
-violents et magnifiques subitement flétris par la contrainte d'un
-métier machinal, l'habitude de souffrir et de haïr, la nécessité de
-cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supériorité
-blessante, l'isolement du génie et de l'orgueil, l'aigreur de la
-colère amassée et du dédain engorgé, voilà les aiguillons qui l'ont
-lancé comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans vinrent
-l'irriter encore, avec les noms de _renégat_, de _traître_ et
-_d'athée_. Il les écrasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva
-du poignant plaisir de la victoire. Si jamais âme fut rassasiée de la
-joie de déchirer, d'outrager et de détruire, ce fut celle-là. Le
-débordement du mépris, l'ironie implacable, la logique accablante, le
-cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel où il
-va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie à loisir, avec
-acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pénétré
-et qui ont éclaté hors de lui, avec tant d'âpreté qu'il se barra
-lui-même sa carrière[17], et que de tant de hautes places vers
-lesquelles il étendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen
-dans la misérable Irlande. L'avénement de George Ier l'y exila;
-l'avénement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y
-débattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministère
-vainqueur, puis contre l'humanité tout entière, par des pamphlets
-sanglants, par des satires désespérées; il y savoura encore une fois
-le plaisir de combattre et de blesser[18]; il y souffrit jusqu'au
-bout, assombri par le progrès de l'âge, par le spectacle de
-l'oppression et de la misère, par le sentiment de son impuissance,
-furieux «de vivre parmi des esclaves,» enchaîné et vaincu. «Chaque
-année, dit-il, ou plutôt chaque mois je me sens plus entraîné à la
-haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle descend
-jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple esclave
-parmi lequel je vis[19].» Ce cri est l'abrégé de sa vie publique; ces
-sentiments sont les matériaux que la vie publique a fournis à son
-talent.
-
-Il les retrouvait dans la vie privée, plus violents et plus intimes.
-Il avait élevé et aimé purement une jeune fille charmante, instruite,
-honnête, Esther Johnson, qui dès l'enfance l'avait chéri et vénéré
-uniquement. Elle habitait avec lui, il avait fait d'elle sa
-confidente. De Londres, pendant ses combats politiques, il lui
-envoyait le journal complet de ses moindres actions; il écrivait pour
-elle deux fois par jour, avec une familiarité, un abandon extrêmes,
-avec tous les badinages, toutes les vivacités, tous les noms mignons
-et caressants de l'épanchement le plus tendre. Cependant une autre
-jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait à lui, lui
-déclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en
-Irlande, tantôt jalouse, tantôt soumise, mais si passionnée, si
-malheureuse, que ses lettres auraient brisé le coeur le plus dur. «Si
-vous continuez à me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas à
-vous gêner longtemps.... Je crois que j'aurais supporté plus
-volontiers la torture que ces mortelles, mortelles paroles que vous
-m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intérêt pour
-moi pour que cette plainte pût toucher votre pitié[20]!» Elle languit
-et mourut. Esther Johnson, qui si longtemps avait eu tout le coeur de
-Swift, souffrait encore davantage. Tout était changé dans la maison de
-Swift. «À mon arrivée, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin, et
-tout le temps qu'on mit à m'installer, je fus horriblement triste.»
-Des larmes, la défiance, le ressentiment, un silence glacé, voilà ce
-qu'il trouvait à la place de la familiarité et des tendresses. Il
-l'épousa par devoir, mais en secret, et à la condition qu'elle ne
-serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dépérit; Swift
-s'en allait le plus souvent qu'il pouvait en Angleterre. Sa maison lui
-était un enfer; on soupçonne qu'une infirmité physique s'était mêlée à
-ses amours et à son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant
-trouvé qui causait avec l'archevêque King, vit l'archevêque en larmes,
-et Swift qui s'enfuyait le visage bouleversé. «Vous venez de voir, dit
-le prélat, _le plus malheureux homme de la terre_; mais sur la cause
-de son malheur, vous ne devez jamais faire une question.» Esther
-Johnson mourut; quelles furent les angoisses de Swift, de quels
-spectres il fut poursuivi, dans quelles horreurs le souvenir de deux
-femmes minées lentement et tuées par sa faute le plongea et
-l'enchaîna, rien que sa fin peut le dire. «Il est temps pour moi d'en
-finir avec le monde...; mais je mourrai ici dans la rage comme un rat
-empoisonné dans son trou[21]...» L'excès du travail et des émotions
-l'avait rendu malade dès sa jeunesse: il avait des vertiges; il
-n'entendait plus. Il sentait depuis longtemps que sa raison
-l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrêter devant un orme
-découronné, le contempler longtemps, et dire: «Je serai comme cet
-arbre, je mourrai d'abord par la tête[22].» Sa mémoire le quittait, il
-recevait les attentions des autres avec dégoût, parfois avec fureur.
-Il vivait seul, morne, ne pouvant plus lire. On dit qu'il passa une
-année sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine,
-marchant dix heures par jour, maniaque, puis idiot. Une tumeur lui
-vint sur l'oeil, telle qu'il resta un mois sans dormir, et qu'il
-fallut cinq personnes pour l'empêcher de s'arracher l'oeil avec les
-ongles. Un de ses derniers mots fut: «Je suis fou.» Son testament
-ouvert, on trouva qu'il léguait toute sa fortune pour bâtir un hôpital
-de fous.
-
-[Note 1: I have taken M. Harley into favour again.]
-
-[Note 2: I will not see him (M. Harley) till he makes amends.... I
-was deaf to all entreaties, and have desired Lewis to go to him, and
-let him know that I expected further satisfaction. If we let these
-great ministers pretend too much, there will be no governing them....
-
-One thing I warned him of, never to appear cold to me, for I would not
-be treated like a school-boy; that I expected every great minister who
-honoured me with his acquaintance, if he heard or saw anything to my
-disadvantage, would let me know in plain words, and not put me in pain
-to guess by the change or coldness of his countenance or behaviour;
-for it was what I would hardly bear from a crowned head; and I thought
-no subject's favour was worth it; and that I designed to let my lord
-Keeper and M. Harley know the same thing, that they might use me
-accordingly.]
-
-[Note 3: Mr secretary told me the duke of Buckingham had been
-talking much to him about me, and desired my acquaintance. I answered
-it could not be, for he had not made sufficient advances. Then the
-duke of Shrewsbury said he thought the duke was not used to make
-advances. I said I could not help that. For I always expected advances
-in proportion to men's quality, and more from a duke than from any
-other man.
-
-I saw lord Halifax at court, and we joined and talked, and the duchess
-of Shrewsbury came up and reproached me for not dining with her. I
-said that was not so soon done, for I expected more advances from
-ladies, especially duchesses. She promised to comply.... Lady
-Oglethorp brought me and the duchess of Hamilton together to day in
-the drawing-room, and I have given her some encouragement, but not
-much. (_Journal_, 19 mai et 7 octobre.)]
-
-[Note 4: I generally am acquainted with about thirty in the
-drawing-room, and am so proud that I make all the lords come up to me.
-One passes half an hour pleasant enough.]
-
-[Note 5: I am glad you know your duty; for it has been a known and
-established rule above twenty years, that the first advances have been
-constantly made me by ladies who aspired to my acquaintance, and the
-greater their quality, the greater were their advances.]
-
-[Note 6: This I resented highly that he should complain of me
-before he spoke to me. I sent him a peppering letter, and would not
-summon him by a note as I did the rest. Nor ever will have any thing
-to say to him till he begs my pardon.]
-
-[Note 7: Lettre à Bolingbroke.]
-
-[Note 8: A person of great honour in Ireland (who was pleased to
-stoop so low as to look into my mind) used to tell me that my mind was
-like a conjured spirit, that would do mischief, if I would not give it
-employment.]
-
-[Note 9: All the whigs were ravished to see me, and would have
-laid hold on me as a twig, to save them from sinking; and the great
-men were all making me their clumsy apologies. It is good to see what
-a lamentable confession the whigs all make of my ill usage.]
-
-[Note 10: So, my lord lieutenant, this is a glorious exploit that
-you performed yesterday, in issuing a proclamation against a poor
-shopkeeper, whose only crime is an honest endeavour to save his
-country from ruin.]
-
-[Note 11: Il avait esquissé dès cette époque _le Conte du
-Tonneau_.]
-
-[Note 12: Il dit à la muse:
-
- Wert thou right woman, thou should'st scorn to look
- On an abandon'd wretch by hopes forsook,
- Forsook by hopes, ill fortune's last relief,
- Assign'd for life to unremitting grief,
- To thee I owe that fatal bend of mind
- Still to unhappy restless thoughts inclined;
- To thee what oft I vainly strive to hide,
- That scorn of fools, by fools mistook for pride.]
-
-[Note 13: Don't you remember how I used to be in pain when sir
-William Temple would look cold and out of humour for three or four
-days, and I used to suspect a hundred reasons? I have plucked up my
-spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.]
-
-[Note 14:
-
- Poor we! cadets of Heaven, not worth her care,
- Take up at best with lumber and the leavings of a fare.]
-
-[Note 15: _Mistress Harris's petition._]
-
-[Note 16:
-
- You know I honour the cloth; I design to be a parson's wife....
- And over and above, that I may have your Excellencies' letter
- With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.]
-
-[Note 17: Par _le Conte du Tonneau_ auprès du clergé, et par _la
-Prophétie de Windsor_ auprès de la reine.]
-
-[Note 18: _Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie,
-Proposition modeste_, divers pamphlets sur l'Irlande.]
-
-[Note 19: I find myself disposed every year or rather every month
-to be more angry and revengeful; and my rage is so ignoble that it
-descends even to resent the folly and baseness of the enslaved people
-among whom I live.]
-
-[Note 20: If you continue to treat me as you do, you will not be
-made uneasy by me long.... I am sure I could have born the rack much
-better than those killing, killing words of yours.... O, that you may
-have but so much regard for me left, that this complaint may touch
-your soul with pity!]
-
-[Note 21: It is time for me to have done with the world.... And so
-I would,... and not die here in a rage, like a poisoned rat in a
-hole.]
-
-[Note 22: I shall be like that tree. I shall die at the top.]
-
-
-II
-
-Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les _Voyages de
-Gulliver_ et le _Conte du Tonneau_.
-
-Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi
-anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un
-chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni
-vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni
-divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter,
-de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée
-d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des
-comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même
-les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec
-un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier
-sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou
-assomme les bavards qui en disputent autour de lui.
-
-Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit
-familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le
-décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination
-aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque
-événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances
-sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les
-voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les
-prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par
-l'inquisition de Portugal. Le récit de son _M. du Baudrier_ paraîtra
-une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air
-d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il
-importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et
-d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus
-malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur
-fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et
-maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les
-décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté
-fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur
-supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il
-présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits
-grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de
-la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion
-et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous
-verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et
-chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins
-moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient
-comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des
-phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise
-de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit
-ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le
-surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a
-gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur
-sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en
-carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle
-partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et
-belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit
-l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses actions
-plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements
-vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de
-pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les
-ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans
-l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant
-parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y
-rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en
-avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui,
-la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait
-la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse,
-vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.
-
-C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la
-médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage
-du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des
-philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à
-voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en
-regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se
-donnent, si vous vous laissez duper par la belle apparence qu'elles ne
-manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres l'habit
-doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder les
-souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri par
-les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous n'apercevrez
-jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les ont pris. Vous
-leur porterez pieusement votre argent et vos services; la coutume,
-vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine d'oie, qu'une
-oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous tolérerez et
-même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature, vous vous
-occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous intéresserez
-aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la compréhension du
-philosophe; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou
-vous les trouverez nécessaires en calculant leur liaison; vous
-cesserez de vous indigner contre des puissances qui produisent de
-beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter contre des
-contre-coups que la géométrie des causes avait prédits; vous admirerez
-le monde comme un drame grandiose ou comme un développement
-invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou par la logique
-du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la religion les
-hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux instincts que
-la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État les bienfaits
-infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations sociables que
-nulle méchanceté ne déracine. Vous distinguerez dans la science les
-doctrines solides que la discussion n'ébranle plus, les larges idées
-que le choc des systèmes purifie et déploie, les promesses magnifiques
-que les progrès présents ouvrent à l'ambition de l'avenir. On peut de
-la sorte échapper à la haine par la nullité de la perspective ou par
-la grandeur de la perspective, par l'impuissance de découvrir les
-contrastes ou par la puissance de découvrir l'accord des contrastes.
-Élevé au-dessus de l'une, abaissé au-dessous de l'autre, voyant le mal
-et le désordre, ignorant le bien et l'harmonie, exclu de l'amour et du
-calme, livré à l'indignation et à l'amertume, Swift ne rencontre ni
-une cause qu'il puisse chérir, ni une doctrine qu'il puisse
-établir[23]; il emploie toute la force de l'esprit le mieux armé et du
-caractère le mieux trempé à décrier et à détruire: toutes ses oeuvres
-sont des pamphlets.
-
-
-III
-
-C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en
-Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La
-littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint
-l'une, il faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit des
-affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains.
-
-En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les
-jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des
-chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent
-et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se
-prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des
-rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se
-défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien,
-et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux
-partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun
-voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner
-sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une
-heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes,
-si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir
-justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis,
-celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au
-contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et
-vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne
-prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États
-secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient
-légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise
-ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes,
-contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à empiéter
-les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les autres.
-La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une
-occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une
-discussion.
-
-C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous
-paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit
-littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle
-faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités
-universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse
-toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est
-qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore
-qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des
-divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure
-raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit
-puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme
-les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les
-temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art
-de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle,
-qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans
-les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs
-fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes
-de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son
-discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui
-conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est par là que la
-prose antique et la prose française sont éloquentes, et que des
-dissertations de politique ou des controverses de religion sont
-restées des modèles d'art.
-
-Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut
-atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne
-s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne
-parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour
-lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas
-pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle
-l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui
-est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux:
-gros _squires_ bouffis par le porto et le boeuf, accoutumés à la fin
-du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes
-fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des
-commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine
-ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront
-pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un
-principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées
-qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces
-faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi
-parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de
-style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des
-sentences dont les contemporains sentaient intérieurement la justesse
-et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne faisaient
-que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient
-obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'_Examiner_, qui
-changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du _Drapier_,
-qui fit reculer un gouvernement.
-
-La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais
-avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille
-livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre,
-vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges
-compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant
-qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant
-son langage, et triompha du bon sens et de l'État[24]. «Frères, amis,
-compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est,
-après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus
-grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre
-habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est
-pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme
-chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille
-avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour
-que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à
-l'imprimeur de la vendre au plus bas prix[25].» Vous voyez naître du
-premier coup d'oeil l'inquiétude populaire; c'est ce style qui touche
-les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces détails,
-pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un drapier, et ils
-n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift continue et diffame
-Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne valent pas le huitième de
-leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y a pas besoin de preuves
-pour convaincre le peuple; il suffit de répéter plusieurs fois la même
-injure, d'abonder en exemples sensibles, de frapper ses yeux et ses
-oreilles. Une fois l'imagination prise, il ira criant, se persuadant
-par ses propres cris, intraitable. «Votre paragraphe, dit Swift à ses
-adversaires, rapporte encore ceci, que sir Isaac Newton a rendu compte
-d'un essai fait à la Tour sur le métal de Wood, par quoi il paraissait
-que Wood a rempli à tous égards son traité. Son traité? Avec qui?
-Est-ce avec le Parlement ou avec le peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne
-sont pas eux qui seront les acheteurs? Mais ils le détestent,
-l'abhorrent, comme corrompu, frauduleux; ils la rejettent, sa boue et
-sa drogue[26].» Et un peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne
-fabriquer que quarante mille livres de sa monnaie, à moins _que les
-exigences du commerce n'en demandent davantage_, quoique sa patente
-lui donne pouvoir pour en fabriquer une bien plus grande quantité;--à
-quoi, si je devais répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et
-sa bande de fondeurs et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce
-qu'il n'y ait plus dans le royaume une vieille bouilloire de reste,
-qu'ils en battent avec du vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue
-de la rue, et appellent leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée
-ou liard, nous n'avons pas à nous inquiéter de savoir comment lui et
-sa troupe de complices jugent à propos de s'employer; mais j'espère et
-j'ai confiance que tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien
-déterminés à ne point avoir affaire avec lui ni avec sa
-marchandise[27].» Swift s'emporte, ne répond pas. En effet, c'est la
-meilleure manière de répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut
-mettre en mouvement leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers
-et les fermiers retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings,
-et les bonnes raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie
-qu'ils ont de l'assommer.
-
-Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable
-une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie.
-Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une
-douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les
-approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà
-fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un
-_gentleman_ envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon
-d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon
-lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce
-entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais
-acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul
-mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût
-faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de
-les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me
-rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux,
-je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté l'histoire
-d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un
-morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme échantillon pour
-encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les
-vérifications de M. Wood[28].» Un gros rire éclatait; les bouchers,
-les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur enseignait un
-expédient pratique, proportionné à leur intelligence et à leur état.
-«Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la taverne, offrira
-cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable à quatre,
-menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou prendra les
-marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse. Dans ce cas
-et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le débitant de
-viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à faire que de
-demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en
-monnaie de Wood,--par exemple vingt pence de cette monnaie pour un
-quart d'ale,--et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais
-lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29].» La clameur
-publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et
-paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements
-de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants
-ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet.
-
-Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la
-fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de
-Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de
-supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion
-et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené
-tous les coups. Il faut lire son _Esprit public des Whigs_ contre
-Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain
-que personne n'a égalés. Swift avance régulièrement, ne laissant
-aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de tous ses
-coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le pauvre
-Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les
-géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat est sans
-pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le
-malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait maladroitement
-des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient
-perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se
-hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un
-souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il
-a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif
-que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de
-géographie dans le cabinet d'un _gentleman_, quelques-unes en travers,
-d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].»
-
-Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son _court
-portrait de lord Wharton_. Avec les formules de politesse officielle,
-il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et
-d'une telle hauteur.
-
- J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa
- Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est
- indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux
- reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la
- honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de
- l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui
- aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux.
- Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire
- le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un
- renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce
- d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux
- eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je
- n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour,
- chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de
- recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est
- probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une
- circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement
- éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde,
- me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends
- donc ce travail de meilleur coeur, étant sûr de ne point le
- mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa
- réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient
- à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu
- atteindre.--Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant
- d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a
- depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la
- vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou
- sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux
- vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se
- promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie
- des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un
- étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même
- style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le
- royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans
- conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que
- tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins
- par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces mensonges
- étant quelquefois découverts en une heure, souvent en un
- jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement qu'il
- vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné, dit aux
- assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va
- assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et
- profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la
- chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion,
- athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour
- concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa
- règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant
- d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et
- de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une
- promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à
- une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait
- en ce moment, qui était de lui procurer une pension.
- Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue,
- nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue
- entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra
- le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre.
- En voilà assez pour le portrait de Son Excellence[31].
-
-Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la vérité,
-je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est
-que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût informé
-aussitôt que possible des mérites de Son Excellence. Telles qu'elles
-sont, elles pourront servir de matériaux à toute personne qui aura
-l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son Excellence.» Dans tout
-ce morceau, la voix de Swift est restée calme; pas un muscle de son
-visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de l'oeil, ni geste; il
-parle en statue; mais sa colère croît par la contrainte et brûle
-d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat.
-
-C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme
-de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie
-se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier
-pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour
-confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se
-livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi
-concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne
-vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent
-toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il
-multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure,
-ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift,
-impassible en apparence, mais les muscles contractés, le coeur brûlant
-de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme
-celui-ci[32]:
-
- Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner
- contre l'abolition du christianisme dans un moment où tous
- les partis sont déterminés et unanimes sur ce point.
- Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité
- de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis
- être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je
- serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me
- poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans
- l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit
- extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper
- chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être
- sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et
- paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la
- réserve possible et avec une extrême déférence pour cette
- grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.--Du
- reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible
- pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les
- temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la
- croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un
- projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié
- de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de
- bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre
- objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre
- ayant été depuis quelque temps mis de côté par le
- consentement général comme tout à fait incompatible avec nos
- projets actuels de richesse et de pouvoir[33].
-
-Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du
-titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple:
-
- On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus
- de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de
- milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins
- deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de
- plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des
- principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui
- pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour[34].
- On représente encore comme un grand avantage pour le public
- que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de
- l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour
- toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés
- de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience,
- honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à
- troubler la paix de l'esprit humain[35].
-
-Puis il conclut en doublant l'insulte:
-
- Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre
- le christianisme et les principaux avantages qu'on espère
- obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de
- déférence et de soumission pour de plus sages jugements,
- mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de
- la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont
- peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens
- très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir
- doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de
- prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et
- offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages
- réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle
- félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous
- la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et
- accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise
- humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs
- pareils,--particulièrement quand tout cela peut être fait
- sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et
- pour pousser un autre argument de nature semblable: si le
- christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les
- puissants raisonneurs, les hommes de profonde science,
- sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous
- égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles
- merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si
- nous perdions celles des hommes dont le génie, par une
- pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries
- et en invectives contre la religion, et qui seraient
- incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre
- sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de
- l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus
- grande, peut-être la seule source qui lui reste[36]!--Mais
- voici la plus forte des raisons; celle-là est tout à fait
- invincible. Il est à craindre que, six mois après l'acte du
- Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les fonds de la
- banque et des Indes-Orientales ne tombent au moins de 1 pour
- 100. Et puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de
- notre âge n'a jugé à propos d'aventurer pour le salut du
- christianisme, il n'y a nulle raison de s'exposer à une si
- grande perte pour le seul plaisir de le détruire[37].
-
-Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un
-coup d'oeil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions
-des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de
-la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il
-est pamphlétaire comme Annibal fut _condottiere_.
-
-[Note 23: «L'absence de foi est un inconvénient qu'il faut cacher
-quand on ne peut le vaincre.--Je me regarde, en qualité de prêtre,
-comme chargé par la Providence de défendre un poste qu'elle m'a
-confié, et de faire déserter autant d'ennemis qu'il est possible.»
-(_Pensées sur la religion._)]
-
-[Note 24: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il fût alors de
-mauvaise foi. On pouvait croire à une escroquerie ministérielle, et
-Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me paraît honnête homme.]
-
-[Note 25: Brethren, friends, countrymen, and fellow-subjects, what
-I intend now to say to you, is, next to your duty to God and the care
-of your salvation, of the greatest concern to you and your children;
-your bread and clothing and every common necessary of life depends
-upon it. Therefore I do most earnestly exhort you, as men, as
-christians, as parents, and as lovers of your country, to read this
-paper with the utmost attention, or get it read to you by others;
-which that you may do at the less expense, I have ordered the printer
-to sell at it the lowest rate.]
-
-[Note 26: Your paragraph relates farther that sir Isaac Newton
-reported an essay taken at the Tower of Wood's metal, by which it
-appears that Wood had in all respects performed his contract. His
-contract! With whom? Was it with the Parliament or people of Ireland?
-Are not they to be purchasers? But they detest, abhor, and reject it
-as corrupt, fraudulent, mingled with dirt and trash.]
-
-[Note 27: His first proposal is that he will be content to coin no
-more (than forty thousand pounds), unless _the exigencies of the trade
-require it_, although his patent empowers him to coin a far greater
-quantity.... To which if I were to answer, it should be thus: let Mr
-Wood and his crew of founders and tinkers coin on, till there is not
-an old kettle left in the kingdom; let them coin old leather,
-tobacco-pipe clay, or the dirt in the street, and call their trumpery
-by what name they please, from a guinea to a farthing; we are not
-under any concern to know how he and his tribe of accomplices think
-fit to employ themselves; but I hope and trust that we are all, to a
-man, fully determined to have nothing to do with him or his ware.]
-
-[Note 28: Your newsletter says that an essay was made of the coin.
-How impudent and insupportable is this! Wood takes care to coin a
-dozen or two halfpence of good metal, sends them to the Tower, and
-they are approved; and these must answer all that he has already
-coined or shall coin for the future. It is true, indeed, that a
-gentleman often sends to my shop for a pattern of stuff. I cut it
-fairly off, and if he likes it, he comes or sends and compares the
-pattern with the whole piece, and probably we come to a bargain. But
-if I were to buy a hundred sheep, and the grazier should bring me one
-single wether fat and well fleeced by way of pattern, and expect the
-same price for the whole hundred, without suffering me to see them
-before he was paid or giving me good security to restore my money for
-those that were lean, or shorn or scabby, I would be none of his
-customers. I have heard of a man who had a mind to sell his house, and
-therefore carried a piece of brick in his pocket, which he showed as a
-pattern to encourage the purchasers; and this is directly the case in
-point with Mr Wood's essay.]
-
-[Note 29: The common soldier, when he goes to the market or ale
-house will offer his money; and if it be refused, he perhaps will
-swagger and hector, and threaten to beat the butcher or alewife, or
-take the goods by force, and throw them the bad half-pence. In this
-and the like cases, the shop-keeper or victualler, or any other
-tradesman, has no more to do than to demand ten times the price of his
-goods, if it is to be paid in Wood's money; for example twenty pence
-of that money for a quart of ale, and so in all things, and never part
-with the goods till he gets the money.]
-
-[Note 30: Upon this rock the author is perpetually splitting, as
-often as he ventures out beyond the narrow bounds of his literature.
-He has a confused remembrance of words since he left the university,
-but has lost half their meaning, and puts them together with no regard
-except to their cadence; as I remember a fellow nailed up maps in a
-gentleman's closet, some sidelong, others upside down, the better to
-adjust them to the pannels.
-
-Voyez aussi dans l'_Examiner_ le pamphlet sur Malborough, désigné sous
-le nom de _Crassus_, et la comparaison de la générosité romaine et de
-la ladrerie anglaise.]
-
-[Note 31: I have had the honour of much conversation with his
-lordship, and am thoroughly convinced how indifferent he is to
-applause and how insensible of reproach.... He is without the sense of
-shame or glory, as some men are without the sense of smelling;
-therefore a good name to him is no more than a precious ointment would
-be to these. Whoever, for the sake of others, were to describe the
-nature of a serpent, a wolf, a crocodile or a fox, must be understood
-to do it without any personal love or hatred for the animals
-themselves. In the same manner his Excellency is one whom I neither
-personally love or hate. I see him at court, at his own house, or
-sometimes at mine, for I have the honour of his visits; and when these
-papers are public, it is odds but he will tell me, as he once did upon
-a like occasion, «that he is damnably mauled,» and then with the
-easiest transition in the world, ask about the weather, or time of the
-day. So that I enter on the work with more cheerfulness, because I am
-sure neither to make him angry, nor any way to hurt his reputation; a
-pitch of happiness and security to which his Excellency has arrived,
-and which no philosopher before him could reach.--Thomas, Earl of
-Wharton, lord lieutenant of Ireland, by the force of a wonderful
-constitution, has some years passed his grand climacterick without any
-visible effects of old age, either on his body or his mind and in
-spite of a continual prostitution to those vices which usually wear
-out both.... Whether he walks or whistles, or swears, or talks bawdy,
-or calls names, he acquits himself in each beyond a templar of three
-years standing. With the same grace and in the same style, he will
-rattle his coachman in the midst of the street, where he is governor
-of the kingdom; and all this is without consequence, because it is his
-character, and what every body expects.... The ends he has gained by
-lying appear to be more owing to the frequency than the art of them,
-his lies being sometimes detected in an hour, often in a day, and
-always in a week.... He swears solemnly he loves and will serve you,
-and your back is no sooner turned, but he tells those about him you
-are a dog and a rascal. He goes constantly to prayers in the forms of
-his place, and will talk bawdy and blasphemy at the chapel door. He is
-a presbyterian in politicks, and an atheist in religion, but he
-chooses at present to whore with a papist. In his commerce with
-mankind, his general rule is to endeavour to impose on their
-understandings, for which he has but a receipt, a composition of lies
-and oaths.... He bears the gallantries of his lady with the
-indifference of a stoick, and thinks them well recompensed by a return
-of children to support his family, without the fatigues of being a
-father.... He was never known to refuse or to keep a promise, as I
-remember he told a lady, but with an exception to the promise he then
-made, which was to get her a pension. Yet he broke even that, and, I
-confess, deceived us both. But here I desire to distinguish between a
-promise and a bargain; for he will be sure to keep the latter, when he
-has the fairest offer.... But here I must desire the reader's pardon,
-if I cannot digest the following facts in so good a manner as I
-intended; because it is thought expedient for some reasons, the world
-should be informed of his Excellency's merits as soon as possible....
-As they are, they may serve for hints to any person who may hereafter
-have a mind to write memoirs of his Excellency's life.]
-
-[Note 32: _Argument contre l'abolition du christianisme._ Il
-s'agit de décrier les whigs, amis des libres penseurs.]
-
-[Note 33: It may perhaps be neither safe nor prudent, to argue
-against the abolishment of christianity, at a juncture, when all
-parties appear so unanimously determined upon the point.... However I
-know not how, whether from the affectation of singularity, or the
-perverseness of human nature, but so it unhappily falls out, that I
-cannot be entirely of this opinion. Nay, though I were sure an order
-were issued for my immediate prosecution by the attorney-general, I
-should still confess, that in the present posture of our affairs, at
-home or abroad, I do not yet see the absolute necessity of extirpating
-the christian religion from among us. This perhaps may appear too
-great a paradox even for our wise and paradoxical age to endure;
-therefore I shall handle it with all tenderness, and with the utmost
-deference to that great and profound majority which is of another
-sentiment.... I hope no reader imagines me so weak as to stand up in
-the defence of real christianity, such as used in primitive times (if
-we may believe the authors of those ages), to have an influence upon
-men's belief and actions. To offer at the restoring of that would
-indeed be a wild project; it would be to dig up foundations; to
-destroy at one blow all the wit, and half the learning of the
-kingdom.... Every candid reader will easily understand my discourse to
-be intended only in defence of nominal christianity; the other having
-been for some time wholly laid aside by general consent, as utterly
-inconsistent with our present schemes of wealth and power.]
-
-[Note 34: It is likewise urged, that there are by computation in
-this kingdom above ten thousand parsons, whose revenues, added to
-those of my lords the bishops, would suffice to maintain at least two
-hundred young gentlemen of wit and pleasure, and freethinking, enemies
-to priestcraft, narrow principles, pedantry, and prejudices, who might
-be an ornament to the court and town.]
-
-[Note 35: It is likewise proposed as a great advantage to the
-publick that if we once discard the system of the Gospel, all religion
-will of course be banished for ever, and consequently along with it,
-those grievous prejudices of education, which under the names of
-virtue, conscience, honour, justice, and the like, are so apt to
-disturb the peace of human minds, and the notions thereof are so hard
-to be eradicated by right reason, or free-thinking.]
-
-[Note 36: I am very sensible how much the gentlemen of wit and
-pleasure are apt to murmur and be shocked at the sight of so many
-daggle-tail parsons, who happen to fall in their way, and offend their
-eyes; but at the same time, those wise reformers do not consider what
-an advantage and felicity it is for great wits to be always provided
-with objects of scorn and contempt, in order to exercise and improve
-their talents, and divert their spleen from falling on each other, or
-on themselves; especially when all this may be done without the least
-imaginable danger to their persons. And to urge another argument of a
-parallel nature: if christianity were once abolished, how could the
-freethinkers, the strong reasoners, and the men of profound learning,
-be able to find another subject so calculated in all points whereon to
-display their abilities? What wonderful productions of wit should we
-be deprived of from those whose genius, by continual practice, hath
-been wholly turned upon raillery and invectives against religion, and
-would, therefore, be never able to shine or distinguish themselves on
-any other subject? We are daily complaining of the great decline of
-wit among us, and would we take away the greatest, perhaps the only
-topic we have left?]
-
-[Note 37: I do very much apprehend that in six months time after
-the act is passed for the extirpation of the Gospel, the Bank and
-East-India stock may fall at least one per cent. And since that is
-fifty more than ever the wisdom of our age thought fit to venture for
-the preservation of christianity, there is no reason why we should
-bear so great a loss, merely for the sake of destroying it.]
-
-
-IV
-
-Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on
-raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée,
-et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace
-dans les amusements.
-
-Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce
-que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il
-s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel
-haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin
-d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec
-de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant,
-toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire
-fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort,
-pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison
-qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui
-ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours
-lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais
-avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je
-prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a
-d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut
-pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en
-plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni
-moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.
-
-Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit
-positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il
-rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie;
-il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les
-subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne
-peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond,
-n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par
-exemple, l'_Art de mentir en politique_ est un traité didactique dont
-le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet
-excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de
-l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il
-suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique,
-le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté
-cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter
-les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies.
-Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique;
-dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le
-quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le
-droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au
-gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une
-académie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc
-un badinage de Pope[38] d'être un pamphlet insidieux contre la
-religion et l'État. Son _Art de couler bas en poésie_[39] a tout l'air
-d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les divisions
-justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une méthode
-extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la
-déraison.
-
-Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner,
-il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le
-lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien
-cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un
-flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des
-considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance
-au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est
-qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces
-vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres
-affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai
-consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve
-qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du
-soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y
-songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant
-passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu
-pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le
-fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou
-ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la
-bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur
-est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il
-habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en
-cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les
-réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve
-qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin,
-impudent parce qu'il diffère de vous sur une question _purement
-spéculative_, c'est là, dans mon humble opinion, un style
-très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge.
-J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été
-assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule
-fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement
-domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être
-si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut
-frauder ses héritiers[41].--Ailleurs, la lugubre plaisanterie
-devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl
-vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de
-l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus
-repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont
-d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane,
-le coeur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital.
-Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend;
-même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à
-Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances
-sont celles d'un maître pour un enfant.--Ni la grâce ni le bonheur
-d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de
-se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43];
-puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient
-plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes
-qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je
-réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures
-humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe.
-Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins
-malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir
-critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures,
-que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].»
-
-Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il
-est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements
-de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne
-peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les
-entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du
-monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours
-consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille
-ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations
-maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes
-où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe
-cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le
-labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la
-blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même,
-et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son
-coeur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne
-peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime,
-et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne
-puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont
-épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin
-généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui
-d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en
-eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs
-mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre
-route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur
-de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus
-à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni
-l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que
-par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des
-odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas
-une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il
-n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des
-sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une
-perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce,
-_Cadénus et Vanessa_, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer
-Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant
-Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que
-Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de
-perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de
-plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné
-quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en
-servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque
-instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il
-impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des
-questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la
-déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe,
-renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les
-sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand
-ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il
-l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la
-beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines
-mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense,
-leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes
-et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les
-dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif,
-par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une
-facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine,
-c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante
-Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose
-en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître
-d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait
-jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en
-faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs
-oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son
-couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder:
-«voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer
-Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la
-traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais
-ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et
-Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il
-compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de
-pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des
-restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de
-patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet
-avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton
-trente-quatrième.--Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu
-plus.--Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes
-années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te
-vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce
-peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].»
-Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de
-couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun
-siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si
-sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort
-de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant
-une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne
-sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et
-lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop
-fine pour être saisie par ces rudes mains.
-
-Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme
-cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie
-artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa
-pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle
-seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni
-d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des
-conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de
-l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce
-naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est
-entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et
-timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne
-lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette
-invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur
-qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la
-_Grande Question débattue_! Il s'agit de peindre l'entrée d'un
-capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et
-l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le
-sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte
-pour voir son habit brodé.
-
- Les curés sont près de crever d'envie.--«Chère madame, bien
- sûr, c'est un homme de beau langage;--écoutez seulement
- comme sa langue mord bien le clergé.»--«Ma foi! madame,
- dit-il, si vous donnez de tels dîners,--vous ne manquerez
- jamais de curés, si longtemps que vous viviez.--Je n'ai
- jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.--Mais le diable
- serait partout mieux venu qu'eux.--Dieu me damne! ils nous
- disent de nous corriger et de nous repentir;--mais morbleu!
- à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.--Sire
- vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur--que vous ne
- couliez un regard fripon sur la femme de chambre de
- madame.--Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main
- blanche--pour raccommoder votre soutane et repasser votre
- rabat.--Partout où vous voyez une soutane et une
- robe,--pariez cent contre un qu'il y a dedans un
- rustre.--Vos _Eaux-Vides_, vos _Amers_, vos _Platurks_[50],
- et toute cette drogue,--pardieu! ils ne valent pas cette
- prise de tabac.--Voulez-vous donner à un gentilhomme une
- belle éducation?--L'armée est la seule bonne école de toute
- la nation[51].
-
-Ceci a été _vu_, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont
-personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions
-ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le _Journal d'une
-dame moderne_, l'_Ameublement de l'esprit d'une dame_, et tant
-d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements
-notés au sortir d'un salon. L'_Histoire d'un mariage_ représente un
-doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode;
-n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du
-célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre
-que ses vers _sur sa propre mort_?
-
- «Comment va le doyen?--Il vit tout juste.--Voilà qu'on lit
- les prières des mourants.--Il respire à peine.--Le doyen est
- mort.»--Avant que le glas n'ait commencé,--la nouvelle a
- parcouru toute la ville.--«Ah! nous devons tous être prêts
- pour la mort.--Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son
- héritier?--Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.--Il a
- tout légué au public.--Au public? Voilà un
- caprice.--Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?--Pure
- envie, avarice, orgueil.--Il a donné tout; mais il est mort
- auparavant.--Est-ce que dans toute la nation le doyen
- n'avait pas--quelque ami méritant, quelque parent
- pauvre?--Si disposé à faire du bien aux étrangers!--oubliant
- ceux qui sont sa chair et son sang!...»--Les dames mes
- amies, dont le tendre coeur--a mieux appris à jouer un
- rôle,--reçoivent la nouvelle avec une grimace
- d'affligées:--«Le doyen est mort (pardon, quel est
- l'atout?).--Alors que Dieu ait pitié de son âme!--(Mesdames,
- je risque la vole.)--On dit qu'il y aura six doyens pour
- tenir le poêle.--(Je voudrais bien savoir à quel roi faire
- invite.)--Madame, votre mari assistera-t-il--aux funérailles
- d'un si bon ami?--Non madame, c'est une vue trop triste,--et
- puis il est engagé demain soir.--Milady Club trouverait
- mauvais--s'il manquait à son quadrille.--Il aimait le doyen
- (j'ouvre les coeurs),--mais les meilleurs amis, comme on
- dit, doivent se séparer.--Son heure était venue, il avait
- fini sa carrière,--j'espère qu'il est dans un monde
- meilleur....»--Le pauvre Pope sera triste un mois, et
- Gay--une semaine, et Arbuthnot un jour[52]
-
-Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte,
-celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu
-de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore,
-il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris
-de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les
-couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats
-morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent
-pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis
-toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet
-emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine
-travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir
-qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne
-à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous
-étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des
-claqueurs et des figurants.
-
-Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont
-laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les
-graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on
-ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour
-indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces
-extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il
-faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la
-poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y
-roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les
-passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et
-agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il
-y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez
-les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du
-scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une
-fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est
-si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on
-finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient
-leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour;
-Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche
-qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et
-ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le
-comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale
-joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud,
-commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à
-cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions
-corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans
-son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on
-prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements
-de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on
-aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions
-bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les
-magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au
-contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il
-ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il
-n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le
-cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54],
-il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il
-décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des
-murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours
-le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre;
-c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez
-qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique
-l'exécration et le dégoût.
-
-[Note 38: _La Boucle de cheveux enlevée._]
-
-[Note 39: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.]
-
-[Note 40: My first prediction is but a trifle; yet I will mention
-it to show how ignorant those sottish pretenders to astrology are in
-their own concerns. It relates to Partridge the almanack-maker. I have
-consulted the star of his nativity by my own rules and find he will
-infallibly die upon the 29th March next, about eleven at night of a
-raging fever; therefore I advise him to consider of it, and settle his
-affairs in time.]
-
-[Note 41: To call a man a fool and villain, and an impudent
-fellow, only for differing from him in a point merely speculative, is,
-in my humble opinion, a very improper style for a person of his
-education. I will appeal to Mr Partridge himself, whether it be
-probable I could have been so indiscreet, to begin my prediction, with
-the only falsehood that ever was pretended to be in them, and this in
-an affair at home?]
-
-[Note 42: _Letter to a very young lady._]
-
-[Note 43: That ridiculous passion which has no being but in
-playbooks and romances.]
-
-[Note 44: I never yet knew a tolerable woman to be fond of her
-sex.... your sex employ more thought, memory and application to be
-fools than would serve to make them wise and useful.... When I reflect
-on this, I cannot conceive you to be human creatures, but a sort of
-species hardly a degree above a monkey; who has more diverting tricks
-than any of you, is an animal less mischievous and expensive, might in
-time be a tolerable critick in velvet and brocade, and, for aught I
-know, would equally become them.]
-
-[Note 45:
-
- His talk was now of tithes and dues;
- He smok'd his pipe and read the news....
- Against dissenters would repine,
- And stood up firm for right divine.]
-
-[Note 46:
-
- And all their conduct would be try'd
- By her, as an unerring guide.
- Offending daughters oft would hear
- Vanessa's praise rung in their ear.
- Miss Betty, when she does a fault,
- Lets fall her knife or spills the salt,
- Will then by her mother be chid:
- «'Tis what Vanessa never did!»]
-
-[Note 47:
-
- He now could praise, esteem, approve,
- But understood not what was love.]
-
-[Note 48:
-
- Stella, this day is thirty-four
- (We sha'n't dispute a year or more).
- However, Stella, be not troubled,
- Although thy size and years are doubled,
- Since first I saw thee at sixteen,
- The brightest virgin on the green;
- So little is thy form declin'd,
- Made up so largely in thy mind.]
-
-[Note 49:
-
- O, would it please the Gods to split
- Thy beauty, size, years and wit!
- No age could furnish out a pair
- Of nymphes so graceful, wise, and fair.]
-
-[Note 50: Ovide, Homère, Plutarque.]
-
-[Note 51:
-
- The parsons for envy are ready to burst;
- The servants amazed are scarce ever able
- To keep off their eyes, as they wait at the table;
- And Molly and I have thrust in our nose
- To peep at the captain in all his fine clothes;
- Dear madam, be sure he's a fine spoken man,
- Do but hear on the clergy how glib his tongue ran;
- 'And madam,' says he, 'if such dinners you give,
- You'll never want parsons as long as you live;
- I ne'er knew a parson without a good nose.
- But the devil's as welcome wherever he goes;
- G--d--me, they bid us reform and repent,
- But, z--s, by their looks they never keep lent;
- Mister curate, for all your grave looks, I'm afraid
- You cast a sheep's eye on her ladyship's maid;
- I wish she would lend you her pretty white hand
- In mending your cassock, and smoothing your band;
- (For the dean was so shabby, and looked like a ninny,
- That the captain supposed he was curate to Jenny.)
- Whenever you see a cassock and gown,
- A hundred to one but it covers a clown;
- Observe how a parson comes into a room,
- G--d--me, he hobbles as bad as my groom;
- A scholar, when just from his college broke loose,
- Can hardly tell how to cry _bo_ to a goose;
- Your _Noveds_, and _Bluturks_, and _Omurs_, and stuff,
- By G--, they don't signify this pinch of snuff;
- To give a young gentleman right education,
- The army's the only good school of the nation.]
-
-[Note 52:
-
- How is the dean? he's just alive.
- Now the departing prayer is read;
- He hardly breathes. The dean is dead.
- Before the passing-bell begun,
- The news through half the town has run;
- Oh! may we all for death prepare!
- What has he left? and who's his heir?
- I know no more than what the news is;
- 'Tis all bequeath'd to public uses.
- To public uses! there's a whim!
- What had the public done for him?
- Mere envy, avarice, and pride:
- He gave it all--but first he died.
- And had the dean in all the nation
- No worthy friend, no poor relation?
- So ready to do strangers good,
- Forgetting his own flesh and blood!
- Poor Pope will grieve a month, and Gay
- A week, and Arbuthnot a day....
- My female friends, whose tender hearts
- Have better learned to act their parts,
- Receive the news in doleful dumps:
- 'The dean is dead (pray, what is trumps?)
- Then, Lord, have mercy on his soul!
- (Ladies, I'll venture for the vole.)
- Six deans, they say, must bear the pall.
- (I wish I knew what king to call.)
- Madam, your husband will attend
- The funeral of so good a friend?
- No, madam, 'tis a shocking sight;
- And he's engaged to-morrow night:
- My Lady Club will take it ill,
- If he should fail her at quadrille.
- He loved the dean--(I lead a heart)
- But dearest friends, they say, must part.
- His time was come, he ran his race;
- We hope he's in a better place.']
-
-[Note 53: _The ladies dressing-room._]
-
-[Note 54: _Strephon and Chloe._]
-
-[Note 55: _A Love-poem from a Physician._]
-
-[Note 56: _The Progress of Beauty._]
-
-[Note 57: _The Problem._ Lire surtout _Examination of certain
-abuses_.]
-
-
-V
-
-Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le _Conte du Tonneau_, au
-milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et
-de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science
-et de toute vérité.
-
-De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre;
-mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son
-attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions
-de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre,
-Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit[58], les
-avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois
-frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un
-nombre raisonnable de géants et de dragons[59].» Malheureusement,
-étant venus à la ville, ils en prirent les moeurs, devinrent amoureux
-de plusieurs grandes dames à la mode, la duchesse _of Money_, milady
-_Great-Titles_, la comtesse _of Pride_, et, pour gagner leurs faveurs,
-se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des
-dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une
-secte s'était établie, posant en principe que le monde était une
-garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un
-pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet
-couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque, et il
-n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.» De
-même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un
-manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir
-la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de
-l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne
-la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si
-certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain
-endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de
-linon et de satin noir se nomme un évêque[60].»--Ils prouvaient aussi
-que le vêtement est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est en lui
-que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi nos
-trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent
-très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux noeuds
-d'épaule (_shoulder-knots_), et le testament de leur père leur
-défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs
-habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se
-trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un
-expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament
-qui fasse mention, _totidem verbis_, des noeuds d'épaule; mais j'ose
-conjecturer que nous les y trouverons inclus, _totidem syllabis_.
-Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur
-la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament.
-«Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire
-reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car
-quoique nous ne puissions les trouver _totidem verbis_ ni _totidem
-syllabis_, j'ose promettre que nous les découvrirons _tertio modo_, ou
-_totidem litteris_. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus
-ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot:
-_shoulder_; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce
-miracle qu'un K fut introuvable. C'était-là une grosse difficulté.
-Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la
-main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K était une
-lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et qu'on ne
-rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute difficulté
-s'évanouit; les noeuds d'épaule furent prouvés clairement être
-d'institution paternelle, _jure paterno_, et nos trois gentilshommes
-s'étalèrent avec des noeuds d'épaule aussi grands et aussi pimpants
-que personne[61].» D'autres interprétations admirent les galons d'or,
-et un codicille ajouté autorisa les doublures de satin couleur de
-flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un comédien, payé par la
-corporation des passementiers, joua son rôle dans une comédie nouvelle
-tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les
-mit par cela même à la mode. Là-dessus, les frères, consultant le
-testament de leur père, trouvèrent à leur grand étonnement, ces
-paroles: _Item_, j'enjoins et ordonne à mesdits trois fils de ne
-porter aucune espèce de _frange d'argent_ autour de leurs susdits
-habits.--Cependant, après une pause, le frère, si souvent mentionné
-pour son érudition et très-versé dans la critique, déclara avoir
-trouvé, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot
-_frange_ écrit dans ce testament signifie aussi manche à balai, et
-devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frères
-ne goûta pas cela à cause de cette épithète _d'argent_, qui, dans son
-humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, être
-raisonnablement appliquée à un manche à balai; mais on lui répliqua
-que cette épithète devait être prise dans le sens mythologique et
-allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur
-père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai sur leurs
-habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur
-quoi il fut arrêté court, comme parlant irrévérencieusement d'un
-mystère, lequel certainement était très-utile et plein de sens, mais
-ne devait pas être trop curieusement sondé ni soumis à un raisonnement
-trop minutieux[62].» À la fin, le frère scolastique s'ennuie de
-chercher des distinctions, met le vieux testament dans une boîte bien
-fermée, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis,
-ayant attrapé un héritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frères,
-traités en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament,
-et recommencent à comprendre la volonté de leur père; Martin,
-l'anglican, pour réduire son habit à la simplicité primitive, découd
-point par point les galons ajustés dans les temps d'erreur, et garde
-même quelques broderies par bon sens, plutôt que de déchirer l'étoffe.
-Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en
-loques, envieux de plus contre Martin, et à moitié fou. Il entre alors
-dans la secte des éolistes ou inspirés, admirateurs du vent; lesquels
-prétendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est céleste, et contient
-toute science.
-
- Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle
- les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le
- syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la
- science n'est que des mots; _ergo_ la science n'est que du
- vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le
- boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par
- ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes
- affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de
- la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent
- plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux
- autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un
- soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin,
- expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres
- jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et
- pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps
- d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin
- de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie
- de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les
- rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus
- vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture,
- à mesure qu'ils passaient[63].
-
-Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et
-de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane?
-Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre?
-Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec
-la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver
-à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur
-délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer
-la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument
-libérateur.
-
-La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions
-dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants
-modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le
-livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres
-appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures
-violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il
-se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables
-découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «_Tom
-Pouce_[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce
-profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et
-développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.--_Whittington
-et son chat_ est une oeuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi,
-contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et
-les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone,
-contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier
-«une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois,
-une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles,
-un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux
-points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les
-lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables
-traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre
-les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à
-leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus
-cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont
-désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute
-sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si
-transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de
-goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi
-Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à
-grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les
-savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de
-retrancher de leurs oeuvres les branches mortes et superflues.
-Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie
-suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs
-vignes, en remarquant que lorsqu'un _âne_ en avait brouté quelqu'une,
-elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote,
-précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et
-presque _in terminis_; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques
-d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut
-trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la
-Libye, il y a des _ânes_ avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes
-arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est
-inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui
-est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa
-pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne
-laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité
-médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs,
-lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu
-abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier
-cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de
-grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds
-philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la
-source de tout le génie humain et de toutes les institutions de
-l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les
-_gentlemen_ de Bedlam, et une commission chargée de les trier
-trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de
-remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans
-l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui
-jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre
-sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires
-inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en
-Flandre avec les autres.--En voici un second qui prend gravement les
-dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue
-intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle
-beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de
-Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et
-rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces
-perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de
-la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand
-nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette
-réforme rendrait au monde.--Moi-même, l'auteur de ces admirables
-vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les
-imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont
-merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme
-je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis
-et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me
-veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement
-de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre
-semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le
-malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel
-sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger
-le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est
-sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la
-démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son
-mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses
-élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste,
-qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les
-cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de
-l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour
-les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est
-de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit
-d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et
-le dégoût.
-
-S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de
-montrer la perversité humaine: le coeur nous est plus intime que la
-raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la
-méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le _Conte
-du Tonneau_ que dans _Gulliver_.
-
-Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre;
-l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable
-dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme
-ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et
-bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul
-sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul
-accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le
-vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une
-supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle
-amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui,
-imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage,
-aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son
-plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement
-solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et
-statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant
-la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas
-d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport
-et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture
-chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois
-ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si
-strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de
-plus exact ni de plus limité.
-
-Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos
-passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou
-comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque
-le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible?
-Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une
-fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime,
-délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un
-pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les
-frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de
-nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est
-la seule cause de notre vénération ou de notre amour.
-
-La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez
-les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est
-jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la
-paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du
-législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on
-choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à
-les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de
-corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les
-vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles.
-Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de
-chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est
-juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou
-clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places,
-et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés
-avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en oeuvre de tous
-les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé
-que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette
-humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme,
-est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il
-choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À
-Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur
-le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre
-autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses
-nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le
-parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue
-l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre
-justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la
-vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien
-l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères
-sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver
-la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner
-ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette
-fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point
-rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande
-espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été
-empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa
-vie; _mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le
-fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais
-recommencer sans un ordre spécial_[69].»
-
-Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des
-moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et
-l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa
-laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus
-intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous
-affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons
-de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il
-faut découvrir le _yahou_ sous l'homme. Quel spectacle!
-
- Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la
- même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était
- singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines
- étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé,
- d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres
- et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur
- le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste
- du corps était nu[70],... de sorte que je pus voir leur
- peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des
- arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient
- aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes
- étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les
- femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais
- non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une
- sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds
- de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient
- presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais
- jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse
- conçu naturellement une si forte antipathie[71].
-
-Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos
-instincts. Ils se haïssent les uns les autres, et se déchirent de
-leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà la
-source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte, quoiqu'ils
-ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils s'étranglent
-ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de nos guerres.
-Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans leurs
-chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on les
-leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent tout
-indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de
-préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou
-crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité.
-Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent
-jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant,
-puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà
-le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus
-méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont
-l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les
-yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense
-un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une
-brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande
-viennent en corps décharger sur lui leurs excréments de la tête aux
-pieds[72];» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore donne-t-il la
-préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre misérable
-raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le roi de
-Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race d'odieuse
-petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la surface
-de la terre[73].»
-
-Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la
-malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son
-désespoir et de son génie[74]. Je le traduis presque tout entier; il
-le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil.
-
- C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans
- cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de
- voir les rues, les routes et les portes des cabanes
- couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six
- enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur
- pour avoir l'aumône.... Tous les partis conviennent, je
- pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui
- dans le déplorable état de ce royaume un très-grand fardeau
- de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un
- moyen honorable, aisé, peu coûteux de transformer ces
- enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si
- grand service au public, qu'il mériterait une statue comme
- sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer mon
- idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre
- objection[75].
-
-Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur.
-
- Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à
- Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien
- portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture
- tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou
- bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne
- puisse servir également en fricassée ou en ragoût.
-
- Je prie donc humblement le public de considérer que des cent
- vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour
- la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des
- mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un
- an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de
- fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie
- de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à
- les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant
- ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille
- dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat
- très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre ou de
- sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour,
- particulièrement en hiver.
-
- J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa
- naissance peut en un an, s'il est passablement nourri,
- atteindre vingt-huit livres.
-
- J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de
- mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_,
- journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont
- d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je
- crois que nul _gentleman_ ne se plaindra de donner 10
- shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui
- fournira au moins quatre plats d'excellente viande
- nutritive.
-
- Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le
- demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau
- convenablement préparée fera des gants admirables pour les
- dames et des bottes d'été pour les _gentlemen_ élégants.
-
- Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des
- abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les
- bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera
- pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants
- vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du
- couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir.
-
- Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et
- visibles aussi bien que de la plus haute
- importance.--Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre
- de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés,
- puisqu'ils sont les principaux producteurs de la
- nation.--Secondement, comme l'entretien de cent mille
- enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins
- de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la
- nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre
- le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous
- les _gentlemen_ de fortune qui ont quelque délicatesse dans
- le goût. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit
- étant uniquement de notre crû et de nos
- manufactures.--Troisièmement, ce serait un grand
- encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont
- encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et
- pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des
- mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un
- établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi
- en quelque sorte par le public lui-même.--On pourrait
- énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition
- de quelques milliers de pièces pour notre exportation de
- boeuf en baril, l'expédition plus abondante de chair de
- porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons
- jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses
- par amour de la brièveté.
-
- Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de
- ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou
- estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions
- pour trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau
- aussi pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci,
- parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et
- pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine,
- aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant
- aux jeunes journaliers, leur état donne des espérances
- pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par
- conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement
- que si en quelques occasions on les loue par hasard comme
- manoeuvres, ils n'ont pas la force d'achever leur travail.
- De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent
- heureusement délivrés de tous les maux à venir[76].
-
-Et il finit par cette ironie de cannibale:
-
- Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le
- moindre intérêt personnel à l'accomplissement de cette
- oeuvre salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public
- de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont, par cet expédient,
- je puisse espérer tirer un sou, mon plus jeune ayant neuf
- ans et ma femme ayant passé l'âge de devenir grosse[77].
-
-On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par
-exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprès de
-cette tranquille dissertation.
-
-Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge
-classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses
-parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré,
-ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette
-énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du
-succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que
-la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du
-pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe
-intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la
-clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations
-qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie
-pratique; trop supérieur pour embrasser de coeur une secte religieuse
-ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes
-doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges
-sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et
-ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans
-s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, _condottiere_
-contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la
-beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature,
-qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la
-science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de
-modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par
-l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de
-Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le
-caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif
-et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible,
-d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de
-mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui
-a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison.
-Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou
-écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de
-juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poëte, il a
-inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive
-des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée
-le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la
-peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du
-grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que
-nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée
-réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un
-rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante comme un conte,
-avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête
-d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort d'un tel
-spectacle le coeur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit
-qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes ajouteront:
-«Surtout lorsqu'il brûle.»
-
-[Note 58: La vérité chrétienne.]
-
-[Note 59: Persécutions et combats de l'Église primitive.]
-
-[Note 60: They held the universe to be a large suit of clothes,
-which invests every thing: that the earth is invested by the air; the
-air is invested by the stars, and the stars are invested by the primum
-mobile.... What is that which some call land, but a fine coat laced
-with green? Or the sea but a waistcoat of water-tabby?... You will
-find how curious journeyman nature has been to trim up vegetable
-beans. Observe how sparkish a periwig adorns the head of the beech,
-and what a fine doublet of white satin is worn by the birch.... Is not
-religion a cloak, honesty a pair of shoes worn out in the dirt,
-self-love a surtout, vanity a shirt, and conscience a pair of
-breeches, which, though a cover for lewdness as well as nastiness, is
-easily slipt down for the service of both?... If certain ermines and
-furs be placed in a certain position, we style them a judge; and so an
-apt conjunction of lawn and black satin, we entitle a bishop.]
-
-[Note 61: In this unhappy case they went immediately to consult
-their father's will, read it over and over, but not a word of a
-Shoulder-Knot.... After much thought, one of the brothers who happened
-to be more book-learned than the other two, said he had found an
-expedient. «It is true, said he, there is nothing in this will,
-_totidem verbis_, making mention of Shoulder-Knot; but I dare
-conjecture we may find them inclusive, or _totidem syllabis_.--This
-distinction was immediately approved by all; and so they fell again to
-examine; but their evil star had so directed the matter that the first
-syllable was not to be found in the whole writings. Upon which
-disappointment, he, who found the former evasion, took heart and said:
-Brothers, there is yet hopes, for though we cannot find them _totidem
-verbis_, nor _totidem syllabis_, I dare engage we shall make them out
-_tertio modo_, or _totidem litteris_. This discovery was also highly
-commended; upon which they fell once more to the scrutiny, and picked
-out SHOULDER; when the same planet, enemy to their repose, had
-wonderfully contrived that a K was not to be found. Here was a weighty
-difficulty; but the distinguishing brother, now his hand was in,
-proved by a very good argument that K was a modern illegitimate
-letter; unknown to the learned ages, nor any where to be found in
-ancient manuscripts.... Upon which all difficulty vanished;
-shoulder-knots were made clearly out to be _jure paterno_, and our
-three gentlemen swaggered with as large and flaunting ones as the
-best.]
-
-[Note 62: Next winter a player hired for the purpose by the
-corporation of fringe-makers, acted his part in a new comedy all
-covered with silver fringe, and according to the laudable custom gave
-rise to that fashion. Upon which the brothers consulting their
-father's will, to their great astonishment found these words. «Item, I
-charge and command my said three sons to wear no sort of silver fringe
-upon or about their said coat.» However, after some pause the brother
-so often mentioned for his erudition, who was well skilled in
-criticisms, had found in a certain author, which he said would be
-nameless, that the same word which in the will is called _fringe_ does
-also signify a _broomstick_ and doubtless ought to have the same
-interpretation in this paragraph. This another of the brothers
-disliked, because of that epithet _silver_ which could not, he humbly
-conceived, in propriety of speech, be reasonably applied to a
-broom-stick; but it was replied upon him that this epithet was
-understood in a mythological and allegorical sense. However, he
-objected again why their father should forbid them to wear a
-broom-stick on their coats, a caution that seemed unnatural and
-impertinent; upon which, he was taken up short, as one that spoke
-irreverently of a mystery, which doubtless was very useful and
-significant, but ought not to be over-curiously pried into, or nicely
-reasoned upon.]
-
-[Note 63: Allusions aux assemblées des puritains, à leur
-prononciation nasale, etc.
-
-First, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men
-up; and secondly they proved it by the following syllogism: words are
-but wind; and learning is nothing but words; ergo learning is nothing
-but wind.--.... This, when blown up to its perfection, ought not to be
-covetously hoarded up, stifled, or hid under a bushel, but freely
-communicated to mankind. Upon these reasons and others of equal
-weight, the wise æolists affirm the gift of _belching_ to be the
-noblest act of a rational.... creature.... At certain seasons of the
-year you might behold the priests among them in vast number.... linked
-together in a circular chain, with every man a pair of bellows applied
-to his neighbour's breech, by which they blew each other to the shape
-and size of a tun; and for that reason with great propriety of speech
-did usually call their bodies their vessels.... and to render these
-yet more compleat, because the breath of man's life is in his
-nostrils, therefore the choicest, most edifying, and most enlivening
-belches were very wisely conveyed through that vehicle, to give them a
-tincture as they passed.]
-
-[Note 64: Petit livre à l'usage des enfants, ainsi que
-_Whittington et son chat_, nommé plus loin.]
-
-[Note 65: The types are so apposite and the applications so
-necessary and natural, that it is not easy to conceive how any reader
-of a modern age or taste, could overlook them.... For first: Pausanias
-is of an opinion that the perfection of writing correct was entirely
-owing to the institution of criticks; and that he can possibly mean no
-other than the true critick is, I think, manifest from the following
-description. He says they were a race of men, who delighted to nibble
-at the superfluities and excrescencies of books, which the learned at
-length observing took warning, of their own accord, to lop the
-luxuriant, the rotten, the dead, the sapless, and the overgrown
-branches from their works. But now all this he cunningly shades under
-the following allegory: that the Nauplians in Argos learned the art of
-pruning their vines, by observing that when an _ass_ had browsed upon
-one of them, it thrived the better and bore fairer fruits.]
-
-[Note 66: Herodotus holding the same hieroglyph speaks much
-plainer and almost _in terminis_; he has been so bold as to tax the
-true criticks of ignorance and malice, telling us openly (for I think
-nothing can be plainer), that in the western part of Libya there were
-_asses_ with horns.]
-
-[Note 67: Les descriptions qui suivent sont telles que je n'ose
-les traduire.]
-
-[Note 68: Is any student tearing his straw in piece-meal, swearing
-and blaspheming, biting his grate, foaming at the mouth, and emptying
-his piss-pot in the spectator's faces? Let the right worshipfull
-commissioners of inspection give him a regiment of dragoons, and send
-him into Flanders among the rest.... You will find a third taking
-gravely the dimensions of his kennel; a person of foresight and
-insight, though kept quite in the dark.... He walks duly in one
-pace.... talks much of hard times and taxes and the whore of Babylon,
-bars up the wooden window of his cell constantly at eight o'clock,
-dreams of fire.... Now what a figure would all those acquirements make
-if the owner were sent into the city among his brethren!... Accost the
-hole of another kennel (first stopping your nose), you will behold a
-surly, gloomy, nasty, slovenly mortal, raking in his own dung, and
-dabbling in his urine; the best parts of his diet is the reversion of
-his own ordure, which, expiring into steams, whirls perpetually about,
-and at last reinfunds. His complexion is of a dirty yellow, with a
-thin scattered beard, exactly agreeable to that of his diet upon its
-first declination; like other insects who having their birth and
-education in a excrement, from thence borrow their colour and their
-smell.... Now is it not amazing the society of Warwick-lane should
-have no more concern for the recovery of so useful a member?... I
-shall not descend so minutely, as to insist upon the vast number of
-_beaux_, _fiddlers_, _poets_, and _politicians_, that the world might
-recover by such a reformation.... Even I myself, the author of these
-momentous truths, am a person whose imaginations are hard-mouthed, and
-exceedingly disposed to run away with his reason, which I have
-observed from long experience to be a very light rider, and easily
-shaken off; upon which account my friends will never trust me alone,
-without a solemn promise to vent my speculations in this or the like
-manner, for the universal benefit of mankind.]
-
-[Note 69: When the king has a mind to put any of his nobles to
-death in a gentle, indulgent manner, he commands the floor to be
-strewed with a certain brown powder of a deadly composition, which
-being licked up, infallibly kills him in twenty-four hours. But in
-justice to this prince's great clemency and the care he has of his
-subjects' lives (wherein it were much to be wished that the monarchs
-of Europe would imitate him) it must be mentioned for his honour that
-strict orders are given to have the infected parts of the floor well
-washed after every such execution.... I myself heard him give
-directions that one of his pages should be whipped, whose turn it was
-to give notice about washing the floor after an execution, but who
-maliciously had omitted it; by which neglect, a young lord of great
-hopes coming to an audience, was unfortunately poisoned, although the
-prince at that time had no design against his life. But this good
-prince was so gracious as to forgive the poor page his whipping, upon
-promise that he would do so no more, without special orders.]
-
-[Note 70: Je suis forcé de supprimer plusieurs traits.]
-
-[Note 71: At last I beheld several animals in a field, and one or
-two of the same kind sitting in trees. Their shape was very singular
-and deformed.... Their heads and breasts were covered with a thick
-hair, some frizzled, and others lank. They had beards like goats, and
-a long ridge of hair behind their back, and the forepart of their legs
-and feet. But the rest of the body was bare so that I might see their
-skins, which were of a brown buff colour. They had no tails, nor any
-hair at all on their buttocks, except about the anus.... They climbed
-high trees as nimbly as a squirrel, for they had strong extended claws
-before and behind, terminated in sharp points and hooked.... The
-females had long lank hair on their head but none on their faces, nor
-any thing more than a sort of down on the rest of their bodies, except
-about the anus and pudenda. The dugs hung between their forefeet, and
-often reached almost to the ground as they walked.... Upon the whole I
-never beheld in all my travels so disagreeable an animal, or one
-against which I naturally conceived so great an antipathy.]
-
-[Note 72: In most herds there was a sort of ruling yahoo, who was
-always more deformed in body and mischievous in disposition than any
-of the rest; this leader had usually a favourite as like himself as he
-could get, whose employment was to lick his master's feet and
-posteriors, and drive the female yahoos to his kennel; for which he
-was now and then rewarded with a piece of ass flesh.... He usually
-continues in office till a worse can be found; but the very moment he
-is discarded, his successor, at the head of all the yahoos in that
-district, male and female, come in a body and discharge their
-excrements upon him from head to foot.]
-
-[Note 73: I cannot but conclude the bulk of your natives to be the
-most pernicious race of little odious vermin, that nature ever
-suffered to crawl upon the surface of the earth.]
-
-[Note 74: «Proposition modeste pour empêcher que les enfants des
-pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur
-pays, et pour les rendre utiles au public.» 1729.--Swift devint fou
-quelques années après.]
-
-[Note 75: It is a melancholy object to those who walk through this
-great town, or travel in the country, when they see the streets, the
-roads, and cabin-doors, crowded with beggars of the female sex,
-followed by three, four, or six children, all in rags, and importuning
-every passenger for an alms.... I think it is agreed by all parties
-that this prodigious number of children.... is in the present
-deplorable state of the kingdom, a very great additional grievance;
-and therefore, whosoever could find out a fair, cheap and easy method
-of making these children sound, easy members of the Commonwealth,
-would deserve so well of the public, as to have his statue set up for
-a preserver of the nation.... I shall now, therefore, humbly propose
-my own thoughts; which I hope will not be liable to the least
-objection.]
-
-[Note 76: I have been assured by a very knowing American of my
-acquaintance in London, that a young healthy child, well nursed, is,
-at a year old, a most delicious, nourishing, and wholesome food,
-whether stewed, roasted, baked, or boiled; and I make no doubt that it
-will equally serve in a fricassee or a ragout.
-
-I do therefore humbly offer it to public consideration that of the
-hundred and twenty thousand children already computed, twenty thousand
-may be reserved for breed, whereof one-fourth part to be males....
-that the remaining hundred thousand may, at a year old, be offered in
-sale to the persons of quality and fortune through the kingdom; always
-advising the mother to let them suck plentifully in the last month, so
-as to render them plump and fat for good tables. A child will make two
-dishes at an entertainment for friends, and when the family dines
-alone, the fore or hind quarter will make a reasonable dish, and
-seasoned with a little pepper or salt, will be very good boiled on the
-fourth day, especially in winter.
-
-I have reckoned, upon a medium, that a child just born will weigh
-twelve pounds, and in a solar year, if tolerably nursed, will increase
-to twenty-eight pounds.
-
-I have already computed the charge of nursing a beggar's child (in
-which list I reckon all cottagers, labourers, and four-fifths of the
-farmers), to be about two shillings per annum, rags included; and I
-believe no gentleman would repine to give ten shillings for the
-carcass of a good fat child, which, as I have said, will make four
-dishes of excellent nutritive meat.
-
-Those who are more thrifty (as I must confess the times require), may
-flay the carcass: the skin of which, artificially dressed, will make
-admirable gloves for ladies, and summer boots for fine gentlemen.--As
-to our city of Dublin, shambles may be appointed for this purpose, in
-the most convenient parts of it; and butchers we may be assured will
-not be wanting; although I rather recommend buying the children alive,
-then dressing them hot from the knife, as we do roasted pigs....
-
-I think the advantages by the proposals which I have made are obvious
-and many, as well as of the highest importance. For first, as I have
-already observed, it would greatly lessen the number of papists, with
-whom we are yearly overrun, being the principal breeders of the
-nation, as well as our most dangerous enemies.... Thirdly, whereas the
-maintenance of a hundred thousand children, from two years old and
-upwards, cannot be computed at less than ten shillings a piece per
-annum, the nation's stock will be thereby increased fifty thousand
-pounds per annum, beside the profit of a new dish introduced to the
-tables of all gentlemen of fortune in the kingdom, who have any
-refinement in taste. And all the money will circulate among ourselves,
-the goods being entirely of our own growth and manufacture....
-Sixthly, this would be a great inducement to marriage, which all wise
-nations have either encouraged by rewards or enforced by laws and
-penalties. It would increase the care and tenderness of mothers toward
-their children, when they were sure of a settlement for life to the
-poor babes, provided in some sort by the public, to their annual
-profit or expense.... Many other advantages might be enumerated, for
-instance, the addition of some thousand carcasses in our exportation
-of barrelled beef; the propagation of swine's flesh, and improvement
-in the art of making good bacon.... But this, and many others, I omit,
-being studious of brevity.
-
-Some persons of desponding spirit are in great concern about that vast
-number of poor people who are aged, diseased, or maimed; and I have
-been desired to employ my thoughts, what course may be taken to ease
-the nation of so grievous an encumbrance. But I am not in the least
-pain upon that matter, because it is very well known, that they are
-every day dying and rotting by cold and famine and filth and vermin,
-as fast as can be reasonably expected. And as to the young labourers,
-they are now in almost as hopeful a condition; they cannot get work,
-and consequently pine away for want of nourishment to a degree, that,
-if at any time they are accidentally hired to common labour, they have
-not strength to perform it. And thus the country and themselves are
-happily delivered from the evils to come.]
-
-[Note 77: I profess in the sincerity of my heart that I have not
-the least personal interest in endeavouring to promote this necessary
-work, having no other motive than the public good of my country, by
-advancing our trade, providing for infants, relieving the poor, and
-giving some pleasure to the rich. I have no children by which I can
-propose to get a single penny; the youngest being nine years old, and
-my wife past child-bearing.]
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-Les romanciers.
-
- I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
- diffère des autres.
-
- II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
- rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
- anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
- procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
- caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
- volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
- méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
- finale.
-
- III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
- siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
- études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
- Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
- deux classes de romans.
-
- IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
- de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
- minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
- -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
- Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Le caractère despotique
- et insociable en Angleterre. -- Lovelace. -- Le caractère
- orgueilleux et militant en Angleterre. -- Clarisse. -- Son
- énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa pédanterie, ses
- scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- Inconvénients des
- héros automates et édifiants. -- Richardson sermonnaire. --
- Ses longueurs, sa pruderie, son emphase.
-
- V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
- _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
- Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
- _Amélia._ -- Lacunes de sa conception.
-
- VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
- -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
- la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
- -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._
-
- VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
- -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
- sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
- maladies et les dégénérescences de la nature humaine.
-
- VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
- vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
- protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
- L'ecclésiastique anglais.
-
- IX. Samuel Johnson. -- Son autorité. -- Sa personne. -- Ses
- façons. -- Sa vie. -- Ses doctrines. -- Son jugement sur
- Voltaire et Rousseau. -- Son style. -- Ses oeuvres. --
- Hogarth. -- Sa peinture morale et réaliste. -- Contraste du
- tempérament anglais et de la morale anglaise. -- Comment la
- morale a discipliné le tempérament.
-
-
-Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît,
-approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman
-anti-romanesque, oeuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et
-moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les
-romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la
-conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle,
-mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des
-plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une
-apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre,
-lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette
-sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui
-divertissaient encore les dames à la mode, se rencontrèrent sur la
-même table avec le _Robinson_ de Daniel de Foe.
-
-
-I
-
-Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour
-marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut
-un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants,
-qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon
-sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À
-vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand
-hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est
-ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à
-contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui
-coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et
-c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses
-six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour
-l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet,
-mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de
-huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la
-reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de
-réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses
-oeuvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le trouvent
-pas assez docile; contre l'animosité des tories, qui voient en lui le
-premier champion des whigs. Au milieu de son apologie, il est frappé
-d'apoplexie, et de son lit continue à se défendre. Il vit pourtant, et
-il en coûte de vivre; pauvre et chargé de famille, à cinquante-cinq
-ans, il se retourne vers la fiction et compose _Robinson Crusoé_, puis
-tour à tour _Moll Flanders_, _Captain Singleton_, _Duncan Campbell_,
-_Colonel Jack_, _the History of the Great Plague in London_, et
-d'autres encore. Cette veine épuisée, il pioche à côté et en exploite
-une autre, _le Parfait négociant anglais, Un Voyage à travers la
-Grande-Bretagne_. La mort approche, et la pauvreté reste. En vain il a
-écrit en prose, en vers, sur tous les sujets, politiques et religieux,
-d'occasion et de principes, satires et romans, histoires et poëmes,
-voyages et pamphlets, traités de négoce et renseignements de
-statistique, en tout deux cent dix ouvrages, non d'amplification, mais
-de raisonnements, de documents et de faits, serrés et entassés les uns
-par-dessus les autres avec une telle prodigalité que la mémoire, la
-méditation et l'application d'un homme semblent trop petites pour un
-tel labeur; il meurt sans un sou, laissant des dettes. De quelque côté
-qu'on regarde sa vie, on n'y voit qu'efforts prolongés et persécutions
-subies. La jouissance en semble absente; l'idée du beau n'y a point
-d'accès. Quand il arrive à la fiction, c'est en presbytérien et en
-plébéien, avec des sujets bas et des intentions morales, pour étaler
-les aventures et réformer la conduite des voleurs et des filles, des
-ouvriers et des matelots. Tout son plaisir fut de penser qu'il y
-avait un service à rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité
-de son côté, dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a
-peur de la confesser à cause du grand nombre des opinions des autres
-hommes. Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se
-trompe, excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y
-peut-il faire[78]?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à
-travers les coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces
-braves soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé,
-les pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups,
-reçoivent tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît
-celui de leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de
-rencontre ils ont accroché la croix d'honneur.
-
-Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide,
-exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et
-d'agrément[79]. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non
-d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit
-comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de
-conversation, sans songer à faire un effet ou à combiner une phrase,
-avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant au besoin
-sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose, n'ayant pas
-l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de toucher,
-d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de décharger sur
-le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est muni. Même en
-fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis qu'en fait
-d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour; il marque
-le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un journal de
-voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué et de
-marchand, le nombre des _moïdores_ (monnaie portugaise), les intérêts,
-les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le prix de
-vente, la part du roi, des couvents, des associés et des facteurs, le
-total liquide, la statistique, la géographie et l'hydrographie de
-l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre un atlas et de
-dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour entrer dans tous
-les détails de l'histoire et voir les objets aussi nettement et
-pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait tous les
-travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec les
-nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un
-potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du
-réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres,
-anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de
-ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop
-minutieuses. Celui-ci fait illusion, car ce n'est point l'oeil qu'il
-trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit de la grande
-peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam prenait ses
-_Mémoires d'un Cavalier_ pour une histoire authentique. Aussi bien il
-y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de _Robinson_,
-«croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du reste, on n'y
-voit aucune apparence de fiction[80].» C'est là tout son talent, et de
-cette façon ses imperfections lui servent; son manque d'art devient un
-art profond; ses négligences, ses répétitions, ses longueurs,
-contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel détail, si
-petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé; il est trop
-ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit, embellit,
-intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce paquet
-d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité.
-
-Qu'on lise par exemple, _la Relation véritable de l'apparition d'une
-mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à
-Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture
-du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par
-Drelincourt_[81]. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes
-femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y a un tel appareil
-de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de témoins
-cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète apparence de
-bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on prendrait
-l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour inventer un
-conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût composé cette
-fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa réputation que de
-Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous ne les devinons
-pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes qu'écrivains. En
-somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se vend pas, le
-livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les gens, dans leur
-foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre monde. C'est la
-grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le grave Johnson
-lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point d'événement
-qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de la classe
-moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un homme
-d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose _Robinson_
-pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du dernier pendu
-pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la préface, est
-racontée pour instruire les autres par un exemple, et aussi pour
-justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce monde
-positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et puritains, la
-pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à n'être que
-son instrument.
-
-Jamais l'art ne fut l'instrument d'une oeuvre plus morale et plus
-anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore
-aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces
-sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les
-rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les
-_squatters_. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses
-proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les
-remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination
-fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la
-mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie
-dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le
-voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En
-vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation
-fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se
-réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se
-rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte;
-c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il
-faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et
-d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les
-acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et
-les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la
-lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé
-onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute
-sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais
-je n'étais point encore satisfait; car tant que le navire était debout
-dans cette posture, il me semblait que _je devais_ en tirer tout ce
-que je pourrais. Et véritablement je crois que si le temps calme eût
-continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à pièce[82].» À ses
-yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se barricader, il va
-couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et dont chacun lui coûte
-un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage était très-laborieux et
-très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de considérer si une chose
-que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque j'avais assez de temps
-pour la faire, et que je n'avais point d'autre occupation?... Mon
-temps et mon travail étaient de peu de valeur, et ainsi ils étaient
-aussi bien employés d'une façon que de l'autre[83].» L'application et
-la fatigue de la tête et des bras occupent ce trop-plein d'activité et
-de forces; il faut que cette meule trouve du grain à moudre, sans
-quoi, tournant dans le vide, elle s'userait elle-même. Il travaille
-donc tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur,
-portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitière, vannier,
-émouleur, boulanger, invincible aux difficultés, aux mécomptes, au
-temps, à la peine. N'ayant qu'une hache et un rabot, il lui faut
-quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à
-fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son
-premier canot; ensuite, «par une quantité prodigieuse de travail,» il
-aplanit le terrain depuis son chantier jusqu'à la mer; puis, ne
-pouvant amener son canot jusqu'à la mer, il tente d'amener la mer
-jusqu'à son canot, et commence à creuser un canal; enfin, calculant
-qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour achever l'oeuvre, il
-construit à un autre endroit un autre canot, avec un autre canal long
-d'un demi-mille, profond de quatre pieds, large de six. Il y met deux
-ans, «J'avais appris à ne désespérer d'aucune chose. Dès que je vis
-celle-là praticable, je ne l'abandonnai plus.» Toujours reviennent ces
-fortes paroles d'indomptable patience[84]. Cette dure race est taillée
-pour le travail, comme ses moutons pour la boucherie et ses chevaux
-pour la course. On entend encore aujourd'hui ses vaillants coups de
-hache et de pioche dans les _claims_ de Melbourne et dans les
-_log-houses_ du Lac Salé. La raison de leur succès est la même là-bas
-qu'ici: ils font tout avec calcul et méthode; ils raisonnent leur
-acharnement; c'est un torrent qu'ils canalisent. Robinson ne procède
-que chiffres en main et toutes réflexions faites. Quand il cherche un
-emplacement pour sa tente, il numérote les quatre conditions que
-l'endroit doit réunir. Quand il veut se retirer du désespoir, il
-dresse impartialement, «comme un comptable,» le tableau de ses biens
-et de ses maux, et le divise en deux colonnes, actif et passif,
-article contre article, en sorte que la balance est à son profit. Son
-courage n'est que l'ouvrier de son bon sens. «En examinant, dit-il, et
-en mesurant chaque chose selon la raison, et en portant sur les choses
-le jugement le plus rationnel possible, tout homme avec le temps peut
-se rendre maître de tout art mécanique. Je n'avais jamais manié un
-outil de ma vie, et cependant avec le temps, par le travail,
-l'application, les expédients, je vis enfin que je ne manquerais de
-rien que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des outils; même
-sans outils, je fis quantité de choses[85].» Il y a un plaisir sérieux
-et profond dans cette pénible réussite et dans cette acquisition
-personnelle. Le _squatter_, comme Robinson, se réjouit des objets
-non-seulement parce qu'ils lui sont utiles, mais parce qu'ils sont son
-oeuvre. Il se sent homme en retrouvant partout autour de lui la marque
-de son labeur et de sa pensée; il est satisfait «de voir toutes les
-choses si prêtes sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et
-son magasin d'objets nécessaires si grand[86].» Il rentre volontiers
-chez lui, parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités
-qu'il y rencontre; il y dîne gravement «et en roi.»
-
-Voilà les contentements du _home_. Un hôte y entre qui fortifie ces
-inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion
-apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions;
-car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y
-déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le
-jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la
-foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées
-tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et
-caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses
-enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il
-se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de
-pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu
-trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer[87],» si c'était là son
-envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il
-n'aurait jamais été si simple que de laisser cette marque à un endroit
-où il y avait dix mille chances contre une que je ne la verrais pas,
-dans le sable surtout, où la première houle par un grand vent l'eût
-effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la chose
-elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement de la
-subtilité du diable[88].» Dans cette âme passionnée et inculte qui
-«huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,» enfoncée
-dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la croyance prend
-racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les hasards de la
-toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain, un Français,
-un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un air morne, en
-stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la gaieté physique.
-Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser à l'improviste,
-il pleure et commence par croire que Dieu les a semés tout exprès pour
-lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant la fièvre, il se
-repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles qui conviennent à
-son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses, et je te
-délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie prière, qui
-est l'entretien du coeur avec un Dieu qui répond et qu'on écoute.
-Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne t'abandonnerai,--à
-l'instant l'idée me vint que ces paroles étaient pour moi; car
-pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette façon, juste au
-moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant abandonné de
-Dieu et des hommes[89]?» Désormais pour lui la vie spirituelle
-s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le _squatter_ n'a besoin que
-de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et son culte;
-tous les soirs il y trouve quelque application à sa condition
-présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à sa volonté
-la matière d'un second travail pour soutenir et compléter le premier.
-Car il entreprend maintenant contre son coeur le combat qu'il à
-soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer, améliorer,
-pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne, il observe
-le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force de travail
-intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la résignation à la
-volonté de Dieu, mais encore la gratitude sincère[90].»--«Je lui
-rendis d'humbles et ferventes actions de grâces pour avoir bien voulu
-me faire comprendre qu'il pouvait pleinement compenser les
-inconvénients de mon état solitaire et le manque de toute société
-humaine par sa présence, et par les communications de sa grâce à mon
-âme, me soutenant, me réconfortant, m'encourageant à me reposer
-ici-bas sur sa providence et à espérer sa présence éternelle pour le
-temps d'après[91].» Dans cette disposition d'esprit, il n'est rien
-qu'on ne puisse supporter ni faire; le coeur et la tête viennent aider
-les bras; la religion consacre le travail, la piété alimente la
-patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses instincts, de l'autre
-sur ses croyances, se trouve capable de défricher, peupler, organiser
-et civiliser des continents.
-
-[Note 78: He that opposes his own judgment against the current of
-the times ought to be backed with unanswerable truth, and he that has
-truth on his side is a fool as well as a coward, if he is afraid to
-own it, because of the multitude of other men's opinions. 'Tis hard
-for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be
-so, who can help it?]
-
-[Note 79: Voyez ses poëmes si plats, entre autres «_Jure Divino_,
-a poem in twelve books, in defence of every man's birthright by
-nature.»]
-
-[Note 80: The story is told.... to the instruction of others by
-this example, and to justify and honour the wisdom of Providence. The
-Editor believes the thing to be a just history of facts; neither is
-there any appearance of fiction in it.]
-
-[Note 81: Comparer au _Cas de M. Waldemar_, par Edgar Poe.
-L'Américain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sensé.]
-
-[Note 82: I had the biggest magazine of all kinds now that ever
-was laid up, I believe, for one man. But I was not satisfied still;
-for while the ship sat upright in this posture, I thought I ought to
-get every thing out of her that I could.... I got most of the pieces
-of the cable ashore, and some of the iron, though with infinite
-labour; for I was fain to dip for it into the water, a work which
-fatigued me very much.... I verily believe, had the calm weather held,
-I should have brought away the whole ship, piece by piece.]
-
-[Note 83: A very tedious and laborious work. But what need I have
-to be concerned at the tediousness of any thing I had to do, since I
-had time enough to do it?... My time or labour was little worth, and
-so it was as well employed one way as another.]
-
-[Note 84: I bore with this.... I went through that by dint of hard
-labour.... Many weary stroke it had cost.... This will testify that I
-was not idle.... As I had learned not to despair of any thing. I never
-grudged my labour.]
-
-[Note 85: By stating and squaring every thing by reason, and by
-making the most rational judgment of things, every man may be in time
-master of every mechanic art. I had never handled a tool in my life,
-and yet in time, by labour, application, and contrivance, I found at
-last that I wanted nothing but I could have made it, especially if I
-had had tools.]
-
-[Note 86: I had every thing so ready to my hand, that it was a
-great pleasure for me to see all my goods in such order, and
-especially to find my stock of necessaries so great.]
-
-[Note 87: I considered that the Devil might have found out
-abundance of other ways to have terrified me.... that, as I lived
-quite on the other side of the island, he would never have been so
-simple to leave a mark in a place where it was ten thousand to one
-whether I should ever see it or not, and in the sand too, which the
-first surge of the sea upon a high wind would have defaced entirely.
-All this seemed inconsistent with the thing itself, and with all
-notions we usually entertain of the subtlety of the Devil.]
-
-[Note 88: Nos anciennes éditions françaises suppriment tous ces
-détails caractéristiques.]
-
-[Note 89: Immediately it occurred that these words were to me. Why
-else should they be directed in such a manner, just at the moment when
-I was mourning over my condition, as one forsaken from God and man?]
-
-[Note 90: With these reflections, I worked my mind up not only to
-a resignation to the will of God,... but even to a sincere
-thankfulness.]
-
-[Note 91:.... That he (God) could fully make up to me the
-deficiencies of my solitary state, and the want of human society by
-his presence and communication of his graces to my soul, supporting,
-comforting and encouraging me to depend upon his Providence and hope
-for his eternal presence hereafter.]
-
-
-II
-
-C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman
-de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans
-d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du
-monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné
-pourtant, et maintenant les autres suivent. Les moeurs chevaleresques
-se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et
-pittoresque. Les moeurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles
-le théâtre spirituel et licencieux. Les moeurs bourgeoises
-s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et
-pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut
-des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est
-vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la
-pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient
-affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter
-et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de
-la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur
-sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de
-caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les
-autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée
-et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles
-humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement
-du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous
-ces romans sont des oeuvres d'observation et partent d'une intention
-morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute
-imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres
-une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces,
-des admirations utiles et des motifs d'action.
-
-On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés
-la même oeuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les
-formes montre le même esprit. C'est à ce moment[92] que paraissent le
-_Tatler_, le _Spectator_, le _Guardian_, et tous ces essais agréables
-et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur à domicile
-pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme
-le roman, décrivent les moeurs, peignent les caractères et tâchent de
-corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mêmes à
-la fiction et au portrait. Addison, en amateur délicat des curiosités
-morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir
-Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrète conduit l'excellent
-chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumière ses
-préjugés campagnards et sa générosité native, pendant qu'à côté de lui
-le malheureux Swift, dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête
-de proie et de la bête de somme, supplicie la nature humaine en la
-forçant à se reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont
-beau différer, tous deux travaillent à la même oeuvre. Ils n'emploient
-l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de
-conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et
-l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice.
-Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux
-dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une
-bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même
-point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées
-diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les
-diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs
-oeuvres de reconnaître une source unique et de concourir à un seul
-effet.
-
-Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en
-Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine,
-et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a
-recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on
-assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les
-deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de
-l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à
-tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un
-tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont
-regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience
-avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les
-convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses
-moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte
-incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé
-gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir
-du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et
-les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs
-adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de
-Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron,
-le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte;
-c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se
-développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.
-
-[Note 92: 1709-1711-1713.]
-
-
-III
-
-«_Paméla ou la vertu récompensée_, suite de lettres familières,
-écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin
-de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les
-esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement
-vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par
-une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de
-toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple
-amusement, tendent à enflammer le coeur au lieu de l'instruire.» On ne
-s'y méprendra pas, ce titre est clair[93]. Les prédicateurs se
-réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le
-docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On
-s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à
-l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait
-dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et
-de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du
-reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la
-société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles,
-d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité
-craintive. Il était sévère de principes et se trouvait perspicace par
-rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un moraliste est
-un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte d'histoire
-naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de conscience, s'occupe
-à démêler les motifs bons ou mauvais de ses actions apparentes, qui
-aperçoit les vices et les vertus à leur naissance, qui suit le progrès
-insensible des pensées coupables et l'affermissement secret des
-résolutions honnêtes, qui peut marquer la force, l'espèce et le moment
-des tentations et des résistances, tient sous sa main presque toutes
-les cordes humaines, et n'a qu'à les faire vibrer avec ordre pour en
-tirer les plus puissants accords. En cela consiste l'art de
-Richardson; il combine en même temps qu'il observe; il y a en lui un
-méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul en ce siècle ne
-l'a égalé pour ces conceptions détaillées et compréhensives qui,
-ordonnant en vue d'un but unique les passions de trente personnages,
-enchevêtrent et colorent les fils innombrables de toute la toile pour
-faire ressortir une figure, une action et une leçon.
-
-Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que
-dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière,
-dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de
-l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une
-enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et
-demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve
-exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune
-seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant, naïve et
-bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout de vingt
-pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose, toujours
-rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux
-moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change
-de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce pauvre
-coeur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacité
-hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une Française.
-Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil, ni vanité,
-ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître entreprend de
-l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas croire que le
-monde soit si méchant. «Le _gentleman_ s'est rabaissé jusqu'à prendre
-des libertés avec sa pauvre servante[95]!» Elle a peur d'en prendre
-avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de dire trop
-souvent _il_ et _lui_, au lieu de _son honneur_; «mais c'est sa faute
-si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité avec moi?»
-Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si fort serré
-le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a essayé pis: il
-s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcroît, il
-la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et
-redouble, il la provoque à parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas
-manquer à son maître. «Monsieur, répond-elle doucement, vous avez le
-droit de dire ce qui vous plaît; moi, mon devoir est de dire
-seulement: Dieu bénisse votre honneur[96]!» Elle s'agenouille et le
-remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle
-résistance! Tout est contre elle: il est son maître; il est _justice
-of the peace_, à l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour
-elle, avec tout l'ascendant et l'autorité d'un prince féodal. Bien
-plus, il a la brutalité du temps; il la rudoie, lui parle comme à une
-négresse, et se croit encore bien bon. Il la séquestre seule, pendant
-plusieurs mois, avec une mégère, sa complaisante, qui la bat et la
-menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent,
-la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son coeur est contre
-elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle
-n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la piété la
-retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource.
-Une à une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle
-n'espère plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la
-dernière violence. Mais cette innocence native a été trempée dans la
-foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait
-que «Lucifer est toujours prêt à pousser en avant son ouvrage et ses
-ouvriers[98];» elle est pénétrée de la grande idée chrétienne qui
-nivelle toutes les âmes devant la rédemption commune et le jugement
-final; elle se dit que «son âme est égale en importance à l'âme d'une
-princesse, quoique sa qualité soit inférieure à celle du moindre
-esclave[99].» Blessée, frappée, abandonnée, trahie, il n'importe; la
-conscience et la pensée d'une éternité heureuse ou malheureuse sont
-deux défenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et
-n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer
-absentes, «Sûrement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette
-femme est athée. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est?» La croyance en
-Dieu, la croyance du coeur, non pas la phrase du catéchisme, mais
-l'émotion intime, l'habitude de se représenter la justice toujours
-vivante et partout présente, voilà le sang nouveau que la Réforme a
-fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouvé
-capable de le rajeunir et de le ranimer.
-
-Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus
-doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les
-autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans
-les derniers replis de son coeur! Le jeune seigneur songe à l'épouser
-à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire,
-elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute troublée de
-sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde. La religion arrive dans
-un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh! monsieur, je ne crains
-pas, avec le secours de la grâce de Dieu, qu'aucune marque de bonté me
-fasse jamais oublier ce que je dois à mon honneur; mais ma nature est
-trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'être ingrate, et si
-je devais connaître une pensée que je n'ai point encore apprise, avec
-quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne
-saurais haïr l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois
-me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse âme que je
-souhaiterais pouvoir sauver[100]!» Il est attendri et vaincu, il
-descend de cette hauteur immense où les moeurs aristocratiques l'ont
-placé, et désormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant
-racontent les préparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire
-et de ce bonheur, elle reste humble, dévouée et tendre; son coeur est
-plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. «Cette
-pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien
-sa femme que s'il épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!»
-Elle s'enhardit, elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon
-coeur est si complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être
-plus empressée que vous ne le souhaitez[101].» Sera-ce lundi, ou bien
-mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble;
-il y a une grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces
-effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des
-mauvaises gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son
-cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois
-fois, une fois pour chaque personne pardonnée[102].» Alors ils parlent
-de leurs projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les
-assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les
-comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle
-aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les
-friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner,
-surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle
-attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois
-une heure ou deux de sa conversation, «et sera indulgent pour les
-effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle lira
-«afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et
-de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus exacte à remplir
-envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de
-l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et obéissante,
-aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans _Amélia_.
-
-Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute
-force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des
-épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons
-dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir,
-l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère
-anglais, c'est la volonté trop forte[103]. Quand la tendresse et la
-haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en
-opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le coeur devient une caverne
-de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est
-contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père
-«n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé
-sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de
-sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut
-briser la volonté de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot
-brutal et sans coeur. Il est chef de famille, maître de tous les
-siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut
-fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres et
-tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on entend
-les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop
-nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et d'autorité
-prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron grossière et
-rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, dédaignée par
-Lovelace, se venge de la beauté de sa soeur; le grondement hargneux
-des deux oncles, vieux célibataires bornés, vulgaires, entêtés par
-principes de l'autorité masculine; les instances douloureuses de la
-mère, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides,
-réduites, une par une, à devenir des instruments de persécution. «Ils
-se sont liés les uns aux autres par un écrit signé, et engagés à
-pousser à bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la
-défense de l'autorité du père.» À présent la chose est une affaire de
-politique et de guerre. «Puisque vous avez déployé vos talents et
-tâché d'ébranler tout le monde, sans être ébranlée vous-même, c'est à
-nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrés ensemble.»
-Ils forment «une phalange rangée en bataille,» où chaque conviction
-alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de
-raisonnement; leur volonté devient machinale. À force de se répéter
-entre eux la même idée, ils la fixent dans leur cervelle, et
-s'exaspèrent quand on essaye de la leur ôter. «Nous sommes sept et
-vous êtes seule: qui doit céder de toute la famille ou d'une seule
-personne?» Elle offre toutes les soumissions. «Non, nous ne nous
-payons pas de respects.» Elle consent à abandonner son bien. «Non,
-nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de s'engager pour
-toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons
-demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se sont butés à ce
-projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris, c'est un point
-d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience, sans
-importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens
-établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils
-poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou
-de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour
-ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort.
-Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les
-raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des
-concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait
-pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit
-tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple
-d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y
-aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend
-la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent
-d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la
-rancune venimeuse d'une femme laide offensée, raffine les insultes:
-«La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés de
-l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi,
-ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre journée?
-Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre aiguille?
-Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je crois, ma
-petite chérie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il
-avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà tout, mon
-enfant[105].» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met à
-chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma douce
-soeur Clary! mon cher coeur! mon petit amour! conduirai-je Votre
-Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade
-silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M.
-Solmes[106].» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui
-essuie les yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait! parfait! un
-cri de roman, le cri d'un tendre coeur qui saigne!»--«Tenez, voici les
-échantillons des étoffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout à
-fait charmant. À votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de
-noces. Et que diriez-vous d'un vêtement de velours? Cela ferait une
-grande figure dans une église de village. Du velours cramoisi, je
-suppose. Un si beau teint que le vôtre, comme cela le fera ressortir!
-Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle
-comme vous l'êtes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil
-d'avril à travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit
-pas que ces yeux-là sont charmants[107]?» Puis, lorsqu'on lui rappelle
-qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si méprisable,
-elle suffoque de fureur; elle veut battre sa soeur, elle ne peut plus
-parler, elle crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame,
-laissons la créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son
-venin[108]!» On croit voir une meute de chiens qui courent une biche,
-qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus
-féroces qu'ils ont déjà goûté son sang.
-
-Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une
-nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a
-toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie
-pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais!
-combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la
-superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le
-besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une
-jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la
-grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre
-les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs[109]. Au fond,
-l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier
-ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part
-qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se
-rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais
-épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant
-qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi[110]!» On le
-trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve
-animale n'est qu'un dehors; il est barbare, il plaisante atrocement,
-froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut faire.
-Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de lui avoir
-livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de
-me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis
-de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à l'étranger;
-distinction que j'ai toujours accordée aux dignes créatures qui sont
-mortes en couches de moi[111].» Il faut dire qu'en ce pays, les
-viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie. Tel
-gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente,
-l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse
-pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant
-quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y
-est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles[112],
-ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour.
-Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur
-lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et
-des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il
-s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante
-créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à
-ourdir des toiles et des complots contre son vainqueur!» Ils sont aux
-prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni trêve, ni
-relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son coeur, il
-est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous le soleil.»
-Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa maison, il
-donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des histoires, il
-amène des personnages supposés, il fabrique des lettres. Il n'y a
-point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés qu'il
-n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et combine
-à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se réunissent
-dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout, il devine
-tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout bon sens,
-en dépit des prières de ses amis, des supplications de Clarisse, des
-remords de son propre coeur. La volonté excessive devient ici, comme
-chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et broie ce qu'il
-devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force d'impétuosité aveugle, il
-se brise lui-même par-dessus les débris qu'il a faits.
-
-Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté
-égale[113]. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de
-moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque
-autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique douce, quoique
-promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de l'orgueil
-dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les jeunes
-personnes de son sexe[114];» elle est homme pour la fermeté, mais
-surtout elle a une réflexion d'homme[115]. Quelle attention sur soi!
-quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de sa
-conduite et de la conduite d'autrui[116]! Il n'y a pas une action, une
-parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne remarque,
-qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la solidité
-d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces longues
-conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul, véritables
-duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus avec le
-déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point troublée, elle
-reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais de prise, elle
-n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied, sentant que tout
-le monde est pour lui, que personne n'est pour elle, qu'elle perd du
-terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle tombera, qu'elle tombe.
-Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel changement depuis Shakspeare!
-D'où vient cette idée de la femme si originale et si neuve? Qui a
-cuirassé d'héroïsme et de calcul ces innocentes si abandonnées et si
-tendres? Le puritanisme devenu laïque. «Elle n'a jamais pu regarder un
-devoir avec indifférence[117],» et elle a passé sa vie à regarder ses
-devoirs[118]. Elle s'est posé des principes, elle en a raisonné, elle
-les a appliqués aux différentes circonstances de la vie, elle s'est
-munie sur chaque point de maximes, de distinctions et d'arguments.
-Elle a planté autour d'elle, comme des remparts hérissés et
-multipliés, l'innombrable rangée des préceptes inflexibles. On ne peut
-pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout son esprit et tout son
-passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse; car elle est tellement
-défendue par ses fortifications qu'elle y est prisonnière; ses
-principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la perd. Elle veut
-garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au magistrat, cela
-ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste pas en face à
-son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne chasse pas
-Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait contre la
-délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss Howe; cela
-pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle réprimande
-Lovelace quand il jure[119]; une bonne chrétienne doit protester
-contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante, politique[120] et
-prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme. Mademoiselle, quand le
-feu est dans une chambre, on en sort pieds nus, et on ne s'amuse point
-à demander des pantoufles. J'en suis bien fâché, mais j'ajoute bien
-bas, tout bas, que la sublime Clarisse est un petit esprit; sa vertu
-ressemble à la piété des dévotes, littérale et scrupuleuse[121]. Elle
-n'entraîne pas, on lui voit toujours à la main son catéchisme de
-bienséances; elle n'invente pas son devoir, elle suit une consigne;
-elle n'a pas l'audace des grands partis pris, elle a plus de
-conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de génie[122]. Voilà
-l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle que soit l'école,
-quel que soit le but. À force de régulariser l'homme, on le rétrécit.
-
-Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la
-chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le
-modèle des _gentlemen_ chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a
-converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant.
-Celui-ci est correct comme un automate; il passe sa vie à peser des
-devoirs et à saluer[123]. Quand il va visiter un malade, il s'inquiète
-de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se disant que
-c'est pour une oeuvre de charité[124]. Croiriez-vous qu'un pareil
-homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa manière. Par exemple
-il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus aimable et la plus
-chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous l'honneur d'un mot
-qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois vous aurez la bonté
-de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour toujours engagée par
-cette condescendance, quel que soit ce jour, ce jour précieux pour moi
-jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la plus grande bénédiction
-de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à jamais, votre Charles
-Grandisson[125].» Une image de cire ne serait pas plus convenable.
-Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au mariage, chacun de
-quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les personnes âgées; à
-table, les messieurs, une serviette sous le bras, servent chacun une
-dame; la fiancée est toujours prête à s'évanouir; il se jette à ses
-pieds dans toutes les formes. «Eh bien! mon amour, par égard pour les
-meilleurs des parents, reprenez votre présence d'esprit habituelle;
-autrement, moi qui vais me glorifier devant mille témoins de recevoir
-l'honneur de votre main, je serai prêt à regretter d'avoir acquiescé
-de si grand coeur aux désirs de ces respectables amis qui ont souhaité
-une célébration publique[126].» Les révérences commencent, les
-compliments bourdonnent, l'essaim des convenances voltige comme une
-bande de petits chérubins amoureux, et leurs ailes dévotes[127]
-viennent sanctifier les tendresses bénies de l'heureux couple. Les
-larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa rivale sacrifiée, et sir
-Charles «d'une façon caressante, tendre et respectueuse, mettant son
-bras autour d'elle, lui prend son mouchoir, sans qu'elle résiste, pour
-essuyer les pleurs qui coulent sur ses joues.--Douce humanité, dit-il;
-charmante sensibilité, ne réprimez point cette effusion touchante!
-Rosée du ciel (et il baise le mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un
-coeur doux comme le ciel et compatissant comme lui[128]!» C'en est
-trop, on est excédé, on se dit que ces phrases devraient être
-accompagnées sur la mandoline. Le plus patient des mortels se sent
-écoeuré quand il a, pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs
-sentimentales et tout ce lait sucré de l'amour. Pour comble, sir
-Charles, voyant Harriett embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit
-temple dédié à l'amitié qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le
-triomphe du rococo mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent
-comme à l'Opéra, tous les personnages chantent à l'unisson et en
-choeur les louanges de sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment
-pourrait-il être autre chose que le meilleur des maris, lui qui fut le
-plus soumis des fils, qui est le plus affectionné des frères, le plus
-fidèle des amis, et qui est bon par principe dans chacune des
-relations de la vie[129]?» Il est grand, il est généreux, il est
-délicat, il est pieux, il est irréprochable; il n'a jamais fait une
-vilaine action ni un geste faux. Sa conscience et sa perruque sont
-intactes. Amen. Il faut le canoniser et l'empailler.
-
-Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous
-n'avez pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. À force de
-vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous l'effet de
-ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et à la fin de
-vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le prédicateur
-en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il avait pris
-pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez la morale,
-ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de rébellion dans
-le coeur de l'homme, et que si on s'applique trop visiblement à le
-claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va prendre l'air
-dehors. Vous imprimez à la suite de _Paméla_ le catalogue des vertus
-dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille, oublie son plaisir,
-cesse de croire, et se demande si la céleste héroïne n'était pas un
-mannequin ecclésiastique arrangé pour lui débiter une leçon. Vous
-racontez à la fin de _Clarisse_ la punition de tous les méchants,
-grands ou petits, sans en épargner un seul; le lecteur rit, dit que
-les choses se passent autrement dans le monde, et vous invite à
-insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières où les âmes
-mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point si sots que
-vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la grosse voix pour
-nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on inscrive la leçon à
-part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons l'art, et vous n'en
-avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et vous n'y songez pas.
-Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez toutes les
-conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos romans ont
-huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez écrivain, et non pas
-greffier archiviste. Ne versez pas votre bibliothèque de documents sur
-la voie publique. L'art diffère de la nature en ce qu'elle délaye et
-qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt pages ne montrent pas un
-caractère, et une vive parole le fait. Vous êtes alourdi par votre
-conscience qui vous traîne pas à pas et terre à terre; vous avez peur
-de votre génie; vous le bridez, vous n'osez trouver aux moments
-violents les grands cris, les franches paroles. Vous tombez dans les
-phrases emphatiques et bien écrites[130]; vous ne voulez pas montrer
-la nature telle qu'elle est, telle que la montre Shakspeare, lorsque,
-piquée par la passion comme par un fer rouge, elle crie, se cabre et
-bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez pas l'aimer, et votre
-punition est que vous ne pouvez pas la voir.
-
-[Note 93: 1741.]
-
-[Note 94: To be sure I did think nothing but curt'sy and cry, and
-was all in confusion at his goodness.
-
-I was so confounded at these words, you might have beat me down with a
-feather.... So, like a fool, I was ready to cry, and went away
-curt'sying, and blushing, I am sure up to the ears.]
-
-[Note 95: This gentleman has degraded himself to offer freedoms to
-his poor servant.]
-
-[Note 96: It is for you, sir, to say what you please, and for me
-only to say: God bless your honour!]
-
-[Note 97: I cannot tell a wilful lie.]
-
-[Note 98: Lucifer always is ready to promote his own work and
-workmen.]
-
-[Note 99: My soul is of equal importance to the soul of a
-princess, though my quality is inferior to that of the meanest slave.]
-
-[Note 100: I fear not, sir, the grace of God supporting me, that
-any acts of kindness would make me forget what I owe to my virtue; but
-my nature is too frank and open to make me ungrateful; and if I should
-be taught a lesson I never yet learnt, with what regret should I
-descend to the grave, to think that I could not hate my undoer; and
-that at the last great day, I must stand up as an accuser of the poor
-unhappy soul that I could wish it in my power to save!]
-
-[Note 101: I had the boldness to kiss his hand.... I made bold to
-kiss his dear hand.
-
-My heart is so wholly yours that I am afraid of nothing but that I
-might be forwarder than you wish.
-
-This poor foolish girl must be after twelve o'clock this day as much
-his wife as if he were to marry a duchess.]
-
-[Note 102: I clasped my arms about his neck and was not ashamed to
-kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven
-person.]
-
-[Note 103: Voyez déjà dans _Paméla_ les rôles de M. B. et de lady
-Davers.]
-
-[Note 104: He told he would break some body's heart.]
-
-[Note 105: The _witty_, the _prudent_, nay the _dutiful_ and pious
-(so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so
-strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to
-lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let
-me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the
-disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you
-devote to your needle? How many to your prayers? How many to
-letter-writing? And how many to love? I doubt, I doubt, my little
-dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the
-rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....]
-
-[Note 106: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear,
-speak one word to me. You must say _two_ very soon to Mr Solmes, I can
-tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with
-her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the
-two words.]
-
-[Note 107: _This_, Clary, is a pretty pattern enough. But _this_
-is quite charming!--And _this_, were I you, should be my wedding
-night-gown.--But, Clary, won't you have a velvet suit? It would cut a
-great figure in a country church, you know. Crimson velvet, I suppose.
-Such a fine complexion as yours, how it would be set off by this!--And
-do you sigh, love? Black velvet, so fair as you are, with those
-charming eyes, gleaming, through a wintry cloud, like an April sun.
-Does not Lovelace tell you they are charming eyes?]
-
-[Note 108: Let us go, Madam, let us leave the creature to swell
-till she bursts with her own poison.]
-
-[Note 109: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love
-opposition.»]
-
-[Note 110: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first
-princess on earth, if he but thought she balanced a minute in her
-choice of him or of an Emperor.]
-
-[Note 111: I went into mourning for her, though abroad at the
-time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who
-died in childbed by me.]
-
-[Note 112: _Mémoires_ du maréchal de Richelieu.]
-
-[Note 113: That command of my passions which has been attributed
-to me as my greatest praise, and, in so young a creature, as my
-distinction.]
-
-[Note 114: How I am punished.... for my vanity in hoping to be an
-_example_ to young persons of my sex! Let me be but a warning and I
-will now be contented.]
-
-[Note 115: Entre autres choses voyez son testament.]
-
-[Note 116: Elle se fait pour elle-même la statistique et la
-classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions
-et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique:
-
-That such a husband might unsettle me in all my own principles and
-hasard my future hopes.
-
-That he has a very immoral character to women.
-
-That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining
-in wedlock with such a man.
-
-Elle tient ses écritures et garde des _Mémorandums_, des sommaires, ou
-analyses de ses propres lettres.]
-
-[Note 117: Myself one who never looked upon any duty, much less a
-voluntary vowed one, with indifference.]
-
-[Note 118: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49e lettre.]
-
-[Note 119: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor
-and low one; since they proclaim the profligate's want of power and
-his wickedness at the same time; for could such a one punish as he
-speaks, he would be a fiend.»]
-
-[Note 120: «I should be inclined to spare her all further trial,
-were it not for the contention that her vigilance has set on foot,
-which shall overcome the other.]
-
-[Note 121: Niceties.]
-
-[Note 122: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George
-Sand.]
-
-[Note 123: He received the letters, standing up, bowing; and
-kissed the papers with an air of gallantry that I thought greatly
-became him.]
-
-[Note 124: I am afraid I must borrow of the Sunday some hours on
-my journey; but visiting the sick is an act of mercy.]
-
-[Note 125: And now, loveliest and dearest of women, allow me to
-expect the honour of a line, to let me know how much of the tedious
-month from last Thursday you will be so good to abate.... My utmost
-gratitude will ever be engaged by the condescension, whenever you
-shall distinguish the day of the year, distinguished as it will be to
-the end of my life that shall give me the greatest blessing of it and
-confirm me.
-
-For ever yours Charles Grandisson.]
-
-[Note 126: What, my love! In compliment to the best of parents,
-resume your usual presence of mind. I else, who shall glory before a
-thousand witnesses in receiving the honour of your hand, shall be
-ready to regret I acquiesced so cheerfully with the wishes of those
-parental friends for a public celebration.]
-
-[Note 127: Sir Charles seemed to have the office by heart, Harriet
-in her heart.]
-
-[Note 128: In a soothing, tender and respectful manner, he put his
-arm round me and taking my own handkerchief, unresisted, wiped away
-the tears as they fell on my cheek. «Sweet humanity! Charming
-sensibility! Check not the kindly gush. Dew-drops of heaven! (wiping
-away my tears, and kissing the handkerchief), dew-drops of Heaven,
-from a mind like that Heaven mild and gracious!]
-
-[Note 129: But could he be otherwise than the best of husbands,
-who was the most dutiful of sons, who is the most affectionate of
-brothers, the most faithful of friends, who is good upon principle in
-every relation of life?]
-
-[Note 130: Clarisse et Paméla en font beaucoup trop.]
-
-
-IV
-
-C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et
-sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand
-vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès
-de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et
-brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en
-fils, ayant roulé par la vie dans les hauts, dans les bas, éclaboussé,
-mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley Montague,
-plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte, ses soucis
-et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une bouteille de
-Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en lui, un peu
-grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse aller, il
-coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se donner de
-digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès l'abord, le
-surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans la grosse
-débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse bouillonne en
-lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai et il
-s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité littéraire. Un
-jour, Garrick le prie de supprimer une scène maladroite, et lui dit
-que sinon on sifflera infailliblement: «Au diable! qu'ils la trouvent
-eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort mal à l'aise, vient avertir
-l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe. «--Qu'est-ce qu'il y a?--Eh
-bien! on me siffle à outrance.--Ah! ah! le diable les emporte! Ils
-l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont trouvée?»--C'est avec ce
-franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il allait de l'avant sans
-trop sentir les meurtrissures, en homme confiant qui a le coeur
-épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait un héritage, il festine,
-traite ses voisins, entretient une meute, s'entoure de magnifiques
-laquais à livrée jaune. En trois ans, il a tout mangé; mais le
-courage lui reste, il achève ses études de légiste, écrit deux
-in-folio sur les droits de la couronne, devient _justice_, détruit des
-bandes de voleurs, et gagne dans la plus insipide besogne du monde «le
-plus sale argent de la terre.» Les dégoûts ne l'atteignent pas, la
-lassitude non plus; il est trop solidement bâti pour avoir des nerfs
-de femme. Tout déborde en lui, la force, l'activité, l'invention, et
-aussi la tendresse. Il a pour ses enfants une idolâtrie de mère, il
-adore sa femme, il devient presque fou quand il la perd, il ne trouve
-d'autre consolation que de pleurer avec la servante, et finit par
-épouser cette bonne et brave fille pour donner une mère à ses enfants:
-dernier trait qui achève de peindre ce vaillant coeur plébéien[131],
-prompt aux effusions, exempt de répugnances, et qui, hormis la
-délicatesse, eut tout le meilleur de l'homme. On lit ses livres, comme
-on boit un vin franc, sain et rude, qui égaye, fortifie, et auquel il
-ne manque que le parfum.
-
-Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui
-aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme
-des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains.
-Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros,
-Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa
-maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante
-dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le
-tragique tourne au grotesque. Fielding rit à pleins poumons, comme
-Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique;
-il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de
-ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances. Si vous êtes
-raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas. Il vous
-mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la
-boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales
-réjouissants, les peintures crues et les aventures populacières. Il
-est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au
-sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un fossé sans
-habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des
-haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les
-_gentlemen_, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs
-pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début,
-jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et
-reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on
-leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens
-mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si
-beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à
-bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on
-veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde,
-comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom
-Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce
-retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la
-tête, ce pêle-mêle d'incidents et cette grêle de mésaventures,
-finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se
-battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y
-a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le _roastbeef_ y descend
-comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras
-fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est
-solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la vie est
-bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tête cassée
-et le ventre plein.
-
-Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses à voir en route; le
-sentiment de la nature est un talent comme la conception de la règle,
-et Fielding, le dos tourné à Richardson, s'ouvre un domaine aussi
-large que celui de son rival. Ce qu'on appelle nature, c'est cette
-couvée de passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement
-vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous,
-mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel
-nous tâchons de les déguiser; nous croyons les mener, elles nous
-mènent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a
-tant, elles sont si fortes, si entrelacées les unes dans les autres,
-si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner, que leur
-mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises.
-Voilà le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de
-Molière, consistent à lever un coin du manteau; ses personnages
-paradent d'un air raisonnable, et tout d'un coup, par une ouverture,
-le lecteur aperçoit le fourmillement intérieur des vanités, des
-folies, des concupiscences et des rancunes secrètes qui les font
-marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cassé, le philosophe
-Square vient le consoler par une application de maximes stoïciennes;
-mais en lui prouvant que la douleur est chose indifférente, il se mord
-la langue et lâche un ou deux jurons, sur quoi le théologien Thwackum,
-son commensal et son rival, lui assure que sa mésaventure est un
-avertissement de la Providence, et tous deux manquent de se gourmer.
-Une autre fois le chapelain de la prison, ayant déchargé son éloquence
-et engagé le condamné au repentir, accepte de lui un bol de punch
-parce que l'Écriture ne dit rien contre cette liqueur, et lui récite
-après boire son dernier sermon contre les philosophes païens. Ainsi
-déshabillés, les instincts ont une tournure grotesque; les gens
-s'avancent gravement, la canne à la main, et pour nous ils sont tout
-nus. Sachez qu'ils sont nus tout à fait; aussi certaines de leurs
-attitudes sont bien gaies. Les dames feront sagement de ne pas entrer
-ici. Ce puissant génie, tout franc et réjoui, aime comme Rubens les
-kermesses; les rouges trognes reluisantes de bonne humeur, de
-sensualité et d'énergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et
-les instincts dévergondés y viennent accoupler leurs violences. C'est
-avec eux qu'il compose ses premiers personnages. Il n'y en a point
-chez lui de plus vivants que ceux-là, de plus largement tracés à
-grands traits et d'un élan, d'une couleur plus saine. Si les gens
-réfléchis comme Allworthy restent effacés dans un coin de sa vaste
-toile, les personnages instinctifs comme Western s'y détachent avec un
-relief et un éclat qu'on n'a point vus depuis Falstaff. Western est un
-_squire_ de campagne, bonhomme au demeurant, mais ivrogne, toujours à
-cheval, inépuisable en jurons, prompt aux gros mots, aux coups de
-poing, sorte de charretier alourdi, endurci et enfiévré par la
-brutalité de la race, par la sauvagerie de la campagne, par les
-exercices violents, par l'abus de la grosse mangeaille et des boissons
-fortes, tout imbu d'orgueil et de préjugés anglais et rustiques,
-n'ayant jamais été discipliné par la contrainte du monde, puisqu'il
-vit aux champs, ni par celle de l'éducation, puisqu'il sait à peine
-lire, ni par celle de la réflexion, puisqu'il ne peut pas mettre deux
-idées ensemble, ni par celle de l'autorité, puisqu'il est riche et
-_justice_, et livré, comme une girouette qui siffle et grince, à tous
-les coups de vent de toutes les passions. Sitôt qu'on le contredit, il
-devient rouge, il écume, il veut rosser les gens: «Défais ton
-habit[132]....» Il faut même l'empoigner à bras-le-corps pour
-l'arrêter de vive force. Il court chez Allworthy pour se plaindre de
-Jones, qui ose faire la cour à sa fille. «Il a eu de la chance que je
-n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roulé, j'aurais dérangé son
-miaulement; j'aurais appris à ce fils de gueuse à mettre la main au
-plat de son maître. Il n'aura jamais un morceau de mon plat, ni un
-liard pour en acheter. Et si elle le veut, elle, une chemise sera sa
-dot. J'aimerais mieux mettre mon bien dans la caisse d'amortissement,
-pour qu'on l'envoie en Hanovre et qu'on corrompe notre nation
-avec[133].»--Et comme Allworthy dit qu'il en a bien du chagrin.--«Au
-diable votre chagrin! il me servira joliment quand j'aurai perdu ma
-seule enfant, ma pauvre Sophie, qui était la joie de mon coeur, et
-toute l'espérance, et toute la consolation de mes vieux jours; mais je
-suis décidé à la mettre à la porte: elle mendiera, elle crèvera de
-faim, elle pourrira dans la rue. Pas un sou, pas un sou! elle n'aura
-jamais un sou de moi! Ce fils de chienne a toujours été bon pour tirer
-le lièvre au gîte. Le diable le crève! Je ne savais guère la
-minette[134] qu'il avait en vue; mais ce sera le plus mauvais gibier
-qu'il ait levé de sa vie. Il ne trouvera là qu'une charogne; la peau
-de dessus est tout ce qu'il en aura[135]!»--Sa fille essaye de le
-raisonner, il tempête. Alors elle parle de tendresse et d'obéissance;
-d'allégresse il saute par la chambre, et les larmes lui viennent aux
-yeux. À ce mot, elle reprend ses supplications; il grince les dents,
-il serre les poings, il frappe du pied. «Tu l'épouseras, tu l'auras!
-le diable m'emporte! tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain
-matin[136]!» Il ne peut pas trouver une raison, il ne sait que lui
-dire d'être bonne fille. Il se contredit, il défait ses propres
-projets: il est comme un taureau aveugle qui bute à droite, à gauche,
-revient sur ses pas, n'atteint personne et piétine en place. Au
-moindre bruit, il fonce en avant, outrageusement, sans savoir
-pourquoi. Ses idées ne sont que des frémissements ou des élans de la
-chair et du sang. Jamais l'animal physique n'a plus entièrement
-recouvert et absorbé l'homme. Il en devient grotesque, tant il est
-naïf et près de la brute; il se laisse mener, il a des mots d'enfant:
-«Je ne sais pas comment cela arrive; mais le diable m'emporte,
-Allworthy, si vous ne me faites pas toujours faire justement ce qu'il
-vous plaît. Et pourtant j'ai un aussi bon domaine que vous, et je suis
-_justice_ aussi bien que vous-même.» Rien ne tient en lui ni ne dure;
-il est tout de prime-saut; il ne vit que pour le moment. Rancune,
-intérêt, aucune des passions à longue portée n'a de prise sur lui. Il
-embrasse les gens que tout à l'heure il voulait assommer. Tout
-disparaît pour lui dans la fougue de la passion présente; elle lui
-arrive au cerveau comme un flot soudain qui noie le reste. À présent
-qu'il est réconcilié avec Tom, il n'a pas de cesse que Tom n'ait sa
-fille. «C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus, mon garçon, en avant
-sur elle! Voilà ce que c'est, mes petits agneaux. Eh bien! est-ce
-convenu? Sera-ce demain ou le jour d'après? Ce ne sera pas une minute
-plus tard que le jour d'après, j'y suis décidé. Allons donc, Tom, je
-te dis que ce sont des grimaces. Par le sang-Dieu! elle voudrait que
-le mariage fût pour cette nuit; elle le voudrait de tout son coeur.
-N'est-ce pas, Sophie, que tu le voudrais? Vois-tu, Allworthy, je te
-parie cinq guinées contre un écu que de demain en neuf mois nous
-aurons un garçon! À présent, dis-moi, qu'est-ce que tu choisis? du
-Bourgogne, du Champagne, ou bien quoi? Par Dieu! nous ferons ripaille
-cette nuit[137].» Et lorsqu'il devient grand-père, il passe son temps
-auprès des nourrices, déclarant que «le babil de sa petite fille est
-une musique plus douce que les aboiements de la plus belle meute
-d'Angleterre.» Voilà la pure nature, et personne ne l'a lâchée à
-travers champs plus débridée, plus impétueuse, plus ignorante de toute
-règle, plus abandonnée à l'afflux de la séve corporelle que Fielding.
-
-Ce n'est pas qu'il l'aime à la façon des grands artistes indifférents,
-Shakspeare et Goethe; au contraire, il est moraliste par excellence,
-et c'est un des grands signes du siècle que les intentions
-réformatrices se rencontrent aussi décidées chez lui qu'ailleurs. Il
-donne à ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que
-le ton sérieux et tragique aigrit, tandis que le style comique
-«dispose les gens à la bienveillance et à la bonne humeur[138].» Bien
-plus, il fait la satire du vice; il considère les passions non comme
-de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blâme. Il
-nous suggère à chaque pas des jugements moraux; il veut que nous
-prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il écrit un roman
-entier en style ironique[139] pour persécuter et assommer la
-friponnerie et la trahison. Il est plus que peintre, il est un
-justicier, et les deux rôles en lui sont d'accord. Car une psychologie
-engendre une morale: là où il y a une idée de l'homme, il y a un idéal
-de l'homme, et Fielding, qui a vu dans l'homme la nature par
-opposition à la règle, loue dans l'homme la nature par opposition à la
-règle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un instinct. La
-générosité, à ses yeux, est comme toutes les sources d'action, une
-inclination primitive; comme toutes les sources d'action, elle coule
-sans que les catéchismes et les phrases y ajoutent rien de bon; comme
-toutes les sources d'action, elle coule parfois trop pleinement et
-trop vite. Prenez-la comme elle est, et n'essayez pas de l'opprimer
-sous une discipline ou de la remplacer par un raisonnement. Monsieur
-Richardson, vos héros si corrects, si compassés, si soigneusement
-empaquetés dans leur attirail de préceptes, sont des bedeaux de
-cathédrale bons pour nasiller dans une procession. Monsieur Square et
-monsieur Thwackum, vos tirades sur la vertu philosophique ou la vertu
-chrétienne sont des exercices de parole utiles pour digérer au
-dessert. La vertu est dans le tempérament et dans le sang; l'éducation
-bavarde et le rigorisme monacal n'y ajoutent rien. Donnez-moi un
-homme, non un mannequin de représentation ou une serinette à phrases.
-Mon héros est l'homme qui naît généreux, comme le chien naît
-affectueux, et comme le cheval naît brave. Je veux un coeur vivant,
-plein de chaleur et de force, non un pédant sec occupé à aligner au
-cordeau toutes ses actions. Ce naturel ardent pourra l'emporter trop
-loin; je lui pardonne ses écarts. Il s'enivrera par mégarde, il
-ramassera une fille sur la route, il donnera volontiers un coup de
-poing, il ne refusera pas un duel; il souffrira qu'une grande dame le
-trouve beau garçon, et il acceptera sa bourse; il sera imprudent, il
-gâtera sa réputation comme Jones; il sera mauvais administrateur et
-fera des dettes comme Booth. Excusez-le d'avoir des muscles, des
-nerfs, des sens, et ce bouillonnement de colère ou d'ardeur qui
-précipite en avant les animaux de noble race. Mais il souffrira qu'on
-le batte jusqu'au sang plutôt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il
-pardonnera à son mortel ennemi sans effort, par bonté pure, et lui
-enverra de l'argent en cachette. Il sera loyal envers sa maîtresse, et
-lui gardera sa fidélité, en dépit de toutes les offres, dans le pire
-dénûment et sans la moindre espérance de l'obtenir. Il sera libéral de
-sa bourse, de ses peines, de sa souffrance, de son sang; il ne s'en
-vantera pas; il n'aura ni orgueil, ni vanité, ni affectation, ni
-dissimulation; la bravoure et la bonté surabonderont dans son coeur,
-comme la bonne eau dans une bonne source. Il pourra être balourd comme
-le capitaine Booth, joueur même, dépensier, incapable de conduire ses
-affaires, capable par tentation d'être un jour infidèle à sa femme;
-mais il sera si sincère dans son repentir, son erreur sera si
-involontaire, il sera si soigneusement, si véritablement tendre,
-qu'elle l'aimera avec excès[140], et qu'en bonne foi il le mérite. Il
-se fera auprès d'elle garde-malade, nourrice, maman; il l'accouchera
-lui-même; il aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en
-présence de tout le monde, même devant miss Matthews qui l'a séduit.
-«Je déclarai que, si j'avais le monde, je serais prêt à le mettre aux
-pieds de mon Amélia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient
-dix mille mondes[141]!» Il pleure comme un enfant en pensant à elle;
-il l'écoute comme ferait un petit enfant. «Je répète ses propres
-paroles, car il m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit.» Il
-s'habille en cachette lorsqu'il est obligé de partir pour son
-régiment, et, «chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les
-façons de ne pas penser,» il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce
-qu'il ne saurait soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous
-cette épaisse cuirasse de tapageur, il y a un vrai coeur de femme qui
-se fond, qu'un rien trouble lorsqu'il s'agit de ce qu'il aime, timide
-dans sa tendresse, inépuisable en dévouement, en confiance, en
-abnégation, en effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste;
-avec ses excès et ses folies, il vaut mieux que tous vos dévots
-gantés.
-
-À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais
-que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque
-dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates,
-l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi
-bien dans la nature que la grosse vigueur, l'hilarité bruyante et la
-franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et s'il y a des
-mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des chevaliers.
-Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous rappelez, ont eu
-cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large moisson que vous
-rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs. On finit par se
-lasser de vos coups de poing et de vos comptes d'hôtellerie. Vous
-pataugez trop volontiers dans les étables, parmi les pourceaux
-ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus de
-ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien
-souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont
-beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont
-troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas
-l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant,
-que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et
-vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette
-supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre
-l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de
-votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il
-débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le
-bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non
-l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous
-le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut
-à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau.
-
-[Note 131: Il était pourtant fils d'un général et petit-fils d'un
-comte.]
-
-[Note 132: Impossible de tout traduire. Liv. VI, ch. 9. Voyez
-vous-même l'offre remarquable que le squire fait à Jones.]
-
-[Note 133: It's well for un I could not get at un; I'd a lick'd
-un, I'd a spoil'd his caterwauling; I'd a taught the son of a whore to
-meddle with the meat of his master. He shan't ever have a morsel of
-meat of mine or a varden to buy it. If she will ha un, one smock shall
-be her portion. I'll sooner gee my estate to the zinking fund, that it
-may be sent to Hanover, to corrupt our nation with.]
-
-[Note 134: Puss, terme de chasse, sans équivalent en français.]
-
-[Note 135: Pox o' your sorrow. It will do me abundance of good,
-when I have lost my only child, my poor Sophy, that was the joy of my
-heart, and all the hope and comfort of my age. But I am resolved I
-will turn her out o' doors; she shall beg and starve and rot in the
-streets. Not one hapenny, not a hapenny shall she ha o' mine. The son
-of a bitch was always good at finding a hare sitting and be rotted
-to'n; I little thought what puss he was looking after. But it shall be
-the worst he ever vound in his life. She shall be no better than
-carrion; the skin o'er it is all he shall ha, and zu you may tell un.]
-
-[Note 136: I am determined upon this match, and ha him you shall,
-damn me, if shat unt. Damn me, if shat unt, though dost hang thyself
-the next morning.]
-
-[Note 137: To her, boy, to her, go to her. That's it, my little
-honeys, O that's it. Well, what, is it all over? Has she appointed the
-day, boy? What, shall it be to-morrow, or the next day? It shan't be
-put off a minute longer than next day, I am resolved.... I tell thee
-it is all a flimflam. Zoodikers! she'd ha the wedding to night with
-all her heart. Would'st not, Sophy? Where the devil is Allworthy?...
-Harkee, Allworthy, I'll bet thee five pounds to a crown, we ha a boy
-to-morrow nine months. But prithee, tell me what wat ha? Wat ha
-Burgundy, Champaigne, or what? For please Jupiter, we'll make a night
-on't.]
-
-[Note 138: Préface de _Joseph Andrews_.]
-
-[Note 139: _Jonathan Wild._]
-
-[Note 140: Amélia est la parfaite épouse anglaise, supérieure en
-cuisine, dévouée jusqu'à pardonner à son mari ses infidélités
-accidentelles, toujours grosse. «Dear Billy, though my understanding
-be much inferior to yours, etc.» Elle est modeste à l'excès, toujours
-rougissante et tendre. Bagillard lui ayant écrit des lettres d'amour,
-elle les jette: «I would not have such a letter in my possession for
-the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.»]
-
-[Note 141: I declared that if I had the world I was ready to lay
-it at my Amelia's feet. And so, heaven knows, I would ten thousand
-worlds!]
-
-
-V
-
-En tous cas, il est puissant et redoutable, et si en ce moment vous
-rassemblez en votre esprit les traits dispersés des figures que les
-romanciers viennent de faire passer devant vos yeux, vous vous
-sentirez transporté dans un monde à demi barbare et dans une race dont
-l'énergie doit effaroucher ou révolter toute votre douceur. À présent
-ouvrez un copiste plus littéral de la vie: sans doute ils le sont
-tous, et déclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un
-trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'étant
-médiocre il décalque les figures platement, prosaïquement, sans les
-transformer par l'illumination du génie; la jovialité de Fielding et
-le rigorisme de Richardson ne sont plus là pour égayer ou ennoblir les
-tableaux. Regardez chez lui les moeurs face à face; écoutez les aveux
-de cet imitateur de Lesage, qui reproche à Lesage d'être gai et de
-badiner avec les mésaventures de son héros; voyez l'âpreté de cette
-rancune, qui veut «soulever l'indignation du lecteur contre le
-caractère sordide et vicieux du monde et montrer le mérite modeste aux
-prises avec l'égoïsme, l'envie, la malice et la lâche indifférence de
-l'humanité[142].» Ce ne sont plus seulement les coups de poing qui
-pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'épée, de pistolet. Dans
-ce monde-là, quand une fille sort de chez elle, elle court risque de
-rentrer femme, et quand un homme sort de chez lui, il court risque de
-ne pas rentrer du tout. Les femmes enfoncent leurs ongles dans la
-figure des hommes; les _gentlemen_ bien élevés, comme Peregrine,
-sanglent les gens à coup de fouet. Ayant trompé un mari qui refuse de
-lui demander satisfaction, Peregrine le fait prendre par ses gens et
-tremper dans un canal. Dénoncé par un vicaire qu'il a rossé, il le
-fait rouer de coups par un aubergiste, qui de plus lui arrache avec
-les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mémoire vingt autres
-attentats commencés ou achevés. Les injures atroces, les mâchoires
-cassées, les coups de bâton assénés sur les gens abattus par terre, la
-hargneuse dureté des conversations, la grossière brutalité des
-plaisanteries, donnent l'idée d'une meute de bouledogues acharnés à se
-battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaieté, s'amusent encore à
-s'enlever des morceaux de chair. Un Français a peine à supporter
-l'histoire de Roderick Random ou plutôt celle de Smollett quand il
-est sur le vaisseau de guerre. Il est _pressé_, c'est-à-dire empoigné
-de force, jeté par terre, à coups de bâton et de couteau, lié comme un
-ballot et roulé sanglant à bord devant les matelots, qui rient de ses
-blessures et disent, en voyant ses cheveux collés comme des ficelles,
-qu'il a les cordes rouges sur la tête au lieu de les avoir sur le dos.
-Il prie ses voisins de tirer son mouchoir de sa poche pour arrêter le
-sang qui coule de sa tête; les voisins tirent le mouchoir et le
-vendent d'un grand sang-froid à la pourvoyeuse moyennant un quart de
-gin. Le capitaine Oakum déclare qu'il ne veut plus de malades à bord,
-les fait monter sur le pont à coups de fouet, crachant le sang,
-défaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous, beaucoup meurent,
-et de soixante et un il n'en reste que douze. Pour pénétrer dans ce
-noir hôpital suffocant qui pullule de vermine, il faut ramper sous les
-hamacs pressés et les écarter par la force des épaules avant d'arriver
-jusqu'aux patients. Lisez encore le récit de miss William, une jeune
-fille riche et de bonne naissance réduite au métier de courtisane,
-rançonnée, affamée, malade, grelottante, errant dans les rues pendant
-de longues nuits d'hiver, parmi «les misérables créatures nues, en
-haillons crasseux, entassées comme des pourceaux dans le coin d'une
-allée sombre,» qui appellent les matelots ivres pour obtenir «de quoi
-apaiser avec du gin la rage de la faim et le froid, et qui descendent
-dans l'insensibilité bestiale jusqu'à ce qu'à la fin elles aillent
-mourir et pourrir sur un fumier.» Celle-ci est jetée à Bridewell avec
-le rebut de la ville, soumise aux caprices d'un tyran qui lui impose
-des tâches au-dessus de ses forces et la punit de ne pas les remplir,
-fouettée jusqu'à s'évanouir, puis à coups de fouet tirée de son
-évanouissement, pendant ce temps volée de tout ce qu'elle a sur elle,
-bonnet, souliers, bas, «mourant de faim et aspirant à mourir vite.»
-Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de ses voisines qui la
-guettaient l'en empêchent. «Le lendemain matin, je fus punie de trente
-coups de verges. La douleur, jointe au désappointement et au
-désespoir, me priva de ma raison et me jeta dans un délire de fureur
-pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec mes dents et je me
-lançai la tête contre le pavé.» En vain vous vous retournez du côté du
-héros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il est sensuel et grossier
-comme ceux de Fielding, sans être comme ceux de Fielding bon et
-joyeux. «L'orgueil et le ressentiment sont les deux principaux
-ingrédients de son caractère.» Le généreux vin de Fielding, entre les
-mains de Smollett, s'est tourné en eau-de-vie de cabaret. Ses héros
-sont égoïstes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite son
-fidèle Strap, et finit par le marier à une prostituée. Peregrine
-attaque par le complot le plus lâche et le plus brutal l'honneur d'une
-jeune fille qu'il doit épouser, et qui est la soeur de son meilleur
-ami. On prend en haine son caractère rancunier, concentré, opiniâtre,
-qui est tout à la fois celui d'un roi absolu habitué à se contenter
-aux dépens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de
-l'éducation que le vernis. On serait inquiet de vivre auprès de lui;
-il n'est bon qu'à choquer ou à tyranniser les autres. On l'évite comme
-une bête dangereuse; l'afflux soudain de la passion animale et le
-torrent de la volonté fixe sont si forts en lui que, lorsqu'il manque
-son but, il extravague, il met l'épée à la main contre l'aubergiste;
-il faut le saigner, il devient fou. Jusqu'à ses générosités, tout est
-gâté chez lui par l'orgueil; jusqu'à ses gaietés, tout est assombri
-chez lui par la dureté. Ses amusements sont barbares et ceux de
-Smollett sont du même goût. Il outre les caricatures; il croit nous
-divertir en nous montrant des bouches fendues jusqu'aux oreilles et
-des nez longs d'un demi-pied; il exagère un préjugé national ou un tic
-de métier jusqu'à y absorber tout l'homme; il entre-choque les plus
-repoussants des grotesques, un lieutenant Lishamago à demi rôti par
-les Indiens rouges, des loups de mer qui passent leur vie à vociférer
-et à travestir toutes les idées dans leur jargon nautique, de vieilles
-filles laides comme des guenons, sèches comme des squelettes, âpres
-comme du vinaigre, des maniaques enfoncés dans la pédanterie, dans
-l'hypocondrie, dans la misanthropie, dans le silence. Bien loin de les
-esquisser en passant, comme Gil-Blas, il appuie le trait
-désagréablement avec insistance, et le surcharge de tous les détails,
-sans considérer s'ils sont trop nombreux, sans reconnaître qu'ils sont
-excessifs, sans sentir qu'ils sont odieux, sans éprouver qu'ils sont
-dégoûtants. Son public est au niveau de son énergie et de sa rudesse,
-et, pour remuer de tels nerfs, un écrivain ne peut pas frapper trop
-fort.
-
-Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette
-violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la
-sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le
-dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement
-les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si
-précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus.
-Ils sont psychologues. _Every man in his humour_, ce titre d'une
-comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est
-ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier,
-_Humphrey Clinker_. Point d'action; le livre est un recueil de lettres
-écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des
-voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes
-objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se
-croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme
-de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe,
-une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur
-la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à
-reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à
-sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la
-concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès
-cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent
-de Sterne. Figurez-vous un homme qui se met en voyage ayant sur les
-yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes. Un poil
-sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui remue,
-l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il emploiera la
-journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre. Pareillement
-Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de son héros.
-Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible. Un homme
-fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à l'ensemble de son
-caractère, lequel tient à celui de son père, de sa mère, de son oncle
-et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de son cerveau, qui
-tient aux circonstances de sa conception et de sa naissance,
-lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur du moment,
-aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés du dernier
-curé, à une coupure du pouce, à vingt noeuds faits sur un sac, à je ne
-sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de _Tristram
-Shandy_ sont employés à les compter; car le moindre et le plus plat
-des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne derrière
-soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes dans les
-autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des
-prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus
-profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au
-lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine
-principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites
-merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des
-filaments innombrables qui sinueusement plongent et s'éparpillent pour
-aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si grêles, si
-entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à eux; il les
-démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la lumière, et là où
-nous n'imaginions qu'une simple tige, nous contemplons avec étonnement
-la population et la végétation souterraine des fibres multipliées et
-des fibrilles par qui la plante visible végète et se soutient.
-
-Voilà certes un talent étrange, composé d'aveuglement et de
-clairvoyance, et qui ressemble à ces maladies de la rétine dans
-lesquelles le nerf surexcité devient à la fois obtus et perspicace,
-incapable d'apercevoir ce que les yeux les plus ordinaires atteignent,
-capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perçants ne saisissent
-pas. En effet, Sterne est un malade humoriste et excentrique,
-ecclésiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, «qui geint
-sur un âne mort et délaisse sa mère vivante,» égoïste de fait,
-sensible en paroles, et qui en toutes choses prend le contre-pied de
-lui-même et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de
-bric-à-brac où les curiosités de tout siècle, de toute espèce et de
-tout pays gisent entassées pêle-mêle: textes d'excommunication,
-consultations médicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires,
-bribes d'érudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues,
-dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mène: ni suite, ni
-plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le défait
-exprès; d'un coup de pied, il fait rouler sur son histoire commencée
-la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il s'amuse à nous
-désappointer, à nous dérouter par les interruptions et les attentes.
-La gravité lui déplaît, il la traite d'hypocrite; à son gré, la folie
-vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit bien bâti, les
-idées défilent en procession avec un mouvement ou une accélération
-uniforme; dans cette tête bizarre, elles sautillent comme une cohue de
-masques en carnaval, par bandes, chacune tirant sa voisine par les
-pieds, par la tête, par un pan d'habit, avec le remue-ménage le plus
-universel et le plus imprévu. Toutes ses petites phrases coupées sont
-des soubresauts; on halète à les lire. Le ton ne reste jamais deux
-minutes le même: le rire vient, puis un commencement d'émotion, puis
-le scandale, puis l'étonnement, puis l'attendrissement, puis encore le
-rire. Le malin bouffon tire et brouille les fils de tous nos
-sentiments, et nous fait aller de ci, de là, baroquement, comme des
-marionnettes. Entre ces divers fils, il y en a deux qu'il tire plus
-volontiers que les autres. Comme tous les gens qui ont des nerfs, il
-est sujet aux attendrissements: non qu'il soit vraiment bon et tendre,
-au contraire sa vie est d'un égoïste; mais à de certains jours il a
-besoin de pleurer, et nous fait pleurer avec lui. Il s'émeut pour un
-oiseau captif, pour un pauvre âne qui, accoutumé aux coups, le regarde
-d'un air résigné, «comme pour lui dire de ne point le battre trop
-fort, mais que cependant, s'il veut, il peut le battre.» Il écrira
-deux pages sur l'attitude de cet âne, et Priam aux pieds d'Achille
-n'était pas plus touchant. C'est ainsi qu'il rencontrera dans un
-silence, dans un juron, dans la plus mince action domestique, des
-délicatesses exquises et de petits héroïsmes, sortes de fleurs
-charmantes invisibles à tout autre, et qui poussent dans la poudre du
-plus sec chemin. Un jour l'oncle Toby, le pauvre capitaine invalide,
-attrape, après de longs essais inutiles, une grosse mouche
-bourdonnante qui l'a cruellement tourmenté pendant tout le dîner; il
-se lève, traverse la chambre sur sa jambe souffrante, et, ouvrant la
-fenêtre: «Va-t'en, pauvre diablesse, va-t'en; pourquoi est-ce que je
-te ferais du mal? Le monde certainement est assez large pour nous
-contenir tous les deux, toi et moi[143].» Cette sensibilité de femme
-est trop fine, on ne peut la décrire; il faudrait traduire une
-histoire entière, celle de Lefèvre par exemple, pour en faire respirer
-le parfum; ce parfum s'évapore sitôt qu'on y touche, et ressemble à la
-faible senteur fugitive des plantes qu'on a portées un instant dans la
-chambre d'un convalescent. Ce qui en augmente encore la douceur
-triste, c'est le contraste des polissonneries qui, comme une haie
-d'orties, les environnent de toutes parts. Sterne, ainsi que tous les
-gens dont la machine est surexcitée, a des appétits baroques. Il aime
-les nudités, non par sentiment du beau à la façon des peintres, non
-par sensualité et franchise à l'exemple de Fielding, non par recherche
-du plaisir, ainsi que les Dorat, les Boufflers et tous les fins
-voluptueux qui riment et s'égayent en ce moment de l'autre côté de la
-Manche. S'il va aux endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et
-point fréquentés. Ce qu'il y cherche c'est la singularité et le
-scandale. Ce qui l'affriande dans le fruit défendu, ce n'est pas le
-fruit, c'est la défense; car celui où il mord de préférence est tout
-flétri ou piqué aux vers. Qu'un épicurien ait du plaisir à détailler
-les jolis péchés d'une jolie femme, rien d'étonnant; mais qu'un
-romancier se complaise à surveiller l'alcôve de deux vieux bourgeois
-rances, à remarquer les suites de la chute d'un marron brûlant dans
-une culotte, à détailler les questions de la veuve Wadman sur la
-portée des blessures de l'aine, cela ne s'explique que par le
-dévergondage d'une imagination pervertie qui trouve son amusement dans
-les idées répugnantes, comme les palais gâtés trouvent leur
-contentement dans la saveur âcre du fromage avancé[144]. Aussi, pour
-lire Sterne, faut-il attendre les jours de caprice, de _spleen_ et de
-pluie, où, à force d'agacement nerveux, on est dégoûté de la raison.
-En effet ses personnages sont aussi déraisonnables que lui-même. Il ne
-voit en l'homme que la manie, et ce qu'il appelle le _dada_, le goût
-des fortifications dans l'oncle Tobie, la manie des tirades oratoires
-et des systèmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada, à son gré, est
-comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperçoit à peine, et
-seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voilà qui peu à
-peu grossit, se couvre de poils, rougit et bourgeonne tout alentour;
-son propriétaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu'à ce
-qu'enfin elle se change en loupe énorme, et que le visage entier
-disparaisse sous l'excroissance parasite qui l'envahit. Personne n'a
-égalé Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le
-germe, l'alimente par degrés; il fait ramper alentour les filaments
-propagateurs, il montre les petites veines et les artérioles
-microscopiques qui s'abouchent dans son intérieur, il compte les
-palpitations du sang qui les traverse, il explique leurs changements
-de couleur et leurs augmentations de volume. L'observation
-psychologique atteint ici l'un de ses développements extrêmes. Il faut
-un art bien avancé pour décrire, par delà la régularité et la santé,
-l'exception ou la dégénérescence, et le roman anglais se complète ici
-en ajoutant à la peinture des formes la peinture des déformations.
-
-[Note 142: The disgraces of Gil Blas are for the most part such as
-rather excite mirth than compassion. He himself laughs at them, and
-his transitions from distress to happiness or, at least, ease, are so
-sudden that neither the reader has time to pity him, nor himself to be
-acquainted with affliction. This conduct.... prevents that generous
-indignation which ought to animate the reader against the sordid and
-vicious disposition of the world. I have attempted to represent modest
-merit struggling with every difficulty to which a friendless orphan is
-exposed from his own want of experience as well as from the
-selfishness, envy, malice, and base indifference of mankind.]
-
-[Note 143: Go, poor devil, get thee gone, why should I hurt thee?
-The world surely is wide enough to hold both thee and me.]
-
-[Note 144: Sterne, Goldsmith, Burke, Sheridan, Moore ont une
-nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parenté proche ou
-lointaine, la nuance irlandaise. De même Hume, Robertson, Smollett, W.
-Scott, Burns, Beattie, Reid, D. Stewart, etc., ont la nuance
-écossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on démêle un excès de
-chevalerie, de sensualité, d'expansion, bref un esprit moins bien
-équilibré, plus sympathique et moins pratique. Au contraire,
-l'Écossais est un Anglais un peu affiné ou un peu rétréci, parce qu'il
-a plus pâti et plus jeûné.]
-
-
-VI
-
-Le moment approche où les moeurs épurées vont, en l'épurant, lui
-imprimer son caractère final. Des deux grandes tendances qui se sont
-manifestées par lui, la brutalité native et la réflexion intense,
-l'une a fini par vaincre l'autre: la littérature, devenue sévère,
-chasse de la fiction les grossièretés de Smollett et les indécences de
-Sterne, et le roman tout moral, avant d'arriver dans les mains presque
-prudes de miss Burney, passe dans les honnêtes mains de Goldsmith. Son
-_Ministre de Wakefield_ est «une idylle en prose,» un peu gâtée par
-des phrases trop bien écrites, mais au fond bourgeoise comme un
-tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miéris une femme qui fait
-son marché, un bourgmestre qui vide son long verre de bière; les
-figures sont vulgaires, les naïvetés comiques, la marmite est à la
-place d'honneur; pourtant ces bonnes gens sont si paisibles, si
-contents de leur petit bonheur régulier, qu'on leur porte envie.
-L'impression que laisse le livre de Goldsmith est à peu près celle-là.
-L'excellent docteur Primrose est un ecclésiastique de campagne dont
-toutes les aventures pendant longtemps consistent «à passer du lit
-bleu au lit brun.» Il a des cousins au quarantième degré qui viennent
-manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute
-l'éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait presque lire,
-excelle dans les conserves, et conte à table l'histoire et les mérites
-de chaque plat. Ses filles aspirent à l'élégance et confectionnent des
-eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils Moïse se fait duper à
-la foire, et vend le poulain moyennant un assortiment de lunettes
-vertes. Lui-même, Primrose, compose des traités que personne n'achète
-contre les secondes noces des ecclésiastiques, écrit d'avance dans
-l'épitaphe de sa femme qu'elle fut la seule femme du docteur Primrose,
-et, en manière d'encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau
-d'éloquence. Cependant le ménage va son petit train; les filles et la
-mère régentent un peu le père de famille; il se laisse faire en bon
-homme, lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie,
-s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à
-l'oeil vairon et l'autre qui n'a pas de queue. «Rien ne pouvait
-surpasser la propreté de mes petits enclos; les ormes et les haies
-étaient d'une beauté inexprimable....» Notre maison «était située au
-pied d'une colline en pente, avec un beau taillis qui l'abritait par
-derrière et une rivière babillarde par devant. D'un côté une prairie
-et de l'autre une pelouse.... Elle n'était que d'un étage et couverte
-de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicité et d'agrément. Les
-murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux[145]....
-Quoique la même chambre nous servît de parloir et de cuisine, cela ne
-faisait que la rendre plus chaude. D'ailleurs, comme elle était tenue
-avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les cuivres étant
-bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur les rayons,
-l'oeil était agréablement flatté et n'avait pas besoin d'un plus riche
-ameublement.» Ils fanent en famille, vont s'asseoir sous le
-chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles; les deux
-filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parents s'amusent
-à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de clochettes
-bleues et de centaurées. «Encore une bouteille, Deborah, ma chère, et
-toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîments ne devons-nous point
-au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la tranquillité,
-l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le plus grand
-monarque de la terre. Il n'a pas un coin du feu pareil, ni autour de
-lui des visages si gais[146].»
-
-Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas moins. Le pauvre
-ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite cure, il
-est devenu fermier. Le _squire_ du voisinage séduit et enlève sa fille
-aînée; le feu prend à sa maison, il a le bras brûlé jusqu'à l'épaule
-en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison, pour dettes,
-parmi des brutes et des coquins qui jurent et blasphèment, dans un
-mauvais air, sur la paille, sentant que son mal augmente, prévoyant
-que sa famille sera bientôt sans pain, apprenant que sa fille meurt;
-«son coeur se soutient pourtant,» il reste prêtre et chef de famille,
-prescrit à chacun des siens son emploi, encourage, console, pourvoit,
-ordonne, prêche les prisonniers, supporte leurs railleries grossières,
-les réforme, établit dans la prison le travail utile et la règle
-volontaire. Ce n'est pas la dureté ni le tempérament morose qui
-l'affermissent; il n'y a pas d'âme plus paternelle, plus sociable,
-plus humaine, plus ouverte aux émotions douces et aux tendresses
-intimes. Ce n'est point l'orgueil ni la haine concentrée qui le
-roidissent. «Je n'ai point de ressentiment à présent, dit-il;
-quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que toutes les
-richesses, quoiqu'il ait déchiré mon coeur (car je suis malade,
-très-malade, presque jusqu'à défaillir), pourtant cela ne m'inspirera
-jamais un désir de vengeance.... Si ma soumission peut lui faire
-plaisir, qu'il sache que, si je lui ai fait quelque injure, j'en suis
-fâché.... Comme il a été autrefois mon paroissien, j'espère un jour
-pouvoir présenter son âme purifiée au tribunal éternel[147].» Rien ne
-sert; le misérable repousse hautainement cette prière si noble, par
-surcroît fait enlever la seconde fille et jeter le fils en prison sous
-une fausse accusation de meurtre. À ce moment-là toutes les affections
-du père sont blessées, toutes ses consolations perdues, toutes ses
-espérances ruinées. Son coeur n'est qu'une plaie, il s'écrie; mais,
-revenant aussitôt à sa profession et à son devoir, il songe à préparer
-son fils et à se préparer lui-même pour l'autre vie, et, afin d'être
-utile à autant de gens qu'il pourra, il veut en même temps exhorter
-les prisonniers. Il «s'efforce de se lever sur sa paille, mais la
-force lui manque, et il n'est capable que de s'appuyer contre le mur,
-soutenu d'un côté par son fils et de l'autre par sa femme.» En cet
-état, il parle, et son sermon, qui fait contraste avec son état, n'en
-est que plus émouvant. C'est une dissertation à l'anglaise, toute
-composée de raisonnements exacts, ayant pour but d'établir que,
-d'après la nature du plaisir et de la peine, les malheureux souffrent
-moins que les heureux de quitter la vie, et jouissent plus que les
-heureux d'obtenir le ciel. On y voit les sources de cette vertu, née
-du christianisme et de la bonté naturelle, mais alimentée longuement
-par la réflexion intérieure. La méditation, qui d'ordinaire ne produit
-que des phrases, aboutit chez lui à des actions. Véritablement ici la
-raison a pris le gouvernement du reste, et elle l'a pris sans opprimer
-le reste: rare et éloquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant
-en un seul personnage les meilleurs traits des moeurs et de la morale
-de ce temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et
-réglée, domestique et disciplinée, laborieuse et rustique. La vertu
-protestante et anglaise n'a point formé un modèle plus éprouvé et plus
-aimable. Religieux, affectueux, raisonneur, il concilie des
-dispositions qui semblaient s'exclure; ecclésiastique, cultivateur,
-père de famille, il relève des caractères qui ne semblaient propres
-qu'à fournir des comiques et des bourgeois.
-
-[Note 145: Nothing could exceed the neatness of my little
-enclosures, the elms and hedge-rows appearing with inexpressible
-beauty.... Our little habitation was situated at the foot of a sloping
-hill, sheltered with a beautiful underwood behind, and a prattling
-river before; on one side a meadow, on the other a green.... (It)
-consisted but of one story and was covered with thatch, which gave it
-an air of great snugness....
-
-The walls on the inside were nicely white-washed. Though the same room
-served us for parlour and kitchen, that only made it the warmer.
-Besides as it was kept with the utmost neatness, the dishes, plates
-and coppers being well scoured and all disposed in bright rows on the
-shelves, the eye was agreeably relieved, and did not want richer
-furniture.]
-
-[Note 146: But let us have one bottle more, Deborah, my life, and
-Moses, give us a good song. What thanks do we not owe to heaven for
-thus bestowing tranquillity, health, and competence? I think myself
-happier now than the greatest monarch upon earth. He has no such
-fire-side, nor such pleasant faces about it.]
-
-[Note 147: I have no resentment now, and though he has taken
-from me what I held dearer than all his treasures, though he has
-wrung my heart (for I am sick almost to fainting, very sick, my
-fellow-prisoner), yet that shall never inspire me with vengeance....
-If this submission can do him any pleasure, let him know that if I
-have done him any injury, I am sorry for it.... I should detest my
-own heart, if I saw either pride or resentment lurking there. On the
-contrary, as my oppressor has been once my parishioner, I hope one
-day to present him up an unpolluted soul at the eternal tribunal.]
-
-
-VII
-
-Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus
-accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est
-son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec
-une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui;
-miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien
-Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke,
-l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique. Lord
-Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en
-proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue, l'autorité
-d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et le soir en
-remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour
-entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par
-l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons
-de philosophie élégante et de moeurs épicuriennes; la violence du
-contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les
-prédilections de l'esprit anglais.
-
-On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à
-proportion, l'air sombre et rude, l'oeil clignotant, la figure
-profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
-chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au
-milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un
-vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
-fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
-avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
-racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que,
-n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
-comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
-il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une
-dame. À peine servi, il se précipitait sur sa nourriture «comme un
-cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un mot,
-n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une
-telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait
-la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté
-fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait.
-Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il
-disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat,
-arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
-doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait.
-«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig[148].--Ma
-chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue
-que par la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous,
-pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il
-faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il
-ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue
-comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à
-la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une
-douzaine de tasses de thé dans son estomac.
-
-Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell
-sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu
-en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au
-hasard dans une boutique, surtout des in-folio latins, même les plus
-ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les oeuvres latines
-de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut trouver des ressources
-en proposant au public une édition de Politien. À vingt-cinq ans, il
-avait épousé par amour une femme de cinquante, courte, mafflue, rouge,
-habillée de couleurs voyantes qui se mettait sur les joues un
-demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même âge que lui.
-Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses grimaces
-convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à l'aspect de
-son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire portefaix. Trente
-ans durant, il avait travaillé en manoeuvre pour les libraires qu'il
-rossait lorsqu'ils devenaient impertinents, toujours râpé, ayant une
-fois jeûné deux jours, content lorsqu'il pouvait dîner avec six
-_pence_ de viande et un _penny_ de pain, ayant écrit un roman en huit
-nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À présent, pensionné par le
-roi[149], exempt de sa corvée journalière, il suit son indolence
-naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et au delà. C'est à cette
-heure qu'on va le voir. On monte l'escalier d'une triste maison située
-au nord de _Fleet-Street_, le quartier affairé de Londres, dans une
-cour étroite et obscure, et l'on entend en passant les gronderies de
-quatre femmes et d'un vieux médecin charlatan, pauvres créatures sans
-ressources, infirmes, et d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies,
-qu'il nourrit, qui le tracassent ou qui l'insultent; on demande le
-docteur, un nègre ouvre; une assemblée se forme autour du lit
-magistral; il y a toujours à son lever quantité de gens distingués,
-même des dames. Ainsi entouré, il «déclame» jusqu'à l'heure du dîner,
-va à la taverne, puis disserte tout le soir, sort pour jouir dans les
-rues de la boue et du brouillard de Londres, ramasse un ami pour
-converser encore, et s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir
-des thèses jusqu'à quatre heures du matin.
-
-Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions
-qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus
-intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès
-l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que
-comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son
-dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des
-meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes
-arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il
-déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le
-premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de
-pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état
-d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps,
-admirateurs du _Contrat social_, nous sentons bien vite que nous ne
-sommes plus en France. Et que sentirons-nous, bon Dieu! quand, un
-instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi: «Rousseau
-est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite d'être
-chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte qu'il soit
-protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de déportation
-contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui sont sortis
-d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le voir
-travailler dans les plantations.»--Il paraît qu'on ne goûte pas dans
-ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus
-épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel
-est le plus grand vaurien[150].»--À la bonne heure, ceci est net. Mais
-quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une
-Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car
-aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves
-du christianisme.»--Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons
-guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné
-pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux
-dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération
-particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le
-nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous lui parlez d'une
-méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une femme qui
-prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de derrière, que
-cela est curieux, mais n'est point beau. Il est conservateur et ne
-craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé à une heure du
-matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour interroger un
-esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les mains son
-journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des examens de
-conscience et des résolutions de conduite. Avec des préjugés et des
-ridicules, il a la profonde conviction, la foi active, la sévère piété
-morale. Il est chrétien de coeur et de conscience, de raisonnement et
-de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du jugement final, le
-préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un jour, je n'irai plus
-dans vos coulisses, car les bas de soie et les poitrines blanches de
-vos actrices excitent mes propensions amoureuses[151].» Il se reproche
-son indolence, il implore la grâce de Dieu, il est humble et il a des
-scrupules.--Tout cela est bien étrange. Nous demandons aux gens ce qui
-peut leur plaire dans cet ours bourru, qui a des habitudes de bedeau
-et des inclinations de constable. On nous répond qu'à Londres on est
-moins exigeant qu'à Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y
-permet à l'énergie d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y
-souffre une conversation militante, que l'opinion publique est tout
-entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a
-bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses
-préceptes s'accommode le mieux à son penchant.
-
-Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une
-heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou
-dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton.
-«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les
-petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet,
-sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque
-substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les
-grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition
-s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée
-se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle
-d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui
-comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé
-ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des
-compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à
-la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus
-despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation
-et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté
-ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des
-mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la
-tyrannie du style oratoire[152]. Nous comprenons maintenant qu'un âge
-oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue dans
-l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers.
-
-Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que
-l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son
-dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses
-innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis;
-nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses
-préceptes par coeur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et
-que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont
-accordés[153], qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un
-petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins
-éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non
-pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous
-disons tout bas que nous nous en serions bien passés. Nous voudrions
-savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté tout d'un
-coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors qu'en
-Angleterre les sermons plaisent, et ces _Essais_ sont des sermons.
-Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin d'idées
-aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et profitables. Ils
-demandent qu'on leur fournisse une provision utile de documents
-authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de plus. Peu
-importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi sont
-vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être renseignés
-sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur les
-variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les
-avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la
-science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce
-qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un
-livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui
-les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le
-_sense_, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques
-portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette
-substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement
-très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine
-friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce
-titre, les _Essais_ sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont
-pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode;
-nous comprenons à présent pourquoi ils prennent comme favori et
-révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel
-Johnson[154].
-
-[Note 148: Sir, I perceive you are a vile Whig.]
-
-[Note 149: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son
-dictionnaire la définition suivante du mot _pension_:
-
-"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is
-generally understood to mean pay given to a state hireling for treason
-to his country."
-
-Le lecteur voit d'ici les sarcasmes des adversaires.]
-
-[Note 150: I think him (Rousseau) one of the worst of men; a
-rascal who ought to be hunted out of society, as he has been.... I
-would sooner sign a sentence for his transportation, than that of any
-felon who has gone from the Old Bailey these many years. Yes I would
-like to have him work in the plantations.... It is difficult to settle
-the proportion of iniquity between them (Rousseau and Voltaire).]
-
-[Note 151: I'll come no more behind your scenes, David, for the
-silk stockings and white bosoms of your actresses excite my amorous
-propensities.]
-
-[Note 152: Voici une phrase célèbre qui donnera quelque idée de ce
-style, assez semblable à celui de Thomas:
-
-We were now treading that illustrious island which was once the
-luminary of the Caledonian regions, whence savage clans and roving
-barbarians derived the benefits of knowledge and the blessings of
-religion. To abstract the mind from all local emotion would be
-impossible if it were endeavoured, and would be foolish if it were
-possible. Far from me and my friends be such rigid philosophy as may
-conduct us indifferent and unmoved over any ground which has been
-dignified by wisdom, bravery, or virtue. The man is little to be
-envied whose patriotism would not gain force on the plains of
-Marathon, or whose piety would not grow warmer among the ruins of
-Iona.]
-
-[Note 153: _Rambler_, 108, 109, 110, 111.]
-
-[Note 154: Voir sa biographie par Boswell, 4 vol.]
-
-
-VIII
-
-Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que
-les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut
-voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national,
-l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des
-moeurs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans.
-
-Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose
-que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs,
-sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent,
-les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau
-veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble
-que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne
-juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis
-plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de
-couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il
-est assassin.
-
-La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, l'épanouissement
-des puissances naturelles et corporelles, voilà ce qui de tous côtés
-afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres involontairement se
-remuent par l'imitation contagieuse des mouvements et des formes.
-Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes montent comme un
-tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces croupes colossales qui
-se tordent, devant ces mufles qui remuent des crânes, l'animal en nous
-frémit par sympathie, et il nous semble que nous allons faire sortir
-de notre poitrine une clameur égale à leur rugissement.
-
-En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des
-faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle,
-il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces
-jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons
-plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi
-des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes
-dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat
-et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois,
-cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste.
-
-Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil
-peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils
-représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter.
-
-Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une ivresse de nuit, de
-bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée d'ombres qui
-vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps appesantis? Chez
-lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la stupidité, tout
-l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en
-distille. L'un flageole debout, écoeuré, pendant qu'un hoquet
-entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en
-mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places,
-tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot
-malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou
-bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou
-difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux
-distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin,
-borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes,
-rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement,
-gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille,
-écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine,
-regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que
-Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière,
-affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa
-maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à
-l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui
-vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les
-dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet
-hôpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux
-crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est
-coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord
-convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du
-diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et
-qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables
-Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans
-quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu
-salir les yeux de votre aspect?
-
-C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares.
-Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme
-font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout
-le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de
-l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même
-canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps
-n'est ici que pour traduire l'esprit[155]. Ce nez tortu, ces bourgeons
-sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces
-traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le
-naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres
-et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est
-l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est le désespoir,
-ce sont toutes les maladies et les difformités de ces volontés trop
-âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de toutes les
-passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois dogmatique et
-chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses confrères le gros
-gourdin de la morale. C'est un _policeman_ mangeur de boeuf qui s'est
-chargé d'instruire et de corriger des boxeurs ivrognes. D'un tel homme
-à de tels hommes, les ménagements seraient de trop. Au bas de chaque
-cage où il enferme un vice, il en inscrit le nom, il y ajoute la
-condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale dans sa laideur, il
-l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son supplice, en sorte qu'il
-n'y a pas de conscience si faussée qui ne le reconnaisse, ni de
-conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur.
-
-Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le
-gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi
-nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit
-idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise
-le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse
-tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent
-l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est
-pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un
-cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os
-qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent,
-et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un
-fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mère le
-voit.
-
-Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune
-homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est
-là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa
-baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les
-opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme
-expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui
-fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on
-dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin
-extirpe l'oeil, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa
-main. Cependant un chien attrape le coeur qui traîne à terre; des
-fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une
-chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des
-plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va
-s'en aller sous leur scalpel.
-
-Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et
-que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de
-Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds
-que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie
-en civilisation.
-
-[Note 155: When a character is strongly marked in the living face,
-it may be considered as an index to the mind, to express which with
-any degree of justness in painting requires the utmost efforts of a
-great master. (_Analysis of Beauty._)]
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-Les poëtes.
-
- I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
- caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. --
- Comment il a son centre dans Pope.
-
- II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts.
- -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
- personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. -- Pauvreté
- de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de sa vanité et
- de son talent. -- Sa fortune indépendante et son travail
- assidu.
-
- III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent
- les passions dans la poésie artificielle. -- _La boucle de
- cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en
- France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
- pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et
- banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
- salon sont inconciliables.
-
- IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
- poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre
- finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
- Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
- -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment
- elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et
- perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
- Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
- -- En quoi le goût a changé depuis un siècle.
-
- V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
- classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
- impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
- campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson.
-
- VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
- sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus
- précoce en Angleterre qu'en France. -- Sterne. --
- Richardson. -- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside,
- Beattie, Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la
- forme classique. -- Empire de la période. -- Johnson. --
- L'école historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur
- talent et leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne.
-
-
-Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil la vaste région littéraire qui
-s'étend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu'à la
-révolution française, on s'aperçoit que toutes les productions,
-indépendamment du caractère anglais, y portent l'empreinte classique,
-et que cette empreinte, particulière à ce territoire, ne se rencontre
-ni dans celui qui précède ni dans celui qui suit. Cette forme régnante
-de pensée s'impose à tous les écrivains, depuis Waller jusqu'à
-Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu'à Robertson et Hume; il y a un
-art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante années,
-pratique et théorie, inventions et imitations, exemples et critique,
-s'emploie à l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espèce de
-beauté; ils n'établissent de préceptes que ceux qui peuvent la
-produire; ils récrivent, traduisent et défigurent sur son patron les
-grandes oeuvres des autres siècles; ils l'importent dans tous les
-genres littéraires, et y réussissent ou y échouent selon qu'elle s'y
-adapte ou qu'elle ne peut s'y accommoder. La domination de ce style
-est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne à
-l'impuissance quand ils veulent l'appliquer hors de son domaine. La
-possession de ce style est si universelle, qu'elle se rencontre dans
-les plus médiocres, et les élève jusqu'au talent quand ils
-l'appliquent dans son domaine[156]. C'est lui qui porte à la
-perfection la prose, le discours, l'essai, la dissertation, la
-narration, et toutes les oeuvres qui font partie de la conversation et
-de l'éloquence. C'est lui qui détruit l'ancien drame, abaisse le
-nouveau, appauvrit et détourne la poésie, produit l'histoire correcte,
-agréable, sensée, décolorée et à courtes vues. C'est cet esprit, qui,
-commun à ce moment à l'Angleterre et à la France, imprime son image
-dans la diversité infinie des oeuvres littéraires, en sorte que dans
-son ascendant partout visible on ne peut s'empêcher de reconnaître la
-présence d'une de ces forces intérieures qui ploient et règlent le
-cours du génie humain.
-
-Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la
-poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que
-sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils
-avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent
-ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le
-style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier
-venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous
-trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage.
-Passez au second, ce même tour reparaît; on dirait qu'ils se sont
-copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes
-apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période.
-Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles,
-ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien,
-l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le
-langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le
-substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur;
-l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme
-chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni
-de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine,
-tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est
-tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels
-ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre,
-oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences
-grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses,
-lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude
-oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes;
-si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au
-fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil,
-insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles
-ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y
-a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du
-reste. Si vous parcourez toute la famille, vous y trouverez sans doute
-quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine lumière,
-tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère et finit
-par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement, ici, on
-voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de Pope et
-surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments
-étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a
-suivi.
-
-[Note 156: Une femme de chambre sous Louis XIV, dit Courier,
-écrivait mieux que le plus grand écrivain d'aujourd'hui.]
-
-
-I
-
-En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards à Londres, naquit
-une petite créature délicate et maladive, factice par nature, toute
-fabriquée d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de goût que pour
-les livres, et qui, dès son bas âge, mit tout son plaisir dans la
-contemplation des imprimés. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit
-à écrire. Il passa son enfance avec eux en tête-à-tête, et se trouva
-versificateur dès qu'il sut parler. À douze ans, il avait composé une
-tragédie d'après l'_Iliade_, et une ode sur la solitude. De treize à
-quinze, il fit un grand poëme épique de quatre mille vers, appelé
-_Alcandre_. Pendant huit ans, enfermé dans une petite maison de la
-forêt de Windsor, il lut «tous les meilleurs critiques, presque tous
-les poëtes anglais, latins, français qui ont un nom, Homère, les
-poëtes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et
-l'Arioste dans les traductions,» avec tant d'assiduité qu'il en manqua
-mourir. Ce n'étaient point des passions qu'il y cherchait, c'était du
-style; il n'y a point eu d'adorateur plus dévoué de la forme; il n'y a
-point eu de maître plus précoce de la forme. Déjà son goût perçait:
-entre tous les poëtes anglais, son favori était Dryden, le moins
-inspiré et le plus classique. Il apercevait sa voie; un connaisseur,
-M. Walsh[157], «l'encourageait en lui disant qu'il y avait encore un
-chemin ouvert pour exceller; car si les Anglais avaient plusieurs
-grands poëtes, ils n'avaient jamais eu de grand poëte qui fût
-_correct_; et il l'engageait à faire de la correction son étude et son
-but.» Il suivait ce conseil, s'exerçait la main par des traductions
-d'Ovide et de Stace, et par des remaniements du vieux Chaucer. Il
-s'appropriait toutes les excellences et toutes les élégances
-poétiques, il les emmagasinait dans sa mémoire; il disposait dans sa
-tête le dictionnaire complet de toutes les épithètes heureuses, de
-tous les tours ingénieux, de tous les rhythmes sonores par lesquels on
-peut relever, préciser, éclairer une idée. Il était comme ces petits
-musiciens, enfants prodiges, qui, élevés au piano, atteignent tout
-d'un coup un doigté merveilleux, roulent les gammes, perlent les
-trilles, font voltiger les octaves avec une agilité et une justesse
-qui chassent de la scène les plus fameux artistes. À dix-sept ans,
-ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait soixante-dix, il
-entreprit, sur sa demande, de lui corriger ses poëmes, et les corrigea
-si bien, que celui-ci en fut charmé et mortifié. Pope raturait,
-ajoutait, refondait, parlait franc et tranchait ferme. L'auteur, à
-contre-coeur, admirait les corrections tout bas, et tâchait tout haut
-d'en rabaisser l'importance, jusqu'à ce qu'enfin sa vanité, blessée de
-tant devoir à un si jeune homme et de rencontrer un maître dans un
-écolier, finit par le retirer d'un commerce où il profitait et
-souffrait trop. C'est que l'écolier, du premier coup, avait porté
-l'art plus loin que les maîtres. À seize ans, ses _Pastorales_
-témoignaient d'une sûreté de main que personne n'avait eue, pas même
-Dryden. À voir ces mots si choisis, ces arrangements exquis de
-syllabes mélodieuses, cette science des coupes et des rejets, ce style
-si coulant, si pur, ces gracieuses images que la diction rendait
-encore plus gracieuses, et toute cette guirlande artificielle et
-nuancée de fleurs qui se disaient champêtres, on pensait aux premières
-églogues de Virgile. M. Walsh déclarait que «ce n'était point
-flatterie de dire qu'à cet âge Virgile n'avait rien fait d'aussi bon.»
-Quand plus tard elles parurent en volume[158], le public fut ébloui.
-«Vous avez déplu aux critiques, écrivait Wycherley, en leur plaisant
-trop bien.» La même année, le poëte de vingt et un ans achevait son
-_Essay on Criticism_, sorte d'art poétique; c'est le poëme qu'on fait
-à la fin de sa carrière, quand on a manié tous les procédés et qu'on a
-blanchi dans la critique; et dans ce sujet qui réclame, pour être
-traité, l'expérience de toute une vie littéraire, il se trouvait
-d'emblée aussi mûr que Boileau.
-
-Ce musicien consommé, qui débute par un traité d'harmonie, que va-t-il
-faire de son mécanisme incomparable et de sa science de professeur?
-Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'écrire; il faut une
-source pleine d'idées vives et de passions franches pour faire un vrai
-poëte, et à le voir de près on trouve qu'en lui, jusqu'à la personne,
-tout est étriqué ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds,
-tortu, bossu, maigre, valétudinaire, et qui arrivé à l'âge mûr ne
-semble plus capable de vivre. Il ne peut se lever; c'est une femme qui
-l'habille; on lui enfile trois paires de bas les unes par-dessus les
-autres, tant ses jambes sont grêles; puis on lui lace la taille dans
-un corset de toile roide, afin qu'il puisse se tenir droit, et
-par-dessus on lui fait endosser un gilet de flanelle; vient ensuite
-une sorte de pourpoint de fourrure, car il grelotte vite, et enfin une
-chemise de grosse toile très-chaude avec de belles manches. Par-dessus
-tout cela on lui met un costume noir, une perruque à noeud[159], une
-petite épée; ainsi équipé, il va prendre place à table avec son grand
-ami lord Oxford. Il est si petit, qu'il faut l'exhausser sur une
-chaise particulière; il est si chauve, que lorsqu'il n'y a pas de
-réception il couvre sa tête d'un bonnet de velours; il est si
-vétilleux et si exigeant, que les laquais évitent de faire ses
-commissions, et que le lord a été obligé d'en renvoyer plusieurs qui
-refusaient de le servir. Enfin le dîner commence. Il mange trop, en
-enfant gâté; il veut des mets forts, épicés, et se fait mal à
-l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colère,
-mais ne manque pas de la boire. Il a tous les appétits et tous les
-caprices d'un vieil enfant, d'un vieux malade, d'un vieil auteur, et
-d'un vieux garçon. Vous vous attendez bien à le trouver quinteux et
-susceptible. Plusieurs fois il a quitté, sans mot dire et sans qu'on
-sût pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excéder les
-laquais de messages pour le ramener. Si aujourd'hui lady Mary Wortley,
-son ancienne divinité poétique, est par malheur à table, on ne pourra
-pas dîner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se
-picoter, de se quereller, et l'un des deux quittera la chambre. On va
-le chercher et il rentre, mais il n'a pas laissé ses manies à la
-porte. Il est cauteleux, malin, en avorton nerveux qu'il est; quand il
-souhaite une chose, il n'ose pas la demander rondement; avec des
-insinuations et des manoeuvres de style, il amène les gens à la
-mentionner, à la faire venir, après quoi il s'en sert. C'est ainsi
-qu'il a obtenu un écran de lord Orrery. «À peine s'il boira une tasse
-de thé sans stratagème.» Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la
-diplomatie à propos de carottes et de navets.
-
-Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il écrit des
-libelles contre Chandos, Aaron Hill, lady Mary Wortley, et ensuite il
-ment ou équivoque pour les désavouer. Il a un vilain goût pour
-l'artifice, et prépare un mauvais tour déloyal contre lord
-Bolingbroke, son plus grand ami. Il n'est jamais franc, il est
-toujours occupé d'un rôle; il contrefait l'homme dégoûté, le grand
-artiste indifférent, contempteur des grands, des rois, de la poésie
-elle-même. La vérité est qu'il ne songe qu'à ses phrases, à sa
-réputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre
-tout son stoïcisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas
-peut-être dix lettres vraies; il est écrivain jusque dans ses
-épanchements; ses confidences sont de la rhétorique compassée, et
-quand il cause avec un ami, il songe toujours à l'imprimeur qui mettra
-ses effusions sous les yeux du public. Même à force de prétention il
-devient maladroit, et se démasque. Un jour Richardson le trouve occupé
-à lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: «Ces choses-là,
-dit Pope, font mon divertissement;» et pendant qu'il lit, on voit ses
-traits contractés par la violence de son angoisse. «Dieu me préserve,
-dit Richardson, d'un divertissement pareil à celui-là.» En somme, son
-grand ressort est la vanité littéraire; il veut être admiré, rien de
-plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'étudie à la glace, se
-farde, minaude, accroche des compliments, et cependant déclare que les
-compliments l'ennuient, que le fard salit et qu'elle a horreur des
-minauderies. Nul élan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus
-d'idées que de passions, j'entends de ces idées qu'on a besoin
-d'écrire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse
-religieuse et les querelles de parti retentissent autour de lui; il
-s'en écarte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal
-souci est de préserver son écritoire; c'est un catholique _déteint_,
-déiste à peu près, qui ne sait pas bien ce qu'est le déisme; là-dessus
-il emprunte à lord Bolingbroke des idées dont il ne voit pas la
-portée, mais qui lui semblent bonnes à mettre en vers. «J'espère,
-écrit-il à Atterbury, que toutes les Églises sont de Dieu, en tant
-qu'elles sont bien comprises, et que tous les gouvernements sont de
-Dieu, en tant qu'ils sont bien conduits. Pour ce qui est du mal qui
-s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse à Dieu seul le soin de
-les corriger ou de les réformer. Dans ma politique, ma grande
-préoccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque
-gouvernement que je vive; dans ma religion, de conserver la paix de ma
-conscience, quelle que soit l'Église dont je fasse partie[160].» De
-pareilles convictions ne tourmentent pas un homme. Au fond, il n'a
-point écrit parce qu'il pensait, mais il a pensé afin d'écrire; le
-papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voilà son
-idole; s'il a fait des vers, c'est tout bonnement pour faire des vers.
-
-On n'est que mieux préparé par là pour en faire d'irréprochables. Pope
-s'y emploie tout entier; il est de loisir; son père lui a laissé une
-assez belle fortune, il a gagné une grosse somme à traduire l'_Iliade_
-et l'_Odyssée_; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il
-n'a été aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les
-auteurs mendiants rouler dans la bohème, et, tranquillement assis dans
-sa jolie maison de Twickenham, sous sa grotte ou dans le beau jardin
-qu'il a planté lui-même, il peut polir et limer ses écrits aussi
-longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a composé un
-ouvrage, il le garde au moins deux ans en portefeuille. De temps en
-temps il le relit et le corrige; il prend conseil de ses amis, puis de
-ses ennemis; point d'édition qu'il n'améliore; il rature
-infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transformé,
-qu'on ne le reconnaît plus dans la copie définitive. Celles de ses
-pièces qui semblent le moins remaniées sont deux satires, et Dodsley
-dit que dans le manuscrit il n'y avait presque point de vers qui ne
-fût écrit deux fois. «Je le fis transcrire proprement sur une autre
-feuille, et quand il me renvoya celle-là pour l'impression, presque
-chaque vers avait été récrit encore une seconde fois.»--«Jamais, dit
-Johnson, il ne détachait son attention de la poésie. Si la
-conversation offrait un trait dont on pût faire profit, il le confiait
-au papier; si une pensée ou même une expression plus heureuse que
-l'ordinaire se levait dans son esprit, il avait soin de l'écrire;
-quand deux vers lui venaient, il les mettait de côté pour les insérer
-à l'occasion. On a trouvé de petits morceaux de papier qui contenaient
-des vers ou des portions de vers qu'il pensait achever plus tard.» Il
-fallait que son écritoire fût devant son lit avant son lever. Une
-nuit, chez lord Oxford, pendant le terrible hiver de 1740, de peur de
-perdre une idée, il fit lever quatre fois la femme qui le servait.
-Swift lui reproche de n'avoir jamais de loisir pour la conversation;
-la cause en est «qu'il a toujours en tête quelque projet poétique.»
-Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression parfaite: la
-pratique d'une vie entière, l'étude de tous les modèles,
-l'indépendance de la fortune, la compagnie des gens du monde,
-l'exemption des passions turbulentes, l'absence des idées maîtresses,
-la facilité d'un enfant prodige, l'assiduité d'un vieux lettré. Il
-semble qu'il ait été tout exprès muni de défauts et de qualités,
-enrichi d'un côté, appauvri d'un autre, à la fois écourté et
-développé, pour mettre en relief la forme classique par
-l'amoindrissement du fond classique, pour présenter au public le
-modèle d'un art usé et accompli, pour réduire en cristal brillant et
-rigide la séve coulante d'une littérature qui finissait.
-
-[Note 157: Mr Walsh used to encourage me much, and used to tell
-me, that there was one way left of excelling; for though we had
-several great poets, we never had any one great poet that was correct;
-and desired me to make that my study and my aim.]
-
-[Note 158: 1709.]
-
-[Note 159: Tye-wig.]
-
-[Note 160: In my politics, I think no further than how to preserve
-the peace of my life, in any government under which I live; nor in my
-religion, than to preserve the peace of my conscience in any church
-with which I communicate. I hope all churches and governments are so
-far of God as they are rightly understood and rightly administered;
-and where they are or may be wrong, I leave it to God alone to mend
-and reform them. (Lettre à Atterbury, 1717.)]
-
-
-II
-
-C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son
-métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En
-vérité, je voudrais admirer les oeuvres d'imagination de Pope; je ne
-saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux
-des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes,
-que son _Épître d'Héloïse à Abeilard_ fut accueillie par un cri
-d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle
-expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par
-coeur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge
-littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de
-l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre
-de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en
-dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales
-d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui.
-
-Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare
-lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle
-essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien,
-elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez
-peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre
-maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme
-scolastique! «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui puisses me
-consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais plus heureuse
-et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que l'épouse de
-l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité en toi que
-toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce que tu
-pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai jamais
-songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais la
-tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour[161]; puis
-ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce
-qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie,
-même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême
-angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est
-bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui
-en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre
-est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions:
-elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus
-couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en
-nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles
-une clarté solennelle[162],» puis «les rivières errantes qui luisent
-entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des
-ruisseaux, les brises mourantes qui viennent expirer sur les
-feuillages[163].»--Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard
-des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le
-cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les
-avantages de la poste aux lettres[164].--Antithèses et contrastes:
-elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le
-monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son
-absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de
-la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du
-bonheur céleste.--En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions
-de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse
-exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et
-les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par
-lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever
-l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira
-chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons,
-les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les
-ailes des séraphins qui répandent sur elle leurs divins parfums,
-l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges qui
-chantent l'hyménée[165],» bref toute la garde-robe du Paradis.
-Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on
-appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne
-délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier
-Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la
-Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la
-Foi, notre immortalité anticipée[166],» entendre les morts qui lui
-parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs
-palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas[167].»
-C'est ici la symphonie finale avec modulation de l'orgue céleste: je
-suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo.
-
-Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque
-phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes.
-Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les
-jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et
-toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue
-étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase
-entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions
-symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement
-met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de
-l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus
-élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus
-serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis
-qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si
-elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.»
-
-Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un
-poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles,
-trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux
-compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du
-grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut
-composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la
-cuisine; il ne faut ni coeur ni génie pour la faire, mais une main
-légère, un oeil attentif et un goût exercé.
-
-[Note 161: Vale, unice.]
-
-[Note 162:
-
- In these lone walls (their days' eternal bound)
- These moss-grown domes with spiry turrets crowned,
- Where awful arches make a noon-day night,
- And the dim windows shed a solemn light.]
-
-[Note 163:
-
- The wand'ring streams that shine between the hills,
- The grots that echo to the tinkling rills,
- The dying gales that pant upon the trees,
- The lakes that quiver to the curling breeze.]
-
-[Note 164:
-
- Heaven first taught letters for some wretch's aid,
- Some banished lover, or some captive maid;
- They live, they speak, they breathe what love inspires,
- Warm from the soul, and faithful to its fires,
- The virgin's wish without her fears impart,
- Excuse the blush, and pour out all the heart,
- Speed the soft intercourse from soul to soul,
- And waft a sigh from Indus to the pole.]
-
-[Note 165:
-
- How happy is the blameless Vestal's lot!
- The world forgetting, by the world forgot.
- Eternal sunshine of the spotless mind,
- Each pray'r accepted, and each wish resign'd;
- Labour and rest that equal periods keep,
- Obedient slumbers that can wake and weep....
- Desires compos'd, affections ever e'en,
- Tears that delight, and sighs that waft to heav'n.
- Grace shines around with serenest beams,
- And whisp'ring angels prompt her golden dreams.
- For her th' unfading rose of Eden blooms,
- And wings of seraphs shed divine perfumes;
- For her the spouse prepares the bridal ring,
- For her white virgins Hymeneals sing,
- To sounds of heav'nly harps she dies away,
- And melts in visions of eternal day.]
-
-[Note 166:
-
- Oh grace serene! Oh virtue heavenly fair!
- Divine oblivion of low-thoughted care!
- Fresh-blooming hope, gay daughter of the sky!
- And faith, our early immortality!
- Enter, each mild, each amicable guest:
- Receive, and wrap me in eternal rest!]
-
-[Note 167:
-
- I come, I come! Prepare your roseate bow'rs,
- Celestial palms and ever-blooming flow'rs.]
-
-
-III
-
-Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société.
-Il est factice, et les moeurs de la société sont factices. Dire des
-galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur
-chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière
-tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble,
-l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné,
-très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers
-comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit _la Boucle de
-cheveux enlevée_ et _la Sottisiade_; ses contemporains s'extasièrent
-sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et
-jugèrent qu'il avait surpassé _le Lutrin_ et _les Satires_ de Boileau.
-
-Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a
-ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme
-d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de
-troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de
-rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est
-pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à
-boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et
-plus agile; mais cette habileté de main ne suffit pas pour faire un
-poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut des
-passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut peindre
-les jolis riens de la conversation et du monde, il est à propos de les
-aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a
-pas des grâces charmantes dans le babil et la frivolité d'une jolie
-femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur vie à s'en régaler.
-Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras mignon qui sort d'un
-flot de dentelles, une taille penchée qui fait chatoyer les plis
-lustrés de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de
-la bouche mutine, en voilà assez pour ravir un artiste. Certainement
-il sera sensible à la toilette, sensible autant que la dame elle-même,
-et ne la grondera jamais de passer trois heures à son miroir; il y a
-de la poésie dans l'élégance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit
-des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de
-ce haut salon lambrissé, du doux reflet des longues glaces et des
-porcelaines luisantes, de la gaieté nonchalante des petits Amours
-sculptés qui s'embrassent au-dessus de la cheminée, du son argentin de
-ces voix flûtées qui autour de la table à thé gazouillent des
-médisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit guère; il reste
-satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable importé de France.
-Il a beau être le plus mondain de ces poëtes, il ne l'est pas assez;
-la société qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu,
-qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare à Mme de
-Sévigné, a l'esprit si sérieux, le style si décidé, le jugement si
-précis et le sarcasme si âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En
-somme, les Anglais, même lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont
-jamais attrapé le véritable ton des salons. Pope est comme eux; sa
-voix détonne et tout d'un coup devient mordante. À chaque instant une
-moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commençait à
-éveiller. Prenez l'ensemble du poëme; c'est une bouffonnerie en style
-noble; lord Petre a coupé une boucle dans les cheveux d'une beauté à
-la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette
-bagatelle une épopée, avec les invocations, les apostrophes,
-l'intervention des êtres surnaturels et le reste des machines
-poétiques; la solennité du style contraste avec la petitesse des
-événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle
-d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand ils
-représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extérieure
-et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mépris. Leurs
-fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous
-verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette comme une
-poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son
-clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec toutes
-sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une
-Française lui eût renvoyé son livre en lui conseillant d'apprendre à
-vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix sarcasmes
-contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de s'entendre
-dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de
-fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son hommage[170].
-Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle de cheveux
-est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases
-n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indélicatesse et
-la grossièreté. «Perdra-t-elle son coeur ou son collier au bal,
-fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa robe[171]?» Il n'y a pas
-un Français du dix-huitième siècle qui eût imaginé une gracieuseté
-semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et
-Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne
-le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente
-du poëme, qu'elle en répandit des copies. Évidemment, elle n'était pas
-difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez
-dans Swift la copie littérale d'une conversation à la mode, vous
-verrez qu'une femme à la mode dans ce temps-là pouvait souffrir
-beaucoup de choses sans se fâcher.
-
-Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, pour nous
-du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté en sont à
-cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et scandalisés.
-Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites. Tout au plus
-de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille; mais ce n'est
-pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges, mais ne nous
-amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est calculé,
-combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement d'éclairs,
-et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre, voulant se
-rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec douze vastes
-romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus trois
-jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de ses
-anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le feu et
-ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme[172].» Nous
-demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette description
-a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la peinture de
-la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures bien
-autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui parle,
-des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal
-d'enfant, des filles qui se croient changées en bouteilles et
-demandent à grands cris un bouchon[173].» Nous nous disons alors que
-nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de
-Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres
-oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices
-un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge
-correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination
-subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de
-contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira
-jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la
-choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à
-nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de
-figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce
-rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays
-en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que
-sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift.
-
-À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son
-second poëme, la _Dunciade_; il faut beaucoup d'empire sur soi pour
-ne pas jeter par terre ce chef-d'oeuvre comme insipide et même
-dégoûtant. Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus
-d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante
-la Sottise, auguste déesse de la littérature, «fille du Chaos et de
-la Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,»
-reine des auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et
-pour son favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle
-institue des jeux à la manière antique; d'abord la course des
-libraires qui se disputent la possession d'un poëte, puis le combat
-des écrivains qui braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux,
-enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux
-in-folio sans dormir. Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes
-bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces
-allégories usées, l'ennui, les pavots, les brouillards et le
-sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le détail, si je décrivais
-la poëtesse proposée en prix, «avec ses yeux de boeuf et ses
-mamelles de vache,» si je racontais les sauts des poëtes qui
-barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de la ville, si
-je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où «les nymphes
-de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent sur leur
-coeur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la
-noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de
-leurs bas-fonds[174].» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par
-exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé capable
-d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du
-désespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont
-pu le porter à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et
-admiré dans sa villa, et qui n'est poussé que par des rancunes
-littéraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaieté de coeur
-un poëte a-t-il pu traîner son talent parmi de telles images, et
-contraindre ses vers si ingénieusement tissés à recevoir ces
-immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait
-ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie à la
-cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les
-ordures de la vie littéraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle était
-alors! La bohème en aucun siècle ne fut si mendiante et plus vile:
-pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver à la
-belle étoile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une dédicace,
-connaissait la prison, dînait rarement, et buvait aux dépens de ses
-amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos écorché par les verges;
-faussaire comme Ward, exposés au pilori et criblés d'oeufs et de
-pommes pourries; courtisanes comme Élisa Haywood, célèbres par
-l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus,
-diffamateurs à gages, marchands de scandale et d'injures,
-demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littéraire
-qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux à gin,
-et au signal d'un libraire mordait les honnêtes gens pour un écu.
-Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six
-ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans
-Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur
-défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne
-déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs
-contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent
-pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas
-sous les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs
-satires sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme;
-son poëme est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est
-maladroit; pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au
-déluge, il écrit des tirades d'histoire, il représente tout au long
-le règne passé, présent et futur de la sottise, la bibliothèque
-d'Alexandrie brûlée par Omar, les lettres éteintes par l'invasion
-des barbares et par la superstition du moyen âge, l'empire de la
-niaiserie qui s'étend et va envahir l'Angleterre. Quels pavés pour
-écraser des mouches! «La Vérité craintive s'enfuit dans son ancienne
-caverne, menacée par des montagnes de casuistique entassées sur sa
-tête. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se
-rabat sur les causes secondes et disparaît; la Religion rougissante
-voile son feu sacré, et la Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la
-vertu publique, la vertu privée n'osent plus jeter de flammes; il
-n'y a plus d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô
-Chaos! voilà que tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt
-devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le
-rideau, et l'obscurité universelle ensevelit le monde[175].» Tapage
-final, cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour
-moi, de cet opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un
-charivari. Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais
-les machines, j'ai touché la laborieuse mise en scène des
-apparitions et des allégories. Je laisse là l'enlumineur, le
-machiniste, l'entrepreneur d'effets littéraires, et je vais chercher
-le poëte ailleurs.
-
-[Note 168: M. Guillaume Guizot.]
-
-[Note 169:
-
- Liebe sei vor allen Dingen,
- Unser Thema, wenn wir singen.
- (Goethe.)]
-
-[Note 170: Voyez son épître sur le caractère des femmes, si dure.
-À son avis, ce caractère se compose d'amour du plaisir et d'amour du
-pouvoir.]
-
-[Note 171:
-
- Or stain her honour or her new brocade,
- Forget her pray'rs or miss a masquerade,
- Or lose her heart or necklace at a ball.]
-
-[Note 172:
-
- To love an altar built
- Of twelve vast French romances, neatly gilt;
- There lay three garters, half a pair of gloves,
- And all the trophies of his former loves.
- With tender billet doux he lights the pyre,
- And breathes three am'rous sighs to rise the fire.]
-
-[Note 173:
-
- Here sighs a jar, and there a goose-pye talks;
- Men prove with child, as pow'rful fancy works,
- And maids turn'd bottles call aloud for corks.]
-
-[Note 174:
-
- First he relates, how sinking to the chin,
- Smit with his mien, the Mud-nymphs suck'd him in.
- How young Lutetia, softer than the down,
- Nigrina black, and Merdamenta brown,
- Vy'd for his love in jetty bow'rs below....
- Full in the middle way there stood a lake,
- Which Curl's Corinna chanc'd that morn to make
- (Such was her wont, at early dawn to drop
- Her ev'ning cates before his neighbour's shop).
- .... And the fresh vomit run for ever green.]
-
-[Note 175:
-
- See skulking Truth to her old cavern fled,
- Mountains of casuistry heap'd o'er her head!
- Philosophy that lean'd on Heav'n before
- Shrinks to her second cause and his no more.
- Physic of metaphysic begs defence,
- And metaphysic calls for aid on sense....
- Religion blushing veils her sacred fires,
- And unawares morality expires.
- Nor public flame, nor private dares to shine,
- Nor human spark is left, nor glimpse divine;
- Lo! Thy dread empire, Chaos, is restor'd;
- Light dies before thy uncreating word,
- Thy hand, great Anarch, lets the curtain fall
- And universal Darkness buries all.]
-
-
-IV
-
-Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a
-qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire
-ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la
-fin de tous les âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque, si
-affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de leurs
-phrases prise à part est un chef-d'oeuvre; chaque vers dans Pope est
-un chef-d'oeuvre s'il est pris à part. À ce moment, et après cent ans
-de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet, aucune action qu'on
-ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est noté: un lever de
-soleil, un paysage renversé dans l'eau[176], un coup de vent sur les
-feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en vers une
-anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la phrase
-parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un _Gradus_. Il a
-le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les choses;
-il a l'expression si abondante, que votre imagination, fût-elle
-obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du faisan, le
-frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées, changeantes,--sa crête
-de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,--le vert si vif que déploie
-son plumage luisant,--ses ailes peintes, sa poitrine où l'or
-flamboie[177].» Il a la plus riche provision de mots brillants pour
-peindre les sylphes qui voltigent autour de son héroïne, «lumineux
-escadrons dont les chuchotements aériens semblent le bruissement des
-zéphyrs,--et qui, ouvrant au soleil leurs ailes d'insectes,--voguent
-sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages d'or;--formes
-transparentes dont la finesse échappe à la vue des mortels,--corps
-fluides à demi dissous dans la lumière,--vêtements éthérés qui
-flottent abandonnés au vent,--légers tissus, voiles étincelants,
-formés des fils de la rosée,--trempés dans les plus riches teintes du
-ciel,--où la lumière se joue en nuances qui se mêlent,--où chaque
-rayon jette des couleurs passagères,--couleurs nouvelles qui changent
-à chaque mouvement de leurs ailes[178].» Sans doute ce ne sont point
-là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une rose naturelle et
-vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur en diamants, comme
-il en sort des mains d'un joaillier, chef-d'oeuvre d'art et de
-patience, dont les facettes font chatoyer la lumière et jettent une
-pluie d'étincelles sur le feuillage de filigrane qui les soutient.
-Vingt fois, dans un poëme de Pope, on s'arrête pour regarder avec
-étonnement quelqu'une de ces parures littéraires. Il sent si bien son
-talent qu'il en abuse; il se plaît aux tours de force. Quoi de plus
-plat qu'une partie de cartes, et de plus rebelle à la poésie que la
-dame de pique ou le roi de coeur? et pourtant, par gageure sans doute,
-il a raconté dans la _Boucle de cheveux_ une partie d'hombre; on la
-suit, on l'entend, on reconnaît les costumes, «les quatre rois,
-majestés révérées, avec leurs favoris blancs et leurs barbes
-fourchues, les quatre belles dames dont les mains portent une fleur,
-emblème expressif de leur aimable puissance, les quatre valets en
-robes retroussées, troupe fidèle, une toque sur la tête, une
-hallebarde à la main, puis les quatre armées bigarrées, brillant
-cortége, rangées en bataille sur la plaine de velours vert[179].» On
-voit les atouts, les coupes, les levées, puis un instant après le
-café, la porcelaine, les cuillers, l'esprit de feu (entendez
-l'alcool); ce sont déjà les procédés et les périphrases de Delille.
-Vous savez que les célèbres vers où Delille pratique et peint du même
-coup l'harmonie imitative sont traduits de Pope[180]. C'est là de la
-poésie expirante, mais c'est encore de la poésie; un bijou de console
-est une oeuvre d'art inférieur, mais pourtant une oeuvre d'art.
-
-Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est
-le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales
-moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays
-pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude.
-Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées
-entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails
-sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et
-forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les
-ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode;
-ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries;
-ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement,
-magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de
-cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la
-poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils
-sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce
-moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est
-qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi.
-Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène
-une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions
-vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang;
-elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme _la Henriade_, à des
-odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et de
-Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de
-Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle
-n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle
-règne, et son oeuvre finale est le poëme didactique qui est une
-dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de
-ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de
-raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un
-poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur
-l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du
-caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est
-une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en
-peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et
-l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de
-préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est
-incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée
-égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas
-que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées,
-elles ne nous intéressent plus. L'_Essai sur la critique_ ressemble
-aux _Épîtres_ et à _l'Art poétique_ de Boileau, excellents ouvrages
-qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de
-bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais.
-Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire
-avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature,
-que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie
-pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être sincère,
-modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient alors être
-des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden
-et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs idées en
-ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes.
-Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des
-idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier est
-fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une
-fois dans l'_Essai sur l'Homme_, qui est une sorte de _Vicaire
-savoyard_, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait
-tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu,
-que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux
-desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la
-soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de
-déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés,
-comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés,
-effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est
-pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au
-commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion
-éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps,
-n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système
-pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au
-vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté,
-il est dépourvu d'efficacité, il est l'oeuvre de la froide raison
-raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de
-lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre
-conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui
-appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour
-trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et
-amoindris, se sont amalgamés dans son oeuvre. Il se vante «de les
-avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les
-extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle
-à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir
-un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde
-et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve
-d'invention personnelle que dans ses épîtres sur _les Caractères_. Il
-y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être
-lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple,
-dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en
-Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins
-créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle
-produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la
-littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur
-tous les terrains.
-
-Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est
-véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les
-vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je
-pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.» En
-effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage
-lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit d'un
-style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement
-travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant
-de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes.
-J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un
-orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en
-voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il
-faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut
-les compter:
-
- Know then thyself, presume not God to scan.
- The proper study of mankind is man.
- Plac'd on this isthmus of a middle state,
- A being darkly wise, and rudely great:
- With too much knowledge for the sceptic side,
- With too much weakness for the stoic's pride,
- He hangs between; in doubt to act or rest;
- In doubt to deem himself a God or beast,
- In doubt his mind or body to prefer;
- Born but to die, and reas'ning but to err;
- Alike in ignorance, his reason such,
- Whether he thinks too little or too much:
- Chaos of thought and passion, all confus'd,
- Still by himself abused or disabus'd;
- Created half to rise, and half to fall;
- Great lord of all things, yet a prey to all.
- Sole judge of truth, in endless error hurl'd,
- The glory, jest, and riddle of the world.
-
-Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume
-tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un
-temple à un temple, régulièrement composé de marches symétriques et si
-habilement placées, que de la première on aperçoit d'un coup d'oeil
-tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde on aperçoit d'un
-coup d'oeil tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus
-belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent de lier les
-idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de les
-annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est pas
-assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la
-nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance
-avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va traiter.
-C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que Bossuet met
-au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de portique luxueux
-qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare aux
-magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent comme
-des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment
-enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui
-fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de
-la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse,
-tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements.
-Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en
-occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les
-adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées,
-tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En
-vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que chaque
-fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre l'objet
-sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait, obscur,
-déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa lumière;
-de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands de la
-nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une
-architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie
-comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du
-calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome
-à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au
-passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope
-est le plus savant.
-
-Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers
-si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes
-ces beautés il ne reste presque rien:
-
- Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à
- scruter Dieu.--La véritable étude de l'humanité, c'est
- l'homme.--Placé dans cet isthme de sa condition
- moyenne,--sage avec des obscurités, grand avec des
- imperfections,--avec trop de connaissances pour tomber dans
- le doute du sceptique,--avec trop de faiblesse pour monter
- jusqu'à l'orgueil du stoïcien,--il est suspendu entre les
- deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir
- tranquille,--s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,--s'il
- doit préférer son esprit ou son corps,--ne naissant que pour
- mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,--sa raison ainsi
- faite qu'il demeure également dans l'ignorance,--soit qu'il
- pense trop, soit qu'il pense trop peu,--chaos de pensée et
- de passion, tout pêle-mêle,--toujours par lui-même abusé ou
- désabusé,--créé à moitié pour s'élever, à moitié pour
- tomber,--souverain seigneur et proie de toutes choses,--seul
- juge de la vérité, précipité dans l'erreur infinie,--la
- gloire, le jouet et l'énigme du monde.
-
-Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement
-ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a
-entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien
-travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment
-la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis,
-des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand
-écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et
-la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire,
-mais s'en tient là.
-
-Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de
-lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas
-d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a
-un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent
-oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient,
-qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses
-portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse
-de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de
-tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que,
-lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les
-alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la
-concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et
-croissant de tous les coups d'éloquence assénés au même endroit,
-enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut
-mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en
-somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est ennuyeux; il est
-ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans, disait Stendhal,
-n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur jeunesse.» La
-pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a
-cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger
-équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui
-ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un
-siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de
-vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement.
-Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus;
-nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose;
-exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression,
-toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en
-gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous
-inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient
-tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'_Iliade_:
-c'était l'_Iliade_ écrite dans le style de la _Henriade_; à cause de
-ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans
-la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la
-poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien
-l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave Samuel Johnson
-dans son style commercial et académique, était si fort accrue, que la
-pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne
-compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était
-formé et raffiné d'après les moeurs et les idées de la France. Ils
-avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et
-les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était
-affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté,
-immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire
-en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel,
-c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de
-chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le
-patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans
-les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on
-était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de
-brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des
-dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que
-sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus
-éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se
-réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la
-disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait
-l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui
-les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des
-vachères, mais qui poussent un petit cri de plaisir à l'aspect d'un
-ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une
-métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait les ravir
-encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, étriquant
-le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit humain,
-gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant qu'il est à
-terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de tous dans
-leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de
-conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des
-beaux parleurs qui le portaient.
-
-[Note 176:
-
- Oft in her glass the musing shepherd spies
- The headlong mountains and downward skies
- The watr'y landskip of the pendant woods
- And absent trees that tremble in the floods.]
-
-[Note 177:
-
- See, from the brake the whirring pheasant springs
- And mounts exulting on triumphant wings.
- Alas, what avail his glossy, varying dies,
- His purple crest, and scarlet circled eyes,
- The vivid green his shining plumes unfold,
- His painted wings, and breast that flames with gold?]
-
-[Note 178:
-
- But now secure the painted vessel glides,
- The sun beams trembling on the floating tides;
- While melting music steals upon the sky,
- And soften'd sounds along the waters die;
- Smooth flow the waves, the Zephyrs gently play.
- The lucid squadrons round the sails repair:
- Soft o'er the shrouds aerial whispers breathe,
- That seem'd but Zephyrs to the train beneath.
- Some to the sun their insect wings unfold,
- Whaft on the breeze, or sink in clouds of gold;
- Transparent forms, too fine for mortal sight,
- Their fluid bodies half-dissolv'd in light.
- Loose to the wind their airy garment flies,
- Where light disports in ever-mingling dyes;
- Where ev'ry beam new transient colours flings,
- Colours that change whene'er they wave their wings.]
-
-[Note 179:
-
- Behold, four kings in majesty rever'd,
- With hoary whiskers, and a forky beard.
- And four fair Queens, whose hands sustain a flow'r,
- Th' expressive emblem of their softer pow'r.
- Four knaves, in garb succinct, a trusty band,
- Caps on their heads and halberts in their hand,
- And party-coloured troops, a shining train,
- Drawn forth to combat on the velvet plain.]
-
-[Note 180:
-
- Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore,
- Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore, etc.]
-
-
-V
-
-Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode;
-il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on
-passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième
-siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit
-classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne
-convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement
-trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par
-exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes
-les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en
-France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de
-petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme
-de société, aimable conteur, épicurien, sceptique même, à la façon des
-courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris la
-coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son genre,
-ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du vers
-noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins
-mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni
-assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il
-y a du Hollandais dans sa personne. Ses moeurs se sentent bien fort de
-celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la
-Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue,
-s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse
-s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons
-assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si
-bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles
-moeurs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La Fontaine,
-il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant, mais
-mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie est
-une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune
-gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir.
-D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes
-principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de
-l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de
-suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point
-venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a
-vainement interrogé ses sages, qu'il a été malheureux également par
-l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne l'a point
-contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce sont là
-des tristesses et des conclusions anglaises[181]. D'ailleurs, sous la
-rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la chaleur et
-de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte de
-magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La sève
-en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs sensations
-sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales. Son autre
-poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités et les
-pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le siége
-de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup d'ordures;
-tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était bâti et
-rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus; Voltaire n'a
-fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que ce poëme est
-tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon sens et une
-franchise médicale que les plus crues des abominations n'effarouchent
-pas[182]. _Candide et les Oreilles du comte de Chesterfield_ sont des
-écrits plus brillants, mais non plus vrais. Somme toute, brutalité,
-manque de goût, longueurs, perspicacité, passion, il y a quelque chose
-en cet homme qui ne s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au
-delà ou ne l'atteint pas.
-
-Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous
-l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise
-qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi
-voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez
-peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf,
-«singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme
-jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus
-de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit
-d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands,
-voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans
-les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour,
-écrivait des fables pleines d'humanité pour former le coeur du duc de
-Cumberland[183], finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte
-domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort
-peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin,
-disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre
-elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est
-une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, mais à présent je
-le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministère,
-fit _l'Opéra du Gueux_, la plus féroce et la plus fangeuse des
-caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner; les
-innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur
-pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays.
-Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise
-Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres,
-dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à
-les contredire, et, dans _la Semaine du Berger_, fit entrer les moeurs
-réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie d'apparat.
-«Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes bergères
-occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier les
-gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge; mon
-berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille
-pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y en a
-point[184].» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à qui
-l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du
-Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste
-de sa personne et de ses habits. De même ici _la Magicienne_, _le
-Combat des Bergers_, toutes sortes d'églogues antiques sont travesties
-à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les poireaux sont
-chers au Gallois, le beurre au Hollandais,--la pomme de terre est le
-mets du berger irlandais.--L'Écossais broie l'avoine pour son
-festin,--les raves douces sont la nourriture de ma maîtresse.--Tant
-qu'elle aimera les raves, je mépriserai le beurre.--Ni les poireaux,
-ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon
-coeur[185].» L'autre berger répond dans le même mètre, et le duo
-chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette fois parmi les
-navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à plaisir par les
-vulgarités de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du
-Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles triviales et
-bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue et sensuelle
-ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aimé les
-kermesses. Les gaillardises des soûlards et des commères, l'expansion
-grotesque de la verve populacière et animale les mettent de belle
-humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste, Français ou Italien,
-pour y répugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la
-bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits
-délicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination
-compatriotes de ces gens-là. Nous nous sommes bien habitués à ces
-patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots, à ces cuisinières
-rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous à Gay,
-à son poëme sur l'art de marcher dans les rues de Londres, à ses
-conseils à propos de ruisseaux sales et de bottes fortes, à sa
-description des amours de la déesse Cloacina et d'un boueux, d'où sont
-sortis les petits décrotteurs. Il est amateur du réel; il a
-l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en gros par des
-vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses contours et tous
-ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les
-autres font comme lui, même les classiques attitrés, même Pope. Il y a
-dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colorés, de
-détails locaux, où les traits abréviatifs et caractéristiques sont
-enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on prendrait l'auteur pour
-un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans l'oeuvre un document
-d'histoire[186]. Quant à Swift, c'est le plus amer des positivistes,
-et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son églogue de Strephon et
-Chloé, si vous voulez savoir à quel point on peut ravaler la noble
-draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des
-rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas à ces
-épaules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen âge qui,
-ayant pris Constantinople, s'affublèrent par plaisanterie des longues
-robes byzantines et se mirent à chevaucher par les rues en cet
-équipage, traînant leurs broderies dans le ruisseau.
-
-Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir,
-à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de
-leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il
-est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne,
-qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus
-féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire
-malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors
-des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y
-avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation
-artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des
-exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des
-élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment,
-l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement
-replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand
-ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de
-soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le
-raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté
-faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que
-le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie
-poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque
-dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les
-_Saisons_ de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et
-très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de
-gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de
-pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des
-tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par
-s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi,
-indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et
-aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus
-minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur;
-il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle,
-jardinier de coeur, ravi de voir venir le printemps, heureux de
-pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les
-petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend
-plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des
-chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur
-morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile
-leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.»
-Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le
-paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes,
-taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon
-qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée
-dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une
-incomparable pureté. Là[187], «le vent du sud amollissant échauffe le
-large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes
-nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les
-nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée
-se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel
-occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la
-pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement
-frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur
-les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin
-l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades
-d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a
-dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans
-ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou
-éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature
-et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le
-poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez
-les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris
-surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse
-palette de Rubens.
-
-[Note 181:
-
- In the remotest wood and lonely grot,
- Certain to meet that worst of evils, _thought_.]
-
-[Note 182:
-
- Your nicer Hottentots think meet
- With guts and tripe to deck their feet;
- With downcast looks on Potta's legs,
- The ogling youth most humbly begs,
- She would not from his hopes remove
- At once his breakfast and his love....
- Before you see you smell your toast,
- And sweetest she that stinks the most.
- (_Alma_, livre II.)]
-
-[Note 183: Celui qu'on surnomma le _Boucher_.]
-
-[Note 184: Thou wilt not find my shepherdesses idly piping on
-oaten reeds, but milking the kine, tying up the sheaves, or if the
-hogs are astray, driving them to their styes. My shepherd.... sleepeth
-not under myrtle shades, but under hedges; nor does he vigilantly
-defend his flocks from wolves, because there are none.]
-
-[Note 185:
-
- Leek to the Welsh, to Dutchmen butter's dear,
- Of Irish swains potatoe is the cheer,
- Oat for their feasts the Scottish shepherds grind,
- Sweet turnips are the food of Blouzelind;
- While she loves turnips, butter I'll despise,
- Nor leeks, nor oat-meal, nor potatoe, prize.]
-
-[Note 186: Épître à miss Blount sur la vie de campagne.]
-
-[Note 187:
-
- Th' effusive South
- Warms the wide air, and o'er the void of Heav'n,
- Breathes the big clouds with vernal show'rs distent...
- Thus all day long the full-distended clouds
- Indulge their genial stores, and well-show'r'd Earth
- Is deep enrich'd with vegetable life,
- Till in the western sky the downward sun
- Looks out, effulgent, from amid the flush
- Of broken clouds, gay-shifting to his beam.
- The rapid radiance instantaneous strikes
- Th' illumin'd mountain, thro' the forest streams,
- Shakes on the floods, and in a yellow mist
- Far smoking o'er the interminable plain,
- In twinkling myriads lights the dewy gems.
- Moist, bright, and green, the landscape laughs around.
- (_Spring_, 142-195.)]
-
-
-VI
-
-Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations
-visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses
-invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les
-souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le
-contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie
-mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la
-mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et
-vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir
-l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les
-madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que
-l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas
-le chef-d'oeuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des
-salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa
-religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus
-vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du
-public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne,
-la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments
-naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son
-temps, _l'homme sensible_ qui, par son caractère sérieux et par son
-goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans
-doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est
-raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui
-broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent
-leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur,
-compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle,
-apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites
-qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de
-lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des
-douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes
-limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la
-révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus
-précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin.
-Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments
-de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la
-campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait
-l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption
-moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse
-conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;»
-l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il
-combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les
-anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort
-au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme
-lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu,
-s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et
-montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie
-immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion
-et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des
-roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes,
-d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de
-tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et
-faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution.
-
-Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la
-bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson,
-l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à
-principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de
-décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a
-aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses
-bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne
-qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout
-Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat,
-s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par
-sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa
-déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit
-paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et
-Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre
-avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas
-brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain,
-bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de
-tendresse, et qui, la main sur le coeur, la larme à l'oeil, verse sur
-le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit
-la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le
-personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme
-d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie
-malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son
-pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de
-légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et
-fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa
-troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des
-noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait
-devant les gens un pastiche des moeurs primitives, point trop vraies,
-car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez
-bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation
-moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un
-vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la
-pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel
-et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les
-émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses
-philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des
-héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui
-meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui
-affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un
-disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de
-quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares
-civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de
-la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée
-sur leur habit.
-
-Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va
-vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les
-plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le
-propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie
-humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce
-moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les
-académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le
-noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute
-poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs
-de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux
-Goldsmith, qui fit le _Ministre de Wakefield_, la plus charmante des
-pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se
-dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut
-enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la
-cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et
-de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres
-encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères:
-l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des
-odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un
-cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur
-un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son
-voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore
-l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens
-sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des
-aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur
-l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations,
-amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la
-grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et
-des plus célèbres fut Young, l'auteur des _Nuits_, ecclésiastique et
-courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se
-maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son
-malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort,
-l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu,
-l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans
-doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la
-gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les
-cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin
-et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de
-style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne.
-Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et
-l'obscurité, ces deux soeurs solennelles, ces deux jumelles filles de
-l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la soeur du jour, la
-déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et
-quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la
-résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et
-sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une
-des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent
-d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine.
-Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez
-nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis
-longtemps en Angleterre avant d'aller infester le _Génie du
-christianisme_ et les _Martyrs_. Atala et Chactas sortent de la même
-fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de
-Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur
-mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des
-idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation
-littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est
-changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie
-classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il
-y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus,
-d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses
-phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes,
-d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur
-lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur
-naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques.
-Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte
-de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids
-que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La
-prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à
-la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à
-tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant
-classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le
-seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et
-original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur
-goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils
-content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et
-clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit
-libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils
-bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils
-écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils
-amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni
-l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme
-feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et
-des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un
-sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les
-traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils
-couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de
-la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et
-amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la
-déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il
-trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset
-viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une
-façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela
-suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société
-civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI
-avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des
-cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En
-effet, tout était changé.
-
-[Note 188: Voir _les Fêtes de la Révolution_, par David.]
-
-[Note 189:
-
- Silence and Darkness! Solemn sisters! Twins
- Of ancient night! I to Day's soft-ey'd sister pay my court
- (Endymion's rival), and her aid implore
- Now first implor'd in succour to the Muse.]
-
-[Note 190: Robert Burns.]
-
-
-
-
-LIVRE IV.
-
-L'ÂGE MODERNE.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-Les idées et les oeuvres.
-
- I. Changements dans la société. -- Avènement de la
- démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
- parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
- idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
- l'_au-delà_.
-
- II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
- jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
- -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
- Jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
- Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
- -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
- Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
- -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
- de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
- Ses excès. -- Sa mort.
-
- III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
- Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
- -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
- -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
- -- Idée moderne du style.
-
- IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
- tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
- -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
- Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
- réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
- Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
- goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
- -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
- de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
- Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
- dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
- Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
- est bourgeois et anglais.
-
- V. La philosophie entre dans la littérature. --
- Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
- Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
- la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
- compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
- Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
- cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
- Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
- personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
- générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
- graduelle des idées continentales.
-
-
-Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande
-révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et
-sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.
-
-L'âge précédent a fait son oeuvre. La prose parfaite et le style
-classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les
-plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la
-science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières
-ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse
-de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de
-parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles
-montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur
-végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde
-nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les
-yeux, impose sa forme dans les moeurs, imprime son image dans les
-esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances
-extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une
-hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des
-sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny
-élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille
-âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient
-si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut
-nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des
-aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des
-navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le
-bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce
-qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand
-nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres
-jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le
-flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux
-rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à
-l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien,
-grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui,
-joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille
-exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de
-numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et
-bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds
-où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la
-routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manoeuvres
-et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption
-subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une
-prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres
-gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France,
-dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou
-rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits
-politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes oeuvres, ils
-deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils
-n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils
-peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le
-droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.
-
-C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions
-complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien
-occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un
-procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier;
-Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le _Traité des
-Sensations_ de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux
-cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le coeur rempli
-d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui,
-lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le
-magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale,
-vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds
-héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des
-fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le
-représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte
-aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils
-le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à
-gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à
-Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.--Bon! dit le
-lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.--Pas
-encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.»
-Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire,
-compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade.
-Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux
-carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui
-aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les
-gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de
-bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser
-jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou
-promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus
-l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite,
-élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de
-plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en
-conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et
-les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul
-dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des
-protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois
-résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa
-peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le
-théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192].
-
-Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de
-la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a
-changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur
-qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit
-recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme
-alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle
-des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se
-dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais
-au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société
-qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et
-affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté
-des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il
-finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau
-casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux
-vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais
-l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir
-l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés,
-Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se
-connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de
-l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens,
-Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en
-sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des
-civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et
-multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et
-la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans
-tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à
-ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les
-moeurs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais
-l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées,
-peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée
-des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là,
-donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à
-la révolution des idées, comme la France à la révolution des moeurs.
-Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne
-semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout
-d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race
-n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute
-spéculation. On s'en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu'au
-delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est
-grâce à cette langue qu'elle atteint les idées supérieures. Car le
-propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c'est
-que l'esprit humain devient _plus capable d'abstraire_. Ils font en
-grand le même pas que les mathématiciens lorsqu'ils ont passé de
-l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de
-l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités limitées de l'âge
-oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au delà de
-Descartes et de Locke, comme les alexandrins au delà de Platon et
-d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des
-atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des
-molécules et des monades ne sont point des forces, qu'une âme
-spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la
-pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les dogmes, la
-beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par delà les
-mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en
-elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs
-devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes
-ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du
-beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des
-choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'évanouissent.
-Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'à
-titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont
-bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement
-commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent
-jusque dans une région abstraite où la philosophie n'était point allée
-les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du
-siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle
-qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit
-siècles: je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir
-d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse
-aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il
-doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa
-main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans
-les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve
-pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à
-travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses,
-bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie ou de
-bibliothèque. C'est l'_au delà_ qu'il souhaite; il le pressent à
-travers les formules des sciences, à travers les textes et les
-confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les
-éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière
-l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur
-grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de
-la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu
-ou imaginé, depuis Goethe jusqu'à Beethoven, depuis Schiller jusqu'à
-Heine; ils y sont montés pour remuer à pleines mains l'essaim de leurs
-grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en tomber, ils y ont
-pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont habité d'instinct,
-comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde
-invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les
-puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de leur coeur a
-attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de
-flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la
-tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la durée
-et tissent la robe vivante de la Divinité[193].»
-
-Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un
-démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et
-de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la
-société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé
-à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces
-deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur
-l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer
-leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins
-ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes
-et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique
-et lente qui continue encore aujourd'hui.
-
-[Note 191: Alison, _History of Europe_;--Porter, _Progress of the
-Nation_.]
-
-[Note 192: Comparez, pour sentir ce contraste, Gil Blas et Ruy
-Blas, le Paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.]
-
-[Note 193: _Faust_, scène première.]
-
-
-I
-
-C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la
-première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances
-sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de
-talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver
-écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père,
-pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste
-chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et
-sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec
-lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est
-si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je
-n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des
-collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà
-âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa
-ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt
-de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense.
-«Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une
-chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il
-battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de
-la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique
-ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. «Jusqu'à
-seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur
-incessant d'un galérien, voilà ma vie[194].» Ses épaules se voûtèrent,
-la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était
-douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit,
-dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse
-d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le
-père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes
-amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du
-travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres
-insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.»
-Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès
-s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et
-roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de
-la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par
-une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut
-l'obligeance d'intervenir[195].» Afin d'arracher quelque chose aux
-griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent
-obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré
-de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre
-ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail:
-pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point cette
-maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence et de
-peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes, je fus
-exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité de la
-semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la
-moitié de notre récolte[196].» Les malheurs arrivaient par troupes; la
-pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont
-la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui
-extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne
-Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant qu'il
-allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une
-pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie n'était
-que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197].» Il résolut
-de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit marché
-avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant
-à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage, il était sur le
-point de s'engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait
-les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine
-de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce
-fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut
-guère mieux.
-
-Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte
-capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus
-hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et
-digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait
-tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des
-murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues
-étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic
-chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu
-jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours
-haïe: il y avait de la boue même à l'entrée[199].» Les bas métiers
-oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est
-obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car
-dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue
-journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si
-la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait.
-Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie;
-qu'il prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son travail
-que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir en
-dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur
-ses doigts ses oeufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier,
-trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son
-foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a pas la
-lourdeur patiente d'un manoeuvre et la vigilance rusée d'un petit
-marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il était
-déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son
-état[200]. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls
-instants de relâche, pères, frères, soeurs, mangeaient une cuiller
-dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de l'arpenteur,
-et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour
-s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre
-afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans
-sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi
-deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons était mon
-_vade mecum_. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette,
-chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai,
-le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de
-l'enflure[201]....» Il entretenait exprès une correspondance avec
-plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait
-un journal, y jetait des réflexions sur l'homme, sur la religion, sur
-les sujets les plus grands, critiquait ses premières oeuvres. «Jamais
-coeur n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
-distingué[202].» Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il
-s'élevait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivés; tout à l'heure,
-à Édimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair
-lui-même; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui
-manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec amour les
-vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette
-froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des
-idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour
-comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l'homme en
-qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va
-piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en
-rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut
-songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les délicatesses et
-les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux sur une estampe
-qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant
-et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il
-fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel
-nuageux, «l'exaltaient, le transportaient hors de lui-même.» Une autre
-fois, dans une promenade, au printemps, «j'écoutais, dit-il, les
-oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas
-troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche
-d'épine blanche qui avançait sur la route, quel coeur en un pareil
-moment eût pu songer à lui faire mal[203]?» C'est cet essaim de songes
-grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de
-l'économie perpétuelle venait écraser lorsqu'ils commençaient à
-prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus
-tard, dans le monde, parmi les grands, «la crainte de tout ce qui
-pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons
-presque tranchantes et rudes.» Ajoutez enfin la conscience de son
-mérite. «Pauvre inconnu que j'étais, j'avais une opinion presque aussi
-haute de moi-même et de mes ouvrages que je l'ai à présent que le
-public a décidé en leur faveur[204].» Rien d'étonnant si l'on trouve
-à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien
-opprimé et révolté.
-
-Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre
-l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et
-voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de
-la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est
-dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la
-dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le coeur ne vaut
-pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à
-l'homme de génie pauvre[205].» Il est dur de voir «un pauvre homme,
-usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses
-frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir
-ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer
-qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout
-à côté[206].» Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses
-rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de tourbe,
-pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches,
-«et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir aigre en
-voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens
-sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs
-tas de guinées sans pouvoir en venir à bout[207].» Mais surtout le
-coeur «frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil.»--«Un homme
-est un homme après tout[208],» et le paysan vaut bien le seigneur. Il
-y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-là de nobles;
-l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de
-chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on
-reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre ceux qui
-renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre
-événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth «au
-très-honorable comte de Breadalbane, président de l'honorable société
-des _highlands_, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour
-concerter des moyens et mesures à l'effet de rendre vain le projet de
-cinq cents _highlanders_ qui scandaleusement avaient tâché d'échapper
-à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime,
-en émigrant dans les déserts du Canada, afin d'y chercher cette chose
-imaginaire,--la liberté!» Rarement l'insulte fut plus prolongée et
-plus poignante, et la menace n'était pas loin. Il avertit les députés
-écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou
-prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut ravoir sa cruche et
-sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle
-retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard
-et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans
-le premier qu'elle rencontrera[209].» Avec de tels sentiments, je n'ai
-pas besoin de dire qu'il est pour la Révolution française. Il a beau
-écrire qu'en politique «un homme pauvre doit être sourd et aveugle,
-laisser aux grands le privilége de voir et d'entendre[210].» Il voit,
-il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les
-Français d'avoir repoussé l'Europe conservatrice qui s'était liguée
-contre eux. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la place de la
-Bastille. «Sur cet arbre-là croît un singulier fruit;--tout le monde
-pourra dire ses vertus, mon garçon.--Il relève l'homme au-dessus de la
-brute,--et fait qu'il se connaît lui-même, mon garçon.--Que le paysan
-en goûte un morceau,--le voilà plus grand qu'un seigneur, mon
-garçon.--Le roi Louis pensait le couper--quand il était encore tout
-petit, mon garçon.--À cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa
-couronne,--lui a coupé la tête et tout, mon garçon[211].» Étrange
-gaieté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style,
-ressemble à celle du _Ça ira_.
-
-Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit
-puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg
-l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni
-d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le
-dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius
-et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment
-discuté[212] l'autorité des Écritures; John Taylor avait nié le péché
-originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines
-libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter
-celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses à bout,
-se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme inspiré, réduisit
-la religion au sentiment intime et poétique, et poursuivit de ses
-railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis Voltaire,
-personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni plus mordant.
-En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tâchent de
-se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête contre
-l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands renforts
-d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la
-consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où
-l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent,
-surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir
-les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens
-jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait
-pour le renvoyer chez lui plein d'effroi[213].»--«Comme sa voix
-ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute!
-Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses
-gestes sauvages, échauffent les coeurs dévots, à la façon des
-emplâtres de cantharides[214].»--Il s'en roue, et on se repose;
-l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les
-jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils
-étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les
-canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des
-arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison
-charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix
-des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse
-théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne
-tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne
-s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des _highlands_,
-tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où
-habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout
-rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante
-fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles,
-demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme
-mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle[215].» Enfin
-on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par cette
-journée! Les coeurs de pierre se sont fondus, les voilà devenus aussi
-tendres que de la chair. Les uns sont pleins d'amour divin, les autres
-sont pleins d'eau-de-vie[216].» Les jeunes gens ont pris rendez-vous
-avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le
-bon Dieu. Belle cérémonie et morale! gardons-la précieusement, et
-aussi notre sage théologie qui damne les gens «cinq mille ans avant
-leur naissance.» Pour le mauvais chien appelé sens commun qui mord si
-ferme, bannissons-le au delà des mers: «qu'il aille aboyer en France!»
-Car où trouver mieux que nos révérends, Willis le saint par exemple?
-Il se sent prédestiné, plein de la grâce qui ne lui manquera jamais;
-donc celui qui lui résiste résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre;
-il peut le décrier, ce drôle-là, et le persécuter en conscience.
-«Pour moi, dit Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que
-de faire de l'Évangile un paravent.»--«Un honnête homme peut aimer un
-verre, un honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance
-et la méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant
-faites du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que
-nous connaissons[217]!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur
-en dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches
-corrects et les salons décents, à côté des _gentlemen_ en cravates
-blanches et des révérends en rabats neufs.
-
-Burns écrit ici son chef-d'oeuvre, les _Gueux_[218], pareil à celui de
-Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus puissant!
-C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent dans les
-rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables,
-viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils trinquent et
-rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et sautent, tant que
-les tourtières résonnent[219].» Le premier, auprès du feu, en vieux
-haillons rouges, est un soldat avec sa commère: la gaillarde a bien
-bu; il l'embrasse et lui tend encore sa bouche goulue; les gros
-baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur
-sa béquille, d'un air crâne, il entonne à pleins poumons sa chanson:
-«J'étais avec Curtis aux batteries flottantes,--et j'y ai laissé en
-témoignage un bras et une jambe.--Pourtant, que mon pays ait besoin de
-moi, et me donne Elliot pour commandant,--on entendra ma jambe de bois
-se démener au son du tambour[220].» Le choeur reprend et les voix
-ronflent: les rats effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous.
-C'est à présent le tour de la commère: «J'étais fille autrefois,
-quoique je ne puisse dire quand.--Encore maintenant mon plaisir est
-dans les beaux jeunes hommes[221].» Son père fut un dragon, elle ne
-sait pas trop lequel: c'est pourquoi tous ses galants ont porté
-l'uniforme, d'abord le tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me
-dégoûtai de mon révérend imbécile.--Pour mari, je pris le régiment en
-gros.--De l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.--Je ne
-demandais qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à
-l'aumône; mais à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave
-drôle; l'uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de
-ses côtes! Elle l'a repris, et «tant que des deux mains elle pourra
-tenir son verre ferme, elle boira à la santé de son vieux héros.»
-J'espère que voilà du style franc, et que le poëte n'est pas petite
-bouche. Ses autres personnages sont du même goût, un paillasse, une
-luronne coupeuse de bourses, un pauvre nain racleur de boyau, un
-chaudronnier ambulant, tous déguenillés, braillards et bohèmes, qui
-s'empoignent, se rossent, s'embrassent et font trembler les vitres des
-éclats de leur belle humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils
-engagent leurs guenilles.--Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur
-derrière,» et leur choeur monte comme un tonnerre ébranlant les
-solives et les murs:
-
- Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
- glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
- poltrons,--les églises pour plaire au prêtre.
-
- Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trésor?--qu'est-ce
- que le souci d'une réputation?--Si nous menons une vie de
- plaisir,--peu importe où et comment!
-
- Avec nos tours et nos bourdes prêtes,--nous rôdons çà et là
- tout le jour,--et la nuit dans la grange ou l'étable--nous
- embrassons nos luronnes sur le foin.
-
- La vie n'est qu'une casaque d'arlequin,--nous ne regardons
- pas comment elle va.--Allez cafarder sur le décorum,--vous
- qui avez des réputations à perdre.
-
- À la santé des bissacs, des sacoches et des besaces!--À la
- santé de toute la troupe rôdante!--À la santé de notre
- marmaille et de nos commères!--Chacun et tous criez _amen_!
-
- Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
- glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
- poltrons,--les églises pour plaire au prêtre[222].
-
-Quelqu'un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs?
-Il y a autre chose ici pourtant que l'instinct de la destruction et
-l'appel aux sens; il y a la haine du _cant_ et le retour à la nature.
-«Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les
-gens par dix mille! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris
-pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié[223]!» La
-pitié! ce grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a dix-huit
-cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les prescriptions
-légales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurèle, la sensibilité
-raffinée et les sympathies élargies embrassent des êtres qui
-semblaient pour toujours relégués hors de la société et de la loi.
-Burns s'attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s'est blessée,
-sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une
-marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande
-différence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. «Je
-crois bien que par-ci par-là elle vole; eh bien! après? Pauvre bête,
-il faut qu'elle vive[224].» Même les anciens condamnés, les grands
-malfaiteurs, Satan et sa bande, on n'a plus envie de les maudire;
-comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout à
-l'heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils
-pas si méchants qu'on le dit. Voici par exemple «le vieux cornu, le
-vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien
-sournois, surtout le jour où il s'est faufilé incognito dans le
-paradis» et a mis nos grands parents à mal. À présent, «dans sa
-caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde.
-Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c'est un mince plaisir, même pour
-un diable, d'éreinter et d'échauder les pauvres chiens comme moi et
-de les entendre piauler. Bonsoir, vieux Nick; puissiez-vous avoir une
-bonne idée et vous amender! Peut-être alors pourriez-vous.... qui
-sait?... avoir une chance.... Cela me fait peine de songer à ce trou
-noir là-bas, ne serait-ce que pour l'amour de vous[225]!» On voit
-qu'il parle au diable comme à un camarade malheureux, mauvais
-coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas de plus, et vous
-verrez dans un poëme contemporain, chez Goethe, que Méphistophélès
-lui-même n'est pas trop damné; son dieu, le dieu moderne, le tolère et
-lui déclare qu'il n'a jamais haï ses pareils. C'est que la large
-nature conciliante assemble dans ses choeurs au même titre les
-ministres de destruction et les ministres de vie. Dans ce profond
-changement, l'idéal change; la vie bourgeoise et rangée, le strict
-devoir puritain, n'épuisent pas toutes les puissances de l'homme.
-Burns réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance, jusqu'à
-sembler épicurien. Il a une vraie gaieté, une verve comique; le rire
-lui semble une bonne chose; il le loue, et aussi les bons soupers de
-bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie foisonne, où les
-idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser dans la cervelle
-humaine un carnaval de belles figures et de personnages en belle
-humeur.
-
-Amoureux, il le fut toujours[226]. Il faisait si bien de l'amour le
-grand but de la vie, que, dans le club qu'il fonda avec les jeunes
-gens de Torbolton, on imposa à chaque membre l'obligation «d'être
-l'amant déclaré d'une ou plusieurs belles.» Dès l'âge de quinze ans,
-ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le
-travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d'un an
-que lui. «Sans le savoir, dit-il[227], elle m'initia à cette
-délicieuse passion qui, malgré les désappointements amers et tout ce
-que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de
-gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus
-chère bénédiction ici-bas.» Quand ils avaient ramassé les gerbes, il
-s'asseyait près d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour
-ôter de ses pauvres doigts les barbes d'épis qui s'y étaient fichées.
-Il eut bien d'autres fantaisies et moins innocentes; il me semble que
-de fondation il était amoureux de toutes les femmes: dès qu'il en
-voyait une jolie, il se déridait; son journal et ses chansons montrent
-qu'au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se poser, il
-se mettait en chasse. Notez qu'il ne se réduisit pas aux rêveries
-platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la gaudriole
-perce volontiers dans ses poésies. Il s'appelle lui-même «un païen non
-régénéré,» et il a raison. Même il a fait des vers orduriers, et lord
-Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites bien entendu, et
-telles qu'on ne peut rien imaginer de pis; c'est le trop-plein de la
-séve qui suintait chez lui et salissait l'écorce. Sans doute il ne se
-vantait pas de ces débordements, il s'en repentait plutôt; mais pour
-l'essor et l'épanouissement de la libre vie poétique au grand soleil,
-il n'y voyait rien à redire. Il trouvait que l'amour, avec les songes
-charmants qu'il amène, la poésie, le plaisir et le reste, sont de
-belles choses, conformes aux instincts de l'homme, et partant aux
-desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme morose, il
-approuvait la joie et disait du bien du bonheur[228].
-
-Non qu'il soit un simple épicurien; au contraire, il est religieux à
-l'occasion. Quand, après la mort de son père, il faisait à haute voix
-la prière du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son poëme
-_le Samedi soir au Cottage_, est la plus sentie des idylles
-vertueuses. Je crois même qu'il était religieux foncièrement. Il
-conseillait aux jeunes gens, «s'ils tenaient à la paix de leur âme,
-d'entretenir un commerce chaleureux et régulier avec la Divinité.» Ce
-qu'il avait raillé, c'était le culte officiel; pour la religion, qui
-est «le langage de l'âme,» il s'y tenait étroitement attaché.
-Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Édimbourg, il désapprouva les
-plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les soupers. Il croyait
-avoir «toutes les assurances possibles[229]» d'une vie future, et
-maintes fois, à côté d'une satire bouffonne, on trouve chez lui des
-stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante ou de
-résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les contradictions
-d'un poëte, mais ce sont aussi les divinations d'un poëte; sous ces
-variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se lève; les
-vieilles morales étroites vont faire place à la large sympathie de
-l'homme moderne qui aime le beau partout où le beau se rencontre, et
-qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à la fois païen
-et chrétien.
-
-Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style
-comme dans les idées. Le propre de l'âge où nous vivons et qu'il
-ouvre, c'est d'effacer les distinctions rigides de classe, de
-catéchisme et de style; académiques, morales ou sociales, les
-conventions tombent, et nous réclamons l'empire dans la société pour
-le mérite personnel, dans la morale pour la générosité native, dans la
-littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le premier dans cette
-voie, et plusieurs fois il y va jusqu'au bout. S'il fait des vers, ce
-n'est point par calcul ni obéissance à la mode. «Je n'avais jamais eu
-la moindre idée ou inclination de devenir poëte, dit-il, jusqu'au
-moment où je devins amoureux pour tout de bon, et alors la rime et la
-chanson devinrent en quelque façon le langage spontané de mon
-coeur.»--«Mes passions se démenaient comme autant de démons tant
-qu'elles n'avaient point trouvé un débouché dans les vers[230].» Les
-vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses misères; il les
-chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux airs écossais,
-qu'il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt qu'on les chante,
-apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la poésie
-naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol entre
-deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses et les
-beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines et de
-ses landes. On comprend qu'elle ait renouvelé sa langue; pour la
-première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on
-pense, sans parti pris, avec un mélange de tous les styles, familier
-et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et
-gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités
-d'auberge et les plus grands mots de la poésie[231], tant il est
-indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme il
-lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, après tant d'années, nous sortons
-de la déclamation notée, nous entendons une voix d'homme; bien mieux,
-nous oublions la voix pour l'émotion qu'elle exprime, nous ressentons
-par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons en commerce
-avec une âme. À ce moment, la forme semble s'anéantir et disparaître;
-j'ose dire que ceci est le grand trait de la poésie moderne; sept ou
-huit fois Burns y a atteint.
-
-Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd'hui. Son
-premier volume publié, il devint tout d'un coup célèbre. Arrivé à
-Édimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d'égalité dans les
-premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d'une femme qui
-était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se
-tint debout, dignement, parmi ces gens si riches et si nobles. On le
-respecta et même on l'aima. Une souscription lui valut une seconde
-édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les
-grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il
-avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les
-vices de son état et de son génie. Ce n'est pas impunément qu'on
-parvient, ni surtout qu'on veut parvenir; nous aussi, nous avons nos
-vices, et la vanité souffrante en premier lieu. «Jamais coeur, dit
-Burns, n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
-distingué.» Cet amour-propre douloureux faussait son talent et le
-jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un beau style
-épistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses lettres les
-gens d'académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses avec des
-phrases périodiques et recherchées aussi pédantes que celles de
-Johnson. Vraiment on n'ose les citer, tant l'emphase en est
-grotesque[232]. D'autres fois il consignait sur un journal les tirades
-littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses
-correspondants comme des effusions du moment et des improvisations
-naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il
-tombe dans le beau style officiel[233]; il met en jeu les soupirs, les
-ardeurs, les flammes, et jusqu'aux grosses machines classiques et
-mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poëte du
-peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plébéien ait bien du courage
-pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser
-l'habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait
-en parlant toutes les locutions écossaises ou villageoises; il était
-content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la mode. C'était
-de force et par surprise que son génie le tirait des convenances: deux
-fois sur trois, son sentiment est gâté par ses prétentions.
-
-Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du
-plébéien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie.
-Avec l'argent qu'il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme.
-Ce fut un mauvais marché, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas
-le caractère de grippe-sou nécessaire à l'emploi. «Je pourrais bien
-vous écrire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la
-bâtisse et les marchés; mais ma pauvre tête bouleversée est si
-démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l'exécrable et
-maudite obligation d'arriver à ce qu'une guinée fasse le service de
-trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je
-m'évanouis d'y penser[234].» Bientôt il s'en alla, les poches vides,
-remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait
-quatre-vingt-dix livres par an, tout compris. Dans ce bel emploi, il
-estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique
-des chandelles, accordait des licences pour le transport des
-spiritueux. Des fumiers, il était passé à l'administration et à
-l'épicerie: quelle vie pour un tel homme! Même indépendant et riche,
-il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces poëtes sont tous
-pareils. Ce qui les fait poëtes, c'est l'afflux violent des
-sensations; ils ont une machine nerveuse plus sensible que la nôtre;
-les objets qui nous laissent froids les secouent subitement hors
-d'eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle, après
-quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie et s'assoient
-moroses parmi les souvenirs des fautes qu'ils ont faites et des
-délices qu'ils ont perdues. «Mon pire ennemi, disait Burns, c'est
-moi-même. Il y a deux créatures que j'envie: un cheval sauvage qui
-traverse une forêt d'Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de
-l'Europe; l'un n'a pas un désir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni
-désir ni crainte[235].» Il était toujours dans les extrêmes, au plus
-haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la
-table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant à une
-autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant
-encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de
-dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées _font boulet_; l'homme
-lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, recommence le lendemain
-en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui
-que des débris. Burns n'avait jamais été sage, et le fut moins que
-jamais après son succès d'Édimbourg. Il avait trop joui, il sentait
-désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme moderne, je
-veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La débauche
-avait presque gâté la belle imagination «qui auparavant était la
-source principale de son bonheur,» et il avouait qu'au lieu de
-rêveries tendres il n'avait plus que des désirs sensuels. On l'avait
-fait boire jusqu'à six heures du matin; bien souvent à Dumfries il fut
-ivre; non que le vin soit bien bon; mais il nous met un carnaval dans
-la tête, et à ce titre les poëtes, comme les pauvres, y sont enclins.
-Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu'il insulta la dame
-du logis; le lendemain, il envoya des excuses qu'on n'accepta pas, et
-par dépit fit des vers contre elle: lamentables excès et qui annoncent
-un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans il était usé.
-Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'était
-en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un
-médecin. «Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis
-un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume.» Il
-était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir
-sur ses jambes. «Quant à ma personne, je suis tranquille; mais la
-pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! Là,
-je suis aussi faible qu'une larme de femme[236].» Même il eut la
-crainte de ne pas finir en paix et l'amertume de demander l'aumône.
-«Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s'étant mis dans la
-tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi, et va
-infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison.... Oh! James, si
-vous saviez comme mon coeur est fier, vous me plaindriez doublement!
-Hélas! je ne suis pas habitué à mendier[237]!» Il mourut peu de jours
-après, à trente-huit ans. Sa femme accouchait de son cinquième enfant.
-
-[Note 194: This kind of life--the cheerless gloom of a hermit,
-with the unceasing toil of a galley-slave--brought me to my sixteenth
-year.]
-
-[Note 195: After three years' tossing and whirling in the vortex
-of litigation, my father was just saved from the horrors of a goal by
-a consumption, which after two years' promises kindly stepped in.]
-
-[Note 196: I read farming books, I calculated crops; I attended
-markets, but the first year, from unfortunately buying bad seed, the
-second, from a late harvest, we lost our crops.]
-
-[Note 197: Even in the hour of social mirth, my gaiety is the
-madness of an intoxicated criminal under the hands of the
-executioner.]
-
-[Note 198: La plupart de ces détails sont tirés de la _Biographie
-de Burns_, par Chambers, en quatre volumes.]
-
-[Note 199: I had felt early some stirrings of ambition, but they
-were the blind groping of Homer's Cyclops round the walls of his
-cave.... The only two openings by which I could enter the temple of
-Fortune, were the gate of niggardly economy, or the path of little
-chicaning bargain-making. The first is so contracted an aperture, I
-could never squeeze myself into it. The last I always hated. There was
-contamination in the very entrance.]
-
-[Note 200: My great constituent elements are pride and passion.]
-
-[Note 201: The collection of songs was my vade-mecum. I pored over
-them driving my cart, or walking to labour, song by song, verse by
-verse, carefully noting the true, tender, sublime or fustian.]
-
-[Note 202: Never did a heart pant more ardently than mine to be
-distinguished.]
-
-[Note 203: There is scarcely any earthly object gives me more--I
-do not know if I should call it pleasure--but something which exalts
-me, which enraptures me more than to walk in the sheltered side of a
-wood or high plantation, in a cloudy winter day, and hear the stormy
-wind howling among the trees and raving over the plain.... I listened
-to the birds and frequently turned out of my path, lest I should
-disturb their little songs or frighten them to another station. Even
-the hoary hawthorn twig that shot across the way, what heart, at such
-a time, but must have been interested for his welfare?]
-
-[Note 204: Poor _inconnu_ as I then was, I had pretty nearly as
-high an idea of myself and of my works as I have at this moment, when
-the public has decided in their favour.
-
-Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait à parler le
-soir dans une auberge, il causait de telle façon que les domestiques
-allaient réveiller leurs camarades.]
-
-[Note 205: How it will mortify him to see a fellow, whose
-abilities would scarcely have made an eight-penny taylor and whose
-heart is not worth three farthings, meet with attention and notice
-that are withheld from the son of genius and poverty?]
-
-[Note 206:
-
- See yonder poor o'erlabour'd wight,
- So abject, mean, and vile,
- Who begs a brother of the earth
- To give himself leave to toil;
- And his lordly fellow-worm
- The poor petition spurn,
- Unmindful, tho' a weeping wife
- And helpless offspring mourn.]
-
-[Note 207:
-
- While winds frae off Ben Lomond blaw,
- And bar the doors wi' driving snaw....
- I grudge a wee the great folks' gift,
- That live so bien an' snug:
- I tent less and want less
- Their roomy fire-side,
- But hanker and canker
- To see their cursed pride.
- It's hardly in a body's pow'r
- To keep at times frae being sour.
- To see how things are shar'd;
- How best o' chiels are whiles in want,
- While coofs on countless thousands rant,
- And ken na haw to wair't.]
-
-[Note 208: A man is a man for a' that.]
-
-[Note 209:
-
- An', Lord, if ance they pit her till't
- Her tartan petticoat she'll kilt,
- An' durk an' pistol at her belt,
- She'll take the streets,
- An' rin her whittle to the hilt
- I' th' first she meets!]
-
-[Note 210:
-
- In politics if thou wouldst mix
- And mean thy fortune be,
- Bear this in mind, be deaf and blind,
- Let great folks hear and see.]
-
-[Note 211:
-
- Upon this tree there grows sic fruit
- Its virtues a' can tell, man.
- It raises man above the brute,
- It makes him ken himself, man.
- Give once the peasant taste a bit,
- He's greater than a Lord, man....
- King Louis thought to cut it down,
- When it was unco small, man.
- For this the watchman crack'd his crown
- Cut off his head and all, man.]
-
-[Note 212: 1780.]
-
-[Note 213:
-
- Should Hornie as in ancient days,
- 'Mang sons o' God present him,
- The vera sight o' Moodie face
- To's ain het hame had sent him
- Wi' fright that day.]
-
-[Note 214:
-
- Hear how he clears the points o' faith
- Wi' rattlin' an' wi' thumpin'....
- He's stampin' an' he's jumpin!
- His lengthen'd chin, his turn'd up snout,
- His eldritch squeel and gestures,
- Oh! how they fire the heart devout,
- Like cantharidian plasters,
- On sic a day!]
-
-[Note 215:
-
- But now the Lord's ain trumpet touts,
- Till a' the hills are rairin'
- An' echoes back return the shouts;
- Black Russell is na spairin'.
- His piercing words, like Highlan' swords,
- Divide the joints an' marrow;
- His talk o' Hell, whare devils dwell,
- Our vera sauls does harrow
- Wi' fright that day.
-
- A vast unbottom'd boundless pit,
- Fill'd fu' o' lowin' brunstane,
- Wha's raging flame an' scorchin' heat,
- Wad melt the hardest whun-stane.
- The half asleep start up wi' fear,
- An' think they hear it roarin',
- When presently it does appear
- 'Twas but some neibor snorin'
- Asleep that day.]
-
-[Note 216:
-
- How monie hearts this day converts
- O' sinners and o' lasses!
- Their hearts o' stane, gin night, are gane,
- As saft as ony flesh is.
- There's some are fou o' love divine,
- There's some are fou o' brandy.]
-
-[Note 217:
-
- An honest man may like a glass,
- An honest man may like a lass,
- But mean revenge and malice fausse
- He'll still disdain;
- And then cry zeal for Gospel laws
- Like some we ken....
- .... I rather would be
- An atheist clean,
- Than under Gospel colours hid be
- Just for a screen.]
-
-[Note 218: _The Jolly Beggars._]
-
-[Note 219:
-
- Wi' quaffing and laughing,
- They ranted and they sang,
- Wi' jumping and thumping
- The very girdle rang.]
-
-[Note 220:
-
- I lastly was with Curtis, among the floating batt'ries,
- And there I left for witness an arm and a limb;
- Yet let my country need me, with Elliot to head me,
- I'd clatter on my stumps at the sound of a drum.]
-
-[Note 221:
-
- I once was a maid, tho' I cannot tell when,
- And still my delight is in proper young men....
- Full soon I grew sick of my sanctified sot,
- The regiment at large for a husband I got,
- From the gilded spontoon to the fife I was ready,
- I asked no more but a sodger laddie.]
-
-[Note 222:
-
- A fig for those by law protected!
- Liberty's a glorious feast!
- Courts for cowards were erected,
- Churches built to please the priest!
-
- What is title? What is treasure?
- What is reputation's care?
- If we lead a life of pleasure
- 'T is no matter how or where.
-
- With the ready trick and fable
- Round we wander all the day,
- And at night, in barn or stable,
- Hug our doxies on the hay.
-
- Life is all a variorum,
- We regard not how it goes;
- Let them cant about decorum,
- Who have characters to lose.
-
- Here's to badgets, bags and wallets!
- Here's to all the wandering train!
- Here's our ragged brats and callets!
- One and all cry out.--Amen.]
-
-[Note 223:
-
- Morality, thou deadly bane,
- Thy tens o' thousands thou hast slain;
- Vain is his hope whose stay and trust is
- In moral mercy, truth and justice.]
-
-[Note 224:
-
- I doubt na, whyles, but thou may thieve;
- What then? poor beastie, thou maun live.]
-
-[Note 225:
-
- Hear me, auld Hangie, for a wee,
- An' let poor damned bodies be;
- I'm sure sma' pleasure it can gie,
- E'en to a deil,
- To skelp an' scaud' poor dogs like me
- An' hear us squeel....
- Then you, ye auld, snec-drawing dog!
- Ye came to Paradise incog,
- An' play'd on man a cursed brogue,
- (Black be your fa'!)
- An' gied the infant world a shog,
- 'Maist ruin'd a'....
- But fare you weel, auld Nickie-ben!
- O wad ye tak a thought an' men'.
- Ye aiblins might--I dinna ken--
- Still hae a stake.
- I'm wae to think upon yon den,
- E'en for your sake!]
-
-[Note 226: "I have been all along a miserable dupe to Love." He
-was constantly the victim of some fair enslaver. (Récit de son
-frère.)]
-
-[Note 227: In short she, altogether unwittingly to herself,
-initiated me in that delicious passion, which in spite of acid
-disappointment, gin-horse prudence, and book-worm philosophy, I hold
-to be the first of human joys, our dearest blessing here below.]
-
-[Note 228: Chamber's edition, t. I, p. 93.]
-
-[Note 229: In the first place, let my pupil, as he tenders his own
-peace, keep up a regular warm intercourse with the Deity.... You may
-perhaps think it an extravagant fancy; but it is a sentiment that
-strikes home to my very soul: though sceptical in some points of our
-current belief, yet I think I have every evidence for the reality of a
-life beyond the stinted bourne of our present existence.... O thou
-great unknown Power, thou Almighty God!]
-
-[Note 230: My passions, when once lighted up, raged like so many
-devils, till they got vent in rhyme.]
-
-[Note 231: Voyez _Tam O'Shanter_, _Address to the Devil_, _The
-Jolly Beggars_, _A man is a man_, _Green grow the rushes_, etc.]
-
-[Note 232: «O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet
-unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister
-to the highest wish of benevolence, and where the chill north-wind of
-prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»]
-
-[Note 233:
-
- O Life, how pleasant is thy morning,
- Young Fancy's rays the hills adorning,
- Cold-pausing Caution's lesson spurning! etc.
- (Ép. à James Smith.)]
-
-[Note 234: I might write you on farming, on building, on
-marketing. But my poor distracted mind is so torn, so jaded, so racked
-and bedeviled with the task of the superlatively damned obligation to
-make one guinea do the business of three, that I detest, abhor, and
-swoon at the very word business.]
-
-[Note 235: My worst enemy is _moi-même_.... There are just two
-creatures I would envy: a horse in his wild state traversing the
-forests of Asia, or an oyster on some of the desert shores of Europe.
-The one has not a wish without enjoyment, the other has neither wish
-nor fear.]
-
-[Note 236: What business has a physician to waste his time on me?
-I am a poor pigeon not worth plucking.... As to my individual self I
-am tranquil. But Burns' poor widow and half a dozen of his dear little
-ones, there I am weak as a woman's tear.]
-
-[Note 237: A rascal of haberdasher taking into his head that I am
-dying has commenced a process against me, and will infallibly put my
-emaciated body into jail. Will you be so good as to accommodate me and
-by return of post with ten pounds? Oh James! did you know the pride of
-my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!]
-
-
-II
-
-Triste vie, et qui est le plus souvent celle des précurseurs; il n'est
-pas sain de marcher trop vite; Burns était si fort en avant, que l'on
-mit quarante ans à le rejoindre. À ce moment, en Angleterre, les
-conservateurs et les croyants primaient les sceptiques et les
-révolutionnaires. La constitution était libérale, et semblait la
-garantie des droits; l'Église était populaire, et semblait le soutien
-de la morale. La capacité pratique et l'incapacité spéculative
-détournaient les esprits des innovations proposées, et les
-rattachaient à l'ordre établi. Ils se trouvaient bien dans leur grande
-maison féodale, élargie et appropriée aux besoins modernes; ils la
-trouvaient belle, ils en étaient fiers, et l'instinct national comme
-l'opinion publique se déclaraient contre les novateurs qui voulaient
-l'abattre pour la rebâtir. Tout d'un coup une secousse violente avait
-changé cet instinct en passion et cette opinion en fanatisme. La
-révolution française, d'abord admirée comme une soeur, avait paru une
-furie et un monstre. Pitt déclarait en plein Parlement, aux
-applaudissements universels[238], «que les traits dominants du nouveau
-gouvernement républicain étaient l'abolition de la religion et
-l'abolition de la propriété.» Toute la classe pensante et influente se
-levait pour écraser cette secte de jacques, brigands par institution,
-athées par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s'asseoir
-dans la pourpre, fut poursuivi jusque dans son enfant et dans son
-champion «Bonaparte, qui l'avait centralisé et intronisé[239].» Sous
-cet acharnement national, les idées libérales s'effaçaient; les plus
-illustres des amis de Fox, Burke, Windham, Spencer, le quittèrent: de
-cent soixante partisans dans la chambre des communes, il ne lui en
-resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparaître, et dans
-l'année 1799 la plus forte minorité qu'on put rassembler contre le
-gouvernement fut de vingt-cinq voix. Cependant le jacobinisme anglais
-était pris à la gorge, et tenu à terre[240]; «l'_habeas corpus_ était
-suspendu à plusieurs reprises; les écrivains qui avançaient des
-doctrines contraires à la monarchie et à l'aristocratie étaient
-proscrits et punis sans merci. Il était dangereux à un républicain de
-faire sa profession de foi politique au restaurant, devant son
-_beefsteak_ et sa bouteille, et l'on voyait en Écosse, pour des
-offenses qui à Westminster eussent été qualifiées de délits
-simples[241], des hommes d'esprit cultivé et de manières polies
-envoyés à Botany-Bay avec le troupeau des criminels[242].» Cependant
-l'intolérance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque
-eût avoué des sentiments démocratiques eût été insulté. Les journaux
-présentaient les novateurs comme des scélérats et des ennemis publics.
-La populace, à Birmingham, brûlait les maisons de Priestley et des
-unitaires. À la fin, Priestley fut obligé de quitter l'Angleterre.
-Lord Byron s'exila sous la même contrainte, et quand il partit, ses
-amis craignirent que la foule assemblée autour de sa voiture ne portât
-les mains sur lui.
-
-Ce n'est point dans ce monde armé en guerre contre les nouvelles
-théories que les nouvelles théories pouvaient naître. La révolution y
-entre cependant; elle y entre déguisée, et par une voie détournée, en
-sorte qu'on ne la reconnaît pas. Ce ne sont point les idées sociales
-qui se transforment, comme en France, ni les idées philosophiques
-comme en Allemagne, mais les idées littéraires; la grande marée
-montante de l'esprit moderne, qui renverse ailleurs tout l'édifice des
-conditions et des spéculations humaines, ne parvient d'abord ici qu'à
-changer le style et le goût. Médiocre changement, du moins en
-apparence, mais qui en somme vaut les autres; car ce renouvellement
-dans la manière d'écrire est un renouvellement dans la manière de
-penser; celui-ci amènera tous les autres, comme le mouvement du pivot
-central entraîne le mouvement de tous les rouages engrenés.
-
-En quoi consiste cette réforme du style? Avant de la définir, j'aime
-mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractère et
-la vie de celui qui le premier l'a pratiquée sans système, William
-Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractère, et ses
-poëmes ne sont que l'écho de sa vie. C'était un enfant délicat,
-craintif, d'une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui,
-ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au
-_fagging_ et aux brutalités d'une école publique. Elles sont étranges
-en Angleterre: un garçon d'environ quinze ans le prit comme victime,
-et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut «une telle crainte
-de son bourreau, qu'il n'osait lever les yeux sur lui plus haut que
-les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que
-par aucune autre partie de son habillement.» Dès neuf ans, la
-mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce
-nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu,
-l'horrible maladie des nerfs et de l'âme qui produit le suicide, le
-puritanisme et la folie. «Jour et nuit j'étais à la torture, me
-couchant dans l'angoisse, me levant dans le désespoir.» Le mal
-changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Né dans une
-grande famille, mais n'ayant qu'une petite fortune, il accepta sans
-réflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place de
-clerc à la chambre des communes; mais il fallait subir un examen, et
-ses nerfs se démontaient à la seule idée qu'il faudrait paraître et
-parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer; mais il
-lisait sans comprendre; une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations
-étaient «celles d'un homme qui monte sur l'échafaud, toutes les fois
-qu'il mettait le pied dans le bureau; pendant six mois il y vint tous
-les jours[243].»--«Dans cet état, dit-il, j'étais saisi par moments
-d'un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais
-des cris et maudissais l'heure de ma naissance, levant mes yeux au
-ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine
-envenimée et de reproche contre mon Créateur[244].» Le jour de
-l'examen approchait; il espéra devenir fou pour s'y soustraire, et
-comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer. Enfin, dans un
-moment de délire, la démence vint, et on le mit dans une maison
-d'aliénés, «tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût et
-d'horreur pour lui-même et par la crainte d'un châtiment instantané,»
-jusqu'à se croire damné, comme Bunyan et les premiers puritains. Au
-bout de plusieurs mois, sa raison lui revint; mais elle se sentait des
-étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il resta triste, comme
-un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et se trouva incapable
-d'une vie active. Cependant un ministre, M. Unwin, et sa femme, bonnes
-gens bien pieux et bien réguliers, l'avaient recueilli. Il essayait de
-s'occuper mécaniquement, par exemple en fabriquant des cages à lapins,
-en jardinant, en apprivoisant des lièvres. Il employait le reste de la
-journée, comme un méthodiste, à lire l'Écriture ou des sermons, à
-chanter des hymnes avec ses amis, et à s'entretenir de matières
-spirituelles. Ce régime, l'air salubre de la campagne, la tendresse
-maternelle de mistress Unwin et de lady Austen amenèrent quelques
-éclaircies. Elles l'aimaient si généreusement, et il était si aimable!
-Affectueux, plein d'abandon, innocemment moqueur, avec une imagination
-naturelle et charmante, une fantaisie gracieuse, une finesse exquise,
-et si malheureux! Il était de ceux auxquels les femmes se dévouent,
-qu'elles aiment maternellement, par compassion d'abord, par attrait
-ensuite, parce qu'elles trouvent en eux seuls les ménagements, les
-attentions minutieuses et tendres, les respects délicats que notre
-rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a
-pourtant besoin. Ces doux instants ne durèrent pas. «Au mieux,
-disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique; il ressemble à
-certains étangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et
-pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur
-surface les rayons du soleil[245].» Il souriait comme il pouvait, mais
-avec effort; c'était le sourire d'un malade qui se sait incurable et
-tâche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux
-autres. «Vraiment, je m'étonne qu'une pensée enjouée vienne frapper à
-la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accès.
-C'est comme si Arlequin forçait l'entrée de la chambre lugubre où un
-mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés
-de toute façon, mais encore davantage s'ils arrachaient un éclat de
-rire aux figures mornes des assistants. Néanmoins l'esprit longtemps
-fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et désolée fixera
-ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans
-ses contemplations, ne serait-ce qu'un chat jouant avec sa
-queue[246].» Somme toute, il avait le coeur trop délicat et trop pur:
-pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d'aller à
-l'église, ou même de prier Dieu. «Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui
-ont la permission de l'adorer ont trouvé un trésor dont ils n'ont
-qu'une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu'ils le prisent.
-Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilége
-pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d'années
-plus grand encore, et _qui n'a point l'espérance de jamais le
-recouvrer_.» Et ailleurs: «On peut représenter le coeur d'un chrétien
-comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, percé d'épines et
-pourtant couronné de roses. J'ai l'épine sans la rose. Ma rose est une
-rose d'hiver; les fleurs sont flétries, mais l'épine demeure[247].» Au
-lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir confiance en la
-miséricorde du Rédempteur qui veut sauver tous les hommes, il poussa
-un cri passionné, le suppliant de ne plus lui proposer de consolations
-pareilles. Il se croyait perdu, il s'était cru perdu toute sa vie. Une
-à une, sous cet effroi, toutes ses facultés s'anéantirent. Pauvre et
-charmante âme, qui périt comme une fleur frêle d'un pays chaud
-transplantée dans la neige: la température du monde se trouva trop
-rude pour elle, et la règle morale, qui eût dû l'abriter, la déchira
-de ses aiguillons.
-
-Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il
-faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour
-se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas
-besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette
-figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et
-regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au
-bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage
-en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en
-voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient,
-s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs,
-dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un
-jardin plein d'oeillets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans ce
-nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles
-courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits
-demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers.
-Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas
-une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le
-bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont
-grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un
-monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir,
-en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un monde affairé,
-avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur son
-dos[248].» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai bonhomme;»
-toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le voilà, le
-précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude de voix
-bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers. «Maintenant
-ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux,
-roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et sifflante élève
-sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui
-entre[249].» Et le voilà qui conte son journal, politique, nouvelles,
-tout jusqu'aux annonces, non pas en simple réaliste, comme tant
-d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte, c'est-à-dire en homme qui
-découvre une beauté et une harmonie dans les charbons d'un feu qui
-pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une
-tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du poëte: les objets
-non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissants et plus
-précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et avant d'y entrer, mais encore,
-une fois conçus par lui, ils s'épurent, ils s'ennoblissent, ils se
-colorent, comme les vapeurs grossières qui, transfigurées par la
-distance et la lumière, se changent en nuages satinés, frangés de
-pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans les rondeurs
-mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y a de la
-douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison assemblés
-autour de la même table. Ce seul mot, _nouvelles de l'Inde_, lui fera
-voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son turban
-emplumé, brodé de perles[250].» Cette seule idée, _l'impôt des
-boissons_, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment
-suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt
-de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À
-proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux
-magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours
-recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous
-laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones
-enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un
-tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve
-que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que
-nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans
-les palais, chez les héros et les académiciens, les objets poétiques.
-Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas, c'est que nous
-ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux, non dans les
-choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons bien, au coin de
-notre feu et parmi les planches de notre potager[251].
-
-Est-ce bien le potager qui est poétique? Aujourd'hui peut-être, mais
-demain, si j'ai l'imagination sèche, je n'y verrai rien que des
-carottes et autres fournitures de cuisine. C'est ma sensation qui est
-poétique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus
-précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s'agit plus,
-suivant l'ancienne mode oratoire, d'enfermer un sujet dans un plan
-régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées
-en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet
-venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et il en
-parle pendant deux pages; puis il va où son courant d'esprit le
-conduit, décrivant une soirée d'hiver, quantité d'intérieurs et de
-paysages, mêlant çà et là toutes sortes de réflexions morales, des
-récits, des dissertations, des jugements, des confidences, à la façon
-d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé
-de ses amis. Voilà son grand poëme, _the Task_. «Comparés à ce livre,
-dit Southey, les meilleurs poëmes didactiques sont comme des jardins
-compassés auprès d'un vrai paysage boisé.» Si l'on entre dans le
-détail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de
-songer qu'on l'écoute, il ne se parle qu'à lui-même. Il n'insiste pas
-sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en
-saillie par des répétitions et des antithèses; il note sa sensation,
-et puis c'est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu'elle naît, nous
-la voyons sortir d'une autre, grandir, s'abaisser, puis remonter
-encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'élever
-insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La
-pensée, qui chez les autres était figée et roidie, devient ici mobile
-et fluide; le vers rectiligne s'assouplit; le vocabulaire noble
-élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la
-conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante; ce
-ne sont plus des mots qu'on écoute, mais des émotions qu'on ressent;
-ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien là,
-sous ses lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt; tout
-son effort s'est employé à ôter l'apprêt et le mensonge. Quand il
-décrit sa petite rivière, sa chère Ouse, «qui tourne lentement dans la
-plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de
-bétail[252],» il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe,
-chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure. Il en
-est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'émotions personnelles,
-véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées, tout au
-contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations fugitives,
-en un mot telles qu'elles sont, c'est-à-dire _en train de se faire et
-de se défaire_, non pas toutes faites, immobiles et fixes, comme
-l'ancien style les représentait. En cela consiste la grande révolution
-du style moderne. L'esprit, dépassant les règles connues de la
-rhétorique et de l'éloquence, pénètre dans la psychologie profonde, et
-n'emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions.
-
-[Note 238: Tome II, page 17, _Pitt's Speeches_.]
-
-[Note 239: Discours de Pitt, 17 février 1800.]
-
-[Note 240: _Life of William Pitt_, by Macaulay.]
-
-[Note 241: _Misdemeanours._]
-
-[Note 242: _Felons._ Ces termes légaux n'ont pas d'équivalent en
-français.]
-
-[Note 243: The feelings of a man when he arrives at the place of
-execution are, probably, much as mine were every time I set my foot in
-the office, which was every day for more than a half year together.]
-
-[Note 244: In this situation such a fit of passion has sometimes
-seized me, when alone in my chambers, that I have cried out aloud, and
-cursed the hour of my birth; lifting up my eyes to heaven not as a
-suppliant, but in the hellish spirit of rancorous reproach and
-blasphemy against my Maker.]
-
-[Note 245: My mind has always a melancholy cast, and is like some
-pools I have seen, which, though filled with a black and putrid water,
-will nevertheless in a bright day reflect the sunbeams from their
-surface.]
-
-[Note 246: Indeed I wonder that a sportive thought should ever
-knock at the door of my intellects, and still more that it should gain
-admittance. It is as if harlequin should intrude himself into the
-gloomy chamber, where a corpse is deposited in state. His antic
-gesticulations would be unseasonable at any rate, but more specially
-so, if they should distort the features of the mournful attendants
-into laughter. But the mind long wearied with the sameness of a dull,
-dreary prospect, will gladly fix his eyes on any thing that may make a
-little variety in its contemplations though it were but a kitten
-playing with her tail.]
-
-[Note 247: My device was intended to represent... the heart of a
-Christian, mourning and yet rejoicing, pierced with thorns, yet
-wreathed about with roses. I have the thorn without the rose. My brier
-is a wintry one, the flowers are withered, but the thorn remains.]
-
-[Note 248:
-
- He comes, the herald of a noisy world,
- With spattered boots, strapped waist, and frozen locks,
- News from all nations lumbering at his back.
- True to his charge, the close-packed load behind,
- Yet careless what he brings, his one concern
- Is to conduct it to the destined inn,
- And, having dropped the expected bag, pass on.
- He whistles as he goes, light-hearted wretch!
- Cold and yet cheerful: messenger of grief
- Perhaps to thousands, and of joy to some.]
-
-[Note 249:
-
- Now stir the fire, and close the shutters fast,
- Let fall the curtains, wheel the sofa round,
- And while the bubbling and loud-hissing urn
- Throws up a steamy column, and the cups,
- That cheer but not inebriate, wait on each,
- So let us welcome peaceful evening in.]
-
-[Note 250:
-
- Is India free? And does she wear her plumed
- And jewelled turban with a smile of peace?
- Or do we grind her still?]
-
-[Note 251: À cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et des
-rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé
-«a Pope in worsted stockings.»]
-
-[Note 252:
-
- Here Ouse slow winding through a level plain
- Of spacious meads, with cattle sprinkled o'er,
- Conducts the eye along his sinuous course
- Delighted.]
-
-
-III
-
-Alors parut[253] l'école romantique anglaise, toute semblable à la
-nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les
-vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le
-scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, «secte de dissidents
-en poésie[254],» qui parlaient haut, se tenaient serrés, et
-révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de
-leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait «les
-principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un
-mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions
-présentes de la société.» En effet, Southey, un de leurs chefs, avait
-commencé par être socinien et jacobin, et l'un de ses premiers poëmes,
-_Wat Tyler_, apportait la glorification de la Jacquerie passée à
-l'appui de la Révolution présente. Un autre, Coleridge, pauvre diable
-et ancien dragon, la tête farcie de lectures incohérentes et de songes
-humanitaires, avait songé à fonder en Amérique une république
-communiste purgée de rois et de prêtres; puis devenu unitaire, s'était
-imbu à Goettingue de théories hérétiques et mystiques sur le Verbe et
-l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième et le plus tempéré, avait
-débuté par des vers enthousiastes contre les rois, «ces fils du limon,
-qui de leur sceptre voulaient arrêter la marée révolutionnaire, et que
-le flot montant de la liberté allait balayer et engloutir.» Mais ces
-colères et ces aspirations ne tenaient guère; et tous trois, au bout
-de quelques années, ramenés dans le giron de l'État et de l'Église, se
-trouvaient, l'un journaliste de M. Pitt, l'autre pensionnaire du
-gouvernement, le troisième poëte lauréat, convertis zélés, anglicans
-décidés et conservateurs intolérants. En matière de goût, au
-contraire, ils avaient marché en avant sans reculer. Ils avaient rompu
-violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture
-classique pour aller prendre leurs modèles dans la Renaissance et le
-moyen âge. L'un d'eux, Charles Lamb, comme Sainte-Beuve, avait
-découvert et restauré le seizième siècle. Les dramatistes les plus
-incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils
-allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les
-vieilles ballades nationales et dans les anciennes poésies étrangères,
-l'accent naïf et primitif qui avait manqué à la littérature classique,
-et dont la présence leur semblait la marque de la vérité et de la
-beauté. Par-dessus toute réforme, ils travaillaient à briser le grand
-style aristocratique et oratoire, tel qu'il était né de l'analyse
-méthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient «d'adapter
-aux usages de la poésie le langage ordinaire de la conversation, tel
-qu'il est employé dans la moyenne et la basse classe,» et de remplacer
-les phrases étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et
-les mots plébéiens. À la place de l'ancien moule, ils essayaient la
-stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les
-cassures des poëtes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les
-mètres et la diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb
-écrivait une tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine
-du règne d'Élisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge,
-fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et
-parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers
-dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes;
-singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et
-d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume
-aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux
-chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes,
-sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son
-manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup
-d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même et
-choisir le vêtement qui lui seyait.
-
-Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la
-première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la
-poésie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter
-Scott, l'autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux
-européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo,
-Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans
-Goethe, Schiller, Ruckert et Heine; l'une et l'autre si profondes que
-nul de leurs représentants, sauf Goethe, n'en a deviné la portée; et
-que c'est à peine si aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, nous
-pouvons en définir la nature pour en présager les effets.
-
-La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal
-n'est pas l'idéal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare,
-l'homme féodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien,
-chaque âge et chaque race a conçu sa beauté, qui est une beauté.
-Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l'ont
-inventée; mettons-nous-y tout à fait; ce ne sera point assez de
-représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédents, des
-moeurs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques;
-peignons les sentiments des autres siècles et des autres races avec
-leurs traits propres, si différents que ces traits soient des nôtres
-et si déplaisants qu'ils soient pour notre goût. Montrons notre
-personnage tel qu'il fut, grotesque ou non, avec son costume et son
-langage: qu'il soit féroce et superstitieux s'il le faut; éclaboussons
-le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de sa dossée de
-textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur la scène
-littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le moyen âge
-d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la Perse,
-puis l'âge classique et le dix-huitième siècle lui-même, et le goût
-historique devint si vif que, de la littérature, la contagion gagna
-les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors de
-convention pour les costumes et les décors vrais. L'architecture bâtit
-des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles
-féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent
-pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la
-couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue; l'esprit
-humain, sortant de ses sentiments particuliers pour entrer dans tous
-les sentiments éprouvés, et à la fin dans tous les sentiments
-possibles, trouva son modèle dans le grand Goethe, qui, par son
-_Tasse_, son _Iphigénie_, son _Divan_, son second _Faust_, devenu
-concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges,
-semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de
-l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel. Cependant cette
-littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme
-et ne se développait que pour finir. On en vint à comprendre que les
-résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation
-est un pastiche, que l'accent moderne perce infailliblement dans les
-paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute peinture
-de moeurs doit être indigène et contemporaine, et que la littérature
-archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est dans les
-écrivains du passé qu'il faut chercher le portrait du passé, qu'il n'y
-a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le roman
-arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la ballade
-fabriquée aux ballades spontanées; bref, que la littérature historique
-doit s'évanouir et se transformer en critique et en histoire,
-c'est-à-dire en exposition et en commentaire des documents.
-
-Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens déguisés en poëtes,
-comment choisir? Ils pullulent comme les volées d'insectes éclos un
-jour d'été dans la végétation surabondante; ils bourdonnent et
-luisent, et l'esprit se trouve perdu parmi leurs bruissements et leurs
-chatoiements. Lesquels citerai-je? Thomas Moore, le plus gai et le
-plus français de tous, moqueur spirituel[255], trop gracieux et
-recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des
-mélodies sentimentales sur l'Irlande, un roman poétique sur
-l'Égypte[256], un poëme romanesque sur la Perse et l'Inde[257]; Lamb,
-le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rêveur, poëte et
-critique, qui, dans sa _Christabel_ et dans son _Vieux Marinier_,
-retrouva le surnaturel et le fantastique; Campbell, qui, ayant
-commencé par un poëme didactique sur _les plaisirs de l'Espérance_,
-entra dans la nouvelle école tout en gardant son style noble et
-demi-classique, et composa des poëmes américains et celtes,
-médiocrement celtes et américains; au premier rang Southey, habile
-homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur
-attitré de l'aristocratie et du _cant_, lecteur infatigable, écrivain
-inépuisable, chargé d'érudition, doué d'imagination, célèbre comme
-Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier
-de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque,
-ayant promené sur l'univers et l'histoire ses cavalcades poétiques, et
-enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler,
-Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et
-mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour
-catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme
-protestant prudent et patenté. Ne prenez ceux-ci que comme exemples;
-il y en a une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous
-les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands
-événements réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux
-quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait échappé. Cette
-fantasmagorie est bien brillante: par malheur elle sent la fabrique.
-Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous êtes à l'Opéra.
-Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel,
-c'est-à-dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathédrales
-gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant
-que les processions se déploient autour des piliers, et que des
-clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des habits
-sacerdotaux; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui serpentent
-au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les parasols
-alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de l'horizon;
-paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par myriades, où
-les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles, où les lotus
-étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses hérissent
-leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des
-crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les
-danseuses posent la main sur leur cour avec une émotion délicate et
-profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prêts à mourir, les
-tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se démène,
-accompagnant les variations des sentiments par les soupirs doucereux
-de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les
-mélodies angéliques de ses harpes; jusqu'à ce qu'enfin, au moment où
-l'héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate
-triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord.
-Beau spectacle! on en sort ébloui, assourdi; les sens défaillent sous
-cette inondation de magnificences; mais en rentrant chez soi, on se
-demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si véritablement on a
-senti quelque chose. Après tout, il n'y a guère ici que des décors et
-de la mise en scène; les sentiments sont factices; ce sont des
-sentiments d'opéra; les auteurs ne sont que d'habiles gens,
-manufacturiers de livrets et de toiles peintes; ils ont du talent et
-point de génie; ils tirent leurs idées, non de leur coeur, mais de
-leur tête. Telle est l'impression que laissent _Lalla Rookh_,
-_Thalaba_, _Roderik_, _Kehama_, et le reste de ces poëmes. Ce sont de
-grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre
-du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la
-nature humaine, et cette marque leur manque; ils témoignent seulement
-de beaucoup d'habileté et de savoir. En somme, j'aime mieux voir
-l'Orient dans les Orientaux d'Orient que dans les Orientaux
-d'Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey[258] ou Moore;
-leurs poëmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont
-moins que les textes et les pièces justificatives qu'ils ont soin de
-mettre au bas.
-
-Par delà toutes les causes générales qui ont entravé cette
-littérature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez
-flexible, et ils ont l'esprit trop moral. Leur imitation n'est que
-littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains
-qu'en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils
-mettent leurs autorités en note; ils ne se présentent au public que
-munis d'attestations; ils établissent par certificats valables qu'ils
-n'ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme
-Southey, nomme ses garants: sir John Malcolm, sir William Ouseley, M.
-Carue et autres personnages qui reviennent d'Orient, tous témoins
-oculaires. «La description de Balbec, de la plaine et de ses ruines,
-dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret est tout
-près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du muezzin pour
-rompre le silence.»--«J'aurais juré, dit un autre, que Moore a voyagé
-en Orient!» À cet égard, leur minutie est plaisante[259], et leurs
-notes, prodiguées sans mesure, montrent que leur public tout positif
-impose aux denrées poétiques l'obligation de prouver leur provenance
-et leur aloi. Mais la grande vérité, qui consiste à entrer dans les
-sentiments des personnages, leur échappe: ces sentiments sont trop
-étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de traduire et de refaire
-Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était bonne pour une maison
-de filles[260]. Pour écrire un poëme indien, il faut être panthéiste
-de coeur, un peu fou et assez habituellement visionnaire; pour écrire
-un poëme grec, il faut être polythéiste de coeur, païen à fond et
-naturaliste de métier. C'est pour cela que Heine a parlé si bien de
-l'Inde, et Goethe si bien de la Grèce. Un véritable historien n'est
-pas sûr que sa civilisation soit parfaite, et vit aussi volontiers
-hors de son pays qu'en son pays. Jugez si des Anglais peuvent réussir
-en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une civilisation raisonnable,
-qui est la leur; toute autre morale est inférieure, toute autre
-religion est extravagante. Parmi de telles exigences, comment
-reproduire des morales et des religions différentes? C'est la
-sympathie seule qui peut retrouver les moeurs éteintes ou étrangères,
-et la sympathie ici est interdite. Sous cette règle étroite, la poésie
-historique, qui d'elle-même n'est guère viable, va languir étouffée
-comme sous une cloche de plomb.
-
-Un d'entre eux, romancier, critique, historien et poëte, favori de son
-siècle, lu dans l'Europe entière, fut comparé et presque égalé à
-Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les
-modistes et les duchesses, et gagna six millions. «Je jurerais, je
-crois, lui écrivait son éditeur en achevant un de ses livres[261], et
-par tous les serments qu'on pourrait proposer, que je n'ai jamais
-éprouvé un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui
-demandai son opinion: Mon opinion! personne de nous ne s'est mis au
-lit cette nuit; rien n'a dormi, excepté ma goutte.» En France, on
-vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend
-toujours. L'auteur, né à Édimbourg, était fils d'un avoué[262], savant
-dans le droit féodal et dans l'histoire de l'Église, lui-même avocat,
-puis shériff, et toujours grand amateur d'antiquités, surtout
-d'antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son
-éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son oeuvre
-et les aiguillons de son talent. Ses premiers souvenirs s'étaient
-imprimés en lui à l'âge de trois ans, dans une ferme où on l'avait
-porté pour essayer l'effet du grand air sur sa petite jambe paralysée.
-On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un mouton tué à l'instant,
-et il rampait dans cet attirail, qui passait pour un spécifique. Il
-resta boiteux et devint _liseur_. Dès sa première enfance, il avait
-été élevé parmi les récits qu'il mit en scène plus tard, celui de la
-bataille de Culloden, celui des cruautés exercées contre les
-_highlanders_, celui des guerres et des souffrances des covenantaires.
-À trois ans, il criait si haut la ballade de Hardyknute qu'il
-empêchait le ministre du village, homme doué d'une très-belle voix,
-d'être entendu et même de s'entendre. Sitôt qu'on lui avait récité une
-ballade du _Border_, il la savait par coeur. Dans le reste, il était
-indolent, étudiait à bâtons rompus, apprenait mal les choses sèches et
-positives; mais de ce côté le courant de son instinct était précoce,
-précipité et invincible. Le jour où, pour la première fois, «sous un
-platane,» il ouvrit les volumes où Percy avait rassemblé les fragments
-de l'ancienne poésie, il oublia de dîner «malgré son appétit de treize
-ans,» et dorénavant «il inonda» de ces vieux vers non-seulement ses
-camarades d'école, mais encore tous ceux qui voulaient l'entendre.
-Devenu clerc chez son père, il fourrait dans son pupitre toutes les
-oeuvres d'imagination qu'il pouvait trouver, non pas les romans
-d'intérieur, «il lui fallait l'art de miss Burney ou la sensibilité de
-Mackensie pour l'intéresser à une histoire domestique» mais les
-«récits aventureux et féodaux[263],» et tout ce qui avait trait «aux
-chevaliers errants.» Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps
-au lit avec défense de parler, sans autre divertissement que la
-lecture des poëtes, des romanciers, des historiens et des géographes,
-occupé à éclaircir les descriptions de bataille par des alignements et
-des arrangements de petits cailloux qui figuraient les soldats. Une
-fois guéri et bon marcheur, il tourna ses promenades vers le même
-emploi, et se trouva passionné pour le paysage, surtout pour le
-paysage historique. «On n'avait, dit-il[264], qu'à me montrer un vieux
-château, un champ de bataille; j'étais tout de suite chez moi, je le
-remplissais de ses combattants avec leur costume propre, j'entraînais
-mes auditeurs par l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois,
-traversant Magus-Moor, près de Saint-Andrews, l'esprit me poussa à
-décrire l'assassinat de l'archevêque de Saint-Andrews à quelques
-voyageurs dont je me trouvais le compagnon par hasard, et l'un d'eux,
-quoiqu'il sût bien cette histoire, protesta que mon récit l'avait
-empêché de dormir.» Entre autres excursions studieuses, il fit pendant
-sept ans un voyage chaque année dans le district sauvage et perdu de
-Liddesdale, explorant chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans
-la hutte des bergers, ramassant des légendes et des ballades. Jugez
-par là de ses goûts et de son assiduité d'antiquaire. Il lisait les
-chartes provinciales, les plus mauvais vers latins du moyen âge, les
-registres de paroisse, même les contrats et les testaments. La
-première fois qu'il put mettre la main sur un des grands cors de
-guerre qui servaient aux _borderers_, il en sonna toute la route. La
-ferraille rouillée et le parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa
-tête de souvenirs et de poésie. En vérité, il avait l'âme féodale.
-«Pendant toute sa vie, dit son gendre, son orgueil principal fut
-d'être reconnu membre d'une famille historique[265].»--«Sa première et
-sa dernière ambition mondaine fut d'être lui-même le fondateur d'une
-branche distincte.» La gloire littéraire ne venait qu'en second lieu;
-son talent n'était pour lui qu'un instrument. Il employa les sommes
-énormes que ses vers et sa prose lui avaient gagnées à se bâtir un
-château à l'imitation des anciens preux, «tours et tourelles, copiées
-chacune d'après quelque vieux manoir écossais, toits et fenêtres
-blasonnés avec les insignes des clans, avec des lions rampants sur
-gueules,» appartements «remplis de hauts dressoirs et de bahuts
-sculptés, décorés de targes, de plaids et de grandes épées de
-_highlanders_, de hallebardes, d'armures, d'andouillers disposés en
-trophées[266].» Pendant de longues années, il y tint, pour ainsi
-parler, table ouverte, et fit à tout étranger «les honneurs de
-l'Écosse,» essayant de ressusciter l'antique vie féodale avec tous
-ses usages et tout son étalage: «large et joyeuse hospitalité ouverte
-à tous venants, mais surtout aux parents, aux alliés et aux
-voisins,--ballades et pibrochs sonnant pour égayer les verres qui
-trinquent,--joyeuses chasses où les _yeomen_ et les _gentlemen_
-peuvent chevaucher côte à côte,--danses gaillardes et gaies où le lord
-n'aura pas honte de donner la main à la fille du meunier[267].»
-Lui-même, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante convives,
-nourrissait l'entretien par une profusion de récits épanchés de sa
-mémoire et de son imagination prodigues[268], conduisait ses hôtes
-dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations
-nouvelles dont l'ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec
-un sourire de poëte aux générations lointaines qui reconnaîtraient
-pour ancêtre _sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford_.
-
-_La Dame du lac_, _Marmion_, _le Lord des îles_, _la Jolie Fille de
-Perth_, _les Puritains d'Écosse_, _Ivanhoe_, _Quentin Durward_, qui ne
-sait par coeur tous ces noms? C'est chez Walter Scott que nous avons
-appris l'histoire. Et cependant est-ce de l'histoire? Toutes ses
-peintures d'un passé lointain sont fausses. Les costumes, les
-paysages, les dehors sont seuls exacts; actions, discours, sentiments,
-tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait
-s'en douter en regardant le caractère et la vie de l'auteur; car que
-veut-il et que demandent ces hôtes empressés à l'écouter? Est-ce un
-amateur de là vérité pure, telle qu'elle est, atroce et sale, un
-curieux naturaliste, indifférent à l'applaudissement de ses
-contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de
-la nature vivante? En aucune façon. Il est dans l'histoire comme dans
-son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des
-salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles; voilà
-une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie
-est agréable à voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la
-garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une
-mascarade? La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs
-principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d'une guerre
-acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans
-cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et
-même de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la représentation de
-manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments
-délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des
-passions trop fortes, qu'elles ne comprendraient pas; tout au
-contraire choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes
-toujours, mais surtout correctes; de jeunes _gentlemen_, comme
-Évandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves,
-même un peu mélancoliques (c'est la dernière mode) et dignes de les
-conduire à l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur à
-composer un pareil spectacle? Il est bon protestant, bon mari, bon
-père, très-moral, tory si décidé qu'il emporte comme une relique un
-verre où le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le talent ni le
-loisir de pénétrer jusqu'au fond des personnages. C'est à l'extérieur
-qu'il s'attache; il voit et décrit bien plus longuement le dehors et
-les formes que le dedans et les sentiments. D'autre part il traite son
-esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et le plus
-lucrativement possible: un volume en un mois, parfois même en quinze
-jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment
-pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes
-barbares? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu
-agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la
-proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré
-de la réflexion, l'espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui
-comprend et goûte aujourd'hui, à moins d'une longue éducation
-préalable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces
-grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces
-impuretés de l'art charnel entreraient-ils dans la tête de ce
-_gentleman_ bourgeois? Walter Scott s'arrête sur le seuil de l'âme et
-dans le vestibule de l'histoire, ne choisit; dans la Renaissance et le
-moyen âge, que le convenable et l'agréable, efface le langage naïf, la
-sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses
-personnages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses voisins,
-fermiers finauds, lairds vaniteux, _gentlemen_ gantés, demoiselles à
-marier, tous plus ou moins bourgeois, c'est-à-dire rangés, situés par
-leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous voluptueux de
-la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes féroces du moyen
-âge. Comme il a la plus riche provision de costumes et le plus
-inépuisable talent de mise en scène, il fait manoeuvrer
-très-agréablement tout son monde, et compose des pièces qui, à la
-vérité, n'ont guère qu'un mérite de mode, mais cependant pourront bien
-durer cent ans.
-
-Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière
-et ses magnificences féodales, il était devenu l'associé de ses
-éditeurs; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait
-engagé sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une
-banqueroute survint; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et
-débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et
-une probité admirables, il refusa toute grâce, n'accepta que du temps,
-se mit à l'oeuvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en
-quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu'à
-devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans
-sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses
-splendeurs seigneuriales s'étaient trouvées aussi fragiles que ses
-imaginations gothiques. Il s'était appuyé sur l'imitation, et l'on ne
-subsiste que par la vérité. C'est ailleurs qu'était sa gloire, et il y
-avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits.
-Par-dessous l'amateur du moyen âge, on découvre d'abord l'Écossais
-avisé, observateur attentif, dont la sagacité s'est aiguisée par le
-maniement de la procédure, bon homme d'ailleurs, accommodant et gai,
-comme il convient au caractère national, si différent du caractère
-anglais. «Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions, quel fonds
-il avait de belle humeur et de plaisanteries! Un fonds sans fin. Nous
-n'avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier et à
-chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s'accommodait
-gentiment à un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient;
-jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en
-compagnie.» Devenu plus âgé et plus grave, il n'en resta pas moins
-aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu'un de ses voisins,
-fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme: «Ailie,
-ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins,
-car il n'y a qu'une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre,
-c'est la chasse d'Abbotsford.» Joignez à ce genre d'esprit des yeux
-qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle
-promenée dans toute l'Écosse, parmi toutes les conditions, et vous
-verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si
-facile, composé d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui
-rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal,
-quelquefois même aussi mal que possible[269]; on voit qu'il dicte, ne
-se relit guère, et tombe volontiers dans le style pâteux et
-emphatique, qui est dans l'air et que nous respirons tous les jours
-dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement
-long et diffus; ses conversations, ses descriptions sont
-interminables; il veut à toute force remplir ses trois volumes. Mais
-il a donné à l'Écosse droit de cité dans la littérature; j'entends à
-l'Écosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières,
-personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au
-pêcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu'à la
-poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule; qui ne
-les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de
-Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree,
-Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un
-peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque? Économes,
-patients, précautionnés, rusés, il le faut bien; la pauvreté du sol et
-la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fonds de la
-race. La même ténacité qu'ils avaient portée dans les choses de la
-vie, ils l'ont portée dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs
-et liseurs d'antiquités et de controverses; poëtes de plus: les
-légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des
-guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée
-et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres
-racines. Voilà le monde tout moderne et réel, illuminé par le lointain
-soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a découvert, comme
-un peintre qui, au sortir des grands tableaux d'apparat, aperçoit un
-intérêt et une beauté dans les maisons bourgeoises de quelque bicoque
-provinciale, ou dans une ferme encadrée par ses carrés de betteraves
-et de navets. Une malice continue égaye ces tableaux d'intérieur et de
-genre, si locaux et minutieux, et qui, comme ceux des Flamands,
-indiquent l'avénement d'une bourgeoisie. La plupart de ces bonnes gens
-sont des comiques. Il s'amuse à leurs dépens, met au jour leurs petits
-mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prétentions, et les
-cent mille ridicules dont leur condition rétrécie ne manque jamais de
-les affubler. Un perruquier chez lui fait tourner le ciel et la terre
-autour de ses perruques; si la Révolution française prend pied
-partout, c'est que les magistrats ont renoncé à cet ornement. «Prenez
-garde, Monkbarns, dit-il piteusement en retenant par la basque de
-l'habit une des trois pratiques qui lui restent, au nom de Dieu,
-prenez garde. Sir Arthur est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus
-la falaise, il n'y aura plus qu'une perruque dans la paroisse, celle
-du ministre[270].» Vous le voyez, l'auteur sourit, et sans
-malveillance; ce naïf égoïsme est l'effet du métier et ne révolte
-point. Walter Scott n'est jamais aigre: au fond il aime les hommes,
-les excuse ou les tolère; il ne flagelle point les vices, il les
-démasque; encore les démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir
-est de suivre tout au long non point même un vice, mais un travers, la
-manie du bric-à-brac dans l'antiquaire, la vanité archéologique dans
-le baron de Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de
-Tillietudlem, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût
-permis, et cela sans colère, parce qu'en somme ces gens ridicules sont
-estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick
-Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque
-chose de bon. Il n'y a pas jusqu'au major Dalgetty, tueur de
-profession, sorti de l'atroce guerre de Trente ans, dont il ne couvre
-l'odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette
-philosophie bienveillante, il ressemble à Addison.
-
-Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses
-intentions morales. «Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il
-dictait _Ivanhoe_, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites
-un bien immense par ces récits si attrayants et si nobles, car les
-jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux
-sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets
-de lecture[271].» Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes.
-À son lit de mort, il dit à son gendre: «Lockhart, je n'ai plus qu'une
-minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien;
-soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre
-chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où j'en suis.»
-Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté foncière et
-par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la bourgeoisie
-moderne. Autour de lui et après lui, le roman de moeurs, dégagé du
-roman historique, a fourni une littérature entière et gardé les
-caractères qu'il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë,
-mistress Gaskell, mistress Eliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant
-d'autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie
-contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements, à tous les
-étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe
-moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le
-roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de
-moeurs. Ils s'étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes
-trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges
-sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination était trop
-littérale et leur jugement trop arrêté. C'est justement avec ces
-facultés qu'ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de
-rejetons pullule encore aujourd'hui, avec une abondance telle que les
-talents s'y comptent par centaines, et qu'on ne peut le comparer pour
-la séve originale et nationale qu'à la peinture du grand siècle des
-Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits. Ils sont à cent
-lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu'elle
-apparut à la Renaissance ou au dix-septième siècle, dans les âges
-héroïques ou nobles. Ils renoncent à l'invention libre; ils
-s'astreignent à l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail
-infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les
-petites nuances du langage; ils n'ont point dégoût des vulgarités ni
-des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et précis.
-Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est-à-dire
-pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l'imagination
-vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien
-goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des
-trompe-l'oeil; demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère au
-Musée, elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si bien
-faites qu'on est tenté d'y tremper la soupe. Cependant par delà cette
-inclination, qui aujourd'hui est européenne, ils ont un besoin
-particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent:
-ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande
-oeuvre, l'amélioration de l'homme et de la société. Ils lui demandent
-la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils
-l'envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les
-événements de l'histoire privée à la recherche de documents et
-d'expédients pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de
-soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un
-instrument d'enquête, d'éducation et de morale. Singulière oeuvre, qui
-dans toute l'histoire n'a point sa pareille, parce que dans toute
-l'histoire il n'y a pas eu de société pareille, et qui, médiocre pour
-les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de l'utile, offre,
-dans l'innombrable variété de ses peintures et dans la fixité
-invariable de son esprit, le tableau de la seule démocratie qui sache
-se contenir, se gouverner et se réformer.
-
-[Note 253: 1793-1794.]
-
-[Note 254: _Revue d'Édimbourg_, octobre 1802.]
-
-[Note 255: Voyez _the Fudge Family_, etc.]
-
-[Note 256: _The Epicurean._]
-
-[Note 257: _Lalla Rookh._]
-
-[Note 258: Voir _The history of the caliph Vathek_, roman
-fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français,
-1784.]
-
-[Note 259: Voyez les notes de Southey, pires que celles de
-Chateaubriand dans les _Martyrs_.]
-
-[Note 260: _Revue d'Édimbourg._]
-
-[Note 261: Lockhart, p. 220, _Life of sir W. Scott_.]
-
-[Note 262: Writer at the signet.]
-
-[Note 263: _Romantic._]
-
-[Note 264: Lockhart, t. I, p. 29.]
-
-[Note 265: Lockhart, t. IV, p. 329.]
-
-[Note 266: Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10000
-liv. sterling.]
-
-[Note 267: Je suis obligé de traduire ici par des équivalents.]
-
-[Note 268: «Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes!» écrit
-le capitaine Basil Hall, son hôte.]
-
-[Note 269: _Ivanhoe_, page 1. «Such being our chief scene, the
-date of our story refers to a period towards the end of the reign of
-Richard I, when his return from his long captivity had become an event
-rather wished than hoped for by his despairing subjects, who were in
-the mean time subjected to every species of subordinate
-oppression.»--Impossible d'écrire plus lourdement.]
-
-[Note 270: Haud a care, haud a care, Monkbarns; God's sake, haud a
-care; sir Arthur's drowned already, and an ye fa' over the cleugh too,
-there will be but a wig left in the parish, and that's the
-minister's.]
-
-[Note 271: _Circulating libraries._ (Je traduis par un
-équivalent.)]
-
-
-IV
-
-À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps
-que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour
-l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au
-centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte
-devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des
-principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système
-préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible
-encore au centre de l'oeuvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle
-prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son
-fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde?
-Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il
-un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise
-vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en
-penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs, père ou
-promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois sceptique,
-panthéiste et mystique, écrivait dans son _Faust_ l'épopée du siècle
-et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez
-Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le poëte, à
-travers sa personne particulière, fait toujours parler l'homme
-universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis _Faust_ jusqu'à
-_Ruy Blas_, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande idée
-métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande, crevant
-son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance humaine
-ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les yeux des
-spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit philosophique,
-qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il imposa à la
-musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des intentions
-symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le style par un
-débordement d'abstractions et de formules dont tous nos efforts ne
-parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un enfant trop
-fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu les nobles
-formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la littérature à
-travers une agonie d'angoisses et d'efforts.
-
-Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à
-l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il parut
-dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de l'Allemagne[272], c'est
-que c'était une vaste étendue de pays, couverte de hussards et
-d'éditeurs classiques; que si vous y alliez, vous verriez à Heidelberg
-un très-grand tonneau, et que vous pourriez vous régaler d'excellent vin
-du Rhin et de jambon de Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils
-paraissaient bien lourds et maladroits. «Un Allemand sentimental
-ressemble toujours à un grand et gros boucher occupé à geindre sur un
-veau assassine.» Si enfin leur littérature finit par entrer, d'abord par
-l'attrait des drames extravagants et des ballades fantastiques, puis par
-la sympathie des deux nations qui, alliées contre la politique et la
-civilisation françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de
-religion et de coeur, la métaphysique allemande reste à la porte,
-incapable de renverser la barrière que l'esprit positif et la religion
-nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge
-par exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce
-d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une
-sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de
-dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de l'avenir.
-Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les théologiens trop
-esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane,
-ou de se déformer et de devenir révolutionnaire, et, au lieu d'un
-Schiller et d'un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des
-Shelley.
-
-Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que
-l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé
-des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et pour
-quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été donnée? Suis-je
-juste ou non, et, par delà les démarches visibles de ma conduite, les
-mouvements secrets de mon coeur sont-ils conformes à la loi suprême?»
-Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée maîtresse qui les rend
-sérieux, méditatifs et ordinairement tristes[273]. Ils vivent _les
-yeux tournés vers le dedans_, non pour noter et classer leurs idées,
-en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blâmer leurs
-sentiments. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d'issue
-incertaine, sur laquelle il faut réfléchir incessamment et avec
-scrupule. Ainsi compris, le monde change d'aspect: ce n'est plus une
-machine de rouages engrenés, comme le dit le savant, ni une magnifique
-plante florissante, comme le sent l'artiste: c'est l'oeuvre d'un être
-moral étalée en spectacle devant des êtres moraux.
-
-Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les
-regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond
-qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il
-contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il
-trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au
-son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien
-des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un
-ciel terne lui communique cette mélancolie calme, si propre à
-entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir
-et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une
-grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière
-toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des
-tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de
-scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle.
-Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et
-calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce.
-Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et
-se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition
-indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage
-tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du
-public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles
-montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les
-admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé
-de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que
-nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il
-s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il
-peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre,
-dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se
-répandre en larmes[274].» Il voit une grandeur, une beauté, des leçons
-dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus
-banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de spectacles splendides ni
-d'actions extraordinaires. Le grand éclat des lustres, la pompe
-théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop délicats, accoutumés aux
-teintes douces et uniformes. C'est un poëte crépusculaire. La vie
-morale dans la vie vulgaire, voilà son objet, l'objet de ses
-préférences. Ses peintures sont des _grisailles significatives_; de
-parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens, afin de ne parler
-qu'au coeur.
-
-De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute
-spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques,
-finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de
-partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis[275]. Puisque la seule
-chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à
-l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec
-profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les
-objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau
-style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique.
-Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout
-cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se
-croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme
-ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de vérité. Quittons la parade
-et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable que
-possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la
-conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous,
-dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une
-vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée
-dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui
-fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des
-mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une
-villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment
-maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si
-cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour
-emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous
-une culture morale, et non de jolies façons de parler.--Et là-dessus
-Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de
-l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire,
-par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation
-intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même
-atteints.
-
-Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme
-lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme
-sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées
-mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour
-m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de
-fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaye de relier tous les
-sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes doigts: il
-est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée par une
-imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main solide
-essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines, presque
-niaises[276]: des événements plats dans un style plat, nullité sur
-nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous
-réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue
-avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique,
-et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la
-vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis,
-sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents
-usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies
-de la Providence sont insondables, et un manoeuvre égoïste et brutal
-comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne
-plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales
-sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit
-encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter
-sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec
-des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des
-mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments
-sont intéressants; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les
-faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu _le Parfait pêcheur_ de
-Walton; sonnet.--Le dimanche de Pâques, j'étais dans une vallée du
-Westmoreland; autre sonnet.--Avant-hier, par mes questions trop
-pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.--Je vais me
-promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les
-incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos
-émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il
-n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la
-peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être
-montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits
-effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations
-imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par
-expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce
-matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de
-couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux
-de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables
-de garder le noble métal qu'ils doivent contenir.
-
-Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets
-très-beaux, il y a telle de ses oeuvres, entre autres la plus vaste,
-_Une Excursion_, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour
-admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité,
-l'auteur ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène
-et cause avec un pieux colporteur écossais, voilà toute l'histoire.
-Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature
-et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il
-cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est
-instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui
-parle fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte
-l'histoire d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière;
-puis avec un solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé
-par la mort des siens et les déceptions de ses longs voyages; puis
-avec le pasteur, qui les mène au cimetière du village et leur décrit
-la vie de plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure
-les réflexions et les discussions morales, les paysages et les
-descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations
-entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons
-métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est
-grave et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air
-ecclésiastique et les tirades contre Voltaire et son siècle[277], on
-se sent pris comme par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout,
-cet homme est convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes
-d'idées, elles sont la poésie de sa religion, de sa race et de son
-climat; il en est imbu: ses peintures, ses récits, toutes ses
-interprétations de la nature visible et de la vie humaine ne
-tendent qu'à mettre l'esprit dans la disposition grave qui est celle
-de l'homme intérieur. J'entre ici comme dans la vallée de
-Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois
-mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout
-l'idée de l'homme responsable et de l'obscur _au-delà_, vers lequel
-involontairement nous nous acheminons. J'oublie nos façons
-françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie. Il
-y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette réflexion si
-sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché. Ce livre
-est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et nu. Ce
-qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la
-vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,--la crainte
-mélancolique subjuguée par la foi,--ce sont les consolations bénies
-aux jours d'angoisse,--c'est la force de la volonté et la puissance
-de l'intelligence,--ce sont les joies répandues sur la large
-communauté des êtres,--c'est l'esprit individuel qui maintient sa
-retraite inviolée,--sans y recevoir d'autres maîtres que la
-conscience,--et la loi suprême de cette intelligence qui gouverne
-tout[278].» Cette personne inviolée, seule portion de l'homme qui
-soit sainte, est sainte à tous les étages; c'est pour cela que
-Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un curé, des
-villageois; à ses yeux, la condition, l'éducation, les habits, toute
-l'enveloppe mondaine de l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre
-prix, c'est l'intégrité de notre conscience; la science même n'est
-profonde que lorsqu'elle pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle
-part cette vie ne manque. «À toutes les formes d'être est assigné un
-principe actif;--quoique reculé hors de la portée des sens et de
-l'observation,--il subsiste en toutes choses, dans les étoiles du
-ciel azuré, dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux,--dans
-les eaux mouvantes, dans l'air invisible.--Toute chose a des
-propriétés qui se répandent au delà d'elle-même--et communiquent le
-bien, bien pur ou mêlé de mal.--L'esprit ne connaît point de lieu
-isolé,--de gouffre béant, de solitude.--De chaînon en chaînon il
-circule, et il est l'âme de tous les mondes[279].» Rejetez donc avec
-dédain cette science sèche «qui divise et divise toujours les objets
-par des séparations incessantes, ne les saisit que morts et sans âme
-et détruit toute grandeur[280].» «Mieux vaut un paysan superstitieux
-qu'un savant froid.» Au delà des vanités de la science et de
-l'orgueil du monde, il y a l'âme par qui tous sont égaux, et la
-large vie chrétienne et intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux
-qui veulent l'aborder. «Le soleil est fixé, et magnificence infinie
-du ciel--est fixée à la portée de tout oeil humain.--L'Océan sans
-sommeil murmure pour toute oreille.--La campagne, au printemps,
-verse une fraîche volupté dans tous les coeurs.--Les devoirs
-premiers brillent là-haut comme les astres.--Les tendresses qui
-calment, caressent et bénissent--sont éparses sous les pieds des
-hommes comme des fleurs[281].» Pareillement à la fin de toute
-agitation et de toute recherche apparaît la grande vérité qui est
-l'abrégé des autres. «La vie, la véritable vie, est l'énergie de
-l'amour--divin ou humain--exercée dans la peine,--dans la
-tribulation,--et destinée, si elle a subi son épreuve et reçu sa
-consécration,--à passer, à travers les ombres et le silence du
-repos, à la joie éternelle[282].» Les vers soutiennent ces graves
-pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un motet qui accompagne
-une méditation ou une prière. Ils ressemblent à la musique grandiose
-et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du service, roule
-lentement dans la demi-obscurité des arches et des piliers.
-
-Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes
-parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts
-qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps
-contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre
-main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la
-fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité
-décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui
-l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications
-conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et
-Shelley[283]. Celui-ci, un des plus grands poëtes du siècle, fils d'un
-riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité extraordinaire,
-doux, généreux[284], tendre, comblé de tous les dons du coeur, de
-l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie comme à
-plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination enthousiaste qu'il
-eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il eut «la vision» de
-la beauté et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idéal
-l'arma en guerre contre le monde réel. Ayant refusé à Éton d'être le
-domestique[285] des grands écoliers, «il fut traité par les élèves et
-par les maîtres avec une cruauté révoltante,» se laissa martyriser,
-refusa d'obéir, et, refoulé en lui-même parmi des lectures défendues,
-commença à former les rêves les plus démesurés et les plus poétiques.
-Il jugea la société par l'oppression qu'il subissait, et l'homme par
-la générosité qu'il sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et
-la société mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les
-institutions établies pour faire de la terre «un paradis.» Il devint
-républicain, communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même
-l'abstinence des viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des
-prêtres et de Dieu[286]. Jugez de l'indignation que de telles idées
-soulevèrent dans une société si obstinément attachée à l'ordre établi,
-si intolérante, où, par-dessus, les instincts conservateurs et
-religieux, le _cant_ parlait en maître. Il fut chassé de l'université;
-son père refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la
-tutelle de ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé
-de quitter l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il
-avait épousé une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés,
-qu'elle s'était tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations
-et d'angoisses[287], et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou
-malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur
-les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à
-travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du
-chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en
-commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu
-d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses
-réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements,
-dans _la Reine Mab_, dans _Alastor_, dans _la Révolte de l'Islam_,
-dans _Prométhée_, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une
-seule fois, dans _Béatrix Cenci_, il a ranimé une figure vivante digne
-de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et
-parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils
-s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son
-monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou
-transformées. On y vogue entre ciel et terre, dans l'abstraction, le
-rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces figures
-fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à tour
-ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de neige et
-d'or.
-
-Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature.
-Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans
-le spectacle et la peinture de passions humaines[288]. «Shelley s'en
-écartait instinctivement;» cette vue «rouvrait ses propres blessures.»
-Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des
-grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent
-inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes
-sympathies, des êtres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il
-n'y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l'aube, ni
-de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots
-fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur
-du ciel. À cet aspect, le coeur remonte involontairement vers les
-sentiments de l'antique légende, et le poëte aperçoit dans la
-floraison inépuisable des choses l'âme pacifique de la grande mère par
-qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie
-de sa vie en plein air, surtout en bateau, d'abord sur la Tamise, puis
-sur le lac de Genève, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie.
-«J'aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires, ceux où
-nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons, infini
-comme nous souhaitons que soit notre âme. Et tel était ce large océan
-et cette côte plus stérile que ses vagues.» Profond sentiment
-germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie,
-poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant
-anglaise, où la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec
-le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une
-plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages; c'étaient ceux
-des poëtes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'éclair pour un oiseau de
-flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur
-secrète par delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de
-la fournaise par delà les fantômes colorés qu'elle fait flotter sur
-l'horizon[289]! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouvé
-des extases aussi tendres et aussi grandioses? Quelqu'un a-t-il peint
-aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel,
-enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dorées, qui sont les
-étoiles, et «le matin rouge avec ses yeux de météore et ses
-flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe
-de la nue voguante[290]?» Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve
-la sensitive. Hélas! ce sont les rêves du poëte et les bienheureuses
-visions qui ont flotté dans son coeur vierge jusqu'au moment où il
-s'est ouvert et flétri. Je m'arrêterai à temps, je n'irai pas, comme
-lui, au delà des souvenirs de son printemps.
-
- La perce-neige, puis la violette,--sortaient du sol, humides
- de pluie tiède,--et leur haleine se mêlait aux fraîches
- senteurs--du gazon, comme la voix à l'instrument.
-
- Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes,--et les
- narcisses, les plus belles d'entre toutes les fleurs,--qui
- contemplent leurs yeux dans les enfoncements du
- fleuve,--jusqu'à ce qu'ils meurent de leur propre beauté
- trop aimée.
-
- Puis la naïade de la vallée, le muguet:--la jeunesse le fait
- si beau, et la passion si pâle,--que l'éclat de ses
- clochettes tremblantes se laisse entrevoir--à travers leurs
- pavillons de verdure tendre.
-
- Puis l'hyacinthe empourprée, blanche ou bleue,--qui de ses
- clochettes frêles jetait un carillon--de notes si délicates,
- si douces et si intenses,--qu'on le sentait au-dedans des
- sens comme un parfum.
-
- Et la rose, comme une nymphe qui s'apprête pour le
- bain,--découvrant la profondeur de son sein
- éblouissant,--jusqu'à ce que, voile après voile, devant
- l'air palpitant,--l'âme de sa beauté et de son amour se fût
- montré nue.
-
- Puis le grand lis dressé qui levait en l'air,--comme une
- Ménade, sa coupe éclairée par la lune,--jusqu'à ce que
- l'étoile ardente, qui est son oeil,--regardât l'azur tendre
- du ciel à travers la rosée transparente.
-
- Sur le courant dont la poitrine mouvante,--scintillait entre
- des berceaux de branches fleuries,--des clartés d'émeraude
- et d'or--glissaient à travers le dôme de teintes
- entremêlées.
-
- De larges nymphéas y traînaient tremblants,--et à côté d'eux
- les nénufars étoiles luisaient,--et tout à l'entour la molle
- rivière scintillait et dansait--avec des sons doux et un
- doux rayonnement.
-
- Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse--qui menaient
- dans le jardin en long et en travers,--quelques-uns ouverts
- à la fois au soleil et à la brise,--d'autres perdus parmi
- des berceaux d'arbres en fleur.
-
- Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes
- délicates--aussi belles que les fabuleuses asphodèles,--et
- de fleurettes qui, se baissant vers le jour qui
- baissait,--retombaient en pavillons blancs, empourprés et
- bleus,--pour abriter le ver-luisant contre la rosée du
- soir[291].
-
-Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poëme, qui est l'histoire
-d'une plante, est aussi l'histoire d'une âme, l'âme de Shelley, la
-sensitive. Est-ce qu'il n'est pas naturel de les confondre? Est-ce
-qu'il n'y a pas une communauté de nature entre tous les vivants de ce
-monde? Certes il y a une âme dans chaque chose; il y en a une dans
-l'univers; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou vague,
-toujours par delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne
-sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes, sans
-jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et
-l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne, tantôt en
-méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth, tantôt en
-visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent palpiter
-le grand coeur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à lui, ils
-tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de la Judée
-et celle de la Grèce, celle des dogmes consacrés et celle des
-doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé, les plus
-grands s'épuisent et meurent. Leur poésie, qu'ils traînent avec eux
-sur ces routes sublimes, s'y déchire. Un seul, Byron, atteint à la
-cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient
-comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de
-la vérité suprême, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux épars
-sur le chemin.
-
-Ils ont fait leur oeuvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et
-par leur concert involontaire, l'idée du beau change, et par contagion
-les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme
-les révolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des poëmes qui
-bénissent l'État et l'Église, comme des poëmes qui maudissent l'Église
-et l'État. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le
-protestantisme approfondi[292] et par le scepticisme institué, que,
-dans cet établissement sacré que le _cant_ protége, il y a matière à
-réforme ou à révolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres
-que celles que la loi timbre et que l'opinion reçoit; qu'en dehors des
-confessions officielles, il y a des vérités; qu'en dehors des
-conditions respectées, il y a des grandeurs; qu'en dehors des
-situations régulières, il y a des vertus; que la grandeur est dans le
-coeur et dans le génie, et que tout le reste, actions et croyances,
-est subalterne. On vient d'éprouver que, par delà les conventions
-littéraires, il y a une poésie, et par contre-coup l'on est disposé à
-sentir que, par delà les dogmes religieux, il peut y avoir une foi,
-et, par delà les institutions sociales, une justice. L'antique édifice
-s'ébranle, et la Révolution y entre, non par une inondation subite,
-comme en France, mais par des infiltrations lentes. La muraille bâtie
-contre elle par l'intolérance publique se fendille et s'ouvre; la
-guerre engagée contre le jacobinisme républicain et impérial vient de
-finir par la victoire, et désormais on peut contempler les idées
-ennemies non plus à titre d'ennemies, mais à titre d'idées. On les
-contemple, et en les appropriant au pays on les importe. Les
-catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont abolis, le cens
-électoral est abaissé, les taxes injustes qui enchérissaient les
-grains sont révoquées, les dîmes ecclésiastiques sont converties en
-redevances, les lois terribles qui protégeaient la propriété sont
-adoucies, l'assiette de l'impôt est reportée de plus en plus sur les
-classes riches; les vieilles institutions, arrangées autrefois au
-profit d'une race, et dans cette race au profit d'une classe, ne se
-maintiennent plus qu'à la condition de servir au profit de tous; les
-priviléges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe de la classe
-moyenne qui fait l'opinion et prend l'ascendant, l'aristocratie,
-passant des sinécures aux services, ne semble plus légitime qu'à titre
-de pépinière nationale conservée pour fournir des hommes publics. En
-même temps, l'étroite orthodoxie s'élargit. La zoologie, l'astronomie,
-la géologie, la botanique, l'anthropologie, toutes les sciences
-d'observation si cultivées et si populaires, y font de force pénétrer
-leurs découvertes dissolvantes. La critique arrive d'Allemagne,
-remanie la Bible, refait l'histoire du dogme, atteint le dogme
-lui-même. Cependant la pauvre philosophie écossaise s'est desséchée;
-parmi les agitations des sectes qui essayent de se transformer et de
-l'unitarisme qui monte, on entend aux portes de l'arche sainte bruire
-comme une marée la philosophie continentale. Aujourd'hui déjà elle a
-gagné la littérature; depuis cinquante ans, tous les grands écrivains
-y plongent: Sidney Smith, par ses sarcasmes contre l'engourdissement
-du clergé et l'oppression des catholiques; Arnold, par ses
-réclamations contre le monopole religieux du clergé et contre le
-monopole ecclésiastique des anglicans; Macaulay, par son histoire et
-son panégyrique de la révolution libérale; Thackeray, en attaquant la
-classe noble au profit de la classe moyenne; Dickens, en attaquant les
-dignitaires et les riches au profit des petits et des pauvres; Currer
-Bell et mistress Browning, en défendant l'initiative et l'indépendance
-des femmes; Stanley et Jowet, en introduisant l'exégèse d'outre-Rhin
-et en précisant la critique biblique; Carlyle, en important sous forme
-anglaise la métaphysique allemande; Stuart Mill, en important sous
-forme anglaise le positivisme français; Tennyson lui-même, en étendant
-sur les beautés de tous les pays et de tous les siècles la protection
-de son dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques; chacun,
-selon sa taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes,
-tous retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques,
-tous affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales,
-tous occupés, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de
-défiance, à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la
-démocratie et de la philosophie modernes dans leur constitution et
-dans leur Église, sans dégât et avec mesure, de façon à ne rien
-détruire et de façon à tout féconder.
-
-[Note 272: _Edinburgh Review_, juin 1810.]
-
-[Note 273: Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont
-les extrêmes de ce groupe.]
-
-[Note 274:
-
- To me the meanest flower that blows can give
- Thoughts that do often lie too deep for tears.]
-
-[Note 275: Préface de la seconde édition des _Lyrical Ballads_.]
-
-[Note 276: _Peter Bell_,--_the White doe_,--_the Kitten and the
-Falling leaves_, etc.]
-
-[Note 277:
-
- «This dull product of a scoffer's pen,
- Impure conceits discharging from a heart
- Harden'd by impious pride!»]
-
-[Note 278:
-
- On man, on nature and on human life
- Musing in solitude, I oft perceive
- Fair trains of imagery before me rise,
- Accompanied by feelings of delight
- Pure, or with no unpleasing sadness mixed;
- And I am conscious of affecting thoughts
- And dear remembrances, whose presence soothes
- Or elevates the mind, intent to weigh
- The good or evil of our mortal stake.
- --To these emotions, whencesoe'er they come,
- Whether from breath of outward circumstance,
- Or from the soul--an impulse to herself,--
- I would give utterance in numerous verse.
- Of Truth, of Grandeur, Beauty, Love and Hope,
- And melancholy Fear subdued by Faith;
- Of blessed consolations in distress,
- Of moral strength and intellectual Power,
- Of joy in widest commonalty spread,
- Of the individual mind that keeps her own
- Inviolate retirement, subject there
- To conscience only, and the Law supreme
- Of that Intelligence that governs all
- I sing.
- (Wordsworth. The Excursion.)]
-
-[Note 279:
-
- Whate'er exists hath properties that spread
- Beyond itself, communicating good,
- A simple blessing or with evil mixed.--
- Spirit that knows no insulated spot,
- No chasm, no solitude; from link to link
- It circulates, the soul of all the worlds.]
-
-[Note 280:
-
- Where Knowledge, ill begun in cold remarks
- On outward things, with formal inference ends,
- Or if the mind turn inward, 't is perplexed,
- Lost in a gloom of uninspired research....
- .... Viewing all objects unremittingly
- In disconnexion, dead and spiritless,
- And still dividing and dividing still,
- Break down all grandeur.]
-
-[Note 281:
-
- The sun is fixed,
- And the infinite magnificence of heaven
- Fixed within reach of every human eye.
- The sleepless Ocean murmurs for all ears,
- The vernal field infuses fresh delight
- Into all hearts....
- The primal duties shine aloft like stars,
- The charities that soothe and heal and bless
- Are scattered at the feet of man--like flowers.]
-
-[Note 282:
-
- Life, I repeat, is energy of Love
- Divine or human, exercised in pain,
- In strife, in tribulation, and ordained,
- If so approved and sanctified, to pass,
- Through shades and silent rest, to endless joy.]
-
-[Note 283: Voir aussi les romans agressifs et socialistes de W.
-Godwin, surtout _Caleb Williams_.]
-
-[Note 284: Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des
-chaumières malsaines.]
-
-[Note 285: _Fag._]
-
-[Note 286: _Queen Mab_ et notes. À Oxford il avait publié une
-brochure «sur la nécessité de l'athéisme.»]
-
-[Note 287: Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il
-disait: «Si je mourais maintenant, j'aurais vécu autant que mon
-père.»]
-
-[Note 288: Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley.--Voyez un
-excellent article sur Shelley dans la _National Review_, octobre
-1856.]
-
-[Note 289: Voyez surtout _the Witch of Atlas_, _the Cloud_, _the
-Skylark_, la fin de l'_Islam_, _Alastor_ et tout _Prométhée_.]
-
-[Note 290:
-
- The sanguine sunrise with his meteor eyes
- And his burning plumes outspread,
- Leaps on the back of my sailing rack,
- When the morning star shines dead....
- The orbed maiden with white fire laden,
- Whom mortals call the moon,
- Glides glimmering o'er my fleece-like floor,
- By the midnight breezes strewn.]
-
-[Note 291:
-
- The snow-drop, and then the violet;
- Arose from the ground with warm rain wet,
- And their breath was mixed with fresh odour, sent
- From the turf, like the voice and the instrument.
-
- Then the pied wind-flowers and the tulip tall,
- And narcissi, the fairest among them all,
- Who gaze on their eyes in the stream's recess,
- Till they die of their own dear loveliness;
-
- And the Naiad-like lily of the vale,
- Whom youth makes so fair, and passion so pale,
- That the light of its tremulous bells is seen
- Through their pavilions of tender green;
-
- And the hyacinth purple, and white, and blue,
- Which flung from its bells a sweet peal anew
- Of music so delicate, soft, and intense,
- It was felt like an odour within the sense;
-
- And the rose like a nymph to the bath addrest,
- Which unveiled the depth of her glowing breast,
- Till, fold after fold, to the fainting air
- The soul of her beauty and love lay bare;
-
- And the wand-like lily, which lifted up,
- As a Mænad, its moonlight-coloured cup,
- Till the fiery star, which is its eye,
- Gazed through clear dew on the tender sky;
-
- And on the stream whose inconstant bosom,
- Was prankt under boughs of embowering blossom,
- With golden and green light slanting through
- Their heaven of many a tangled hue,
-
- Broad water-lilies lay tremulously,
- And starry river-buds glimmered by,
- And around them the soft stream did glide and dance
- With a motion of sweet sound and radiance.
-
- And the sinuous paths of lawn and of moss,
- Which led through the garden along and across,
- Some open at once to the sun and the breeze,
- Some lost among bowers of blossoming trees,
-
- Were all paved with daisies and delicate bells
- As fair as the fabulous asphodels;
- And flowrets which, drooping as day drooped too,
- Fell into pavilions, white, purple, and blue,
- To roof the glow-worm from the evening dew.]
-
-[Note 292: Wordsworth, _the Excursion_, page 328.
-
- Our life is turned
- Out of her course, whenever man is made
- An offering, a sacrifice, a tool,
- Or implement, a passive thing employed
- As a brute mean.]
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Lord Byron.
-
- I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --
- Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère
- militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards
- and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
- -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --
- Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
- et ses violences.
-
- II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon
- d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût
- classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._
- -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style.
-
- III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses
- effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. -- Sincérité
- des sentiments. -- Peintures des émotions tristes et
- extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --
- _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de
- Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
- conception avec celles de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
- Ténèbres._
-
- IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
- Faust de Goethe. -- Conception de la légende et de la vie
- dans Goethe. -- Caractère symbolique et philosophique de son
- épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi Byron
- lui est supérieur. -- Conception du caractère et de l'action
- dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme. --
- Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la
- personne.
-
- V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
- des moeurs. -- Comment et selon quelle loi varient les
- conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --
- _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
- style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur
- sensible. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant
- britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
- Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --
- _Le Naufrage._ -- _La prise d'Ismaël._ -- Naturel et variété
- de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son
- théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort.
-
- VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du
- siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
- -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --
- Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
- nature.
-
-
-I
-
-J'ai réservé le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est
-si grand et si anglais qu'à lui seul il nous apprendra sur son pays et
-sur son temps plus de vérités que tous les autres ensemble. On a
-maudit ses idées pendant sa vie; on a tâché de dénigrer son génie
-après sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais, à son
-endroit, sont injustes. Il a combattu toute sa vie contre le monde
-dont il est issu, et pendant sa vie comme après sa mort, il a porté la
-peine des ressentiments qu'il a provoqués et des répugnances qu'il a
-fait naître. Un critique étranger peut être plus équitable, et louer
-librement la main puissante dont il n'a pas senti les coups.
-
-Si jamais il y eut une âme violente et follement sensible, mais
-incapable de se déprendre d'elle-même, toujours bouleversée, mais dans
-une enceinte fermée, prédestinée par sa fougue native à la poésie,
-mais limitée par ses barrières naturelles à une seule espèce de
-poésie, c'est celle-là.
-
-Cette promptitude aux émotions extrêmes était chez lui un legs de
-famille et un effet d'éducation. Son grand-oncle, sorte de maniaque
-emporté et misanthrope, avait tué dans un duel de taverne, à la clarté
-d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait passé en jugement
-devant la chambre des lords. Son père, viveur et brutal, avait enlevé
-la femme de lord Carmarthen, ruiné et maltraité miss Gordon, sa
-seconde femme, et, après avoir vécu comme un fou et comme un
-malhonnête homme, était allé, emportant le dernier argent de sa
-famille, mourir sur le continent. Sa mère, dans ses moments de fureur,
-déchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari,
-elle manqua perdre la raison, et on entendait ses cris dans la rue.
-Quelle enfance Byron mena dans l'antre de «cette lionne,» dans quelles
-tempêtes d'insultes entrecoupées d'attendrissements il vécut lui-même,
-aussi passionné et plus amer, c'est ce qu'un long récit pourrait seul
-dire. Elle courait après lui, l'appelait gamin boiteux, vociférait et
-lui lançait à la tête la pelle à feu et les pincettes. Il se taisait,
-saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il était
-«dans une de ses rages silencieuses,» il fallut lui arracher de la
-main un couteau qu'il avait pris sur la table et que déjà il portait à
-sa poitrine. Une autre fois la querelle fut si terrible que le fils et
-la mère, chacun séparément, s'en allèrent chez le pharmacien pour
-«savoir si l'autre n'était point venu chercher du poison pour se
-détruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.»
-Quand il alla aux écoles, «ses amitiés, dit-il lui-même, furent des
-passions[293].» Bien des années après, il n'entendait point prononcer
-le nom de Clare, un de ses anciens camarades, «sans un battement de
-coeur.» Vingt fois pour ses amis il se mit dans l'embarras, offrant
-son temps, sa plume, sa bourse. Un jour, à Harrow, un grand _brimait_
-son cher Peel, et, le trouvant récalcitrant, lui donnait une
-bastonnade sur la partie charnue du bras, qu'il avait tordu afin de le
-rendre plus sensible. Byron, trop petit et ne pouvant combattre le
-bourreau, s'approcha de lui rouge de fureur, les larmes aux yeux, et
-d'une voix tremblante demanda combien il voulait donner de coups.
-«Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?--C'est que, s'il vous plaît,
-dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la moitié[294].»
-La générosité surabondait chez lui comme le reste. «Jamais, dit
-quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il ne rencontrait
-un malheureux sans le secourir[295].» Plus tard, en Italie, sur cent
-mille francs qu'il dépensait, il en donnait vingt-cinq mille. Les
-sources vives dans ce coeur étaient trop pleines et dégorgeaient
-impétueusement le bien, le mal au moindre choc. À huit ans, comme
-Dante, il devint amoureux d'une enfant nommée Mary Duff. «N'est-ce
-pas étrange, écrivait-il dix-sept ans plus tard, que j'aie été si
-entièrement, si éperdument épris de cette enfant à un âge où je ne
-pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le sens de ce mot?... Je me
-rappelle tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, nos caresses,
-ses traits; je n'avais plus de repos, je ne pouvais dormir.... Mon
-angoisse, mon amour étaient si violents, que parfois je me demande si
-j'ai eu depuis un autre attachement véritable.... Quand plus tard
-j'appris son mariage, ce fut comme un coup de foudre, j'étouffais, je
-tombai presque en convulsions[296].» Pareillement lorsqu'à douze ans
-il aima sa cousine Marguerite Parker, il en perdit le sommeil, il ne
-mangeait plus. «J'avais sujet de croire qu'elle m'aimait, et pourtant
-la grande affaire de ma vie était de penser au temps qui s'écoulerait
-jusqu'à notre prochaine rencontre. Et nos séparations étaient
-d'environ douze heures! Mais j'étais un fou alors, et je ne suis pas
-beaucoup plus sage aujourd'hui[297]....»
-
-Il ne le fut jamais: lectures énormes au collége, exercices violents
-plus tard à Cambridge, à Newstead et à Londres, veilles prolongées,
-débauches et jeunes outrés, régime destructif, il se ruait en avant
-jusqu'au fond de tous les goûts et de tous les excès. Comme il était
-dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de faim de
-peur de devenir gros, puis buvait et dînait à s'étouffer pendant les
-nuits d'abandon. «Les deux jours précédents, dit une fois son ami
-Moore, Byron n'avait rien pris sinon quelques biscuits, mâchant du
-mastic[298] pour apaiser son estomac. S'étant mis à table, il se
-restreignit aux homards et en acheva deux ou trois pour sa part,
-avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre à liqueur de
-forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre à boire d'eau
-très-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une
-demi-douzaine, après quoi nous dépêchâmes deux bouteilles de bordeaux
-à nous deux, et nous nous séparâmes vers quatre heures du matin.» Une
-autre fois on trouve sur son journal la note suivante: «Dîné avec
-Scrope Davis hier au Coco.--De six heures à minuit à table.--Bu à nous
-deux une bouteille de champagne et six de bordeaux. Aucun de ces vins
-ne me fait beaucoup d'effet.» Plus tard, à Venise: «À peine si j'ai
-fermé l'oeil de toute la semaine dernière. J'ai eu quelques aventures
-curieuses en masque de carnaval.--J'userai la mine de ma jeunesse
-jusqu'au dernier filon de son métal, et après... bonsoir. J'ai vécu,
-je suis content[299].» À ce train, les organes s'usent, et des
-intervalles de tempérance ne suffisent pas à les réparer. L'estomac se
-gâte, les nerfs se déconcertent, l'âme mine la machine, qui mine l'âme
-à son tour. «Je m'éveille toujours, écrivait-il en Italie, dans un
-véritable accès de désespoir et de dégoût pour toutes choses, même
-pour ce qui me plaisait la veille. En Angleterre, il y a cinq ans,
-j'ai eu la même sorte d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si
-violente, que j'ai bu jusqu'à quinze bouteilles d'eau de seltz en une
-nuit après m'être mis au lit, sans cesser d'avoir soif, faisant sauter
-le cou des bouteilles par pure impatience de soif...» Esprit et corps,
-on se ruinerait à moins tout entier. Ainsi vivent ces âmes véhémentes,
-incessamment heurtées et brisées par leur propre élan, comme un boulet
-arrêté qui tourne et semble tranquille, tant il va vite, mais qui, au
-moindre obstacle, saute, ricoche, met tout en poudre, et finit par
-s'enterrer. Le plus pénétrant des observateurs, Beyle, qui vécut avec
-lui plusieurs semaines, dit qu'à certains jours il était fou; d'autres
-fois, en présence des belles choses, il devenait sublime. Quoique
-contenu et si fier, la musique le faisait pleurer. Le reste du temps,
-les petites passions anglaises, l'orgueil du rang par exemple, la
-vanité du dandy, le mettaient hors des gonds: il ne parlait de Brummel
-«qu'avec un frémissement de jalousie et d'admiration.» Mais, petite ou
-grande, la passion présente s'abattait sur son esprit comme une
-tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au
-génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose
-involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère,
-d'enthousiasme; le cri de la sensation y vibre aux moindres mots;
-depuis Saint-Simon, on n'a pas vu de confidences plus vivantes. Tous
-les styles semblent ternes, et toutes les âmes semblent inertes à côté
-de celle-là.
-
-Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui
-bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre
-coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite
-contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter
-Scott[300], c'était un homme d'une véritable bonté de coeur, ayant les
-sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est
-misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition
-publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que
-l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas
-cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet
-instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de
-passions sauvages[301], nées du climat et qui le nourrissent:
-l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté, le goût du
-danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui ne
-s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui poussait
-en avant les _berserkers_ scandinaves lorsque, dans une barque
-ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à la
-tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est dans
-le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue[302]. Byron
-était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice le
-gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de mettre.
-Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte avec ses
-deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout, fixe et
-morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver. Chez
-lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de lord,
-et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le faisant
-précéder du titre de _dominus_, il ne put répondre le mot ordinaire
-_adsum_[303], demeura immobile parmi ses camarades, qui ouvraient des
-grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre fois, à Harrow,
-dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit: «Byron ne veut
-pas se mettre avec nous, parce qu'il n'aime à être le second nulle
-part.» On lui offrit le commandement, et c'est alors seulement qu'il
-daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître, se soulever tout
-entier contre toute apparence d'empiétement ou d'ascendant, maintenir
-sa personne intacte et inviolée à tout prix jusqu'au bout et contre
-tous, tout oser plutôt que de donner un signe de soumission, voilà son
-fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout souffrir plutôt que de
-donner un signe de faiblesse. À dix ans, par fierté, il était
-stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement dans une machine
-de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et son maître le
-plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre, monsieur Roger, dit
-l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma figure[304].» Tel il
-était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de corps, il lutte ou se
-prépare à la lutte[305]. Tous les jours, pendant de longues heures, il
-boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre, il court et saute, il
-monte à cheval, il dompte des résistances. Ce sont là les exploits de
-ses mains et de ses muscles; mais il lui en faut d'autres. Faute
-d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait la guerre. On sait à
-quel excès montait alors l'intolérance des opinions régnantes.
-L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la France, et croyait
-combattre pour la morale et la liberté. À ses yeux, en ce moment,
-l'Église et la constitution sont choses saintes: gardez-vous d'y
-toucher, si vous ne voulez point devenir ennemi public! Dans cet accès
-de passion nationale et de sévérité protestante, quiconque affiche des
-idées ou des moeurs libres semble un incendiaire et ameute contre soi
-l'instinct des propriétaires, les doctrines des moralistes, les
-intérêts des politiques et les préjugés du peuple. C'est ce moment que
-Byron choisit pour louer Voltaire et Rousseau, admirer Napoléon[306],
-s'avouer sceptique, réclamer pour la nature et le plaisir contre le
-_cant_ et la règle, dire que la haute société anglaise, toute
-débauchée et hypocrite, fabrique des phrases et fait tuer des hommes
-pour garder ses sinécures et ses bourgs pourris. Comme si ce n'était
-pas assez des haines politiques, il se charge encore des inimitiés
-littéraires, attaque le corps entier des critiques[307], diffame la
-nouvelle poésie, déclare que les plus célèbres sont des «Claudiens,
-des gens du bas empire,» s'acharne sur les lakistes, et garde un
-ennemi venimeux et infatigable dans Southey. Ainsi muni d'adversaires,
-il donne prise sur lui de toutes parts. Il se décrie par haine du
-_cant_, par bravade, en fanfaron de vices. Il se peint dans ses héros,
-mais en noir, de telle façon que personne ne peut manquer de le
-reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il n'est. Walter Scott
-écrit de prime saut après avoir lu _Childe Harold_: «Poëme de grand
-mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du coeur ni de la
-morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste, et il
-faut une impudence presque aussi grande que les talents du noble lord
-pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il
-a gagnés dans la compagnie de ses compagnons de table et de ses
-maîtresses. Il y a aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à
-nous petites gens, que nos petits scrupules surannés et nos préceptes
-de tempérance ne sont pas dignes de son attention[308].» Voilà les
-sentiments qu'il excitait dans toutes les classes respectables; il s'y
-complaisait et faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures
-d'Orient, il avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand
-on le confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux
-d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de
-commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal:
-«Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le vrai
-Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se sont
-accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près de la
-vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi
-j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni
-personne,--ni,--ni,--ni.--Pourtant c'est un mensonge[309];.... mais je
-n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses
-paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il
-aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en
-voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères.
-Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même
-au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans
-tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle
-involontairement tout son être se portait.
-
-Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon,
-on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop
-fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût
-et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva
-de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu,
-«sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et
-sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle,
-disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais connu de dame qui ne
-sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit examiner
-par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le quitta,
-revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir. Là-dessus il
-passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent d'opprobre; ses amis
-l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au Parlement, craignant
-qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si violente, précocement
-habituée à la gloire éclatante, ressentit de fureur et de tortures
-dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut l'apprendre que par
-ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise dans la voluptueuse
-vie italienne, même dans la basse débauche, pour mieux faire insulte à
-la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et n'en sortit que par une
-offense encore plus blâmée, son intimité publique avec la jeune
-comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait aussi âprement
-révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il écrivait:
-«J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à détester à
-mort tous les gouvernements qui existent[310].» Cette fois, à Ravenne,
-sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs, et il se
-préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes avec eux
-pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent s'insurger ici,
-écrivait-il sur son journal[311], et doivent m'honorer d'une
-invitation. Je ne ferai point défaut, quoique je ne les croie pas
-assez forts de nombre et de coeur pour faire grand'chose; mais en
-avant!--Que signifie le moi? Un homme ou un million d'hommes, il
-n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut répandre. En de telles
-occasions, il ne faut point de calcul personnel, et aujourd'hui ce ne
-sera pas moi qui en ferai un[312].» En attendant, il avait des rixes
-avec la police, sa maison était surveillée, il était menacé
-d'assassinat, et néanmoins tous les jours il montait à cheval, et
-allait s'exercer au pistolet dans la forêt de pins voisine. Ce sont
-les sentiments d'un homme qui est à la gueule d'un canon chargé,
-attendant qu'il parte: l'émotion est grande, héroïque même, mais elle
-n'est pas douce, et certainement, même en ce moment de grande émotion,
-il était malheureux; rien de plus propre à empoisonner le bonheur que
-l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il, ai-je été toute ma vie plus ou
-moins ennuyé?... Je ne sais que répondre, mais je pense que c'est dans
-mon tempérament,... comme aussi de me réveiller dans l'abattement, ce
-qui n'a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La
-tempérance et l'exercice que j'ai pratiqués parfois et longtemps de
-suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien.
-Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'étais sous leur
-prise directe,--c'est étrange,--j'étais agité et non abattu.--Pour le
-vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la
-férocité,--silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on
-ne me parle pas. Nager aussi me relève; mais en général je suis bas,
-et tous les jours plus bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve
-pas aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là
-j'étais obligé de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation
-quelconque, sans quoi j'étais misérable.... À présent, ce qui
-m'envahit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'écoeurement plus
-fort que l'indifférence. Si je me réveille, c'est par des
-fureurs[313].--Dernièrement Lega est entré avec une lettre de Venise
-au sujet d'une facture que je croyais payée il y a dix mois. J'entrai
-dans un tel paroxysme de rage que je m'évanouis presque.... Je présume
-que je finirai comme Swift, c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la
-tête,--à moins que ce ne soit plus tôt et par accident.» Horrible
-attente, et qui l'a hanté jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce,
-il refusait, je ne sais plus pourquoi, de se laisser saigner, et
-préférait finir tout de suite. On le menaça de la folie; il sursauta:
-«Faites donc, bourreaux que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est
-parmi ces éclats et ces anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse
-endurée, le danger bravé, la résistance domptée, la douleur savourée,
-toutes les grandeurs et toutes les tristesses de la noire manie
-belliqueuse, voilà les images qu'il avait besoin de faire flotter
-devant lui. À défaut d'action, il avait les rêves, et il ne se
-réduisait aux rêves qu'à défaut d'action. Lui-même, en s'embarquant
-pour la Grèce, disait qu'il avait pris la poésie faute de mieux,
-qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce qu'un poëte? qu'est-ce
-qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un bavard.» Il augurait mal de
-la poésie de son siècle, même de la sienne, disant que s'il vivait dix
-ans, on verrait de lui quelque chose d'autre que des vers. En effet,
-il eût été mieux à sa place roi de la mer ou chef de bandes au moyen
-âge. Sauf deux ou trois éclairs de soleil italien, sa poésie et sa vie
-sont celles d'un scalde transporté dans le monde moderne, et qui, dans
-ce monde trop bien réglé, n'a pas trouvé son emploi.
-
-[Note 293: My school-friendships were _with me passions_ (for I
-was always violent). I never hear the word Clare (Lord Clare) without
-the beating of the heart, even now.]
-
-[Note 294: «Because, if you please,» said Byron holding out his
-arm, «I would take half.»]
-
-[Note 295: Moore, t. I, p. 121, année 1807.]
-
-[Note 296: How very odd that I should have been so utterly,
-devotedly fond of that girl, at an age when I could neither feel
-passion, nor know the meaning of the word!... I remember all our
-caresses,... my restlessness, my sleeplessness. My misery, my love for
-the girl were so violent, that I sometimes doubt, if I have ever been
-really attached since.]
-
-[Note 297: My passion had its usual effects upon me. I could not
-sleep; I could not eat. I could not rest, and although I had reason to
-know that she loved me, it was the texture of my life to think of the
-time which must elapse before we could meet again, being usually about
-twelve hours of separation. But I was a fool then, and am not much
-wiser now.]
-
-[Note 298: Probablement de la gomme de lentisque.]
-
-[Note 299: I have hardly had a wink of sleep this week past. I
-have had some curious masking adventures, this carnival.... I will
-work the mine of my youth to the last vein of the ore, and then....
-good night. I have lived and am content.]
-
-[Note 300: Lockhart, _Life of Sir W. Scott_, II, 238.]
-
-[Note 301: If I was born, as the nurses say, with a silver spoon
-in my mouth, it has stuck in my throat, and spoiled my palate, so that
-nothing put into it is swallowed with much relish, unless it be
-Cayenne... I see no such horror in a dreamless sleep, and I have no
-conception of any existence which duration would not make tiresome.]
-
-[Note 302: I like Junius, he was a good hater....
-
-I don't understand yielding sensitiveness. What I feel is an immense
-rage for 48 hours.]
-
-[Note 303: Présent.]
-
-[Note 304: «Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of
-it in me.»]
-
-[Note 305: I like energy,--even animal energy,--of all kinds--and
-have need of both, mental and corporal.]
-
-[Note 306: Il l'appelait «son héros de roman.»]
-
-[Note 307: _English Bards and Scottish Reviewers._]
-
-[Note 308: _Childe Harold_ is, I think, a very clever poem, but
-gives no good symptom of the writer's heart or morals. Vice ought to
-be a little more modest, and it must require impudence almost equal to
-the noble lord's other powers, to claim sympathy gravely for the ennui
-arising from his being tired of his wassailers and his paramours.
-There is a monstrous deal of conceit in it too, for it is informing
-the inferior part of the world, that their little old-fashioned
-scruples of limitation are not worthy of his regard....
-
-My noble friend is something like my old peacock, who chooses to
-bivouac apart from his lady, and sits below my bed-room window, to
-keep me awake with his screeching lamentation. Only I own he is not
-equal in melody to lord Byron.]
-
-[Note 309: Il y a ici une citation de _Macbeth_ que je traduis par
-un équivalent.]
-
-[Note 310: I have simplified my politics into an utter detestation
-of all existing governments.]
-
-[Note 311: 1821.]
-
-[Note 312: They mean to insurrect here and are to honour me with a
-call thereupon. I shall not fall back, though I don't think them in
-force and heart sufficient to make much of it. But onward. What
-signifies self?... It is not one man nor a million, but the spirit of
-liberty that must be spread.... The mere selfish calculation ought
-never to be made on such occasions and, at present, it shall not be
-computed by me.... I should almost regret that my own affairs went
-well, when those of nations are in peril.]
-
-[Note 313: I always wake in actual despair, and despondency, in
-all respects, even of that which pleased me over night.
-
-In England, five years ago, I had the same kind of hypochondria, but
-accompanied with so violent a thirst, that I have drunk as many as
-fifteen bottles of soda-water in one night, after going to bed, and
-been still thirsty.... striking off the necks of the bottles from mere
-thirsty impatience.
-
-What I feel most growing upon me are laziness, and a disrelish more
-powerful than indifference. If I rouse, it is into fury. I presume
-that I shall end (if not earlier by accident) like Swift «dying at the
-top.»
-
-Lega came in with a letter about a bill unpaid at Venice which I
-thought paid months ago. I flew into a paroxysm of rage, which almost
-made me faint.
-
-I have always had «_une âme_» which not only tormented itself, but
-every body else in contact with it, and an «_esprit violent_,» which
-has almost left me without any «_esprit_» at all.]
-
-
-II
-
-Il a donc été poëte, mais à sa façon, façon étrange, semblable à celle
-dont il a vécu. Il y avait en lui des tempêtes intérieures, des
-avalanches d'idées qui ne trouvaient d'issue que par l'écriture. «Me
-fuir moi-même, ç'a été là toujours mon vrai, mon unique, mon seul
-motif pour barbouiller du papier et pour publier.--Publier est la
-continuation du même effet par le mouvement que cela donne à l'esprit,
-qui, sans cela retomberait sur soi-même[314].»--Il a écrit «par
-trop-plein, dit-il encore, par passion, par entraînement, par beaucoup
-de causes, mais jamais par calcul,» et presque toujours avec une
-rapidité étonnante: _le Corsaire_ en dix jours, _la Fiancée d'Abydos_
-en quatre jours.--Pendant l'impression, il ajoutait, corrigeait, mais
-sans refondre. «Je vous ai déjà dit que je ne puis jamais refondre. Je
-suis comme le tigre: si je manque mon premier bond, je rentre en
-grondant dans ma jungle; si je le fais juste, il est écrasant[315].»
-Sans doute il bondit, mais il a sa chaîne: jamais, dans le plus libre
-élan de ses pensées, il ne se détache de soi. C'est de lui-même qu'il
-rêve et c'est lui-même qu'il voit partout. C'est un torrent qui
-bouillonne, mais que des rocs endiguent. Il n'y a point d'aussi grand
-poëte qui ait eu l'imagination aussi étroite; il ne peut pas se
-métamorphoser en autrui. Ce sont ses chagrins, ses révoltes, ses
-voyages, à peine transformés et arrangés, qu'il met dans ses vers. Il
-n'invente pas, il observe; il ne crée pas, il transcrit. Sa copie est
-poussée au noir, mais c'est une copie. «Je ne puis écrire sur quoi que
-ce soit, dit-il, sans quelque expérience personnelle et sans un
-fondement vrai[316].» Vous trouverez dans ses lettres et dans son
-livre de notes, presque trait pour trait, ses descriptions les plus
-frappantes. La prise d'Ismaïl, le naufrage de don Juan, suivent pas à
-pas deux récits en prose. S'il n'y a que des badauds capables de lui
-attribuer les crimes de ses héros, il n'y a que des aveugles capables
-de ne point voir en lui les sentiments de ses personnages; cela est si
-vrai, qu'en somme il n'en a fait qu'un seul. Childe Harold, Lara, le
-Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, son Tasse, son Dante
-et le reste sont toujours un même homme, représenté sous divers
-costumes, dans plusieurs paysages, avec des expressions différentes,
-mais comme en font les peintres, lorsque par des changements de
-vêtements, de décors et d'attitudes, ils tirent du même modèle
-cinquante portraits. Il était trop replié sur soi pour s'éprendre
-d'autre chose: le roidissement habituel de la volonté empêche l'esprit
-d'être flexible; sa force, toujours concentrée pour l'effort et tendue
-vers la lutte, l'enfermait dans la contemplation de lui-même, et le
-réduisait à ne jamais faire que l'épopée de son propre coeur.
-
-Dans quel style allait-il écrire? Avec ces sentiments concentrés et
-tragiques, il avait l'esprit classique. Par le plus singulier mélange,
-les livres qu'il préférait étaient ou les plus violents ou les plus
-réguliers, la Bible d'abord: «J'en suis grand lecteur et grand
-admirateur, je l'avais lue et relue avant d'avoir huit ans; je veux
-dire l'Ancien-Testament, car le Nouveau, pour moi, était une tâche,
-mais l'Ancien un plaisir[317].» Remarquez ce mot; il ne goûte point le
-mysticisme tendre et abandonné de l'Évangile, mais la roideur atroce
-et les cris lyriques des vieux Hébreux. À côté de la Bible, ce qu'il
-aime, c'est Pope, le plus correct, le plus compassé des hommes: «Je
-l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre poésie. Comptez
-là-dessus, les autres sont des barbares.... Vous pouvez appeler
-Shakspeare et Milton des pyramides, je préfère le temple de Thésée ou
-le Parthénon à des montagnes de briques brûlées[318].» Et aussitôt il
-écrit deux lettres avec une verve et un esprit incomparables pour
-défendre Pope contre les mépris des écrivains modernes. Ce sont ces
-écrivains, à son avis, qui ont gâté le goût public. Les seuls d'entre
-eux qui valent quelque chose, Crabbe, Campbell, Roger, imitent le
-style de Pope; quelques autres ont du talent, mais, à tout prendre,
-les nouveaux venus ont perverti la littérature; ils ne savent plus
-leur langue; leurs expressions ne sont que des à-peu-près, au-dessous
-ou au-dessus du ton, forcées ou plates. Lui-même il se range parmi les
-corrupteurs[319], et l'on voit bien vite que cette théorie n'est pas
-une improvisation échappée à la mauvaise humeur et à la polémique: il
-y revient. Dans ses deux premiers essais, _Hours of idleness_,
-_English Bards and Scottish Reviewers_, il a essayé de la suivre. Plus
-tard et presque dans toutes ses oeuvres, on en trouvera l'effet. Il
-recommande et pratique la règle des unités dans les tragédies. Il aime
-la forme oratoire, la phrase symétrique, le style condensé. Il plaide
-volontiers ses passions. Sheridan l'engageait à se tourner vers
-l'éloquence, et la vigueur, la logique perçante, la verve
-extraordinaire, l'argumentation serrée de sa prose, prouvent que parmi
-les pamphlétaires[320] il eût été au premier rang. S'il y monte parmi
-les poëtes, c'est en partie grâce à son système classique. Cette forme
-oratoire, où Pope resserre sa pensée à la façon de La Bruyère,
-multiplie la force et l'élan des idées véhémentes; comme un canal
-étroit et droit, elle les rassemble et les précipite sur leur pente;
-il n'y a rien alors que leur assaut n'emporte, et c'est ainsi que lord
-Byron, du premier coup, à travers les critiques inquiètes, par-dessus
-les réputations jalouses, a percé jusqu'au public[321].
-
-Ainsi perça _Childe Harold_. Du premier coup, chacun fut troublé.
-C'était plus qu'un auteur qui parlait, c'était un homme. En dépit de
-ses désaveux, on sentait bien que l'auteur ne faisait qu'un avec le
-personnage; il se calomniait, mais il s'imitait. On le reconnaissait
-dans ce jeune noble voluptueux et dégoûté, prêt à pleurer au milieu de
-ses orgies, qui «seul errait perdu en de mornes rêveries, et, gorgé de
-plaisirs, aspirait presque à la douleur[322],» qui, fuyant sa terre
-natale, portait parmi les splendeurs et les gaîtés du Midi la
-persécutrice infatigable, «la pensée, comme un démon,» acharné après
-lui. On reconnaissait les paysages: ils avaient été copiés sur place.
-Et qu'est-ce qu'était tout ce livre, sinon son journal de voyage? Il y
-disait ce qu'il avait vu et ce qu'il avait senti. Quelle fiction
-poétique vaut la sensation vraie? Qu'y a-t-il de plus pénétrant que la
-confidence volontaire ou involontaire? Véritablement chaque mot ici
-notait une émotion des yeux ou du coeur. «Cet azur tendre de la mer
-unie; ces mousses des montagnes brunies par un ciel ardent[323],» ces
-îles «dans leurs robes de brume, rayées de bandes brunes et
-pourprées,» toutes ces beautés imposantes ou sereines, il en avait
-joui et parfois souffert, et c'est pour cela que nous les voyons à
-travers ses vers. Quelque objet qu'il touchât, il le faisait palpiter
-et vivre; c'est qu'en le regardant il avait palpité et vécu. Lui-même,
-un peu plus tard, laissant le masque d'Harold, reprenait son récit en
-son propre nom, et qui n'eût été touché d'aveux si passionnés et si
-entiers?
-
- Oui, il faut que je pense moins violemment; j'ai pensé--trop
- longtemps et lugubrement, jusqu'à ce que mon
- cerveau,--bouillonnant et épuisé par son propre
- tourbillon,--soit devenu un gouffre tournant de rêves et de
- flamme.--Voilà comment, n'ayant point appris tout jeune à
- dompter mon coeur,--les sources de ma vie ont été
- empoisonnées. Il est trop tard!--Pourtant je suis changé,
- quoique toujours le même en force--pour endurer ce que le
- temps ne peut amoindrir,--et pour me nourrir de fruits
- amers, sans accuser la destinée....
-
- Harold s'était bientôt reconnu le plus impropre des
- hommes--à vivre dans le troupeau des hommes. Il était--trop
- différent, incapable de plier ses pensées--à celles des
- autres, quoique son âme eût été foulée--dans sa jeunesse par
- ses propres pensées; toujours retranché dans son
- indépendance,--refusant de livrer le gouvernement de son
- esprit--à des âmes contre lesquelles la sienne se
- révoltait,--fier jusque dans un désespoir qui savait
- trouver--une vie en lui-même, et respirer en dehors de
- l'humanité!....
-
- Comme le Chaldéen, il tenait ses yeux fixés sur les
- étoiles,--jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi
- brillants--que leurs propres rayons, et que la terre, et ses
- discordes fangeuses,--et les fragilités humaines fussent
- oubliées toutes.--S'il avait pu maintenir son âme dans cet
- essor,--il eût été heureux; mais notre argile étouffe--son
- étincelle divine, enviant à l'homme la lumière--vers
- laquelle il monte, comme pour briser sa chaîne--enchaîné
- loin du ciel qui là-haut nous ouvre ses plages.
-
- Cependant, dans les demeures de l'homme, il était devenu une
- créature--anxieuse et harassée, sombre et
- déplaisante,--languissant comme un faucon sauvage dont
- l'aile est coupée,--pour qui l'air sans bornes serait la
- seule patrie.--Alors son accès lui revenait, et pour le
- dompter,--aussi ardemment que l'oiseau emprisonné heurte--sa
- poitrine et son bec contre le treillage de fer--jusqu'à ce
- que le sang teigne son plumage;--ainsi la chaleur de son âme
- captive allait dévorant le sang de son coeur[324].
-
-Voilà les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et
-l'histoire, non pour les comprendre en s'oubliant devant elles, mais
-pour y chercher ou y imprimer l'image de ses propres passions. Il ne
-laisse pas parler les objets, il les force à lui répondre. Au milieu
-de leur paix, il n'est occupé que de son trouble. Il les monte au ton
-de son âme, et les force à répéter ses propres cris. Tout est tendu
-ici, comme en lui-même; la vaste strophe roule emportant dans son lit
-comblé le flot des idées véhémentes; la déclamation s'étale, pompeuse
-et parfois artificielle (c'est sa première oeuvre), mais puissante, et
-si souvent sublime que les vieilleries de la rhétorique qu'il garde
-encore disparaissent sous l'afflux des magnificences dont il la
-charge. Wordsworth, Walter Scott, à côté de cette prodigalité de
-splendeurs accumulées, semblaient pauvres et ternes; on n'avait point
-vu depuis Eschyle une pompe aussi tragique, et on suivait avec une
-sorte de saisissement le cortége des figures gigantesques qu'il
-amenait en files lugubres du fond du passé jusque sous nos yeux.
-
- J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs,--un palais et une
- prison de chaque côté.--Je voyais, du sein de la vague, ses
- monuments se lever--comme à l'attouchement d'une baguette
- magique.--Dix siècles étendent leurs ailes brumeuses--autour
- de moi, et une auréole mourante rayonne--jusque sur ces
- temps lointains où mainte contrée sujette--tenait ses yeux
- fixés sur les bâtisses de marbre du lion ailé,--quand
- Venise, assise dans sa pompe, posait son trône sur ses cent
- îles.
-
- Elle semble une Cybèle des mers sortie de
- l'Océan,--s'élevant avec sa tiare de tours
- orgueilleuses,--dans le vague lointain, d'un mouvement
- majestueux,--souveraine des eaux et de leurs
- puissances.--Elle l'était jadis; ses filles avaient leur
- douaire--dans les dépouilles des nations, et l'inépuisable
- Orient--versait dans son giron les pierreries en pluies
- éblouissantes.--Elle trônait dans sa pourpre, et à ses
- fêtes--les monarques invités croyaient leur dignité
- accrue[325]....
-
- La Bataille géante[326] est debout sur la montagne;--le
- soleil brunit l'éclat de ses tresses sanglantes;--dans ses
- mains de feu, les boulets flamboient,--et ses yeux brûlent
- tout ce que leur éclair a touché.--Çà et là, sans repos,
- elle roule, un instant fixe, puis au loin,--lançant sa
- flamme. Devant ses pieds de fer,--le Meurtre s'est blotti
- pour compter les oeuvres de mort.--Car ce matin trois
- puissantes nations se rencontrent--pour verser devant son
- autel le sang qu'elle trouve le plus doux.
-
- Par le ciel! c'est une splendide vue--pour celui qui n'a
- point là d'ami ni de frère--de voir leurs écharpes rivales,
- aux broderies bigarrées,--de voir leurs armes variées qui
- étincellent dans l'air!--Les vaillants dogues de la guerre
- se lancent hors de leur repaire,--et grincent de leurs
- crocs, et hurlent haut après la proie.--Tous se joignent à
- la chasse, mais peu auront part au triomphe;--le tombeau
- prendra pour soi le plus précieux du butin,--et le Massacre
- assouvi peut à peine, à force de joie, compter leurs
- files[327]....
-
- Quel fruit retirerons-nous de notre maigre et pauvre
- être?--Nos sens étroits,--notre raison fragile,--la vie
- courte,--la vérité, une perle qui aime l'abîme,--toutes les
- choses pesées dans la fausse balance de la
- coutume;--l'opinion, souveraine toute-puissante, qui
- jette--sur la terre le manteau de ses obscurités, jusqu'à ce
- que le juste--et l'injuste semblent des accidents, et que
- les hommes pâlissent--de la crainte que leurs propres
- jugements n'éclatent au jour,--et que leurs libres pensées
- ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumière.
-
- Voilà comme ils fouissent leur sillon dans leur misère
- inerte,--pourrissant de père en fils et d'âge en âge,--fiers
- de leur nature foulée. Voilà comme ils meurent,--léguant
- leur rage héréditaire--à une race nouvelle d'esclaves-nés,
- qui recommenceront la guerre--pour garder leurs chaînes, et,
- plutôt que d'être libres,--saigneront en gladiateurs, et
- toujours iront s'assaillant--dans cette même arène où ils
- voient--leurs compagnons tombés avant eux, comme les
- feuilles du même arbre[328].
-
-Jamais style a-t-il mieux exprimé l'âme? On la voit ici qui travaille
-et s'épanche. Longuement et orageusement les idées y ont bouillonné
-comme les pièces de métal entassées dans la fournaise. Elles y ont
-fondu sous l'effort de la chaleur intense; elles y ont mêlé leurs
-laves avec des frémissements et des explosions, et voilà qu'enfin la
-porte s'ouvre: un lourd ruisseau de feu descend dans le canal ménagé
-d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes flamboyantes
-brûlent les yeux qui s'obstinent à le regarder.
-
-[Note 314: I have written from the fulness of my mind, from
-passion, from impulse, from many motives, but not «for their sweet
-voices.»
-
-To withdraw myself from myself has ever been my sole, my entire, my
-sincere motive in scribbling at all--and publishing also the
-continuance of the same object, by the action it affords to the mind,
-which else recoils upon itself.]
-
-[Note 315: I told you before that I can never recast any thing. I
-am like the tiger. If I miss the first spring, I go grumbling to my
-jungle again. But if I do it, it is crushing.]
-
-[Note 316: I could not write upon any thing without some personal
-experience and foundation.]
-
-[Note 317: I am a great reader and admirer of those books (the
-Bible) and had read them through and through before I was eight years
-old.--That is to say the Old Testament, for the New struck me as a
-task, but the other as a pleasure.]
-
-[Note 318: As to Pope, I have always regarded him as the greatest
-man in our poetry. Depend upon it. The rest are barbarians. He is a
-Greek temple, with a gothic cathedral on one hand and a turkish
-mosque, and all sorts of fantastic pagodas and conventicles about him.
-You may call Shakspeare and Milton pyramids, but I prefer the temple
-of Theseus or the Parthenon to a mountain of burnt brick-work.... The
-grand distinction of the under forms of the new school of poets is
-their vulgarity. By this I do not mean they are coarse, but shabby
-genteel.]
-
-[Note 319: All the styles of the day are bombastic. I don't except
-my own, no one has done more through negligence to corrupt the
-language.]
-
-[Note 320: Voyez le pamphlet qu'il fit contre les lakistes.]
-
-[Note 321: On vendit du _Corsaire_ 13000 exemplaires en un jour.]
-
-[Note 322:
-
- And now Childe Harold was sore sick at heart,
- And from his fellow bacchanals would flee;
- 'Tis said, at times the sullen tear would start,
- But pride congeal'd the drop within his ee:
- Apart he stalk'd in joyless reverie,
- And from his native land resolved to go,
- And visit scorching climes beyond the sea;
- With pleasure drugg'd he almost long'd for woe.]
-
-[Note 323:
-
- The tender azure of the unruffled deep,
- The mountain moss by scorching skies imbrown'd....
- The orange tints that gild the greenest bough....]
-
-[Note 324:
-
- Yet must I think less wildly:--I _have_ thought
- Too long and darkly, till my brain became
- In its own eddy boiling and o'erwrought,
- A whirling gulf of phantasy and flame:
- And thus, untaught in youth my heart to tame,
- My springs of life were poison'd. 'Tis too late!
- Yet I am changed; though still enough the same
- In strength to bear what time cannot abate,
- And feed on bitter fruits without accusing fate.
-
- .... But soon he knew himself the most unfit
- Of men to herd with man, with whom he held
- Little in common; untaught to submit
- His thoughts to others, though his soul was quell'd
- In youth by his own thoughts; still uncompell'd,
- He would not yield dominion of his mind
- To spirits against whom his own rebell'd;
- Proud though in desolation, which could find,
- A life within itself, to breathe without mankind.
-
- .... Like the Chaldean, he could watch the stars,
- Till he had peopled them with beings bright
- As their own beams; and hearth, and earthborn jars
- And human frailties, were forgotten quite:
- Could he have kept his spirits to that flight,
- He had been happy; but this clay will sink
- Its spark immortal, envying it the light
- To which it mounts, as if to break the link
- That keeps us from yon heaven which woos us to its brink.
-
- But in man's dwellings he became a thing
- Restless and worn, and stern and wearisome,
- Droop'd as a wild-born falcon with clipt wing,
- To whom the boundless air alone were home:
- Then came his fit again, which to o'ercome,
- As eagerly the barr'd-up bird will beat
- His breast and beak against his wiry dome
- Till the blood tinge his plumage, so the heat
- Of his impeded soul would through his bosom eat.]
-
-[Note 325:
-
- I stood in Venice, on the Bridge of Sighs;
- A palace and a prison on each hand:
- I saw from out the wave her structures rise
- As from the stroke of the enchanter's wand:
- A thousand years their cloudy wing expand
- Around me, and a dying glory smiles
- O'er the far time, when many a subject land
- Look'd to the winged lion's marble piles,
- When Venice sat in state, throned on her hundred isles.
-
- She looks a sea-Cybele fresh from Ocean,
- Rising with her tiara of proud towers
- At airy distance, with majestic motion,
- A ruler of the waters and their powers:
- And such she was;--her daughters had their dowers
- From spoils of nations, and the exhaustless East
- Pour'd in her lap all gems in sparkling showers:
- In purple was she robed, and of her feast
- Monarchs partook, and deem'd their dignity increased....]
-
-[Note 326: Talavera.]
-
-[Note 327:
-
- Lo! where the giant on the mountain stands,
- His blood-red tresses deepening in the sun,
- With deathshot glowing in his fiery hands,
- And eye that scorcheth all it glares upon;
- Restless it rolls, now fix'd, and now anon
- Flashing afar,--and at his iron feet
- Destruction cowers, to mark what deeds are done;
- For on this morn three potent nations meet,
- To shed before his shrine the blood he deems most sweet.
-
- By Heaven! It is a splendid sight to see
- (For one who hath no friend, no brother there)
- Their rival scarfs of mix'd embroidery,
- Their various arms that glitter in the air!
- What gallant war-hounds rouse them from their lair,
- And gnash their fangs, loud yelling for the prey!
- All join the chase, but few the triumph share:
- The grave shall bear the chiefest prize away,
- And Havoc scarce for joy can number their array....]
-
-[Note 328:
-
- .... What from this barren being do we reap?
- Our senses narrow, and our reason frail,
- Life short, and truth a gem which loves the deep,
- And all things weigh'd in custom's falsest scale;
- Opinion an omnipotence,--whose veil
- Mantles the earth with darkness, until right
- And wrong are accidents, and men grow pale
- Lest their own judgments should become too bright,
- And their free thoughts be crimes, and earth have too much light.
-
- And thus they plod in sluggish misery,
- Rotting from sire to son, and age to age,
- Proud of their trampled nature, and so die,
- Bequeathing their hereditary rage
- To the new race of inborn slaves, who wage
- War for their chains, and, rather than be free,
- Bleed gladiator-like, and still engage
- Within the same arena where they see
- Their fellows fall before, like leaves of the same tree.]
-
-
-III
-
-Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il
-avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et
-d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la
-force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent
-et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a
-cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et
-l'on a vu paraître coup sur coup _la Fiancée d'Abydos_, _le Giaour_,
-_le Corsaire_, _Lara_, _Parisina_, _le Siége de Corinthe_, _Mazeppa_
-et _le Prisonnier de Chillon_.
-
-Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans
-ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries,
-et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges.
-Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus
-faux. Son _Corsaire_ est taché d'élégances classiques; la chanson des
-pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un choeur de
-l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses philosophiques
-aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire,
-l'Envie, le Désespoir et le reste des personnages abstraits, tels
-qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion
-au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont
-défigurés par des apostrophes de collége, et la prétendue diction
-poétique vient y étaler sa friperie usée et ses ornements
-convenus[330]. Bien pis, il vise à l'effet et suit la mode. Les
-ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son personnage pour
-obtenir la grimace qui fera frémir le public: «Écoutez!--Qui vient là
-sur un noir coursier?--Approche, bas esclave rampant, et réponds: ne
-sont-ce point là les Thermopyles[331]?» Tristes procédés, emphatiques
-et vulgaires, imités de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui
-font effet pendant la chaleur de la première lecture et sur la
-populace des auditeurs. Il y a un moyen sûr d'attirer la foule autour
-de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siéges, des
-meurtres et des combats, on l'intéressera toujours; montrez-lui des
-forbans, des aventuriers désespérés: ces figures contractées ou
-furieuses la tireront de sa vie régulière et monotone; elle ira les
-voir comme elle va aux théâtres du boulevard et par le même instinct
-qui lui fait lire les romans à quatre sous. Joignez-y, en façon de
-contraste, des femmes angéliques, tendres et soumises, surtout belles
-comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute à toutes ces
-séductions la fantasmagorie de la scène, le décor oriental ou
-pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les vagues de la
-Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout en haut
-relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes. Nous sommes
-tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame, comme la
-femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur
-les moyens.
-
-Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un
-arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les
-spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il
-est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des
-aventures maritimes et des moeurs sauvages. Il a senti vingt fois le
-voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et
-de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en
-Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection,
-dans des commencements de coups de main, en mer, armé, ou à cheval,
-ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies,
-l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à être
-assassiné[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui
-n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne
-m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la
-précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut
-ou non vous frapper[333].» Il disait vrai: nul devant le danger ne
-s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de
-San-Fiorenzo[334], son _yacht_ fut jeté à la côte; la mer était
-horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire
-ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés,
-déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous
-sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais
-certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres
-à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues:
-«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes
-au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous
-mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à
-nager[335].» Là-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; même
-il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de
-son gilet. Cependant les longues lames pesantes déferlaient sur les
-rocs avec le craquement d'une forêt de chênes fracassés par un
-tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne vit point pendant
-tout ce temps Byron changer de visage.--Un homme ainsi éprouvé et
-trempé pouvait peindre les situations et les sentiments extrêmes.
-Après tout, on ne les peint jamais que comme lui, par expérience[336].
-Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font
-pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il a toujours les pieds
-plongés dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus
-magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir au monde l'image
-de leur siècle ou de leur propre coeur. Tout au plus ils _déduisent_,
-c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois traits, le fond de
-l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en
-tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience,
-l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils ont beau être
-artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils décrivent.
-Leur gloire ne consiste point dans l'étalage d'une fantasmagorie,
-mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent les premiers dans
-quelque province inexplorée de la nature humaine, qui devient leur
-domaine, et désormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a
-trouvé la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes;
-c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est
-seul.
-
-Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la
-médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages
-qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux
-frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en
-combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de
-l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie
-silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une
-crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les
-survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient
-cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la
-place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant
-pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune
-se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au
-contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337].
-Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme
-mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se
-ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne
-d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là,
-devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée
-s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé
-l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne
-sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.--En
-voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval
-sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes,
-saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent.
-Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force
-s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;--il me sembla que je
-tombais à terre:--je me trompais, j'étais trop bien lié!--Mon coeur
-devint malade, mon cerveau douloureux;--il palpita un temps, puis ne
-battit plus.--Le ciel tournoyait comme une grande roue.--Je vis les
-arbres chanceler comme des hommes ivres.--Un éclair faible passa
-devant mes yeux,--qui ne virent plus. Celui qui meurt--ne peut pas
-mourir davantage.--Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,--et je
-luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir
-jusqu'à la vie.--Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une
-planche,--quand toutes les vagues qui fondent sur lui--le soulèvent en
-même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo,
-Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est
-l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la
-torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la
-mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour
-compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante,
-sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont
-trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval
-sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le
-gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle
-d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans
-assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune
-fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa
-propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul
-appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la
-volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent,
-et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il
-sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est
-minuit; sur les montagnes brunes,--la froide lune ronde luit
-descendue;--la mer bleue roule, le ciel bleu--s'étend comme un océan
-suspendu dans les hauteurs,--parsemé d'îles de lumière.--Les vagues
-sur les deux rivages reposaient,--calmes, transparentes, aussi azurées
-que l'air.--À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,--et
-leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «--Les vents
-étaient endormis sur les vagues,--les étendards laissaient retomber
-leurs plis le long de leurs hampes,--et ce profond silence n'était
-point interrompu,--sauf quand la sentinelle criait son signal,--sauf
-quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,--sauf quand
-le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage--allait bruissant
-comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le
-coeur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste
-entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se
-tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent
-impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp
-avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des
-sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous
-le mur,--qui faisaient leur carnaval sur les morts,--se gorgeant et
-grondant sur les carcasses et les membres.--Ils étaient trop affairés
-pour aboyer contre lui.--Ils avaient arraché la chair du crâne d'un
-Tartare,--comme on pèle une figue quand le fruit est frais,--et les
-crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,--quand il
-glissait à travers leurs mâchoires émoussées.--Eux, paresseusement,
-allaient mâchonnant les os des morts,--et pouvant à peine se traîner
-hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,--tant ils avaient bien
-rompu leur long jeûne,--sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de
-la nuit.--Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le
-sable,--les premiers entre les plus braves de sa troupe;--rouges et
-verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,--et chaque crâne
-avait une longue touffe de cheveux;--tout le reste était rasé et
-nu.--Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,--et leur
-chevelure entortillée autour de sa mâchoire.--Tout auprès, sur le
-rivage, au bord du golfe,--un vautour s'était posé, battant des ailes,
-pour chasser un loup--qui était descendu furtivement des collines,
-mais se tenait à l'écart,--effarouché par les chiens, loin de la proie
-humaine.--Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,--rongé
-par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de
-l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu
-importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de
-ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture,
-et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le
-sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis.
-Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue?
-Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre
-peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein?
-Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre
-la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus
-vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et
-le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a
-tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent
-ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux
-portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses;
-la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire
-témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de
-voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur
-attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu
-raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché
-sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot
-jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à
-goutte, et déjà son front est humide, son oeil terne. Les vainqueurs
-arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix
-bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce
-pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout,
-qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à
-peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»--il lui prend la
-main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue
-inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le
-soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des
-assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste
-«immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son
-souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,--et le nuage
-s'épaissit sur ses yeux troubles,--ses membres s'étendent en
-tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain
-esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels
-coeurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne
-reposent bien que dans le tombeau.
-
-Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'_Edda_ et
-sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément, au bord d'une
-mer tempétueuse, oeuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop
-sombre, et qui, après avoir prodigué les images de la désolation et de
-l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir sur toute la nature
-vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce rêve est ici comme
-dans l'_Edda_, presque aussi grandiose. «J'eus un songe qui n'était
-pas tout entier un songe.--Le clair soleil était éteint, et les
-étoiles--erraient dans les ténèbres de l'éternel espace,--sans rayons,
-ne voyant plus leur route, et la terre froide--se balançait aveugle et
-noircissante dans l'air sans lune.--Le matin venait, s'en allait et
-venait encore, mais n'apportait point de jour....--Les hommes mirent
-le feu aux forêts pour s'éclairer; mais heure par heure--elles
-tombaient et se consumaient; les troncs pétillants--s'éteignaient avec
-un craquement, puis tout était noir.--Ils vivaient près de ces feux
-nocturnes, et les trônes,--les palais des rois couronnés, les cabanes,
-les habitations de tous les êtres qui vivent sous un toit--flambèrent
-en guise de torches. Les cités furent incendiées,--et les hommes se
-tenaient assemblés autour de leurs maisons brûlantes--pour se regarder
-encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette
-lumière désespérée avaient un aspect infernal, lorsque par
-saccades--les éclairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient à
-terre,--et cachaient leurs yeux et pleuraient.--D'autres,
-souriant,--appuyaient leur menton sur les mains crispées.--D'autres
-couraient çà et là et nourrissaient--avec du bois leurs bûchers
-funéraires, et levaient les yeux--avec une anxiété folle vers le ciel
-morne,--linceul d'un monde mort; puis de nouveau,--avec des
-malédictions, ils se jetaient sur la poussière,--grinçaient des dents
-et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,--et dans leur épouvante
-venaient tomber à terre--et battaient l'air de leurs ailes inutiles.
-Les brutes les plus farouches--arrivaient apprivoisées et craintives,
-et les vipères rampaient--et s'entrelaçaient parmi la multitude--avec
-des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.--La
-Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,--s'assouvit de nouveau:
-ils achetèrent un repas--avec du sang, et chacun, morne, s'assit à
-part,--se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;--la terre n'avait plus
-qu'une pensée, celle de la mort,--de la mort présente et sans gloire,
-et la dent--de la famine mordait toutes les entrailles. Les
-hommes--mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur
-chair.--Les maigres étaient dévorés par les maigres.--Même les chiens
-assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;--et celui-ci fut fidèle au
-cadavre, écartant--les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés,
-par ses hurlements,--jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge,
-ou que les morts qui tombaient--eussent alléché leurs mâchoires
-maigres.--Lui-même n'alla point chercher de nourriture,--mais d'un
-piteux et perpétuel gémissement,--avec des cris pressés et désolés,
-léchant la main--qui ne lui répondait point par une caresse, il
-mourut.--La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes--dans une
-énorme cité survécurent,--et ils étaient ennemis. Ils se
-rencontrèrent--auprès des brandons mourants d'un autel--où un amas de
-choses saintes avaient été empilées--pour un usage profane. Ils les
-ramassèrent,--et, grelottant, de leurs froides mains de
-squelettes--ils grattèrent--les faibles cendres, et leur faible
-souffle--tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme--qui
-était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,--ils
-levèrent leurs yeux et regardèrent--chacun la face de l'autre; ils se
-virent, crièrent et moururent.--Ils moururent d'épouvante par
-l'horreur de leur propre aspect[342].»
-
-[Note 329: Par exemple:
-
- As weeping Beauty's cheek at Sorrow's tale.]
-
-[Note 330: Voici des vers dignes de Pope, très-beaux et très-faux:
-
- And havoc loathes so much the waste of time,
- She scarce had left an uncommitted crime.
- One hour beheld him since the tide he stemm'd,
- Disguised, discover'd, conquering, ta'en, condemn'd,
- A chief on land, an outlaw on the deep,
- Destroying, saving, prison'd, and asleep!]
-
-[Note 331:
-
- Who thundering comes on blackest steed,
- With slacken'd bit and hoof of speed?
- .... Approach, thou craven crouching slave:
- Say, is not this Thermopylæ?]
-
-[Note 332: Moore's _Life of lord Byron_, III, 438; 1820.]
-
-[Note 333: I am living here exposed to it (assassination) daily,
-for I have happened to make a powerful and unprincipled man my enemy,
-and I never sleep the worse for it, or ride in less solitary places,
-because precaution is useless and one thinks of it as of a disease
-which may or may not strike.]
-
-[Note 334: Galt's _Life of lord Byron_, 113.]
-
-[Note 335: «Well, we are all born to die--I shall go with regret,
-but certainly not with fear.--It is every man's duty to endeavour to
-preserve the life God has given him; so I advise you all to strip:
-swimming, indeed, can be of little use in these billows--but as
-children, when tired with crying, sink placidly to repose--we, when
-exhausted with struggling, shall die the easier....»]
-
-[Note 336: «Qu'aurais-je connu et écrit si j'avais été un paisible
-politique mercantile ou un lord d'antichambre? Un homme doit voyager
-et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre.» Moore, III,
-429.]
-
-[Note 337:
-
- They coldly laughed,--and laid him there:
- The flat and turfless earth above
- The being we so much did love;
- His empty chain above it leant....
- .... He faded............
- .......... with all the while a cheek whose bloom
- Was as mockery of the tomb,
- Whose tints as gently sunk away
- As a departing rainbow's ray.....]
-
-[Note 338:
-
- .... The Earth gave way, the skies roll'd round,
- I seem'd to sink upon the ground;
- But err'd, for I was fastly bound,
- My heart turn'd sick, my brain grew sore,
- And throbb'd awhile, then beat no more:
- The skies span like a mighty wheel;
- I saw the trees like drunkards reel,
- And a slight flash sprang o'er my eyes,
- Which saw no farther: he who dies
- Can die no more than then I died.
- .... I felt the blackness come and go
- And strove to wake; but could not make
- My senses climb up from below:
- I felt as on a plank at sea,
- When all the waves that dash o'er thee,
- At the same time upheave and whelm,
- And hurl thee towards a desert realm.]
-
-[Note 339:
-
- 'Tis midnight: on the mountains brown
- The cold, round moon shines deeply down;
- Blue roll the waters, blue the sky
- Spreads like an Ocean hung on high,
- Bespangled with those isles of light...
- ......................
- The waves on either shore lay there
- Calm, clear, and azure as the air;
- And scarce their foam the pebbles shook,
- But murmur'd meekly as the brook.
- The winds were pillow'd on the waves;
- The banners droop'd along their staves,
- And that deep silence was unbroke,
- Save where the watch his signal spoke,
- Save where the steed neigh'd oft and shrill,
- And the wide hum of that wild host
- Rustled like leaves from coast to coast....]
-
-[Note 340:
-
- .... And he saw the lean dogs beneath the wall
- Hold o'er the dead their carnival,
- Gorging and growling o'er carcass and limb;
- They were too busy to bark at him.
- From a Tartar's skull they had stripp'd the flesh,
- As ye peel the fig when its fruit is fresh;
- And their white tusks crunch'd o'er the whiter skull,
- As it slipp'd through their jaws when their edge grew dull,
- As they lazily mumbled the bones of the dead,
- When they scarce could rise from the spot where they fed;
- So well had they broken a lingering fast
- With those who had fallen for that night's repast.
- And Alp knew, by the turbans that roll'd on the sand,
- The foremost of these were the best of his band:
- Crimson and green were the shawls of their wear,
- And each scalp had a single long tuft of hair,
- All the rest was shaven and bare.
- The scalps were in the wild dog's maw,
- The hair was tangled round his jaw.
- But close by the shore, on the edge of the gulf,
- There sat a vulture flapping a wolf,
- Who had stolen from the hills, but kept away,
- Scared by the dogs, from the human prey;
- But he seized on his share of a steed that lay,
- Pick'd by the birds, on the sands of the bay.]
-
-[Note 341:
-
- He scarce can speak, but motions him 't is vain,
- He clasps the hand that pang which would assuage.
- And sadly smiles his thanks to that dark page.
- .... His dying tones are in that other tongue,
- To which some strange remembrance wildly clung....
- .... And once, as Kaled's answering accents ceased,
- Rose Lara's hand, and pointed to the East:
- Whether (as then the breaking sun from high
- Roll'd back the clouds), the morrow caught his eye,
- Or that it was chance, or some remember'd scene,
- That raised his arm to point where such had been,
- Scarce Kaled seem'd to know, but turn'd away,
- As if his heart abhorr'd that coming day,
- And shrunk his glance before that morning light,
- To look on Lara's brow,--where all grew night.
- .... But from his visage little could we guess,
- So unrepentant, dark, and passionless....
- .... But gasping heaved the breath that Lara drew,
- And dull the film along his dim eye grew;
- His limbs stretch'd fluttering, and his head droop'd o'er.]
-
-[Note 342:
-
- I had a dream, which was not all a dream.
- The bright sun was extinguish'd, and the stars
- Did wander darkling in the eternal space,
- Rayless, and pathless, and the icy earth
- Swung blind and blackening in the moonless air;
- Morn came and went--and came, and brought no day.
- .............................
- Forests were set on fire--but hour by hour
- They fell and faded--and the crackling trunks
- Extinguish'd with a crash--and all was black.
- ............................
- And they did live by watchfires--and the thrones,
- The palaces of crowned kings--the huts,
- The habitations of all things which dwell,
- Were burnt for beacons; cities were consumed,
- And men were gathered round their blazing homes
- To look once more into each other's face;
- .... The brows of men by the despairing light
- Wore an unearthly aspect, as by fits
- The flashes fell upon them; some lay down
- And hid their eyes and wept; and some did rest
- Their chins upon their clenched hands, and smiled;
- And others hurried to and fro, and fed
- Their funeral piles with fuel, and look'd up
- With mad disquietude on the dull sky,
- The pall of a past world; and thence again
- With curses cast them down upon the dust
- And gnash'd their teeth and howl'd: the wild birds shriek'd,
- And, terrified, did flutter on the ground,
- And flap their useless wings; the wildest brutes
- Came tame and tremulous; and vipers crawl'd
- And twined themselves among the multitude,
- Hissing, but stingless--they were slain for food:
- And War, which for a moment was no more,
- Did glut himself again; a meal was bought
- With blood, and each sate sullenly apart,
- Gorging himself in gloom: no love was left;
- All earth was but one thought--and that was death,
- Immediate and inglorious; and the pang
- Of famine fed upon all entrails--men
- Died, and their bones were tombless as their flesh;
- The meagre by the meagre were devour'd,
- Even dogs assail'd their masters, all save one,
- And he was faithful to a corpse, and kept
- The birds and beasts and famish'd men at bay,
- Till hunger clung them; or the dropping dead
- Lured their lank jaws; himself sought out no food.
- But with a piteous and perpetual moan,
- And a quick desolate cry, licking the hand
- Which answer'd not with a caress--he died.
- The crowd was famish'd by degrees; but two
- Of an enormous city did survive,
- And they were enemies: they met beside
- The dying embers of an altar place
- Where had been heap'd a mass of holy things
- For an unholy usage; they raked up
- And shivering scraped with their cold skeleton hands.
- The feeble ashes, and their feeble breath
- Blew for a little life, and made a flame
- Which was a mockery; then they lifted up
- Their eyes as it grew lighter, and beheld
- Each other aspects--saw, and shriek'd, and died--
- Even of their mutual hideousness they died....]
-
-
-IV
-
-Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment
-reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus
-imposant et plus haut, _Manfred_, frère jumeau du plus grand poëme
-du siècle, le _Faust_ de Goethe. «Lord Byron m'a pris mon _Faust_,
-disait Goethe, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts
-moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne
-reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais
-trop admirer son génie.» En effet, l'oeuvre était originale. «Je
-n'ai jamais lu le _Faust_ de Goethe, écrivait Byron, car je ne sais
-pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en
-traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en
-fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et
-quelque chose d'autre encore, bien plus que _Faust_, qui m'ont fait
-écrire _Manfred_.»--«L'oeuvre est si entièrement renouvelée,
-ajoutait Goethe, que ce serait une tâche intéressante pour un
-critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs
-degrés.» Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée
-dominante du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste
-de deux maîtres et de deux nations.
-
-Ce qui fait la gloire de Goethe, c'est qu'au dix-neuvième siècle il a
-pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent de
-véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle,
-puisque l'oeuvre propre de notre âge est la considération épurée des
-idées créatrices et la suppression des personnes poétiques par
-lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des
-deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne
-paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature
-classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques,
-et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire
-et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et
-les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains,
-étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de
-leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait
-de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'à
-les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines
-d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de
-l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement
-du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à
-la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact
-de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de
-nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un
-enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les
-puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant
-malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter
-vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant de sa
-pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui montrer
-ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui d'une
-forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme
-personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les dépouiller?
-Au lieu d'écarter la légende, Goethe la reprend. C'est une histoire du
-moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement, pieusement, il suit
-à la trace les vieilles moeurs et la vieille croyance. Un laboratoire
-d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de grosses gaîtés de
-villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la
-messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther,
-consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages
-célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon le texte de
-l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le Seigneur avec
-les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission
-de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est le ciel comme
-l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les
-anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un
-paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime,
-autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en
-choeurs. Goethe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire
-au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344].
-Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit que s'il
-ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il
-n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui, l'esprit moderne
-déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il semble s'enfermer.
-Le penseur perce derrière le conteur. À chaque instant, un mot voulu,
-qui paraît involontaire, ouvre par delà les voiles de la tradition les
-perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages
-surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges? Leur substance
-incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher
-tour à tour l'idée qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des
-personnes? Ce Méphistophélès révolutionnaire et philosophe, qui a lu
-_Candide_ et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose
-parfois que «l'esprit qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la
-riche beauté vivante, que la trame incessante de l'être vient
-envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en pensées
-stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes,» sont-ils
-autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idéale qui,
-par la sympathie, arrive à tout aimer, et par les idées, à tout
-comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel,
-qui peu à peu se déforme, s'évanouit, et reculant dans les
-profondeurs, derrière les magnificences de la nature vivante et les
-splendeurs de la rêverie mystique, se confond avec l'inaccessible
-absolu? Ainsi se développe le poëme entier, action et personnages,
-hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours
-sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre
-intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de
-l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colorée et parfumée
-que la nature prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient
-les profondes puissances génératrices et les invisibles lois fixes par
-lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour[345].
-Enfin, les voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos
-ancêtres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils
-sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à
-la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant
-les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous
-n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses
-divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle
-entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un
-plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres
-ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle
-a répandu les plus purs trésors de son génie et de son coeur. Mais
-notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants,
-pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce
-ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous
-découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal qui a
-dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des siècles
-sur la multitude agenouillée.
-
-Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de
-cette oeuvre et de toute l'oeuvre de Goethe. Chaque chose, brute ou
-pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est _un groupe de
-puissances_ dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut
-reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la
-et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère
-comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch,
-braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes
-d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font
-bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur
-imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout
-où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on
-regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses
-rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes;
-mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à
-travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces
-rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle
-emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble
-les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion
-dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux,
-ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol
-silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une
-oeuvre, et le coeur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver une
-voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce coeur; bien mieux
-ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa mélodie
-distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule appropriée à sa
-nature, capable de la manifester tout entière, comme un son, par son
-timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intérieure du
-corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la respecte; il évite
-de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son accent; tout son
-soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son oeuvre, écho
-de l'universelle nature, gigantesque choeur où les dieux, les hommes,
-le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les
-conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder
-sans se confondre, et où le génie flexible du musicien, qui tour à
-tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les interpréter et les
-comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en faisant entrevoir,
-par delà cette immense harmonie, le groupe de lois idéales d'où elle
-dérive et la raison intérieure qui la soutient.
-
-À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de
-Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature:
-il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan
-gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des
-précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il
-n'en a rien rapporté, sauf des images. Sa sorcière, ses esprits, son
-Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit pas plus que
-nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y
-croire; il faut, comme Goethe, avoir assisté longuement, en philosophe
-et en savant, à leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que
-leur dehors. Celui qui, en restant poëte, s'est fait naturaliste et
-géologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses
-lentement distillées et poussées enfin par leur propre poids vers la
-lumière, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant
-tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles
-peuvent penser, si elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour
-à tour reposée et violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort
-faut-il nous arracher à nos passions compliquées et vieillies pour
-comprendre la jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de
-la réflexion et de la forme! Combien difficile est une telle oeuvre
-pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en
-ont approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination
-malade ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et
-comme on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe,
-l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que
-la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais,
-c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est
-trouvé roidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à
-l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la sympathie
-ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique
-a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie
-panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour
-plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et
-fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour
-sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les
-puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la
-flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui
-chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on
-aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré
-qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de
-glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme
-ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes,
-dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est
-évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé
-invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait
-venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à
-travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue
-éternel.
-
-Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le
-font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès
-de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust
-l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste
-héros, qui pour toute oeuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses
-sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une
-grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux
-exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des
-velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte
-dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant
-mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref,
-le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui,
-quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau,
-ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit,
-«tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est
-pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni
-souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper
-comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux
-fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant
-gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser
-lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point
-par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma
-jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,--et n'a
-point regardé la terre avec des yeux d'homme.--La soif de leur
-ambition n'était point la mienne.--Le but de leur vie n'était pas le
-mien.--Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés--me faisaient
-étranger dans leur bande; je portais leur forme,--mais je n'avais
-point de sympathie avec la chair vivante....--Je ne pouvais point
-dompter et plier ma nature, car celui-là--doit servir qui veut
-commander; il doit caresser, supplier,--épier tous les moments,
-s'insinuer dans toutes les places,--être un mensonge vivant, s'il veut
-devenir--une créature puissante parmi les viles,--et telle est la
-foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,--troupeau de loups,
-même pour les conduire[346]....--Ma joie était dans la solitude, pour
-respirer--l'air difficile de la cime glacée des montagnes,--où les
-oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes--ne vient point
-effleurer le granit sans herbe, pour me plonger--dans le torrent et
-m'y rouler--dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,--pour
-suivre à travers la nuit la lune mouvante,--les étoiles et leur
-marche, pour saisir--les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux
-devinssent troubles,--ou pour regarder, l'oreille attentive, les
-feuilles dispersées,--lorsque les vents d'automne chantaient leur
-chanson du soir.--C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être
-seul;--car si les créatures de l'espèce dont j'étais,--avec dégoût
-d'en être, me croisaient dans mon sentier,--je me sentais dégradé et
-retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit
-seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour,
-exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le coeur qui
-n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa
-soeur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu
-remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma
-solitude n'est plus une solitude;--elle s'est peuplée de furies. J'ai
-grincé mes dents--dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;--puis,
-jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé--la folie
-comme un bienfait; elle m'est refusée.--J'ai affronté la mort; mais
-dans la guerre des éléments--les eaux se sont écartées de moi,--et les
-choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide
-main--d'un démon impitoyable m'a retenu--par un seul cheveu, qui n'a
-pas voulu se briser.--Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans
-toutes--les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;--mais,
-comme une vague refluante, elle m'a rejeté--dans le gouffre de ma
-pensée sans fond.--J'habite dans mon désespoir,--et j'y vis, j'y vis
-pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet
-unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son
-âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond
-pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse
-profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses
-tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à
-l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois!
-Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme
-frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang
-rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que
-l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»--«Écoute-moi!
-écoute-moi!--Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!--J'ai tant enduré,
-j'ai tant à endurer encore!--Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas
-changée--plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop--comme je
-t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits--pour nous torturer l'un
-l'autre, quand c'eût été--le plus mortel péché de nous aimer comme
-nous nous sommes aimés.--Dis que tu n'as point horreur de moi, que je
-subis--cette punition pour nous deux, que tu seras--un des esprits
-bienheureux, et que je mourrai;--car jusqu'ici toutes les choses
-odieuses conspirent--pour me lier à la vie, à une vie--qui me fait
-reculer en frémissant devant l'immortalité,--devant un avenir pareil
-au passé. Je n'ai plus de repos,--je ne sais pas ce que je demande, ni
-ce que je cherche.--Je sens seulement ce que tu es et ce que je
-suis.--Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de
-périr,--entendre la musique de ta voix. Parle-moi,--car je t'ai
-appelée dans la nuit silencieuse,--j'ai effrayé les oiseaux endormis
-dans les rameaux muets,--j'ai éveillé les loups des montagnes et
-rendu--ton nom familier aux échos des cavernes,--qui me répondaient;
-bien des choses m'ont répondu,--esprits et hommes; mais tu as toujours
-été muette.--Parle-moi; j'ai erré sur la terre,--et je n'ai jamais
-trouvé ta ressemblance. Parle-moi;--regarde les démons autour de nous;
-ils se sentent un coeur pour moi.--Je ne les crains pas, je ne sens
-mon coeur que pour toi seule.--Parle-moi, quand ce serait avec
-courroux. Dis un mot,--n'importe lequel. Seulement que je t'entende
-encore une fois,--encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle
-parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent
-sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant
-après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture
-l'esclave de sa volonté.»--«S'il eût été l'un de nous, il eût été un
-esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base
-inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il
-est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le
-déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant
-qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout
-«râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa
-force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je
-le sens.--Tu ne me posséderas jamais, je le sais.--Ce que j'ai fait
-est fait; je porte au dedans de moi--une torture à laquelle la tienne
-ne pourrait rien ajouter.--L'âme, qui est immortelle, se donne à
-elle-même--la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses
-mauvaises pensées.--Elle est à elle-même le commencement et la fin de
-son propre mal.--Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être
-intime,--quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte
-point--sa couleur aux choses fugitives du dehors,--mais demeure
-absorbé dans une souffrance ou dans une joie--qui vient de la
-conscience de ses propres mérites.--Tu ne m'as point tenté, ce n'est
-point toi qui aurais pu me tenter.--Je n'ai point été ta dupe, et je
-ne suis point ta proie.--J'ai été mon propre destructeur, et je le
-serai encore--dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!--La
-main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi,
-l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni
-démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de
-dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de
-chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées,
-voilà le héros et l'oeuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si
-Goëthe a été le poëte de l'_univers_, Byron a été le poëte de la
-_personne_, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète,
-le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.
-
-[Note 343: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les
-choeurs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans _les
-Martyrs_.]
-
-[Note 344: _Magna peccatrix_, S. Lucæ VII, 36.--_Mulier
-Samaritana_, S. Johannis IV.--_Maria Ægyptiaca_ (Acta Sanctorum),
-etc.]
-
-[Note 345:
-
- Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe,
- Wo es in herrlichen Accorden schlägt?]
-
-[Note 346:
-
- From my youth upwards
- My spirit walk'd not with the souls of men,
- Nor look'd upon the earth with human eyes;
- The thirst of their ambition was not mine;
- The aim of their existence was not mine;
- My joys, my griefs, my passions, and my powers,
- Made me a stranger; though I wore the form,
- I had not sympathy with breathing flesh....
- .......................
- I could not tame my nature down; for he
- Must serve who fain would sway--and soothe--and sue--
- And watch all time--and pry into all place--
- And be a living lie--who would become
- A mighty thing upon the mean, and such
- The mass are; I disdain'd to mingle with
- A herd, though to be leader--and of wolves....]
-
-[Note 347:
-
- .... My joy was in the wilderness, to breathe
- The difficult air of the iced mountain's top,
- Where the birds dare not build, nor insect's wing
- Flit o'er the herbless granite; or to plunge
- Into the torrent, and to roll along
- On the swift whirl of the new breaking wave....
- .... To follow through the night the moving moon,
- The stars and their development; or catch
- The dazzling lightnings till eyes grew dim;
- Or to look, list'ning, on the scatter'd leaves,
- While Autumn winds were at their evening song,
- These were my pastimes, and to be alone;
- For if the beings, of whom I was one,
- Hating to be so,--cross'd me in my path,
- I felt myself degraded back to them,
- And was all clay again....]
-
-[Note 348:
-
- .... My solitude is solitude no more,
- But peopled with the Furies:--I have gnash'd
- My teeth in darkness till returning morn,
- Then cursed myself till sunset; I have pray'd
- For madness as a blessing--'tis denied me.
- I have affronted death--but in the war
- Of elements the waters shrunk from me,
- And fatal things pass'd harmless--the cold hand
- Of an all-pitiless demon held me back,
- Back by a single hair, which would not break.
- In fantasy, imagination, all
- The affluence of my soul--I plunged deep
- But like an ebbing wave, it dash'd me back
- Into the gulf of my unfathom'd thought
- .... I dwell in my despair
- And live, and live for ever.]
-
-[Note 349:
-
- There's bloom upon her cheek;
- But now I see it is not living hue,
- But a strange hectic--like the unnatural red
- Which Autumn plants upon the perish'd leaf.]
-
-[Note 350:
-
- .... Hear me, hear me--
- Astarte! my beloved! speak to me:
- I have so much endured--so much endure--
- Look on me! the grave hath not changed thee more
- Than I am changed for thee. Thou lovedst me
- Too much, as I loved thee: we were not made
- To torture thus each other, though it were
- The deadliest sin to love as we have loved.
- Say that thou loath'st me not, that I do bear
- This punishment for both--that thou wilt be
- One of the blessed--and that I shall die.
- For hitherto all hateful things conspire
- To bind me in existence--in a life
- Which makes me shrink from immortality--
- A future like the past. I cannot rest.
- I know not what I ask, nor what I seek:
- I feel but what thou art, and what I am;
- And I would hear yet once before I perish
- The voice which was my music--Speak to me!
- For I have call'd on thee in the still night,
- Startled the slumbering birds from the hush'd boughs
- And woke the mountain wolves, and made the caves
- Acquainted with thy vainly echoed name,
- Which answer'd me--many things answer'd me--
- Spirits and men--but thou wert silent all.
- .... Speak to me! I have wander'd o'er the earth,
- And never found thy likeness--speak to me!
- Look on the fiends around, they feel for me:
- I fear them not, and feel for thee alone--
- Speak to me! though it be in wrath; but say--
- I reck not what--but let me hear thee once--
- This once--once more!]
-
-[Note 351:
-
- .... Yet see, he mastereth himself, and makes
- His torture tributary to his will.
- Had he been one of us, he would have made
- An awful spirit.]
-
-
-V
-
-On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre.
-Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il
-tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une
-générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du
-gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les
-injures des _revues_ décentes «contre ces hommes (entendez cet homme)
-au coeur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système
-d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre
-les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant
-cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs
-bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance,
-travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les
-infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au coeur.» Emphase
-de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait
-l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment
-qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord
-Byron vit des _gentlemen_ sortir d'un salon avec leurs femmes
-lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre,
-le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était _a
-public sinner_; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière
-qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse
-personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la
-conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et
-protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux
-siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son
-rigorisme, et l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne
-l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La
-proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation
-étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices
-divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du
-roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du _gentleman_ en
-cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les moeurs
-qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques
-qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au
-coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être
-_improper_. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans
-son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est
-tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine
-étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà
-les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron,
-avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est
-attaqué.
-
-Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces;
-c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des
-ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après
-les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu
-l'ennui né de la contrainte désoler toute la _high life_. «Là se tient
-debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes--même à la
-trois-millième révérence.--Les ducs royaux, les dames grimpent
-l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un pouce[353].»--«Il
-faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que les journaux
-appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction, notamment les
-_gentlemen_ après dîner, les jours de chasse, et la soirée qui suit,
-et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été
-chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord C.....,
-composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le
-dessert était à peine sur la table, que sur douze personnes j'en
-comptai cinq endormies.» Pour les moeurs, du moins dans la haute
-classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à Covent Garden....
-Partout autour de moi les plus distinguées des jeunes et des vieilles
-coquines de qualité.... C'est comme si la salle eût été partagée entre
-les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes
-dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... Là, quelle
-différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa
-fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le roi et
-partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à l'Opéra et
-aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie telle
-qu'elle est réellement[354]!...» Du décorum et de la débauche; des
-tartufes de moeurs,
-
- Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355];
-
-une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire
-l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de
-vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces
-invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de
-la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des
-grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la
-tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est
-enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les moeurs
-sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit regagner
-en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité, la vérité
-sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente génération
-anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le _cant_ est le
-péché criant dans ce siècle menteur et double d'égoïstes
-déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'oeuvre, _Don
-Juan_[357].
-
-Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un
-nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les moeurs du
-Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve qui
-lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les
-satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que voluptueux
-de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise, encore exempte de
-colères politiques, où le souci paraissait une sottise, où l'on traitait
-la vie comme un carnaval, où le plaisir courait les rues, non pas timide
-et hypocrite, mais déshabillé et approuvé. Il s'y était amusé
-fougueusement d'abord, plus qu'assez et même plus que trop, presque
-jusqu'à s'y détruire; puis après des galanteries vulgaires, ayant
-rencontré un amour véritable, il était devenu cavalier servant, à la
-mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le
-châle, un peu maladroitement d'abord et avec étonnement, mais en somme
-plus heureux qu'il n'avait jamais été, et caressé comme par un souffle
-tiède de volupté et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la
-morale anglaise, l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité
-amoureuse érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une
-femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances
-en prenant un _amoroso_.... L'amour (le sentiment de l'amour)
-non-seulement excuse la chose, mais en fait une _vertu positive_[359],
-pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à
-une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le _Morgante
-Maggiore_ de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux ecclésiastiques
-en matière de religion dans un pays catholique et dans un âge bigot,» et
-pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient
-d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et de cette aise,
-et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pédantesque qui
-dans son pays l'avait condamné et damné sans rémission. Il écrivait son
-_Beppo_ en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle
-humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur
-de l'Italie aux préoccupations et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime
-à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain,--non pas débile
-et clignotant dans le brouillard,--comme l'oeil mort d'un ivrogne qui
-geint,--mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit
-forcé d'emprunter--sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à
-trembloter--quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron
-trouble[360].»--«J'aime leur langue, ce doux latin bâtard--qui se fond
-comme des baisers sur une bouche de femme,--qui glisse comme si on
-devait l'écrire sur du satin--avec des syllabes qui respirent la douceur
-du Midi,--avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si
-bien ensemble,--que pas un seul accent n'y semble rude,--comme nos âpres
-gutturales du Nord, aigres et grognantes,--que nous sommes obligés de
-cracher avec des sifflements et des hoquets[361].»--«J'aime aussi les
-femmes (pardonnez ma folie),--depuis la riche joue de la paysanne d'un
-rouge bronzé--et ses grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs--qui
-vous disent mille choses en une fois,--jusqu'au front de la noble dame,
-plus mélancolique,--mais calme, avec un regard limpide et puissant,--son
-coeur sur les lèvres, son âme dans les yeux,--douce comme son climat,
-rayonnante comme son ciel[362].» Avec d'autres moeurs, il y avait là une
-autre morale; il y en a une pour chaque siècle, chaque race et chaque
-ciel; j'entends par là que le modèle idéal varie avec les circonstances
-qui le façonnent. En Angleterre, la dureté du climat, l'énergie
-militante de la race et la liberté des institutions prescrivent la vie
-active, les moeurs sévères, la religion puritaine, le mariage correct,
-le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beauté du
-climat, le sens inné du beau et le despotisme du gouvernement
-suggéraient la vie oisive, les moeurs relâchées, la religion
-imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des
-deux modèles a sa beauté et ses taches, l'artiste épicurien comme le
-politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les
-petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second,
-lord Byron n'avait qu'à mettre en relief les séductions du premier.
-
-Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui,
-dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il
-prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont
-pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur,
-c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses
-confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion
-venue, il se laisse aller; il a du coeur et des sens, et sous un beau
-soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on n'y peut mais, à vingt non
-plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature humaine, mes
-chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous
-voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et
-non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne répondons pas
-de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan qui se promène;
-il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est
-jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passée;
-les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au
-cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Après
-tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a été l'amant de
-Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique et de toute
-l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra
-à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la tenue:
-j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là
-picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il
-se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il
-deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous
-voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage
-malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que
-l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à
-la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364].
-
-Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la
-faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre:
-à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le
-reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus
-aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont
-dire les _clergymen_ et les _reviewers_ en cravate blanche? Car enfin,
-il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on
-en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le _bonheur_ et quand
-je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la
-simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues
-ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de
-Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et
-harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les
-paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des coeurs. Y
-a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent
-sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette
-aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie
-embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large
-appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous
-les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son
-bras blanc,--et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe
-sombre.--Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.--L'autre,
-avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement
-sa belle tête,--comme un fruit qui vacille sur sa tige,--et sommeille,
-avec un souffle faible,--ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de
-perles.--Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une
-statue,--muette, sans haleine, gît dans un sommeil de
-pierre,--blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un
-monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une
-clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un
-regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le
-lac--passer fugitivement son ombre craintive.--Elle sursaute d'abord
-et s'écarte, puis coule un second regard--admirant cette nouvelle
-fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine?
-Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle?
-Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce
-qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature
-humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et
-sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce
-qu'elle ne vaut pas celle d'un _alderman_? Refuserez-vous de
-reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la
-jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y
-a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la
-vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la
-plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments
-et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront
-pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on
-vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée
-que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a
-recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève.
-Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle
-l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut,
-en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille,
-imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les
-unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,--avec des
-falaises, au-dessus et une large plage de sable,--gardée par des bancs
-et des rocs comme par une armée.--Toujours y grondait la voix rauque
-des vagues hautaines,--sauf pendant les longs jours dormants de
-l'été,--qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa
-couche.--Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du
-dauphin et le bruissement d'une petite vague--qui, heurtée par
-quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle
-mouillait à peine.--Ils erraient tous les deux, et la main dans la
-main,--sur les cailloux luisants et les coquillages.--Ils glissaient
-le long du sable uni et durci.--Et dans les vieilles cavernes
-sauvages--creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à
-dessein--en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en
-grottes,--ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant
-l'autre dans son bras,--ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du
-crépuscule empourpré.--ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont
-la lumière flottante--s'étendait comme un Océan rosé, brillant et
-vaste.--Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,--d'où la
-large lune se levait, formant son cercle.--Ils entendaient le
-clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent
-leurs yeux noirs darder une flamme--chacun dans ceux de l'autre, et
-voyant cela,--leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un
-baiser[367]....--Ils étaient seuls, mais non point seuls comme
-ceux--qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la
-solitude,--L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein
-d'étoiles,--la rougeur du crépuscule qui de moment en moment
-baissait,--les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau
-tomber goutte à goutte,--tout autour d'eux resserrait leurs bras
-entrelacés,--comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel--hors la
-leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent
-moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos
-catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de
-promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers
-son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui
-soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui
-s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et coeur. «Hélas!
-ils étaient si jeunes, si beaux,--si seuls, si aimants, si livrés à
-eux-mêmes, et l'heure--était celle où le coeur est toujours plein--et,
-n'ayant plus sur soi de pouvoir,--suggère des actions que l'éternité
-ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces
-deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de
-floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le
-modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes
-doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les
-pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art.
-
-Par delà le _cant_ britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par
-delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie
-humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela
-qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves
-lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience
-est venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme
-une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que
-les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la
-trame ordinaire de sa vie[371]? La vérité est qu'il emploie le
-meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler
-comme un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un
-animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses
-instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la
-nécessité fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse
-et de plus imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre
-gré, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche
-rarement sur les côtes, que du moins son échine stoïcienne peut
-faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en
-imagination de caparaçons magnifiques, et se prélasse ainsi à pas
-mesurés, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des
-fleurs, tandis qu'en somme elle piétine dans la boue et emporte avec
-soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que
-de palper son dos pelé, de lui mettre sous les yeux les sacs de
-farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La
-bonne comédie! C'est la comédie éternelle, et il n'y a pas un
-sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord.
-Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle
-sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre. Elle a de la vertu,
-cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait à
-propos de don Juan des raisonnements très-beaux: la belle chose que
-les raisonnements, et comme ils sont propres à brider la passion!
-Rien de plus solide qu'un ferme propos étayé de logique, appuyé sur
-la crainte du monde, sur la pensée de Dieu, sur le souvenir du
-devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté un tête-à-tête en
-juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la
-pauvre femme timide est surprise par son mari outragé, dans quelle
-situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement elle va se taire,
-honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de
-compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compté
-sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à présent il
-s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de
-sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée,
-on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et
-l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est
-en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête.
-C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et
-défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné
-vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle
-comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête
-femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez
-raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné,
-et vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine
-fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en
-équilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une
-bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les
-pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un
-idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous
-recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à
-une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au
-fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et
-jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant
-fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère?
-Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de coeur commence. «Oui,
-dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....--(Ici il se
-trouva plus malade.)--O Julia! qu'est-ce que toutes les autres
-angoisses?...--(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de
-rhum!--Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)--Julia, mon
-amour!--(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)--Ma bien-aimée
-Julia, entends ma prière!...--(Ici sa voix devient inarticulée:
-c'était la faute des hoquets)[373].--L'amour est très-brave contre
-toutes les nobles maladies,--mais il a horreur de l'application des
-serviettes chaudes,--et le mal de mer est sa mort[374].» Bien
-d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le
-mariage; il y aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si
-Pénélope est si connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour
-Ulysse étaient de retrouver une jolie urne,--érigée à sa mémoire, et
-deux ou trois jeunes demoiselles--engendrées par quelque ami
-détenteur de sa femme et de ses biens,--et de sentir son chien Argus
-l'empoigner par sa culotte[375].»
-
-Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique,
-c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par
-bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne;
-la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que
-par contradiction et par instants. «Donnez-nous du vin, des femmes, de
-la gaieté, des éclats de rire,--demain des sermons et de l'eau de
-Seltz.--L'homme étant un être raisonnable, doit se griser[376].--Le
-meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.--Je voudrais être
-argile--autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,--parce
-qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis grisé à
-force,--et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous voyez bien
-qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé à se
-détruire. Son _Don Juan_ aussi est une débauche; il s'y amuse
-outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un
-taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et
-maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses
-récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la
-famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui
-se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift;
-bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second
-comme plus gras;--mais il avait beaucoup de répugnance pour cette
-sorte de fin.--Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui
-lui avait été fait à Cadix--par une souscription générale des
-dames[377].» Pièces en main[378], il y suit avec une exactitude de
-chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le
-délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut toucher et
-montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds grotesque et
-hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la mitraille et la
-baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employés comme
-fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y a du sang assez
-pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est
-pour railler la guerre et les boucheries décorées du nom d'exploits.
-Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes les vanités
-humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon
-«que la vie est un néant et que les hommes ne valent pas des
-chiens[379]?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon ses
-lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au
-moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un poëte
-respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaieté de
-cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il lâche une
-pantalonnade. Il achève une ode par des caricatures. Il est Faust dans
-le premier vers et Méphistophélès dans le second. Il arrive au milieu
-des tendresses ou des meurtres avec des drôleries de petit journal,
-avec des trivialités, des cancans, avec des injures de pamphlétaire et
-des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu les procédés poétiques, se
-demande où il en est, compte les stances déjà faites, gouaille la
-Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme s'il n'en donnait pas
-deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-même, et lui seul,
-debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle ici; ses personnages
-ne sont que des paravents; même la moitié du temps, il les écarte pour
-occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colères,
-ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une conversation, une
-confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon
-d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mémoires
-dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et s'épanchait.
-Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive
-pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai poëte,
-toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui
-éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les
-émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les
-hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims
-d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans
-les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on
-l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec
-lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu, si poignant,
-une si étonnante prodigalité de science, d'idées, d'images ramassées
-des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris,
-emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer à
-résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot qui à son endroit
-revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-même, et
-tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver le monde et
-sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement de son
-talent et le contentement de son coeur que dans un poëme armé contre
-toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions
-poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a
-une maladie de coeur et d'esprit dans le style de _Don Juan_, comme
-dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes,
-c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette sorte de rire est un
-spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie,
-chez l'autre l'excitation ou le dégoût. Byron s'épuisait, du moins le
-poëte s'épuisait en lui. Les derniers chants du _Don Juan_ traînaient;
-la gaieté devenait forcée, les escapades se tournaient en divagations;
-le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait
-essayé avait fléchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame
-qu'à la déclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand
-il quitta la poésie, la poésie le quittait; il alla chercher l'action
-en Grèce et n'y trouva que la mort.
-
-[Note 352:
-
- .... Thou hast no power upon me, that I feel;
- Thou never shalt possess me, that I know:
- What I have done is done; I bear within
- A torture which could nothing gain from thine:
- The mind which is immortal makes itself
- Requital for its good or evil thoughts--
- Is its own origin of ill and end--
- And its own place and time;--its innate sense,
- When stripp'd of this mortality, derives
- No colour from the fleeting things without;
- But is absorb'd in sufferance or in joy,
- Born from the knowledge of its own desert.
- _Thou_ didst not tempt me, and thou couldst not tempt me.
- I have not been thy dupe, nor am thy prey--
- But was my own destroyer, and will be
- My own hereafter.--Back, ye baffled fiends!
- The hand of death is on me--but not yours!]
-
-[Note 353: _Don Juan._
-
- There stands the noble hostess, nor shall sink
- With the three thousandth curtsy;
- .... Saloon, room, hall, o'erflow beyond their brink,
- And long the latest of arrivals halts,
- 'Midst royal dukes and dames condemn'd to climb,
- And gain an inch of staircase at a time....]
-
-[Note 354: It was as if the house had been divided between your
-public and understood courtesans. But the intriguantes much
-outnumbered the regular mercenaries. Now where lay the difference
-between Pauline and her mamma, and Lady.... and daughter? Except that
-the two last may enter Carleton and any other house and the two first
-are limited to the Opera and b--house. How I delight in observing life
-as it really is--and myself after all the worst of any!]
-
-[Note 355: Alfred de Musset.]
-
-[Note 356: Voyez son terrible poëme bouffon _The Vision of
-Judgment_ contre Southey, George IV, et la parade officielle.]
-
-[Note 357: Don Juan is a satire on the abuses in the present state
-of society, and not an eulogy of vice.]
-
-[Note 358: Stendhal, _Mémoires sur lord Byron_.]
-
-[Note 359: Moore's _Life of lord Byron_, III, 113.]
-
-[Note 360:
-
- .... I like to see the sun set, sure he'll rise to-morrow,
- Not through a misty morning twinkling weak as
- A drunken man's dead eye in maudlin sorrow,
- But with all heaven t' himself; that day will break as
- Beauteous as cloudless, nor be forced to borrow
- That sort of farthing candlelight which glimmers
- Where reeking London's smoky caldron simmers.]
-
-[Note 361:
-
- .... I love the language, that soft bastard latin,
- Which melts like kisses from a female mouth,
- Which sounds as if it should be writ on satin,
- With syllables which breathe of the sweet south,
- And gentle liquids gliding all so pat in,
- That not a single accent seems uncouth,
- Like our harsh northern whistling, grunting guttural,
- Which we're obliged to hiss, and spit, and sputter all.]
-
-[Note 362:
-
- I like the women too (forgive my folly),
- From the rich peasant cheek of ruddy bronze,
- And large black eyes that flash on you a volley
- Of rays that say a thousand things at once,
- To the high dama's brow, more melancholy
- But clear, and with a wild and liquid glance,
- Heart on her lips, and soul within her eyes,
- Soft as her clime, and sunny as her skies.]
-
-[Note 363: Voyez Stendhal, _Vie de Giacomo Rossini_, et Stanley,
-_Vie de Thomas Arnold_. Le contraste est complet. Voyez aussi dans
-_Corinne_ cette opposition très-bien saisie.]
-
-[Note 364: Journal, février 1821.]
-
-[Note 365:
-
- She with her flush'd cheek laid on her white arm,
- And raven ringlets gather'd in dark crowd
- Above her brow, lay dreaming soft and warm;
- .... One with her auburn tresses slightly bound,
- And fair brows gently drooping, as the fruit
- Nods from the tree, was slumbering with soft breath,
- And lips apart, which show'd the pearls beneath.
- .... A fourth as marble, statue-like and still,
- Lay in a breathless, hush'd, and stony sleep;
- White, cold and pure........................
- .................. a carved lady on a monument.]
-
-[Note 366:
-
- .... It was like the fawn which, in the lake display'd,
- Beholds her own shy, shadowy image pass,
- When first she starts, and then returns to peep,
- Admiring this new native of the deep.]
-
-[Note 367:
-
- .... It was a wild and breaker-beaten coast,
- With cliffs above, and a broad sandy shore,
- Guarded by shoals and rocks as by a host;
- And rarely ceased the haughty billow's roar,
- Save on the dead long summer days, which make
- The outstretch'd Ocean glitter like a lake....
-
- And all was stillness, save the sea bird's cry,
- And dolphin's leap, and little billow crost
- By some low rock or shelve, that made it fret
- Against the boundary it scarcely wet.
-
- .... And thus they wander'd forth, and, hand in hand,
- Over the shining pebbles and the shells,
- Glided along the smooth and hardened sand;
- And in the worn and wild receptacles
- Work'd by the storms, yet work'd as it were plann'd,
- In hollow halls, with sparry roofs and cells
- They turn'd to rest; and each clasp'd by an arm,
- Yielded to the deep twilight's purple charm.
-
- They look'd up to the sky whose floating glow
- Spread like a rosy Ocean, vast and bright;
- They gazed upon the glittering sea below,
- Whence the broad moon rose circling into sight;
- They heard the wave's splash, and the wind so low;
- And saw each other's dark eyes darting light
- Into each other--and beholding this,
- Their lips drew near, and clung into a kiss.]
-
-[Note 368:
-
- .... They were alone, but not alone as they
- Who shut in chambers think it loneliness;
- The silent Ocean, and the starlight bay
- The twilight glow, which momently grew less,
- The voiceless sands, and drooping caves, that lay
- Around them, made them to each other press,
- As if there were no life beneath the sky
- Save theirs, and that their life could never die.]
-
-[Note 369:
-
- .... Haidée spoke not of scruples, ask'd no vows,
- Nor offered any....
- She was all which pure ignorance allows,
- And flew to her young mate like a young bird....]
-
-[Note 370:
-
- Alas! They were so young, so beautiful,
- So lonely, loving, helpless, and the hour
- Was that in which the heart is always full,
- And, having o'er itself no further power,
- Prompts deeds eternity cannot annul....]
-
-[Note 371: «Il y a dix fois plus de vérité, disait Byron, dans
-_Don Juan_ que dans _Childe Harold_. C'est pour cela que les femmes
-n'aiment pas _Don Juan_.»]
-
-[Note 372:
-
- I hope it is no crime
- To laugh at _all_ things. For I wish to know
- _What_, after _all_, are _all_ things--but a _show_?
- (Ch. VII, stance 2.)]
-
-[Note 373:
-
- .... Sooner shall earth resolve itself to sea,
- Than I resign thine image, oh, my fair!
- (Here the ship gave a lurch, and he grew sea-sick.)
- Oh Julia! what is every other woe?--
- (Here he fell sicker)......................
- (For God's sake let me have a glass of liquor;
- Pedro, Baptista, help me down below.)
- Julia, my love! (You rascal, Pedro, quicker)--
- Oh, Julia!--(this curst vessel pitches so)
- Beloved Julia, hear me still beseeching!
- (Here he grew inarticulate with retching.)]
-
-[Note 374:
-
- .... Love's a capricious power....
- Against all noble maladies he's bold;
- But vulgar illnesses don't like to meet;
- .... Shrinks from the application of hot towels,
- And purgatives are dangerous to his reign,
- Sea-sickness death....]
-
-[Note 375:
-
- .... 'Tis melancholy, and a fearful sign
- Of human frailty, folly, also crime,
- That love and marriage rarely can combine;
- Although they both are born in the same clime;
- Marriage from love, like vinegar from wine--
- A sad, sour, sober beverage.--
- .... An honest gentleman, at his return
- May not have the good fortune of Ulysses;....
- .... The odds are that he finds a handsome urn
- To his memory--and two or three young misses
- Born to some friend, who holds his wife and riches
- And that _his_ Argus bites him by--the breeches.--]
-
-[Note 376:
-
- .... Let us have wine and women, mirth and laughter,
- Sermons and soda-water the day after.
- Man, being reasonable, must get drunk;
- The best of life is but intoxication....]
-
-[Note 377:
-
- .... And next they thought upon the master's mate,
- As fattest; but he saved himself, because,
- Besides being much averse from such a fate,
- There were some other reasons: the first was,
- He had been rather indisposed of late;
- And that which chiefly proved his saving clause,
- Was a small present made to him at Cadiz,
- By general subscription of the ladies.]
-
-[Note 378: Il avait sous les yeux une douzaine de descriptions
-authentiques.]
-
-[Note 379: Chant VII, 6, 7.
-
- Dogs, or men!--for I flatter you in saying
- That ye are dogs--Your betters far--Ye may
- Read, or read not, what I am now essaying
- To show ye what ye are in every way.]
-
-[Note 380: Voyez _Vision of Judgment_.]
-
-
-VI
-
-Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle
-n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe,
-gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et
-l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou
-l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci
-précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans
-l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs
-exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante
-jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les
-autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de
-leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus
-autour d'eux, écoutant notre coeur qui répétait leurs cris tout bas.
-Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La
-démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la
-philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans
-cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité
-et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint
-d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée,
-livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le
-bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et
-l'homme avorté ou gâté. De ce concert, une idée sortit, centre de la
-littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est qu'il y a
-quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure,
-et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord.
-
-Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands,
-ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et
-profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»--«Cultive ton
-jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau,
-deviens bête de somme.»--«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite,
-abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»--«Fais
-ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont
-là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens
-et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon
-de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a
-une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous
-commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute
-l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la
-littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les
-choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne
-connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes
-sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs
-grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui
-ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour
-les briser à deux pas de l'entrée contre une misérable borne qu'ils ne
-voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les nécessités
-qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre génération, comme les
-précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en
-relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au
-calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c'est notre
-intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais
-nous avons le droit de concevoir pour autrui les espérances que nous
-n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos descendants un
-bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un air plus sain,
-ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des idées finit
-par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité
-du coeur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris
-pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme eux nous avons
-reçu pour des vérités certaines les nobles songes de notre imagination
-et les suggestions impérieuses de notre coeur. Nous nous sommes liés à
-la partialité des divinations religieuses et à l'inexactitude des
-divinations littéraires, et nous avons accommodé nos doctrines à nos
-instincts et à nos chagrins. La science approche enfin, et approche de
-l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des
-pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à
-l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont
-trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la
-portée. La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses
-attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à
-travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà
-maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit
-en Allemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes
-méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux comme le
-monde physique s'est transformé. Il se transforme déjà, et nous avons
-laissé derrière nous le point de vue de Byron et de nos poëtes. Non,
-l'homme n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la
-poésie n'est point de le révolter ou de le diffamer. Il est à sa place
-et achève une série. Regardons-le naître et grandir, et nous cesserons
-de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose,
-et à ce titre il a raison d'être comme il est. Son imperfection innée
-est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une
-plante, comme l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un
-cristal. Ce que nous prenions pour une difformité est une forme; ce
-qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement
-d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matériaux les
-instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour
-instruments les lois physiques, comme les matières organiques ont pour
-éléments les substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la
-raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique,
-parfois défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout
-être supérieur et complexe, elle a pour soutiens et pour maîtresses
-des forces inférieures et simples qui, suivant les circonstances,
-tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la défont par leur
-désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être, comme les
-éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des lois
-indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un certain
-genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera
-contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une
-géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému d'admiration
-au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au coeur des
-choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde,
-éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et viennent
-épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la jeunesse et de
-la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en découvrant que ce
-faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour
-terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet
-idéal auquel se suspendent, à travers tant d'erreurs, toutes les
-aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à
-travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet
-emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un
-art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est
-notre affaire aujourd'hui de les chercher.
-
-
-
-
-CONCLUSION.
-
-Le passé et le présent.
-
- I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi
- la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. --
- Comment elle a infléchi le caractère et établi la
- constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté
- l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le
- modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé
- la culture classique et dévié l'esprit national. -- La
- Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique
- et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment
- les idées européennes élargissent le moule national.
-
- II. Le présent. -- Concordances de l'observation et de
- l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
- L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
- -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La
- philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
- la civilisation présente et élaborent la civilisation
- future.
-
-
-§ 1.
-
-I
-
-Arrivés au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant
-embrasser d'un regard l'ensemble de la civilisation anglaise; tout s'y
-tient: quelques puissances et quelques circonstances primitives ont
-produit le reste, et il n'y a qu'à suivre leur action continue pour
-comprendre la nation et son histoire, son passé et son présent. À
-l'origine, et au plus profond dans la région des causes, apparaît la
-race. Une nation entière, Angles et Saxons, a détruit, chassé ou
-asservi les anciens habitants, effacé la culture romaine, s'est
-établie seule et pure, et n'a trouvé parmi les derniers ravageurs
-danois qu'une recrue nouvelle et du même sang. C'est là le tronc
-primitif; de sa substance et de ses propriétés innées naîtra presque
-toute la végétation future. En ce moment, et comme les voilà, seuls
-dans leur île, ils atteignent un développement tel quel, fruste,
-brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, bâtissent et
-défrichent, surtout pullulent: les peuplades éparses qui ont passé la
-mer sur des bateaux de cuir deviennent une forte nation compacte,
-trois cent mille familles, riche, pourvue de bétail, largement
-épanouie dans l'abondance de la vie corporelle, à demi assise dans la
-sécurité de la vie sociale, avec un roi, des assemblées respectées et
-fréquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les
-fougues et les violences du tempérament barbare, la vieille fidélité
-germanique maintient les hommes en société, pendant que la vieille
-indépendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste,
-ils n'avancent guère. Quelques chants tronqués, une épopée où gronde
-encore l'exaltation guerrière de l'antique barbarie, des hymnes
-lugubres, une poésie âpre et furieuse, parfois sublime et toujours
-rude, voilà tout ce qui subsiste d'eux. En six siècles, ils ont fait à
-peine un pas hors des moeurs et des sentiments de leur inculte
-Germanie; le christianisme qui a trouvé prise sur eux par la grandeur
-de ses tragédies bibliques et la tristesse anxieuse de ses
-aspirations, ne leur apporte point la civilisation latine; elle
-demeure à la porte, à peine accueillie par quelques grands hommes,
-déformée, si elle entre, par la disproportion du génie romain et du
-génie saxon, toujours altérée et réduite, si bien que pour les hommes
-du continent, les hommes de l'île ne sont que des lourdauds illettrés,
-ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par tempérament et
-par nature, rebelles à la culture et tardifs dans leur développement.
-
-L'empire de ce monde est à la force. Ils sont conquis pour toujours et
-à demeure, conquis par des Normands, c'est-à-dire par des Français
-plus habiles, plus vite cultivés et organisés qu'eux; là est le grand
-événement qui va achever leur caractère, décider de leur histoire et
-imprimer dans leur caractère et dans leur histoire, l'esprit politique
-et pratique qui les sépare des autres peuples germains. Opprimés,
-enserrés dans le réseau rigide de l'organisation normande, ils ont
-beau avoir été conquis, ils n'ont pas été détruits; ils sont sur leur
-sol, chacun avec ses amis et dans sa commune; ils font corps, ils sont
-encore vingt fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Leur situation
-et leurs nécessités feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils
-vont endurer, réclamer, lutter, résister ensemble et avec accord,
-faire effort aujourd'hui, demain, tous les jours, pour n'être pas tués
-ou volés, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou extorquer
-des garanties, et par degrés ils vont acquérir la patience, le
-jugement, toutes les facultés et toutes les inclinations par
-lesquelles se maintiennent les libertés et se fondent les États. Par
-un bonheur singulier, les seigneurs normands les y aident; car le roi
-s'est fait une si grosse part, et se trouve si redoutable que pour
-réprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcés de ménager
-leurs sujets saxons, de s'allier à eux, de les comprendre dans leurs
-chartes, de se faire leurs représentants, de les admettre au
-Parlement, de les laisser impunément travailler, s'enrichir, prendre
-de la fierté, de la force, de l'autorité, intervenir avec eux dans les
-affaires publiques. Voilà donc que peu à peu la nation anglaise,
-enfoncée sous terre par la conquête comme par un coup de masse, se
-dégage et se relève; cinq cents ans et davantage s'emploient à ce
-redressement. Mais pendant toute cette durée le loisir a manqué pour
-la fine et haute culture; il a fallu vivre et se défendre, piocher la
-terre, tisser la laine, s'exercer à l'arc, aller aux assemblées, au
-jury, payer et raisonner pour les affaires communes; l'homme important
-et estimé est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits.
-Ce qui s'est développé ce sont les moeurs énergiques et militaires; ce
-qui a régné, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laissé les
-lettres et les élégances aux nobles francisés de la cour. Quand le
-vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'était pour
-festiner plantureusement ou pour chanter la ballade de Robin Hood. Il
-a vécu et agi; il n'a point réfléchi ni écrit; sa littérature
-nationale se réduit à des fragments et des rudiments, à des chansons
-de harpistes, à des épopées de taverne, à un poëme religieux, à
-quelques livres de réforme. En même temps, la littérature normande
-s'est desséchée; séparée de la tige, et sur un sol étranger, elle a
-langui dans les imitations; un seul grand poëte, presque Français
-d'esprit, tout Français de style, a paru, et après lui comme avant lui
-s'étale le radotage irrémédiable. Pour la seconde fois une
-civilisation de cinq siècles s'est trouvée stérile de grandes idées et
-de grandes oeuvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et à double
-titre, parce qu'à l'impuissance universelle du moyen âge, s'y joint
-l'appauvrissement de la conquête, et que des deux littératures qui la
-composent, l'une, transplantée, avorte, et l'autre, mutilée, cesse de
-s'épanouir.
-
-
-II
-
-Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et
-le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de
-Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes
-et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les
-habitudes de résistance et d'association, les préoccupations
-politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de
-Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de
-Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre
-acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi
-des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de
-la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq
-grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de
-leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les
-circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur
-succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur
-histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de
-prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les
-facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les
-conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la
-décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout,
-l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À
-l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son
-coeur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes;
-et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont
-contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des
-aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se
-forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou
-ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses
-aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à
-un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par
-l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne
-un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à
-la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant
-le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son
-inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté
-romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans
-l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et
-féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par
-patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et
-de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé
-par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et
-dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement
-doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de
-discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des
-beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination
-étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le
-Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui
-donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage
-d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline
-uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature
-universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième
-siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui,
-pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa
-constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et
-de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare,
-Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les
-traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable,
-et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis
-mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race
-sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la
-conquête a tourné cette race vers la vie militante et les
-préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention
-originale, son oeuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense
-et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le
-sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la
-divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui,
-repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le
-préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce
-protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente
-et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme
-permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes,
-celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur
-l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à
-l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine
-l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le
-sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La
-voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que
-l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu
-seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il
-doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui,
-obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée
-aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle
-aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie;
-atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature
-humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque,
-elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond
-à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand
-monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la
-culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française
-ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que
-des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est
-devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme
-brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie
-est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il
-ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style;
-elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que
-les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes
-libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus.
-Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur
-cours; les inclinations nationales ont fait leur oeuvre dans la
-société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont
-transformé la constitution et la politique, en même temps que les
-talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces
-rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs
-jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs,
-sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre
-moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie
-temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un
-arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le
-danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth
-elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion
-publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple
-ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce
-qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs
-de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et
-par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances
-personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier
-Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce
-moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien
-qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les
-situations politiques; toujours les constitutions légales
-s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit
-infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs,
-si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer
-leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs
-seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties
-dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi
-primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si
-fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution
-s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et
-l'institution de l'_Habeas corpus_ sous Charles II, par le
-redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques
-II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et
-l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment
-l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et
-héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et
-politique ont fait leur oeuvre et désormais vont bâtir sans
-empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.
-
-[Note 381: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du
-dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si
-l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique,
-c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et
-l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle,
-_History of civilisation_, t. II.]
-
-[Note 382: Buckle, _History of civilisation_, t. I, 590, 592.]
-
-
-III
-
-Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute
-conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent,
-l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse
-oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à
-l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette
-énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national.
-De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du
-discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous
-les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et
-le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là
-cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la
-vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament
-la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils
-n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure;
-ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et
-s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à
-demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées
-insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur
-respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps
-ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être
-s'accroissent énormément; la littérature et l'opinion chez eux
-deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre contre
-la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur morale,
-en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au centuple
-leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et despotique
-de maximes approuvées, de convenances établies et de croyances
-inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie l'homme
-utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier ou de
-faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable d'inventions
-commodes, associations, institutions, mécanismes, ustensiles, méthodes
-qui travaillent incessamment pour fournir au corps et à l'esprit tout
-ce dont ils ont besoin, voilà désormais les deux traits saillants et
-particuliers de ce peuple. Se contraindre et se pourvoir, prendre
-l'empire de soi et l'empire de la nature, considérer la vie en
-moraliste et en économiste, comme un habit étroit dans lequel il faut
-marcher décemment, et comme un bon habit qu'il faut avoir le meilleur
-possible, être à la fois _respectable_ et _muni de bien-être_, ces
-deux mots renferment tous les ressorts de l'action anglaise. Contre ce
-bon sens limité et contre cette austérité pédante, une révolte éclate.
-Avec le renouvellement universel de la pensée et de l'imagination
-humaine, la profonde source poétique qui avait coulé au seizième
-siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une nouvelle
-littérature jaillit à la lumière; la philosophie et l'histoire
-infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le plus grand
-poëte du temps le heurte incessamment de ses malédictions et de ses
-sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore, dans les sciences et
-dans les lettres, dans la pratique et la théorie, dans la vie privée
-et dans la vie publique, les plus puissants esprits essayent d'ouvrir
-une entrée au flot des idées continentales. Mais ils sont patriotes
-autant que novateurs, conservateurs autant que révolutionnaires; s'ils
-touchent à la religion et à la constitution, aux moeurs et aux
-doctrines, c'est pour les élargir, non pour les détruire; l'Angleterre
-est faite, elle le sait, et ils le savent; telle que la voilà, assise
-sur toute l'histoire nationale et sur tous les instincts nationaux,
-elle est plus capable qu'aucun peuple de l'Europe de se transformer
-sans se refondre, et de se prêter à son avenir sans renoncer à son
-passé.
-
-
-§ 2.
-
-I
-
-Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je
-débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des
-confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire;
-il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé
-expliquait le présent.
-
-Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un
-peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces
-côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect
-alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances
-de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande,
-vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand
-sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été,
-la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a
-la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure,
-avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi,
-et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est
-labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre
-s'est détrempée sous les averses incessantes, l'Océan est toujours là
-intraitable et farouche. Il gronde et beugle éternellement, le vieux
-monstre rauque, et le train aboyant de ses vagues avance comme une
-armée infinie devant laquelle toute force humaine doit plier. Qu'on
-songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux longues heures du matelot
-ballotté, roulé aveuglément par les rafales! En ce moment et dans
-cette belle saison, surtout le cercle de l'horizon, les nuages montent
-ternis, blafards, bientôt semblables à une fumée charbonneuse,
-quelques-uns d'une blancheur éblouissante et fragile, si enflés qu'on
-les sent prêts à fondre. Leurs pesantes masses cheminent, elles
-s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine sans limite, un pan du
-ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un instant, la mer est
-salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec des tournoiements
-étranges, et leurs flancs prennent des teintes huileuses et livides.
-L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout l'horizon; la pluie
-s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée tant qu'on ne l'a
-pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont arrivés là pour la
-première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le large espace qui
-s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos yeux comptent comme
-sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a plus d'air, on
-n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de
-formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent des fantômes
-effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au fusain sur
-laquelle un enfant a maladroitement passé la manche. Vous voilà à
-New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la pluie, la terre lui
-renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la pluie; tout est
-noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de raison pour que cela
-doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée cimmérienne
-d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de ses yeux; on
-sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité qui monte; on
-se croit hors du monde respirable, réduit à la condition des êtres
-marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas vivre. On
-se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où barbotent
-des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie mouillée,
-le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables, noirs
-insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser au
-Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande
-place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu
-laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les
-autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester
-chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au
-suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité
-ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un
-pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe
-l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le
-navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables,
-leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes de cuir à rebord,
-si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si maîtres
-d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers à coton,
-calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et persévérant
-tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même contention de
-corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est conformée à
-leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre; au bout de
-huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance délicate et
-savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté abandonnée, au
-contentement des yeux, à l'épanouissement facile et harmonieux de la
-nature artistique et animale, qu'il faut se marier, élever un troupeau
-d'enfants, prendre les soucis et l'importance du chef de famille,
-s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se munir de
-bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref, capable
-d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies ouvertes à
-l'homme, endurer et faire effort.
-
-Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du
-pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la
-campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une
-sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de
-vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les
-collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et
-potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes
-d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres; des
-pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux, paisiblement, des
-vaches alourdies. La brume monte insensiblement entre les intervalles
-des arbres, et les lointains nagent dans une vapeur lumineuse. Il n'y
-a rien de plus doux au monde, ni de plus délicat que ces teintes; on
-s'arrêterait pendant des heures entières à regarder ces nuages de
-satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze transparente qui
-emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne les laisse arriver
-sur la terre que souriants et caressants. Des deux côtés de la voiture
-passent incessamment des prairies toujours plus belles, où les boutons
-d'or, les reines des prés, les pâquerettes s'entassent par traînées
-avec des teintes fondues; une suavité presque douloureuse, un charme
-étrange, s'exhalent de cette végétation inépuisable et passagère. Elle
-est trop fraîche, elle ne peut durer; rien n'est arrêté, stable et
-ferme ici, comme dans les pays du Midi; tout est coulant, en train de
-naître et de mourir, suspendu entre les pleurs et la joie. Les gouttes
-d'eau roulantes luisent sur les feuilles comme des perles; les têtes
-rondes des arbres, les larges feuillages étalés chuchotent sous la
-brise faible, et le bruit des larmes laissées par la dernière ondée
-est incessant sur leur pyramide. Comme ils vivent opulemment dans les
-clairières, étalés à plaisir, toujours rajeunis et abreuvés par l'air
-moite! Comme la séve monte dans ces plantes rafraîchies et abritées
-contre le ciel! Et comme le ciel et le pays semblent faits pour
-ménager leurs tissus et aviver leurs couleurs! Au moindre soupçon de
-soleil, elles sourient avec une grâce délicieuse; on dirait de belles
-vierges timides et frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil
-un instant se dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une
-parure de bal. La lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales
-lustrés, dorés, éclatent avec un coloris trop fort; les plus
-magnifiques broderies, le velours constellé de diamants, la soie
-chatoyante couturée de perles n'approchent pas de cette teinte
-profonde; la joie déborde comme d'une coupe trop pleine. À
-l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on comprend pour la première
-fois la vie du pays humide. L'eau multiplie et amollit les tissus
-vivants; les plantes foisonnent et n'ont point de suc; la nourriture
-surabonde et n'a pas de goût; l'humidité enfante, mais le soleil
-n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de bétail, beaucoup de
-viande; la grande mangeaille et la grosse mangeaille; ainsi se
-soutient le tempérament absorbant et flegmatique; la pousse humaine,
-comme toute la pousse végétale et animale, est puissante, mais lourde;
-l'homme est amplement charpente, mais à gros coups; la machine est
-solide, mais elle roule lentement sur ses gonds, et le plus souvent
-les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on regarde les gens de
-près, il semble que leurs diverses pièces sont indépendantes, du moins
-qu'elles ont besoin de temps pour se transmettre les chocs. Leurs
-idées n'éclatent pas d'abord en passions, en gestes, en actions. Comme
-chez le Flamand et l'Allemand, elles s'arrêtent d'abord dans la
-cervelle, elles s'y étalent, elles y déposent; l'homme n'est point
-secoué, il n'a point de peine à demeurer immobile; il n'est point
-entraîné; il peut agir sagement, uniformément; car son moteur
-intérieur est une idée ou une consigne, non une émotion ou un attrait.
-Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne s'ennuie pas; son train ordinaire,
-ce sont les sensations ternes, et l'insipide monotonie de la vie
-machinale n'a rien qui doive le rebuter. Il y est fait, sa nature y
-est conforme. Quand on a mangé toute sa vie des navets, on ne regrette
-pas les oranges. Il se résignera aisément à écouter quinze discours de
-suite sur le même sujet, à demander vingt ans de suite la même
-réforme, à compulser des statistiques, à étudier des traités moraux, à
-faire des classes le dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le
-piquant, l'agréable ne sont point un besoin pour lui. La faiblesse de
-ses impulsions sensibles contribue à la force de ses impulsions
-morales. Son tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de
-gendarme; les chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici
-à des explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout
-haut, à propos de religion et de politique, avoir des _meetings_,
-faire des associations, attaquer rudement les gens en place, dire que
-la Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas
-d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger,
-il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme.
-Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous
-les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez
-les enfants, la filasse presque blanche; les yeux pâles, souvent bleus
-comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille, les mouvements
-d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants encore, ceux
-que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à ce
-tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose,
-majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main,
-étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux
-pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable
-à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant
-inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six
-pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un
-mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages,
-des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la
-séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes,
-la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds
-d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la
-boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou
-de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais
-la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé,
-d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise,
-voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux
-lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et
-en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur
-ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, de lancer la
-balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de respirer en
-canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front les gouttes
-de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés et les
-barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent encore les
-plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien de plus
-simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en a peu
-d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes, si
-foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On
-n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette
-innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs
-épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et
-délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner
-l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours
-précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent
-ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie;
-les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer
-qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux
-joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les
-émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer
-sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous
-êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes
-naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point
-languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice
-comme leurs frères; en cheveux flottants, à six ans, elles courent à
-cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en ce pays
-le tempérament flegmatique, et le coeur s'y conserve plus simple en
-même temps que le corps y devient plus sain. Encore un regard; car
-au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus véritablement
-anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous une heure
-durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et
-considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres
-pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les
-yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme
-est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans
-regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il
-faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort
-profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les
-ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes
-sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible
-dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux
-caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont
-trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou
-opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont
-supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même
-dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet
-endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces
-pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, qui demeurent
-immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir. Certainement la
-bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici qu'ailleurs;
-quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de la
-concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les
-imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait
-son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent
-le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers
-honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces
-spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes
-d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs
-haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des
-troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux
-que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la
-surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et
-la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi,
-sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines
-disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient
-disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations
-viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et
-les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du
-branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament
-et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un
-côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un
-animal _entraîné_: son corps et son esprit ont été transformés par la
-forte nourriture, par l'exercice corporel, par la religion austère,
-par la morale publique, par la lutte politique, par la perpétuité de
-l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus capable d'agir
-utilement et puissamment dans toutes les voies, le travailleur le plus
-productif et le plus efficace, comme son boeuf est devenu la meilleure
-bête à viande, son mouton la meilleure bête à laine, et son cheval le
-meilleur coureur.
-
-
-II
-
-En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans
-aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois,
-ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et
-vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas
-d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante
-ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici
-tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais
-pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives
-sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs
-qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins
-pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières
-chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de
-construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la
-carcasse en fer d'une église qu'on achève pour la porter dans l'Inde.
-Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuplée de
-vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à vapeur, à
-voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois,
-dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a cinq ou six
-mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues
-maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les
-navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au
-loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs
-mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui
-ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du
-couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de
-vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent,
-accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies
-des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du
-labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du
-soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et
-charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la
-lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez
-dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun
-d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires,
-alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de
-cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille.
-Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante
-pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille
-tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour
-l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève au moyen
-d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le
-mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de
-porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des
-suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries s'allonge à
-perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, comblé
-de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière d'hommes qui s'agite
-dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce centre; comme un coeur
-où afflue le sang et d'où jaillit le sang, l'argent, les marchandises,
-le négoce, arrivent ici des quatre coins de la planète et coulent
-d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble
-naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit,
-les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes, un petit traîneau
-les roule à l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur
-propre poids sur les plans inclinés qui les conduisent à leur place.
-Les clerks, sans se presser, crient les numéros; les hommes poussent
-ou tirent sans confusion, avec calme, épargnant leur peine, pendant
-que le maître flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec
-des gestes rares et sans prononcer un mot.
-
-À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à
-Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez
-dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les cheminées,
-hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et couvrent la
-plaine à perte de vue; les files multipliées, entre-croisées, de hauts
-bâtiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux,
-comme des rangées de ruches économiques et affairées. Les hauts
-fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compté seize en un seul
-tas; les débris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les
-locomotives courent, semblables à des fourmis noires, d'un mouvement
-automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffré dans
-la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle
-manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus
-sont des édifices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, à
-six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires rangés le long de
-la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent pour entrer; les
-docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de coton qui les
-bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart rougeâtre. Toutes
-les choses semblent ici bâties dans des proportions démesurées et
-comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont
-que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres, cylindres larges
-comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent à de grands
-chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer,
-laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui disparaissent
-dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés par une espèce
-de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de
-fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser
-tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du
-monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les
-estuaires des fleuves où la mer entre pour faire un port naturel.
-Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante à cent
-mille âmes germent comme une végétation sur le bassin du Lancashire;
-jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teintés de noir,
-Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande,
-qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forêts antédiluviennes,
-en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasiné la puissance
-qui remue la matière, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la
-matière peut être transportée. L'homme lui-même, esprit et corps,
-semble fait pour mettre à profit ces avantages. Ses muscles sont
-résistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet à
-la lassitude et au dégoût qu'un autre. Il travaille aussi bien à la
-dixième heure qu'à la première. Nul ne manie mieux les machines; il a
-leur régularité et leur précision; deux ouvriers font dans une
-manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers
-français. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues
-d'étoffes ils fabriquent chaque année, combien de millions de tonnes
-ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et
-consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils
-ont fondés où qu'ils fondent en Amérique, en Chine, dans l'Inde, en
-Australie, et peut-être alors, en comptant les hommes et les valeurs,
-en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que
-celui de la France, que leur population a doublé depuis cinquante ans,
-que leurs colonies, partout où le climat est sain, deviennent de
-nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien
-imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la
-grandeur.
-
-Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture;
-du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec
-une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de
-suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé,
-lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la
-campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien
-n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé,
-tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans,
-vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos
-campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et
-incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne
-ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture
-avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils
-prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont
-drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement
-qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la
-culture et dans l'élevage, ils perfectionnent les étables
-perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire;
-quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince
-Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte
-de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la
-reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous
-cet effort universel[383], la production agricole a doublé en
-cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus
-d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on
-lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette
-oeuvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir la
-moitié de cette oeuvre. Vous entrez dans une ferme, même médiocre, de
-cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents, dignes, bien
-vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand bâtiment
-sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs
-grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs
-intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés
-tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un
-assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture,
-quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande
-Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve
-quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte
-luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un ou deux
-petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est propre; il
-y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins bleuâtres,
-régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du buffet brillant;
-les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de vitres cassées,
-ni salies; point de portes disjointes, de volets dépendus, de mares
-stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos villageois; le petit
-jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes; souvent des rosiers,
-des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le dimanche, on voit le
-père, la mère assis près d'une table bien essuyée, avec du thé et du
-beurre, jouir de leur _home_, et de l'ordre qu'ils y ont mis. Chez
-nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane pour aller voir _sa
-terre_; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce que ceux-ci aiment,
-c'est le confortable. Point de pays où l'on soit plus exigeant à cet
-endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la passion exagérée de
-toutes les choses bonnes et commodes; nous avons trop de besoins, nous
-dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un peu d'argent, au lieu
-d'acquérir un bout de terre, achètent le meilleur sherry, les
-meilleurs habits[384].» À mesure qu'on monte vers les hautes classes,
-ce goût devient plus fort. Dans les moyennes, l'homme s'excède de
-travail pour donner à sa femme des robes trop voyantes et pour mettre
-dans sa maison les cent mille brimborions du demi-luxe. Vers le
-sommet, les inventions du bien-être sont si multipliées, qu'on en est
-gêné; il y a trop de journaux et de revues sur votre table de nuit,
-trop d'espèces de tapis, de cuvettes, d'allumettes, de serviettes dans
-votre cabinet de toilette: leur raffinement est infini: vous songerez,
-en fourrant vos pieds dans les pantoufles, qu'il a fallu vingt
-générations d'inventeurs pour porter la semelle et la doublure jusqu'à
-ce degré de perfection. On ne saurait imaginer des clubs mieux munis
-du nécessaire et du superflu, des maisons si bien approvisionnées et
-si bien menées, l'agrément et l'abondance si savamment entendus, un
-service si sûr, si respectueux, si rapide. Les domestiques, dans le
-dernier recensement, faisaient «la classe la plus nombreuse parmi les
-sujets de Sa Majesté;» ils en ont cinq là où nous en avons deux.
-Quand, à Hyde-Park, on voit leurs jeunes filles riches, leurs
-gentlemen à cheval et en équipage, lorsqu'on réfléchit sur leurs
-maisons de campagne, sur leurs habits, leurs parcs et leurs écuries,
-on se dit que véritablement ce peuple est fait selon le cour des
-économistes, j'entends qu'il est le plus grand producteur et le plus
-grand consommateur de la terre, que nul n'est plus propre à exprimer
-et aussi à absorber le suc des choses; qu'il a développé ses besoins
-en même temps que ses ressources, et vous pensez involontairement à
-ces insectes qui, après leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup
-munis de dents, d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments
-admirables et terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout
-faire, mais pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre
-estomacs.
-
-[Note 383: Léonce de Lavergne, _Économie rurale en Angleterre_,
-_passim_.]
-
-[Note 384: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu
-anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne
-peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans
-une très-bonne position. Là où un manoeuvre anglais avec ses neuf
-shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit
-passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent
-pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine
-d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent
-l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait
-des dettes.»]
-
-
-III
-
-Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous
-apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la
-façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte
-d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions
-gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands
-arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me
-trompe, le mot est faux, c'est _gentlemen_ qu'il faut dire;
-_bourgeois_ est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui
-s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique;
-ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles
-qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent
-effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé,
-implanté artificiellement et du dehors; c'est un gouvernement spontané
-et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il leur faut
-des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a un;
-quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut se
-passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres,
-gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants;
-dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file;
-nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre.
-La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas
-suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un,
-et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni
-désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le
-propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses
-amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses
-grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa
-famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation
-de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien
-l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent;
-tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour
-passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les
-affaires de leur commune ou de leur Église; il sont _justices_,
-_overseers_, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement.
-Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison
-d'école; plusieurs établissent des bibliothèques qui prêtent des
-livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les villageois
-trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon marché, bref des
-divertissements honnêtes qui les détournent du cabaret et du gin.
-Beaucoup d'entre eux font des _lectures_; leurs soeurs ou leurs filles
-tiennent des écoles de dimanche; en somme, ils donnent à leurs frais
-aux ignorants et aux pauvres la justice, l'administration, la
-civilisation. J'en ai vu un, riche de trente millions, qui le
-dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux petites filles;
-lord Palmerston offre son parc pour les _archery meetings_; le duc de
-Marlborough ouvre le sien journellement au public «en priant (le mot y
-est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.» Un ferme et fier
-sentiment du devoir, un véritable esprit public, une grande idée de ce
-qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la supériorité morale
-qui autorise le commandement; probablement, depuis les anciennes cités
-grecques, on n'a point vu d'éducation ni de condition où la noblesse
-native de l'homme ait reçu un développement plus sain et plus complet.
-Bref, ils sont magistrats et patrons de naissance, chefs des grandes
-entreprises où il faut hasarder des capitaux, promoteurs de toutes les
-largesses, de toutes les améliorations, de toutes les réformes, et,
-avec les honneurs du commandement ils en prennent les charges. Car
-remarquez qu'à l'inverse des autres aristocraties, ils sont instruits,
-libéraux, et marchent à la tête, non à la queue, dans la civilisation
-publique. Ce ne sont point des délicats de salon, comme nos marquis du
-dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système
-des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est
-souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne
-sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer
-au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute
-l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des
-littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et
-Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de
-géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout
-du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si
-les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont
-pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les
-laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus
-que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand
-médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse
-et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné
-quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au
-bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et
-participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants
-de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière
-aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée.
-Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec
-confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le
-poids en même temps que les avantages de leur dignité. Il y en a dans
-le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme jusqu'au
-bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses affaires
-qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le père[385]
-peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans les plus
-minces circonstances de la vie domestique, un degré d'autorité et de
-dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade, absent depuis
-longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne sans lui
-demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais ma
-carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant.
-Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers
-comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a
-des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du
-pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de
-lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution
-sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui
-est tout prêt.
-
-C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de
-l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant
-enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours
-renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne
-sont pas capables de l'arracher tout entier; les gens ont beau parler,
-crier, faire des _meetings_, des processions, des ligues, ils ne
-démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un compartiment de
-fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et qui, comme tout
-placage, peut être remplacé par un autre; toujours les trente ou
-quarante gentlemen d'un district, riches, influents, accrédités,
-utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du district.
-«Comme on voit le diable dans les papiers périodiques, disait
-Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.» Point du
-tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut, et d'un
-ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis marcher
-des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos cet
-écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des Lords
-dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai que
-l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se
-bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est
-bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein
-vent déclamaient contre les Lords, qui sont des _coquins_ (_rogues_).
-L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait
-un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires.
-Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de
-personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de
-l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui
-grandit, imprime des traités à bon marché, fait des _lectures_, puis
-des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un projet au
-Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire; cependant le
-projet prend du poids; la majorité de la nation pousse, elle force les
-portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir ainsi; les
-ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet, leurs
-associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je crois, il y
-eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils feront parfois
-des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà l'économie
-politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est supprimer
-le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme ailleurs le
-tempérament est toujours la grande force. La colère, le sang ne leur
-montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations méridionales; un
-long intervalle sépare toujours l'idée de l'action, et les
-raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet intervalle.
-Entrez dans un _meeting_, considérez ces gens de toute condition, ces
-dames qui viennent pour la trentième fois entendre la même
-dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton, sur
-les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter
-argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer
-leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au
-bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au
-cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une
-minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni
-s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent être
-libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des nerfs
-patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres; tâchez
-d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci ont le
-double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier avec
-sang-froid.
-
-[Note 385: Dans le langage familier, les fils disent: «My
-governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»]
-
-
-IV
-
-Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a
-pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il
-faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus
-noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En
-tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme
-Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est
-soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres
-massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs,
-sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments
-semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se
-croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites,
-en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau;
-tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de
-verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes,
-excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre
-après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus fin et plus haut
-n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de ne pas
-rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes de fer;
-Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa colonne
-et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout d'une
-perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et
-couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent
-déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?--Ils se
-piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie
-étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de
-foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque
-tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans
-une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des
-observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront
-très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les
-regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent
-illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse
-de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la
-peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais
-on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides,
-des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards.
-Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez
-des paysages passés au sang de boeuf, des arbres qui crèvent la toile,
-des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à terre, des
-Christs qui ont l'air d'être cuits et conservés dans l'huile, des
-cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des femmes nues auxquelles
-on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait de musique, ils
-importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu à grands frais
-parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits oisifs, délicats,
-point stoïciens, surtout point puritains, aisément choqués par les
-dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui emploient leurs longs
-loisirs, leurs libres rêves à arranger harmonieusement, sans autre
-objet que la jouissance, les formes, les couleurs et les sons. Je n'ai
-pas besoin de dire qu'ici la pente des esprits est toute contraire, et
-l'on voit assez pourquoi, parmi ces politiques militants, ces
-industriels laborieux, ces hommes d'action énergiques, l'art ne peut
-fournir que des fruits exotiques ou déformés.
-
-Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il
-y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et
-vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des
-chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois
-partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés
-chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en
-tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen
-capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction
-du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre
-ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les
-vrais spéculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la
-métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la
-peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie
-en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en
-fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour
-la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que
-l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est
-pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que
-se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de
-l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses
-idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires
-laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle
-plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues
-sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine
-interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier;
-défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service.
-D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les
-bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les
-vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames
-élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins
-proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion
-ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les
-jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la
-haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre,
-même au village, n'est pas un fils de paysan, mal décrassé, encore
-imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé de la
-société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge[386]. C'est
-un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne
-famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres,
-parfois une voiture, des gens, des moeurs élégantes, ordinairement
-instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être
-dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le
-guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs
-libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme
-moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands
-sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À
-proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence,
-c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors,
-sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous
-ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un
-magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord
-avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa
-doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la
-Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le
-christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans
-le pays des Esséniens et des Thérapeutes, au milieu de l'accablement
-et du désespoir universels, quand la seule délivrance semblait le
-renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des
-instincts naturels, et l'attente journalière du royaume de Dieu.
-Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en Occident, chez des
-peuples laborieux et à demi libres, au milieu du redressement et de
-l'invention universelle, quand l'homme, améliorant sa condition,
-prenait confiance en sa destinée terrestre, et épanouissait largement
-ses facultés. Rien d'étonnant si le protestantisme nouveau diffère du
-christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prêcher
-l'ascétisme, s'il autorise le bien-être au lieu de prescrire la
-mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme,
-l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facultés
-naturelles, au lieu de louer le célibat, la retraite, le dédain du
-siècle, l'extase, la captivité de l'esprit et la mutilation du coeur.
-Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reçu un nouveau sang, et
-le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes
-moteurs et comme le double coeur de la vie européenne. Car, en
-acceptant la réhabilitation du monde, il n'a point renoncé à
-l'épuration de l'homme; au contraire, c'est de ce côté qu'il a porté
-tout son effort. Il a retranché de la religion toutes les portions qui
-ne sont point cette épuration même, et l'a fortifiée en la réduisant.
-Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant
-plus puissante qu'elle est plus spéciale; on fait d'autant mieux une
-oeuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par
-la suppression des légendes et des pratiques, la pensée entière de
-l'homme a été concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale.
-C'est de cela qu'on lui parle dans les églises, en style grave et
-froid, avec une suite de raisonnements sensés et solides: comment un
-homme doit réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son
-esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intérieur
-librement consenti et fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses
-actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent
-s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort
-personnel, le redressement continu de soi-même par soi-même doivent
-asseoir lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les
-questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à
-l'expérience journalière[387], reviennent dans toutes les chaires,
-pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et
-l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de
-stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts
-les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la
-littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul
-accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint
-l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes,
-historiens, romanciers, poëtes même, ils donnent une leçon, ils
-soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils
-peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un
-caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des
-sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne
-sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant
-que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès
-du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille
-en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a
-laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a
-point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est
-le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en
-ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le
-consolateur aimable, que l'_Imitation_ poursuit dans ses rêves
-tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien
-Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur
-empreinte. Ce n'est plus un ami de coeur à qui l'on confie ses menus
-désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout
-humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou
-les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne
-voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre
-chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la
-rénovation intérieure par laquelle on devient capable de toujours bien
-faire, et une supplication semblable est par elle-même un levier
-suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que l'on sait de
-lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille
-suffit pour représenter tous les événements de la vie comme un
-acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il n'y
-a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le coeur et la
-conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans
-l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les
-vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le
-temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion
-différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion
-sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur
-l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans
-limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague
-besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès
-l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout.
-
-[Note 386: M. Bournisien, dans _Madame Bovary_, est un personnage
-très-rare en Angleterre.]
-
-[Note 387: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les
-sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.]
-
-[Note 388: _The wide, wide World_, by Elizabeth Wetherell. Voir
-les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.]
-
-
-V
-
-Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause
-intérieure et persistante, le _caractère_ de la race; l'hérédité et le
-climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête
-normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations diverses, il
-s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal propre, qui peu à
-peu a façonné ou produit la religion, la littérature et les
-institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur du
-reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend
-l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation
-présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future.
-Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les
-destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque
-impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa
-conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention
-n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les
-inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits
-de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes
-conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte
-de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre.
-L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son
-confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette
-oeuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception
-centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles dans
-l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et
-énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue.
-Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours
-croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que
-d'objet en objet elles atteignent les plus relevés, qu'elles
-commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications
-utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse;
-bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout
-l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une
-conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle
-idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la
-philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a
-sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle
-s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses
-établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions
-commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de
-la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur
-accord.
-
-Novembre 1863.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME
-
-
-LIVRE III.
-
-L'ÂGE CLASSIQUE.
-
-(Suite.)
-
-
-Chapitre V.--Swift.
-
- I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --
- Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
- Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son
- insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir
- et sa folie. 2
-
- II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
- prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la
- vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif. 17
-
- III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature
- entre dans la politique. -- Différence des partis en France
- et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et
- en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --
- Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
- spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner._ -- Les _Lettres du
- Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
- contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
- politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
- incisif. -- L'ironie grave. 21
-
- IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
- Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
- Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa
- poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question
- débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --
- Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit. 40
-
- V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
- Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
- la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
- Les _Voyages de Gulliver_. -- Son jugement sur la société,
- le gouvernement, les conditions et les professions. --
- Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
- -- Construction de son caractère et de son génie. 56
-
-
-Chapitre VI.--Les Romanciers.
-
- I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
- diffère des autres. 84
-
- II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
- rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
- anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
- procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
- caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
- volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
- méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
- finale. 85
-
- III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
- siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
- études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
- Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
- deux classes de romans. 98
-
- IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
- de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
- minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
- -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
- Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Les caractères
- despotiques et insociables en Angleterre. -- Lovelace. -- Le
- caractère orgueilleux et militant en Angleterre. --
- Clarisse. -- Son énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa
- pédanterie, ses scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ --
- Inconvénients des héros automates et édifiants. --
- Richardson, sermonnaire. -- Ses longueurs, sa pruderie, son
- emphase. 102
-
- V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
- _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
- Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
- _Amélia._ -- Lacunes de sa conception. 124
-
- VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
- -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
- la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
- -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._ 139
-
- VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
- -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
- sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
- maladies et les dégénérescences de la nature humaine. 144
-
- VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
- vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
- protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
- L'ecclésiastique anglais. -- Samuel Johnson. -- Son
- autorité. -- Sa personne. -- Ses façons. -- Sa vie. -- Ses
- doctrines. -- Son jugement sur Voltaire et Rousseau. -- Son
- style. -- Ses oeuvres. -- Hogarth. -- Sa peinture morale et
- réaliste. -- Contraste du tempérament anglais et de la
- morale anglaise. -- Comment la morale a discipliné le
- tempérament. 151
-
-
-Chapitre VII.--Les Poëtes.
-
- I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
- caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. --
- Comment il a son centre dans Pope. 173
-
- II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts.
- -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
- personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. --
- Médiocrité de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de
- sa vanité et de son talent. -- Sa fortune indépendante et
- son travail assidu. 176
-
- III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent
- les passions dans la poésie artificielle. -- _La Boucle de
- cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en
- France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
- pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et
- banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
- salon sont inconciliables. 185
-
- IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
- poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre
- finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
- Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
- -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment
- elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et
- perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
- Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
- -- En quoi le goût a changé depuis un siècle. 199
-
- V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
- classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
- impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
- campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson. 213
-
- VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
- sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus précoce
- en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- Richardson. --
- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, Beattie,
- Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la forme
- classique. -- Empire de la période. -- Johnson. -- L'école
- historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur talent et
- leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne. 225
-
-
-LIVRE IV.
-
-L'ÂGE MODERNE.
-
-
-Chapitre I.--Les idées et les oeuvres.
-
- I. Changements dans la société. -- Avénement de la
- démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
- parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
- idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
- l'au-delà. 233
-
- II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
- jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
- -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
- jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
- Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
- -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
- Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
- -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
- de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
- Ses excès. -- Sa mort. 243
-
- III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
- Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
- -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
- -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
- -- Idée moderne du style. 272
-
- IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
- tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
- -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
- Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
- réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
- Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
- goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
- -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
- de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
- Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
- dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
- Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
- est bourgeois et anglais. 285
-
- V. La philosophie entre dans la littérature. --
- Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
- Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
- la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
- compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
- Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
- cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
- Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
- personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
- générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
- graduelle des idées continentales. 309
-
-
-Chapitre II.--Lord Byron.
-
- I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --
- Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère
- militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards
- and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
- -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --
- Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
- et ses violences. 344
-
- II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon
- d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût
- classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._
- -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style. 351
-
- III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses
- effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. --
- Sincérité des sentiments. -- Peinture des émotions tristes
- et extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --
- _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de
- Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
- conception avec celle de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
- Ténèbres._ 362
-
- IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
- Faust de Goëthe. -- Conception de la légende et de la vie
- dans _Goëthe_. -- Caractère symbolique et philosophique de
- son épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi
- Byron lui est supérieur. -- Conception du caractère et de
- l'action dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme.
- -- Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la
- personne. 378
-
- V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
- des moeurs. -- Comment et selon quelles lois varient les
- conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --
- _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
- style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur
- sensibles. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant
- britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
- Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --
- _Le Naufrage._ -- _La Prise d'Ismaïl._ -- Naturel et variété
- de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son
- théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort. 395
-
- VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du
- siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
- -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --
- Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
- nature. 419
-
-
-Conclusion.--Le passé et le présent.
-
- I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi
- la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. --
- Comment elle a infléchi le caractère et établi la
- constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté
- l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le
- modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé
- la culture classique et dévié l'esprit national. -- La
- Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique
- et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment
- les idées européennes élargissent le moule national. 424
-
- II. Le présent. -- Concordance de l'observation et de
- l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
- L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
- -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La
- philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
- la civilisation présente, et élaborent la civilisation
- future. 433
-
-
-FIN DE LA TABLE
-
-
-740 -- PARIS. IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
-
-7, rue des Canettes, 7.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
-(Volume 4 de 5), by Hippolyte Taine
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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-works. See paragraph 1.E below.
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-Foundation
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
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-
diff --git a/41112-8.zip b/41112-8.zip
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--- a/41112-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/41112-h/41112-h.htm b/41112-h/41112-h.htm
index 50f32d8..dac0563 100644
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@@ -1,7 +1,7 @@
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<html lang="fr"><head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
-<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de la Littérature Anglaise, Tome 4; Author: H. Taine.</title>
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+<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de la Littérature Anglaise, Tome 4; Author: H. Taine.</title>
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</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise (Volume
-4 de 5), by Hippolyte Taine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
-
-Author: Hippolyte Taine
-
-Release Date: October 19, 2012 [EBook #41112]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
-
-
-
-Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41112 ***</div>
<h1>HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
-LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
+LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
-<p class="p2 center">TOME QUATRIÈME</p>
+<p class="p2 center">TOME QUATRIÈME</p>
<p class="p4 center small">740&mdash;<span class="smcap">PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT</span><br>
7, rue des Canettes, 7</p>
<h1>HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
- LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
+ LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
<p class="p2 center">PAR H. TAINE</p>
-<p class="p4 center">TOME QUATRIÈME</p>
+<p class="p4 center">TOME QUATRIÈME</p>
-<p class="p4 center">QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE</p>
+<p class="p4 center">QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE</p>
<p class="p4 center">PARIS<br>
LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br>
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79<br>
1878<br>
- Tous droits réservés</p>
+ Tous droits réservés</p>
<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
-LITTÉRATURE ANGLAISE.</h1>
+LITTÉRATURE ANGLAISE.</h1>
<h2>LIVRE III.<br>
-<span class="smaller">L'ÂGE CLASSIQUE.<br>
+<span class="smaller">L'ÂGE CLASSIQUE.<br>
(SUITE.)</span></h2>
<h3>CHAPITRE V.<br>
@@ -142,4404 +102,4404 @@ LITTÉRATURE ANGLAISE.</h1>
<div class="toc">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Les débuts de Swift. &mdash; Son caractère. &mdash; Son orgueil. &mdash; Sa
- sensibilité. &mdash; Sa vie chez sir W. Temple. &mdash; Chez lord
- Berkeley. &mdash; Son rôle politique. &mdash; Son importance. &mdash; Son
- insuccès. &mdash; Sa vie privée. &mdash; Ses amours. &mdash; Son désespoir et sa
+<li class="min2em">I. Les débuts de Swift. &mdash; Son caractère. &mdash; Son orgueil. &mdash; Sa
+ sensibilité. &mdash; Sa vie chez sir W. Temple. &mdash; Chez lord
+ Berkeley. &mdash; Son rôle politique. &mdash; Son importance. &mdash; Son
+ insuccès. &mdash; Sa vie privée. &mdash; Ses amours. &mdash; Son désespoir et sa
folie.</li>
<li class="min2em">II. Son esprit. &mdash; Sa puissance et ses limites. &mdash; L'esprit
- prosaïque et positiviste. &mdash; Comment il est situé entre la
- vulgarité et le génie. &mdash; Pourquoi il est destructif.</li>
-
-<li class="min2em">III. Le pamphlétaire. &mdash; Comment en ce moment la littérature
- entre dans la politique. &mdash; Différence des partis en France et
- en Angleterre. &mdash; Différence des pamphlets en France et en
- Angleterre. &mdash; Conditions du pamphlet littéraire. &mdash; Conditions
- du pamphlet efficace. &mdash; Ces pamphlets sont spéciaux et
+ prosaïque et positiviste. &mdash; Comment il est situé entre la
+ vulgarité et le génie. &mdash; Pourquoi il est destructif.</li>
+
+<li class="min2em">III. Le pamphlétaire. &mdash; Comment en ce moment la littérature
+ entre dans la politique. &mdash; Différence des partis en France et
+ en Angleterre. &mdash; Différence des pamphlets en France et en
+ Angleterre. &mdash; Conditions du pamphlet littéraire. &mdash; Conditions
+ du pamphlet efficace. &mdash; Ces pamphlets sont spéciaux et
pratiques. &mdash; L'<i>Examiner</i>. &mdash; Les <i>Lettres du Drapier</i>. &mdash; Le
<i>Portrait de lord <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> Wharton</i>. &mdash; <i>Argument contre
l'abolition du christianisme.</i> &mdash; L'invective politique. &mdash; La
diffamation personnelle. &mdash; Le bon sens incisif. &mdash; L'ironie
grave.</li>
-<li class="min2em">IV. Le poëte. &mdash; Comparaison de Swift et de Voltaire. &mdash; Sérieux
- et dureté de ses badinages. &mdash; <i>Bickerstaff.</i> &mdash; Rudesse de sa
- galanterie. &mdash; <i>Cadénus et Vanessa.</i> &mdash; Sa poésie prosaïque et
- réaliste. &mdash; <i>La grande question débattue.</i> &mdash; Énergie et
- tristesse de ses petits poëmes. &mdash; Vers <i>sur sa propre
- mort</i>. &mdash; À quels excès il aboutit.</li>
+<li class="min2em">IV. Le poëte. &mdash; Comparaison de Swift et de Voltaire. &mdash; Sérieux
+ et dureté de ses badinages. &mdash; <i>Bickerstaff.</i> &mdash; Rudesse de sa
+ galanterie. &mdash; <i>Cadénus et Vanessa.</i> &mdash; Sa poésie prosaïque et
+ réaliste. &mdash; <i>La grande question débattue.</i> &mdash; Énergie et
+ tristesse de ses petits poëmes. &mdash; Vers <i>sur sa propre
+ mort</i>. &mdash; À quels excès il aboutit.</li>
<li class="min2em">V. Le conteur et le philosophe. &mdash; Le <i>Conte du Tonneau</i>. &mdash; Son
jugement sur la religion, la science, la philosophie et la
raison. &mdash; Comment il diffame l'intelligence humaine. &mdash; <i>Les
- Voyages de Gulliver.</i> &mdash; Son jugement sur la société, le
+ Voyages de Gulliver.</i> &mdash; Son jugement sur la société, le
gouvernement, les conditions et les professions. &mdash; Comment il
diffame la nature humaine. &mdash; Derniers
- pamphlets. &mdash; Construction de son caractère et de son génie.</li>
+ pamphlets. &mdash; Construction de son caractère et de son génie.</li>
</ul>
</div>
-<p>En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les
-professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un
-singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux
-bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la
-charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se
-présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain
+<p>En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les
+professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un
+singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux
+bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la
+charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se
+présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain
son <i>tutor</i> lui apportait les in-folio les plus respectables:
Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois
pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le
-<i>proctor</i> fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui
-demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il
-répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de
-sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine,
+<i>proctor</i> fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui
+demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il
+répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de
+sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine,
<i>speciali gratia</i>, dit le registre, et les professeurs <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> s'en
-allèrent, sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau
-débile de Jonathan Swift.</p>
+allèrent, sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau
+débile de Jonathan Swift.</p>
<h4>I</h4>
-<p>Ce furent là sa première humiliation et sa première révolte. Toute sa
-vie fut semblable à ce moment, comblée et ravagée de douleurs et de
-haines. À quel excès elles montèrent, son portrait et son histoire
-peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outré et terrible, et fit
+<p>Ce furent là sa première humiliation et sa première révolte. Toute sa
+vie fut semblable à ce moment, comblée et ravagée de douleurs et de
+haines. À quel excès elles montèrent, son portrait et son histoire
+peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outré et terrible, et fit
plier sous son arrogance la superbe des tout-puissants ministres et
des premiers seigneurs. Simple journaliste, ayant pour tout bien un
-petit bénéfice d'Irlande, il traita avec eux d'égal à égal. M. Harley,
-le premier ministre, lui ayant envoyé un billet de banque pour ses
-premiers articles, il se trouva offensé d'être pris pour un homme
-payé, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et écrivit sur
-son journal: «J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.» Un autre
-jour, ayant trouvé que Saint-John, le secrétaire d'État, lui faisait
-froide mine, il l'en tança rudement. «Je l'avertis que je ne voulais
-pas être traité comme un écolier, que tous les grands ministres qui
-m'honoraient de leur familiarité devaient, s'ils entendaient ou
-voyaient quelque chose à mon désavantage, me le faire savoir en termes
+petit bénéfice d'Irlande, il traita avec eux d'égal à égal. M. Harley,
+le premier ministre, lui ayant envoyé un billet de banque pour ses
+premiers articles, il se trouva offensé d'être pris pour un homme
+payé, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et écrivit sur
+son journal: «J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.» Un autre
+jour, ayant trouvé que Saint-John, le secrétaire d'État, lui faisait
+froide mine, il l'en tança rudement. «Je l'avertis que je ne voulais
+pas être traité comme un écolier, que tous les grands ministres qui
+m'honoraient de leur familiarité devaient, s'ils entendaient ou
+voyaient quelque chose à mon désavantage, me le faire savoir en termes
clairs, et ne point me donner la peine de le deviner par le <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span>
-changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manières; que
-c'était là une chose que je supporterais à peine d'une tête couronnée,
-mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valût ce prix;
-que j'avais l'intention de faire la même déclaration à milord garde
-des sceaux et à M. Harley, pour qu'ils me traitassent en
-conséquence<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.» Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait
-passé plusieurs nuits à travailler, une nuit à boire, et que sa
-fatigue avait pu paraître de la mauvaise humeur. Dans le salon de
-réception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forçait
-les lords à venir le saluer et lui parler. «M. le secrétaire d'État me
-dit que le duc de Buckingham désirait faire ma connaissance; je
-répondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez
+changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manières; que
+c'était là une chose que je supporterais à peine d'une tête couronnée,
+mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valût ce prix;
+que j'avais l'intention de faire la même déclaration à milord garde
+des sceaux et à M. Harley, pour qu'ils me traitassent en
+conséquence<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.» Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait
+passé plusieurs nuits à travailler, une nuit à boire, et que sa
+fatigue avait pu paraître de la mauvaise humeur. Dans le salon de
+réception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forçait
+les lords à venir le saluer et lui parler. «M. le secrétaire d'État me
+dit que le duc de Buckingham désirait faire ma connaissance; je
+répondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez
d'avances. Le duc de Shrewsbury dit alors qu'il croyait que le duc
n'avait pas l'habitude de faire des avances. Je dis que je n'y
pouvais rien, car j'attendais toujours des avances <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> en
-proportion de la qualité des gens, et plus de la part d'un duc que de
-la part d'un autre homme<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.» Il triomphait dans son arrogance, et
-disait avec une joie contenue et pleine de vengeance: «On passe là une
-demi-heure assez agréable<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.» Il allait jusqu'à la brutalité et la
-tyrannie; il écrivait à la duchesse de Queensbury: «Je suis bien aise
-que vous sachiez votre devoir; car c'est une règle connue et établie
-depuis plus de vingt ans en Angleterre, que les premières avances
-m'ont constamment été faites par toutes les dames qui aspiraient à me
-connaître, et plus grande était leur qualité, plus grandes étaient
-leurs avances<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.» Le glorieux général Webb, avec <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> sa béquille
-et sa canne, montait en boitant ses deux étages pour le féliciter et
-l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure après, se désengageait,
-aimant mieux dîner ailleurs. Il semblait se regarder comme un être
-d'espèce supérieure, dispensé des égards, ayant droit aux hommages, ne
-tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occupé à
-protéger et à détruire, distribuant les faveurs, les blessures et les
+proportion de la qualité des gens, et plus de la part d'un duc que de
+la part d'un autre homme<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>.» Il triomphait dans son arrogance, et
+disait avec une joie contenue et pleine de vengeance: «On passe là une
+demi-heure assez agréable<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.» Il allait jusqu'à la brutalité et la
+tyrannie; il écrivait à la duchesse de Queensbury: «Je suis bien aise
+que vous sachiez votre devoir; car c'est une règle connue et établie
+depuis plus de vingt ans en Angleterre, que les premières avances
+m'ont constamment été faites par toutes les dames qui aspiraient à me
+connaître, et plus grande était leur qualité, plus grandes étaient
+leurs avances<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.» Le glorieux général Webb, avec <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> sa béquille
+et sa canne, montait en boitant ses deux étages pour le féliciter et
+l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure après, se désengageait,
+aimant mieux dîner ailleurs. Il semblait se regarder comme un être
+d'espèce supérieure, dispensé des égards, ayant droit aux hommages, ne
+tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occupé à
+protéger et à détruire, distribuant les faveurs, les blessures et les
pardons. Addison, puis lady Giffard, une amie de vingt ans, lui ayant
-manqué, il refusa de les reprendre en grâce, s'ils ne lui demandaient
-pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'étant trouvé blessé
-d'un mot dans l'<i>Examiner</i>, «je fus hautement irrité, dit Swift, qu'il
-se fût plaint de moi avant de m'avoir parlé. Je ne lui dirai plus une
-parole avant qu'il ne m'ait demandé pardon<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.» Il traita l'art comme
-les hommes, écrivant d'un trait, dédaignant «la dégoûtante besogne de
-se relire,» ne signant aucun de ses livres, laissant chaque écrit
+manqué, il refusa de les reprendre en grâce, s'ils ne lui demandaient
+pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'étant trouvé blessé
+d'un mot dans l'<i>Examiner</i>, «je fus hautement irrité, dit Swift, qu'il
+se fût plaint de moi avant de m'avoir parlé. Je ne lui dirai plus une
+parole avant qu'il ne m'ait demandé pardon<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.» Il traita l'art comme
+les hommes, écrivant d'un trait, dédaignant «la dégoûtante besogne de
+se relire,» ne signant aucun de ses livres, laissant chaque écrit
faire son chemin seul, sans le secours des autres, sans le patronage
-de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'âme d'un
-dictateur, altérée de pouvoir, et ouvertement, disant «que tous ses
-efforts pour se distinguer venaient du désir d'être traité comme un
-lord<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.»&mdash;«Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La
-<span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> renommée d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu
-ou d'un carrosse à six bêtes.» Mais ce pouvoir et ce rang, il se les
-croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. «Je ne solliciterai
-jamais pour moi-même, quoique je le fasse souvent pour les autres.» Il
+de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'âme d'un
+dictateur, altérée de pouvoir, et ouvertement, disant «que tous ses
+efforts pour se distinguer venaient du désir d'être traité comme un
+lord<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.»&mdash;«Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La
+<span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> renommée d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu
+ou d'un carrosse à six bêtes.» Mais ce pouvoir et ce rang, il se les
+croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. «Je ne solliciterai
+jamais pour moi-même, quoique je le fasse souvent pour les autres.» Il
voulait l'empire, et agissait comme s'il l'avait eu. La haine et le
malheur trouvent leur sol natal dans ces esprits despotiques. Ils
-vivent en rois tombés, toujours insultants et blessés, ayant toutes
-les misères de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de
-l'orgueil, incapables de goûter ni la société ni la solitude, trop
+vivent en rois tombés, toujours insultants et blessés, ayant toutes
+les misères de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de
+l'orgueil, incapables de goûter ni la société ni la solitude, trop
ambitieux pour se contenter du silence, trop hautains pour se servir
-du monde, nés pour la rébellion et la défaite, destinés par leur
-passion et leur impuissance au désespoir et au talent.</p>
+du monde, nés pour la rébellion et la défaite, destinés par leur
+passion et leur impuissance au désespoir et au talent.</p>
-<p>La sensibilité ici exaspérait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme
+<p>La sensibilité ici exaspérait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme
du visage et du style bouillonnaient des passions furieuses. Il y
-avait en lui une tempête incessante de colères et de désirs. «Une
-personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'à
-regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit était
-comme un démon conjuré, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de
-l'emploi<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.» Le ressentiment s'enfonçait en lui plus avant et plus
-brûlant que dans les autres hommes. Il <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> faut écouter le profond
+avait en lui une tempête incessante de colères et de désirs. «Une
+personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'à
+regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit était
+comme un démon conjuré, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de
+l'emploi<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.» Le ressentiment s'enfonçait en lui plus avant et plus
+brûlant que dans les autres hommes. Il <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> faut écouter le profond
soupir de joie haineuse avec lequel il contemple ses ennemis sous ses
-pieds. «Tous les whigs étaient ravis de me voir; ils se noient et
-voudraient s'accrocher à moi comme à une branche; leurs grands me
+pieds. «Tous les whigs étaient ravis de me voir; ils se noient et
+voudraient s'accrocher à moi comme à une branche; leurs grands me
faisaient tous gauchement des apologies. Cela est bon de voir la
-lamentable confession qu'ils font de leur sottise<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.» Et un peu
-après: «Qu'ils crèvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de
-partir d'ici, je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagné
-vingt ennemis pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance.» Il
-est assouvi et comblé; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie
+lamentable confession qu'ils font de leur sottise<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.» Et un peu
+après: «Qu'ils crèvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de
+partir d'ici, je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagné
+vingt ennemis pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance.» Il
+est assouvi et comblé; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie
plus de rien.</p>
-<p>Cette fougue l'emportait à travers toutes les témérités et toutes les
-violences. Ses <i>Lettres du Drapier</i> avaient soulevé l'Irlande contre
+<p>Cette fougue l'emportait à travers toutes les témérités et toutes les
+violences. Ses <i>Lettres du Drapier</i> avaient soulevé l'Irlande contre
le gouvernement, et le gouvernement venait d'afficher une proclamation
-promettant récompense à qui dénoncerait le <i>drapier</i>. Swift entre
-brusquement dans la grande salle de réception, écarte les groupes,
-arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflammé, et d'une voix
-tonnante: «Très-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que
+promettant récompense à qui dénoncerait le <i>drapier</i>. Swift entre
+brusquement dans la grande salle de réception, écarte les groupes,
+arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflammé, et d'une voix
+tonnante: «Très-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que
votre proclamation d'hier contre un pauvre boutiquier dont tout le
-crime est d'avoir voulu sauver ce pays<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.» Et il déborda en <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span>
+crime est d'avoir voulu sauver ce pays<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.» Et il déborda en <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span>
invectives au milieu du silence et de la stupeur. Le lord, homme
-d'esprit, lui répondit doucement. Devant ce torrent, on se détournait.
-Ce c&oelig;ur bouleversé et dévoré ne comprenait rien au calme de ses
-amis; il leur demandait «si les corruptions et les scélératesses des
-hommes au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne séchaient pas
-leur sang.» La résignation le révoltait. Ses actions, brusques,
-bizarres, partaient du milieu de son silence comme des éclairs. Il
-était étrange et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses
-affaires privées, avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut
-en démence. Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours à leur
-café un ecclésiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table,
-marchait à grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant
-rien regardé et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelèrent le <i>curé
-fou</i>. Un soir ce curé aperçoit un gentilhomme nouveau débarqué, va
-droit à lui, et, sans saluer, lui demande: «Dites-moi, monsieur, vous
-rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde?» L'autre, étonné,
-répond, après quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils
-jours. «C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps
-qui n'ait été trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais,
-avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu'à la fin de l'an
-tout soit très-bien.» Sur ce sarcasme, il tourne les <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> talons
-et sort: c'était Swift.&mdash;Un autre jour, chez le comte de Burlington,
-en quittant la table, il dit à la maîtresse de la maison: «Lady
-Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air.» La dame
-irritée refuse. «Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame,
-je suppose que vous me prenez pour un de vos curés de carrefour.
-Chantez quand je vous le commande.» Le comte s'étant mis à rire, la
+d'esprit, lui répondit doucement. Devant ce torrent, on se détournait.
+Ce c&oelig;ur bouleversé et dévoré ne comprenait rien au calme de ses
+amis; il leur demandait «si les corruptions et les scélératesses des
+hommes au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne séchaient pas
+leur sang.» La résignation le révoltait. Ses actions, brusques,
+bizarres, partaient du milieu de son silence comme des éclairs. Il
+était étrange et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses
+affaires privées, avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut
+en démence. Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours à leur
+café un ecclésiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table,
+marchait à grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant
+rien regardé et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelèrent le <i>curé
+fou</i>. Un soir ce curé aperçoit un gentilhomme nouveau débarqué, va
+droit à lui, et, sans saluer, lui demande: «Dites-moi, monsieur, vous
+rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde?» L'autre, étonné,
+répond, après quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils
+jours. «C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps
+qui n'ait été trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais,
+avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu'à la fin de l'an
+tout soit très-bien.» Sur ce sarcasme, il tourne les <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> talons
+et sort: c'était Swift.&mdash;Un autre jour, chez le comte de Burlington,
+en quittant la table, il dit à la maîtresse de la maison: «Lady
+Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air.» La dame
+irritée refuse. «Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame,
+je suppose que vous me prenez pour un de vos curés de carrefour.
+Chantez quand je vous le commande.» Le comte s'étant mis à rire, la
dame pleura et se retira. Quand Swift la revit, il lui dit pour
-première parole: «Dites-moi, madame, êtes-vous aussi fière et d'aussi
-mauvais caractère aujourd'hui que la dernière fois?» Les gens
-s'étonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et
-des cris, les explosions de longues méditations impérieuses ou amères:
-ce sont les soubresauts d'une âme indomptée qui frémit, se cabre,
-brise les barrières, se blesse, écrase ou froisse ceux qu'elle
-rencontre ou qui veulent l'arrêter. Il a fini par la folie; il la
-sentait venir, il l'a décrite horriblement; il en a goûté par avance
-la nausée et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses
-yeux terribles et hagards. Voilà le puissant et douloureux génie que
-la nature livrait en proie à la société et à la vie; la société et la
-vie lui ont versé tous leurs poisons.</p>
-
-<p>Il a subi la pauvreté et le mépris dès l'âge où l'esprit s'ouvre, à
-l'âge où le c&oelig;ur est fier<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>, à peine soutenu par les maigres
-aumônes de sa famille, sombre et sans espérance, sentant sa force et
-les dangers de <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> sa force<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. À vingt et un ans, secrétaire
+première parole: «Dites-moi, madame, êtes-vous aussi fière et d'aussi
+mauvais caractère aujourd'hui que la dernière fois?» Les gens
+s'étonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et
+des cris, les explosions de longues méditations impérieuses ou amères:
+ce sont les soubresauts d'une âme indomptée qui frémit, se cabre,
+brise les barrières, se blesse, écrase ou froisse ceux qu'elle
+rencontre ou qui veulent l'arrêter. Il a fini par la folie; il la
+sentait venir, il l'a décrite horriblement; il en a goûté par avance
+la nausée et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses
+yeux terribles et hagards. Voilà le puissant et douloureux génie que
+la nature livrait en proie à la société et à la vie; la société et la
+vie lui ont versé tous leurs poisons.</p>
+
+<p>Il a subi la pauvreté et le mépris dès l'âge où l'esprit s'ouvre, à
+l'âge où le c&oelig;ur est fier<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>, à peine soutenu par les maigres
+aumônes de sa famille, sombre et sans espérance, sentant sa force et
+les dangers de <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> sa force<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. À vingt et un ans, secrétaire
chez sir William Temple, il eut par an vingt livres sterling de gages,
-mangea à la table des premiers domestiques, écrivit des odes
-pindariques en l'honneur de son maître, emboursa dix ans durant les
-humiliations de la servitude et la familiarité de la valetaille,
-obligé d'aduler un courtisan goutteux et flatté, de subir milady sa
-s&oelig;ur, agité d'angoisses «dès qu'il voyait un peu de froideur<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>»
-dans les yeux de sir William, leurré d'espérances vaines, contraint
-après un essai d'indépendance de reprendre la livrée qui l'étouffait.
-«Pauvres hères, cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop
-heureux d'attraper les restes et le rebut de la table<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>!»&mdash;«C'est
-pourquoi, quand vous trouvez que les années viennent sans espérance
+mangea à la table des premiers domestiques, écrivit des odes
+pindariques en l'honneur de son maître, emboursa dix ans durant les
+humiliations de la servitude et la familiarité de la valetaille,
+obligé d'aduler un courtisan goutteux et flatté, de subir milady sa
+s&oelig;ur, agité d'angoisses «dès qu'il voyait un peu de froideur<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>»
+dans les yeux de sir William, leurré d'espérances vaines, contraint
+après un essai d'indépendance de reprendre la livrée qui l'étouffait.
+«Pauvres hères, cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop
+heureux d'attraper les restes et le rebut de la table<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>!»&mdash;«C'est
+pourquoi, quand vous trouvez que les années viennent sans espérance
d'une place, je vous conseille d'aller sur la grande route, seul poste
-d'honneur qui vous soit laissé; vous y rencontrerez beaucoup de vos
-vieux <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne.»
+d'honneur qui vous soit laissé; vous y rencontrerez beaucoup de vos
+vieux <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne.»
Suivent des avis sur la conduite qu'ils devront tenir lorsqu'on les
-mènera à la potence. Voilà ses instructions aux domestiques; il
-racontait ainsi ce qu'il avait souffert. À trente et un ans, espérant
-une place du roi Guillaume III, il édita les &oelig;uvres de son patron,
-les dédia au souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au
-poste de secrétaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la
-famille, avec tous les dégoûts dont ce rôle de valet ecclésiastique
-rassasiait alors un homme de c&oelig;ur. «J'honore la soutane, dit la
-servante Harris<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, je veux être femme d'un curé. Que Vos Excellences
-me donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>!» Les
-excellences, lui ayant promis le doyenné de Derry; le donnèrent à un
-autre. Rejeté vers la politique, il écrivit un pamphlet whig, <i>les
-Dissensions d'Athènes et de Rome</i>, reçut de lord Halifax et des chefs
-du parti vingt belles promesses, et fut planté là. Vingt ans
-d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relâche, le tumulte
-intérieur de tant d'espérances nourries, puis écrasées, des rêves
-violents et magnifiques subitement flétris par la contrainte d'un
-métier machinal, l'habitude de souffrir et de haïr, la nécessité de
-cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supériorité
-blessante, l'isolement du génie et de l'orgueil, l'aigreur de la
-<span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> colère amassée et du dédain engorgé, voilà les aiguillons qui
-l'ont lancé comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans
-vinrent l'irriter encore, avec les noms de <i>renégat</i>, de <i>traître</i> et
-<i>d'athée</i>. Il les écrasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva
-du poignant plaisir de la victoire. Si jamais âme fut rassasiée de la
-joie de déchirer, d'outrager et de détruire, ce fut celle-là. Le
-débordement du mépris, l'ironie implacable, la logique accablante, le
-cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel où il
-va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie à loisir, avec
-acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pénétré
-et qui ont éclaté hors de lui, avec tant d'âpreté qu'il se barra
-lui-même sa carrière<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>, et que de tant de hautes places vers
-lesquelles il étendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen
-dans la misérable Irlande. L'avénement de George I<sup>er</sup> l'y exila;
-l'avénement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y
-débattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministère
-vainqueur, puis contre l'humanité tout entière, par des pamphlets
-sanglants, par des satires désespérées; il y savoura encore une fois
+mènera à la potence. Voilà ses instructions aux domestiques; il
+racontait ainsi ce qu'il avait souffert. À trente et un ans, espérant
+une place du roi Guillaume III, il édita les &oelig;uvres de son patron,
+les dédia au souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au
+poste de secrétaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la
+famille, avec tous les dégoûts dont ce rôle de valet ecclésiastique
+rassasiait alors un homme de c&oelig;ur. «J'honore la soutane, dit la
+servante Harris<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, je veux être femme d'un curé. Que Vos Excellences
+me donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>!» Les
+excellences, lui ayant promis le doyenné de Derry; le donnèrent à un
+autre. Rejeté vers la politique, il écrivit un pamphlet whig, <i>les
+Dissensions d'Athènes et de Rome</i>, reçut de lord Halifax et des chefs
+du parti vingt belles promesses, et fut planté là. Vingt ans
+d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relâche, le tumulte
+intérieur de tant d'espérances nourries, puis écrasées, des rêves
+violents et magnifiques subitement flétris par la contrainte d'un
+métier machinal, l'habitude de souffrir et de haïr, la nécessité de
+cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supériorité
+blessante, l'isolement du génie et de l'orgueil, l'aigreur de la
+<span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> colère amassée et du dédain engorgé, voilà les aiguillons qui
+l'ont lancé comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans
+vinrent l'irriter encore, avec les noms de <i>renégat</i>, de <i>traître</i> et
+<i>d'athée</i>. Il les écrasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva
+du poignant plaisir de la victoire. Si jamais âme fut rassasiée de la
+joie de déchirer, d'outrager et de détruire, ce fut celle-là. Le
+débordement du mépris, l'ironie implacable, la logique accablante, le
+cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel où il
+va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie à loisir, avec
+acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pénétré
+et qui ont éclaté hors de lui, avec tant d'âpreté qu'il se barra
+lui-même sa carrière<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>, et que de tant de hautes places vers
+lesquelles il étendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen
+dans la misérable Irlande. L'avénement de George I<sup>er</sup> l'y exila;
+l'avénement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y
+débattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministère
+vainqueur, puis contre l'humanité tout entière, par des pamphlets
+sanglants, par des satires désespérées; il y savoura encore une fois
le plaisir de combattre et de blesser<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>; il y souffrit jusqu'au
-bout, assombri par le progrès de l'âge, par le spectacle de
-l'oppression et de la misère, par le sentiment de son impuissance,
-<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> furieux «de vivre parmi des esclaves,» enchaîné et vaincu.
-«Chaque année, dit-il, ou plutôt chaque mois je me sens plus entraîné
-à la haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle
-descend jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple
-esclave parmi lequel je vis<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.» Ce cri est l'abrégé de sa vie
-publique; ces sentiments sont les matériaux que la vie publique a
-fournis à son talent.</p>
-
-<p>Il les retrouvait dans la vie privée, plus violents et plus intimes.
-Il avait élevé et aimé purement une jeune fille charmante, instruite,
-honnête, Esther Johnson, qui dès l'enfance l'avait chéri et vénéré
+bout, assombri par le progrès de l'âge, par le spectacle de
+l'oppression et de la misère, par le sentiment de son impuissance,
+<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> furieux «de vivre parmi des esclaves,» enchaîné et vaincu.
+«Chaque année, dit-il, ou plutôt chaque mois je me sens plus entraîné
+à la haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle
+descend jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple
+esclave parmi lequel je vis<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.» Ce cri est l'abrégé de sa vie
+publique; ces sentiments sont les matériaux que la vie publique a
+fournis à son talent.</p>
+
+<p>Il les retrouvait dans la vie privée, plus violents et plus intimes.
+Il avait élevé et aimé purement une jeune fille charmante, instruite,
+honnête, Esther Johnson, qui dès l'enfance l'avait chéri et vénéré
uniquement. Elle habitait avec lui, il avait fait d'elle sa
confidente. De Londres, pendant ses combats politiques, il lui
-envoyait le journal complet de ses moindres actions; il écrivait pour
-elle deux fois par jour, avec une familiarité, un abandon extrêmes,
-avec tous les badinages, toutes les vivacités, tous les noms mignons
-et caressants de l'épanchement le plus tendre. Cependant une autre
-jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait à lui, lui
-déclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en
-Irlande, tantôt jalouse, tantôt soumise, mais si passionnée, si
-malheureuse, que ses lettres auraient brisé le c&oelig;ur le plus dur.
-«Si vous continuez à me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas
-à vous gêner <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> longtemps.... Je crois que j'aurais supporté plus
+envoyait le journal complet de ses moindres actions; il écrivait pour
+elle deux fois par jour, avec une familiarité, un abandon extrêmes,
+avec tous les badinages, toutes les vivacités, tous les noms mignons
+et caressants de l'épanchement le plus tendre. Cependant une autre
+jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait à lui, lui
+déclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en
+Irlande, tantôt jalouse, tantôt soumise, mais si passionnée, si
+malheureuse, que ses lettres auraient brisé le c&oelig;ur le plus dur.
+«Si vous continuez à me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas
+à vous gêner <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> longtemps.... Je crois que j'aurais supporté plus
volontiers la torture que ces mortelles, mortelles paroles que vous
-m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intérêt pour
-moi pour que cette plainte pût toucher votre pitié<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>!» Elle languit
+m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intérêt pour
+moi pour que cette plainte pût toucher votre pitié<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>!» Elle languit
et mourut. Esther Johnson, qui si longtemps avait eu tout le c&oelig;ur
-de Swift, souffrait encore davantage. Tout était changé dans la maison
-de Swift. «À mon arrivée, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin,
-et tout le temps qu'on mit à m'installer, je fus horriblement triste.»
-Des larmes, la défiance, le ressentiment, un silence glacé, voilà ce
-qu'il trouvait à la place de la familiarité et des tendresses. Il
-l'épousa par devoir, mais en secret, et à la condition qu'elle ne
-serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dépérit; Swift
+de Swift, souffrait encore davantage. Tout était changé dans la maison
+de Swift. «À mon arrivée, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin,
+et tout le temps qu'on mit à m'installer, je fus horriblement triste.»
+Des larmes, la défiance, le ressentiment, un silence glacé, voilà ce
+qu'il trouvait à la place de la familiarité et des tendresses. Il
+l'épousa par devoir, mais en secret, et à la condition qu'elle ne
+serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dépérit; Swift
s'en allait le plus souvent qu'il pouvait en Angleterre. Sa maison lui
-était un enfer; on soupçonne qu'une infirmité physique s'était mêlée à
-ses amours et à son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant
-trouvé qui causait avec l'archevêque King, vit l'archevêque en larmes,
-et Swift qui s'enfuyait le visage bouleversé. «Vous venez de voir, dit
-le prélat, <i>le plus malheureux homme de la terre</i>; mais sur la cause
-de son malheur, vous ne devez jamais faire une question.» Esther
+était un enfer; on soupçonne qu'une infirmité physique s'était mêlée à
+ses amours et à son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant
+trouvé qui causait avec l'archevêque King, vit l'archevêque en larmes,
+et Swift qui s'enfuyait le visage bouleversé. «Vous venez de voir, dit
+le prélat, <i>le plus malheureux homme de la terre</i>; mais sur la cause
+de son malheur, vous ne devez jamais faire une question.» Esther
Johnson mourut; quelles <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> furent les angoisses de Swift, de
quels spectres il fut poursuivi, dans quelles horreurs le souvenir de
-deux femmes minées lentement et tuées par sa faute le plongea et
-l'enchaîna, rien que sa fin peut le dire. «Il est temps pour moi d'en
+deux femmes minées lentement et tuées par sa faute le plongea et
+l'enchaîna, rien que sa fin peut le dire. «Il est temps pour moi d'en
finir avec le monde...; mais je mourrai ici dans la rage comme un rat
-empoisonné dans son trou<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>...» L'excès du travail et des émotions
-l'avait rendu malade dès sa jeunesse: il avait des vertiges; il
+empoisonné dans son trou<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>...» L'excès du travail et des émotions
+l'avait rendu malade dès sa jeunesse: il avait des vertiges; il
n'entendait plus. Il sentait depuis longtemps que sa raison
-l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrêter devant un orme
-découronné, le contempler longtemps, et dire: «Je serai comme cet
-arbre, je mourrai d'abord par la tête<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>.» Sa mémoire le quittait, il
-recevait les attentions des autres avec dégoût, parfois avec fureur.
+l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrêter devant un orme
+découronné, le contempler longtemps, et dire: «Je serai comme cet
+arbre, je mourrai d'abord par la tête<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>.» Sa mémoire le quittait, il
+recevait les attentions des autres avec dégoût, parfois avec fureur.
Il vivait seul, morne, ne pouvant plus lire. On dit qu'il passa une
-année sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine,
+année sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine,
marchant dix heures par jour, maniaque, puis idiot. Une tumeur lui
vint sur l'&oelig;il, telle qu'il resta un mois sans dormir, et qu'il
-fallut cinq personnes pour l'empêcher de s'arracher l'&oelig;il avec les
-ongles. Un de ses derniers mots fut: «Je suis fou.» Son testament
-ouvert, on trouva qu'il léguait toute sa fortune pour bâtir un hôpital
+fallut cinq personnes pour l'empêcher de s'arracher l'&oelig;il avec les
+ongles. Un de ses derniers mots fut: «Je suis fou.» Son testament
+ouvert, on trouva qu'il léguait toute sa fortune pour bâtir un hôpital
de fous.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> II</h4>
-<p>Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les <i>Voyages de
+<p>Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les <i>Voyages de
Gulliver</i> et le <i>Conte du Tonneau</i>.</p>
-<p>Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi
+<p>Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi
anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un
chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni
-vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni
-divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter,
-de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée
-d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des
-comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même
+vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni
+divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter,
+de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée
+d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des
+comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même
les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec
un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier
-sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou
+sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou
assomme les bavards qui en disputent autour de lui.</p>
<p>Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit
-familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le
-décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination
-aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque
-événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances
-sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les
+familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le
+décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination
+aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque
+événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances
+sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les
voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les
-prédictions de <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> son Bickerstaff seront prises à la lettre par
-l'inquisition de Portugal. Le récit de son <i>M. du Baudrier</i> paraîtra
+prédictions de <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> son Bickerstaff seront prises à la lettre par
+l'inquisition de Portugal. Le récit de son <i>M. du Baudrier</i> paraîtra
une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air
-d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il
-importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et
-d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus
+d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il
+importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et
+d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus
malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur
-fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et
-maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les
-décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté
+fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et
+maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les
+décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté
fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur
-supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il
-présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits
-grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de
-la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion
-et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous
-verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et
-chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins
-moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient
-comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des
+supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il
+présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits
+grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de
+la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion
+et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous
+verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et
+chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins
+moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient
+comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des
phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise
-de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit
-ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le
-surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span>
-malfaisant a gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui
+de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit
+ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le
+surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span>
+malfaisant a gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui
livrent leur sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un
monsieur en carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont
fourni. Quelle partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister
-grande et belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails,
-aperçoit l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses
+grande et belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails,
+aperçoit l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses
actions plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des
-événements vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et
+événements vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et
de pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les
ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans
-l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant
+l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant
parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y
-rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en
-avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui,
-la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait
+rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en
+avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui,
+la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait
la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse,
vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.</p>
-<p>C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la
-médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage
-du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des
-philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à
-voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en
+<p>C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la
+médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage
+du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des
+philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à
+voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en
regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se
donnent, si vous vous <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> laissez duper par la belle apparence
-qu'elles ne manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres
-l'habit doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder
-les souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri
-par les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous
-n'apercevrez jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les
+qu'elles ne manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres
+l'habit doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder
+les souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri
+par les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous
+n'apercevrez jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les
ont pris. Vous leur porterez pieusement votre argent et vos services;
-la coutume, vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine
-d'oie, qu'une oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous
-tolérerez et même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature,
-vous vous occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous
-intéresserez aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la
-compréhension du philosophe; vous les trouverez naturelles en
-ressentant leur force, ou vous les trouverez nécessaires en calculant
+la coutume, vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine
+d'oie, qu'une oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous
+tolérerez et même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature,
+vous vous occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous
+intéresserez aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la
+compréhension du philosophe; vous les trouverez naturelles en
+ressentant leur force, ou vous les trouverez nécessaires en calculant
leur liaison; vous cesserez de vous indigner contre des puissances qui
produisent de beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter
-contre des contre-coups que la géométrie des causes avait prédits;
+contre des contre-coups que la géométrie des causes avait prédits;
vous admirerez le monde comme un drame grandiose ou comme un
-développement invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou
-par la logique du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la
-religion les hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux
-instincts que la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État
+développement invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou
+par la logique du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la
+religion les hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux
+instincts que la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État
les bienfaits infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations
-sociables que nulle méchanceté <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> ne déracine. Vous distinguerez
-dans la science les doctrines solides que la discussion n'ébranle
-plus, les larges idées que le choc des systèmes purifie et déploie,
-les promesses magnifiques que les progrès présents ouvrent à
-l'ambition de l'avenir. On peut de la sorte échapper à la haine par la
-nullité de la perspective ou par la grandeur de la perspective, par
-l'impuissance de découvrir les contrastes ou par la puissance de
-découvrir l'accord des contrastes. Élevé au-dessus de l'une, abaissé
-au-dessous de l'autre, voyant le mal et le désordre, ignorant le bien
-et l'harmonie, exclu de l'amour et du calme, livré à l'indignation et
-à l'amertume, Swift ne rencontre ni une cause qu'il puisse chérir, ni
-une doctrine qu'il puisse établir<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>; il emploie toute la force de
-l'esprit le mieux armé et du caractère le mieux trempé à décrier et à
-détruire: toutes ses &oelig;uvres sont des pamphlets.</p>
+sociables que nulle méchanceté <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> ne déracine. Vous distinguerez
+dans la science les doctrines solides que la discussion n'ébranle
+plus, les larges idées que le choc des systèmes purifie et déploie,
+les promesses magnifiques que les progrès présents ouvrent à
+l'ambition de l'avenir. On peut de la sorte échapper à la haine par la
+nullité de la perspective ou par la grandeur de la perspective, par
+l'impuissance de découvrir les contrastes ou par la puissance de
+découvrir l'accord des contrastes. Élevé au-dessus de l'une, abaissé
+au-dessous de l'autre, voyant le mal et le désordre, ignorant le bien
+et l'harmonie, exclu de l'amour et du calme, livré à l'indignation et
+à l'amertume, Swift ne rencontre ni une cause qu'il puisse chérir, ni
+une doctrine qu'il puisse établir<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>; il emploie toute la force de
+l'esprit le mieux armé et du caractère le mieux trempé à décrier et à
+détruire: toutes ses &oelig;uvres sont des pamphlets.</p>
<h4>III</h4>
-<p>C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en
-Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La
-littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint
-l'une, il <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit
-des affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains.</p>
-
-<p>En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les
-jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des
-chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent
-et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se
-prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des
-rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se
-défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien,
-et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux
+<p>C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en
+Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La
+littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint
+l'une, il <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit
+des affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains.</p>
+
+<p>En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les
+jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des
+chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent
+et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se
+prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des
+rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se
+défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien,
+et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux
partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun
voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner
-sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une
-heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes,
-si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir
+sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une
+heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes,
+si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir
justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis,
celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au
contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et
-vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne
-prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États
+vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne
+prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États
secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient
-légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise
+légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise
ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span>
-distinctes, contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à
-empiéter les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les
-autres. La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une
+distinctes, contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à
+empiéter les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les
+autres. La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une
occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une
discussion.</p>
<p>C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous
-paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit
-littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle
-faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités
+paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit
+littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle
+faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités
universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse
-toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est
-qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore
-qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des
+toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est
+qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore
+qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des
divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure
-raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit
-puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme
+raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit
+puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme
les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les
-temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art
+temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art
de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle,
-qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans
+qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans
les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs
-fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes
-de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son
-discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur
-<span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> qui conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est
-par là que la prose antique et la prose française sont éloquentes, et
+fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes
+de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son
+discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur
+<span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> qui conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est
+par là que la prose antique et la prose française sont éloquentes, et
que des dissertations de politique ou des controverses de religion
-sont restées des modèles d'art.</p>
-
-<p>Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut
-atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne
-s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne
-parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour
-lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas
-pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle
-l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui
-est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux:
-gros <i>squires</i> bouffis par le porto et le b&oelig;uf, accoutumés à la fin
-du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes
+sont restées des modèles d'art.</p>
+
+<p>Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut
+atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne
+s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne
+parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour
+lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas
+pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle
+l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui
+est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux:
+gros <i>squires</i> bouffis par le porto et le b&oelig;uf, accoutumés à la fin
+du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes
fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des
-commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine
-ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront
-pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un
-principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées
-qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces
-faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi
-parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de
-style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des
-sentences dont les contemporains <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> sentaient intérieurement la
-justesse et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne
+commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine
+ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront
+pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un
+principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées
+qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces
+faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi
+parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de
+style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des
+sentences dont les contemporains <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> sentaient intérieurement la
+justesse et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne
faisaient que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient
-obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'<i>Examiner</i>, qui
+obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'<i>Examiner</i>, qui
changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du <i>Drapier</i>,
qui fit reculer un gouvernement.</p>
<p>La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais
-avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille
-livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre,
-vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges
-compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant
+avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille
+livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre,
+vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges
+compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant
qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant
-son langage, et triompha du bon sens et de l'État<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. «Frères, amis,
-compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est,
-après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus
-grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre
-habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est
-pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme
-chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille
-avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour
-que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à
-l'imprimeur <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> de la vendre au plus bas prix<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.» Vous voyez
-naître du premier coup d'&oelig;il l'inquiétude populaire; c'est ce style
-qui touche les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces
-détails, pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un
-drapier, et ils n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift
-continue et diffame Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne
-valent pas le huitième de leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y
+son langage, et triompha du bon sens et de l'État<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. «Frères, amis,
+compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est,
+après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus
+grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre
+habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est
+pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme
+chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille
+avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour
+que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à
+l'imprimeur <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> de la vendre au plus bas prix<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.» Vous voyez
+naître du premier coup d'&oelig;il l'inquiétude populaire; c'est ce style
+qui touche les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces
+détails, pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un
+drapier, et ils n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift
+continue et diffame Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne
+valent pas le huitième de leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y
a pas besoin de preuves pour convaincre le peuple; il suffit de
-répéter plusieurs fois la même injure, d'abonder en exemples
+répéter plusieurs fois la même injure, d'abonder en exemples
sensibles, de frapper ses yeux et ses oreilles. Une fois l'imagination
prise, il ira criant, se persuadant par ses propres cris, intraitable.
-«Votre paragraphe, dit Swift à ses adversaires, rapporte encore ceci,
-que sir Isaac Newton a rendu compte d'un essai fait à la Tour sur le
-métal de Wood, par quoi il paraissait que Wood a rempli à tous égards
-son traité. Son traité? Avec qui? Est-ce avec le Parlement ou avec le
+«Votre paragraphe, dit Swift à ses adversaires, rapporte encore ceci,
+que sir Isaac Newton a rendu compte d'un essai fait à la Tour sur le
+métal de Wood, par quoi il paraissait que Wood a rempli à tous égards
+son traité. Son traité? Avec qui? Est-ce avec le Parlement ou avec le
peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne sont pas eux qui seront les
-acheteurs? Mais ils le détestent, l'abhorrent, comme corrompu,
-frauduleux; ils la rejettent, sa <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> boue et sa drogue<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>.» Et un
-peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne fabriquer que quarante
-mille livres de sa monnaie, à moins <i>que les exigences du commerce
+acheteurs? Mais ils le détestent, l'abhorrent, comme corrompu,
+frauduleux; ils la rejettent, sa <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> boue et sa drogue<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>.» Et un
+peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne fabriquer que quarante
+mille livres de sa monnaie, à moins <i>que les exigences du commerce
n'en demandent davantage</i>, quoique sa patente lui donne pouvoir pour
-en fabriquer une bien plus grande quantité;&mdash;à quoi, si je devais
-répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et sa bande de fondeurs
-et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce qu'il n'y ait plus dans
+en fabriquer une bien plus grande quantité;&mdash;à quoi, si je devais
+répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et sa bande de fondeurs
+et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce qu'il n'y ait plus dans
le royaume une vieille bouilloire de reste, qu'ils en battent avec du
-vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue de la rue, et appellent
-leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée ou liard, nous n'avons
-pas à nous inquiéter de savoir comment lui et sa troupe de complices
-jugent à propos de s'employer; mais j'espère et j'ai confiance que
-tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien déterminés à ne point
-avoir affaire avec lui ni avec sa marchandise<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>.» Swift s'emporte,
-ne répond <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> pas. En effet, c'est la meilleure manière de
-répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut mettre en mouvement
-leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers et les fermiers
-retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings, et les bonnes
+vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue de la rue, et appellent
+leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée ou liard, nous n'avons
+pas à nous inquiéter de savoir comment lui et sa troupe de complices
+jugent à propos de s'employer; mais j'espère et j'ai confiance que
+tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien déterminés à ne point
+avoir affaire avec lui ni avec sa marchandise<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>.» Swift s'emporte,
+ne répond <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> pas. En effet, c'est la meilleure manière de
+répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut mettre en mouvement
+leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers et les fermiers
+retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings, et les bonnes
raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie qu'ils ont de
l'assommer.</p>
<p>Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable
-une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie.
+une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie.
Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une
-douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les
-approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà
-fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un
-<i>gentleman</i> envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon
-d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon
-lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce
-entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais
-acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul
-mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût
-faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de
+douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les
+approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà
+fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un
+<i>gentleman</i> envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon
+d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon
+lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce
+entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais
+acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul
+mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût
+faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de
les voir avant de payer, ou sans <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> me donner bonne garantie
qu'il me rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou
-galeux, je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté
+galeux, je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté
l'histoire d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela
portait un morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme
-échantillon pour encourager les acheteurs; ceci est justement le cas
-pour les vérifications de M. Wood<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>.» Un gros rire éclatait; les
-bouchers, les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur
-enseignait un expédient pratique, proportionné à leur intelligence et
-à leur état. «Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la
+échantillon pour encourager les acheteurs; ceci est justement le cas
+pour les vérifications de M. Wood<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>.» Un gros rire éclatait; les
+bouchers, les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur
+enseignait un expédient pratique, proportionné à leur intelligence et
+à leur état. «Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la
taverne, offrira cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le
-diable à quatre, menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou
-prendra les marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse.
+diable à quatre, menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou
+prendra les marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse.
Dans ce cas et dans <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> les autres semblables, le boutiquier, ou
-le débitant de viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à
+le débitant de viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à
faire que de demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut
le payer en monnaie de Wood,&mdash;par exemple vingt pence de cette monnaie
pour un quart d'ale,&mdash;et ainsi dans toutes les autres choses, et ne
-jamais lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.» La clameur
+jamais lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.» La clameur
publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et
-paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements
-de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants
+paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements
+de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants
ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet.</p>
-<p>Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la
-fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de
-Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de
-supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion
-et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené
+<p>Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la
+fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de
+Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de
+supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion
+et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené
tous les coups. Il faut lire son <i>Esprit public des Whigs</i> contre
-Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain
-que personne n'a égalés. <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> Swift avance régulièrement, ne
-laissant aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de
-tous ses coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le
-pauvre Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver
-chez les géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat
-est sans pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une
-vermine. Le malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait
-maladroitement des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient
-perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se
-hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un
-souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il
-a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif
+Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain
+que personne n'a égalés. <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> Swift avance régulièrement, ne
+laissant aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de
+tous ses coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le
+pauvre Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver
+chez les géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat
+est sans pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une
+vermine. Le malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait
+maladroitement des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient
+perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se
+hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un
+souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il
+a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif
que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de
-géographie dans le cabinet d'un <i>gentleman</i>, quelques-unes en travers,
-d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.»</p>
+géographie dans le cabinet d'un <i>gentleman</i>, quelques-unes en travers,
+d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>.»</p>
-<p>Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son <i>court
+<p>Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son <i>court
portrait de lord Wharton</i>. Avec les formules de politesse officielle,
il le transperce; il n'y <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> a qu'un Anglais capable d'un tel
flegme et d'une telle hauteur.</p>
<p class="quote">J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa
Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est
- indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux
- reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la
- honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de
- l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui
- aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux.
- Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire
+ indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux
+ reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la
+ honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de
+ l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui
+ aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux.
+ Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire
le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un
- renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce
+ renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce
d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux
- eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je
- n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour,
+ eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je
+ n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour,
chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de
- recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est
- probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une
- circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement
- éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde,
+ recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est
+ probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une
+ circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement
+ éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde,
me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends
- donc ce travail de meilleur c&oelig;ur, étant sûr de ne point
- le mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa
- réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient
- à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu
+ donc ce travail de meilleur c&oelig;ur, étant sûr de ne point
+ le mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa
+ réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient
+ à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu
atteindre.&mdash;Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant
- d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a
- depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la
- vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou
- sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux
+ d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a
+ depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la
+ vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou
+ sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux
vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se
- promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie
+ promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie
des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un
- étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même
- style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le
+ étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même
+ style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le
royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans
- conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que
- tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins
+ conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que
+ tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins
<span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces
- mensonges étant quelquefois découverts en une heure, souvent
+ mensonges étant quelquefois découverts en une heure, souvent
en un jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement
- qu'il vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné,
- dit aux assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va
- assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et
- profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la
- chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion,
- athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour
+ qu'il vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné,
+ dit aux assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va
+ assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et
+ profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la
+ chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion,
+ athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour
concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa
- règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant
- d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et
- de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une
- promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à
+ règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant
+ d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et
+ de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une
+ promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à
une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait
- en ce moment, qui était de lui procurer une pension.
- Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue,
+ en ce moment, qui était de lui procurer une pension.
+ Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue,
nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue
- entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra
- le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre.
- En voilà assez pour le portrait de Son Excellence<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la
-vérité, je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu.
-C'est que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût
-informé <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> aussitôt que possible des mérites de Son Excellence.
-Telles qu'elles sont, elles pourront servir de matériaux à toute
-personne qui aura l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son
-Excellence.» Dans tout ce morceau, la voix de Swift est restée calme;
-pas un muscle de son visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de
-l'&oelig;il, ni geste; il parle en statue; mais sa colère croît par la
-contrainte et brûle d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat.</p>
+ entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra
+ le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre.
+ En voilà assez pour le portrait de Son Excellence<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la
+vérité, je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu.
+C'est que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût
+informé <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> aussitôt que possible des mérites de Son Excellence.
+Telles qu'elles sont, elles pourront servir de matériaux à toute
+personne qui aura l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son
+Excellence.» Dans tout ce morceau, la voix de Swift est restée calme;
+pas un muscle de son visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de
+l'&oelig;il, ni geste; il parle en statue; mais sa colère croît par la
+contrainte et brûle d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat.</p>
<p>C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme
-de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie
-se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier
+de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie
+se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier
pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour
-confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se
+confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se
livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi
-concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne
-vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent
-toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il
-multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure,
-ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift,
-impassible en apparence, mais les muscles contractés, le c&oelig;ur
-brûlant de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme
+concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne
+vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent
+toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il
+multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure,
+ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift,
+impassible en apparence, mais les muscles contractés, le c&oelig;ur
+brûlant de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme
celui-ci<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>:</p>
-<p class="quote">Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner
+<p class="quote">Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner
<span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> contre l'abolition du christianisme dans un moment
- où tous les partis sont déterminés et unanimes sur ce point.
- Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité
+ où tous les partis sont déterminés et unanimes sur ce point.
+ Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité
de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis
- être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je
- serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me
- poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans
- l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit
- extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper
- chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être
- sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et
+ être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je
+ serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me
+ poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans
+ l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit
+ extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper
+ chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être
+ sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et
paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la
- réserve possible et avec une extrême déférence pour cette
- grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.&mdash;Du
- reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible
- pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les
+ réserve possible et avec une extrême déférence pour cette
+ grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.&mdash;Du
+ reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible
+ pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les
temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la
- croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un
- projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié
+ croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un
+ projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié
de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de
- bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre
- objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre
- ayant été depuis quelque temps mis de côté par le
- consentement général comme tout à fait incompatible avec nos
+ bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre
+ objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre
+ ayant été depuis quelque temps mis de côté par le
+ consentement général comme tout à fait incompatible avec nos
projets actuels de richesse et de pouvoir<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette
-abolition du titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple:</p>
+abolition du titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple:</p>
<p class="quote">On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus
- de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de
- milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins
+ de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de
+ milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins
deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de
- plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des
- principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui
+ plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des
+ principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui
pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.
- On représente encore comme un grand avantage pour le public
- que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de
- l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour
- toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés
- de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience,
- honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à
+ On représente encore comme un grand avantage pour le public
+ que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de
+ l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour
+ toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés
+ de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience,
+ honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à
troubler la paix de l'esprit humain<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> Puis il conclut en doublant l'insulte:</p>
-<p class="quote">Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre
- le christianisme et les principaux avantages qu'on espère
+<p class="quote">Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre
+ le christianisme et les principaux avantages qu'on espère
obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de
- déférence et de soumission pour de plus sages jugements,
- mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de
- la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont
- peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens
- très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir
- doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de
- prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et
- offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages
- réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle
- félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous
- la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et
- accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise
- humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs
- pareils,&mdash;particulièrement quand tout cela peut être fait
+ déférence et de soumission pour de plus sages jugements,
+ mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de
+ la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont
+ peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens
+ très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir
+ doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de
+ prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et
+ offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages
+ réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle
+ félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous
+ la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et
+ accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise
+ humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs
+ pareils,&mdash;particulièrement quand tout cela peut être fait
sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et
pour pousser un autre argument de nature semblable: si le
- christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les
+ christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les
puissants raisonneurs, les hommes de profonde science,
- sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous
- égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles
- merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si
- nous perdions celles des hommes dont le génie, par une
- pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries
+ sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous
+ égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles
+ merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si
+ nous perdions celles des hommes dont le génie, par une
+ pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries
et en invectives contre la religion, et qui seraient
incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre
- sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de
+ sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de
l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus
- grande, peut-être la seule source qui lui reste<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>!&mdash;Mais
- voici la plus forte des raisons; celle-là <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> est tout
- à fait invincible. Il est à craindre que, six mois après
- l'acte du Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les
+ grande, peut-être la seule source qui lui reste<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>!&mdash;Mais
+ voici la plus forte des raisons; celle-là <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> est tout
+ à fait invincible. Il est à craindre que, six mois après
+ l'acte du Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les
fonds de la banque et des Indes-Orientales ne tombent au
moins de 1 pour 100. Et puisque c'est cinquante fois plus
- que la sagesse de notre âge n'a jugé à propos d'aventurer
+ que la sagesse de notre âge n'a jugé à propos d'aventurer
pour le salut du christianisme, il n'y a nulle raison de
- s'exposer à une si grande perte pour le seul plaisir de le
- détruire<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.</p>
+ s'exposer à une si grande perte pour le seul plaisir de le
+ détruire<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>.</p>
<p>Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un
coup d'&oelig;il ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions
des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de
-la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il
-est pamphlétaire comme Annibal fut <i>condottiere</i>.</p>
+la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il
+est pamphlétaire comme Annibal fut <i>condottiere</i>.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> IV</h4>
-<p>Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on
-raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée,
-et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace
+<p>Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on
+raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée,
+et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace
dans les amusements.</p>
-<p>Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce
-que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il
-s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel
-haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin
+<p>Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce
+que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il
+s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel
+haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin
d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec
-de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant,
-toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire
-fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort,
-pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison
+de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant,
+toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire
+fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort,
+pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison
qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui
-ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours
-lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais
-avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je
-prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a
-d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut
-pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en
-plaisanteries <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il
-n'en est ni moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.</p>
-
-<p>Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit
-positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il
-rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie;
-il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les
+ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours
+lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais
+avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je
+prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a
+d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut
+pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en
+plaisanteries <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il
+n'en est ni moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.</p>
+
+<p>Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit
+positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il
+rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie;
+il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les
subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne
peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond,
-n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par
-exemple, l'<i>Art de mentir en politique</i> est un traité didactique dont
-le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet
-excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de
-l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il
-suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique,
-le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté
-cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter
+n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par
+exemple, l'<i>Art de mentir en politique</i> est un traité didactique dont
+le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet
+excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de
+l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il
+suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique,
+le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté
+cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter
les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies.
Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique;
-dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le
-quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le
+dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le
+quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le
droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au
-gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une
-académie des inscriptions <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> que le raisonnement par lequel il
-convainc un badinage de Pope<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a> d'être un pamphlet insidieux contre
-la religion et l'État. Son <i>Art de couler bas en poésie</i><a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a> a tout
-l'air d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les
-divisions justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une
-méthode extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de
-la déraison.</p>
-
-<p>Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner, il
-déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le
-lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien
-cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un
+gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une
+académie des inscriptions <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> que le raisonnement par lequel il
+convainc un badinage de Pope<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a> d'être un pamphlet insidieux contre
+la religion et l'État. Son <i>Art de couler bas en poésie</i><a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a> a tout
+l'air d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les
+divisions justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une
+méthode extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de
+la déraison.</p>
+
+<p>Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner, il
+déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le
+lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien
+cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un
flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des
-considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance au
-lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est
+considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance au
+lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est
qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces
-vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres
+vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres
affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai
-consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve
-qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du
-soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y
-songer et de mettre ordre à ses affaires<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.» Le 29 mars <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span>
-étant passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est
+consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve
+qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du
+soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y
+songer et de mettre ordre à ses affaires<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.» Le 29 mars <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span>
+étant passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est
venu pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le
-fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou ordinaire;
-puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la bière; puis le
-marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur est venu s'établir
-aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il habite dans la maison
-de feu M. John Partridge, éminent praticien en cuirs, médecine et
-astrologie.» Vous entendez d'avance les réclamations du pauvre
-Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve qu'il est mort et
-s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin, impudent parce
-qu'il diffère de vous sur une question <i>purement spéculative</i>, c'est
-là, dans mon humble opinion, un style très-inconvenant pour une
-personne de l'éducation de M. Partridge. J'en appelle à M. Partridge
-lui-même: est-il probable que j'aie été assez extravagant pour
-commencer mes prédictions par la seule fausseté qu'on y ait jamais
-prétendu trouver,» sur un événement domestique si prochain, où la
-découverte de l'imposture devait être si facile? M. Partridge se
+fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou ordinaire;
+puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la bière; puis le
+marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur est venu s'établir
+aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il habite dans la maison
+de feu M. John Partridge, éminent praticien en cuirs, médecine et
+astrologie.» Vous entendez d'avance les réclamations du pauvre
+Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve qu'il est mort et
+s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin, impudent parce
+qu'il diffère de vous sur une question <i>purement spéculative</i>, c'est
+là, dans mon humble opinion, un style très-inconvenant pour une
+personne de l'éducation de M. Partridge. J'en appelle à M. Partridge
+lui-même: est-il probable que j'aie été assez extravagant pour
+commencer mes prédictions par la seule fausseté qu'on y ait jamais
+prétendu trouver,» sur un événement domestique si prochain, où la
+découverte de l'imposture devait être si facile? M. Partridge se
trompe, ou trompe le public, ou veut frauder ses
-héritiers<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>.&mdash;Ailleurs, <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> la lugubre plaisanterie devient plus
-lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl vient d'être
-empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de l'Hôtel-Dieu
-n'écrirait pas plus froidement un journal plus repoussant. Les
-détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont d'une minutie
-admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane, le c&oelig;ur serré,
-comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital. Swift, dans sa
-gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend; même quand il vous
-sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à Stella, il y a une
-sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances sont celles d'un
-maître pour un enfant.&mdash;Ni la grâce ni le bonheur d'une jeune fille de
+héritiers<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>.&mdash;Ailleurs, <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> la lugubre plaisanterie devient plus
+lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl vient d'être
+empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de l'Hôtel-Dieu
+n'écrirait pas plus froidement un journal plus repoussant. Les
+détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont d'une minutie
+admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane, le c&oelig;ur serré,
+comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital. Swift, dans sa
+gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend; même quand il vous
+sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à Stella, il y a une
+sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances sont celles d'un
+maître pour un enfant.&mdash;Ni la grâce ni le bonheur d'une jeune fille de
seize ans ne l'amollissent<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>. Elle vient de se marier, et il lui dit
que l'amour est une niaiserie ridicule<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>; puis il ajoute avec une
-brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient plus de pensées, de
-mémoire et d'application pour être extravagantes qu'il n'en faudrait
-pour les rendre sages et utiles. Quand je réfléchis à cela, je ne puis
-concevoir que vous soyez des créatures humaines: vous êtes une sorte
-d'espèce à peine: au-dessus du singe. Encore, un singe a des tours
-plus divertissants, est un animal moins malfaisant, moins coûteux; il
+brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient plus de pensées, de
+mémoire et d'application pour être extravagantes qu'il n'en faudrait
+pour les rendre sages et utiles. Quand je réfléchis à cela, je ne puis
+concevoir que vous soyez des créatures humaines: vous êtes une sorte
+d'espèce à peine: au-dessus du singe. Encore, un singe a des tours
+plus divertissants, est un animal moins malfaisant, moins coûteux; il
pourrait avec le temps devenir critique passable <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> en fait de
-velours et de brocart, et ces parures, que je sache, lui siéraient
-aussi bien qu'à vous<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>.»</p>
-
-<p>Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il
-est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements
-de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne
-peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les
-entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du
-monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours
-consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille
+velours et de brocart, et ces parures, que je sache, lui siéraient
+aussi bien qu'à vous<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>.»</p>
+
+<p>Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il
+est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements
+de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne
+peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les
+entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du
+monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours
+consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille
ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations
maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes
-où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe
-cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le
-labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la
-blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même,
+où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe
+cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le
+labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la
+blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même,
et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son
-c&oelig;ur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui
+c&oelig;ur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui
ne peut les effacer, les transforme: <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> elles s'ennoblissent, il
-les aime, et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle
-il ne puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred
-n'ont épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que
-le vin généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont
-joui d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui
-était en eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de
-leurs mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé
-notre route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le
+les aime, et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle
+il ne puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred
+n'ont épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que
+le vin généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont
+joui d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui
+était en eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de
+leurs mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé
+notre route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le
plus pur de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque
-le plus à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni
+le plus à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni
l'aimer ni l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne
-l'emploie que par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a
-essayé des odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me
+l'emploie que par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a
+essayé des odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me
rappelle pas une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de
-la nature; il n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les
-champs que des sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on
-s'affuble d'une perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa
-meilleure pièce, <i>Cadénus et Vanessa</i>, est une pauvre allégorie râpée.
+la nature; il n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les
+champs que des sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on
+s'affuble d'une perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa
+meilleure pièce, <i>Cadénus et Vanessa</i>, est une pauvre allégorie râpée.
Pour louer Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident
-devant Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes,
-et que Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un
-modèle de perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir,
-sinon de plates <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> apostrophes et des comparaisons de collége?
-Swift, qui a donné quelque part la recette d'un poëme épique, est ici
-le premier à s'en servir. Encore ses rudes boutades prosaïques
-déchirent à chaque instant cette friperie grecque. Il met la procédure
-dans le ciel; il impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène
-«des témoins, des questions de fait, des sentences avec dépens.» On
-crie si fort que la déesse craint de tomber en discrédit, d'être
-chassée de l'Olympe, renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre
-parquée avec les sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême
-perpétuel.» Quand ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon
+devant Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes,
+et que Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un
+modèle de perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir,
+sinon de plates <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> apostrophes et des comparaisons de collége?
+Swift, qui a donné quelque part la recette d'un poëme épique, est ici
+le premier à s'en servir. Encore ses rudes boutades prosaïques
+déchirent à chaque instant cette friperie grecque. Il met la procédure
+dans le ciel; il impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène
+«des témoins, des questions de fait, des sentences avec dépens.» On
+crie si fort que la déesse craint de tomber en discrédit, d'être
+chassée de l'Olympe, renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre
+parquée avec les sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême
+perpétuel.» Quand ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon
et Baucis, il l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la
-noblesse et la beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses
-mains des moines mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent.
-Pour récompense, leur maison devient église, et Philémon curé «sachant
-parler de dîmes et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre
-contre les dissidents, ferme pour le droit divin<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.» L'esprit
-abonde, incisif, par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une
-netteté, d'une facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à
-notre La Fontaine, c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive
-à la charmante Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer
-<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> enfant, il la pose en petite fille modèle au tableau
-d'honneur, à la façon d'un maître d'école<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>. «On décida que la
-conduite de toutes les autres serait jugée par la sienne, comme par un
+noblesse et la beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses
+mains des moines mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent.
+Pour récompense, leur maison devient église, et Philémon curé «sachant
+parler de dîmes et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre
+contre les dissidents, ferme pour le droit divin<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.» L'esprit
+abonde, incisif, par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une
+netteté, d'une facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à
+notre La Fontaine, c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive
+à la charmante Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer
+<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> enfant, il la pose en petite fille modèle au tableau
+d'honneur, à la façon d'un maître d'école<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>. «On décida que la
+conduite de toutes les autres serait jugée par la sienne, comme par un
guide infaillible. Les filles en faute entendraient souvent les
-louanges de Vanessa sonner à leurs oreilles. Quand miss Betty fera une
-sottise, laissera tomber son couteau ou renversera la salière, sa mère
-lui dira pour la gronder: «voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!»
-Singulière façon d'admirer Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire!
-Il l'appelle nymphe et la traite en écolière! «Cadénus pouvait louer,
-estimer, approuver, mais ne comprenait pas ce que c'était
-qu'aimer<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>.» Rien de plus vrai, et Stella l'a senti comme les
-autres. Les vers que chaque année il compose pour sa naissance sont
-des censures et des éloges de pédagogue; s'il lui donne des bons
+louanges de Vanessa sonner à leurs oreilles. Quand miss Betty fera une
+sottise, laissera tomber son couteau ou renversera la salière, sa mère
+lui dira pour la gronder: «voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!»
+Singulière façon d'admirer Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire!
+Il l'appelle nymphe et la traite en écolière! «Cadénus pouvait louer,
+estimer, approuver, mais ne comprenait pas ce que c'était
+qu'aimer<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>.» Rien de plus vrai, et Stella l'a senti comme les
+autres. Les vers que chaque année il compose pour sa naissance sont
+des censures et des éloges de pédagogue; s'il lui donne des bons
points, c'est avec des restrictions. Un jour il lui inflige un petit
-sermon sur le manque de patience; une autre fois, en manière de
-compliment, il lui décoche cet avertissement délicat: «Stella, ce jour
-de naissance est ton trente-quatrième.&mdash;Nous ne disputerons pas pour
-une année ou un peu plus.&mdash;Pourtant, Stella, ne te <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> tourmente
-pas, quoique ta taille et tes années soient doubles de ce qu'elles
-étaient lorsqu'à seize ans je te vis pour la première fois la plus
-brillante vierge de la pelouse. Ce peu qu'a perdu ta beauté est
-largement compensé par ton esprit<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.» Et il insiste avec un goût
-exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de couper en deux ta beauté, ta
-taille, tes années et ton esprit, aucun siècle ne pourrait fournir un
-couple de nymphes si gracieuses, si sages et si belles<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>!»
-Décidément cet homme est un charpentier, fort de bras, terrible à
-l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant une femme comme si
-elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne sont que des
+sermon sur le manque de patience; une autre fois, en manière de
+compliment, il lui décoche cet avertissement délicat: «Stella, ce jour
+de naissance est ton trente-quatrième.&mdash;Nous ne disputerons pas pour
+une année ou un peu plus.&mdash;Pourtant, Stella, ne te <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> tourmente
+pas, quoique ta taille et tes années soient doubles de ce qu'elles
+étaient lorsqu'à seize ans je te vis pour la première fois la plus
+brillante vierge de la pelouse. Ce peu qu'a perdu ta beauté est
+largement compensé par ton esprit<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>.» Et il insiste avec un goût
+exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de couper en deux ta beauté, ta
+taille, tes années et ton esprit, aucun siècle ne pourrait fournir un
+couple de nymphes si gracieuses, si sages et si belles<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>!»
+Décidément cet homme est un charpentier, fort de bras, terrible à
+l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant une femme comme si
+elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne sont que des
machines officielles, qui lui ont servi pour presser et lancer sa
-pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop fine pour
-être saisie par ces rudes mains.</p>
-
-<p>Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme
-cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie
-artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa
-pensée telle <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour
-elle seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni
-d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des
-conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de
-l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce
-naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est
-entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et
+pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop fine pour
+être saisie par ces rudes mains.</p>
+
+<p>Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme
+cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie
+artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa
+pensée telle <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour
+elle seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni
+d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des
+conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de
+l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce
+naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est
+entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et
timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne
-lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette
-invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur
+lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette
+invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur
qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la
-<i>Grande Question débattue</i>! Il s'agit de peindre l'entrée d'un
-capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et
-l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le
-sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte
-pour voir son habit brodé.</p>
-
-<p class="quote">Les curés sont près de crever d'envie.&mdash;«Chère madame, bien
- sûr, c'est un homme de beau langage;&mdash;écoutez seulement
- comme sa langue mord bien le clergé.»&mdash;«Ma foi! madame,
- dit-il, si vous donnez de tels dîners,&mdash;vous ne manquerez
- jamais de curés, si longtemps que vous viviez.&mdash;Je n'ai
- jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.&mdash;Mais le diable
+<i>Grande Question débattue</i>! Il s'agit de peindre l'entrée d'un
+capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et
+l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le
+sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte
+pour voir son habit brodé.</p>
+
+<p class="quote">Les curés sont près de crever d'envie.&mdash;«Chère madame, bien
+ sûr, c'est un homme de beau langage;&mdash;écoutez seulement
+ comme sa langue mord bien le clergé.»&mdash;«Ma foi! madame,
+ dit-il, si vous donnez de tels dîners,&mdash;vous ne manquerez
+ jamais de curés, si longtemps que vous viviez.&mdash;Je n'ai
+ jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.&mdash;Mais le diable
serait partout mieux venu qu'eux.&mdash;Dieu me damne! ils nous
disent de nous corriger et de nous repentir;&mdash;mais morbleu!
- à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.&mdash;Sire
+ à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.&mdash;Sire
vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur&mdash;que vous ne
couliez un regard fripon sur la femme de chambre de
- madame.&mdash;Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main
+ madame.&mdash;Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main
blanche&mdash;pour raccommoder votre soutane et repasser votre
- <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> rabat.&mdash;Partout où vous voyez une soutane et une
+ <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> rabat.&mdash;Partout où vous voyez une soutane et une
robe,&mdash;pariez cent contre un qu'il y a dedans un
rustre.&mdash;Vos <i>Eaux-Vides</i>, vos <i>Amers</i>, vos <i>Platurks</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>,
et toute cette drogue,&mdash;pardieu! ils ne valent pas cette
- prise de tabac.&mdash;Voulez-vous donner à un gentilhomme une
- belle éducation?&mdash;L'armée est la seule bonne école de toute
+ prise de tabac.&mdash;Voulez-vous donner à un gentilhomme une
+ belle éducation?&mdash;L'armée est la seule bonne école de toute
la nation<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.</p>
-<p>Ceci a été <i>vu</i>, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont
-personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions
-ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le <i>Journal d'une
+<p>Ceci a été <i>vu</i>, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont
+personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions
+ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le <i>Journal d'une
dame moderne</i>, l'<i>Ameublement de l'esprit d'une dame</i>, et tant
-d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> des
-jugements notés au sortir d'un salon. L'<i>Histoire d'un mariage</i>
-représente un doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune
-coquette à la mode; n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les
-craintes du célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et
-plus âcre que ses vers <i>sur sa propre mort</i>?</p>
-
-<p class="quote">«Comment va le doyen?&mdash;Il vit tout juste.&mdash;Voilà qu'on lit
- les prières des mourants.&mdash;Il respire à peine.&mdash;Le doyen est
- mort.»&mdash;Avant que le glas n'ait commencé,&mdash;la nouvelle a
- parcouru toute la ville.&mdash;«Ah! nous devons tous être prêts
- pour la mort.&mdash;Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son
- héritier?&mdash;Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.&mdash;Il a
- tout légué au public.&mdash;Au public? Voilà un
+d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> des
+jugements notés au sortir d'un salon. L'<i>Histoire d'un mariage</i>
+représente un doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune
+coquette à la mode; n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les
+craintes du célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et
+plus âcre que ses vers <i>sur sa propre mort</i>?</p>
+
+<p class="quote">«Comment va le doyen?&mdash;Il vit tout juste.&mdash;Voilà qu'on lit
+ les prières des mourants.&mdash;Il respire à peine.&mdash;Le doyen est
+ mort.»&mdash;Avant que le glas n'ait commencé,&mdash;la nouvelle a
+ parcouru toute la ville.&mdash;«Ah! nous devons tous être prêts
+ pour la mort.&mdash;Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son
+ héritier?&mdash;Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.&mdash;Il a
+ tout légué au public.&mdash;Au public? Voilà un
caprice.&mdash;Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?&mdash;Pure
- envie, avarice, orgueil.&mdash;Il a donné tout; mais il est mort
+ envie, avarice, orgueil.&mdash;Il a donné tout; mais il est mort
auparavant.&mdash;Est-ce que dans toute la nation le doyen
- n'avait pas&mdash;quelque ami méritant, quelque parent
- pauvre?&mdash;Si disposé à faire du bien aux étrangers!&mdash;oubliant
- ceux qui sont sa chair et son sang!...»&mdash;Les dames mes
- amies, dont le tendre c&oelig;ur&mdash;a mieux appris à jouer un
- rôle,&mdash;reçoivent la nouvelle avec une grimace
- d'affligées:&mdash;«Le doyen est mort (pardon, quel est
- l'atout?).&mdash;Alors que Dieu ait pitié de son âme!&mdash;(Mesdames,
+ n'avait pas&mdash;quelque ami méritant, quelque parent
+ pauvre?&mdash;Si disposé à faire du bien aux étrangers!&mdash;oubliant
+ ceux qui sont sa chair et son sang!...»&mdash;Les dames mes
+ amies, dont le tendre c&oelig;ur&mdash;a mieux appris à jouer un
+ rôle,&mdash;reçoivent la nouvelle avec une grimace
+ d'affligées:&mdash;«Le doyen est mort (pardon, quel est
+ l'atout?).&mdash;Alors que Dieu ait pitié de son âme!&mdash;(Mesdames,
je risque la vole.)&mdash;On dit qu'il y aura six doyens pour
- tenir le poêle.&mdash;(Je voudrais bien savoir à quel roi faire
- invite.)&mdash;Madame, votre mari assistera-t-il&mdash;aux funérailles
+ tenir le poêle.&mdash;(Je voudrais bien savoir à quel roi faire
+ invite.)&mdash;Madame, votre mari assistera-t-il&mdash;aux funérailles
d'un si bon ami?&mdash;Non madame, c'est une vue trop triste,&mdash;et
- puis il est engagé demain soir.&mdash;Milady Club trouverait
- mauvais&mdash;s'il manquait à son quadrille.&mdash;Il aimait le doyen
+ puis il est engagé demain soir.&mdash;Milady Club trouverait
+ mauvais&mdash;s'il manquait à son quadrille.&mdash;Il aimait le doyen
(j'ouvre les c&oelig;urs),&mdash;mais les meilleurs amis, comme on
- dit, doivent se séparer.&mdash;Son heure était venue, il avait
- fini sa carrière,&mdash;j'espère qu'il est dans un monde
- meilleur....»&mdash;Le pauvre Pope sera triste un mois, et
+ dit, doivent se séparer.&mdash;Son heure était venue, il avait
+ fini sa carrière,&mdash;j'espère qu'il est dans un monde
+ meilleur....»&mdash;Le pauvre Pope sera triste un mois, et
Gay&mdash;une semaine, et Arbuthnot un jour<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a></p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie
-exalte, celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile;
-au lieu de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre
-l'aurore, il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et
-les cris de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit
-«toutes les couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis,
-«les chats morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui
-roulent pêle-mêle <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> dans la fange. Ses grands vers traînent dans
-leurs plis toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée
-jusqu'à cet emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une
-reine travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce
-plaisir qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est
-toujours bonne à connaître, et, dans la pièce magnifique que les
-artistes nous étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le
+<p><span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie
+exalte, celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile;
+au lieu de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre
+l'aurore, il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et
+les cris de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit
+«toutes les couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis,
+«les chats morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui
+roulent pêle-mêle <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> dans la fange. Ses grands vers traînent dans
+leurs plis toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée
+jusqu'à cet emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une
+reine travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce
+plaisir qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est
+toujours bonne à connaître, et, dans la pièce magnifique que les
+artistes nous étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le
nombre des claqueurs et des figurants.</p>
<p>Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont
laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les
graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on
-ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour
-indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces
-extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il
-faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la
-poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y
-roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les
-passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et
-agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il
-y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez
-les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du
-scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une
+ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour
+indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces
+extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il
+faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la
+poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y
+roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les
+passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et
+agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il
+y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez
+les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du
+scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une
fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est
si ardent et si fort, le singe si spirituel et si <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> leste, que
-l'on finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que
+l'on finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que
soient leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de
l'amour; Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y
-touche qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et
-ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le
-comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale
-joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud,
-commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à
-cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions
-corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans
+touche qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et
+ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le
+comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale
+joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud,
+commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à
+cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions
+corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans
son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on
-prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements
-de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on
-aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions
-bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les
-magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au
+prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements
+de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on
+aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions
+bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les
+magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au
contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il
-ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il
-n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le
-cabinet de toilette<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>, il conte les désenchantements de l'amour<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>,
-il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>, il
-décrit le fard et le reste<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>. Il va se promener <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> le soir le
+ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il
+n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le
+cabinet de toilette<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>, il conte les désenchantements de l'amour<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>,
+il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>, il
+décrit le fard et le reste<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>. Il va se promener <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> le soir le
long des murs solitaires<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>, et dans ces lamentables recherches il a
toujours le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il
-souffre; c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous
-devinez qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour
-politique l'exécration et le dégoût.</p>
+souffre; c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous
+devinez qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour
+politique l'exécration et le dégoût.</p>
<h4>V</h4>
-<p>Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le <i>Conte du Tonneau</i>, au
-milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et
+<p>Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le <i>Conte du Tonneau</i>, au
+milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et
de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science
-et de toute vérité.</p>
+et de toute vérité.</p>
-<p>De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre;
-mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son
-attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions
-de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre,
-Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, les
+<p>De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre;
+mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son
+attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions
+de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre,
+Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, les
avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois
-frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un
-nombre raisonnable de géants et de dragons<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>.» Malheureusement,
-étant venus à la ville, ils en prirent les m&oelig;urs, devinrent
-amoureux de plusieurs grandes <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> dames à la mode, la duchesse <i>of
+frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un
+nombre raisonnable de géants et de dragons<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>.» Malheureusement,
+étant venus à la ville, ils en prirent les m&oelig;urs, devinrent
+amoureux de plusieurs grandes <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> dames à la mode, la duchesse <i>of
Money</i>, milady <i>Great-Titles</i>, la comtesse <i>of Pride</i>, et, pour gagner
-leurs faveurs, se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant
+leurs faveurs, se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant
des vers et des dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et
-des recors. Une secte s'était établie, posant en principe que le monde
-était une garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre,
-sinon un pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un
-gilet couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque,
-et il n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.»
-De même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un
-manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir
-la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de
+des recors. Une secte s'était établie, posant en principe que le monde
+était une garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre,
+sinon un pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un
+gilet couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque,
+et il n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.»
+De même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un
+manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir
+la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de
l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne
-la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si
-certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain
-endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de
-linon et de satin noir se nomme un évêque<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>.»&mdash;Ils prouvaient aussi
-que le vêtement <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est
-en lui que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi
-nos trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent
-très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux n&oelig;uds
-d'épaule (<i>shoulder-knots</i>), et le testament de leur père leur
-défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs
-habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se
-trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un
-expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament
-qui fasse mention, <i>totidem verbis</i>, des n&oelig;uds d'épaule; mais j'ose
+la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si
+certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain
+endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de
+linon et de satin noir se nomme un évêque<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>.»&mdash;Ils prouvaient aussi
+que le vêtement <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est
+en lui que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi
+nos trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent
+très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux n&oelig;uds
+d'épaule (<i>shoulder-knots</i>), et le testament de leur père leur
+défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs
+habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se
+trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un
+expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament
+qui fasse mention, <i>totidem verbis</i>, des n&oelig;uds d'épaule; mais j'ose
conjecturer que nous les y trouverons inclus, <i>totidem syllabis</i>.
-Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur
+Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur
la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament.
-«Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire
-reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car
+«Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire
+reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car
quoique nous ne puissions les trouver <i>totidem verbis</i> ni <i>totidem
-syllabis</i>, j'ose promettre que nous les découvrirons <i>tertio modo</i>, ou
-<i>totidem litteris</i>. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus
-ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot:
-<i>shoulder</i>; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce
-miracle qu'un K fut <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> introuvable. C'était-là une grosse
-difficulté. Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il
-avait mis la main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K
-était une lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et
-qu'on ne rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute
-difficulté s'évanouit; les n&oelig;uds d'épaule furent prouvés clairement
-être d'institution paternelle, <i>jure paterno</i>, et nos trois
-gentilshommes s'étalèrent avec des n&oelig;uds d'épaule aussi grands et
-aussi pimpants que personne<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>.» D'autres interprétations admirent
-les galons d'or, et un codicille ajouté <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> autorisa les doublures
-de satin couleur de flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un
-comédien, payé par la corporation des passementiers, joua son rôle
-dans une comédie nouvelle tout couvert de franges d'argent, et,
-suivant une louable coutume, les mit par cela même à la mode.
-Là-dessus, les frères, consultant le testament de leur père,
-trouvèrent à leur grand étonnement, ces paroles: <i>Item</i>, j'enjoins et
-ordonne à mesdits trois fils de ne porter aucune espèce de <i>frange
-d'argent</i> autour de leurs susdits habits.&mdash;Cependant, après une pause,
-le frère, si souvent mentionné pour son érudition et très-versé dans
-la critique, déclara avoir trouvé, dans un certain auteur qu'il ne
-nommerait pas, que le mot <i>frange</i> écrit dans ce testament signifie
-aussi manche à balai, et devait indubitablement avoir ce sens dans le
-paragraphe. Un des frères ne goûta pas cela à cause de cette épithète
+syllabis</i>, j'ose promettre que nous les découvrirons <i>tertio modo</i>, ou
+<i>totidem litteris</i>. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus
+ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot:
+<i>shoulder</i>; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce
+miracle qu'un K fut <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> introuvable. C'était-là une grosse
+difficulté. Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il
+avait mis la main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K
+était une lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et
+qu'on ne rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute
+difficulté s'évanouit; les n&oelig;uds d'épaule furent prouvés clairement
+être d'institution paternelle, <i>jure paterno</i>, et nos trois
+gentilshommes s'étalèrent avec des n&oelig;uds d'épaule aussi grands et
+aussi pimpants que personne<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>.» D'autres interprétations admirent
+les galons d'or, et un codicille ajouté <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> autorisa les doublures
+de satin couleur de flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un
+comédien, payé par la corporation des passementiers, joua son rôle
+dans une comédie nouvelle tout couvert de franges d'argent, et,
+suivant une louable coutume, les mit par cela même à la mode.
+Là-dessus, les frères, consultant le testament de leur père,
+trouvèrent à leur grand étonnement, ces paroles: <i>Item</i>, j'enjoins et
+ordonne à mesdits trois fils de ne porter aucune espèce de <i>frange
+d'argent</i> autour de leurs susdits habits.&mdash;Cependant, après une pause,
+le frère, si souvent mentionné pour son érudition et très-versé dans
+la critique, déclara avoir trouvé, dans un certain auteur qu'il ne
+nommerait pas, que le mot <i>frange</i> écrit dans ce testament signifie
+aussi manche à balai, et devait indubitablement avoir ce sens dans le
+paragraphe. Un des frères ne goûta pas cela à cause de cette épithète
<i>d'argent</i>, qui, dans son humble opinion, ne pouvait pas, du moins en
-langage ordinaire, être raisonnablement appliquée à un manche à balai;
-mais on lui répliqua que cette épithète devait être prise dans le sens
-mythologique et allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection:
-pourquoi leur père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai
+langage ordinaire, être raisonnablement appliquée à un manche à balai;
+mais on lui répliqua que cette épithète devait être prise dans le sens
+mythologique et allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection:
+pourquoi leur père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai
sur leurs habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni
-convenable? sur quoi il fut arrêté court, comme parlant
-irrévérencieusement d'un mystère, lequel certainement était très-utile
-et plein de sens, mais ne devait pas être trop curieusement sondé ni
-<span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> soumis à un raisonnement trop minutieux<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.» À la fin, le
-frère scolastique s'ennuie de chercher des distinctions, met le vieux
-testament dans une boîte bien fermée, autorise par la tradition les
-modes qui lui conviennent, puis, ayant attrapé un héritage, se fait
-appeler Mgr Pierre. Ses frères, traités en valets, finissent par
-s'enfuir; ils rouvrent le testament, et recommencent à comprendre la
-volonté de leur père; Martin, l'anglican, pour réduire son habit à la
-simplicité primitive, découd point par point les galons ajustés dans
-les temps d'erreur, et garde même quelques broderies par bon sens,
-plutôt que de déchirer l'étoffe. Jean, le puritain, arrache tout par
+convenable? sur quoi il fut arrêté court, comme parlant
+irrévérencieusement d'un mystère, lequel certainement était très-utile
+et plein de sens, mais ne devait pas être trop curieusement sondé ni
+<span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> soumis à un raisonnement trop minutieux<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.» À la fin, le
+frère scolastique s'ennuie de chercher des distinctions, met le vieux
+testament dans une boîte bien fermée, autorise par la tradition les
+modes qui lui conviennent, puis, ayant attrapé un héritage, se fait
+appeler Mgr Pierre. Ses frères, traités en valets, finissent par
+s'enfuir; ils rouvrent le testament, et recommencent à comprendre la
+volonté de leur père; Martin, l'anglican, pour réduire son habit à la
+simplicité primitive, découd point par point les galons ajustés dans
+les temps d'erreur, et garde même quelques broderies par bon sens,
+plutôt que de déchirer l'étoffe. Jean, le puritain, arrache tout par
enthousiasme, et se trouve en loques, envieux de plus contre <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span>
-Martin, et à moitié fou. Il entre alors dans la secte des éolistes ou
-inspirés, admirateurs du vent; lesquels prétendent que l'esprit, ou
-souffle ou vent, est céleste, et contient toute science.</p>
+Martin, et à moitié fou. Il entre alors dans la secte des éolistes ou
+inspirés, admirateurs du vent; lesquels prétendent que l'esprit, ou
+souffle ou vent, est céleste, et contient toute science.</p>
-<p class="quote">Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle
+<p class="quote">Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle
les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le
syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la
science n'est que des mots; <i>ergo</i> la science n'est que du
- vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le
- boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par
- ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes
+ vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le
+ boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par
+ ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes
affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de
- la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent
- plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux
- autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un
- soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin,
- expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres
- jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et
+ la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent
+ plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux
+ autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un
+ soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin,
+ expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres
+ jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et
pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps
- d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin
- de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie
+ d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin
+ de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie
de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les
- rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus
+ rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus
vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture,
- à mesure qu'ils passaient<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>.</p>
+ à mesure qu'ils passaient<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> Après cette explication de la théologie, des querelles
-religieuses et de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de
-l'Église anglicane? Elle est un manteau raisonnable, utile, politique,
+<p><span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> Après cette explication de la théologie, des querelles
+religieuses et de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de
+l'Église anglicane? Elle est un manteau raisonnable, utile, politique,
mais quoi d'autre? Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a
-emporté l'étoffe avec la tache. Swift a éteint un incendie, je le
-veux, mais comme Gulliver à Lilliput: les gens sauvés par lui restent
-suffoqués de leur délivrance, et le critique a besoin de se boucher le
-nez pour admirer la juste application du liquide et l'énergie de
-l'instrument libérateur.</p>
+emporté l'étoffe avec la tache. Swift a éteint un incendie, je le
+veux, mais comme Gulliver à Lilliput: les gens sauvés par lui restent
+suffoqués de leur délivrance, et le critique a besoin de se boucher le
+nez pour admirer la juste application du liquide et l'énergie de
+l'instrument libérateur.</p>
-<p>La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions
+<p>La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions
dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants
-modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le
-livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres
-appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures
-violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il
-se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables
-découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «<i>Tom
-Pouce</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, dont l'auteur était un philosophe <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> pythagoricien.
-Ce profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et
-développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.&mdash;<i>Whittington
-et son chat</i> est une &oelig;uvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi,
-contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et
-les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone,
-contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier
-«une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois,
-une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles,
-un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux
-points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les
-lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables
-traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre
-les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à
-leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus
-cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont
-désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute
-sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si
+modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le
+livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres
+appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures
+violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il
+se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables
+découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «<i>Tom
+Pouce</i><a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, dont l'auteur était un philosophe <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> pythagoricien.
+Ce profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et
+développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.&mdash;<i>Whittington
+et son chat</i> est une &oelig;uvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi,
+contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et
+les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone,
+contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier
+«une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois,
+une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles,
+un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux
+points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les
+lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables
+traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre
+les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à
+leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus
+cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont
+désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute
+sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si
transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de
-goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi
-Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à
-grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les
-savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de
+goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi
+Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à
+grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les
+savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de
retrancher de leurs &oelig;uvres les branches <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> mortes et
-superflues. Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous
-l'allégorie suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art
-d'émonder leurs vignes, en remarquant que lorsqu'un <i>âne</i> en avait
-brouté quelqu'une, elle profitait mieux et portait de plus beaux
-fruits<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. Hérodote, précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle
+superflues. Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous
+l'allégorie suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art
+d'émonder leurs vignes, en remarquant que lorsqu'un <i>âne</i> en avait
+brouté quelqu'une, elle profitait mieux et portait de plus beaux
+fruits<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. Hérodote, précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle
bien plus clairement et presque <i>in terminis</i>; il a eu l'audace de
taxer les vrais critiques d'ignorance et de malice, et de le dire
-ouvertement, car on ne peut trouver d'autre sens à sa phrase: que dans
-la partie occidentale de la Libye, il y a des <i>ânes</i> avec des
-cornes<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>.» Les sanglants sarcasmes arrivent alors par multitude.
-Swift a le génie de l'insulte; il est inventeur dans l'ironie, comme
-Shakspeare dans la poésie, et ce qui est le <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> propre de
-l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa pensée et de son art.
-Il flagelle la raison après la science, et ne laisse rien subsister de
-tout l'esprit humain. Avec une gravité médicale, il établit que de
+ouvertement, car on ne peut trouver d'autre sens à sa phrase: que dans
+la partie occidentale de la Libye, il y a des <i>ânes</i> avec des
+cornes<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>.» Les sanglants sarcasmes arrivent alors par multitude.
+Swift a le génie de l'insulte; il est inventeur dans l'ironie, comme
+Shakspeare dans la poésie, et ce qui est le <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> propre de
+l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa pensée et de son art.
+Il flagelle la raison après la science, et ne laisse rien subsister de
+tout l'esprit humain. Avec une gravité médicale, il établit que de
tout le corps s'exhalent des vapeurs, lesquelles, arrivant au cerveau,
le laissent sain si elles sont peu abondantes, mais l'exaltent si
elles regorgent; que, dans le premier cas, elles font des particuliers
paisibles, et dans le second de grands politiques, des fondateurs de
-religions et de profonds philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte
-que la folie est la source de tout le génie humain et de toutes les
+religions et de profonds philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte
+que la folie est la source de tout le génie humain et de toutes les
institutions de l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir
-enfermés les <i>gentlemen</i> de Bedlam, et une commission chargée de les
-trier trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis
-capables de remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État
-et dans l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces,
-qui jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de
+enfermés les <i>gentlemen</i> de Bedlam, et une commission chargée de les
+trier trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis
+capables de remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État
+et dans l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces,
+qui jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de
chambre sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes
-commissaires inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et
+commissaires inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et
l'envoient en Flandre avec les autres.&mdash;En voici un second qui prend
-gravement les dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques
-et à vue intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas,
-parle beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée
-de Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et
-rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> ces
-perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de
-la Cité<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand
-nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette
-réforme rendrait au monde.&mdash;Moi-même, l'auteur de ces admirables
-vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les
-imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont
-merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme
-je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis
-et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me
+gravement les dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques
+et à vue intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas,
+parle beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée
+de Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et
+rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> ces
+perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de
+la Cité<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand
+nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette
+réforme rendrait au monde.&mdash;Moi-même, l'auteur de ces admirables
+vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les
+imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont
+merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme
+je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis
+et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me
veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement
-de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre
-semblable, pour l'avantage universel de l'humanité<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> Le
-malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel
-sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger
-le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est
-sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la
-démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son
-mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses
-élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste,
+de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre
+semblable, pour l'avantage universel de l'humanité<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> Le
+malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel
+sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger
+le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est
+sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la
+démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son
+mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses
+élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste,
qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les
-cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de
-l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour
-les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est
-de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit
+cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de
+l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour
+les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est
+de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit
d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et
-le dégoût.</p>
+le dégoût.</p>
<p>S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de
-montrer la perversité humaine: le c&oelig;ur <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> nous est plus intime
+montrer la perversité humaine: le c&oelig;ur <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> nous est plus intime
que la raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise
-que la méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le
+que la méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le
<i>Conte du Tonneau</i> que dans <i>Gulliver</i>.</p>
-<p>Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre;
-l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable
+<p>Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre;
+l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable
dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme
-ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et
-bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul
+ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et
+bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul
sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul
-accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le
-vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une
-supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle
-amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui,
+accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le
+vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une
+supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle
+amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui,
imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage,
-aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son
+aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son
plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement
-solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et
-statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant
-la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas
-d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport
-et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture
+solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et
+statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant
+la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas
+d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport
+et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture
chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois
ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si
-strictement <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> renfermé dans cette connaissance; il n'y en a
-point de plus exact ni de plus limité.</p>
+strictement <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> renfermé dans cette connaissance; il n'y en a
+point de plus exact ni de plus limité.</p>
-<p>Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos
-passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou
-comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque
-le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible?
+<p>Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos
+passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou
+comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque
+le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible?
Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une
-fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime,
-délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un
-pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les
+fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime,
+délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un
+pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les
frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de
-nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est
-la seule cause de notre vénération ou de notre amour.</p>
-
-<p>La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez
-les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est
-jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la
-paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du
-législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on
-choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à
-les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de
-corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les
-vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles.
-Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de
-chicanes <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il
-est juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa
-femme ou clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes
-les places, et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les
-députés avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en
-&oelig;uvre de tous les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête
-homme, «persuadé que son trône ne peut subsister sans corruption,
-parce que cette humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu
-inspire à l'homme, est une entrave perpétuelle aux affaires
-publiques.» À Lilliput, il choisit pour ministres ceux qui dansent le
-mieux sur la corde. À Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent
-devant lui à ramper sur le ventre, léchant la poussière du parquet. Et
-Swift ajoute entre autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à
-mort quelqu'un de ses nobles d'une façon douce et indulgente, il fait
-répandre sur le parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui,
-étant léchée, tue l'homme infailliblement en vingt-quatre heures.
-Toutefois, pour rendre justice à la grande clémence de ce prince et au
+nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est
+la seule cause de notre vénération ou de notre amour.</p>
+
+<p>La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez
+les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est
+jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la
+paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du
+législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on
+choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à
+les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de
+corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les
+vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles.
+Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de
+chicanes <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il
+est juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa
+femme ou clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes
+les places, et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les
+députés avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en
+&oelig;uvre de tous les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête
+homme, «persuadé que son trône ne peut subsister sans corruption,
+parce que cette humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu
+inspire à l'homme, est une entrave perpétuelle aux affaires
+publiques.» À Lilliput, il choisit pour ministres ceux qui dansent le
+mieux sur la corde. À Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent
+devant lui à ramper sur le ventre, léchant la poussière du parquet. Et
+Swift ajoute entre autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à
+mort quelqu'un de ses nobles d'une façon douce et indulgente, il fait
+répandre sur le parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui,
+étant léchée, tue l'homme infailliblement en vingt-quatre heures.
+Toutefois, pour rendre justice à la grande clémence de ce prince et au
soin qu'il prend de la vie de ses sujets (en quoi les monarques
-d'Europe devraient bien l'imiter), il faut remarquer, à son honneur,
-que des ordres sévères sont toujours donnés après de telles
-exécutions, pour faire bien laver la partie empoisonnée du parquet. Je
-l'ai entendu moi-même donner ordre de fouetter un de ses pages, qui
-avait été chargé pour cette fois de faire laver le parquet, et qui
+d'Europe devraient bien l'imiter), il faut remarquer, à son honneur,
+que des ordres sévères sont toujours donnés après de telles
+exécutions, pour faire bien laver la partie empoisonnée du parquet. Je
+l'ai entendu moi-même donner ordre de fouetter un de ses pages, qui
+avait été chargé pour cette fois de faire laver le parquet, et qui
malicieusement <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> n'avait point rempli cet office. Par cette
-négligence, un jeune seigneur de grande espérance, qui venait à une
-audience, avait malheureusement été empoisonné, bien que le roi à ce
-moment n'eût aucun dessein contre sa vie; <i>mais cet excellent prince
-eut la touchante bonté de remettre le fouet au pauvre page, à
+négligence, un jeune seigneur de grande espérance, qui venait à une
+audience, avait malheureusement été empoisonné, bien que le roi à ce
+moment n'eût aucun dessein contre sa vie; <i>mais cet excellent prince
+eut la touchante bonté de remettre le fouet au pauvre page, à
condition qu'il promettrait de ne plus jamais recommencer sans un
-ordre spécial</i><a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>.»</p>
+ordre spécial</i><a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>.»</p>
-<p>Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des
-moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et
-l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa
-laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus
-intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous
+<p>Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des
+moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et
+l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa
+laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus
+intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous
affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons
-de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit.
-<span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> Il faut découvrir le <i>yahou</i> sous l'homme. Quel spectacle!</p>
+de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit.
+<span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> Il faut découvrir le <i>yahou</i> sous l'homme. Quel spectacle!</p>
<p class="quote">Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la
- même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était
- singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines
- étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé,
- d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres
+ même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était
+ singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines
+ étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé,
+ d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres
et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur
le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste
- du corps était nu<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>,... de sorte que je pus voir leur
- peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des
- arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient
- aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes
- étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les
- femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais
+ du corps était nu<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>,... de sorte que je pus voir leur
+ peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des
+ arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient
+ aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes
+ étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les
+ femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais
non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une
sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds
de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient
- presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais
+ presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais
jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse
- conçu naturellement une si forte antipathie<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>.</p>
+ conçu naturellement une si forte antipathie<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>.</p>
-<p>Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos
-instincts. Ils se haïssent les uns les autres, <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> et se déchirent
-de leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà
+<p>Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos
+instincts. Ils se haïssent les uns les autres, <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> et se déchirent
+de leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà
la source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte,
quoiqu'ils ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils
-s'étranglent ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de
-nos guerres. Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans
-leurs chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on
-les leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent
+s'étranglent ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de
+nos guerres. Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans
+leurs chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on
+les leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent
tout indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de
-préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou
-crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité.
+préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou
+crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité.
Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent
-jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant,
-puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà
+jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant,
+puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà
le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus
-méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont
-l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les
-yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense
-un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une
-brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande
-viennent en corps décharger sur lui leurs <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> excréments de la
-tête aux pieds<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>;» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore
-donne-t-il la préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre
-misérable raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le
-roi de Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race
-d'odieuse petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la
-surface de la terre<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.»</p>
-
-<p>Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la
-malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son
-désespoir et de son génie<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>. Je le traduis presque tout entier; il
-le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil.</p>
-
-<p class="quote">C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans
+méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont
+l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les
+yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense
+un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une
+brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande
+viennent en corps décharger sur lui leurs <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> excréments de la
+tête aux pieds<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>;» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore
+donne-t-il la préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre
+misérable raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le
+roi de Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race
+d'odieuse petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la
+surface de la terre<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.»</p>
+
+<p>Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la
+malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son
+désespoir et de son génie<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>. Je le traduis presque tout entier; il
+le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil.</p>
+
+<p class="quote">C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans
cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de
voir les rues, les routes et les portes des cabanes
couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six
enfants, tous en <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> guenilles, et importunant chaque
- voyageur pour avoir l'aumône.... Tous les partis
+ voyageur pour avoir l'aumône.... Tous les partis
conviennent, je pense, que ce nombre prodigieux d'enfants
- est aujourd'hui dans le déplorable état de ce royaume un
- très-grand fardeau de plus; c'est pourquoi celui qui
- pourrait découvrir un moyen honorable, aisé, peu coûteux de
- transformer ces enfants en membres utiles de la communauté,
- rendrait un si grand service au public, qu'il mériterait une
+ est aujourd'hui dans le déplorable état de ce royaume un
+ très-grand fardeau de plus; c'est pourquoi celui qui
+ pourrait découvrir un moyen honorable, aisé, peu coûteux de
+ transformer ces enfants en membres utiles de la communauté,
+ rendrait un si grand service au public, qu'il mériterait une
statue comme sauveur de la nation. Je vais donc humblement
- proposer mon idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer
+ proposer mon idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer
la moindre objection<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.</p>
-<p>Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur.</p>
+<p>Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur.</p>
<div class="quote">
- <p>Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à
- Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien
- portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture
- tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou
- bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne
- puisse servir également en fricassée ou en ragoût.</p>
-
- <p>Je prie donc humblement le public de considérer que des cent
- vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour
- la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des
- mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un
- an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de
- fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie
- <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> de les faire téter abondamment le dernier mois, de
- façon à les rendre charnus et gras pour les bonnes tables.
+ <p>Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à
+ Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien
+ portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture
+ tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou
+ bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne
+ puisse servir également en fricassée ou en ragoût.</p>
+
+ <p>Je prie donc humblement le public de considérer que des cent
+ vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour
+ la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des
+ mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un
+ an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de
+ fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie
+ <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> de les faire téter abondamment le dernier mois, de
+ façon à les rendre charnus et gras pour les bonnes tables.
Un enfant ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la
- famille dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait
- un plat très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre
- ou de sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour,
- particulièrement en hiver.</p>
+ famille dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait
+ un plat très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre
+ ou de sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour,
+ particulièrement en hiver.</p>
- <p>J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa
+ <p>J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa
naissance peut en un an, s'il est passablement nourri,
atteindre vingt-huit livres.</p>
- <p>J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de
+ <p>J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de
mendiant (et dans cette liste je mets tous les <i>cottagers</i>,
- journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont
+ journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont
d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je
crois que nul <i>gentleman</i> ne se plaindra de donner 10
shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui
fournira au moins quatre plats d'excellente viande
nutritive.</p>
- <p>Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le
- demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau
- convenablement préparée fera des gants admirables pour les
- dames et des bottes d'été pour les <i>gentlemen</i> élégants.</p>
+ <p>Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le
+ demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau
+ convenablement préparée fera des gants admirables pour les
+ dames et des bottes d'été pour les <i>gentlemen</i> élégants.</p>
- <p>Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des
+ <p>Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des
abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les
- bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera
- pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants
+ bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera
+ pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants
vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du
- couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir.</p>
+ couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir.</p>
<p>Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et
visibles aussi bien que de la plus haute
- importance.&mdash;Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre
- de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés,
+ importance.&mdash;Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre
+ de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés,
puisqu'ils sont les principaux producteurs de la
nation.&mdash;Secondement, comme l'entretien de cent mille
- enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins
- de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la
- nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre
+ enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins
+ de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la
+ nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre
le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous
- les <i>gentlemen</i> de fortune qui ont quelque délicatesse
- <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> dans le goût. Et l'argent circulerait entre nous,
- ce produit étant uniquement de notre crû et de nos
- manufactures.&mdash;Troisièmement, ce serait un grand
+ les <i>gentlemen</i> de fortune qui ont quelque délicatesse
+ <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> dans le goût. Et l'argent circulerait entre nous,
+ ce produit étant uniquement de notre crû et de nos
+ manufactures.&mdash;Troisièmement, ce serait un grand
encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont
- encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et
- pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des
- mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un
- établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi
- en quelque sorte par le public lui-même.&mdash;On pourrait
- énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition
- de quelques milliers de pièces pour notre exportation de
- b&oelig;uf en baril, l'expédition plus abondante de chair de
+ encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et
+ pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des
+ mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un
+ établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi
+ en quelque sorte par le public lui-même.&mdash;On pourrait
+ énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition
+ de quelques milliers de pièces pour notre exportation de
+ b&oelig;uf en baril, l'expédition plus abondante de chair de
porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons
jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses
- par amour de la brièveté.</p>
+ par amour de la brièveté.</p>
- <p>Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de
+ <p>Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de
ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou
- estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions
- pour trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau
- aussi pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci,
+ estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions
+ pour trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau
+ aussi pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci,
parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et
- pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine,
+ pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine,
aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant
- aux jeunes journaliers, leur état donne des espérances
+ aux jeunes journaliers, leur état donne des espérances
pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par
- conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement
+ conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement
que si en quelques occasions on les loue par hasard comme
man&oelig;uvres, ils n'ont pas la force d'achever leur travail.
- De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent
- heureusement délivrés de tous les maux à venir<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>.</p>
+ De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent
+ heureusement délivrés de tous les maux à venir<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>.</p>
</div>
<p><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> Et il finit par cette ironie de cannibale:</p>
-<p class="quote">Je déclare dans la sincérité de mon c&oelig;ur que je n'ai pas
- le moindre intérêt personnel à l'accomplissement de cette
+<p class="quote">Je déclare dans la sincérité de mon c&oelig;ur que je n'ai pas
+ le moindre intérêt personnel à l'accomplissement de cette
&oelig;uvre <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> salutaire, n'ayant d'autre motif que le
bien public de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont, par cet
- expédient, je puisse espérer tirer un sou, mon plus jeune
- ayant neuf ans et ma femme ayant passé l'âge de devenir
+ expédient, je puisse espérer tirer un sou, mon plus jeune
+ ayant neuf ans et ma femme ayant passé l'âge de devenir
grosse<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>.</p>
-<p>On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par
+<p>On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par
exemple. Je trouve que ses cris <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> et ses angoisses sont doux
-auprès de cette tranquille dissertation.</p>
+auprès de cette tranquille dissertation.</p>
-<p>Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge
+<p>Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge
classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses
-parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré,
-ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette
-énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du
-succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que
-la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du
-pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe
-intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la
-clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations
+parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré,
+ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette
+énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du
+succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que
+la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du
+pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe
+intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la
+clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations
qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie
-pratique; trop supérieur pour embrasser de c&oelig;ur une secte
-religieuse ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les
+pratique; trop supérieur pour embrasser de c&oelig;ur une secte
+religieuse ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les
hautes doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les
-larges sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa
-nature et ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire
-sans s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme,
+larges sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa
+nature et ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire
+sans s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme,
<i>condottiere</i> contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique
-contre la beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même
+contre la beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même
nature, qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et
-de la science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de
-modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par
-l'originalité et la <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> puissance de son invention, il se trouve
-l'égal de Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut
-relief le caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit
-positif et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence
-terrible, d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé
-de mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre
+de la science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de
+modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par
+l'originalité et la <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> puissance de son invention, il se trouve
+l'égal de Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut
+relief le caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit
+positif et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence
+terrible, d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé
+de mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre
qui a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son
-poison. Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a
-déchiré ou écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences,
+poison. Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a
+déchiré ou écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences,
avec un ton de juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et
-poëte, il a inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté
-convulsive des contrastes amers, et, tout en traînant comme une
-guenille obligée le harnais mythologique, il s'est fait une poésie
-personnelle par la peinture des détails crus de la vie triviale, par
-l'énergie du grotesque douloureux, par la révélation implacable des
+poëte, il a inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté
+convulsive des contrastes amers, et, tout en traînant comme une
+guenille obligée le harnais mythologique, il s'est fait une poésie
+personnelle par la peinture des détails crus de la vie triviale, par
+l'énergie du grotesque douloureux, par la révélation implacable des
ordures que nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a
-créé l'épopée réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie,
-absurde comme un rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante
-comme un conte, avilissante comme un torchon posé en guise de couronne
-sur la tête d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort
-d'un tel spectacle le c&oelig;ur serré, mais rempli d'admiration, et l'on
-se dit qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes
-ajouteront: «Surtout lorsqu'il brûle.»</p>
+créé l'épopée réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie,
+absurde comme un rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante
+comme un conte, avilissante comme un torchon posé en guise de couronne
+sur la tête d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort
+d'un tel spectacle le c&oelig;ur serré, mais rempli d'admiration, et l'on
+se dit qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes
+ajouteront: «Surtout lorsqu'il brûle.»</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> CHAPITRE VI.<br>
<span class="smaller">Les romanciers.</span></h3>
<div class="toc">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Caractères propres du roman anglais. &mdash; En quoi il diffère
+<li class="min2em">I. Caractères propres du roman anglais. &mdash; En quoi il diffère
des autres.</li>
-<li class="min2em">II. De Foe. &mdash; Sa vie. &mdash; Son énergie, son dévouement, son rôle
- politique. &mdash; Son esprit. &mdash; Différence des réalistes anciens et
- des réalistes modernes. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; Ses procédés. &mdash; Son
- but. &mdash; <i>Robinson Crusoé.</i> &mdash; En quoi ce caractère est
- anglais. &mdash; Sa fougue intérieure. &mdash; Sa volonté obstinée. &mdash; Sa
- patience au travail. &mdash; Son bon sens méthodique. &mdash; Ses
- agitations religieuses. &mdash; Sa piété finale.</li>
-
-<li class="min2em">III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
- siècle. &mdash; Tous ces romans sont des fictions morales et des
- études de caractères. &mdash; Liaison du roman et de l'essai. &mdash; Deux
- idées principales en morale. &mdash; Comment elles suscitent deux
+<li class="min2em">II. De Foe. &mdash; Sa vie. &mdash; Son énergie, son dévouement, son rôle
+ politique. &mdash; Son esprit. &mdash; Différence des réalistes anciens et
+ des réalistes modernes. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; Ses procédés. &mdash; Son
+ but. &mdash; <i>Robinson Crusoé.</i> &mdash; En quoi ce caractère est
+ anglais. &mdash; Sa fougue intérieure. &mdash; Sa volonté obstinée. &mdash; Sa
+ patience au travail. &mdash; Son bon sens méthodique. &mdash; Ses
+ agitations religieuses. &mdash; Sa piété finale.</li>
+
+<li class="min2em">III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
+ siècle. &mdash; Tous ces romans sont des fictions morales et des
+ études de caractères. &mdash; Liaison du roman et de l'essai. &mdash; Deux
+ idées principales en morale. &mdash; Comment elles suscitent deux
classes de romans.</li>
-<li class="min2em">IV. Richardson. &mdash; Sa condition et son caractère. &mdash; Liaison de
- sa perspicacité et de son rigorisme. &mdash; Son talent, sa
- minutie, ses combinaisons. &mdash; <i>Paméla.</i> &mdash; Son tempérament. &mdash; Ses
- principes. &mdash; L'épouse anglaise. &mdash; <i>Clarisse Harlowe.</i> &mdash; La
- famille Harlowe. &mdash; Le caractère despotique et insociable en
- Angleterre. &mdash; Lovelace. &mdash; Le caractère orgueilleux et militant
- en Angleterre. &mdash; Clarisse. &mdash; Son énergie, son sang-froid, sa
- logique. &mdash; Sa pédanterie, ses scrupules. &mdash; <i>Sir Charles
- Grandisson.</i> &mdash; Inconvénients des héros automates et
- édifiants. &mdash; Richardson sermonnaire. &mdash; Ses longueurs, sa
+<li class="min2em">IV. Richardson. &mdash; Sa condition et son caractère. &mdash; Liaison de
+ sa perspicacité et de son rigorisme. &mdash; Son talent, sa
+ minutie, ses combinaisons. &mdash; <i>Paméla.</i> &mdash; Son tempérament. &mdash; Ses
+ principes. &mdash; L'épouse anglaise. &mdash; <i>Clarisse Harlowe.</i> &mdash; La
+ famille Harlowe. &mdash; Le caractère despotique et insociable en
+ Angleterre. &mdash; Lovelace. &mdash; Le caractère orgueilleux et militant
+ en Angleterre. &mdash; Clarisse. &mdash; Son énergie, son sang-froid, sa
+ logique. &mdash; Sa pédanterie, ses scrupules. &mdash; <i>Sir Charles
+ Grandisson.</i> &mdash; Inconvénients des héros automates et
+ édifiants. &mdash; Richardson sermonnaire. &mdash; Ses longueurs, sa
pruderie, son emphase.</li>
-<li class="min2em">V. Fielding. &mdash; Son tempérament, son caractère et sa
+<li class="min2em">V. Fielding. &mdash; Son tempérament, son caractère et sa
vie. &mdash; <i>Joseph Andrews.</i> &mdash; Sa conception de la nature. &mdash; <i>Tom
- Jones.</i> &mdash; Caractère du squire. &mdash; Les héros de
- Fielding. &mdash; <i>Amélia.</i> &mdash; Lacunes de sa conception.</li>
+ Jones.</i> &mdash; Caractère du squire. &mdash; Les héros de
+ Fielding. &mdash; <i>Amélia.</i> &mdash; Lacunes de sa conception.</li>
<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> VI. Smollett. &mdash; <i>Roderick Random.</i> &mdash; <i>Peregrine
Pickle.</i> &mdash; Comparaison de Smollett et de Lesage. &mdash; Sa
- conception de la vie. &mdash; Dureté de ses héros. &mdash; Crudité de ses
- peintures. &mdash; Relief de ses caractères. &mdash; <i>Humphrey Clinker.</i></li>
+ conception de la vie. &mdash; Dureté de ses héros. &mdash; Crudité de ses
+ peintures. &mdash; Relief de ses caractères. &mdash; <i>Humphrey Clinker.</i></li>
-<li class="min2em">VII. Sterne. &mdash; Étude excessive des particularités
- humaines. &mdash; Caractère de Sterne. &mdash; Son excentricité. &mdash; Sa
- sensibilité. &mdash; Ses gravelures. &mdash; Pourquoi il peint les
- maladies et les dégénérescences de la nature humaine.</li>
+<li class="min2em">VII. Sterne. &mdash; Étude excessive des particularités
+ humaines. &mdash; Caractère de Sterne. &mdash; Son excentricité. &mdash; Sa
+ sensibilité. &mdash; Ses gravelures. &mdash; Pourquoi il peint les
+ maladies et les dégénérescences de la nature humaine.</li>
-<li class="min2em">VIII. Goldsmith. &mdash; Épuration du roman. &mdash; Peinture de la vie
- bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
- protestante. &mdash; <i>Le ministre de Wakefield.</i> &mdash; L'ecclésiastique
+<li class="min2em">VIII. Goldsmith. &mdash; Épuration du roman. &mdash; Peinture de la vie
+ bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
+ protestante. &mdash; <i>Le ministre de Wakefield.</i> &mdash; L'ecclésiastique
anglais.</li>
-<li class="min2em">IX. Samuel Johnson. &mdash; Son autorité. &mdash; Sa personne. &mdash; Ses
- façons. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses doctrines. &mdash; Son jugement sur Voltaire
+<li class="min2em">IX. Samuel Johnson. &mdash; Son autorité. &mdash; Sa personne. &mdash; Ses
+ façons. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses doctrines. &mdash; Son jugement sur Voltaire
et Rousseau. &mdash; Son style. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; Hogarth. &mdash; Sa
- peinture morale et réaliste. &mdash; Contraste du tempérament
+ peinture morale et réaliste. &mdash; Contraste du tempérament
anglais et de la morale anglaise. &mdash; Comment la morale a
- discipliné le tempérament.</li>
+ discipliné le tempérament.</li>
</ul>
</div>
-<p>Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît,
-approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman
+<p>Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît,
+approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman
anti-romanesque, &oelig;uvre et lecture d'esprits positifs, observateurs
-et moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les
-romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la
-conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle,
-mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des
-plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une
-apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre,
+et moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les
+romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la
+conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle,
+mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des
+plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une
+apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre,
lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette
-sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui
-divertissaient encore les <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> dames à la mode, se rencontrèrent
-sur la même table avec le <i>Robinson</i> de Daniel de Foe.</p>
+sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui
+divertissaient encore les <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> dames à la mode, se rencontrèrent
+sur la même table avec le <i>Robinson</i> de Daniel de Foe.</p>
<h4>I</h4>
-<p>Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour
+<p>Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour
marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut
-un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants,
-qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon
-sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À
+un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants,
+qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon
+sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À
vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand
-hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est
-ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à
-contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui
-coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et
-c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses
-six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour
-l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet,
-mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de
-huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la
-reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de
-réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses
-&oelig;uvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le
-trouvent pas assez docile; <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> contre l'animosité des tories, qui
+hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est
+ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à
+contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui
+coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et
+c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses
+six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour
+l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet,
+mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de
+huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la
+reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de
+réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses
+&oelig;uvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le
+trouvent pas assez docile; <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> contre l'animosité des tories, qui
voient en lui le premier champion des whigs. Au milieu de son
-apologie, il est frappé d'apoplexie, et de son lit continue à se
-défendre. Il vit pourtant, et il en coûte de vivre; pauvre et chargé
-de famille, à cinquante-cinq ans, il se retourne vers la fiction et
-compose <i>Robinson Crusoé</i>, puis tour à tour <i>Moll Flanders</i>, <i>Captain
+apologie, il est frappé d'apoplexie, et de son lit continue à se
+défendre. Il vit pourtant, et il en coûte de vivre; pauvre et chargé
+de famille, à cinquante-cinq ans, il se retourne vers la fiction et
+compose <i>Robinson Crusoé</i>, puis tour à tour <i>Moll Flanders</i>, <i>Captain
Singleton</i>, <i>Duncan Campbell</i>, <i>Colonel Jack</i>, <i>the History of the
-Great Plague in London</i>, et d'autres encore. Cette veine épuisée, il
-pioche à côté et en exploite une autre, <i>le Parfait négociant anglais,
-Un Voyage à travers la Grande-Bretagne</i>. La mort approche, et la
-pauvreté reste. En vain il a écrit en prose, en vers, sur tous les
+Great Plague in London</i>, et d'autres encore. Cette veine épuisée, il
+pioche à côté et en exploite une autre, <i>le Parfait négociant anglais,
+Un Voyage à travers la Grande-Bretagne</i>. La mort approche, et la
+pauvreté reste. En vain il a écrit en prose, en vers, sur tous les
sujets, politiques et religieux, d'occasion et de principes, satires
-et romans, histoires et poëmes, voyages et pamphlets, traités de
-négoce et renseignements de statistique, en tout deux cent dix
+et romans, histoires et poëmes, voyages et pamphlets, traités de
+négoce et renseignements de statistique, en tout deux cent dix
ouvrages, non d'amplification, mais de raisonnements, de documents et
-de faits, serrés et entassés les uns par-dessus les autres avec une
-telle prodigalité que la mémoire, la méditation et l'application d'un
+de faits, serrés et entassés les uns par-dessus les autres avec une
+telle prodigalité que la mémoire, la méditation et l'application d'un
homme semblent trop petites pour un tel labeur; il meurt sans un sou,
-laissant des dettes. De quelque côté qu'on regarde sa vie, on n'y voit
-qu'efforts prolongés et persécutions subies. La jouissance en semble
-absente; l'idée du beau n'y a point d'accès. Quand il arrive à la
-fiction, c'est en presbytérien et en plébéien, avec des sujets bas et
-des intentions morales, pour étaler les aventures et réformer la
+laissant des dettes. De quelque côté qu'on regarde sa vie, on n'y voit
+qu'efforts prolongés et persécutions subies. La jouissance en semble
+absente; l'idée du beau n'y a point d'accès. Quand il arrive à la
+fiction, c'est en presbytérien et en plébéien, avec des sujets bas et
+des intentions morales, pour étaler les aventures et réformer la
conduite des voleurs et des filles, des ouvriers et des matelots.
-Tout son plaisir fut de penser <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> qu'il y avait un service à
-rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité de son côté,
-dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a peur de la
-confesser à cause du grand nombre des opinions des autres hommes.
-Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se trompe,
-excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y peut-il
-faire<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à travers les
-coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces braves
-soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé, les
-pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups, reçoivent
-tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît celui de
+Tout son plaisir fut de penser <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> qu'il y avait un service à
+rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité de son côté,
+dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a peur de la
+confesser à cause du grand nombre des opinions des autres hommes.
+Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se trompe,
+excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y peut-il
+faire<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à travers les
+coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces braves
+soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé, les
+pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups, reçoivent
+tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît celui de
leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de rencontre ils
-ont accroché la croix d'honneur.</p>
-
-<p>Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide,
-exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et
-d'agrément<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non
-d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit
-comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de
-conversation, sans songer à <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> faire un effet ou à combiner une
-phrase, avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant
-au besoin sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose,
-n'ayant pas l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de
-toucher, d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de
-décharger sur le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est
-muni. Même en fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis
-qu'en fait d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour;
-il marque le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un
-journal de voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué
-et de marchand, le nombre des <i>moïdores</i> (monnaie portugaise), les
-intérêts, les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le
-prix de vente, la part du roi, des couvents, des associés et des
-facteurs, le total liquide, la statistique, la géographie et
-l'hydrographie de l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre
-un atlas et de dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour
-entrer dans tous les détails de l'histoire et voir les objets aussi
+ont accroché la croix d'honneur.</p>
+
+<p>Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide,
+exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et
+d'agrément<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non
+d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit
+comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de
+conversation, sans songer à <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> faire un effet ou à combiner une
+phrase, avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant
+au besoin sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose,
+n'ayant pas l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de
+toucher, d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de
+décharger sur le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est
+muni. Même en fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis
+qu'en fait d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour;
+il marque le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un
+journal de voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué
+et de marchand, le nombre des <i>moïdores</i> (monnaie portugaise), les
+intérêts, les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le
+prix de vente, la part du roi, des couvents, des associés et des
+facteurs, le total liquide, la statistique, la géographie et
+l'hydrographie de l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre
+un atlas et de dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour
+entrer dans tous les détails de l'histoire et voir les objets aussi
nettement et pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait
-tous les travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec
-les nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un
-potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du
-réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres,
-anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de
+tous les travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec
+les nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un
+potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du
+réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres,
+anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de
ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop
minutieuses. <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> Celui-ci fait illusion, car ce n'est point
-l'&oelig;il qu'il trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit
-de la grande peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam
-prenait ses <i>Mémoires d'un Cavalier</i> pour une histoire authentique.
-Aussi bien il y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de
-<i>Robinson</i>, «croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du
-reste, on n'y voit aucune apparence de fiction<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.» C'est là tout son
-talent, et de cette façon ses imperfections lui servent; son manque
-d'art devient un art profond; ses négligences, ses répétitions, ses
-longueurs, contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel
-détail, si petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé;
-il est trop ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit,
-embellit, intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce
-paquet d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité.</p>
-
-<p>Qu'on lise par exemple, <i>la Relation véritable de l'apparition d'une
-mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à
+l'&oelig;il qu'il trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit
+de la grande peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam
+prenait ses <i>Mémoires d'un Cavalier</i> pour une histoire authentique.
+Aussi bien il y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de
+<i>Robinson</i>, «croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du
+reste, on n'y voit aucune apparence de fiction<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.» C'est là tout son
+talent, et de cette façon ses imperfections lui servent; son manque
+d'art devient un art profond; ses négligences, ses répétitions, ses
+longueurs, contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel
+détail, si petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé;
+il est trop ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit,
+embellit, intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce
+paquet d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité.</p>
+
+<p>Qu'on lise par exemple, <i>la Relation véritable de l'apparition d'une
+mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à
Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture
du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par
-Drelincourt</i><a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes
+Drelincourt</i><a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes
femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> a un tel
-appareil de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de
-témoins cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète
+appareil de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de
+témoins cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète
apparence de bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on
-prendrait l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour
-inventer un conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût
-composé cette fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa
-réputation que de Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous
-ne les devinons pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes
-qu'écrivains. En somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se
-vend pas, le livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les
-gens, dans leur foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre
-monde. C'est la grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le
-grave Johnson lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point
-d'événement qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de
+prendrait l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour
+inventer un conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût
+composé cette fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa
+réputation que de Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous
+ne les devinons pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes
+qu'écrivains. En somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se
+vend pas, le livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les
+gens, dans leur foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre
+monde. C'est la grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le
+grave Johnson lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point
+d'événement qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de
la classe moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un
homme d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose
-<i>Robinson</i> pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du
-dernier pendu pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la
-préface, est racontée pour instruire les autres par un exemple, et
-aussi pour justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce
+<i>Robinson</i> pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du
+dernier pendu pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la
+préface, est racontée pour instruire les autres par un exemple, et
+aussi pour justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce
monde positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et
-puritains, la pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à
-n'être que son instrument.</p>
+puritains, la pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à
+n'être que son instrument.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> Jamais l'art ne fut l'instrument d'une &oelig;uvre plus morale et
plus anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore
-aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces
+aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces
sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les
-rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les
-<i>squatters</i>. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses
+rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les
+<i>squatters</i>. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses
proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les
-remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination
-fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la
-mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie
-dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le
+remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination
+fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la
+mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie
+dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le
voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En
-vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation
+vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation
fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se
-réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se
-rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte;
-c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il
+réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se
+rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte;
+c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il
faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et
-d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les
-acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et
+d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les
+acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et
les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la
-lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé
+lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé
onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute
-sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais
-je <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> n'étais point encore satisfait; car tant que le navire
-était debout dans cette posture, il me semblait que <i>je devais</i> en
-tirer tout ce que je pourrais. Et véritablement je crois que si le
-temps calme eût continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à
-pièce<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.» À ses yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se
+sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais
+je <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> n'étais point encore satisfait; car tant que le navire
+était debout dans cette posture, il me semblait que <i>je devais</i> en
+tirer tout ce que je pourrais. Et véritablement je crois que si le
+temps calme eût continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à
+pièce<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.» À ses yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se
barricader, il va couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et
-dont chacun lui coûte un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage
-était très-laborieux et très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de
-considérer si une chose que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque
+dont chacun lui coûte un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage
+était très-laborieux et très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de
+considérer si une chose que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque
j'avais assez de temps pour la faire, et que je n'avais point d'autre
-occupation?... Mon temps et mon travail étaient de peu de valeur, et
-ainsi ils étaient aussi bien employés d'une façon que de l'autre<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>.»
-L'application et la fatigue de la tête et des bras occupent ce
-trop-plein d'activité et de forces; il faut que cette meule trouve du
-grain à moudre, sans quoi, tournant dans le vide, elle s'userait
-elle-même. Il travaille donc tous les jours et tout le jour, à la
+occupation?... Mon temps et mon travail étaient de peu de valeur, et
+ainsi ils étaient aussi bien employés d'une façon que de l'autre<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>.»
+L'application et la fatigue de la tête et des bras occupent ce
+trop-plein d'activité et de forces; il faut que cette meule trouve du
+grain à moudre, sans quoi, tournant dans le vide, elle s'userait
+elle-même. Il travaille donc tous les jours et tout le jour, à la
fois charpentier, rameur, portefaix, <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> chasseur, laboureur,
-potier, tailleur, laitière, vannier, émouleur, boulanger, invincible
-aux difficultés, aux mécomptes, au temps, à la peine. N'ayant qu'une
+potier, tailleur, laitière, vannier, émouleur, boulanger, invincible
+aux difficultés, aux mécomptes, au temps, à la peine. N'ayant qu'une
hache et un rabot, il lui faut quarante-deux jours pour faire une
-planche. Il emploie deux mois à fabriquer ses deux premières jarres;
-il met cinq mois à construire son premier canot; ensuite, «par une
-quantité prodigieuse de travail,» il aplanit le terrain depuis son
-chantier jusqu'à la mer; puis, ne pouvant amener son canot jusqu'à la
-mer, il tente d'amener la mer jusqu'à son canot, et commence à creuser
+planche. Il emploie deux mois à fabriquer ses deux premières jarres;
+il met cinq mois à construire son premier canot; ensuite, «par une
+quantité prodigieuse de travail,» il aplanit le terrain depuis son
+chantier jusqu'à la mer; puis, ne pouvant amener son canot jusqu'à la
+mer, il tente d'amener la mer jusqu'à son canot, et commence à creuser
un canal; enfin, calculant qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour
-achever l'&oelig;uvre, il construit à un autre endroit un autre canot,
+achever l'&oelig;uvre, il construit à un autre endroit un autre canot,
avec un autre canal long d'un demi-mille, profond de quatre pieds,
-large de six. Il y met deux ans, «J'avais appris à ne désespérer
-d'aucune chose. Dès que je vis celle-là praticable, je ne l'abandonnai
-plus.» Toujours reviennent ces fortes paroles d'indomptable
-patience<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>. Cette dure race est taillée pour le travail, comme ses
+large de six. Il y met deux ans, «J'avais appris à ne désespérer
+d'aucune chose. Dès que je vis celle-là praticable, je ne l'abandonnai
+plus.» Toujours reviennent ces fortes paroles d'indomptable
+patience<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>. Cette dure race est taillée pour le travail, comme ses
moutons pour la boucherie et ses chevaux pour la course. On entend
encore aujourd'hui ses vaillants coups de hache et de pioche dans les
-<i>claims</i> de Melbourne et dans les <i>log-houses</i> du Lac Salé. La raison
-de leur succès est la même là-bas qu'ici: ils font tout avec calcul
-et méthode; ils raisonnent leur acharnement; <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> c'est un torrent
-qu'ils canalisent. Robinson ne procède que chiffres en main et toutes
-réflexions faites. Quand il cherche un emplacement pour sa tente, il
-numérote les quatre conditions que l'endroit doit réunir. Quand il
-veut se retirer du désespoir, il dresse impartialement, «comme un
-comptable,» le tableau de ses biens et de ses maux, et le divise en
+<i>claims</i> de Melbourne et dans les <i>log-houses</i> du Lac Salé. La raison
+de leur succès est la même là-bas qu'ici: ils font tout avec calcul
+et méthode; ils raisonnent leur acharnement; <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> c'est un torrent
+qu'ils canalisent. Robinson ne procède que chiffres en main et toutes
+réflexions faites. Quand il cherche un emplacement pour sa tente, il
+numérote les quatre conditions que l'endroit doit réunir. Quand il
+veut se retirer du désespoir, il dresse impartialement, «comme un
+comptable,» le tableau de ses biens et de ses maux, et le divise en
deux colonnes, actif et passif, article contre article, en sorte que
-la balance est à son profit. Son courage n'est que l'ouvrier de son
-bon sens. «En examinant, dit-il, et en mesurant chaque chose selon la
+la balance est à son profit. Son courage n'est que l'ouvrier de son
+bon sens. «En examinant, dit-il, et en mesurant chaque chose selon la
raison, et en portant sur les choses le jugement le plus rationnel
-possible, tout homme avec le temps peut se rendre maître de tout art
-mécanique. Je n'avais jamais manié un outil de ma vie, et cependant
-avec le temps, par le travail, l'application, les expédients, je vis
+possible, tout homme avec le temps peut se rendre maître de tout art
+mécanique. Je n'avais jamais manié un outil de ma vie, et cependant
+avec le temps, par le travail, l'application, les expédients, je vis
enfin que je ne manquerais de rien que je n'eusse pu faire, surtout si
-j'avais eu des outils; même sans outils, je fis quantité de
-choses<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>.» Il y a un plaisir sérieux et profond dans cette pénible
-réussite et dans cette acquisition personnelle. Le <i>squatter</i>, comme
-Robinson, se réjouit des objets non-seulement parce qu'ils lui sont
+j'avais eu des outils; même sans outils, je fis quantité de
+choses<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>.» Il y a un plaisir sérieux et profond dans cette pénible
+réussite et dans cette acquisition personnelle. Le <i>squatter</i>, comme
+Robinson, se réjouit des objets non-seulement parce qu'ils lui sont
utiles, mais parce qu'ils sont son &oelig;uvre. Il se sent homme en
retrouvant partout autour de lui la marque de son labeur et de sa
-pensée; il est satisfait «de voir <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> toutes les choses si prêtes
+pensée; il est satisfait «de voir <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> toutes les choses si prêtes
sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et son magasin
-d'objets nécessaires si grand<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.» Il rentre volontiers chez lui,
-parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités qu'il y
-rencontre; il y dîne gravement «et en roi.»</p>
+d'objets nécessaires si grand<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.» Il rentre volontiers chez lui,
+parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités qu'il y
+rencontre; il y dîne gravement «et en roi.»</p>
-<p>Voilà les contentements du <i>home</i>. Un hôte y entre qui fortifie ces
+<p>Voilà les contentements du <i>home</i>. Un hôte y entre qui fortifie ces
inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion
-apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions;
-car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y
-déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le
-jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la
-foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées
-tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et
-caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses
-enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il
-se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de
-pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu
-trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>,» si c'était là son
-envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il
-n'aurait <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> jamais été si simple que de laisser cette marque à un
-endroit où il y avait dix mille chances contre une que je ne la
-verrais pas, dans le sable surtout, où la première houle par un grand
-vent l'eût effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la
-chose elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement
-de la subtilité du diable<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>.» Dans cette âme passionnée et inculte
-qui «huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,»
-enfoncée dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la
-croyance prend racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les
+apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions;
+car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y
+déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le
+jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la
+foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées
+tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et
+caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses
+enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il
+se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de
+pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu
+trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>,» si c'était là son
+envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il
+n'aurait <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> jamais été si simple que de laisser cette marque à un
+endroit où il y avait dix mille chances contre une que je ne la
+verrais pas, dans le sable surtout, où la première houle par un grand
+vent l'eût effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la
+chose elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement
+de la subtilité du diable<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>.» Dans cette âme passionnée et inculte
+qui «huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,»
+enfoncée dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la
+croyance prend racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les
hasards de la toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain,
-un Français, un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un
-air morne, en stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la
-gaieté physique. Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser
-à l'improviste, il pleure et commence par croire que Dieu les a semés
-tout exprès pour lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant
-la fièvre, il se repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles
-qui conviennent à son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses,
-et je te délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie
-prière, qui est l'entretien du c&oelig;ur avec un Dieu qui répond et
-qu'on écoute. Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne
-t'abandonnerai,&mdash;à <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> l'instant l'idée me vint que ces paroles
-étaient pour moi; car pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette
-façon, juste au moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant
-abandonné de Dieu et des hommes<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>?» Désormais pour lui la vie
-spirituelle s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le <i>squatter</i> n'a
-besoin que de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et
-son culte; tous les soirs il y trouve quelque application à sa
-condition présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à
-sa volonté la matière d'un second travail pour soutenir et compléter
+un Français, un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un
+air morne, en stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la
+gaieté physique. Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser
+à l'improviste, il pleure et commence par croire que Dieu les a semés
+tout exprès pour lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant
+la fièvre, il se repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles
+qui conviennent à son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses,
+et je te délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie
+prière, qui est l'entretien du c&oelig;ur avec un Dieu qui répond et
+qu'on écoute. Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne
+t'abandonnerai,&mdash;à <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> l'instant l'idée me vint que ces paroles
+étaient pour moi; car pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette
+façon, juste au moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant
+abandonné de Dieu et des hommes<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>?» Désormais pour lui la vie
+spirituelle s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le <i>squatter</i> n'a
+besoin que de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et
+son culte; tous les soirs il y trouve quelque application à sa
+condition présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à
+sa volonté la matière d'un second travail pour soutenir et compléter
le premier. Car il entreprend maintenant contre son c&oelig;ur le combat
-qu'il à soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer,
-améliorer, pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne,
-il observe le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force
-de travail intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la
-résignation à la volonté de Dieu, mais encore la gratitude
-sincère<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.»&mdash;«Je lui rendis d'humbles et ferventes actions de grâces
+qu'il à soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer,
+améliorer, pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne,
+il observe le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force
+de travail intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la
+résignation à la volonté de Dieu, mais encore la gratitude
+sincère<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.»&mdash;«Je lui rendis d'humbles et ferventes actions de grâces
pour avoir bien voulu me faire comprendre qu'il pouvait pleinement
-compenser les inconvénients de mon état solitaire et le manque de
-toute société humaine par sa présence, et par les communications de
-sa <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> grâce à mon âme, me soutenant, me réconfortant,
-m'encourageant à me reposer ici-bas sur sa providence et à espérer sa
-présence éternelle pour le temps d'après<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>.» Dans cette disposition
+compenser les inconvénients de mon état solitaire et le manque de
+toute société humaine par sa présence, et par les communications de
+sa <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> grâce à mon âme, me soutenant, me réconfortant,
+m'encourageant à me reposer ici-bas sur sa providence et à espérer sa
+présence éternelle pour le temps d'après<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>.» Dans cette disposition
d'esprit, il n'est rien qu'on ne puisse supporter ni faire; le c&oelig;ur
-et la tête viennent aider les bras; la religion consacre le travail,
-la piété alimente la patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses
+et la tête viennent aider les bras; la religion consacre le travail,
+la piété alimente la patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses
instincts, de l'autre sur ses croyances, se trouve capable de
-défricher, peupler, organiser et civiliser des continents.</p>
+défricher, peupler, organiser et civiliser des continents.</p>
<h4>II</h4>
-<p>C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman
-de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans
-d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du
-monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné
+<p>C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman
+de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans
+d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du
+monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné
pourtant, et maintenant les autres suivent. Les m&oelig;urs
-chevaleresques se sont effacées, emportant avec elles le théâtre
-poétique et pittoresque. Les m&oelig;urs monarchiques s'effacent,
-emportant avec elles le théâtre spirituel et licencieux. Les m&oelig;urs
-bourgeoises s'établissent, amenant avec elles les lectures <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span>
-domestiques et pratiques. Comme la société, la littérature change de
-cours. Il faut des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en
-famille; c'est vers ce genre que se tournent l'invention et le génie.
-La séve de la pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui
-sèchent, vient affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout
-d'un coup végéter et verdir, et les fruits qu'elle y développe
-témoignent à la fois de la température environnante et de la souche
+chevaleresques se sont effacées, emportant avec elles le théâtre
+poétique et pittoresque. Les m&oelig;urs monarchiques s'effacent,
+emportant avec elles le théâtre spirituel et licencieux. Les m&oelig;urs
+bourgeoises s'établissent, amenant avec elles les lectures <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span>
+domestiques et pratiques. Comme la société, la littérature change de
+cours. Il faut des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en
+famille; c'est vers ce genre que se tournent l'invention et le génie.
+La séve de la pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui
+sèchent, vient affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout
+d'un coup végéter et verdir, et les fruits qu'elle y développe
+témoignent à la fois de la température environnante et de la souche
natale. Deux traits leur sont communs et leur sont propres. Tous ces
-romans sont des romans de caractères; c'est que les hommes de ce pays,
-plus réfléchis que les autres, plus enclins au mélancolique plaisir de
-l'attention concentrée et de l'examen intérieur, rencontrent autour
-d'eux des médailles humaines plus vigoureusement frappées, moins usées
+romans sont des romans de caractères; c'est que les hommes de ce pays,
+plus réfléchis que les autres, plus enclins au mélancolique plaisir de
+l'attention concentrée et de l'examen intérieur, rencontrent autour
+d'eux des médailles humaines plus vigoureusement frappées, moins usées
par le frottement du monde, et dont le relief intact est plus visible
qu'ailleurs. Tous ces romans sont des &oelig;uvres d'observation et
partent d'une intention morale; c'est que les hommes de ce temps,
-déchus de la haute imagination et installés dans la vie active,
+déchus de la haute imagination et installés dans la vie active,
veulent tirer des livres une instruction solide, des documents exacts,
-des émotions efficaces, des admirations utiles et des motifs d'action.</p>
+des émotions efficaces, des admirations utiles et des motifs d'action.</p>
-<p>On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés
-la même &oelig;uvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les
-formes montre le même esprit. C'est à ce moment<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a> que paraissent
+<p>On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés
+la même &oelig;uvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les
+formes montre le même esprit. C'est à ce moment<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a> que paraissent
<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> le <i>Tatler</i>, le <i>Spectator</i>, le <i>Guardian</i>, et tous ces
-essais agréables et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le
-lecteur à domicile pour l'approvisionner de documents et le munir de
-conseils, qui, comme le roman, décrivent les m&oelig;urs, peignent les
-caractères et tâchent de corriger le public, qui enfin, comme le
-roman, tournent d'eux-mêmes à la fiction et au portrait. Addison, en
-amateur délicat des curiosités morales, suit complaisamment les
+essais agréables et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le
+lecteur à domicile pour l'approvisionner de documents et le munir de
+conseils, qui, comme le roman, décrivent les m&oelig;urs, peignent les
+caractères et tâchent de corriger le public, qui enfin, comme le
+roman, tournent d'eux-mêmes à la fiction et au portrait. Addison, en
+amateur délicat des curiosités morales, suit complaisamment les
bizarreries aimables de son cher sir Roger de Coverley, sourit, et
-d'une main discrète conduit l'excellent chevalier dans tous les faux
-pas qui peuvent mettre en lumière ses préjugés campagnards et sa
-générosité native, pendant qu'à côté de lui le malheureux Swift,
-dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête de proie et de la
-bête de somme, supplicie la nature humaine en la forçant à se
-reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont beau différer,
-tous deux travaillent à la même &oelig;uvre. Ils n'emploient
-l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de
+d'une main discrète conduit l'excellent chevalier dans tous les faux
+pas qui peuvent mettre en lumière ses préjugés campagnards et sa
+générosité native, pendant qu'à côté de lui le malheureux Swift,
+dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête de proie et de la
+bête de somme, supplicie la nature humaine en la forçant à se
+reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont beau différer,
+tous deux travaillent à la même &oelig;uvre. Ils n'emploient
+l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de
conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et
-l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice.
+l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice.
Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux
-dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une
-bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même
-point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées
-diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les
-diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs
-&oelig;uvres <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> de reconnaître une source unique et de concourir à
+dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une
+bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même
+point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées
+diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les
+diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs
+&oelig;uvres <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> de reconnaître une source unique et de concourir à
un seul effet.</p>
-<p>Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en
-Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine,
-et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a
-recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on
-assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les
-deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de
-l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à
-tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un
-tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont
-regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience
-avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les
-convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses
-moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte
-incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé
-gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir
-du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et
-les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs
-adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de
-Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron,
-le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte;
-c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se
-développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.</p>
+<p>Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en
+Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine,
+et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a
+recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on
+assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les
+deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de
+l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à
+tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un
+tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont
+regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience
+avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les
+convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses
+moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte
+incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé
+gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir
+du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et
+les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs
+adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de
+Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron,
+le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte;
+c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se
+développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> III</h4>
-<p>«<i>Paméla ou la vertu récompensée</i>, suite de lettres familières,
-écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin
+<p>«<i>Paméla ou la vertu récompensée</i>, suite de lettres familières,
+écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin
de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les
esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement
-vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par
-une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de
-toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple
-amusement, tendent à enflammer le c&oelig;ur au lieu de l'instruire.» On
-ne s'y méprendra pas, ce titre est clair<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>. Les prédicateurs se
-réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le
+vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par
+une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de
+toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple
+amusement, tendent à enflammer le c&oelig;ur au lieu de l'instruire.» On
+ne s'y méprendra pas, ce titre est clair<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>. Les prédicateurs se
+réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le
docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On
-s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à
-l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait
-dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et
-de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du
-reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la
-société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles,
-d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité
-craintive. Il était sévère de principes <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> et se trouvait
-perspicace par rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un
-moraliste est un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte
-d'histoire naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de
-conscience, s'occupe à démêler les motifs bons ou mauvais de ses
-actions apparentes, qui aperçoit les vices et les vertus à leur
-naissance, qui suit le progrès insensible des pensées coupables et
-l'affermissement secret des résolutions honnêtes, qui peut marquer la
-force, l'espèce et le moment des tentations et des résistances, tient
-sous sa main presque toutes les cordes humaines, et n'a qu'à les faire
+s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à
+l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait
+dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et
+de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du
+reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la
+société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles,
+d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité
+craintive. Il était sévère de principes <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> et se trouvait
+perspicace par rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un
+moraliste est un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte
+d'histoire naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de
+conscience, s'occupe à démêler les motifs bons ou mauvais de ses
+actions apparentes, qui aperçoit les vices et les vertus à leur
+naissance, qui suit le progrès insensible des pensées coupables et
+l'affermissement secret des résolutions honnêtes, qui peut marquer la
+force, l'espèce et le moment des tentations et des résistances, tient
+sous sa main presque toutes les cordes humaines, et n'a qu'à les faire
vibrer avec ordre pour en tirer les plus puissants accords. En cela
-consiste l'art de Richardson; il combine en même temps qu'il observe;
-il y a en lui un méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul
-en ce siècle ne l'a égalé pour ces conceptions détaillées et
-compréhensives qui, ordonnant en vue d'un but unique les passions de
-trente personnages, enchevêtrent et colorent les fils innombrables de
+consiste l'art de Richardson; il combine en même temps qu'il observe;
+il y a en lui un méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul
+en ce siècle ne l'a égalé pour ces conceptions détaillées et
+compréhensives qui, ordonnant en vue d'un but unique les passions de
+trente personnages, enchevêtrent et colorent les fils innombrables de
toute la toile pour faire ressortir une figure, une action et une
-leçon.</p>
-
-<p>Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que
-dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière,
-dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de
-l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une
-enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et
-demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve
-exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune
-<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant,
-naïve et bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout
-de vingt pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose,
+leçon.</p>
+
+<p>Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que
+dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière,
+dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de
+l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une
+enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et
+demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve
+exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune
+<span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant,
+naïve et bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout
+de vingt pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose,
toujours rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes.
-Aux moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle
-change de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce
+Aux moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle
+change de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce
pauvre c&oelig;ur innocent se trouble ou se fond<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>. Nulle trace de la
-vivacité hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une
-Française. Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil,
-ni vanité, ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître
-entreprend de l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas
-croire que le monde soit si méchant. «Le <i>gentleman</i> s'est rabaissé
-jusqu'à prendre des libertés avec sa pauvre servante<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>!» Elle a peur
-d'en prendre avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de
-dire trop souvent <i>il</i> et <i>lui</i>, au lieu de <i>son honneur</i>; «mais c'est
-sa faute si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité
-avec moi?» Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si
-fort serré le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a
-essayé pis: il s'est conduit comme un <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> charretier et comme un
-coquin; par surcroît, il la calomnie longuement devant les
-domestiques; il l'insulte, et redouble, il la provoque à parler; elle
-ne parle pas, elle ne veut pas manquer à son maître. «Monsieur,
-répond-elle doucement, vous avez le droit de dire ce qui vous plaît;
-moi, mon devoir est de dire seulement: Dieu bénisse votre
-honneur<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>!» Elle s'agenouille et le remercie de la renvoyer. Mais
-parmi tant de soumission quelle résistance! Tout est contre elle: il
-est son maître; il est <i>justice of the peace</i>, à l'abri de toute
+vivacité hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une
+Française. Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil,
+ni vanité, ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître
+entreprend de l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas
+croire que le monde soit si méchant. «Le <i>gentleman</i> s'est rabaissé
+jusqu'à prendre des libertés avec sa pauvre servante<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>!» Elle a peur
+d'en prendre avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de
+dire trop souvent <i>il</i> et <i>lui</i>, au lieu de <i>son honneur</i>; «mais c'est
+sa faute si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité
+avec moi?» Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si
+fort serré le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a
+essayé pis: il s'est conduit comme un <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> charretier et comme un
+coquin; par surcroît, il la calomnie longuement devant les
+domestiques; il l'insulte, et redouble, il la provoque à parler; elle
+ne parle pas, elle ne veut pas manquer à son maître. «Monsieur,
+répond-elle doucement, vous avez le droit de dire ce qui vous plaît;
+moi, mon devoir est de dire seulement: Dieu bénisse votre
+honneur<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>!» Elle s'agenouille et le remercie de la renvoyer. Mais
+parmi tant de soumission quelle résistance! Tout est contre elle: il
+est son maître; il est <i>justice of the peace</i>, à l'abri de toute
intervention, sorte de Dieu pour elle, avec tout l'ascendant et
-l'autorité d'un prince féodal. Bien plus, il a la brutalité du temps;
-il la rudoie, lui parle comme à une négresse, et se croit encore bien
-bon. Il la séquestre seule, pendant plusieurs mois, avec une mégère,
+l'autorité d'un prince féodal. Bien plus, il a la brutalité du temps;
+il la rudoie, lui parle comme à une négresse, et se croit encore bien
+bon. Il la séquestre seule, pendant plusieurs mois, avec une mégère,
sa complaisante, qui la bat et la menace. Il l'attaque par la crainte,
l'ennui, la surprise, l'argent, la douceur. Enfin, ce qui est plus
terrible, son c&oelig;ur est contre elle: elle l'aime tout bas; bien
plus, ses vertus lui nuisent; elle n'ose mentir quand elle en aurait
-tant besoin<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>, et la piété la retient au bord du suicide quand le
-suicide semble sa seule ressource. Une à une les issues se ferment
-autour d'elle, tellement qu'elle n'espère plus rien, qu'on la croit
-perdue, et qu'on voit venir la dernière violence. Mais cette innocence
-native a été trempée dans la foi puritaine. Elle voit des tentations
-dans ses faiblesses; <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> elle sait que «Lucifer est toujours prêt
-à pousser en avant son ouvrage et ses ouvriers<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>;» elle est pénétrée
-de la grande idée chrétienne qui nivelle toutes les âmes devant la
-rédemption commune et le jugement final; elle se dit que «son âme est
-égale en importance à l'âme d'une princesse, quoique sa qualité soit
-inférieure à celle du moindre esclave<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>.» Blessée, frappée,
-abandonnée, trahie, il n'importe; la conscience et la pensée d'une
-éternité heureuse ou malheureuse sont deux défenses que nul assaut ne
+tant besoin<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>, et la piété la retient au bord du suicide quand le
+suicide semble sa seule ressource. Une à une les issues se ferment
+autour d'elle, tellement qu'elle n'espère plus rien, qu'on la croit
+perdue, et qu'on voit venir la dernière violence. Mais cette innocence
+native a été trempée dans la foi puritaine. Elle voit des tentations
+dans ses faiblesses; <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> elle sait que «Lucifer est toujours prêt
+à pousser en avant son ouvrage et ses ouvriers<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>;» elle est pénétrée
+de la grande idée chrétienne qui nivelle toutes les âmes devant la
+rédemption commune et le jugement final; elle se dit que «son âme est
+égale en importance à l'âme d'une princesse, quoique sa qualité soit
+inférieure à celle du moindre esclave<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>.» Blessée, frappée,
+abandonnée, trahie, il n'importe; la conscience et la pensée d'une
+éternité heureuse ou malheureuse sont deux défenses que nul assaut ne
peut emporter. Elle le sait bien, et n'a pas d'autre moyen pour
-expliquer le vice que de les supposer absentes, «Sûrement, dit-elle en
-parlant de l'entremetteuse, cette femme est athée. Ne pensez-vous pas
-qu'elle l'est?» La croyance en Dieu, la croyance du c&oelig;ur, non pas
-la phrase du catéchisme, mais l'émotion intime, l'habitude de se
-représenter la justice toujours vivante et partout présente, voilà le
-sang nouveau que la Réforme a fait entrer dans les veines du vieux
-monde, et qui seul s'est trouvé capable de le rajeunir et de le
+expliquer le vice que de les supposer absentes, «Sûrement, dit-elle en
+parlant de l'entremetteuse, cette femme est athée. Ne pensez-vous pas
+qu'elle l'est?» La croyance en Dieu, la croyance du c&oelig;ur, non pas
+la phrase du catéchisme, mais l'émotion intime, l'habitude de se
+représenter la justice toujours vivante et partout présente, voilà le
+sang nouveau que la Réforme a fait entrer dans les veines du vieux
+monde, et qui seul s'est trouvé capable de le rajeunir et de le
ranimer.</p>
-<p>Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus
-doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les
-autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans
-les derniers replis de son c&oelig;ur! Le jeune seigneur songe à
-<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> l'épouser à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle
+<p>Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus
+doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les
+autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans
+les derniers replis de son c&oelig;ur! Le jeune seigneur songe à
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> l'épouser à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle
n'ose lui rien dire, elle a peur de lui donner prise sur elle; elle
-est toute troublée de sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde.
-La religion arrive dans un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh!
-monsieur, je ne crains pas, avec le secours de la grâce de Dieu,
-qu'aucune marque de bonté me fasse jamais oublier ce que je dois à mon
+est toute troublée de sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde.
+La religion arrive dans un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh!
+monsieur, je ne crains pas, avec le secours de la grâce de Dieu,
+qu'aucune marque de bonté me fasse jamais oublier ce que je dois à mon
honneur; mais ma nature est trop franche et ouverte pour me faire
-souhaiter d'être ingrate, et si je devais connaître une pensée que je
+souhaiter d'être ingrate, et si je devais connaître une pensée que je
n'ai point encore apprise, avec quel regret descendrais-je dans mon
-tombeau de penser que je ne saurais haïr l'auteur de ma perte, et
+tombeau de penser que je ne saurais haïr l'auteur de ma perte, et
qu'au grand dernier jour je dois me lever comme accusatrice de la
-pauvre malheureuse âme que je souhaiterais pouvoir sauver<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>!» Il
-est attendri et vaincu, il descend de cette hauteur immense où les
-m&oelig;urs aristocratiques l'ont placé, et désormais, jour par jour, les
-lettres de l'heureuse enfant racontent les préparatifs de leur
+pauvre malheureuse âme que je souhaiterais pouvoir sauver<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>!» Il
+est attendri et vaincu, il descend de cette hauteur immense où les
+m&oelig;urs aristocratiques l'ont placé, et désormais, jour par jour, les
+lettres de l'heureuse enfant racontent les préparatifs de leur
mariage. Au milieu de cette gloire et de ce bonheur, elle reste
-humble, dévouée et tendre; son c&oelig;ur est plein, et de toutes parts
-la reconnaissance y afflue encore. «Cette pauvre, pauvre sotte fille
-sera aujourd'hui, midi sonné, aussi <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> bien sa femme que s'il
-épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!» Elle s'enhardit,
-elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon c&oelig;ur est si
-complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être plus empressée
-que vous ne le souhaitez<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.» Sera-ce lundi, ou bien mardi, ou bien
+humble, dévouée et tendre; son c&oelig;ur est plein, et de toutes parts
+la reconnaissance y afflue encore. «Cette pauvre, pauvre sotte fille
+sera aujourd'hui, midi sonné, aussi <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> bien sa femme que s'il
+épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!» Elle s'enhardit,
+elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon c&oelig;ur est si
+complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être plus empressée
+que vous ne le souhaitez<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.» Sera-ce lundi, ou bien mardi, ou bien
mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble; il y a une
-grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces effusions
-contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des mauvaises
-gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son cou, et je
+grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces effusions
+contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des mauvaises
+gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son cou, et je
n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois fois, une
-fois pour chaque personne pardonnée<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>.» Alors ils parlent de leurs
-projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les
-assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les
-comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle
-aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les
-friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner,
-surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle
-attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois
-une heure ou <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> deux de sa conversation, «et sera indulgent pour
-les effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle
-lira «afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa
-compagnie et de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus
-exacte à remplir envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le
-portrait de l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et
-obéissante, aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans
-<i>Amélia</i>.</p>
+fois pour chaque personne pardonnée<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>.» Alors ils parlent de leurs
+projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les
+assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les
+comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle
+aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les
+friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner,
+surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle
+attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois
+une heure ou <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> deux de sa conversation, «et sera indulgent pour
+les effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle
+lira «afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa
+compagnie et de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus
+exacte à remplir envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le
+portrait de l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et
+obéissante, aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans
+<i>Amélia</i>.</p>
<p>Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute
-force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des
-épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons
+force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des
+épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons
dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir,
-l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère
-anglais, c'est la volonté trop forte<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>. Quand la tendresse et la
-haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en
-opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le c&oelig;ur devient une caverne
-de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est
-contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père
-«n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé
-sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de
-sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut
-briser la volonté de sa fille<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>, et lui imposer pour mari un sot
-<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> brutal et sans c&oelig;ur. Il est chef de famille, maître de
+l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère
+anglais, c'est la volonté trop forte<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>. Quand la tendresse et la
+haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en
+opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le c&oelig;ur devient une caverne
+de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est
+contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père
+«n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé
+sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de
+sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut
+briser la volonté de sa fille<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>, et lui imposer pour mari un sot
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> brutal et sans c&oelig;ur. Il est chef de famille, maître de
tous les siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il
-veut fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres
-et tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on
+veut fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres
+et tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on
entend les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et
-trop nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et
-d'autorité prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron
-grossière et rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui,
-dédaignée par Lovelace, se venge de la beauté de sa s&oelig;ur; le
-grondement hargneux des deux oncles, vieux célibataires bornés,
-vulgaires, entêtés par principes de l'autorité masculine; les
-instances douloureuses de la mère, de la tante, de la vieille bonne,
-pauvres esclaves timides, réduites, une par une, à devenir des
-instruments de persécution. «Ils se sont liés les uns aux autres par
-un écrit signé, et engagés à pousser à bout leur entreprise en faveur
-de M. Solmes, et pour la défense de l'autorité du père.» À présent la
-chose est une affaire de politique et de guerre. «Puisque vous avez
-déployé vos talents et tâché d'ébranler tout le monde, sans être
-ébranlée vous-même, c'est à nous maintenant de nous tenir plus fermes
-et plus serrés ensemble.» Ils forment «une phalange rangée en
-bataille,» où chaque conviction alourdit les autres de tout son poids.
-Il ne s'agit plus ici de raisonnement; leur volonté devient machinale.
-À force de se répéter entre eux la même idée, ils la fixent dans leur
-cervelle, et s'exaspèrent <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> quand on essaye de la leur ôter.
-«Nous sommes sept et vous êtes seule: qui doit céder de toute la
-famille ou d'une seule personne?» Elle offre toutes les soumissions.
-«Non, nous ne nous payons pas de respects.» Elle consent à abandonner
-son bien. «Non, nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de
-s'engager pour toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes
-que nous avons demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se
-sont butés à ce projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris,
-c'est un point d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience,
-sans importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens
-établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils
-poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou
-de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour
-ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort.
-Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les
-raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des
-concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait
-pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit
-tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple
-d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y
-aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend
-la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent
-d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la
-rancune venimeuse d'une femme <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> laide offensée, raffine les
-insultes: «La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés
-de l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras!
-Dites-moi, ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre
-journée? Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre
-aiguille? Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je
-crois, ma petite chérie, que ce dernier article est comme la verge
-d'Aaron, il avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà
-tout, mon enfant<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>.» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met
-à chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma
+trop nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et
+d'autorité prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron
+grossière et rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui,
+dédaignée par Lovelace, se venge de la beauté de sa s&oelig;ur; le
+grondement hargneux des deux oncles, vieux célibataires bornés,
+vulgaires, entêtés par principes de l'autorité masculine; les
+instances douloureuses de la mère, de la tante, de la vieille bonne,
+pauvres esclaves timides, réduites, une par une, à devenir des
+instruments de persécution. «Ils se sont liés les uns aux autres par
+un écrit signé, et engagés à pousser à bout leur entreprise en faveur
+de M. Solmes, et pour la défense de l'autorité du père.» À présent la
+chose est une affaire de politique et de guerre. «Puisque vous avez
+déployé vos talents et tâché d'ébranler tout le monde, sans être
+ébranlée vous-même, c'est à nous maintenant de nous tenir plus fermes
+et plus serrés ensemble.» Ils forment «une phalange rangée en
+bataille,» où chaque conviction alourdit les autres de tout son poids.
+Il ne s'agit plus ici de raisonnement; leur volonté devient machinale.
+À force de se répéter entre eux la même idée, ils la fixent dans leur
+cervelle, et s'exaspèrent <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> quand on essaye de la leur ôter.
+«Nous sommes sept et vous êtes seule: qui doit céder de toute la
+famille ou d'une seule personne?» Elle offre toutes les soumissions.
+«Non, nous ne nous payons pas de respects.» Elle consent à abandonner
+son bien. «Non, nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de
+s'engager pour toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes
+que nous avons demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se
+sont butés à ce projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris,
+c'est un point d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience,
+sans importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens
+établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils
+poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou
+de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour
+ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort.
+Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les
+raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des
+concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait
+pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit
+tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple
+d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y
+aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend
+la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent
+d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la
+rancune venimeuse d'une femme <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> laide offensée, raffine les
+insultes: «La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés
+de l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras!
+Dites-moi, ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre
+journée? Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre
+aiguille? Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je
+crois, ma petite chérie, que ce dernier article est comme la verge
+d'Aaron, il avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà
+tout, mon enfant<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>.» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met
+à chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma
douce s&oelig;ur Clary! mon cher c&oelig;ur! mon petit amour! conduirai-je
-Votre Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade
-silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M.
-Solmes<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>.» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui
-essuie les <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait!
+Votre Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade
+silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M.
+Solmes<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>.» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui
+essuie les <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait!
parfait! un cri de roman, le cri d'un tendre c&oelig;ur qui
-saigne!»&mdash;«Tenez, voici les échantillons des étoffes; celui-ci est
-joli, mais cet autre est tout à fait charmant. À votre place j'en
+saigne!»&mdash;«Tenez, voici les échantillons des étoffes; celui-ci est
+joli, mais cet autre est tout à fait charmant. À votre place j'en
ferais une robe pour ma nuit de noces. Et que diriez-vous d'un
-vêtement de velours? Cela ferait une grande figure dans une église de
+vêtement de velours? Cela ferait une grande figure dans une église de
village. Du velours cramoisi, je suppose. Un si beau teint que le
-vôtre, comme cela le fera ressortir! Vous soupirez, mon amour? Mais du
-velours noir! Du velours noir, belle comme vous l'êtes, avec ces yeux
-charmants, brillants comme un soleil d'avril à travers un nuage
-d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit pas que ces yeux-là sont
-charmants<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>?» Puis, lorsqu'on lui rappelle qu'il y a trois mois
-elle ne trouvait point Lovelace si méprisable, elle suffoque de
+vôtre, comme cela le fera ressortir! Vous soupirez, mon amour? Mais du
+velours noir! Du velours noir, belle comme vous l'êtes, avec ces yeux
+charmants, brillants comme un soleil d'avril à travers un nuage
+d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit pas que ces yeux-là sont
+charmants<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>?» Puis, lorsqu'on lui rappelle qu'il y a trois mois
+elle ne trouvait point Lovelace si méprisable, elle suffoque de
fureur; elle veut battre sa s&oelig;ur, elle ne peut plus parler, elle
-crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame, laissons la
-créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son venin<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>!» On
+crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame, laissons la
+créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son venin<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>!» On
croit voir une meute de chiens qui courent <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> une biche, qui
-l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus féroces
-qu'ils ont déjà goûté son sang.</p>
+l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus féroces
+qu'ils ont déjà goûté son sang.</p>
-<p>Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une
+<p>Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une
nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a
-toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie
-pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais!
-combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la
-superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le
-besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une
-jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la
-grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre
-les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>. Au fond,
-l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier
-ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part
-qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se
-rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais
-épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant
-qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>!» On le
-trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve
+toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie
+pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais!
+combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la
+superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le
+besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une
+jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la
+grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre
+les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>. Au fond,
+l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier
+ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part
+qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se
+rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais
+épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant
+qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>!» On le
+trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve
animale n'est qu'un <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> dehors; il est barbare, il plaisante
atrocement, froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut
faire. Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de
-lui avoir livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On
-a tort de me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher
-vis-à-vis de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à
-l'étranger; distinction que j'ai toujours accordée aux dignes
-créatures qui sont mortes en couches de moi<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.» Il faut dire qu'en
-ce pays, les viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie.
-Tel gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente,
+lui avoir livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On
+a tort de me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher
+vis-à-vis de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à
+l'étranger; distinction que j'ai toujours accordée aux dignes
+créatures qui sont mortes en couches de moi<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.» Il faut dire qu'en
+ce pays, les viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie.
+Tel gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente,
l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse
-pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant
-quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y
-est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>,
-ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour.
+pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant
+quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y
+est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>,
+ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour.
Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur
-lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et
-des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il
-s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante
-créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à
-ourdir des toiles et <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> des complots contre son vainqueur!» Ils
-sont aux prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni
-trêve, ni relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son
-c&oelig;ur, il est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous
-le soleil.» Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa
+lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et
+des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il
+s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante
+créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à
+ourdir des toiles et <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> des complots contre son vainqueur!» Ils
+sont aux prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni
+trêve, ni relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son
+c&oelig;ur, il est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous
+le soleil.» Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa
maison, il donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des
-histoires, il amène des personnages supposés, il fabrique des lettres.
-Il n'y a point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés
+histoires, il amène des personnages supposés, il fabrique des lettres.
+Il n'y a point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés
qu'il n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et
-combine à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se
-réunissent dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout,
-il devine tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout
-bon sens, en dépit des prières de ses amis, des supplications de
-Clarisse, des remords de son propre c&oelig;ur. La volonté excessive
+combine à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se
+réunissent dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout,
+il devine tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout
+bon sens, en dépit des prières de ses amis, des supplications de
+Clarisse, des remords de son propre c&oelig;ur. La volonté excessive
devient ici, comme chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et
-broie ce qu'il devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force
-d'impétuosité aveugle, il se brise lui-même par-dessus les débris
+broie ce qu'il devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force
+d'impétuosité aveugle, il se brise lui-même par-dessus les débris
qu'il a faits.</p>
-<p>Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté
-égale<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de
-moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque
-autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> douce,
-quoique promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de
-l'orgueil dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les
-jeunes personnes de son sexe<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>;» elle est homme pour la fermeté,
-mais surtout elle a une réflexion d'homme<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>. Quelle attention sur
+<p>Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté
+égale<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de
+moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque
+autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> douce,
+quoique promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de
+l'orgueil dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les
+jeunes personnes de son sexe<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>;» elle est homme pour la fermeté,
+mais surtout elle a une réflexion d'homme<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>. Quelle attention sur
soi! quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de
sa conduite et de la conduite d'autrui<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>! Il n'y a pas une action,
une parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne
-remarque, qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la
-solidité d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces
-longues conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul,
-véritables duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus
-avec le déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point
-troublée, elle reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais
-de prise, elle n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied,
+remarque, qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la
+solidité d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces
+longues conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul,
+véritables duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus
+avec le déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point
+troublée, elle reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais
+de prise, elle n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied,
sentant que tout le monde est pour lui, que personne n'est pour elle,
qu'elle perd <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> du terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle
-tombera, qu'elle tombe. Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel
-changement depuis Shakspeare! D'où vient cette idée de la femme si
-originale et si neuve? Qui a cuirassé d'héroïsme et de calcul ces
-innocentes si abandonnées et si tendres? Le puritanisme devenu laïque.
-«Elle n'a jamais pu regarder un devoir avec indifférence<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>,» et
-elle a passé sa vie à regarder ses devoirs<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>. Elle s'est posé des
-principes, elle en a raisonné, elle les a appliqués aux différentes
+tombera, qu'elle tombe. Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel
+changement depuis Shakspeare! D'où vient cette idée de la femme si
+originale et si neuve? Qui a cuirassé d'héroïsme et de calcul ces
+innocentes si abandonnées et si tendres? Le puritanisme devenu laïque.
+«Elle n'a jamais pu regarder un devoir avec indifférence<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>,» et
+elle a passé sa vie à regarder ses devoirs<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>. Elle s'est posé des
+principes, elle en a raisonné, elle les a appliqués aux différentes
circonstances de la vie, elle s'est munie sur chaque point de maximes,
-de distinctions et d'arguments. Elle a planté autour d'elle, comme des
-remparts hérissés et multipliés, l'innombrable rangée des préceptes
-inflexibles. On ne peut pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout
-son esprit et tout son passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse;
-car elle est tellement défendue par ses fortifications qu'elle y est
-prisonnière; ses principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la
-perd. Elle veut garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au
-magistrat, cela ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste
-pas en face à son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne
+de distinctions et d'arguments. Elle a planté autour d'elle, comme des
+remparts hérissés et multipliés, l'innombrable rangée des préceptes
+inflexibles. On ne peut pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout
+son esprit et tout son passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse;
+car elle est tellement défendue par ses fortifications qu'elle y est
+prisonnière; ses principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la
+perd. Elle veut garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au
+magistrat, cela ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste
+pas en face à son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne
chasse pas Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait
-contre la délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss
-Howe; cela pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle
-réprimande Lovelace quand <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> il jure<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>; une bonne chrétienne
-doit protester contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante,
-politique<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a> et prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme.
+contre la délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss
+Howe; cela pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle
+réprimande Lovelace quand <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> il jure<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>; une bonne chrétienne
+doit protester contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante,
+politique<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a> et prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme.
Mademoiselle, quand le feu est dans une chambre, on en sort pieds nus,
-et on ne s'amuse point à demander des pantoufles. J'en suis bien
-fâché, mais j'ajoute bien bas, tout bas, que la sublime Clarisse est
-un petit esprit; sa vertu ressemble à la piété des dévotes, littérale
-et scrupuleuse<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>. Elle n'entraîne pas, on lui voit toujours à la
-main son catéchisme de bienséances; elle n'invente pas son devoir,
+et on ne s'amuse point à demander des pantoufles. J'en suis bien
+fâché, mais j'ajoute bien bas, tout bas, que la sublime Clarisse est
+un petit esprit; sa vertu ressemble à la piété des dévotes, littérale
+et scrupuleuse<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>. Elle n'entraîne pas, on lui voit toujours à la
+main son catéchisme de bienséances; elle n'invente pas son devoir,
elle suit une consigne; elle n'a pas l'audace des grands partis pris,
-elle a plus de conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de
-génie<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>. Voilà l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle
-que soit l'école, quel que soit le but. À force de régulariser
-l'homme, on le rétrécit.</p>
+elle a plus de conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de
+génie<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>. Voilà l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle
+que soit l'école, quel que soit le but. À force de régulariser
+l'homme, on le rétrécit.</p>
<p>Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la
-chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le
-modèle des <i>gentlemen</i> chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a
-converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant.
-Celui-ci est correct comme un automate; <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> il passe sa vie à
-peser des devoirs et à saluer<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>. Quand il va visiter un malade, il
-s'inquiète de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se
-disant que c'est pour une &oelig;uvre de charité<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>. Croiriez-vous
-qu'un pareil homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa
-manière. Par exemple il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus
-aimable et la plus chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous
+chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le
+modèle des <i>gentlemen</i> chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a
+converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant.
+Celui-ci est correct comme un automate; <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> il passe sa vie à
+peser des devoirs et à saluer<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>. Quand il va visiter un malade, il
+s'inquiète de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se
+disant que c'est pour une &oelig;uvre de charité<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>. Croiriez-vous
+qu'un pareil homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa
+manière. Par exemple il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus
+aimable et la plus chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous
l'honneur d'un mot qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois
-vous aurez la bonté de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour
-toujours engagée par cette condescendance, quel que soit ce jour, ce
-jour précieux pour moi jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la
-plus grande bénédiction de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à
-jamais, votre Charles Grandisson<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>.» Une image de cire ne serait
-pas plus convenable. Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au
+vous aurez la bonté de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour
+toujours engagée par cette condescendance, quel que soit ce jour, ce
+jour précieux pour moi jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la
+plus grande bénédiction de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à
+jamais, votre Charles Grandisson<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>.» Une image de cire ne serait
+pas plus convenable. Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au
mariage, chacun de quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les
-personnes âgées; à table, les messieurs, une serviette <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> sous
-le bras, servent chacun une dame; la fiancée est toujours prête à
-s'évanouir; il se jette à ses pieds dans toutes les formes. «Eh bien!
-mon amour, par égard pour les meilleurs des parents, reprenez votre
-présence d'esprit habituelle; autrement, moi qui vais me glorifier
-devant mille témoins de recevoir l'honneur de votre main, je serai
-prêt à regretter d'avoir acquiescé de si grand c&oelig;ur aux désirs de
-ces respectables amis qui ont souhaité une célébration publique<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.»
-Les révérences commencent, les compliments bourdonnent, l'essaim des
-convenances voltige comme une bande de petits chérubins amoureux, et
-leurs ailes dévotes<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a> viennent sanctifier les tendresses bénies de
+personnes âgées; à table, les messieurs, une serviette <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> sous
+le bras, servent chacun une dame; la fiancée est toujours prête à
+s'évanouir; il se jette à ses pieds dans toutes les formes. «Eh bien!
+mon amour, par égard pour les meilleurs des parents, reprenez votre
+présence d'esprit habituelle; autrement, moi qui vais me glorifier
+devant mille témoins de recevoir l'honneur de votre main, je serai
+prêt à regretter d'avoir acquiescé de si grand c&oelig;ur aux désirs de
+ces respectables amis qui ont souhaité une célébration publique<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.»
+Les révérences commencent, les compliments bourdonnent, l'essaim des
+convenances voltige comme une bande de petits chérubins amoureux, et
+leurs ailes dévotes<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a> viennent sanctifier les tendresses bénies de
l'heureux couple. Les larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa
-rivale sacrifiée, et sir Charles «d'une façon caressante, tendre et
+rivale sacrifiée, et sir Charles «d'une façon caressante, tendre et
respectueuse, mettant son bras autour d'elle, lui prend son mouchoir,
-sans qu'elle résiste, pour essuyer les pleurs qui coulent sur ses
-joues.&mdash;Douce humanité, dit-il; charmante sensibilité, ne réprimez
-point cette effusion touchante! Rosée du ciel (et il baise le
-mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un c&oelig;ur doux comme le ciel et
-compatissant comme lui<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>!» C'en est trop, on est excédé, <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>
-on se dit que ces phrases devraient être accompagnées sur la
-mandoline. Le plus patient des mortels se sent éc&oelig;uré quand il a,
-pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs sentimentales et tout ce
-lait sucré de l'amour. Pour comble, sir Charles, voyant Harriett
-embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit temple dédié à l'amitié
-qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le triomphe du rococo
-mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent comme à l'Opéra, tous
-les personnages chantent à l'unisson et en ch&oelig;ur les louanges de
-sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment pourrait-il être autre
+sans qu'elle résiste, pour essuyer les pleurs qui coulent sur ses
+joues.&mdash;Douce humanité, dit-il; charmante sensibilité, ne réprimez
+point cette effusion touchante! Rosée du ciel (et il baise le
+mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un c&oelig;ur doux comme le ciel et
+compatissant comme lui<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>!» C'en est trop, on est excédé, <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>
+on se dit que ces phrases devraient être accompagnées sur la
+mandoline. Le plus patient des mortels se sent éc&oelig;uré quand il a,
+pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs sentimentales et tout ce
+lait sucré de l'amour. Pour comble, sir Charles, voyant Harriett
+embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit temple dédié à l'amitié
+qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le triomphe du rococo
+mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent comme à l'Opéra, tous
+les personnages chantent à l'unisson et en ch&oelig;ur les louanges de
+sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment pourrait-il être autre
chose que le meilleur des maris, lui qui fut le plus soumis des fils,
-qui est le plus affectionné des frères, le plus fidèle des amis, et
-qui est bon par principe dans chacune des relations de la vie<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>?»
-Il est grand, il est généreux, il est délicat, il est pieux, il est
-irréprochable; il n'a jamais fait une vilaine action ni un geste faux.
+qui est le plus affectionné des frères, le plus fidèle des amis, et
+qui est bon par principe dans chacune des relations de la vie<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>?»
+Il est grand, il est généreux, il est délicat, il est pieux, il est
+irréprochable; il n'a jamais fait une vilaine action ni un geste faux.
Sa conscience et sa perruque sont intactes. Amen. Il faut le canoniser
et l'empailler.</p>
<p>Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous
-n'avez pas tout l'esprit qu'il faut <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> pour en avoir assez. À
+n'avez pas tout l'esprit qu'il faut <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> pour en avoir assez. À
force de vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous
-l'effet de ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et
-à la fin de vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le
-prédicateur en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il
-avait pris pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez
+l'effet de ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et
+à la fin de vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le
+prédicateur en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il
+avait pris pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez
la morale, ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de
-rébellion dans le c&oelig;ur de l'homme, et que si on s'applique trop
-visiblement à le claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va
-prendre l'air dehors. Vous imprimez à la suite de <i>Paméla</i> le
-catalogue des vertus dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille,
-oublie son plaisir, cesse de croire, et se demande si la céleste
-héroïne n'était pas un mannequin ecclésiastique arrangé pour lui
-débiter une leçon. Vous racontez à la fin de <i>Clarisse</i> la punition de
-tous les méchants, grands ou petits, sans en épargner un seul; le
+rébellion dans le c&oelig;ur de l'homme, et que si on s'applique trop
+visiblement à le claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va
+prendre l'air dehors. Vous imprimez à la suite de <i>Paméla</i> le
+catalogue des vertus dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille,
+oublie son plaisir, cesse de croire, et se demande si la céleste
+héroïne n'était pas un mannequin ecclésiastique arrangé pour lui
+débiter une leçon. Vous racontez à la fin de <i>Clarisse</i> la punition de
+tous les méchants, grands ou petits, sans en épargner un seul; le
lecteur rit, dit que les choses se passent autrement dans le monde, et
-vous invite à insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières
-où les âmes mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point
+vous invite à insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières
+où les âmes mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point
si sots que vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la
grosse voix pour nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on
-inscrive la leçon à part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons
-l'art, et vous n'en avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et
+inscrive la leçon à part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons
+l'art, et vous n'en avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et
vous n'y songez pas. Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez
-toutes les conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos
-<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> romans ont huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez
-écrivain, et non pas greffier archiviste. Ne versez pas votre
-bibliothèque de documents sur la voie publique. L'art diffère de la
-nature en ce qu'elle délaye et qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt
-pages ne montrent pas un caractère, et une vive parole le fait. Vous
-êtes alourdi par votre conscience qui vous traîne pas à pas et terre à
-terre; vous avez peur de votre génie; vous le bridez, vous n'osez
+toutes les conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos
+<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> romans ont huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez
+écrivain, et non pas greffier archiviste. Ne versez pas votre
+bibliothèque de documents sur la voie publique. L'art diffère de la
+nature en ce qu'elle délaye et qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt
+pages ne montrent pas un caractère, et une vive parole le fait. Vous
+êtes alourdi par votre conscience qui vous traîne pas à pas et terre à
+terre; vous avez peur de votre génie; vous le bridez, vous n'osez
trouver aux moments violents les grands cris, les franches paroles.
-Vous tombez dans les phrases emphatiques et bien écrites<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>; vous ne
+Vous tombez dans les phrases emphatiques et bien écrites<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>; vous ne
voulez pas montrer la nature telle qu'elle est, telle que la montre
-Shakspeare, lorsque, piquée par la passion comme par un fer rouge,
-elle crie, se cabre et bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez
+Shakspeare, lorsque, piquée par la passion comme par un fer rouge,
+elle crie, se cabre et bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez
pas l'aimer, et votre punition est que vous ne pouvez pas la voir.</p>
<h4>IV</h4>
-<p>C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et
-sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand
-vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès
-de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et
-brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en
-fils, ayant roulé par la vie <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> dans les hauts, dans les bas,
-éclaboussé, mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley
+<p>C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et
+sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand
+vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès
+de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et
+brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en
+fils, ayant roulé par la vie <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> dans les hauts, dans les bas,
+éclaboussé, mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley
Montague, plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte,
-ses soucis et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une
-bouteille de Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en
-lui, un peu grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse
+ses soucis et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une
+bouteille de Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en
+lui, un peu grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse
aller, il coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se
-donner de digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès
-l'abord, le surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans
-la grosse débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse
-bouillonne en lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai
-et il s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité
-littéraire. Un jour, Garrick le prie de supprimer une scène
-maladroite, et lui dit que sinon on sifflera infailliblement: «Au
-diable! qu'ils la trouvent eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort
-mal à l'aise, vient avertir l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe.
-«&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?&mdash;Eh bien! on me siffle à outrance.&mdash;Ah! ah! le
-diable les emporte! Ils l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont
-trouvée?»&mdash;C'est avec ce franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il
+donner de digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès
+l'abord, le surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans
+la grosse débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse
+bouillonne en lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai
+et il s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité
+littéraire. Un jour, Garrick le prie de supprimer une scène
+maladroite, et lui dit que sinon on sifflera infailliblement: «Au
+diable! qu'ils la trouvent eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort
+mal à l'aise, vient avertir l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe.
+«&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?&mdash;Eh bien! on me siffle à outrance.&mdash;Ah! ah! le
+diable les emporte! Ils l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont
+trouvée?»&mdash;C'est avec ce franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il
allait de l'avant sans trop sentir les meurtrissures, en homme
-confiant qui a le c&oelig;ur épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait
-un héritage, il festine, traite ses voisins, entretient une meute,
-s'entoure de magnifiques laquais à livrée jaune. En trois ans, il a
-tout mangé; mais le courage lui reste, il achève ses études de
-légiste, écrit <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> deux in-folio sur les droits de la couronne,
-devient <i>justice</i>, détruit des bandes de voleurs, et gagne dans la
-plus insipide besogne du monde «le plus sale argent de la terre.» Les
-dégoûts ne l'atteignent pas, la lassitude non plus; il est trop
-solidement bâti pour avoir des nerfs de femme. Tout déborde en lui, la
-force, l'activité, l'invention, et aussi la tendresse. Il a pour ses
-enfants une idolâtrie de mère, il adore sa femme, il devient presque
+confiant qui a le c&oelig;ur épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait
+un héritage, il festine, traite ses voisins, entretient une meute,
+s'entoure de magnifiques laquais à livrée jaune. En trois ans, il a
+tout mangé; mais le courage lui reste, il achève ses études de
+légiste, écrit <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> deux in-folio sur les droits de la couronne,
+devient <i>justice</i>, détruit des bandes de voleurs, et gagne dans la
+plus insipide besogne du monde «le plus sale argent de la terre.» Les
+dégoûts ne l'atteignent pas, la lassitude non plus; il est trop
+solidement bâti pour avoir des nerfs de femme. Tout déborde en lui, la
+force, l'activité, l'invention, et aussi la tendresse. Il a pour ses
+enfants une idolâtrie de mère, il adore sa femme, il devient presque
fou quand il la perd, il ne trouve d'autre consolation que de pleurer
-avec la servante, et finit par épouser cette bonne et brave fille pour
-donner une mère à ses enfants: dernier trait qui achève de peindre ce
-vaillant c&oelig;ur plébéien<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>, prompt aux effusions, exempt de
-répugnances, et qui, hormis la délicatesse, eut tout le meilleur de
+avec la servante, et finit par épouser cette bonne et brave fille pour
+donner une mère à ses enfants: dernier trait qui achève de peindre ce
+vaillant c&oelig;ur plébéien<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>, prompt aux effusions, exempt de
+répugnances, et qui, hormis la délicatesse, eut tout le meilleur de
l'homme. On lit ses livres, comme on boit un vin franc, sain et rude,
-qui égaye, fortifie, et auquel il ne manque que le parfum.</p>
+qui égaye, fortifie, et auquel il ne manque que le parfum.</p>
-<p>Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui
+<p>Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui
aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme
-des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains.
-Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros,
-Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa
-maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante
+des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains.
+Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros,
+Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa
+maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante
dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le
-tragique tourne au grotesque. Fielding <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> rit à pleins poumons,
+tragique tourne au grotesque. Fielding <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> rit à pleins poumons,
comme Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style
emphatique; il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il
-bouscule de ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances.
-Si vous êtes raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas.
-Il vous mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers,
+bouscule de ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances.
+Si vous êtes raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas.
+Il vous mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers,
dans la boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les
-scandales réjouissants, les peintures crues et les aventures
-populacières. Il est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible.
-M. Joseph, au sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un
-fossé sans habits et pour mort; une diligence passe, les dames font
-des haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les
+scandales réjouissants, les peintures crues et les aventures
+populacières. Il est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible.
+M. Joseph, au sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un
+fossé sans habits et pour mort; une diligence passe, les dames font
+des haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les
<i>gentlemen</i>, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs
-pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début,
-jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et
-reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on
-leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens
-mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si
-beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à
-bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on
-veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde,
-comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom
-Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce
-retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la
-tête, ce pêle-mêle <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> d'incidents et cette grêle de
-mésaventures, finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces
+pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début,
+jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et
+reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on
+leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens
+mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si
+beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à
+bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on
+veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde,
+comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom
+Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce
+retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la
+tête, ce pêle-mêle <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> d'incidents et cette grêle de
+mésaventures, finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces
braves gens se battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent
-mieux encore. Il y a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le
+mieux encore. Il y a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le
<i>roastbeef</i> y descend comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que
ces bons bras fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du
-prochain est solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la
+prochain est solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la
vie est bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la
-tête cassée et le ventre plein.</p>
+tête cassée et le ventre plein.</p>
-<p>Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses à voir en route; le
-sentiment de la nature est un talent comme la conception de la règle,
-et Fielding, le dos tourné à Richardson, s'ouvre un domaine aussi
+<p>Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses à voir en route; le
+sentiment de la nature est un talent comme la conception de la règle,
+et Fielding, le dos tourné à Richardson, s'ouvre un domaine aussi
large que celui de son rival. Ce qu'on appelle nature, c'est cette
-couvée de passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement
-vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous,
-mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel
-nous tâchons de les déguiser; nous croyons les mener, elles nous
-mènent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a
-tant, elles sont si fortes, si entrelacées les unes dans les autres,
-si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner, que leur
-mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises.
-Voilà le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de
-Molière, consistent à lever un coin du manteau; ses personnages
+couvée de passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement
+vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous,
+mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel
+nous tâchons de les déguiser; nous croyons les mener, elles nous
+mènent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a
+tant, elles sont si fortes, si entrelacées les unes dans les autres,
+si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner, que leur
+mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises.
+Voilà le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de
+Molière, consistent à lever un coin du manteau; ses personnages
paradent d'un air raisonnable, et tout <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> d'un coup, par une
-ouverture, le lecteur aperçoit le fourmillement intérieur des vanités,
-des folies, des concupiscences et des rancunes secrètes qui les font
-marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cassé, le philosophe
-Square vient le consoler par une application de maximes stoïciennes;
-mais en lui prouvant que la douleur est chose indifférente, il se mord
-la langue et lâche un ou deux jurons, sur quoi le théologien Thwackum,
-son commensal et son rival, lui assure que sa mésaventure est un
+ouverture, le lecteur aperçoit le fourmillement intérieur des vanités,
+des folies, des concupiscences et des rancunes secrètes qui les font
+marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cassé, le philosophe
+Square vient le consoler par une application de maximes stoïciennes;
+mais en lui prouvant que la douleur est chose indifférente, il se mord
+la langue et lâche un ou deux jurons, sur quoi le théologien Thwackum,
+son commensal et son rival, lui assure que sa mésaventure est un
avertissement de la Providence, et tous deux manquent de se gourmer.
-Une autre fois le chapelain de la prison, ayant déchargé son éloquence
-et engagé le condamné au repentir, accepte de lui un bol de punch
-parce que l'Écriture ne dit rien contre cette liqueur, et lui récite
-après boire son dernier sermon contre les philosophes païens. Ainsi
-déshabillés, les instincts ont une tournure grotesque; les gens
-s'avancent gravement, la canne à la main, et pour nous ils sont tout
-nus. Sachez qu'ils sont nus tout à fait; aussi certaines de leurs
+Une autre fois le chapelain de la prison, ayant déchargé son éloquence
+et engagé le condamné au repentir, accepte de lui un bol de punch
+parce que l'Écriture ne dit rien contre cette liqueur, et lui récite
+après boire son dernier sermon contre les philosophes païens. Ainsi
+déshabillés, les instincts ont une tournure grotesque; les gens
+s'avancent gravement, la canne à la main, et pour nous ils sont tout
+nus. Sachez qu'ils sont nus tout à fait; aussi certaines de leurs
attitudes sont bien gaies. Les dames feront sagement de ne pas entrer
-ici. Ce puissant génie, tout franc et réjoui, aime comme Rubens les
+ici. Ce puissant génie, tout franc et réjoui, aime comme Rubens les
kermesses; les rouges trognes reluisantes de bonne humeur, de
-sensualité et d'énergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et
-les instincts dévergondés y viennent accoupler leurs violences. C'est
+sensualité et d'énergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et
+les instincts dévergondés y viennent accoupler leurs violences. C'est
avec eux qu'il compose ses premiers personnages. Il n'y en a point
-chez lui de plus vivants que ceux-là, de plus largement tracés à
-grands traits et d'un élan, d'une <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> couleur plus saine. Si les
-gens réfléchis comme Allworthy restent effacés dans un coin de sa
-vaste toile, les personnages instinctifs comme Western s'y détachent
-avec un relief et un éclat qu'on n'a point vus depuis Falstaff.
+chez lui de plus vivants que ceux-là, de plus largement tracés à
+grands traits et d'un élan, d'une <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> couleur plus saine. Si les
+gens réfléchis comme Allworthy restent effacés dans un coin de sa
+vaste toile, les personnages instinctifs comme Western s'y détachent
+avec un relief et un éclat qu'on n'a point vus depuis Falstaff.
Western est un <i>squire</i> de campagne, bonhomme au demeurant, mais
-ivrogne, toujours à cheval, inépuisable en jurons, prompt aux gros
+ivrogne, toujours à cheval, inépuisable en jurons, prompt aux gros
mots, aux coups de poing, sorte de charretier alourdi, endurci et
-enfiévré par la brutalité de la race, par la sauvagerie de la
+enfiévré par la brutalité de la race, par la sauvagerie de la
campagne, par les exercices violents, par l'abus de la grosse
-mangeaille et des boissons fortes, tout imbu d'orgueil et de préjugés
-anglais et rustiques, n'ayant jamais été discipliné par la contrainte
-du monde, puisqu'il vit aux champs, ni par celle de l'éducation,
-puisqu'il sait à peine lire, ni par celle de la réflexion, puisqu'il
-ne peut pas mettre deux idées ensemble, ni par celle de l'autorité,
-puisqu'il est riche et <i>justice</i>, et livré, comme une girouette qui
-siffle et grince, à tous les coups de vent de toutes les passions.
-Sitôt qu'on le contredit, il devient rouge, il écume, il veut rosser
-les gens: «Défais ton habit<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>....» Il faut même l'empoigner à
-bras-le-corps pour l'arrêter de vive force. Il court chez Allworthy
-pour se plaindre de Jones, qui ose faire la cour à sa fille. «Il a eu
-de la chance que je n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roulé,
-j'aurais dérangé son miaulement; j'aurais appris à ce fils de
-<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> gueuse à mettre la main au plat de son maître. Il n'aura
+mangeaille et des boissons fortes, tout imbu d'orgueil et de préjugés
+anglais et rustiques, n'ayant jamais été discipliné par la contrainte
+du monde, puisqu'il vit aux champs, ni par celle de l'éducation,
+puisqu'il sait à peine lire, ni par celle de la réflexion, puisqu'il
+ne peut pas mettre deux idées ensemble, ni par celle de l'autorité,
+puisqu'il est riche et <i>justice</i>, et livré, comme une girouette qui
+siffle et grince, à tous les coups de vent de toutes les passions.
+Sitôt qu'on le contredit, il devient rouge, il écume, il veut rosser
+les gens: «Défais ton habit<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>....» Il faut même l'empoigner à
+bras-le-corps pour l'arrêter de vive force. Il court chez Allworthy
+pour se plaindre de Jones, qui ose faire la cour à sa fille. «Il a eu
+de la chance que je n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roulé,
+j'aurais dérangé son miaulement; j'aurais appris à ce fils de
+<span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> gueuse à mettre la main au plat de son maître. Il n'aura
jamais un morceau de mon plat, ni un liard pour en acheter. Et si elle
le veut, elle, une chemise sera sa dot. J'aimerais mieux mettre mon
bien dans la caisse d'amortissement, pour qu'on l'envoie en Hanovre et
-qu'on corrompe notre nation avec<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.»&mdash;Et comme Allworthy dit qu'il
-en a bien du chagrin.&mdash;«Au diable votre chagrin! il me servira
+qu'on corrompe notre nation avec<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.»&mdash;Et comme Allworthy dit qu'il
+en a bien du chagrin.&mdash;«Au diable votre chagrin! il me servira
joliment quand j'aurai perdu ma seule enfant, ma pauvre Sophie, qui
-était la joie de mon c&oelig;ur, et toute l'espérance, et toute la
-consolation de mes vieux jours; mais je suis décidé à la mettre à la
-porte: elle mendiera, elle crèvera de faim, elle pourrira dans la rue.
+était la joie de mon c&oelig;ur, et toute l'espérance, et toute la
+consolation de mes vieux jours; mais je suis décidé à la mettre à la
+porte: elle mendiera, elle crèvera de faim, elle pourrira dans la rue.
Pas un sou, pas un sou! elle n'aura jamais un sou de moi! Ce fils de
-chienne a toujours été bon pour tirer le lièvre au gîte. Le diable le
-crève! Je ne savais guère la minette<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a> qu'il avait en vue; mais ce
-sera le plus mauvais gibier qu'il ait levé de sa vie. Il ne trouvera
-là qu'une charogne; la peau de dessus est tout ce qu'il en
-aura<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>!»&mdash;Sa fille essaye <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> de le raisonner, il tempête.
-Alors elle parle de tendresse et d'obéissance; d'allégresse il saute
-par la chambre, et les larmes lui viennent aux yeux. À ce mot, elle
+chienne a toujours été bon pour tirer le lièvre au gîte. Le diable le
+crève! Je ne savais guère la minette<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a> qu'il avait en vue; mais ce
+sera le plus mauvais gibier qu'il ait levé de sa vie. Il ne trouvera
+là qu'une charogne; la peau de dessus est tout ce qu'il en
+aura<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>!»&mdash;Sa fille essaye <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> de le raisonner, il tempête.
+Alors elle parle de tendresse et d'obéissance; d'allégresse il saute
+par la chambre, et les larmes lui viennent aux yeux. À ce mot, elle
reprend ses supplications; il grince les dents, il serre les poings,
-il frappe du pied. «Tu l'épouseras, tu l'auras! le diable m'emporte!
-tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain matin<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>!» Il ne peut
-pas trouver une raison, il ne sait que lui dire d'être bonne fille. Il
-se contredit, il défait ses propres projets: il est comme un taureau
-aveugle qui bute à droite, à gauche, revient sur ses pas, n'atteint
-personne et piétine en place. Au moindre bruit, il fonce en avant,
-outrageusement, sans savoir pourquoi. Ses idées ne sont que des
-frémissements ou des élans de la chair et du sang. Jamais l'animal
-physique n'a plus entièrement recouvert et absorbé l'homme. Il en
-devient grotesque, tant il est naïf et près de la brute; il se laisse
-mener, il a des mots d'enfant: «Je ne sais pas comment cela arrive;
+il frappe du pied. «Tu l'épouseras, tu l'auras! le diable m'emporte!
+tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain matin<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>!» Il ne peut
+pas trouver une raison, il ne sait que lui dire d'être bonne fille. Il
+se contredit, il défait ses propres projets: il est comme un taureau
+aveugle qui bute à droite, à gauche, revient sur ses pas, n'atteint
+personne et piétine en place. Au moindre bruit, il fonce en avant,
+outrageusement, sans savoir pourquoi. Ses idées ne sont que des
+frémissements ou des élans de la chair et du sang. Jamais l'animal
+physique n'a plus entièrement recouvert et absorbé l'homme. Il en
+devient grotesque, tant il est naïf et près de la brute; il se laisse
+mener, il a des mots d'enfant: «Je ne sais pas comment cela arrive;
mais le diable m'emporte, Allworthy, si vous ne me faites pas toujours
-faire justement ce qu'il vous plaît. Et pourtant j'ai un aussi bon
-domaine que vous, et je suis <i>justice</i> aussi bien que vous-même.» Rien
+faire justement ce qu'il vous plaît. Et pourtant j'ai un aussi bon
+domaine que vous, et je suis <i>justice</i> aussi bien que vous-même.» Rien
ne tient en lui ni ne dure; il est tout de prime-saut; il ne <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>
-vit que pour le moment. Rancune, intérêt, aucune des passions à longue
-portée n'a de prise sur lui. Il embrasse les gens que tout à l'heure
-il voulait assommer. Tout disparaît pour lui dans la fougue de la
-passion présente; elle lui arrive au cerveau comme un flot soudain qui
-noie le reste. À présent qu'il est réconcilié avec Tom, il n'a pas de
-cesse que Tom n'ait sa fille. «C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus,
-mon garçon, en avant sur elle! Voilà ce que c'est, mes petits agneaux.
-Eh bien! est-ce convenu? Sera-ce demain ou le jour d'après? Ce ne sera
-pas une minute plus tard que le jour d'après, j'y suis décidé. Allons
+vit que pour le moment. Rancune, intérêt, aucune des passions à longue
+portée n'a de prise sur lui. Il embrasse les gens que tout à l'heure
+il voulait assommer. Tout disparaît pour lui dans la fougue de la
+passion présente; elle lui arrive au cerveau comme un flot soudain qui
+noie le reste. À présent qu'il est réconcilié avec Tom, il n'a pas de
+cesse que Tom n'ait sa fille. «C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus,
+mon garçon, en avant sur elle! Voilà ce que c'est, mes petits agneaux.
+Eh bien! est-ce convenu? Sera-ce demain ou le jour d'après? Ce ne sera
+pas une minute plus tard que le jour d'après, j'y suis décidé. Allons
donc, Tom, je te dis que ce sont des grimaces. Par le sang-Dieu! elle
-voudrait que le mariage fût pour cette nuit; elle le voudrait de tout
+voudrait que le mariage fût pour cette nuit; elle le voudrait de tout
son c&oelig;ur. N'est-ce pas, Sophie, que tu le voudrais? Vois-tu,
-Allworthy, je te parie cinq guinées contre un écu que de demain en
-neuf mois nous aurons un garçon! À présent, dis-moi, qu'est-ce que tu
+Allworthy, je te parie cinq guinées contre un écu que de demain en
+neuf mois nous aurons un garçon! À présent, dis-moi, qu'est-ce que tu
choisis? du Bourgogne, du Champagne, ou bien quoi? Par Dieu! nous
-ferons ripaille cette nuit<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.» Et lorsqu'il devient grand-père, il
-passe <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> son temps auprès des nourrices, déclarant que «le babil
+ferons ripaille cette nuit<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.» Et lorsqu'il devient grand-père, il
+passe <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> son temps auprès des nourrices, déclarant que «le babil
de sa petite fille est une musique plus douce que les aboiements de la
-plus belle meute d'Angleterre.» Voilà la pure nature, et personne ne
-l'a lâchée à travers champs plus débridée, plus impétueuse, plus
-ignorante de toute règle, plus abandonnée à l'afflux de la séve
+plus belle meute d'Angleterre.» Voilà la pure nature, et personne ne
+l'a lâchée à travers champs plus débridée, plus impétueuse, plus
+ignorante de toute règle, plus abandonnée à l'afflux de la séve
corporelle que Fielding.</p>
-<p>Ce n'est pas qu'il l'aime à la façon des grands artistes indifférents,
+<p>Ce n'est pas qu'il l'aime à la façon des grands artistes indifférents,
Shakspeare et Goethe; au contraire, il est moraliste par excellence,
-et c'est un des grands signes du siècle que les intentions
-réformatrices se rencontrent aussi décidées chez lui qu'ailleurs. Il
-donne à ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que
-le ton sérieux et tragique aigrit, tandis que le style comique
-«dispose les gens à la bienveillance et à la bonne humeur<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.» Bien
-plus, il fait la satire du vice; il considère les passions non comme
-de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blâme. Il
-nous suggère à chaque pas des jugements moraux; il veut que nous
-prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il écrit un roman
-entier en style ironique<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a> pour persécuter et assommer la
+et c'est un des grands signes du siècle que les intentions
+réformatrices se rencontrent aussi décidées chez lui qu'ailleurs. Il
+donne à ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que
+le ton sérieux et tragique aigrit, tandis que le style comique
+«dispose les gens à la bienveillance et à la bonne humeur<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.» Bien
+plus, il fait la satire du vice; il considère les passions non comme
+de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blâme. Il
+nous suggère à chaque pas des jugements moraux; il veut que nous
+prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il écrit un roman
+entier en style ironique<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a> pour persécuter et assommer la
friponnerie et la trahison. Il est plus que peintre, il est un
-justicier, et les deux rôles en lui sont d'accord. Car une psychologie
-engendre une morale: là où il y a une idée de l'homme, il y a un idéal
+justicier, et les deux rôles en lui sont d'accord. Car une psychologie
+engendre une morale: là où il y a une idée de l'homme, il y a un idéal
de l'homme, et Fielding, qui a vu dans l'homme la nature par
-opposition à la règle, loue dans l'homme <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> la nature par
-opposition à la règle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un
-instinct. La générosité, à ses yeux, est comme toutes les sources
+opposition à la règle, loue dans l'homme <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> la nature par
+opposition à la règle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un
+instinct. La générosité, à ses yeux, est comme toutes les sources
d'action, une inclination primitive; comme toutes les sources
-d'action, elle coule sans que les catéchismes et les phrases y
+d'action, elle coule sans que les catéchismes et les phrases y
ajoutent rien de bon; comme toutes les sources d'action, elle coule
parfois trop pleinement et trop vite. Prenez-la comme elle est, et
n'essayez pas de l'opprimer sous une discipline ou de la remplacer par
-un raisonnement. Monsieur Richardson, vos héros si corrects, si
-compassés, si soigneusement empaquetés dans leur attirail de
-préceptes, sont des bedeaux de cathédrale bons pour nasiller dans une
+un raisonnement. Monsieur Richardson, vos héros si corrects, si
+compassés, si soigneusement empaquetés dans leur attirail de
+préceptes, sont des bedeaux de cathédrale bons pour nasiller dans une
procession. Monsieur Square et monsieur Thwackum, vos tirades sur la
-vertu philosophique ou la vertu chrétienne sont des exercices de
-parole utiles pour digérer au dessert. La vertu est dans le
-tempérament et dans le sang; l'éducation bavarde et le rigorisme
+vertu philosophique ou la vertu chrétienne sont des exercices de
+parole utiles pour digérer au dessert. La vertu est dans le
+tempérament et dans le sang; l'éducation bavarde et le rigorisme
monacal n'y ajoutent rien. Donnez-moi un homme, non un mannequin de
-représentation ou une serinette à phrases. Mon héros est l'homme qui
-naît généreux, comme le chien naît affectueux, et comme le cheval naît
+représentation ou une serinette à phrases. Mon héros est l'homme qui
+naît généreux, comme le chien naît affectueux, et comme le cheval naît
brave. Je veux un c&oelig;ur vivant, plein de chaleur et de force, non un
-pédant sec occupé à aligner au cordeau toutes ses actions. Ce naturel
-ardent pourra l'emporter trop loin; je lui pardonne ses écarts. Il
-s'enivrera par mégarde, il ramassera une fille sur la route, il
+pédant sec occupé à aligner au cordeau toutes ses actions. Ce naturel
+ardent pourra l'emporter trop loin; je lui pardonne ses écarts. Il
+s'enivrera par mégarde, il ramassera une fille sur la route, il
donnera volontiers un coup de poing, il ne refusera pas un duel; il
-souffrira qu'une grande dame le trouve beau garçon, et il acceptera
-sa bourse; il sera imprudent, <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> il gâtera sa réputation comme
+souffrira qu'une grande dame le trouve beau garçon, et il acceptera
+sa bourse; il sera imprudent, <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> il gâtera sa réputation comme
Jones; il sera mauvais administrateur et fera des dettes comme Booth.
Excusez-le d'avoir des muscles, des nerfs, des sens, et ce
-bouillonnement de colère ou d'ardeur qui précipite en avant les
+bouillonnement de colère ou d'ardeur qui précipite en avant les
animaux de noble race. Mais il souffrira qu'on le batte jusqu'au sang
-plutôt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il pardonnera à son
-mortel ennemi sans effort, par bonté pure, et lui enverra de l'argent
-en cachette. Il sera loyal envers sa maîtresse, et lui gardera sa
-fidélité, en dépit de toutes les offres, dans le pire dénûment et sans
-la moindre espérance de l'obtenir. Il sera libéral de sa bourse, de
+plutôt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il pardonnera à son
+mortel ennemi sans effort, par bonté pure, et lui enverra de l'argent
+en cachette. Il sera loyal envers sa maîtresse, et lui gardera sa
+fidélité, en dépit de toutes les offres, dans le pire dénûment et sans
+la moindre espérance de l'obtenir. Il sera libéral de sa bourse, de
ses peines, de sa souffrance, de son sang; il ne s'en vantera pas; il
-n'aura ni orgueil, ni vanité, ni affectation, ni dissimulation; la
-bravoure et la bonté surabonderont dans son c&oelig;ur, comme la bonne
-eau dans une bonne source. Il pourra être balourd comme le capitaine
-Booth, joueur même, dépensier, incapable de conduire ses affaires,
-capable par tentation d'être un jour infidèle à sa femme; mais il sera
-si sincère dans son repentir, son erreur sera si involontaire, il sera
-si soigneusement, si véritablement tendre, qu'elle l'aimera avec
-excès<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>, et qu'en bonne foi il le mérite. Il se fera auprès d'elle
-garde-malade, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> nourrice, maman; il l'accouchera lui-même; il
-aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en présence de tout
-le monde, même devant miss Matthews qui l'a séduit. «Je déclarai que,
-si j'avais le monde, je serais prêt à le mettre aux pieds de mon
-Amélia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient dix mille
-mondes<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>!» Il pleure comme un enfant en pensant à elle; il l'écoute
-comme ferait un petit enfant. «Je répète ses propres paroles, car il
-m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit.» Il s'habille en
-cachette lorsqu'il est obligé de partir pour son régiment, et,
-«chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les façons de ne pas
-penser,» il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce qu'il ne saurait
-soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous cette épaisse
+n'aura ni orgueil, ni vanité, ni affectation, ni dissimulation; la
+bravoure et la bonté surabonderont dans son c&oelig;ur, comme la bonne
+eau dans une bonne source. Il pourra être balourd comme le capitaine
+Booth, joueur même, dépensier, incapable de conduire ses affaires,
+capable par tentation d'être un jour infidèle à sa femme; mais il sera
+si sincère dans son repentir, son erreur sera si involontaire, il sera
+si soigneusement, si véritablement tendre, qu'elle l'aimera avec
+excès<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>, et qu'en bonne foi il le mérite. Il se fera auprès d'elle
+garde-malade, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> nourrice, maman; il l'accouchera lui-même; il
+aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en présence de tout
+le monde, même devant miss Matthews qui l'a séduit. «Je déclarai que,
+si j'avais le monde, je serais prêt à le mettre aux pieds de mon
+Amélia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient dix mille
+mondes<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>!» Il pleure comme un enfant en pensant à elle; il l'écoute
+comme ferait un petit enfant. «Je répète ses propres paroles, car il
+m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit.» Il s'habille en
+cachette lorsqu'il est obligé de partir pour son régiment, et,
+«chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les façons de ne pas
+penser,» il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce qu'il ne saurait
+soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous cette épaisse
cuirasse de tapageur, il y a un vrai c&oelig;ur de femme qui se fond,
qu'un rien trouble lorsqu'il s'agit de ce qu'il aime, timide dans sa
-tendresse, inépuisable en dévouement, en confiance, en abnégation, en
-effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste; avec ses excès
-et ses folies, il vaut mieux que tous vos dévots gantés.</p>
-
-<p>À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais
-que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque
-dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates,
-l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi
-bien dans la nature que la grosse vigueur, <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> l'hilarité
-bruyante et la franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et
+tendresse, inépuisable en dévouement, en confiance, en abnégation, en
+effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste; avec ses excès
+et ses folies, il vaut mieux que tous vos dévots gantés.</p>
+
+<p>À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais
+que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque
+dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates,
+l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi
+bien dans la nature que la grosse vigueur, <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> l'hilarité
+bruyante et la franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et
s'il y a des mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des
chevaliers. Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous
rappelez, ont eu cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large
-moisson que vous rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs.
+moisson que vous rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs.
On finit par se lasser de vos coups de poing et de vos comptes
-d'hôtellerie. Vous pataugez trop volontiers dans les étables, parmi
-les pourceaux ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus
-de ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien
+d'hôtellerie. Vous pataugez trop volontiers dans les étables, parmi
+les pourceaux ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus
+de ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien
souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont
-beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont
-troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas
-l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant,
-que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et
-vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette
-supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre
-l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de
-votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il
-débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le
+beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont
+troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas
+l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant,
+que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et
+vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette
+supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre
+l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de
+votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il
+débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le
bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non
-l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous
-le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut
-à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau.</p>
+l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous
+le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut
+à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> V</h4>
<p>En tous cas, il est puissant et redoutable, et si en ce moment vous
-rassemblez en votre esprit les traits dispersés des figures que les
+rassemblez en votre esprit les traits dispersés des figures que les
romanciers viennent de faire passer devant vos yeux, vous vous
-sentirez transporté dans un monde à demi barbare et dans une race dont
-l'énergie doit effaroucher ou révolter toute votre douceur. À présent
-ouvrez un copiste plus littéral de la vie: sans doute ils le sont
-tous, et déclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un
-trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'étant
-médiocre il décalque les figures platement, prosaïquement, sans les
-transformer par l'illumination du génie; la jovialité de Fielding et
-le rigorisme de Richardson ne sont plus là pour égayer ou ennoblir les
-tableaux. Regardez chez lui les m&oelig;urs face à face; écoutez les
-aveux de cet imitateur de Lesage, qui reproche à Lesage d'être gai et
-de badiner avec les mésaventures de son héros; voyez l'âpreté de cette
-rancune, qui veut «soulever l'indignation du lecteur contre le
-caractère sordide et vicieux du monde et montrer le mérite modeste aux
-prises avec l'égoïsme, l'envie, la malice et la lâche indifférence de
-l'humanité<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.» Ce ne sont plus seulement les <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> coups de
-poing qui pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'épée, de
-pistolet. Dans ce monde-là, quand une fille sort de chez elle, elle
+sentirez transporté dans un monde à demi barbare et dans une race dont
+l'énergie doit effaroucher ou révolter toute votre douceur. À présent
+ouvrez un copiste plus littéral de la vie: sans doute ils le sont
+tous, et déclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un
+trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'étant
+médiocre il décalque les figures platement, prosaïquement, sans les
+transformer par l'illumination du génie; la jovialité de Fielding et
+le rigorisme de Richardson ne sont plus là pour égayer ou ennoblir les
+tableaux. Regardez chez lui les m&oelig;urs face à face; écoutez les
+aveux de cet imitateur de Lesage, qui reproche à Lesage d'être gai et
+de badiner avec les mésaventures de son héros; voyez l'âpreté de cette
+rancune, qui veut «soulever l'indignation du lecteur contre le
+caractère sordide et vicieux du monde et montrer le mérite modeste aux
+prises avec l'égoïsme, l'envie, la malice et la lâche indifférence de
+l'humanité<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.» Ce ne sont plus seulement les <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> coups de
+poing qui pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'épée, de
+pistolet. Dans ce monde-là, quand une fille sort de chez elle, elle
court risque de rentrer femme, et quand un homme sort de chez lui, il
court risque de ne pas rentrer du tout. Les femmes enfoncent leurs
-ongles dans la figure des hommes; les <i>gentlemen</i> bien élevés, comme
-Peregrine, sanglent les gens à coup de fouet. Ayant trompé un mari qui
+ongles dans la figure des hommes; les <i>gentlemen</i> bien élevés, comme
+Peregrine, sanglent les gens à coup de fouet. Ayant trompé un mari qui
refuse de lui demander satisfaction, Peregrine le fait prendre par ses
-gens et tremper dans un canal. Dénoncé par un vicaire qu'il a rossé,
+gens et tremper dans un canal. Dénoncé par un vicaire qu'il a rossé,
il le fait rouer de coups par un aubergiste, qui de plus lui arrache
-avec les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mémoire vingt
-autres attentats commencés ou achevés. Les injures atroces, les
-mâchoires cassées, les coups de bâton assénés sur les gens abattus par
-terre, la hargneuse dureté des conversations, la grossière brutalité
-des plaisanteries, donnent l'idée d'une meute de bouledogues acharnés
-à se battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaieté, s'amusent encore à
-s'enlever des morceaux de chair. Un Français a peine à supporter
-l'histoire de Roderick Random ou plutôt celle de Smollett quand il
-est sur le vaisseau de guerre. Il est <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> <i>pressé</i>, c'est-à-dire
-empoigné de force, jeté par terre, à coups de bâton et de couteau, lié
-comme un ballot et roulé sanglant à bord devant les matelots, qui
-rient de ses blessures et disent, en voyant ses cheveux collés comme
-des ficelles, qu'il a les cordes rouges sur la tête au lieu de les
+avec les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mémoire vingt
+autres attentats commencés ou achevés. Les injures atroces, les
+mâchoires cassées, les coups de bâton assénés sur les gens abattus par
+terre, la hargneuse dureté des conversations, la grossière brutalité
+des plaisanteries, donnent l'idée d'une meute de bouledogues acharnés
+à se battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaieté, s'amusent encore à
+s'enlever des morceaux de chair. Un Français a peine à supporter
+l'histoire de Roderick Random ou plutôt celle de Smollett quand il
+est sur le vaisseau de guerre. Il est <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> <i>pressé</i>, c'est-à-dire
+empoigné de force, jeté par terre, à coups de bâton et de couteau, lié
+comme un ballot et roulé sanglant à bord devant les matelots, qui
+rient de ses blessures et disent, en voyant ses cheveux collés comme
+des ficelles, qu'il a les cordes rouges sur la tête au lieu de les
avoir sur le dos. Il prie ses voisins de tirer son mouchoir de sa
-poche pour arrêter le sang qui coule de sa tête; les voisins tirent le
-mouchoir et le vendent d'un grand sang-froid à la pourvoyeuse
-moyennant un quart de gin. Le capitaine Oakum déclare qu'il ne veut
-plus de malades à bord, les fait monter sur le pont à coups de fouet,
-crachant le sang, défaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous,
+poche pour arrêter le sang qui coule de sa tête; les voisins tirent le
+mouchoir et le vendent d'un grand sang-froid à la pourvoyeuse
+moyennant un quart de gin. Le capitaine Oakum déclare qu'il ne veut
+plus de malades à bord, les fait monter sur le pont à coups de fouet,
+crachant le sang, défaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous,
beaucoup meurent, et de soixante et un il n'en reste que douze. Pour
-pénétrer dans ce noir hôpital suffocant qui pullule de vermine, il
-faut ramper sous les hamacs pressés et les écarter par la force des
-épaules avant d'arriver jusqu'aux patients. Lisez encore le récit de
-miss William, une jeune fille riche et de bonne naissance réduite au
-métier de courtisane, rançonnée, affamée, malade, grelottante, errant
-dans les rues pendant de longues nuits d'hiver, parmi «les misérables
-créatures nues, en haillons crasseux, entassées comme des pourceaux
-dans le coin d'une allée sombre,» qui appellent les matelots ivres
-pour obtenir «de quoi apaiser avec du gin la rage de la faim et le
-froid, et qui descendent dans l'insensibilité bestiale jusqu'à ce qu'à
-la fin elles aillent mourir et pourrir sur un fumier.» Celle-ci est
-jetée à Bridewell avec le rebut <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> de la ville, soumise aux
-caprices d'un tyran qui lui impose des tâches au-dessus de ses forces
-et la punit de ne pas les remplir, fouettée jusqu'à s'évanouir, puis à
-coups de fouet tirée de son évanouissement, pendant ce temps volée de
-tout ce qu'elle a sur elle, bonnet, souliers, bas, «mourant de faim et
-aspirant à mourir vite.» Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de
-ses voisines qui la guettaient l'en empêchent. «Le lendemain matin, je
+pénétrer dans ce noir hôpital suffocant qui pullule de vermine, il
+faut ramper sous les hamacs pressés et les écarter par la force des
+épaules avant d'arriver jusqu'aux patients. Lisez encore le récit de
+miss William, une jeune fille riche et de bonne naissance réduite au
+métier de courtisane, rançonnée, affamée, malade, grelottante, errant
+dans les rues pendant de longues nuits d'hiver, parmi «les misérables
+créatures nues, en haillons crasseux, entassées comme des pourceaux
+dans le coin d'une allée sombre,» qui appellent les matelots ivres
+pour obtenir «de quoi apaiser avec du gin la rage de la faim et le
+froid, et qui descendent dans l'insensibilité bestiale jusqu'à ce qu'à
+la fin elles aillent mourir et pourrir sur un fumier.» Celle-ci est
+jetée à Bridewell avec le rebut <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> de la ville, soumise aux
+caprices d'un tyran qui lui impose des tâches au-dessus de ses forces
+et la punit de ne pas les remplir, fouettée jusqu'à s'évanouir, puis à
+coups de fouet tirée de son évanouissement, pendant ce temps volée de
+tout ce qu'elle a sur elle, bonnet, souliers, bas, «mourant de faim et
+aspirant à mourir vite.» Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de
+ses voisines qui la guettaient l'en empêchent. «Le lendemain matin, je
fus punie de trente coups de verges. La douleur, jointe au
-désappointement et au désespoir, me priva de ma raison et me jeta dans
-un délire de fureur pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec
-mes dents et je me lançai la tête contre le pavé.» En vain vous vous
-retournez du côté du héros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il
-est sensuel et grossier comme ceux de Fielding, sans être comme ceux
-de Fielding bon et joyeux. «L'orgueil et le ressentiment sont les deux
-principaux ingrédients de son caractère.» Le généreux vin de Fielding,
-entre les mains de Smollett, s'est tourné en eau-de-vie de cabaret.
-Ses héros sont égoïstes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite
-son fidèle Strap, et finit par le marier à une prostituée. Peregrine
-attaque par le complot le plus lâche et le plus brutal l'honneur d'une
-jeune fille qu'il doit épouser, et qui est la s&oelig;ur de son meilleur
-ami. On prend en haine son caractère rancunier, concentré, opiniâtre,
-qui est tout à la fois celui d'un roi absolu habitué à se contenter
-aux dépens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de
-l'éducation que le vernis. On <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> serait inquiet de vivre auprès
-de lui; il n'est bon qu'à choquer ou à tyranniser les autres. On
-l'évite comme une bête dangereuse; l'afflux soudain de la passion
-animale et le torrent de la volonté fixe sont si forts en lui que,
-lorsqu'il manque son but, il extravague, il met l'épée à la main
-contre l'aubergiste; il faut le saigner, il devient fou. Jusqu'à ses
-générosités, tout est gâté chez lui par l'orgueil; jusqu'à ses
-gaietés, tout est assombri chez lui par la dureté. Ses amusements sont
-barbares et ceux de Smollett sont du même goût. Il outre les
+désappointement et au désespoir, me priva de ma raison et me jeta dans
+un délire de fureur pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec
+mes dents et je me lançai la tête contre le pavé.» En vain vous vous
+retournez du côté du héros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il
+est sensuel et grossier comme ceux de Fielding, sans être comme ceux
+de Fielding bon et joyeux. «L'orgueil et le ressentiment sont les deux
+principaux ingrédients de son caractère.» Le généreux vin de Fielding,
+entre les mains de Smollett, s'est tourné en eau-de-vie de cabaret.
+Ses héros sont égoïstes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite
+son fidèle Strap, et finit par le marier à une prostituée. Peregrine
+attaque par le complot le plus lâche et le plus brutal l'honneur d'une
+jeune fille qu'il doit épouser, et qui est la s&oelig;ur de son meilleur
+ami. On prend en haine son caractère rancunier, concentré, opiniâtre,
+qui est tout à la fois celui d'un roi absolu habitué à se contenter
+aux dépens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de
+l'éducation que le vernis. On <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> serait inquiet de vivre auprès
+de lui; il n'est bon qu'à choquer ou à tyranniser les autres. On
+l'évite comme une bête dangereuse; l'afflux soudain de la passion
+animale et le torrent de la volonté fixe sont si forts en lui que,
+lorsqu'il manque son but, il extravague, il met l'épée à la main
+contre l'aubergiste; il faut le saigner, il devient fou. Jusqu'à ses
+générosités, tout est gâté chez lui par l'orgueil; jusqu'à ses
+gaietés, tout est assombri chez lui par la dureté. Ses amusements sont
+barbares et ceux de Smollett sont du même goût. Il outre les
caricatures; il croit nous divertir en nous montrant des bouches
-fendues jusqu'aux oreilles et des nez longs d'un demi-pied; il exagère
-un préjugé national ou un tic de métier jusqu'à y absorber tout
+fendues jusqu'aux oreilles et des nez longs d'un demi-pied; il exagère
+un préjugé national ou un tic de métier jusqu'à y absorber tout
l'homme; il entre-choque les plus repoussants des grotesques, un
-lieutenant Lishamago à demi rôti par les Indiens rouges, des loups de
-mer qui passent leur vie à vociférer et à travestir toutes les idées
+lieutenant Lishamago à demi rôti par les Indiens rouges, des loups de
+mer qui passent leur vie à vociférer et à travestir toutes les idées
dans leur jargon nautique, de vieilles filles laides comme des
-guenons, sèches comme des squelettes, âpres comme du vinaigre, des
-maniaques enfoncés dans la pédanterie, dans l'hypocondrie, dans la
+guenons, sèches comme des squelettes, âpres comme du vinaigre, des
+maniaques enfoncés dans la pédanterie, dans l'hypocondrie, dans la
misanthropie, dans le silence. Bien loin de les esquisser en passant,
-comme Gil-Blas, il appuie le trait désagréablement avec insistance, et
-le surcharge de tous les détails, sans considérer s'ils sont trop
-nombreux, sans reconnaître qu'ils sont excessifs, sans sentir qu'ils
-sont odieux, sans éprouver qu'ils sont dégoûtants. Son public est au
-niveau de son énergie et de sa rudesse, et, pour remuer <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> de
-tels nerfs, un écrivain ne peut pas frapper trop fort.</p>
-
-<p>Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette
-violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la
-sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le
+comme Gil-Blas, il appuie le trait désagréablement avec insistance, et
+le surcharge de tous les détails, sans considérer s'ils sont trop
+nombreux, sans reconnaître qu'ils sont excessifs, sans sentir qu'ils
+sont odieux, sans éprouver qu'ils sont dégoûtants. Son public est au
+niveau de son énergie et de sa rudesse, et, pour remuer <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> de
+tels nerfs, un écrivain ne peut pas frapper trop fort.</p>
+
+<p>Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette
+violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la
+sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le
dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement
-les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si
-précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus.
+les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si
+précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus.
Ils sont psychologues. <i>Every man in his humour</i>, ce titre d'une
-comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est
-ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier,
+comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est
+ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier,
<i>Humphrey Clinker</i>. Point d'action; le livre est un recueil de lettres
-écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des
-voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes
-objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se
-croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme
-de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe,
-une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur
-la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à
-reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à
-sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la
-concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès
-cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent
+écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des
+voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes
+objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se
+croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme
+de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe,
+une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur
+la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à
+reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à
+sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la
+concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès
+cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent
de Sterne. Figurez-vous un homme qui se <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> met en voyage ayant
sur les yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes.
-Un poil sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui
-remue, l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il
-emploiera la journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre.
-Pareillement Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de
-son héros. Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible.
-Un homme fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à
-l'ensemble de son caractère, lequel tient à celui de son père, de sa
-mère, de son oncle et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de
+Un poil sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui
+remue, l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il
+emploiera la journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre.
+Pareillement Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de
+son héros. Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible.
+Un homme fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à
+l'ensemble de son caractère, lequel tient à celui de son père, de sa
+mère, de son oncle et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de
son cerveau, qui tient aux circonstances de sa conception et de sa
-naissance, lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur
-du moment, aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés
-du dernier curé, à une coupure du pouce, à vingt n&oelig;uds faits sur un
-sac, à je ne sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de
-<i>Tristram Shandy</i> sont employés à les compter; car le moindre et le
-plus plat des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne
-derrière soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes
-dans les autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des
+naissance, lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur
+du moment, aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés
+du dernier curé, à une coupure du pouce, à vingt n&oelig;uds faits sur un
+sac, à je ne sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de
+<i>Tristram Shandy</i> sont employés à les compter; car le moindre et le
+plus plat des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne
+derrière soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes
+dans les autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des
prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus
-profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au
+profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au
lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine
-principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites
-merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des
+principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites
+merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des
filaments <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> innombrables qui sinueusement plongent et
-s'éparpillent pour aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si
-grêles, si entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à
-eux; il les démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la
-lumière, et là où nous n'imaginions qu'une simple tige, nous
-contemplons avec étonnement la population et la végétation souterraine
-des fibres multipliées et des fibrilles par qui la plante visible
-végète et se soutient.</p>
-
-<p>Voilà certes un talent étrange, composé d'aveuglement et de
-clairvoyance, et qui ressemble à ces maladies de la rétine dans
-lesquelles le nerf surexcité devient à la fois obtus et perspicace,
+s'éparpillent pour aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si
+grêles, si entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à
+eux; il les démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la
+lumière, et là où nous n'imaginions qu'une simple tige, nous
+contemplons avec étonnement la population et la végétation souterraine
+des fibres multipliées et des fibrilles par qui la plante visible
+végète et se soutient.</p>
+
+<p>Voilà certes un talent étrange, composé d'aveuglement et de
+clairvoyance, et qui ressemble à ces maladies de la rétine dans
+lesquelles le nerf surexcité devient à la fois obtus et perspicace,
incapable d'apercevoir ce que les yeux les plus ordinaires atteignent,
-capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perçants ne saisissent
+capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perçants ne saisissent
pas. En effet, Sterne est un malade humoriste et excentrique,
-ecclésiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, «qui geint
-sur un âne mort et délaisse sa mère vivante,» égoïste de fait,
+ecclésiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, «qui geint
+sur un âne mort et délaisse sa mère vivante,» égoïste de fait,
sensible en paroles, et qui en toutes choses prend le contre-pied de
-lui-même et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de
-bric-à-brac où les curiosités de tout siècle, de toute espèce et de
-tout pays gisent entassées pêle-mêle: textes d'excommunication,
-consultations médicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires,
-bribes d'érudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues,
-dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mène: ni suite, ni
-plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le défait
-exprès; d'un coup de pied, il fait rouler <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> sur son histoire
-commencée la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il
-s'amuse à nous désappointer, à nous dérouter par les interruptions et
-les attentes. La gravité lui déplaît, il la traite d'hypocrite; à son
-gré, la folie vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit
-bien bâti, les idées défilent en procession avec un mouvement ou une
-accélération uniforme; dans cette tête bizarre, elles sautillent comme
+lui-même et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de
+bric-à-brac où les curiosités de tout siècle, de toute espèce et de
+tout pays gisent entassées pêle-mêle: textes d'excommunication,
+consultations médicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires,
+bribes d'érudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues,
+dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mène: ni suite, ni
+plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le défait
+exprès; d'un coup de pied, il fait rouler <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> sur son histoire
+commencée la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il
+s'amuse à nous désappointer, à nous dérouter par les interruptions et
+les attentes. La gravité lui déplaît, il la traite d'hypocrite; à son
+gré, la folie vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit
+bien bâti, les idées défilent en procession avec un mouvement ou une
+accélération uniforme; dans cette tête bizarre, elles sautillent comme
une cohue de masques en carnaval, par bandes, chacune tirant sa
-voisine par les pieds, par la tête, par un pan d'habit, avec le
-remue-ménage le plus universel et le plus imprévu. Toutes ses petites
-phrases coupées sont des soubresauts; on halète à les lire. Le ton ne
-reste jamais deux minutes le même: le rire vient, puis un commencement
-d'émotion, puis le scandale, puis l'étonnement, puis
+voisine par les pieds, par la tête, par un pan d'habit, avec le
+remue-ménage le plus universel et le plus imprévu. Toutes ses petites
+phrases coupées sont des soubresauts; on halète à les lire. Le ton ne
+reste jamais deux minutes le même: le rire vient, puis un commencement
+d'émotion, puis le scandale, puis l'étonnement, puis
l'attendrissement, puis encore le rire. Le malin bouffon tire et
brouille les fils de tous nos sentiments, et nous fait aller de ci, de
-là, baroquement, comme des marionnettes. Entre ces divers fils, il y
+là, baroquement, comme des marionnettes. Entre ces divers fils, il y
en a deux qu'il tire plus volontiers que les autres. Comme tous les
gens qui ont des nerfs, il est sujet aux attendrissements: non qu'il
-soit vraiment bon et tendre, au contraire sa vie est d'un égoïste;
-mais à de certains jours il a besoin de pleurer, et nous fait pleurer
-avec lui. Il s'émeut pour un oiseau captif, pour un pauvre âne qui,
-accoutumé aux coups, le regarde d'un air résigné, «comme pour lui dire
+soit vraiment bon et tendre, au contraire sa vie est d'un égoïste;
+mais à de certains jours il a besoin de pleurer, et nous fait pleurer
+avec lui. Il s'émeut pour un oiseau captif, pour un pauvre âne qui,
+accoutumé aux coups, le regarde d'un air résigné, «comme pour lui dire
de ne point le battre trop fort, mais que cependant, s'il veut, il
-peut le battre.» Il écrira deux pages sur l'attitude de cet âne, et
-Priam <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> aux pieds d'Achille n'était pas plus touchant. C'est
+peut le battre.» Il écrira deux pages sur l'attitude de cet âne, et
+Priam <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> aux pieds d'Achille n'était pas plus touchant. C'est
ainsi qu'il rencontrera dans un silence, dans un juron, dans la plus
-mince action domestique, des délicatesses exquises et de petits
-héroïsmes, sortes de fleurs charmantes invisibles à tout autre, et qui
+mince action domestique, des délicatesses exquises et de petits
+héroïsmes, sortes de fleurs charmantes invisibles à tout autre, et qui
poussent dans la poudre du plus sec chemin. Un jour l'oncle Toby, le
-pauvre capitaine invalide, attrape, après de longs essais inutiles,
-une grosse mouche bourdonnante qui l'a cruellement tourmenté pendant
-tout le dîner; il se lève, traverse la chambre sur sa jambe
-souffrante, et, ouvrant la fenêtre: «Va-t'en, pauvre diablesse,
+pauvre capitaine invalide, attrape, après de longs essais inutiles,
+une grosse mouche bourdonnante qui l'a cruellement tourmenté pendant
+tout le dîner; il se lève, traverse la chambre sur sa jambe
+souffrante, et, ouvrant la fenêtre: «Va-t'en, pauvre diablesse,
va-t'en; pourquoi est-ce que je te ferais du mal? Le monde
certainement est assez large pour nous contenir tous les deux, toi et
-moi<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.» Cette sensibilité de femme est trop fine, on ne peut la
-décrire; il faudrait traduire une histoire entière, celle de Lefèvre
-par exemple, pour en faire respirer le parfum; ce parfum s'évapore
-sitôt qu'on y touche, et ressemble à la faible senteur fugitive des
-plantes qu'on a portées un instant dans la chambre d'un convalescent.
+moi<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.» Cette sensibilité de femme est trop fine, on ne peut la
+décrire; il faudrait traduire une histoire entière, celle de Lefèvre
+par exemple, pour en faire respirer le parfum; ce parfum s'évapore
+sitôt qu'on y touche, et ressemble à la faible senteur fugitive des
+plantes qu'on a portées un instant dans la chambre d'un convalescent.
Ce qui en augmente encore la douceur triste, c'est le contraste des
polissonneries qui, comme une haie d'orties, les environnent de toutes
-parts. Sterne, ainsi que tous les gens dont la machine est surexcitée,
-a des appétits baroques. Il aime les nudités, non par sentiment du
-beau à la façon des peintres, non par sensualité et franchise à
+parts. Sterne, ainsi que tous les gens dont la machine est surexcitée,
+a des appétits baroques. Il aime les nudités, non par sentiment du
+beau à la façon des peintres, non par sensualité et franchise à
l'exemple de Fielding, <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> non par recherche du plaisir, ainsi
que les Dorat, les Boufflers et tous les fins voluptueux qui riment et
-s'égayent en ce moment de l'autre côté de la Manche. S'il va aux
-endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et point fréquentés. Ce
-qu'il y cherche c'est la singularité et le scandale. Ce qui
-l'affriande dans le fruit défendu, ce n'est pas le fruit, c'est la
-défense; car celui où il mord de préférence est tout flétri ou piqué
-aux vers. Qu'un épicurien ait du plaisir à détailler les jolis péchés
-d'une jolie femme, rien d'étonnant; mais qu'un romancier se complaise
-à surveiller l'alcôve de deux vieux bourgeois rances, à remarquer les
-suites de la chute d'un marron brûlant dans une culotte, à détailler
-les questions de la veuve Wadman sur la portée des blessures de
-l'aine, cela ne s'explique que par le dévergondage d'une imagination
-pervertie qui trouve son amusement dans les idées répugnantes, comme
-les palais gâtés trouvent leur contentement dans la saveur âcre du
-fromage avancé<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Aussi, pour lire Sterne, faut-il attendre les
-jours de caprice, de <i>spleen</i> et de pluie, où, à force d'agacement
-nerveux, on est dégoûté de la raison. En effet ses personnages
-<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> sont aussi déraisonnables que lui-même. Il ne voit en l'homme
-que la manie, et ce qu'il appelle le <i>dada</i>, le goût des
+s'égayent en ce moment de l'autre côté de la Manche. S'il va aux
+endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et point fréquentés. Ce
+qu'il y cherche c'est la singularité et le scandale. Ce qui
+l'affriande dans le fruit défendu, ce n'est pas le fruit, c'est la
+défense; car celui où il mord de préférence est tout flétri ou piqué
+aux vers. Qu'un épicurien ait du plaisir à détailler les jolis péchés
+d'une jolie femme, rien d'étonnant; mais qu'un romancier se complaise
+à surveiller l'alcôve de deux vieux bourgeois rances, à remarquer les
+suites de la chute d'un marron brûlant dans une culotte, à détailler
+les questions de la veuve Wadman sur la portée des blessures de
+l'aine, cela ne s'explique que par le dévergondage d'une imagination
+pervertie qui trouve son amusement dans les idées répugnantes, comme
+les palais gâtés trouvent leur contentement dans la saveur âcre du
+fromage avancé<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Aussi, pour lire Sterne, faut-il attendre les
+jours de caprice, de <i>spleen</i> et de pluie, où, à force d'agacement
+nerveux, on est dégoûté de la raison. En effet ses personnages
+<span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> sont aussi déraisonnables que lui-même. Il ne voit en l'homme
+que la manie, et ce qu'il appelle le <i>dada</i>, le goût des
fortifications dans l'oncle Tobie, la manie des tirades oratoires et
-des systèmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada, à son gré, est
-comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperçoit à peine, et
-seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voilà qui peu à
+des systèmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada, à son gré, est
+comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperçoit à peine, et
+seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voilà qui peu à
peu grossit, se couvre de poils, rougit et bourgeonne tout alentour;
-son propriétaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu'à ce
-qu'enfin elle se change en loupe énorme, et que le visage entier
+son propriétaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu'à ce
+qu'enfin elle se change en loupe énorme, et que le visage entier
disparaisse sous l'excroissance parasite qui l'envahit. Personne n'a
-égalé Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le
-germe, l'alimente par degrés; il fait ramper alentour les filaments
-propagateurs, il montre les petites veines et les artérioles
-microscopiques qui s'abouchent dans son intérieur, il compte les
+égalé Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le
+germe, l'alimente par degrés; il fait ramper alentour les filaments
+propagateurs, il montre les petites veines et les artérioles
+microscopiques qui s'abouchent dans son intérieur, il compte les
palpitations du sang qui les traverse, il explique leurs changements
de couleur et leurs augmentations de volume. L'observation
-psychologique atteint ici l'un de ses développements extrêmes. Il faut
-un art bien avancé pour décrire, par delà la régularité et la santé,
-l'exception ou la dégénérescence, et le roman anglais se complète ici
-en ajoutant à la peinture des formes la peinture des déformations.</p>
+psychologique atteint ici l'un de ses développements extrêmes. Il faut
+un art bien avancé pour décrire, par delà la régularité et la santé,
+l'exception ou la dégénérescence, et le roman anglais se complète ici
+en ajoutant à la peinture des formes la peinture des déformations.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> VI</h4>
-<p>Le moment approche où les m&oelig;urs épurées vont, en l'épurant, lui
-imprimer son caractère final. Des deux grandes tendances qui se sont
-manifestées par lui, la brutalité native et la réflexion intense,
-l'une a fini par vaincre l'autre: la littérature, devenue sévère,
-chasse de la fiction les grossièretés de Smollett et les indécences de
+<p>Le moment approche où les m&oelig;urs épurées vont, en l'épurant, lui
+imprimer son caractère final. Des deux grandes tendances qui se sont
+manifestées par lui, la brutalité native et la réflexion intense,
+l'une a fini par vaincre l'autre: la littérature, devenue sévère,
+chasse de la fiction les grossièretés de Smollett et les indécences de
Sterne, et le roman tout moral, avant d'arriver dans les mains presque
-prudes de miss Burney, passe dans les honnêtes mains de Goldsmith. Son
-<i>Ministre de Wakefield</i> est «une idylle en prose,» un peu gâtée par
-des phrases trop bien écrites, mais au fond bourgeoise comme un
-tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miéris une femme qui fait
-son marché, un bourgmestre qui vide son long verre de bière; les
-figures sont vulgaires, les naïvetés comiques, la marmite est à la
+prudes de miss Burney, passe dans les honnêtes mains de Goldsmith. Son
+<i>Ministre de Wakefield</i> est «une idylle en prose,» un peu gâtée par
+des phrases trop bien écrites, mais au fond bourgeoise comme un
+tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miéris une femme qui fait
+son marché, un bourgmestre qui vide son long verre de bière; les
+figures sont vulgaires, les naïvetés comiques, la marmite est à la
place d'honneur; pourtant ces bonnes gens sont si paisibles, si
-contents de leur petit bonheur régulier, qu'on leur porte envie.
-L'impression que laisse le livre de Goldsmith est à peu près celle-là.
-L'excellent docteur Primrose est un ecclésiastique de campagne dont
-toutes les aventures pendant longtemps consistent «à passer du lit
-bleu au lit brun.» Il a des cousins au quarantième degré qui viennent
-manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute
-l'éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> presque
-lire, excelle dans les conserves, et conte à table l'histoire et les
-mérites de chaque plat. Ses filles aspirent à l'élégance et
-confectionnent des eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils
-Moïse se fait duper à la foire, et vend le poulain moyennant un
-assortiment de lunettes vertes. Lui-même, Primrose, compose des
-traités que personne n'achète contre les secondes noces des
-ecclésiastiques, écrit d'avance dans l'épitaphe de sa femme qu'elle
-fut la seule femme du docteur Primrose, et, en manière
-d'encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau d'éloquence.
-Cependant le ménage va son petit train; les filles et la mère
-régentent un peu le père de famille; il se laisse faire en bon homme,
-lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie,
-s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à
-l'&oelig;il vairon et l'autre qui n'a pas de queue. «Rien ne pouvait
-surpasser la propreté de mes petits enclos; les ormes et les haies
-étaient d'une beauté inexprimable....» Notre maison «était située au
+contents de leur petit bonheur régulier, qu'on leur porte envie.
+L'impression que laisse le livre de Goldsmith est à peu près celle-là.
+L'excellent docteur Primrose est un ecclésiastique de campagne dont
+toutes les aventures pendant longtemps consistent «à passer du lit
+bleu au lit brun.» Il a des cousins au quarantième degré qui viennent
+manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute
+l'éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> presque
+lire, excelle dans les conserves, et conte à table l'histoire et les
+mérites de chaque plat. Ses filles aspirent à l'élégance et
+confectionnent des eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils
+Moïse se fait duper à la foire, et vend le poulain moyennant un
+assortiment de lunettes vertes. Lui-même, Primrose, compose des
+traités que personne n'achète contre les secondes noces des
+ecclésiastiques, écrit d'avance dans l'épitaphe de sa femme qu'elle
+fut la seule femme du docteur Primrose, et, en manière
+d'encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau d'éloquence.
+Cependant le ménage va son petit train; les filles et la mère
+régentent un peu le père de famille; il se laisse faire en bon homme,
+lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie,
+s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à
+l'&oelig;il vairon et l'autre qui n'a pas de queue. «Rien ne pouvait
+surpasser la propreté de mes petits enclos; les ormes et les haies
+étaient d'une beauté inexprimable....» Notre maison «était située au
pied d'une colline en pente, avec un beau taillis qui l'abritait par
-derrière et une rivière babillarde par devant. D'un côté une prairie
-et de l'autre une pelouse.... Elle n'était que d'un étage et couverte
-de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicité et d'agrément. Les
-murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>....
-Quoique la même <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> chambre nous servît de parloir et de cuisine,
+derrière et une rivière babillarde par devant. D'un côté une prairie
+et de l'autre une pelouse.... Elle n'était que d'un étage et couverte
+de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicité et d'agrément. Les
+murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>....
+Quoique la même <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> chambre nous servît de parloir et de cuisine,
cela ne faisait que la rendre plus chaude. D'ailleurs, comme elle
-était tenue avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les
-cuivres étant bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur
-les rayons, l'&oelig;il était agréablement flatté et n'avait pas besoin
-d'un plus riche ameublement.» Ils fanent en famille, vont s'asseoir
-sous le chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles;
-les deux filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parents
-s'amusent à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de
-clochettes bleues et de centaurées. «Encore une bouteille, Deborah, ma
-chère, et toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîments ne
-devons-nous point au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la
-tranquillité, l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le
+était tenue avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les
+cuivres étant bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur
+les rayons, l'&oelig;il était agréablement flatté et n'avait pas besoin
+d'un plus riche ameublement.» Ils fanent en famille, vont s'asseoir
+sous le chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles;
+les deux filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parents
+s'amusent à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de
+clochettes bleues et de centaurées. «Encore une bouteille, Deborah, ma
+chère, et toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîments ne
+devons-nous point au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la
+tranquillité, l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le
plus grand monarque de la terre. Il n'a pas un coin du feu pareil, ni
-autour de lui des visages si gais<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.»</p>
+autour de lui des visages si gais<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.»</p>
-<p>Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> moins.
-Le pauvre ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite
-cure, il est devenu fermier. Le <i>squire</i> du voisinage séduit et enlève
-sa fille aînée; le feu prend à sa maison, il a le bras brûlé jusqu'à
-l'épaule en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison,
+<p>Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> moins.
+Le pauvre ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite
+cure, il est devenu fermier. Le <i>squire</i> du voisinage séduit et enlève
+sa fille aînée; le feu prend à sa maison, il a le bras brûlé jusqu'à
+l'épaule en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison,
pour dettes, parmi des brutes et des coquins qui jurent et
-blasphèment, dans un mauvais air, sur la paille, sentant que son mal
-augmente, prévoyant que sa famille sera bientôt sans pain, apprenant
-que sa fille meurt; «son c&oelig;ur se soutient pourtant,» il reste
-prêtre et chef de famille, prescrit à chacun des siens son emploi,
-encourage, console, pourvoit, ordonne, prêche les prisonniers,
-supporte leurs railleries grossières, les réforme, établit dans la
-prison le travail utile et la règle volontaire. Ce n'est pas la dureté
-ni le tempérament morose qui l'affermissent; il n'y a pas d'âme plus
-paternelle, plus sociable, plus humaine, plus ouverte aux émotions
+blasphèment, dans un mauvais air, sur la paille, sentant que son mal
+augmente, prévoyant que sa famille sera bientôt sans pain, apprenant
+que sa fille meurt; «son c&oelig;ur se soutient pourtant,» il reste
+prêtre et chef de famille, prescrit à chacun des siens son emploi,
+encourage, console, pourvoit, ordonne, prêche les prisonniers,
+supporte leurs railleries grossières, les réforme, établit dans la
+prison le travail utile et la règle volontaire. Ce n'est pas la dureté
+ni le tempérament morose qui l'affermissent; il n'y a pas d'âme plus
+paternelle, plus sociable, plus humaine, plus ouverte aux émotions
douces et aux tendresses intimes. Ce n'est point l'orgueil ni la haine
-concentrée qui le roidissent. «Je n'ai point de ressentiment à
-présent, dit-il; quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que
-toutes les richesses, quoiqu'il ait déchiré mon c&oelig;ur (car je suis
-malade, très-malade, presque jusqu'à défaillir), pourtant cela ne
-m'inspirera jamais un désir de vengeance.... Si ma soumission peut lui
+concentrée qui le roidissent. «Je n'ai point de ressentiment à
+présent, dit-il; quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que
+toutes les richesses, quoiqu'il ait déchiré mon c&oelig;ur (car je suis
+malade, très-malade, presque jusqu'à défaillir), pourtant cela ne
+m'inspirera jamais un désir de vengeance.... Si ma soumission peut lui
faire plaisir, qu'il sache que, si je lui ai fait quelque <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>
-injure, j'en suis fâché.... Comme il a été autrefois mon paroissien,
-j'espère un jour pouvoir présenter son âme purifiée au tribunal
-éternel<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>.» Rien ne sert; le misérable repousse hautainement cette
-prière si noble, par surcroît fait enlever la seconde fille et jeter
-le fils en prison sous une fausse accusation de meurtre. À ce
-moment-là toutes les affections du père sont blessées, toutes ses
-consolations perdues, toutes ses espérances ruinées. Son c&oelig;ur n'est
-qu'une plaie, il s'écrie; mais, revenant aussitôt à sa profession et à
-son devoir, il songe à préparer son fils et à se préparer lui-même
-pour l'autre vie, et, afin d'être utile à autant de gens qu'il pourra,
-il veut en même temps exhorter les prisonniers. Il «s'efforce de se
+injure, j'en suis fâché.... Comme il a été autrefois mon paroissien,
+j'espère un jour pouvoir présenter son âme purifiée au tribunal
+éternel<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>.» Rien ne sert; le misérable repousse hautainement cette
+prière si noble, par surcroît fait enlever la seconde fille et jeter
+le fils en prison sous une fausse accusation de meurtre. À ce
+moment-là toutes les affections du père sont blessées, toutes ses
+consolations perdues, toutes ses espérances ruinées. Son c&oelig;ur n'est
+qu'une plaie, il s'écrie; mais, revenant aussitôt à sa profession et à
+son devoir, il songe à préparer son fils et à se préparer lui-même
+pour l'autre vie, et, afin d'être utile à autant de gens qu'il pourra,
+il veut en même temps exhorter les prisonniers. Il «s'efforce de se
lever sur sa paille, mais la force lui manque, et il n'est capable que
-de s'appuyer contre le mur, soutenu d'un côté par son fils et de
-l'autre par sa femme.» En cet état, il parle, et son sermon, qui fait
-contraste avec son état, n'en est que plus émouvant. C'est une
-dissertation à l'anglaise, toute composée de raisonnements exacts,
-ayant pour but d'établir que, d'après la nature du plaisir et de la
+de s'appuyer contre le mur, soutenu d'un côté par son fils et de
+l'autre par sa femme.» En cet état, il parle, et son sermon, qui fait
+contraste avec son état, n'en est que plus émouvant. C'est une
+dissertation à l'anglaise, toute composée de raisonnements exacts,
+ayant pour but d'établir que, d'après la nature du plaisir et de la
peine, les malheureux <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> souffrent moins que les heureux de
quitter la vie, et jouissent plus que les heureux d'obtenir le ciel.
-On y voit les sources de cette vertu, née du christianisme et de la
-bonté naturelle, mais alimentée longuement par la réflexion
-intérieure. La méditation, qui d'ordinaire ne produit que des phrases,
-aboutit chez lui à des actions. Véritablement ici la raison a pris le
+On y voit les sources de cette vertu, née du christianisme et de la
+bonté naturelle, mais alimentée longuement par la réflexion
+intérieure. La méditation, qui d'ordinaire ne produit que des phrases,
+aboutit chez lui à des actions. Véritablement ici la raison a pris le
gouvernement du reste, et elle l'a pris sans opprimer le reste: rare
-et éloquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant en un seul
+et éloquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant en un seul
personnage les meilleurs traits des m&oelig;urs et de la morale de ce
-temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et réglée,
-domestique et disciplinée, laborieuse et rustique. La vertu
-protestante et anglaise n'a point formé un modèle plus éprouvé et plus
+temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et réglée,
+domestique et disciplinée, laborieuse et rustique. La vertu
+protestante et anglaise n'a point formé un modèle plus éprouvé et plus
aimable. Religieux, affectueux, raisonneur, il concilie des
-dispositions qui semblaient s'exclure; ecclésiastique, cultivateur,
-père de famille, il relève des caractères qui ne semblaient propres
-qu'à fournir des comiques et des bourgeois.</p>
+dispositions qui semblaient s'exclure; ecclésiastique, cultivateur,
+père de famille, il relève des caractères qui ne semblaient propres
+qu'à fournir des comiques et des bourgeois.</p>
<h4>VII</h4>
-<p>Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus
-accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est
+<p>Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus
+accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est
son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec
-une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui;
-miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien
+une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui;
+miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien
Gibbon, le peintre <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur
-Burke, l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique.
+Burke, l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique.
Lord Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la
-regagner en proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue,
-l'autorité d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et
+regagner en proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue,
+l'autorité d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et
le soir en remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse
pour entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons
par l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis
-salons de philosophie élégante et de m&oelig;urs épicuriennes; la
+salons de philosophie élégante et de m&oelig;urs épicuriennes; la
violence du contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure
-et les prédilections de l'esprit anglais.</p>
+et les prédilections de l'esprit anglais.</p>
-<p>On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à
+<p>On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à
proportion, l'air sombre et rude, l'&oelig;il clignotant, la figure
-profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
-chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au
+profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
+chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au
milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un
-vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
-fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
-avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
+vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
+fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
+avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que,
-n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
-comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
+n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
+comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une
-dame. À peine servi, il se précipitait <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> sur sa nourriture
-«comme un cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un
-mot, n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une
-telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait
-la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté
-fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait.
-Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il
-disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat,
+dame. À peine servi, il se précipitait <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> sur sa nourriture
+«comme un cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un
+mot, n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une
+telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait
+la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté
+fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait.
+Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il
+disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat,
arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
-doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait.
-«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>.&mdash;Ma
-chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue
-que par la sottise.&mdash;Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous,
-pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il
-faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il
-ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue
-comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à
-la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une
-douzaine de tasses de thé dans son estomac.</p>
-
-<p>Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell
-sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu
-en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au
-hasard <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> dans une boutique, surtout des in-folio latins, même
-les plus ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les
-&oelig;uvres latines de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut
-trouver des ressources en proposant au public une édition de Politien.
-À vingt-cinq ans, il avait épousé par amour une femme de cinquante,
-courte, mafflue, rouge, habillée de couleurs voyantes qui se mettait
-sur les joues un demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même
-âge que lui. Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses
-grimaces convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à
-l'aspect de son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire
-portefaix. Trente ans durant, il avait travaillé en man&oelig;uvre pour
+doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait.
+«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>.&mdash;Ma
+chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue
+que par la sottise.&mdash;Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous,
+pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il
+faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il
+ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue
+comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à
+la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une
+douzaine de tasses de thé dans son estomac.</p>
+
+<p>Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell
+sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu
+en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au
+hasard <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> dans une boutique, surtout des in-folio latins, même
+les plus ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les
+&oelig;uvres latines de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut
+trouver des ressources en proposant au public une édition de Politien.
+À vingt-cinq ans, il avait épousé par amour une femme de cinquante,
+courte, mafflue, rouge, habillée de couleurs voyantes qui se mettait
+sur les joues un demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même
+âge que lui. Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses
+grimaces convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à
+l'aspect de son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire
+portefaix. Trente ans durant, il avait travaillé en man&oelig;uvre pour
les libraires qu'il rossait lorsqu'ils devenaient impertinents,
-toujours râpé, ayant une fois jeûné deux jours, content lorsqu'il
-pouvait dîner avec six <i>pence</i> de viande et un <i>penny</i> de pain, ayant
-écrit un roman en huit nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À
-présent, pensionné par le roi<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>, exempt de sa corvée journalière,
-il suit son indolence naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et
-au delà. C'est à cette heure qu'on va le voir. On monte l'escalier
-d'une triste maison située au nord de <i>Fleet-Street</i>, le quartier
-affairé de Londres, dans une cour étroite et obscure, et l'on entend
+toujours râpé, ayant une fois jeûné deux jours, content lorsqu'il
+pouvait dîner avec six <i>pence</i> de viande et un <i>penny</i> de pain, ayant
+écrit un roman en huit nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À
+présent, pensionné par le roi<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>, exempt de sa corvée journalière,
+il suit son indolence naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et
+au delà. C'est à cette heure qu'on va le voir. On monte l'escalier
+d'une triste maison située au nord de <i>Fleet-Street</i>, le quartier
+affairé de Londres, dans une cour étroite et obscure, et l'on entend
en passant <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> les gronderies de quatre femmes et d'un vieux
-médecin charlatan, pauvres créatures sans ressources, infirmes, et
-d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies, qu'il nourrit, qui le
-tracassent ou qui l'insultent; on demande le docteur, un nègre ouvre;
-une assemblée se forme autour du lit magistral; il y a toujours à son
-lever quantité de gens distingués, même des dames. Ainsi entouré, il
-«déclame» jusqu'à l'heure du dîner, va à la taverne, puis disserte
+médecin charlatan, pauvres créatures sans ressources, infirmes, et
+d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies, qu'il nourrit, qui le
+tracassent ou qui l'insultent; on demande le docteur, un nègre ouvre;
+une assemblée se forme autour du lit magistral; il y a toujours à son
+lever quantité de gens distingués, même des dames. Ainsi entouré, il
+«déclame» jusqu'à l'heure du dîner, va à la taverne, puis disserte
tout le soir, sort pour jouir dans les rues de la boue et du
brouillard de Londres, ramasse un ami pour converser encore, et
-s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir des thèses jusqu'à
+s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir des thèses jusqu'à
quatre heures du matin.</p>
-<p>Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions
-qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus
-intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès
-l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que
+<p>Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions
+qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus
+intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès
+l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que
comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son
dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des
-meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes
-arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il
-déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le
-premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de
-pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état
-d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps,
+meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes
+arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il
+déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le
+premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de
+pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état
+d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps,
admirateurs du <i>Contrat social</i>, nous sentons bien vite que nous ne
sommes plus en France. Et que sentirons-nous, <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> bon Dieu!
-quand, un instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi:
-«Rousseau est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite
-d'être chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte
-qu'il soit protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de
-déportation contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui
-sont sortis d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le
-voir travailler dans les plantations.»&mdash;Il paraît qu'on ne goûte pas
+quand, un instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi:
+«Rousseau est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite
+d'être chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte
+qu'il soit protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de
+déportation contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui
+sont sortis d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le
+voir travailler dans les plantations.»&mdash;Il paraît qu'on ne goûte pas
dans ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus
-épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel
-est le plus grand vaurien<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>.»&mdash;À la bonne heure, ceci est net. Mais
-quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une
-Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car
-aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves
-du christianisme.»&mdash;Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons
-guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné
-pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux
-dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération
-particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le
-nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> lui
-parlez d'une méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une
-femme qui prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de
-derrière, que cela est curieux, mais n'est point beau. Il est
-conservateur et ne craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé
-à une heure du matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour
-interroger un esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les
-mains son journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des
-examens de conscience et des résolutions de conduite. Avec des
-préjugés et des ridicules, il a la profonde conviction, la foi active,
-la sévère piété morale. Il est chrétien de c&oelig;ur et de conscience,
-de raisonnement et de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du
-jugement final, le préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un
+épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel
+est le plus grand vaurien<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>.»&mdash;À la bonne heure, ceci est net. Mais
+quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une
+Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car
+aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves
+du christianisme.»&mdash;Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons
+guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné
+pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux
+dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération
+particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le
+nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> lui
+parlez d'une méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une
+femme qui prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de
+derrière, que cela est curieux, mais n'est point beau. Il est
+conservateur et ne craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé
+à une heure du matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour
+interroger un esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les
+mains son journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des
+examens de conscience et des résolutions de conduite. Avec des
+préjugés et des ridicules, il a la profonde conviction, la foi active,
+la sévère piété morale. Il est chrétien de c&oelig;ur et de conscience,
+de raisonnement et de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du
+jugement final, le préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un
jour, je n'irai plus dans vos coulisses, car les bas de soie et les
poitrines blanches de vos actrices excitent mes propensions
-amoureuses<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>.» Il se reproche son indolence, il implore la grâce de
+amoureuses<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>.» Il se reproche son indolence, il implore la grâce de
Dieu, il est humble et il a des scrupules.&mdash;Tout cela est bien
-étrange. Nous demandons aux gens ce qui peut leur plaire dans cet ours
+étrange. Nous demandons aux gens ce qui peut leur plaire dans cet ours
bourru, qui a des habitudes de bedeau et des inclinations de
-constable. On nous répond qu'à Londres on est moins exigeant qu'à
-Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y permet à l'énergie
-d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y souffre une
+constable. On nous répond qu'à Londres on est moins exigeant qu'à
+Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y permet à l'énergie
+d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y souffre une
conversation militante, que <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> l'opinion publique est tout
-entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a
-bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses
-préceptes s'accommode le mieux à son penchant.</p>
+entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a
+bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses
+préceptes s'accommode le mieux à son penchant.</p>
<p>Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une
-heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou
-dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton.
-«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les
-petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet,
-sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque
-substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les
-grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition
-s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée
-se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle
+heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou
+dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton.
+«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les
+petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet,
+sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque
+substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les
+grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition
+s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée
+se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle
d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui
-comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé
-ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des
-compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à
-la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus
-despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation
-et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté
-ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des
-mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la
+comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé
+ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des
+compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à
+la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus
+despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation
+et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté
+ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des
+mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la
tyrannie du style <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> oratoire<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>. Nous comprenons maintenant
-qu'un âge oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue
-dans l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers.</p>
+qu'un âge oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue
+dans l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers.</p>
-<p>Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que
-l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son
+<p>Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que
+l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son
dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses
-innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis;
-nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses
-préceptes par c&oelig;ur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et
-que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont
-accordés<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un
-petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins
-éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non
-pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous
-disons tout bas que nous nous en serions bien <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> passés. Nous
-voudrions savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté
+innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis;
+nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses
+préceptes par c&oelig;ur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et
+que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont
+accordés<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un
+petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins
+éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non
+pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous
+disons tout bas que nous nous en serions bien <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> passés. Nous
+voudrions savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté
tout d'un coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors
qu'en Angleterre les sermons plaisent, et ces <i>Essais</i> sont des
-sermons. Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin
-d'idées aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et
+sermons. Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin
+d'idées aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et
profitables. Ils demandent qu'on leur fournisse une provision utile de
documents authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de
-plus. Peu importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi
-sont vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être
-renseignés sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur
-les variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les
-avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la
-science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce
+plus. Peu importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi
+sont vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être
+renseignés sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur
+les variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les
+avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la
+science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce
qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un
-livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui
-les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le
-<i>sense</i>, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques
-portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette
+livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui
+les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le
+<i>sense</i>, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques
+portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette
substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement
-très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine
-friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce
+très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine
+friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce
titre, les <i>Essais</i> sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont
-pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode;
-nous comprenons à présent pourquoi ils <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> prennent comme favori
-et révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel
+pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode;
+nous comprenons à présent pourquoi ils <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> prennent comme favori
+et révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel
Johnson<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.</p>
<h4>VIII</h4>
<p>Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que
-les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut
-voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national,
+les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut
+voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national,
l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des
-m&oelig;urs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans.</p>
+m&oelig;urs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans.</p>
-<p>Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose
-que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs,
-sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent,
-les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau
-veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble
+<p>Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose
+que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs,
+sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent,
+les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau
+veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble
que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne
-juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis
-plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de
+juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis
+plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de
couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il
est assassin.</p>
-<p>La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span>
-l'épanouissement des puissances naturelles et corporelles, voilà ce
-qui de tous côtés afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres
+<p>La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span>
+l'épanouissement des puissances naturelles et corporelles, voilà ce
+qui de tous côtés afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres
involontairement se remuent par l'imitation contagieuse des mouvements
et des formes. Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes
montent comme un tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces
croupes colossales qui se tordent, devant ces mufles qui remuent des
-crânes, l'animal en nous frémit par sympathie, et il nous semble que
-nous allons faire sortir de notre poitrine une clameur égale à leur
+crânes, l'animal en nous frémit par sympathie, et il nous semble que
+nous allons faire sortir de notre poitrine une clameur égale à leur
rugissement.</p>
-<p>En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des
-faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle,
-il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces
-jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons
-plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi
-des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes
-dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat
+<p>En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des
+faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle,
+il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces
+jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons
+plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi
+des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes
+dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat
et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois,
-cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste.</p>
+cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste.</p>
<p>Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil
peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils
-représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter.</p>
-
-<p>Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> ivresse de
-nuit, de bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée
-d'ombres qui vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps
-appesantis? Chez lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la
-stupidité, tout l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en
-suinte et en distille. L'un flageole debout, éc&oelig;uré, pendant qu'un
-hoquet entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en
-mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places,
-tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot
+représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter.</p>
+
+<p>Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> ivresse de
+nuit, de bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée
+d'ombres qui vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps
+appesantis? Chez lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la
+stupidité, tout l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en
+suinte et en distille. L'un flageole debout, éc&oelig;uré, pendant qu'un
+hoquet entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en
+mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places,
+tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot
malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou
-bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou
-difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux
-distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin,
-borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes,
+bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou
+difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux
+distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin,
+borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes,
rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement,
-gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille,
-écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine,
-regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que
-Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière,
-affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa
-maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à
-l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui
-vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les
-dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet
-hôpital de maniaques, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> le sale idiot au visage terreux, aux
+gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille,
+écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine,
+regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que
+Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière,
+affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa
+maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à
+l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui
+vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les
+dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet
+hôpital de maniaques, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> le sale idiot au visage terreux, aux
cheveux crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui
-s'est coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord
+s'est coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord
convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du
-diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et
-qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables
-Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans
-quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu
+diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et
+qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables
+Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans
+quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu
salir les yeux de votre aspect?</p>
-<p>C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares.
-Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme
+<p>C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares.
+Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme
font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout
-le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de
-l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même
+le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de
+l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même
canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps
n'est ici que pour traduire l'esprit<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>. Ce nez tortu, ces bourgeons
-sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces
-traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le
-naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres
-et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est
-l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> le
-désespoir, ce sont toutes les maladies et les difformités de ces
-volontés trop âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de
-toutes les passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois
-dogmatique et chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses
-confrères le gros gourdin de la morale. C'est un <i>policeman</i> mangeur
-de b&oelig;uf qui s'est chargé d'instruire et de corriger des boxeurs
-ivrognes. D'un tel homme à de tels hommes, les ménagements seraient de
-trop. Au bas de chaque cage où il enferme un vice, il en inscrit le
-nom, il y ajoute la condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale
-dans sa laideur, il l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son
-supplice, en sorte qu'il n'y a pas de conscience si faussée qui ne le
+sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces
+traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le
+naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres
+et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est
+l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> le
+désespoir, ce sont toutes les maladies et les difformités de ces
+volontés trop âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de
+toutes les passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois
+dogmatique et chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses
+confrères le gros gourdin de la morale. C'est un <i>policeman</i> mangeur
+de b&oelig;uf qui s'est chargé d'instruire et de corriger des boxeurs
+ivrognes. D'un tel homme à de tels hommes, les ménagements seraient de
+trop. Au bas de chaque cage où il enferme un vice, il en inscrit le
+nom, il y ajoute la condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale
+dans sa laideur, il l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son
+supplice, en sorte qu'il n'y a pas de conscience si faussée qui ne le
reconnaisse, ni de conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur.</p>
-<p>Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le
-gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi
+<p>Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le
+gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi
nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit
-idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise
-le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse
-tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent
-l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est
+idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise
+le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse
+tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent
+l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est
pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un
-cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os
-qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent,
-et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un
+cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os
+qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent,
+et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un
fou <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la
-mère le voit.</p>
+mère le voit.</p>
-<p>Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune
-homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est
-là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa
-baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les
-opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme
+<p>Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune
+homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est
+là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa
+baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les
+opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme
expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui
fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on
-dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin
-extirpe l'&oelig;il, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa
-main. Cependant un chien attrape le c&oelig;ur qui traîne à terre; des
-fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une
-chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des
+dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin
+extirpe l'&oelig;il, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa
+main. Cependant un chien attrape le c&oelig;ur qui traîne à terre; des
+fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une
+chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des
plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va
s'en aller sous leur scalpel.</p>
-<p>Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et
-que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de
-Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds
-que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie
+<p>Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et
+que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de
+Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds
+que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie
en civilisation.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> CHAPITRE VII.<br>
-<span class="smaller">Les poëtes.</span></h3>
+<span class="smaller">Les poëtes.</span></h3>
<div class="toc">
<ul class="none">
<li class="min2em">I. Domination et domaine de l'esprit classique. &mdash; Ses
- caractères, ses &oelig;uvres, sa portée et ses
+ caractères, ses &oelig;uvres, sa portée et ses
limites. &mdash; Comment il a son centre dans Pope.</li>
-<li class="min2em">II. Pope. &mdash; Son éducation. &mdash; Sa précocité. &mdash; Ses débuts. &mdash; <i>Les
+<li class="min2em">II. Pope. &mdash; Son éducation. &mdash; Sa précocité. &mdash; Ses débuts. &mdash; <i>Les
Pastorales.</i> &mdash; <i>L'Essai sur la critique.</i> &mdash; Sa personne. &mdash; Son
- genre de vie. &mdash; Son caractère. &mdash; Pauvreté de ses passions et
- de ses idées. &mdash; Grandeur de sa vanité et de son talent. &mdash; Sa
- fortune indépendante et son travail assidu.</li>
-
-<li class="min2em">III. <i>L'Épître d'Héloïse à Abeilard.</i> &mdash; Ce que deviennent les
- passions dans la poésie artificielle. &mdash; <i>La boucle de cheveux
- enlevée.</i> &mdash; Le monde et le langage du monde en France et en
- Angleterre. &mdash; En quoi le badinage de Pope est pénible et
- déplaisant. &mdash; <i>La Sottisiade.</i> &mdash; Saletés et banalités. &mdash; En
+ genre de vie. &mdash; Son caractère. &mdash; Pauvreté de ses passions et
+ de ses idées. &mdash; Grandeur de sa vanité et de son talent. &mdash; Sa
+ fortune indépendante et son travail assidu.</li>
+
+<li class="min2em">III. <i>L'Épître d'Héloïse à Abeilard.</i> &mdash; Ce que deviennent les
+ passions dans la poésie artificielle. &mdash; <i>La boucle de cheveux
+ enlevée.</i> &mdash; Le monde et le langage du monde en France et en
+ Angleterre. &mdash; En quoi le badinage de Pope est pénible et
+ déplaisant. &mdash; <i>La Sottisiade.</i> &mdash; Saletés et banalités. &mdash; En
quoi l'imagination anglaise et l'esprit de salon sont
inconciliables.</li>
-<li class="min2em">IV. Son talent descriptif. &mdash; Son talent oratoire. &mdash; Ses poëmes
- didactiques. &mdash; Pourquoi ces poëmes sont l'&oelig;uvre finale de
- l'esprit classique. &mdash; <i>L'Essai sur l'homme.</i> &mdash; Son déisme et
+<li class="min2em">IV. Son talent descriptif. &mdash; Son talent oratoire. &mdash; Ses poëmes
+ didactiques. &mdash; Pourquoi ces poëmes sont l'&oelig;uvre finale de
+ l'esprit classique. &mdash; <i>L'Essai sur l'homme.</i> &mdash; Son déisme et
son optimisme. &mdash; Valeur de ces conceptions. &mdash; Comment elles
- sont liées au style régnant. &mdash; Comment elles se déforment
- sous les mains de Pope. &mdash; Procédés et perfection de son
+ sont liées au style régnant. &mdash; Comment elles se déforment
+ sous les mains de Pope. &mdash; Procédés et perfection de son
style. &mdash; Excellence de ses portraits. &mdash; Pourquoi ils sont
- supérieurs. &mdash; Sa traduction de l'Iliade. &mdash; En quoi le goût a
- changé depuis un siècle.</li>
+ supérieurs. &mdash; Sa traduction de l'Iliade. &mdash; En quoi le goût a
+ changé depuis un siècle.</li>
-<li class="min2em">V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
+<li class="min2em">V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
classiques. &mdash; Prior. &mdash; Gay. &mdash; La pastorale antique est
impossible dans les climats du Nord. &mdash; Le sentiment de la
campagne est naturel en Angleterre. &mdash; Thompson.</li>
-<li class="min2em">VI. Discrédit de la vie de salon. &mdash; Apparition de l'homme
- sensible. &mdash; Pourquoi <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> le retour à la nature est plus
- précoce en Angleterre qu'en
+<li class="min2em">VI. Discrédit de la vie de salon. &mdash; Apparition de l'homme
+ sensible. &mdash; Pourquoi <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> le retour à la nature est plus
+ précoce en Angleterre qu'en
France. &mdash; Sterne. &mdash; Richardson. &mdash; Mackensie. &mdash; Macpherson. &mdash; Gray,
Akenside, Beattie, Collins, Young, Shenstone. &mdash; Persistance
de la forme classique. &mdash; Empire de la
- période. &mdash; Johnson. &mdash; L'école historique. &mdash; Robertson, Gibbon,
- Hume. &mdash; Leur talent et leurs limites. &mdash; Commencements de l'âge
+ période. &mdash; Johnson. &mdash; L'école historique. &mdash; Robertson, Gibbon,
+ Hume. &mdash; Leur talent et leurs limites. &mdash; Commencements de l'âge
moderne.</li>
</ul>
</div>
-<p>Lorsqu'on embrasse d'un coup d'&oelig;il la vaste région littéraire qui
-s'étend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu'à la
-révolution française, on s'aperçoit que toutes les productions,
-indépendamment du caractère anglais, y portent l'empreinte classique,
-et que cette empreinte, particulière à ce territoire, ne se rencontre
-ni dans celui qui précède ni dans celui qui suit. Cette forme régnante
-de pensée s'impose à tous les écrivains, depuis Waller jusqu'à
-Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu'à Robertson et Hume; il y a un
-art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante années,
-pratique et théorie, inventions et imitations, exemples et critique,
-s'emploie à l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espèce de
-beauté; ils n'établissent de préceptes que ceux qui peuvent la
-produire; ils récrivent, traduisent et défigurent sur son patron les
-grandes &oelig;uvres des autres siècles; ils l'importent dans tous les
-genres littéraires, et y réussissent ou y échouent selon qu'elle s'y
+<p>Lorsqu'on embrasse d'un coup d'&oelig;il la vaste région littéraire qui
+s'étend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu'à la
+révolution française, on s'aperçoit que toutes les productions,
+indépendamment du caractère anglais, y portent l'empreinte classique,
+et que cette empreinte, particulière à ce territoire, ne se rencontre
+ni dans celui qui précède ni dans celui qui suit. Cette forme régnante
+de pensée s'impose à tous les écrivains, depuis Waller jusqu'à
+Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu'à Robertson et Hume; il y a un
+art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante années,
+pratique et théorie, inventions et imitations, exemples et critique,
+s'emploie à l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espèce de
+beauté; ils n'établissent de préceptes que ceux qui peuvent la
+produire; ils récrivent, traduisent et défigurent sur son patron les
+grandes &oelig;uvres des autres siècles; ils l'importent dans tous les
+genres littéraires, et y réussissent ou y échouent selon qu'elle s'y
adapte ou qu'elle ne peut s'y accommoder. La domination de ce style
-est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne à
+est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne à
l'impuissance quand ils veulent l'appliquer hors de son domaine.
<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> La possession de ce style est si universelle, qu'elle se
-rencontre dans les plus médiocres, et les élève jusqu'au talent quand
-ils l'appliquent dans son domaine<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>. C'est lui qui porte à la
+rencontre dans les plus médiocres, et les élève jusqu'au talent quand
+ils l'appliquent dans son domaine<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>. C'est lui qui porte à la
perfection la prose, le discours, l'essai, la dissertation, la
narration, et toutes les &oelig;uvres qui font partie de la conversation
-et de l'éloquence. C'est lui qui détruit l'ancien drame, abaisse le
-nouveau, appauvrit et détourne la poésie, produit l'histoire correcte,
-agréable, sensée, décolorée et à courtes vues. C'est cet esprit, qui,
-commun à ce moment à l'Angleterre et à la France, imprime son image
-dans la diversité infinie des &oelig;uvres littéraires, en sorte que dans
-son ascendant partout visible on ne peut s'empêcher de reconnaître la
-présence d'une de ces forces intérieures qui ploient et règlent le
-cours du génie humain.</p>
-
-<p>Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la
-poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que
-sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils
-avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent
-ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le
-style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier
+et de l'éloquence. C'est lui qui détruit l'ancien drame, abaisse le
+nouveau, appauvrit et détourne la poésie, produit l'histoire correcte,
+agréable, sensée, décolorée et à courtes vues. C'est cet esprit, qui,
+commun à ce moment à l'Angleterre et à la France, imprime son image
+dans la diversité infinie des &oelig;uvres littéraires, en sorte que dans
+son ascendant partout visible on ne peut s'empêcher de reconnaître la
+présence d'une de ces forces intérieures qui ploient et règlent le
+cours du génie humain.</p>
+
+<p>Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la
+poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que
+sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils
+avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent
+ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le
+style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier
venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous
trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage.
-Passez au second, ce même <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> tour reparaît; on dirait qu'ils se
-sont copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes
-apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période.
-Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles,
-ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien,
-l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le
+Passez au second, ce même <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> tour reparaît; on dirait qu'ils se
+sont copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes
+apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période.
+Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles,
+ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien,
+l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le
langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le
-substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur;
-l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme
-chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni
-de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine,
+substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur;
+l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme
+chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni
+de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine,
tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est
-tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels
-ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre,
-oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences
-grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses,
-lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude
-oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes;
-si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au
-fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil,
-insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles
-ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y
-a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du
+tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels
+ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre,
+oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences
+grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses,
+lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude
+oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes;
+si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au
+fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil,
+insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles
+ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y
+a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du
reste. Si vous parcourez <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> toute la famille, vous y trouverez
sans doute quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine
-lumière, tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère
+lumière, tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère
et finit par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement,
ici, on voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de
-Pope et surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments
-étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a
+Pope et surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments
+étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a
suivi.</p>
<h4>I</h4>
-<p>En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards à Londres, naquit
-une petite créature délicate et maladive, factice par nature, toute
-fabriquée d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de goût que pour
-les livres, et qui, dès son bas âge, mit tout son plaisir dans la
-contemplation des imprimés. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit
-à écrire. Il passa son enfance avec eux en tête-à-tête, et se trouva
-versificateur dès qu'il sut parler. À douze ans, il avait composé une
-tragédie d'après l'<i>Iliade</i>, et une ode sur la solitude. De treize à
-quinze, il fit un grand poëme épique de quatre mille vers, appelé
-<i>Alcandre</i>. Pendant huit ans, enfermé dans une petite maison de la
-forêt de Windsor, il lut «tous les meilleurs critiques, presque tous
-les poëtes anglais, latins, français qui ont un nom, Homère, les
-poëtes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et
-l'Arioste dans <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> les traductions,» avec tant d'assiduité qu'il
-en manqua mourir. Ce n'étaient point des passions qu'il y cherchait,
-c'était du style; il n'y a point eu d'adorateur plus dévoué de la
-forme; il n'y a point eu de maître plus précoce de la forme. Déjà son
-goût perçait: entre tous les poëtes anglais, son favori était Dryden,
-le moins inspiré et le plus classique. Il apercevait sa voie; un
-connaisseur, M. Walsh<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>, «l'encourageait en lui disant qu'il y
+<p>En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards à Londres, naquit
+une petite créature délicate et maladive, factice par nature, toute
+fabriquée d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de goût que pour
+les livres, et qui, dès son bas âge, mit tout son plaisir dans la
+contemplation des imprimés. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit
+à écrire. Il passa son enfance avec eux en tête-à-tête, et se trouva
+versificateur dès qu'il sut parler. À douze ans, il avait composé une
+tragédie d'après l'<i>Iliade</i>, et une ode sur la solitude. De treize à
+quinze, il fit un grand poëme épique de quatre mille vers, appelé
+<i>Alcandre</i>. Pendant huit ans, enfermé dans une petite maison de la
+forêt de Windsor, il lut «tous les meilleurs critiques, presque tous
+les poëtes anglais, latins, français qui ont un nom, Homère, les
+poëtes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et
+l'Arioste dans <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> les traductions,» avec tant d'assiduité qu'il
+en manqua mourir. Ce n'étaient point des passions qu'il y cherchait,
+c'était du style; il n'y a point eu d'adorateur plus dévoué de la
+forme; il n'y a point eu de maître plus précoce de la forme. Déjà son
+goût perçait: entre tous les poëtes anglais, son favori était Dryden,
+le moins inspiré et le plus classique. Il apercevait sa voie; un
+connaisseur, M. Walsh<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>, «l'encourageait en lui disant qu'il y
avait encore un chemin ouvert pour exceller; car si les Anglais
-avaient plusieurs grands poëtes, ils n'avaient jamais eu de grand
-poëte qui fût <i>correct</i>; et il l'engageait à faire de la correction
-son étude et son but.» Il suivait ce conseil, s'exerçait la main par
+avaient plusieurs grands poëtes, ils n'avaient jamais eu de grand
+poëte qui fût <i>correct</i>; et il l'engageait à faire de la correction
+son étude et son but.» Il suivait ce conseil, s'exerçait la main par
des traductions d'Ovide et de Stace, et par des remaniements du vieux
Chaucer. Il s'appropriait toutes les excellences et toutes les
-élégances poétiques, il les emmagasinait dans sa mémoire; il disposait
-dans sa tête le dictionnaire complet de toutes les épithètes
-heureuses, de tous les tours ingénieux, de tous les rhythmes sonores
-par lesquels on peut relever, préciser, éclairer une idée. Il était
-comme ces petits musiciens, enfants prodiges, qui, élevés au piano,
-atteignent tout d'un coup un doigté merveilleux, roulent les gammes,
-perlent les trilles, font voltiger les octaves avec une agilité et
-une justesse qui chassent de la scène les <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> plus fameux
-artistes. À dix-sept ans, ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait
+élégances poétiques, il les emmagasinait dans sa mémoire; il disposait
+dans sa tête le dictionnaire complet de toutes les épithètes
+heureuses, de tous les tours ingénieux, de tous les rhythmes sonores
+par lesquels on peut relever, préciser, éclairer une idée. Il était
+comme ces petits musiciens, enfants prodiges, qui, élevés au piano,
+atteignent tout d'un coup un doigté merveilleux, roulent les gammes,
+perlent les trilles, font voltiger les octaves avec une agilité et
+une justesse qui chassent de la scène les <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> plus fameux
+artistes. À dix-sept ans, ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait
soixante-dix, il entreprit, sur sa demande, de lui corriger ses
-poëmes, et les corrigea si bien, que celui-ci en fut charmé et
-mortifié. Pope raturait, ajoutait, refondait, parlait franc et
-tranchait ferme. L'auteur, à contre-c&oelig;ur, admirait les corrections
-tout bas, et tâchait tout haut d'en rabaisser l'importance, jusqu'à ce
-qu'enfin sa vanité, blessée de tant devoir à un si jeune homme et de
-rencontrer un maître dans un écolier, finit par le retirer d'un
-commerce où il profitait et souffrait trop. C'est que l'écolier, du
-premier coup, avait porté l'art plus loin que les maîtres. À seize
-ans, ses <i>Pastorales</i> témoignaient d'une sûreté de main que personne
-n'avait eue, pas même Dryden. À voir ces mots si choisis, ces
-arrangements exquis de syllabes mélodieuses, cette science des coupes
+poëmes, et les corrigea si bien, que celui-ci en fut charmé et
+mortifié. Pope raturait, ajoutait, refondait, parlait franc et
+tranchait ferme. L'auteur, à contre-c&oelig;ur, admirait les corrections
+tout bas, et tâchait tout haut d'en rabaisser l'importance, jusqu'à ce
+qu'enfin sa vanité, blessée de tant devoir à un si jeune homme et de
+rencontrer un maître dans un écolier, finit par le retirer d'un
+commerce où il profitait et souffrait trop. C'est que l'écolier, du
+premier coup, avait porté l'art plus loin que les maîtres. À seize
+ans, ses <i>Pastorales</i> témoignaient d'une sûreté de main que personne
+n'avait eue, pas même Dryden. À voir ces mots si choisis, ces
+arrangements exquis de syllabes mélodieuses, cette science des coupes
et des rejets, ce style si coulant, si pur, ces gracieuses images que
la diction rendait encore plus gracieuses, et toute cette guirlande
-artificielle et nuancée de fleurs qui se disaient champêtres, on
-pensait aux premières églogues de Virgile. M. Walsh déclarait que «ce
-n'était point flatterie de dire qu'à cet âge Virgile n'avait rien fait
-d'aussi bon.» Quand plus tard elles parurent en volume<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>, le public
-fut ébloui. «Vous avez déplu aux critiques, écrivait Wycherley, en
-leur plaisant trop bien.» La même année, le poëte de vingt et un ans
-achevait son <i>Essay on Criticism</i>, sorte d'art poétique; c'est le
-<span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> poëme qu'on fait à la fin de sa carrière, quand on a manié
-tous les procédés et qu'on a blanchi dans la critique; et dans ce
-sujet qui réclame, pour être traité, l'expérience de toute une vie
-littéraire, il se trouvait d'emblée aussi mûr que Boileau.</p>
-
-<p>Ce musicien consommé, qui débute par un traité d'harmonie, que va-t-il
-faire de son mécanisme incomparable et de sa science de professeur?
-Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'écrire; il faut une
-source pleine d'idées vives et de passions franches pour faire un vrai
-poëte, et à le voir de près on trouve qu'en lui, jusqu'à la personne,
-tout est étriqué ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds,
-tortu, bossu, maigre, valétudinaire, et qui arrivé à l'âge mûr ne
+artificielle et nuancée de fleurs qui se disaient champêtres, on
+pensait aux premières églogues de Virgile. M. Walsh déclarait que «ce
+n'était point flatterie de dire qu'à cet âge Virgile n'avait rien fait
+d'aussi bon.» Quand plus tard elles parurent en volume<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>, le public
+fut ébloui. «Vous avez déplu aux critiques, écrivait Wycherley, en
+leur plaisant trop bien.» La même année, le poëte de vingt et un ans
+achevait son <i>Essay on Criticism</i>, sorte d'art poétique; c'est le
+<span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> poëme qu'on fait à la fin de sa carrière, quand on a manié
+tous les procédés et qu'on a blanchi dans la critique; et dans ce
+sujet qui réclame, pour être traité, l'expérience de toute une vie
+littéraire, il se trouvait d'emblée aussi mûr que Boileau.</p>
+
+<p>Ce musicien consommé, qui débute par un traité d'harmonie, que va-t-il
+faire de son mécanisme incomparable et de sa science de professeur?
+Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'écrire; il faut une
+source pleine d'idées vives et de passions franches pour faire un vrai
+poëte, et à le voir de près on trouve qu'en lui, jusqu'à la personne,
+tout est étriqué ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds,
+tortu, bossu, maigre, valétudinaire, et qui arrivé à l'âge mûr ne
semble plus capable de vivre. Il ne peut se lever; c'est une femme qui
l'habille; on lui enfile trois paires de bas les unes par-dessus les
-autres, tant ses jambes sont grêles; puis on lui lace la taille dans
+autres, tant ses jambes sont grêles; puis on lui lace la taille dans
un corset de toile roide, afin qu'il puisse se tenir droit, et
par-dessus on lui fait endosser un gilet de flanelle; vient ensuite
une sorte de pourpoint de fourrure, car il grelotte vite, et enfin une
-chemise de grosse toile très-chaude avec de belles manches. Par-dessus
-tout cela on lui met un costume noir, une perruque à n&oelig;ud<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, une
-petite épée; ainsi équipé, il va prendre place à table avec son grand
+chemise de grosse toile très-chaude avec de belles manches. Par-dessus
+tout cela on lui met un costume noir, une perruque à n&oelig;ud<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, une
+petite épée; ainsi équipé, il va prendre place à table avec son grand
ami lord Oxford. Il est si petit, qu'il faut l'exhausser sur une
-chaise particulière; il est si chauve, que lorsqu'il n'y <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> a
-pas de réception il couvre sa tête d'un bonnet de velours; il est si
-vétilleux et si exigeant, que les laquais évitent de faire ses
-commissions, et que le lord a été obligé d'en renvoyer plusieurs qui
-refusaient de le servir. Enfin le dîner commence. Il mange trop, en
-enfant gâté; il veut des mets forts, épicés, et se fait mal à
-l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colère,
-mais ne manque pas de la boire. Il a tous les appétits et tous les
+chaise particulière; il est si chauve, que lorsqu'il n'y <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> a
+pas de réception il couvre sa tête d'un bonnet de velours; il est si
+vétilleux et si exigeant, que les laquais évitent de faire ses
+commissions, et que le lord a été obligé d'en renvoyer plusieurs qui
+refusaient de le servir. Enfin le dîner commence. Il mange trop, en
+enfant gâté; il veut des mets forts, épicés, et se fait mal à
+l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colère,
+mais ne manque pas de la boire. Il a tous les appétits et tous les
caprices d'un vieil enfant, d'un vieux malade, d'un vieil auteur, et
-d'un vieux garçon. Vous vous attendez bien à le trouver quinteux et
-susceptible. Plusieurs fois il a quitté, sans mot dire et sans qu'on
-sût pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excéder les
+d'un vieux garçon. Vous vous attendez bien à le trouver quinteux et
+susceptible. Plusieurs fois il a quitté, sans mot dire et sans qu'on
+sût pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excéder les
laquais de messages pour le ramener. Si aujourd'hui lady Mary Wortley,
-son ancienne divinité poétique, est par malheur à table, on ne pourra
-pas dîner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se
+son ancienne divinité poétique, est par malheur à table, on ne pourra
+pas dîner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se
picoter, de se quereller, et l'un des deux quittera la chambre. On va
-le chercher et il rentre, mais il n'a pas laissé ses manies à la
+le chercher et il rentre, mais il n'a pas laissé ses manies à la
porte. Il est cauteleux, malin, en avorton nerveux qu'il est; quand il
souhaite une chose, il n'ose pas la demander rondement; avec des
-insinuations et des man&oelig;uvres de style, il amène les gens à la
-mentionner, à la faire venir, après quoi il s'en sert. C'est ainsi
-qu'il a obtenu un écran de lord Orrery. «À peine s'il boira une tasse
-de thé sans stratagème.» Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la
-diplomatie à propos de carottes et de navets.</p>
+insinuations et des man&oelig;uvres de style, il amène les gens à la
+mentionner, à la faire venir, après quoi il s'en sert. C'est ainsi
+qu'il a obtenu un écran de lord Orrery. «À peine s'il boira une tasse
+de thé sans stratagème.» Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la
+diplomatie à propos de carottes et de navets.</p>
-<p>Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> écrit
+<p>Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> écrit
des libelles contre Chandos, Aaron Hill, lady Mary Wortley, et ensuite
-il ment ou équivoque pour les désavouer. Il a un vilain goût pour
-l'artifice, et prépare un mauvais tour déloyal contre lord
+il ment ou équivoque pour les désavouer. Il a un vilain goût pour
+l'artifice, et prépare un mauvais tour déloyal contre lord
Bolingbroke, son plus grand ami. Il n'est jamais franc, il est
-toujours occupé d'un rôle; il contrefait l'homme dégoûté, le grand
-artiste indifférent, contempteur des grands, des rois, de la poésie
-elle-même. La vérité est qu'il ne songe qu'à ses phrases, à sa
-réputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre
-tout son stoïcisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas
-peut-être dix lettres vraies; il est écrivain jusque dans ses
-épanchements; ses confidences sont de la rhétorique compassée, et
-quand il cause avec un ami, il songe toujours à l'imprimeur qui mettra
-ses effusions sous les yeux du public. Même à force de prétention il
-devient maladroit, et se démasque. Un jour Richardson le trouve occupé
-à lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: «Ces choses-là,
-dit Pope, font mon divertissement;» et pendant qu'il lit, on voit ses
-traits contractés par la violence de son angoisse. «Dieu me préserve,
-dit Richardson, d'un divertissement pareil à celui-là.» En somme, son
-grand ressort est la vanité littéraire; il veut être admiré, rien de
-plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'étudie à la glace, se
-farde, minaude, accroche des compliments, et cependant déclare que les
+toujours occupé d'un rôle; il contrefait l'homme dégoûté, le grand
+artiste indifférent, contempteur des grands, des rois, de la poésie
+elle-même. La vérité est qu'il ne songe qu'à ses phrases, à sa
+réputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre
+tout son stoïcisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas
+peut-être dix lettres vraies; il est écrivain jusque dans ses
+épanchements; ses confidences sont de la rhétorique compassée, et
+quand il cause avec un ami, il songe toujours à l'imprimeur qui mettra
+ses effusions sous les yeux du public. Même à force de prétention il
+devient maladroit, et se démasque. Un jour Richardson le trouve occupé
+à lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: «Ces choses-là,
+dit Pope, font mon divertissement;» et pendant qu'il lit, on voit ses
+traits contractés par la violence de son angoisse. «Dieu me préserve,
+dit Richardson, d'un divertissement pareil à celui-là.» En somme, son
+grand ressort est la vanité littéraire; il veut être admiré, rien de
+plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'étudie à la glace, se
+farde, minaude, accroche des compliments, et cependant déclare que les
compliments l'ennuient, que le fard salit et qu'elle a horreur des
-minauderies. Nul élan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus
-d'idées que de passions, j'entends <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> de ces idées qu'on a
-besoin d'écrire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse
+minauderies. Nul élan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus
+d'idées que de passions, j'entends <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> de ces idées qu'on a
+besoin d'écrire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse
religieuse et les querelles de parti retentissent autour de lui; il
-s'en écarte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal
-souci est de préserver son écritoire; c'est un catholique <i>déteint</i>,
-déiste à peu près, qui ne sait pas bien ce qu'est le déisme; là-dessus
-il emprunte à lord Bolingbroke des idées dont il ne voit pas la
-portée, mais qui lui semblent bonnes à mettre en vers. «J'espère,
-écrit-il à Atterbury, que toutes les Églises sont de Dieu, en tant
+s'en écarte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal
+souci est de préserver son écritoire; c'est un catholique <i>déteint</i>,
+déiste à peu près, qui ne sait pas bien ce qu'est le déisme; là-dessus
+il emprunte à lord Bolingbroke des idées dont il ne voit pas la
+portée, mais qui lui semblent bonnes à mettre en vers. «J'espère,
+écrit-il à Atterbury, que toutes les Églises sont de Dieu, en tant
qu'elles sont bien comprises, et que tous les gouvernements sont de
Dieu, en tant qu'ils sont bien conduits. Pour ce qui est du mal qui
-s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse à Dieu seul le soin de
-les corriger ou de les réformer. Dans ma politique, ma grande
-préoccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque
+s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse à Dieu seul le soin de
+les corriger ou de les réformer. Dans ma politique, ma grande
+préoccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque
gouvernement que je vive; dans ma religion, de conserver la paix de ma
-conscience, quelle que soit l'Église dont je fasse partie<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.» De
+conscience, quelle que soit l'Église dont je fasse partie<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.» De
pareilles convictions ne tourmentent pas un homme. Au fond, il n'a
-point écrit parce qu'il pensait, mais il a pensé afin d'écrire; le
-papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voilà son
+point écrit parce qu'il pensait, mais il a pensé afin d'écrire; le
+papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voilà son
idole; s'il <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> a fait des vers, c'est tout bonnement pour faire
des vers.</p>
-<p>On n'est que mieux préparé par là pour en faire d'irréprochables. Pope
-s'y emploie tout entier; il est de loisir; son père lui a laissé une
-assez belle fortune, il a gagné une grosse somme à traduire l'<i>Iliade</i>
-et l'<i>Odyssée</i>; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il
-n'a été aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les
-auteurs mendiants rouler dans la bohème, et, tranquillement assis dans
+<p>On n'est que mieux préparé par là pour en faire d'irréprochables. Pope
+s'y emploie tout entier; il est de loisir; son père lui a laissé une
+assez belle fortune, il a gagné une grosse somme à traduire l'<i>Iliade</i>
+et l'<i>Odyssée</i>; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il
+n'a été aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les
+auteurs mendiants rouler dans la bohème, et, tranquillement assis dans
sa jolie maison de Twickenham, sous sa grotte ou dans le beau jardin
-qu'il a planté lui-même, il peut polir et limer ses écrits aussi
-longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a composé un
+qu'il a planté lui-même, il peut polir et limer ses écrits aussi
+longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a composé un
ouvrage, il le garde au moins deux ans en portefeuille. De temps en
temps il le relit et le corrige; il prend conseil de ses amis, puis de
-ses ennemis; point d'édition qu'il n'améliore; il rature
-infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transformé,
-qu'on ne le reconnaît plus dans la copie définitive. Celles de ses
-pièces qui semblent le moins remaniées sont deux satires, et Dodsley
+ses ennemis; point d'édition qu'il n'améliore; il rature
+infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transformé,
+qu'on ne le reconnaît plus dans la copie définitive. Celles de ses
+pièces qui semblent le moins remaniées sont deux satires, et Dodsley
dit que dans le manuscrit il n'y avait presque point de vers qui ne
-fût écrit deux fois. «Je le fis transcrire proprement sur une autre
-feuille, et quand il me renvoya celle-là pour l'impression, presque
-chaque vers avait été récrit encore une seconde fois.»&mdash;«Jamais, dit
-Johnson, il ne détachait son attention de la poésie. Si la
-conversation offrait un trait dont on pût faire profit, il le confiait
-au papier; si une pensée ou même une expression plus heureuse que
+fût écrit deux fois. «Je le fis transcrire proprement sur une autre
+feuille, et quand il me renvoya celle-là pour l'impression, presque
+chaque vers avait été récrit encore une seconde fois.»&mdash;«Jamais, dit
+Johnson, il ne détachait son attention de la poésie. Si la
+conversation offrait un trait dont on pût faire profit, il le confiait
+au papier; si une pensée ou même une expression plus heureuse que
<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> l'ordinaire se levait dans son esprit, il avait soin de
-l'écrire; quand deux vers lui venaient, il les mettait de côté pour
-les insérer à l'occasion. On a trouvé de petits morceaux de papier qui
+l'écrire; quand deux vers lui venaient, il les mettait de côté pour
+les insérer à l'occasion. On a trouvé de petits morceaux de papier qui
contenaient des vers ou des portions de vers qu'il pensait achever
-plus tard.» Il fallait que son écritoire fût devant son lit avant son
+plus tard.» Il fallait que son écritoire fût devant son lit avant son
lever. Une nuit, chez lord Oxford, pendant le terrible hiver de 1740,
-de peur de perdre une idée, il fit lever quatre fois la femme qui le
+de peur de perdre une idée, il fit lever quatre fois la femme qui le
servait. Swift lui reproche de n'avoir jamais de loisir pour la
-conversation; la cause en est «qu'il a toujours en tête quelque projet
-poétique.» Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression
-parfaite: la pratique d'une vie entière, l'étude de tous les modèles,
-l'indépendance de la fortune, la compagnie des gens du monde,
-l'exemption des passions turbulentes, l'absence des idées maîtresses,
-la facilité d'un enfant prodige, l'assiduité d'un vieux lettré. Il
-semble qu'il ait été tout exprès muni de défauts et de qualités,
-enrichi d'un côté, appauvri d'un autre, à la fois écourté et
-développé, pour mettre en relief la forme classique par
-l'amoindrissement du fond classique, pour présenter au public le
-modèle d'un art usé et accompli, pour réduire en cristal brillant et
-rigide la séve coulante d'une littérature qui finissait.</p>
+conversation; la cause en est «qu'il a toujours en tête quelque projet
+poétique.» Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression
+parfaite: la pratique d'une vie entière, l'étude de tous les modèles,
+l'indépendance de la fortune, la compagnie des gens du monde,
+l'exemption des passions turbulentes, l'absence des idées maîtresses,
+la facilité d'un enfant prodige, l'assiduité d'un vieux lettré. Il
+semble qu'il ait été tout exprès muni de défauts et de qualités,
+enrichi d'un côté, appauvri d'un autre, à la fois écourté et
+développé, pour mettre en relief la forme classique par
+l'amoindrissement du fond classique, pour présenter au public le
+modèle d'un art usé et accompli, pour réduire en cristal brillant et
+rigide la séve coulante d'une littérature qui finissait.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> II</h4>
-<p>C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son
-métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En
-vérité, je voudrais admirer les &oelig;uvres d'imagination de Pope; je ne
-saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux
-des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes,
-que son <i>Épître d'Héloïse à Abeilard</i> fut accueillie par un cri
+<p>C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son
+métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En
+vérité, je voudrais admirer les &oelig;uvres d'imagination de Pope; je ne
+saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux
+des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes,
+que son <i>Épître d'Héloïse à Abeilard</i> fut accueillie par un cri
d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle
expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par
-c&oelig;ur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge
-littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de
-l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre
+c&oelig;ur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge
+littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de
+l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre
de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en
-dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales
-d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui.</p>
-
-<p>Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare
-lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle
-essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien,
-elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez
-peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre
-maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme
-scolastique! <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui
+dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales
+d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui.</p>
+
+<p>Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare
+lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle
+essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien,
+elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez
+peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre
+maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme
+scolastique! <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui
puisses me consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais
-plus heureuse et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que
-l'épouse de l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité
-en toi que toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce
+plus heureuse et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que
+l'épouse de l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité
+en toi que toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce
que tu pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai
-jamais songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais
-la tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>; puis
-ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce
-qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie,
-même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême
+jamais songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais
+la tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>; puis
+ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce
+qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie,
+même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême
angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est
bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui
-en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre
-est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions:
-elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus
-couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en
-nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles
-une clarté solennelle<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>,» puis «les rivières errantes qui luisent
-entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des
+en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre
+est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions:
+elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus
+couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en
+nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles
+une clarté solennelle<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>,» puis «les rivières errantes qui luisent
+entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des
ruisseaux, <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> les brises mourantes qui viennent expirer sur les
-feuillages<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>.»&mdash;Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard
-des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le
-cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les
-avantages de la poste aux lettres<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>.&mdash;Antithèses et contrastes:
-elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le
-monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son
-absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de
-la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du
-bonheur céleste.&mdash;En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions
-de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse
-exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et
-les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par
+feuillages<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>.»&mdash;Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard
+des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le
+cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les
+avantages de la poste aux lettres<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>.&mdash;Antithèses et contrastes:
+elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le
+monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son
+absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de
+la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du
+bonheur céleste.&mdash;En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions
+de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse
+exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et
+les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par
lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever
-l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira
-chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons,
-les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les
-ailes des séraphins <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> qui répandent sur elle leurs divins
-parfums, l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges
-qui chantent l'hyménée<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>,» bref toute la garde-robe du Paradis.
+l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira
+chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons,
+les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les
+ailes des séraphins <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> qui répandent sur elle leurs divins
+parfums, l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges
+qui chantent l'hyménée<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>,» bref toute la garde-robe du Paradis.
Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on
-appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne
-délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier
-Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la
-Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la
-Foi, notre immortalité anticipée<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>,» entendre les morts qui lui
-parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs
-palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>.»
+appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne
+délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier
+Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la
+Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la
+Foi, notre immortalité anticipée<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>,» entendre les morts qui lui
+parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs
+palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>.»
C'est ici la symphonie finale <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> avec modulation de l'orgue
-céleste: je suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo.</p>
+céleste: je suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo.</p>
-<p>Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque
-phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes.
+<p>Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque
+phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes.
Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les
-jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et
+jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et
toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue
-étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase
-entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions
-symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement
-met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de
-l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus
-élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus
-serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis
+étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase
+entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions
+symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement
+met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de
+l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus
+élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus
+serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis
qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si
-elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.»</p>
+elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.»</p>
-<p>Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un
-poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles,
-trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux
-compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du
+<p>Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un
+poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles,
+trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux
+compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du
grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut
-composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la
-cuisine; il ne faut ni c&oelig;ur ni génie pour la <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> faire, mais
-une main légère, un &oelig;il attentif et un goût exercé.</p>
+composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la
+cuisine; il ne faut ni c&oelig;ur ni génie pour la <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> faire, mais
+une main légère, un &oelig;il attentif et un goût exercé.</p>
<h4>III</h4>
-<p>Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société.
-Il est factice, et les m&oelig;urs de la société sont factices. Dire des
-galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur
-chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière
-tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble,
-l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné,
-très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers
-comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit <i>la Boucle de
-cheveux enlevée</i> et <i>la Sottisiade</i>; ses contemporains s'extasièrent
-sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et
-jugèrent qu'il avait surpassé <i>le Lutrin</i> et <i>les Satires</i> de Boileau.</p>
-
-<p>Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a
+<p>Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société.
+Il est factice, et les m&oelig;urs de la société sont factices. Dire des
+galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur
+chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière
+tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble,
+l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné,
+très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers
+comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit <i>la Boucle de
+cheveux enlevée</i> et <i>la Sottisiade</i>; ses contemporains s'extasièrent
+sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et
+jugèrent qu'il avait surpassé <i>le Lutrin</i> et <i>les Satires</i> de Boileau.</p>
+
+<p>Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a
ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme
-d'esprit<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de
-troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de
-rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est
-pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à
-boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et
-plus agile; mais cette habileté <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> de main ne suffit pas pour
-faire un poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut
-des passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut
-peindre les jolis riens de la conversation et du monde, il est à
+d'esprit<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de
+troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de
+rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est
+pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à
+boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et
+plus agile; mais cette habileté <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> de main ne suffit pas pour
+faire un poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut
+des passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut
+peindre les jolis riens de la conversation et du monde, il est à
propos de les aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>.
-Est-ce qu'il n'y a pas des grâces charmantes dans le babil et la
-frivolité d'une jolie femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur
-vie à s'en régaler. Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras
-mignon qui sort d'un flot de dentelles, une taille penchée qui fait
-chatoyer les plis lustrés de la jupe, et le fin sourire
-demi-engageant, demi-moqueur de la bouche mutine, en voilà assez pour
-ravir un artiste. Certainement il sera sensible à la toilette,
-sensible autant que la dame elle-même, et ne la grondera jamais de
-passer trois heures à son miroir; il y a de la poésie dans l'élégance.
+Est-ce qu'il n'y a pas des grâces charmantes dans le babil et la
+frivolité d'une jolie femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur
+vie à s'en régaler. Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras
+mignon qui sort d'un flot de dentelles, une taille penchée qui fait
+chatoyer les plis lustrés de la jupe, et le fin sourire
+demi-engageant, demi-moqueur de la bouche mutine, en voilà assez pour
+ravir un artiste. Certainement il sera sensible à la toilette,
+sensible autant que la dame elle-même, et ne la grondera jamais de
+passer trois heures à son miroir; il y a de la poésie dans l'élégance.
Il en jouit comme d'un tableau; il jouit des raffinements de la vie
-mondaine, des grandes lignes tranquilles de ce haut salon lambrissé,
+mondaine, des grandes lignes tranquilles de ce haut salon lambrissé,
du doux reflet des longues glaces et des porcelaines luisantes, de la
-gaieté nonchalante des petits Amours sculptés qui s'embrassent
-au-dessus de la cheminée, du son argentin de ces voix flûtées qui
-autour de la table à thé gazouillent des médisances. Pope n'en jouit
-pas ou n'en jouit guère; il reste satirique et Anglais au milieu de ce
-luxe aimable importé de France. Il a beau être le plus mondain de ces
-poëtes, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> il ne l'est pas assez; la société qui l'entoure ne
+gaieté nonchalante des petits Amours sculptés qui s'embrassent
+au-dessus de la cheminée, du son argentin de ces voix flûtées qui
+autour de la table à thé gazouillent des médisances. Pope n'en jouit
+pas ou n'en jouit guère; il reste satirique et Anglais au milieu de ce
+luxe aimable importé de France. Il a beau être le plus mondain de ces
+poëtes, <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> il ne l'est pas assez; la société qui l'entoure ne
l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu, qui dans son temps fut la
-fleur des pois, et que l'on compare à Mme de Sévigné, a l'esprit si
-sérieux, le style si décidé, le jugement si précis et le sarcasme si
-âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En somme, les Anglais, même
-lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont jamais attrapé le véritable
-ton des salons. Pope est comme eux; sa voix détonne et tout d'un coup
-devient mordante. À chaque instant une moquerie dure efface les
-gracieuses images qu'il commençait à éveiller. Prenez l'ensemble du
-poëme; c'est une bouffonnerie en style noble; lord Petre a coupé une
-boucle dans les cheveux d'une beauté à la mode, mistress Arabella
-Fermor; il s'agit de faire de cette bagatelle une épopée, avec les
-invocations, les apostrophes, l'intervention des êtres surnaturels et
-le reste des machines poétiques; la solennité du style contraste avec
-la petitesse des événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une
-querelle d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand
-ils représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance
-extérieure et officielle; au fond de leur admiration, il y a du
-mépris. Leurs fadeurs cachent une restriction mentale; en observant
-bien, vous verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette
-comme une poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par
-son clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec
-toutes sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une
-Française lui eût renvoyé son <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> livre en lui conseillant
-d'apprendre à vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix
-sarcasmes contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de
-s'entendre dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous
-vivez de fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son
-hommage<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle
-de cheveux est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de
+fleur des pois, et que l'on compare à Mme de Sévigné, a l'esprit si
+sérieux, le style si décidé, le jugement si précis et le sarcasme si
+âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En somme, les Anglais, même
+lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont jamais attrapé le véritable
+ton des salons. Pope est comme eux; sa voix détonne et tout d'un coup
+devient mordante. À chaque instant une moquerie dure efface les
+gracieuses images qu'il commençait à éveiller. Prenez l'ensemble du
+poëme; c'est une bouffonnerie en style noble; lord Petre a coupé une
+boucle dans les cheveux d'une beauté à la mode, mistress Arabella
+Fermor; il s'agit de faire de cette bagatelle une épopée, avec les
+invocations, les apostrophes, l'intervention des êtres surnaturels et
+le reste des machines poétiques; la solennité du style contraste avec
+la petitesse des événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une
+querelle d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand
+ils représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance
+extérieure et officielle; au fond de leur admiration, il y a du
+mépris. Leurs fadeurs cachent une restriction mentale; en observant
+bien, vous verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette
+comme une poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par
+son clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec
+toutes sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une
+Française lui eût renvoyé son <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> livre en lui conseillant
+d'apprendre à vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix
+sarcasmes contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de
+s'entendre dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous
+vivez de fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son
+hommage<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle
+de cheveux est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de
phrases n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer
-l'indélicatesse et la grossièreté. «Perdra-t-elle son c&oelig;ur ou son
-collier au bal, fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa
-robe<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>?» Il n'y a pas un Français du dix-huitième siècle qui eût
-imaginé une gracieuseté semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau,
-ancien laquais et Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En
+l'indélicatesse et la grossièreté. «Perdra-t-elle son c&oelig;ur ou son
+collier au bal, fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa
+robe<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>?» Il n'y a pas un Français du dix-huitième siècle qui eût
+imaginé une gracieuseté semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau,
+ancien laquais et Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En
Angleterre, on ne le trouvait point trop rude. Mistress Arabella
-Fermor fut si contente du poëme, qu'elle en répandit des copies.
-Évidemment, elle n'était pas difficile; c'est qu'elle en avait entendu
-bien d'autres. Si vous lisez dans Swift la copie littérale d'une
-conversation à la mode, vous verrez qu'une femme à la mode dans ce
-temps-là pouvait souffrir beaucoup de choses sans se fâcher.</p>
+Fermor fut si contente du poëme, qu'elle en répandit des copies.
+Évidemment, elle n'était pas difficile; c'est qu'elle en avait entendu
+bien d'autres. Si vous lisez dans Swift la copie littérale d'une
+conversation à la mode, vous verrez qu'une femme à la mode dans ce
+temps-là pouvait souffrir beaucoup de choses sans se fâcher.</p>
<p>Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>
-pour nous du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté
-en sont à cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et
-scandalisés. Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites.
-Tout au plus de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille;
-mais ce n'est pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges,
+pour nous du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté
+en sont à cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et
+scandalisés. Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites.
+Tout au plus de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille;
+mais ce n'est pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges,
mais ne nous amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est
-calculé, combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement
-d'éclairs, et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre,
-voulant se rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec
-douze vastes romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus
-trois jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de
+calculé, combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement
+d'éclairs, et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre,
+voulant se rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec
+douze vastes romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus
+trois jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de
ses anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le
-feu et ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.»
-Nous demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette
+feu et ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.»
+Nous demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette
description a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la
-peinture de la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures
-bien autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui
-parle, des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal
-d'enfant, des filles qui se croient changées <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> en bouteilles et
-demandent à grands cris un bouchon<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.» Nous nous disons alors que
-nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de
-Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres
-oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices
-un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge
-correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination
+peinture de la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures
+bien autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui
+parle, des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal
+d'enfant, des filles qui se croient changées <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> en bouteilles et
+demandent à grands cris un bouchon<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.» Nous nous disons alors que
+nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de
+Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres
+oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices
+un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge
+correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination
subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de
-contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira
-jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la
-choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à
+contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira
+jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la
+choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à
nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de
-figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce
-rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays
-en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que
-sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift.</p>
-
-<p>À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son second
-poëme, la <i>Dunciade</i>; il faut beaucoup d'empire sur soi pour ne pas
-jeter par terre ce chef-d'&oelig;uvre comme insipide et même dégoûtant.
-Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus d'ennui. Pope
-veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante la Sottise,
-auguste déesse de <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> la littérature, «fille du Chaos et de la
-Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,» reine des
-auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et pour son
-favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle institue
-des jeux à la manière antique; d'abord la course des libraires qui se
-disputent la possession d'un poëte, puis le combat des écrivains qui
-braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux, enfin la lutte des
+figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce
+rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays
+en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que
+sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift.</p>
+
+<p>À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son second
+poëme, la <i>Dunciade</i>; il faut beaucoup d'empire sur soi pour ne pas
+jeter par terre ce chef-d'&oelig;uvre comme insipide et même dégoûtant.
+Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus d'ennui. Pope
+veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante la Sottise,
+auguste déesse de <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> la littérature, «fille du Chaos et de la
+Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,» reine des
+auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et pour son
+favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle institue
+des jeux à la manière antique; d'abord la course des libraires qui se
+disputent la possession d'un poëte, puis le combat des écrivains qui
+braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux, enfin la lutte des
critiques qui doivent subir la lecture de deux in-folio sans dormir.
-Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes bien peu piquantes. Qui n'a
-pas les oreilles rebattues de ces allégories usées, l'ennui, les
+Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes bien peu piquantes. Qui n'a
+pas les oreilles rebattues de ces allégories usées, l'ennui, les
pavots, les brouillards et le sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans
-le détail, si je décrivais la poëtesse proposée en prix, «avec ses
-yeux de b&oelig;uf et ses mamelles de vache,» si je racontais les sauts
-des poëtes qui barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de
-la ville, si je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où
-«les nymphes de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent
-sur leur c&oelig;ur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina
+le détail, si je décrivais la poëtesse proposée en prix, «avec ses
+yeux de b&oelig;uf et ses mamelles de vache,» si je racontais les sauts
+des poëtes qui barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de
+la ville, si je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où
+«les nymphes de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent
+sur leur c&oelig;ur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina
la noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de
-leurs bas-fonds<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par
-exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> capable
-d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du désespoir,
+leurs bas-fonds<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par
+exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> capable
+d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du désespoir,
la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont pu le porter
-à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et admiré dans sa
-villa, et qui n'est poussé que par des rancunes littéraires! Il n'a
-donc point de nerfs! Comment de gaieté de c&oelig;ur un poëte a-t-il pu
-traîner son talent parmi de telles images, et contraindre ses vers si
-ingénieusement tissés à recevoir ces immondices? Figurez-vous une
+à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et admiré dans sa
+villa, et qui n'est poussé que par des rancunes littéraires! Il n'a
+donc point de nerfs! Comment de gaieté de c&oelig;ur un poëte a-t-il pu
+traîner son talent parmi de telles images, et contraindre ses vers si
+ingénieusement tissés à recevoir ces immondices? Figurez-vous une
jolie corbeille de salon, qui devrait ne renfermer que des fleurs et
-des broderies, et qu'on envoie à la cuisine pour en faire un panier
-d'ordures. En effet, toutes les ordures de la vie littéraire y sont;
-et Dieu sait ce qu'elle était alors! La bohème en aucun siècle ne fut
+des broderies, et qu'on envoie à la cuisine pour en faire un panier
+d'ordures. En effet, toutes les ordures de la vie littéraire y sont;
+et Dieu sait ce qu'elle était alors! La bohème en aucun siècle ne fut
si mendiante et plus vile: pauvres diables comme Richard Savage, qui
-couchait l'hiver à la belle étoile sur les cendres d'une vitrerie,
-vivait d'une dédicace, connaissait la prison, dînait rarement, et
-buvait aux dépens de ses amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos
-écorché par les verges; faussaire comme Ward, exposés au pilori et
-criblés d'&oelig;ufs et de pommes pourries; courtisanes comme Élisa
-Haywood, célèbres par l'impudence de leurs confessions publiques;
-journalistes vendus, diffamateurs à gages, marchands de scandale et
+couchait l'hiver à la belle étoile sur les cendres d'une vitrerie,
+vivait d'une dédicace, connaissait la prison, dînait rarement, et
+buvait aux dépens de ses amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos
+écorché par les verges; faussaire comme Ward, exposés au pilori et
+criblés d'&oelig;ufs et de pommes pourries; courtisanes comme Élisa
+Haywood, célèbres par l'impudence de leurs confessions publiques;
+journalistes vendus, diffamateurs à gages, marchands de scandale et
d'injures, demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine
-littéraire <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> qui hantait les tripots, les maisons de filles,
-les caveaux à gin, et au signal d'un libraire mordait les honnêtes
-gens pour un écu. Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux,
+littéraire <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> qui hantait les tripots, les maisons de filles,
+les caveaux à gin, et au signal d'un libraire mordait les honnêtes
+gens pour un écu. Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux,
vieux de six ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme
-dans Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur
-défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne
-déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs
-contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent
-pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas sous
-les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs satires
-sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme; son poëme
-est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est maladroit;
-pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au déluge, il écrit
-des tirades d'histoire, il représente tout au long le règne passé,
-présent et futur de la sottise, la bibliothèque d'Alexandrie brûlée
-par Omar, les lettres éteintes par l'invasion des barbares et par la
-superstition du moyen âge, l'empire de la niaiserie qui s'étend et va
-envahir l'Angleterre. Quels pavés pour écraser des mouches! «La Vérité
-craintive s'enfuit dans son ancienne caverne, menacée par des
-montagnes de casuistique entassées sur sa tête. La Philosophie, qui
+dans Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur
+défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne
+déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs
+contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent
+pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas sous
+les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs satires
+sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme; son poëme
+est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est maladroit;
+pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au déluge, il écrit
+des tirades d'histoire, il représente tout au long le règne passé,
+présent et futur de la sottise, la bibliothèque d'Alexandrie brûlée
+par Omar, les lettres éteintes par l'invasion des barbares et par la
+superstition du moyen âge, l'empire de la niaiserie qui s'étend et va
+envahir l'Angleterre. Quels pavés pour écraser des mouches! «La Vérité
+craintive s'enfuit dans son ancienne caverne, menacée par des
+montagnes de casuistique entassées sur sa tête. La Philosophie, qui
jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se rabat sur les causes secondes
-et disparaît; la Religion rougissante voile son feu sacré, et la
-Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la vertu publique, la vertu
-privée n'osent plus jeter de flammes; il n'y <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> a plus
-d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô Chaos! voilà que
-tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt devant ta parole
+et disparaît; la Religion rougissante voile son feu sacré, et la
+Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la vertu publique, la vertu
+privée n'osent plus jeter de flammes; il n'y <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> a plus
+d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô Chaos! voilà que
+tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt devant ta parole
mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le rideau, et
-l'obscurité universelle ensevelit le monde<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.» Tapage final,
-cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour moi, de cet
-opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un charivari.
-Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais les machines,
-j'ai touché la laborieuse mise en scène des apparitions et des
-allégories. Je laisse là l'enlumineur, le machiniste, l'entrepreneur
-d'effets littéraires, et je vais chercher le poëte ailleurs.</p>
+l'obscurité universelle ensevelit le monde<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.» Tapage final,
+cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour moi, de cet
+opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un charivari.
+Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais les machines,
+j'ai touché la laborieuse mise en scène des apparitions et des
+allégories. Je laisse là l'enlumineur, le machiniste, l'entrepreneur
+d'effets littéraires, et je vais chercher le poëte ailleurs.</p>
<h4>IV</h4>
-<p>Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a
-qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire
-ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la
-fin de tous les <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque,
-si affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de
-leurs phrases prise à part est un chef-d'&oelig;uvre; chaque vers dans
-Pope est un chef-d'&oelig;uvre s'il est pris à part. À ce moment, et
-après cent ans de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet,
-aucune action qu'on ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est
-noté: un lever de soleil, un paysage renversé dans l'eau<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>, un coup
-de vent sur les feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en
+<p>Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a
+qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire
+ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la
+fin de tous les <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque,
+si affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de
+leurs phrases prise à part est un chef-d'&oelig;uvre; chaque vers dans
+Pope est un chef-d'&oelig;uvre s'il est pris à part. À ce moment, et
+après cent ans de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet,
+aucune action qu'on ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est
+noté: un lever de soleil, un paysage renversé dans l'eau<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>, un coup
+de vent sur les feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en
vers une anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la
phrase parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un <i>Gradus</i>.
Il a le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les
choses; il a l'expression si abondante, que votre imagination,
-fût-elle obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du
-faisan, le frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées,
-changeantes,&mdash;sa crête de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,&mdash;le
-vert si vif que déploie son plumage luisant,&mdash;ses ailes peintes, sa
-poitrine où l'or flamboie<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>.» Il a la plus riche provision de mots
+fût-elle obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du
+faisan, le frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées,
+changeantes,&mdash;sa crête de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,&mdash;le
+vert si vif que déploie son plumage luisant,&mdash;ses ailes peintes, sa
+poitrine où l'or flamboie<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>.» Il a la plus riche provision de mots
brillants pour peindre les sylphes qui voltigent autour de son
-héroïne, «lumineux escadrons dont les chuchotements <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> aériens
-semblent le bruissement des zéphyrs,&mdash;et qui, ouvrant au soleil leurs
+héroïne, «lumineux escadrons dont les chuchotements <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> aériens
+semblent le bruissement des zéphyrs,&mdash;et qui, ouvrant au soleil leurs
ailes d'insectes,&mdash;voguent sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages
-d'or;&mdash;formes transparentes dont la finesse échappe à la vue des
-mortels,&mdash;corps fluides à demi dissous dans la lumière,&mdash;vêtements
-éthérés qui flottent abandonnés au vent,&mdash;légers tissus, voiles
-étincelants, formés des fils de la rosée,&mdash;trempés dans les plus
-riches teintes du ciel,&mdash;où la lumière se joue en nuances qui se
-mêlent,&mdash;où chaque rayon jette des couleurs passagères,&mdash;couleurs
-nouvelles qui changent à chaque mouvement de leurs ailes<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.» Sans
-doute ce ne sont point là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une
+d'or;&mdash;formes transparentes dont la finesse échappe à la vue des
+mortels,&mdash;corps fluides à demi dissous dans la lumière,&mdash;vêtements
+éthérés qui flottent abandonnés au vent,&mdash;légers tissus, voiles
+étincelants, formés des fils de la rosée,&mdash;trempés dans les plus
+riches teintes du ciel,&mdash;où la lumière se joue en nuances qui se
+mêlent,&mdash;où chaque rayon jette des couleurs passagères,&mdash;couleurs
+nouvelles qui changent à chaque mouvement de leurs ailes<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.» Sans
+doute ce ne sont point là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une
rose naturelle et vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur
en diamants, comme il en sort des mains d'un joaillier,
chef-d'&oelig;uvre d'art et de patience, dont les facettes font chatoyer
-la lumière et jettent une pluie d'étincelles sur le feuillage de
-filigrane qui les soutient. Vingt fois, dans un poëme de <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>
-Pope, on s'arrête pour regarder avec étonnement quelqu'une de ces
-parures littéraires. Il sent si bien son talent qu'il en abuse; il se
-plaît aux tours de force. Quoi de plus plat qu'une partie de cartes,
-et de plus rebelle à la poésie que la dame de pique ou le roi de
-c&oelig;ur? et pourtant, par gageure sans doute, il a raconté dans la
+la lumière et jettent une pluie d'étincelles sur le feuillage de
+filigrane qui les soutient. Vingt fois, dans un poëme de <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>
+Pope, on s'arrête pour regarder avec étonnement quelqu'une de ces
+parures littéraires. Il sent si bien son talent qu'il en abuse; il se
+plaît aux tours de force. Quoi de plus plat qu'une partie de cartes,
+et de plus rebelle à la poésie que la dame de pique ou le roi de
+c&oelig;ur? et pourtant, par gageure sans doute, il a raconté dans la
<i>Boucle de cheveux</i> une partie d'hombre; on la suit, on l'entend, on
-reconnaît les costumes, «les quatre rois, majestés révérées, avec
+reconnaît les costumes, «les quatre rois, majestés révérées, avec
leurs favoris blancs et leurs barbes fourchues, les quatre belles
-dames dont les mains portent une fleur, emblème expressif de leur
-aimable puissance, les quatre valets en robes retroussées, troupe
-fidèle, une toque sur la tête, une hallebarde à la main, puis les
-quatre armées bigarrées, brillant cortége, rangées en bataille sur la
-plaine de velours vert<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>.» On voit les atouts, les coupes, les
-levées, puis un instant après le café, la porcelaine, les cuillers,
-l'esprit de feu (entendez l'alcool); ce sont déjà les procédés et les
-périphrases de Delille. Vous savez que les célèbres vers où Delille
-pratique et peint du même coup l'harmonie imitative sont traduits de
-Pope<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>. C'est là de la poésie expirante, mais c'est encore de la
-poésie; un bijou de <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> console est une &oelig;uvre d'art inférieur,
+dames dont les mains portent une fleur, emblème expressif de leur
+aimable puissance, les quatre valets en robes retroussées, troupe
+fidèle, une toque sur la tête, une hallebarde à la main, puis les
+quatre armées bigarrées, brillant cortége, rangées en bataille sur la
+plaine de velours vert<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>.» On voit les atouts, les coupes, les
+levées, puis un instant après le café, la porcelaine, les cuillers,
+l'esprit de feu (entendez l'alcool); ce sont déjà les procédés et les
+périphrases de Delille. Vous savez que les célèbres vers où Delille
+pratique et peint du même coup l'harmonie imitative sont traduits de
+Pope<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>. C'est là de la poésie expirante, mais c'est encore de la
+poésie; un bijou de <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> console est une &oelig;uvre d'art inférieur,
mais pourtant une &oelig;uvre d'art.</p>
<p>Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est
-le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales
+le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales
moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays
-pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude.
-Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées
-entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails
-sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et
+pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude.
+Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées
+entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails
+sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et
forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les
-ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode;
-ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries;
-ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement,
+ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode;
+ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries;
+ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement,
magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de
-cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la
-poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils
-sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce
-moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est
-qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi.
-Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène
+cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la
+poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils
+sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce
+moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est
+qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi.
+Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène
une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions
-vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang;
-elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme <i>la Henriade</i>, à des
-odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> de
+vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang;
+elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme <i>la Henriade</i>, à des
+odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> de
Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de
Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle
-n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle
-règne, et son &oelig;uvre finale est le poëme didactique qui est une
+n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle
+règne, et son &oelig;uvre finale est le poëme didactique qui est une
dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de
-ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de
+ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de
raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un
-poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur
+poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur
l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du
-caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est
-une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en
-peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et
-l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de
-préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est
-incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée
-égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas
-que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées,
-elles ne nous intéressent plus. L'<i>Essai sur la critique</i> ressemble
-aux <i>Épîtres</i> et à <i>l'Art poétique</i> de Boileau, excellents ouvrages
+caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est
+une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en
+peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et
+l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de
+préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est
+incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée
+égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas
+que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées,
+elles ne nous intéressent plus. L'<i>Essai sur la critique</i> ressemble
+aux <i>Épîtres</i> et à <i>l'Art poétique</i> de Boileau, excellents ouvrages
qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de
-bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais.
-Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire
-avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature,
-que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie
-<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être
-sincère, modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient
-alors être des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous
+bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais.
+Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire
+avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature,
+que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être
+sincère, modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient
+alors être des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous
Pope, Dryden et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre
-leurs idées en ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien
+leurs idées en ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien
nettes. Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont
-des idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier
-est fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une
+des idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier
+est fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une
fois dans l'<i>Essai sur l'Homme</i>, qui est une sorte de <i>Vicaire
savoyard</i>, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait
-tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu,
-que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux
+tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu,
+que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux
desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la
-soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de
-déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés,
-comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés,
-effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est
-pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au
-commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion
-éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps,
-n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système
-pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au
-vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté,
-il est dépourvu <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> d'efficacité, il est l'&oelig;uvre de la froide
+soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de
+déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés,
+comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés,
+effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est
+pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au
+commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion
+éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps,
+n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système
+pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au
+vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté,
+il est dépourvu <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> d'efficacité, il est l'&oelig;uvre de la froide
raison raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent
-de lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre
+de lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre
conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui
appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour
-trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et
-amoindris, se sont amalgamés dans son &oelig;uvre. Il se vante «de les
-avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les
-extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle
-à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir
-un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde
-et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve
-d'invention personnelle que dans ses épîtres sur <i>les Caractères</i>. Il
-y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être
-lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple,
-dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en
-Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins
-créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle
+trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et
+amoindris, se sont amalgamés dans son &oelig;uvre. Il se vante «de les
+avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les
+extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle
+à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir
+un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde
+et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve
+d'invention personnelle que dans ses épîtres sur <i>les Caractères</i>. Il
+y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être
+lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple,
+dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en
+Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins
+créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle
produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la
-littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur
+littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur
tous les terrains.</p>
-<p>Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est
-véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les
-vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je
-pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.»
+<p>Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est
+véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les
+vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je
+pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.»
<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> En effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque
-passage lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit
-d'un style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement
-travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant
-de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes.
-J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un
-orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en
-voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il
-faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut
+passage lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit
+d'un style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement
+travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant
+de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes.
+J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un
+orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en
+voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il
+faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut
les compter:</p>
<p class="poem10">Know then thyself, presume not God to scan.<br>
@@ -4561,6070 +4521,6070 @@ les compter:</p>
Sole judge of truth, in endless error hurl'd,<br>
The glory, jest, and riddle of the world.</p>
-<p>Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume
-tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un
-temple à un temple, régulièrement <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> composé de marches
-symétriques et si habilement placées, que de la première on aperçoit
-d'un coup d'&oelig;il tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde
-on aperçoit d'un coup d'&oelig;il tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on
-jamais une plus belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent
-de lier les idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de
-les annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est
-pas assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de
+<p>Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume
+tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un
+temple à un temple, régulièrement <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> composé de marches
+symétriques et si habilement placées, que de la première on aperçoit
+d'un coup d'&oelig;il tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde
+on aperçoit d'un coup d'&oelig;il tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on
+jamais une plus belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent
+de lier les idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de
+les annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est
+pas assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de
la nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne
-d'avance avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va
-traiter. C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que
-Bossuet met au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de
-portique luxueux qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare
-aux magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent
-comme des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment
-enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui
+d'avance avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va
+traiter. C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que
+Bossuet met au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de
+portique luxueux qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare
+aux magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent
+comme des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment
+enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui
fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de
-la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse,
-tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements.
-Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en
-occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les
-adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées,
-tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En
-vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>
-chaque fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre
-l'objet sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait,
-obscur, déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa
-lumière; de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands
-de la nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une
-architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie
-comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du
-calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome
-à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au
-passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope
+la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse,
+tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements.
+Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en
+occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les
+adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées,
+tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En
+vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>
+chaque fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre
+l'objet sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait,
+obscur, déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa
+lumière; de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands
+de la nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une
+architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie
+comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du
+calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome
+à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au
+passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope
est le plus savant.</p>
-<p>Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers
+<p>Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers
si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes
-ces beautés il ne reste presque rien:</p>
+ces beautés il ne reste presque rien:</p>
-<p class="quote">Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à
- scruter Dieu.&mdash;La véritable étude de l'humanité, c'est
- l'homme.&mdash;Placé dans cet isthme de sa condition
- moyenne,&mdash;sage avec des obscurités, grand avec des
+<p class="quote">Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à
+ scruter Dieu.&mdash;La véritable étude de l'humanité, c'est
+ l'homme.&mdash;Placé dans cet isthme de sa condition
+ moyenne,&mdash;sage avec des obscurités, grand avec des
imperfections,&mdash;avec trop de connaissances pour tomber dans
le doute du sceptique,&mdash;avec trop de faiblesse pour monter
- jusqu'à l'orgueil du stoïcien,&mdash;il est suspendu entre les
+ jusqu'à l'orgueil du stoïcien,&mdash;il est suspendu entre les
deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir
- tranquille,&mdash;s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,&mdash;s'il
- doit préférer son esprit ou son corps,&mdash;ne naissant que pour
- mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,&mdash;sa raison ainsi
- faite qu'il demeure également dans l'ignorance,&mdash;soit qu'il
- pense trop, soit qu'il pense trop peu,&mdash;chaos de pensée et
- de passion, tout pêle-mêle,&mdash;toujours par lui-même abusé ou
- désabusé,&mdash;créé à moitié pour s'élever, <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> à moitié
+ tranquille,&mdash;s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,&mdash;s'il
+ doit préférer son esprit ou son corps,&mdash;ne naissant que pour
+ mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,&mdash;sa raison ainsi
+ faite qu'il demeure également dans l'ignorance,&mdash;soit qu'il
+ pense trop, soit qu'il pense trop peu,&mdash;chaos de pensée et
+ de passion, tout pêle-mêle,&mdash;toujours par lui-même abusé ou
+ désabusé,&mdash;créé à moitié pour s'élever, <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> à moitié
pour tomber,&mdash;souverain seigneur et proie de toutes
- choses,&mdash;seul juge de la vérité, précipité dans l'erreur
- infinie,&mdash;la gloire, le jouet et l'énigme du monde.</p>
-
-<p>Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement
-ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a
-entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien
-travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment
-la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis,
-des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand
-écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et
-la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire,
-mais s'en tient là.</p>
-
-<p>Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de
+ choses,&mdash;seul juge de la vérité, précipité dans l'erreur
+ infinie,&mdash;la gloire, le jouet et l'énigme du monde.</p>
+
+<p>Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement
+ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a
+entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien
+travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment
+la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis,
+des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand
+écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et
+la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire,
+mais s'en tient là.</p>
+
+<p>Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de
lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas
-d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a
-un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent
-oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient,
-qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses
+d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a
+un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent
+oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient,
+qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses
portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse
-de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de
+de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de
tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que,
-lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les
-alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la
-concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et
-croissant de tous les <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> coups d'éloquence assénés au même
-endroit, enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus.
-Il vaut mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer
-franchement qu'en somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est
-ennuyeux; il est ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans,
-disait Stendhal, n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur
-jeunesse.» La pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour
+lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les
+alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la
+concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et
+croissant de tous les <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> coups d'éloquence assénés au même
+endroit, enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus.
+Il vaut mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer
+franchement qu'en somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est
+ennuyeux; il est ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans,
+disait Stendhal, n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur
+jeunesse.» La pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour
nous; elle en a cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la
-juger équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui
-ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un
-siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de
-vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement.
-Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus;
-nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose;
-exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression,
-toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en
+juger équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui
+ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un
+siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de
+vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement.
+Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus;
+nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose;
+exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression,
+toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en
gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous
-inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient
-tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'<i>Iliade</i>:
-c'était l'<i>Iliade</i> écrite dans le style de la <i>Henriade</i>; à cause de
-ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans
-la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la
-poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien
-l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Samuel
-Johnson dans son style commercial et académique, était si fort accrue,
-que la pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne
-compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était
-formé et raffiné d'après les m&oelig;urs et les idées de la France. Ils
-avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et
-les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était
-affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté,
-immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire
-en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel,
-c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de
-chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le
-patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans
-les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on
-était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de
-brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des
-dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que
-sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus
-éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se
-réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la
-disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait
-l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui
-les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des
-vachères, mais qui poussent un petit cri de <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> plaisir à
-l'aspect d'un ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un
-rejet, une métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait
+inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient
+tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'<i>Iliade</i>:
+c'était l'<i>Iliade</i> écrite dans le style de la <i>Henriade</i>; à cause de
+ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans
+la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la
+poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien
+l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> Samuel
+Johnson dans son style commercial et académique, était si fort accrue,
+que la pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne
+compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était
+formé et raffiné d'après les m&oelig;urs et les idées de la France. Ils
+avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et
+les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était
+affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté,
+immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire
+en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel,
+c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de
+chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le
+patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans
+les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on
+était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de
+brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des
+dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que
+sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus
+éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se
+réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la
+disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait
+l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui
+les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des
+vachères, mais qui poussent un petit cri de <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> plaisir à
+l'aspect d'un ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un
+rejet, une métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait
les ravir encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant,
-étriquant le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit
-humain, gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant
-qu'il est à terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de
-tous dans leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de
-conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des
+étriquant le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit
+humain, gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant
+qu'il est à terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de
+tous dans leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de
+conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des
beaux parleurs qui le portaient.</p>
<h4>V</h4>
-<p>Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode;
-il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on
-passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième
-siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit
-classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne
-convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement
-trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par
+<p>Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode;
+il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on
+passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième
+siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit
+classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne
+convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement
+trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par
exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes
-les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en
-France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de
-petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme
-de société, aimable conteur, épicurien, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> sceptique même, à la
-façon des courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris
+les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en
+France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de
+petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme
+de société, aimable conteur, épicurien, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> sceptique même, à la
+façon des courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris
la coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son
-genre, ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du
-vers noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins
+genre, ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du
+vers noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins
mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni
-assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il
+assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il
y a du Hollandais dans sa personne. Ses m&oelig;urs se sentent bien fort
-de celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la
-Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue,
+de celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la
+Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue,
s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse
s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons
-assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si
-bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles
+assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si
+bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles
m&oelig;urs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La
-Fontaine, il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant,
-mais mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie
-est une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune
-gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir.
-D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes
-principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de
-l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de
-suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point
-venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a
-vainement interrogé ses sages, qu'il a <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> été malheureux
-également par l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne
-l'a point contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce
-sont là des tristesses et des conclusions anglaises<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>. D'ailleurs,
-sous la rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la
-chaleur et de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte
-de magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La
-sève en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs
-sensations sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales.
-Son autre poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités
-et les pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le
-siége de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup
-d'ordures; tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était
-bâti et rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus;
-Voltaire n'a fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que
-ce poëme est tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon
-sens et une franchise médicale que les plus crues des abominations
+Fontaine, il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant,
+mais mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie
+est une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune
+gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir.
+D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes
+principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de
+l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de
+suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point
+venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a
+vainement interrogé ses sages, qu'il a <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> été malheureux
+également par l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne
+l'a point contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce
+sont là des tristesses et des conclusions anglaises<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>. D'ailleurs,
+sous la rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la
+chaleur et de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte
+de magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La
+sève en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs
+sensations sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales.
+Son autre poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités
+et les pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le
+siége de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup
+d'ordures; tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était
+bâti et rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus;
+Voltaire n'a fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que
+ce poëme est tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon
+sens et une franchise médicale que les plus crues des abominations
n'effarouchent pas<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>. <i>Candide et les Oreilles du comte de
-Chesterfield</i> sont des écrits plus brillants, <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> mais non plus
-vrais. Somme toute, brutalité, manque de goût, longueurs,
-perspicacité, passion, il y a quelque chose en cet homme qui ne
-s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au delà ou ne l'atteint
+Chesterfield</i> sont des écrits plus brillants, <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> mais non plus
+vrais. Somme toute, brutalité, manque de goût, longueurs,
+perspicacité, passion, il y a quelque chose en cet homme qui ne
+s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au delà ou ne l'atteint
pas.</p>
-<p>Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous
-l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise
-qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi
-voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez
-peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf,
-«singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme
-jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus
-de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit
-d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands,
-voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans
-les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour,
-écrivait des fables pleines d'humanité pour former le c&oelig;ur du duc
-de Cumberland<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>, finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte
-domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort
-peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin,
-disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre
-elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est
-une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> mais à
-présent je le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du
-ministère, fit <i>l'Opéra du Gueux</i>, la plus féroce et la plus fangeuse
-des caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner;
-les innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur
-pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays.
-Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise
-Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres,
-dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à
+<p>Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous
+l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise
+qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi
+voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez
+peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf,
+«singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme
+jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus
+de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit
+d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands,
+voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans
+les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour,
+écrivait des fables pleines d'humanité pour former le c&oelig;ur du duc
+de Cumberland<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>, finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte
+domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort
+peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin,
+disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre
+elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est
+une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> mais à
+présent je le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du
+ministère, fit <i>l'Opéra du Gueux</i>, la plus féroce et la plus fangeuse
+des caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner;
+les innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur
+pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays.
+Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise
+Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres,
+dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à
les contredire, et, dans <i>la Semaine du Berger</i>, fit entrer les
-m&oelig;urs réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie
-d'apparat. «Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes
-bergères occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier
-les gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge;
+m&oelig;urs réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie
+d'apparat. «Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes
+bergères occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier
+les gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge;
mon berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne
-veille pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y
-en a point<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>.» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à
-qui l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du
+veille pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y
+en a point<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>.» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à
+qui l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du
Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste
-de sa personne et de ses habits. De même ici <i>la Magicienne</i>, <i>le
-Combat <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> des Bergers</i>, toutes sortes d'églogues antiques sont
-travesties à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les
+de sa personne et de ses habits. De même ici <i>la Magicienne</i>, <i>le
+Combat <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> des Bergers</i>, toutes sortes d'églogues antiques sont
+travesties à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les
poireaux sont chers au Gallois, le beurre au Hollandais,&mdash;la pomme de
-terre est le mets du berger irlandais.&mdash;L'Écossais broie l'avoine pour
+terre est le mets du berger irlandais.&mdash;L'Écossais broie l'avoine pour
son festin,&mdash;les raves douces sont la nourriture de ma
-maîtresse.&mdash;Tant qu'elle aimera les raves, je mépriserai le
+maîtresse.&mdash;Tant qu'elle aimera les raves, je mépriserai le
beurre.&mdash;Ni les poireaux, ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre
-ne toucheront mon c&oelig;ur<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>.» L'autre berger répond dans le même
-mètre, et le duo chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette
-fois parmi les navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à
-plaisir par les vulgarités de la campagne moderne et par les fanges
-d'un climat du Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles
-triviales et bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue
+ne toucheront mon c&oelig;ur<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>.» L'autre berger répond dans le même
+mètre, et le duo chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette
+fois parmi les navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à
+plaisir par les vulgarités de la campagne moderne et par les fanges
+d'un climat du Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles
+triviales et bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue
et sensuelle ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont
-toujours aimé les kermesses. Les gaillardises des soûlards et des
-commères, l'expansion grotesque de la verve populacière et animale les
-mettent de belle humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste,
-Français ou Italien, pour y répugner. Elles sont un produit du pays,
-comme la viande et la bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos
-vins, nos fruits délicats, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> de nous faire des sens obtus, de
-devenir par l'imagination compatriotes de ces gens-là. Nous nous
-sommes bien habitués à ces patauds ivrognes que Louis XIV appelait des
-magots, à ces cuisinières rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au
-reste. Habituons-nous à Gay, à son poëme sur l'art de marcher dans les
-rues de Londres, à ses conseils à propos de ruisseaux sales et de
-bottes fortes, à sa description des amours de la déesse Cloacina et
-d'un boueux, d'où sont sortis les petits décrotteurs. Il est amateur
-du réel; il a l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en
-gros par des vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses
+toujours aimé les kermesses. Les gaillardises des soûlards et des
+commères, l'expansion grotesque de la verve populacière et animale les
+mettent de belle humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste,
+Français ou Italien, pour y répugner. Elles sont un produit du pays,
+comme la viande et la bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos
+vins, nos fruits délicats, <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> de nous faire des sens obtus, de
+devenir par l'imagination compatriotes de ces gens-là. Nous nous
+sommes bien habitués à ces patauds ivrognes que Louis XIV appelait des
+magots, à ces cuisinières rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au
+reste. Habituons-nous à Gay, à son poëme sur l'art de marcher dans les
+rues de Londres, à ses conseils à propos de ruisseaux sales et de
+bottes fortes, à sa description des amours de la déesse Cloacina et
+d'un boueux, d'où sont sortis les petits décrotteurs. Il est amateur
+du réel; il a l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en
+gros par des vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses
contours et tous ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou
-propre. Les autres font comme lui, même les classiques attitrés, même
+propre. Les autres font comme lui, même les classiques attitrés, même
Pope. Il y a dans Pope telle description minutieuse garnie de mots
-colorés, de détails locaux, où les traits abréviatifs et
-caractéristiques sont enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on
-prendrait l'auteur pour un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans
-l'&oelig;uvre un document d'histoire<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>. Quant à Swift, c'est le plus
-amer des positivistes, et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son
-églogue de Strephon et Chloé, si vous voulez savoir à quel point on
-peut ravaler la noble draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils
+colorés, de détails locaux, où les traits abréviatifs et
+caractéristiques sont enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on
+prendrait l'auteur pour un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans
+l'&oelig;uvre un document d'histoire<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>. Quant à Swift, c'est le plus
+amer des positivistes, et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son
+églogue de Strephon et Chloé, si vous voulez savoir à quel point on
+peut ravaler la noble draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils
en habillent des rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne
-vont pas à ces épaules de barbares. Ils sont comme <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> ces
-chevaliers du moyen âge qui, ayant pris Constantinople, s'affublèrent
-par plaisanterie des longues robes byzantines et se mirent à
-chevaucher par les rues en cet équipage, traînant leurs broderies dans
+vont pas à ces épaules de barbares. Ils sont comme <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> ces
+chevaliers du moyen âge qui, ayant pris Constantinople, s'affublèrent
+par plaisanterie des longues robes byzantines et se mirent à
+chevaucher par les rues en cet équipage, traînant leurs broderies dans
le ruisseau.</p>
<p>Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir,
-à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de
-leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il
-est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne,
-qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus
-féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire
-malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors
+à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de
+leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il
+est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne,
+qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus
+féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire
+malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors
des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y
-avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation
-artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des
-exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des
-élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment,
-l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement
-replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand
-ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de
+avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation
+artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des
+exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des
+élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment,
+l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement
+replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand
+ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de
soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le
-raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté
+raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté
faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que
-le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie
-poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> dans Pope
-lui-même, jusque dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate
-dans les <i>Saisons</i> de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et
-très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de
-gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de
+le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie
+poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> dans Pope
+lui-même, jusque dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate
+dans les <i>Saisons</i> de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et
+très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de
+gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de
pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des
-tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par
-s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi,
-indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et
-aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus
-minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur;
+tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par
+s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi,
+indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et
+aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus
+minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur;
il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle,
jardinier de c&oelig;ur, ravi de voir venir le printemps, heureux de
pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les
-petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend
-plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des
-chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur
-morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile
-leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.»
-Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le
-paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes,
-taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon
-qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée
-dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une
-incomparable pureté. <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Là<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>, «le vent du sud amollissant
-échauffe le large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les
-lourdes nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du
-jour les nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la
-terre arrosée se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que,
-dans le ciel occidental, le soleil penché sorte resplendissant du
+petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend
+plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des
+chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur
+morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile
+leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.»
+Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le
+paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes,
+taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon
+qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée
+dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une
+incomparable pureté. <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Là<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>, «le vent du sud amollissant
+échauffe le large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les
+lourdes nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du
+jour les nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la
+terre arrosée se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que,
+dans le ciel occidental, le soleil penché sorte resplendissant du
milieu de la pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide
-rayonnement frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la
-forêt, ondoie sur les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait
-fumer au loin l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée
-des myriades d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de
-l'opulence. Il y a dans cet air et dans cette végétation, dans cette
-imagination et dans ce style, un entassement et comme un empâtement de
-teintes noyées ou éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et
-lustrée de la nature et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est
-le peintre et le poëte du climat plantureux et humide; mais on
-<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> la découvre aussi chez les autres, et, dans cette
-magnificence de Thompson, dans ce coloris surchargé, luxuriant,
+rayonnement frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la
+forêt, ondoie sur les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait
+fumer au loin l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée
+des myriades d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de
+l'opulence. Il y a dans cet air et dans cette végétation, dans cette
+imagination et dans ce style, un entassement et comme un empâtement de
+teintes noyées ou éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et
+lustrée de la nature et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est
+le peintre et le poëte du climat plantureux et humide; mais on
+<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> la découvre aussi chez les autres, et, dans cette
+magnificence de Thompson, dans ce coloris surchargé, luxuriant,
grandiose, on retrouve quelquefois la grasse palette de Rubens.</p>
<h4>VI</h4>
<p>Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations
-visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses
-invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les
-souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le
+visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses
+invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les
+souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le
contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie
-mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la
-mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et
-vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir
-l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les
-madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que
-l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas
+mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la
+mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et
+vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir
+l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les
+madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que
+l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas
le chef-d'&oelig;uvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des
-salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa
-religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus
+salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa
+religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus
vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du
-public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne,
+public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne,
la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments
-naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son
-temps, <i>l'homme <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> sensible</i> qui, par son caractère sérieux et
-par son goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour.
-Sans doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est
-raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui
-broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent
+naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son
+temps, <i>l'homme <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> sensible</i> qui, par son caractère sérieux et
+par son goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour.
+Sans doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est
+raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui
+broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent
leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur,
-compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle,
-apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites
-qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de
-lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des
-douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes
-limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la
-révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus
-précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin.
-Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments
-de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la
+compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle,
+apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites
+qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de
+lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des
+douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes
+limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la
+révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus
+précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin.
+Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments
+de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la
campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait
-l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption
+l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption
moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse
-conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;»
+conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;»
l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il
-combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les
-anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort
-au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme
-lui, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la
-vertu, s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu
-et montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie
-immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion
-et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des
-roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes,
-d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de
-tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et
-faux de Thomas, de David<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a> et de la Révolution.</p>
-
-<p>Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la
-bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson,
-l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à
-principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de
-décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a
-aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses
-bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne
+combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les
+anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort
+au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme
+lui, <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la
+vertu, s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu
+et montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie
+immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion
+et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des
+roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes,
+d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de
+tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et
+faux de Thomas, de David<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a> et de la Révolution.</p>
+
+<p>Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la
+bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson,
+l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à
+principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de
+décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a
+aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses
+bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne
qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout
-Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat,
+Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat,
s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par
-sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa
-déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit
-paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et
+sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa
+déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit
+paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et
Sheridan, ce brillant <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> mauvais sujet, l'un avec son Blifil,
l'autre avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non
-pas brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais
-mondain, bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par
-excès de tendresse, et qui, la main sur le c&oelig;ur, la larme à
-l'&oelig;il, verse sur le public une pluie de sentences et de périodes,
-pendant qu'il salit la réputation de son frère et débauche la femme de
-son voisin. Le personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un
-Écossais, homme d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son
-compte une rapsodie malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les
+pas brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais
+mondain, bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par
+excès de tendresse, et qui, la main sur le c&oelig;ur, la larme à
+l'&oelig;il, verse sur le public une pluie de sentences et de périodes,
+pendant qu'il salit la réputation de son frère et débauche la femme de
+son voisin. Le personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un
+Écossais, homme d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son
+compte une rapsodie malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les
montagnes de son pays, ramassa des images pittoresques, assembla des
-fragments de légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de
-rhétorique, et fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar,
+fragments de légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de
+rhétorique, et fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar,
Malvina et sa troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par
-fournir des noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson
-étalait devant les gens un pastiche des m&oelig;urs primitives, point
-trop vraies, car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais
-cependant assez bien conservées ou imitées pour faire contraste avec
+fournir des noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson
+étalait devant les gens un pastiche des m&oelig;urs primitives, point
+trop vraies, car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais
+cependant assez bien conservées ou imitées pour faire contraste avec
la civilisation moderne et persuader au public qu'il contemplait la
-pure nature. Un vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid,
+pure nature. Un vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid,
si morne, la pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la
-brume au ciel et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur
-retrouvait là les émotions de ses promenades solitaires et de ses
-tristesses philosophiques; des exploits <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> et des générosités
-chevaleresques, des héros qui vont seuls combattre une armée, des
-vierges fidèles qui meurent sur la tombe de leur fiancé, un style
-passionné, coloré, qui affecte d'être abrupt, et qui pourtant est
+brume au ciel et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur
+retrouvait là les émotions de ses promenades solitaires et de ses
+tristesses philosophiques; des exploits <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> et des générosités
+chevaleresques, des héros qui vont seuls combattre une armée, des
+vierges fidèles qui meurent sur la tombe de leur fiancé, un style
+passionné, coloré, qui affecte d'être abrupt, et qui pourtant est
poli, capable de charmer un disciple de Rousseau par sa chaleur et son
-élégance: il y avait de quoi transporter les jeunes enthousiastes du
-temps, barbares civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient
-aux délices de la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier
-avait laissée sur leur habit.</p>
-
-<p>Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va
-vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les
-plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le
-propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie
+élégance: il y avait de quoi transporter les jeunes enthousiastes du
+temps, barbares civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient
+aux délices de la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier
+avait laissée sur leur habit.</p>
+
+<p>Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va
+vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les
+plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le
+propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie
humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce
-moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les
-académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le
+moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les
+académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le
noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute
-poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs
+poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs
de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux
Goldsmith, qui fit le <i>Ministre de Wakefield</i>, la plus charmante des
pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se
-dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut
-enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la
-cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et
-de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Smart, et
+dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut
+enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la
+cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et
+de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Smart, et
d'autres encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs
-caractères: l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,»
-l'autre des odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie
-sur un cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des
-vers sur un village ruiné et sur le caractère des civilisations
-voisines, son voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre
-encore l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous
-des gens sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles,
-ayant des aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à
-méditer sur l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux
-invocations, amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour
-atteindre la grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des
-moins rigides et des plus célèbres fut Young, l'auteur des <i>Nuits</i>,
-ecclésiastique et courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député,
-puis évêque, se maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et
-profita de son malheur pour écrire en vers des méditations «sur la
-vie, la mort, l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du
-chrétien, la vertu, l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres
-choses semblables. Sans doute il y a de grands éclairs d'imagination
-dans ces poëmes; la gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit
-même qu'il les cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il
-exploite son chagrin et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il
-cherche les effets de style, il mêle les deux garde-robes, la grecque
-et la chrétienne. Figurez-vous <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> un père malheureux qui célèbre
-«le silence et l'obscurité, ces deux s&oelig;urs solennelles, ces deux
-jumelles filles de l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la
-s&oelig;ur du jour, la déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival
-d'Endymion<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>» et quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la
-terre à propos de la résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le
-sentiment est neuf et sincère. Mettre en vers la philosophie
-chrétienne, n'est-ce pas là une des plus grandes idées modernes? Young
-et ses contemporains disent d'avance ce que découvriront M. de
+caractères: l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,»
+l'autre des odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie
+sur un cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des
+vers sur un village ruiné et sur le caractère des civilisations
+voisines, son voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre
+encore l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous
+des gens sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles,
+ayant des aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à
+méditer sur l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux
+invocations, amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour
+atteindre la grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des
+moins rigides et des plus célèbres fut Young, l'auteur des <i>Nuits</i>,
+ecclésiastique et courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député,
+puis évêque, se maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et
+profita de son malheur pour écrire en vers des méditations «sur la
+vie, la mort, l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du
+chrétien, la vertu, l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres
+choses semblables. Sans doute il y a de grands éclairs d'imagination
+dans ces poëmes; la gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit
+même qu'il les cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il
+exploite son chagrin et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il
+cherche les effets de style, il mêle les deux garde-robes, la grecque
+et la chrétienne. Figurez-vous <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> un père malheureux qui célèbre
+«le silence et l'obscurité, ces deux s&oelig;urs solennelles, ces deux
+jumelles filles de l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la
+s&oelig;ur du jour, la déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival
+d'Endymion<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>» et quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la
+terre à propos de la résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le
+sentiment est neuf et sincère. Mettre en vers la philosophie
+chrétienne, n'est-ce pas là une des plus grandes idées modernes? Young
+et ses contemporains disent d'avance ce que découvriront M. de
Chateaubriand et M. de Lamartine. Le vrai, factice, tout se trouve ici
-quarante ans plus tôt que chez nous. Les anges et les autres machines
-célestes fonctionnent depuis longtemps en Angleterre avant d'aller
-infester le <i>Génie du christianisme</i> et les <i>Martyrs</i>. Atala et
-Chactas sortent de la même fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de
-Lamartine lisait les odes de Gray et les réflexions d'Akenside, il y
-retrouverait la douceur mélancolique, l'art exquis, les beaux
-raisonnements et la moitié des idées de sa propre poésie. Et
-néanmoins, si voisins d'une rénovation littéraire, ils ne l'atteignent
-pas encore. En vain le fond est changé, la forme subsiste. Ils ne se
-débarrassent pas de la draperie classique; ils écrivent trop bien, ils
-n'osent pas être naturels. Il y a toujours chez eux un magasin
-<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> patenté de beaux mots convenus, d'élégances poétiques, où
-chacun se croit obligé d'aller chercher ses phrases. Il ne leur sert
-de rien d'être passionnés ou réalistes, d'oser décrire comme
-Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur lequel elle fouette
-un polisson: leur simplicité est voulue, leur naïveté archaïque, leur
-émotion compassée, leurs larmes académiques. Toujours, au moment
-d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte de maître d'école qui
-pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids que cent vingt ans de
-littérature peuvent donner à des préceptes. La prose est toujours
-l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à la fois le La Harpe
-et le Boileau de son siècle, explique et impose à tous la phrase
-étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant classique est
-encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le seul genre
-qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et original.
-Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur goût, leur
-langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils content en
-gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et clarté, d'un
-style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit libéral, une
-modération continue, une raison impartiale. Ils bannissent de
-l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils écrivent sans
-fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils amoindrissent la nature
+quarante ans plus tôt que chez nous. Les anges et les autres machines
+célestes fonctionnent depuis longtemps en Angleterre avant d'aller
+infester le <i>Génie du christianisme</i> et les <i>Martyrs</i>. Atala et
+Chactas sortent de la même fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de
+Lamartine lisait les odes de Gray et les réflexions d'Akenside, il y
+retrouverait la douceur mélancolique, l'art exquis, les beaux
+raisonnements et la moitié des idées de sa propre poésie. Et
+néanmoins, si voisins d'une rénovation littéraire, ils ne l'atteignent
+pas encore. En vain le fond est changé, la forme subsiste. Ils ne se
+débarrassent pas de la draperie classique; ils écrivent trop bien, ils
+n'osent pas être naturels. Il y a toujours chez eux un magasin
+<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> patenté de beaux mots convenus, d'élégances poétiques, où
+chacun se croit obligé d'aller chercher ses phrases. Il ne leur sert
+de rien d'être passionnés ou réalistes, d'oser décrire comme
+Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur lequel elle fouette
+un polisson: leur simplicité est voulue, leur naïveté archaïque, leur
+émotion compassée, leurs larmes académiques. Toujours, au moment
+d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte de maître d'école qui
+pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids que cent vingt ans de
+littérature peuvent donner à des préceptes. La prose est toujours
+l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à la fois le La Harpe
+et le Boileau de son siècle, explique et impose à tous la phrase
+étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant classique est
+encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le seul genre
+qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et original.
+Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur goût, leur
+langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils content en
+gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et clarté, d'un
+style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit libéral, une
+modération continue, une raison impartiale. Ils bannissent de
+l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils écrivent sans
+fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils amoindrissent la nature
humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni l'exaltation; ils
-peignent les révolutions et les passions comme feraient des gens qui
-n'auraient jamais vu que des salons parés <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> et des
-bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un
+peignent les révolutions et les passions comme feraient des gens qui
+n'auraient jamais vu que des salons parés <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> et des
+bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un
sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les
traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils
-couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de
-la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a> malheureux, révolté et
+couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de
+la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a> malheureux, révolté et
amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la
-déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il
+déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il
trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset
-viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une
-façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela
-suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société
-civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI
-avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des
-cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En
-effet, tout était changé.</p>
+viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une
+façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela
+suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société
+civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI
+avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des
+cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En
+effet, tout était changé.</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> LIVRE IV.<br>
-<span class="smaller">L'ÂGE MODERNE.</span></h2>
+<span class="smaller">L'ÂGE MODERNE.</span></h2>
<h3>CHAPITRE I.<br>
-<span class="smaller">Les idées et les &oelig;uvres.</span></h3>
+<span class="smaller">Les idées et les &oelig;uvres.</span></h3>
<div class="toc">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Changements dans la société. &mdash; Avènement de la
- démocratie. &mdash; La Révolution française. &mdash; Le désir de
- parvenir. &mdash; Changements dans l'esprit humain. &mdash; Nouvelle idée
- des causes. &mdash; La philosophie allemande. &mdash; Le désir de
- l'<i>au-delà</i>.</li>
+<li class="min2em">I. Changements dans la société. &mdash; Avènement de la
+ démocratie. &mdash; La Révolution française. &mdash; Le désir de
+ parvenir. &mdash; Changements dans l'esprit humain. &mdash; Nouvelle idée
+ des causes. &mdash; La philosophie allemande. &mdash; Le désir de
+ l'<i>au-delà</i>.</li>
<li class="min2em">II. Robert Burns. &mdash; Son pays. &mdash; Sa famille. &mdash; Sa jeunesse. &mdash; Ses
- misères. &mdash; Ses aspirations et ses efforts. &mdash; Ses invectives
- contre la société et l'Église. &mdash; <i>The Jolly Beggars.</i> &mdash; Ses
- attaques contre le cant officiel. &mdash; Son idée de la vie
- naturelle. &mdash; Son idée de la vie morale. &mdash; Son talent. &mdash; Comment
- il est spontané. &mdash; Son style. &mdash; Comment il est novateur. &mdash; Son
- succès. &mdash; Ses affectations. &mdash; Ses lettres étudiées et ses vers
- académiques. &mdash; Sa vie de fermier. &mdash; Son emploi de
- douanier. &mdash; Ses dégoûts. &mdash; Ses excès. &mdash; Sa mort.</li>
+ misères. &mdash; Ses aspirations et ses efforts. &mdash; Ses invectives
+ contre la société et l'Église. &mdash; <i>The Jolly Beggars.</i> &mdash; Ses
+ attaques contre le cant officiel. &mdash; Son idée de la vie
+ naturelle. &mdash; Son idée de la vie morale. &mdash; Son talent. &mdash; Comment
+ il est spontané. &mdash; Son style. &mdash; Comment il est novateur. &mdash; Son
+ succès. &mdash; Ses affectations. &mdash; Ses lettres étudiées et ses vers
+ académiques. &mdash; Sa vie de fermier. &mdash; Son emploi de
+ douanier. &mdash; Ses dégoûts. &mdash; Ses excès. &mdash; Sa mort.</li>
<li class="min2em">III. Domination des conservateurs en Angleterre. &mdash; La
- Révolution ne se fait d'abord que dans le
- style. &mdash; Cowper. &mdash; Sa délicatesse maladive. &mdash; Ses
- désespoirs. &mdash; Sa folie. &mdash; Sa retraite. &mdash; <i>The Task.</i> &mdash; Idée
- moderne de la poésie. &mdash; Idée moderne du style.</li>
-
-<li class="min2em">IV. L'école romantique. &mdash; Ses prétentions. &mdash; Ses
- tâtonnements. &mdash; Les deux idées de la littérature
- moderne. &mdash; L'histoire entre dans la littérature. &mdash; Lamb,
- Coleridge, Southey, Moore. &mdash; Défauts de ce genre. &mdash; Pourquoi
- il réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. &mdash; Sir <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>
- Walter Scott. &mdash; Son éducation. &mdash; Ses études d'antiquaire. &mdash; Ses
- goûts nobiliaires. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses poëmes. &mdash; Ses
+ Révolution ne se fait d'abord que dans le
+ style. &mdash; Cowper. &mdash; Sa délicatesse maladive. &mdash; Ses
+ désespoirs. &mdash; Sa folie. &mdash; Sa retraite. &mdash; <i>The Task.</i> &mdash; Idée
+ moderne de la poésie. &mdash; Idée moderne du style.</li>
+
+<li class="min2em">IV. L'école romantique. &mdash; Ses prétentions. &mdash; Ses
+ tâtonnements. &mdash; Les deux idées de la littérature
+ moderne. &mdash; L'histoire entre dans la littérature. &mdash; Lamb,
+ Coleridge, Southey, Moore. &mdash; Défauts de ce genre. &mdash; Pourquoi
+ il réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. &mdash; Sir <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>
+ Walter Scott. &mdash; Son éducation. &mdash; Ses études d'antiquaire. &mdash; Ses
+ goûts nobiliaires. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses poëmes. &mdash; Ses
romans. &mdash; Insuffisance de ses imitations
historiques. &mdash; Excellence de ses peintures nationales. &mdash; Ses
- tableaux d'intérieur. &mdash; Sa moquerie aimable. &mdash; Ses intentions
+ tableaux d'intérieur. &mdash; Sa moquerie aimable. &mdash; Ses intentions
morales. &mdash; Sa place dans la civilisation
- moderne. &mdash; Développement du roman en Angleterre. &mdash; Réalisme et
- honnêteté. &mdash; En quoi ce genre est bourgeois et anglais.</li>
+ moderne. &mdash; Développement du roman en Angleterre. &mdash; Réalisme et
+ honnêteté. &mdash; En quoi ce genre est bourgeois et anglais.</li>
-<li class="min2em">V. La philosophie entre dans la littérature. &mdash; Inconvénients
- du genre. &mdash; Wordsworth. &mdash; Son caractère. &mdash; Sa condition. &mdash; Sa
+<li class="min2em">V. La philosophie entre dans la littérature. &mdash; Inconvénients
+ du genre. &mdash; Wordsworth. &mdash; Son caractère. &mdash; Sa condition. &mdash; Sa
vie. &mdash; Peinture de la vie morale dans la vie
vulgaire. &mdash; Introduction du style terne et des compartiments
- psychologiques. &mdash; Défauts du genre. &mdash; Noblesse des
- sonnets. &mdash; <i>L'Excursion.</i> &mdash; Beauté austère de cette poésie
- protestante. &mdash; Shelley. &mdash; Ses imprudences. &mdash; Ses théories. &mdash; Sa
- fantaisie. &mdash; Son panthéisme. &mdash; Ses personnages idéaux. &mdash; Ses
- paysages vivants. &mdash; Tendance générale de la littérature
- nouvelle. &mdash; Introduction graduelle des idées continentales.</li>
+ psychologiques. &mdash; Défauts du genre. &mdash; Noblesse des
+ sonnets. &mdash; <i>L'Excursion.</i> &mdash; Beauté austère de cette poésie
+ protestante. &mdash; Shelley. &mdash; Ses imprudences. &mdash; Ses théories. &mdash; Sa
+ fantaisie. &mdash; Son panthéisme. &mdash; Ses personnages idéaux. &mdash; Ses
+ paysages vivants. &mdash; Tendance générale de la littérature
+ nouvelle. &mdash; Introduction graduelle des idées continentales.</li>
</ul>
</div>
-<p>Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande
-révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et
-sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.</p>
+<p>Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande
+révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et
+sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.</p>
-<p>L'âge précédent a fait son &oelig;uvre. La prose parfaite et le style
-classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les
-plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la
-science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières
-ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse
+<p>L'âge précédent a fait son &oelig;uvre. La prose parfaite et le style
+classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les
+plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la
+science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières
+ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse
de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de
parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles
montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur
-végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde
-nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les
+végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde
+nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les
yeux, impose <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> sa forme dans les m&oelig;urs, imprime son image
-dans les esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de
-circonstances extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et
-le dresse à une hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes
-applications des sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur
-et la mull-jenny élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de
-cinq cent mille âmes. En cinquante ans, la population double, et
-l'agriculture devient si parfaite que, malgré cet accroissement énorme
-de bouches qu'il faut nourrir, un sixième des habitants avec le même
-sol fournit des aliments au reste; l'importation triple et au delà, le
-tonnage des navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>.
-Le bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout
-ce qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du
-grand nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des
-pauvres jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à
-l'opulence. Le flot montant de la civilisation soulève la masse du
-peuple jusqu'aux rudiments de l'éducation, et la masse de la
-bourgeoisie jusqu'à l'éducation complète. En 1709 avait paru le
-premier journal quotidien, grand comme la main, que l'éditeur ne
-savait comment remplir, et qui, joint à tous les autres, ne
-fournissait pas chaque année trois mille exemplaires. En 1844, le
-timbre marquait soixante et onze millions de numéros, plusieurs
+dans les esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de
+circonstances extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et
+le dresse à une hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes
+applications des sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur
+et la mull-jenny élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de
+cinq cent mille âmes. En cinquante ans, la population double, et
+l'agriculture devient si parfaite que, malgré cet accroissement énorme
+de bouches qu'il faut nourrir, un sixième des habitants avec le même
+sol fournit des aliments au reste; l'importation triple et au delà, le
+tonnage des navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>.
+Le bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout
+ce qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du
+grand nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des
+pauvres jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à
+l'opulence. Le flot montant de la civilisation soulève la masse du
+peuple jusqu'aux rudiments de l'éducation, et la masse de la
+bourgeoisie jusqu'à l'éducation complète. En 1709 avait paru le
+premier journal quotidien, grand comme la main, que l'éditeur ne
+savait comment remplir, et qui, joint à tous les autres, ne
+fournissait pas chaque année trois mille exemplaires. En 1844, le
+timbre marquait soixante et onze millions de numéros, plusieurs
grands et pleins <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> comme des volumes. Ouvriers et bourgeois,
-affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds où ils
-gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la routine;
-ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de man&oelig;uvres et de
-comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption subite
-ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une
-prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres
-gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France,
-dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou
-rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits
+affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds où ils
+gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la routine;
+ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de man&oelig;uvres et de
+comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption subite
+ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une
+prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres
+gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France,
+dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou
+rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits
politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes &oelig;uvres, ils
-deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils
-n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils
-peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le
-droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.</p>
-
-<p>C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions
-complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien
-occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un
+deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils
+n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils
+peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le
+droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.</p>
+
+<p>C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions
+complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien
+occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un
procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier;
-Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le <i>Traité des
+Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le <i>Traité des
Sensations</i> de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux
-cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le c&oelig;ur
-rempli d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui,
-lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> tout
+cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le c&oelig;ur
+rempli d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui,
+lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> tout
le magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale,
-vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds
-héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des
-fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le
-représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte
-aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils
-le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à
-gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à
+vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds
+héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des
+fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le
+représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte
+aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils
+le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à
+gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à
Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.&mdash;Bon! dit le
-lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.&mdash;Pas
-encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.»
-Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire,
+lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.&mdash;Pas
+encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.»
+Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire,
compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade.
-Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux
-carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui
-aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les
-gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de
+Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux
+carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui
+aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les
+gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de
bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser
-jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou
-promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus
+jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou
+promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus
l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite,
-élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de
-plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en
-conversations avec <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> des femmes parées, parmi des devoirs de
-société et les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui
+élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de
+plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en
+conversations avec <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> des femmes parées, parmi des devoirs de
+société et les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui
travaille seul dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des
-amis et des protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature,
-quelquefois résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions,
+amis et des protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature,
+quelquefois résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions,
prodigue de sa peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa
-force dans le théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>.</p>
+force dans le théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>.</p>
-<p>Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de
-la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a
-changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur
+<p>Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de
+la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a
+changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur
qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit
-recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme
-alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle
-des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se
-dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais
-au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société
-qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et
-affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté
-des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il
-finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau
-casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>
-les yeux vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais
+recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme
+alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle
+des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se
+dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais
+au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société
+qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et
+affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté
+des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il
+finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau
+casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>
+les yeux vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais
l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir
-l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés,
-Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se
-connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de
-l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens,
-Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en
-sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des
+l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés,
+Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se
+connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de
+l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens,
+Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en
+sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des
civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et
-multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et
-la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans
-tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à
-ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les
-m&oelig;urs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais
-l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées,
-peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée
-des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là,
-donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à
-la révolution des idées, comme la France à la révolution des m&oelig;urs.
-Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne
-semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout
-d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race
-n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute
-spéculation. <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> On s'en aperçoit à sa langue, tellement
-abstraite qu'au delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et
-cependant c'est grâce à cette langue qu'elle atteint les idées
-supérieures. Car le propre de cette révolution, comme de la révolution
+multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et
+la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans
+tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à
+ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les
+m&oelig;urs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais
+l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées,
+peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée
+des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là,
+donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à
+la révolution des idées, comme la France à la révolution des m&oelig;urs.
+Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne
+semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout
+d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race
+n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute
+spéculation. <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> On s'en aperçoit à sa langue, tellement
+abstraite qu'au delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et
+cependant c'est grâce à cette langue qu'elle atteint les idées
+supérieures. Car le propre de cette révolution, comme de la révolution
alexandrine, c'est que l'esprit humain devient <i>plus capable
-d'abstraire</i>. Ils font en grand le même pas que les mathématiciens
-lorsqu'ils ont passé de l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul
-ordinaire au calcul de l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités
-limitées de l'âge oratoire, il y a des explications plus profondes;
-ils vont au delà de Descartes et de Locke, comme les alexandrins au
-delà de Platon et d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier
-architecte ou des atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que
-des fluides, des molécules et des monades ne sont point des forces,
-qu'une âme spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point
-compte de la pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les
-dogmes, la beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par
-delà les mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et
-morales en elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels
-leurs devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes,
+d'abstraire</i>. Ils font en grand le même pas que les mathématiciens
+lorsqu'ils ont passé de l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul
+ordinaire au calcul de l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités
+limitées de l'âge oratoire, il y a des explications plus profondes;
+ils vont au delà de Descartes et de Locke, comme les alexandrins au
+delà de Platon et d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier
+architecte ou des atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que
+des fluides, des molécules et des monades ne sont point des forces,
+qu'une âme spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point
+compte de la pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les
+dogmes, la beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par
+delà les mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et
+morales en elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels
+leurs devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes,
toutes ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions,
-règles du beau et symboles religieux, toutes les classifications
+règles du beau et symboles religieux, toutes les classifications
rigides des choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et
-s'évanouissent. Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne
-les garde qu'à titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit;
+s'évanouissent. Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne
+les garde qu'à titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit;
elles ne sont bonnes <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> que provisoirement et pour aller plus
-loin. D'un mouvement commun sur toute la ligne de la pensée humaine,
-les causes reculent jusque dans une région abstraite où la philosophie
-n'était point allée les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors
-paraît la maladie du siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust,
-toute semblable à celle qui, dans un moment semblable, agita les
-hommes il y a dix-huit siècles: je veux dire le mécontentement du
-présent, le vague désir d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal,
+loin. D'un mouvement commun sur toute la ligne de la pensée humaine,
+les causes reculent jusque dans une région abstraite où la philosophie
+n'était point allée les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors
+paraît la maladie du siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust,
+toute semblable à celle qui, dans un moment semblable, agita les
+hommes il y a dix-huit siècles: je veux dire le mécontentement du
+présent, le vague désir d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal,
la douloureuse aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et
cependant il doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se
fondent dans sa main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les
-doctrines et dans les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers,
-il ne les trouve pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en
-recherches anxieuses à travers les sciences et l'histoire, et les juge
-vaines, douteuses, bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie
-ou de bibliothèque. C'est l'<i>au delà</i> qu'il souhaite; il le pressent à
-travers les formules des sciences, à travers les textes et les
-confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les
-éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière
-l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur
-grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de
-la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu
-ou imaginé, depuis G&oelig;the jusqu'à Beethoven, depuis Schiller
-jusqu'à Heine; ils y sont <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> montés pour remuer à pleines mains
-l'essaim de leurs grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en
-tomber, ils y ont pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont
-habité d'instinct, comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce
-magnifique monde invisible où dorment dans une paix idéale les
-essences et les puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de
-leur c&oelig;ur a attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires,
-créatures de flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie,
-dans la tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la
-durée et tissent la robe vivante de la Divinité<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>.»</p>
-
-<p>Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un
-démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et
-de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la
-société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé
-à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces
+doctrines et dans les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers,
+il ne les trouve pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en
+recherches anxieuses à travers les sciences et l'histoire, et les juge
+vaines, douteuses, bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie
+ou de bibliothèque. C'est l'<i>au delà</i> qu'il souhaite; il le pressent à
+travers les formules des sciences, à travers les textes et les
+confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les
+éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière
+l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur
+grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de
+la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu
+ou imaginé, depuis G&oelig;the jusqu'à Beethoven, depuis Schiller
+jusqu'à Heine; ils y sont <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> montés pour remuer à pleines mains
+l'essaim de leurs grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en
+tomber, ils y ont pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont
+habité d'instinct, comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce
+magnifique monde invisible où dorment dans une paix idéale les
+essences et les puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de
+leur c&oelig;ur a attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires,
+créatures de flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie,
+dans la tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la
+durée et tissent la robe vivante de la Divinité<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un
+démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et
+de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la
+société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé
+à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces
deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur
-l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer
-leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins
-ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes
-et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique
+l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer
+leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins
+ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes
+et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique
et lente qui continue encore aujourd'hui.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> I</h4>
-<p>C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la
-première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances
-sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de
+<p>C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la
+première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances
+sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de
talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver
-écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père,
-pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste
-chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et
-sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec
-lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est
-si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je
+écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père,
+pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste
+chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et
+sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec
+lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est
+si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je
n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des
-collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà
-âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa
-ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt
-de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense.
-«Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une
-chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il
-battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de
-la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique
-ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>
-«Jusqu'à seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le
-labeur incessant d'un galérien, voilà ma vie<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>.» Ses épaules se
-voûtèrent, la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était
+collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà
+âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa
+ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt
+de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense.
+«Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une
+chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il
+battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de
+la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique
+ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>
+«Jusqu'à seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le
+labeur incessant d'un galérien, voilà ma vie<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>.» Ses épaules se
+voûtèrent, la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était
douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit,
-dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse
-d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le
-père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes
-amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du
-travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres
-insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.»
-Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès
-s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et
-roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de
-la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par
-une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut
-l'obligeance d'intervenir<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>.» Afin d'arracher quelque chose aux
-griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent
-obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré
-de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre
+dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse
+d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le
+père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes
+amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du
+travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres
+insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.»
+Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès
+s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et
+roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de
+la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par
+une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut
+l'obligeance d'intervenir<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>.» Afin d'arracher quelque chose aux
+griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent
+obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré
+de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre
ferme. Robert eut sept livres sterling <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> par an pour son
-travail: pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point
-cette maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence
-et de peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes,
-je fus exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité
-de la semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent
-perdre la moitié de notre récolte<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>.» Les malheurs arrivaient par
-troupes; la pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron
-Armour, dont la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice
+travail: pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point
+cette maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence
+et de peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes,
+je fus exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité
+de la semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent
+perdre la moitié de notre récolte<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>.» Les malheurs arrivaient par
+troupes; la pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron
+Armour, dont la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice
pour lui extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre.
-Jeanne Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant
-qu'il allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis
-à une pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie
-n'était que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>.» Il
-résolut de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit
-marché avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou
-aide-surveillant à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage,
-il était sur le point de s'engager par cette espèce de contrat de
-servitude qui liait les apprentis, lorsque le succès de son volume lui
-mit une vingtaine de guinées dans la main et pour un temps <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>
-lui ouvrit une éclaircie. Ce fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et
-celle qui suivit ne valut guère mieux.</p>
-
-<p>Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte
-capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus
+Jeanne Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant
+qu'il allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis
+à une pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie
+n'était que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>.» Il
+résolut de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit
+marché avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou
+aide-surveillant à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage,
+il était sur le point de s'engager par cette espèce de contrat de
+servitude qui liait les apprentis, lorsque le succès de son volume lui
+mit une vingtaine de guinées dans la main et pour un temps <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>
+lui ouvrit une éclaircie. Ce fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et
+celle qui suivit ne valut guère mieux.</p>
+
+<p>Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte
+capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus
hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et
-digne<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait
-tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des
-murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues
-étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic
-chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu
-jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours
-haïe: il y avait de la boue même à l'entrée<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>.» Les bas métiers
-oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est
-obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car
-dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue
-journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si
-la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait.
-Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie;
-qu'il <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son
-travail que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir
-en dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter
-sur ses doigts ses &oelig;ufs et sa volaille, penser aux espèces de
+digne<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait
+tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des
+murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues
+étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic
+chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu
+jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours
+haïe: il y avait de la boue même à l'entrée<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>.» Les bas métiers
+oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est
+obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car
+dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue
+journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si
+la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait.
+Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie;
+qu'il <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son
+travail que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir
+en dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter
+sur ses doigts ses &oelig;ufs et sa volaille, penser aux espèces de
fumier, trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de
-vendre son foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a
-pas la lourdeur patiente d'un man&oelig;uvre et la vigilance rusée d'un
-petit marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il
-était déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de
-son état<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas,
-seuls instants de relâche, pères, frères, s&oelig;urs, mangeaient une
-cuiller dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de
-l'arpenteur, et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton,
-agitait pour s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et
-le contre afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un
-livre dans sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres;
-il usa ainsi deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons
-était mon <i>vade mecum</i>. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma
-charrette, chanson après chanson, vers après vers, notant
+vendre son foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a
+pas la lourdeur patiente d'un man&oelig;uvre et la vigilance rusée d'un
+petit marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il
+était déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de
+son état<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas,
+seuls instants de relâche, pères, frères, s&oelig;urs, mangeaient une
+cuiller dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de
+l'arpenteur, et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton,
+agitait pour s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et
+le contre afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un
+livre dans sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres;
+il usa ainsi deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons
+était mon <i>vade mecum</i>. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma
+charrette, chanson après chanson, vers après vers, notant
soigneusement le vrai, le tendre, le sublime, pour les distinguer de
-l'affectation, et de l'enflure<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>....» Il entretenait exprès une
+l'affectation, et de l'enflure<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>....» Il entretenait exprès une
correspondance <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> avec plusieurs de ses camarades de classe pour
-se former le style, tenait un journal, y jetait des réflexions sur
+se former le style, tenait un journal, y jetait des réflexions sur
l'homme, sur la religion, sur les sujets les plus grands, critiquait
-ses premières &oelig;uvres. «Jamais c&oelig;ur n'a soupiré plus ardemment
-que le mien après le bonheur d'être distingué<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>.» Il devinait ainsi
-ce qu'il ne savait pas, il s'élevait tout seul jusqu'au niveau des
-plus cultivés; tout à l'heure, à Édimbourg, il va percer à jour les
-docteurs respectés, Blair lui-même; il verra que Blair a de l'acquis,
-mais que le fond lui manque. En ce moment, il étudie avec minutie et
-avec amour les vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite
+ses premières &oelig;uvres. «Jamais c&oelig;ur n'a soupiré plus ardemment
+que le mien après le bonheur d'être distingué<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>.» Il devinait ainsi
+ce qu'il ne savait pas, il s'élevait tout seul jusqu'au niveau des
+plus cultivés; tout à l'heure, à Édimbourg, il va percer à jour les
+docteurs respectés, Blair lui-même; il verra que Blair a de l'acquis,
+mais que le fond lui manque. En ce moment, il étudie avec minutie et
+avec amour les vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite
chambrette froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des
-formes et des idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son
-effort, pour comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que
-l'homme en qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses
+formes et des idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son
+effort, pour comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que
+l'homme en qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses
vaches, va piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et
-craint en rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il
-faut songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les
-délicatesses et les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux
-sur une estampe qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa
+craint en rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il
+faut songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les
+délicatesses et les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux
+sur une estampe qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa
femme, son enfant et son chien dans la neige, tout d'un coup,
involontairement, il fondit en larmes. <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> Les ouragans d'hiver
-dans les arbres, sous un ciel nuageux, «l'exaltaient, le
-transportaient hors de lui-même.» Une autre fois, dans une promenade,
-au printemps, «j'écoutais, dit-il, les oiseaux, et je me détournais
+dans les arbres, sous un ciel nuageux, «l'exaltaient, le
+transportaient hors de lui-même.» Une autre fois, dans une promenade,
+au printemps, «j'écoutais, dit-il, les oiseaux, et je me détournais
souvent de mon chemin pour ne pas troubler leurs petites chansons ou
-les faire envoler. Même la branche d'épine blanche qui avançait sur la
-route, quel c&oelig;ur en un pareil moment eût pu songer à lui faire
-mal<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>?» C'est cet essaim de songes grandioses ou gracieux que la
-servitude du labeur machinal et de l'économie perpétuelle venait
-écraser lorsqu'ils commençaient à prendre leur vol. Joignez à cela un
-caractère fier, si fier, que plus tard, dans le monde, parmi les
-grands, «la crainte de tout ce qui pouvait approcher de la bassesse et
-de la servilité rendait ses façons presque tranchantes et rudes.»
-Ajoutez enfin la conscience de son mérite. «Pauvre inconnu que
-j'étais, j'avais une opinion presque aussi haute de moi-même et de mes
-ouvrages que je l'ai à présent que le public a décidé en leur
-faveur<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>.» Rien d'étonnant si l'on trouve à chaque pas <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>
-dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien opprimé et
-révolté.</p>
-
-<p>Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre
-l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et
-voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de
-la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est
-dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la
-dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le c&oelig;ur ne vaut
-pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à
-l'homme de génie pauvre<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>.» Il est dur de voir «un pauvre homme,
-usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses
-frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir
+les faire envoler. Même la branche d'épine blanche qui avançait sur la
+route, quel c&oelig;ur en un pareil moment eût pu songer à lui faire
+mal<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>?» C'est cet essaim de songes grandioses ou gracieux que la
+servitude du labeur machinal et de l'économie perpétuelle venait
+écraser lorsqu'ils commençaient à prendre leur vol. Joignez à cela un
+caractère fier, si fier, que plus tard, dans le monde, parmi les
+grands, «la crainte de tout ce qui pouvait approcher de la bassesse et
+de la servilité rendait ses façons presque tranchantes et rudes.»
+Ajoutez enfin la conscience de son mérite. «Pauvre inconnu que
+j'étais, j'avais une opinion presque aussi haute de moi-même et de mes
+ouvrages que je l'ai à présent que le public a décidé en leur
+faveur<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>.» Rien d'étonnant si l'on trouve à chaque pas <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>
+dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien opprimé et
+révolté.</p>
+
+<p>Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre
+l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et
+voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de
+la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est
+dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la
+dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le c&oelig;ur ne vaut
+pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à
+l'homme de génie pauvre<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>.» Il est dur de voir «un pauvre homme,
+usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses
+frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir
ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer
-qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout
-à côté<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte
-de ses rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de
-tourbe, pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des
-riches, «et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir
-aigre en voyant comment les choses sont partagées, comment les plus
-braves gens sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent
-sur leurs tas de guinées sans pouvoir en venir à bout<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.» Mais
-surtout le c&oelig;ur «frémit et se gangrène de voir leur maudit
-orgueil.»&mdash;«Un homme est un homme après tout<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>,» et le paysan vaut
+qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout
+à côté<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte
+de ses rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de
+tourbe, pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des
+riches, «et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir
+aigre en voyant comment les choses sont partagées, comment les plus
+braves gens sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent
+sur leurs tas de guinées sans pouvoir en venir à bout<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.» Mais
+surtout le c&oelig;ur «frémit et se gangrène de voir leur maudit
+orgueil.»&mdash;«Un homme est un homme après tout<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>,» et le paysan vaut
bien le seigneur. Il y a des gens nobles de nature et il n'y a que
-ceux-là de nobles; l'habit est une affaire de tailleur, les titres une
-affaire de chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est
-celle qu'on reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre
-ceux qui renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le
-moindre événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth
-«au très-honorable comte de Breadalbane, président <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> de
-l'honorable société des <i>highlands</i>, réunie le 23 mai dernier, à
-Covent-Garden, pour concerter des moyens et mesures à l'effet de
+ceux-là de nobles; l'habit est une affaire de tailleur, les titres une
+affaire de chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est
+celle qu'on reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre
+ceux qui renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le
+moindre événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth
+«au très-honorable comte de Breadalbane, président <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> de
+l'honorable société des <i>highlands</i>, réunie le 23 mai dernier, à
+Covent-Garden, pour concerter des moyens et mesures à l'effet de
rendre vain le projet de cinq cents <i>highlanders</i> qui scandaleusement
-avaient tâché d'échapper à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient
-la propriété légitime, en émigrant dans les déserts du Canada, afin
-d'y chercher cette chose imaginaire,&mdash;la liberté!» Rarement l'insulte
-fut plus prolongée et plus poignante, et la menace n'était pas loin.
-Il avertit les députés écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts
-sur le whiskey ou prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut
-ravoir sa cruche et sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop
+avaient tâché d'échapper à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient
+la propriété légitime, en émigrant dans les déserts du Canada, afin
+d'y chercher cette chose imaginaire,&mdash;la liberté!» Rarement l'insulte
+fut plus prolongée et plus poignante, et la menace n'était pas loin.
+Il avertit les députés écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts
+sur le whiskey ou prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut
+ravoir sa cruche et sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop
loin, elle retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les
-rues poignard et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame
-jusqu'au manche dans le premier qu'elle rencontrera<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>.» Avec de
+rues poignard et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame
+jusqu'au manche dans le premier qu'elle rencontrera<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>.» Avec de
tels sentiments, je n'ai pas besoin de dire qu'il est pour la
-Révolution française. Il a beau écrire qu'en politique «un homme
-pauvre doit être sourd et aveugle, laisser aux grands le privilége de
-voir et d'entendre<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>.» Il voit, il entend; bien plus, il parle, et
-tout haut. Il félicite les Français d'avoir repoussé <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> l'Europe
-conservatrice qui s'était liguée contre eux. Il célèbre l'arbre de la
-liberté mis à la place de la Bastille. «Sur cet arbre-là croît un
+Révolution française. Il a beau écrire qu'en politique «un homme
+pauvre doit être sourd et aveugle, laisser aux grands le privilége de
+voir et d'entendre<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>.» Il voit, il entend; bien plus, il parle, et
+tout haut. Il félicite les Français d'avoir repoussé <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> l'Europe
+conservatrice qui s'était liguée contre eux. Il célèbre l'arbre de la
+liberté mis à la place de la Bastille. «Sur cet arbre-là croît un
singulier fruit;&mdash;tout le monde pourra dire ses vertus, mon
-garçon.&mdash;Il relève l'homme au-dessus de la brute,&mdash;et fait qu'il se
-connaît lui-même, mon garçon.&mdash;Que le paysan en goûte un morceau,&mdash;le
-voilà plus grand qu'un seigneur, mon garçon.&mdash;Le roi Louis pensait le
-couper&mdash;quand il était encore tout petit, mon garçon.&mdash;À cause de
-cela, la sentinelle lui a cassé sa couronne,&mdash;lui a coupé la tête et
-tout, mon garçon<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>.» Étrange gaieté, toute sauvage et nerveuse, et
-qui, avec un meilleur style, ressemble à celle du <i>Ça ira</i>.</p>
-
-<p>Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit
-puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg
-l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni
-d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le
-dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius
-et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment
-discuté<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a> l'autorité <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> des Écritures; John Taylor avait nié
-le péché originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les
-doctrines libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour
+garçon.&mdash;Il relève l'homme au-dessus de la brute,&mdash;et fait qu'il se
+connaît lui-même, mon garçon.&mdash;Que le paysan en goûte un morceau,&mdash;le
+voilà plus grand qu'un seigneur, mon garçon.&mdash;Le roi Louis pensait le
+couper&mdash;quand il était encore tout petit, mon garçon.&mdash;À cause de
+cela, la sentinelle lui a cassé sa couronne,&mdash;lui a coupé la tête et
+tout, mon garçon<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>.» Étrange gaieté, toute sauvage et nerveuse, et
+qui, avec un meilleur style, ressemble à celle du <i>Ça ira</i>.</p>
+
+<p>Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit
+puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg
+l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni
+d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le
+dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius
+et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment
+discuté<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a> l'autorité <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> des Écritures; John Taylor avait nié
+le péché originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les
+doctrines libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour
augmenter celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les
-choses à bout, se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme
-inspiré, réduisit la religion au sentiment intime et poétique, et
-poursuivit de ses railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis
-Voltaire, personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni
+choses à bout, se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme
+inspiré, réduisit la religion au sentiment intime et poétique, et
+poursuivit de ses railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis
+Voltaire, personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni
plus mordant. En somme, selon lui, les ministres sont des marchands
-qui tâchent de se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête
-contre l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands
-renforts d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la
-consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où
-l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent,
-surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir
-les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens
-jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait
-pour le renvoyer chez lui plein d'effroi<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>.»&mdash;«Comme sa voix
+qui tâchent de se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête
+contre l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands
+renforts d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la
+consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où
+l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent,
+surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir
+les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens
+jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait
+pour le renvoyer chez lui plein d'effroi<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>.»&mdash;«Comme sa voix
ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute!
-Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses
-gestes sauvages, échauffent les c&oelig;urs dévots, à <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> la façon
-des emplâtres de cantharides<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>.»&mdash;Il s'en roue, et on se repose;
-l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les
+Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses
+gestes sauvages, échauffent les c&oelig;urs dévots, à <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> la façon
+des emplâtres de cantharides<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>.»&mdash;Il s'en roue, et on se repose;
+l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les
jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils
-étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les
+étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les
canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des
-arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison
-charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix
-des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse
-théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne
+arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison
+charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix
+des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse
+théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne
tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne
-s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des <i>highlands</i>,
-tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où
+s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des <i>highlands</i>,
+tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où
habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout
-rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante
-fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles,
-demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme
-mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>.» Enfin
-on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par
-<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> cette journée! Les c&oelig;urs de pierre se sont fondus, les
-voilà devenus aussi tendres que de la chair. Les uns sont pleins
-d'amour divin, les autres sont pleins d'eau-de-vie<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>.» Les jeunes
+rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante
+fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles,
+demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme
+mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>.» Enfin
+on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par
+<span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> cette journée! Les c&oelig;urs de pierre se sont fondus, les
+voilà devenus aussi tendres que de la chair. Les uns sont pleins
+d'amour divin, les autres sont pleins d'eau-de-vie<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>.» Les jeunes
gens ont pris rendez-vous avec les filles, et le diable a fait ses
-affaires encore mieux que le bon Dieu. Belle cérémonie et morale!
-gardons-la précieusement, et aussi notre sage théologie qui damne les
-gens «cinq mille ans avant leur naissance.» Pour le mauvais chien
-appelé sens commun qui mord si ferme, bannissons-le au delà des mers:
-«qu'il aille aboyer en France!» Car où trouver mieux que nos
-révérends, Willis le saint par exemple? Il se sent prédestiné, plein
-de la grâce qui ne lui manquera jamais; donc celui qui lui résiste
-résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre; il peut le décrier, ce
-drôle-là, et le persécuter en conscience. <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> «Pour moi, dit
-Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que de faire de
-l'Évangile un paravent.»&mdash;«Un honnête homme peut aimer un verre, un
-honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance et la
-méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant faites
-du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que nous
-connaissons<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur en
-dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches
-corrects et les salons décents, à côté des <i>gentlemen</i> en cravates
-blanches et des révérends en rabats neufs.</p>
-
-<p>Burns écrit ici son chef-d'&oelig;uvre, les <i>Gueux</i><a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>, pareil à celui
-de Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus
-puissant! C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent
+affaires encore mieux que le bon Dieu. Belle cérémonie et morale!
+gardons-la précieusement, et aussi notre sage théologie qui damne les
+gens «cinq mille ans avant leur naissance.» Pour le mauvais chien
+appelé sens commun qui mord si ferme, bannissons-le au delà des mers:
+«qu'il aille aboyer en France!» Car où trouver mieux que nos
+révérends, Willis le saint par exemple? Il se sent prédestiné, plein
+de la grâce qui ne lui manquera jamais; donc celui qui lui résiste
+résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre; il peut le décrier, ce
+drôle-là, et le persécuter en conscience. <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> «Pour moi, dit
+Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que de faire de
+l'Évangile un paravent.»&mdash;«Un honnête homme peut aimer un verre, un
+honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance et la
+méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant faites
+du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que nous
+connaissons<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur en
+dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches
+corrects et les salons décents, à côté des <i>gentlemen</i> en cravates
+blanches et des révérends en rabats neufs.</p>
+
+<p>Burns écrit ici son chef-d'&oelig;uvre, les <i>Gueux</i><a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>, pareil à celui
+de Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus
+puissant! C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent
dans les rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons
-diables, viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils
-trinquent et rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et
-sautent, tant que les tourtières résonnent<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>.» Le premier, auprès
+diables, viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils
+trinquent et rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et
+sautent, tant que les tourtières résonnent<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>.» Le premier, auprès
du feu, en vieux haillons <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> rouges, est un soldat avec sa
-commère: la gaillarde a bien bu; il l'embrasse et lui tend encore sa
+commère: la gaillarde a bien bu; il l'embrasse et lui tend encore sa
bouche goulue; les gros baisers font clic-clac comme un fouet de
-charretier, et chancelant sur sa béquille, d'un air crâne, il entonne
-à pleins poumons sa chanson: «J'étais avec Curtis aux batteries
-flottantes,&mdash;et j'y ai laissé en témoignage un bras et une
+charretier, et chancelant sur sa béquille, d'un air crâne, il entonne
+à pleins poumons sa chanson: «J'étais avec Curtis aux batteries
+flottantes,&mdash;et j'y ai laissé en témoignage un bras et une
jambe.&mdash;Pourtant, que mon pays ait besoin de moi, et me donne Elliot
-pour commandant,&mdash;on entendra ma jambe de bois se démener au son du
-tambour<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.» Le ch&oelig;ur reprend et les voix ronflent: les rats
-effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous. C'est à présent le
-tour de la commère: «J'étais fille autrefois, quoique je ne puisse
+pour commandant,&mdash;on entendra ma jambe de bois se démener au son du
+tambour<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.» Le ch&oelig;ur reprend et les voix ronflent: les rats
+effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous. C'est à présent le
+tour de la commère: «J'étais fille autrefois, quoique je ne puisse
dire quand.&mdash;Encore maintenant mon plaisir est dans les beaux jeunes
-hommes<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>.» Son père fut un dragon, elle ne sait pas trop lequel:
-c'est pourquoi tous ses galants ont porté l'uniforme, d'abord le
-tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me dégoûtai de mon révérend
-imbécile.&mdash;Pour mari, je pris le régiment en gros.&mdash;De <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>
-l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.&mdash;Je ne demandais
-qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à l'aumône; mais
-à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave drôle; l'uniforme
-en lambeaux pendillait si splendidement autour de ses côtes! Elle l'a
-repris, et «tant que des deux mains elle pourra tenir son verre ferme,
-elle boira à la santé de son vieux héros.» J'espère que voilà du style
-franc, et que le poëte n'est pas petite bouche. Ses autres personnages
-sont du même goût, un paillasse, une luronne coupeuse de bourses, un
+hommes<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>.» Son père fut un dragon, elle ne sait pas trop lequel:
+c'est pourquoi tous ses galants ont porté l'uniforme, d'abord le
+tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me dégoûtai de mon révérend
+imbécile.&mdash;Pour mari, je pris le régiment en gros.&mdash;De <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>
+l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.&mdash;Je ne demandais
+qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à l'aumône; mais
+à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave drôle; l'uniforme
+en lambeaux pendillait si splendidement autour de ses côtes! Elle l'a
+repris, et «tant que des deux mains elle pourra tenir son verre ferme,
+elle boira à la santé de son vieux héros.» J'espère que voilà du style
+franc, et que le poëte n'est pas petite bouche. Ses autres personnages
+sont du même goût, un paillasse, une luronne coupeuse de bourses, un
pauvre nain racleur de boyau, un chaudronnier ambulant, tous
-déguenillés, braillards et bohèmes, qui s'empoignent, se rossent,
-s'embrassent et font trembler les vitres des éclats de leur belle
-humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils engagent leurs
-guenilles.&mdash;Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur derrière,» et
-leur ch&oelig;ur monte comme un tonnerre ébranlant les solives et les
+déguenillés, braillards et bohèmes, qui s'empoignent, se rossent,
+s'embrassent et font trembler les vitres des éclats de leur belle
+humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils engagent leurs
+guenilles.&mdash;Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur derrière,» et
+leur ch&oelig;ur monte comme un tonnerre ébranlant les solives et les
murs:</p>
<div class="quote">
- <p>Au diable ceux que la loi protége!&mdash;La liberté est un
- glorieux festin.&mdash;Les c&oelig;urs ont été bâties pour les
- poltrons,&mdash;les églises pour plaire au prêtre.</p>
+ <p>Au diable ceux que la loi protége!&mdash;La liberté est un
+ glorieux festin.&mdash;Les c&oelig;urs ont été bâties pour les
+ poltrons,&mdash;les églises pour plaire au prêtre.</p>
- <p>Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trésor?&mdash;qu'est-ce
- que le souci d'une réputation?&mdash;Si nous menons une vie de
- plaisir,&mdash;peu importe où et comment!</p>
+ <p>Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trésor?&mdash;qu'est-ce
+ que le souci d'une réputation?&mdash;Si nous menons une vie de
+ plaisir,&mdash;peu importe où et comment!</p>
- <p>Avec nos tours et nos bourdes prêtes,&mdash;nous rôdons çà et là
- tout le jour,&mdash;et la nuit dans la grange ou l'étable&mdash;nous
+ <p>Avec nos tours et nos bourdes prêtes,&mdash;nous rôdons çà et là
+ tout le jour,&mdash;et la nuit dans la grange ou l'étable&mdash;nous
embrassons nos luronnes sur le foin.</p>
<p>La vie n'est qu'une casaque d'arlequin,&mdash;nous ne regardons
- pas comment elle va.&mdash;Allez cafarder sur le décorum,&mdash;vous
- qui avez des réputations à perdre.</p>
+ pas comment elle va.&mdash;Allez cafarder sur le décorum,&mdash;vous
+ qui avez des réputations à perdre.</p>
- <p>À la santé des bissacs, des sacoches et des besaces!&mdash;À la
- <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> santé de toute la troupe rôdante!&mdash;À la santé de
- notre marmaille et de nos commères!&mdash;Chacun et tous criez
+ <p>À la santé des bissacs, des sacoches et des besaces!&mdash;À la
+ <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> santé de toute la troupe rôdante!&mdash;À la santé de
+ notre marmaille et de nos commères!&mdash;Chacun et tous criez
<i>amen</i>!</p>
- <p>Au diable ceux que la loi protége!&mdash;La liberté est un
- glorieux festin.&mdash;Les c&oelig;urs ont été bâties pour les
- poltrons,&mdash;les églises pour plaire au prêtre<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>.</p>
+ <p>Au diable ceux que la loi protége!&mdash;La liberté est un
+ glorieux festin.&mdash;Les c&oelig;urs ont été bâties pour les
+ poltrons,&mdash;les églises pour plaire au prêtre<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>.</p>
</div>
-<p>Quelqu'un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs?
+<p>Quelqu'un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs?
Il y a autre chose ici pourtant que l'instinct de la destruction et
-l'appel aux sens; il y a la haine du <i>cant</i> et le retour à la nature.
-«Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les
-gens par dix mille! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris
-pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>!» La
-pitié! ce <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a
-dix-huit cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les
-prescriptions légales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurèle,
-la sensibilité raffinée et les sympathies élargies embrassent des
-êtres qui semblaient pour toujours relégués hors de la société et de
-la loi. Burns s'attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s'est
-blessée, sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une
-marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande
-différence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. «Je
-crois bien que par-ci par-là elle vole; eh bien! après? Pauvre bête,
-il faut qu'elle vive<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>.» Même les anciens condamnés, les grands
+l'appel aux sens; il y a la haine du <i>cant</i> et le retour à la nature.
+«Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les
+gens par dix mille! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris
+pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>!» La
+pitié! ce <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a
+dix-huit cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les
+prescriptions légales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurèle,
+la sensibilité raffinée et les sympathies élargies embrassent des
+êtres qui semblaient pour toujours relégués hors de la société et de
+la loi. Burns s'attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s'est
+blessée, sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une
+marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande
+différence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. «Je
+crois bien que par-ci par-là elle vole; eh bien! après? Pauvre bête,
+il faut qu'elle vive<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>.» Même les anciens condamnés, les grands
malfaiteurs, Satan et sa bande, on n'a plus envie de les maudire;
-comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout à
-l'heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils
-pas si méchants qu'on le dit. Voici par exemple «le vieux cornu, le
-vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien
-sournois, surtout le jour où il s'est faufilé incognito dans le
-paradis» et a mis nos grands parents à mal. À présent, «dans sa
-caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde.
-Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c'est un mince plaisir, même pour
-un diable, d'éreinter et d'échauder les pauvres chiens comme moi et
+comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout à
+l'heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils
+pas si méchants qu'on le dit. Voici par exemple «le vieux cornu, le
+vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien
+sournois, surtout le jour où il s'est faufilé incognito dans le
+paradis» et a mis nos grands parents à mal. À présent, «dans sa
+caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde.
+Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c'est un mince plaisir, même pour
+un diable, d'éreinter et d'échauder les pauvres chiens comme moi et
de les entendre piauler. Bonsoir, vieux Nick; <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> puissiez-vous
-avoir une bonne idée et vous amender! Peut-être alors
+avoir une bonne idée et vous amender! Peut-être alors
pourriez-vous.... qui sait?... avoir une chance.... Cela me fait peine
-de songer à ce trou noir là-bas, ne serait-ce que pour l'amour de
-vous<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>!» On voit qu'il parle au diable comme à un camarade
-malheureux, mauvais coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas
-de plus, et vous verrez dans un poëme contemporain, chez G&oelig;the, que
-Méphistophélès lui-même n'est pas trop damné; son dieu, le dieu
-moderne, le tolère et lui déclare qu'il n'a jamais haï ses pareils.
+de songer à ce trou noir là-bas, ne serait-ce que pour l'amour de
+vous<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>!» On voit qu'il parle au diable comme à un camarade
+malheureux, mauvais coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas
+de plus, et vous verrez dans un poëme contemporain, chez G&oelig;the, que
+Méphistophélès lui-même n'est pas trop damné; son dieu, le dieu
+moderne, le tolère et lui déclare qu'il n'a jamais haï ses pareils.
C'est que la large nature conciliante assemble dans ses ch&oelig;urs au
-même titre les ministres de destruction et les ministres de vie. Dans
-ce profond changement, l'idéal change; la vie bourgeoise et rangée, le
-strict devoir puritain, n'épuisent pas toutes les puissances de
-l'homme. Burns réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance,
-jusqu'à sembler épicurien. Il a une vraie gaieté, une verve comique;
+même titre les ministres de destruction et les ministres de vie. Dans
+ce profond changement, l'idéal change; la vie bourgeoise et rangée, le
+strict devoir puritain, n'épuisent pas toutes les puissances de
+l'homme. Burns réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance,
+jusqu'à sembler épicurien. Il a une vraie gaieté, une verve comique;
le rire lui semble une bonne <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> chose; il le loue, et aussi les
-bons soupers de bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie
-foisonne, où les idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser
+bons soupers de bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie
+foisonne, où les idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser
dans la cervelle humaine un carnaval de belles figures et de
personnages en belle humeur.</p>
<p>Amoureux, il le fut toujours<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>. Il faisait si bien de l'amour le
grand but de la vie, que, dans le club qu'il fonda avec les jeunes
-gens de Torbolton, on imposa à chaque membre l'obligation «d'être
-l'amant déclaré d'une ou plusieurs belles.» Dès l'âge de quinze ans,
-ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le
+gens de Torbolton, on imposa à chaque membre l'obligation «d'être
+l'amant déclaré d'une ou plusieurs belles.» Dès l'âge de quinze ans,
+ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le
travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d'un an
-que lui. «Sans le savoir, dit-il<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>, elle m'initia à cette
-délicieuse passion qui, malgré les désappointements amers et tout ce
+que lui. «Sans le savoir, dit-il<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>, elle m'initia à cette
+délicieuse passion qui, malgré les désappointements amers et tout ce
que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de
-gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus
-chère bénédiction ici-bas.» Quand ils avaient ramassé les gerbes, il
-s'asseyait près d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour
-ôter de ses pauvres doigts les barbes d'épis qui s'y étaient fichées.
+gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus
+chère bénédiction ici-bas.» Quand ils avaient ramassé les gerbes, il
+s'asseyait près d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour
+ôter de ses pauvres doigts les barbes d'épis qui s'y étaient fichées.
Il eut bien d'autres fantaisies et moins innocentes; il me semble que
-de fondation il était amoureux de toutes les femmes: dès qu'il en
-voyait une jolie, il se déridait; son journal <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> et ses chansons
-montrent qu'au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se
-poser, il se mettait en chasse. Notez qu'il ne se réduisit pas aux
-rêveries platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la
-gaudriole perce volontiers dans ses poésies. Il s'appelle lui-même «un
-païen non régénéré,» et il a raison. Même il a fait des vers
-orduriers, et lord Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites
+de fondation il était amoureux de toutes les femmes: dès qu'il en
+voyait une jolie, il se déridait; son journal <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> et ses chansons
+montrent qu'au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se
+poser, il se mettait en chasse. Notez qu'il ne se réduisit pas aux
+rêveries platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la
+gaudriole perce volontiers dans ses poésies. Il s'appelle lui-même «un
+païen non régénéré,» et il a raison. Même il a fait des vers
+orduriers, et lord Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites
bien entendu, et telles qu'on ne peut rien imaginer de pis; c'est le
-trop-plein de la séve qui suintait chez lui et salissait l'écorce.
-Sans doute il ne se vantait pas de ces débordements, il s'en repentait
-plutôt; mais pour l'essor et l'épanouissement de la libre vie poétique
-au grand soleil, il n'y voyait rien à redire. Il trouvait que l'amour,
-avec les songes charmants qu'il amène, la poésie, le plaisir et le
+trop-plein de la séve qui suintait chez lui et salissait l'écorce.
+Sans doute il ne se vantait pas de ces débordements, il s'en repentait
+plutôt; mais pour l'essor et l'épanouissement de la libre vie poétique
+au grand soleil, il n'y voyait rien à redire. Il trouvait que l'amour,
+avec les songes charmants qu'il amène, la poésie, le plaisir et le
reste, sont de belles choses, conformes aux instincts de l'homme, et
partant aux desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme
morose, il approuvait la joie et disait du bien du bonheur<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>.</p>
-<p>Non qu'il soit un simple épicurien; au contraire, il est religieux à
-l'occasion. Quand, après la mort de son père, il faisait à haute voix
-la prière du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son poëme
+<p>Non qu'il soit un simple épicurien; au contraire, il est religieux à
+l'occasion. Quand, après la mort de son père, il faisait à haute voix
+la prière du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son poëme
<i>le Samedi soir au Cottage</i>, est la plus sentie des idylles
-vertueuses. Je crois même qu'il était religieux foncièrement. Il
-conseillait aux jeunes gens, «s'ils tenaient à la paix de leur âme,
-d'entretenir un commerce chaleureux et <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> régulier avec la
-Divinité.» Ce qu'il avait raillé, c'était le culte officiel; pour la
-religion, qui est «le langage de l'âme,» il s'y tenait étroitement
-attaché. Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Édimbourg, il
-désapprouva les plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les
-soupers. Il croyait avoir «toutes les assurances possibles<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>» d'une
-vie future, et maintes fois, à côté d'une satire bouffonne, on trouve
+vertueuses. Je crois même qu'il était religieux foncièrement. Il
+conseillait aux jeunes gens, «s'ils tenaient à la paix de leur âme,
+d'entretenir un commerce chaleureux et <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> régulier avec la
+Divinité.» Ce qu'il avait raillé, c'était le culte officiel; pour la
+religion, qui est «le langage de l'âme,» il s'y tenait étroitement
+attaché. Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Édimbourg, il
+désapprouva les plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les
+soupers. Il croyait avoir «toutes les assurances possibles<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>» d'une
+vie future, et maintes fois, à côté d'une satire bouffonne, on trouve
chez lui des stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante
-ou de résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les
-contradictions d'un poëte, mais ce sont aussi les divinations d'un
-poëte; sous ces variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se
-lève; les vieilles morales étroites vont faire place à la large
-sympathie de l'homme moderne qui aime le beau partout où le beau se
-rencontre, et qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à
-la fois païen et chrétien.</p>
-
-<p>Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style
-comme dans les idées. Le propre de l'âge où nous vivons et qu'il
+ou de résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les
+contradictions d'un poëte, mais ce sont aussi les divinations d'un
+poëte; sous ces variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se
+lève; les vieilles morales étroites vont faire place à la large
+sympathie de l'homme moderne qui aime le beau partout où le beau se
+rencontre, et qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à
+la fois païen et chrétien.</p>
+
+<p>Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style
+comme dans les idées. Le propre de l'âge où nous vivons et qu'il
ouvre, c'est d'effacer les distinctions rigides de classe, de
-catéchisme et de style; académiques, morales ou sociales, les
-conventions tombent, et nous réclamons l'empire dans la société pour
-le mérite personnel, dans la morale pour la <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> générosité
-native, dans la littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le
+catéchisme et de style; académiques, morales ou sociales, les
+conventions tombent, et nous réclamons l'empire dans la société pour
+le mérite personnel, dans la morale pour la <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> générosité
+native, dans la littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le
premier dans cette voie, et plusieurs fois il y va jusqu'au bout. S'il
-fait des vers, ce n'est point par calcul ni obéissance à la mode. «Je
-n'avais jamais eu la moindre idée ou inclination de devenir poëte,
-dit-il, jusqu'au moment où je devins amoureux pour tout de bon, et
-alors la rime et la chanson devinrent en quelque façon le langage
-spontané de mon c&oelig;ur.»&mdash;«Mes passions se démenaient comme autant de
-démons tant qu'elles n'avaient point trouvé un débouché dans les
-vers<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>.» Les vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses
-misères; il les chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux
-airs écossais, qu'il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt qu'on
-les chante, apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la
-poésie naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol
-entre deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses
-et les beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines
-et de ses landes. On comprend qu'elle ait renouvelé sa langue; pour la
-première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on
-pense, sans parti pris, avec un mélange de tous les styles, familier
-et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et
-gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités
-d'auberge et les plus grands mots de la <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> poésie<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>, tant il
-est indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme
-il lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, après tant d'années, nous
-sortons de la déclamation notée, nous entendons une voix d'homme; bien
-mieux, nous oublions la voix pour l'émotion qu'elle exprime, nous
-ressentons par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons
-en commerce avec une âme. À ce moment, la forme semble s'anéantir et
-disparaître; j'ose dire que ceci est le grand trait de la poésie
+fait des vers, ce n'est point par calcul ni obéissance à la mode. «Je
+n'avais jamais eu la moindre idée ou inclination de devenir poëte,
+dit-il, jusqu'au moment où je devins amoureux pour tout de bon, et
+alors la rime et la chanson devinrent en quelque façon le langage
+spontané de mon c&oelig;ur.»&mdash;«Mes passions se démenaient comme autant de
+démons tant qu'elles n'avaient point trouvé un débouché dans les
+vers<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>.» Les vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses
+misères; il les chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux
+airs écossais, qu'il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt qu'on
+les chante, apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la
+poésie naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol
+entre deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses
+et les beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines
+et de ses landes. On comprend qu'elle ait renouvelé sa langue; pour la
+première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on
+pense, sans parti pris, avec un mélange de tous les styles, familier
+et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et
+gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités
+d'auberge et les plus grands mots de la <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> poésie<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>, tant il
+est indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme
+il lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, après tant d'années, nous
+sortons de la déclamation notée, nous entendons une voix d'homme; bien
+mieux, nous oublions la voix pour l'émotion qu'elle exprime, nous
+ressentons par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons
+en commerce avec une âme. À ce moment, la forme semble s'anéantir et
+disparaître; j'ose dire que ceci est le grand trait de la poésie
moderne; sept ou huit fois Burns y a atteint.</p>
-<p>Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd'hui. Son
-premier volume publié, il devint tout d'un coup célèbre. Arrivé à
-Édimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d'égalité dans les
-premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d'une femme qui
-était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se
+<p>Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd'hui. Son
+premier volume publié, il devint tout d'un coup célèbre. Arrivé à
+Édimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d'égalité dans les
+premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d'une femme qui
+était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se
tint debout, dignement, parmi ces gens si riches et si nobles. On le
-respecta et même on l'aima. Une souscription lui valut une seconde
-édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les
-grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il
+respecta et même on l'aima. Une souscription lui valut une seconde
+édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les
+grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il
avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les
-vices de son état et de son génie. Ce n'est pas impunément qu'on
+vices de son état et de son génie. Ce n'est pas impunément qu'on
parvient, ni surtout qu'on veut parvenir; nous aussi, nous avons nos
-vices, et la vanité <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> souffrante en premier lieu. «Jamais
-c&oelig;ur, dit Burns, n'a soupiré plus ardemment que le mien après le
-bonheur d'être distingué.» Cet amour-propre douloureux faussait son
+vices, et la vanité <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> souffrante en premier lieu. «Jamais
+c&oelig;ur, dit Burns, n'a soupiré plus ardemment que le mien après le
+bonheur d'être distingué.» Cet amour-propre douloureux faussait son
talent et le jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un
-beau style épistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses
-lettres les gens d'académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses
-avec des phrases périodiques et recherchées aussi pédantes que celles
+beau style épistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses
+lettres les gens d'académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses
+avec des phrases périodiques et recherchées aussi pédantes que celles
de Johnson. Vraiment on n'ose les citer, tant l'emphase en est
grotesque<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>. D'autres fois il consignait sur un journal les tirades
-littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses
+littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses
correspondants comme des effusions du moment et des improvisations
-naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il
+naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il
tombe dans le beau style officiel<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>; il met en jeu les soupirs, les
ardeurs, les flammes, et jusqu'aux grosses machines classiques et
-mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poëte du
-peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plébéien ait bien du courage
-pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser
-l'habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait
-en parlant toutes les locutions écossaises ou villageoises; <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span>
-il était content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la
-mode. C'était de force et par surprise que son génie le tirait des
-convenances: deux fois sur trois, son sentiment est gâté par ses
-prétentions.</p>
-
-<p>Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du
-plébéien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie.
-Avec l'argent qu'il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme.
-Ce fut un mauvais marché, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas
-le caractère de grippe-sou nécessaire à l'emploi. «Je pourrais bien
-vous écrire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la
-bâtisse et les marchés; mais ma pauvre tête bouleversée est si
-démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l'exécrable et
-maudite obligation d'arriver à ce qu'une guinée fasse le service de
-trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je
-m'évanouis d'y penser<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>.» Bientôt il s'en alla, les poches vides,
-remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait
+mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poëte du
+peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plébéien ait bien du courage
+pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser
+l'habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait
+en parlant toutes les locutions écossaises ou villageoises; <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span>
+il était content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la
+mode. C'était de force et par surprise que son génie le tirait des
+convenances: deux fois sur trois, son sentiment est gâté par ses
+prétentions.</p>
+
+<p>Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du
+plébéien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie.
+Avec l'argent qu'il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme.
+Ce fut un mauvais marché, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas
+le caractère de grippe-sou nécessaire à l'emploi. «Je pourrais bien
+vous écrire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la
+bâtisse et les marchés; mais ma pauvre tête bouleversée est si
+démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l'exécrable et
+maudite obligation d'arriver à ce qu'une guinée fasse le service de
+trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je
+m'évanouis d'y penser<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>.» Bientôt il s'en alla, les poches vides,
+remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait
quatre-vingt-dix livres par an, tout compris. Dans ce bel emploi, il
estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique
des chandelles, accordait des licences pour le transport des
-spiritueux. Des fumiers, il était passé à l'administration et à
-l'épicerie: quelle vie pour un tel homme! Même indépendant et
-<span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> riche, il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces
-poëtes sont tous pareils. Ce qui les fait poëtes, c'est l'afflux
+spiritueux. Des fumiers, il était passé à l'administration et à
+l'épicerie: quelle vie pour un tel homme! Même indépendant et
+<span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> riche, il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces
+poëtes sont tous pareils. Ce qui les fait poëtes, c'est l'afflux
violent des sensations; ils ont une machine nerveuse plus sensible que
-la nôtre; les objets qui nous laissent froids les secouent subitement
-hors d'eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle,
-après quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie et s'assoient
+la nôtre; les objets qui nous laissent froids les secouent subitement
+hors d'eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle,
+après quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie et s'assoient
moroses parmi les souvenirs des fautes qu'ils ont faites et des
-délices qu'ils ont perdues. «Mon pire ennemi, disait Burns, c'est
-moi-même. Il y a deux créatures que j'envie: un cheval sauvage qui
-traverse une forêt d'Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de
-l'Europe; l'un n'a pas un désir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni
-désir ni crainte<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>.» Il était toujours dans les extrêmes, au plus
-haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la
-table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant à une
-autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant
+délices qu'ils ont perdues. «Mon pire ennemi, disait Burns, c'est
+moi-même. Il y a deux créatures que j'envie: un cheval sauvage qui
+traverse une forêt d'Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de
+l'Europe; l'un n'a pas un désir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni
+désir ni crainte<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>.» Il était toujours dans les extrêmes, au plus
+haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la
+table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant à une
+autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant
encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de
-dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées <i>font boulet</i>; l'homme
-lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, recommence le lendemain
+dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées <i>font boulet</i>; l'homme
+lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, recommence le lendemain
en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui
-que des débris. Burns n'avait jamais été sage, et le fut moins que
-jamais après son <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> succès d'Édimbourg. Il avait trop joui, il
-sentait désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme
-moderne, je veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La
-débauche avait presque gâté la belle imagination «qui auparavant était
-la source principale de son bonheur,» et il avouait qu'au lieu de
-rêveries tendres il n'avait plus que des désirs sensuels. On l'avait
-fait boire jusqu'à six heures du matin; bien souvent à Dumfries il fut
+que des débris. Burns n'avait jamais été sage, et le fut moins que
+jamais après son <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> succès d'Édimbourg. Il avait trop joui, il
+sentait désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme
+moderne, je veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La
+débauche avait presque gâté la belle imagination «qui auparavant était
+la source principale de son bonheur,» et il avouait qu'au lieu de
+rêveries tendres il n'avait plus que des désirs sensuels. On l'avait
+fait boire jusqu'à six heures du matin; bien souvent à Dumfries il fut
ivre; non que le vin soit bien bon; mais il nous met un carnaval dans
-la tête, et à ce titre les poëtes, comme les pauvres, y sont enclins.
+la tête, et à ce titre les poëtes, comme les pauvres, y sont enclins.
Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu'il insulta la dame
du logis; le lendemain, il envoya des excuses qu'on n'accepta pas, et
-par dépit fit des vers contre elle: lamentables excès et qui annoncent
-un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans il était usé.
-Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'était
-en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un
-médecin. «Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis
-un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume.» Il
-était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir
-sur ses jambes. «Quant à ma personne, je suis tranquille; mais la
-pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! Là,
-je suis aussi faible qu'une larme de femme<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.» Même il eut la
+par dépit fit des vers contre elle: lamentables excès et qui annoncent
+un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans il était usé.
+Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'était
+en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un
+médecin. «Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis
+un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume.» Il
+était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir
+sur ses jambes. «Quant à ma personne, je suis tranquille; mais la
+pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! Là,
+je suis aussi faible qu'une larme de femme<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.» Même il eut la
crainte de ne <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> pas finir en paix et l'amertume de demander
-l'aumône. «Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s'étant mis
-dans la tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi,
+l'aumône. «Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s'étant mis
+dans la tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi,
et va infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison.... Oh!
James, si vous saviez comme mon c&oelig;ur est fier, vous me plaindriez
-doublement! Hélas! je ne suis pas habitué à mendier<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>!» Il mourut
-peu de jours après, à trente-huit ans. Sa femme accouchait de son
-cinquième enfant.</p>
+doublement! Hélas! je ne suis pas habitué à mendier<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>!» Il mourut
+peu de jours après, à trente-huit ans. Sa femme accouchait de son
+cinquième enfant.</p>
<h4>II</h4>
-<p>Triste vie, et qui est le plus souvent celle des précurseurs; il n'est
-pas sain de marcher trop vite; Burns était si fort en avant, que l'on
-mit quarante ans à le rejoindre. À ce moment, en Angleterre, les
+<p>Triste vie, et qui est le plus souvent celle des précurseurs; il n'est
+pas sain de marcher trop vite; Burns était si fort en avant, que l'on
+mit quarante ans à le rejoindre. À ce moment, en Angleterre, les
conservateurs et les croyants primaient les sceptiques et les
-révolutionnaires. La constitution était libérale, et semblait la
-garantie des droits; l'Église était populaire, et semblait le soutien
-de la morale. La capacité pratique et l'incapacité spéculative
-détournaient les esprits des innovations proposées, et les
-rattachaient <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> à l'ordre établi. Ils se trouvaient bien dans
-leur grande maison féodale, élargie et appropriée aux besoins
-modernes; ils la trouvaient belle, ils en étaient fiers, et l'instinct
-national comme l'opinion publique se déclaraient contre les novateurs
-qui voulaient l'abattre pour la rebâtir. Tout d'un coup une secousse
-violente avait changé cet instinct en passion et cette opinion en
-fanatisme. La révolution française, d'abord admirée comme une s&oelig;ur,
-avait paru une furie et un monstre. Pitt déclarait en plein Parlement,
-aux applaudissements universels<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>, «que les traits dominants du
-nouveau gouvernement républicain étaient l'abolition de la religion et
-l'abolition de la propriété.» Toute la classe pensante et influente se
-levait pour écraser cette secte de jacques, brigands par institution,
-athées par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s'asseoir
+révolutionnaires. La constitution était libérale, et semblait la
+garantie des droits; l'Église était populaire, et semblait le soutien
+de la morale. La capacité pratique et l'incapacité spéculative
+détournaient les esprits des innovations proposées, et les
+rattachaient <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> à l'ordre établi. Ils se trouvaient bien dans
+leur grande maison féodale, élargie et appropriée aux besoins
+modernes; ils la trouvaient belle, ils en étaient fiers, et l'instinct
+national comme l'opinion publique se déclaraient contre les novateurs
+qui voulaient l'abattre pour la rebâtir. Tout d'un coup une secousse
+violente avait changé cet instinct en passion et cette opinion en
+fanatisme. La révolution française, d'abord admirée comme une s&oelig;ur,
+avait paru une furie et un monstre. Pitt déclarait en plein Parlement,
+aux applaudissements universels<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>, «que les traits dominants du
+nouveau gouvernement républicain étaient l'abolition de la religion et
+l'abolition de la propriété.» Toute la classe pensante et influente se
+levait pour écraser cette secte de jacques, brigands par institution,
+athées par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s'asseoir
dans la pourpre, fut poursuivi jusque dans son enfant et dans son
-champion «Bonaparte, qui l'avait centralisé et intronisé<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>.» Sous
-cet acharnement national, les idées libérales s'effaçaient; les plus
-illustres des amis de Fox, Burke, Windham, Spencer, le quittèrent: de
+champion «Bonaparte, qui l'avait centralisé et intronisé<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>.» Sous
+cet acharnement national, les idées libérales s'effaçaient; les plus
+illustres des amis de Fox, Burke, Windham, Spencer, le quittèrent: de
cent soixante partisans dans la chambre des communes, il ne lui en
-resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparaître, et dans
-l'année 1799 la plus forte minorité qu'on put rassembler contre le
+resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparaître, et dans
+l'année 1799 la plus forte minorité qu'on put rassembler contre le
gouvernement fut de vingt-cinq voix. Cependant le jacobinisme anglais
-était pris à la <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> gorge, et tenu à terre<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>; «l'<i>habeas
-corpus</i> était suspendu à plusieurs reprises; les écrivains qui
-avançaient des doctrines contraires à la monarchie et à l'aristocratie
-étaient proscrits et punis sans merci. Il était dangereux à un
-républicain de faire sa profession de foi politique au restaurant,
-devant son <i>beefsteak</i> et sa bouteille, et l'on voyait en Écosse, pour
-des offenses qui à Westminster eussent été qualifiées de délits
-simples<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>, des hommes d'esprit cultivé et de manières polies
-envoyés à Botany-Bay avec le troupeau des criminels<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>.» Cependant
-l'intolérance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque
-eût avoué des sentiments démocratiques eût été insulté. Les journaux
-présentaient les novateurs comme des scélérats et des ennemis publics.
-La populace, à Birmingham, brûlait les maisons de Priestley et des
-unitaires. À la fin, Priestley fut obligé de quitter l'Angleterre.
-Lord Byron s'exila sous la même contrainte, et quand il partit, ses
-amis craignirent que la foule assemblée autour de sa voiture ne portât
+était pris à la <span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> gorge, et tenu à terre<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>; «l'<i>habeas
+corpus</i> était suspendu à plusieurs reprises; les écrivains qui
+avançaient des doctrines contraires à la monarchie et à l'aristocratie
+étaient proscrits et punis sans merci. Il était dangereux à un
+républicain de faire sa profession de foi politique au restaurant,
+devant son <i>beefsteak</i> et sa bouteille, et l'on voyait en Écosse, pour
+des offenses qui à Westminster eussent été qualifiées de délits
+simples<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>, des hommes d'esprit cultivé et de manières polies
+envoyés à Botany-Bay avec le troupeau des criminels<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>.» Cependant
+l'intolérance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque
+eût avoué des sentiments démocratiques eût été insulté. Les journaux
+présentaient les novateurs comme des scélérats et des ennemis publics.
+La populace, à Birmingham, brûlait les maisons de Priestley et des
+unitaires. À la fin, Priestley fut obligé de quitter l'Angleterre.
+Lord Byron s'exila sous la même contrainte, et quand il partit, ses
+amis craignirent que la foule assemblée autour de sa voiture ne portât
les mains sur lui.</p>
-<p>Ce n'est point dans ce monde armé en guerre contre les nouvelles
-théories que les nouvelles théories pouvaient naître. La révolution y
-entre cependant; elle y entre déguisée, et par une voie détournée, en
-sorte qu'on ne la reconnaît pas. Ce ne sont point les idées sociales
-qui se transforment, comme en France, ni <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> les idées
-philosophiques comme en Allemagne, mais les idées littéraires; la
-grande marée montante de l'esprit moderne, qui renverse ailleurs tout
-l'édifice des conditions et des spéculations humaines, ne parvient
-d'abord ici qu'à changer le style et le goût. Médiocre changement, du
+<p>Ce n'est point dans ce monde armé en guerre contre les nouvelles
+théories que les nouvelles théories pouvaient naître. La révolution y
+entre cependant; elle y entre déguisée, et par une voie détournée, en
+sorte qu'on ne la reconnaît pas. Ce ne sont point les idées sociales
+qui se transforment, comme en France, ni <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> les idées
+philosophiques comme en Allemagne, mais les idées littéraires; la
+grande marée montante de l'esprit moderne, qui renverse ailleurs tout
+l'édifice des conditions et des spéculations humaines, ne parvient
+d'abord ici qu'à changer le style et le goût. Médiocre changement, du
moins en apparence, mais qui en somme vaut les autres; car ce
-renouvellement dans la manière d'écrire est un renouvellement dans la
-manière de penser; celui-ci amènera tous les autres, comme le
-mouvement du pivot central entraîne le mouvement de tous les rouages
-engrenés.</p>
-
-<p>En quoi consiste cette réforme du style? Avant de la définir, j'aime
-mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractère et
-la vie de celui qui le premier l'a pratiquée sans système, William
-Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractère, et ses
-poëmes ne sont que l'écho de sa vie. C'était un enfant délicat,
-craintif, d'une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui,
-ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au
-<i>fagging</i> et aux brutalités d'une école publique. Elles sont étranges
-en Angleterre: un garçon d'environ quinze ans le prit comme victime,
-et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut «une telle crainte
+renouvellement dans la manière d'écrire est un renouvellement dans la
+manière de penser; celui-ci amènera tous les autres, comme le
+mouvement du pivot central entraîne le mouvement de tous les rouages
+engrenés.</p>
+
+<p>En quoi consiste cette réforme du style? Avant de la définir, j'aime
+mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractère et
+la vie de celui qui le premier l'a pratiquée sans système, William
+Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractère, et ses
+poëmes ne sont que l'écho de sa vie. C'était un enfant délicat,
+craintif, d'une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui,
+ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au
+<i>fagging</i> et aux brutalités d'une école publique. Elles sont étranges
+en Angleterre: un garçon d'environ quinze ans le prit comme victime,
+et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut «une telle crainte
de son bourreau, qu'il n'osait lever les yeux sur lui plus haut que
les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que
-par aucune autre partie de son habillement.» Dès neuf ans, la
-mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce
-nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu,
-<span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> l'horrible maladie des nerfs et de l'âme qui produit le
-suicide, le puritanisme et la folie. «Jour et nuit j'étais à la
-torture, me couchant dans l'angoisse, me levant dans le désespoir.» Le
-mal changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Né dans
+par aucune autre partie de son habillement.» Dès neuf ans, la
+mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce
+nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu,
+<span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> l'horrible maladie des nerfs et de l'âme qui produit le
+suicide, le puritanisme et la folie. «Jour et nuit j'étais à la
+torture, me couchant dans l'angoisse, me levant dans le désespoir.» Le
+mal changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Né dans
une grande famille, mais n'ayant qu'une petite fortune, il accepta
-sans réflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place
-de clerc à la chambre des communes; mais il fallait subir un examen,
-et ses nerfs se démontaient à la seule idée qu'il faudrait paraître et
-parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer; mais il
-lisait sans comprendre; une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations
-étaient «celles d'un homme qui monte sur l'échafaud, toutes les fois
+sans réflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place
+de clerc à la chambre des communes; mais il fallait subir un examen,
+et ses nerfs se démontaient à la seule idée qu'il faudrait paraître et
+parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer; mais il
+lisait sans comprendre; une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations
+étaient «celles d'un homme qui monte sur l'échafaud, toutes les fois
qu'il mettait le pied dans le bureau; pendant six mois il y vint tous
-les jours<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>.»&mdash;«Dans cet état, dit-il, j'étais saisi par moments
-d'un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais
+les jours<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>.»&mdash;«Dans cet état, dit-il, j'étais saisi par moments
+d'un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais
des cris et maudissais l'heure de ma naissance, levant mes yeux au
ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine
-envenimée et de reproche contre mon Créateur<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>.» Le jour de
-l'examen approchait; il espéra devenir fou pour s'y soustraire,
-<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> et comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer.
-Enfin, dans un moment de délire, la démence vint, et on le mit dans
-une maison d'aliénés, «tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût
-et d'horreur pour lui-même et par la crainte d'un châtiment
-instantané,» jusqu'à se croire damné, comme Bunyan et les premiers
+envenimée et de reproche contre mon Créateur<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>.» Le jour de
+l'examen approchait; il espéra devenir fou pour s'y soustraire,
+<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> et comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer.
+Enfin, dans un moment de délire, la démence vint, et on le mit dans
+une maison d'aliénés, «tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût
+et d'horreur pour lui-même et par la crainte d'un châtiment
+instantané,» jusqu'à se croire damné, comme Bunyan et les premiers
puritains. Au bout de plusieurs mois, sa raison lui revint; mais elle
-se sentait des étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il
-resta triste, comme un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et
+se sentait des étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il
+resta triste, comme un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et
se trouva incapable d'une vie active. Cependant un ministre, M. Unwin,
-et sa femme, bonnes gens bien pieux et bien réguliers, l'avaient
-recueilli. Il essayait de s'occuper mécaniquement, par exemple en
-fabriquant des cages à lapins, en jardinant, en apprivoisant des
-lièvres. Il employait le reste de la journée, comme un méthodiste, à
-lire l'Écriture ou des sermons, à chanter des hymnes avec ses amis, et
-à s'entretenir de matières spirituelles. Ce régime, l'air salubre de
+et sa femme, bonnes gens bien pieux et bien réguliers, l'avaient
+recueilli. Il essayait de s'occuper mécaniquement, par exemple en
+fabriquant des cages à lapins, en jardinant, en apprivoisant des
+lièvres. Il employait le reste de la journée, comme un méthodiste, à
+lire l'Écriture ou des sermons, à chanter des hymnes avec ses amis, et
+à s'entretenir de matières spirituelles. Ce régime, l'air salubre de
la campagne, la tendresse maternelle de mistress Unwin et de lady
-Austen amenèrent quelques éclaircies. Elles l'aimaient si
-généreusement, et il était si aimable! Affectueux, plein d'abandon,
+Austen amenèrent quelques éclaircies. Elles l'aimaient si
+généreusement, et il était si aimable! Affectueux, plein d'abandon,
innocemment moqueur, avec une imagination naturelle et charmante, une
-fantaisie gracieuse, une finesse exquise, et si malheureux! Il était
-de ceux auxquels les femmes se dévouent, qu'elles aiment
+fantaisie gracieuse, une finesse exquise, et si malheureux! Il était
+de ceux auxquels les femmes se dévouent, qu'elles aiment
maternellement, par compassion d'abord, par attrait ensuite, parce
-qu'elles trouvent en eux seuls les ménagements, les attentions
-minutieuses et tendres, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> les respects délicats que notre
-rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a
-pourtant besoin. Ces doux instants ne durèrent pas. «Au mieux,
-disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique; il ressemble à
-certains étangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et
-pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur
-surface les rayons du soleil<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>.» Il souriait comme il pouvait, mais
-avec effort; c'était le sourire d'un malade qui se sait incurable et
-tâche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux
-autres. «Vraiment, je m'étonne qu'une pensée enjouée vienne frapper à
-la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accès.
-C'est comme si Arlequin forçait l'entrée de la chambre lugubre où un
-mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés
-de toute façon, mais encore davantage s'ils arrachaient un éclat de
-rire aux figures mornes des assistants. Néanmoins l'esprit longtemps
-fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et désolée fixera
-ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans
+qu'elles trouvent en eux seuls les ménagements, les attentions
+minutieuses et tendres, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> les respects délicats que notre
+rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a
+pourtant besoin. Ces doux instants ne durèrent pas. «Au mieux,
+disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique; il ressemble à
+certains étangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et
+pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur
+surface les rayons du soleil<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>.» Il souriait comme il pouvait, mais
+avec effort; c'était le sourire d'un malade qui se sait incurable et
+tâche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux
+autres. «Vraiment, je m'étonne qu'une pensée enjouée vienne frapper à
+la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accès.
+C'est comme si Arlequin forçait l'entrée de la chambre lugubre où un
+mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés
+de toute façon, mais encore davantage s'ils arrachaient un éclat de
+rire aux figures mornes des assistants. Néanmoins l'esprit longtemps
+fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et désolée fixera
+ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans
ses contemplations, ne serait-ce qu'un chat jouant avec sa
-queue<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Somme toute, il avait le c&oelig;ur trop délicat et
-trop pur: pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d'aller
-à l'église, ou même de prier Dieu. «Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui
-ont la permission de l'adorer ont trouvé un trésor dont ils n'ont
-qu'une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu'ils le prisent.
-Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilége
-pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d'années
-plus grand encore, et <i>qui n'a point l'espérance de jamais le
-recouvrer</i>.» Et ailleurs: «On peut représenter le c&oelig;ur d'un
-chrétien comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, percé
-d'épines et pourtant couronné de roses. J'ai l'épine sans la rose. Ma
-rose est une rose d'hiver; les fleurs sont flétries, mais l'épine
-demeure<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>.» Au lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir
-confiance en la miséricorde du Rédempteur qui veut sauver tous les
-hommes, il poussa un cri passionné, le suppliant de ne plus lui
-proposer de consolations pareilles. Il se croyait perdu, il s'était
-cru perdu toute sa vie. Une à une, sous cet effroi, toutes ses
-facultés s'anéantirent. Pauvre et charmante <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> âme, qui périt
-comme une fleur frêle d'un pays chaud transplantée dans la neige: la
-température du monde se trouva trop rude pour elle, et la règle
-morale, qui eût dû l'abriter, la déchira de ses aiguillons.</p>
-
-<p>Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il
+queue<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> Somme toute, il avait le c&oelig;ur trop délicat et
+trop pur: pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d'aller
+à l'église, ou même de prier Dieu. «Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui
+ont la permission de l'adorer ont trouvé un trésor dont ils n'ont
+qu'une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu'ils le prisent.
+Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilége
+pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d'années
+plus grand encore, et <i>qui n'a point l'espérance de jamais le
+recouvrer</i>.» Et ailleurs: «On peut représenter le c&oelig;ur d'un
+chrétien comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, percé
+d'épines et pourtant couronné de roses. J'ai l'épine sans la rose. Ma
+rose est une rose d'hiver; les fleurs sont flétries, mais l'épine
+demeure<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>.» Au lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir
+confiance en la miséricorde du Rédempteur qui veut sauver tous les
+hommes, il poussa un cri passionné, le suppliant de ne plus lui
+proposer de consolations pareilles. Il se croyait perdu, il s'était
+cru perdu toute sa vie. Une à une, sous cet effroi, toutes ses
+facultés s'anéantirent. Pauvre et charmante <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> âme, qui périt
+comme une fleur frêle d'un pays chaud transplantée dans la neige: la
+température du monde se trouva trop rude pour elle, et la règle
+morale, qui eût dû l'abriter, la déchira de ses aiguillons.</p>
+
+<p>Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il
faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour
-se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas
-besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette
+se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas
+besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette
figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et
-regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au
-bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage
-en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en
-voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient,
-s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs,
-dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un
-jardin plein d'&oelig;illets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans
-ce nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles
-courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits
+regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au
+bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage
+en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en
+voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient,
+s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs,
+dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un
+jardin plein d'&oelig;illets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans
+ce nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles
+courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits
demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers.
-Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas
-une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le
+Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas
+une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le
bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont
grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un
-monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir,
-en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> monde
-affairé, avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur
-son dos<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>.» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai
-bonhomme;» toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le
-voilà, le précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude
+monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir,
+en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> monde
+affairé, avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur
+son dos<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>.» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai
+bonhomme;» toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le
+voilà, le précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude
de voix bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers.
-«Maintenant ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les
+«Maintenant ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les
rideaux, roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et
-sifflante élève sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir
-pacifique qui entre<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>.» Et le voilà qui conte son journal,
+sifflante élève sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir
+pacifique qui entre<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>.» Et le voilà qui conte son journal,
politique, nouvelles, tout jusqu'aux annonces, non pas en simple
-réaliste, comme tant d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte,
-c'est-à-dire en homme qui découvre une beauté et une harmonie dans les
-charbons d'un feu qui pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui
-courent sur une tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du
-poëte: les objets non-seulement rejaillissent de son esprit plus
-puissants <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> et plus précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et
-avant d'y entrer, mais encore, une fois conçus par lui, ils s'épurent,
-ils s'ennoblissent, ils se colorent, comme les vapeurs grossières qui,
-transfigurées par la distance et la lumière, se changent en nuages
-satinés, frangés de pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans
+réaliste, comme tant d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte,
+c'est-à-dire en homme qui découvre une beauté et une harmonie dans les
+charbons d'un feu qui pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui
+courent sur une tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du
+poëte: les objets non-seulement rejaillissent de son esprit plus
+puissants <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> et plus précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et
+avant d'y entrer, mais encore, une fois conçus par lui, ils s'épurent,
+ils s'ennoblissent, ils se colorent, comme les vapeurs grossières qui,
+transfigurées par la distance et la lumière, se changent en nuages
+satinés, frangés de pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans
les rondeurs mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y
-a de la douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison
-assemblés autour de la même table. Ce seul mot, <i>nouvelles de l'Inde</i>,
-lui fera voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son
-turban emplumé, brodé de perles<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>.» Cette seule idée, <i>l'impôt des
-boissons</i>, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment
-suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt
-de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À
-proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux
-magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours
-recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous
-laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones
-enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un
-tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve
-que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que
-nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans
-les palais, chez les <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> héros et les académiciens, les objets
-poétiques. Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas,
-c'est que nous ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux,
-non dans les choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons
+a de la douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison
+assemblés autour de la même table. Ce seul mot, <i>nouvelles de l'Inde</i>,
+lui fera voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son
+turban emplumé, brodé de perles<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>.» Cette seule idée, <i>l'impôt des
+boissons</i>, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment
+suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt
+de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À
+proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux
+magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours
+recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous
+laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones
+enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un
+tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve
+que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que
+nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans
+les palais, chez les <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> héros et les académiciens, les objets
+poétiques. Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas,
+c'est que nous ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux,
+non dans les choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons
bien, au coin de notre feu et parmi les planches de notre
potager<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>.</p>
-<p>Est-ce bien le potager qui est poétique? Aujourd'hui peut-être, mais
-demain, si j'ai l'imagination sèche, je n'y verrai rien que des
+<p>Est-ce bien le potager qui est poétique? Aujourd'hui peut-être, mais
+demain, si j'ai l'imagination sèche, je n'y verrai rien que des
carottes et autres fournitures de cuisine. C'est ma sensation qui est
-poétique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus
-précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s'agit plus,
+poétique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus
+précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s'agit plus,
suivant l'ancienne mode oratoire, d'enfermer un sujet dans un plan
-régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées
+régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées
en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet
-venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et il en
-parle pendant deux pages; puis il va où son courant d'esprit le
-conduit, décrivant une soirée d'hiver, quantité d'intérieurs et de
-paysages, mêlant çà et là toutes sortes de réflexions morales, des
-récits, des dissertations, des jugements, des confidences, à la façon
-d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé
-de ses amis. Voilà son grand poëme, <i>the Task</i>. «Comparés à ce livre,
-dit Southey, les meilleurs poëmes didactiques sont comme des jardins
-compassés auprès <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> d'un vrai paysage boisé.» Si l'on entre dans
-le détail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de
-songer qu'on l'écoute, il ne se parle qu'à lui-même. Il n'insiste pas
-sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en
-saillie par des répétitions et des antithèses; il note sa sensation,
-et puis c'est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu'elle naît, nous
+venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et il en
+parle pendant deux pages; puis il va où son courant d'esprit le
+conduit, décrivant une soirée d'hiver, quantité d'intérieurs et de
+paysages, mêlant çà et là toutes sortes de réflexions morales, des
+récits, des dissertations, des jugements, des confidences, à la façon
+d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé
+de ses amis. Voilà son grand poëme, <i>the Task</i>. «Comparés à ce livre,
+dit Southey, les meilleurs poëmes didactiques sont comme des jardins
+compassés auprès <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> d'un vrai paysage boisé.» Si l'on entre dans
+le détail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de
+songer qu'on l'écoute, il ne se parle qu'à lui-même. Il n'insiste pas
+sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en
+saillie par des répétitions et des antithèses; il note sa sensation,
+et puis c'est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu'elle naît, nous
la voyons sortir d'une autre, grandir, s'abaisser, puis remonter
-encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'élever
-insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La
-pensée, qui chez les autres était figée et roidie, devient ici mobile
+encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'élever
+insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La
+pensée, qui chez les autres était figée et roidie, devient ici mobile
et fluide; le vers rectiligne s'assouplit; le vocabulaire noble
-élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la
-conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante; ce
-ne sont plus des mots qu'on écoute, mais des émotions qu'on ressent;
-ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien là,
-sous ses lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt; tout
-son effort s'est employé à ôter l'apprêt et le mensonge. Quand il
-décrit sa petite rivière, sa chère Ouse, «qui tourne lentement dans la
-plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de
-bétail<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>,» il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe,
-chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure.
-<span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> Il en est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'émotions
-personnelles, véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées,
-tout au contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations
-fugitives, en un mot telles qu'elles sont, c'est-à-dire <i>en train de
-se faire et de se défaire</i>, non pas toutes faites, immobiles et fixes,
-comme l'ancien style les représentait. En cela consiste la grande
-révolution du style moderne. L'esprit, dépassant les règles connues de
-la rhétorique et de l'éloquence, pénètre dans la psychologie profonde,
-et n'emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions.</p>
+élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la
+conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante; ce
+ne sont plus des mots qu'on écoute, mais des émotions qu'on ressent;
+ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien là,
+sous ses lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt; tout
+son effort s'est employé à ôter l'apprêt et le mensonge. Quand il
+décrit sa petite rivière, sa chère Ouse, «qui tourne lentement dans la
+plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de
+bétail<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>,» il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe,
+chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure.
+<span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> Il en est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'émotions
+personnelles, véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées,
+tout au contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations
+fugitives, en un mot telles qu'elles sont, c'est-à-dire <i>en train de
+se faire et de se défaire</i>, non pas toutes faites, immobiles et fixes,
+comme l'ancien style les représentait. En cela consiste la grande
+révolution du style moderne. L'esprit, dépassant les règles connues de
+la rhétorique et de l'éloquence, pénètre dans la psychologie profonde,
+et n'emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions.</p>
<h4>III</h4>
-<p>Alors parut<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a> l'école romantique anglaise, toute semblable à la
-nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les
-vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le
-scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, «secte de dissidents
-en poésie<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>,» qui parlaient haut, se tenaient serrés, et
-révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de
-leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait «les
-principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un
-mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions
-présentes de la société.» En effet, Southey, un de leurs chefs, avait
-commencé par être socinien et jacobin, <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> et l'un de ses
-premiers poëmes, <i>Wat Tyler</i>, apportait la glorification de la
-Jacquerie passée à l'appui de la Révolution présente. Un autre,
-Coleridge, pauvre diable et ancien dragon, la tête farcie de lectures
-incohérentes et de songes humanitaires, avait songé à fonder en
-Amérique une république communiste purgée de rois et de prêtres; puis
-devenu unitaire, s'était imbu à Goettingue de théories hérétiques et
-mystiques sur le Verbe et l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième
-et le plus tempéré, avait débuté par des vers enthousiastes contre les
-rois, «ces fils du limon, qui de leur sceptre voulaient arrêter la
-marée révolutionnaire, et que le flot montant de la liberté allait
-balayer et engloutir.» Mais ces colères et ces aspirations ne tenaient
-guère; et tous trois, au bout de quelques années, ramenés dans le
-giron de l'État et de l'Église, se trouvaient, l'un journaliste de M.
-Pitt, l'autre pensionnaire du gouvernement, le troisième poëte
-lauréat, convertis zélés, anglicans décidés et conservateurs
-intolérants. En matière de goût, au contraire, ils avaient marché en
+<p>Alors parut<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a> l'école romantique anglaise, toute semblable à la
+nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les
+vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le
+scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, «secte de dissidents
+en poésie<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>,» qui parlaient haut, se tenaient serrés, et
+révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de
+leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait «les
+principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un
+mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions
+présentes de la société.» En effet, Southey, un de leurs chefs, avait
+commencé par être socinien et jacobin, <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> et l'un de ses
+premiers poëmes, <i>Wat Tyler</i>, apportait la glorification de la
+Jacquerie passée à l'appui de la Révolution présente. Un autre,
+Coleridge, pauvre diable et ancien dragon, la tête farcie de lectures
+incohérentes et de songes humanitaires, avait songé à fonder en
+Amérique une république communiste purgée de rois et de prêtres; puis
+devenu unitaire, s'était imbu à Goettingue de théories hérétiques et
+mystiques sur le Verbe et l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième
+et le plus tempéré, avait débuté par des vers enthousiastes contre les
+rois, «ces fils du limon, qui de leur sceptre voulaient arrêter la
+marée révolutionnaire, et que le flot montant de la liberté allait
+balayer et engloutir.» Mais ces colères et ces aspirations ne tenaient
+guère; et tous trois, au bout de quelques années, ramenés dans le
+giron de l'État et de l'Église, se trouvaient, l'un journaliste de M.
+Pitt, l'autre pensionnaire du gouvernement, le troisième poëte
+lauréat, convertis zélés, anglicans décidés et conservateurs
+intolérants. En matière de goût, au contraire, ils avaient marché en
avant sans reculer. Ils avaient rompu violemment avec la tradition, et
sautaient par-dessus toute la culture classique pour aller prendre
-leurs modèles dans la Renaissance et le moyen âge. L'un d'eux, Charles
-Lamb, comme Sainte-Beuve, avait découvert et restauré le seizième
-siècle. Les dramatistes les plus incultes, Marlowe par exemple, leur
+leurs modèles dans la Renaissance et le moyen âge. L'un d'eux, Charles
+Lamb, comme Sainte-Beuve, avait découvert et restauré le seizième
+siècle. Les dramatistes les plus incultes, Marlowe par exemple, leur
paraissaient admirables, et ils allaient chercher dans les recueils de
Percy et de Warton, dans les vieilles ballades nationales et dans les
-anciennes <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> poésies étrangères, l'accent naïf et primitif qui
-avait manqué à la littérature classique, et dont la présence leur
-semblait la marque de la vérité et de la beauté. Par-dessus toute
-réforme, ils travaillaient à briser le grand style aristocratique et
-oratoire, tel qu'il était né de l'analyse méthodique et des
-convenances de cour. Ils se proposaient «d'adapter aux usages de la
-poésie le langage ordinaire de la conversation, tel qu'il est employé
-dans la moyenne et la basse classe,» et de remplacer les phrases
-étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et les mots
-plébéiens. À la place de l'ancien moule, ils essayaient la stance, le
+anciennes <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> poésies étrangères, l'accent naïf et primitif qui
+avait manqué à la littérature classique, et dont la présence leur
+semblait la marque de la vérité et de la beauté. Par-dessus toute
+réforme, ils travaillaient à briser le grand style aristocratique et
+oratoire, tel qu'il était né de l'analyse méthodique et des
+convenances de cour. Ils se proposaient «d'adapter aux usages de la
+poésie le langage ordinaire de la conversation, tel qu'il est employé
+dans la moyenne et la basse classe,» et de remplacer les phrases
+étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et les mots
+plébéiens. À la place de l'ancien moule, ils essayaient la stance, le
sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les cassures
-des poëtes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les mètres et la
-diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb écrivait une
-tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine du règne
-d'Élisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge,
+des poëtes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les mètres et la
+diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb écrivait une
+tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine du règne
+d'Élisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge,
fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et
parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers
dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes;
-singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et
-d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume
-aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux
+singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et
+d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume
+aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux
chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes,
-sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son
-manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup
-<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même
-et choisir le vêtement qui lui seyait.</p>
-
-<p>Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la
-première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la
-poésie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter
+sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son
+manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup
+<span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même
+et choisir le vêtement qui lui seyait.</p>
+
+<p>Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la
+première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la
+poésie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter
Scott, l'autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux
-européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo,
-Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans
+européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo,
+Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans
G&oelig;the, Schiller, Ruckert et Heine; l'une et l'autre si profondes
-que nul de leurs représentants, sauf G&oelig;the, n'en a deviné la
-portée; et que c'est à peine si aujourd'hui, après plus d'un
-demi-siècle, nous pouvons en définir la nature pour en présager les
+que nul de leurs représentants, sauf G&oelig;the, n'en a deviné la
+portée; et que c'est à peine si aujourd'hui, après plus d'un
+demi-siècle, nous pouvons en définir la nature pour en présager les
effets.</p>
-<p>La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal
-n'est pas l'idéal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare,
-l'homme féodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien,
-chaque âge et chaque race a conçu sa beauté, qui est une beauté.
-Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l'ont
-inventée; mettons-nous-y tout à fait; ce ne sera point assez de
-représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédents, des
-m&oelig;urs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques;
-peignons les sentiments des autres siècles et des autres races avec
-leurs traits propres, si différents que ces traits soient des nôtres
-et si déplaisants qu'ils soient pour notre goût. Montrons notre
+<p>La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal
+n'est pas l'idéal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare,
+l'homme féodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien,
+chaque âge et chaque race a conçu sa beauté, qui est une beauté.
+Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l'ont
+inventée; mettons-nous-y tout à fait; ce ne sera point assez de
+représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédents, des
+m&oelig;urs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques;
+peignons les sentiments des autres siècles et des autres races avec
+leurs traits propres, si différents que ces traits soient des nôtres
+et si déplaisants qu'ils soient pour notre goût. Montrons notre
personnage tel qu'il fut, grotesque ou <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> non, avec son costume
-et son langage: qu'il soit féroce et superstitieux s'il le faut;
-éclaboussons le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de
-sa dossée de textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur
-la scène littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le
-moyen âge d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la
-Perse, puis l'âge classique et le dix-huitième siècle lui-même, et le
-goût historique devint si vif que, de la littérature, la contagion
-gagna les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors
-de convention pour les costumes et les décors vrais. L'architecture
-bâtit des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles
-féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent
-pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la
-couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue; l'esprit
+et son langage: qu'il soit féroce et superstitieux s'il le faut;
+éclaboussons le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de
+sa dossée de textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur
+la scène littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le
+moyen âge d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la
+Perse, puis l'âge classique et le dix-huitième siècle lui-même, et le
+goût historique devint si vif que, de la littérature, la contagion
+gagna les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors
+de convention pour les costumes et les décors vrais. L'architecture
+bâtit des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles
+féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent
+pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la
+couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue; l'esprit
humain, sortant de ses sentiments particuliers pour entrer dans tous
-les sentiments éprouvés, et à la fin dans tous les sentiments
-possibles, trouva son modèle dans le grand G&oelig;the, qui, par son
-<i>Tasse</i>, son <i>Iphigénie</i>, son <i>Divan</i>, son second <i>Faust</i>, devenu
-concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges,
-semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de
-l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel. Cependant cette
-littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme
-et ne se développait que pour finir. On en vint à comprendre que les
-résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation
+les sentiments éprouvés, et à la fin dans tous les sentiments
+possibles, trouva son modèle dans le grand G&oelig;the, qui, par son
+<i>Tasse</i>, son <i>Iphigénie</i>, son <i>Divan</i>, son second <i>Faust</i>, devenu
+concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges,
+semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de
+l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel. Cependant cette
+littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme
+et ne se développait que pour finir. On en vint à comprendre que les
+résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation
est un pastiche, que l'accent <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> moderne perce infailliblement
-dans les paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute
-peinture de m&oelig;urs doit être indigène et contemporaine, et que la
-littérature archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est
-dans les écrivains du passé qu'il faut chercher le portrait du passé,
-qu'il n'y a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le
-roman arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la
-ballade fabriquée aux ballades spontanées; bref, que la littérature
-historique doit s'évanouir et se transformer en critique et en
-histoire, c'est-à-dire en exposition et en commentaire des documents.</p>
-
-<p>Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens déguisés en poëtes,
-comment choisir? Ils pullulent comme les volées d'insectes éclos un
-jour d'été dans la végétation surabondante; ils bourdonnent et
+dans les paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute
+peinture de m&oelig;urs doit être indigène et contemporaine, et que la
+littérature archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est
+dans les écrivains du passé qu'il faut chercher le portrait du passé,
+qu'il n'y a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le
+roman arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la
+ballade fabriquée aux ballades spontanées; bref, que la littérature
+historique doit s'évanouir et se transformer en critique et en
+histoire, c'est-à-dire en exposition et en commentaire des documents.</p>
+
+<p>Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens déguisés en poëtes,
+comment choisir? Ils pullulent comme les volées d'insectes éclos un
+jour d'été dans la végétation surabondante; ils bourdonnent et
luisent, et l'esprit se trouve perdu parmi leurs bruissements et leurs
chatoiements. Lesquels citerai-je? Thomas Moore, le plus gai et le
-plus français de tous, moqueur spirituel<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>, trop gracieux et
-recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des
-mélodies sentimentales sur l'Irlande, un roman poétique sur
-l'Égypte<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>, un poëme romanesque sur la Perse et l'Inde<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>; Lamb,
-le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rêveur, poëte et
+plus français de tous, moqueur spirituel<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>, trop gracieux et
+recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des
+mélodies sentimentales sur l'Irlande, un roman poétique sur
+l'Égypte<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>, un poëme romanesque sur la Perse et l'Inde<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>; Lamb,
+le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rêveur, poëte et
critique, qui, dans sa <i>Christabel</i> et dans son <i>Vieux Marinier</i>,
retrouva le surnaturel et le fantastique; Campbell, qui, ayant
-commencé par un poëme didactique sur <i>les plaisirs de <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>
-l'Espérance</i>, entra dans la nouvelle école tout en gardant son style
-noble et demi-classique, et composa des poëmes américains et celtes,
-médiocrement celtes et américains; au premier rang Southey, habile
-homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur
-attitré de l'aristocratie et du <i>cant</i>, lecteur infatigable, écrivain
-inépuisable, chargé d'érudition, doué d'imagination, célèbre comme
-Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier
-de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque,
-ayant promené sur l'univers et l'histoire ses cavalcades poétiques, et
-enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler,
+commencé par un poëme didactique sur <i>les plaisirs de <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>
+l'Espérance</i>, entra dans la nouvelle école tout en gardant son style
+noble et demi-classique, et composa des poëmes américains et celtes,
+médiocrement celtes et américains; au premier rang Southey, habile
+homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur
+attitré de l'aristocratie et du <i>cant</i>, lecteur infatigable, écrivain
+inépuisable, chargé d'érudition, doué d'imagination, célèbre comme
+Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier
+de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque,
+ayant promené sur l'univers et l'histoire ses cavalcades poétiques, et
+enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler,
Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et
-mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour
-catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme
-protestant prudent et patenté. Ne prenez ceux-ci que comme exemples;
-il y en a une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous
+mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour
+catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme
+protestant prudent et patenté. Ne prenez ceux-ci que comme exemples;
+il y en a une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous
les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands
-événements réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux
-quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait échappé. Cette
+événements réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux
+quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait échappé. Cette
fantasmagorie est bien brillante: par malheur elle sent la fabrique.
-Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous êtes à l'Opéra.
-Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel,
-c'est-à-dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathédrales
+Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous êtes à l'Opéra.
+Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel,
+c'est-à-dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathédrales
gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant
-que les processions se déploient <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> autour des piliers, et que
-des clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des
-habits sacerdotaux; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui
-serpentent au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les
-parasols alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de
-l'horizon; paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par
-myriades, où les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles,
-où les lotus étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses
-hérissent leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des
+que les processions se déploient <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> autour des piliers, et que
+des clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des
+habits sacerdotaux; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui
+serpentent au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les
+parasols alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de
+l'horizon; paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par
+myriades, où les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles,
+où les lotus étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses
+hérissent leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des
crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les
-danseuses posent la main sur leur cour avec une émotion délicate et
-profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prêts à mourir, les
-tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se démène,
+danseuses posent la main sur leur cour avec une émotion délicate et
+profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prêts à mourir, les
+tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se démène,
accompagnant les variations des sentiments par les soupirs doucereux
-de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les
-mélodies angéliques de ses harpes; jusqu'à ce qu'enfin, au moment où
-l'héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate
-triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord.
-Beau spectacle! on en sort ébloui, assourdi; les sens défaillent sous
+de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les
+mélodies angéliques de ses harpes; jusqu'à ce qu'enfin, au moment où
+l'héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate
+triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord.
+Beau spectacle! on en sort ébloui, assourdi; les sens défaillent sous
cette inondation de magnificences; mais en rentrant chez soi, on se
-demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si véritablement on a
-senti quelque chose. Après tout, il n'y a guère ici que des décors et
-de la mise en scène; les sentiments sont factices; ce sont des
-sentiments d'opéra; les auteurs ne sont que d'habiles gens,
+demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si véritablement on a
+senti quelque chose. Après tout, il n'y a guère ici que des décors et
+de la mise en scène; les sentiments sont factices; ce sont des
+sentiments d'opéra; les auteurs ne sont que d'habiles gens,
manufacturiers de <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> livrets et de toiles peintes; ils ont du
-talent et point de génie; ils tirent leurs idées, non de leur c&oelig;ur,
-mais de leur tête. Telle est l'impression que laissent <i>Lalla Rookh</i>,
-<i>Thalaba</i>, <i>Roderik</i>, <i>Kehama</i>, et le reste de ces poëmes. Ce sont de
-grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre
-du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la
-nature humaine, et cette marque leur manque; ils témoignent seulement
-de beaucoup d'habileté et de savoir. En somme, j'aime mieux voir
+talent et point de génie; ils tirent leurs idées, non de leur c&oelig;ur,
+mais de leur tête. Telle est l'impression que laissent <i>Lalla Rookh</i>,
+<i>Thalaba</i>, <i>Roderik</i>, <i>Kehama</i>, et le reste de ces poëmes. Ce sont de
+grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre
+du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la
+nature humaine, et cette marque leur manque; ils témoignent seulement
+de beaucoup d'habileté et de savoir. En somme, j'aime mieux voir
l'Orient dans les Orientaux d'Orient que dans les Orientaux
d'Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a> ou Moore;
-leurs poëmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont
-moins que les textes et les pièces justificatives qu'ils ont soin de
+leurs poëmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont
+moins que les textes et les pièces justificatives qu'ils ont soin de
mettre au bas.</p>
-<p>Par delà toutes les causes générales qui ont entravé cette
-littérature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez
+<p>Par delà toutes les causes générales qui ont entravé cette
+littérature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez
flexible, et ils ont l'esprit trop moral. Leur imitation n'est que
-littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains
+littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains
qu'en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils
-mettent leurs autorités en note; ils ne se présentent au public que
-munis d'attestations; ils établissent par certificats valables qu'ils
+mettent leurs autorités en note; ils ne se présentent au public que
+munis d'attestations; ils établissent par certificats valables qu'ils
n'ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme
Southey, nomme ses garants: sir John Malcolm, sir William Ouseley, M.
Carue et autres personnages qui reviennent <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> d'Orient, tous
-témoins oculaires. «La description de Balbec, de la plaine et de ses
-ruines, dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret
-est tout près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du
-muezzin pour rompre le silence.»&mdash;«J'aurais juré, dit un autre, que
-Moore a voyagé en Orient!» À cet égard, leur minutie est
-plaisante<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>, et leurs notes, prodiguées sans mesure, montrent que
-leur public tout positif impose aux denrées poétiques l'obligation de
-prouver leur provenance et leur aloi. Mais la grande vérité, qui
-consiste à entrer dans les sentiments des personnages, leur échappe:
-ces sentiments sont trop étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de
-traduire et de refaire Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était
-bonne pour une maison de filles<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>. Pour écrire un poëme indien, il
-faut être panthéiste de c&oelig;ur, un peu fou et assez habituellement
-visionnaire; pour écrire un poëme grec, il faut être polythéiste de
-c&oelig;ur, païen à fond et naturaliste de métier. C'est pour cela que
-Heine a parlé si bien de l'Inde, et G&oelig;the si bien de la Grèce. Un
-véritable historien n'est pas sûr que sa civilisation soit parfaite,
+témoins oculaires. «La description de Balbec, de la plaine et de ses
+ruines, dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret
+est tout près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du
+muezzin pour rompre le silence.»&mdash;«J'aurais juré, dit un autre, que
+Moore a voyagé en Orient!» À cet égard, leur minutie est
+plaisante<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>, et leurs notes, prodiguées sans mesure, montrent que
+leur public tout positif impose aux denrées poétiques l'obligation de
+prouver leur provenance et leur aloi. Mais la grande vérité, qui
+consiste à entrer dans les sentiments des personnages, leur échappe:
+ces sentiments sont trop étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de
+traduire et de refaire Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était
+bonne pour une maison de filles<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>. Pour écrire un poëme indien, il
+faut être panthéiste de c&oelig;ur, un peu fou et assez habituellement
+visionnaire; pour écrire un poëme grec, il faut être polythéiste de
+c&oelig;ur, païen à fond et naturaliste de métier. C'est pour cela que
+Heine a parlé si bien de l'Inde, et G&oelig;the si bien de la Grèce. Un
+véritable historien n'est pas sûr que sa civilisation soit parfaite,
et vit aussi volontiers hors de son pays qu'en son pays. Jugez si des
-Anglais peuvent réussir en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une
+Anglais peuvent réussir en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une
civilisation raisonnable, qui est la leur; toute autre morale est
-inférieure, toute autre religion est extravagante. Parmi de telles
+inférieure, toute autre religion est extravagante. Parmi de telles
exigences, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> comment reproduire des morales et des religions
-différentes? C'est la sympathie seule qui peut retrouver les m&oelig;urs
-éteintes ou étrangères, et la sympathie ici est interdite. Sous cette
-règle étroite, la poésie historique, qui d'elle-même n'est guère
-viable, va languir étouffée comme sous une cloche de plomb.</p>
-
-<p>Un d'entre eux, romancier, critique, historien et poëte, favori de son
-siècle, lu dans l'Europe entière, fut comparé et presque égalé à
-Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les
-modistes et les duchesses, et gagna six millions. «Je jurerais, je
-crois, lui écrivait son éditeur en achevant un de ses livres<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>, et
+différentes? C'est la sympathie seule qui peut retrouver les m&oelig;urs
+éteintes ou étrangères, et la sympathie ici est interdite. Sous cette
+règle étroite, la poésie historique, qui d'elle-même n'est guère
+viable, va languir étouffée comme sous une cloche de plomb.</p>
+
+<p>Un d'entre eux, romancier, critique, historien et poëte, favori de son
+siècle, lu dans l'Europe entière, fut comparé et presque égalé à
+Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les
+modistes et les duchesses, et gagna six millions. «Je jurerais, je
+crois, lui écrivait son éditeur en achevant un de ses livres<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>, et
par tous les serments qu'on pourrait proposer, que je n'ai jamais
-éprouvé un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui
+éprouvé un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui
demandai son opinion: Mon opinion! personne de nous ne s'est mis au
-lit cette nuit; rien n'a dormi, excepté ma goutte.» En France, on
+lit cette nuit; rien n'a dormi, excepté ma goutte.» En France, on
vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend
-toujours. L'auteur, né à Édimbourg, était fils d'un avoué<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>, savant
-dans le droit féodal et dans l'histoire de l'Église, lui-même avocat,
-puis shériff, et toujours grand amateur d'antiquités, surtout
-d'antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son
-éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son
+toujours. L'auteur, né à Édimbourg, était fils d'un avoué<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>, savant
+dans le droit féodal et dans l'histoire de l'Église, lui-même avocat,
+puis shériff, et toujours grand amateur d'antiquités, surtout
+d'antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son
+éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son
&oelig;uvre et les aiguillons de son talent. Ses <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> premiers
-souvenirs s'étaient imprimés en lui à l'âge de trois ans, dans une
-ferme où on l'avait porté pour essayer l'effet du grand air sur sa
-petite jambe paralysée. On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un
-mouton tué à l'instant, et il rampait dans cet attirail, qui passait
-pour un spécifique. Il resta boiteux et devint <i>liseur</i>. Dès sa
-première enfance, il avait été élevé parmi les récits qu'il mit en
-scène plus tard, celui de la bataille de Culloden, celui des cruautés
-exercées contre les <i>highlanders</i>, celui des guerres et des
-souffrances des covenantaires. À trois ans, il criait si haut la
-ballade de Hardyknute qu'il empêchait le ministre du village, homme
-doué d'une très-belle voix, d'être entendu et même de s'entendre.
-Sitôt qu'on lui avait récité une ballade du <i>Border</i>, il la savait par
-c&oelig;ur. Dans le reste, il était indolent, étudiait à bâtons rompus,
-apprenait mal les choses sèches et positives; mais de ce côté le
-courant de son instinct était précoce, précipité et invincible. Le
-jour où, pour la première fois, «sous un platane,» il ouvrit les
-volumes où Percy avait rassemblé les fragments de l'ancienne poésie,
-il oublia de dîner «malgré son appétit de treize ans,» et dorénavant
-«il inonda» de ces vieux vers non-seulement ses camarades d'école,
+souvenirs s'étaient imprimés en lui à l'âge de trois ans, dans une
+ferme où on l'avait porté pour essayer l'effet du grand air sur sa
+petite jambe paralysée. On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un
+mouton tué à l'instant, et il rampait dans cet attirail, qui passait
+pour un spécifique. Il resta boiteux et devint <i>liseur</i>. Dès sa
+première enfance, il avait été élevé parmi les récits qu'il mit en
+scène plus tard, celui de la bataille de Culloden, celui des cruautés
+exercées contre les <i>highlanders</i>, celui des guerres et des
+souffrances des covenantaires. À trois ans, il criait si haut la
+ballade de Hardyknute qu'il empêchait le ministre du village, homme
+doué d'une très-belle voix, d'être entendu et même de s'entendre.
+Sitôt qu'on lui avait récité une ballade du <i>Border</i>, il la savait par
+c&oelig;ur. Dans le reste, il était indolent, étudiait à bâtons rompus,
+apprenait mal les choses sèches et positives; mais de ce côté le
+courant de son instinct était précoce, précipité et invincible. Le
+jour où, pour la première fois, «sous un platane,» il ouvrit les
+volumes où Percy avait rassemblé les fragments de l'ancienne poésie,
+il oublia de dîner «malgré son appétit de treize ans,» et dorénavant
+«il inonda» de ces vieux vers non-seulement ses camarades d'école,
mais encore tous ceux qui voulaient l'entendre. Devenu clerc chez son
-père, il fourrait dans son pupitre toutes les &oelig;uvres d'imagination
-qu'il pouvait trouver, non pas les romans d'intérieur, «il lui fallait
-l'art de miss Burney ou la sensibilité de Mackensie pour l'intéresser
-à une histoire domestique» mais les «récits <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> aventureux et
-féodaux<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>,» et tout ce qui avait trait «aux chevaliers errants.»
-Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps au lit avec défense de
-parler, sans autre divertissement que la lecture des poëtes, des
-romanciers, des historiens et des géographes, occupé à éclaircir les
+père, il fourrait dans son pupitre toutes les &oelig;uvres d'imagination
+qu'il pouvait trouver, non pas les romans d'intérieur, «il lui fallait
+l'art de miss Burney ou la sensibilité de Mackensie pour l'intéresser
+à une histoire domestique» mais les «récits <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> aventureux et
+féodaux<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>,» et tout ce qui avait trait «aux chevaliers errants.»
+Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps au lit avec défense de
+parler, sans autre divertissement que la lecture des poëtes, des
+romanciers, des historiens et des géographes, occupé à éclaircir les
descriptions de bataille par des alignements et des arrangements de
-petits cailloux qui figuraient les soldats. Une fois guéri et bon
-marcheur, il tourna ses promenades vers le même emploi, et se trouva
-passionné pour le paysage, surtout pour le paysage historique. «On
-n'avait, dit-il<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>, qu'à me montrer un vieux château, un champ de
-bataille; j'étais tout de suite chez moi, je le remplissais de ses
-combattants avec leur costume propre, j'entraînais mes auditeurs par
+petits cailloux qui figuraient les soldats. Une fois guéri et bon
+marcheur, il tourna ses promenades vers le même emploi, et se trouva
+passionné pour le paysage, surtout pour le paysage historique. «On
+n'avait, dit-il<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>, qu'à me montrer un vieux château, un champ de
+bataille; j'étais tout de suite chez moi, je le remplissais de ses
+combattants avec leur costume propre, j'entraînais mes auditeurs par
l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois, traversant Magus-Moor,
-près de Saint-Andrews, l'esprit me poussa à décrire l'assassinat de
-l'archevêque de Saint-Andrews à quelques voyageurs dont je me trouvais
-le compagnon par hasard, et l'un d'eux, quoiqu'il sût bien cette
-histoire, protesta que mon récit l'avait empêché de dormir.» Entre
+près de Saint-Andrews, l'esprit me poussa à décrire l'assassinat de
+l'archevêque de Saint-Andrews à quelques voyageurs dont je me trouvais
+le compagnon par hasard, et l'un d'eux, quoiqu'il sût bien cette
+histoire, protesta que mon récit l'avait empêché de dormir.» Entre
autres excursions studieuses, il fit pendant sept ans un voyage chaque
-année dans le district sauvage et perdu de Liddesdale, explorant
-chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans la hutte des bergers,
-ramassant des légendes et des ballades. Jugez par là de ses goûts et
-de son assiduité d'antiquaire. Il lisait les chartes provinciales,
-les plus <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> mauvais vers latins du moyen âge, les registres de
-paroisse, même les contrats et les testaments. La première fois qu'il
+année dans le district sauvage et perdu de Liddesdale, explorant
+chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans la hutte des bergers,
+ramassant des légendes et des ballades. Jugez par là de ses goûts et
+de son assiduité d'antiquaire. Il lisait les chartes provinciales,
+les plus <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> mauvais vers latins du moyen âge, les registres de
+paroisse, même les contrats et les testaments. La première fois qu'il
put mettre la main sur un des grands cors de guerre qui servaient aux
-<i>borderers</i>, il en sonna toute la route. La ferraille rouillée et le
-parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa tête de souvenirs et de
-poésie. En vérité, il avait l'âme féodale. «Pendant toute sa vie, dit
-son gendre, son orgueil principal fut d'être reconnu membre d'une
-famille historique<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>.»&mdash;«Sa première et sa dernière ambition
-mondaine fut d'être lui-même le fondateur d'une branche distincte.» La
-gloire littéraire ne venait qu'en second lieu; son talent n'était pour
-lui qu'un instrument. Il employa les sommes énormes que ses vers et sa
-prose lui avaient gagnées à se bâtir un château à l'imitation des
-anciens preux, «tours et tourelles, copiées chacune d'après quelque
-vieux manoir écossais, toits et fenêtres blasonnés avec les insignes
-des clans, avec des lions rampants sur gueules,» appartements «remplis
-de hauts dressoirs et de bahuts sculptés, décorés de targes, de plaids
-et de grandes épées de <i>highlanders</i>, de hallebardes, d'armures,
-d'andouillers disposés en trophées<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>.» Pendant de longues années,
-il y tint, pour ainsi parler, table ouverte, et fit à tout étranger
-«les honneurs de l'Écosse,» essayant de ressusciter l'antique vie
-féodale avec tous ses usages et tout son étalage: «large <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> et
-joyeuse hospitalité ouverte à tous venants, mais surtout aux parents,
-aux alliés et aux voisins,&mdash;ballades et pibrochs sonnant pour égayer
-les verres qui trinquent,&mdash;joyeuses chasses où les <i>yeomen</i> et les
-<i>gentlemen</i> peuvent chevaucher côte à côte,&mdash;danses gaillardes et
-gaies où le lord n'aura pas honte de donner la main à la fille du
-meunier<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>.» Lui-même, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante
-convives, nourrissait l'entretien par une profusion de récits épanchés
-de sa mémoire et de son imagination prodigues<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>, conduisait ses
-hôtes dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations
+<i>borderers</i>, il en sonna toute la route. La ferraille rouillée et le
+parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa tête de souvenirs et de
+poésie. En vérité, il avait l'âme féodale. «Pendant toute sa vie, dit
+son gendre, son orgueil principal fut d'être reconnu membre d'une
+famille historique<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>.»&mdash;«Sa première et sa dernière ambition
+mondaine fut d'être lui-même le fondateur d'une branche distincte.» La
+gloire littéraire ne venait qu'en second lieu; son talent n'était pour
+lui qu'un instrument. Il employa les sommes énormes que ses vers et sa
+prose lui avaient gagnées à se bâtir un château à l'imitation des
+anciens preux, «tours et tourelles, copiées chacune d'après quelque
+vieux manoir écossais, toits et fenêtres blasonnés avec les insignes
+des clans, avec des lions rampants sur gueules,» appartements «remplis
+de hauts dressoirs et de bahuts sculptés, décorés de targes, de plaids
+et de grandes épées de <i>highlanders</i>, de hallebardes, d'armures,
+d'andouillers disposés en trophées<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>.» Pendant de longues années,
+il y tint, pour ainsi parler, table ouverte, et fit à tout étranger
+«les honneurs de l'Écosse,» essayant de ressusciter l'antique vie
+féodale avec tous ses usages et tout son étalage: «large <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> et
+joyeuse hospitalité ouverte à tous venants, mais surtout aux parents,
+aux alliés et aux voisins,&mdash;ballades et pibrochs sonnant pour égayer
+les verres qui trinquent,&mdash;joyeuses chasses où les <i>yeomen</i> et les
+<i>gentlemen</i> peuvent chevaucher côte à côte,&mdash;danses gaillardes et
+gaies où le lord n'aura pas honte de donner la main à la fille du
+meunier<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>.» Lui-même, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante
+convives, nourrissait l'entretien par une profusion de récits épanchés
+de sa mémoire et de son imagination prodigues<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>, conduisait ses
+hôtes dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations
nouvelles dont l'ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec
-un sourire de poëte aux générations lointaines qui reconnaîtraient
-pour ancêtre <i>sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford</i>.</p>
+un sourire de poëte aux générations lointaines qui reconnaîtraient
+pour ancêtre <i>sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford</i>.</p>
-<p><i>La Dame du lac</i>, <i>Marmion</i>, <i>le Lord des îles</i>, <i>la Jolie Fille de
-Perth</i>, <i>les Puritains d'Écosse</i>, <i>Ivanhoe</i>, <i>Quentin Durward</i>, qui ne
+<p><i>La Dame du lac</i>, <i>Marmion</i>, <i>le Lord des îles</i>, <i>la Jolie Fille de
+Perth</i>, <i>les Puritains d'Écosse</i>, <i>Ivanhoe</i>, <i>Quentin Durward</i>, qui ne
sait par c&oelig;ur tous ces noms? C'est chez Walter Scott que nous avons
appris l'histoire. Et cependant est-ce de l'histoire? Toutes ses
-peintures d'un passé lointain sont fausses. Les costumes, les
+peintures d'un passé lointain sont fausses. Les costumes, les
paysages, les dehors sont seuls exacts; actions, discours, sentiments,
-tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait
-s'en douter en regardant le caractère et la vie de l'auteur; car que
-veut-il et que demandent ces hôtes empressés à <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> l'écouter?
-Est-ce un amateur de là vérité pure, telle qu'elle est, atroce et
-sale, un curieux naturaliste, indifférent à l'applaudissement de ses
-contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de
-la nature vivante? En aucune façon. Il est dans l'histoire comme dans
-son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des
-salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles; voilà
-une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie
-est agréable à voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la
-garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une
-mascarade? La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs
+tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait
+s'en douter en regardant le caractère et la vie de l'auteur; car que
+veut-il et que demandent ces hôtes empressés à <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> l'écouter?
+Est-ce un amateur de là vérité pure, telle qu'elle est, atroce et
+sale, un curieux naturaliste, indifférent à l'applaudissement de ses
+contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de
+la nature vivante? En aucune façon. Il est dans l'histoire comme dans
+son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des
+salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles; voilà
+une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie
+est agréable à voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la
+garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une
+mascarade? La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs
principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d'une guerre
-acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans
-cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et
-même de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la représentation de
-manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments
-délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des
+acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans
+cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et
+même de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la représentation de
+manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments
+délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des
passions trop fortes, qu'elles ne comprendraient pas; tout au
-contraire choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes
+contraire choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes
toujours, mais surtout correctes; de jeunes <i>gentlemen</i>, comme
-Évandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves,
-même un peu mélancoliques (c'est la dernière mode) et dignes de les
-conduire à l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur à
+Évandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves,
+même un peu mélancoliques (c'est la dernière mode) et dignes de les
+conduire à l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur à
composer un pareil spectacle? Il est bon protestant, bon mari, bon
-père, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> très-moral, tory si décidé qu'il emporte comme une
-relique un verre où le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le
-talent ni le loisir de pénétrer jusqu'au fond des personnages. C'est à
-l'extérieur qu'il s'attache; il voit et décrit bien plus longuement le
+père, <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> très-moral, tory si décidé qu'il emporte comme une
+relique un verre où le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le
+talent ni le loisir de pénétrer jusqu'au fond des personnages. C'est à
+l'extérieur qu'il s'attache; il voit et décrit bien plus longuement le
dehors et les formes que le dedans et les sentiments. D'autre part il
-traite son esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et
-le plus lucrativement possible: un volume en un mois, parfois même en
+traite son esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et
+le plus lucrativement possible: un volume en un mois, parfois même en
quinze jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment
-pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes
-barbares? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu
-agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la
-proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré
-de la réflexion, l'espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui
-comprend et goûte aujourd'hui, à moins d'une longue éducation
-préalable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces
-grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces
-impuretés de l'art charnel entreraient-ils dans la tête de ce
-<i>gentleman</i> bourgeois? Walter Scott s'arrête sur le seuil de l'âme et
+pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes
+barbares? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu
+agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la
+proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré
+de la réflexion, l'espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui
+comprend et goûte aujourd'hui, à moins d'une longue éducation
+préalable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces
+grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces
+impuretés de l'art charnel entreraient-ils dans la tête de ce
+<i>gentleman</i> bourgeois? Walter Scott s'arrête sur le seuil de l'âme et
dans le vestibule de l'histoire, ne choisit; dans la Renaissance et le
-moyen âge, que le convenable et l'agréable, efface le langage naïf, la
-sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses
-personnages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses voisins,
-fermiers finauds, lairds vaniteux, <i>gentlemen</i> gantés, demoiselles à
-marier, tous plus ou moins <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> bourgeois, c'est-à-dire rangés,
-situés par leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous
-voluptueux de la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes
-féroces du moyen âge. Comme il a la plus riche provision de costumes
-et le plus inépuisable talent de mise en scène, il fait man&oelig;uvrer
-très-agréablement tout son monde, et compose des pièces qui, à la
-vérité, n'ont guère qu'un mérite de mode, mais cependant pourront bien
+moyen âge, que le convenable et l'agréable, efface le langage naïf, la
+sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses
+personnages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses voisins,
+fermiers finauds, lairds vaniteux, <i>gentlemen</i> gantés, demoiselles à
+marier, tous plus ou moins <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> bourgeois, c'est-à-dire rangés,
+situés par leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous
+voluptueux de la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes
+féroces du moyen âge. Comme il a la plus riche provision de costumes
+et le plus inépuisable talent de mise en scène, il fait man&oelig;uvrer
+très-agréablement tout son monde, et compose des pièces qui, à la
+vérité, n'ont guère qu'un mérite de mode, mais cependant pourront bien
durer cent ans.</p>
-<p>Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière
-et ses magnificences féodales, il était devenu l'associé de ses
-éditeurs; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait
-engagé sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une
-banqueroute survint; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et
-débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et
-une probité admirables, il refusa toute grâce, n'accepta que du temps,
-se mit à l'&oelig;uvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en
-quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu'à
-devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans
-sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses
-splendeurs seigneuriales s'étaient trouvées aussi fragiles que ses
-imaginations gothiques. Il s'était appuyé sur l'imitation, et l'on ne
-subsiste que par la vérité. C'est ailleurs qu'était sa gloire, et il y
-avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits.
-Par-dessous l'amateur du moyen âge, on découvre d'abord l'Écossais
-avisé, observateur attentif, dont la sagacité s'est aiguisée <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span>
-par le maniement de la procédure, bon homme d'ailleurs, accommodant et
-gai, comme il convient au caractère national, si différent du
-caractère anglais. «Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions,
+<p>Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière
+et ses magnificences féodales, il était devenu l'associé de ses
+éditeurs; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait
+engagé sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une
+banqueroute survint; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et
+débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et
+une probité admirables, il refusa toute grâce, n'accepta que du temps,
+se mit à l'&oelig;uvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en
+quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu'à
+devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans
+sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses
+splendeurs seigneuriales s'étaient trouvées aussi fragiles que ses
+imaginations gothiques. Il s'était appuyé sur l'imitation, et l'on ne
+subsiste que par la vérité. C'est ailleurs qu'était sa gloire, et il y
+avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits.
+Par-dessous l'amateur du moyen âge, on découvre d'abord l'Écossais
+avisé, observateur attentif, dont la sagacité s'est aiguisée <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span>
+par le maniement de la procédure, bon homme d'ailleurs, accommodant et
+gai, comme il convient au caractère national, si différent du
+caractère anglais. «Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions,
quel fonds il avait de belle humeur et de plaisanteries! Un fonds sans
-fin. Nous n'avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier
-et à chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s'accommodait
-gentiment à un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient;
+fin. Nous n'avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier
+et à chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s'accommodait
+gentiment à un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient;
jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en
-compagnie.» Devenu plus âgé et plus grave, il n'en resta pas moins
-aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu'un de ses voisins,
-fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme: «Ailie,
+compagnie.» Devenu plus âgé et plus grave, il n'en resta pas moins
+aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu'un de ses voisins,
+fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme: «Ailie,
ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins,
car il n'y a qu'une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre,
-c'est la chasse d'Abbotsford.» Joignez à ce genre d'esprit des yeux
-qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle
-promenée dans toute l'Écosse, parmi toutes les conditions, et vous
-verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si
-facile, composé d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui
-rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal,
-quelquefois même aussi mal que possible<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>; on voit qu'il dicte, ne
-se relit guère, et tombe volontiers dans <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> le style pâteux et
+c'est la chasse d'Abbotsford.» Joignez à ce genre d'esprit des yeux
+qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle
+promenée dans toute l'Écosse, parmi toutes les conditions, et vous
+verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si
+facile, composé d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui
+rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal,
+quelquefois même aussi mal que possible<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>; on voit qu'il dicte, ne
+se relit guère, et tombe volontiers dans <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> le style pâteux et
emphatique, qui est dans l'air et que nous respirons tous les jours
dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement
long et diffus; ses conversations, ses descriptions sont
-interminables; il veut à toute force remplir ses trois volumes. Mais
-il a donné à l'Écosse droit de cité dans la littérature; j'entends à
-l'Écosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières,
-personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au
-pêcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu'à la
-poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule; qui ne
-les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de
+interminables; il veut à toute force remplir ses trois volumes. Mais
+il a donné à l'Écosse droit de cité dans la littérature; j'entends à
+l'Écosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières,
+personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au
+pêcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu'à la
+poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule; qui ne
+les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de
Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree,
-Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un
-peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque? Économes,
-patients, précautionnés, rusés, il le faut bien; la pauvreté du sol et
-la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fonds de la
-race. La même ténacité qu'ils avaient portée dans les choses de la
-vie, ils l'ont portée dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs
-et liseurs d'antiquités et de controverses; poëtes de plus: les
-légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des
-guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée
-et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres
-racines. Voilà le monde tout moderne et réel, <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> illuminé par le
+Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un
+peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque? Économes,
+patients, précautionnés, rusés, il le faut bien; la pauvreté du sol et
+la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fonds de la
+race. La même ténacité qu'ils avaient portée dans les choses de la
+vie, ils l'ont portée dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs
+et liseurs d'antiquités et de controverses; poëtes de plus: les
+légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des
+guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée
+et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres
+racines. Voilà le monde tout moderne et réel, <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> illuminé par le
lointain soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a
-découvert, comme un peintre qui, au sortir des grands tableaux
-d'apparat, aperçoit un intérêt et une beauté dans les maisons
-bourgeoises de quelque bicoque provinciale, ou dans une ferme encadrée
-par ses carrés de betteraves et de navets. Une malice continue égaye
-ces tableaux d'intérieur et de genre, si locaux et minutieux, et qui,
-comme ceux des Flamands, indiquent l'avénement d'une bourgeoisie. La
-plupart de ces bonnes gens sont des comiques. Il s'amuse à leurs
-dépens, met au jour leurs petits mensonges, leur parcimonie, leur
-badauderie, leurs prétentions, et les cent mille ridicules dont leur
-condition rétrécie ne manque jamais de les affubler. Un perruquier
+découvert, comme un peintre qui, au sortir des grands tableaux
+d'apparat, aperçoit un intérêt et une beauté dans les maisons
+bourgeoises de quelque bicoque provinciale, ou dans une ferme encadrée
+par ses carrés de betteraves et de navets. Une malice continue égaye
+ces tableaux d'intérieur et de genre, si locaux et minutieux, et qui,
+comme ceux des Flamands, indiquent l'avénement d'une bourgeoisie. La
+plupart de ces bonnes gens sont des comiques. Il s'amuse à leurs
+dépens, met au jour leurs petits mensonges, leur parcimonie, leur
+badauderie, leurs prétentions, et les cent mille ridicules dont leur
+condition rétrécie ne manque jamais de les affubler. Un perruquier
chez lui fait tourner le ciel et la terre autour de ses perruques; si
-la Révolution française prend pied partout, c'est que les magistrats
-ont renoncé à cet ornement. «Prenez garde, Monkbarns, dit-il
+la Révolution française prend pied partout, c'est que les magistrats
+ont renoncé à cet ornement. «Prenez garde, Monkbarns, dit-il
piteusement en retenant par la basque de l'habit une des trois
pratiques qui lui restent, au nom de Dieu, prenez garde. Sir Arthur
-est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus la falaise, il n'y aura
-plus qu'une perruque dans la paroisse, celle du ministre<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>.» Vous
-le voyez, l'auteur sourit, et sans malveillance; ce naïf égoïsme est
-l'effet du métier et ne révolte point. Walter Scott n'est jamais
-aigre: au fond il aime les hommes, les excuse ou les tolère; <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>
-il ne flagelle point les vices, il les démasque; encore les
-démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir est de suivre tout au
-long non point même un vice, mais un travers, la manie du bric-à-brac
-dans l'antiquaire, la vanité archéologique dans le baron de
-Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de
-Tillietudlem, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût
-permis, et cela sans colère, parce qu'en somme ces gens ridicules sont
-estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick
+est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus la falaise, il n'y aura
+plus qu'une perruque dans la paroisse, celle du ministre<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>.» Vous
+le voyez, l'auteur sourit, et sans malveillance; ce naïf égoïsme est
+l'effet du métier et ne révolte point. Walter Scott n'est jamais
+aigre: au fond il aime les hommes, les excuse ou les tolère; <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>
+il ne flagelle point les vices, il les démasque; encore les
+démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir est de suivre tout au
+long non point même un vice, mais un travers, la manie du bric-à-brac
+dans l'antiquaire, la vanité archéologique dans le baron de
+Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de
+Tillietudlem, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût
+permis, et cela sans colère, parce qu'en somme ces gens ridicules sont
+estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick
Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque
chose de bon. Il n'y a pas jusqu'au major Dalgetty, tueur de
profession, sorti de l'atroce guerre de Trente ans, dont il ne couvre
l'odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette
-philosophie bienveillante, il ressemble à Addison.</p>
+philosophie bienveillante, il ressemble à Addison.</p>
-<p>Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses
-intentions morales. «Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il
-dictait <i>Ivanhoe</i>, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites
-un bien immense par ces récits si attrayants et si nobles, car les
+<p>Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses
+intentions morales. «Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il
+dictait <i>Ivanhoe</i>, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites
+un bien immense par ces récits si attrayants et si nobles, car les
jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux
-sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets
-de lecture<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>.» Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes.
-À son lit de mort, il dit à son gendre: «Lockhart, je n'ai plus qu'une
-minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien;
+sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets
+de lecture<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>.» Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes.
+À son lit de mort, il dit à son gendre: «Lockhart, je n'ai plus qu'une
+minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien;
soyez vertueux, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> soyez religieux, soyez un homme de bien.
-Aucune autre chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où
-j'en suis.» Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté
-foncière et par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la
-bourgeoisie moderne. Autour de lui et après lui, le roman de m&oelig;urs,
-dégagé du roman historique, a fourni une littérature entière et gardé
-les caractères qu'il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë,
+Aucune autre chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où
+j'en suis.» Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté
+foncière et par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la
+bourgeoisie moderne. Autour de lui et après lui, le roman de m&oelig;urs,
+dégagé du roman historique, a fourni une littérature entière et gardé
+les caractères qu'il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë,
mistress Gaskell, mistress Eliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant
d'autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie
-contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements, à tous les
-étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe
+contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements, à tous les
+étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe
moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le
-roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de
-m&oelig;urs. Ils s'étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes
-trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges
-sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination était trop
-littérale et leur jugement trop arrêté. C'est justement avec ces
-facultés qu'ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de
+roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de
+m&oelig;urs. Ils s'étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes
+trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges
+sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination était trop
+littérale et leur jugement trop arrêté. C'est justement avec ces
+facultés qu'ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de
rejetons pullule encore aujourd'hui, avec une abondance telle que les
talents s'y comptent par centaines, et qu'on ne peut le comparer pour
-la séve originale et nationale qu'à la peinture du grand siècle des
-Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits. Ils sont à cent
-lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu'elle
-apparut à la Renaissance ou au dix-septième <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> siècle, dans les
-âges héroïques ou nobles. Ils renoncent à l'invention libre; ils
-s'astreignent à l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail
+la séve originale et nationale qu'à la peinture du grand siècle des
+Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits. Ils sont à cent
+lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu'elle
+apparut à la Renaissance ou au dix-septième <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> siècle, dans les
+âges héroïques ou nobles. Ils renoncent à l'invention libre; ils
+s'astreignent à l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail
infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les
-petites nuances du langage; ils n'ont point dégoût des vulgarités ni
-des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et précis.
-Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est-à-dire
-pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l'imagination
-vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien
-goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des
-trompe-l'&oelig;il; demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère
-au Musée, elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si
-bien faites qu'on est tenté d'y tremper la soupe. Cependant par delà
-cette inclination, qui aujourd'hui est européenne, ils ont un besoin
-particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent:
-ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande
-&oelig;uvre, l'amélioration de l'homme et de la société. Ils lui
+petites nuances du langage; ils n'ont point dégoût des vulgarités ni
+des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et précis.
+Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est-à-dire
+pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l'imagination
+vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien
+goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des
+trompe-l'&oelig;il; demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère
+au Musée, elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si
+bien faites qu'on est tenté d'y tremper la soupe. Cependant par delà
+cette inclination, qui aujourd'hui est européenne, ils ont un besoin
+particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent:
+ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande
+&oelig;uvre, l'amélioration de l'homme et de la société. Ils lui
demandent la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils
-l'envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les
-événements de l'histoire privée à la recherche de documents et
-d'expédients pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de
-soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un
-instrument d'enquête, d'éducation et de morale. Singulière &oelig;uvre,
+l'envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les
+événements de l'histoire privée à la recherche de documents et
+d'expédients pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de
+soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un
+instrument d'enquête, d'éducation et de morale. Singulière &oelig;uvre,
qui dans toute l'histoire n'a point sa pareille, parce que dans toute
-l'histoire il n'y a pas <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> eu de société pareille, et qui,
-médiocre pour les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de
-l'utile, offre, dans l'innombrable variété de ses peintures et dans la
-fixité invariable de son esprit, le tableau de la seule démocratie qui
-sache se contenir, se gouverner et se réformer.</p>
+l'histoire il n'y a pas <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> eu de société pareille, et qui,
+médiocre pour les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de
+l'utile, offre, dans l'innombrable variété de ses peintures et dans la
+fixité invariable de son esprit, le tableau de la seule démocratie qui
+sache se contenir, se gouverner et se réformer.</p>
<h4>IV</h4>
-<p>À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps
-que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour
-l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au
-centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte
-devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des
-principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système
-préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible
-encore au centre de l'&oelig;uvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle
-prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son
+<p>À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps
+que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour
+l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au
+centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte
+devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des
+principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système
+préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible
+encore au centre de l'&oelig;uvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle
+prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son
fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde?
Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il
-un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise
-vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en
-penseurs, agitaient de concert, et G&oelig;the, ici comme ailleurs, père
-ou promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois
-sceptique, panthéiste et mystique, écrivait dans son <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> <i>Faust</i>
-l'épopée du siècle et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de
+un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise
+vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en
+penseurs, agitaient de concert, et G&oelig;the, ici comme ailleurs, père
+ou promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois
+sceptique, panthéiste et mystique, écrivait dans son <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> <i>Faust</i>
+l'épopée du siècle et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de
dire que chez Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset,
-le poëte, à travers sa personne particulière, fait toujours parler
-l'homme universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis <i>Faust</i>
-jusqu'à <i>Ruy Blas</i>, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande
-idée métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande,
-crevant son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance
-humaine ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les
+le poëte, à travers sa personne particulière, fait toujours parler
+l'homme universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis <i>Faust</i>
+jusqu'à <i>Ruy Blas</i>, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande
+idée métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande,
+crevant son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance
+humaine ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les
yeux des spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit
-philosophique, qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il
-imposa à la musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des
-intentions symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le
-style par un débordement d'abstractions et de formules dont tous nos
-efforts ne parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un
-enfant trop fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu
-les nobles formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la
-littérature à travers une agonie d'angoisses et d'efforts.</p>
-
-<p>Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à
+philosophique, qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il
+imposa à la musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des
+intentions symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le
+style par un débordement d'abstractions et de formules dont tous nos
+efforts ne parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un
+enfant trop fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu
+les nobles formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la
+littérature à travers une agonie d'angoisses et d'efforts.</p>
+
+<p>Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à
l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il
-parut dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de
-l'Allemagne<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>, c'est que c'était une vaste étendue de pays,
-couverte de hussards et d'éditeurs classiques; que si vous y alliez,
-<span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> vous verriez à Heidelberg un très-grand tonneau, et que vous
-pourriez vous régaler d'excellent vin du Rhin et de jambon de
-Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils paraissaient bien lourds et
-maladroits. «Un Allemand sentimental ressemble toujours à un grand et
-gros boucher occupé à geindre sur un veau assassine.» Si enfin leur
-littérature finit par entrer, d'abord par l'attrait des drames
+parut dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de
+l'Allemagne<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>, c'est que c'était une vaste étendue de pays,
+couverte de hussards et d'éditeurs classiques; que si vous y alliez,
+<span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> vous verriez à Heidelberg un très-grand tonneau, et que vous
+pourriez vous régaler d'excellent vin du Rhin et de jambon de
+Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils paraissaient bien lourds et
+maladroits. «Un Allemand sentimental ressemble toujours à un grand et
+gros boucher occupé à geindre sur un veau assassine.» Si enfin leur
+littérature finit par entrer, d'abord par l'attrait des drames
extravagants et des ballades fantastiques, puis par la sympathie des
-deux nations qui, alliées contre la politique et la civilisation
-françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de religion et de
-c&oelig;ur, la métaphysique allemande reste à la porte, incapable de
-renverser la barrière que l'esprit positif et la religion nationale
+deux nations qui, alliées contre la politique et la civilisation
+françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de religion et de
+c&oelig;ur, la métaphysique allemande reste à la porte, incapable de
+renverser la barrière que l'esprit positif et la religion nationale
lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge par
-exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce
-d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une
-sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de
-dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de
+exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce
+d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une
+sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de
+dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de
l'avenir. Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les
-théologiens trop esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de
-devenir anglicane, ou de se déformer et de devenir révolutionnaire,
+théologiens trop esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de
+devenir anglicane, ou de se déformer et de devenir révolutionnaire,
et, au lieu d'un Schiller et d'un G&oelig;the, de donner des Wordsworth,
des Byron et des Shelley.</p>
-<p>Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que
-l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé
-des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et
-<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> pour quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été
-donnée? Suis-je juste ou non, et, par delà les démarches visibles de
+<p>Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que
+l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé
+des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et
+<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> pour quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été
+donnée? Suis-je juste ou non, et, par delà les démarches visibles de
ma conduite, les mouvements secrets de mon c&oelig;ur sont-ils conformes
-à la loi suprême?» Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée
-maîtresse qui les rend sérieux, méditatifs et ordinairement
-tristes<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>. Ils vivent <i>les yeux tournés vers le dedans</i>, non pour
-noter et classer leurs idées, en physiologistes, mais en moralistes,
-pour approuver ou blâmer leurs sentiments. Ainsi comprise, la vie
+à la loi suprême?» Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée
+maîtresse qui les rend sérieux, méditatifs et ordinairement
+tristes<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>. Ils vivent <i>les yeux tournés vers le dedans</i>, non pour
+noter et classer leurs idées, en physiologistes, mais en moralistes,
+pour approuver ou blâmer leurs sentiments. Ainsi comprise, la vie
devient une affaire grave, d'issue incertaine, sur laquelle il faut
-réfléchir incessamment et avec scrupule. Ainsi compris, le monde
-change d'aspect: ce n'est plus une machine de rouages engrenés, comme
+réfléchir incessamment et avec scrupule. Ainsi compris, le monde
+change d'aspect: ce n'est plus une machine de rouages engrenés, comme
le dit le savant, ni une magnifique plante florissante, comme le sent
-l'artiste: c'est l'&oelig;uvre d'un être moral étalée en spectacle devant
-des êtres moraux.</p>
+l'artiste: c'est l'&oelig;uvre d'un être moral étalée en spectacle devant
+des êtres moraux.</p>
-<p>Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les
+<p>Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les
regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond
-qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il
-contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il
-trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au
-son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien
-des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un
-ciel terne lui communique cette mélancolie <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> calme, si propre à
+qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il
+contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il
+trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au
+son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien
+des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un
+ciel terne lui communique cette mélancolie <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> calme, si propre à
entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir
-et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une
-grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière
-toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des
-tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de
+et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une
+grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière
+toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des
+tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de
scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle.
-Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et
-calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce.
-Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et
-se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition
-indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage
+Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et
+calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce.
+Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et
+se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition
+indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage
tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du
public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles
-montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les
-admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé
-de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que
-nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il
-s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il
-peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre,
+montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les
+admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé
+de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que
+nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il
+s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il
+peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre,
dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se
-répandre en larmes<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Il voit une grandeur, une beauté,
-des leçons dans les petits événements qui font la trame de nos
-journées les plus banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de
-spectacles splendides ni d'actions extraordinaires. Le grand éclat des
-lustres, la pompe théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop
-délicats, accoutumés aux teintes douces et uniformes. C'est un poëte
-crépusculaire. La vie morale dans la vie vulgaire, voilà son objet,
-l'objet de ses préférences. Ses peintures sont des <i>grisailles
-significatives</i>; de parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens,
+répandre en larmes<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Il voit une grandeur, une beauté,
+des leçons dans les petits événements qui font la trame de nos
+journées les plus banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de
+spectacles splendides ni d'actions extraordinaires. Le grand éclat des
+lustres, la pompe théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop
+délicats, accoutumés aux teintes douces et uniformes. C'est un poëte
+crépusculaire. La vie morale dans la vie vulgaire, voilà son objet,
+l'objet de ses préférences. Ses peintures sont des <i>grisailles
+significatives</i>; de parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens,
afin de ne parler qu'au c&oelig;ur.</p>
-<p>De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute
-spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques,
+<p>De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute
+spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques,
finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de
-partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>. Puisque la seule
-chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à
-l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec
-profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les
-objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau
-style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique.
-Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout
-cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se
-croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme
-ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> vérité. Quittons
+partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>. Puisque la seule
+chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à
+l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec
+profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les
+objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau
+style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique.
+Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout
+cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se
+croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme
+ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> vérité. Quittons
la parade et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable
-que possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la
-conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous,
+que possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la
+conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous,
dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une
-vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée
-dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui
-fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des
-mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une
+vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée
+dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui
+fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des
+mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une
villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment
-maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si
-cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour
-emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous
-une culture morale, et non de jolies façons de parler.&mdash;Et là-dessus
-Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de
-l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire,
-par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation
-intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même
+maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si
+cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour
+emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous
+une culture morale, et non de jolies façons de parler.&mdash;Et là-dessus
+Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de
+l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire,
+par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation
+intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même
atteints.</p>
-<p>Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme
-lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme
-sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées
-mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour
-m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de
+<p>Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme
+lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme
+sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées
+mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour
+m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de
fils imperceptibles par <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> lesquels Wordsworth essaye de relier
tous les sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes
-doigts: il est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée
-par une imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main
-solide essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines,
-presque niaises<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>: des événements plats dans un style plat, nullité
-sur nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous
-réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue
-avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique,
-et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la
-vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis,
-sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents
-usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies
-de la Providence sont insondables, et un man&oelig;uvre égoïste et brutal
-comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne
-plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales
-sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit
+doigts: il est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée
+par une imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main
+solide essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines,
+presque niaises<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>: des événements plats dans un style plat, nullité
+sur nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous
+réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue
+avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique,
+et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la
+vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis,
+sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents
+usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies
+de la Providence sont insondables, et un man&oelig;uvre égoïste et brutal
+comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne
+plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales
+sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit
encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter
-sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec
-des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des
+sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec
+des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des
mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments
-sont intéressants; encore <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> pourriez-vous vous dispenser de
-nous les faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu <i>le Parfait
-pêcheur</i> de Walton; sonnet.&mdash;Le dimanche de Pâques, j'étais dans une
-vallée du Westmoreland; autre sonnet.&mdash;Avant-hier, par mes questions
-trop pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.&mdash;Je
-vais me promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les
-incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos
-émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il
-n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la
-peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être
-montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits
-effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations
-imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par
-expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce
-matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de
-couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux
-de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables
-de garder le noble métal qu'ils doivent contenir.</p>
-
-<p>Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets
-très-beaux, il y a telle de ses &oelig;uvres, entre autres la plus vaste,
-<i>Une Excursion</i>, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour
-admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité, l'auteur
-ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène et cause
-avec un pieux colporteur <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> écossais, voilà toute l'histoire.
-Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature
-et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il
-cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est
-instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui parle
-fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte l'histoire
-d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière; puis avec un
-solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé par la mort des
-siens et les déceptions de ses longs voyages; puis avec le pasteur,
-qui les mène au cimetière du village et leur décrit la vie de
-plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure les
-réflexions et les discussions morales, les paysages et les
-descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations
-entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons
-métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est grave
-et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air ecclésiastique et
-les tirades contre Voltaire et son siècle<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>, on se sent pris comme
-par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout, cet homme est
-convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes d'idées, elles sont
-la poésie de sa religion, de sa race et de son climat; il en est imbu:
-ses peintures, ses récits, toutes ses interprétations de la nature
-visible et de la vie humaine ne tendent qu'à mettre l'esprit <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>
-dans la disposition grave qui est celle de l'homme intérieur. J'entre
-ici comme dans la vallée de Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux
+sont intéressants; encore <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> pourriez-vous vous dispenser de
+nous les faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu <i>le Parfait
+pêcheur</i> de Walton; sonnet.&mdash;Le dimanche de Pâques, j'étais dans une
+vallée du Westmoreland; autre sonnet.&mdash;Avant-hier, par mes questions
+trop pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.&mdash;Je
+vais me promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les
+incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos
+émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il
+n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la
+peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être
+montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits
+effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations
+imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par
+expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce
+matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de
+couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux
+de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables
+de garder le noble métal qu'ils doivent contenir.</p>
+
+<p>Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets
+très-beaux, il y a telle de ses &oelig;uvres, entre autres la plus vaste,
+<i>Une Excursion</i>, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour
+admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité, l'auteur
+ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène et cause
+avec un pieux colporteur <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> écossais, voilà toute l'histoire.
+Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature
+et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il
+cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est
+instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui parle
+fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte l'histoire
+d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière; puis avec un
+solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé par la mort des
+siens et les déceptions de ses longs voyages; puis avec le pasteur,
+qui les mène au cimetière du village et leur décrit la vie de
+plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure les
+réflexions et les discussions morales, les paysages et les
+descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations
+entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons
+métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est grave
+et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air ecclésiastique et
+les tirades contre Voltaire et son siècle<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>, on se sent pris comme
+par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout, cet homme est
+convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes d'idées, elles sont
+la poésie de sa religion, de sa race et de son climat; il en est imbu:
+ses peintures, ses récits, toutes ses interprétations de la nature
+visible et de la vie humaine ne tendent qu'à mettre l'esprit <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>
+dans la disposition grave qui est celle de l'homme intérieur. J'entre
+ici comme dans la vallée de Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux
stagnantes, des bois mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et
-par-dessus tout l'idée de l'homme responsable et de l'obscur
-<i>au-delà</i>, vers lequel involontairement nous nous acheminons. J'oublie
-nos façons françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler
-la vie. Il y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette
-réflexion si sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché.
+par-dessus tout l'idée de l'homme responsable et de l'obscur
+<i>au-delà</i>, vers lequel involontairement nous nous acheminons. J'oublie
+nos façons françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler
+la vie. Il y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette
+réflexion si sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché.
Ce livre est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et
-nu. Ce qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la
-vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,&mdash;la crainte
-mélancolique subjuguée par la foi,&mdash;ce sont les consolations bénies
-aux jours d'angoisse,&mdash;c'est la force de la volonté et la puissance de
-l'intelligence,&mdash;ce sont les joies répandues sur la large communauté
-des êtres,&mdash;c'est l'esprit individuel qui maintient sa retraite
-inviolée,&mdash;sans y recevoir d'autres maîtres que la conscience,&mdash;et la
-loi suprême de cette intelligence qui gouverne tout<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>.» Cette
-personne inviolée, seule portion <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> de l'homme qui soit sainte,
-est sainte à tous les étages; c'est pour cela que Wordsworth choisit
-pour personnages un colporteur, un curé, des villageois; à ses yeux,
-la condition, l'éducation, les habits, toute l'enveloppe mondaine de
-l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre prix, c'est l'intégrité de
-notre conscience; la science même n'est profonde que lorsqu'elle
-pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle part cette vie ne manque. «À
-toutes les formes d'être est assigné un principe actif;&mdash;quoique
-reculé hors de la portée des sens et de l'observation,&mdash;il subsiste en
-toutes choses, dans les étoiles du ciel azuré, dans les petits
+nu. Ce qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la
+vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,&mdash;la crainte
+mélancolique subjuguée par la foi,&mdash;ce sont les consolations bénies
+aux jours d'angoisse,&mdash;c'est la force de la volonté et la puissance de
+l'intelligence,&mdash;ce sont les joies répandues sur la large communauté
+des êtres,&mdash;c'est l'esprit individuel qui maintient sa retraite
+inviolée,&mdash;sans y recevoir d'autres maîtres que la conscience,&mdash;et la
+loi suprême de cette intelligence qui gouverne tout<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>.» Cette
+personne inviolée, seule portion <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> de l'homme qui soit sainte,
+est sainte à tous les étages; c'est pour cela que Wordsworth choisit
+pour personnages un colporteur, un curé, des villageois; à ses yeux,
+la condition, l'éducation, les habits, toute l'enveloppe mondaine de
+l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre prix, c'est l'intégrité de
+notre conscience; la science même n'est profonde que lorsqu'elle
+pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle part cette vie ne manque. «À
+toutes les formes d'être est assigné un principe actif;&mdash;quoique
+reculé hors de la portée des sens et de l'observation,&mdash;il subsiste en
+toutes choses, dans les étoiles du ciel azuré, dans les petits
cailloux qui pavent les ruisseaux,&mdash;dans les eaux mouvantes, dans
-l'air invisible.&mdash;Toute chose a des propriétés qui se répandent au
-delà d'elle-même&mdash;et communiquent le bien, bien pur ou mêlé de
-mal.&mdash;L'esprit ne connaît point de lieu isolé,&mdash;de gouffre béant, de
-solitude.&mdash;De chaînon en chaînon il circule, et il est l'âme de tous
-les mondes<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Rejetez donc avec dédain cette science
-sèche «qui divise et divise toujours les objets par des séparations
-incessantes, ne les saisit que morts et sans âme et détruit toute
-grandeur<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>.» «Mieux vaut un paysan superstitieux qu'un savant
-froid.» Au delà des vanités de la science et de l'orgueil du monde, il
-y a l'âme par qui tous sont égaux, et la large vie chrétienne et
-intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux qui veulent l'aborder. «Le
-soleil est fixé, et magnificence infinie du ciel&mdash;est fixée à la
-portée de tout &oelig;il humain.&mdash;L'Océan sans sommeil murmure pour toute
-oreille.&mdash;La campagne, au printemps, verse une fraîche volupté dans
-tous les c&oelig;urs.&mdash;Les devoirs premiers brillent là-haut comme les
-astres.&mdash;Les tendresses qui calment, caressent et bénissent&mdash;sont
-éparses sous les pieds des hommes comme des fleurs<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>.»
-Pareillement à la fin de toute <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> agitation et de toute
-recherche apparaît la grande vérité qui est l'abrégé des autres. «La
-vie, la véritable vie, est l'énergie de l'amour&mdash;divin ou
-humain&mdash;exercée dans la peine,&mdash;dans la tribulation,&mdash;et destinée, si
-elle a subi son épreuve et reçu sa consécration,&mdash;à passer, à travers
-les ombres et le silence du repos, à la joie éternelle<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>.» Les vers
-soutiennent ces graves pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un
-motet qui accompagne une méditation ou une prière. Ils ressemblent à
-la musique grandiose et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du
-service, roule lentement dans la demi-obscurité des arches et des
+l'air invisible.&mdash;Toute chose a des propriétés qui se répandent au
+delà d'elle-même&mdash;et communiquent le bien, bien pur ou mêlé de
+mal.&mdash;L'esprit ne connaît point de lieu isolé,&mdash;de gouffre béant, de
+solitude.&mdash;De chaînon en chaînon il circule, et il est l'âme de tous
+les mondes<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Rejetez donc avec dédain cette science
+sèche «qui divise et divise toujours les objets par des séparations
+incessantes, ne les saisit que morts et sans âme et détruit toute
+grandeur<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>.» «Mieux vaut un paysan superstitieux qu'un savant
+froid.» Au delà des vanités de la science et de l'orgueil du monde, il
+y a l'âme par qui tous sont égaux, et la large vie chrétienne et
+intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux qui veulent l'aborder. «Le
+soleil est fixé, et magnificence infinie du ciel&mdash;est fixée à la
+portée de tout &oelig;il humain.&mdash;L'Océan sans sommeil murmure pour toute
+oreille.&mdash;La campagne, au printemps, verse une fraîche volupté dans
+tous les c&oelig;urs.&mdash;Les devoirs premiers brillent là-haut comme les
+astres.&mdash;Les tendresses qui calment, caressent et bénissent&mdash;sont
+éparses sous les pieds des hommes comme des fleurs<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>.»
+Pareillement à la fin de toute <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> agitation et de toute
+recherche apparaît la grande vérité qui est l'abrégé des autres. «La
+vie, la véritable vie, est l'énergie de l'amour&mdash;divin ou
+humain&mdash;exercée dans la peine,&mdash;dans la tribulation,&mdash;et destinée, si
+elle a subi son épreuve et reçu sa consécration,&mdash;à passer, à travers
+les ombres et le silence du repos, à la joie éternelle<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>.» Les vers
+soutiennent ces graves pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un
+motet qui accompagne une méditation ou une prière. Ils ressemblent à
+la musique grandiose et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du
+service, roule lentement dans la demi-obscurité des arches et des
piliers.</p>
-<p>Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes
-parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts
-qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps
-contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre
-main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la
-fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité
-décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui
-l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications
+<p>Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes
+parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts
+qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps
+contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre
+main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la
+fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité
+décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui
+l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications
conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et
-Shelley<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>. Celui-ci, un des plus grands <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> poëtes du siècle,
-fils d'un riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité
-extraordinaire, doux, généreux<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>, tendre, comblé de tous les dons
-du c&oelig;ur, de l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie
-comme à plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination
-enthousiaste qu'il eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il
-eut «la vision» de la beauté et du bonheur sublimes, et la
-contemplation du monde idéal l'arma en guerre contre le monde réel.
-Ayant refusé à Éton d'être le domestique<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a> des grands écoliers, «il
-fut traité par les élèves et par les maîtres avec une cruauté
-révoltante,» se laissa martyriser, refusa d'obéir, et, refoulé en
-lui-même parmi des lectures défendues, commença à former les rêves les
-plus démesurés et les plus poétiques. Il jugea la société par
-l'oppression qu'il subissait, et l'homme par la générosité qu'il
-sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et la société
-mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les institutions établies
-pour faire de la terre «un paradis.» Il devint républicain,
-communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même l'abstinence des
-viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des prêtres et de
-Dieu<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>. Jugez de l'indignation que de telles idées soulevèrent dans
-une société si obstinément attachée à l'ordre établi, si intolérante,
-où, par-dessus, les instincts conservateurs et <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> religieux, le
-<i>cant</i> parlait en maître. Il fut chassé de l'université; son père
-refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la tutelle de
-ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé de quitter
-l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il avait épousé
-une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés, qu'elle s'était
-tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations et
-d'angoisses<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>, et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou
-malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur
-les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à
-travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du
-chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en
-commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu
-d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses
-réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements,
-dans <i>la Reine Mab</i>, dans <i>Alastor</i>, dans <i>la Révolte de l'Islam</i>,
-dans <i>Prométhée</i>, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une
-seule fois, dans <i>Béatrix Cenci</i>, il a ranimé une figure vivante digne
-de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et
-parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils
-s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son
-monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou
-transformées. On y vogue <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> entre ciel et terre, dans
-l'abstraction, le rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces
-figures fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à
-tour ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de
+Shelley<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>. Celui-ci, un des plus grands <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> poëtes du siècle,
+fils d'un riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité
+extraordinaire, doux, généreux<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>, tendre, comblé de tous les dons
+du c&oelig;ur, de l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie
+comme à plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination
+enthousiaste qu'il eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il
+eut «la vision» de la beauté et du bonheur sublimes, et la
+contemplation du monde idéal l'arma en guerre contre le monde réel.
+Ayant refusé à Éton d'être le domestique<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a> des grands écoliers, «il
+fut traité par les élèves et par les maîtres avec une cruauté
+révoltante,» se laissa martyriser, refusa d'obéir, et, refoulé en
+lui-même parmi des lectures défendues, commença à former les rêves les
+plus démesurés et les plus poétiques. Il jugea la société par
+l'oppression qu'il subissait, et l'homme par la générosité qu'il
+sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et la société
+mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les institutions établies
+pour faire de la terre «un paradis.» Il devint républicain,
+communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même l'abstinence des
+viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des prêtres et de
+Dieu<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>. Jugez de l'indignation que de telles idées soulevèrent dans
+une société si obstinément attachée à l'ordre établi, si intolérante,
+où, par-dessus, les instincts conservateurs et <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> religieux, le
+<i>cant</i> parlait en maître. Il fut chassé de l'université; son père
+refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la tutelle de
+ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé de quitter
+l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il avait épousé
+une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés, qu'elle s'était
+tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations et
+d'angoisses<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>, et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou
+malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur
+les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à
+travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du
+chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en
+commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu
+d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses
+réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements,
+dans <i>la Reine Mab</i>, dans <i>Alastor</i>, dans <i>la Révolte de l'Islam</i>,
+dans <i>Prométhée</i>, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une
+seule fois, dans <i>Béatrix Cenci</i>, il a ranimé une figure vivante digne
+de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et
+parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils
+s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son
+monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou
+transformées. On y vogue <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> entre ciel et terre, dans
+l'abstraction, le rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces
+figures fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à
+tour ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de
neige et d'or.</p>
-<p>Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature.
+<p>Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature.
Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans
-le spectacle et la peinture de passions humaines<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>. «Shelley s'en
-écartait instinctivement;» cette vue «rouvrait ses propres blessures.»
+le spectacle et la peinture de passions humaines<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>. «Shelley s'en
+écartait instinctivement;» cette vue «rouvrait ses propres blessures.»
Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des
grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent
inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes
-sympathies, des êtres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il
+sympathies, des êtres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il
n'y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l'aube, ni
de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots
-fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur
-du ciel. À cet aspect, le c&oelig;ur remonte involontairement vers les
-sentiments de l'antique légende, et le poëte aperçoit dans la
-floraison inépuisable des choses l'âme pacifique de la grande mère par
-qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie
+fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur
+du ciel. À cet aspect, le c&oelig;ur remonte involontairement vers les
+sentiments de l'antique légende, et le poëte aperçoit dans la
+floraison inépuisable des choses l'âme pacifique de la grande mère par
+qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie
de sa vie en plein air, surtout en bateau, d'abord sur la Tamise, puis
-sur le lac de Genève, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie.
-<span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> «J'aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires,
-ceux où nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons,
-infini comme nous souhaitons que soit notre âme. Et tel était ce large
-océan et cette côte plus stérile que ses vagues.» Profond sentiment
-germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie,
-poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant
-anglaise, où la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec
-le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une
-plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages; c'étaient ceux
-des poëtes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'éclair pour un oiseau de
+sur le lac de Genève, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie.
+<span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> «J'aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires,
+ceux où nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons,
+infini comme nous souhaitons que soit notre âme. Et tel était ce large
+océan et cette côte plus stérile que ses vagues.» Profond sentiment
+germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie,
+poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant
+anglaise, où la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec
+le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une
+plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages; c'étaient ceux
+des poëtes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'éclair pour un oiseau de
flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur
-secrète par delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de
-la fournaise par delà les fantômes colorés qu'elle fait flotter sur
-l'horizon<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouvé
+secrète par delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de
+la fournaise par delà les fantômes colorés qu'elle fait flotter sur
+l'horizon<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouvé
des extases aussi tendres et aussi grandioses? Quelqu'un a-t-il peint
aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel,
-enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dorées, qui sont les
-étoiles, et «le matin rouge avec ses yeux de météore et ses
-flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe
-de la nue voguante<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>?» Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve
-<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> la sensitive. Hélas! ce sont les rêves du poëte et les
-bienheureuses visions qui ont flotté dans son c&oelig;ur vierge jusqu'au
-moment où il s'est ouvert et flétri. Je m'arrêterai à temps, je n'irai
-pas, comme lui, au delà des souvenirs de son printemps.</p>
+enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dorées, qui sont les
+étoiles, et «le matin rouge avec ses yeux de météore et ses
+flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe
+de la nue voguante<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>?» Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve
+<span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> la sensitive. Hélas! ce sont les rêves du poëte et les
+bienheureuses visions qui ont flotté dans son c&oelig;ur vierge jusqu'au
+moment où il s'est ouvert et flétri. Je m'arrêterai à temps, je n'irai
+pas, comme lui, au delà des souvenirs de son printemps.</p>
<div class="quote">
<p>La perce-neige, puis la violette,&mdash;sortaient du sol, humides
- de pluie tiède,&mdash;et leur haleine se mêlait aux fraîches
- senteurs&mdash;du gazon, comme la voix à l'instrument.</p>
+ de pluie tiède,&mdash;et leur haleine se mêlait aux fraîches
+ senteurs&mdash;du gazon, comme la voix à l'instrument.</p>
- <p>Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes,&mdash;et les
+ <p>Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes,&mdash;et les
narcisses, les plus belles d'entre toutes les fleurs,&mdash;qui
contemplent leurs yeux dans les enfoncements du
- fleuve,&mdash;jusqu'à ce qu'ils meurent de leur propre beauté
- trop aimée.</p>
+ fleuve,&mdash;jusqu'à ce qu'ils meurent de leur propre beauté
+ trop aimée.</p>
- <p>Puis la naïade de la vallée, le muguet:&mdash;la jeunesse le fait
- si beau, et la passion si pâle,&mdash;que l'éclat de ses
- clochettes tremblantes se laisse entrevoir&mdash;à travers leurs
+ <p>Puis la naïade de la vallée, le muguet:&mdash;la jeunesse le fait
+ si beau, et la passion si pâle,&mdash;que l'éclat de ses
+ clochettes tremblantes se laisse entrevoir&mdash;à travers leurs
pavillons de verdure tendre.</p>
- <p>Puis l'hyacinthe empourprée, blanche ou bleue,&mdash;qui de ses
- clochettes frêles jetait un carillon&mdash;de notes si délicates,
+ <p>Puis l'hyacinthe empourprée, blanche ou bleue,&mdash;qui de ses
+ clochettes frêles jetait un carillon&mdash;de notes si délicates,
si douces et si intenses,&mdash;qu'on le sentait au-dedans des
sens comme un parfum.</p>
- <p>Et la rose, comme une nymphe qui s'apprête pour le
- bain,&mdash;découvrant la profondeur de son sein
- éblouissant,&mdash;jusqu'à ce que, voile après voile, devant
- l'air palpitant,&mdash;l'âme de sa beauté et de son amour se fût
- montré nue.</p>
+ <p>Et la rose, comme une nymphe qui s'apprête pour le
+ bain,&mdash;découvrant la profondeur de son sein
+ éblouissant,&mdash;jusqu'à ce que, voile après voile, devant
+ l'air palpitant,&mdash;l'âme de sa beauté et de son amour se fût
+ montré nue.</p>
- <p>Puis le grand lis dressé qui levait en l'air,&mdash;comme une
- Ménade, sa coupe éclairée par la lune,&mdash;jusqu'à ce que
- l'étoile ardente, qui est son &oelig;il,&mdash;regardât l'azur
- tendre du ciel à travers la rosée transparente.</p>
+ <p>Puis le grand lis dressé qui levait en l'air,&mdash;comme une
+ Ménade, sa coupe éclairée par la lune,&mdash;jusqu'à ce que
+ l'étoile ardente, qui est son &oelig;il,&mdash;regardât l'azur
+ tendre du ciel à travers la rosée transparente.</p>
<p>Sur le courant dont la poitrine mouvante,&mdash;scintillait entre
- des berceaux de branches fleuries,&mdash;des clartés d'émeraude
- <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> et d'or&mdash;glissaient à travers le dôme de teintes
- entremêlées.</p>
+ des berceaux de branches fleuries,&mdash;des clartés d'émeraude
+ <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> et d'or&mdash;glissaient à travers le dôme de teintes
+ entremêlées.</p>
- <p>De larges nymphéas y traînaient tremblants,&mdash;et à côté d'eux
- les nénufars étoiles luisaient,&mdash;et tout à l'entour la molle
- rivière scintillait et dansait&mdash;avec des sons doux et un
+ <p>De larges nymphéas y traînaient tremblants,&mdash;et à côté d'eux
+ les nénufars étoiles luisaient,&mdash;et tout à l'entour la molle
+ rivière scintillait et dansait&mdash;avec des sons doux et un
doux rayonnement.</p>
<p>Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse&mdash;qui menaient
dans le jardin en long et en travers,&mdash;quelques-uns ouverts
- à la fois au soleil et à la brise,&mdash;d'autres perdus parmi
+ à la fois au soleil et à la brise,&mdash;d'autres perdus parmi
des berceaux d'arbres en fleur.</p>
- <p>Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes
- délicates&mdash;aussi belles que les fabuleuses asphodèles,&mdash;et
+ <p>Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes
+ délicates&mdash;aussi belles que les fabuleuses asphodèles,&mdash;et
de fleurettes qui, se baissant vers le jour qui
- baissait,&mdash;retombaient en pavillons blancs, empourprés et
- bleus,&mdash;pour abriter le ver-luisant contre la rosée du
+ baissait,&mdash;retombaient en pavillons blancs, empourprés et
+ bleus,&mdash;pour abriter le ver-luisant contre la rosée du
soir<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>.</p>
</div>
-<p>Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poëme, qui est l'histoire
-d'une plante, est aussi l'histoire d'une âme, l'âme de Shelley, la
+<p>Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poëme, qui est l'histoire
+d'une plante, est aussi l'histoire d'une âme, l'âme de Shelley, la
sensitive. Est-ce qu'il n'est <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> pas naturel de les confondre?
-Est-ce qu'il n'y a pas une communauté de nature entre tous les vivants
-de ce monde? Certes il y a une âme dans chaque chose; il y en a une
-dans l'univers; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou
-vague, toujours par delà sa forme sensible luit une essence secrète et
-je ne sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs
-sublimes, sans jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le
-pressentiment et l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne,
-tantôt en méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth,
-tantôt en visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent
-palpiter le grand c&oelig;ur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à
+Est-ce qu'il n'y a pas une communauté de nature entre tous les vivants
+de ce monde? Certes il y a une âme dans chaque chose; il y en a une
+dans l'univers; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou
+vague, toujours par delà sa forme sensible luit une essence secrète et
+je ne sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs
+sublimes, sans jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le
+pressentiment et l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne,
+tantôt en méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth,
+tantôt en visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent
+palpiter le grand c&oelig;ur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à
lui, ils tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de
-la Judée et celle de <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> la Grèce, celle des dogmes consacrés et
-celle des doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé,
-les plus grands s'épuisent et meurent. Leur poésie, qu'ils traînent
-avec eux sur ces routes sublimes, s'y déchire. Un seul, Byron, atteint
-à la cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient
-comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de
-la vérité suprême, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux épars
+la Judée et celle de <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> la Grèce, celle des dogmes consacrés et
+celle des doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé,
+les plus grands s'épuisent et meurent. Leur poésie, qu'ils traînent
+avec eux sur ces routes sublimes, s'y déchire. Un seul, Byron, atteint
+à la cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient
+comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de
+la vérité suprême, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux épars
sur le chemin.</p>
-<p>Ils ont fait leur &oelig;uvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et
-par leur concert involontaire, l'idée du beau change, et par contagion
-les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme
-les révolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des poëmes qui
-bénissent l'État et l'Église, comme des poëmes qui maudissent l'Église
-et l'État. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le
-protestantisme approfondi<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a> et par le scepticisme institué, que,
-dans cet établissement sacré que le <i>cant</i> protége, il y a matière à
-réforme ou à révolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres
-que celles que la loi timbre et que l'opinion reçoit; qu'en dehors des
-confessions officielles, il y a des vérités; qu'en dehors des
-conditions respectées, il y a des grandeurs; qu'en dehors <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span>
-des situations régulières, il y a des vertus; que la grandeur est dans
-le c&oelig;ur et dans le génie, et que tout le reste, actions et
-croyances, est subalterne. On vient d'éprouver que, par delà les
-conventions littéraires, il y a une poésie, et par contre-coup l'on
-est disposé à sentir que, par delà les dogmes religieux, il peut y
-avoir une foi, et, par delà les institutions sociales, une justice.
-L'antique édifice s'ébranle, et la Révolution y entre, non par une
+<p>Ils ont fait leur &oelig;uvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et
+par leur concert involontaire, l'idée du beau change, et par contagion
+les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme
+les révolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des poëmes qui
+bénissent l'État et l'Église, comme des poëmes qui maudissent l'Église
+et l'État. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le
+protestantisme approfondi<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a> et par le scepticisme institué, que,
+dans cet établissement sacré que le <i>cant</i> protége, il y a matière à
+réforme ou à révolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres
+que celles que la loi timbre et que l'opinion reçoit; qu'en dehors des
+confessions officielles, il y a des vérités; qu'en dehors des
+conditions respectées, il y a des grandeurs; qu'en dehors <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span>
+des situations régulières, il y a des vertus; que la grandeur est dans
+le c&oelig;ur et dans le génie, et que tout le reste, actions et
+croyances, est subalterne. On vient d'éprouver que, par delà les
+conventions littéraires, il y a une poésie, et par contre-coup l'on
+est disposé à sentir que, par delà les dogmes religieux, il peut y
+avoir une foi, et, par delà les institutions sociales, une justice.
+L'antique édifice s'ébranle, et la Révolution y entre, non par une
inondation subite, comme en France, mais par des infiltrations lentes.
-La muraille bâtie contre elle par l'intolérance publique se fendille
-et s'ouvre; la guerre engagée contre le jacobinisme républicain et
-impérial vient de finir par la victoire, et désormais on peut
-contempler les idées ennemies non plus à titre d'ennemies, mais à
-titre d'idées. On les contemple, et en les appropriant au pays on les
-importe. Les catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont
-abolis, le cens électoral est abaissé, les taxes injustes qui
-enchérissaient les grains sont révoquées, les dîmes ecclésiastiques
-sont converties en redevances, les lois terribles qui protégeaient la
-propriété sont adoucies, l'assiette de l'impôt est reportée de plus en
-plus sur les classes riches; les vieilles institutions, arrangées
+La muraille bâtie contre elle par l'intolérance publique se fendille
+et s'ouvre; la guerre engagée contre le jacobinisme républicain et
+impérial vient de finir par la victoire, et désormais on peut
+contempler les idées ennemies non plus à titre d'ennemies, mais à
+titre d'idées. On les contemple, et en les appropriant au pays on les
+importe. Les catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont
+abolis, le cens électoral est abaissé, les taxes injustes qui
+enchérissaient les grains sont révoquées, les dîmes ecclésiastiques
+sont converties en redevances, les lois terribles qui protégeaient la
+propriété sont adoucies, l'assiette de l'impôt est reportée de plus en
+plus sur les classes riches; les vieilles institutions, arrangées
autrefois au profit d'une race, et dans cette race au profit d'une
-classe, ne se maintiennent plus qu'à la condition de servir au profit
-de tous; les priviléges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe
+classe, ne se maintiennent plus qu'à la condition de servir au profit
+de tous; les priviléges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe
de la classe moyenne qui fait l'opinion et prend l'ascendant,
-l'aristocratie, passant des sinécures aux services, <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> ne
-semble plus légitime qu'à titre de pépinière nationale conservée pour
-fournir des hommes publics. En même temps, l'étroite orthodoxie
-s'élargit. La zoologie, l'astronomie, la géologie, la botanique,
-l'anthropologie, toutes les sciences d'observation si cultivées et si
-populaires, y font de force pénétrer leurs découvertes dissolvantes.
+l'aristocratie, passant des sinécures aux services, <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> ne
+semble plus légitime qu'à titre de pépinière nationale conservée pour
+fournir des hommes publics. En même temps, l'étroite orthodoxie
+s'élargit. La zoologie, l'astronomie, la géologie, la botanique,
+l'anthropologie, toutes les sciences d'observation si cultivées et si
+populaires, y font de force pénétrer leurs découvertes dissolvantes.
La critique arrive d'Allemagne, remanie la Bible, refait l'histoire du
-dogme, atteint le dogme lui-même. Cependant la pauvre philosophie
-écossaise s'est desséchée; parmi les agitations des sectes qui
+dogme, atteint le dogme lui-même. Cependant la pauvre philosophie
+écossaise s'est desséchée; parmi les agitations des sectes qui
essayent de se transformer et de l'unitarisme qui monte, on entend aux
-portes de l'arche sainte bruire comme une marée la philosophie
-continentale. Aujourd'hui déjà elle a gagné la littérature; depuis
-cinquante ans, tous les grands écrivains y plongent: Sidney Smith, par
-ses sarcasmes contre l'engourdissement du clergé et l'oppression des
-catholiques; Arnold, par ses réclamations contre le monopole religieux
-du clergé et contre le monopole ecclésiastique des anglicans;
-Macaulay, par son histoire et son panégyrique de la révolution
-libérale; Thackeray, en attaquant la classe noble au profit de la
+portes de l'arche sainte bruire comme une marée la philosophie
+continentale. Aujourd'hui déjà elle a gagné la littérature; depuis
+cinquante ans, tous les grands écrivains y plongent: Sidney Smith, par
+ses sarcasmes contre l'engourdissement du clergé et l'oppression des
+catholiques; Arnold, par ses réclamations contre le monopole religieux
+du clergé et contre le monopole ecclésiastique des anglicans;
+Macaulay, par son histoire et son panégyrique de la révolution
+libérale; Thackeray, en attaquant la classe noble au profit de la
classe moyenne; Dickens, en attaquant les dignitaires et les riches au
profit des petits et des pauvres; Currer Bell et mistress Browning, en
-défendant l'initiative et l'indépendance des femmes; Stanley et Jowet,
-en introduisant l'exégèse d'outre-Rhin et en précisant la critique
-biblique; Carlyle, en important sous forme anglaise la métaphysique
+défendant l'initiative et l'indépendance des femmes; Stanley et Jowet,
+en introduisant l'exégèse d'outre-Rhin et en précisant la critique
+biblique; Carlyle, en important sous forme anglaise la métaphysique
allemande; Stuart Mill, en important sous forme <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> anglaise le
-positivisme français; Tennyson lui-même, en étendant sur les beautés
-de tous les pays et de tous les siècles la protection de son
-dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques; chacun, selon sa
-taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes, tous
-retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques, tous
-affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales, tous
-occupés, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de défiance,
-à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la démocratie et de
-la philosophie modernes dans leur constitution et dans leur Église,
-sans dégât et avec mesure, de façon à ne rien détruire et de façon à
-tout féconder.</p>
+positivisme français; Tennyson lui-même, en étendant sur les beautés
+de tous les pays et de tous les siècles la protection de son
+dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques; chacun, selon sa
+taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes, tous
+retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques, tous
+affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales, tous
+occupés, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de défiance,
+à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la démocratie et de
+la philosophie modernes dans leur constitution et dans leur Église,
+sans dégât et avec mesure, de façon à ne rien détruire et de façon à
+tout féconder.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> CHAPITRE II.<br>
<span class="smaller">Lord Byron.</span></h3>
<div class="toc">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. L'homme. &mdash; Sa famille. &mdash; Son caractère passionné. &mdash; Ses
- amours précoces. &mdash; Sa vie excessive. &mdash; Son caractère
- militant. &mdash; Sa révolte contre l'opinion. &mdash; <i>English Bards and
+<li class="min2em">I. L'homme. &mdash; Sa famille. &mdash; Son caractère passionné. &mdash; Ses
+ amours précoces. &mdash; Sa vie excessive. &mdash; Son caractère
+ militant. &mdash; Sa révolte contre l'opinion. &mdash; <i>English Bards and
Scottish Reviewers.</i> &mdash; Ses bravades et ses imprudences. &mdash; Son
- mariage. &mdash; Déchaînement de l'opinion contre lui. &mdash; Son
- départ. &mdash; Sa vie politique en Italie. &mdash; Ses tristesses et ses
+ mariage. &mdash; Déchaînement de l'opinion contre lui. &mdash; Son
+ départ. &mdash; Sa vie politique en Italie. &mdash; Ses tristesses et ses
violences.</li>
-<li class="min2em">II. Le poëte. &mdash; Ses raisons pour écrire. &mdash; Sa façon
- d'écrire. &mdash; Comment sa poésie est personnelle. &mdash; Son goût
- classique. &mdash; En quoi ce goût l'a servi. &mdash; <i>Childe Harold.</i> &mdash; Le
- héros. &mdash; Les paysages. &mdash; Le style.</li>
+<li class="min2em">II. Le poëte. &mdash; Ses raisons pour écrire. &mdash; Sa façon
+ d'écrire. &mdash; Comment sa poésie est personnelle. &mdash; Son goût
+ classique. &mdash; En quoi ce goût l'a servi. &mdash; <i>Childe Harold.</i> &mdash; Le
+ héros. &mdash; Les paysages. &mdash; Le style.</li>
-<li class="min2em">III. Ses petits poëmes. &mdash; Ses procédés oratoires. &mdash; Ses effets
- mélodramatiques. &mdash; Vérité des paysages. &mdash; Sincérité des
- sentiments. &mdash; Peintures des émotions tristes et
- extrêmes. &mdash; Idée régnante de la mort et du
- désespoir. &mdash; <i>Mazeppa</i>, <i>le Prisonnier de Chillon</i>, <i>le Siége
+<li class="min2em">III. Ses petits poëmes. &mdash; Ses procédés oratoires. &mdash; Ses effets
+ mélodramatiques. &mdash; Vérité des paysages. &mdash; Sincérité des
+ sentiments. &mdash; Peintures des émotions tristes et
+ extrêmes. &mdash; Idée régnante de la mort et du
+ désespoir. &mdash; <i>Mazeppa</i>, <i>le Prisonnier de Chillon</i>, <i>le Siége
de Corinthe</i>, <i>le Corsaire</i>, <i>Lara</i>. &mdash; Analogie de cette
conception avec celles de l'Edda et de Shakspeare. &mdash; <i>Les
- Ténèbres.</i></li>
+ Ténèbres.</i></li>
<li class="min2em">IV. <i>Manfred.</i> &mdash; Comparaison du Manfred de Byron, et du Faust
- de G&oelig;the. &mdash; Conception de la légende et de la vie dans
- G&oelig;the. &mdash; Caractère symbolique et philosophique de son
- épopée. &mdash; En quoi Byron lui est inférieur. &mdash; En quoi Byron lui
- est supérieur. &mdash; Conception du caractère et de l'action dans
- Byron. &mdash; Caractère dramatique de son poëme. &mdash; Opposition entre
- le poëte de l'univers et le poëte de la personne.</li>
+ de G&oelig;the. &mdash; Conception de la légende et de la vie dans
+ G&oelig;the. &mdash; Caractère symbolique et philosophique de son
+ épopée. &mdash; En quoi Byron lui est inférieur. &mdash; En quoi Byron lui
+ est supérieur. &mdash; Conception du caractère et de l'action dans
+ Byron. &mdash; Caractère dramatique de son poëme. &mdash; Opposition entre
+ le poëte de l'univers et le poëte de la personne.</li>
<li class="min2em">V. Scandale en Angleterre. &mdash; La contrainte et l'hypocrisie
des m&oelig;urs. &mdash; Comment et selon quelle loi varient les
conceptions morales. &mdash; La vie et la morale
- méridionales. &mdash; <i>Beppo.</i> &mdash; <i>Don Juan.</i> &mdash; Transformation du
- talent et du style de Byron. &mdash; Peinture de la beauté et du
- bonheur sensible. &mdash; <i>Haydée.</i> &mdash; Comment il combat <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> le
+ méridionales. &mdash; <i>Beppo.</i> &mdash; <i>Don Juan.</i> &mdash; Transformation du
+ talent et du style de Byron. &mdash; Peinture de la beauté et du
+ bonheur sensible. &mdash; <i>Haydée.</i> &mdash; Comment il combat <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> le
cant britannique. &mdash; Comment il combat l'hypocrisie
- humaine. &mdash; Idée de l'homme. &mdash; Idée de la femme. &mdash; <i>Dona
- Julia.</i> &mdash; <i>Le Naufrage.</i> &mdash; <i>La prise d'Ismaël.</i> &mdash; Naturel et
- variété de son style. &mdash; Excès et fatigue de sa verve. &mdash; Son
- théâtre. &mdash; Son départ pour la Grèce et sa mort.</li>
-
-<li class="min2em">VI. Position de Byron dans son siècle. &mdash; La maladie du
- siècle. &mdash; Les diverses conceptions du bonheur et de la
- vie. &mdash; La réponse des lettres. &mdash; La réponse des
- sciences. &mdash; Équilibre futur de la raison. &mdash; Conception moderne
+ humaine. &mdash; Idée de l'homme. &mdash; Idée de la femme. &mdash; <i>Dona
+ Julia.</i> &mdash; <i>Le Naufrage.</i> &mdash; <i>La prise d'Ismaël.</i> &mdash; Naturel et
+ variété de son style. &mdash; Excès et fatigue de sa verve. &mdash; Son
+ théâtre. &mdash; Son départ pour la Grèce et sa mort.</li>
+
+<li class="min2em">VI. Position de Byron dans son siècle. &mdash; La maladie du
+ siècle. &mdash; Les diverses conceptions du bonheur et de la
+ vie. &mdash; La réponse des lettres. &mdash; La réponse des
+ sciences. &mdash; Équilibre futur de la raison. &mdash; Conception moderne
de la nature.</li>
</ul>
</div>
<h4>I</h4>
-<p>J'ai réservé le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est
-si grand et si anglais qu'à lui seul il nous apprendra sur son pays et
-sur son temps plus de vérités que tous les autres ensemble. On a
-maudit ses idées pendant sa vie; on a tâché de dénigrer son génie
-après sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais, à son
+<p>J'ai réservé le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est
+si grand et si anglais qu'à lui seul il nous apprendra sur son pays et
+sur son temps plus de vérités que tous les autres ensemble. On a
+maudit ses idées pendant sa vie; on a tâché de dénigrer son génie
+après sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais, à son
endroit, sont injustes. Il a combattu toute sa vie contre le monde
-dont il est issu, et pendant sa vie comme après sa mort, il a porté la
-peine des ressentiments qu'il a provoqués et des répugnances qu'il a
-fait naître. Un critique étranger peut être plus équitable, et louer
+dont il est issu, et pendant sa vie comme après sa mort, il a porté la
+peine des ressentiments qu'il a provoqués et des répugnances qu'il a
+fait naître. Un critique étranger peut être plus équitable, et louer
librement la main puissante dont il n'a pas senti les coups.</p>
-<p>Si jamais il y eut une âme violente et follement sensible, mais
-incapable de se déprendre d'elle-même, toujours bouleversée, mais dans
-une enceinte fermée, prédestinée par sa fougue native à la poésie,
-mais limitée par ses barrières naturelles à une seule espèce de
-poésie, c'est celle-là.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Cette promptitude aux émotions extrêmes était chez lui un
-legs de famille et un effet d'éducation. Son grand-oncle, sorte de
-maniaque emporté et misanthrope, avait tué dans un duel de taverne, à
-la clarté d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait passé en
-jugement devant la chambre des lords. Son père, viveur et brutal,
-avait enlevé la femme de lord Carmarthen, ruiné et maltraité miss
-Gordon, sa seconde femme, et, après avoir vécu comme un fou et comme
-un malhonnête homme, était allé, emportant le dernier argent de sa
-famille, mourir sur le continent. Sa mère, dans ses moments de fureur,
-déchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari,
+<p>Si jamais il y eut une âme violente et follement sensible, mais
+incapable de se déprendre d'elle-même, toujours bouleversée, mais dans
+une enceinte fermée, prédestinée par sa fougue native à la poésie,
+mais limitée par ses barrières naturelles à une seule espèce de
+poésie, c'est celle-là.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> Cette promptitude aux émotions extrêmes était chez lui un
+legs de famille et un effet d'éducation. Son grand-oncle, sorte de
+maniaque emporté et misanthrope, avait tué dans un duel de taverne, à
+la clarté d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait passé en
+jugement devant la chambre des lords. Son père, viveur et brutal,
+avait enlevé la femme de lord Carmarthen, ruiné et maltraité miss
+Gordon, sa seconde femme, et, après avoir vécu comme un fou et comme
+un malhonnête homme, était allé, emportant le dernier argent de sa
+famille, mourir sur le continent. Sa mère, dans ses moments de fureur,
+déchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari,
elle manqua perdre la raison, et on entendait ses cris dans la rue.
-Quelle enfance Byron mena dans l'antre de «cette lionne,» dans quelles
-tempêtes d'insultes entrecoupées d'attendrissements il vécut lui-même,
-aussi passionné et plus amer, c'est ce qu'un long récit pourrait seul
-dire. Elle courait après lui, l'appelait gamin boiteux, vociférait et
-lui lançait à la tête la pelle à feu et les pincettes. Il se taisait,
-saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il était
-«dans une de ses rages silencieuses,» il fallut lui arracher de la
-main un couteau qu'il avait pris sur la table et que déjà il portait à
+Quelle enfance Byron mena dans l'antre de «cette lionne,» dans quelles
+tempêtes d'insultes entrecoupées d'attendrissements il vécut lui-même,
+aussi passionné et plus amer, c'est ce qu'un long récit pourrait seul
+dire. Elle courait après lui, l'appelait gamin boiteux, vociférait et
+lui lançait à la tête la pelle à feu et les pincettes. Il se taisait,
+saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il était
+«dans une de ses rages silencieuses,» il fallut lui arracher de la
+main un couteau qu'il avait pris sur la table et que déjà il portait à
sa poitrine. Une autre fois la querelle fut si terrible que le fils et
-la mère, chacun séparément, s'en allèrent chez le pharmacien pour
-«savoir si l'autre n'était point venu chercher du poison pour se
-détruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.»
-<span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> Quand il alla aux écoles, «ses amitiés, dit-il lui-même,
-furent des passions<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>.» Bien des années après, il n'entendait point
-prononcer le nom de Clare, un de ses anciens camarades, «sans un
-battement de c&oelig;ur.» Vingt fois pour ses amis il se mit dans
-l'embarras, offrant son temps, sa plume, sa bourse. Un jour, à Harrow,
-un grand <i>brimait</i> son cher Peel, et, le trouvant récalcitrant, lui
+la mère, chacun séparément, s'en allèrent chez le pharmacien pour
+«savoir si l'autre n'était point venu chercher du poison pour se
+détruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.»
+<span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> Quand il alla aux écoles, «ses amitiés, dit-il lui-même,
+furent des passions<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>.» Bien des années après, il n'entendait point
+prononcer le nom de Clare, un de ses anciens camarades, «sans un
+battement de c&oelig;ur.» Vingt fois pour ses amis il se mit dans
+l'embarras, offrant son temps, sa plume, sa bourse. Un jour, à Harrow,
+un grand <i>brimait</i> son cher Peel, et, le trouvant récalcitrant, lui
donnait une bastonnade sur la partie charnue du bras, qu'il avait
tordu afin de le rendre plus sensible. Byron, trop petit et ne pouvant
combattre le bourreau, s'approcha de lui rouge de fureur, les larmes
aux yeux, et d'une voix tremblante demanda combien il voulait donner
-de coups. «Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?&mdash;C'est que, s'il
-vous plaît, dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la
-moitié<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>.» La générosité surabondait chez lui comme le reste.
-«Jamais, dit quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il
-ne rencontrait un malheureux sans le secourir<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>.» Plus tard, en
-Italie, sur cent mille francs qu'il dépensait, il en donnait
-vingt-cinq mille. Les sources vives dans ce c&oelig;ur étaient trop
-pleines et dégorgeaient impétueusement le bien, le mal au moindre
-choc. À huit ans, comme Dante, il devint amoureux d'une enfant nommée
-Mary Duff. «N'est-ce <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> pas étrange, écrivait-il dix-sept ans
-plus tard, que j'aie été si entièrement, si éperdument épris de cette
-enfant à un âge où je ne pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le
-sens de ce mot?... Je me rappelle tout ce que nous nous disions l'un à
+de coups. «Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?&mdash;C'est que, s'il
+vous plaît, dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la
+moitié<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>.» La générosité surabondait chez lui comme le reste.
+«Jamais, dit quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il
+ne rencontrait un malheureux sans le secourir<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>.» Plus tard, en
+Italie, sur cent mille francs qu'il dépensait, il en donnait
+vingt-cinq mille. Les sources vives dans ce c&oelig;ur étaient trop
+pleines et dégorgeaient impétueusement le bien, le mal au moindre
+choc. À huit ans, comme Dante, il devint amoureux d'une enfant nommée
+Mary Duff. «N'est-ce <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> pas étrange, écrivait-il dix-sept ans
+plus tard, que j'aie été si entièrement, si éperdument épris de cette
+enfant à un âge où je ne pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le
+sens de ce mot?... Je me rappelle tout ce que nous nous disions l'un à
l'autre, nos caresses, ses traits; je n'avais plus de repos, je ne
-pouvais dormir.... Mon angoisse, mon amour étaient si violents, que
+pouvais dormir.... Mon angoisse, mon amour étaient si violents, que
parfois je me demande si j'ai eu depuis un autre attachement
-véritable.... Quand plus tard j'appris son mariage, ce fut comme un
-coup de foudre, j'étouffais, je tombai presque en convulsions<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>.»
-Pareillement lorsqu'à douze ans il aima sa cousine Marguerite Parker,
-il en perdit le sommeil, il ne mangeait plus. «J'avais sujet de croire
-qu'elle m'aimait, et pourtant la grande affaire de ma vie était de
-penser au temps qui s'écoulerait jusqu'à notre prochaine rencontre. Et
-nos séparations étaient d'environ douze heures! Mais j'étais un fou
-alors, et je ne suis pas beaucoup plus sage aujourd'hui<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>....»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Il ne le fut jamais: lectures énormes au collége, exercices
-violents plus tard à Cambridge, à Newstead et à Londres, veilles
-prolongées, débauches et jeunes outrés, régime destructif, il se ruait
-en avant jusqu'au fond de tous les goûts et de tous les excès. Comme
-il était dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de
-faim de peur de devenir gros, puis buvait et dînait à s'étouffer
-pendant les nuits d'abandon. «Les deux jours précédents, dit une fois
+véritable.... Quand plus tard j'appris son mariage, ce fut comme un
+coup de foudre, j'étouffais, je tombai presque en convulsions<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>.»
+Pareillement lorsqu'à douze ans il aima sa cousine Marguerite Parker,
+il en perdit le sommeil, il ne mangeait plus. «J'avais sujet de croire
+qu'elle m'aimait, et pourtant la grande affaire de ma vie était de
+penser au temps qui s'écoulerait jusqu'à notre prochaine rencontre. Et
+nos séparations étaient d'environ douze heures! Mais j'étais un fou
+alors, et je ne suis pas beaucoup plus sage aujourd'hui<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>....»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> Il ne le fut jamais: lectures énormes au collége, exercices
+violents plus tard à Cambridge, à Newstead et à Londres, veilles
+prolongées, débauches et jeunes outrés, régime destructif, il se ruait
+en avant jusqu'au fond de tous les goûts et de tous les excès. Comme
+il était dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de
+faim de peur de devenir gros, puis buvait et dînait à s'étouffer
+pendant les nuits d'abandon. «Les deux jours précédents, dit une fois
son ami Moore, Byron n'avait rien pris sinon quelques biscuits,
-mâchant du mastic<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a> pour apaiser son estomac. S'étant mis à table,
+mâchant du mastic<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a> pour apaiser son estomac. S'étant mis à table,
il se restreignit aux homards et en acheva deux ou trois pour sa part,
-avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre à liqueur de
-forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre à boire d'eau
-très-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une
-demi-douzaine, après quoi nous dépêchâmes deux bouteilles de bordeaux
-à nous deux, et nous nous séparâmes vers quatre heures du matin.» Une
-autre fois on trouve sur son journal la note suivante: «Dîné avec
-Scrope Davis hier au Coco.&mdash;De six heures à minuit à table.&mdash;Bu à nous
+avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre à liqueur de
+forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre à boire d'eau
+très-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une
+demi-douzaine, après quoi nous dépêchâmes deux bouteilles de bordeaux
+à nous deux, et nous nous séparâmes vers quatre heures du matin.» Une
+autre fois on trouve sur son journal la note suivante: «Dîné avec
+Scrope Davis hier au Coco.&mdash;De six heures à minuit à table.&mdash;Bu à nous
deux une bouteille de champagne et six de bordeaux. Aucun de ces vins
-ne me fait beaucoup d'effet.» Plus tard, à Venise: «À peine si j'ai
-fermé l'&oelig;il de toute la semaine dernière. J'ai eu quelques
+ne me fait beaucoup d'effet.» Plus tard, à Venise: «À peine si j'ai
+fermé l'&oelig;il de toute la semaine dernière. J'ai eu quelques
aventures curieuses en masque de carnaval.&mdash;J'userai la mine de ma
-jeunesse <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> jusqu'au dernier filon de son métal, et après...
-bonsoir. J'ai vécu, je suis content<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>.» À ce train, les organes
-s'usent, et des intervalles de tempérance ne suffisent pas à les
-réparer. L'estomac se gâte, les nerfs se déconcertent, l'âme mine la
-machine, qui mine l'âme à son tour. «Je m'éveille toujours,
-écrivait-il en Italie, dans un véritable accès de désespoir et de
-dégoût pour toutes choses, même pour ce qui me plaisait la veille. En
-Angleterre, il y a cinq ans, j'ai eu la même sorte d'hypocondrie, mais
-accompagnée d'une soif si violente, que j'ai bu jusqu'à quinze
-bouteilles d'eau de seltz en une nuit après m'être mis au lit, sans
+jeunesse <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> jusqu'au dernier filon de son métal, et après...
+bonsoir. J'ai vécu, je suis content<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>.» À ce train, les organes
+s'usent, et des intervalles de tempérance ne suffisent pas à les
+réparer. L'estomac se gâte, les nerfs se déconcertent, l'âme mine la
+machine, qui mine l'âme à son tour. «Je m'éveille toujours,
+écrivait-il en Italie, dans un véritable accès de désespoir et de
+dégoût pour toutes choses, même pour ce qui me plaisait la veille. En
+Angleterre, il y a cinq ans, j'ai eu la même sorte d'hypocondrie, mais
+accompagnée d'une soif si violente, que j'ai bu jusqu'à quinze
+bouteilles d'eau de seltz en une nuit après m'être mis au lit, sans
cesser d'avoir soif, faisant sauter le cou des bouteilles par pure
-impatience de soif...» Esprit et corps, on se ruinerait à moins tout
-entier. Ainsi vivent ces âmes véhémentes, incessamment heurtées et
-brisées par leur propre élan, comme un boulet arrêté qui tourne et
+impatience de soif...» Esprit et corps, on se ruinerait à moins tout
+entier. Ainsi vivent ces âmes véhémentes, incessamment heurtées et
+brisées par leur propre élan, comme un boulet arrêté qui tourne et
semble tranquille, tant il va vite, mais qui, au moindre obstacle,
saute, ricoche, met tout en poudre, et finit par s'enterrer. Le plus
-pénétrant des observateurs, Beyle, qui vécut avec lui plusieurs
-semaines, dit qu'à certains jours il était fou; d'autres fois, en
-présence des belles choses, il devenait sublime. Quoique contenu et si
+pénétrant des observateurs, Beyle, qui vécut avec lui plusieurs
+semaines, dit qu'à certains jours il était fou; d'autres fois, en
+présence des belles choses, il devenait sublime. Quoique contenu et si
fier, la musique le faisait pleurer. Le reste du temps, les petites
-passions anglaises, l'orgueil du rang par <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> exemple, la vanité
+passions anglaises, l'orgueil du rang par <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> exemple, la vanité
du dandy, le mettaient hors des gonds: il ne parlait de Brummel
-«qu'avec un frémissement de jalousie et d'admiration.» Mais, petite ou
-grande, la passion présente s'abattait sur son esprit comme une
-tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au
-génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose
-involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère,
+«qu'avec un frémissement de jalousie et d'admiration.» Mais, petite ou
+grande, la passion présente s'abattait sur son esprit comme une
+tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au
+génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose
+involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère,
d'enthousiasme; le cri de la sensation y vibre aux moindres mots;
depuis Saint-Simon, on n'a pas vu de confidences plus vivantes. Tous
-les styles semblent ternes, et toutes les âmes semblent inertes à côté
-de celle-là.</p>
-
-<p>Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui
-bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre
-coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite
-contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter
-Scott<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>, c'était un homme d'une véritable bonté de c&oelig;ur, ayant
+les styles semblent ternes, et toutes les âmes semblent inertes à côté
+de celle-là.</p>
+
+<p>Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui
+bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre
+coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite
+contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter
+Scott<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>, c'était un homme d'une véritable bonté de c&oelig;ur, ayant
les sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est
-misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition
+misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition
publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que
-l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas
-cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet
-instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de
-passions sauvages<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>, nées du climat et qui le nourrissent:
-<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté,
-le goût du danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui
+l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas
+cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet
+instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de
+passions sauvages<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>, nées du climat et qui le nourrissent:
+<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté,
+le goût du danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui
ne s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui
poussait en avant les <i>berserkers</i> scandinaves lorsque, dans une
-barque ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à
-la tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est
-dans le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>.
-Byron était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice
+barque ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à
+la tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est
+dans le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>.
+Byron était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice
le gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de
mettre. Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte
-avec ses deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout,
-fixe et morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver.
-Chez lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de
-lord, et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le
-faisant précéder du titre de <i>dominus</i>, il ne put répondre le mot
+avec ses deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout,
+fixe et morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver.
+Chez lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de
+lord, et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le
+faisant précéder du titre de <i>dominus</i>, il ne put répondre le mot
ordinaire <i>adsum</i><a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>, demeura immobile parmi ses camarades, qui
-ouvraient des grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre
-fois, à Harrow, dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit:
-«Byron ne veut pas se <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> mettre avec nous, parce qu'il n'aime à
-être le second nulle part.» On lui offrit le commandement, et c'est
-alors seulement qu'il daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître,
-se soulever tout entier contre toute apparence d'empiétement ou
-d'ascendant, maintenir sa personne intacte et inviolée à tout prix
-jusqu'au bout et contre tous, tout oser plutôt que de donner un signe
-de soumission, voilà son fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout
-souffrir plutôt que de donner un signe de faiblesse. À dix ans, par
-fierté, il était stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement
-dans une machine de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et
-son maître le plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre,
+ouvraient des grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre
+fois, à Harrow, dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit:
+«Byron ne veut pas se <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> mettre avec nous, parce qu'il n'aime à
+être le second nulle part.» On lui offrit le commandement, et c'est
+alors seulement qu'il daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître,
+se soulever tout entier contre toute apparence d'empiétement ou
+d'ascendant, maintenir sa personne intacte et inviolée à tout prix
+jusqu'au bout et contre tous, tout oser plutôt que de donner un signe
+de soumission, voilà son fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout
+souffrir plutôt que de donner un signe de faiblesse. À dix ans, par
+fierté, il était stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement
+dans une machine de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et
+son maître le plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre,
monsieur Roger, dit l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma
-figure<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>.» Tel il était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de
-corps, il lutte ou se prépare à la lutte<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>. Tous les jours, pendant
+figure<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>.» Tel il était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de
+corps, il lutte ou se prépare à la lutte<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>. Tous les jours, pendant
de longues heures, il boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre,
-il court et saute, il monte à cheval, il dompte des résistances. Ce
-sont là les exploits de ses mains et de ses muscles; mais il lui en
-faut d'autres. Faute d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait
-la guerre. On sait à quel excès montait alors l'intolérance des
-opinions régnantes. L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la
-France, et croyait combattre <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> pour la morale et la liberté. À
-ses yeux, en ce moment, l'Église et la constitution sont choses
+il court et saute, il monte à cheval, il dompte des résistances. Ce
+sont là les exploits de ses mains et de ses muscles; mais il lui en
+faut d'autres. Faute d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait
+la guerre. On sait à quel excès montait alors l'intolérance des
+opinions régnantes. L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la
+France, et croyait combattre <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> pour la morale et la liberté. À
+ses yeux, en ce moment, l'Église et la constitution sont choses
saintes: gardez-vous d'y toucher, si vous ne voulez point devenir
-ennemi public! Dans cet accès de passion nationale et de sévérité
-protestante, quiconque affiche des idées ou des m&oelig;urs libres semble
-un incendiaire et ameute contre soi l'instinct des propriétaires, les
-doctrines des moralistes, les intérêts des politiques et les préjugés
+ennemi public! Dans cet accès de passion nationale et de sévérité
+protestante, quiconque affiche des idées ou des m&oelig;urs libres semble
+un incendiaire et ameute contre soi l'instinct des propriétaires, les
+doctrines des moralistes, les intérêts des politiques et les préjugés
du peuple. C'est ce moment que Byron choisit pour louer Voltaire et
-Rousseau, admirer Napoléon<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>, s'avouer sceptique, réclamer pour la
-nature et le plaisir contre le <i>cant</i> et la règle, dire que la haute
-société anglaise, toute débauchée et hypocrite, fabrique des phrases
-et fait tuer des hommes pour garder ses sinécures et ses bourgs
-pourris. Comme si ce n'était pas assez des haines politiques, il se
-charge encore des inimitiés littéraires, attaque le corps entier des
-critiques<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, diffame la nouvelle poésie, déclare que les plus
-célèbres sont des «Claudiens, des gens du bas empire,» s'acharne sur
+Rousseau, admirer Napoléon<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>, s'avouer sceptique, réclamer pour la
+nature et le plaisir contre le <i>cant</i> et la règle, dire que la haute
+société anglaise, toute débauchée et hypocrite, fabrique des phrases
+et fait tuer des hommes pour garder ses sinécures et ses bourgs
+pourris. Comme si ce n'était pas assez des haines politiques, il se
+charge encore des inimitiés littéraires, attaque le corps entier des
+critiques<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, diffame la nouvelle poésie, déclare que les plus
+célèbres sont des «Claudiens, des gens du bas empire,» s'acharne sur
les lakistes, et garde un ennemi venimeux et infatigable dans Southey.
Ainsi muni d'adversaires, il donne prise sur lui de toutes parts. Il
-se décrie par haine du <i>cant</i>, par bravade, en fanfaron de vices. Il
-se peint dans ses héros, mais en noir, de telle façon que personne ne
-peut manquer de le reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il
-n'est. Walter Scott écrit de prime saut après avoir lu <i>Childe
-Harold</i>: «Poëme de <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> grand mérite, mais qui ne donne pas une
-bonne opinion du c&oelig;ur ni de la morale de l'écrivain. Le vice
-devrait être un peu plus modeste, et il faut une impudence presque
+se décrie par haine du <i>cant</i>, par bravade, en fanfaron de vices. Il
+se peint dans ses héros, mais en noir, de telle façon que personne ne
+peut manquer de le reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il
+n'est. Walter Scott écrit de prime saut après avoir lu <i>Childe
+Harold</i>: «Poëme de <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> grand mérite, mais qui ne donne pas une
+bonne opinion du c&oelig;ur ni de la morale de l'écrivain. Le vice
+devrait être un peu plus modeste, et il faut une impudence presque
aussi grande que les talents du noble lord pour demander gravement
-qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il a gagnés dans la
-compagnie de ses compagnons de table et de ses maîtresses. Il y a
-aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à nous petites gens,
-que nos petits scrupules surannés et nos préceptes de tempérance ne
-sont pas dignes de son attention<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>.» Voilà les sentiments qu'il
+qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il a gagnés dans la
+compagnie de ses compagnons de table et de ses maîtresses. Il y a
+aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à nous petites gens,
+que nos petits scrupules surannés et nos préceptes de tempérance ne
+sont pas dignes de son attention<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>.» Voilà les sentiments qu'il
excitait dans toutes les classes respectables; il s'y complaisait et
-faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures d'Orient, il
-avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand on le
-confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux
-d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de
-commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal:
-«Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>
-vrai Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se
-sont accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près
-de la vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi
-j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni
+faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures d'Orient, il
+avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand on le
+confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux
+d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de
+commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal:
+«Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>
+vrai Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se
+sont accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près
+de la vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi
+j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni
personne,&mdash;ni,&mdash;ni,&mdash;ni.&mdash;Pourtant c'est un mensonge<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>;.... mais je
-n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses
+n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses
paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il
-aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en
-voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères.
-Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même
-au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans
+aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en
+voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères.
+Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même
+au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans
tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle
-involontairement tout son être se portait.</p>
-
-<p>Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon,
-on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop
-fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût
-et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva
-de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu,
-«sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et
-sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle,
+involontairement tout son être se portait.</p>
+
+<p>Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon,
+on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop
+fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût
+et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva
+de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu,
+«sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et
+sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle,
disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> connu de dame
-qui ne sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit
-examiner par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le
+qui ne sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit
+examiner par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le
quitta, revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir.
-Là-dessus il passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent
-d'opprobre; ses amis l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au
-Parlement, craignant qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si
-violente, précocement habituée à la gloire éclatante, ressentit de
+Là-dessus il passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent
+d'opprobre; ses amis l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au
+Parlement, craignant qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si
+violente, précocement habituée à la gloire éclatante, ressentit de
fureur et de tortures dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut
-l'apprendre que par ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise
-dans la voluptueuse vie italienne, même dans la basse débauche, pour
-mieux faire insulte à la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et
-n'en sortit que par une offense encore plus blâmée, son intimité
+l'apprendre que par ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise
+dans la voluptueuse vie italienne, même dans la basse débauche, pour
+mieux faire insulte à la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et
+n'en sortit que par une offense encore plus blâmée, son intimité
publique avec la jeune comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait
-aussi âprement révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il
-écrivait: «J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à
-détester à mort tous les gouvernements qui existent<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>.» Cette fois,
-à Ravenne, sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs,
-et il se préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes
-avec eux pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent
-s'insurger ici, écrivait-il sur son journal<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>, et doivent m'honorer
-d'une invitation. Je ne ferai point défaut, <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> quoique je ne
+aussi âprement révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il
+écrivait: «J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à
+détester à mort tous les gouvernements qui existent<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>.» Cette fois,
+à Ravenne, sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs,
+et il se préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes
+avec eux pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent
+s'insurger ici, écrivait-il sur son journal<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>, et doivent m'honorer
+d'une invitation. Je ne ferai point défaut, <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> quoique je ne
les croie pas assez forts de nombre et de c&oelig;ur pour faire
grand'chose; mais en avant!&mdash;Que signifie le moi? Un homme ou un
-million d'hommes, il n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut
-répandre. En de telles occasions, il ne faut point de calcul
-personnel, et aujourd'hui ce ne sera pas moi qui en ferai un<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>.» En
-attendant, il avait des rixes avec la police, sa maison était
-surveillée, il était menacé d'assassinat, et néanmoins tous les jours
-il montait à cheval, et allait s'exercer au pistolet dans la forêt de
-pins voisine. Ce sont les sentiments d'un homme qui est à la gueule
-d'un canon chargé, attendant qu'il parte: l'émotion est grande,
-héroïque même, mais elle n'est pas douce, et certainement, même en ce
-moment de grande émotion, il était malheureux; rien de plus propre à
-empoisonner le bonheur que l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il,
-ai-je été toute ma vie plus ou moins ennuyé?... Je ne sais que
-répondre, mais je pense que c'est dans mon tempérament,... comme aussi
-de me réveiller dans l'abattement, ce qui n'a jamais manqué de
-m'arriver depuis plusieurs années. La tempérance et l'exercice que
-j'ai pratiqués parfois et longtemps de <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> suite, vigoureusement
+million d'hommes, il n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut
+répandre. En de telles occasions, il ne faut point de calcul
+personnel, et aujourd'hui ce ne sera pas moi qui en ferai un<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>.» En
+attendant, il avait des rixes avec la police, sa maison était
+surveillée, il était menacé d'assassinat, et néanmoins tous les jours
+il montait à cheval, et allait s'exercer au pistolet dans la forêt de
+pins voisine. Ce sont les sentiments d'un homme qui est à la gueule
+d'un canon chargé, attendant qu'il parte: l'émotion est grande,
+héroïque même, mais elle n'est pas douce, et certainement, même en ce
+moment de grande émotion, il était malheureux; rien de plus propre à
+empoisonner le bonheur que l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il,
+ai-je été toute ma vie plus ou moins ennuyé?... Je ne sais que
+répondre, mais je pense que c'est dans mon tempérament,... comme aussi
+de me réveiller dans l'abattement, ce qui n'a jamais manqué de
+m'arriver depuis plusieurs années. La tempérance et l'exercice que
+j'ai pratiqués parfois et longtemps de <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> suite, vigoureusement
et violemment, n'y faisaient que peu ou rien. Les passions violentes
-me valaient mieux. Quand j'étais sous leur prise directe,&mdash;c'est
-étrange,&mdash;j'étais agité et non abattu.&mdash;Pour le vin et les spiritueux,
-ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la férocité,&mdash;silencieux
+me valaient mieux. Quand j'étais sous leur prise directe,&mdash;c'est
+étrange,&mdash;j'étais agité et non abattu.&mdash;Pour le vin et les spiritueux,
+ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la férocité,&mdash;silencieux
pourtant et solitaire, point querelleur, si on ne me parle pas. Nager
-aussi me relève; mais en général je suis bas, et tous les jours plus
-bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve pas aussi ennuyé qu'à
-dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là j'étais obligé de jouer
-ou de boire, ou d'avoir une excitation quelconque, sans quoi j'étais
-misérable.... À présent, ce qui m'envahit le plus, c'est l'inertie, et
-une sorte d'éc&oelig;urement plus fort que l'indifférence. Si je me
-réveille, c'est par des fureurs<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>.&mdash;Dernièrement Lega est entré
+aussi me relève; mais en général je suis bas, et tous les jours plus
+bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve pas aussi ennuyé qu'à
+dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là j'étais obligé de jouer
+ou de boire, ou d'avoir une excitation quelconque, sans quoi j'étais
+misérable.... À présent, ce qui m'envahit le plus, c'est l'inertie, et
+une sorte d'éc&oelig;urement plus fort que l'indifférence. Si je me
+réveille, c'est par des fureurs<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>.&mdash;Dernièrement Lega est entré
avec une lettre de Venise au sujet <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> d'une facture que je
-croyais payée il y a dix mois. J'entrai dans un tel paroxysme de rage
-que je m'évanouis presque.... Je présume que je finirai comme Swift,
-c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la tête,&mdash;à moins que ce ne
-soit plus tôt et par accident.» Horrible attente, et qui l'a hanté
-jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce, il refusait, je ne sais
-plus pourquoi, de se laisser saigner, et préférait finir tout de
-suite. On le menaça de la folie; il sursauta: «Faites donc, bourreaux
-que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est parmi ces éclats et ces
-anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse endurée, le danger bravé, la
-résistance domptée, la douleur savourée, toutes les grandeurs et
-toutes les tristesses de la noire manie belliqueuse, voilà les images
-qu'il avait besoin de faire flotter devant lui. À défaut d'action, il
-avait les rêves, et il ne se réduisait aux rêves qu'à défaut d'action.
-Lui-même, en s'embarquant pour la Grèce, disait qu'il avait pris la
-poésie faute de mieux, qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce
-qu'un poëte? qu'est-ce qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un
-bavard.» Il augurait mal de la poésie de son siècle, même de la
+croyais payée il y a dix mois. J'entrai dans un tel paroxysme de rage
+que je m'évanouis presque.... Je présume que je finirai comme Swift,
+c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la tête,&mdash;à moins que ce ne
+soit plus tôt et par accident.» Horrible attente, et qui l'a hanté
+jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce, il refusait, je ne sais
+plus pourquoi, de se laisser saigner, et préférait finir tout de
+suite. On le menaça de la folie; il sursauta: «Faites donc, bourreaux
+que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est parmi ces éclats et ces
+anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse endurée, le danger bravé, la
+résistance domptée, la douleur savourée, toutes les grandeurs et
+toutes les tristesses de la noire manie belliqueuse, voilà les images
+qu'il avait besoin de faire flotter devant lui. À défaut d'action, il
+avait les rêves, et il ne se réduisait aux rêves qu'à défaut d'action.
+Lui-même, en s'embarquant pour la Grèce, disait qu'il avait pris la
+poésie faute de mieux, qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce
+qu'un poëte? qu'est-ce qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un
+bavard.» Il augurait mal de la poésie de son siècle, même de la
sienne, disant que s'il vivait dix ans, on verrait de lui quelque
-chose d'autre que des vers. En effet, il eût été mieux à sa place roi
-de la mer ou chef de bandes au moyen âge. Sauf deux ou trois éclairs
-de soleil italien, sa poésie et sa vie sont celles d'un scalde
-transporté dans le monde moderne, et qui, dans ce monde trop bien
-réglé, n'a pas trouvé son emploi.</p>
+chose d'autre que des vers. En effet, il eût été mieux à sa place roi
+de la mer ou chef de bandes au moyen âge. Sauf deux ou trois éclairs
+de soleil italien, sa poésie et sa vie sont celles d'un scalde
+transporté dans le monde moderne, et qui, dans ce monde trop bien
+réglé, n'a pas trouvé son emploi.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> II</h4>
-<p>Il a donc été poëte, mais à sa façon, façon étrange, semblable à celle
-dont il a vécu. Il y avait en lui des tempêtes intérieures, des
-avalanches d'idées qui ne trouvaient d'issue que par l'écriture. «Me
-fuir moi-même, ç'a été là toujours mon vrai, mon unique, mon seul
+<p>Il a donc été poëte, mais à sa façon, façon étrange, semblable à celle
+dont il a vécu. Il y avait en lui des tempêtes intérieures, des
+avalanches d'idées qui ne trouvaient d'issue que par l'écriture. «Me
+fuir moi-même, ç'a été là toujours mon vrai, mon unique, mon seul
motif pour barbouiller du papier et pour publier.&mdash;Publier est la
-continuation du même effet par le mouvement que cela donne à l'esprit,
-qui, sans cela retomberait sur soi-même<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>.»&mdash;Il a écrit «par
-trop-plein, dit-il encore, par passion, par entraînement, par beaucoup
-de causes, mais jamais par calcul,» et presque toujours avec une
-rapidité étonnante: <i>le Corsaire</i> en dix jours, <i>la Fiancée d'Abydos</i>
+continuation du même effet par le mouvement que cela donne à l'esprit,
+qui, sans cela retomberait sur soi-même<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>.»&mdash;Il a écrit «par
+trop-plein, dit-il encore, par passion, par entraînement, par beaucoup
+de causes, mais jamais par calcul,» et presque toujours avec une
+rapidité étonnante: <i>le Corsaire</i> en dix jours, <i>la Fiancée d'Abydos</i>
en quatre jours.&mdash;Pendant l'impression, il ajoutait, corrigeait, mais
-sans refondre. «Je vous ai déjà dit que je ne puis jamais refondre. Je
+sans refondre. «Je vous ai déjà dit que je ne puis jamais refondre. Je
suis comme le tigre: si je manque mon premier bond, je rentre en
-grondant dans ma jungle; si je le fais juste, il est écrasant<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a>.»
-Sans doute il bondit, mais il a sa chaîne: <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> jamais, dans le
-plus libre élan de ses pensées, il ne se détache de soi. C'est de
-lui-même qu'il rêve et c'est lui-même qu'il voit partout. C'est un
+grondant dans ma jungle; si je le fais juste, il est écrasant<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a>.»
+Sans doute il bondit, mais il a sa chaîne: <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> jamais, dans le
+plus libre élan de ses pensées, il ne se détache de soi. C'est de
+lui-même qu'il rêve et c'est lui-même qu'il voit partout. C'est un
torrent qui bouillonne, mais que des rocs endiguent. Il n'y a point
-d'aussi grand poëte qui ait eu l'imagination aussi étroite; il ne peut
-pas se métamorphoser en autrui. Ce sont ses chagrins, ses révoltes,
-ses voyages, à peine transformés et arrangés, qu'il met dans ses vers.
-Il n'invente pas, il observe; il ne crée pas, il transcrit. Sa copie
-est poussée au noir, mais c'est une copie. «Je ne puis écrire sur quoi
-que ce soit, dit-il, sans quelque expérience personnelle et sans un
-fondement vrai<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>.» Vous trouverez dans ses lettres et dans son
+d'aussi grand poëte qui ait eu l'imagination aussi étroite; il ne peut
+pas se métamorphoser en autrui. Ce sont ses chagrins, ses révoltes,
+ses voyages, à peine transformés et arrangés, qu'il met dans ses vers.
+Il n'invente pas, il observe; il ne crée pas, il transcrit. Sa copie
+est poussée au noir, mais c'est une copie. «Je ne puis écrire sur quoi
+que ce soit, dit-il, sans quelque expérience personnelle et sans un
+fondement vrai<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>.» Vous trouverez dans ses lettres et dans son
livre de notes, presque trait pour trait, ses descriptions les plus
-frappantes. La prise d'Ismaïl, le naufrage de don Juan, suivent pas à
-pas deux récits en prose. S'il n'y a que des badauds capables de lui
-attribuer les crimes de ses héros, il n'y a que des aveugles capables
+frappantes. La prise d'Ismaïl, le naufrage de don Juan, suivent pas à
+pas deux récits en prose. S'il n'y a que des badauds capables de lui
+attribuer les crimes de ses héros, il n'y a que des aveugles capables
de ne point voir en lui les sentiments de ses personnages; cela est si
vrai, qu'en somme il n'en a fait qu'un seul. Childe Harold, Lara, le
-Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, son Tasse, son Dante
-et le reste sont toujours un même homme, représenté sous divers
-costumes, dans plusieurs paysages, avec des expressions différentes,
+Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, son Tasse, son Dante
+et le reste sont toujours un même homme, représenté sous divers
+costumes, dans plusieurs paysages, avec des expressions différentes,
mais comme en font les peintres, lorsque par des changements de
-vêtements, de décors et d'attitudes, ils tirent du même <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span>
-modèle cinquante portraits. Il était trop replié sur soi pour
-s'éprendre d'autre chose: le roidissement habituel de la volonté
-empêche l'esprit d'être flexible; sa force, toujours concentrée pour
+vêtements, de décors et d'attitudes, ils tirent du même <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span>
+modèle cinquante portraits. Il était trop replié sur soi pour
+s'éprendre d'autre chose: le roidissement habituel de la volonté
+empêche l'esprit d'être flexible; sa force, toujours concentrée pour
l'effort et tendue vers la lutte, l'enfermait dans la contemplation de
-lui-même, et le réduisait à ne jamais faire que l'épopée de son propre
+lui-même, et le réduisait à ne jamais faire que l'épopée de son propre
c&oelig;ur.</p>
-<p>Dans quel style allait-il écrire? Avec ces sentiments concentrés et
-tragiques, il avait l'esprit classique. Par le plus singulier mélange,
-les livres qu'il préférait étaient ou les plus violents ou les plus
-réguliers, la Bible d'abord: «J'en suis grand lecteur et grand
+<p>Dans quel style allait-il écrire? Avec ces sentiments concentrés et
+tragiques, il avait l'esprit classique. Par le plus singulier mélange,
+les livres qu'il préférait étaient ou les plus violents ou les plus
+réguliers, la Bible d'abord: «J'en suis grand lecteur et grand
admirateur, je l'avais lue et relue avant d'avoir huit ans; je veux
-dire l'Ancien-Testament, car le Nouveau, pour moi, était une tâche,
-mais l'Ancien un plaisir<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>.» Remarquez ce mot; il ne goûte point le
-mysticisme tendre et abandonné de l'Évangile, mais la roideur atroce
-et les cris lyriques des vieux Hébreux. À côté de la Bible, ce qu'il
-aime, c'est Pope, le plus correct, le plus compassé des hommes: «Je
-l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre poésie. Comptez
-là-dessus, les autres sont des barbares.... Vous pouvez appeler
-Shakspeare et Milton des pyramides, je préfère le temple de Thésée ou
-le Parthénon à des montagnes de briques brûlées<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> Et
-aussitôt il écrit deux lettres avec une verve et un esprit
-incomparables pour défendre Pope contre les mépris des écrivains
-modernes. Ce sont ces écrivains, à son avis, qui ont gâté le goût
+dire l'Ancien-Testament, car le Nouveau, pour moi, était une tâche,
+mais l'Ancien un plaisir<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>.» Remarquez ce mot; il ne goûte point le
+mysticisme tendre et abandonné de l'Évangile, mais la roideur atroce
+et les cris lyriques des vieux Hébreux. À côté de la Bible, ce qu'il
+aime, c'est Pope, le plus correct, le plus compassé des hommes: «Je
+l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre poésie. Comptez
+là-dessus, les autres sont des barbares.... Vous pouvez appeler
+Shakspeare et Milton des pyramides, je préfère le temple de Thésée ou
+le Parthénon à des montagnes de briques brûlées<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> Et
+aussitôt il écrit deux lettres avec une verve et un esprit
+incomparables pour défendre Pope contre les mépris des écrivains
+modernes. Ce sont ces écrivains, à son avis, qui ont gâté le goût
public. Les seuls d'entre eux qui valent quelque chose, Crabbe,
Campbell, Roger, imitent le style de Pope; quelques autres ont du
-talent, mais, à tout prendre, les nouveaux venus ont perverti la
-littérature; ils ne savent plus leur langue; leurs expressions ne sont
-que des à-peu-près, au-dessous ou au-dessus du ton, forcées ou plates.
-Lui-même il se range parmi les corrupteurs<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>, et l'on voit bien
-vite que cette théorie n'est pas une improvisation échappée à la
-mauvaise humeur et à la polémique: il y revient. Dans ses deux
+talent, mais, à tout prendre, les nouveaux venus ont perverti la
+littérature; ils ne savent plus leur langue; leurs expressions ne sont
+que des à-peu-près, au-dessous ou au-dessus du ton, forcées ou plates.
+Lui-même il se range parmi les corrupteurs<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>, et l'on voit bien
+vite que cette théorie n'est pas une improvisation échappée à la
+mauvaise humeur et à la polémique: il y revient. Dans ses deux
premiers essais, <i>Hours of idleness</i>, <i>English Bards and Scottish
-Reviewers</i>, il a essayé de la suivre. Plus tard et presque dans toutes
+Reviewers</i>, il a essayé de la suivre. Plus tard et presque dans toutes
ses &oelig;uvres, on en trouvera l'effet. Il recommande et pratique la
-règle des unités dans les tragédies. Il aime la forme oratoire, la
-phrase symétrique, le style condensé. Il plaide volontiers ses
-passions. Sheridan l'engageait à se tourner vers l'éloquence, et la
-vigueur, la logique perçante, la verve <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> extraordinaire,
-l'argumentation serrée de sa prose, prouvent que parmi les
-pamphlétaires<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a> il eût été au premier rang. S'il y monte parmi les
-poëtes, c'est en partie grâce à son système classique. Cette forme
-oratoire, où Pope resserre sa pensée à la façon de La Bruyère,
-multiplie la force et l'élan des idées véhémentes; comme un canal
-étroit et droit, elle les rassemble et les précipite sur leur pente;
+règle des unités dans les tragédies. Il aime la forme oratoire, la
+phrase symétrique, le style condensé. Il plaide volontiers ses
+passions. Sheridan l'engageait à se tourner vers l'éloquence, et la
+vigueur, la logique perçante, la verve <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> extraordinaire,
+l'argumentation serrée de sa prose, prouvent que parmi les
+pamphlétaires<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a> il eût été au premier rang. S'il y monte parmi les
+poëtes, c'est en partie grâce à son système classique. Cette forme
+oratoire, où Pope resserre sa pensée à la façon de La Bruyère,
+multiplie la force et l'élan des idées véhémentes; comme un canal
+étroit et droit, elle les rassemble et les précipite sur leur pente;
il n'y a rien alors que leur assaut n'emporte, et c'est ainsi que lord
-Byron, du premier coup, à travers les critiques inquiètes, par-dessus
-les réputations jalouses, a percé jusqu'au public<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>.</p>
+Byron, du premier coup, à travers les critiques inquiètes, par-dessus
+les réputations jalouses, a percé jusqu'au public<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>.</p>
-<p>Ainsi perça <i>Childe Harold</i>. Du premier coup, chacun fut troublé.
-C'était plus qu'un auteur qui parlait, c'était un homme. En dépit de
-ses désaveux, on sentait bien que l'auteur ne faisait qu'un avec le
+<p>Ainsi perça <i>Childe Harold</i>. Du premier coup, chacun fut troublé.
+C'était plus qu'un auteur qui parlait, c'était un homme. En dépit de
+ses désaveux, on sentait bien que l'auteur ne faisait qu'un avec le
personnage; il se calomniait, mais il s'imitait. On le reconnaissait
-dans ce jeune noble voluptueux et dégoûté, prêt à pleurer au milieu de
-ses orgies, qui «seul errait perdu en de mornes rêveries, et, gorgé de
-plaisirs, aspirait presque à la douleur<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>,» qui, fuyant sa terre
-natale, portait parmi les splendeurs et les gaîtés du Midi la
-persécutrice infatigable, «la pensée, comme <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> un démon,»
-acharné après lui. On reconnaissait les paysages: ils avaient été
-copiés sur place. Et qu'est-ce qu'était tout ce livre, sinon son
+dans ce jeune noble voluptueux et dégoûté, prêt à pleurer au milieu de
+ses orgies, qui «seul errait perdu en de mornes rêveries, et, gorgé de
+plaisirs, aspirait presque à la douleur<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>,» qui, fuyant sa terre
+natale, portait parmi les splendeurs et les gaîtés du Midi la
+persécutrice infatigable, «la pensée, comme <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> un démon,»
+acharné après lui. On reconnaissait les paysages: ils avaient été
+copiés sur place. Et qu'est-ce qu'était tout ce livre, sinon son
journal de voyage? Il y disait ce qu'il avait vu et ce qu'il avait
-senti. Quelle fiction poétique vaut la sensation vraie? Qu'y a-t-il de
-plus pénétrant que la confidence volontaire ou involontaire?
-Véritablement chaque mot ici notait une émotion des yeux ou du
-c&oelig;ur. «Cet azur tendre de la mer unie; ces mousses des montagnes
-brunies par un ciel ardent<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>,» ces îles «dans leurs robes de brume,
-rayées de bandes brunes et pourprées,» toutes ces beautés imposantes
+senti. Quelle fiction poétique vaut la sensation vraie? Qu'y a-t-il de
+plus pénétrant que la confidence volontaire ou involontaire?
+Véritablement chaque mot ici notait une émotion des yeux ou du
+c&oelig;ur. «Cet azur tendre de la mer unie; ces mousses des montagnes
+brunies par un ciel ardent<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>,» ces îles «dans leurs robes de brume,
+rayées de bandes brunes et pourprées,» toutes ces beautés imposantes
ou sereines, il en avait joui et parfois souffert, et c'est pour cela
-que nous les voyons à travers ses vers. Quelque objet qu'il touchât,
+que nous les voyons à travers ses vers. Quelque objet qu'il touchât,
il le faisait palpiter et vivre; c'est qu'en le regardant il avait
-palpité et vécu. Lui-même, un peu plus tard, laissant le masque
-d'Harold, reprenait son récit en son propre nom, et qui n'eût été
-touché d'aveux si passionnés et si entiers?</p>
+palpité et vécu. Lui-même, un peu plus tard, laissant le masque
+d'Harold, reprenait son récit en son propre nom, et qui n'eût été
+touché d'aveux si passionnés et si entiers?</p>
<div class="quote">
- <p>Oui, il faut que je pense moins violemment; j'ai pensé&mdash;trop
- longtemps et lugubrement, jusqu'à ce que mon
- cerveau,&mdash;bouillonnant et épuisé par son propre
- tourbillon,&mdash;soit devenu un gouffre tournant de rêves et de
- flamme.&mdash;Voilà comment, n'ayant point appris tout jeune à
- dompter mon c&oelig;ur,&mdash;les sources de ma vie ont été
- empoisonnées. Il est trop tard!&mdash;Pourtant je suis changé,
- quoique toujours le même en force&mdash;pour endurer ce que le
+ <p>Oui, il faut que je pense moins violemment; j'ai pensé&mdash;trop
+ longtemps et lugubrement, jusqu'à ce que mon
+ cerveau,&mdash;bouillonnant et épuisé par son propre
+ tourbillon,&mdash;soit devenu un gouffre tournant de rêves et de
+ flamme.&mdash;Voilà comment, n'ayant point appris tout jeune à
+ dompter mon c&oelig;ur,&mdash;les sources de ma vie ont été
+ empoisonnées. Il est trop tard!&mdash;Pourtant je suis changé,
+ quoique toujours le même en force&mdash;pour endurer ce que le
temps ne peut amoindrir,&mdash;et pour me nourrir de fruits
- amers, sans accuser la destinée....</p>
-
- <p><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Harold s'était bientôt reconnu le plus impropre des
- hommes&mdash;à vivre dans le troupeau des hommes. Il était&mdash;trop
- différent, incapable de plier ses pensées&mdash;à celles des
- autres, quoique son âme eût été foulée&mdash;dans sa jeunesse par
- ses propres pensées; toujours retranché dans son
- indépendance,&mdash;refusant de livrer le gouvernement de son
- esprit&mdash;à des âmes contre lesquelles la sienne se
- révoltait,&mdash;fier jusque dans un désespoir qui savait
- trouver&mdash;une vie en lui-même, et respirer en dehors de
- l'humanité!....</p>
-
- <p>Comme le Chaldéen, il tenait ses yeux fixés sur les
- étoiles,&mdash;jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi
+ amers, sans accuser la destinée....</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> Harold s'était bientôt reconnu le plus impropre des
+ hommes&mdash;à vivre dans le troupeau des hommes. Il était&mdash;trop
+ différent, incapable de plier ses pensées&mdash;à celles des
+ autres, quoique son âme eût été foulée&mdash;dans sa jeunesse par
+ ses propres pensées; toujours retranché dans son
+ indépendance,&mdash;refusant de livrer le gouvernement de son
+ esprit&mdash;à des âmes contre lesquelles la sienne se
+ révoltait,&mdash;fier jusque dans un désespoir qui savait
+ trouver&mdash;une vie en lui-même, et respirer en dehors de
+ l'humanité!....</p>
+
+ <p>Comme le Chaldéen, il tenait ses yeux fixés sur les
+ étoiles,&mdash;jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi
brillants&mdash;que leurs propres rayons, et que la terre, et ses
- discordes fangeuses,&mdash;et les fragilités humaines fussent
- oubliées toutes.&mdash;S'il avait pu maintenir son âme dans cet
- essor,&mdash;il eût été heureux; mais notre argile étouffe&mdash;son
- étincelle divine, enviant à l'homme la lumière&mdash;vers
- laquelle il monte, comme pour briser sa chaîne&mdash;enchaîné
- loin du ciel qui là-haut nous ouvre ses plages.</p>
-
- <p>Cependant, dans les demeures de l'homme, il était devenu une
- créature&mdash;anxieuse et harassée, sombre et
- déplaisante,&mdash;languissant comme un faucon sauvage dont
- l'aile est coupée,&mdash;pour qui l'air sans bornes serait la
- seule patrie.&mdash;Alors son accès lui revenait, et pour le
- dompter,&mdash;aussi ardemment que l'oiseau emprisonné heurte&mdash;sa
- poitrine et son bec contre le treillage de fer&mdash;jusqu'à ce
- que le sang teigne son plumage;&mdash;ainsi la chaleur de son âme
- captive allait dévorant le sang de son c&oelig;ur<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>.</p>
+ discordes fangeuses,&mdash;et les fragilités humaines fussent
+ oubliées toutes.&mdash;S'il avait pu maintenir son âme dans cet
+ essor,&mdash;il eût été heureux; mais notre argile étouffe&mdash;son
+ étincelle divine, enviant à l'homme la lumière&mdash;vers
+ laquelle il monte, comme pour briser sa chaîne&mdash;enchaîné
+ loin du ciel qui là-haut nous ouvre ses plages.</p>
+
+ <p>Cependant, dans les demeures de l'homme, il était devenu une
+ créature&mdash;anxieuse et harassée, sombre et
+ déplaisante,&mdash;languissant comme un faucon sauvage dont
+ l'aile est coupée,&mdash;pour qui l'air sans bornes serait la
+ seule patrie.&mdash;Alors son accès lui revenait, et pour le
+ dompter,&mdash;aussi ardemment que l'oiseau emprisonné heurte&mdash;sa
+ poitrine et son bec contre le treillage de fer&mdash;jusqu'à ce
+ que le sang teigne son plumage;&mdash;ainsi la chaleur de son âme
+ captive allait dévorant le sang de son c&oelig;ur<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>.</p>
</div>
-<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Voilà les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et
+<p><span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> Voilà les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et
l'histoire, non pour les comprendre en s'oubliant devant elles, mais
pour y chercher ou y imprimer l'image de ses propres passions. Il ne
-laisse pas parler les objets, il les force à lui répondre. Au milieu
-de leur paix, il n'est occupé que de son trouble. Il les monte au ton
-de son âme, et les force à répéter ses propres cris. Tout est tendu
-ici, comme en lui-même; la vaste strophe roule emportant dans son lit
-comblé le flot des idées véhémentes; la déclamation s'étale, pompeuse
-et parfois artificielle (c'est sa première &oelig;uvre), mais puissante,
-et si souvent sublime que les vieilleries de la rhétorique qu'il
+laisse pas parler les objets, il les force à lui répondre. Au milieu
+de leur paix, il n'est occupé que de son trouble. Il les monte au ton
+de son âme, et les force à répéter ses propres cris. Tout est tendu
+ici, comme en lui-même; la vaste strophe roule emportant dans son lit
+comblé le flot des idées véhémentes; la déclamation s'étale, pompeuse
+et parfois artificielle (c'est sa première &oelig;uvre), mais puissante,
+et si souvent sublime que les vieilleries de la rhétorique qu'il
garde encore disparaissent sous l'afflux des magnificences <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>
-dont il la charge. Wordsworth, Walter Scott, à côté de cette
-prodigalité de splendeurs accumulées, semblaient pauvres et ternes; on
+dont il la charge. Wordsworth, Walter Scott, à côté de cette
+prodigalité de splendeurs accumulées, semblaient pauvres et ternes; on
n'avait point vu depuis Eschyle une pompe aussi tragique, et on
-suivait avec une sorte de saisissement le cortége des figures
-gigantesques qu'il amenait en files lugubres du fond du passé jusque
+suivait avec une sorte de saisissement le cortége des figures
+gigantesques qu'il amenait en files lugubres du fond du passé jusque
sous nos yeux.</p>
<div class="quote">
- <p>J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs,&mdash;un palais et une
- prison de chaque côté.&mdash;Je voyais, du sein de la vague, ses
- monuments se lever&mdash;comme à l'attouchement d'une baguette
- magique.&mdash;Dix siècles étendent leurs ailes brumeuses&mdash;autour
- de moi, et une auréole mourante rayonne&mdash;jusque sur ces
- temps lointains où mainte contrée sujette&mdash;tenait ses yeux
- fixés sur les bâtisses de marbre du lion ailé,&mdash;quand
- Venise, assise dans sa pompe, posait son trône sur ses cent
- îles.</p>
-
- <p>Elle semble une Cybèle des mers sortie de
- l'Océan,&mdash;s'élevant avec sa tiare de tours
+ <p>J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs,&mdash;un palais et une
+ prison de chaque côté.&mdash;Je voyais, du sein de la vague, ses
+ monuments se lever&mdash;comme à l'attouchement d'une baguette
+ magique.&mdash;Dix siècles étendent leurs ailes brumeuses&mdash;autour
+ de moi, et une auréole mourante rayonne&mdash;jusque sur ces
+ temps lointains où mainte contrée sujette&mdash;tenait ses yeux
+ fixés sur les bâtisses de marbre du lion ailé,&mdash;quand
+ Venise, assise dans sa pompe, posait son trône sur ses cent
+ îles.</p>
+
+ <p>Elle semble une Cybèle des mers sortie de
+ l'Océan,&mdash;s'élevant avec sa tiare de tours
orgueilleuses,&mdash;dans le vague lointain, d'un mouvement
majestueux,&mdash;souveraine des eaux et de leurs
- puissances.&mdash;Elle l'était jadis; ses filles avaient leur
- douaire&mdash;dans les dépouilles des nations, et l'inépuisable
+ puissances.&mdash;Elle l'était jadis; ses filles avaient leur
+ douaire&mdash;dans les dépouilles des nations, et l'inépuisable
Orient&mdash;versait dans son giron les pierreries en pluies
- éblouissantes.&mdash;Elle trônait dans sa pourpre, et à ses
- fêtes&mdash;les monarques invités croyaient leur dignité
+ éblouissantes.&mdash;Elle trônait dans sa pourpre, et à ses
+ fêtes&mdash;les monarques invités croyaient leur dignité
accrue<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>....</p>
- <p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> La Bataille géante<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a> est debout sur la
- montagne;&mdash;le soleil brunit l'éclat de ses tresses
+ <p><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> La Bataille géante<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a> est debout sur la
+ montagne;&mdash;le soleil brunit l'éclat de ses tresses
sanglantes;&mdash;dans ses mains de feu, les boulets
- flamboient,&mdash;et ses yeux brûlent tout ce que leur éclair a
- touché.&mdash;Çà et là, sans repos, elle roule, un instant fixe,
- puis au loin,&mdash;lançant sa flamme. Devant ses pieds de
+ flamboient,&mdash;et ses yeux brûlent tout ce que leur éclair a
+ touché.&mdash;Çà et là, sans repos, elle roule, un instant fixe,
+ puis au loin,&mdash;lançant sa flamme. Devant ses pieds de
fer,&mdash;le Meurtre s'est blotti pour compter les &oelig;uvres de
mort.&mdash;Car ce matin trois puissantes nations se
rencontrent&mdash;pour verser devant son autel le sang qu'elle
trouve le plus doux.</p>
<p>Par le ciel! c'est une splendide vue&mdash;pour celui qui n'a
- point là d'ami ni de frère&mdash;de voir leurs écharpes rivales,
- aux broderies bigarrées,&mdash;de voir leurs armes variées qui
- étincellent dans l'air!&mdash;Les vaillants dogues de la guerre
+ point là d'ami ni de frère&mdash;de voir leurs écharpes rivales,
+ aux broderies bigarrées,&mdash;de voir leurs armes variées qui
+ étincellent dans l'air!&mdash;Les vaillants dogues de la guerre
se lancent hors de leur repaire,&mdash;et grincent de leurs
- crocs, et hurlent haut après la proie.&mdash;Tous se joignent à
+ crocs, et hurlent haut après la proie.&mdash;Tous se joignent à
la chasse, mais peu auront part au triomphe;&mdash;le tombeau
- prendra pour soi le plus précieux du butin,&mdash;et le Massacre
- assouvi peut à peine, à force de joie, compter leurs
+ prendra pour soi le plus précieux du butin,&mdash;et le Massacre
+ assouvi peut à peine, à force de joie, compter leurs
files<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>....</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Quel fruit retirerons-nous de notre maigre et
- pauvre être?&mdash;Nos sens étroits,&mdash;notre raison fragile,&mdash;la
- vie courte,&mdash;la vérité, une perle qui aime l'abîme,&mdash;toutes
- les choses pesées dans la fausse balance de la
+ pauvre être?&mdash;Nos sens étroits,&mdash;notre raison fragile,&mdash;la
+ vie courte,&mdash;la vérité, une perle qui aime l'abîme,&mdash;toutes
+ les choses pesées dans la fausse balance de la
coutume;&mdash;l'opinion, souveraine toute-puissante, qui
- jette&mdash;sur la terre le manteau de ses obscurités, jusqu'à ce
+ jette&mdash;sur la terre le manteau de ses obscurités, jusqu'à ce
que le juste&mdash;et l'injuste semblent des accidents, et que
- les hommes pâlissent&mdash;de la crainte que leurs propres
- jugements n'éclatent au jour,&mdash;et que leurs libres pensées
- ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumière.</p>
-
- <p>Voilà comme ils fouissent leur sillon dans leur misère
- inerte,&mdash;pourrissant de père en fils et d'âge en âge,&mdash;fiers
- de leur nature foulée. Voilà comme ils meurent,&mdash;léguant
- leur rage héréditaire&mdash;à une race nouvelle d'esclaves-nés,
- qui recommenceront la guerre&mdash;pour garder leurs chaînes, et,
- plutôt que d'être libres,&mdash;saigneront en gladiateurs, et
- toujours iront s'assaillant&mdash;dans cette même arène où ils
- voient&mdash;leurs compagnons tombés avant eux, comme les
- feuilles du même arbre<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>.</p>
+ les hommes pâlissent&mdash;de la crainte que leurs propres
+ jugements n'éclatent au jour,&mdash;et que leurs libres pensées
+ ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumière.</p>
+
+ <p>Voilà comme ils fouissent leur sillon dans leur misère
+ inerte,&mdash;pourrissant de père en fils et d'âge en âge,&mdash;fiers
+ de leur nature foulée. Voilà comme ils meurent,&mdash;léguant
+ leur rage héréditaire&mdash;à une race nouvelle d'esclaves-nés,
+ qui recommenceront la guerre&mdash;pour garder leurs chaînes, et,
+ plutôt que d'être libres,&mdash;saigneront en gladiateurs, et
+ toujours iront s'assaillant&mdash;dans cette même arène où ils
+ voient&mdash;leurs compagnons tombés avant eux, comme les
+ feuilles du même arbre<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>.</p>
</div>
-<p>Jamais style a-t-il mieux exprimé l'âme? On la voit ici qui travaille
-et s'épanche. Longuement et orageusement <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> les idées y ont
-bouillonné comme les pièces de métal entassées dans la fournaise.
+<p>Jamais style a-t-il mieux exprimé l'âme? On la voit ici qui travaille
+et s'épanche. Longuement et orageusement <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> les idées y ont
+bouillonné comme les pièces de métal entassées dans la fournaise.
Elles y ont fondu sous l'effort de la chaleur intense; elles y ont
-mêlé leurs laves avec des frémissements et des explosions, et voilà
+mêlé leurs laves avec des frémissements et des explosions, et voilà
qu'enfin la porte s'ouvre: un lourd ruisseau de feu descend dans le
-canal ménagé d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes
-flamboyantes brûlent les yeux qui s'obstinent à le regarder.</p>
+canal ménagé d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes
+flamboyantes brûlent les yeux qui s'obstinent à le regarder.</p>
<h4>III</h4>
-<p>Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il
-avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et
-d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la
-force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent
-et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a
-cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et
-l'on a vu paraître coup sur coup <i>la Fiancée d'Abydos</i>, <i>le Giaour</i>,
-<i>le Corsaire</i>, <i>Lara</i>, <i>Parisina</i>, <i>le Siége de Corinthe</i>, <i>Mazeppa</i>
+<p>Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il
+avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et
+d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la
+force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent
+et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a
+cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et
+l'on a vu paraître coup sur coup <i>la Fiancée d'Abydos</i>, <i>le Giaour</i>,
+<i>le Corsaire</i>, <i>Lara</i>, <i>Parisina</i>, <i>le Siége de Corinthe</i>, <i>Mazeppa</i>
et <i>le Prisonnier de Chillon</i>.</p>
-<p>Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans
-ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries,
-et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges.
-Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus
-faux. Son <i>Corsaire</i> est taché d'élégances classiques; la chanson des
+<p>Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans
+ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries,
+et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges.
+Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus
+faux. Son <i>Corsaire</i> est taché d'élégances classiques; la chanson des
pirates qu'il met <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> au commencement n'est pas plus vraie qu'un
-ch&oelig;ur de l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses
-philosophiques aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois
-l'Ambition, la Gloire, l'Envie, le Désespoir et le reste des
+ch&oelig;ur de l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses
+philosophiques aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois
+l'Ambition, la Gloire, l'Envie, le Désespoir et le reste des
personnages abstraits, tels qu'on les mettait sur les pendules au
temps de l'Empire, font invasion au milieu des passions vivantes<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>.
-Les plus nobles passages sont défigurés par des apostrophes de
-collége, et la prétendue diction poétique vient y étaler sa friperie
-usée et ses ornements convenus<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>. Bien pis, il vise à l'effet et
-suit la mode. Les ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son
-personnage pour obtenir la grimace qui fera frémir le public:
-«Écoutez!&mdash;Qui vient là sur un noir coursier?&mdash;Approche, bas esclave
-rampant, et réponds: ne sont-ce point là les Thermopyles<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>?»
-Tristes procédés, emphatiques et vulgaires, imités de Lucain et de nos
+Les plus nobles passages sont défigurés par des apostrophes de
+collége, et la prétendue diction poétique vient y étaler sa friperie
+usée et ses ornements convenus<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>. Bien pis, il vise à l'effet et
+suit la mode. Les ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son
+personnage pour obtenir la grimace qui fera frémir le public:
+«Écoutez!&mdash;Qui vient là sur un noir coursier?&mdash;Approche, bas esclave
+rampant, et réponds: ne sont-ce point là les Thermopyles<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>?»
+Tristes procédés, emphatiques et vulgaires, imités de Lucain et de nos
Lucains modernes, mais qui font effet pendant la chaleur de la
-première lecture et sur la populace des auditeurs. Il y a un moyen
-sûr d'attirer la foule autour <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> de soi, c'est de crier fort;
-avec des naufrages, des siéges, des meurtres et des combats, on
-l'intéressera toujours; montrez-lui des forbans, des aventuriers
-désespérés: ces figures contractées ou furieuses la tireront de sa vie
-régulière et monotone; elle ira les voir comme elle va aux théâtres du
-boulevard et par le même instinct qui lui fait lire les romans à
-quatre sous. Joignez-y, en façon de contraste, des femmes angéliques,
+première lecture et sur la populace des auditeurs. Il y a un moyen
+sûr d'attirer la foule autour <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> de soi, c'est de crier fort;
+avec des naufrages, des siéges, des meurtres et des combats, on
+l'intéressera toujours; montrez-lui des forbans, des aventuriers
+désespérés: ces figures contractées ou furieuses la tireront de sa vie
+régulière et monotone; elle ira les voir comme elle va aux théâtres du
+boulevard et par le même instinct qui lui fait lire les romans à
+quatre sous. Joignez-y, en façon de contraste, des femmes angéliques,
tendres et soumises, surtout belles comme des anges. Byron n'y manque
-pas, et ajoute à toutes ces séductions la fantasmagorie de la scène,
-le décor oriental ou pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les
-vagues de la Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout
-en haut relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes.
-Nous sommes tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame,
+pas, et ajoute à toutes ces séductions la fantasmagorie de la scène,
+le décor oriental ou pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les
+vagues de la Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout
+en haut relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes.
+Nous sommes tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame,
comme la femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner
l'auteur sur les moyens.</p>
-<p>Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un
-arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les
-spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il
-est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des
+<p>Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un
+arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les
+spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il
+est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des
aventures maritimes et des m&oelig;urs sauvages. Il a senti vingt fois le
-voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et
-de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en
+voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et
+de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en
Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection,
-dans des commencements de coups de main, en mer, <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> armé, ou à
-cheval, ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les
-plaies, l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à
-être assassiné<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>, car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant
+dans des commencements de coups de main, en mer, <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> armé, ou à
+cheval, ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les
+plaies, l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à
+être assassiné<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>, car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant
qui n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne
-m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la
-précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut
-ou non vous frapper<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>.» Il disait vrai: nul devant le danger ne
-s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de
-San-Fiorenzo<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>, son <i>yacht</i> fut jeté à la côte; la mer était
-horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire
-ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés,
-déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous
-sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais
-certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres
-à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues:
-«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes
-au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous
-mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à
-nager<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>.» Là-dessus il s'assit, croisant ses <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> bras, fort
-calme; même il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans
+m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la
+précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut
+ou non vous frapper<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>.» Il disait vrai: nul devant le danger ne
+s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de
+San-Fiorenzo<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>, son <i>yacht</i> fut jeté à la côte; la mer était
+horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire
+ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés,
+déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous
+sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais
+certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres
+à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues:
+«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes
+au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous
+mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à
+nager<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>.» Là-dessus il s'assit, croisant ses <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> bras, fort
+calme; même il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans
les poches de son gilet. Cependant les longues lames pesantes
-déferlaient sur les rocs avec le craquement d'une forêt de chênes
-fracassés par un tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne
+déferlaient sur les rocs avec le craquement d'une forêt de chênes
+fracassés par un tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne
vit point pendant tout ce temps Byron changer de visage.&mdash;Un homme
-ainsi éprouvé et trempé pouvait peindre les situations et les
-sentiments extrêmes. Après tout, on ne les peint jamais que comme lui,
-par expérience<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>. Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique
-tout autres, ne font pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il
-a toujours les pieds plongés dans l'observation, et leurs plus folles
-comme leurs plus magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir
-au monde l'image de leur siècle ou de leur propre c&oelig;ur. Tout au
-plus ils <i>déduisent</i>, c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois
+ainsi éprouvé et trempé pouvait peindre les situations et les
+sentiments extrêmes. Après tout, on ne les peint jamais que comme lui,
+par expérience<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>. Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique
+tout autres, ne font pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il
+a toujours les pieds plongés dans l'observation, et leurs plus folles
+comme leurs plus magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir
+au monde l'image de leur siècle ou de leur propre c&oelig;ur. Tout au
+plus ils <i>déduisent</i>, c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois
traits, le fond de l'homme qui est en eux et des hommes qui sont
autour d'eux, ils en tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont
-point conscience, l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils
-ont beau être artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer,
-ils décrivent. Leur gloire ne consiste point dans l'étalage <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span>
-d'une fantasmagorie, mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent
-les premiers dans quelque province inexplorée de la nature humaine,
-qui devient leur domaine, et désormais, comme un apanage, soutient
-leur nom. Byron a trouvé la sienne, qui est celle des sentiments
+point conscience, l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils
+ont beau être artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer,
+ils décrivent. Leur gloire ne consiste point dans l'étalage <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span>
+d'une fantasmagorie, mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent
+les premiers dans quelque province inexplorée de la nature humaine,
+qui devient leur domaine, et désormais, comme un apanage, soutient
+leur nom. Byron a trouvé la sienne, qui est celle des sentiments
tendres et tristes; c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est
chez lui, et il est seul.</p>
-<p>Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la
-médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages
-qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux
-frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en
-combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de
-l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie
-silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une
-crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les
-survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient
-cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la
-place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant
-pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune
-se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au
-contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>.
+<p>Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la
+médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages
+qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux
+frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en
+combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de
+l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie
+silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une
+crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les
+survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient
+cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la
+place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant
+pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune
+se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au
+contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>.
Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme
-mourant; <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se
-ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne
-d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là,
-devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée
-s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé
+mourant; <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se
+ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne
+d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là,
+devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée
+s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé
l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne
-sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.&mdash;En
-voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval
-sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes,
-saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent.
-Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force
-s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;&mdash;il me sembla que je
-tombais à terre:&mdash;je me trompais, j'étais trop bien lié!&mdash;Mon c&oelig;ur
+sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.&mdash;En
+voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval
+sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes,
+saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent.
+Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force
+s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;&mdash;il me sembla que je
+tombais à terre:&mdash;je me trompais, j'étais trop bien lié!&mdash;Mon c&oelig;ur
devint malade, mon cerveau douloureux;&mdash;il palpita un temps, puis ne
battit plus.&mdash;Le ciel tournoyait comme une grande roue.&mdash;Je vis les
-arbres chanceler comme des hommes ivres.&mdash;Un éclair faible passa
+arbres chanceler comme des hommes ivres.&mdash;Un éclair faible passa
devant mes yeux,&mdash;qui ne virent plus. Celui qui meurt&mdash;ne peut pas
-mourir davantage.&mdash;Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,&mdash;et je
-luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir
-jusqu'à la vie.&mdash;Je me sentais comme <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> un naufragé à la mer sur
+mourir davantage.&mdash;Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,&mdash;et je
+luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir
+jusqu'à la vie.&mdash;Je me sentais comme <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> un naufragé à la mer sur
une planche,&mdash;quand toutes les vagues qui fondent sur lui&mdash;le
-soulèvent en même temps et l'engloutissent<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>.» Les nommerai-je
+soulèvent en même temps et l'engloutissent<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>.» Les nommerai-je
tous? Hugo, Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours
-son héros est l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du
+son héros est l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du
naufrage, de la torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et
-prolongée, de la mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le
-remords pour compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité
-menaçante, sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil
-endurci. Ils ont trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé,
-comme un cheval sans bouche, et désormais leur destin intérieur les
-pousse dans le gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle
-nuit que celle d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des
-musulmans assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de
+prolongée, de la mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le
+remords pour compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité
+menaçante, sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil
+endurci. Ils ont trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé,
+comme un cheval sans bouche, et désormais leur destin intérieur les
+pousse dans le gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle
+nuit que celle d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des
+musulmans assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de
la jeune fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense
-à sa propre mort qu'il <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> pressent, au carnage des siens qu'il
-prépare. Nul appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la
-fixité de la volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens
-l'exècrent, et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et
-fiévreux, il sort à travers le camp endormi, et va errer sur le
-rivage. «Il est minuit; sur les montagnes brunes,&mdash;la froide lune
-ronde luit descendue;&mdash;la mer bleue roule, le ciel bleu&mdash;s'étend comme
-un océan suspendu dans les hauteurs,&mdash;parsemé d'îles de lumière.&mdash;Les
+à sa propre mort qu'il <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> pressent, au carnage des siens qu'il
+prépare. Nul appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la
+fixité de la volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens
+l'exècrent, et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et
+fiévreux, il sort à travers le camp endormi, et va errer sur le
+rivage. «Il est minuit; sur les montagnes brunes,&mdash;la froide lune
+ronde luit descendue;&mdash;la mer bleue roule, le ciel bleu&mdash;s'étend comme
+un océan suspendu dans les hauteurs,&mdash;parsemé d'îles de lumière.&mdash;Les
vagues sur les deux rivages reposaient,&mdash;calmes, transparentes, aussi
-azurées que l'air.&mdash;À peine si leur écume ébranlait les cailloux du
-bord,&mdash;et leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.»
-«&mdash;Les vents étaient endormis sur les vagues,&mdash;les étendards
+azurées que l'air.&mdash;À peine si leur écume ébranlait les cailloux du
+bord,&mdash;et leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.»
+«&mdash;Les vents étaient endormis sur les vagues,&mdash;les étendards
laissaient retomber leurs plis le long de leurs hampes,&mdash;et ce profond
-silence n'était point interrompu,&mdash;sauf quand la sentinelle criait son
+silence n'était point interrompu,&mdash;sauf quand la sentinelle criait son
signal,&mdash;sauf quand un cheval poussait son hennissement vibrant et
aigu,&mdash;sauf quand le vaste bourdonnement de cette multitude
-sauvage&mdash;allait bruissant comme font les feuilles, d'une côté à
-l'autre côte<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>.» Comme le c&oelig;ur se sent malade en face de
+sauvage&mdash;allait bruissant comme font les feuilles, d'une côté à
+l'autre côte<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>.» Comme le c&oelig;ur se sent malade en face de
pareils spectacles! Quel contraste entre son agonie <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> et la
paix de l'immortelle nature! Comme les bras se tendent alors vers la
-beauté idéale, et comme ils retombent impuissants au contact de notre
-fange et de notre immortalité! Alp avance sur la grève, jusqu'au pied
-du bastion, sous le feu des sentinelles: il n'y songe guère. «Il
+beauté idéale, et comme ils retombent impuissants au contact de notre
+fange et de notre immortalité! Alp avance sur la grève, jusqu'au pied
+du bastion, sous le feu des sentinelles: il n'y songe guère. «Il
regardait les chiens maigres sous le mur,&mdash;qui faisaient leur carnaval
sur les morts,&mdash;se gorgeant et grondant sur les carcasses et les
-membres.&mdash;Ils étaient trop affairés pour aboyer contre lui.&mdash;Ils
-avaient arraché la chair du crâne d'un Tartare,&mdash;comme on pèle une
-figue quand le fruit est frais,&mdash;et les crocs blancs grinçaient sur le
-crâne encore plus blanc,&mdash;quand il glissait à travers leurs mâchoires
-émoussées.&mdash;Eux, paresseusement, allaient mâchonnant les os des
-morts,&mdash;et pouvant à peine se traîner hors de l'endroit où ils
-s'étaient emplis,&mdash;tant ils avaient bien rompu leur long jeûne,&mdash;sur
-ceux qui étaient tombés pour leur repas de la nuit.&mdash;Alp reconnut, aux
-turbans, qui avaient roulé sur le sable,&mdash;les premiers entre les plus
-braves de sa troupe;&mdash;rouges et verts étaient les châles qui
-ceignaient leurs têtes,&mdash;et chaque crâne avait une longue touffe de
-<span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> cheveux;&mdash;tout le reste était rasé et nu.&mdash;Leurs crânes
-étaient dans la gueule du chien sauvage,&mdash;et leur chevelure
-entortillée autour de sa mâchoire.&mdash;Tout auprès, sur le rivage, au
-bord du golfe,&mdash;un vautour s'était posé, battant des ailes, pour
-chasser un loup&mdash;qui était descendu furtivement des collines, mais se
-tenait à l'écart,&mdash;effarouché par les chiens, loin de la proie
-humaine.&mdash;Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,&mdash;rongé
-par les oiseaux sur les sables de la baie<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>.» Voilà l'issue de
-l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu
-importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de
-ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span>
-en pâture, et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires
-qu'avec le sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs
-inassouvis. Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après
+membres.&mdash;Ils étaient trop affairés pour aboyer contre lui.&mdash;Ils
+avaient arraché la chair du crâne d'un Tartare,&mdash;comme on pèle une
+figue quand le fruit est frais,&mdash;et les crocs blancs grinçaient sur le
+crâne encore plus blanc,&mdash;quand il glissait à travers leurs mâchoires
+émoussées.&mdash;Eux, paresseusement, allaient mâchonnant les os des
+morts,&mdash;et pouvant à peine se traîner hors de l'endroit où ils
+s'étaient emplis,&mdash;tant ils avaient bien rompu leur long jeûne,&mdash;sur
+ceux qui étaient tombés pour leur repas de la nuit.&mdash;Alp reconnut, aux
+turbans, qui avaient roulé sur le sable,&mdash;les premiers entre les plus
+braves de sa troupe;&mdash;rouges et verts étaient les châles qui
+ceignaient leurs têtes,&mdash;et chaque crâne avait une longue touffe de
+<span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> cheveux;&mdash;tout le reste était rasé et nu.&mdash;Leurs crânes
+étaient dans la gueule du chien sauvage,&mdash;et leur chevelure
+entortillée autour de sa mâchoire.&mdash;Tout auprès, sur le rivage, au
+bord du golfe,&mdash;un vautour s'était posé, battant des ailes, pour
+chasser un loup&mdash;qui était descendu furtivement des collines, mais se
+tenait à l'écart,&mdash;effarouché par les chiens, loin de la proie
+humaine.&mdash;Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,&mdash;rongé
+par les oiseaux sur les sables de la baie<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>.» Voilà l'issue de
+l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu
+importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de
+ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span>
+en pâture, et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires
+qu'avec le sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs
+inassouvis. Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après
l'avoir lue? Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une
-plus lugubre peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre
-son frein? Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme
-Macbeth, contre la loi et contre la conscience, même contre la pitié
-et le plus vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres
-crimes, et le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang.
-Corsaire, il a tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres
-anciens qui peuplent ses rêves viennent avec leurs ailes de
+plus lugubre peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre
+son frein? Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme
+Macbeth, contre la loi et contre la conscience, même contre la pitié
+et le plus vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres
+crimes, et le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang.
+Corsaire, il a tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres
+anciens qui peuplent ses rêves viennent avec leurs ailes de
chauves-souris heurter aux portes de son cerveau. On ne les chasse
point, ces noires visiteuses; la bouche a beau rester muette, le front
-pâli et l'étrange sourire témoignent de leur venue. Et pourtant c'est
+pâli et l'étrange sourire témoignent de leur venue. Et pourtant c'est
un noble spectacle que de voir l'homme debout, la contenance calme
jusque sous leur attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces
de fer ont eu raison de toute cette force et de toute cette furie. Il
-est couché sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque
-convulsion, le flot jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe
-plus que goutte à goutte, et déjà son front est humide, son &oelig;il
-terne. Les vainqueurs arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le
-prêtre approche la croix bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui
-reste de vie est pour ce pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui
-l'a suivi jusqu'au bout, <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> qui maintenant essaye d'étancher le
-sang de sa blessure. «Lara peut à peine parler, mais fait signe que
-c'est en vain;»&mdash;il lui prend la main, le remercie d'un sourire, et,
+est couché sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque
+convulsion, le flot jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe
+plus que goutte à goutte, et déjà son front est humide, son &oelig;il
+terne. Les vainqueurs arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le
+prêtre approche la croix bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui
+reste de vie est pour ce pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui
+l'a suivi jusqu'au bout, <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> qui maintenant essaye d'étancher le
+sang de sa blessure. «Lara peut à peine parler, mais fait signe que
+c'est en vain;»&mdash;il lui prend la main, le remercie d'un sourire, et,
lui parlant sa langue, une langue inconnue, lui montre du doigt le
-côté du ciel où en ce moment le soleil se lève, et la patrie perdue où
-il veut le renvoyer. Des assistants nul souci; sur lui-même aucun
-retour; son visage reste «immobile et sombre, sans repentir,» comme
-dans sa vie. «Cependant son souffle haletant soulève péniblement sa
-poitrine,&mdash;et le nuage s'épaissit sur ses yeux troubles,&mdash;ses membres
-s'étendent en tremblotant, et sa tête retombe<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>.» Tout est fini, et
-de ce hautain esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après
-tout, pour de tels c&oelig;urs c'est là le sort désirable; ils ont mal
+côté du ciel où en ce moment le soleil se lève, et la patrie perdue où
+il veut le renvoyer. Des assistants nul souci; sur lui-même aucun
+retour; son visage reste «immobile et sombre, sans repentir,» comme
+dans sa vie. «Cependant son souffle haletant soulève péniblement sa
+poitrine,&mdash;et le nuage s'épaissit sur ses yeux troubles,&mdash;ses membres
+s'étendent en tremblotant, et sa tête retombe<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>.» Tout est fini, et
+de ce hautain esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après
+tout, pour de tels c&oelig;urs c'est là le sort désirable; ils ont mal
pris la vie, et ne reposent bien que dans le tombeau.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans
-l'<i>Edda</i> et sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément,
-au bord d'une mer tempétueuse, &oelig;uvre d'une race trop volontaire,
-trop forte et trop sombre, et qui, après avoir prodigué les images de
-la désolation et de l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir
-sur toute la nature vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce
-rêve est ici comme dans l'<i>Edda</i>, presque aussi grandiose. «J'eus un
-songe qui n'était pas tout entier un songe.&mdash;Le clair soleil était
-éteint, et les étoiles&mdash;erraient dans les ténèbres de l'éternel
+<p><span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans
+l'<i>Edda</i> et sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément,
+au bord d'une mer tempétueuse, &oelig;uvre d'une race trop volontaire,
+trop forte et trop sombre, et qui, après avoir prodigué les images de
+la désolation et de l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir
+sur toute la nature vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce
+rêve est ici comme dans l'<i>Edda</i>, presque aussi grandiose. «J'eus un
+songe qui n'était pas tout entier un songe.&mdash;Le clair soleil était
+éteint, et les étoiles&mdash;erraient dans les ténèbres de l'éternel
espace,&mdash;sans rayons, ne voyant plus leur route, et la terre froide&mdash;se
-balançait aveugle et noircissante dans l'air sans lune.&mdash;Le matin
+balançait aveugle et noircissante dans l'air sans lune.&mdash;Le matin
venait, s'en allait et venait encore, mais n'apportait point de
-jour....&mdash;Les hommes mirent le feu aux forêts pour s'éclairer; mais
+jour....&mdash;Les hommes mirent le feu aux forêts pour s'éclairer; mais
heure par heure&mdash;elles tombaient et se consumaient; les troncs
-pétillants&mdash;s'éteignaient avec un craquement, puis tout était
-noir.&mdash;Ils vivaient près de ces feux nocturnes, et les trônes,&mdash;les
-palais des rois couronnés, les cabanes, les habitations de tous les
-êtres qui vivent sous un toit&mdash;flambèrent en guise de torches. Les
-cités furent incendiées,&mdash;et les hommes se tenaient assemblés autour
-de leurs maisons brûlantes&mdash;pour se regarder encore une fois la face
-les uns des autres. Leurs fronts sous cette lumière désespérée avaient
-un aspect infernal, lorsque par saccades&mdash;les éclairs arrivaient sur
-eux. Quelques-uns gisaient à terre,&mdash;et cachaient <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> leurs yeux
+pétillants&mdash;s'éteignaient avec un craquement, puis tout était
+noir.&mdash;Ils vivaient près de ces feux nocturnes, et les trônes,&mdash;les
+palais des rois couronnés, les cabanes, les habitations de tous les
+êtres qui vivent sous un toit&mdash;flambèrent en guise de torches. Les
+cités furent incendiées,&mdash;et les hommes se tenaient assemblés autour
+de leurs maisons brûlantes&mdash;pour se regarder encore une fois la face
+les uns des autres. Leurs fronts sous cette lumière désespérée avaient
+un aspect infernal, lorsque par saccades&mdash;les éclairs arrivaient sur
+eux. Quelques-uns gisaient à terre,&mdash;et cachaient <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> leurs yeux
et pleuraient.&mdash;D'autres, souriant,&mdash;appuyaient leur menton sur les
-mains crispées.&mdash;D'autres couraient çà et là et nourrissaient&mdash;avec du
-bois leurs bûchers funéraires, et levaient les yeux&mdash;avec une anxiété
+mains crispées.&mdash;D'autres couraient çà et là et nourrissaient&mdash;avec du
+bois leurs bûchers funéraires, et levaient les yeux&mdash;avec une anxiété
folle vers le ciel morne,&mdash;linceul d'un monde mort; puis de
-nouveau,&mdash;avec des malédictions, ils se jetaient sur la
-poussière,&mdash;grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux sauvages
-criaient,&mdash;et dans leur épouvante venaient tomber à terre&mdash;et
+nouveau,&mdash;avec des malédictions, ils se jetaient sur la
+poussière,&mdash;grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux sauvages
+criaient,&mdash;et dans leur épouvante venaient tomber à terre&mdash;et
battaient l'air de leurs ailes inutiles. Les brutes les plus
-farouches&mdash;arrivaient apprivoisées et craintives, et les vipères
-rampaient&mdash;et s'entrelaçaient parmi la multitude&mdash;avec des
+farouches&mdash;arrivaient apprivoisées et craintives, et les vipères
+rampaient&mdash;et s'entrelaçaient parmi la multitude&mdash;avec des
sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.&mdash;La
-Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,&mdash;s'assouvit de nouveau:
-ils achetèrent un repas&mdash;avec du sang, et chacun, morne, s'assit à
+Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,&mdash;s'assouvit de nouveau:
+ils achetèrent un repas&mdash;avec du sang, et chacun, morne, s'assit à
part,&mdash;se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;&mdash;la terre n'avait plus
-qu'une pensée, celle de la mort,&mdash;de la mort présente et sans gloire,
+qu'une pensée, celle de la mort,&mdash;de la mort présente et sans gloire,
et la dent&mdash;de la famine mordait toutes les entrailles. Les
-hommes&mdash;mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur
-chair.&mdash;Les maigres étaient dévorés par les maigres.&mdash;Même les chiens
-assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;&mdash;et celui-ci fut fidèle au
-cadavre, écartant&mdash;les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés,
-par ses hurlements,&mdash;jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge,
-ou que les morts qui tombaient&mdash;eussent alléché leurs mâchoires
-maigres.&mdash;Lui-même <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> n'alla point chercher de nourriture,&mdash;mais
-d'un piteux et perpétuel gémissement,&mdash;avec des cris pressés et
-désolés, léchant la main&mdash;qui ne lui répondait point par une caresse,
-il mourut.&mdash;La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes&mdash;dans
-une énorme cité survécurent,&mdash;et ils étaient ennemis. Ils se
-rencontrèrent&mdash;auprès des brandons mourants d'un autel&mdash;où un amas de
-choses saintes avaient été empilées&mdash;pour un usage profane. Ils les
-ramassèrent,&mdash;et, grelottant, de leurs froides mains de
-squelettes&mdash;ils grattèrent&mdash;les faibles cendres, et leur faible
-souffle&mdash;tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme&mdash;qui
-était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,&mdash;ils
-levèrent leurs yeux et regardèrent&mdash;chacun la face de l'autre; ils se
-virent, crièrent et moururent.&mdash;Ils moururent d'épouvante par
-l'horreur de leur propre aspect<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>.»</p>
+hommes&mdash;mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur
+chair.&mdash;Les maigres étaient dévorés par les maigres.&mdash;Même les chiens
+assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;&mdash;et celui-ci fut fidèle au
+cadavre, écartant&mdash;les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés,
+par ses hurlements,&mdash;jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge,
+ou que les morts qui tombaient&mdash;eussent alléché leurs mâchoires
+maigres.&mdash;Lui-même <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> n'alla point chercher de nourriture,&mdash;mais
+d'un piteux et perpétuel gémissement,&mdash;avec des cris pressés et
+désolés, léchant la main&mdash;qui ne lui répondait point par une caresse,
+il mourut.&mdash;La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes&mdash;dans
+une énorme cité survécurent,&mdash;et ils étaient ennemis. Ils se
+rencontrèrent&mdash;auprès des brandons mourants d'un autel&mdash;où un amas de
+choses saintes avaient été empilées&mdash;pour un usage profane. Ils les
+ramassèrent,&mdash;et, grelottant, de leurs froides mains de
+squelettes&mdash;ils grattèrent&mdash;les faibles cendres, et leur faible
+souffle&mdash;tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme&mdash;qui
+était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,&mdash;ils
+levèrent leurs yeux et regardèrent&mdash;chacun la face de l'autre; ils se
+virent, crièrent et moururent.&mdash;Ils moururent d'épouvante par
+l'horreur de leur propre aspect<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>.»</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> IV</h4>
-<p>Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment
-reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus
-imposant et plus haut, <i>Manfred</i>, frère jumeau du plus grand poëme du
-siècle, le <i>Faust</i> de G&oelig;the. «Lord Byron m'a pris mon <i>Faust</i>,
-disait G&oelig;the, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts
-moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne
-reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais
-trop admirer son génie.» En effet, l'&oelig;uvre était originale. «Je
-n'ai jamais lu le <i>Faust</i> de G&oelig;the, écrivait Byron, car je ne sais
-pas l'allemand; mais Matthew <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> Monk Lewis, en 1816, à Coligny,
+<p>Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment
+reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus
+imposant et plus haut, <i>Manfred</i>, frère jumeau du plus grand poëme du
+siècle, le <i>Faust</i> de G&oelig;the. «Lord Byron m'a pris mon <i>Faust</i>,
+disait G&oelig;the, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts
+moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne
+reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais
+trop admirer son génie.» En effet, l'&oelig;uvre était originale. «Je
+n'ai jamais lu le <i>Faust</i> de G&oelig;the, écrivait Byron, car je ne sais
+pas l'allemand; mais Matthew <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> Monk Lewis, en 1816, à Coligny,
m'en traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement
-j'en fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et
+j'en fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et
quelque chose d'autre encore, bien plus que <i>Faust</i>, qui m'ont fait
-écrire <i>Manfred</i>.»&mdash;«L'&oelig;uvre est si entièrement renouvelée,
-ajoutait G&oelig;the, que ce serait une tâche intéressante pour un
-critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs degrés.»
-Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée dominante
-du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste de deux
-maîtres et de deux nations.</p>
-
-<p>Ce qui fait la gloire de G&oelig;the, c'est qu'au dix-neuvième siècle il
-a pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent
-de véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle,
-puisque <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> l'&oelig;uvre propre de notre âge est la considération
-épurée des idées créatrices et la suppression des personnes poétiques
-par lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des
-deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne
-paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature
-classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques,
-et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire
-et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et
-les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains,
-étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de
-leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait
-de les faire rentrer dans le monde moderne<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>, il ne parvenait qu'à
-les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines
-d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de
-l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement
-du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à
+écrire <i>Manfred</i>.»&mdash;«L'&oelig;uvre est si entièrement renouvelée,
+ajoutait G&oelig;the, que ce serait une tâche intéressante pour un
+critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs degrés.»
+Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée dominante
+du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste de deux
+maîtres et de deux nations.</p>
+
+<p>Ce qui fait la gloire de G&oelig;the, c'est qu'au dix-neuvième siècle il
+a pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent
+de véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle,
+puisque <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> l'&oelig;uvre propre de notre âge est la considération
+épurée des idées créatrices et la suppression des personnes poétiques
+par lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des
+deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne
+paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature
+classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques,
+et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire
+et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et
+les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains,
+étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de
+leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait
+de les faire rentrer dans le monde moderne<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>, il ne parvenait qu'à
+les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines
+d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de
+l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement
+du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à
la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact
-de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de
-nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un
-enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les
-puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant
-malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> pouvait
-remonter vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant
-de sa pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui
-montrer ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui
+de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de
+nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un
+enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les
+puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant
+malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> pouvait
+remonter vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant
+de sa pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui
+montrer ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui
d'une forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute
-forme personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les
-dépouiller? Au lieu d'écarter la légende, G&oelig;the la reprend. C'est
-une histoire du moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement,
-pieusement, il suit à la trace les vieilles m&oelig;urs et la vieille
-croyance. Un laboratoire d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de
-grosses gaîtés de villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur
-le Brocken, la messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du
+forme personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les
+dépouiller? Au lieu d'écarter la légende, G&oelig;the la reprend. C'est
+une histoire du moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement,
+pieusement, il suit à la trace les vieilles m&oelig;urs et la vieille
+croyance. Un laboratoire d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de
+grosses gaîtés de villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur
+le Brocken, la messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du
temps de Luther, consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les
-personnages célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon
-le texte de l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le
+personnages célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon
+le texte de l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le
Seigneur avec les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander
-la permission de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est
-le ciel comme l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec
-les anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un
-paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime,
-autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en
-ch&oelig;urs. G&oelig;the pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire
+la permission de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est
+le ciel comme l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec
+les anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un
+paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime,
+autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en
+ch&oelig;urs. G&oelig;the pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire
au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>.
-<span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit
+<span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit
que s'il ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en
-croyant. Il n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui,
-l'esprit moderne déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il
-semble s'enfermer. Le penseur perce derrière le conteur. À chaque
-instant, un mot voulu, qui paraît involontaire, ouvre par delà les
+croyant. Il n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui,
+l'esprit moderne déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il
+semble s'enfermer. Le penseur perce derrière le conteur. À chaque
+instant, un mot voulu, qui paraît involontaire, ouvre par delà les
voiles de la tradition les perspectives de la philosophie. Qui
-sont-ils, ces personnages surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et
+sont-ils, ces personnages surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et
ces anges? Leur substance incessamment va se dissolvant et se
-reformant, pour montrer et cacher tour à tour l'idée qui l'emplit.
-Sont-ce des abstractions ou des personnes? Ce Méphistophélès
-révolutionnaire et philosophe, qui a lu <i>Candide</i> et gouaille
-cyniquement les puissances, est-il autre chose parfois que «l'esprit
-qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la riche beauté vivante,
-que la trame incessante de l'être vient envelopper dans les suaves
-liens de l'amour, qui fixent en pensées stables la vapeur onduleuse
-des apparitions changeantes,» sont-ils autre chose, pour un instant du
-moins, que l'intelligence idéale qui, par la sympathie, arrive à tout
-aimer, et par les idées, à tout comprendre? Que dirons-nous de ce
-Dieu, d'abord biblique et personnel, qui peu à peu se déforme,
-s'évanouit, et reculant dans les profondeurs, derrière les
-magnificences de la nature vivante et les splendeurs de la rêverie
-mystique, se confond avec l'inaccessible absolu? Ainsi se développe
-le poëme entier, action et personnages, hommes <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> et dieux,
-antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours sur la limite de
-deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre intelligible et sans
+reformant, pour montrer et cacher tour à tour l'idée qui l'emplit.
+Sont-ce des abstractions ou des personnes? Ce Méphistophélès
+révolutionnaire et philosophe, qui a lu <i>Candide</i> et gouaille
+cyniquement les puissances, est-il autre chose parfois que «l'esprit
+qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la riche beauté vivante,
+que la trame incessante de l'être vient envelopper dans les suaves
+liens de l'amour, qui fixent en pensées stables la vapeur onduleuse
+des apparitions changeantes,» sont-ils autre chose, pour un instant du
+moins, que l'intelligence idéale qui, par la sympathie, arrive à tout
+aimer, et par les idées, à tout comprendre? Que dirons-nous de ce
+Dieu, d'abord biblique et personnel, qui peu à peu se déforme,
+s'évanouit, et reculant dans les profondeurs, derrière les
+magnificences de la nature vivante et les splendeurs de la rêverie
+mystique, se confond avec l'inaccessible absolu? Ainsi se développe
+le poëme entier, action et personnages, hommes <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> et dieux,
+antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours sur la limite de
+deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre intelligible et sans
formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de l'histoire ou de la
-vie, et toute cette floraison colorée et parfumée que la nature
-prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient les profondes
-puissances génératrices et les invisibles lois fixes par lesquelles
-tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>. Enfin, les
-voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos ancêtres,
+vie, et toute cette floraison colorée et parfumée que la nature
+prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient les profondes
+puissances génératrices et les invisibles lois fixes par lesquelles
+tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>. Enfin, les
+voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos ancêtres,
en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils sont en
-eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à la
-poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant les
-sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous
-n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses
-divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle
+eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à la
+poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant les
+sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous
+n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses
+divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle
entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un
-plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres
-ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle
-a répandu les plus purs trésors de son génie et de son c&oelig;ur. Mais
-notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants,
+plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres
+ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle
+a répandu les plus purs trésors de son génie et de son c&oelig;ur. Mais
+notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants,
pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce
-ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous
-découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span>
-qui a dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des
-siècles sur la multitude agenouillée.</p>
+ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous
+découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span>
+qui a dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des
+siècles sur la multitude agenouillée.</p>
-<p>Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de
+<p>Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de
cette &oelig;uvre et de toute l'&oelig;uvre de G&oelig;the. Chaque chose, brute
ou pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est <i>un groupe
-de puissances</i> dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut
-reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la
-et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère
+de puissances</i> dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut
+reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la
+et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère
comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch,
braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes
-d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font
-bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur
-imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout
-où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on
+d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font
+bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur
+imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout
+où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on
regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses
-rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes;
-mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à
+rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes;
+mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à
travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces
-rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle
-emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble
-les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion
+rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle
+emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble
+les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion
dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux,
-ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol
+ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol
silencieux travaillent et se transforment; <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> ils accomplissent
-une &oelig;uvre, et le c&oelig;ur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver
-une voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce c&oelig;ur; bien
-mieux ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa
-mélodie distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule
-appropriée à sa nature, capable de la manifester tout entière, comme
+une &oelig;uvre, et le c&oelig;ur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver
+une voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce c&oelig;ur; bien
+mieux ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa
+mélodie distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule
+appropriée à sa nature, capable de la manifester tout entière, comme
un son, par son timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure
-intérieure du corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la
-respecte; il évite de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son
+intérieure du corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la
+respecte; il évite de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son
accent; tout son soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme
-son &oelig;uvre, écho de l'universelle nature, gigantesque ch&oelig;ur où
-les dieux, les hommes, le passé, le présent, tous les moments de
-l'histoire, toutes les conditions de la vie, tous les ordres de l'être
-viennent s'accorder sans se confondre, et où le génie flexible du
-musicien, qui tour à tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les
-interpréter et les comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en
-faisant entrevoir, par delà cette immense harmonie, le groupe de lois
-idéales d'où elle dérive et la raison intérieure qui la soutient.</p>
-
-<p>À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de
-Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature:
-il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan
-gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des
-précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il
-n'en a rien rapporté, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> sauf des images. Sa sorcière, ses
-esprits, son Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit
-pas plus que nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais
-dieux: il faut y croire; il faut, comme G&oelig;the, avoir assisté
-longuement, en philosophe et en savant, à leur naissance; il faut
+son &oelig;uvre, écho de l'universelle nature, gigantesque ch&oelig;ur où
+les dieux, les hommes, le passé, le présent, tous les moments de
+l'histoire, toutes les conditions de la vie, tous les ordres de l'être
+viennent s'accorder sans se confondre, et où le génie flexible du
+musicien, qui tour à tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les
+interpréter et les comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en
+faisant entrevoir, par delà cette immense harmonie, le groupe de lois
+idéales d'où elle dérive et la raison intérieure qui la soutient.</p>
+
+<p>À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de
+Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature:
+il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan
+gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des
+précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il
+n'en a rien rapporté, <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> sauf des images. Sa sorcière, ses
+esprits, son Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit
+pas plus que nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais
+dieux: il faut y croire; il faut, comme G&oelig;the, avoir assisté
+longuement, en philosophe et en savant, à leur naissance; il faut
avoir vu d'eux autre chose que leur dehors. Celui qui, en restant
-poëte, s'est fait naturaliste et géologue, qui a suivi dans les
-fissures des roches les eaux tortueuses lentement distillées et
-poussées enfin par leur propre poids vers la lumière, peut se
+poëte, s'est fait naturaliste et géologue, qui a suivi dans les
+fissures des roches les eaux tortueuses lentement distillées et
+poussées enfin par leur propre poids vers la lumière, peut se
demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant tournoyer et
-chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles peuvent penser, si
-elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour à tour reposée et
-violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort faut-il nous
-arracher à nos passions compliquées et vieillies pour comprendre la
-jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de la réflexion
+chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles peuvent penser, si
+elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour à tour reposée et
+violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort faut-il nous
+arracher à nos passions compliquées et vieillies pour comprendre la
+jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de la réflexion
et de la forme! Combien difficile est une telle &oelig;uvre pour un
moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en ont
-approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination malade
-ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et comme
-on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe,
-l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que
-la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais,
-c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est
-trouvé roidi dans l'effort, concentré <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> dans la résistance,
-attaché à l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la
-sympathie ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté
-métaphysique a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie
-panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour
-plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et
-fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour
-sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les
-puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la
-flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui
-chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on
-aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré
+approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination malade
+ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et comme
+on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe,
+l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que
+la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais,
+c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est
+trouvé roidi dans l'effort, concentré <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> dans la résistance,
+attaché à l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la
+sympathie ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté
+métaphysique a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie
+panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour
+plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et
+fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour
+sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les
+puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la
+flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui
+chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on
+aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré
qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de
glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme
-ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes,
-dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est
-évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé
-invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait
-venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à
-travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue
-éternel.</p>
-
-<p>Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le
-font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès
-de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust
-l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste
-héros, qui <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> pour toute &oelig;uvre parle, a peur, étudie les
-nuances de ses sensations et se promène! Sa plus forte action est de
-séduire une grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie,
-deux exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont
-des velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de
-poëte dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et
-faisant mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors;
-bref, le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de
+ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes,
+dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est
+évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé
+invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait
+venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à
+travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue
+éternel.</p>
+
+<p>Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le
+font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès
+de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust
+l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste
+héros, qui <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> pour toute &oelig;uvre parle, a peur, étudie les
+nuances de ses sensations et se promène! Sa plus forte action est de
+séduire une grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie,
+deux exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont
+des velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de
+poëte dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et
+faisant mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors;
+bref, le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de
lui, quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus
-beau, ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un
-esprit, «tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce
-n'est pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs,
-ni souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper
-comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux
-fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant
-gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser
-lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point
-par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma
-jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,&mdash;et n'a
-point regardé la terre avec des yeux d'homme.&mdash;La soif de leur
-ambition n'était point la mienne.&mdash;Le but de leur vie n'était pas le
-mien.&mdash;Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés&mdash;me faisaient
-étranger dans leur bande; je portais leur forme,&mdash;mais je n'avais
+beau, ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un
+esprit, «tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce
+n'est pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs,
+ni souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper
+comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux
+fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant
+gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser
+lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point
+par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma
+jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,&mdash;et n'a
+point regardé la terre avec des yeux d'homme.&mdash;La soif de leur
+ambition n'était point la mienne.&mdash;Le but de leur vie n'était pas le
+mien.&mdash;Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés&mdash;me faisaient
+étranger dans leur bande; je portais leur forme,&mdash;mais je n'avais
point de <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> sympathie avec la chair vivante....&mdash;Je ne pouvais
-point dompter et plier ma nature, car celui-là&mdash;doit servir qui veut
-commander; il doit caresser, supplier,&mdash;épier tous les moments,
-s'insinuer dans toutes les places,&mdash;être un mensonge vivant, s'il veut
-devenir&mdash;une créature puissante parmi les viles,&mdash;et telle est la
-foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,&mdash;troupeau de loups,
-même pour les conduire<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>....&mdash;Ma joie était dans la solitude, pour
-respirer&mdash;l'air difficile de la cime glacée des montagnes,&mdash;où les
-oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes&mdash;ne vient point
+point dompter et plier ma nature, car celui-là&mdash;doit servir qui veut
+commander; il doit caresser, supplier,&mdash;épier tous les moments,
+s'insinuer dans toutes les places,&mdash;être un mensonge vivant, s'il veut
+devenir&mdash;une créature puissante parmi les viles,&mdash;et telle est la
+foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,&mdash;troupeau de loups,
+même pour les conduire<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>....&mdash;Ma joie était dans la solitude, pour
+respirer&mdash;l'air difficile de la cime glacée des montagnes,&mdash;où les
+oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes&mdash;ne vient point
effleurer le granit sans herbe, pour me plonger&mdash;dans le torrent et
-m'y rouler&mdash;dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,&mdash;pour
-suivre à travers la nuit la lune mouvante,&mdash;les étoiles et leur
-marche, pour saisir&mdash;les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux
+m'y rouler&mdash;dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,&mdash;pour
+suivre à travers la nuit la lune mouvante,&mdash;les étoiles et leur
+marche, pour saisir&mdash;les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux
devinssent troubles,&mdash;ou pour regarder, l'oreille attentive, les
-feuilles dispersées,&mdash;lorsque les vents d'automne chantaient <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span>
-leur chanson du soir.&mdash;C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être
-seul;&mdash;car si les créatures de l'espèce dont j'étais,&mdash;avec dégoût
-d'en être, me croisaient dans mon sentier,&mdash;je me sentais dégradé et
-retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>.» Il vit
+feuilles dispersées,&mdash;lorsque les vents d'automne chantaient <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span>
+leur chanson du soir.&mdash;C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être
+seul;&mdash;car si les créatures de l'espèce dont j'étais,&mdash;avec dégoût
+d'en être, me croisaient dans mon sentier,&mdash;je me sentais dégradé et
+retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>.» Il vit
seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour,
-exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le c&oelig;ur
-qui n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui,
-sa s&oelig;ur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est
-venu remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu
-combler. «Ma solitude n'est plus une solitude;&mdash;elle s'est peuplée de
-furies. J'ai grincé mes dents&mdash;dans les ténèbres jusqu'au retour de
+exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le c&oelig;ur
+qui n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui,
+sa s&oelig;ur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est
+venu remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu
+combler. «Ma solitude n'est plus une solitude;&mdash;elle s'est peuplée de
+furies. J'ai grincé mes dents&mdash;dans les ténèbres jusqu'au retour de
l'aube;&mdash;puis, jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai
-demandé&mdash;la folie comme un bienfait; elle m'est refusée.&mdash;J'ai
-affronté la mort; mais dans la guerre des éléments&mdash;les eaux se sont
-écartées de moi,&mdash;et les choses mortelles ont passé près de moi sans
-me faire mal. <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> La froide main&mdash;d'un démon impitoyable m'a
+demandé&mdash;la folie comme un bienfait; elle m'est refusée.&mdash;J'ai
+affronté la mort; mais dans la guerre des éléments&mdash;les eaux se sont
+écartées de moi,&mdash;et les choses mortelles ont passé près de moi sans
+me faire mal. <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> La froide main&mdash;d'un démon impitoyable m'a
retenu&mdash;par un seul cheveu, qui n'a pas voulu se briser.&mdash;Dans la
-fantaisie, dans l'imagination, dans toutes&mdash;les opulences de mon âme,
-j'ai plongé jusqu'au fond;&mdash;mais, comme une vague refluante, elle m'a
-rejeté&mdash;dans le gouffre de ma pensée sans fond.&mdash;J'habite dans mon
-désespoir,&mdash;et j'y vis, j'y vis pour toujours<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>.» Qu'il la voie
-encore une fois, c'est vers cet unique et tout-puissant désir
-qu'affluent toutes les puissances de son âme. Il l'évoque au milieu
-des démons; elle paraît, mais ne répond pas. Il la supplie, avec quels
+fantaisie, dans l'imagination, dans toutes&mdash;les opulences de mon âme,
+j'ai plongé jusqu'au fond;&mdash;mais, comme une vague refluante, elle m'a
+rejeté&mdash;dans le gouffre de ma pensée sans fond.&mdash;J'habite dans mon
+désespoir,&mdash;et j'y vis, j'y vis pour toujours<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>.» Qu'il la voie
+encore une fois, c'est vers cet unique et tout-puissant désir
+qu'affluent toutes les puissances de son âme. Il l'évoque au milieu
+des démons; elle paraît, mais ne répond pas. Il la supplie, avec quels
cris, quels douloureux cris d'angoisse profonde! Comme il l'aime! De
-quel élan et de quel effort toutes ses tendresses refoulées et
-écrasées bouillonnent et s'échappent à l'aspect de ces yeux bien-aimés
-qu'il revoit pour la dernière fois! Avec quel entraînement ses bras
-convulsifs se tendent vers cette forme frêle qui, frissonnant, sort de
-la tombe, vers ces joues où le sang rappelé par contrainte pose une
-rougeur maladive «comme celle que l'automne <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> met sur les
-feuilles mourantes<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>!»&mdash;«Écoute-moi! écoute-moi!&mdash;Astarté, ma
-bien-aimée, parle-moi!&mdash;J'ai tant enduré, j'ai tant à endurer
-encore!&mdash;Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas changée&mdash;plus que je suis
-changé pour toi. Tu m'aimais trop&mdash;comme je t'ai trop aimée. Nous
-n'étions point faits&mdash;pour nous torturer l'un l'autre, quand c'eût
-été&mdash;le plus mortel péché de nous aimer comme nous nous sommes
-aimés.&mdash;Dis que tu n'as point horreur de moi, que je subis&mdash;cette
+quel élan et de quel effort toutes ses tendresses refoulées et
+écrasées bouillonnent et s'échappent à l'aspect de ces yeux bien-aimés
+qu'il revoit pour la dernière fois! Avec quel entraînement ses bras
+convulsifs se tendent vers cette forme frêle qui, frissonnant, sort de
+la tombe, vers ces joues où le sang rappelé par contrainte pose une
+rougeur maladive «comme celle que l'automne <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> met sur les
+feuilles mourantes<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>!»&mdash;«Écoute-moi! écoute-moi!&mdash;Astarté, ma
+bien-aimée, parle-moi!&mdash;J'ai tant enduré, j'ai tant à endurer
+encore!&mdash;Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas changée&mdash;plus que je suis
+changé pour toi. Tu m'aimais trop&mdash;comme je t'ai trop aimée. Nous
+n'étions point faits&mdash;pour nous torturer l'un l'autre, quand c'eût
+été&mdash;le plus mortel péché de nous aimer comme nous nous sommes
+aimés.&mdash;Dis que tu n'as point horreur de moi, que je subis&mdash;cette
punition pour nous deux, que tu seras&mdash;un des esprits bienheureux, et
que je mourrai;&mdash;car jusqu'ici toutes les choses odieuses
-conspirent&mdash;pour me lier à la vie, à une vie&mdash;qui me fait reculer en
-frémissant devant l'immortalité,&mdash;devant un avenir pareil au passé. Je
+conspirent&mdash;pour me lier à la vie, à une vie&mdash;qui me fait reculer en
+frémissant devant l'immortalité,&mdash;devant un avenir pareil au passé. Je
n'ai plus de repos,&mdash;je ne sais pas ce que je demande, ni ce que je
cherche.&mdash;Je sens seulement ce que tu es et ce que je suis.&mdash;Et
-pourtant je voudrais une fois encore, avant de périr,&mdash;entendre la
-musique de ta voix. Parle-moi,&mdash;car je t'ai appelée dans la nuit
-silencieuse,&mdash;j'ai effrayé les oiseaux endormis dans les rameaux
-muets,&mdash;j'ai éveillé les loups des montagnes et rendu&mdash;ton nom
-familier aux échos des cavernes,&mdash;qui me répondaient; bien des choses
-m'ont répondu,&mdash;esprits et hommes; mais tu as toujours été
-muette.&mdash;Parle-moi; j'ai erré sur la terre,&mdash;et <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> je n'ai
-jamais trouvé ta ressemblance. Parle-moi;&mdash;regarde les démons autour
+pourtant je voudrais une fois encore, avant de périr,&mdash;entendre la
+musique de ta voix. Parle-moi,&mdash;car je t'ai appelée dans la nuit
+silencieuse,&mdash;j'ai effrayé les oiseaux endormis dans les rameaux
+muets,&mdash;j'ai éveillé les loups des montagnes et rendu&mdash;ton nom
+familier aux échos des cavernes,&mdash;qui me répondaient; bien des choses
+m'ont répondu,&mdash;esprits et hommes; mais tu as toujours été
+muette.&mdash;Parle-moi; j'ai erré sur la terre,&mdash;et <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> je n'ai
+jamais trouvé ta ressemblance. Parle-moi;&mdash;regarde les démons autour
de nous; ils se sentent un c&oelig;ur pour moi.&mdash;Je ne les crains pas, je
ne sens mon c&oelig;ur que pour toi seule.&mdash;Parle-moi, quand ce serait
avec courroux. Dis un mot,&mdash;n'importe lequel. Seulement que je
-t'entende encore une fois,&mdash;encore cette fois, encore une fois<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>!»
-Elle parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions
-courent sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un
-instant après, les esprits <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> voient qu'il «se dompte et fait de
-sa torture l'esclave de sa volonté.»&mdash;«S'il eût été l'un de nous, il
-eût été un esprit redoutable<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>.» La volonté, voilà dans cette âme
-la base inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des
-esprits, il est resté debout et calme en face du trône infernal, sous
-le déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer;
+t'entende encore une fois,&mdash;encore cette fois, encore une fois<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>!»
+Elle parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions
+courent sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un
+instant après, les esprits <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> voient qu'il «se dompte et fait de
+sa torture l'esclave de sa volonté.»&mdash;«S'il eût été l'un de nous, il
+eût été un esprit redoutable<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>.» La volonté, voilà dans cette âme
+la base inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des
+esprits, il est resté debout et calme en face du trône infernal, sous
+le déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer;
maintenant qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe
-encore; tout «râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout
-dans sa force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur
-moi, je le sens.&mdash;Tu ne me posséderas jamais, je le sais.&mdash;Ce que j'ai
-fait est fait; je porte au dedans de moi&mdash;une torture à laquelle la
-tienne ne pourrait rien ajouter.&mdash;L'âme, qui est immortelle, se donne
-à elle-même&mdash;la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses
-mauvaises pensées.&mdash;Elle est à elle-même le commencement et la fin de
-son propre mal.&mdash;Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être
-intime,&mdash;quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte
+encore; tout «râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout
+dans sa force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur
+moi, je le sens.&mdash;Tu ne me posséderas jamais, je le sais.&mdash;Ce que j'ai
+fait est fait; je porte au dedans de moi&mdash;une torture à laquelle la
+tienne ne pourrait rien ajouter.&mdash;L'âme, qui est immortelle, se donne
+à elle-même&mdash;la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses
+mauvaises pensées.&mdash;Elle est à elle-même le commencement et la fin de
+son propre mal.&mdash;Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être
+intime,&mdash;quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte
point&mdash;sa couleur aux choses fugitives du dehors,&mdash;mais demeure
-absorbé dans une souffrance ou dans une joie&mdash;qui vient de la
-conscience de ses propres mérites.&mdash;Tu ne m'as point tenté, ce n'est
-point toi qui aurais pu me tenter.&mdash;Je n'ai point été ta dupe, et je
-ne suis point ta proie.&mdash;J'ai été mon propre destructeur, et je le
-serai encore&mdash;dans <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> la vie qui s'approche. Arrière, démons
-trompés!&mdash;La main de la mort est sur moi, mais point la
-vôtre<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>....» Le moi, l'invincible moi, qui se suffit à lui-même,
-sur qui rien n'a prise, ni démons, ni hommes, seul auteur de son bien
-et de son mal, sorte de dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu
-sous ses haillons de chair, à travers la fange et les froissements de
-toutes ses destinées, voilà le héros et l'&oelig;uvre de cet esprit et
-des hommes de sa race. Si Goëthe a été le poëte de l'<i>univers</i>, Byron
-a été le poëte de la <i>personne</i>, et si le génie allemand dans l'un a
-trouvé son interprète, le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.</p>
+absorbé dans une souffrance ou dans une joie&mdash;qui vient de la
+conscience de ses propres mérites.&mdash;Tu ne m'as point tenté, ce n'est
+point toi qui aurais pu me tenter.&mdash;Je n'ai point été ta dupe, et je
+ne suis point ta proie.&mdash;J'ai été mon propre destructeur, et je le
+serai encore&mdash;dans <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> la vie qui s'approche. Arrière, démons
+trompés!&mdash;La main de la mort est sur moi, mais point la
+vôtre<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>....» Le moi, l'invincible moi, qui se suffit à lui-même,
+sur qui rien n'a prise, ni démons, ni hommes, seul auteur de son bien
+et de son mal, sorte de dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu
+sous ses haillons de chair, à travers la fange et les froissements de
+toutes ses destinées, voilà le héros et l'&oelig;uvre de cet esprit et
+des hommes de sa race. Si Goëthe a été le poëte de l'<i>univers</i>, Byron
+a été le poëte de la <i>personne</i>, et si le génie allemand dans l'un a
+trouvé son interprète, le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.</p>
<h4>V</h4>
-<p>On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre.
-Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il
+<p>On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre.
+Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il
tenait de Moloch <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> et de Belial, mais surtout de Satan, et avec
-une générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du
+une générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du
gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les
-injures des <i>revues</i> décentes «contre ces hommes (entendez cet homme)
-au c&oelig;ur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système
-d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre
-les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant
-cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs
-bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance,
-travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les
-infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au c&oelig;ur.» Emphase
-de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait
+injures des <i>revues</i> décentes «contre ces hommes (entendez cet homme)
+au c&oelig;ur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système
+d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre
+les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant
+cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs
+bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance,
+travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les
+infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au c&oelig;ur.» Emphase
+de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait
l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment
qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord
Byron vit des <i>gentlemen</i> sortir d'un salon avec leurs femmes
-lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre,
-le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était <i>a
-public sinner</i>; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière
-qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse
-personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la
-conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et
-protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux
-siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son
-rigorisme, et <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne
-l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La
-proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation
-étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices
-divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du
-roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du <i>gentleman</i> en
-cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les m&oelig;urs
-qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques
-qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au
-coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être
-<i>improper</i>. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans
-son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est
-tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine
-étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà
-les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron,
-avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est
-attaqué.</p>
-
-<p>Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces;
-c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des
-ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après
-les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu
-l'ennui né de la contrainte désoler toute la <i>high life</i>. «Là se tient
-debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes&mdash;même à la
-trois-millième révérence.&mdash;Les ducs royaux, les dames <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>
-grimpent l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un
-pouce<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>.»&mdash;«Il faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que
-les journaux appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction,
-notamment les <i>gentlemen</i> après dîner, les jours de chasse, et la
-soirée qui suit, et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt
-d'avoir été chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord
-C....., composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus
-amusants. Le dessert était à peine sur la table, que sur douze
-personnes j'en comptai cinq endormies.» Pour les m&oelig;urs, du moins
-dans la haute classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à
-Covent Garden.... Partout autour de moi les plus distinguées des
-jeunes et des vieilles coquines de qualité.... C'est comme si la salle
-eût été partagée entre les courtisanes publiques et les autres; mais
-les intrigantes dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires....
-Là, quelle différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady....
-et sa fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le
-roi et partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à
-l'Opéra et aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie
-telle <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> qu'elle est réellement<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>!...» Du décorum et de la
-débauche; des tartufes de m&oelig;urs,</p>
+lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre,
+le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était <i>a
+public sinner</i>; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière
+qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse
+personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la
+conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et
+protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux
+siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son
+rigorisme, et <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne
+l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La
+proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation
+étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices
+divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du
+roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du <i>gentleman</i> en
+cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les m&oelig;urs
+qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques
+qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au
+coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être
+<i>improper</i>. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans
+son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est
+tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine
+étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà
+les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron,
+avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est
+attaqué.</p>
+
+<p>Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces;
+c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des
+ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après
+les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu
+l'ennui né de la contrainte désoler toute la <i>high life</i>. «Là se tient
+debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes&mdash;même à la
+trois-millième révérence.&mdash;Les ducs royaux, les dames <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span>
+grimpent l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un
+pouce<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>.»&mdash;«Il faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que
+les journaux appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction,
+notamment les <i>gentlemen</i> après dîner, les jours de chasse, et la
+soirée qui suit, et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt
+d'avoir été chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord
+C....., composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus
+amusants. Le dessert était à peine sur la table, que sur douze
+personnes j'en comptai cinq endormies.» Pour les m&oelig;urs, du moins
+dans la haute classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à
+Covent Garden.... Partout autour de moi les plus distinguées des
+jeunes et des vieilles coquines de qualité.... C'est comme si la salle
+eût été partagée entre les courtisanes publiques et les autres; mais
+les intrigantes dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires....
+Là, quelle différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady....
+et sa fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le
+roi et partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à
+l'Opéra et aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie
+telle <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> qu'elle est réellement<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>!...» Du décorum et de la
+débauche; des tartufes de m&oelig;urs,</p>
<p class="quote">Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>;</p>
-<p class="noindent">une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire
-l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de
-vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces
+<p class="noindent">une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire
+l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de
+vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces
invectives<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de
-la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des
-grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la
-tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est
-enfuie des c&oelig;urs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les
-m&oelig;urs sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit
-regagner en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité,
-la vérité sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente
-génération anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le
-<i>cant</i> est le péché criant dans ce siècle menteur et double <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span>
-d'égoïstes déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'&oelig;uvre,
+la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des
+grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la
+tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est
+enfuie des c&oelig;urs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les
+m&oelig;urs sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit
+regagner en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité,
+la vérité sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente
+génération anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le
+<i>cant</i> est le péché criant dans ce siècle menteur et double <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span>
+d'égoïstes déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'&oelig;uvre,
<i>Don Juan</i><a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>.</p>
-<p>Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un
-nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les m&oelig;urs
-du Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve
+<p>Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un
+nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les m&oelig;urs
+du Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve
qui lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>
-les satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que
-voluptueux de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise,
-encore exempte de colères politiques, où le souci paraissait une
-sottise, où l'on traitait la vie comme un carnaval, où le plaisir
-courait les rues, non pas timide et hypocrite, mais déshabillé et
-approuvé. Il s'y était amusé fougueusement d'abord, plus qu'assez et
-même plus que trop, presque jusqu'à s'y détruire; puis après des
-galanteries vulgaires, ayant rencontré un amour véritable, il était
-devenu cavalier servant, à la mode du pays, du consentement de la
-famille, offrant le bras, portant le châle, un peu maladroitement
-d'abord et avec étonnement, mais en somme plus heureux qu'il n'avait
-jamais été, et caressé comme par un souffle tiède de volupté et
+les satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que
+voluptueux de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise,
+encore exempte de colères politiques, où le souci paraissait une
+sottise, où l'on traitait la vie comme un carnaval, où le plaisir
+courait les rues, non pas timide et hypocrite, mais déshabillé et
+approuvé. Il s'y était amusé fougueusement d'abord, plus qu'assez et
+même plus que trop, presque jusqu'à s'y détruire; puis après des
+galanteries vulgaires, ayant rencontré un amour véritable, il était
+devenu cavalier servant, à la mode du pays, du consentement de la
+famille, offrant le bras, portant le châle, un peu maladroitement
+d'abord et avec étonnement, mais en somme plus heureux qu'il n'avait
+jamais été, et caressé comme par un souffle tiède de volupté et
d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la morale anglaise,
-l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité amoureuse
-érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une femme
+l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité amoureuse
+érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une femme
ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances
<span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> en prenant un <i>amoroso</i>.... L'amour (le sentiment de l'amour)
non-seulement excuse la chose, mais en fait une <i>vertu positive</i><a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>,
-pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à
-une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le <i>Morgante
-Maggiore</i> de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux
-ecclésiastiques en matière de religion dans un pays catholique et dans
-un âge bigot,» et pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui
-l'accusaient d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et
+pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à
+une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le <i>Morgante
+Maggiore</i> de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux
+ecclésiastiques en matière de religion dans un pays catholique et dans
+un âge bigot,» et pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui
+l'accusaient d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et
de cette aise, et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition
-pédantesque qui dans son pays l'avait condamné et damné sans
-rémission. Il écrivait son <i>Beppo</i> en improvisateur, avec un
+pédantesque qui dans son pays l'avait condamné et damné sans
+rémission. Il écrivait son <i>Beppo</i> en improvisateur, avec un
laisser-aller charmant, avec une belle humeur ondoyante, fantasque, et
-y opposait l'insouciance et le bonheur de l'Italie aux préoccupations
-et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime à voir le soleil se coucher,
-sûr qu'il se lèvera demain,&mdash;non pas débile et clignotant dans le
+y opposait l'insouciance et le bonheur de l'Italie aux préoccupations
+et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime à voir le soleil se coucher,
+sûr qu'il se lèvera demain,&mdash;non pas débile et clignotant dans le
brouillard,&mdash;comme l'&oelig;il mort d'un ivrogne qui geint,&mdash;mais avec
-tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit forcé
-d'emprunter&mdash;sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à
-trembloter&mdash;quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron
-trouble<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>.»&mdash;«J'aime <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> leur langue, ce doux latin
-bâtard&mdash;qui se fond comme des baisers sur une bouche de femme,&mdash;qui
-glisse comme si on devait l'écrire sur du satin&mdash;avec des syllabes qui
+tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit forcé
+d'emprunter&mdash;sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à
+trembloter&mdash;quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron
+trouble<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>.»&mdash;«J'aime <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> leur langue, ce doux latin
+bâtard&mdash;qui se fond comme des baisers sur une bouche de femme,&mdash;qui
+glisse comme si on devait l'écrire sur du satin&mdash;avec des syllabes qui
respirent la douceur du Midi,&mdash;avec des voyelles caressantes qui
coulent et se fondent si bien ensemble,&mdash;que pas un seul accent n'y
-semble rude,&mdash;comme nos âpres gutturales du Nord, aigres et
-grognantes,&mdash;que nous sommes obligés de cracher avec des sifflements
-et des hoquets<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>.»&mdash;«J'aime aussi les femmes (pardonnez ma
-folie),&mdash;depuis la riche joue de la paysanne d'un rouge bronzé&mdash;et ses
-grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs&mdash;qui vous disent mille
+semble rude,&mdash;comme nos âpres gutturales du Nord, aigres et
+grognantes,&mdash;que nous sommes obligés de cracher avec des sifflements
+et des hoquets<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>.»&mdash;«J'aime aussi les femmes (pardonnez ma
+folie),&mdash;depuis la riche joue de la paysanne d'un rouge bronzé&mdash;et ses
+grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs&mdash;qui vous disent mille
choses en une fois,&mdash;jusqu'au front de la noble dame, plus
-mélancolique,&mdash;mais calme, avec un regard limpide et puissant,&mdash;son
-c&oelig;ur sur les lèvres, son âme dans les yeux,&mdash;douce comme son
-climat, rayonnante comme son ciel<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> Avec d'autres
-m&oelig;urs, il y avait là une autre morale; il y en a une pour chaque
-siècle, chaque race et chaque ciel; j'entends par là que le modèle
-idéal varie avec les circonstances qui le façonnent. En Angleterre, la
-dureté du climat, l'énergie militante de la race et la liberté des
-institutions prescrivent la vie active, les m&oelig;urs sévères, la
+mélancolique,&mdash;mais calme, avec un regard limpide et puissant,&mdash;son
+c&oelig;ur sur les lèvres, son âme dans les yeux,&mdash;douce comme son
+climat, rayonnante comme son ciel<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> Avec d'autres
+m&oelig;urs, il y avait là une autre morale; il y en a une pour chaque
+siècle, chaque race et chaque ciel; j'entends par là que le modèle
+idéal varie avec les circonstances qui le façonnent. En Angleterre, la
+dureté du climat, l'énergie militante de la race et la liberté des
+institutions prescrivent la vie active, les m&oelig;urs sévères, la
religion puritaine, le mariage correct, le sentiment du devoir et
-l'empire de soi. En Italie, la beauté du climat, le sens inné du beau
-et le despotisme du gouvernement suggéraient la vie oisive, les
-m&oelig;urs relâchées, la religion imaginative, le culte des arts et la
-recherche du bonheur. Chacun des deux modèles a sa beauté et ses
-taches, l'artiste épicurien comme le politique moraliste<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>; chacun
+l'empire de soi. En Italie, la beauté du climat, le sens inné du beau
+et le despotisme du gouvernement suggéraient la vie oisive, les
+m&oelig;urs relâchées, la religion imaginative, le culte des arts et la
+recherche du bonheur. Chacun des deux modèles a sa beauté et ses
+taches, l'artiste épicurien comme le politique moraliste<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>; chacun
des deux montre par ses grandeurs les petitesses de l'autre, et, pour
-mettre en relief les travers du second, lord Byron n'avait qu'à mettre
-en relief les séductions du premier.</p>
+mettre en relief les travers du second, lord Byron n'avait qu'à mettre
+en relief les séductions du premier.</p>
-<p>Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui,
-dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il
-prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont
+<p>Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui,
+dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il
+prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont
pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur,
-c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses
-confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion
+c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses
+confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion
venue, il se laisse aller; il a du c&oelig;ur et des sens, et sous un
-beau soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> n'y peut mais,
-à vingt non plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature
+beau soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> n'y peut mais,
+à vingt non plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature
humaine, mes chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi;
si vous voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici
peintres, et non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne
-répondons pas de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan
-qui se promène; il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces
+répondons pas de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan
+qui se promène; il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces
endroits il est jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la
-mode en est passée; les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus
-de mise qu'au cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si
-aimable! Après tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a
-été l'amant de Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique
-et de toute l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon
-grain viendra à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la
-tenue: j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là
-picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il
+mode en est passée; les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus
+de mise qu'au cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si
+aimable! Après tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a
+été l'amant de Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique
+et de toute l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon
+grain viendra à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la
+tenue: j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là
+picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il
se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il
-deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous
+deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous
voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage
-malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que
-l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à
-la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>.</p>
+malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que
+l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à
+la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver
+<p><span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver
la faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du
-livre: à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et
-le reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus
-aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont
+livre: à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et
+le reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus
+aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont
dire les <i>clergymen</i> et les <i>reviewers</i> en cravate blanche? Car enfin,
-il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on
+il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on
en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le <i>bonheur</i> et quand
je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la
-simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues
-ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de
-Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et
-harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les
-paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des c&oelig;urs.
+simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues
+ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de
+Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et
+harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les
+paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des c&oelig;urs.
Y a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent
-sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette
-aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie
+sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette
+aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie
embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large
-appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous
-les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son
-bras blanc,&mdash;et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe
-sombre.&mdash;Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.&mdash;L'autre,
-avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement
-sa belle tête,&mdash;comme <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> un fruit qui vacille sur sa tige,&mdash;et
-sommeille, avec un souffle faible,&mdash;ses lèvres entr'ouvertes, montrant
+appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous
+les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son
+bras blanc,&mdash;et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe
+sombre.&mdash;Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.&mdash;L'autre,
+avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement
+sa belle tête,&mdash;comme <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> un fruit qui vacille sur sa tige,&mdash;et
+sommeille, avec un souffle faible,&mdash;ses lèvres entr'ouvertes, montrant
un rang de perles.&mdash;Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une
-statue,&mdash;muette, sans haleine, gît dans un sommeil de
-pierre,&mdash;blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un
-monument<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>.» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une
-clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un
-regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le
+statue,&mdash;muette, sans haleine, gît dans un sommeil de
+pierre,&mdash;blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un
+monument<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>.» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une
+clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un
+regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le
lac&mdash;passer fugitivement son ombre craintive.&mdash;Elle sursaute d'abord
-et s'écarte, puis coule un second regard&mdash;admirant cette nouvelle
-fille de l'abîme<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>.» Que va devenir ici la pruderie puritaine?
-Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle?
+et s'écarte, puis coule un second regard&mdash;admirant cette nouvelle
+fille de l'abîme<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>.» Que va devenir ici la pruderie puritaine?
+Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle?
Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce
-qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature
-humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et
+qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature
+humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et
sublimes? Vous venez d'en <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> avoir une, et digne d'un peintre;
est-ce qu'elle ne vaut pas celle d'un <i>alderman</i>? Refuserez-vous de
-reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la
+reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la
jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y
-a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la
-vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la
-plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments
+a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la
+vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la
+plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments
et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront
-pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on
-vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée
+pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on
+vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée
que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a
-recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève.
-Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle
-l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut,
-en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille,
+recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève.
+Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle
+l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut,
+en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille,
imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les
-unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,&mdash;avec des
-falaises, au-dessus et une large plage de sable,&mdash;gardée par des bancs
-et des rocs comme par une armée.&mdash;Toujours y grondait la voix rauque
+unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,&mdash;avec des
+falaises, au-dessus et une large plage de sable,&mdash;gardée par des bancs
+et des rocs comme par une armée.&mdash;Toujours y grondait la voix rauque
des vagues hautaines,&mdash;sauf pendant les longs jours dormants de
-l'été,&mdash;qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa
-couche.&mdash;Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du
-dauphin et le bruissement d'une petite vague&mdash;qui, heurtée par
-<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière
-qu'elle mouillait à peine.&mdash;Ils erraient tous les deux, et la main
+l'été,&mdash;qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa
+couche.&mdash;Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du
+dauphin et le bruissement d'une petite vague&mdash;qui, heurtée par
+<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière
+qu'elle mouillait à peine.&mdash;Ils erraient tous les deux, et la main
dans la main,&mdash;sur les cailloux luisants et les coquillages.&mdash;Ils
glissaient le long du sable uni et durci.&mdash;Et dans les vieilles
-cavernes sauvages&mdash;creusées par les tempêtes, et pourtant creusées
-comme à dessein&mdash;en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en
-grottes,&mdash;ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant
-l'autre dans son bras,&mdash;ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du
-crépuscule empourpré.&mdash;ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont
-la lumière flottante&mdash;s'étendait comme un Océan rosé, brillant et
-vaste.&mdash;Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,&mdash;d'où la
+cavernes sauvages&mdash;creusées par les tempêtes, et pourtant creusées
+comme à dessein&mdash;en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en
+grottes,&mdash;ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant
+l'autre dans son bras,&mdash;ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du
+crépuscule empourpré.&mdash;ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont
+la lumière flottante&mdash;s'étendait comme un Océan rosé, brillant et
+vaste.&mdash;Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,&mdash;d'où la
large lune se levait, formant son cercle.&mdash;Ils entendaient le
clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent
leurs yeux noirs darder une flamme&mdash;chacun dans ceux de l'autre, et
-voyant cela,&mdash;leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un
-baiser<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>....&mdash;Ils <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> étaient seuls, mais non point seuls
-comme ceux&mdash;qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la
-solitude,&mdash;L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein
-d'étoiles,&mdash;la rougeur du crépuscule qui de moment en moment
-baissait,&mdash;les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau
-tomber goutte à goutte,&mdash;tout autour d'eux resserrait leurs bras
-entrelacés,&mdash;comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel&mdash;hors la
-leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>.» Excellent
+voyant cela,&mdash;leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un
+baiser<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>....&mdash;Ils <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> étaient seuls, mais non point seuls
+comme ceux&mdash;qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la
+solitude,&mdash;L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein
+d'étoiles,&mdash;la rougeur du crépuscule qui de moment en moment
+baissait,&mdash;les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau
+tomber goutte à goutte,&mdash;tout autour d'eux resserrait leurs bras
+entrelacés,&mdash;comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel&mdash;hors la
+leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>.» Excellent
moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos
-catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de
-promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers
-son jeune ami comme un jeune oiseau<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>.» C'est la nature qui
-soudainement <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un
-bouton qui s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et
-c&oelig;ur. «Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux,&mdash;si seuls, si
-aimants, si livrés à eux-mêmes, et l'heure&mdash;était celle où le c&oelig;ur
-est toujours plein&mdash;et, n'ayant plus sur soi de pouvoir,&mdash;suggère des
-actions que l'éternité ne peut défaire<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>!» Admirables moralistes,
-vous êtes devant ces deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en
-main le modèle de floraison visé par votre société d'horticulture,
-prouvant que le modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux
-mauvaises herbes doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez
-pour brûler les pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez
+catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de
+promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers
+son jeune ami comme un jeune oiseau<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>.» C'est la nature qui
+soudainement <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un
+bouton qui s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et
+c&oelig;ur. «Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux,&mdash;si seuls, si
+aimants, si livrés à eux-mêmes, et l'heure&mdash;était celle où le c&oelig;ur
+est toujours plein&mdash;et, n'ayant plus sur soi de pouvoir,&mdash;suggère des
+actions que l'éternité ne peut défaire<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>!» Admirables moralistes,
+vous êtes devant ces deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en
+main le modèle de floraison visé par votre société d'horticulture,
+prouvant que le modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux
+mauvaises herbes doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez
+pour brûler les pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez
votre art.</p>
-<p>Par delà le <i>cant</i> britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par
-delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie
-humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela
-qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves
-lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience est
-venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme une fois
+<p>Par delà le <i>cant</i> britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par
+delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie
+humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela
+qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves
+lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience est
+venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme une fois
connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que les grands
sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la trame
-ordinaire de sa vie<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>? La vérité est qu'il emploie <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> le
-meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler comme
-un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un animal;
-sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses instincts
-le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la nécessité
-fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse et de plus
-imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre gré, qu'il n'y
-a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche rarement sur les côtes,
-que du moins son échine stoïcienne peut faire comme si elle ne le
-sentait pas. Elle s'enharnache en imagination de caparaçons
-magnifiques, et se prélasse ainsi à pas mesurés, croyant porter des
+ordinaire de sa vie<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>? La vérité est qu'il emploie <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> le
+meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler comme
+un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un animal;
+sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses instincts
+le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la nécessité
+fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse et de plus
+imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre gré, qu'il n'y
+a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche rarement sur les côtes,
+que du moins son échine stoïcienne peut faire comme si elle ne le
+sentait pas. Elle s'enharnache en imagination de caparaçons
+magnifiques, et se prélasse ainsi à pas mesurés, croyant porter des
reliques et fouler des tapis et des fleurs, tandis qu'en somme elle
-piétine dans la boue et emporte avec soi les taches et l'odeur de tous
-les fumiers. Quel passe-temps que de palper son dos pelé, de lui
+piétine dans la boue et emporte avec soi les taches et l'odeur de tous
+les fumiers. Quel passe-temps que de palper son dos pelé, de lui
mettre sous les yeux les sacs de farine qui la chargent et l'aiguillon
-qui la fait marcher<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>! La bonne comédie! C'est la comédie
-éternelle, et il n'y a pas un sentiment qui ne lui fournisse un acte:
+qui la fait marcher<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>! La bonne comédie! C'est la comédie
+éternelle, et il n'y a pas un sentiment qui ne lui fournisse un acte:
l'amour d'abord. Certainement dona Julia est bien aimable et Byron
-l'aime; mais elle sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre.
+l'aime; mais elle sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre.
Elle a de la vertu, cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir.
-Elle se fait à propos de don Juan des raisonnements très-beaux:
+Elle se fait à propos de don Juan des raisonnements très-beaux:
<span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> la belle chose que les raisonnements, et comme ils sont
-propres à brider la passion! Rien de plus solide qu'un ferme propos
-étayé de logique, appuyé sur la crainte du monde, sur la pensée de
-Dieu, sur le souvenir du devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté
-un tête-à-tête en juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose
+propres à brider la passion! Rien de plus solide qu'un ferme propos
+étayé de logique, appuyé sur la crainte du monde, sur la pensée de
+Dieu, sur le souvenir du devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté
+un tête-à-tête en juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose
est faite, et la pauvre femme timide est surprise par son mari
-outragé, dans quelle situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement
+outragé, dans quelle situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement
elle va se taire, honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne
manque pas de compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez
-point compté sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à
-présent il s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre,
-de sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée,
-on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et
-l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est en
-cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête.
-C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et
-défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné
+point compté sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à
+présent il s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre,
+de sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée,
+on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et
+l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est en
+cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête.
+C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et
+défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné
vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle
-comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête
-femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez
-raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné, et
-vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine
-fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en
-équilibre; mais qu'on <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> la mette dans un naufrage ou dans une
-bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les
-pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un
-idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous
-recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à
-une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au
-fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et
+comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête
+femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez
+raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné, et
+vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine
+fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en
+équilibre; mais qu'on <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> la mette dans un naufrage ou dans une
+bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les
+pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un
+idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous
+recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à
+une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au
+fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et
jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant
-fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère?
-Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de c&oelig;ur commence. «Oui,
+fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère?
+Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de c&oelig;ur commence. «Oui,
dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....&mdash;(Ici il se
trouva plus malade.)&mdash;O Julia! qu'est-ce que toutes les autres
angoisses?...&mdash;(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de
-rhum!&mdash;Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)&mdash;Julia, mon
-amour!&mdash;(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)&mdash;Ma bien-aimée Julia,
-entends ma prière!...&mdash;(Ici sa voix devient inarticulée: c'était la
-faute des hoquets)<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>.&mdash;L'amour est très-brave contre toutes les
+rhum!&mdash;Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)&mdash;Julia, mon
+amour!&mdash;(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)&mdash;Ma bien-aimée Julia,
+entends ma prière!...&mdash;(Ici sa voix devient inarticulée: c'était la
+faute des hoquets)<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>.&mdash;L'amour est très-brave contre toutes les
nobles <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> maladies,&mdash;mais il a horreur de l'application des
-serviettes chaudes,&mdash;et le mal de mer est sa mort<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>.» Bien d'autres
+serviettes chaudes,&mdash;et le mal de mer est sa mort<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>.» Bien d'autres
choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le mariage; il y
-aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si Pénélope est si
-connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour Ulysse étaient de
-retrouver une jolie urne,&mdash;érigée à sa mémoire, et deux ou trois
-jeunes demoiselles&mdash;engendrées par quelque ami détenteur de sa femme
+aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si Pénélope est si
+connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour Ulysse étaient de
+retrouver une jolie urne,&mdash;érigée à sa mémoire, et deux ou trois
+jeunes demoiselles&mdash;engendrées par quelque ami détenteur de sa femme
et de ses biens,&mdash;et de sentir son chien Argus l'empoigner par sa
-culotte<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>.»</p>
-
-<p>Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique,
-c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par
-bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne;
-la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que
-par contradiction et par instants. «Donnez-nous <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> du vin, des
-femmes, de la gaieté, des éclats de rire,&mdash;demain des sermons et de
-l'eau de Seltz.&mdash;L'homme étant un être raisonnable, doit se
+culotte<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique,
+c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par
+bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne;
+la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que
+par contradiction et par instants. «Donnez-nous <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> du vin, des
+femmes, de la gaieté, des éclats de rire,&mdash;demain des sermons et de
+l'eau de Seltz.&mdash;L'homme étant un être raisonnable, doit se
griser<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>.&mdash;Le meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.&mdash;Je voudrais
-être argile&mdash;autant que je suis sang, moelle, passion et
-sensation,&mdash;parce qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis
-grisé à force,&mdash;et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous
-voyez bien qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé
-à se détruire. Son <i>Don Juan</i> aussi est une débauche; il s'y amuse
-outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un
+être argile&mdash;autant que je suis sang, moelle, passion et
+sensation,&mdash;parce qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis
+grisé à force,&mdash;et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous
+voyez bien qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé
+à se détruire. Son <i>Don Juan</i> aussi est une débauche; il s'y amuse
+outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un
taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et
-maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses
-récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la
-famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui
+maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses
+récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la
+famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui
se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift;
-bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second
-comme plus gras;&mdash;mais il avait beaucoup de répugnance pour cette
-sorte de fin.&mdash;Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui
-lui avait été fait à Cadix&mdash;par une souscription générale des
-dames<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>.» Pièces en <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> main<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>, il y suit avec une
+bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second
+comme plus gras;&mdash;mais il avait beaucoup de répugnance pour cette
+sorte de fin.&mdash;Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui
+lui avait été fait à Cadix&mdash;par une souscription générale des
+dames<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>.» Pièces en <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> main<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>, il y suit avec une
exactitude de chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la
-rage, le délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut
-toucher et montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds
-grotesque et hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la
-mitraille et la baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres
-employés comme fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y
+rage, le délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut
+toucher et montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds
+grotesque et hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la
+mitraille et la baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres
+employés comme fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y
a du sang assez pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les
-calembours; c'est pour railler la guerre et les boucheries décorées du
-nom d'exploits. Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes
-les vanités humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous
-avertis, sinon «que la vie est un néant et que les hommes ne valent
-pas des chiens<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon
+calembours; c'est pour railler la guerre et les boucheries décorées du
+nom d'exploits. Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes
+les vanités humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous
+avertis, sinon «que la vie est un néant et que les hommes ne valent
+pas des chiens<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon
ses lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a>? Garde-t-il
-au moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un
-poëte respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de
-gaieté de cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il
-lâche une <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> pantalonnade. Il achève une ode par des
-caricatures. Il est Faust dans le premier vers et Méphistophélès dans
+au moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un
+poëte respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de
+gaieté de cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il
+lâche une <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> pantalonnade. Il achève une ode par des
+caricatures. Il est Faust dans le premier vers et Méphistophélès dans
le second. Il arrive au milieu des tendresses ou des meurtres avec des
-drôleries de petit journal, avec des trivialités, des cancans, avec
-des injures de pamphlétaire et des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu
-les procédés poétiques, se demande où il en est, compte les stances
-déjà faites, gouaille la Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme
+drôleries de petit journal, avec des trivialités, des cancans, avec
+des injures de pamphlétaire et des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu
+les procédés poétiques, se demande où il en est, compte les stances
+déjà faites, gouaille la Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme
s'il n'en donnait pas deux sous. Encore une fois, que reste-t-il?
-Lui-même, et lui seul, debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle
-ici; ses personnages ne sont que des paravents; même la moitié du
-temps, il les écarte pour occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses
-souvenirs, ses colères, ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une
+Lui-même, et lui seul, debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle
+ici; ses personnages ne sont que des paravents; même la moitié du
+temps, il les écarte pour occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses
+souvenirs, ses colères, ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une
conversation, une confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries
et l'abandon d'une conversation et d'une confidence, presque semblable
-aux mémoires dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et
-s'épanchait. Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance
-d'une vive pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai
-poëte, toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui
-éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les
-émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les
+aux mémoires dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et
+s'épanchait. Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance
+d'une vive pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai
+poëte, toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui
+éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les
+émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les
hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims
-d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans
-les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on
-l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> on y
-saute avec lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu,
-si poignant, une si étonnante prodigalité de science, d'idées,
-d'images ramassées des quatre coins de l'horizon, en tas et par
-masses, qu'on est pris, emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne
-peut pas songer à résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot
-qui à son endroit revient toujours: trop fort contre autrui et contre
-lui-même, et tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver
-le monde et sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement
-de son talent et le contentement de son c&oelig;ur que dans un poëme armé
+d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans
+les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on
+l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> on y
+saute avec lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu,
+si poignant, une si étonnante prodigalité de science, d'idées,
+d'images ramassées des quatre coins de l'horizon, en tas et par
+masses, qu'on est pris, emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne
+peut pas songer à résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot
+qui à son endroit revient toujours: trop fort contre autrui et contre
+lui-même, et tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver
+le monde et sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement
+de son talent et le contentement de son c&oelig;ur que dans un poëme armé
contre toutes les conventions humaines et contre toutes les
-conventions poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient
+conventions poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient
malade. Il y a une maladie de c&oelig;ur et d'esprit dans le style de
<i>Don Juan</i>, comme dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au
-milieu de ses larmes, c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette
+milieu de ses larmes, c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette
sorte de rire est un spasme, et vous voyez venir chez l'un
-l'endurcissement ou la folie, chez l'autre l'excitation ou le dégoût.
-Byron s'épuisait, du moins le poëte s'épuisait en lui. Les derniers
-chants du <i>Don Juan</i> traînaient; la gaieté devenait forcée, les
+l'endurcissement ou la folie, chez l'autre l'excitation ou le dégoût.
+Byron s'épuisait, du moins le poëte s'épuisait en lui. Les derniers
+chants du <i>Don Juan</i> traînaient; la gaieté devenait forcée, les
escapades se tournaient en divagations; le lecteur sentait approcher
-l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait essayé avait fléchi sous sa
-main; il n'avait atteint dans le drame qu'à la déclamation puissante,
-ses personnages ne vivaient pas; quand il quitta la poésie, la poésie
-le quittait; il alla chercher l'action en Grèce et n'y trouva que la
+l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait essayé avait fléchi sous sa
+main; il n'avait atteint dans le drame qu'à la déclamation puissante,
+ses personnages ne vivaient pas; quand il quitta la poésie, la poésie
+le quittait; il alla chercher l'action en Grèce et n'y trouva que la
mort.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> VI</h4>
-<p>Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle
-n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe,
-gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et
-l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou
-l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci
-précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans
-l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs
-exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante
-jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les
-autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de
-leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus
-autour d'eux, écoutant notre c&oelig;ur qui répétait leurs cris tout bas.
-Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La
-démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la
-philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans
-cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité
-et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint
-d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée,
-livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le
-bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et
-l'homme avorté <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> ou gâté. De ce concert, une idée sortit,
-centre de la littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est
-qu'il y a quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre
-structure, et que toute la destinée humaine est viciée par ce
-désaccord.</p>
-
-<p>Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands,
-ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et
-profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»&mdash;«Cultive ton
+<p>Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle
+n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe,
+gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et
+l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou
+l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci
+précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans
+l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs
+exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante
+jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les
+autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de
+leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus
+autour d'eux, écoutant notre c&oelig;ur qui répétait leurs cris tout bas.
+Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La
+démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la
+philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans
+cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité
+et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint
+d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée,
+livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le
+bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et
+l'homme avorté <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> ou gâté. De ce concert, une idée sortit,
+centre de la littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est
+qu'il y a quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre
+structure, et que toute la destinée humaine est viciée par ce
+désaccord.</p>
+
+<p>Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands,
+ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et
+profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»&mdash;«Cultive ton
jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau,
-deviens bête de somme.»&mdash;«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite,
-abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»&mdash;«Fais
-ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont
-là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens
-et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon
-de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a
-une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous
-commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute
-l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la
-littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les
-choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne
-connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes
-sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs
-grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui
-ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour
-les briser à deux pas de <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> l'entrée contre une misérable borne
+deviens bête de somme.»&mdash;«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite,
+abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»&mdash;«Fais
+ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont
+là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens
+et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon
+de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a
+une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous
+commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute
+l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la
+littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les
+choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne
+connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes
+sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs
+grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui
+ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour
+les briser à deux pas de <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> l'entrée contre une misérable borne
qu'ils ne voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les
-nécessités qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre
-génération, comme les précédentes, a été atteinte par la maladie du
-siècle, et ne s'en relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la
-vérité, non au calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment,
+nécessités qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre
+génération, comme les précédentes, a été atteinte par la maladie du
+siècle, et ne s'en relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la
+vérité, non au calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment,
c'est notre intelligence; nous n'avons point de prise sur nos
sentiments. Mais nous avons le droit de concevoir pour autrui les
-espérances que nous n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos
-descendants un bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un
-air plus sain, ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des
-idées finit par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit
-la sérénité du c&oelig;ur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme,
-nous avons pris pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme
-eux nous avons reçu pour des vérités certaines les nobles songes de
-notre imagination et les suggestions impérieuses de notre c&oelig;ur.
-Nous nous sommes liés à la partialité des divinations religieuses et à
-l'inexactitude des divinations littéraires, et nous avons accommodé
-nos doctrines à nos instincts et à nos chagrins. La science approche
-enfin, et approche de l'homme; elle a dépassé le monde visible et
-palpable des astres, des pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on
-la confinait; c'est à l'âme qu'elle se prend, munie des instruments
-exacts et perçants dont trois cents ans d'expérience ont prouvé la
-justesse et mesuré la portée. La pensée et son développement,
+espérances que nous n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos
+descendants un bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un
+air plus sain, ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des
+idées finit par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit
+la sérénité du c&oelig;ur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme,
+nous avons pris pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme
+eux nous avons reçu pour des vérités certaines les nobles songes de
+notre imagination et les suggestions impérieuses de notre c&oelig;ur.
+Nous nous sommes liés à la partialité des divinations religieuses et à
+l'inexactitude des divinations littéraires, et nous avons accommodé
+nos doctrines à nos instincts et à nos chagrins. La science approche
+enfin, et approche de l'homme; elle a dépassé le monde visible et
+palpable des astres, des pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on
+la confinait; c'est à l'âme qu'elle se prend, munie des instruments
+exacts et perçants dont trois cents ans d'expérience ont prouvé la
+justesse et mesuré la portée. La pensée et son développement,
<span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> son rang, sa structure et ses attaches, ses profondes racines
-corporelles, sa végétation infinie à travers l'histoire, sa haute
-floraison au sommet des choses, voilà maintenant son objet, l'objet
-que depuis soixante ans elle entrevoit en Allemagne, et qui, sondé
-lentement, sûrement, par les mêmes méthodes que le monde physique, se
-transformera à nos yeux comme le monde physique s'est transformé. Il
-se transforme déjà, et nous avons laissé derrière nous le point de vue
-de Byron et de nos poëtes. Non, l'homme n'est pas un avorton ou un
-monstre; non, l'affaire de la poésie n'est point de le révolter ou de
-le diffamer. Il est à sa place et achève une série. Regardons-le
-naître et grandir, et nous cesserons de le railler ou de le maudire.
-Il est un produit comme toute chose, et à ce titre il a raison d'être
-comme il est. Son imperfection innée est dans l'ordre, comme
-l'avortement constant d'une étamine dans une plante, comme
-l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un cristal. Ce que
-nous prenions pour une difformité est une forme; ce qui nous semblait
+corporelles, sa végétation infinie à travers l'histoire, sa haute
+floraison au sommet des choses, voilà maintenant son objet, l'objet
+que depuis soixante ans elle entrevoit en Allemagne, et qui, sondé
+lentement, sûrement, par les mêmes méthodes que le monde physique, se
+transformera à nos yeux comme le monde physique s'est transformé. Il
+se transforme déjà, et nous avons laissé derrière nous le point de vue
+de Byron et de nos poëtes. Non, l'homme n'est pas un avorton ou un
+monstre; non, l'affaire de la poésie n'est point de le révolter ou de
+le diffamer. Il est à sa place et achève une série. Regardons-le
+naître et grandir, et nous cesserons de le railler ou de le maudire.
+Il est un produit comme toute chose, et à ce titre il a raison d'être
+comme il est. Son imperfection innée est dans l'ordre, comme
+l'avortement constant d'une étamine dans une plante, comme
+l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un cristal. Ce que
+nous prenions pour une difformité est une forme; ce qui nous semblait
le renversement d'une loi est l'accomplissement d'une loi. La raison
-et la vertu humaines ont pour matériaux les instincts et les images
+et la vertu humaines ont pour matériaux les instincts et les images
animales, comme les formes vivantes ont pour instruments les lois
-physiques, comme les matières organiques ont pour éléments les
-substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la raison
-humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique, parfois
-défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout être
-supérieur et <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> complexe, elle a pour soutiens et pour
-maîtresses des forces inférieures et simples qui, suivant les
-circonstances, tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la
-défont par leur désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être,
-comme les éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des
-lois indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un
+physiques, comme les matières organiques ont pour éléments les
+substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la raison
+humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique, parfois
+défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout être
+supérieur et <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> complexe, elle a pour soutiens et pour
+maîtresses des forces inférieures et simples qui, suivant les
+circonstances, tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la
+défont par leur désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être,
+comme les éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des
+lois indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un
certain genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui
-s'indignera contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera
-contre une géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému
-d'admiration au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au
+s'indignera contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera
+contre une géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému
+d'admiration au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au
c&oelig;ur des choses, poussent incessamment le sang dans les membres du
-vieux monde, éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et
-viennent épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la
-jeunesse et de la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en
-découvrant que ce faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que
-la matière a pour terme la pensée, que la nature s'achève par la
-raison, et que cet idéal auquel se suspendent, à travers tant
-d'erreurs, toutes les aspirations de l'homme, est aussi la fin à
-laquelle concourent, à travers tant d'obstacles, toutes les forces de
+vieux monde, éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et
+viennent épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la
+jeunesse et de la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en
+découvrant que ce faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que
+la matière a pour terme la pensée, que la nature s'achève par la
+raison, et que cet idéal auquel se suspendent, à travers tant
+d'erreurs, toutes les aspirations de l'homme, est aussi la fin à
+laquelle concourent, à travers tant d'obstacles, toutes les forces de
l'univers? Dans cet emploi de la science et dans cette conception des
choses il y a un art, une morale, une politique, une religion
nouvelles, et c'est notre affaire aujourd'hui de les chercher.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> CONCLUSION.<br>
-<span class="smaller">Le passé et le présent.</span></h3>
+<span class="smaller">Le passé et le présent.</span></h3>
<div class="quote">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Le passé. &mdash; L'invasion saxonne. &mdash; Comment elle a établi la
- race et fondé le caractère. &mdash; La conquête normande. &mdash; Comment
- elle a infléchi le caractère et établi la constitution. &mdash; La
- Renaissance. &mdash; Comment elle a manifesté l'esprit
- national. &mdash; La Réforme. &mdash; Comment elle a fixé le modèle
- idéal. &mdash; La Restauration. &mdash; Comment elle a importé la culture
- classique et dévié l'esprit national. &mdash; La
- Révolution. &mdash; Comment elle a développé la culture classique
- et redressé l'esprit national. &mdash; L'âge moderne. &mdash; Comment les
- idées européennes élargissent le moule national.</li>
-
-<li class="min2em">II. Le présent. &mdash; Concordances de l'observation et de
+<li class="min2em">I. Le passé. &mdash; L'invasion saxonne. &mdash; Comment elle a établi la
+ race et fondé le caractère. &mdash; La conquête normande. &mdash; Comment
+ elle a infléchi le caractère et établi la constitution. &mdash; La
+ Renaissance. &mdash; Comment elle a manifesté l'esprit
+ national. &mdash; La Réforme. &mdash; Comment elle a fixé le modèle
+ idéal. &mdash; La Restauration. &mdash; Comment elle a importé la culture
+ classique et dévié l'esprit national. &mdash; La
+ Révolution. &mdash; Comment elle a développé la culture classique
+ et redressé l'esprit national. &mdash; L'âge moderne. &mdash; Comment les
+ idées européennes élargissent le moule national.</li>
+
+<li class="min2em">II. Le présent. &mdash; Concordances de l'observation et de
l'histoire. &mdash; Le ciel. &mdash; Le sol. &mdash; Les produits. &mdash; L'homme. &mdash; Le
- commerce. &mdash; L'industrie. &mdash; L'agriculture. &mdash; La société. &mdash; La
+ commerce. &mdash; L'industrie. &mdash; L'agriculture. &mdash; La société. &mdash; La
famille. &mdash; Les arts. &mdash; La philosophie. &mdash; La religion. &mdash; Quelles
- forces ont produit la civilisation présente et élaborent la
+ forces ont produit la civilisation présente et élaborent la
civilisation future.</li>
</ul>
</div>
-<h4>§ 1.</h4>
+<h4>§ 1.</h4>
<h5>I</h5>
-<p>Arrivés au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant
+<p>Arrivés au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant
embrasser d'un regard l'ensemble de la civilisation anglaise; tout s'y
tient: quelques puissances et quelques circonstances primitives ont
-<span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> produit le reste, et il n'y a qu'à suivre leur action
-continue pour comprendre la nation et son histoire, son passé et son
-présent. À l'origine, et au plus profond dans la région des causes,
-apparaît la race. Une nation entière, Angles et Saxons, a détruit,
-chassé ou asservi les anciens habitants, effacé la culture romaine,
-s'est établie seule et pure, et n'a trouvé parmi les derniers
-ravageurs danois qu'une recrue nouvelle et du même sang. C'est là le
-tronc primitif; de sa substance et de ses propriétés innées naîtra
-presque toute la végétation future. En ce moment, et comme les voilà,
-seuls dans leur île, ils atteignent un développement tel quel, fruste,
-brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, bâtissent et
-défrichent, surtout pullulent: les peuplades éparses qui ont passé la
+<span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> produit le reste, et il n'y a qu'à suivre leur action
+continue pour comprendre la nation et son histoire, son passé et son
+présent. À l'origine, et au plus profond dans la région des causes,
+apparaît la race. Une nation entière, Angles et Saxons, a détruit,
+chassé ou asservi les anciens habitants, effacé la culture romaine,
+s'est établie seule et pure, et n'a trouvé parmi les derniers
+ravageurs danois qu'une recrue nouvelle et du même sang. C'est là le
+tronc primitif; de sa substance et de ses propriétés innées naîtra
+presque toute la végétation future. En ce moment, et comme les voilà,
+seuls dans leur île, ils atteignent un développement tel quel, fruste,
+brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, bâtissent et
+défrichent, surtout pullulent: les peuplades éparses qui ont passé la
mer sur des bateaux de cuir deviennent une forte nation compacte,
-trois cent mille familles, riche, pourvue de bétail, largement
-épanouie dans l'abondance de la vie corporelle, à demi assise dans la
-sécurité de la vie sociale, avec un roi, des assemblées respectées et
-fréquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les
-fougues et les violences du tempérament barbare, la vieille fidélité
-germanique maintient les hommes en société, pendant que la vieille
-indépendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste,
-ils n'avancent guère. Quelques chants tronqués, une épopée où gronde
-encore l'exaltation guerrière de l'antique barbarie, des hymnes
-lugubres, une poésie âpre et furieuse, parfois sublime et toujours
-rude, voilà tout ce <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> qui subsiste d'eux. En six siècles, ils
-ont fait à peine un pas hors des m&oelig;urs et des sentiments de leur
-inculte Germanie; le christianisme qui a trouvé prise sur eux par la
-grandeur de ses tragédies bibliques et la tristesse anxieuse de ses
+trois cent mille familles, riche, pourvue de bétail, largement
+épanouie dans l'abondance de la vie corporelle, à demi assise dans la
+sécurité de la vie sociale, avec un roi, des assemblées respectées et
+fréquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les
+fougues et les violences du tempérament barbare, la vieille fidélité
+germanique maintient les hommes en société, pendant que la vieille
+indépendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste,
+ils n'avancent guère. Quelques chants tronqués, une épopée où gronde
+encore l'exaltation guerrière de l'antique barbarie, des hymnes
+lugubres, une poésie âpre et furieuse, parfois sublime et toujours
+rude, voilà tout ce <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> qui subsiste d'eux. En six siècles, ils
+ont fait à peine un pas hors des m&oelig;urs et des sentiments de leur
+inculte Germanie; le christianisme qui a trouvé prise sur eux par la
+grandeur de ses tragédies bibliques et la tristesse anxieuse de ses
aspirations, ne leur apporte point la civilisation latine; elle
-demeure à la porte, à peine accueillie par quelques grands hommes,
-déformée, si elle entre, par la disproportion du génie romain et du
-génie saxon, toujours altérée et réduite, si bien que pour les hommes
-du continent, les hommes de l'île ne sont que des lourdauds illettrés,
-ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par tempérament et
-par nature, rebelles à la culture et tardifs dans leur développement.</p>
-
-<p>L'empire de ce monde est à la force. Ils sont conquis pour toujours et
-à demeure, conquis par des Normands, c'est-à-dire par des Français
-plus habiles, plus vite cultivés et organisés qu'eux; là est le grand
-événement qui va achever leur caractère, décider de leur histoire et
-imprimer dans leur caractère et dans leur histoire, l'esprit politique
-et pratique qui les sépare des autres peuples germains. Opprimés,
-enserrés dans le réseau rigide de l'organisation normande, ils ont
-beau avoir été conquis, ils n'ont pas été détruits; ils sont sur leur
+demeure à la porte, à peine accueillie par quelques grands hommes,
+déformée, si elle entre, par la disproportion du génie romain et du
+génie saxon, toujours altérée et réduite, si bien que pour les hommes
+du continent, les hommes de l'île ne sont que des lourdauds illettrés,
+ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par tempérament et
+par nature, rebelles à la culture et tardifs dans leur développement.</p>
+
+<p>L'empire de ce monde est à la force. Ils sont conquis pour toujours et
+à demeure, conquis par des Normands, c'est-à-dire par des Français
+plus habiles, plus vite cultivés et organisés qu'eux; là est le grand
+événement qui va achever leur caractère, décider de leur histoire et
+imprimer dans leur caractère et dans leur histoire, l'esprit politique
+et pratique qui les sépare des autres peuples germains. Opprimés,
+enserrés dans le réseau rigide de l'organisation normande, ils ont
+beau avoir été conquis, ils n'ont pas été détruits; ils sont sur leur
sol, chacun avec ses amis et dans sa commune; ils font corps, ils sont
encore vingt fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Leur situation
-et leurs nécessités feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils
-vont endurer, réclamer, lutter, résister ensemble et avec accord,
-faire effort aujourd'hui, demain, <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> tous les jours, pour n'être
-pas tués ou volés, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou
-extorquer des garanties, et par degrés ils vont acquérir la patience,
-le jugement, toutes les facultés et toutes les inclinations par
-lesquelles se maintiennent les libertés et se fondent les États. Par
+et leurs nécessités feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils
+vont endurer, réclamer, lutter, résister ensemble et avec accord,
+faire effort aujourd'hui, demain, <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> tous les jours, pour n'être
+pas tués ou volés, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou
+extorquer des garanties, et par degrés ils vont acquérir la patience,
+le jugement, toutes les facultés et toutes les inclinations par
+lesquelles se maintiennent les libertés et se fondent les États. Par
un bonheur singulier, les seigneurs normands les y aident; car le roi
s'est fait une si grosse part, et se trouve si redoutable que pour
-réprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcés de ménager
-leurs sujets saxons, de s'allier à eux, de les comprendre dans leurs
-chartes, de se faire leurs représentants, de les admettre au
-Parlement, de les laisser impunément travailler, s'enrichir, prendre
-de la fierté, de la force, de l'autorité, intervenir avec eux dans les
-affaires publiques. Voilà donc que peu à peu la nation anglaise,
-enfoncée sous terre par la conquête comme par un coup de masse, se
-dégage et se relève; cinq cents ans et davantage s'emploient à ce
-redressement. Mais pendant toute cette durée le loisir a manqué pour
-la fine et haute culture; il a fallu vivre et se défendre, piocher la
-terre, tisser la laine, s'exercer à l'arc, aller aux assemblées, au
+réprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcés de ménager
+leurs sujets saxons, de s'allier à eux, de les comprendre dans leurs
+chartes, de se faire leurs représentants, de les admettre au
+Parlement, de les laisser impunément travailler, s'enrichir, prendre
+de la fierté, de la force, de l'autorité, intervenir avec eux dans les
+affaires publiques. Voilà donc que peu à peu la nation anglaise,
+enfoncée sous terre par la conquête comme par un coup de masse, se
+dégage et se relève; cinq cents ans et davantage s'emploient à ce
+redressement. Mais pendant toute cette durée le loisir a manqué pour
+la fine et haute culture; il a fallu vivre et se défendre, piocher la
+terre, tisser la laine, s'exercer à l'arc, aller aux assemblées, au
jury, payer et raisonner pour les affaires communes; l'homme important
-et estimé est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits.
-Ce qui s'est développé ce sont les m&oelig;urs énergiques et militaires;
-ce qui a régné, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laissé les
-lettres et les élégances aux nobles francisés de la cour. Quand le
-vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'était pour
+et estimé est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits.
+Ce qui s'est développé ce sont les m&oelig;urs énergiques et militaires;
+ce qui a régné, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laissé les
+lettres et les élégances aux nobles francisés de la cour. Quand le
+vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'était pour
festiner plantureusement <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> ou pour chanter la ballade de Robin
-Hood. Il a vécu et agi; il n'a point réfléchi ni écrit; sa littérature
-nationale se réduit à des fragments et des rudiments, à des chansons
-de harpistes, à des épopées de taverne, à un poëme religieux, à
-quelques livres de réforme. En même temps, la littérature normande
-s'est desséchée; séparée de la tige, et sur un sol étranger, elle a
-langui dans les imitations; un seul grand poëte, presque Français
-d'esprit, tout Français de style, a paru, et après lui comme avant lui
-s'étale le radotage irrémédiable. Pour la seconde fois une
-civilisation de cinq siècles s'est trouvée stérile de grandes idées et
-de grandes &oelig;uvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et à
-double titre, parce qu'à l'impuissance universelle du moyen âge, s'y
-joint l'appauvrissement de la conquête, et que des deux littératures
-qui la composent, l'une, transplantée, avorte, et l'autre, mutilée,
-cesse de s'épanouir.</p>
+Hood. Il a vécu et agi; il n'a point réfléchi ni écrit; sa littérature
+nationale se réduit à des fragments et des rudiments, à des chansons
+de harpistes, à des épopées de taverne, à un poëme religieux, à
+quelques livres de réforme. En même temps, la littérature normande
+s'est desséchée; séparée de la tige, et sur un sol étranger, elle a
+langui dans les imitations; un seul grand poëte, presque Français
+d'esprit, tout Français de style, a paru, et après lui comme avant lui
+s'étale le radotage irrémédiable. Pour la seconde fois une
+civilisation de cinq siècles s'est trouvée stérile de grandes idées et
+de grandes &oelig;uvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et à
+double titre, parce qu'à l'impuissance universelle du moyen âge, s'y
+joint l'appauvrissement de la conquête, et que des deux littératures
+qui la composent, l'une, transplantée, avorte, et l'autre, mutilée,
+cesse de s'épanouir.</p>
<h5>II</h5>
-<p>Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et
-le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de
-Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes
-et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les
-habitudes de résistance et d'association, les préoccupations
+<p>Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et
+le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de
+Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes
+et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les
+habitudes de résistance et d'association, les préoccupations
politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de
-Brême, serré <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> pendant cinq cents ans dans le corselet de fer
-de Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre
+Brême, serré <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> pendant cinq cents ans dans le corselet de fer
+de Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre
acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi
-des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de
-la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq
-grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de
+des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de
+la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq
+grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de
leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les
circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur
-succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur
+succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur
histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de
-prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les
-facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les
-conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la
-décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout,
-l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À
-l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son
+prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les
+facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les
+conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la
+décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout,
+l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À
+l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son
c&oelig;ur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes;
-et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont
-contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des
+et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont
+contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des
aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se
-forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou
-ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses
-aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à
-un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> qu'enfin
-renouvelé par l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau
-but, et reprenne un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se
-représente la vie à la façon des croisés, des amoureux et des
-chevaliers, et, abandonnant le travail, la liberté et la science, se
-jette, à la suite de son inquisition et de son roi, dans la guerre
-fanatique, dans l'oisiveté romanesque, dans l'obéissance
-superstitieuse et passionnée, dans l'ignorance volontaire et
-irrémédiable<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>. L'Allemand théologien et féodal se cantonne
-docilement, fidèlement sous ses petits princes, par patience naturelle
-et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et de son ménage,
-content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé par la lourdeur
-de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et dans le respect
-inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement doué et le plus
-précoce de tous, mais de tous le plus incapable de discipline
-volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des beaux-arts et
-de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination étrangère, se
-laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le Français
-sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui donne la
-paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage d'une
-cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline
-uniforme, <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> d'une prépondérance européenne et d'une littérature
-universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième
-siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui,
-pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa
-constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et
-de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare,
+forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou
+ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses
+aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à
+un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> qu'enfin
+renouvelé par l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau
+but, et reprenne un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se
+représente la vie à la façon des croisés, des amoureux et des
+chevaliers, et, abandonnant le travail, la liberté et la science, se
+jette, à la suite de son inquisition et de son roi, dans la guerre
+fanatique, dans l'oisiveté romanesque, dans l'obéissance
+superstitieuse et passionnée, dans l'ignorance volontaire et
+irrémédiable<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>. L'Allemand théologien et féodal se cantonne
+docilement, fidèlement sous ses petits princes, par patience naturelle
+et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et de son ménage,
+content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé par la lourdeur
+de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et dans le respect
+inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement doué et le plus
+précoce de tous, mais de tous le plus incapable de discipline
+volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des beaux-arts et
+de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination étrangère, se
+laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le Français
+sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui donne la
+paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage d'une
+cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline
+uniforme, <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> d'une prépondérance européenne et d'une littérature
+universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième
+siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui,
+pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa
+constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et
+de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare,
Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les
-traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable,
-et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis
-mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race
-sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la
-conquête a tourné cette race vers la vie militante et les
-préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention
-originale, son &oelig;uvre manifeste l'énergie tragique, la passion
-intense et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du
-réel, le sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la
-divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui,
-repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le
-préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce
-protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente
-et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme
-permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes,
-celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur
+traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable,
+et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis
+mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race
+sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la
+conquête a tourné cette race vers la vie militante et les
+préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention
+originale, son &oelig;uvre manifeste l'énergie tragique, la passion
+intense et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du
+réel, le sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la
+divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui,
+repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le
+préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce
+protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente
+et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme
+permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes,
+celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur
l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span>
-impose à l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine
-l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le
+impose à l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine
+l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le
sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La
-voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que
-l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu
-seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il
-doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui,
-obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée
-aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle
-aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie;
-atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature
-humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque,
+voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que
+l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu
+seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il
+doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui,
+obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée
+aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle
+aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie;
+atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature
+humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque,
elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond
-à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand
-monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la
-culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française
-ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que
-des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est
-devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme
-brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie
-est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il
-ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style;
-elle-même est chassée de la scène publique presque en <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> même
-temps que les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les
-maximes libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne
-perdront plus. Car en même temps que les idées, les événements ont
+à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand
+monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la
+culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française
+ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que
+des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est
+devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme
+brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie
+est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il
+ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style;
+elle-même est chassée de la scène publique presque en <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> même
+temps que les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les
+maximes libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne
+perdront plus. Car en même temps que les idées, les événements ont
poursuivi leur cours; les inclinations nationales ont fait leur
-&oelig;uvre dans la société comme dans les lettres, et les instincts
-anglais ont transformé la constitution et la politique, en même temps
+&oelig;uvre dans la société comme dans les lettres, et les instincts
+anglais ont transformé la constitution et la politique, en même temps
que les talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants
-yeomen, ces rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés
-par leurs jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés,
-batailleurs, sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à
-l'Angleterre moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa
+yeomen, ces rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés
+par leurs jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés,
+batailleurs, sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à
+l'Angleterre moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa
tyrannie temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un
arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le
-danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth
-elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion
+danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth
+elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion
publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple
ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce
-qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs
-de son travail<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et
-par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances
+qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs
+de son travail<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et
+par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances
personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier
-Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce
-moment, tout est <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> décidé; quels que soient les événements, il
-faut bien qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font
-les situations politiques; toujours les constitutions légales
-s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit
-infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs,
-si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer
-leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs
+Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce
+moment, tout est <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> décidé; quels que soient les événements, il
+faut bien qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font
+les situations politiques; toujours les constitutions légales
+s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit
+infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs,
+si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer
+leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs
seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties
-dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi
-primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si
-fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution
-s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et
+dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi
+primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si
+fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution
+s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et
l'institution de l'<i>Habeas corpus</i> sous Charles II, par le
-redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques
-II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et
-l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment
-l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et
-héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et
-politique ont fait leur &oelig;uvre et désormais vont bâtir sans
-empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.</p>
+redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques
+II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et
+l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment
+l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et
+héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et
+politique ont fait leur &oelig;uvre et désormais vont bâtir sans
+empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> III</h5>
-<p>Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute
-conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent,
-l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse
-oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à
-l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette
-énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national.
-De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du
+<p>Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute
+conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent,
+l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse
+oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à
+l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette
+énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national.
+De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du
discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous
les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et
-le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là
-cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la
-vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament
-la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils
-n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure;
-ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et
-s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à
-demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées
-insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur
-respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps
-ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être
-s'accroissent énormément; la littérature et <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> l'opinion chez
-eux deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre
-contre la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur
-morale, en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au
-centuple leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et
-despotique de maximes approuvées, de convenances établies et de
+le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là
+cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la
+vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament
+la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils
+n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure;
+ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et
+s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à
+demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées
+insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur
+respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps
+ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être
+s'accroissent énormément; la littérature et <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> l'opinion chez
+eux deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre
+contre la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur
+morale, en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au
+centuple leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et
+despotique de maximes approuvées, de convenances établies et de
croyances inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie
-l'homme utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier
+l'homme utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier
ou de faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable
-d'inventions commodes, associations, institutions, mécanismes,
-ustensiles, méthodes qui travaillent incessamment pour fournir au
-corps et à l'esprit tout ce dont ils ont besoin, voilà désormais les
+d'inventions commodes, associations, institutions, mécanismes,
+ustensiles, méthodes qui travaillent incessamment pour fournir au
+corps et à l'esprit tout ce dont ils ont besoin, voilà désormais les
deux traits saillants et particuliers de ce peuple. Se contraindre et
se pourvoir, prendre l'empire de soi et l'empire de la nature,
-considérer la vie en moraliste et en économiste, comme un habit étroit
-dans lequel il faut marcher décemment, et comme un bon habit qu'il
-faut avoir le meilleur possible, être à la fois <i>respectable</i> et <i>muni
-de bien-être</i>, ces deux mots renferment tous les ressorts de l'action
-anglaise. Contre ce bon sens limité et contre cette austérité pédante,
-une révolte éclate. Avec le renouvellement universel de la pensée et
-de l'imagination humaine, la profonde source poétique qui avait coulé
-au seizième siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une
-nouvelle littérature jaillit à la lumière; la philosophie et
-l'histoire infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le
-plus grand poëte du <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> temps le heurte incessamment de ses
-malédictions et de ses sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore,
-dans les sciences et dans les lettres, dans la pratique et la théorie,
-dans la vie privée et dans la vie publique, les plus puissants esprits
-essayent d'ouvrir une entrée au flot des idées continentales. Mais ils
+considérer la vie en moraliste et en économiste, comme un habit étroit
+dans lequel il faut marcher décemment, et comme un bon habit qu'il
+faut avoir le meilleur possible, être à la fois <i>respectable</i> et <i>muni
+de bien-être</i>, ces deux mots renferment tous les ressorts de l'action
+anglaise. Contre ce bon sens limité et contre cette austérité pédante,
+une révolte éclate. Avec le renouvellement universel de la pensée et
+de l'imagination humaine, la profonde source poétique qui avait coulé
+au seizième siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une
+nouvelle littérature jaillit à la lumière; la philosophie et
+l'histoire infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le
+plus grand poëte du <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> temps le heurte incessamment de ses
+malédictions et de ses sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore,
+dans les sciences et dans les lettres, dans la pratique et la théorie,
+dans la vie privée et dans la vie publique, les plus puissants esprits
+essayent d'ouvrir une entrée au flot des idées continentales. Mais ils
sont patriotes autant que novateurs, conservateurs autant que
-révolutionnaires; s'ils touchent à la religion et à la constitution,
-aux m&oelig;urs et aux doctrines, c'est pour les élargir, non pour les
-détruire; l'Angleterre est faite, elle le sait, et ils le savent;
-telle que la voilà, assise sur toute l'histoire nationale et sur tous
+révolutionnaires; s'ils touchent à la religion et à la constitution,
+aux m&oelig;urs et aux doctrines, c'est pour les élargir, non pour les
+détruire; l'Angleterre est faite, elle le sait, et ils le savent;
+telle que la voilà, assise sur toute l'histoire nationale et sur tous
les instincts nationaux, elle est plus capable qu'aucun peuple de
-l'Europe de se transformer sans se refondre, et de se prêter à son
-avenir sans renoncer à son passé.</p>
+l'Europe de se transformer sans se refondre, et de se prêter à son
+avenir sans renoncer à son passé.</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> § 2.</h4>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page438" name="page438"></a>(p. 438)</span> § 2.</h4>
<h5>I</h5>
-<p>Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je
-débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des
-confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire;
-il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé
-expliquait le présent.</p>
+<p>Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je
+débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des
+confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire;
+il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé
+expliquait le présent.</p>
-<p>Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un
+<p>Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un
peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces
-côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect
-alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances
-de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande,
-vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand
-sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été,
-la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a
-la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure,
+côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect
+alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances
+de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande,
+vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand
+sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été,
+la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a
+la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure,
avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi,
-et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est
-labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre
-s'est détrempée <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> sous les averses incessantes, l'Océan est
-toujours là intraitable et farouche. Il gronde et beugle
-éternellement, le vieux monstre rauque, et le train aboyant de ses
-vagues avance comme une armée infinie devant laquelle toute force
-humaine doit plier. Qu'on songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux
-longues heures du matelot ballotté, roulé aveuglément par les rafales!
+et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est
+labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre
+s'est détrempée <span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> sous les averses incessantes, l'Océan est
+toujours là intraitable et farouche. Il gronde et beugle
+éternellement, le vieux monstre rauque, et le train aboyant de ses
+vagues avance comme une armée infinie devant laquelle toute force
+humaine doit plier. Qu'on songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux
+longues heures du matelot ballotté, roulé aveuglément par les rafales!
En ce moment et dans cette belle saison, surtout le cercle de
-l'horizon, les nuages montent ternis, blafards, bientôt semblables à
-une fumée charbonneuse, quelques-uns d'une blancheur éblouissante et
-fragile, si enflés qu'on les sent prêts à fondre. Leurs pesantes
-masses cheminent, elles s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine
-sans limite, un pan du ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un
-instant, la mer est salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec
-des tournoiements étranges, et leurs flancs prennent des teintes
-huileuses et livides. L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout
-l'horizon; la pluie s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée
+l'horizon, les nuages montent ternis, blafards, bientôt semblables à
+une fumée charbonneuse, quelques-uns d'une blancheur éblouissante et
+fragile, si enflés qu'on les sent prêts à fondre. Leurs pesantes
+masses cheminent, elles s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine
+sans limite, un pan du ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un
+instant, la mer est salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec
+des tournoiements étranges, et leurs flancs prennent des teintes
+huileuses et livides. L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout
+l'horizon; la pluie s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée
tant qu'on ne l'a pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont
-arrivés là pour la première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le
-large espace qui s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos
+arrivés là pour la première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le
+large espace qui s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos
yeux comptent comme sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a
-plus d'air, on n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de
-couleurs ni de formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent
-des fantômes effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au
-fusain sur laquelle un enfant a <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> maladroitement passé la
-manche. Vous voilà à New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la
+plus d'air, on n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de
+couleurs ni de formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent
+des fantômes effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au
+fusain sur laquelle un enfant a <span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> maladroitement passé la
+manche. Vous voilà à New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la
pluie, la terre lui renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la
-pluie; tout est noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de
-raison pour que cela doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée
-cimmérienne d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de
-ses yeux; on sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité
-qui monte; on se croit hors du monde respirable, réduit à la condition
-des êtres marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas
-vivre. On se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où
-barbotent des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie
-mouillée, le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables,
-noirs insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser
-au Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande
-place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu
-laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les
-autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester
-chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au
-suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité
-ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un
-pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe
-l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le
-navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables,
-leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> de cuir à
-rebord, si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si
-maîtres d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers
-à coton, calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et
-persévérant tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même
-contention de corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est
-conformée à leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre;
-au bout de huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance
-délicate et savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté
-abandonnée, au contentement des yeux, à l'épanouissement facile et
+pluie; tout est noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de
+raison pour que cela doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée
+cimmérienne d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de
+ses yeux; on sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité
+qui monte; on se croit hors du monde respirable, réduit à la condition
+des êtres marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas
+vivre. On se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où
+barbotent des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie
+mouillée, le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables,
+noirs insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser
+au Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande
+place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu
+laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les
+autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester
+chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au
+suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité
+ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un
+pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe
+l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le
+navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables,
+leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes <span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> de cuir à
+rebord, si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si
+maîtres d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers
+à coton, calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et
+persévérant tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même
+contention de corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est
+conformée à leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre;
+au bout de huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance
+délicate et savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté
+abandonnée, au contentement des yeux, à l'épanouissement facile et
harmonieux de la nature artistique et animale, qu'il faut se marier,
-élever un troupeau d'enfants, prendre les soucis et l'importance du
+élever un troupeau d'enfants, prendre les soucis et l'importance du
chef de famille, s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se
-munir de bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref,
-capable d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies
-ouvertes à l'homme, endurer et faire effort.</p>
+munir de bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref,
+capable d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies
+ouvertes à l'homme, endurer et faire effort.</p>
-<p>Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du
+<p>Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du
pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la
-campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une
-sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de
+campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une
+sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de
vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les
-collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et
-potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes
-d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres;
-<span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> des pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux,
+collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et
+potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes
+d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres;
+<span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> des pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux,
paisiblement, des vaches alourdies. La brume monte insensiblement
entre les intervalles des arbres, et les lointains nagent dans une
vapeur lumineuse. Il n'y a rien de plus doux au monde, ni de plus
-délicat que ces teintes; on s'arrêterait pendant des heures entières à
-regarder ces nuages de satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze
-transparente qui emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne
+délicat que ces teintes; on s'arrêterait pendant des heures entières à
+regarder ces nuages de satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze
+transparente qui emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne
les laisse arriver sur la terre que souriants et caressants. Des deux
-côtés de la voiture passent incessamment des prairies toujours plus
-belles, où les boutons d'or, les reines des prés, les pâquerettes
-s'entassent par traînées avec des teintes fondues; une suavité presque
-douloureuse, un charme étrange, s'exhalent de cette végétation
-inépuisable et passagère. Elle est trop fraîche, elle ne peut durer;
-rien n'est arrêté, stable et ferme ici, comme dans les pays du Midi;
-tout est coulant, en train de naître et de mourir, suspendu entre les
+côtés de la voiture passent incessamment des prairies toujours plus
+belles, où les boutons d'or, les reines des prés, les pâquerettes
+s'entassent par traînées avec des teintes fondues; une suavité presque
+douloureuse, un charme étrange, s'exhalent de cette végétation
+inépuisable et passagère. Elle est trop fraîche, elle ne peut durer;
+rien n'est arrêté, stable et ferme ici, comme dans les pays du Midi;
+tout est coulant, en train de naître et de mourir, suspendu entre les
pleurs et la joie. Les gouttes d'eau roulantes luisent sur les
-feuilles comme des perles; les têtes rondes des arbres, les larges
-feuillages étalés chuchotent sous la brise faible, et le bruit des
-larmes laissées par la dernière ondée est incessant sur leur pyramide.
-Comme ils vivent opulemment dans les clairières, étalés à plaisir,
-toujours rajeunis et abreuvés par l'air moite! Comme la séve monte
-dans ces plantes rafraîchies et abritées contre le ciel! Et comme le
-ciel et le pays semblent faits pour ménager leurs tissus et aviver
-leurs couleurs! Au moindre soupçon <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> de soleil, elles sourient
-avec une grâce délicieuse; on dirait de belles vierges timides et
-frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil un instant se
-dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une parure de bal. La
-lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales lustrés, dorés,
-éclatent avec un coloris trop fort; les plus magnifiques broderies, le
-velours constellé de diamants, la soie chatoyante couturée de perles
-n'approchent pas de cette teinte profonde; la joie déborde comme d'une
-coupe trop pleine. À l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on
-comprend pour la première fois la vie du pays humide. L'eau multiplie
+feuilles comme des perles; les têtes rondes des arbres, les larges
+feuillages étalés chuchotent sous la brise faible, et le bruit des
+larmes laissées par la dernière ondée est incessant sur leur pyramide.
+Comme ils vivent opulemment dans les clairières, étalés à plaisir,
+toujours rajeunis et abreuvés par l'air moite! Comme la séve monte
+dans ces plantes rafraîchies et abritées contre le ciel! Et comme le
+ciel et le pays semblent faits pour ménager leurs tissus et aviver
+leurs couleurs! Au moindre soupçon <span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> de soleil, elles sourient
+avec une grâce délicieuse; on dirait de belles vierges timides et
+frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil un instant se
+dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une parure de bal. La
+lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales lustrés, dorés,
+éclatent avec un coloris trop fort; les plus magnifiques broderies, le
+velours constellé de diamants, la soie chatoyante couturée de perles
+n'approchent pas de cette teinte profonde; la joie déborde comme d'une
+coupe trop pleine. À l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on
+comprend pour la première fois la vie du pays humide. L'eau multiplie
et amollit les tissus vivants; les plantes foisonnent et n'ont point
-de suc; la nourriture surabonde et n'a pas de goût; l'humidité
-enfante, mais le soleil n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de
-bétail, beaucoup de viande; la grande mangeaille et la grosse
-mangeaille; ainsi se soutient le tempérament absorbant et flegmatique;
-la pousse humaine, comme toute la pousse végétale et animale, est
-puissante, mais lourde; l'homme est amplement charpente, mais à gros
+de suc; la nourriture surabonde et n'a pas de goût; l'humidité
+enfante, mais le soleil n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de
+bétail, beaucoup de viande; la grande mangeaille et la grosse
+mangeaille; ainsi se soutient le tempérament absorbant et flegmatique;
+la pousse humaine, comme toute la pousse végétale et animale, est
+puissante, mais lourde; l'homme est amplement charpente, mais à gros
coups; la machine est solide, mais elle roule lentement sur ses gonds,
et le plus souvent les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on
-regarde les gens de près, il semble que leurs diverses pièces sont
-indépendantes, du moins qu'elles ont besoin de temps pour se
-transmettre les chocs. Leurs idées n'éclatent pas d'abord en passions,
+regarde les gens de près, il semble que leurs diverses pièces sont
+indépendantes, du moins qu'elles ont besoin de temps pour se
+transmettre les chocs. Leurs idées n'éclatent pas d'abord en passions,
en gestes, en actions. Comme chez le Flamand et l'Allemand, elles
-s'arrêtent d'abord dans la cervelle, elles s'y étalent, <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span>
-elles y déposent; l'homme n'est point secoué, il n'a point de peine à
-demeurer immobile; il n'est point entraîné; il peut agir sagement,
-uniformément; car son moteur intérieur est une idée ou une consigne,
-non une émotion ou un attrait. Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne
+s'arrêtent d'abord dans la cervelle, elles s'y étalent, <span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span>
+elles y déposent; l'homme n'est point secoué, il n'a point de peine à
+demeurer immobile; il n'est point entraîné; il peut agir sagement,
+uniformément; car son moteur intérieur est une idée ou une consigne,
+non une émotion ou un attrait. Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne
s'ennuie pas; son train ordinaire, ce sont les sensations ternes, et
l'insipide monotonie de la vie machinale n'a rien qui doive le
-rebuter. Il y est fait, sa nature y est conforme. Quand on a mangé
+rebuter. Il y est fait, sa nature y est conforme. Quand on a mangé
toute sa vie des navets, on ne regrette pas les oranges. Il se
-résignera aisément à écouter quinze discours de suite sur le même
-sujet, à demander vingt ans de suite la même réforme, à compulser des
-statistiques, à étudier des traités moraux, à faire des classes le
-dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le piquant, l'agréable ne
+résignera aisément à écouter quinze discours de suite sur le même
+sujet, à demander vingt ans de suite la même réforme, à compulser des
+statistiques, à étudier des traités moraux, à faire des classes le
+dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le piquant, l'agréable ne
sont point un besoin pour lui. La faiblesse de ses impulsions
-sensibles contribue à la force de ses impulsions morales. Son
-tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de gendarme; les
-chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici à des
-explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout haut, à
+sensibles contribue à la force de ses impulsions morales. Son
+tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de gendarme; les
+chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici à des
+explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout haut, à
propos de religion et de politique, avoir des <i>meetings</i>, faire des
associations, attaquer rudement les gens en place, dire que la
-Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas
-d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger,
-il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme.
-Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous
-les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez
-les enfants, la <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> filasse presque blanche; les yeux pâles,
-souvent bleus comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille,
+Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas
+d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger,
+il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme.
+Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous
+les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez
+les enfants, la <span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> filasse presque blanche; les yeux pâles,
+souvent bleus comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille,
les mouvements d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants
-encore, ceux que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à
-ce tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose,
-majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main,
-étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux
-pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable
-à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant
+encore, ceux que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à
+ce tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose,
+majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main,
+étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux
+pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable
+à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant
inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six
-pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un
-mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages,
-des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la
-séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes,
+pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un
+mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages,
+des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la
+séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes,
la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds
-d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la
+d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la
boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou
de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais
-la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé,
-d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise,
-voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux
-lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et
+la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé,
+d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise,
+voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux
+lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et
en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur
ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> de
-lancer la balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de
-respirer en canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front
-les gouttes de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés
-et les barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent
-encore les plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien
+lancer la balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de
+respirer en canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front
+les gouttes de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés
+et les barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent
+encore les plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien
de plus simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en
-a peu d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes,
-si foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On
-n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette
+a peu d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes,
+si foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On
+n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette
innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs
-épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et
-délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner
-l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours
-précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent
-ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie;
+épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et
+délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner
+l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours
+précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent
+ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie;
les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer
-qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux
-joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les
-émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer
-sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous
-êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes
-naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point
-languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice
-comme leurs frères; <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> en cheveux flottants, à six ans, elles
-courent à cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en
-ce pays le tempérament flegmatique, et le c&oelig;ur s'y conserve plus
-simple en même temps que le corps y devient plus sain. Encore un
+qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux
+joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les
+émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer
+sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous
+êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes
+naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point
+languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice
+comme leurs frères; <span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> en cheveux flottants, à six ans, elles
+courent à cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en
+ce pays le tempérament flegmatique, et le c&oelig;ur s'y conserve plus
+simple en même temps que le corps y devient plus sain. Encore un
regard; car au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus
-véritablement anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous
-une heure durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et
-considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres
-pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les
-yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme
-est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans
-regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il
-faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort
+véritablement anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous
+une heure durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et
+considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres
+pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les
+yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme
+est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans
+regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il
+faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort
profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les
-ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes
+ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes
sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible
-dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux
-caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont
-trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou
-opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont
-supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même
-dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet
-endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces
-pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> qui
-demeurent immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir.
-Certainement la bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici
-qu'ailleurs; quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de
-la concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les
-imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait
-son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent
-le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers
+dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux
+caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont
+trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou
+opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont
+supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même
+dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet
+endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces
+pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, <span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> qui
+demeurent immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir.
+Certainement la bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici
+qu'ailleurs; quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de
+la concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les
+imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait
+son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent
+le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers
honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces
-spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes
+spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes
d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs
haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des
-troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux
-que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la
+troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux
+que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la
surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et
-la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi,
+la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi,
sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines
-disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient
-disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations
-viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et
-les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du
-branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament
-et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un
-côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un
-animal <i>entraîné</i>: <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> son corps et son esprit ont été
-transformés par la forte nourriture, par l'exercice corporel, par la
-religion austère, par la morale publique, par la lutte politique, par
-la perpétuité de l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus
+disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient
+disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations
+viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et
+les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du
+branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament
+et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un
+côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un
+animal <i>entraîné</i>: <span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> son corps et son esprit ont été
+transformés par la forte nourriture, par l'exercice corporel, par la
+religion austère, par la morale publique, par la lutte politique, par
+la perpétuité de l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus
capable d'agir utilement et puissamment dans toutes les voies, le
travailleur le plus productif et le plus efficace, comme son b&oelig;uf
-est devenu la meilleure bête à viande, son mouton la meilleure bête à
+est devenu la meilleure bête à viande, son mouton la meilleure bête à
laine, et son cheval le meilleur coureur.</p>
<h5>II</h5>
<p>En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son &oelig;uvre; dans
-aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois,
-ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et
+aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois,
+ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et
vous verrez une accumulation de travail et d'&oelig;uvres qui n'a pas
-d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante
+d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante
ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici
-tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais
-pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives
+tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais
+pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives
sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs
qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins
-pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières
-chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de
+pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières
+chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de
construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la
-carcasse en fer d'une <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> église qu'on achève pour la porter dans
+carcasse en fer d'une <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> église qu'on achève pour la porter dans
l'Inde. Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue
-peuplée de vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à
-vapeur, à voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de
-deux, trois, dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a
-cinq ou six mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de
-rues maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les
-navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au
-loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs
-mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui
-ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du
-couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de
-vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent,
-accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies
+peuplée de vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à
+vapeur, à voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de
+deux, trois, dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a
+cinq ou six mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de
+rues maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les
+navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au
+loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs
+mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui
+ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du
+couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de
+vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent,
+accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies
des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du
-labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du
-soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et
-charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la
-lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez
+labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du
+soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et
+charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la
+lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez
dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun
d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires,
-alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de
-cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille.
+alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de
+cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille.
Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante
<span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille,
quatre mille tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont
-partir pour l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève
-au moyen d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme
+partir pour l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève
+au moyen d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme
pour le mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille
tonneaux de porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici
-celui des suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries
-s'allonge à perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de
-Rembrandt, comblé de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière
-d'hommes qui s'agite dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce
-centre; comme un c&oelig;ur où afflue le sang et d'où jaillit le sang,
-l'argent, les marchandises, le négoce, arrivent ici des quatre coins
-de la planète et coulent d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette
+celui des suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries
+s'allonge à perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de
+Rembrandt, comblé de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière
+d'hommes qui s'agite dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce
+centre; comme un c&oelig;ur où afflue le sang et d'où jaillit le sang,
+l'argent, les marchandises, le négoce, arrivent ici des quatre coins
+de la planète et coulent d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette
circulation semble naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues
-tournent sans bruit, les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes,
-un petit traîneau les roule à l'instant et sans effort; les ballots
-descendent par leur propre poids sur les plans inclinés qui les
-conduisent à leur place. Les clerks, sans se presser, crient les
-numéros; les hommes poussent ou tirent sans confusion, avec calme,
-épargnant leur peine, pendant que le maître flegmatique, en chapeau
+tournent sans bruit, les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes,
+un petit traîneau les roule à l'instant et sans effort; les ballots
+descendent par leur propre poids sur les plans inclinés qui les
+conduisent à leur place. Les clerks, sans se presser, crient les
+numéros; les hommes poussent ou tirent sans confusion, avec calme,
+épargnant leur peine, pendant que le maître flegmatique, en chapeau
noir, commande gravement avec des gestes rares et sans prononcer un
mot.</p>
-<p>À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à
-Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez
-dans le pays <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les
-cheminées, hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et
-couvrent la plaine à perte de vue; les files multipliées,
-entre-croisées, de hauts bâtiments en briques rouges et monotones,
-passent devant les yeux, comme des rangées de ruches économiques et
-affairées. Les hauts fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai
-compté seize en un seul tas; les débris de minerais s'amoncellent
-comme des montagnes; les locomotives courent, semblables à des fourmis
+<p>À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à
+Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez
+dans le pays <span class="pagenum"><a id="page452" name="page452"></a>(p. 452)</span> houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les
+cheminées, hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et
+couvrent la plaine à perte de vue; les files multipliées,
+entre-croisées, de hauts bâtiments en briques rouges et monotones,
+passent devant les yeux, comme des rangées de ruches économiques et
+affairées. Les hauts fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai
+compté seize en un seul tas; les débris de minerais s'amoncellent
+comme des montagnes; les locomotives courent, semblables à des fourmis
noires, d'un mouvement automatique et violent; et tout d'un coup on se
-trouve engouffré dans la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille
+trouve engouffré dans la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille
ouvriers, telle manufacture contient trois cent mille broches. Les
-magasins de tissus sont des édifices babyloniens, larges et longs de
-cent vingt pas, à six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires
-rangés le long de la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent
-pour entrer; les docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de
-coton qui les bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart
-rougeâtre. Toutes les choses semblent ici bâties dans des proportions
-démesurées et comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une
-usine: ce ne sont que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres,
+magasins de tissus sont des édifices babyloniens, larges et longs de
+cent vingt pas, à six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires
+rangés le long de la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent
+pour entrer; les docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de
+coton qui les bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart
+rougeâtre. Toutes les choses semblent ici bâties dans des proportions
+démesurées et comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une
+usine: ce ne sont que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres,
cylindres larges comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent
-à de grands chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux
-de fer, laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui
-disparaissent dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés
-par une espèce de colosse paisible, <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> poussaient et retiraient
+à de grands chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux
+de fer, laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui
+disparaissent dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés
+par une espèce de colosse paisible, <span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> poussaient et retiraient
de la forge un arbre de fer rougi gros comme mon corps. C'est la
houille qui a fait pousser tout cela: l'Angleterre en produit deux
fois autant que le reste du monde. Ajoutez la brique, les grands
-schistes qui affleurent, et les estuaires des fleuves où la mer entre
+schistes qui affleurent, et les estuaires des fleuves où la mer entre
pour faire un port naturel. Liverpool, Manchester et une dizaine de
-villes de quarante à cent mille âmes germent comme une végétation sur
+villes de quarante à cent mille âmes germent comme une végétation sur
le bassin du Lancashire; jetez les yeux sur la carte, et voyez les
-districts teintés de noir, Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de
+districts teintés de noir, Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de
Galles, toute l'Irlande, qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles
-forêts antédiluviennes, en accumulant ici les aliments du feu, y ont
-emmagasiné la puissance qui remue la matière, et la mer fournit le
-vrai chemin sur lequel la matière peut être transportée. L'homme
-lui-même, esprit et corps, semble fait pour mettre à profit ces
-avantages. Ses muscles sont résistants et son esprit peut supporter
-l'ennui. Il est moins sujet à la lassitude et au dégoût qu'un autre.
-Il travaille aussi bien à la dixième heure qu'à la première. Nul ne
-manie mieux les machines; il a leur régularité et leur précision; deux
+forêts antédiluviennes, en accumulant ici les aliments du feu, y ont
+emmagasiné la puissance qui remue la matière, et la mer fournit le
+vrai chemin sur lequel la matière peut être transportée. L'homme
+lui-même, esprit et corps, semble fait pour mettre à profit ces
+avantages. Ses muscles sont résistants et son esprit peut supporter
+l'ennui. Il est moins sujet à la lassitude et au dégoût qu'un autre.
+Il travaille aussi bien à la dixième heure qu'à la première. Nul ne
+manie mieux les machines; il a leur régularité et leur précision; deux
ouvriers font dans une manufacture de coton l'ouvrage de trois et
-parfois de quatre ouvriers français. Cherchez maintenant dans les
-statistiques combien de lieues d'étoffes ils fabriquent chaque année,
+parfois de quatre ouvriers français. Cherchez maintenant dans les
+statistiques combien de lieues d'étoffes ils fabriquent chaque année,
combien de millions de tonnes ils exportent et importent, combien de
milliards ils produisent et consomment; ajoutez-y les empires
-industriels ou commerciaux qu'ils ont fondés où qu'ils fondent en
-<span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> Amérique, en Chine, dans l'Inde, en Australie, et peut-être
+industriels ou commerciaux qu'ils ont fondés où qu'ils fondent en
+<span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> Amérique, en Chine, dans l'Inde, en Australie, et peut-être
alors, en comptant les hommes et les valeurs, en calculant que leur
capital est sept ou huit fois plus grand que celui de la France, que
-leur population a doublé depuis cinquante ans, que leurs colonies,
-partout où le climat est sain, deviennent de nouvelles Angleterre,
-vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien imparfaite, d'une
+leur population a doublé depuis cinquante ans, que leurs colonies,
+partout où le climat est sain, deviennent de nouvelles Angleterre,
+vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien imparfaite, d'une
&oelig;uvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la grandeur.</p>
-<p>Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture;
-du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec
+<p>Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture;
+du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec
une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de
-suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé,
-lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la
+suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé,
+lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la
campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien
-n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé,
-tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans,
-vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos
-campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et
-incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne
-ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture
-avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils
-prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont
-drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement
-qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la
-culture et <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> dans l'élevage, ils perfectionnent les étables
-perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire;
-quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince
-Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte
-de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la
-reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous
-cet effort universel<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>, la production agricole a doublé en
-cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus
-d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on
-lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette
+n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé,
+tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans,
+vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos
+campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et
+incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne
+ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture
+avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils
+prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont
+drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement
+qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la
+culture et <span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> dans l'élevage, ils perfectionnent les étables
+perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire;
+quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince
+Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte
+de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la
+reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous
+cet effort universel<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>, la production agricole a doublé en
+cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus
+d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on
+lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette
&oelig;uvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir
-la moitié de cette &oelig;uvre. Vous entrez dans une ferme, même
-médiocre, de cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents,
-dignes, bien vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand
-bâtiment sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs
+la moitié de cette &oelig;uvre. Vous entrez dans une ferme, même
+médiocre, de cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents,
+dignes, bien vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand
+bâtiment sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs
grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs
-intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés
-tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un
-assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture,
+intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés
+tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un
+assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture,
quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande
-Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve
-quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte
+Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve
+quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte
<span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un
ou deux petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est
-propre; il y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins
-bleuâtres, régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du
-buffet brillant; les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de
-vitres cassées, ni salies; point de portes disjointes, de volets
-dépendus, de mares stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos
-villageois; le petit jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes;
-souvent des rosiers, des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le
-dimanche, on voit le père, la mère assis près d'une table bien
-essuyée, avec du thé et du beurre, jouir de leur <i>home</i>, et de l'ordre
+propre; il y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins
+bleuâtres, régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du
+buffet brillant; les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de
+vitres cassées, ni salies; point de portes disjointes, de volets
+dépendus, de mares stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos
+villageois; le petit jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes;
+souvent des rosiers, des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le
+dimanche, on voit le père, la mère assis près d'une table bien
+essuyée, avec du thé et du beurre, jouir de leur <i>home</i>, et de l'ordre
qu'ils y ont mis. Chez nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane
pour aller voir <i>sa terre</i>; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce
-que ceux-ci aiment, c'est le confortable. Point de pays où l'on soit
-plus exigeant à cet endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la
-passion exagérée de toutes les choses bonnes et commodes; nous avons
-trop de besoins, nous dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un
-peu d'argent, au lieu d'acquérir un bout de terre, achètent le
-meilleur sherry, les meilleurs habits<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>.» À mesure qu'on monte
-vers les hautes classes, ce goût devient plus <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> fort. Dans les
-moyennes, l'homme s'excède de travail pour donner à sa femme des robes
+que ceux-ci aiment, c'est le confortable. Point de pays où l'on soit
+plus exigeant à cet endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la
+passion exagérée de toutes les choses bonnes et commodes; nous avons
+trop de besoins, nous dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un
+peu d'argent, au lieu d'acquérir un bout de terre, achètent le
+meilleur sherry, les meilleurs habits<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>.» À mesure qu'on monte
+vers les hautes classes, ce goût devient plus <span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> fort. Dans les
+moyennes, l'homme s'excède de travail pour donner à sa femme des robes
trop voyantes et pour mettre dans sa maison les cent mille brimborions
-du demi-luxe. Vers le sommet, les inventions du bien-être sont si
-multipliées, qu'on en est gêné; il y a trop de journaux et de revues
-sur votre table de nuit, trop d'espèces de tapis, de cuvettes,
+du demi-luxe. Vers le sommet, les inventions du bien-être sont si
+multipliées, qu'on en est gêné; il y a trop de journaux et de revues
+sur votre table de nuit, trop d'espèces de tapis, de cuvettes,
d'allumettes, de serviettes dans votre cabinet de toilette: leur
raffinement est infini: vous songerez, en fourrant vos pieds dans les
-pantoufles, qu'il a fallu vingt générations d'inventeurs pour porter
-la semelle et la doublure jusqu'à ce degré de perfection. On ne
-saurait imaginer des clubs mieux munis du nécessaire et du superflu,
-des maisons si bien approvisionnées et si bien menées, l'agrément et
-l'abondance si savamment entendus, un service si sûr, si respectueux,
-si rapide. Les domestiques, dans le dernier recensement, faisaient «la
-classe la plus nombreuse parmi les sujets de Sa Majesté;» ils en ont
-cinq là où nous en avons deux. Quand, à Hyde-Park, on voit leurs
-jeunes filles riches, leurs gentlemen à cheval et en équipage,
-lorsqu'on réfléchit sur leurs maisons de campagne, sur leurs habits,
-leurs parcs et leurs écuries, on se dit que véritablement ce peuple
-est fait selon le cour des économistes, j'entends qu'il est le plus
+pantoufles, qu'il a fallu vingt générations d'inventeurs pour porter
+la semelle et la doublure jusqu'à ce degré de perfection. On ne
+saurait imaginer des clubs mieux munis du nécessaire et du superflu,
+des maisons si bien approvisionnées et si bien menées, l'agrément et
+l'abondance si savamment entendus, un service si sûr, si respectueux,
+si rapide. Les domestiques, dans le dernier recensement, faisaient «la
+classe la plus nombreuse parmi les sujets de Sa Majesté;» ils en ont
+cinq là où nous en avons deux. Quand, à Hyde-Park, on voit leurs
+jeunes filles riches, leurs gentlemen à cheval et en équipage,
+lorsqu'on réfléchit sur leurs maisons de campagne, sur leurs habits,
+leurs parcs et leurs écuries, on se dit que véritablement ce peuple
+est fait selon le cour des économistes, j'entends qu'il est le plus
grand producteur et le plus <span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> grand consommateur de la terre,
-que nul n'est plus propre à exprimer et aussi à absorber le suc des
-choses; qu'il a développé ses besoins en même temps que ses
-ressources, et vous pensez involontairement à ces insectes qui, après
-leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup munis de dents,
+que nul n'est plus propre à exprimer et aussi à absorber le suc des
+choses; qu'il a développé ses besoins en même temps que ses
+ressources, et vous pensez involontairement à ces insectes qui, après
+leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup munis de dents,
d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments admirables et
-terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout faire, mais
-pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre estomacs.</p>
+terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout faire, mais
+pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre estomacs.</p>
<h5>III</h5>
-<p>Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous
+<p>Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous
apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la
-façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte
-d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions
-gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands
-arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me
+façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte
+d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions
+gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands
+arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me
trompe, le mot est faux, c'est <i>gentlemen</i> qu'il faut dire;
-<i>bourgeois</i> est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui
-s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique;
+<i>bourgeois</i> est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui
+s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique;
ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles
-qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent
-effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé,
-implanté artificiellement <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> et du dehors; c'est un gouvernement
-spontané et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il
+qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent
+effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé,
+implanté artificiellement <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> et du dehors; c'est un gouvernement
+spontané et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il
leur faut des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a
-un; quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut
+un; quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut
se passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres,
-gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants;
-dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file;
-nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre.
-La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas
-suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un,
-et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni
-désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le
-propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses
-amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses
-grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa
-famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation
-de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien
+gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants;
+dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file;
+nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre.
+La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas
+suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un,
+et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni
+désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le
+propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses
+amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses
+grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa
+famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation
+de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien
l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent;
tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour
-passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les
-affaires de leur commune ou de leur Église; il sont <i>justices</i>,
-<i>overseers</i>, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement.
-Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison
-d'école; plusieurs <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> établissent des bibliothèques qui prêtent
-des livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les
-villageois trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon
-marché, bref des divertissements honnêtes qui les détournent du
+passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les
+affaires de leur commune ou de leur Église; il sont <i>justices</i>,
+<i>overseers</i>, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement.
+Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison
+d'école; plusieurs <span class="pagenum"><a id="page460" name="page460"></a>(p. 460)</span> établissent des bibliothèques qui prêtent
+des livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les
+villageois trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon
+marché, bref des divertissements honnêtes qui les détournent du
cabaret et du gin. Beaucoup d'entre eux font des <i>lectures</i>; leurs
-s&oelig;urs ou leurs filles tiennent des écoles de dimanche; en somme,
-ils donnent à leurs frais aux ignorants et aux pauvres la justice,
+s&oelig;urs ou leurs filles tiennent des écoles de dimanche; en somme,
+ils donnent à leurs frais aux ignorants et aux pauvres la justice,
l'administration, la civilisation. J'en ai vu un, riche de trente
-millions, qui le dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux
+millions, qui le dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux
petites filles; lord Palmerston offre son parc pour les <i>archery
meetings</i>; le duc de Marlborough ouvre le sien journellement au public
-«en priant (le mot y est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.»
-Un ferme et fier sentiment du devoir, un véritable esprit public, une
-grande idée de ce qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la
-supériorité morale qui autorise le commandement; probablement, depuis
-les anciennes cités grecques, on n'a point vu d'éducation ni de
-condition où la noblesse native de l'homme ait reçu un développement
+«en priant (le mot y est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.»
+Un ferme et fier sentiment du devoir, un véritable esprit public, une
+grande idée de ce qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la
+supériorité morale qui autorise le commandement; probablement, depuis
+les anciennes cités grecques, on n'a point vu d'éducation ni de
+condition où la noblesse native de l'homme ait reçu un développement
plus sain et plus complet. Bref, ils sont magistrats et patrons de
-naissance, chefs des grandes entreprises où il faut hasarder des
+naissance, chefs des grandes entreprises où il faut hasarder des
capitaux, promoteurs de toutes les largesses, de toutes les
-améliorations, de toutes les réformes, et, avec les honneurs du
-commandement ils en prennent les charges. Car remarquez qu'à l'inverse
-des autres aristocraties, ils sont instruits, libéraux, et marchent à
-la tête, non à la queue, dans la civilisation publique. Ce ne sont
-point des délicats <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> de salon, comme nos marquis du
-dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système
+améliorations, de toutes les réformes, et, avec les honneurs du
+commandement ils en prennent les charges. Car remarquez qu'à l'inverse
+des autres aristocraties, ils sont instruits, libéraux, et marchent à
+la tête, non à la queue, dans la civilisation publique. Ce ne sont
+point des délicats <span class="pagenum"><a id="page461" name="page461"></a>(p. 461)</span> de salon, comme nos marquis du
+dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système
des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est
souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne
-sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer
-au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute
+sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer
+au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute
l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des
-littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et
+littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et
Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de
-géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout
-du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si
+géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout
+du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si
les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont
pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les
-laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus
-que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand
-médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse
-et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné
-quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au
-bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et
-participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants
-de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière
-aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée.
-Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec
-confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le
-poids <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> en même temps que les avantages de leur dignité. Il y
-en a dans le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme
-jusqu'au bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses
-affaires qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le
-père<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a> peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans
-les plus minces circonstances de la vie domestique, un degré
-d'autorité et de dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade,
-absent depuis longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne
-sans lui demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais
-ma carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant.
-Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers
-comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a
-des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du
-pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de
-lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution
-sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui
-est tout prêt.</p>
-
-<p>C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de
-l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant
-enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours
+laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus
+que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand
+médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse
+et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné
+quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au
+bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et
+participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants
+de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière
+aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée.
+Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec
+confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le
+poids <span class="pagenum"><a id="page462" name="page462"></a>(p. 462)</span> en même temps que les avantages de leur dignité. Il y
+en a dans le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme
+jusqu'au bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses
+affaires qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le
+père<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a> peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans
+les plus minces circonstances de la vie domestique, un degré
+d'autorité et de dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade,
+absent depuis longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne
+sans lui demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais
+ma carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant.
+Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers
+comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a
+des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du
+pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de
+lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution
+sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui
+est tout prêt.</p>
+
+<p>C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de
+l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant
+enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours
renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne
sont pas capables de l'arracher tout <span class="pagenum"><a id="page463" name="page463"></a>(p. 463)</span> entier; les gens ont
beau parler, crier, faire des <i>meetings</i>, des processions, des ligues,
-ils ne démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un
-compartiment de fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et
-qui, comme tout placage, peut être remplacé par un autre; toujours les
+ils ne démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un
+compartiment de fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et
+qui, comme tout placage, peut être remplacé par un autre; toujours les
trente ou quarante gentlemen d'un district, riches, influents,
-accrédités, utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du
-district. «Comme on voit le diable dans les papiers périodiques,
-disait Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.»
-Point du tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut,
-et d'un ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis
+accrédités, utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du
+district. «Comme on voit le diable dans les papiers périodiques,
+disait Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.»
+Point du tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut,
+et d'un ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis
marcher des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos
-cet écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des
-Lords dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai
-que l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se
-bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est
-bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein
-vent déclamaient contre les Lords, qui sont des <i>coquins</i> (<i>rogues</i>).
-L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait
-un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires.
-Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de
-personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de
+cet écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des
+Lords dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai
+que l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se
+bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est
+bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein
+vent déclamaient contre les Lords, qui sont des <i>coquins</i> (<i>rogues</i>).
+L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait
+un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires.
+Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de
+personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de
l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui
-grandit, imprime des traités à bon marché, fait des <i>lectures</i>,
-<span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> puis des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un
+grandit, imprime des traités à bon marché, fait des <i>lectures</i>,
+<span class="pagenum"><a id="page464" name="page464"></a>(p. 464)</span> puis des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un
projet au Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire;
-cependant le projet prend du poids; la majorité de la nation pousse,
-elle force les portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir
-ainsi; les ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet,
-leurs associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je
-crois, il y eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils
-feront parfois des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà
-l'économie politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est
+cependant le projet prend du poids; la majorité de la nation pousse,
+elle force les portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir
+ainsi; les ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet,
+leurs associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je
+crois, il y eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils
+feront parfois des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà
+l'économie politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est
supprimer le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme
-ailleurs le tempérament est toujours la grande force. La colère, le
+ailleurs le tempérament est toujours la grande force. La colère, le
sang ne leur montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations
-méridionales; un long intervalle sépare toujours l'idée de l'action,
-et les raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet
-intervalle. Entrez dans un <i>meeting</i>, considérez ces gens de toute
-condition, ces dames qui viennent pour la trentième fois entendre la
-même dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton,
+méridionales; un long intervalle sépare toujours l'idée de l'action,
+et les raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet
+intervalle. Entrez dans un <i>meeting</i>, considérez ces gens de toute
+condition, ces dames qui viennent pour la trentième fois entendre la
+même dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton,
sur les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter
-argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer
-leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au
-bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au
-cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une
-minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni
+argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer
+leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au
+bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au
+cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une
+minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni
s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent
-<span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> être libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des
-nerfs patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres;
-tâchez d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci
-ont le double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier
+<span class="pagenum"><a id="page465" name="page465"></a>(p. 465)</span> être libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des
+nerfs patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres;
+tâchez d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci
+ont le double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier
avec sang-froid.</p>
<h5>IV</h5>
-<p>Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a
-pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il
+<p>Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a
+pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il
faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus
-noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En
-tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme
-Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est
-soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres
-massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs,
+noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En
+tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme
+Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est
+soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres
+massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs,
sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments
-semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se
-croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites,
-en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau;
-tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de
-verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes,
-excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre
-après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> fin et
-plus haut n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de
-ne pas rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes
-de fer; Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa
-colonne et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout
-d'une perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et
-couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent
-déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?&mdash;Ils se
-piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie
-étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de
-foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque
-tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans
-une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des
-observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront
-très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les
+semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se
+croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites,
+en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau;
+tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de
+verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes,
+excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre
+après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus <span class="pagenum"><a id="page466" name="page466"></a>(p. 466)</span> fin et
+plus haut n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de
+ne pas rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes
+de fer; Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa
+colonne et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout
+d'une perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et
+couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent
+déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?&mdash;Ils se
+piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie
+étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de
+foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque
+tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans
+une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des
+observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront
+très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les
regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent
-illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse
+illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse
de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la
-peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais
-on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides,
-des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards.
-Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez
-des paysages passés au sang de b&oelig;uf, des arbres qui crèvent la
-toile, des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à
-terre, des Christs qui ont <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> l'air d'être cuits et conservés
+peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais
+on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides,
+des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards.
+Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez
+des paysages passés au sang de b&oelig;uf, des arbres qui crèvent la
+toile, des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à
+terre, des Christs qui ont <span class="pagenum"><a id="page467" name="page467"></a>(p. 467)</span> l'air d'être cuits et conservés
dans l'huile, des cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des
-femmes nues auxquelles on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait
-de musique, ils importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu
-à grands frais parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits
-oisifs, délicats, point stoïciens, surtout point puritains, aisément
-choqués par les dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui
-emploient leurs longs loisirs, leurs libres rêves à arranger
+femmes nues auxquelles on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait
+de musique, ils importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu
+à grands frais parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits
+oisifs, délicats, point stoïciens, surtout point puritains, aisément
+choqués par les dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui
+emploient leurs longs loisirs, leurs libres rêves à arranger
harmonieusement, sans autre objet que la jouissance, les formes, les
couleurs et les sons. Je n'ai pas besoin de dire qu'ici la pente des
esprits est toute contraire, et l'on voit assez pourquoi, parmi ces
politiques militants, ces industriels laborieux, ces hommes d'action
-énergiques, l'art ne peut fournir que des fruits exotiques ou
-déformés.</p>
+énergiques, l'art ne peut fournir que des fruits exotiques ou
+déformés.</p>
<p>Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il
y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et
-vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des
-chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois
-partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés
-chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en
-tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen
+vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des
+chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois
+partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés
+chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en
+tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen
capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction
-du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre
+du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre
ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les
-vrais spéculatifs qui leur manquent; la <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> philosophie, surtout
-la métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la
+vrais spéculatifs qui leur manquent; la <span class="pagenum"><a id="page468" name="page468"></a>(p. 468)</span> philosophie, surtout
+la métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la
peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie
-en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en
-fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour
-la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que
-l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est
-pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que
-se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de
-l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses
-idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires
-laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle
-plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues
-sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine
-interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier;
-défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service.
+en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en
+fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour
+la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que
+l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est
+pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que
+se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de
+l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses
+idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires
+laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle
+plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues
+sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine
+interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier;
+défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service.
D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les
bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les
-vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames
-élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins
-proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion
+vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames
+élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins
+proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion
ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les
-jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la
-haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre,
-même au village, n'est pas un <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> fils de paysan, mal décrassé,
-encore imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé
-de la société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>.
-C'est un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne
-famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres,
-parfois une voiture, des gens, des m&oelig;urs élégantes, ordinairement
-instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être
-dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le
-guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs
-libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme
+jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la
+haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre,
+même au village, n'est pas un <span class="pagenum"><a id="page469" name="page469"></a>(p. 469)</span> fils de paysan, mal décrassé,
+encore imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé
+de la société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>.
+C'est un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne
+famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres,
+parfois une voiture, des gens, des m&oelig;urs élégantes, ordinairement
+instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être
+dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le
+guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs
+libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme
moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands
-sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À
-proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence,
+sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À
+proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence,
c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors,
-sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous
+sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous
ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un
magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord
-avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa
+avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa
doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la
-Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le
-christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans
-le pays des Esséniens et des Thérapeutes, <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> au milieu de
-l'accablement et du désespoir universels, quand la seule délivrance
+Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le
+christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans
+le pays des Esséniens et des Thérapeutes, <span class="pagenum"><a id="page470" name="page470"></a>(p. 470)</span> au milieu de
+l'accablement et du désespoir universels, quand la seule délivrance
semblait le renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la
-destruction des instincts naturels, et l'attente journalière du
-royaume de Dieu. Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en
-Occident, chez des peuples laborieux et à demi libres, au milieu du
-redressement et de l'invention universelle, quand l'homme, améliorant
-sa condition, prenait confiance en sa destinée terrestre, et
-épanouissait largement ses facultés. Rien d'étonnant si le
-protestantisme nouveau diffère du christianisme antique, s'il
-recommande l'action au lieu de prêcher l'ascétisme, s'il autorise le
-bien-être au lieu de prescrire la mortification, s'il honore le
+destruction des instincts naturels, et l'attente journalière du
+royaume de Dieu. Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en
+Occident, chez des peuples laborieux et à demi libres, au milieu du
+redressement et de l'invention universelle, quand l'homme, améliorant
+sa condition, prenait confiance en sa destinée terrestre, et
+épanouissait largement ses facultés. Rien d'étonnant si le
+protestantisme nouveau diffère du christianisme antique, s'il
+recommande l'action au lieu de prêcher l'ascétisme, s'il autorise le
+bien-être au lieu de prescrire la mortification, s'il honore le
mariage, le travail, le patriotisme, l'examen, la science, toutes les
-affections et toutes les facultés naturelles, au lieu de louer le
-célibat, la retraite, le dédain du siècle, l'extase, la captivité de
+affections et toutes les facultés naturelles, au lieu de louer le
+célibat, la retraite, le dédain du siècle, l'extase, la captivité de
l'esprit et la mutilation du c&oelig;ur. Par cette infusion de l'esprit
-moderne, il a reçu un nouveau sang, et le protestantisme aujourd'hui
+moderne, il a reçu un nouveau sang, et le protestantisme aujourd'hui
forme avec la science les deux organes moteurs et comme le double
-c&oelig;ur de la vie européenne. Car, en acceptant la réhabilitation du
-monde, il n'a point renoncé à l'épuration de l'homme; au contraire,
-c'est de ce côté qu'il a porté tout son effort. Il a retranché de la
-religion toutes les portions qui ne sont point cette épuration même,
-et l'a fortifiée en la réduisant. Une institution, comme une machine
+c&oelig;ur de la vie européenne. Car, en acceptant la réhabilitation du
+monde, il n'a point renoncé à l'épuration de l'homme; au contraire,
+c'est de ce côté qu'il a porté tout son effort. Il a retranché de la
+religion toutes les portions qui ne sont point cette épuration même,
+et l'a fortifiée en la réduisant. Une institution, comme une machine
et comme un homme, est d'autant plus puissante qu'elle est plus
-spéciale; on fait d'autant mieux une <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> &oelig;uvre qu'on n'en fait
-qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par la suppression des
-légendes et des pratiques, la pensée entière de l'homme a été
-concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale. C'est de cela
-qu'on lui parle dans les églises, en style grave et froid, avec une
-suite de raisonnements sensés et solides: comment un homme doit
-réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son esprit, se faire
-des principes, avoir une sorte de code intérieur librement consenti et
-fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses actions sans biaiser
+spéciale; on fait d'autant mieux une <span class="pagenum"><a id="page471" name="page471"></a>(p. 471)</span> &oelig;uvre qu'on n'en fait
+qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par la suppression des
+légendes et des pratiques, la pensée entière de l'homme a été
+concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale. C'est de cela
+qu'on lui parle dans les églises, en style grave et froid, avec une
+suite de raisonnements sensés et solides: comment un homme doit
+réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son esprit, se faire
+des principes, avoir une sorte de code intérieur librement consenti et
+fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses actions sans biaiser
ni balancer; comment ces principes peuvent s'enraciner par la
pratique; comment l'examen incessant, l'effort personnel, le
-redressement continu de soi-même par soi-même doivent asseoir
-lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les questions
-qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à
-l'expérience journalière<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>, reviennent dans toutes les chaires,
-pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et
-l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de
-stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts
-les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la
-littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul
-accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint
-l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes,
-historiens, romanciers, poëtes même, ils <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> donnent une leçon,
-ils soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils
-peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un
-caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des
-sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne
+redressement continu de soi-même par soi-même doivent asseoir
+lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les questions
+qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à
+l'expérience journalière<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>, reviennent dans toutes les chaires,
+pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et
+l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de
+stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts
+les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la
+littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul
+accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint
+l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes,
+historiens, romanciers, poëtes même, ils <span class="pagenum"><a id="page472" name="page472"></a>(p. 472)</span> donnent une leçon,
+ils soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils
+peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un
+caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des
+sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne
sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant
-que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès
+que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès
du sentiment moral dans une enfant de douze ans<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>. Tout travaille
-en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a
-laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a
-point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est
-le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en
-ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le
-consolateur aimable, que l'<i>Imitation</i> poursuit dans ses rêves
+en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a
+laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a
+point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est
+le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en
+ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le
+consolateur aimable, que l'<i>Imitation</i> poursuit dans ses rêves
tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien
-Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur
-empreinte. Ce n'est plus un ami de c&oelig;ur à qui l'on confie ses menus
-désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout
+Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur
+empreinte. Ce n'est plus un ami de c&oelig;ur à qui l'on confie ses menus
+désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout
humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou
-les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne
+les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne
voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre
-chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la
-rénovation <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> intérieure par laquelle on devient capable de
-toujours bien faire, et une supplication semblable est par elle-même
-un levier suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que
+chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la
+rénovation <span class="pagenum"><a id="page473" name="page473"></a>(p. 473)</span> intérieure par laquelle on devient capable de
+toujours bien faire, et une supplication semblable est par elle-même
+un levier suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que
l'on sait de lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance
-pareille suffit pour représenter tous les événements de la vie comme
-un acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il
+pareille suffit pour représenter tous les événements de la vie comme
+un acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il
n'y a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le c&oelig;ur
et la conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai
-dans l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent
-les vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le
-temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion
-différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion
-sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur
-l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans
-limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague
-besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès
-l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout.</p>
+dans l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent
+les vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le
+temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion
+différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion
+sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur
+l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans
+limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague
+besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès
+l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout.</p>
<h5>V</h5>
-<p>Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause
-intérieure et persistante, le <i>caractère</i> de la race; l'hérédité et le
-climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête
-normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span>
-diverses, il s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal
-propre, qui peu à peu a façonné ou produit la religion, la littérature
-et les institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur
-du reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend
+<p>Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause
+intérieure et persistante, le <i>caractère</i> de la race; l'hérédité et le
+climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête
+normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations <span class="pagenum"><a id="page474" name="page474"></a>(p. 474)</span>
+diverses, il s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal
+propre, qui peu à peu a façonné ou produit la religion, la littérature
+et les institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur
+du reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend
l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation
-présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future.
+présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future.
Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les
destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque
-impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa
+impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa
conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention
-n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les
+n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les
inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits
de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes
-conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte
+conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte
de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre.
-L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son
+L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son
confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette
&oelig;uvre changera, il faut chercher dans quel sens change la
-conception centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles
-dans l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et
-énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue.
-Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours
+conception centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles
+dans l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et
+énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue.
+Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours
croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que
-d'objet en objet elles atteignent les plus <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> relevés, qu'elles
-commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications
-utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse;
-bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout
-l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une
+d'objet en objet elles atteignent les plus <span class="pagenum"><a id="page475" name="page475"></a>(p. 475)</span> relevés, qu'elles
+commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications
+utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse;
+bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout
+l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une
conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle
-idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la
+idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la
philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a
sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle
-s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses
-établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions
-commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de
-la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur
+s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses
+établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions
+commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de
+la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur
accord.</p>
<p>Novembre 1863.</p>
<p class="p2 center">FIN.</p>
-<h2><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
-<span class="smaller">CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME</span></h2>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page477" name="page477"></a>(p. 477)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
+<span class="smaller">CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME</span></h2>
<div class="toc">
<p class="center">LIVRE III.<br>
-L'ÂGE CLASSIQUE.<br>
+L'ÂGE CLASSIQUE.<br>
(Suite.)</p>
<p class="center">Chapitre V.&mdash;Swift.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Les débuts de Swift. &mdash; Son caractère. &mdash; Son orgueil. &mdash; Sa
- sensibilité. &mdash; Sa vie chez sir W. Temple. &mdash; Chez lord
- Berkeley. &mdash; Son rôle politique. &mdash; Son importance. &mdash; Son
- insuccès. &mdash; Sa vie privée. &mdash; Ses amours. &mdash; Son désespoir et sa
+<li class="min2em">I. Les débuts de Swift. &mdash; Son caractère. &mdash; Son orgueil. &mdash; Sa
+ sensibilité. &mdash; Sa vie chez sir W. Temple. &mdash; Chez lord
+ Berkeley. &mdash; Son rôle politique. &mdash; Son importance. &mdash; Son
+ insuccès. &mdash; Sa vie privée. &mdash; Ses amours. &mdash; Son désespoir et sa
folie.
<span class="ralign5"><a href="#page2">2</a></span></li>
<li class="min2em">II. Son esprit. &mdash; Sa puissance et ses limites. &mdash; L'esprit
- prosaïque et positiviste. &mdash; Comment il est situé entre la
- vulgarité et le génie. &mdash; Pourquoi il est destructif.
+ prosaïque et positiviste. &mdash; Comment il est situé entre la
+ vulgarité et le génie. &mdash; Pourquoi il est destructif.
<span class="ralign5"><a href="#page17">17</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Le pamphlétaire. &mdash; Comment en ce moment la littérature
- entre dans la politique. &mdash; Différence des partis en France et
- en Angleterre. &mdash; Différence des pamphlets en France et en
- Angleterre. &mdash; Conditions du pamphlet littéraire. &mdash; Conditions
- du pamphlet efficace. &mdash; Ces pamphlets sont spéciaux et
+<li class="min2em">III. Le pamphlétaire. &mdash; Comment en ce moment la littérature
+ entre dans la politique. &mdash; Différence des partis en France et
+ en Angleterre. &mdash; Différence des pamphlets en France et en
+ Angleterre. &mdash; Conditions du pamphlet littéraire. &mdash; Conditions
+ du pamphlet efficace. &mdash; Ces pamphlets sont spéciaux et
pratiques. &mdash; L'<i>Examiner.</i> &mdash; Les <i>Lettres du Drapier</i>. &mdash; Le
<i>Portrait de lord Wharton</i>. &mdash; <i>Argument contre l'abolition du
christianisme.</i> &mdash; L'invective politique. &mdash; La diffamation
personnelle. &mdash; Le bon sens incisif. &mdash; L'ironie grave.
<span class="ralign5"><a href="#page21">21</a></span></li>
-<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> IV. Le poëte. &mdash; Comparaison de Swift et de
- Voltaire. &mdash; Sérieux et dureté de ses
+<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page478" name="page478"></a>(p. 478)</span> IV. Le poëte. &mdash; Comparaison de Swift et de
+ Voltaire. &mdash; Sérieux et dureté de ses
badinages. &mdash; <i>Bickerstaff.</i> &mdash; Rudesse de sa
- galanterie. &mdash; <i>Cadénus et Vanessa.</i> &mdash; Sa poésie prosaïque et
- réaliste. &mdash; <i>La grande question débattue.</i> &mdash; Énergie et
- tristesse de ses petits poëmes. &mdash; Vers <i>sur sa propre
- mort</i>. &mdash; À quels excès il aboutit.
+ galanterie. &mdash; <i>Cadénus et Vanessa.</i> &mdash; Sa poésie prosaïque et
+ réaliste. &mdash; <i>La grande question débattue.</i> &mdash; Énergie et
+ tristesse de ses petits poëmes. &mdash; Vers <i>sur sa propre
+ mort</i>. &mdash; À quels excès il aboutit.
<span class="ralign5"><a href="#page40">40</a></span></li>
<li class="min2em">V. Le conteur et le philosophe. &mdash; Le <i>Conte du Tonneau</i>. &mdash; Son
jugement sur la religion, la science, la philosophie et la
raison. &mdash; Comment il diffame l'intelligence humaine. &mdash; Les
- <i>Voyages de Gulliver</i>. &mdash; Son jugement sur la société, le
+ <i>Voyages de Gulliver</i>. &mdash; Son jugement sur la société, le
gouvernement, les conditions et les professions. &mdash; Comment il
diffame la nature humaine. &mdash; Derniers
- pamphlets. &mdash; Construction de son caractère et de son génie.
+ pamphlets. &mdash; Construction de son caractère et de son génie.
<span class="ralign5"><a href="#page56">56</a></span></li>
</ul>
<p class="p2 center">Chapitre VI.&mdash;Les Romanciers.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Caractères propres du roman anglais. &mdash; En quoi il diffère
+<li class="min2em">I. Caractères propres du roman anglais. &mdash; En quoi il diffère
des autres.
<span class="ralign5"><a href="#page84">84</a></span></li>
-<li class="min2em">II. De Foe. &mdash; Sa vie. &mdash; Son énergie, son dévouement, son rôle
- politique. &mdash; Son esprit. &mdash; Différence des réalistes anciens et
- des réalistes modernes. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; Ses procédés. &mdash; Son
- but. &mdash; <i>Robinson Crusoé.</i> &mdash; En quoi ce caractère est
- anglais. &mdash; Sa fougue intérieure. &mdash; Sa volonté obstinée. &mdash; Sa
- patience au travail. &mdash; Son bon sens méthodique. &mdash; Ses
- agitations religieuses. &mdash; Sa piété finale.
+<li class="min2em">II. De Foe. &mdash; Sa vie. &mdash; Son énergie, son dévouement, son rôle
+ politique. &mdash; Son esprit. &mdash; Différence des réalistes anciens et
+ des réalistes modernes. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; Ses procédés. &mdash; Son
+ but. &mdash; <i>Robinson Crusoé.</i> &mdash; En quoi ce caractère est
+ anglais. &mdash; Sa fougue intérieure. &mdash; Sa volonté obstinée. &mdash; Sa
+ patience au travail. &mdash; Son bon sens méthodique. &mdash; Ses
+ agitations religieuses. &mdash; Sa piété finale.
<span class="ralign5"><a href="#page85">85</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
- siècle. &mdash; Tous ces romans sont des fictions morales et des
- études de caractères. &mdash; Liaison du roman et de l'essai. &mdash; Deux
- idées principales en morale. &mdash; Comment elles suscitent deux
+<li class="min2em">III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
+ siècle. &mdash; Tous ces romans sont des fictions morales et des
+ études de caractères. &mdash; Liaison du roman et de l'essai. &mdash; Deux
+ idées principales en morale. &mdash; Comment elles suscitent deux
classes de romans.
<span class="ralign5"><a href="#page98">98</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Richardson. &mdash; Sa condition et son caractère. &mdash; Liaison de
- sa perspicacité et de son rigorisme. &mdash; Son talent, sa
- minutie, ses combinaisons. &mdash; <i>Paméla.</i> &mdash; Son tempérament. &mdash; Ses
- principes. &mdash; L'épouse anglaise. &mdash; <i>Clarisse Harlowe.</i> &mdash; La
- famille Harlowe. &mdash; Les caractères despotiques et insociables
- en Angleterre. &mdash; Lovelace. &mdash; Le caractère orgueilleux et
- militant en Angleterre. &mdash; Clarisse. &mdash; Son énergie, son
- sang-froid, sa logique. &mdash; Sa pédanterie, ses scrupules. &mdash; <i>Sir
- Charles Grandisson.</i> &mdash; Inconvénients des héros automates et
- édifiants. &mdash; Richardson, sermonnaire. &mdash; Ses longueurs, sa
+<li class="min2em">IV. Richardson. &mdash; Sa condition et son caractère. &mdash; Liaison de
+ sa perspicacité et de son rigorisme. &mdash; Son talent, sa
+ minutie, ses combinaisons. &mdash; <i>Paméla.</i> &mdash; Son tempérament. &mdash; Ses
+ principes. &mdash; L'épouse anglaise. &mdash; <i>Clarisse Harlowe.</i> &mdash; La
+ famille Harlowe. &mdash; Les caractères despotiques et insociables
+ en Angleterre. &mdash; Lovelace. &mdash; Le caractère orgueilleux et
+ militant en Angleterre. &mdash; Clarisse. &mdash; Son énergie, son
+ sang-froid, sa logique. &mdash; Sa pédanterie, ses scrupules. &mdash; <i>Sir
+ Charles Grandisson.</i> &mdash; Inconvénients des héros automates et
+ édifiants. &mdash; Richardson, sermonnaire. &mdash; Ses longueurs, sa
pruderie, son emphase.
<span class="ralign5"><a href="#page102">102</a></span></li>
-<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> V. Fielding. &mdash; Son tempérament, son caractère et sa
+<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page479" name="page479"></a>(p. 479)</span> V. Fielding. &mdash; Son tempérament, son caractère et sa
vie. &mdash; <i>Joseph Andrews.</i> &mdash; Sa conception de la nature. &mdash; <i>Tom
- Jones.</i> &mdash; Caractère du squire. &mdash; Les héros de
- Fielding. &mdash; <i>Amélia.</i> &mdash; Lacunes de sa conception.
+ Jones.</i> &mdash; Caractère du squire. &mdash; Les héros de
+ Fielding. &mdash; <i>Amélia.</i> &mdash; Lacunes de sa conception.
<span class="ralign5"><a href="#page124">124</a></span></li>
<li class="min2em">VI. Smollett. &mdash; <i>Roderick Random.</i> &mdash; <i>Peregrine
Pickle.</i> &mdash; Comparaison de Smollett et de Lesage. &mdash; Sa
- conception de la vie. &mdash; Dureté de ses héros. &mdash; Crudité de ses
- peintures. &mdash; Relief de ses caractères. &mdash; <i>Humphrey Clinker.</i>
+ conception de la vie. &mdash; Dureté de ses héros. &mdash; Crudité de ses
+ peintures. &mdash; Relief de ses caractères. &mdash; <i>Humphrey Clinker.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page139">139</a></span></li>
-<li class="min2em">VII. Sterne. &mdash; Étude excessive des particularités
- humaines. &mdash; Caractère de Sterne. &mdash; Son excentricité. &mdash; Sa
- sensibilité. &mdash; Ses gravelures. &mdash; Pourquoi il peint les
- maladies et les dégénérescences de la nature humaine.
+<li class="min2em">VII. Sterne. &mdash; Étude excessive des particularités
+ humaines. &mdash; Caractère de Sterne. &mdash; Son excentricité. &mdash; Sa
+ sensibilité. &mdash; Ses gravelures. &mdash; Pourquoi il peint les
+ maladies et les dégénérescences de la nature humaine.
<span class="ralign5"><a href="#page144">144</a></span></li>
-<li class="min2em">VIII. Goldsmith. &mdash; Épuration du roman. &mdash; Peinture de la vie
- bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
- protestante. &mdash; <i>Le ministre de Wakefield.</i> &mdash; L'ecclésiastique
- anglais. &mdash; Samuel Johnson. &mdash; Son autorité. &mdash; Sa personne. &mdash; Ses
- façons. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses doctrines. &mdash; Son jugement sur Voltaire
+<li class="min2em">VIII. Goldsmith. &mdash; Épuration du roman. &mdash; Peinture de la vie
+ bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
+ protestante. &mdash; <i>Le ministre de Wakefield.</i> &mdash; L'ecclésiastique
+ anglais. &mdash; Samuel Johnson. &mdash; Son autorité. &mdash; Sa personne. &mdash; Ses
+ façons. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses doctrines. &mdash; Son jugement sur Voltaire
et Rousseau. &mdash; Son style. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; Hogarth. &mdash; Sa
- peinture morale et réaliste. &mdash; Contraste du tempérament
+ peinture morale et réaliste. &mdash; Contraste du tempérament
anglais et de la morale anglaise. &mdash; Comment la morale a
- discipliné le tempérament.
+ discipliné le tempérament.
<span class="ralign5"><a href="#page151">151</a></span></li>
</ul>
-<p class="p2 center">Chapitre VII.&mdash;Les Poëtes.</p>
+<p class="p2 center">Chapitre VII.&mdash;Les Poëtes.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">I. Domination et domaine de l'esprit classique. &mdash; Ses
- caractères, ses &oelig;uvres, sa portée et ses
+ caractères, ses &oelig;uvres, sa portée et ses
limites. &mdash; Comment il a son centre dans Pope.
<span class="ralign5"><a href="#page173">173</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Pope. &mdash; Son éducation. &mdash; Sa précocité. &mdash; Ses débuts. &mdash; <i>Les
+<li class="min2em">II. Pope. &mdash; Son éducation. &mdash; Sa précocité. &mdash; Ses débuts. &mdash; <i>Les
Pastorales.</i> &mdash; <i>L'Essai sur la critique.</i> &mdash; Sa personne. &mdash; Son
- genre de vie. &mdash; Son caractère. &mdash; Médiocrité de ses passions et
- de ses idées. &mdash; Grandeur de sa vanité et de son talent. &mdash; Sa
- fortune indépendante et son travail assidu.
+ genre de vie. &mdash; Son caractère. &mdash; Médiocrité de ses passions et
+ de ses idées. &mdash; Grandeur de sa vanité et de son talent. &mdash; Sa
+ fortune indépendante et son travail assidu.
<span class="ralign5"><a href="#page176">176</a></span></li>
-<li class="min2em">III. <i>L'Épître d'Héloïse à Abeilard.</i> &mdash; Ce que deviennent les
- passions dans la poésie artificielle. &mdash; <i>La Boucle de cheveux
- enlevée.</i> &mdash; Le monde et le langage du monde en France et en
- Angleterre. &mdash; En quoi le badinage de Pope est pénible et
- déplaisant. &mdash; <i>La Sottisiade.</i> &mdash; Saletés et banalités. &mdash; En
+<li class="min2em">III. <i>L'Épître d'Héloïse à Abeilard.</i> &mdash; Ce que deviennent les
+ passions dans la poésie artificielle. &mdash; <i>La Boucle de cheveux
+ enlevée.</i> &mdash; Le monde et le langage du monde en France et en
+ Angleterre. &mdash; En quoi le badinage de Pope est pénible et
+ déplaisant. &mdash; <i>La Sottisiade.</i> &mdash; Saletés et banalités. &mdash; En
quoi l'imagination anglaise et l'esprit de salon sont
inconciliables.
<span class="ralign5"><a href="#page185">185</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Son talent descriptif. &mdash; Son talent oratoire. &mdash; Ses poëmes
- didactiques. &mdash; Pourquoi ces poëmes sont l'&oelig;uvre finale de
+<li class="min2em">IV. Son talent descriptif. &mdash; Son talent oratoire. &mdash; Ses poëmes
+ didactiques. &mdash; Pourquoi ces poëmes sont l'&oelig;uvre finale de
l'esprit <span class="pagenum"><a id="page480" name="page480"></a>(p. 480)</span> classique. &mdash; <i>L'Essai sur l'homme.</i> &mdash; Son
- déisme et son optimisme. &mdash; Valeur de ces
- conceptions. &mdash; Comment elles sont liées au style
- régnant. &mdash; Comment elles se déforment sous les mains de
- Pope. &mdash; Procédés et perfection de son style. &mdash; Excellence de
- ses portraits. &mdash; Pourquoi ils sont supérieurs. &mdash; Sa traduction
- de l'Iliade. &mdash; En quoi le goût a changé depuis un siècle.
+ déisme et son optimisme. &mdash; Valeur de ces
+ conceptions. &mdash; Comment elles sont liées au style
+ régnant. &mdash; Comment elles se déforment sous les mains de
+ Pope. &mdash; Procédés et perfection de son style. &mdash; Excellence de
+ ses portraits. &mdash; Pourquoi ils sont supérieurs. &mdash; Sa traduction
+ de l'Iliade. &mdash; En quoi le goût a changé depuis un siècle.
<span class="ralign5"><a href="#page199">199</a></span></li>
-<li class="min2em">V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
+<li class="min2em">V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
classiques. &mdash; Prior. &mdash; Gay. &mdash; La pastorale antique est
impossible dans les climats du Nord. &mdash; Le sentiment de la
campagne est naturel en Angleterre. &mdash; Thompson.
<span class="ralign5"><a href="#page213">213</a></span></li>
-<li class="min2em">VI. Discrédit de la vie de salon. &mdash; Apparition de l'homme
- sensible. &mdash; Pourquoi le retour à la nature est plus précoce
+<li class="min2em">VI. Discrédit de la vie de salon. &mdash; Apparition de l'homme
+ sensible. &mdash; Pourquoi le retour à la nature est plus précoce
en Angleterre qu'en
France. &mdash; Sterne. &mdash; Richardson. &mdash; Mackensie. &mdash; Macpherson. &mdash; Gray,
Akenside, Beattie, Collins, Young, Shenstone. &mdash; Persistance
de la forme classique. &mdash; Empire de la
- période. &mdash; Johnson. &mdash; L'école historique. &mdash; Robertson, Gibbon,
- Hume. &mdash; Leur talent et leurs limites. &mdash; Commencements de l'âge
+ période. &mdash; Johnson. &mdash; L'école historique. &mdash; Robertson, Gibbon,
+ Hume. &mdash; Leur talent et leurs limites. &mdash; Commencements de l'âge
moderne.
<span class="ralign5"><a href="#page225">225</a></span></li>
</ul>
<p class="center">LIVRE IV.<br>
- L'ÂGE MODERNE.</p>
+ L'ÂGE MODERNE.</p>
-<p>Chapitre I.&mdash;Les idées et les &oelig;uvres.</p>
+<p>Chapitre I.&mdash;Les idées et les &oelig;uvres.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Changements dans la société. &mdash; Avénement de la
- démocratie. &mdash; La Révolution française. &mdash; Le désir de
- parvenir. &mdash; Changements dans l'esprit humain. &mdash; Nouvelle idée
- des causes. &mdash; La philosophie allemande. &mdash; Le désir de
- l'au-delà.
+<li class="min2em">I. Changements dans la société. &mdash; Avénement de la
+ démocratie. &mdash; La Révolution française. &mdash; Le désir de
+ parvenir. &mdash; Changements dans l'esprit humain. &mdash; Nouvelle idée
+ des causes. &mdash; La philosophie allemande. &mdash; Le désir de
+ l'au-delà.
<span class="ralign5"><a href="#page233">233</a></span></li>
<li class="min2em">II. Robert Burns. &mdash; Son pays. &mdash; Sa famille. &mdash; Sa jeunesse. &mdash; Ses
- misères. &mdash; Ses aspirations et ses efforts. &mdash; Ses invectives
- contre la société et l'Église. &mdash; <i>The jolly Beggars.</i> &mdash; Ses
- attaques contre le cant officiel. &mdash; Son idée de la vie
- naturelle. &mdash; Son idée de la vie morale. &mdash; Son talent. &mdash; Comment
- il est spontané. &mdash; Son style. &mdash; Comment il est novateur. &mdash; Son
- succès. &mdash; Ses affectations. &mdash; Ses lettres étudiées et ses vers
- académiques. &mdash; Sa vie de fermier. &mdash; Son emploi de
- douanier. &mdash; Ses dégoûts. &mdash; Ses excès. &mdash; Sa mort.
+ misères. &mdash; Ses aspirations et ses efforts. &mdash; Ses invectives
+ contre la société et l'Église. &mdash; <i>The jolly Beggars.</i> &mdash; Ses
+ attaques contre le cant officiel. &mdash; Son idée de la vie
+ naturelle. &mdash; Son idée de la vie morale. &mdash; Son talent. &mdash; Comment
+ il est spontané. &mdash; Son style. &mdash; Comment il est novateur. &mdash; Son
+ succès. &mdash; Ses affectations. &mdash; Ses lettres étudiées et ses vers
+ académiques. &mdash; Sa vie de fermier. &mdash; Son emploi de
+ douanier. &mdash; Ses dégoûts. &mdash; Ses excès. &mdash; Sa mort.
<span class="ralign5"><a href="#page243">243</a></span></li>
<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page481" name="page481"></a>(p. 481)</span> III. Domination des conservateurs en
- Angleterre. &mdash; La Révolution ne se fait d'abord que dans le
- style. &mdash; Cowper. &mdash; Sa délicatesse maladive. &mdash; Ses
- désespoirs. &mdash; Sa folie. &mdash; Sa retraite. &mdash; <i>The Task.</i> &mdash; Idée
- moderne de la poésie. &mdash; Idée moderne du style.
+ Angleterre. &mdash; La Révolution ne se fait d'abord que dans le
+ style. &mdash; Cowper. &mdash; Sa délicatesse maladive. &mdash; Ses
+ désespoirs. &mdash; Sa folie. &mdash; Sa retraite. &mdash; <i>The Task.</i> &mdash; Idée
+ moderne de la poésie. &mdash; Idée moderne du style.
<span class="ralign5"><a href="#page272">272</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. L'école romantique. &mdash; Ses prétentions. &mdash; Ses
- tâtonnements. &mdash; Les deux idées de la littérature
- moderne. &mdash; L'histoire entre dans la littérature. &mdash; Lamb,
- Coleridge, Southey, Moore. &mdash; Défauts de ce genre. &mdash; Pourquoi
- il réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. &mdash; Sir Walter
- Scott. &mdash; Son éducation. &mdash; Ses études d'antiquaire. &mdash; Ses goûts
- nobiliaires. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses poëmes. &mdash; Ses
+<li class="min2em">IV. L'école romantique. &mdash; Ses prétentions. &mdash; Ses
+ tâtonnements. &mdash; Les deux idées de la littérature
+ moderne. &mdash; L'histoire entre dans la littérature. &mdash; Lamb,
+ Coleridge, Southey, Moore. &mdash; Défauts de ce genre. &mdash; Pourquoi
+ il réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. &mdash; Sir Walter
+ Scott. &mdash; Son éducation. &mdash; Ses études d'antiquaire. &mdash; Ses goûts
+ nobiliaires. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses poëmes. &mdash; Ses
romans. &mdash; Insuffisance de ses imitations
historiques. &mdash; Excellence de ses peintures nationales. &mdash; Ses
- tableaux d'intérieur. &mdash; Sa moquerie aimable. &mdash; Ses intentions
+ tableaux d'intérieur. &mdash; Sa moquerie aimable. &mdash; Ses intentions
morales. &mdash; Sa place dans la civilisation
- moderne. &mdash; Développement du roman en Angleterre. &mdash; Réalisme et
- honnêteté. &mdash; En quoi ce genre est bourgeois et anglais.
+ moderne. &mdash; Développement du roman en Angleterre. &mdash; Réalisme et
+ honnêteté. &mdash; En quoi ce genre est bourgeois et anglais.
<span class="ralign5"><a href="#page285">285</a></span></li>
-<li class="min2em">V. La philosophie entre dans la littérature. &mdash; Inconvénients
- du genre. &mdash; Wordsworth. &mdash; Son caractère. &mdash; Sa condition. &mdash; Sa
+<li class="min2em">V. La philosophie entre dans la littérature. &mdash; Inconvénients
+ du genre. &mdash; Wordsworth. &mdash; Son caractère. &mdash; Sa condition. &mdash; Sa
vie. &mdash; Peinture de la vie morale dans la vie
vulgaire. &mdash; Introduction du style terne et des compartiments
- psychologiques. &mdash; Défauts du genre. &mdash; Noblesse des
- sonnets. &mdash; <i>L'Excursion.</i> &mdash; Beauté austère de cette poésie
- protestante. &mdash; Shelley. &mdash; Ses imprudences. &mdash; Ses théories. &mdash; Sa
- fantaisie. &mdash; Son panthéisme. &mdash; Ses personnages idéaux. &mdash; Ses
- paysages vivants. &mdash; Tendance générale de la littérature
- nouvelle. &mdash; Introduction graduelle des idées continentales.
+ psychologiques. &mdash; Défauts du genre. &mdash; Noblesse des
+ sonnets. &mdash; <i>L'Excursion.</i> &mdash; Beauté austère de cette poésie
+ protestante. &mdash; Shelley. &mdash; Ses imprudences. &mdash; Ses théories. &mdash; Sa
+ fantaisie. &mdash; Son panthéisme. &mdash; Ses personnages idéaux. &mdash; Ses
+ paysages vivants. &mdash; Tendance générale de la littérature
+ nouvelle. &mdash; Introduction graduelle des idées continentales.
<span class="ralign5"><a href="#page309">309</a></span></li>
</ul>
<p class="p2 center">Chapitre II.&mdash;Lord Byron.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. L'homme. &mdash; Sa famille. &mdash; Son caractère passionné. &mdash; Ses
- amours précoces. &mdash; Sa vie excessive. &mdash; Son caractère
- militant. &mdash; Sa révolte contre l'opinion. &mdash; <i>English Bards and
+<li class="min2em">I. L'homme. &mdash; Sa famille. &mdash; Son caractère passionné. &mdash; Ses
+ amours précoces. &mdash; Sa vie excessive. &mdash; Son caractère
+ militant. &mdash; Sa révolte contre l'opinion. &mdash; <i>English Bards and
Scottish Reviewers.</i> &mdash; Ses bravades et ses imprudences. &mdash; Son
- mariage. &mdash; Déchaînement de l'opinion contre lui. &mdash; Son
- départ. &mdash; Sa vie politique en Italie. &mdash; Ses tristesses et ses
+ mariage. &mdash; Déchaînement de l'opinion contre lui. &mdash; Son
+ départ. &mdash; Sa vie politique en Italie. &mdash; Ses tristesses et ses
violences.
<span class="ralign5"><a href="#page344">344</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Le poëte. &mdash; Ses raisons pour écrire. &mdash; Sa façon
- d'écrire. &mdash; Comment sa poésie est personnelle. &mdash; Son goût
- classique. &mdash; En quoi ce goût l'a servi. &mdash; <i>Childe Harold.</i> &mdash; Le
- héros. &mdash; Les paysages. &mdash; Le style.
+<li class="min2em">II. Le poëte. &mdash; Ses raisons pour écrire. &mdash; Sa façon
+ d'écrire. &mdash; Comment sa poésie est personnelle. &mdash; Son goût
+ classique. &mdash; En quoi ce goût l'a servi. &mdash; <i>Childe Harold.</i> &mdash; Le
+ héros. &mdash; Les paysages. &mdash; Le style.
<span class="ralign5"><a href="#page351">351</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Ses petits poëmes. &mdash; Ses procédés oratoires. &mdash; Ses effets
- mélodramatiques. &mdash; Vérité <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> des paysages. &mdash; Sincérité
- des sentiments. &mdash; Peinture des émotions tristes et
- extrêmes. &mdash; Idée régnante de la mort et du
- désespoir. &mdash; <i>Mazeppa</i>, <i>le Prisonnier de Chillon</i>, <i>le Siége
+<li class="min2em">III. Ses petits poëmes. &mdash; Ses procédés oratoires. &mdash; Ses effets
+ mélodramatiques. &mdash; Vérité <span class="pagenum"><a id="page482" name="page482"></a>(p. 482)</span> des paysages. &mdash; Sincérité
+ des sentiments. &mdash; Peinture des émotions tristes et
+ extrêmes. &mdash; Idée régnante de la mort et du
+ désespoir. &mdash; <i>Mazeppa</i>, <i>le Prisonnier de Chillon</i>, <i>le Siége
de Corinthe</i>, <i>le Corsaire</i>, <i>Lara</i>. &mdash; Analogie de cette
conception avec celle de l'Edda et de Shakspeare. &mdash; <i>Les
- Ténèbres.</i>
+ Ténèbres.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page362">362</a></span></li>
<li class="min2em">IV. <i>Manfred.</i> &mdash; Comparaison du Manfred de Byron, et du Faust
- de Goëthe. &mdash; Conception de la légende et de la vie dans
- <i>Goëthe</i>. &mdash; Caractère symbolique et philosophique de son
- épopée. &mdash; En quoi Byron lui est inférieur. &mdash; En quoi Byron lui
- est supérieur. &mdash; Conception du caractère et de l'action dans
- Byron. &mdash; Caractère dramatique de son poëme. &mdash; Opposition entre
- le poëte de l'univers et le poëte de la personne.
+ de Goëthe. &mdash; Conception de la légende et de la vie dans
+ <i>Goëthe</i>. &mdash; Caractère symbolique et philosophique de son
+ épopée. &mdash; En quoi Byron lui est inférieur. &mdash; En quoi Byron lui
+ est supérieur. &mdash; Conception du caractère et de l'action dans
+ Byron. &mdash; Caractère dramatique de son poëme. &mdash; Opposition entre
+ le poëte de l'univers et le poëte de la personne.
<span class="ralign5"><a href="#page378">378</a></span></li>
<li class="min2em">V. Scandale en Angleterre. &mdash; La contrainte et l'hypocrisie
des m&oelig;urs. &mdash; Comment et selon quelles lois varient les
conceptions morales. &mdash; La vie et la morale
- méridionales. &mdash; <i>Beppo.</i> &mdash; <i>Don Juan.</i> &mdash; Transformation du
- talent et du style de Byron. &mdash; Peinture de la beauté et du
- bonheur sensibles. &mdash; <i>Haydée.</i> &mdash; Comment il combat le cant
- britannique. &mdash; Comment il combat l'hypocrisie humaine. &mdash; Idée
- de l'homme. &mdash; Idée de la femme. &mdash; <i>Dona Julia.</i> &mdash; <i>Le
- Naufrage.</i> &mdash; <i>La Prise d'Ismaïl.</i> &mdash; Naturel et variété de son
- style. &mdash; Excès et fatigue de sa verve. &mdash; Son théâtre. &mdash; Son
- départ pour la Grèce et sa mort.
+ méridionales. &mdash; <i>Beppo.</i> &mdash; <i>Don Juan.</i> &mdash; Transformation du
+ talent et du style de Byron. &mdash; Peinture de la beauté et du
+ bonheur sensibles. &mdash; <i>Haydée.</i> &mdash; Comment il combat le cant
+ britannique. &mdash; Comment il combat l'hypocrisie humaine. &mdash; Idée
+ de l'homme. &mdash; Idée de la femme. &mdash; <i>Dona Julia.</i> &mdash; <i>Le
+ Naufrage.</i> &mdash; <i>La Prise d'Ismaïl.</i> &mdash; Naturel et variété de son
+ style. &mdash; Excès et fatigue de sa verve. &mdash; Son théâtre. &mdash; Son
+ départ pour la Grèce et sa mort.
<span class="ralign5"><a href="#page395">395</a></span></li>
-<li class="min2em">VI. Position de Byron dans son siècle. &mdash; La maladie du
- siècle. &mdash; Les diverses conceptions du bonheur et de la
- vie. &mdash; La réponse des lettres. &mdash; La réponse des
- sciences. &mdash; Équilibre futur de la raison. &mdash; Conception moderne
+<li class="min2em">VI. Position de Byron dans son siècle. &mdash; La maladie du
+ siècle. &mdash; Les diverses conceptions du bonheur et de la
+ vie. &mdash; La réponse des lettres. &mdash; La réponse des
+ sciences. &mdash; Équilibre futur de la raison. &mdash; Conception moderne
de la nature.
<span class="ralign5"><a href="#page419">419</a></span></li>
</ul>
-<p class="p2 center">Conclusion.&mdash;Le passé et le présent.</p>
+<p class="p2 center">Conclusion.&mdash;Le passé et le présent.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Le passé. &mdash; L'invasion saxonne. &mdash; Comment elle a établi la
- race et fondé le caractère. &mdash; La conquête normande. &mdash; Comment
- elle a infléchi le caractère et établi la constitution. &mdash; La
- Renaissance. &mdash; Comment elle a manifesté l'esprit
- national. &mdash; La Réforme. &mdash; Comment elle a fixé le modèle
- idéal. &mdash; La Restauration. &mdash; Comment elle a importé la culture
- classique et dévié l'esprit national. &mdash; La
- Révolution. &mdash; Comment elle a développé la culture classique
- et redressé l'esprit national. &mdash; L'âge moderne. &mdash; Comment les
- idées européennes élargissent le moule national.
+<li class="min2em">I. Le passé. &mdash; L'invasion saxonne. &mdash; Comment elle a établi la
+ race et fondé le caractère. &mdash; La conquête normande. &mdash; Comment
+ elle a infléchi le caractère et établi la constitution. &mdash; La
+ Renaissance. &mdash; Comment elle a manifesté l'esprit
+ national. &mdash; La Réforme. &mdash; Comment elle a fixé le modèle
+ idéal. &mdash; La Restauration. &mdash; Comment elle a importé la culture
+ classique et dévié l'esprit national. &mdash; La
+ Révolution. &mdash; Comment elle a développé la culture classique
+ et redressé l'esprit national. &mdash; L'âge moderne. &mdash; Comment les
+ idées européennes élargissent le moule national.
<span class="ralign5"><a href="#page424">424</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Le présent. &mdash; Concordance de l'observation et de
+<li class="min2em">II. Le présent. &mdash; Concordance de l'observation et de
l'histoire. &mdash; Le <span class="pagenum"><a id="page483" name="page483"></a>(p. 483)</span> ciel. &mdash; Le sol. &mdash; Les
produits. &mdash; L'homme. &mdash; Le
- commerce. &mdash; L'industrie. &mdash; L'agriculture. &mdash; La société. &mdash; La
+ commerce. &mdash; L'industrie. &mdash; L'agriculture. &mdash; La société. &mdash; La
famille. &mdash; Les arts. &mdash; La philosophie. &mdash; La religion. &mdash; Quelles
- forces ont produit la civilisation présente, et élaborent la
+ forces ont produit la civilisation présente, et élaborent la
civilisation future.
<span class="ralign5"><a href="#page433">433</a></span></li>
</ul>
@@ -10692,7 +10652,7 @@ summon him by a note as I did the rest. Nor ever will have any thing
to say to him till he begs my pardon.</p>
<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
-<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Lettre à Bolingbroke.</p>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Lettre à Bolingbroke.</p>
<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: A person of great honour in Ireland (who was pleased to
@@ -10713,11 +10673,11 @@ shopkeeper, whose only crime is an honest endeavour to save his
country from ruin.</p>
<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
-<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Il avait esquissé dès cette époque <i>le Conte du
+<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Il avait esquissé dès cette époque <i>le Conte du
Tonneau</i>.</p>
<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
-<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Il dit à la muse:</p>
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Il dit à la muse:</p>
<p class="poem10">Wert thou right woman, thou should'st scorn to look<br>
On an abandon'd wretch by hopes forsook,<br>
@@ -10751,11 +10711,11 @@ spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.</p>
With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.</p>
<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
-<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Par <i>le Conte du Tonneau</i> auprès du clergé, et par <i>la
-Prophétie de Windsor</i> auprès de la reine.</p>
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Par <i>le Conte du Tonneau</i> auprès du clergé, et par <i>la
+Prophétie de Windsor</i> auprès de la reine.</p>
<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
-<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: <i>Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie,
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: <i>Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie,
Proposition modeste</i>, divers pamphlets sur l'Irlande.</p>
<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
@@ -10780,16 +10740,16 @@ hole.</p>
<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: I shall be like that tree. I shall die at the top.</p>
<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
-<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: «L'absence de foi est un inconvénient qu'il faut cacher
-quand on ne peut le vaincre.&mdash;Je me regarde, en qualité de prêtre,
-comme chargé par la Providence de défendre un poste qu'elle m'a
-confié, et de faire déserter autant d'ennemis qu'il est possible.»
-(<i>Pensées sur la religion.</i>)</p>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: «L'absence de foi est un inconvénient qu'il faut cacher
+quand on ne peut le vaincre.&mdash;Je me regarde, en qualité de prêtre,
+comme chargé par la Providence de défendre un poste qu'elle m'a
+confié, et de faire déserter autant d'ennemis qu'il est possible.»
+(<i>Pensées sur la religion.</i>)</p>
<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
-<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il fût alors de
-mauvaise foi. On pouvait croire à une escroquerie ministérielle, et
-Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me paraît honnête homme.</p>
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il fût alors de
+mauvaise foi. On pouvait croire à une escroquerie ministérielle, et
+Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me paraît honnête homme.</p>
<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Brethren, friends, countrymen, and fellow-subjects, what
@@ -10862,8 +10822,8 @@ except to their cadence; as I remember a fellow nailed up maps in a
gentleman's closet, some sidelong, others upside down, the better to
adjust them to the pannels.</p>
-<p>Voyez aussi dans l'<i>Examiner</i> le pamphlet sur Malborough, désigné sous
-le nom de <i>Crassus</i>, et la comparaison de la générosité romaine et de
+<p>Voyez aussi dans l'<i>Examiner</i> le pamphlet sur Malborough, désigné sous
+le nom de <i>Crassus</i>, et la comparaison de la générosité romaine et de
la ladrerie anglaise.</p>
<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
@@ -10879,7 +10839,7 @@ themselves. In the same manner his Excellency is one whom I neither
personally love or hate. I see him at court, at his own house, or
sometimes at mine, for I have the honour of his visits; and when these
papers are public, it is odds but he will tell me, as he once did upon
-a like occasion, «that he is damnably mauled,» and then with the
+a like occasion, «that he is damnably mauled,» and then with the
easiest transition in the world, ask about the weather, or time of the
day. So that I enter on the work with more cheerfulness, because I am
sure neither to make him angry, nor any way to hurt his reputation; a
@@ -10922,7 +10882,7 @@ have a mind to write memoirs of his Excellency's life.</p>
<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: <i>Argument contre l'abolition du christianisme.</i> Il
-s'agit de décrier les whigs, amis des libres penseurs.</p>
+s'agit de décrier les whigs, amis des libres penseurs.</p>
<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: It may perhaps be neither safe nor prudent, to argue
@@ -10996,10 +10956,10 @@ the preservation of christianity, there is no reason why we should
bear so great a loss, merely for the sake of destroying it.</p>
<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
-<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: <i>La Boucle de cheveux enlevée.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: <i>La Boucle de cheveux enlevée.</i></p>
<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
-<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.</p>
+<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.</p>
<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: My first prediction is but a trifle; yet I will mention
@@ -11054,7 +11014,7 @@ know, would equally become them.</p>
Miss Betty, when she does a fault,<br>
Lets fall her knife or spills the salt,<br>
Will then by her mother be chid:<br>
- «'Tis what Vanessa never did!»</p>
+ «'Tis what Vanessa never did!»</p>
<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>:</p>
@@ -11083,7 +11043,7 @@ know, would equally become them.</p>
Of nymphes so graceful, wise, and fair.</p>
<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a>
-<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Ovide, Homère, Plutarque.</p>
+<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: Ovide, Homère, Plutarque.</p>
<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>:</p>
@@ -11176,10 +11136,10 @@ know, would equally become them.</p>
abuses</i>.</p>
<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
-<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: La vérité chrétienne.</p>
+<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: La vérité chrétienne.</p>
<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
-<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Persécutions et combats de l'Église primitive.</p>
+<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Persécutions et combats de l'Église primitive.</p>
<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: They held the universe to be a large suit of clothes,
@@ -11202,7 +11162,7 @@ apt conjunction of lawn and black satin, we entitle a bishop.</p>
their father's will, read it over and over, but not a word of a
Shoulder-Knot.... After much thought, one of the brothers who happened
to be more book-learned than the other two, said he had found an
-expedient. «It is true, said he, there is nothing in this will,
+expedient. «It is true, said he, there is nothing in this will,
<i>totidem verbis</i>, making mention of Shoulder-Knot; but I dare
conjecture we may find them inclusive, or <i>totidem syllabis</i>.&mdash;This
distinction was immediately approved by all; and so they fell again to
@@ -11228,9 +11188,9 @@ best.</p>
corporation of fringe-makers, acted his part in a new comedy all
covered with silver fringe, and according to the laudable custom gave
rise to that fashion. Upon which the brothers consulting their
-father's will, to their great astonishment found these words. «Item, I
+father's will, to their great astonishment found these words. «Item, I
charge and command my said three sons to wear no sort of silver fringe
-upon or about their said coat.» However, after some pause the brother
+upon or about their said coat.» However, after some pause the brother
so often mentioned for his erudition, who was well skilled in
criticisms, had found in a certain author, which he said would be
nameless, that the same word which in the will is called <i>fringe</i> does
@@ -11248,7 +11208,7 @@ significant, but ought not to be over-curiously pried into, or nicely
reasoned upon.</p>
<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
-<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Allusions aux assemblées des puritains, à leur
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Allusions aux assemblées des puritains, à leur
prononciation nasale, etc.</p>
<p>First, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men
@@ -11257,7 +11217,7 @@ but wind; and learning is nothing but words; ergo learning is nothing
but wind.&mdash;.... This, when blown up to its perfection, ought not to be
covetously hoarded up, stifled, or hid under a bushel, but freely
communicated to mankind. Upon these reasons and others of equal
-weight, the wise æolists affirm the gift of <i>belching</i> to be the
+weight, the wise æolists affirm the gift of <i>belching</i> to be the
noblest act of a rational.... creature.... At certain seasons of the
year you might behold the priests among them in vast number.... linked
together in a circular chain, with every man a pair of bellows applied
@@ -11270,8 +11230,8 @@ belches were very wisely conveyed through that vehicle, to give them a
tincture as they passed.</p>
<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
-<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Petit livre à l'usage des enfants, ainsi que
-<i>Whittington et son chat</i>, nommé plus loin.</p>
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Petit livre à l'usage des enfants, ainsi que
+<i>Whittington et son chat</i>, nommé plus loin.</p>
<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: The types are so apposite and the applications so
@@ -11351,7 +11311,7 @@ prince was so gracious as to forgive the poor page his whipping, upon
promise that he would do so no more, without special orders.</p>
<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
-<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Je suis forcé de supprimer plusieurs traits.</p>
+<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Je suis forcé de supprimer plusieurs traits.</p>
<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: At last I beheld several animals in a field, and one or
@@ -11389,10 +11349,10 @@ most pernicious race of little odious vermin, that nature ever
suffered to crawl upon the surface of the earth.</p>
<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
-<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: «Proposition modeste pour empêcher que les enfants des
-pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur
-pays, et pour les rendre utiles au public.» 1729.&mdash;Swift devint fou
-quelques années après.</p>
+<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: «Proposition modeste pour empêcher que les enfants des
+pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur
+pays, et pour les rendre utiles au public.» 1729.&mdash;Swift devint fou
+quelques années après.</p>
<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: It is a melancholy object to those who walk through this
@@ -11501,9 +11461,9 @@ for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be
so, who can help it?</p>
<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
-<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Voyez ses poëmes si plats, entre autres «<i>Jure Divino</i>,
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Voyez ses poëmes si plats, entre autres «<i>Jure Divino</i>,
a poem in twelve books, in defence of every man's birthright by
-nature.»</p>
+nature.»</p>
<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: The story is told.... to the instruction of others by
@@ -11513,7 +11473,7 @@ there any appearance of fiction in it.</p>
<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Comparer au <i>Cas de M. Waldemar</i>, par Edgar Poe.
-L'Américain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sensé.</p>
+L'Américain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sensé.</p>
<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: I had the biggest magazine of all kinds now that ever
@@ -11561,8 +11521,8 @@ All this seemed inconsistent with the thing itself, and with all
notions we usually entertain of the subtlety of the Devil.</p>
<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
-<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Nos anciennes éditions françaises suppriment tous ces
-détails caractéristiques.</p>
+<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Nos anciennes éditions françaises suppriment tous ces
+détails caractéristiques.</p>
<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Immediately it occurred that these words were to me. Why
@@ -11639,7 +11599,7 @@ kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven
person.</p>
<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a>
-<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Voyez déjà dans <i>Paméla</i> les rôles de M. B. et de lady
+<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Voyez déjà dans <i>Paméla</i> les rôles de M. B. et de lady
Davers.</p>
<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a>
@@ -11649,7 +11609,7 @@ Davers.</p>
<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: The <i>witty</i>, the <i>prudent</i>, nay the <i>dutiful</i> and pious
(so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so
strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to
-lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let
+lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let
me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the
disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you
devote to your needle? How many to your prayers? How many to
@@ -11658,7 +11618,7 @@ dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the
rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....</p>
<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a>
-<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear,
+<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear,
speak one word to me. You must say <i>two</i> very soon to Mr Solmes, I can
tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with
her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the
@@ -11679,8 +11639,8 @@ Does not Lovelace tell you they are charming eyes?</p>
till she bursts with her own poison.</p>
<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a>
-<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love
-opposition.»</p>
+<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love
+opposition.»</p>
<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a>
<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first
@@ -11693,7 +11653,7 @@ time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who
died in childbed by me.</p>
<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a>
-<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: <i>Mémoires</i> du maréchal de Richelieu.</p>
+<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: <i>Mémoires</i> du maréchal de Richelieu.</p>
<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a>
<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: That command of my passions which has been attributed
@@ -11709,9 +11669,9 @@ will now be contented.</p>
<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Entre autres choses voyez son testament.</p>
<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a>
-<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Elle se fait pour elle-même la statistique et la
-classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions
-et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique:</p>
+<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Elle se fait pour elle-même la statistique et la
+classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions
+et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique:</p>
<p>That such a husband might unsettle me in all my own principles and
hasard my future hopes.</p>
@@ -11721,7 +11681,7 @@ hasard my future hopes.</p>
<p>That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining
in wedlock with such a man.</p>
-<p>Elle tient ses écritures et garde des <i>Mémorandums</i>, des sommaires, ou
+<p>Elle tient ses écritures et garde des <i>Mémorandums</i>, des sommaires, ou
analyses de ses propres lettres.</p>
<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a>
@@ -11732,13 +11692,13 @@ voluntary vowed one, with indifference.</p>
<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49<sup>e</sup> lettre.</p>
<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a>
-<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor
+<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor
and low one; since they proclaim the profligate's want of power and
his wickedness at the same time; for could such a one punish as he
-speaks, he would be a fiend.»</p>
+speaks, he would be a fiend.»</p>
<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a>
-<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: «I should be inclined to spare her all further trial,
+<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: «I should be inclined to spare her all further trial,
were it not for the contention that her vigilance has set on foot,
which shall overcome the other.</p>
@@ -11746,7 +11706,7 @@ which shall overcome the other.</p>
<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Niceties.</p>
<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a>
-<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George
+<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George
Sand.</p>
<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a>
@@ -11783,7 +11743,7 @@ in her heart.</p>
<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a>
<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: In a soothing, tender and respectful manner, he put his
arm round me and taking my own handkerchief, unresisted, wiped away
-the tears as they fell on my cheek. «Sweet humanity! Charming
+the tears as they fell on my cheek. «Sweet humanity! Charming
sensibility! Check not the kindly gush. Dew-drops of heaven! (wiping
away my tears, and kissing the handkerchief), dew-drops of Heaven,
from a mind like that Heaven mild and gracious!</p>
@@ -11795,15 +11755,15 @@ brothers, the most faithful of friends, who is good upon principle in
every relation of life?</p>
<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a>
-<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Clarisse et Paméla en font beaucoup trop.</p>
+<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Clarisse et Paméla en font beaucoup trop.</p>
<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a>
-<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Il était pourtant fils d'un général et petit-fils d'un
+<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: Il était pourtant fils d'un général et petit-fils d'un
comte.</p>
<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a>
<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Impossible de tout traduire. Liv. VI, ch. 9. Voyez
-vous-même l'offre remarquable que le squire fait à Jones.</p>
+vous-même l'offre remarquable que le squire fait à Jones.</p>
<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a>
<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: It's well for un I could not get at un; I'd a lick'd
@@ -11814,7 +11774,7 @@ be her portion. I'll sooner gee my estate to the zinking fund, that it
may be sent to Hanover, to corrupt our nation with.</p>
<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a>
-<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Puss, terme de chasse, sans équivalent en français.</p>
+<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Puss, terme de chasse, sans équivalent en français.</p>
<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a>
<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: Pox o' your sorrow. It will do me abundance of good,
@@ -11845,19 +11805,19 @@ Burgundy, Champaigne, or what? For please Jupiter, we'll make a night
on't.</p>
<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a>
-<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Préface de <i>Joseph Andrews</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Préface de <i>Joseph Andrews</i>.</p>
<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a>
<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: <i>Jonathan Wild.</i></p>
<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a>
-<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Amélia est la parfaite épouse anglaise, supérieure en
-cuisine, dévouée jusqu'à pardonner à son mari ses infidélités
-accidentelles, toujours grosse. «Dear Billy, though my understanding
-be much inferior to yours, etc.» Elle est modeste à l'excès, toujours
-rougissante et tendre. Bagillard lui ayant écrit des lettres d'amour,
-elle les jette: «I would not have such a letter in my possession for
-the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.»</p>
+<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Amélia est la parfaite épouse anglaise, supérieure en
+cuisine, dévouée jusqu'à pardonner à son mari ses infidélités
+accidentelles, toujours grosse. «Dear Billy, though my understanding
+be much inferior to yours, etc.» Elle est modeste à l'excès, toujours
+rougissante et tendre. Bagillard lui ayant écrit des lettres d'amour,
+elle les jette: «I would not have such a letter in my possession for
+the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.»</p>
<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a>
<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: I declared that if I had the world I was ready to lay
@@ -11882,14 +11842,14 @@ The world surely is wide enough to hold both thee and me.</p>
<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a>
<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Sterne, Goldsmith, Burke, Sheridan, Moore ont une
-nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parenté proche ou
-lointaine, la nuance irlandaise. De même Hume, Robertson, Smollett, W.
+nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parenté proche ou
+lointaine, la nuance irlandaise. De même Hume, Robertson, Smollett, W.
Scott, Burns, Beattie, Reid, D. Stewart, etc., ont la nuance
-écossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on démêle un excès de
-chevalerie, de sensualité, d'expansion, bref un esprit moins bien
-équilibré, plus sympathique et moins pratique. Au contraire,
-l'Écossais est un Anglais un peu affiné ou un peu rétréci, parce qu'il
-a plus pâti et plus jeûné.</p>
+écossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on démêle un excès de
+chevalerie, de sensualité, d'expansion, bref un esprit moins bien
+équilibré, plus sympathique et moins pratique. Au contraire,
+l'Écossais est un Anglais un peu affiné ou un peu rétréci, parce qu'il
+a plus pâti et plus jeûné.</p>
<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a>
<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Nothing could exceed the neatness of my little
@@ -11930,7 +11890,7 @@ to present him up an unpolluted soul at the eternal tribunal.</p>
<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a>
<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son
-dictionnaire la définition suivante du mot <i>pension</i>:</p>
+dictionnaire la définition suivante du mot <i>pension</i>:</p>
<p>"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is
generally understood to mean pay given to a state hireling for treason
@@ -11952,8 +11912,8 @@ silk stockings and white bosoms of your actresses excite my amorous
propensities.</p>
<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a>
-<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Voici une phrase célèbre qui donnera quelque idée de ce
-style, assez semblable à celui de Thomas:</p>
+<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Voici une phrase célèbre qui donnera quelque idée de ce
+style, assez semblable à celui de Thomas:</p>
<p>We were now treading that illustrious island which was once the
luminary of the Caledonian regions, whence savage clans and roving
@@ -11981,7 +11941,7 @@ great master. (<i>Analysis of Beauty.</i>)</p>
<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a>
<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Une femme de chambre sous Louis XIV, dit Courier,
-écrivait mieux que le plus grand écrivain d'aujourd'hui.</p>
+écrivait mieux que le plus grand écrivain d'aujourd'hui.</p>
<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a>
<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Mr Walsh used to encourage me much, and used to tell
@@ -12002,7 +11962,7 @@ religion, than to preserve the peace of my conscience in any church
with which I communicate. I hope all churches and governments are so
far of God as they are rightly understood and rightly administered;
and where they are or may be wrong, I leave it to God alone to mend
-and reform them. (Lettre à Atterbury, 1717.)</p>
+and reform them. (Lettre à Atterbury, 1717.)</p>
<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Vale, unice.</p>
@@ -12085,8 +12045,8 @@ and reform them. (Lettre à Atterbury, 1717.)</p>
</div>
<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a>
-<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Voyez son épître sur le caractère des femmes, si dure.
-À son avis, ce caractère se compose d'amour du plaisir et d'amour du
+<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Voyez son épître sur le caractère des femmes, si dure.
+À son avis, ce caractère se compose d'amour du plaisir et d'amour du
pouvoir.</p>
<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a>
@@ -12198,7 +12158,7 @@ pouvoir.</p>
<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a>
<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>:</p>
-<p class="poem10">Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore,<br>
+<p class="poem10">Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore,<br>
Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore, etc.</p>
<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a>
@@ -12244,7 +12204,7 @@ defend his flocks from wolves, because there are none.</p>
Nor leeks, nor oat-meal, nor potatoe, prize.</p>
<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a>
-<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Épître à miss Blount sur la vie de campagne.</p>
+<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Épître à miss Blount sur la vie de campagne.</p>
<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a>
<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>:</p>
@@ -12270,7 +12230,7 @@ defend his flocks from wolves, because there are none.</p>
</div>
<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a>
-<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Voir <i>les Fêtes de la Révolution</i>, par David.</p>
+<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Voir <i>les Fêtes de la Révolution</i>, par David.</p>
<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a>
<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>:</p>
@@ -12292,7 +12252,7 @@ Nation</i>.</p>
Blas, le Paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.</p>
<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a>
-<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: <i>Faust</i>, scène première.</p>
+<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: <i>Faust</i>, scène première.</p>
<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a>
<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: This kind of life&mdash;the cheerless gloom of a hermit,
@@ -12315,7 +12275,7 @@ madness of an intoxicated criminal under the hands of the
executioner.</p>
<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a>
-<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: La plupart de ces détails sont tirés de la <i>Biographie
+<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: La plupart de ces détails sont tirés de la <i>Biographie
de Burns</i>, par Chambers, en quatre volumes.</p>
<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a>
@@ -12355,9 +12315,9 @@ a time, but must have been interested for his welfare?</p>
high an idea of myself and of my works as I have at this moment, when
the public has decided in their favour.</p>
-<p>Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait à parler le
-soir dans une auberge, il causait de telle façon que les domestiques
-allaient réveiller leurs camarades.</p>
+<p>Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait à parler le
+soir dans une auberge, il causait de telle façon que les domestiques
+allaient réveiller leurs camarades.</p>
<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a>
<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: How it will mortify him to see a fellow, whose
@@ -12600,8 +12560,8 @@ that are withheld from the son of genius and poverty?</p>
<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a>
<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: "I have been all along a miserable dupe to Love." He
-was constantly the victim of some fair enslaver. (Récit de son
-frère.)</p>
+was constantly the victim of some fair enslaver. (Récit de son
+frère.)</p>
<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a>
<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: In short she, altogether unwittingly to herself,
@@ -12630,10 +12590,10 @@ devils, till they got vent in rhyme.</p>
Jolly Beggars</i>, <i>A man is a man</i>, <i>Green grow the rushes</i>, etc.</p>
<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a>
-<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: «O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet
+<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: «O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet
unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister
to the highest wish of benevolence, and where the chill north-wind of
-prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»</p>
+prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»</p>
<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a>
<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>:</p>
@@ -12643,7 +12603,7 @@ prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»</p>
Young Fancy's rays the hills adorning,<br>
Cold-pausing Caution's lesson spurning! etc.</p>
-<p class="auteur">(Ép. à James Smith.)</p>
+<p class="auteur">(Ép. à James Smith.)</p>
</div>
<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a>
@@ -12654,7 +12614,7 @@ make one guinea do the business of three, that I detest, abhor, and
swoon at the very word business.</p>
<p><a id="footnote235" name="footnote235"></a>
-<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: My worst enemy is <i>moi-même</i>.... There are just two
+<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: My worst enemy is <i>moi-même</i>.... There are just two
creatures I would envy: a horse in his wild state traversing the
forests of Asia, or an oyster on some of the desert shores of Europe.
The one has not a wish without enjoyment, the other has neither wish
@@ -12677,7 +12637,7 @@ my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!</p>
<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Tome II, page 17, <i>Pitt's Speeches</i>.</p>
<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a>
-<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Discours de Pitt, 17 février 1800.</p>
+<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Discours de Pitt, 17 février 1800.</p>
<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a>
<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: <i>Life of William Pitt</i>, by Macaulay.</p>
@@ -12686,8 +12646,8 @@ my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!</p>
<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: <i>Misdemeanours.</i></p>
<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a>
-<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: <i>Felons.</i> Ces termes légaux n'ont pas d'équivalent en
-français.</p>
+<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: <i>Felons.</i> Ces termes légaux n'ont pas d'équivalent en
+français.</p>
<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a>
<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: The feelings of a man when he arrives at the place of
@@ -12757,9 +12717,9 @@ is a wintry one, the flowers are withered, but the thorn remains.</p>
Or do we grind her still?</p>
<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a>
-<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: À cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et des
-rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé
-«a Pope in worsted stockings.»</p>
+<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: À cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et des
+rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé
+«a Pope in worsted stockings.»</p>
<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a>
<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>:</p>
@@ -12773,7 +12733,7 @@ rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé
<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: 1793-1794.</p>
<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a>
-<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: <i>Revue d'Édimbourg</i>, octobre 1802.</p>
+<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: <i>Revue d'Édimbourg</i>, octobre 1802.</p>
<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a>
<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Voyez <i>the Fudge Family</i>, etc.</p>
@@ -12786,7 +12746,7 @@ rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé
<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a>
<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Voir <i>The history of the caliph Vathek</i>, roman
-fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français,
+fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français,
1784.</p>
<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a>
@@ -12794,7 +12754,7 @@ fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français,
Chateaubriand dans les <i>Martyrs</i>.</p>
<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a>
-<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: <i>Revue d'Édimbourg.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: <i>Revue d'Édimbourg.</i></p>
<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a>
<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: Lockhart, p. 220, <i>Life of sir W. Scott</i>.</p>
@@ -12812,23 +12772,23 @@ Chateaubriand dans les <i>Martyrs</i>.</p>
<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: Lockhart, t. IV, p. 329.</p>
<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a>
-<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10000
+<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10000
liv. sterling.</p>
<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a>
-<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: Je suis obligé de traduire ici par des équivalents.</p>
+<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: Je suis obligé de traduire ici par des équivalents.</p>
<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a>
-<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: «Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes!» écrit
-le capitaine Basil Hall, son hôte.</p>
+<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: «Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes!» écrit
+le capitaine Basil Hall, son hôte.</p>
<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a>
-<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: <i>Ivanhoe</i>, page 1. «Such being our chief scene, the
+<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: <i>Ivanhoe</i>, page 1. «Such being our chief scene, the
date of our story refers to a period towards the end of the reign of
Richard I, when his return from his long captivity had become an event
rather wished than hoped for by his despairing subjects, who were in
the mean time subjected to every species of subordinate
-oppression.»&mdash;Impossible d'écrire plus lourdement.</p>
+oppression.»&mdash;Impossible d'écrire plus lourdement.</p>
<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a>
<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: Haud a care, haud a care, Monkbarns; God's sake, haud a
@@ -12838,14 +12798,14 @@ minister's.</p>
<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a>
<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: <i>Circulating libraries.</i> (Je traduis par un
-équivalent.)</p>
+équivalent.)</p>
<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a>
<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: <i>Edinburgh Review</i>, juin 1810.</p>
<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a>
-<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont
-les extrêmes de ce groupe.</p>
+<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont
+les extrêmes de ce groupe.</p>
<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a>
<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>:</p>
@@ -12854,7 +12814,7 @@ les extrêmes de ce groupe.</p>
Thoughts that do often lie too deep for tears.</p>
<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a>
-<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Préface de la seconde édition des <i>Lyrical Ballads</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Préface de la seconde édition des <i>Lyrical Ballads</i>.</p>
<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a>
<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: <i>Peter Bell</i>,&mdash;<i>the White doe</i>,&mdash;<i>the Kitten and the
@@ -12863,9 +12823,9 @@ Falling leaves</i>, etc.</p>
<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a>
<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>:</p>
-<p class="poem10">«This dull product of a scoffer's pen,<br>
+<p class="poem10">«This dull product of a scoffer's pen,<br>
Impure conceits discharging from a heart<br>
- <span class="add2em">Harden'd by impious pride!»</span></p>
+ <span class="add2em">Harden'd by impious pride!»</span></p>
<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a>
<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>:</p>
@@ -12947,20 +12907,20 @@ Falling leaves</i>, etc.</p>
Godwin, surtout <i>Caleb Williams</i>.</p>
<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a>
-<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des
-chaumières malsaines.</p>
+<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des
+chaumières malsaines.</p>
<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a>
<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: <i>Fag.</i></p>
<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a>
-<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: <i>Queen Mab</i> et notes. À Oxford il avait publié une
-brochure «sur la nécessité de l'athéisme.»</p>
+<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: <i>Queen Mab</i> et notes. À Oxford il avait publié une
+brochure «sur la nécessité de l'athéisme.»</p>
<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a>
-<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il
-disait: «Si je mourais maintenant, j'aurais vécu autant que mon
-père.»</p>
+<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il
+disait: «Si je mourais maintenant, j'aurais vécu autant que mon
+père.»</p>
<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a>
<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley.&mdash;Voyez un
@@ -12969,7 +12929,7 @@ excellent article sur Shelley dans la <i>National Review</i>, octobre
<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a>
<b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: Voyez surtout <i>the Witch of Atlas</i>, <i>the Cloud</i>, <i>the
-Skylark</i>, la fin de l'<i>Islam</i>, <i>Alastor</i> et tout <i>Prométhée</i>.</p>
+Skylark</i>, la fin de l'<i>Islam</i>, <i>Alastor</i> et tout <i>Prométhée</i>.</p>
<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a>
<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>:</p>
@@ -13013,7 +12973,7 @@ Skylark</i>, la fin de l'<i>Islam</i>, <i>Alastor</i> et tout <i>Prométhée</i>.<
The soul of her beauty and love lay bare;</p>
<p>And the wand-like lily, which lifted up,<br>
- As a Mænad, its moonlight-coloured cup,<br>
+ As a Mænad, its moonlight-coloured cup,<br>
Till the fiery star, which is its eye,<br>
Gazed through clear dew on the tender sky;</p>
@@ -13054,11 +13014,11 @@ was always violent). I never hear the word Clare (Lord Clare) without
the beating of the heart, even now.</p>
<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a>
-<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: «Because, if you please,» said Byron holding out his
-arm, «I would take half.»</p>
+<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: «Because, if you please,» said Byron holding out his
+arm, «I would take half.»</p>
<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a>
-<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: Moore, t. I, p. 121, année 1807.</p>
+<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: Moore, t. I, p. 121, année 1807.</p>
<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a>
<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: How very odd that I should have been so utterly,
@@ -13102,18 +13062,18 @@ conception of any existence which duration would not make tiresome.</p>
rage for 48 hours.</p>
<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a>
-<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Présent.</p>
+<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Présent.</p>
<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a>
-<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: «Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of
-it in me.»</p>
+<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: «Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of
+it in me.»</p>
<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a>
<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: I like energy,&mdash;even animal energy,&mdash;of all kinds&mdash;and
have need of both, mental and corporal.</p>
<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a>
-<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: Il l'appelait «son héros de roman.»</p>
+<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: Il l'appelait «son héros de roman.»</p>
<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a>
<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: <i>English Bards and Scottish Reviewers.</i></p>
@@ -13135,7 +13095,7 @@ equal in melody to lord Byron.</p>
<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a>
<b><a href="#footnotetag309">309</a></b>: Il y a ici une citation de <i>Macbeth</i> que je traduis par
-un équivalent.</p>
+un équivalent.</p>
<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a>
<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: I have simplified my politics into an utter detestation
@@ -13166,21 +13126,21 @@ thirsty impatience.</p>
<p>What I feel most growing upon me are laziness, and a disrelish more
powerful than indifference. If I rouse, it is into fury. I presume
-that I shall end (if not earlier by accident) like Swift «dying at the
-top.»</p>
+that I shall end (if not earlier by accident) like Swift «dying at the
+top.»</p>
<p>Lega came in with a letter about a bill unpaid at Venice which I
thought paid months ago. I flew into a paroxysm of rage, which almost
made me faint.</p>
-<p>I have always had «<i>une âme</i>» which not only tormented itself, but
-every body else in contact with it, and an «<i>esprit violent</i>,» which
-has almost left me without any «<i>esprit</i>» at all.</p>
+<p>I have always had «<i>une âme</i>» which not only tormented itself, but
+every body else in contact with it, and an «<i>esprit violent</i>,» which
+has almost left me without any «<i>esprit</i>» at all.</p>
<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a>
<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: I have written from the fulness of my mind, from
-passion, from impulse, from many motives, but not «for their sweet
-voices.»</p>
+passion, from impulse, from many motives, but not «for their sweet
+voices.»</p>
<p>To withdraw myself from myself has ever been my sole, my entire, my
sincere motive in scribbling at all&mdash;and publishing also the
@@ -13372,7 +13332,7 @@ language.</p>
<p class="poem10">As weeping Beauty's cheek at Sorrow's tale.</p>
<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a>
-<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: Voici des vers dignes de Pope, très-beaux et très-faux:</p>
+<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: Voici des vers dignes de Pope, très-beaux et très-faux:</p>
<p class="poem10">And havoc loathes so much the waste of time,<br>
She scarce had left an uncommitted crime.<br>
@@ -13387,7 +13347,7 @@ language.</p>
<p class="poem10">Who thundering comes on blackest steed,<br>
With slacken'd bit and hoof of speed?<br>
.... Approach, thou craven crouching slave:<br>
- Say, is not this Thermopylæ?</p>
+ Say, is not this Thermopylæ?</p>
<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a>
<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: Moore's <i>Life of lord Byron</i>, <span class="smcap">III</span>, 438; 1820.</p>
@@ -13403,17 +13363,17 @@ which may or may not strike.</p>
<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: Galt's <i>Life of lord Byron</i>, 113.</p>
<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a>
-<b><a href="#footnotetag335">335</a></b>: «Well, we are all born to die&mdash;I shall go with regret,
+<b><a href="#footnotetag335">335</a></b>: «Well, we are all born to die&mdash;I shall go with regret,
but certainly not with fear.&mdash;It is every man's duty to endeavour to
preserve the life God has given him; so I advise you all to strip:
swimming, indeed, can be of little use in these billows&mdash;but as
children, when tired with crying, sink placidly to repose&mdash;we, when
-exhausted with struggling, shall die the easier....»</p>
+exhausted with struggling, shall die the easier....»</p>
<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a>
-<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: «Qu'aurais-je connu et écrit si j'avais été un paisible
+<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: «Qu'aurais-je connu et écrit si j'avais été un paisible
politique mercantile ou un lord d'antichambre? Un homme doit voyager
-et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre.» Moore, III,
+et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre.» Moore, III,
429.</p>
<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a>
@@ -13592,20 +13552,20 @@ et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre.» Moore, III,
Even of their mutual hideousness they died....</p>
<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a>
-<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les
+<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les
ch&oelig;urs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans <i>les
Martyrs</i>.</p>
<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a>
-<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: <i>Magna peccatrix</i>, S. Lucæ <span class="smcap">VII</span>, 36.&mdash;<i>Mulier
-Samaritana</i>, S. Johannis <span class="smcap">IV</span>.&mdash;<i>Maria Ægyptiaca</i> (Acta Sanctorum),
+<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: <i>Magna peccatrix</i>, S. Lucæ <span class="smcap">VII</span>, 36.&mdash;<i>Mulier
+Samaritana</i>, S. Johannis <span class="smcap">IV</span>.&mdash;<i>Maria Ægyptiaca</i> (Acta Sanctorum),
etc.</p>
<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a>
<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>:</p>
<p class="poem10">Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe,<br>
- Wo es in herrlichen Accorden schlägt?</p>
+ Wo es in herrlichen Accorden schlägt?</p>
<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a>
<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>:</p>
@@ -13763,7 +13723,7 @@ as it really is&mdash;and myself after all the worst of any!</p>
<b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: Alfred de Musset.</p>
<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a>
-<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: Voyez son terrible poëme bouffon <i>The Vision of
+<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: Voyez son terrible poëme bouffon <i>The Vision of
Judgment</i> contre Southey, George IV, et la parade officielle.</p>
<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a>
@@ -13771,7 +13731,7 @@ Judgment</i> contre Southey, George IV, et la parade officielle.</p>
of society, and not an eulogy of vice.</p>
<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a>
-<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: Stendhal, <i>Mémoires sur lord Byron</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: Stendhal, <i>Mémoires sur lord Byron</i>.</p>
<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a>
<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Moore's <i>Life of lord Byron</i>, III, 113.</p>
@@ -13814,10 +13774,10 @@ of society, and not an eulogy of vice.</p>
<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a>
<b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: Voyez Stendhal, <i>Vie de Giacomo Rossini</i>, et Stanley,
<i>Vie de Thomas Arnold</i>. Le contraste est complet. Voyez aussi dans
-<i>Corinne</i> cette opposition très-bien saisie.</p>
+<i>Corinne</i> cette opposition très-bien saisie.</p>
<p><a id="footnote364" name="footnote364"></a>
-<b><a href="#footnotetag364">364</a></b>: Journal, février 1821.</p>
+<b><a href="#footnotetag364">364</a></b>: Journal, février 1821.</p>
<p><a id="footnote365" name="footnote365"></a>
<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>:</p>
@@ -13892,7 +13852,7 @@ of society, and not an eulogy of vice.</p>
<p><a id="footnote369" name="footnote369"></a>
<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>:</p>
-<p class="poem10">.... Haidée spoke not of scruples, ask'd no vows,<br>
+<p class="poem10">.... Haidée spoke not of scruples, ask'd no vows,<br>
Nor offered any....<br>
She was all which pure ignorance allows,<br>
And flew to her young mate like a young bird....</p>
@@ -13907,9 +13867,9 @@ of society, and not an eulogy of vice.</p>
Prompts deeds eternity cannot annul....</p>
<p><a id="footnote371" name="footnote371"></a>
-<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: «Il y a dix fois plus de vérité, disait Byron, dans
+<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: «Il y a dix fois plus de vérité, disait Byron, dans
<i>Don Juan</i> que dans <i>Childe Harold</i>. C'est pour cela que les femmes
-n'aiment pas <i>Don Juan</i>.»</p>
+n'aiment pas <i>Don Juan</i>.»</p>
<p><a id="footnote372" name="footnote372"></a>
<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>:</p>
@@ -13999,43 +13959,43 @@ authentiques.</p>
<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: Voyez <i>Vision of Judgment</i>.</p>
<p><a id="footnote381" name="footnote381"></a>
-<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du
-dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si
-l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique,
-c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et
-l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle,
+<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du
+dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si
+l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique,
+c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et
+l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle,
<i>History of civilisation</i>, t. II.</p>
<p><a id="footnote382" name="footnote382"></a>
<b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: Buckle, <i>History of civilisation</i>, t. I, 590, 592.</p>
<p><a id="footnote383" name="footnote383"></a>
-<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: Léonce de Lavergne, <i>Économie rurale en Angleterre</i>,
+<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: Léonce de Lavergne, <i>Économie rurale en Angleterre</i>,
<i>passim</i>.</p>
<p><a id="footnote384" name="footnote384"></a>
-<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu
-anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne
+<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu
+anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne
peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans
-une très-bonne position. Là où un man&oelig;uvre anglais avec ses neuf
-shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit
-passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent
-pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine
+une très-bonne position. Là où un man&oelig;uvre anglais avec ses neuf
+shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit
+passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent
+pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine
d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent
-l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait
-des dettes.»</p>
+l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait
+des dettes.»</p>
<p><a id="footnote385" name="footnote385"></a>
-<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: Dans le langage familier, les fils disent: «My
-governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»</p>
+<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: Dans le langage familier, les fils disent: «My
+governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»</p>
<p><a id="footnote386" name="footnote386"></a>
<b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: M. Bournisien, dans <i>Madame Bovary</i>, est un personnage
-très-rare en Angleterre.</p>
+très-rare en Angleterre.</p>
<p><a id="footnote387" name="footnote387"></a>
<b><a href="#footnotetag387">387</a></b>: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les
-sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.</p>
+sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.</p>
<p><a id="footnote388" name="footnote388"></a>
<b><a href="#footnotetag388">388</a></b>: <i>The wide, wide World</i>, by Elizabeth Wetherell. Voir
@@ -14043,384 +14003,6 @@ les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.</p>
</div>
-
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-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
-(Volume 4 de 5), by Hippolyte Taine
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
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-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
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- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41112 ***</div>
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