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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41112 ***
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE
+
+
+TOME QUATRIÈME
+
+
+
+
+740--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
+
+7, rue des Canettes, 7
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE
+
+
+PAR H. TAINE
+
+
+TOME QUATRIÈME
+
+
+
+
+QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+ 1878
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE.
+
+
+
+
+LIVRE III.
+
+L'ÂGE CLASSIQUE.
+
+(SUITE.)
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Swift.
+
+
+ I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --
+ Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
+ Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son
+ insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir
+ et sa folie.
+
+ II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
+ prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la
+ vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif.
+
+ III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature
+ entre dans la politique. -- Différence des partis en France
+ et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et
+ en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --
+ Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
+ spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner_. -- Les _Lettres du
+ Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
+ contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
+ politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
+ incisif. -- L'ironie grave.
+
+ IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
+ Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
+ Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa
+ poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question
+ débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --
+ Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit.
+
+ V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
+ Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
+ la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
+ _Les Voyages de Gulliver._ -- Son jugement sur la société,
+ le gouvernement, les conditions et les professions. --
+ Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
+ -- Construction de son caractère et de son génie.
+
+
+En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les
+professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un
+singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux
+bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la
+charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se
+présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain
+son _tutor_ lui apportait les in-folio les plus respectables:
+Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois
+pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le
+_proctor_ fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui
+demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il
+répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de
+sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine,
+_speciali gratia_, dit le registre, et les professeurs s'en allèrent,
+sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau débile de
+Jonathan Swift.
+
+
+I
+
+Ce furent là sa première humiliation et sa première révolte. Toute sa
+vie fut semblable à ce moment, comblée et ravagée de douleurs et de
+haines. À quel excès elles montèrent, son portrait et son histoire
+peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outré et terrible, et fit
+plier sous son arrogance la superbe des tout-puissants ministres et
+des premiers seigneurs. Simple journaliste, ayant pour tout bien un
+petit bénéfice d'Irlande, il traita avec eux d'égal à égal. M. Harley,
+le premier ministre, lui ayant envoyé un billet de banque pour ses
+premiers articles, il se trouva offensé d'être pris pour un homme
+payé, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et écrivit sur
+son journal: «J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley[1].» Un autre
+jour, ayant trouvé que Saint-John, le secrétaire d'État, lui faisait
+froide mine, il l'en tança rudement. «Je l'avertis que je ne voulais
+pas être traité comme un écolier, que tous les grands ministres qui
+m'honoraient de leur familiarité devaient, s'ils entendaient ou
+voyaient quelque chose à mon désavantage, me le faire savoir en termes
+clairs, et ne point me donner la peine de le deviner par le
+changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manières; que
+c'était là une chose que je supporterais à peine d'une tête couronnée,
+mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valût ce prix;
+que j'avais l'intention de faire la même déclaration à milord garde
+des sceaux et à M. Harley, pour qu'ils me traitassent en
+conséquence[2].» Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait
+passé plusieurs nuits à travailler, une nuit à boire, et que sa
+fatigue avait pu paraître de la mauvaise humeur. Dans le salon de
+réception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forçait
+les lords à venir le saluer et lui parler. «M. le secrétaire d'État me
+dit que le duc de Buckingham désirait faire ma connaissance; je
+répondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez
+d'avances. Le duc de Shrewsbury dit alors qu'il croyait que le duc
+n'avait pas l'habitude de faire des avances. Je dis que je n'y
+pouvais rien, car j'attendais toujours des avances en proportion de
+la qualité des gens, et plus de la part d'un duc que de la part d'un
+autre homme[3].» Il triomphait dans son arrogance, et disait avec une
+joie contenue et pleine de vengeance: «On passe là une demi-heure
+assez agréable[4].» Il allait jusqu'à la brutalité et la tyrannie; il
+écrivait à la duchesse de Queensbury: «Je suis bien aise que vous
+sachiez votre devoir; car c'est une règle connue et établie depuis
+plus de vingt ans en Angleterre, que les premières avances m'ont
+constamment été faites par toutes les dames qui aspiraient à me
+connaître, et plus grande était leur qualité, plus grandes étaient
+leurs avances[5].» Le glorieux général Webb, avec sa béquille et sa
+canne, montait en boitant ses deux étages pour le féliciter et
+l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure après, se désengageait,
+aimant mieux dîner ailleurs. Il semblait se regarder comme un être
+d'espèce supérieure, dispensé des égards, ayant droit aux hommages, ne
+tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occupé à
+protéger et à détruire, distribuant les faveurs, les blessures et les
+pardons. Addison, puis lady Giffard, une amie de vingt ans, lui ayant
+manqué, il refusa de les reprendre en grâce, s'ils ne lui demandaient
+pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'étant trouvé blessé
+d'un mot dans l'_Examiner_, «je fus hautement irrité, dit Swift, qu'il
+se fût plaint de moi avant de m'avoir parlé. Je ne lui dirai plus une
+parole avant qu'il ne m'ait demandé pardon[6].» Il traita l'art comme
+les hommes, écrivant d'un trait, dédaignant «la dégoûtante besogne de
+se relire,» ne signant aucun de ses livres, laissant chaque écrit
+faire son chemin seul, sans le secours des autres, sans le patronage
+de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'âme d'un
+dictateur, altérée de pouvoir, et ouvertement, disant «que tous ses
+efforts pour se distinguer venaient du désir d'être traité comme un
+lord[7].»--«Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La
+renommée d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu ou
+d'un carrosse à six bêtes.» Mais ce pouvoir et ce rang, il se les
+croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. «Je ne solliciterai
+jamais pour moi-même, quoique je le fasse souvent pour les autres.» Il
+voulait l'empire, et agissait comme s'il l'avait eu. La haine et le
+malheur trouvent leur sol natal dans ces esprits despotiques. Ils
+vivent en rois tombés, toujours insultants et blessés, ayant toutes
+les misères de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de
+l'orgueil, incapables de goûter ni la société ni la solitude, trop
+ambitieux pour se contenter du silence, trop hautains pour se servir
+du monde, nés pour la rébellion et la défaite, destinés par leur
+passion et leur impuissance au désespoir et au talent.
+
+La sensibilité ici exaspérait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme
+du visage et du style bouillonnaient des passions furieuses. Il y
+avait en lui une tempête incessante de colères et de désirs. «Une
+personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'à
+regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit était
+comme un démon conjuré, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de
+l'emploi[8].» Le ressentiment s'enfonçait en lui plus avant et plus
+brûlant que dans les autres hommes. Il faut écouter le profond soupir
+de joie haineuse avec lequel il contemple ses ennemis sous ses pieds.
+«Tous les whigs étaient ravis de me voir; ils se noient et voudraient
+s'accrocher à moi comme à une branche; leurs grands me faisaient tous
+gauchement des apologies. Cela est bon de voir la lamentable
+confession qu'ils font de leur sottise[9].» Et un peu après: «Qu'ils
+crèvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de partir d'ici,
+je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagné vingt ennemis
+pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance.» Il est assouvi et
+comblé; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie plus de rien.
+
+Cette fougue l'emportait à travers toutes les témérités et toutes les
+violences. Ses _Lettres du Drapier_ avaient soulevé l'Irlande contre
+le gouvernement, et le gouvernement venait d'afficher une proclamation
+promettant récompense à qui dénoncerait le _drapier_. Swift entre
+brusquement dans la grande salle de réception, écarte les groupes,
+arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflammé, et d'une voix
+tonnante: «Très-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que
+votre proclamation d'hier contre un pauvre boutiquier dont tout le
+crime est d'avoir voulu sauver ce pays[10].» Et il déborda en
+invectives au milieu du silence et de la stupeur. Le lord, homme
+d'esprit, lui répondit doucement. Devant ce torrent, on se détournait.
+Ce coeur bouleversé et dévoré ne comprenait rien au calme de ses amis;
+il leur demandait «si les corruptions et les scélératesses des hommes
+au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne séchaient pas leur
+sang.» La résignation le révoltait. Ses actions, brusques, bizarres,
+partaient du milieu de son silence comme des éclairs. Il était étrange
+et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses affaires privées,
+avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut en démence.
+Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours à leur café un
+ecclésiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table,
+marchait à grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant
+rien regardé et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelèrent le _curé
+fou_. Un soir ce curé aperçoit un gentilhomme nouveau débarqué, va
+droit à lui, et, sans saluer, lui demande: «Dites-moi, monsieur, vous
+rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde?» L'autre, étonné,
+répond, après quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils
+jours. «C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps
+qui n'ait été trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais,
+avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu'à la fin de l'an
+tout soit très-bien.» Sur ce sarcasme, il tourne les talons et sort:
+c'était Swift.--Un autre jour, chez le comte de Burlington, en
+quittant la table, il dit à la maîtresse de la maison: «Lady
+Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air.» La dame
+irritée refuse. «Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame,
+je suppose que vous me prenez pour un de vos curés de carrefour.
+Chantez quand je vous le commande.» Le comte s'étant mis à rire, la
+dame pleura et se retira. Quand Swift la revit, il lui dit pour
+première parole: «Dites-moi, madame, êtes-vous aussi fière et d'aussi
+mauvais caractère aujourd'hui que la dernière fois?» Les gens
+s'étonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et
+des cris, les explosions de longues méditations impérieuses ou amères:
+ce sont les soubresauts d'une âme indomptée qui frémit, se cabre,
+brise les barrières, se blesse, écrase ou froisse ceux qu'elle
+rencontre ou qui veulent l'arrêter. Il a fini par la folie; il la
+sentait venir, il l'a décrite horriblement; il en a goûté par avance
+la nausée et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses
+yeux terribles et hagards. Voilà le puissant et douloureux génie que
+la nature livrait en proie à la société et à la vie; la société et la
+vie lui ont versé tous leurs poisons.
+
+Il a subi la pauvreté et le mépris dès l'âge où l'esprit s'ouvre, à
+l'âge où le coeur est fier[11], à peine soutenu par les maigres
+aumônes de sa famille, sombre et sans espérance, sentant sa force et
+les dangers de sa force[12]. À vingt et un ans, secrétaire chez sir
+William Temple, il eut par an vingt livres sterling de gages, mangea à
+la table des premiers domestiques, écrivit des odes pindariques en
+l'honneur de son maître, emboursa dix ans durant les humiliations de
+la servitude et la familiarité de la valetaille, obligé d'aduler un
+courtisan goutteux et flatté, de subir milady sa soeur, agité
+d'angoisses «dès qu'il voyait un peu de froideur[13]» dans les yeux de
+sir William, leurré d'espérances vaines, contraint après un essai
+d'indépendance de reprendre la livrée qui l'étouffait. «Pauvres hères,
+cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop heureux
+d'attraper les restes et le rebut de la table[14]!»--«C'est pourquoi,
+quand vous trouvez que les années viennent sans espérance d'une place,
+je vous conseille d'aller sur la grande route, seul poste d'honneur
+qui vous soit laissé; vous y rencontrerez beaucoup de vos vieux
+camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne.» Suivent des avis
+sur la conduite qu'ils devront tenir lorsqu'on les mènera à la
+potence. Voilà ses instructions aux domestiques; il racontait ainsi ce
+qu'il avait souffert. À trente et un ans, espérant une place du roi
+Guillaume III, il édita les oeuvres de son patron, les dédia au
+souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au poste de
+secrétaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la famille,
+avec tous les dégoûts dont ce rôle de valet ecclésiastique rassasiait
+alors un homme de coeur. «J'honore la soutane, dit la servante
+Harris[15], je veux être femme d'un curé. Que Vos Excellences me
+donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain[16]!» Les
+excellences, lui ayant promis le doyenné de Derry; le donnèrent à un
+autre. Rejeté vers la politique, il écrivit un pamphlet whig, _les
+Dissensions d'Athènes et de Rome_, reçut de lord Halifax et des chefs
+du parti vingt belles promesses, et fut planté là. Vingt ans
+d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relâche, le tumulte
+intérieur de tant d'espérances nourries, puis écrasées, des rêves
+violents et magnifiques subitement flétris par la contrainte d'un
+métier machinal, l'habitude de souffrir et de haïr, la nécessité de
+cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supériorité
+blessante, l'isolement du génie et de l'orgueil, l'aigreur de la
+colère amassée et du dédain engorgé, voilà les aiguillons qui l'ont
+lancé comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans vinrent
+l'irriter encore, avec les noms de _renégat_, de _traître_ et
+_d'athée_. Il les écrasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva
+du poignant plaisir de la victoire. Si jamais âme fut rassasiée de la
+joie de déchirer, d'outrager et de détruire, ce fut celle-là. Le
+débordement du mépris, l'ironie implacable, la logique accablante, le
+cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel où il
+va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie à loisir, avec
+acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pénétré
+et qui ont éclaté hors de lui, avec tant d'âpreté qu'il se barra
+lui-même sa carrière[17], et que de tant de hautes places vers
+lesquelles il étendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen
+dans la misérable Irlande. L'avénement de George Ier l'y exila;
+l'avénement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y
+débattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministère
+vainqueur, puis contre l'humanité tout entière, par des pamphlets
+sanglants, par des satires désespérées; il y savoura encore une fois
+le plaisir de combattre et de blesser[18]; il y souffrit jusqu'au
+bout, assombri par le progrès de l'âge, par le spectacle de
+l'oppression et de la misère, par le sentiment de son impuissance,
+furieux «de vivre parmi des esclaves,» enchaîné et vaincu. «Chaque
+année, dit-il, ou plutôt chaque mois je me sens plus entraîné à la
+haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle descend
+jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple esclave
+parmi lequel je vis[19].» Ce cri est l'abrégé de sa vie publique; ces
+sentiments sont les matériaux que la vie publique a fournis à son
+talent.
+
+Il les retrouvait dans la vie privée, plus violents et plus intimes.
+Il avait élevé et aimé purement une jeune fille charmante, instruite,
+honnête, Esther Johnson, qui dès l'enfance l'avait chéri et vénéré
+uniquement. Elle habitait avec lui, il avait fait d'elle sa
+confidente. De Londres, pendant ses combats politiques, il lui
+envoyait le journal complet de ses moindres actions; il écrivait pour
+elle deux fois par jour, avec une familiarité, un abandon extrêmes,
+avec tous les badinages, toutes les vivacités, tous les noms mignons
+et caressants de l'épanchement le plus tendre. Cependant une autre
+jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait à lui, lui
+déclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en
+Irlande, tantôt jalouse, tantôt soumise, mais si passionnée, si
+malheureuse, que ses lettres auraient brisé le coeur le plus dur. «Si
+vous continuez à me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas à
+vous gêner longtemps.... Je crois que j'aurais supporté plus
+volontiers la torture que ces mortelles, mortelles paroles que vous
+m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intérêt pour
+moi pour que cette plainte pût toucher votre pitié[20]!» Elle languit
+et mourut. Esther Johnson, qui si longtemps avait eu tout le coeur de
+Swift, souffrait encore davantage. Tout était changé dans la maison de
+Swift. «À mon arrivée, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin, et
+tout le temps qu'on mit à m'installer, je fus horriblement triste.»
+Des larmes, la défiance, le ressentiment, un silence glacé, voilà ce
+qu'il trouvait à la place de la familiarité et des tendresses. Il
+l'épousa par devoir, mais en secret, et à la condition qu'elle ne
+serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dépérit; Swift
+s'en allait le plus souvent qu'il pouvait en Angleterre. Sa maison lui
+était un enfer; on soupçonne qu'une infirmité physique s'était mêlée à
+ses amours et à son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant
+trouvé qui causait avec l'archevêque King, vit l'archevêque en larmes,
+et Swift qui s'enfuyait le visage bouleversé. «Vous venez de voir, dit
+le prélat, _le plus malheureux homme de la terre_; mais sur la cause
+de son malheur, vous ne devez jamais faire une question.» Esther
+Johnson mourut; quelles furent les angoisses de Swift, de quels
+spectres il fut poursuivi, dans quelles horreurs le souvenir de deux
+femmes minées lentement et tuées par sa faute le plongea et
+l'enchaîna, rien que sa fin peut le dire. «Il est temps pour moi d'en
+finir avec le monde...; mais je mourrai ici dans la rage comme un rat
+empoisonné dans son trou[21]...» L'excès du travail et des émotions
+l'avait rendu malade dès sa jeunesse: il avait des vertiges; il
+n'entendait plus. Il sentait depuis longtemps que sa raison
+l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrêter devant un orme
+découronné, le contempler longtemps, et dire: «Je serai comme cet
+arbre, je mourrai d'abord par la tête[22].» Sa mémoire le quittait, il
+recevait les attentions des autres avec dégoût, parfois avec fureur.
+Il vivait seul, morne, ne pouvant plus lire. On dit qu'il passa une
+année sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine,
+marchant dix heures par jour, maniaque, puis idiot. Une tumeur lui
+vint sur l'oeil, telle qu'il resta un mois sans dormir, et qu'il
+fallut cinq personnes pour l'empêcher de s'arracher l'oeil avec les
+ongles. Un de ses derniers mots fut: «Je suis fou.» Son testament
+ouvert, on trouva qu'il léguait toute sa fortune pour bâtir un hôpital
+de fous.
+
+[Note 1: I have taken M. Harley into favour again.]
+
+[Note 2: I will not see him (M. Harley) till he makes amends.... I
+was deaf to all entreaties, and have desired Lewis to go to him, and
+let him know that I expected further satisfaction. If we let these
+great ministers pretend too much, there will be no governing them....
+
+One thing I warned him of, never to appear cold to me, for I would not
+be treated like a school-boy; that I expected every great minister who
+honoured me with his acquaintance, if he heard or saw anything to my
+disadvantage, would let me know in plain words, and not put me in pain
+to guess by the change or coldness of his countenance or behaviour;
+for it was what I would hardly bear from a crowned head; and I thought
+no subject's favour was worth it; and that I designed to let my lord
+Keeper and M. Harley know the same thing, that they might use me
+accordingly.]
+
+[Note 3: Mr secretary told me the duke of Buckingham had been
+talking much to him about me, and desired my acquaintance. I answered
+it could not be, for he had not made sufficient advances. Then the
+duke of Shrewsbury said he thought the duke was not used to make
+advances. I said I could not help that. For I always expected advances
+in proportion to men's quality, and more from a duke than from any
+other man.
+
+I saw lord Halifax at court, and we joined and talked, and the duchess
+of Shrewsbury came up and reproached me for not dining with her. I
+said that was not so soon done, for I expected more advances from
+ladies, especially duchesses. She promised to comply.... Lady
+Oglethorp brought me and the duchess of Hamilton together to day in
+the drawing-room, and I have given her some encouragement, but not
+much. (_Journal_, 19 mai et 7 octobre.)]
+
+[Note 4: I generally am acquainted with about thirty in the
+drawing-room, and am so proud that I make all the lords come up to me.
+One passes half an hour pleasant enough.]
+
+[Note 5: I am glad you know your duty; for it has been a known and
+established rule above twenty years, that the first advances have been
+constantly made me by ladies who aspired to my acquaintance, and the
+greater their quality, the greater were their advances.]
+
+[Note 6: This I resented highly that he should complain of me
+before he spoke to me. I sent him a peppering letter, and would not
+summon him by a note as I did the rest. Nor ever will have any thing
+to say to him till he begs my pardon.]
+
+[Note 7: Lettre à Bolingbroke.]
+
+[Note 8: A person of great honour in Ireland (who was pleased to
+stoop so low as to look into my mind) used to tell me that my mind was
+like a conjured spirit, that would do mischief, if I would not give it
+employment.]
+
+[Note 9: All the whigs were ravished to see me, and would have
+laid hold on me as a twig, to save them from sinking; and the great
+men were all making me their clumsy apologies. It is good to see what
+a lamentable confession the whigs all make of my ill usage.]
+
+[Note 10: So, my lord lieutenant, this is a glorious exploit that
+you performed yesterday, in issuing a proclamation against a poor
+shopkeeper, whose only crime is an honest endeavour to save his
+country from ruin.]
+
+[Note 11: Il avait esquissé dès cette époque _le Conte du
+Tonneau_.]
+
+[Note 12: Il dit à la muse:
+
+ Wert thou right woman, thou should'st scorn to look
+ On an abandon'd wretch by hopes forsook,
+ Forsook by hopes, ill fortune's last relief,
+ Assign'd for life to unremitting grief,
+ To thee I owe that fatal bend of mind
+ Still to unhappy restless thoughts inclined;
+ To thee what oft I vainly strive to hide,
+ That scorn of fools, by fools mistook for pride.]
+
+[Note 13: Don't you remember how I used to be in pain when sir
+William Temple would look cold and out of humour for three or four
+days, and I used to suspect a hundred reasons? I have plucked up my
+spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.]
+
+[Note 14:
+
+ Poor we! cadets of Heaven, not worth her care,
+ Take up at best with lumber and the leavings of a fare.]
+
+[Note 15: _Mistress Harris's petition._]
+
+[Note 16:
+
+ You know I honour the cloth; I design to be a parson's wife....
+ And over and above, that I may have your Excellencies' letter
+ With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.]
+
+[Note 17: Par _le Conte du Tonneau_ auprès du clergé, et par _la
+Prophétie de Windsor_ auprès de la reine.]
+
+[Note 18: _Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie,
+Proposition modeste_, divers pamphlets sur l'Irlande.]
+
+[Note 19: I find myself disposed every year or rather every month
+to be more angry and revengeful; and my rage is so ignoble that it
+descends even to resent the folly and baseness of the enslaved people
+among whom I live.]
+
+[Note 20: If you continue to treat me as you do, you will not be
+made uneasy by me long.... I am sure I could have born the rack much
+better than those killing, killing words of yours.... O, that you may
+have but so much regard for me left, that this complaint may touch
+your soul with pity!]
+
+[Note 21: It is time for me to have done with the world.... And so
+I would,... and not die here in a rage, like a poisoned rat in a
+hole.]
+
+[Note 22: I shall be like that tree. I shall die at the top.]
+
+
+II
+
+Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les _Voyages de
+Gulliver_ et le _Conte du Tonneau_.
+
+Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi
+anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un
+chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni
+vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni
+divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter,
+de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée
+d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des
+comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même
+les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec
+un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier
+sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou
+assomme les bavards qui en disputent autour de lui.
+
+Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit
+familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le
+décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination
+aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque
+événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances
+sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les
+voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les
+prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par
+l'inquisition de Portugal. Le récit de son _M. du Baudrier_ paraîtra
+une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air
+d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il
+importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et
+d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus
+malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur
+fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et
+maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les
+décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté
+fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur
+supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il
+présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits
+grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de
+la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion
+et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous
+verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et
+chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins
+moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient
+comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des
+phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise
+de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit
+ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le
+surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a
+gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur
+sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en
+carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle
+partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et
+belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit
+l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses actions
+plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements
+vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de
+pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les
+ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans
+l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant
+parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y
+rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en
+avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui,
+la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait
+la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse,
+vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.
+
+C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la
+médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage
+du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des
+philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à
+voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en
+regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se
+donnent, si vous vous laissez duper par la belle apparence qu'elles ne
+manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres l'habit
+doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder les
+souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri par
+les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous n'apercevrez
+jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les ont pris. Vous
+leur porterez pieusement votre argent et vos services; la coutume,
+vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine d'oie, qu'une
+oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous tolérerez et
+même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature, vous vous
+occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous intéresserez
+aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la compréhension du
+philosophe; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou
+vous les trouverez nécessaires en calculant leur liaison; vous
+cesserez de vous indigner contre des puissances qui produisent de
+beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter contre des
+contre-coups que la géométrie des causes avait prédits; vous admirerez
+le monde comme un drame grandiose ou comme un développement
+invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou par la logique
+du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la religion les
+hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux instincts que
+la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État les bienfaits
+infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations sociables que
+nulle méchanceté ne déracine. Vous distinguerez dans la science les
+doctrines solides que la discussion n'ébranle plus, les larges idées
+que le choc des systèmes purifie et déploie, les promesses magnifiques
+que les progrès présents ouvrent à l'ambition de l'avenir. On peut de
+la sorte échapper à la haine par la nullité de la perspective ou par
+la grandeur de la perspective, par l'impuissance de découvrir les
+contrastes ou par la puissance de découvrir l'accord des contrastes.
+Élevé au-dessus de l'une, abaissé au-dessous de l'autre, voyant le mal
+et le désordre, ignorant le bien et l'harmonie, exclu de l'amour et du
+calme, livré à l'indignation et à l'amertume, Swift ne rencontre ni
+une cause qu'il puisse chérir, ni une doctrine qu'il puisse
+établir[23]; il emploie toute la force de l'esprit le mieux armé et du
+caractère le mieux trempé à décrier et à détruire: toutes ses oeuvres
+sont des pamphlets.
+
+
+III
+
+C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en
+Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La
+littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint
+l'une, il faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit des
+affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains.
+
+En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les
+jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des
+chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent
+et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se
+prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des
+rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se
+défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien,
+et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux
+partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun
+voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner
+sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une
+heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes,
+si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir
+justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis,
+celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au
+contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et
+vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne
+prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États
+secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient
+légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise
+ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes,
+contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à empiéter
+les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les autres.
+La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une
+occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une
+discussion.
+
+C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous
+paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit
+littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle
+faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités
+universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse
+toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est
+qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore
+qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des
+divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure
+raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit
+puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme
+les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les
+temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art
+de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle,
+qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans
+les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs
+fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes
+de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son
+discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui
+conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est par là que la
+prose antique et la prose française sont éloquentes, et que des
+dissertations de politique ou des controverses de religion sont
+restées des modèles d'art.
+
+Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut
+atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne
+s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne
+parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour
+lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas
+pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle
+l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui
+est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux:
+gros _squires_ bouffis par le porto et le boeuf, accoutumés à la fin
+du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes
+fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des
+commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine
+ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront
+pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un
+principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées
+qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces
+faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi
+parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de
+style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des
+sentences dont les contemporains sentaient intérieurement la justesse
+et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne faisaient
+que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient
+obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'_Examiner_, qui
+changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du _Drapier_,
+qui fit reculer un gouvernement.
+
+La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais
+avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille
+livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre,
+vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges
+compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant
+qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant
+son langage, et triompha du bon sens et de l'État[24]. «Frères, amis,
+compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est,
+après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus
+grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre
+habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est
+pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme
+chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille
+avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour
+que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à
+l'imprimeur de la vendre au plus bas prix[25].» Vous voyez naître du
+premier coup d'oeil l'inquiétude populaire; c'est ce style qui touche
+les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces détails,
+pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un drapier, et ils
+n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift continue et diffame
+Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne valent pas le huitième de
+leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y a pas besoin de preuves
+pour convaincre le peuple; il suffit de répéter plusieurs fois la même
+injure, d'abonder en exemples sensibles, de frapper ses yeux et ses
+oreilles. Une fois l'imagination prise, il ira criant, se persuadant
+par ses propres cris, intraitable. «Votre paragraphe, dit Swift à ses
+adversaires, rapporte encore ceci, que sir Isaac Newton a rendu compte
+d'un essai fait à la Tour sur le métal de Wood, par quoi il paraissait
+que Wood a rempli à tous égards son traité. Son traité? Avec qui?
+Est-ce avec le Parlement ou avec le peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne
+sont pas eux qui seront les acheteurs? Mais ils le détestent,
+l'abhorrent, comme corrompu, frauduleux; ils la rejettent, sa boue et
+sa drogue[26].» Et un peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne
+fabriquer que quarante mille livres de sa monnaie, à moins _que les
+exigences du commerce n'en demandent davantage_, quoique sa patente
+lui donne pouvoir pour en fabriquer une bien plus grande quantité;--à
+quoi, si je devais répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et
+sa bande de fondeurs et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce
+qu'il n'y ait plus dans le royaume une vieille bouilloire de reste,
+qu'ils en battent avec du vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue
+de la rue, et appellent leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée
+ou liard, nous n'avons pas à nous inquiéter de savoir comment lui et
+sa troupe de complices jugent à propos de s'employer; mais j'espère et
+j'ai confiance que tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien
+déterminés à ne point avoir affaire avec lui ni avec sa
+marchandise[27].» Swift s'emporte, ne répond pas. En effet, c'est la
+meilleure manière de répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut
+mettre en mouvement leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers
+et les fermiers retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings,
+et les bonnes raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie
+qu'ils ont de l'assommer.
+
+Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable
+une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie.
+Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une
+douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les
+approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà
+fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un
+_gentleman_ envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon
+d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon
+lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce
+entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais
+acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul
+mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût
+faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de
+les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me
+rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux,
+je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté l'histoire
+d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un
+morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme échantillon pour
+encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les
+vérifications de M. Wood[28].» Un gros rire éclatait; les bouchers,
+les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur enseignait un
+expédient pratique, proportionné à leur intelligence et à leur état.
+«Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la taverne, offrira
+cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable à quatre,
+menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou prendra les
+marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse. Dans ce cas
+et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le débitant de
+viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à faire que de
+demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en
+monnaie de Wood,--par exemple vingt pence de cette monnaie pour un
+quart d'ale,--et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais
+lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29].» La clameur
+publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et
+paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements
+de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants
+ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet.
+
+Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la
+fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de
+Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de
+supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion
+et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené
+tous les coups. Il faut lire son _Esprit public des Whigs_ contre
+Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain
+que personne n'a égalés. Swift avance régulièrement, ne laissant
+aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de tous ses
+coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le pauvre
+Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les
+géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat est sans
+pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le
+malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait maladroitement
+des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient
+perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se
+hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un
+souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il
+a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif
+que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de
+géographie dans le cabinet d'un _gentleman_, quelques-unes en travers,
+d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].»
+
+Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son _court
+portrait de lord Wharton_. Avec les formules de politesse officielle,
+il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et
+d'une telle hauteur.
+
+ J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa
+ Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est
+ indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux
+ reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la
+ honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de
+ l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui
+ aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux.
+ Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire
+ le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un
+ renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce
+ d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux
+ eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je
+ n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour,
+ chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de
+ recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est
+ probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une
+ circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement
+ éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde,
+ me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends
+ donc ce travail de meilleur coeur, étant sûr de ne point le
+ mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa
+ réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient
+ à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu
+ atteindre.--Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant
+ d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a
+ depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la
+ vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou
+ sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux
+ vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se
+ promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie
+ des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un
+ étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même
+ style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le
+ royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans
+ conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que
+ tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins
+ par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces mensonges
+ étant quelquefois découverts en une heure, souvent en un
+ jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement qu'il
+ vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné, dit aux
+ assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va
+ assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et
+ profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la
+ chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion,
+ athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour
+ concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa
+ règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant
+ d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et
+ de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une
+ promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à
+ une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait
+ en ce moment, qui était de lui procurer une pension.
+ Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue,
+ nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue
+ entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra
+ le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre.
+ En voilà assez pour le portrait de Son Excellence[31].
+
+Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la vérité,
+je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est
+que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût informé
+aussitôt que possible des mérites de Son Excellence. Telles qu'elles
+sont, elles pourront servir de matériaux à toute personne qui aura
+l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son Excellence.» Dans tout
+ce morceau, la voix de Swift est restée calme; pas un muscle de son
+visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de l'oeil, ni geste; il
+parle en statue; mais sa colère croît par la contrainte et brûle
+d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat.
+
+C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme
+de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie
+se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier
+pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour
+confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se
+livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi
+concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne
+vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent
+toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il
+multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure,
+ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift,
+impassible en apparence, mais les muscles contractés, le coeur brûlant
+de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme
+celui-ci[32]:
+
+ Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner
+ contre l'abolition du christianisme dans un moment où tous
+ les partis sont déterminés et unanimes sur ce point.
+ Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité
+ de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis
+ être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je
+ serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me
+ poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans
+ l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit
+ extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper
+ chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être
+ sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et
+ paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la
+ réserve possible et avec une extrême déférence pour cette
+ grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.--Du
+ reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible
+ pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les
+ temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la
+ croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un
+ projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié
+ de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de
+ bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre
+ objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre
+ ayant été depuis quelque temps mis de côté par le
+ consentement général comme tout à fait incompatible avec nos
+ projets actuels de richesse et de pouvoir[33].
+
+Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du
+titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple:
+
+ On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus
+ de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de
+ milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins
+ deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de
+ plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des
+ principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui
+ pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour[34].
+ On représente encore comme un grand avantage pour le public
+ que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de
+ l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour
+ toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés
+ de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience,
+ honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à
+ troubler la paix de l'esprit humain[35].
+
+Puis il conclut en doublant l'insulte:
+
+ Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre
+ le christianisme et les principaux avantages qu'on espère
+ obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de
+ déférence et de soumission pour de plus sages jugements,
+ mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de
+ la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont
+ peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens
+ très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir
+ doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de
+ prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et
+ offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages
+ réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle
+ félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous
+ la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et
+ accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise
+ humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs
+ pareils,--particulièrement quand tout cela peut être fait
+ sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et
+ pour pousser un autre argument de nature semblable: si le
+ christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les
+ puissants raisonneurs, les hommes de profonde science,
+ sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous
+ égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles
+ merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si
+ nous perdions celles des hommes dont le génie, par une
+ pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries
+ et en invectives contre la religion, et qui seraient
+ incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre
+ sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de
+ l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus
+ grande, peut-être la seule source qui lui reste[36]!--Mais
+ voici la plus forte des raisons; celle-là est tout à fait
+ invincible. Il est à craindre que, six mois après l'acte du
+ Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les fonds de la
+ banque et des Indes-Orientales ne tombent au moins de 1 pour
+ 100. Et puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de
+ notre âge n'a jugé à propos d'aventurer pour le salut du
+ christianisme, il n'y a nulle raison de s'exposer à une si
+ grande perte pour le seul plaisir de le détruire[37].
+
+Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un
+coup d'oeil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions
+des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de
+la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il
+est pamphlétaire comme Annibal fut _condottiere_.
+
+[Note 23: «L'absence de foi est un inconvénient qu'il faut cacher
+quand on ne peut le vaincre.--Je me regarde, en qualité de prêtre,
+comme chargé par la Providence de défendre un poste qu'elle m'a
+confié, et de faire déserter autant d'ennemis qu'il est possible.»
+(_Pensées sur la religion._)]
+
+[Note 24: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il fût alors de
+mauvaise foi. On pouvait croire à une escroquerie ministérielle, et
+Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me paraît honnête homme.]
+
+[Note 25: Brethren, friends, countrymen, and fellow-subjects, what
+I intend now to say to you, is, next to your duty to God and the care
+of your salvation, of the greatest concern to you and your children;
+your bread and clothing and every common necessary of life depends
+upon it. Therefore I do most earnestly exhort you, as men, as
+christians, as parents, and as lovers of your country, to read this
+paper with the utmost attention, or get it read to you by others;
+which that you may do at the less expense, I have ordered the printer
+to sell at it the lowest rate.]
+
+[Note 26: Your paragraph relates farther that sir Isaac Newton
+reported an essay taken at the Tower of Wood's metal, by which it
+appears that Wood had in all respects performed his contract. His
+contract! With whom? Was it with the Parliament or people of Ireland?
+Are not they to be purchasers? But they detest, abhor, and reject it
+as corrupt, fraudulent, mingled with dirt and trash.]
+
+[Note 27: His first proposal is that he will be content to coin no
+more (than forty thousand pounds), unless _the exigencies of the trade
+require it_, although his patent empowers him to coin a far greater
+quantity.... To which if I were to answer, it should be thus: let Mr
+Wood and his crew of founders and tinkers coin on, till there is not
+an old kettle left in the kingdom; let them coin old leather,
+tobacco-pipe clay, or the dirt in the street, and call their trumpery
+by what name they please, from a guinea to a farthing; we are not
+under any concern to know how he and his tribe of accomplices think
+fit to employ themselves; but I hope and trust that we are all, to a
+man, fully determined to have nothing to do with him or his ware.]
+
+[Note 28: Your newsletter says that an essay was made of the coin.
+How impudent and insupportable is this! Wood takes care to coin a
+dozen or two halfpence of good metal, sends them to the Tower, and
+they are approved; and these must answer all that he has already
+coined or shall coin for the future. It is true, indeed, that a
+gentleman often sends to my shop for a pattern of stuff. I cut it
+fairly off, and if he likes it, he comes or sends and compares the
+pattern with the whole piece, and probably we come to a bargain. But
+if I were to buy a hundred sheep, and the grazier should bring me one
+single wether fat and well fleeced by way of pattern, and expect the
+same price for the whole hundred, without suffering me to see them
+before he was paid or giving me good security to restore my money for
+those that were lean, or shorn or scabby, I would be none of his
+customers. I have heard of a man who had a mind to sell his house, and
+therefore carried a piece of brick in his pocket, which he showed as a
+pattern to encourage the purchasers; and this is directly the case in
+point with Mr Wood's essay.]
+
+[Note 29: The common soldier, when he goes to the market or ale
+house will offer his money; and if it be refused, he perhaps will
+swagger and hector, and threaten to beat the butcher or alewife, or
+take the goods by force, and throw them the bad half-pence. In this
+and the like cases, the shop-keeper or victualler, or any other
+tradesman, has no more to do than to demand ten times the price of his
+goods, if it is to be paid in Wood's money; for example twenty pence
+of that money for a quart of ale, and so in all things, and never part
+with the goods till he gets the money.]
+
+[Note 30: Upon this rock the author is perpetually splitting, as
+often as he ventures out beyond the narrow bounds of his literature.
+He has a confused remembrance of words since he left the university,
+but has lost half their meaning, and puts them together with no regard
+except to their cadence; as I remember a fellow nailed up maps in a
+gentleman's closet, some sidelong, others upside down, the better to
+adjust them to the pannels.
+
+Voyez aussi dans l'_Examiner_ le pamphlet sur Malborough, désigné sous
+le nom de _Crassus_, et la comparaison de la générosité romaine et de
+la ladrerie anglaise.]
+
+[Note 31: I have had the honour of much conversation with his
+lordship, and am thoroughly convinced how indifferent he is to
+applause and how insensible of reproach.... He is without the sense of
+shame or glory, as some men are without the sense of smelling;
+therefore a good name to him is no more than a precious ointment would
+be to these. Whoever, for the sake of others, were to describe the
+nature of a serpent, a wolf, a crocodile or a fox, must be understood
+to do it without any personal love or hatred for the animals
+themselves. In the same manner his Excellency is one whom I neither
+personally love or hate. I see him at court, at his own house, or
+sometimes at mine, for I have the honour of his visits; and when these
+papers are public, it is odds but he will tell me, as he once did upon
+a like occasion, «that he is damnably mauled,» and then with the
+easiest transition in the world, ask about the weather, or time of the
+day. So that I enter on the work with more cheerfulness, because I am
+sure neither to make him angry, nor any way to hurt his reputation; a
+pitch of happiness and security to which his Excellency has arrived,
+and which no philosopher before him could reach.--Thomas, Earl of
+Wharton, lord lieutenant of Ireland, by the force of a wonderful
+constitution, has some years passed his grand climacterick without any
+visible effects of old age, either on his body or his mind and in
+spite of a continual prostitution to those vices which usually wear
+out both.... Whether he walks or whistles, or swears, or talks bawdy,
+or calls names, he acquits himself in each beyond a templar of three
+years standing. With the same grace and in the same style, he will
+rattle his coachman in the midst of the street, where he is governor
+of the kingdom; and all this is without consequence, because it is his
+character, and what every body expects.... The ends he has gained by
+lying appear to be more owing to the frequency than the art of them,
+his lies being sometimes detected in an hour, often in a day, and
+always in a week.... He swears solemnly he loves and will serve you,
+and your back is no sooner turned, but he tells those about him you
+are a dog and a rascal. He goes constantly to prayers in the forms of
+his place, and will talk bawdy and blasphemy at the chapel door. He is
+a presbyterian in politicks, and an atheist in religion, but he
+chooses at present to whore with a papist. In his commerce with
+mankind, his general rule is to endeavour to impose on their
+understandings, for which he has but a receipt, a composition of lies
+and oaths.... He bears the gallantries of his lady with the
+indifference of a stoick, and thinks them well recompensed by a return
+of children to support his family, without the fatigues of being a
+father.... He was never known to refuse or to keep a promise, as I
+remember he told a lady, but with an exception to the promise he then
+made, which was to get her a pension. Yet he broke even that, and, I
+confess, deceived us both. But here I desire to distinguish between a
+promise and a bargain; for he will be sure to keep the latter, when he
+has the fairest offer.... But here I must desire the reader's pardon,
+if I cannot digest the following facts in so good a manner as I
+intended; because it is thought expedient for some reasons, the world
+should be informed of his Excellency's merits as soon as possible....
+As they are, they may serve for hints to any person who may hereafter
+have a mind to write memoirs of his Excellency's life.]
+
+[Note 32: _Argument contre l'abolition du christianisme._ Il
+s'agit de décrier les whigs, amis des libres penseurs.]
+
+[Note 33: It may perhaps be neither safe nor prudent, to argue
+against the abolishment of christianity, at a juncture, when all
+parties appear so unanimously determined upon the point.... However I
+know not how, whether from the affectation of singularity, or the
+perverseness of human nature, but so it unhappily falls out, that I
+cannot be entirely of this opinion. Nay, though I were sure an order
+were issued for my immediate prosecution by the attorney-general, I
+should still confess, that in the present posture of our affairs, at
+home or abroad, I do not yet see the absolute necessity of extirpating
+the christian religion from among us. This perhaps may appear too
+great a paradox even for our wise and paradoxical age to endure;
+therefore I shall handle it with all tenderness, and with the utmost
+deference to that great and profound majority which is of another
+sentiment.... I hope no reader imagines me so weak as to stand up in
+the defence of real christianity, such as used in primitive times (if
+we may believe the authors of those ages), to have an influence upon
+men's belief and actions. To offer at the restoring of that would
+indeed be a wild project; it would be to dig up foundations; to
+destroy at one blow all the wit, and half the learning of the
+kingdom.... Every candid reader will easily understand my discourse to
+be intended only in defence of nominal christianity; the other having
+been for some time wholly laid aside by general consent, as utterly
+inconsistent with our present schemes of wealth and power.]
+
+[Note 34: It is likewise urged, that there are by computation in
+this kingdom above ten thousand parsons, whose revenues, added to
+those of my lords the bishops, would suffice to maintain at least two
+hundred young gentlemen of wit and pleasure, and freethinking, enemies
+to priestcraft, narrow principles, pedantry, and prejudices, who might
+be an ornament to the court and town.]
+
+[Note 35: It is likewise proposed as a great advantage to the
+publick that if we once discard the system of the Gospel, all religion
+will of course be banished for ever, and consequently along with it,
+those grievous prejudices of education, which under the names of
+virtue, conscience, honour, justice, and the like, are so apt to
+disturb the peace of human minds, and the notions thereof are so hard
+to be eradicated by right reason, or free-thinking.]
+
+[Note 36: I am very sensible how much the gentlemen of wit and
+pleasure are apt to murmur and be shocked at the sight of so many
+daggle-tail parsons, who happen to fall in their way, and offend their
+eyes; but at the same time, those wise reformers do not consider what
+an advantage and felicity it is for great wits to be always provided
+with objects of scorn and contempt, in order to exercise and improve
+their talents, and divert their spleen from falling on each other, or
+on themselves; especially when all this may be done without the least
+imaginable danger to their persons. And to urge another argument of a
+parallel nature: if christianity were once abolished, how could the
+freethinkers, the strong reasoners, and the men of profound learning,
+be able to find another subject so calculated in all points whereon to
+display their abilities? What wonderful productions of wit should we
+be deprived of from those whose genius, by continual practice, hath
+been wholly turned upon raillery and invectives against religion, and
+would, therefore, be never able to shine or distinguish themselves on
+any other subject? We are daily complaining of the great decline of
+wit among us, and would we take away the greatest, perhaps the only
+topic we have left?]
+
+[Note 37: I do very much apprehend that in six months time after
+the act is passed for the extirpation of the Gospel, the Bank and
+East-India stock may fall at least one per cent. And since that is
+fifty more than ever the wisdom of our age thought fit to venture for
+the preservation of christianity, there is no reason why we should
+bear so great a loss, merely for the sake of destroying it.]
+
+
+IV
+
+Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on
+raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée,
+et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace
+dans les amusements.
+
+Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce
+que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il
+s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel
+haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin
+d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec
+de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant,
+toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire
+fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort,
+pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison
+qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui
+ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours
+lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais
+avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je
+prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a
+d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut
+pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en
+plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni
+moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.
+
+Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit
+positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il
+rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie;
+il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les
+subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne
+peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond,
+n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par
+exemple, l'_Art de mentir en politique_ est un traité didactique dont
+le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet
+excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de
+l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il
+suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique,
+le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté
+cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter
+les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies.
+Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique;
+dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le
+quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le
+droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au
+gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une
+académie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc
+un badinage de Pope[38] d'être un pamphlet insidieux contre la
+religion et l'État. Son _Art de couler bas en poésie_[39] a tout l'air
+d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les divisions
+justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une méthode
+extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la
+déraison.
+
+Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner,
+il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le
+lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien
+cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un
+flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des
+considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance
+au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est
+qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces
+vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres
+affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai
+consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve
+qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du
+soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y
+songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant
+passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu
+pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le
+fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou
+ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la
+bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur
+est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il
+habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en
+cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les
+réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve
+qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin,
+impudent parce qu'il diffère de vous sur une question _purement
+spéculative_, c'est là, dans mon humble opinion, un style
+très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge.
+J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été
+assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule
+fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement
+domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être
+si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut
+frauder ses héritiers[41].--Ailleurs, la lugubre plaisanterie
+devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl
+vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de
+l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus
+repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont
+d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane,
+le coeur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital.
+Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend;
+même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à
+Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances
+sont celles d'un maître pour un enfant.--Ni la grâce ni le bonheur
+d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de
+se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43];
+puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient
+plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes
+qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je
+réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures
+humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe.
+Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins
+malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir
+critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures,
+que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].»
+
+Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il
+est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements
+de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne
+peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les
+entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du
+monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours
+consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille
+ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations
+maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes
+où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe
+cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le
+labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la
+blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même,
+et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son
+coeur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne
+peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime,
+et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne
+puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont
+épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin
+généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui
+d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en
+eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs
+mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre
+route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur
+de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus
+à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni
+l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que
+par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des
+odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas
+une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il
+n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des
+sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une
+perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce,
+_Cadénus et Vanessa_, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer
+Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant
+Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que
+Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de
+perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de
+plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné
+quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en
+servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque
+instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il
+impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des
+questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la
+déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe,
+renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les
+sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand
+ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il
+l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la
+beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines
+mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense,
+leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes
+et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les
+dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif,
+par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une
+facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine,
+c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante
+Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose
+en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître
+d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait
+jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en
+faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs
+oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son
+couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder:
+«voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer
+Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la
+traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais
+ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et
+Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il
+compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de
+pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des
+restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de
+patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet
+avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton
+trente-quatrième.--Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu
+plus.--Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes
+années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te
+vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce
+peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].»
+Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de
+couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun
+siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si
+sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort
+de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant
+une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne
+sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et
+lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop
+fine pour être saisie par ces rudes mains.
+
+Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme
+cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie
+artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa
+pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle
+seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni
+d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des
+conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de
+l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce
+naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est
+entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et
+timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne
+lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette
+invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur
+qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la
+_Grande Question débattue_! Il s'agit de peindre l'entrée d'un
+capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et
+l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le
+sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte
+pour voir son habit brodé.
+
+ Les curés sont près de crever d'envie.--«Chère madame, bien
+ sûr, c'est un homme de beau langage;--écoutez seulement
+ comme sa langue mord bien le clergé.»--«Ma foi! madame,
+ dit-il, si vous donnez de tels dîners,--vous ne manquerez
+ jamais de curés, si longtemps que vous viviez.--Je n'ai
+ jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.--Mais le diable
+ serait partout mieux venu qu'eux.--Dieu me damne! ils nous
+ disent de nous corriger et de nous repentir;--mais morbleu!
+ à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.--Sire
+ vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur--que vous ne
+ couliez un regard fripon sur la femme de chambre de
+ madame.--Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main
+ blanche--pour raccommoder votre soutane et repasser votre
+ rabat.--Partout où vous voyez une soutane et une
+ robe,--pariez cent contre un qu'il y a dedans un
+ rustre.--Vos _Eaux-Vides_, vos _Amers_, vos _Platurks_[50],
+ et toute cette drogue,--pardieu! ils ne valent pas cette
+ prise de tabac.--Voulez-vous donner à un gentilhomme une
+ belle éducation?--L'armée est la seule bonne école de toute
+ la nation[51].
+
+Ceci a été _vu_, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont
+personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions
+ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le _Journal d'une
+dame moderne_, l'_Ameublement de l'esprit d'une dame_, et tant
+d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements
+notés au sortir d'un salon. L'_Histoire d'un mariage_ représente un
+doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode;
+n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du
+célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre
+que ses vers _sur sa propre mort_?
+
+ «Comment va le doyen?--Il vit tout juste.--Voilà qu'on lit
+ les prières des mourants.--Il respire à peine.--Le doyen est
+ mort.»--Avant que le glas n'ait commencé,--la nouvelle a
+ parcouru toute la ville.--«Ah! nous devons tous être prêts
+ pour la mort.--Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son
+ héritier?--Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.--Il a
+ tout légué au public.--Au public? Voilà un
+ caprice.--Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?--Pure
+ envie, avarice, orgueil.--Il a donné tout; mais il est mort
+ auparavant.--Est-ce que dans toute la nation le doyen
+ n'avait pas--quelque ami méritant, quelque parent
+ pauvre?--Si disposé à faire du bien aux étrangers!--oubliant
+ ceux qui sont sa chair et son sang!...»--Les dames mes
+ amies, dont le tendre coeur--a mieux appris à jouer un
+ rôle,--reçoivent la nouvelle avec une grimace
+ d'affligées:--«Le doyen est mort (pardon, quel est
+ l'atout?).--Alors que Dieu ait pitié de son âme!--(Mesdames,
+ je risque la vole.)--On dit qu'il y aura six doyens pour
+ tenir le poêle.--(Je voudrais bien savoir à quel roi faire
+ invite.)--Madame, votre mari assistera-t-il--aux funérailles
+ d'un si bon ami?--Non madame, c'est une vue trop triste,--et
+ puis il est engagé demain soir.--Milady Club trouverait
+ mauvais--s'il manquait à son quadrille.--Il aimait le doyen
+ (j'ouvre les coeurs),--mais les meilleurs amis, comme on
+ dit, doivent se séparer.--Son heure était venue, il avait
+ fini sa carrière,--j'espère qu'il est dans un monde
+ meilleur....»--Le pauvre Pope sera triste un mois, et
+ Gay--une semaine, et Arbuthnot un jour[52]
+
+Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte,
+celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu
+de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore,
+il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris
+de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les
+couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats
+morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent
+pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis
+toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet
+emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine
+travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir
+qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne
+à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous
+étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des
+claqueurs et des figurants.
+
+Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont
+laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les
+graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on
+ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour
+indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces
+extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il
+faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la
+poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y
+roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les
+passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et
+agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il
+y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez
+les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du
+scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une
+fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est
+si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on
+finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient
+leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour;
+Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche
+qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et
+ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le
+comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale
+joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud,
+commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à
+cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions
+corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans
+son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on
+prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements
+de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on
+aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions
+bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les
+magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au
+contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il
+ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il
+n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le
+cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54],
+il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il
+décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des
+murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours
+le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre;
+c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez
+qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique
+l'exécration et le dégoût.
+
+[Note 38: _La Boucle de cheveux enlevée._]
+
+[Note 39: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.]
+
+[Note 40: My first prediction is but a trifle; yet I will mention
+it to show how ignorant those sottish pretenders to astrology are in
+their own concerns. It relates to Partridge the almanack-maker. I have
+consulted the star of his nativity by my own rules and find he will
+infallibly die upon the 29th March next, about eleven at night of a
+raging fever; therefore I advise him to consider of it, and settle his
+affairs in time.]
+
+[Note 41: To call a man a fool and villain, and an impudent
+fellow, only for differing from him in a point merely speculative, is,
+in my humble opinion, a very improper style for a person of his
+education. I will appeal to Mr Partridge himself, whether it be
+probable I could have been so indiscreet, to begin my prediction, with
+the only falsehood that ever was pretended to be in them, and this in
+an affair at home?]
+
+[Note 42: _Letter to a very young lady._]
+
+[Note 43: That ridiculous passion which has no being but in
+playbooks and romances.]
+
+[Note 44: I never yet knew a tolerable woman to be fond of her
+sex.... your sex employ more thought, memory and application to be
+fools than would serve to make them wise and useful.... When I reflect
+on this, I cannot conceive you to be human creatures, but a sort of
+species hardly a degree above a monkey; who has more diverting tricks
+than any of you, is an animal less mischievous and expensive, might in
+time be a tolerable critick in velvet and brocade, and, for aught I
+know, would equally become them.]
+
+[Note 45:
+
+ His talk was now of tithes and dues;
+ He smok'd his pipe and read the news....
+ Against dissenters would repine,
+ And stood up firm for right divine.]
+
+[Note 46:
+
+ And all their conduct would be try'd
+ By her, as an unerring guide.
+ Offending daughters oft would hear
+ Vanessa's praise rung in their ear.
+ Miss Betty, when she does a fault,
+ Lets fall her knife or spills the salt,
+ Will then by her mother be chid:
+ «'Tis what Vanessa never did!»]
+
+[Note 47:
+
+ He now could praise, esteem, approve,
+ But understood not what was love.]
+
+[Note 48:
+
+ Stella, this day is thirty-four
+ (We sha'n't dispute a year or more).
+ However, Stella, be not troubled,
+ Although thy size and years are doubled,
+ Since first I saw thee at sixteen,
+ The brightest virgin on the green;
+ So little is thy form declin'd,
+ Made up so largely in thy mind.]
+
+[Note 49:
+
+ O, would it please the Gods to split
+ Thy beauty, size, years and wit!
+ No age could furnish out a pair
+ Of nymphes so graceful, wise, and fair.]
+
+[Note 50: Ovide, Homère, Plutarque.]
+
+[Note 51:
+
+ The parsons for envy are ready to burst;
+ The servants amazed are scarce ever able
+ To keep off their eyes, as they wait at the table;
+ And Molly and I have thrust in our nose
+ To peep at the captain in all his fine clothes;
+ Dear madam, be sure he's a fine spoken man,
+ Do but hear on the clergy how glib his tongue ran;
+ 'And madam,' says he, 'if such dinners you give,
+ You'll never want parsons as long as you live;
+ I ne'er knew a parson without a good nose.
+ But the devil's as welcome wherever he goes;
+ G--d--me, they bid us reform and repent,
+ But, z--s, by their looks they never keep lent;
+ Mister curate, for all your grave looks, I'm afraid
+ You cast a sheep's eye on her ladyship's maid;
+ I wish she would lend you her pretty white hand
+ In mending your cassock, and smoothing your band;
+ (For the dean was so shabby, and looked like a ninny,
+ That the captain supposed he was curate to Jenny.)
+ Whenever you see a cassock and gown,
+ A hundred to one but it covers a clown;
+ Observe how a parson comes into a room,
+ G--d--me, he hobbles as bad as my groom;
+ A scholar, when just from his college broke loose,
+ Can hardly tell how to cry _bo_ to a goose;
+ Your _Noveds_, and _Bluturks_, and _Omurs_, and stuff,
+ By G--, they don't signify this pinch of snuff;
+ To give a young gentleman right education,
+ The army's the only good school of the nation.]
+
+[Note 52:
+
+ How is the dean? he's just alive.
+ Now the departing prayer is read;
+ He hardly breathes. The dean is dead.
+ Before the passing-bell begun,
+ The news through half the town has run;
+ Oh! may we all for death prepare!
+ What has he left? and who's his heir?
+ I know no more than what the news is;
+ 'Tis all bequeath'd to public uses.
+ To public uses! there's a whim!
+ What had the public done for him?
+ Mere envy, avarice, and pride:
+ He gave it all--but first he died.
+ And had the dean in all the nation
+ No worthy friend, no poor relation?
+ So ready to do strangers good,
+ Forgetting his own flesh and blood!
+ Poor Pope will grieve a month, and Gay
+ A week, and Arbuthnot a day....
+ My female friends, whose tender hearts
+ Have better learned to act their parts,
+ Receive the news in doleful dumps:
+ 'The dean is dead (pray, what is trumps?)
+ Then, Lord, have mercy on his soul!
+ (Ladies, I'll venture for the vole.)
+ Six deans, they say, must bear the pall.
+ (I wish I knew what king to call.)
+ Madam, your husband will attend
+ The funeral of so good a friend?
+ No, madam, 'tis a shocking sight;
+ And he's engaged to-morrow night:
+ My Lady Club will take it ill,
+ If he should fail her at quadrille.
+ He loved the dean--(I lead a heart)
+ But dearest friends, they say, must part.
+ His time was come, he ran his race;
+ We hope he's in a better place.']
+
+[Note 53: _The ladies dressing-room._]
+
+[Note 54: _Strephon and Chloe._]
+
+[Note 55: _A Love-poem from a Physician._]
+
+[Note 56: _The Progress of Beauty._]
+
+[Note 57: _The Problem._ Lire surtout _Examination of certain
+abuses_.]
+
+
+V
+
+Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le _Conte du Tonneau_, au
+milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et
+de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science
+et de toute vérité.
+
+De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre;
+mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son
+attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions
+de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre,
+Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit[58], les
+avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois
+frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un
+nombre raisonnable de géants et de dragons[59].» Malheureusement,
+étant venus à la ville, ils en prirent les moeurs, devinrent amoureux
+de plusieurs grandes dames à la mode, la duchesse _of Money_, milady
+_Great-Titles_, la comtesse _of Pride_, et, pour gagner leurs faveurs,
+se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des
+dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une
+secte s'était établie, posant en principe que le monde était une
+garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un
+pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet
+couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque, et il
+n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.» De
+même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un
+manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir
+la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de
+l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne
+la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si
+certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain
+endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de
+linon et de satin noir se nomme un évêque[60].»--Ils prouvaient aussi
+que le vêtement est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est en lui
+que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi nos
+trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent
+très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux noeuds
+d'épaule (_shoulder-knots_), et le testament de leur père leur
+défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs
+habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se
+trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un
+expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament
+qui fasse mention, _totidem verbis_, des noeuds d'épaule; mais j'ose
+conjecturer que nous les y trouverons inclus, _totidem syllabis_.
+Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur
+la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament.
+«Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire
+reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car
+quoique nous ne puissions les trouver _totidem verbis_ ni _totidem
+syllabis_, j'ose promettre que nous les découvrirons _tertio modo_, ou
+_totidem litteris_. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus
+ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot:
+_shoulder_; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce
+miracle qu'un K fut introuvable. C'était-là une grosse difficulté.
+Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la
+main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K était une
+lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et qu'on ne
+rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute difficulté
+s'évanouit; les noeuds d'épaule furent prouvés clairement être
+d'institution paternelle, _jure paterno_, et nos trois gentilshommes
+s'étalèrent avec des noeuds d'épaule aussi grands et aussi pimpants
+que personne[61].» D'autres interprétations admirent les galons d'or,
+et un codicille ajouté autorisa les doublures de satin couleur de
+flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un comédien, payé par la
+corporation des passementiers, joua son rôle dans une comédie nouvelle
+tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les
+mit par cela même à la mode. Là-dessus, les frères, consultant le
+testament de leur père, trouvèrent à leur grand étonnement, ces
+paroles: _Item_, j'enjoins et ordonne à mesdits trois fils de ne
+porter aucune espèce de _frange d'argent_ autour de leurs susdits
+habits.--Cependant, après une pause, le frère, si souvent mentionné
+pour son érudition et très-versé dans la critique, déclara avoir
+trouvé, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot
+_frange_ écrit dans ce testament signifie aussi manche à balai, et
+devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frères
+ne goûta pas cela à cause de cette épithète _d'argent_, qui, dans son
+humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, être
+raisonnablement appliquée à un manche à balai; mais on lui répliqua
+que cette épithète devait être prise dans le sens mythologique et
+allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur
+père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai sur leurs
+habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur
+quoi il fut arrêté court, comme parlant irrévérencieusement d'un
+mystère, lequel certainement était très-utile et plein de sens, mais
+ne devait pas être trop curieusement sondé ni soumis à un raisonnement
+trop minutieux[62].» À la fin, le frère scolastique s'ennuie de
+chercher des distinctions, met le vieux testament dans une boîte bien
+fermée, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis,
+ayant attrapé un héritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frères,
+traités en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament,
+et recommencent à comprendre la volonté de leur père; Martin,
+l'anglican, pour réduire son habit à la simplicité primitive, découd
+point par point les galons ajustés dans les temps d'erreur, et garde
+même quelques broderies par bon sens, plutôt que de déchirer l'étoffe.
+Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en
+loques, envieux de plus contre Martin, et à moitié fou. Il entre alors
+dans la secte des éolistes ou inspirés, admirateurs du vent; lesquels
+prétendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est céleste, et contient
+toute science.
+
+ Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle
+ les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le
+ syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la
+ science n'est que des mots; _ergo_ la science n'est que du
+ vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le
+ boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par
+ ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes
+ affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de
+ la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent
+ plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux
+ autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un
+ soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin,
+ expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres
+ jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et
+ pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps
+ d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin
+ de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie
+ de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les
+ rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus
+ vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture,
+ à mesure qu'ils passaient[63].
+
+Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et
+de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane?
+Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre?
+Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec
+la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver
+à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur
+délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer
+la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument
+libérateur.
+
+La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions
+dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants
+modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le
+livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres
+appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures
+violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il
+se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables
+découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «_Tom
+Pouce_[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce
+profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et
+développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.--_Whittington
+et son chat_ est une oeuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi,
+contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et
+les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone,
+contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier
+«une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois,
+une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles,
+un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux
+points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les
+lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables
+traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre
+les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à
+leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus
+cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont
+désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute
+sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si
+transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de
+goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi
+Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à
+grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les
+savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de
+retrancher de leurs oeuvres les branches mortes et superflues.
+Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie
+suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs
+vignes, en remarquant que lorsqu'un _âne_ en avait brouté quelqu'une,
+elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote,
+précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et
+presque _in terminis_; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques
+d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut
+trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la
+Libye, il y a des _ânes_ avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes
+arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est
+inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui
+est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa
+pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne
+laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité
+médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs,
+lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu
+abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier
+cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de
+grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds
+philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la
+source de tout le génie humain et de toutes les institutions de
+l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les
+_gentlemen_ de Bedlam, et une commission chargée de les trier
+trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de
+remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans
+l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui
+jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre
+sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires
+inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en
+Flandre avec les autres.--En voici un second qui prend gravement les
+dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue
+intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle
+beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de
+Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et
+rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces
+perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de
+la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand
+nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette
+réforme rendrait au monde.--Moi-même, l'auteur de ces admirables
+vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les
+imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont
+merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme
+je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis
+et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me
+veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement
+de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre
+semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le
+malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel
+sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger
+le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est
+sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la
+démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son
+mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses
+élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste,
+qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les
+cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de
+l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour
+les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est
+de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit
+d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et
+le dégoût.
+
+S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de
+montrer la perversité humaine: le coeur nous est plus intime que la
+raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la
+méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le _Conte
+du Tonneau_ que dans _Gulliver_.
+
+Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre;
+l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable
+dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme
+ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et
+bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul
+sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul
+accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le
+vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une
+supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle
+amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui,
+imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage,
+aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son
+plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement
+solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et
+statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant
+la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas
+d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport
+et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture
+chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois
+ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si
+strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de
+plus exact ni de plus limité.
+
+Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos
+passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou
+comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque
+le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible?
+Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une
+fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime,
+délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un
+pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les
+frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de
+nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est
+la seule cause de notre vénération ou de notre amour.
+
+La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez
+les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est
+jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la
+paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du
+législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on
+choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à
+les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de
+corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les
+vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles.
+Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de
+chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est
+juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou
+clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places,
+et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés
+avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en oeuvre de tous
+les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé
+que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette
+humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme,
+est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il
+choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À
+Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur
+le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre
+autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses
+nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le
+parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue
+l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre
+justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la
+vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien
+l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères
+sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver
+la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner
+ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette
+fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point
+rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande
+espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été
+empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa
+vie; _mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le
+fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais
+recommencer sans un ordre spécial_[69].»
+
+Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des
+moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et
+l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa
+laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus
+intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous
+affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons
+de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il
+faut découvrir le _yahou_ sous l'homme. Quel spectacle!
+
+ Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la
+ même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était
+ singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines
+ étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé,
+ d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres
+ et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur
+ le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste
+ du corps était nu[70],... de sorte que je pus voir leur
+ peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des
+ arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient
+ aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes
+ étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les
+ femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais
+ non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une
+ sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds
+ de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient
+ presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais
+ jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse
+ conçu naturellement une si forte antipathie[71].
+
+Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos
+instincts. Ils se haïssent les uns les autres, et se déchirent de
+leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà la
+source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte, quoiqu'ils
+ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils s'étranglent
+ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de nos guerres.
+Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans leurs
+chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on les
+leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent tout
+indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de
+préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou
+crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité.
+Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent
+jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant,
+puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà
+le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus
+méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont
+l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les
+yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense
+un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une
+brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande
+viennent en corps décharger sur lui leurs excréments de la tête aux
+pieds[72];» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore donne-t-il la
+préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre misérable
+raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le roi de
+Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race d'odieuse
+petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la surface
+de la terre[73].»
+
+Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la
+malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son
+désespoir et de son génie[74]. Je le traduis presque tout entier; il
+le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil.
+
+ C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans
+ cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de
+ voir les rues, les routes et les portes des cabanes
+ couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six
+ enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur
+ pour avoir l'aumône.... Tous les partis conviennent, je
+ pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui
+ dans le déplorable état de ce royaume un très-grand fardeau
+ de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un
+ moyen honorable, aisé, peu coûteux de transformer ces
+ enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si
+ grand service au public, qu'il mériterait une statue comme
+ sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer mon
+ idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre
+ objection[75].
+
+Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur.
+
+ Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à
+ Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien
+ portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture
+ tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou
+ bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne
+ puisse servir également en fricassée ou en ragoût.
+
+ Je prie donc humblement le public de considérer que des cent
+ vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour
+ la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des
+ mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un
+ an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de
+ fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie
+ de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à
+ les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant
+ ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille
+ dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat
+ très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre ou de
+ sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour,
+ particulièrement en hiver.
+
+ J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa
+ naissance peut en un an, s'il est passablement nourri,
+ atteindre vingt-huit livres.
+
+ J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de
+ mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_,
+ journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont
+ d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je
+ crois que nul _gentleman_ ne se plaindra de donner 10
+ shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui
+ fournira au moins quatre plats d'excellente viande
+ nutritive.
+
+ Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le
+ demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau
+ convenablement préparée fera des gants admirables pour les
+ dames et des bottes d'été pour les _gentlemen_ élégants.
+
+ Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des
+ abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les
+ bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera
+ pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants
+ vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du
+ couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir.
+
+ Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et
+ visibles aussi bien que de la plus haute
+ importance.--Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre
+ de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés,
+ puisqu'ils sont les principaux producteurs de la
+ nation.--Secondement, comme l'entretien de cent mille
+ enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins
+ de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la
+ nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre
+ le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous
+ les _gentlemen_ de fortune qui ont quelque délicatesse dans
+ le goût. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit
+ étant uniquement de notre crû et de nos
+ manufactures.--Troisièmement, ce serait un grand
+ encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont
+ encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et
+ pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des
+ mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un
+ établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi
+ en quelque sorte par le public lui-même.--On pourrait
+ énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition
+ de quelques milliers de pièces pour notre exportation de
+ boeuf en baril, l'expédition plus abondante de chair de
+ porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons
+ jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses
+ par amour de la brièveté.
+
+ Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de
+ ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou
+ estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions
+ pour trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau
+ aussi pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci,
+ parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et
+ pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine,
+ aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant
+ aux jeunes journaliers, leur état donne des espérances
+ pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par
+ conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement
+ que si en quelques occasions on les loue par hasard comme
+ manoeuvres, ils n'ont pas la force d'achever leur travail.
+ De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent
+ heureusement délivrés de tous les maux à venir[76].
+
+Et il finit par cette ironie de cannibale:
+
+ Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le
+ moindre intérêt personnel à l'accomplissement de cette
+ oeuvre salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public
+ de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont, par cet expédient,
+ je puisse espérer tirer un sou, mon plus jeune ayant neuf
+ ans et ma femme ayant passé l'âge de devenir grosse[77].
+
+On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par
+exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprès de
+cette tranquille dissertation.
+
+Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge
+classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses
+parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré,
+ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette
+énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du
+succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que
+la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du
+pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe
+intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la
+clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations
+qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie
+pratique; trop supérieur pour embrasser de coeur une secte religieuse
+ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes
+doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges
+sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et
+ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans
+s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, _condottiere_
+contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la
+beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature,
+qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la
+science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de
+modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par
+l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de
+Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le
+caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif
+et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible,
+d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de
+mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui
+a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison.
+Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou
+écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de
+juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poëte, il a
+inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive
+des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée
+le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la
+peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du
+grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que
+nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée
+réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un
+rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante comme un conte,
+avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête
+d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort d'un tel
+spectacle le coeur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit
+qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes ajouteront:
+«Surtout lorsqu'il brûle.»
+
+[Note 58: La vérité chrétienne.]
+
+[Note 59: Persécutions et combats de l'Église primitive.]
+
+[Note 60: They held the universe to be a large suit of clothes,
+which invests every thing: that the earth is invested by the air; the
+air is invested by the stars, and the stars are invested by the primum
+mobile.... What is that which some call land, but a fine coat laced
+with green? Or the sea but a waistcoat of water-tabby?... You will
+find how curious journeyman nature has been to trim up vegetable
+beans. Observe how sparkish a periwig adorns the head of the beech,
+and what a fine doublet of white satin is worn by the birch.... Is not
+religion a cloak, honesty a pair of shoes worn out in the dirt,
+self-love a surtout, vanity a shirt, and conscience a pair of
+breeches, which, though a cover for lewdness as well as nastiness, is
+easily slipt down for the service of both?... If certain ermines and
+furs be placed in a certain position, we style them a judge; and so an
+apt conjunction of lawn and black satin, we entitle a bishop.]
+
+[Note 61: In this unhappy case they went immediately to consult
+their father's will, read it over and over, but not a word of a
+Shoulder-Knot.... After much thought, one of the brothers who happened
+to be more book-learned than the other two, said he had found an
+expedient. «It is true, said he, there is nothing in this will,
+_totidem verbis_, making mention of Shoulder-Knot; but I dare
+conjecture we may find them inclusive, or _totidem syllabis_.--This
+distinction was immediately approved by all; and so they fell again to
+examine; but their evil star had so directed the matter that the first
+syllable was not to be found in the whole writings. Upon which
+disappointment, he, who found the former evasion, took heart and said:
+Brothers, there is yet hopes, for though we cannot find them _totidem
+verbis_, nor _totidem syllabis_, I dare engage we shall make them out
+_tertio modo_, or _totidem litteris_. This discovery was also highly
+commended; upon which they fell once more to the scrutiny, and picked
+out SHOULDER; when the same planet, enemy to their repose, had
+wonderfully contrived that a K was not to be found. Here was a weighty
+difficulty; but the distinguishing brother, now his hand was in,
+proved by a very good argument that K was a modern illegitimate
+letter; unknown to the learned ages, nor any where to be found in
+ancient manuscripts.... Upon which all difficulty vanished;
+shoulder-knots were made clearly out to be _jure paterno_, and our
+three gentlemen swaggered with as large and flaunting ones as the
+best.]
+
+[Note 62: Next winter a player hired for the purpose by the
+corporation of fringe-makers, acted his part in a new comedy all
+covered with silver fringe, and according to the laudable custom gave
+rise to that fashion. Upon which the brothers consulting their
+father's will, to their great astonishment found these words. «Item, I
+charge and command my said three sons to wear no sort of silver fringe
+upon or about their said coat.» However, after some pause the brother
+so often mentioned for his erudition, who was well skilled in
+criticisms, had found in a certain author, which he said would be
+nameless, that the same word which in the will is called _fringe_ does
+also signify a _broomstick_ and doubtless ought to have the same
+interpretation in this paragraph. This another of the brothers
+disliked, because of that epithet _silver_ which could not, he humbly
+conceived, in propriety of speech, be reasonably applied to a
+broom-stick; but it was replied upon him that this epithet was
+understood in a mythological and allegorical sense. However, he
+objected again why their father should forbid them to wear a
+broom-stick on their coats, a caution that seemed unnatural and
+impertinent; upon which, he was taken up short, as one that spoke
+irreverently of a mystery, which doubtless was very useful and
+significant, but ought not to be over-curiously pried into, or nicely
+reasoned upon.]
+
+[Note 63: Allusions aux assemblées des puritains, à leur
+prononciation nasale, etc.
+
+First, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men
+up; and secondly they proved it by the following syllogism: words are
+but wind; and learning is nothing but words; ergo learning is nothing
+but wind.--.... This, when blown up to its perfection, ought not to be
+covetously hoarded up, stifled, or hid under a bushel, but freely
+communicated to mankind. Upon these reasons and others of equal
+weight, the wise æolists affirm the gift of _belching_ to be the
+noblest act of a rational.... creature.... At certain seasons of the
+year you might behold the priests among them in vast number.... linked
+together in a circular chain, with every man a pair of bellows applied
+to his neighbour's breech, by which they blew each other to the shape
+and size of a tun; and for that reason with great propriety of speech
+did usually call their bodies their vessels.... and to render these
+yet more compleat, because the breath of man's life is in his
+nostrils, therefore the choicest, most edifying, and most enlivening
+belches were very wisely conveyed through that vehicle, to give them a
+tincture as they passed.]
+
+[Note 64: Petit livre à l'usage des enfants, ainsi que
+_Whittington et son chat_, nommé plus loin.]
+
+[Note 65: The types are so apposite and the applications so
+necessary and natural, that it is not easy to conceive how any reader
+of a modern age or taste, could overlook them.... For first: Pausanias
+is of an opinion that the perfection of writing correct was entirely
+owing to the institution of criticks; and that he can possibly mean no
+other than the true critick is, I think, manifest from the following
+description. He says they were a race of men, who delighted to nibble
+at the superfluities and excrescencies of books, which the learned at
+length observing took warning, of their own accord, to lop the
+luxuriant, the rotten, the dead, the sapless, and the overgrown
+branches from their works. But now all this he cunningly shades under
+the following allegory: that the Nauplians in Argos learned the art of
+pruning their vines, by observing that when an _ass_ had browsed upon
+one of them, it thrived the better and bore fairer fruits.]
+
+[Note 66: Herodotus holding the same hieroglyph speaks much
+plainer and almost _in terminis_; he has been so bold as to tax the
+true criticks of ignorance and malice, telling us openly (for I think
+nothing can be plainer), that in the western part of Libya there were
+_asses_ with horns.]
+
+[Note 67: Les descriptions qui suivent sont telles que je n'ose
+les traduire.]
+
+[Note 68: Is any student tearing his straw in piece-meal, swearing
+and blaspheming, biting his grate, foaming at the mouth, and emptying
+his piss-pot in the spectator's faces? Let the right worshipfull
+commissioners of inspection give him a regiment of dragoons, and send
+him into Flanders among the rest.... You will find a third taking
+gravely the dimensions of his kennel; a person of foresight and
+insight, though kept quite in the dark.... He walks duly in one
+pace.... talks much of hard times and taxes and the whore of Babylon,
+bars up the wooden window of his cell constantly at eight o'clock,
+dreams of fire.... Now what a figure would all those acquirements make
+if the owner were sent into the city among his brethren!... Accost the
+hole of another kennel (first stopping your nose), you will behold a
+surly, gloomy, nasty, slovenly mortal, raking in his own dung, and
+dabbling in his urine; the best parts of his diet is the reversion of
+his own ordure, which, expiring into steams, whirls perpetually about,
+and at last reinfunds. His complexion is of a dirty yellow, with a
+thin scattered beard, exactly agreeable to that of his diet upon its
+first declination; like other insects who having their birth and
+education in a excrement, from thence borrow their colour and their
+smell.... Now is it not amazing the society of Warwick-lane should
+have no more concern for the recovery of so useful a member?... I
+shall not descend so minutely, as to insist upon the vast number of
+_beaux_, _fiddlers_, _poets_, and _politicians_, that the world might
+recover by such a reformation.... Even I myself, the author of these
+momentous truths, am a person whose imaginations are hard-mouthed, and
+exceedingly disposed to run away with his reason, which I have
+observed from long experience to be a very light rider, and easily
+shaken off; upon which account my friends will never trust me alone,
+without a solemn promise to vent my speculations in this or the like
+manner, for the universal benefit of mankind.]
+
+[Note 69: When the king has a mind to put any of his nobles to
+death in a gentle, indulgent manner, he commands the floor to be
+strewed with a certain brown powder of a deadly composition, which
+being licked up, infallibly kills him in twenty-four hours. But in
+justice to this prince's great clemency and the care he has of his
+subjects' lives (wherein it were much to be wished that the monarchs
+of Europe would imitate him) it must be mentioned for his honour that
+strict orders are given to have the infected parts of the floor well
+washed after every such execution.... I myself heard him give
+directions that one of his pages should be whipped, whose turn it was
+to give notice about washing the floor after an execution, but who
+maliciously had omitted it; by which neglect, a young lord of great
+hopes coming to an audience, was unfortunately poisoned, although the
+prince at that time had no design against his life. But this good
+prince was so gracious as to forgive the poor page his whipping, upon
+promise that he would do so no more, without special orders.]
+
+[Note 70: Je suis forcé de supprimer plusieurs traits.]
+
+[Note 71: At last I beheld several animals in a field, and one or
+two of the same kind sitting in trees. Their shape was very singular
+and deformed.... Their heads and breasts were covered with a thick
+hair, some frizzled, and others lank. They had beards like goats, and
+a long ridge of hair behind their back, and the forepart of their legs
+and feet. But the rest of the body was bare so that I might see their
+skins, which were of a brown buff colour. They had no tails, nor any
+hair at all on their buttocks, except about the anus.... They climbed
+high trees as nimbly as a squirrel, for they had strong extended claws
+before and behind, terminated in sharp points and hooked.... The
+females had long lank hair on their head but none on their faces, nor
+any thing more than a sort of down on the rest of their bodies, except
+about the anus and pudenda. The dugs hung between their forefeet, and
+often reached almost to the ground as they walked.... Upon the whole I
+never beheld in all my travels so disagreeable an animal, or one
+against which I naturally conceived so great an antipathy.]
+
+[Note 72: In most herds there was a sort of ruling yahoo, who was
+always more deformed in body and mischievous in disposition than any
+of the rest; this leader had usually a favourite as like himself as he
+could get, whose employment was to lick his master's feet and
+posteriors, and drive the female yahoos to his kennel; for which he
+was now and then rewarded with a piece of ass flesh.... He usually
+continues in office till a worse can be found; but the very moment he
+is discarded, his successor, at the head of all the yahoos in that
+district, male and female, come in a body and discharge their
+excrements upon him from head to foot.]
+
+[Note 73: I cannot but conclude the bulk of your natives to be the
+most pernicious race of little odious vermin, that nature ever
+suffered to crawl upon the surface of the earth.]
+
+[Note 74: «Proposition modeste pour empêcher que les enfants des
+pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur
+pays, et pour les rendre utiles au public.» 1729.--Swift devint fou
+quelques années après.]
+
+[Note 75: It is a melancholy object to those who walk through this
+great town, or travel in the country, when they see the streets, the
+roads, and cabin-doors, crowded with beggars of the female sex,
+followed by three, four, or six children, all in rags, and importuning
+every passenger for an alms.... I think it is agreed by all parties
+that this prodigious number of children.... is in the present
+deplorable state of the kingdom, a very great additional grievance;
+and therefore, whosoever could find out a fair, cheap and easy method
+of making these children sound, easy members of the Commonwealth,
+would deserve so well of the public, as to have his statue set up for
+a preserver of the nation.... I shall now, therefore, humbly propose
+my own thoughts; which I hope will not be liable to the least
+objection.]
+
+[Note 76: I have been assured by a very knowing American of my
+acquaintance in London, that a young healthy child, well nursed, is,
+at a year old, a most delicious, nourishing, and wholesome food,
+whether stewed, roasted, baked, or boiled; and I make no doubt that it
+will equally serve in a fricassee or a ragout.
+
+I do therefore humbly offer it to public consideration that of the
+hundred and twenty thousand children already computed, twenty thousand
+may be reserved for breed, whereof one-fourth part to be males....
+that the remaining hundred thousand may, at a year old, be offered in
+sale to the persons of quality and fortune through the kingdom; always
+advising the mother to let them suck plentifully in the last month, so
+as to render them plump and fat for good tables. A child will make two
+dishes at an entertainment for friends, and when the family dines
+alone, the fore or hind quarter will make a reasonable dish, and
+seasoned with a little pepper or salt, will be very good boiled on the
+fourth day, especially in winter.
+
+I have reckoned, upon a medium, that a child just born will weigh
+twelve pounds, and in a solar year, if tolerably nursed, will increase
+to twenty-eight pounds.
+
+I have already computed the charge of nursing a beggar's child (in
+which list I reckon all cottagers, labourers, and four-fifths of the
+farmers), to be about two shillings per annum, rags included; and I
+believe no gentleman would repine to give ten shillings for the
+carcass of a good fat child, which, as I have said, will make four
+dishes of excellent nutritive meat.
+
+Those who are more thrifty (as I must confess the times require), may
+flay the carcass: the skin of which, artificially dressed, will make
+admirable gloves for ladies, and summer boots for fine gentlemen.--As
+to our city of Dublin, shambles may be appointed for this purpose, in
+the most convenient parts of it; and butchers we may be assured will
+not be wanting; although I rather recommend buying the children alive,
+then dressing them hot from the knife, as we do roasted pigs....
+
+I think the advantages by the proposals which I have made are obvious
+and many, as well as of the highest importance. For first, as I have
+already observed, it would greatly lessen the number of papists, with
+whom we are yearly overrun, being the principal breeders of the
+nation, as well as our most dangerous enemies.... Thirdly, whereas the
+maintenance of a hundred thousand children, from two years old and
+upwards, cannot be computed at less than ten shillings a piece per
+annum, the nation's stock will be thereby increased fifty thousand
+pounds per annum, beside the profit of a new dish introduced to the
+tables of all gentlemen of fortune in the kingdom, who have any
+refinement in taste. And all the money will circulate among ourselves,
+the goods being entirely of our own growth and manufacture....
+Sixthly, this would be a great inducement to marriage, which all wise
+nations have either encouraged by rewards or enforced by laws and
+penalties. It would increase the care and tenderness of mothers toward
+their children, when they were sure of a settlement for life to the
+poor babes, provided in some sort by the public, to their annual
+profit or expense.... Many other advantages might be enumerated, for
+instance, the addition of some thousand carcasses in our exportation
+of barrelled beef; the propagation of swine's flesh, and improvement
+in the art of making good bacon.... But this, and many others, I omit,
+being studious of brevity.
+
+Some persons of desponding spirit are in great concern about that vast
+number of poor people who are aged, diseased, or maimed; and I have
+been desired to employ my thoughts, what course may be taken to ease
+the nation of so grievous an encumbrance. But I am not in the least
+pain upon that matter, because it is very well known, that they are
+every day dying and rotting by cold and famine and filth and vermin,
+as fast as can be reasonably expected. And as to the young labourers,
+they are now in almost as hopeful a condition; they cannot get work,
+and consequently pine away for want of nourishment to a degree, that,
+if at any time they are accidentally hired to common labour, they have
+not strength to perform it. And thus the country and themselves are
+happily delivered from the evils to come.]
+
+[Note 77: I profess in the sincerity of my heart that I have not
+the least personal interest in endeavouring to promote this necessary
+work, having no other motive than the public good of my country, by
+advancing our trade, providing for infants, relieving the poor, and
+giving some pleasure to the rich. I have no children by which I can
+propose to get a single penny; the youngest being nine years old, and
+my wife past child-bearing.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Les romanciers.
+
+ I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
+ diffère des autres.
+
+ II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
+ rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
+ anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
+ procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
+ caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
+ volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
+ méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
+ finale.
+
+ III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
+ siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
+ études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
+ Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
+ deux classes de romans.
+
+ IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
+ de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
+ minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
+ -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
+ Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Le caractère despotique
+ et insociable en Angleterre. -- Lovelace. -- Le caractère
+ orgueilleux et militant en Angleterre. -- Clarisse. -- Son
+ énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa pédanterie, ses
+ scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- Inconvénients des
+ héros automates et édifiants. -- Richardson sermonnaire. --
+ Ses longueurs, sa pruderie, son emphase.
+
+ V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
+ _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
+ Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
+ _Amélia._ -- Lacunes de sa conception.
+
+ VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
+ -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
+ la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
+ -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._
+
+ VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
+ -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
+ sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
+ maladies et les dégénérescences de la nature humaine.
+
+ VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
+ vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
+ protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
+ L'ecclésiastique anglais.
+
+ IX. Samuel Johnson. -- Son autorité. -- Sa personne. -- Ses
+ façons. -- Sa vie. -- Ses doctrines. -- Son jugement sur
+ Voltaire et Rousseau. -- Son style. -- Ses oeuvres. --
+ Hogarth. -- Sa peinture morale et réaliste. -- Contraste du
+ tempérament anglais et de la morale anglaise. -- Comment la
+ morale a discipliné le tempérament.
+
+
+Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît,
+approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman
+anti-romanesque, oeuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et
+moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les
+romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la
+conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle,
+mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des
+plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une
+apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre,
+lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette
+sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui
+divertissaient encore les dames à la mode, se rencontrèrent sur la
+même table avec le _Robinson_ de Daniel de Foe.
+
+
+I
+
+Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour
+marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut
+un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants,
+qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon
+sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À
+vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand
+hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est
+ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à
+contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui
+coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et
+c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses
+six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour
+l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet,
+mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de
+huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la
+reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de
+réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses
+oeuvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le trouvent
+pas assez docile; contre l'animosité des tories, qui voient en lui le
+premier champion des whigs. Au milieu de son apologie, il est frappé
+d'apoplexie, et de son lit continue à se défendre. Il vit pourtant, et
+il en coûte de vivre; pauvre et chargé de famille, à cinquante-cinq
+ans, il se retourne vers la fiction et compose _Robinson Crusoé_, puis
+tour à tour _Moll Flanders_, _Captain Singleton_, _Duncan Campbell_,
+_Colonel Jack_, _the History of the Great Plague in London_, et
+d'autres encore. Cette veine épuisée, il pioche à côté et en exploite
+une autre, _le Parfait négociant anglais, Un Voyage à travers la
+Grande-Bretagne_. La mort approche, et la pauvreté reste. En vain il a
+écrit en prose, en vers, sur tous les sujets, politiques et religieux,
+d'occasion et de principes, satires et romans, histoires et poëmes,
+voyages et pamphlets, traités de négoce et renseignements de
+statistique, en tout deux cent dix ouvrages, non d'amplification, mais
+de raisonnements, de documents et de faits, serrés et entassés les uns
+par-dessus les autres avec une telle prodigalité que la mémoire, la
+méditation et l'application d'un homme semblent trop petites pour un
+tel labeur; il meurt sans un sou, laissant des dettes. De quelque côté
+qu'on regarde sa vie, on n'y voit qu'efforts prolongés et persécutions
+subies. La jouissance en semble absente; l'idée du beau n'y a point
+d'accès. Quand il arrive à la fiction, c'est en presbytérien et en
+plébéien, avec des sujets bas et des intentions morales, pour étaler
+les aventures et réformer la conduite des voleurs et des filles, des
+ouvriers et des matelots. Tout son plaisir fut de penser qu'il y
+avait un service à rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité
+de son côté, dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a
+peur de la confesser à cause du grand nombre des opinions des autres
+hommes. Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se
+trompe, excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y
+peut-il faire[78]?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à
+travers les coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces
+braves soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé,
+les pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups,
+reçoivent tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît
+celui de leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de
+rencontre ils ont accroché la croix d'honneur.
+
+Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide,
+exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et
+d'agrément[79]. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non
+d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit
+comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de
+conversation, sans songer à faire un effet ou à combiner une phrase,
+avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant au besoin
+sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose, n'ayant pas
+l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de toucher,
+d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de décharger sur
+le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est muni. Même en
+fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis qu'en fait
+d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour; il marque
+le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un journal de
+voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué et de
+marchand, le nombre des _moïdores_ (monnaie portugaise), les intérêts,
+les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le prix de
+vente, la part du roi, des couvents, des associés et des facteurs, le
+total liquide, la statistique, la géographie et l'hydrographie de
+l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre un atlas et de
+dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour entrer dans tous
+les détails de l'histoire et voir les objets aussi nettement et
+pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait tous les
+travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec les
+nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un
+potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du
+réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres,
+anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de
+ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop
+minutieuses. Celui-ci fait illusion, car ce n'est point l'oeil qu'il
+trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit de la grande
+peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam prenait ses
+_Mémoires d'un Cavalier_ pour une histoire authentique. Aussi bien il
+y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de _Robinson_,
+«croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du reste, on n'y
+voit aucune apparence de fiction[80].» C'est là tout son talent, et de
+cette façon ses imperfections lui servent; son manque d'art devient un
+art profond; ses négligences, ses répétitions, ses longueurs,
+contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel détail, si
+petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé; il est trop
+ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit, embellit,
+intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce paquet
+d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité.
+
+Qu'on lise par exemple, _la Relation véritable de l'apparition d'une
+mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à
+Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture
+du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par
+Drelincourt_[81]. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes
+femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y a un tel appareil
+de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de témoins
+cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète apparence de
+bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on prendrait
+l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour inventer un
+conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût composé cette
+fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa réputation que de
+Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous ne les devinons
+pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes qu'écrivains. En
+somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se vend pas, le
+livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les gens, dans leur
+foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre monde. C'est la
+grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le grave Johnson
+lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point d'événement
+qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de la classe
+moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un homme
+d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose _Robinson_
+pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du dernier pendu
+pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la préface, est
+racontée pour instruire les autres par un exemple, et aussi pour
+justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce monde
+positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et puritains, la
+pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à n'être que
+son instrument.
+
+Jamais l'art ne fut l'instrument d'une oeuvre plus morale et plus
+anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore
+aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces
+sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les
+rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les
+_squatters_. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses
+proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les
+remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination
+fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la
+mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie
+dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le
+voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En
+vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation
+fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se
+réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se
+rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte;
+c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il
+faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et
+d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les
+acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et
+les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la
+lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé
+onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute
+sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais
+je n'étais point encore satisfait; car tant que le navire était debout
+dans cette posture, il me semblait que _je devais_ en tirer tout ce
+que je pourrais. Et véritablement je crois que si le temps calme eût
+continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à pièce[82].» À ses
+yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se barricader, il va
+couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et dont chacun lui coûte
+un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage était très-laborieux et
+très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de considérer si une chose
+que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque j'avais assez de temps
+pour la faire, et que je n'avais point d'autre occupation?... Mon
+temps et mon travail étaient de peu de valeur, et ainsi ils étaient
+aussi bien employés d'une façon que de l'autre[83].» L'application et
+la fatigue de la tête et des bras occupent ce trop-plein d'activité et
+de forces; il faut que cette meule trouve du grain à moudre, sans
+quoi, tournant dans le vide, elle s'userait elle-même. Il travaille
+donc tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur,
+portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitière, vannier,
+émouleur, boulanger, invincible aux difficultés, aux mécomptes, au
+temps, à la peine. N'ayant qu'une hache et un rabot, il lui faut
+quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à
+fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son
+premier canot; ensuite, «par une quantité prodigieuse de travail,» il
+aplanit le terrain depuis son chantier jusqu'à la mer; puis, ne
+pouvant amener son canot jusqu'à la mer, il tente d'amener la mer
+jusqu'à son canot, et commence à creuser un canal; enfin, calculant
+qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour achever l'oeuvre, il
+construit à un autre endroit un autre canot, avec un autre canal long
+d'un demi-mille, profond de quatre pieds, large de six. Il y met deux
+ans, «J'avais appris à ne désespérer d'aucune chose. Dès que je vis
+celle-là praticable, je ne l'abandonnai plus.» Toujours reviennent ces
+fortes paroles d'indomptable patience[84]. Cette dure race est taillée
+pour le travail, comme ses moutons pour la boucherie et ses chevaux
+pour la course. On entend encore aujourd'hui ses vaillants coups de
+hache et de pioche dans les _claims_ de Melbourne et dans les
+_log-houses_ du Lac Salé. La raison de leur succès est la même là-bas
+qu'ici: ils font tout avec calcul et méthode; ils raisonnent leur
+acharnement; c'est un torrent qu'ils canalisent. Robinson ne procède
+que chiffres en main et toutes réflexions faites. Quand il cherche un
+emplacement pour sa tente, il numérote les quatre conditions que
+l'endroit doit réunir. Quand il veut se retirer du désespoir, il
+dresse impartialement, «comme un comptable,» le tableau de ses biens
+et de ses maux, et le divise en deux colonnes, actif et passif,
+article contre article, en sorte que la balance est à son profit. Son
+courage n'est que l'ouvrier de son bon sens. «En examinant, dit-il, et
+en mesurant chaque chose selon la raison, et en portant sur les choses
+le jugement le plus rationnel possible, tout homme avec le temps peut
+se rendre maître de tout art mécanique. Je n'avais jamais manié un
+outil de ma vie, et cependant avec le temps, par le travail,
+l'application, les expédients, je vis enfin que je ne manquerais de
+rien que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des outils; même
+sans outils, je fis quantité de choses[85].» Il y a un plaisir sérieux
+et profond dans cette pénible réussite et dans cette acquisition
+personnelle. Le _squatter_, comme Robinson, se réjouit des objets
+non-seulement parce qu'ils lui sont utiles, mais parce qu'ils sont son
+oeuvre. Il se sent homme en retrouvant partout autour de lui la marque
+de son labeur et de sa pensée; il est satisfait «de voir toutes les
+choses si prêtes sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et
+son magasin d'objets nécessaires si grand[86].» Il rentre volontiers
+chez lui, parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités
+qu'il y rencontre; il y dîne gravement «et en roi.»
+
+Voilà les contentements du _home_. Un hôte y entre qui fortifie ces
+inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion
+apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions;
+car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y
+déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le
+jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la
+foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées
+tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et
+caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses
+enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il
+se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de
+pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu
+trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer[87],» si c'était là son
+envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il
+n'aurait jamais été si simple que de laisser cette marque à un endroit
+où il y avait dix mille chances contre une que je ne la verrais pas,
+dans le sable surtout, où la première houle par un grand vent l'eût
+effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la chose
+elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement de la
+subtilité du diable[88].» Dans cette âme passionnée et inculte qui
+«huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,» enfoncée
+dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la croyance prend
+racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les hasards de la
+toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain, un Français,
+un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un air morne, en
+stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la gaieté physique.
+Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser à l'improviste,
+il pleure et commence par croire que Dieu les a semés tout exprès pour
+lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant la fièvre, il se
+repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles qui conviennent à
+son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses, et je te
+délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie prière, qui
+est l'entretien du coeur avec un Dieu qui répond et qu'on écoute.
+Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne t'abandonnerai,--à
+l'instant l'idée me vint que ces paroles étaient pour moi; car
+pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette façon, juste au
+moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant abandonné de
+Dieu et des hommes[89]?» Désormais pour lui la vie spirituelle
+s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le _squatter_ n'a besoin que
+de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et son culte;
+tous les soirs il y trouve quelque application à sa condition
+présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à sa volonté
+la matière d'un second travail pour soutenir et compléter le premier.
+Car il entreprend maintenant contre son coeur le combat qu'il à
+soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer, améliorer,
+pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne, il observe
+le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force de travail
+intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la résignation à la
+volonté de Dieu, mais encore la gratitude sincère[90].»--«Je lui
+rendis d'humbles et ferventes actions de grâces pour avoir bien voulu
+me faire comprendre qu'il pouvait pleinement compenser les
+inconvénients de mon état solitaire et le manque de toute société
+humaine par sa présence, et par les communications de sa grâce à mon
+âme, me soutenant, me réconfortant, m'encourageant à me reposer
+ici-bas sur sa providence et à espérer sa présence éternelle pour le
+temps d'après[91].» Dans cette disposition d'esprit, il n'est rien
+qu'on ne puisse supporter ni faire; le coeur et la tête viennent aider
+les bras; la religion consacre le travail, la piété alimente la
+patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses instincts, de l'autre
+sur ses croyances, se trouve capable de défricher, peupler, organiser
+et civiliser des continents.
+
+[Note 78: He that opposes his own judgment against the current of
+the times ought to be backed with unanswerable truth, and he that has
+truth on his side is a fool as well as a coward, if he is afraid to
+own it, because of the multitude of other men's opinions. 'Tis hard
+for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be
+so, who can help it?]
+
+[Note 79: Voyez ses poëmes si plats, entre autres «_Jure Divino_,
+a poem in twelve books, in defence of every man's birthright by
+nature.»]
+
+[Note 80: The story is told.... to the instruction of others by
+this example, and to justify and honour the wisdom of Providence. The
+Editor believes the thing to be a just history of facts; neither is
+there any appearance of fiction in it.]
+
+[Note 81: Comparer au _Cas de M. Waldemar_, par Edgar Poe.
+L'Américain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sensé.]
+
+[Note 82: I had the biggest magazine of all kinds now that ever
+was laid up, I believe, for one man. But I was not satisfied still;
+for while the ship sat upright in this posture, I thought I ought to
+get every thing out of her that I could.... I got most of the pieces
+of the cable ashore, and some of the iron, though with infinite
+labour; for I was fain to dip for it into the water, a work which
+fatigued me very much.... I verily believe, had the calm weather held,
+I should have brought away the whole ship, piece by piece.]
+
+[Note 83: A very tedious and laborious work. But what need I have
+to be concerned at the tediousness of any thing I had to do, since I
+had time enough to do it?... My time or labour was little worth, and
+so it was as well employed one way as another.]
+
+[Note 84: I bore with this.... I went through that by dint of hard
+labour.... Many weary stroke it had cost.... This will testify that I
+was not idle.... As I had learned not to despair of any thing. I never
+grudged my labour.]
+
+[Note 85: By stating and squaring every thing by reason, and by
+making the most rational judgment of things, every man may be in time
+master of every mechanic art. I had never handled a tool in my life,
+and yet in time, by labour, application, and contrivance, I found at
+last that I wanted nothing but I could have made it, especially if I
+had had tools.]
+
+[Note 86: I had every thing so ready to my hand, that it was a
+great pleasure for me to see all my goods in such order, and
+especially to find my stock of necessaries so great.]
+
+[Note 87: I considered that the Devil might have found out
+abundance of other ways to have terrified me.... that, as I lived
+quite on the other side of the island, he would never have been so
+simple to leave a mark in a place where it was ten thousand to one
+whether I should ever see it or not, and in the sand too, which the
+first surge of the sea upon a high wind would have defaced entirely.
+All this seemed inconsistent with the thing itself, and with all
+notions we usually entertain of the subtlety of the Devil.]
+
+[Note 88: Nos anciennes éditions françaises suppriment tous ces
+détails caractéristiques.]
+
+[Note 89: Immediately it occurred that these words were to me. Why
+else should they be directed in such a manner, just at the moment when
+I was mourning over my condition, as one forsaken from God and man?]
+
+[Note 90: With these reflections, I worked my mind up not only to
+a resignation to the will of God,... but even to a sincere
+thankfulness.]
+
+[Note 91:.... That he (God) could fully make up to me the
+deficiencies of my solitary state, and the want of human society by
+his presence and communication of his graces to my soul, supporting,
+comforting and encouraging me to depend upon his Providence and hope
+for his eternal presence hereafter.]
+
+
+II
+
+C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman
+de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans
+d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du
+monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné
+pourtant, et maintenant les autres suivent. Les moeurs chevaleresques
+se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et
+pittoresque. Les moeurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles
+le théâtre spirituel et licencieux. Les moeurs bourgeoises
+s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et
+pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut
+des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est
+vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la
+pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient
+affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter
+et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de
+la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur
+sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de
+caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les
+autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée
+et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles
+humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement
+du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous
+ces romans sont des oeuvres d'observation et partent d'une intention
+morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute
+imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres
+une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces,
+des admirations utiles et des motifs d'action.
+
+On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés
+la même oeuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les
+formes montre le même esprit. C'est à ce moment[92] que paraissent le
+_Tatler_, le _Spectator_, le _Guardian_, et tous ces essais agréables
+et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur à domicile
+pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme
+le roman, décrivent les moeurs, peignent les caractères et tâchent de
+corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mêmes à
+la fiction et au portrait. Addison, en amateur délicat des curiosités
+morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir
+Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrète conduit l'excellent
+chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumière ses
+préjugés campagnards et sa générosité native, pendant qu'à côté de lui
+le malheureux Swift, dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête
+de proie et de la bête de somme, supplicie la nature humaine en la
+forçant à se reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont
+beau différer, tous deux travaillent à la même oeuvre. Ils n'emploient
+l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de
+conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et
+l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice.
+Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux
+dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une
+bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même
+point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées
+diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les
+diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs
+oeuvres de reconnaître une source unique et de concourir à un seul
+effet.
+
+Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en
+Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine,
+et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a
+recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on
+assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les
+deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de
+l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à
+tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un
+tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont
+regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience
+avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les
+convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses
+moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte
+incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé
+gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir
+du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et
+les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs
+adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de
+Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron,
+le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte;
+c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se
+développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.
+
+[Note 92: 1709-1711-1713.]
+
+
+III
+
+«_Paméla ou la vertu récompensée_, suite de lettres familières,
+écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin
+de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les
+esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement
+vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par
+une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de
+toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple
+amusement, tendent à enflammer le coeur au lieu de l'instruire.» On ne
+s'y méprendra pas, ce titre est clair[93]. Les prédicateurs se
+réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le
+docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On
+s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à
+l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait
+dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et
+de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du
+reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la
+société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles,
+d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité
+craintive. Il était sévère de principes et se trouvait perspicace par
+rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un moraliste est
+un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte d'histoire
+naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de conscience, s'occupe
+à démêler les motifs bons ou mauvais de ses actions apparentes, qui
+aperçoit les vices et les vertus à leur naissance, qui suit le progrès
+insensible des pensées coupables et l'affermissement secret des
+résolutions honnêtes, qui peut marquer la force, l'espèce et le moment
+des tentations et des résistances, tient sous sa main presque toutes
+les cordes humaines, et n'a qu'à les faire vibrer avec ordre pour en
+tirer les plus puissants accords. En cela consiste l'art de
+Richardson; il combine en même temps qu'il observe; il y a en lui un
+méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul en ce siècle ne
+l'a égalé pour ces conceptions détaillées et compréhensives qui,
+ordonnant en vue d'un but unique les passions de trente personnages,
+enchevêtrent et colorent les fils innombrables de toute la toile pour
+faire ressortir une figure, une action et une leçon.
+
+Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que
+dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière,
+dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de
+l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une
+enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et
+demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve
+exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune
+seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant, naïve et
+bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout de vingt
+pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose, toujours
+rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux
+moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change
+de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce pauvre
+coeur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacité
+hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une Française.
+Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil, ni vanité,
+ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître entreprend de
+l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas croire que le
+monde soit si méchant. «Le _gentleman_ s'est rabaissé jusqu'à prendre
+des libertés avec sa pauvre servante[95]!» Elle a peur d'en prendre
+avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de dire trop
+souvent _il_ et _lui_, au lieu de _son honneur_; «mais c'est sa faute
+si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité avec moi?»
+Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si fort serré
+le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a essayé pis: il
+s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcroît, il
+la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et
+redouble, il la provoque à parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas
+manquer à son maître. «Monsieur, répond-elle doucement, vous avez le
+droit de dire ce qui vous plaît; moi, mon devoir est de dire
+seulement: Dieu bénisse votre honneur[96]!» Elle s'agenouille et le
+remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle
+résistance! Tout est contre elle: il est son maître; il est _justice
+of the peace_, à l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour
+elle, avec tout l'ascendant et l'autorité d'un prince féodal. Bien
+plus, il a la brutalité du temps; il la rudoie, lui parle comme à une
+négresse, et se croit encore bien bon. Il la séquestre seule, pendant
+plusieurs mois, avec une mégère, sa complaisante, qui la bat et la
+menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent,
+la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son coeur est contre
+elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle
+n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la piété la
+retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource.
+Une à une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle
+n'espère plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la
+dernière violence. Mais cette innocence native a été trempée dans la
+foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait
+que «Lucifer est toujours prêt à pousser en avant son ouvrage et ses
+ouvriers[98];» elle est pénétrée de la grande idée chrétienne qui
+nivelle toutes les âmes devant la rédemption commune et le jugement
+final; elle se dit que «son âme est égale en importance à l'âme d'une
+princesse, quoique sa qualité soit inférieure à celle du moindre
+esclave[99].» Blessée, frappée, abandonnée, trahie, il n'importe; la
+conscience et la pensée d'une éternité heureuse ou malheureuse sont
+deux défenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et
+n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer
+absentes, «Sûrement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette
+femme est athée. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est?» La croyance en
+Dieu, la croyance du coeur, non pas la phrase du catéchisme, mais
+l'émotion intime, l'habitude de se représenter la justice toujours
+vivante et partout présente, voilà le sang nouveau que la Réforme a
+fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouvé
+capable de le rajeunir et de le ranimer.
+
+Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus
+doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les
+autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans
+les derniers replis de son coeur! Le jeune seigneur songe à l'épouser
+à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire,
+elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute troublée de
+sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde. La religion arrive dans
+un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh! monsieur, je ne crains
+pas, avec le secours de la grâce de Dieu, qu'aucune marque de bonté me
+fasse jamais oublier ce que je dois à mon honneur; mais ma nature est
+trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'être ingrate, et si
+je devais connaître une pensée que je n'ai point encore apprise, avec
+quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne
+saurais haïr l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois
+me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse âme que je
+souhaiterais pouvoir sauver[100]!» Il est attendri et vaincu, il
+descend de cette hauteur immense où les moeurs aristocratiques l'ont
+placé, et désormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant
+racontent les préparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire
+et de ce bonheur, elle reste humble, dévouée et tendre; son coeur est
+plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. «Cette
+pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien
+sa femme que s'il épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!»
+Elle s'enhardit, elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon
+coeur est si complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être
+plus empressée que vous ne le souhaitez[101].» Sera-ce lundi, ou bien
+mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble;
+il y a une grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces
+effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des
+mauvaises gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son
+cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois
+fois, une fois pour chaque personne pardonnée[102].» Alors ils parlent
+de leurs projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les
+assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les
+comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle
+aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les
+friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner,
+surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle
+attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois
+une heure ou deux de sa conversation, «et sera indulgent pour les
+effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle lira
+«afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et
+de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus exacte à remplir
+envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de
+l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et obéissante,
+aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans _Amélia_.
+
+Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute
+force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des
+épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons
+dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir,
+l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère
+anglais, c'est la volonté trop forte[103]. Quand la tendresse et la
+haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en
+opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le coeur devient une caverne
+de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est
+contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père
+«n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé
+sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de
+sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut
+briser la volonté de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot
+brutal et sans coeur. Il est chef de famille, maître de tous les
+siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut
+fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres et
+tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on entend
+les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop
+nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et d'autorité
+prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron grossière et
+rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, dédaignée par
+Lovelace, se venge de la beauté de sa soeur; le grondement hargneux
+des deux oncles, vieux célibataires bornés, vulgaires, entêtés par
+principes de l'autorité masculine; les instances douloureuses de la
+mère, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides,
+réduites, une par une, à devenir des instruments de persécution. «Ils
+se sont liés les uns aux autres par un écrit signé, et engagés à
+pousser à bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la
+défense de l'autorité du père.» À présent la chose est une affaire de
+politique et de guerre. «Puisque vous avez déployé vos talents et
+tâché d'ébranler tout le monde, sans être ébranlée vous-même, c'est à
+nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrés ensemble.»
+Ils forment «une phalange rangée en bataille,» où chaque conviction
+alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de
+raisonnement; leur volonté devient machinale. À force de se répéter
+entre eux la même idée, ils la fixent dans leur cervelle, et
+s'exaspèrent quand on essaye de la leur ôter. «Nous sommes sept et
+vous êtes seule: qui doit céder de toute la famille ou d'une seule
+personne?» Elle offre toutes les soumissions. «Non, nous ne nous
+payons pas de respects.» Elle consent à abandonner son bien. «Non,
+nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de s'engager pour
+toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons
+demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se sont butés à ce
+projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris, c'est un point
+d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience, sans
+importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens
+établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils
+poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou
+de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour
+ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort.
+Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les
+raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des
+concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait
+pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit
+tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple
+d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y
+aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend
+la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent
+d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la
+rancune venimeuse d'une femme laide offensée, raffine les insultes:
+«La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés de
+l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi,
+ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre journée?
+Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre aiguille?
+Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je crois, ma
+petite chérie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il
+avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà tout, mon
+enfant[105].» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met à
+chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma douce
+soeur Clary! mon cher coeur! mon petit amour! conduirai-je Votre
+Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade
+silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M.
+Solmes[106].» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui
+essuie les yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait! parfait! un
+cri de roman, le cri d'un tendre coeur qui saigne!»--«Tenez, voici les
+échantillons des étoffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout à
+fait charmant. À votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de
+noces. Et que diriez-vous d'un vêtement de velours? Cela ferait une
+grande figure dans une église de village. Du velours cramoisi, je
+suppose. Un si beau teint que le vôtre, comme cela le fera ressortir!
+Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle
+comme vous l'êtes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil
+d'avril à travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit
+pas que ces yeux-là sont charmants[107]?» Puis, lorsqu'on lui rappelle
+qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si méprisable,
+elle suffoque de fureur; elle veut battre sa soeur, elle ne peut plus
+parler, elle crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame,
+laissons la créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son
+venin[108]!» On croit voir une meute de chiens qui courent une biche,
+qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus
+féroces qu'ils ont déjà goûté son sang.
+
+Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une
+nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a
+toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie
+pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais!
+combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la
+superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le
+besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une
+jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la
+grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre
+les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs[109]. Au fond,
+l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier
+ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part
+qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se
+rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais
+épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant
+qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi[110]!» On le
+trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve
+animale n'est qu'un dehors; il est barbare, il plaisante atrocement,
+froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut faire.
+Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de lui avoir
+livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de
+me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis
+de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à l'étranger;
+distinction que j'ai toujours accordée aux dignes créatures qui sont
+mortes en couches de moi[111].» Il faut dire qu'en ce pays, les
+viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie. Tel
+gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente,
+l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse
+pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant
+quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y
+est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles[112],
+ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour.
+Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur
+lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et
+des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il
+s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante
+créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à
+ourdir des toiles et des complots contre son vainqueur!» Ils sont aux
+prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni trêve, ni
+relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son coeur, il
+est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous le soleil.»
+Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa maison, il
+donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des histoires, il
+amène des personnages supposés, il fabrique des lettres. Il n'y a
+point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés qu'il
+n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et combine
+à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se réunissent
+dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout, il devine
+tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout bon sens,
+en dépit des prières de ses amis, des supplications de Clarisse, des
+remords de son propre coeur. La volonté excessive devient ici, comme
+chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et broie ce qu'il
+devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force d'impétuosité aveugle, il
+se brise lui-même par-dessus les débris qu'il a faits.
+
+Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté
+égale[113]. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de
+moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque
+autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique douce, quoique
+promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de l'orgueil
+dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les jeunes
+personnes de son sexe[114];» elle est homme pour la fermeté, mais
+surtout elle a une réflexion d'homme[115]. Quelle attention sur soi!
+quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de sa
+conduite et de la conduite d'autrui[116]! Il n'y a pas une action, une
+parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne remarque,
+qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la solidité
+d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces longues
+conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul, véritables
+duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus avec le
+déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point troublée, elle
+reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais de prise, elle
+n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied, sentant que tout
+le monde est pour lui, que personne n'est pour elle, qu'elle perd du
+terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle tombera, qu'elle tombe.
+Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel changement depuis Shakspeare!
+D'où vient cette idée de la femme si originale et si neuve? Qui a
+cuirassé d'héroïsme et de calcul ces innocentes si abandonnées et si
+tendres? Le puritanisme devenu laïque. «Elle n'a jamais pu regarder un
+devoir avec indifférence[117],» et elle a passé sa vie à regarder ses
+devoirs[118]. Elle s'est posé des principes, elle en a raisonné, elle
+les a appliqués aux différentes circonstances de la vie, elle s'est
+munie sur chaque point de maximes, de distinctions et d'arguments.
+Elle a planté autour d'elle, comme des remparts hérissés et
+multipliés, l'innombrable rangée des préceptes inflexibles. On ne peut
+pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout son esprit et tout son
+passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse; car elle est tellement
+défendue par ses fortifications qu'elle y est prisonnière; ses
+principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la perd. Elle veut
+garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au magistrat, cela
+ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste pas en face à
+son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne chasse pas
+Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait contre la
+délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss Howe; cela
+pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle réprimande
+Lovelace quand il jure[119]; une bonne chrétienne doit protester
+contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante, politique[120] et
+prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme. Mademoiselle, quand le
+feu est dans une chambre, on en sort pieds nus, et on ne s'amuse point
+à demander des pantoufles. J'en suis bien fâché, mais j'ajoute bien
+bas, tout bas, que la sublime Clarisse est un petit esprit; sa vertu
+ressemble à la piété des dévotes, littérale et scrupuleuse[121]. Elle
+n'entraîne pas, on lui voit toujours à la main son catéchisme de
+bienséances; elle n'invente pas son devoir, elle suit une consigne;
+elle n'a pas l'audace des grands partis pris, elle a plus de
+conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de génie[122]. Voilà
+l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle que soit l'école,
+quel que soit le but. À force de régulariser l'homme, on le rétrécit.
+
+Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la
+chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le
+modèle des _gentlemen_ chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a
+converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant.
+Celui-ci est correct comme un automate; il passe sa vie à peser des
+devoirs et à saluer[123]. Quand il va visiter un malade, il s'inquiète
+de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se disant que
+c'est pour une oeuvre de charité[124]. Croiriez-vous qu'un pareil
+homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa manière. Par exemple
+il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus aimable et la plus
+chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous l'honneur d'un mot
+qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois vous aurez la bonté
+de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour toujours engagée par
+cette condescendance, quel que soit ce jour, ce jour précieux pour moi
+jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la plus grande bénédiction
+de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à jamais, votre Charles
+Grandisson[125].» Une image de cire ne serait pas plus convenable.
+Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au mariage, chacun de
+quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les personnes âgées; à
+table, les messieurs, une serviette sous le bras, servent chacun une
+dame; la fiancée est toujours prête à s'évanouir; il se jette à ses
+pieds dans toutes les formes. «Eh bien! mon amour, par égard pour les
+meilleurs des parents, reprenez votre présence d'esprit habituelle;
+autrement, moi qui vais me glorifier devant mille témoins de recevoir
+l'honneur de votre main, je serai prêt à regretter d'avoir acquiescé
+de si grand coeur aux désirs de ces respectables amis qui ont souhaité
+une célébration publique[126].» Les révérences commencent, les
+compliments bourdonnent, l'essaim des convenances voltige comme une
+bande de petits chérubins amoureux, et leurs ailes dévotes[127]
+viennent sanctifier les tendresses bénies de l'heureux couple. Les
+larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa rivale sacrifiée, et sir
+Charles «d'une façon caressante, tendre et respectueuse, mettant son
+bras autour d'elle, lui prend son mouchoir, sans qu'elle résiste, pour
+essuyer les pleurs qui coulent sur ses joues.--Douce humanité, dit-il;
+charmante sensibilité, ne réprimez point cette effusion touchante!
+Rosée du ciel (et il baise le mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un
+coeur doux comme le ciel et compatissant comme lui[128]!» C'en est
+trop, on est excédé, on se dit que ces phrases devraient être
+accompagnées sur la mandoline. Le plus patient des mortels se sent
+écoeuré quand il a, pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs
+sentimentales et tout ce lait sucré de l'amour. Pour comble, sir
+Charles, voyant Harriett embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit
+temple dédié à l'amitié qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le
+triomphe du rococo mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent
+comme à l'Opéra, tous les personnages chantent à l'unisson et en
+choeur les louanges de sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment
+pourrait-il être autre chose que le meilleur des maris, lui qui fut le
+plus soumis des fils, qui est le plus affectionné des frères, le plus
+fidèle des amis, et qui est bon par principe dans chacune des
+relations de la vie[129]?» Il est grand, il est généreux, il est
+délicat, il est pieux, il est irréprochable; il n'a jamais fait une
+vilaine action ni un geste faux. Sa conscience et sa perruque sont
+intactes. Amen. Il faut le canoniser et l'empailler.
+
+Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous
+n'avez pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. À force de
+vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous l'effet de
+ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et à la fin de
+vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le prédicateur
+en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il avait pris
+pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez la morale,
+ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de rébellion dans
+le coeur de l'homme, et que si on s'applique trop visiblement à le
+claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va prendre l'air
+dehors. Vous imprimez à la suite de _Paméla_ le catalogue des vertus
+dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille, oublie son plaisir,
+cesse de croire, et se demande si la céleste héroïne n'était pas un
+mannequin ecclésiastique arrangé pour lui débiter une leçon. Vous
+racontez à la fin de _Clarisse_ la punition de tous les méchants,
+grands ou petits, sans en épargner un seul; le lecteur rit, dit que
+les choses se passent autrement dans le monde, et vous invite à
+insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières où les âmes
+mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point si sots que
+vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la grosse voix pour
+nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on inscrive la leçon à
+part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons l'art, et vous n'en
+avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et vous n'y songez pas.
+Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez toutes les
+conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos romans ont
+huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez écrivain, et non pas
+greffier archiviste. Ne versez pas votre bibliothèque de documents sur
+la voie publique. L'art diffère de la nature en ce qu'elle délaye et
+qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt pages ne montrent pas un
+caractère, et une vive parole le fait. Vous êtes alourdi par votre
+conscience qui vous traîne pas à pas et terre à terre; vous avez peur
+de votre génie; vous le bridez, vous n'osez trouver aux moments
+violents les grands cris, les franches paroles. Vous tombez dans les
+phrases emphatiques et bien écrites[130]; vous ne voulez pas montrer
+la nature telle qu'elle est, telle que la montre Shakspeare, lorsque,
+piquée par la passion comme par un fer rouge, elle crie, se cabre et
+bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez pas l'aimer, et votre
+punition est que vous ne pouvez pas la voir.
+
+[Note 93: 1741.]
+
+[Note 94: To be sure I did think nothing but curt'sy and cry, and
+was all in confusion at his goodness.
+
+I was so confounded at these words, you might have beat me down with a
+feather.... So, like a fool, I was ready to cry, and went away
+curt'sying, and blushing, I am sure up to the ears.]
+
+[Note 95: This gentleman has degraded himself to offer freedoms to
+his poor servant.]
+
+[Note 96: It is for you, sir, to say what you please, and for me
+only to say: God bless your honour!]
+
+[Note 97: I cannot tell a wilful lie.]
+
+[Note 98: Lucifer always is ready to promote his own work and
+workmen.]
+
+[Note 99: My soul is of equal importance to the soul of a
+princess, though my quality is inferior to that of the meanest slave.]
+
+[Note 100: I fear not, sir, the grace of God supporting me, that
+any acts of kindness would make me forget what I owe to my virtue; but
+my nature is too frank and open to make me ungrateful; and if I should
+be taught a lesson I never yet learnt, with what regret should I
+descend to the grave, to think that I could not hate my undoer; and
+that at the last great day, I must stand up as an accuser of the poor
+unhappy soul that I could wish it in my power to save!]
+
+[Note 101: I had the boldness to kiss his hand.... I made bold to
+kiss his dear hand.
+
+My heart is so wholly yours that I am afraid of nothing but that I
+might be forwarder than you wish.
+
+This poor foolish girl must be after twelve o'clock this day as much
+his wife as if he were to marry a duchess.]
+
+[Note 102: I clasped my arms about his neck and was not ashamed to
+kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven
+person.]
+
+[Note 103: Voyez déjà dans _Paméla_ les rôles de M. B. et de lady
+Davers.]
+
+[Note 104: He told he would break some body's heart.]
+
+[Note 105: The _witty_, the _prudent_, nay the _dutiful_ and pious
+(so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so
+strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to
+lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let
+me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the
+disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you
+devote to your needle? How many to your prayers? How many to
+letter-writing? And how many to love? I doubt, I doubt, my little
+dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the
+rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....]
+
+[Note 106: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear,
+speak one word to me. You must say _two_ very soon to Mr Solmes, I can
+tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with
+her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the
+two words.]
+
+[Note 107: _This_, Clary, is a pretty pattern enough. But _this_
+is quite charming!--And _this_, were I you, should be my wedding
+night-gown.--But, Clary, won't you have a velvet suit? It would cut a
+great figure in a country church, you know. Crimson velvet, I suppose.
+Such a fine complexion as yours, how it would be set off by this!--And
+do you sigh, love? Black velvet, so fair as you are, with those
+charming eyes, gleaming, through a wintry cloud, like an April sun.
+Does not Lovelace tell you they are charming eyes?]
+
+[Note 108: Let us go, Madam, let us leave the creature to swell
+till she bursts with her own poison.]
+
+[Note 109: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love
+opposition.»]
+
+[Note 110: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first
+princess on earth, if he but thought she balanced a minute in her
+choice of him or of an Emperor.]
+
+[Note 111: I went into mourning for her, though abroad at the
+time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who
+died in childbed by me.]
+
+[Note 112: _Mémoires_ du maréchal de Richelieu.]
+
+[Note 113: That command of my passions which has been attributed
+to me as my greatest praise, and, in so young a creature, as my
+distinction.]
+
+[Note 114: How I am punished.... for my vanity in hoping to be an
+_example_ to young persons of my sex! Let me be but a warning and I
+will now be contented.]
+
+[Note 115: Entre autres choses voyez son testament.]
+
+[Note 116: Elle se fait pour elle-même la statistique et la
+classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions
+et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique:
+
+That such a husband might unsettle me in all my own principles and
+hasard my future hopes.
+
+That he has a very immoral character to women.
+
+That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining
+in wedlock with such a man.
+
+Elle tient ses écritures et garde des _Mémorandums_, des sommaires, ou
+analyses de ses propres lettres.]
+
+[Note 117: Myself one who never looked upon any duty, much less a
+voluntary vowed one, with indifference.]
+
+[Note 118: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49e lettre.]
+
+[Note 119: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor
+and low one; since they proclaim the profligate's want of power and
+his wickedness at the same time; for could such a one punish as he
+speaks, he would be a fiend.»]
+
+[Note 120: «I should be inclined to spare her all further trial,
+were it not for the contention that her vigilance has set on foot,
+which shall overcome the other.]
+
+[Note 121: Niceties.]
+
+[Note 122: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George
+Sand.]
+
+[Note 123: He received the letters, standing up, bowing; and
+kissed the papers with an air of gallantry that I thought greatly
+became him.]
+
+[Note 124: I am afraid I must borrow of the Sunday some hours on
+my journey; but visiting the sick is an act of mercy.]
+
+[Note 125: And now, loveliest and dearest of women, allow me to
+expect the honour of a line, to let me know how much of the tedious
+month from last Thursday you will be so good to abate.... My utmost
+gratitude will ever be engaged by the condescension, whenever you
+shall distinguish the day of the year, distinguished as it will be to
+the end of my life that shall give me the greatest blessing of it and
+confirm me.
+
+For ever yours Charles Grandisson.]
+
+[Note 126: What, my love! In compliment to the best of parents,
+resume your usual presence of mind. I else, who shall glory before a
+thousand witnesses in receiving the honour of your hand, shall be
+ready to regret I acquiesced so cheerfully with the wishes of those
+parental friends for a public celebration.]
+
+[Note 127: Sir Charles seemed to have the office by heart, Harriet
+in her heart.]
+
+[Note 128: In a soothing, tender and respectful manner, he put his
+arm round me and taking my own handkerchief, unresisted, wiped away
+the tears as they fell on my cheek. «Sweet humanity! Charming
+sensibility! Check not the kindly gush. Dew-drops of heaven! (wiping
+away my tears, and kissing the handkerchief), dew-drops of Heaven,
+from a mind like that Heaven mild and gracious!]
+
+[Note 129: But could he be otherwise than the best of husbands,
+who was the most dutiful of sons, who is the most affectionate of
+brothers, the most faithful of friends, who is good upon principle in
+every relation of life?]
+
+[Note 130: Clarisse et Paméla en font beaucoup trop.]
+
+
+IV
+
+C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et
+sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand
+vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès
+de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et
+brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en
+fils, ayant roulé par la vie dans les hauts, dans les bas, éclaboussé,
+mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley Montague,
+plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte, ses soucis
+et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une bouteille de
+Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en lui, un peu
+grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse aller, il
+coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se donner de
+digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès l'abord, le
+surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans la grosse
+débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse bouillonne en
+lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai et il
+s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité littéraire. Un
+jour, Garrick le prie de supprimer une scène maladroite, et lui dit
+que sinon on sifflera infailliblement: «Au diable! qu'ils la trouvent
+eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort mal à l'aise, vient avertir
+l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe. «--Qu'est-ce qu'il y a?--Eh
+bien! on me siffle à outrance.--Ah! ah! le diable les emporte! Ils
+l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont trouvée?»--C'est avec ce
+franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il allait de l'avant sans
+trop sentir les meurtrissures, en homme confiant qui a le coeur
+épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait un héritage, il festine,
+traite ses voisins, entretient une meute, s'entoure de magnifiques
+laquais à livrée jaune. En trois ans, il a tout mangé; mais le
+courage lui reste, il achève ses études de légiste, écrit deux
+in-folio sur les droits de la couronne, devient _justice_, détruit des
+bandes de voleurs, et gagne dans la plus insipide besogne du monde «le
+plus sale argent de la terre.» Les dégoûts ne l'atteignent pas, la
+lassitude non plus; il est trop solidement bâti pour avoir des nerfs
+de femme. Tout déborde en lui, la force, l'activité, l'invention, et
+aussi la tendresse. Il a pour ses enfants une idolâtrie de mère, il
+adore sa femme, il devient presque fou quand il la perd, il ne trouve
+d'autre consolation que de pleurer avec la servante, et finit par
+épouser cette bonne et brave fille pour donner une mère à ses enfants:
+dernier trait qui achève de peindre ce vaillant coeur plébéien[131],
+prompt aux effusions, exempt de répugnances, et qui, hormis la
+délicatesse, eut tout le meilleur de l'homme. On lit ses livres, comme
+on boit un vin franc, sain et rude, qui égaye, fortifie, et auquel il
+ne manque que le parfum.
+
+Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui
+aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme
+des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains.
+Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros,
+Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa
+maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante
+dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le
+tragique tourne au grotesque. Fielding rit à pleins poumons, comme
+Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique;
+il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de
+ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances. Si vous êtes
+raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas. Il vous
+mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la
+boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales
+réjouissants, les peintures crues et les aventures populacières. Il
+est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au
+sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un fossé sans
+habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des
+haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les
+_gentlemen_, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs
+pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début,
+jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et
+reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on
+leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens
+mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si
+beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à
+bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on
+veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde,
+comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom
+Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce
+retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la
+tête, ce pêle-mêle d'incidents et cette grêle de mésaventures,
+finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se
+battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y
+a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le _roastbeef_ y descend
+comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras
+fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est
+solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la vie est
+bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tête cassée
+et le ventre plein.
+
+Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses à voir en route; le
+sentiment de la nature est un talent comme la conception de la règle,
+et Fielding, le dos tourné à Richardson, s'ouvre un domaine aussi
+large que celui de son rival. Ce qu'on appelle nature, c'est cette
+couvée de passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement
+vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous,
+mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel
+nous tâchons de les déguiser; nous croyons les mener, elles nous
+mènent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a
+tant, elles sont si fortes, si entrelacées les unes dans les autres,
+si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner, que leur
+mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises.
+Voilà le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de
+Molière, consistent à lever un coin du manteau; ses personnages
+paradent d'un air raisonnable, et tout d'un coup, par une ouverture,
+le lecteur aperçoit le fourmillement intérieur des vanités, des
+folies, des concupiscences et des rancunes secrètes qui les font
+marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cassé, le philosophe
+Square vient le consoler par une application de maximes stoïciennes;
+mais en lui prouvant que la douleur est chose indifférente, il se mord
+la langue et lâche un ou deux jurons, sur quoi le théologien Thwackum,
+son commensal et son rival, lui assure que sa mésaventure est un
+avertissement de la Providence, et tous deux manquent de se gourmer.
+Une autre fois le chapelain de la prison, ayant déchargé son éloquence
+et engagé le condamné au repentir, accepte de lui un bol de punch
+parce que l'Écriture ne dit rien contre cette liqueur, et lui récite
+après boire son dernier sermon contre les philosophes païens. Ainsi
+déshabillés, les instincts ont une tournure grotesque; les gens
+s'avancent gravement, la canne à la main, et pour nous ils sont tout
+nus. Sachez qu'ils sont nus tout à fait; aussi certaines de leurs
+attitudes sont bien gaies. Les dames feront sagement de ne pas entrer
+ici. Ce puissant génie, tout franc et réjoui, aime comme Rubens les
+kermesses; les rouges trognes reluisantes de bonne humeur, de
+sensualité et d'énergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et
+les instincts dévergondés y viennent accoupler leurs violences. C'est
+avec eux qu'il compose ses premiers personnages. Il n'y en a point
+chez lui de plus vivants que ceux-là, de plus largement tracés à
+grands traits et d'un élan, d'une couleur plus saine. Si les gens
+réfléchis comme Allworthy restent effacés dans un coin de sa vaste
+toile, les personnages instinctifs comme Western s'y détachent avec un
+relief et un éclat qu'on n'a point vus depuis Falstaff. Western est un
+_squire_ de campagne, bonhomme au demeurant, mais ivrogne, toujours à
+cheval, inépuisable en jurons, prompt aux gros mots, aux coups de
+poing, sorte de charretier alourdi, endurci et enfiévré par la
+brutalité de la race, par la sauvagerie de la campagne, par les
+exercices violents, par l'abus de la grosse mangeaille et des boissons
+fortes, tout imbu d'orgueil et de préjugés anglais et rustiques,
+n'ayant jamais été discipliné par la contrainte du monde, puisqu'il
+vit aux champs, ni par celle de l'éducation, puisqu'il sait à peine
+lire, ni par celle de la réflexion, puisqu'il ne peut pas mettre deux
+idées ensemble, ni par celle de l'autorité, puisqu'il est riche et
+_justice_, et livré, comme une girouette qui siffle et grince, à tous
+les coups de vent de toutes les passions. Sitôt qu'on le contredit, il
+devient rouge, il écume, il veut rosser les gens: «Défais ton
+habit[132]....» Il faut même l'empoigner à bras-le-corps pour
+l'arrêter de vive force. Il court chez Allworthy pour se plaindre de
+Jones, qui ose faire la cour à sa fille. «Il a eu de la chance que je
+n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roulé, j'aurais dérangé son
+miaulement; j'aurais appris à ce fils de gueuse à mettre la main au
+plat de son maître. Il n'aura jamais un morceau de mon plat, ni un
+liard pour en acheter. Et si elle le veut, elle, une chemise sera sa
+dot. J'aimerais mieux mettre mon bien dans la caisse d'amortissement,
+pour qu'on l'envoie en Hanovre et qu'on corrompe notre nation
+avec[133].»--Et comme Allworthy dit qu'il en a bien du chagrin.--«Au
+diable votre chagrin! il me servira joliment quand j'aurai perdu ma
+seule enfant, ma pauvre Sophie, qui était la joie de mon coeur, et
+toute l'espérance, et toute la consolation de mes vieux jours; mais je
+suis décidé à la mettre à la porte: elle mendiera, elle crèvera de
+faim, elle pourrira dans la rue. Pas un sou, pas un sou! elle n'aura
+jamais un sou de moi! Ce fils de chienne a toujours été bon pour tirer
+le lièvre au gîte. Le diable le crève! Je ne savais guère la
+minette[134] qu'il avait en vue; mais ce sera le plus mauvais gibier
+qu'il ait levé de sa vie. Il ne trouvera là qu'une charogne; la peau
+de dessus est tout ce qu'il en aura[135]!»--Sa fille essaye de le
+raisonner, il tempête. Alors elle parle de tendresse et d'obéissance;
+d'allégresse il saute par la chambre, et les larmes lui viennent aux
+yeux. À ce mot, elle reprend ses supplications; il grince les dents,
+il serre les poings, il frappe du pied. «Tu l'épouseras, tu l'auras!
+le diable m'emporte! tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain
+matin[136]!» Il ne peut pas trouver une raison, il ne sait que lui
+dire d'être bonne fille. Il se contredit, il défait ses propres
+projets: il est comme un taureau aveugle qui bute à droite, à gauche,
+revient sur ses pas, n'atteint personne et piétine en place. Au
+moindre bruit, il fonce en avant, outrageusement, sans savoir
+pourquoi. Ses idées ne sont que des frémissements ou des élans de la
+chair et du sang. Jamais l'animal physique n'a plus entièrement
+recouvert et absorbé l'homme. Il en devient grotesque, tant il est
+naïf et près de la brute; il se laisse mener, il a des mots d'enfant:
+«Je ne sais pas comment cela arrive; mais le diable m'emporte,
+Allworthy, si vous ne me faites pas toujours faire justement ce qu'il
+vous plaît. Et pourtant j'ai un aussi bon domaine que vous, et je suis
+_justice_ aussi bien que vous-même.» Rien ne tient en lui ni ne dure;
+il est tout de prime-saut; il ne vit que pour le moment. Rancune,
+intérêt, aucune des passions à longue portée n'a de prise sur lui. Il
+embrasse les gens que tout à l'heure il voulait assommer. Tout
+disparaît pour lui dans la fougue de la passion présente; elle lui
+arrive au cerveau comme un flot soudain qui noie le reste. À présent
+qu'il est réconcilié avec Tom, il n'a pas de cesse que Tom n'ait sa
+fille. «C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus, mon garçon, en avant
+sur elle! Voilà ce que c'est, mes petits agneaux. Eh bien! est-ce
+convenu? Sera-ce demain ou le jour d'après? Ce ne sera pas une minute
+plus tard que le jour d'après, j'y suis décidé. Allons donc, Tom, je
+te dis que ce sont des grimaces. Par le sang-Dieu! elle voudrait que
+le mariage fût pour cette nuit; elle le voudrait de tout son coeur.
+N'est-ce pas, Sophie, que tu le voudrais? Vois-tu, Allworthy, je te
+parie cinq guinées contre un écu que de demain en neuf mois nous
+aurons un garçon! À présent, dis-moi, qu'est-ce que tu choisis? du
+Bourgogne, du Champagne, ou bien quoi? Par Dieu! nous ferons ripaille
+cette nuit[137].» Et lorsqu'il devient grand-père, il passe son temps
+auprès des nourrices, déclarant que «le babil de sa petite fille est
+une musique plus douce que les aboiements de la plus belle meute
+d'Angleterre.» Voilà la pure nature, et personne ne l'a lâchée à
+travers champs plus débridée, plus impétueuse, plus ignorante de toute
+règle, plus abandonnée à l'afflux de la séve corporelle que Fielding.
+
+Ce n'est pas qu'il l'aime à la façon des grands artistes indifférents,
+Shakspeare et Goethe; au contraire, il est moraliste par excellence,
+et c'est un des grands signes du siècle que les intentions
+réformatrices se rencontrent aussi décidées chez lui qu'ailleurs. Il
+donne à ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que
+le ton sérieux et tragique aigrit, tandis que le style comique
+«dispose les gens à la bienveillance et à la bonne humeur[138].» Bien
+plus, il fait la satire du vice; il considère les passions non comme
+de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blâme. Il
+nous suggère à chaque pas des jugements moraux; il veut que nous
+prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il écrit un roman
+entier en style ironique[139] pour persécuter et assommer la
+friponnerie et la trahison. Il est plus que peintre, il est un
+justicier, et les deux rôles en lui sont d'accord. Car une psychologie
+engendre une morale: là où il y a une idée de l'homme, il y a un idéal
+de l'homme, et Fielding, qui a vu dans l'homme la nature par
+opposition à la règle, loue dans l'homme la nature par opposition à la
+règle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un instinct. La
+générosité, à ses yeux, est comme toutes les sources d'action, une
+inclination primitive; comme toutes les sources d'action, elle coule
+sans que les catéchismes et les phrases y ajoutent rien de bon; comme
+toutes les sources d'action, elle coule parfois trop pleinement et
+trop vite. Prenez-la comme elle est, et n'essayez pas de l'opprimer
+sous une discipline ou de la remplacer par un raisonnement. Monsieur
+Richardson, vos héros si corrects, si compassés, si soigneusement
+empaquetés dans leur attirail de préceptes, sont des bedeaux de
+cathédrale bons pour nasiller dans une procession. Monsieur Square et
+monsieur Thwackum, vos tirades sur la vertu philosophique ou la vertu
+chrétienne sont des exercices de parole utiles pour digérer au
+dessert. La vertu est dans le tempérament et dans le sang; l'éducation
+bavarde et le rigorisme monacal n'y ajoutent rien. Donnez-moi un
+homme, non un mannequin de représentation ou une serinette à phrases.
+Mon héros est l'homme qui naît généreux, comme le chien naît
+affectueux, et comme le cheval naît brave. Je veux un coeur vivant,
+plein de chaleur et de force, non un pédant sec occupé à aligner au
+cordeau toutes ses actions. Ce naturel ardent pourra l'emporter trop
+loin; je lui pardonne ses écarts. Il s'enivrera par mégarde, il
+ramassera une fille sur la route, il donnera volontiers un coup de
+poing, il ne refusera pas un duel; il souffrira qu'une grande dame le
+trouve beau garçon, et il acceptera sa bourse; il sera imprudent, il
+gâtera sa réputation comme Jones; il sera mauvais administrateur et
+fera des dettes comme Booth. Excusez-le d'avoir des muscles, des
+nerfs, des sens, et ce bouillonnement de colère ou d'ardeur qui
+précipite en avant les animaux de noble race. Mais il souffrira qu'on
+le batte jusqu'au sang plutôt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il
+pardonnera à son mortel ennemi sans effort, par bonté pure, et lui
+enverra de l'argent en cachette. Il sera loyal envers sa maîtresse, et
+lui gardera sa fidélité, en dépit de toutes les offres, dans le pire
+dénûment et sans la moindre espérance de l'obtenir. Il sera libéral de
+sa bourse, de ses peines, de sa souffrance, de son sang; il ne s'en
+vantera pas; il n'aura ni orgueil, ni vanité, ni affectation, ni
+dissimulation; la bravoure et la bonté surabonderont dans son coeur,
+comme la bonne eau dans une bonne source. Il pourra être balourd comme
+le capitaine Booth, joueur même, dépensier, incapable de conduire ses
+affaires, capable par tentation d'être un jour infidèle à sa femme;
+mais il sera si sincère dans son repentir, son erreur sera si
+involontaire, il sera si soigneusement, si véritablement tendre,
+qu'elle l'aimera avec excès[140], et qu'en bonne foi il le mérite. Il
+se fera auprès d'elle garde-malade, nourrice, maman; il l'accouchera
+lui-même; il aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en
+présence de tout le monde, même devant miss Matthews qui l'a séduit.
+«Je déclarai que, si j'avais le monde, je serais prêt à le mettre aux
+pieds de mon Amélia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient
+dix mille mondes[141]!» Il pleure comme un enfant en pensant à elle;
+il l'écoute comme ferait un petit enfant. «Je répète ses propres
+paroles, car il m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit.» Il
+s'habille en cachette lorsqu'il est obligé de partir pour son
+régiment, et, «chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les
+façons de ne pas penser,» il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce
+qu'il ne saurait soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous
+cette épaisse cuirasse de tapageur, il y a un vrai coeur de femme qui
+se fond, qu'un rien trouble lorsqu'il s'agit de ce qu'il aime, timide
+dans sa tendresse, inépuisable en dévouement, en confiance, en
+abnégation, en effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste;
+avec ses excès et ses folies, il vaut mieux que tous vos dévots
+gantés.
+
+À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais
+que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque
+dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates,
+l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi
+bien dans la nature que la grosse vigueur, l'hilarité bruyante et la
+franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et s'il y a des
+mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des chevaliers.
+Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous rappelez, ont eu
+cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large moisson que vous
+rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs. On finit par se
+lasser de vos coups de poing et de vos comptes d'hôtellerie. Vous
+pataugez trop volontiers dans les étables, parmi les pourceaux
+ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus de
+ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien
+souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont
+beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont
+troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas
+l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant,
+que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et
+vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette
+supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre
+l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de
+votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il
+débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le
+bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non
+l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous
+le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut
+à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau.
+
+[Note 131: Il était pourtant fils d'un général et petit-fils d'un
+comte.]
+
+[Note 132: Impossible de tout traduire. Liv. VI, ch. 9. Voyez
+vous-même l'offre remarquable que le squire fait à Jones.]
+
+[Note 133: It's well for un I could not get at un; I'd a lick'd
+un, I'd a spoil'd his caterwauling; I'd a taught the son of a whore to
+meddle with the meat of his master. He shan't ever have a morsel of
+meat of mine or a varden to buy it. If she will ha un, one smock shall
+be her portion. I'll sooner gee my estate to the zinking fund, that it
+may be sent to Hanover, to corrupt our nation with.]
+
+[Note 134: Puss, terme de chasse, sans équivalent en français.]
+
+[Note 135: Pox o' your sorrow. It will do me abundance of good,
+when I have lost my only child, my poor Sophy, that was the joy of my
+heart, and all the hope and comfort of my age. But I am resolved I
+will turn her out o' doors; she shall beg and starve and rot in the
+streets. Not one hapenny, not a hapenny shall she ha o' mine. The son
+of a bitch was always good at finding a hare sitting and be rotted
+to'n; I little thought what puss he was looking after. But it shall be
+the worst he ever vound in his life. She shall be no better than
+carrion; the skin o'er it is all he shall ha, and zu you may tell un.]
+
+[Note 136: I am determined upon this match, and ha him you shall,
+damn me, if shat unt. Damn me, if shat unt, though dost hang thyself
+the next morning.]
+
+[Note 137: To her, boy, to her, go to her. That's it, my little
+honeys, O that's it. Well, what, is it all over? Has she appointed the
+day, boy? What, shall it be to-morrow, or the next day? It shan't be
+put off a minute longer than next day, I am resolved.... I tell thee
+it is all a flimflam. Zoodikers! she'd ha the wedding to night with
+all her heart. Would'st not, Sophy? Where the devil is Allworthy?...
+Harkee, Allworthy, I'll bet thee five pounds to a crown, we ha a boy
+to-morrow nine months. But prithee, tell me what wat ha? Wat ha
+Burgundy, Champaigne, or what? For please Jupiter, we'll make a night
+on't.]
+
+[Note 138: Préface de _Joseph Andrews_.]
+
+[Note 139: _Jonathan Wild._]
+
+[Note 140: Amélia est la parfaite épouse anglaise, supérieure en
+cuisine, dévouée jusqu'à pardonner à son mari ses infidélités
+accidentelles, toujours grosse. «Dear Billy, though my understanding
+be much inferior to yours, etc.» Elle est modeste à l'excès, toujours
+rougissante et tendre. Bagillard lui ayant écrit des lettres d'amour,
+elle les jette: «I would not have such a letter in my possession for
+the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.»]
+
+[Note 141: I declared that if I had the world I was ready to lay
+it at my Amelia's feet. And so, heaven knows, I would ten thousand
+worlds!]
+
+
+V
+
+En tous cas, il est puissant et redoutable, et si en ce moment vous
+rassemblez en votre esprit les traits dispersés des figures que les
+romanciers viennent de faire passer devant vos yeux, vous vous
+sentirez transporté dans un monde à demi barbare et dans une race dont
+l'énergie doit effaroucher ou révolter toute votre douceur. À présent
+ouvrez un copiste plus littéral de la vie: sans doute ils le sont
+tous, et déclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un
+trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'étant
+médiocre il décalque les figures platement, prosaïquement, sans les
+transformer par l'illumination du génie; la jovialité de Fielding et
+le rigorisme de Richardson ne sont plus là pour égayer ou ennoblir les
+tableaux. Regardez chez lui les moeurs face à face; écoutez les aveux
+de cet imitateur de Lesage, qui reproche à Lesage d'être gai et de
+badiner avec les mésaventures de son héros; voyez l'âpreté de cette
+rancune, qui veut «soulever l'indignation du lecteur contre le
+caractère sordide et vicieux du monde et montrer le mérite modeste aux
+prises avec l'égoïsme, l'envie, la malice et la lâche indifférence de
+l'humanité[142].» Ce ne sont plus seulement les coups de poing qui
+pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'épée, de pistolet. Dans
+ce monde-là, quand une fille sort de chez elle, elle court risque de
+rentrer femme, et quand un homme sort de chez lui, il court risque de
+ne pas rentrer du tout. Les femmes enfoncent leurs ongles dans la
+figure des hommes; les _gentlemen_ bien élevés, comme Peregrine,
+sanglent les gens à coup de fouet. Ayant trompé un mari qui refuse de
+lui demander satisfaction, Peregrine le fait prendre par ses gens et
+tremper dans un canal. Dénoncé par un vicaire qu'il a rossé, il le
+fait rouer de coups par un aubergiste, qui de plus lui arrache avec
+les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mémoire vingt autres
+attentats commencés ou achevés. Les injures atroces, les mâchoires
+cassées, les coups de bâton assénés sur les gens abattus par terre, la
+hargneuse dureté des conversations, la grossière brutalité des
+plaisanteries, donnent l'idée d'une meute de bouledogues acharnés à se
+battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaieté, s'amusent encore à
+s'enlever des morceaux de chair. Un Français a peine à supporter
+l'histoire de Roderick Random ou plutôt celle de Smollett quand il
+est sur le vaisseau de guerre. Il est _pressé_, c'est-à-dire empoigné
+de force, jeté par terre, à coups de bâton et de couteau, lié comme un
+ballot et roulé sanglant à bord devant les matelots, qui rient de ses
+blessures et disent, en voyant ses cheveux collés comme des ficelles,
+qu'il a les cordes rouges sur la tête au lieu de les avoir sur le dos.
+Il prie ses voisins de tirer son mouchoir de sa poche pour arrêter le
+sang qui coule de sa tête; les voisins tirent le mouchoir et le
+vendent d'un grand sang-froid à la pourvoyeuse moyennant un quart de
+gin. Le capitaine Oakum déclare qu'il ne veut plus de malades à bord,
+les fait monter sur le pont à coups de fouet, crachant le sang,
+défaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous, beaucoup meurent,
+et de soixante et un il n'en reste que douze. Pour pénétrer dans ce
+noir hôpital suffocant qui pullule de vermine, il faut ramper sous les
+hamacs pressés et les écarter par la force des épaules avant d'arriver
+jusqu'aux patients. Lisez encore le récit de miss William, une jeune
+fille riche et de bonne naissance réduite au métier de courtisane,
+rançonnée, affamée, malade, grelottante, errant dans les rues pendant
+de longues nuits d'hiver, parmi «les misérables créatures nues, en
+haillons crasseux, entassées comme des pourceaux dans le coin d'une
+allée sombre,» qui appellent les matelots ivres pour obtenir «de quoi
+apaiser avec du gin la rage de la faim et le froid, et qui descendent
+dans l'insensibilité bestiale jusqu'à ce qu'à la fin elles aillent
+mourir et pourrir sur un fumier.» Celle-ci est jetée à Bridewell avec
+le rebut de la ville, soumise aux caprices d'un tyran qui lui impose
+des tâches au-dessus de ses forces et la punit de ne pas les remplir,
+fouettée jusqu'à s'évanouir, puis à coups de fouet tirée de son
+évanouissement, pendant ce temps volée de tout ce qu'elle a sur elle,
+bonnet, souliers, bas, «mourant de faim et aspirant à mourir vite.»
+Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de ses voisines qui la
+guettaient l'en empêchent. «Le lendemain matin, je fus punie de trente
+coups de verges. La douleur, jointe au désappointement et au
+désespoir, me priva de ma raison et me jeta dans un délire de fureur
+pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec mes dents et je me
+lançai la tête contre le pavé.» En vain vous vous retournez du côté du
+héros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il est sensuel et grossier
+comme ceux de Fielding, sans être comme ceux de Fielding bon et
+joyeux. «L'orgueil et le ressentiment sont les deux principaux
+ingrédients de son caractère.» Le généreux vin de Fielding, entre les
+mains de Smollett, s'est tourné en eau-de-vie de cabaret. Ses héros
+sont égoïstes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite son
+fidèle Strap, et finit par le marier à une prostituée. Peregrine
+attaque par le complot le plus lâche et le plus brutal l'honneur d'une
+jeune fille qu'il doit épouser, et qui est la soeur de son meilleur
+ami. On prend en haine son caractère rancunier, concentré, opiniâtre,
+qui est tout à la fois celui d'un roi absolu habitué à se contenter
+aux dépens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de
+l'éducation que le vernis. On serait inquiet de vivre auprès de lui;
+il n'est bon qu'à choquer ou à tyranniser les autres. On l'évite comme
+une bête dangereuse; l'afflux soudain de la passion animale et le
+torrent de la volonté fixe sont si forts en lui que, lorsqu'il manque
+son but, il extravague, il met l'épée à la main contre l'aubergiste;
+il faut le saigner, il devient fou. Jusqu'à ses générosités, tout est
+gâté chez lui par l'orgueil; jusqu'à ses gaietés, tout est assombri
+chez lui par la dureté. Ses amusements sont barbares et ceux de
+Smollett sont du même goût. Il outre les caricatures; il croit nous
+divertir en nous montrant des bouches fendues jusqu'aux oreilles et
+des nez longs d'un demi-pied; il exagère un préjugé national ou un tic
+de métier jusqu'à y absorber tout l'homme; il entre-choque les plus
+repoussants des grotesques, un lieutenant Lishamago à demi rôti par
+les Indiens rouges, des loups de mer qui passent leur vie à vociférer
+et à travestir toutes les idées dans leur jargon nautique, de vieilles
+filles laides comme des guenons, sèches comme des squelettes, âpres
+comme du vinaigre, des maniaques enfoncés dans la pédanterie, dans
+l'hypocondrie, dans la misanthropie, dans le silence. Bien loin de les
+esquisser en passant, comme Gil-Blas, il appuie le trait
+désagréablement avec insistance, et le surcharge de tous les détails,
+sans considérer s'ils sont trop nombreux, sans reconnaître qu'ils sont
+excessifs, sans sentir qu'ils sont odieux, sans éprouver qu'ils sont
+dégoûtants. Son public est au niveau de son énergie et de sa rudesse,
+et, pour remuer de tels nerfs, un écrivain ne peut pas frapper trop
+fort.
+
+Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette
+violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la
+sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le
+dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement
+les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si
+précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus.
+Ils sont psychologues. _Every man in his humour_, ce titre d'une
+comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est
+ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier,
+_Humphrey Clinker_. Point d'action; le livre est un recueil de lettres
+écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des
+voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes
+objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se
+croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme
+de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe,
+une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur
+la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à
+reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à
+sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la
+concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès
+cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent
+de Sterne. Figurez-vous un homme qui se met en voyage ayant sur les
+yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes. Un poil
+sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui remue,
+l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il emploiera la
+journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre. Pareillement
+Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de son héros.
+Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible. Un homme
+fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à l'ensemble de son
+caractère, lequel tient à celui de son père, de sa mère, de son oncle
+et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de son cerveau, qui
+tient aux circonstances de sa conception et de sa naissance,
+lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur du moment,
+aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés du dernier
+curé, à une coupure du pouce, à vingt noeuds faits sur un sac, à je ne
+sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de _Tristram
+Shandy_ sont employés à les compter; car le moindre et le plus plat
+des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne derrière
+soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes dans les
+autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des
+prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus
+profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au
+lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine
+principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites
+merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des
+filaments innombrables qui sinueusement plongent et s'éparpillent pour
+aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si grêles, si
+entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à eux; il les
+démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la lumière, et là où
+nous n'imaginions qu'une simple tige, nous contemplons avec étonnement
+la population et la végétation souterraine des fibres multipliées et
+des fibrilles par qui la plante visible végète et se soutient.
+
+Voilà certes un talent étrange, composé d'aveuglement et de
+clairvoyance, et qui ressemble à ces maladies de la rétine dans
+lesquelles le nerf surexcité devient à la fois obtus et perspicace,
+incapable d'apercevoir ce que les yeux les plus ordinaires atteignent,
+capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perçants ne saisissent
+pas. En effet, Sterne est un malade humoriste et excentrique,
+ecclésiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, «qui geint
+sur un âne mort et délaisse sa mère vivante,» égoïste de fait,
+sensible en paroles, et qui en toutes choses prend le contre-pied de
+lui-même et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de
+bric-à-brac où les curiosités de tout siècle, de toute espèce et de
+tout pays gisent entassées pêle-mêle: textes d'excommunication,
+consultations médicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires,
+bribes d'érudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues,
+dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mène: ni suite, ni
+plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le défait
+exprès; d'un coup de pied, il fait rouler sur son histoire commencée
+la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il s'amuse à nous
+désappointer, à nous dérouter par les interruptions et les attentes.
+La gravité lui déplaît, il la traite d'hypocrite; à son gré, la folie
+vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit bien bâti, les
+idées défilent en procession avec un mouvement ou une accélération
+uniforme; dans cette tête bizarre, elles sautillent comme une cohue de
+masques en carnaval, par bandes, chacune tirant sa voisine par les
+pieds, par la tête, par un pan d'habit, avec le remue-ménage le plus
+universel et le plus imprévu. Toutes ses petites phrases coupées sont
+des soubresauts; on halète à les lire. Le ton ne reste jamais deux
+minutes le même: le rire vient, puis un commencement d'émotion, puis
+le scandale, puis l'étonnement, puis l'attendrissement, puis encore le
+rire. Le malin bouffon tire et brouille les fils de tous nos
+sentiments, et nous fait aller de ci, de là, baroquement, comme des
+marionnettes. Entre ces divers fils, il y en a deux qu'il tire plus
+volontiers que les autres. Comme tous les gens qui ont des nerfs, il
+est sujet aux attendrissements: non qu'il soit vraiment bon et tendre,
+au contraire sa vie est d'un égoïste; mais à de certains jours il a
+besoin de pleurer, et nous fait pleurer avec lui. Il s'émeut pour un
+oiseau captif, pour un pauvre âne qui, accoutumé aux coups, le regarde
+d'un air résigné, «comme pour lui dire de ne point le battre trop
+fort, mais que cependant, s'il veut, il peut le battre.» Il écrira
+deux pages sur l'attitude de cet âne, et Priam aux pieds d'Achille
+n'était pas plus touchant. C'est ainsi qu'il rencontrera dans un
+silence, dans un juron, dans la plus mince action domestique, des
+délicatesses exquises et de petits héroïsmes, sortes de fleurs
+charmantes invisibles à tout autre, et qui poussent dans la poudre du
+plus sec chemin. Un jour l'oncle Toby, le pauvre capitaine invalide,
+attrape, après de longs essais inutiles, une grosse mouche
+bourdonnante qui l'a cruellement tourmenté pendant tout le dîner; il
+se lève, traverse la chambre sur sa jambe souffrante, et, ouvrant la
+fenêtre: «Va-t'en, pauvre diablesse, va-t'en; pourquoi est-ce que je
+te ferais du mal? Le monde certainement est assez large pour nous
+contenir tous les deux, toi et moi[143].» Cette sensibilité de femme
+est trop fine, on ne peut la décrire; il faudrait traduire une
+histoire entière, celle de Lefèvre par exemple, pour en faire respirer
+le parfum; ce parfum s'évapore sitôt qu'on y touche, et ressemble à la
+faible senteur fugitive des plantes qu'on a portées un instant dans la
+chambre d'un convalescent. Ce qui en augmente encore la douceur
+triste, c'est le contraste des polissonneries qui, comme une haie
+d'orties, les environnent de toutes parts. Sterne, ainsi que tous les
+gens dont la machine est surexcitée, a des appétits baroques. Il aime
+les nudités, non par sentiment du beau à la façon des peintres, non
+par sensualité et franchise à l'exemple de Fielding, non par recherche
+du plaisir, ainsi que les Dorat, les Boufflers et tous les fins
+voluptueux qui riment et s'égayent en ce moment de l'autre côté de la
+Manche. S'il va aux endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et
+point fréquentés. Ce qu'il y cherche c'est la singularité et le
+scandale. Ce qui l'affriande dans le fruit défendu, ce n'est pas le
+fruit, c'est la défense; car celui où il mord de préférence est tout
+flétri ou piqué aux vers. Qu'un épicurien ait du plaisir à détailler
+les jolis péchés d'une jolie femme, rien d'étonnant; mais qu'un
+romancier se complaise à surveiller l'alcôve de deux vieux bourgeois
+rances, à remarquer les suites de la chute d'un marron brûlant dans
+une culotte, à détailler les questions de la veuve Wadman sur la
+portée des blessures de l'aine, cela ne s'explique que par le
+dévergondage d'une imagination pervertie qui trouve son amusement dans
+les idées répugnantes, comme les palais gâtés trouvent leur
+contentement dans la saveur âcre du fromage avancé[144]. Aussi, pour
+lire Sterne, faut-il attendre les jours de caprice, de _spleen_ et de
+pluie, où, à force d'agacement nerveux, on est dégoûté de la raison.
+En effet ses personnages sont aussi déraisonnables que lui-même. Il ne
+voit en l'homme que la manie, et ce qu'il appelle le _dada_, le goût
+des fortifications dans l'oncle Tobie, la manie des tirades oratoires
+et des systèmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada, à son gré, est
+comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperçoit à peine, et
+seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voilà qui peu à
+peu grossit, se couvre de poils, rougit et bourgeonne tout alentour;
+son propriétaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu'à ce
+qu'enfin elle se change en loupe énorme, et que le visage entier
+disparaisse sous l'excroissance parasite qui l'envahit. Personne n'a
+égalé Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le
+germe, l'alimente par degrés; il fait ramper alentour les filaments
+propagateurs, il montre les petites veines et les artérioles
+microscopiques qui s'abouchent dans son intérieur, il compte les
+palpitations du sang qui les traverse, il explique leurs changements
+de couleur et leurs augmentations de volume. L'observation
+psychologique atteint ici l'un de ses développements extrêmes. Il faut
+un art bien avancé pour décrire, par delà la régularité et la santé,
+l'exception ou la dégénérescence, et le roman anglais se complète ici
+en ajoutant à la peinture des formes la peinture des déformations.
+
+[Note 142: The disgraces of Gil Blas are for the most part such as
+rather excite mirth than compassion. He himself laughs at them, and
+his transitions from distress to happiness or, at least, ease, are so
+sudden that neither the reader has time to pity him, nor himself to be
+acquainted with affliction. This conduct.... prevents that generous
+indignation which ought to animate the reader against the sordid and
+vicious disposition of the world. I have attempted to represent modest
+merit struggling with every difficulty to which a friendless orphan is
+exposed from his own want of experience as well as from the
+selfishness, envy, malice, and base indifference of mankind.]
+
+[Note 143: Go, poor devil, get thee gone, why should I hurt thee?
+The world surely is wide enough to hold both thee and me.]
+
+[Note 144: Sterne, Goldsmith, Burke, Sheridan, Moore ont une
+nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parenté proche ou
+lointaine, la nuance irlandaise. De même Hume, Robertson, Smollett, W.
+Scott, Burns, Beattie, Reid, D. Stewart, etc., ont la nuance
+écossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on démêle un excès de
+chevalerie, de sensualité, d'expansion, bref un esprit moins bien
+équilibré, plus sympathique et moins pratique. Au contraire,
+l'Écossais est un Anglais un peu affiné ou un peu rétréci, parce qu'il
+a plus pâti et plus jeûné.]
+
+
+VI
+
+Le moment approche où les moeurs épurées vont, en l'épurant, lui
+imprimer son caractère final. Des deux grandes tendances qui se sont
+manifestées par lui, la brutalité native et la réflexion intense,
+l'une a fini par vaincre l'autre: la littérature, devenue sévère,
+chasse de la fiction les grossièretés de Smollett et les indécences de
+Sterne, et le roman tout moral, avant d'arriver dans les mains presque
+prudes de miss Burney, passe dans les honnêtes mains de Goldsmith. Son
+_Ministre de Wakefield_ est «une idylle en prose,» un peu gâtée par
+des phrases trop bien écrites, mais au fond bourgeoise comme un
+tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miéris une femme qui fait
+son marché, un bourgmestre qui vide son long verre de bière; les
+figures sont vulgaires, les naïvetés comiques, la marmite est à la
+place d'honneur; pourtant ces bonnes gens sont si paisibles, si
+contents de leur petit bonheur régulier, qu'on leur porte envie.
+L'impression que laisse le livre de Goldsmith est à peu près celle-là.
+L'excellent docteur Primrose est un ecclésiastique de campagne dont
+toutes les aventures pendant longtemps consistent «à passer du lit
+bleu au lit brun.» Il a des cousins au quarantième degré qui viennent
+manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute
+l'éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait presque lire,
+excelle dans les conserves, et conte à table l'histoire et les mérites
+de chaque plat. Ses filles aspirent à l'élégance et confectionnent des
+eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils Moïse se fait duper à
+la foire, et vend le poulain moyennant un assortiment de lunettes
+vertes. Lui-même, Primrose, compose des traités que personne n'achète
+contre les secondes noces des ecclésiastiques, écrit d'avance dans
+l'épitaphe de sa femme qu'elle fut la seule femme du docteur Primrose,
+et, en manière d'encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau
+d'éloquence. Cependant le ménage va son petit train; les filles et la
+mère régentent un peu le père de famille; il se laisse faire en bon
+homme, lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie,
+s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à
+l'oeil vairon et l'autre qui n'a pas de queue. «Rien ne pouvait
+surpasser la propreté de mes petits enclos; les ormes et les haies
+étaient d'une beauté inexprimable....» Notre maison «était située au
+pied d'une colline en pente, avec un beau taillis qui l'abritait par
+derrière et une rivière babillarde par devant. D'un côté une prairie
+et de l'autre une pelouse.... Elle n'était que d'un étage et couverte
+de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicité et d'agrément. Les
+murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux[145]....
+Quoique la même chambre nous servît de parloir et de cuisine, cela ne
+faisait que la rendre plus chaude. D'ailleurs, comme elle était tenue
+avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les cuivres étant
+bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur les rayons,
+l'oeil était agréablement flatté et n'avait pas besoin d'un plus riche
+ameublement.» Ils fanent en famille, vont s'asseoir sous le
+chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles; les deux
+filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parents s'amusent
+à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de clochettes
+bleues et de centaurées. «Encore une bouteille, Deborah, ma chère, et
+toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîments ne devons-nous point
+au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la tranquillité,
+l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le plus grand
+monarque de la terre. Il n'a pas un coin du feu pareil, ni autour de
+lui des visages si gais[146].»
+
+Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas moins. Le pauvre
+ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite cure, il
+est devenu fermier. Le _squire_ du voisinage séduit et enlève sa fille
+aînée; le feu prend à sa maison, il a le bras brûlé jusqu'à l'épaule
+en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison, pour dettes,
+parmi des brutes et des coquins qui jurent et blasphèment, dans un
+mauvais air, sur la paille, sentant que son mal augmente, prévoyant
+que sa famille sera bientôt sans pain, apprenant que sa fille meurt;
+«son coeur se soutient pourtant,» il reste prêtre et chef de famille,
+prescrit à chacun des siens son emploi, encourage, console, pourvoit,
+ordonne, prêche les prisonniers, supporte leurs railleries grossières,
+les réforme, établit dans la prison le travail utile et la règle
+volontaire. Ce n'est pas la dureté ni le tempérament morose qui
+l'affermissent; il n'y a pas d'âme plus paternelle, plus sociable,
+plus humaine, plus ouverte aux émotions douces et aux tendresses
+intimes. Ce n'est point l'orgueil ni la haine concentrée qui le
+roidissent. «Je n'ai point de ressentiment à présent, dit-il;
+quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que toutes les
+richesses, quoiqu'il ait déchiré mon coeur (car je suis malade,
+très-malade, presque jusqu'à défaillir), pourtant cela ne m'inspirera
+jamais un désir de vengeance.... Si ma soumission peut lui faire
+plaisir, qu'il sache que, si je lui ai fait quelque injure, j'en suis
+fâché.... Comme il a été autrefois mon paroissien, j'espère un jour
+pouvoir présenter son âme purifiée au tribunal éternel[147].» Rien ne
+sert; le misérable repousse hautainement cette prière si noble, par
+surcroît fait enlever la seconde fille et jeter le fils en prison sous
+une fausse accusation de meurtre. À ce moment-là toutes les affections
+du père sont blessées, toutes ses consolations perdues, toutes ses
+espérances ruinées. Son coeur n'est qu'une plaie, il s'écrie; mais,
+revenant aussitôt à sa profession et à son devoir, il songe à préparer
+son fils et à se préparer lui-même pour l'autre vie, et, afin d'être
+utile à autant de gens qu'il pourra, il veut en même temps exhorter
+les prisonniers. Il «s'efforce de se lever sur sa paille, mais la
+force lui manque, et il n'est capable que de s'appuyer contre le mur,
+soutenu d'un côté par son fils et de l'autre par sa femme.» En cet
+état, il parle, et son sermon, qui fait contraste avec son état, n'en
+est que plus émouvant. C'est une dissertation à l'anglaise, toute
+composée de raisonnements exacts, ayant pour but d'établir que,
+d'après la nature du plaisir et de la peine, les malheureux souffrent
+moins que les heureux de quitter la vie, et jouissent plus que les
+heureux d'obtenir le ciel. On y voit les sources de cette vertu, née
+du christianisme et de la bonté naturelle, mais alimentée longuement
+par la réflexion intérieure. La méditation, qui d'ordinaire ne produit
+que des phrases, aboutit chez lui à des actions. Véritablement ici la
+raison a pris le gouvernement du reste, et elle l'a pris sans opprimer
+le reste: rare et éloquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant
+en un seul personnage les meilleurs traits des moeurs et de la morale
+de ce temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et
+réglée, domestique et disciplinée, laborieuse et rustique. La vertu
+protestante et anglaise n'a point formé un modèle plus éprouvé et plus
+aimable. Religieux, affectueux, raisonneur, il concilie des
+dispositions qui semblaient s'exclure; ecclésiastique, cultivateur,
+père de famille, il relève des caractères qui ne semblaient propres
+qu'à fournir des comiques et des bourgeois.
+
+[Note 145: Nothing could exceed the neatness of my little
+enclosures, the elms and hedge-rows appearing with inexpressible
+beauty.... Our little habitation was situated at the foot of a sloping
+hill, sheltered with a beautiful underwood behind, and a prattling
+river before; on one side a meadow, on the other a green.... (It)
+consisted but of one story and was covered with thatch, which gave it
+an air of great snugness....
+
+The walls on the inside were nicely white-washed. Though the same room
+served us for parlour and kitchen, that only made it the warmer.
+Besides as it was kept with the utmost neatness, the dishes, plates
+and coppers being well scoured and all disposed in bright rows on the
+shelves, the eye was agreeably relieved, and did not want richer
+furniture.]
+
+[Note 146: But let us have one bottle more, Deborah, my life, and
+Moses, give us a good song. What thanks do we not owe to heaven for
+thus bestowing tranquillity, health, and competence? I think myself
+happier now than the greatest monarch upon earth. He has no such
+fire-side, nor such pleasant faces about it.]
+
+[Note 147: I have no resentment now, and though he has taken
+from me what I held dearer than all his treasures, though he has
+wrung my heart (for I am sick almost to fainting, very sick, my
+fellow-prisoner), yet that shall never inspire me with vengeance....
+If this submission can do him any pleasure, let him know that if I
+have done him any injury, I am sorry for it.... I should detest my
+own heart, if I saw either pride or resentment lurking there. On the
+contrary, as my oppressor has been once my parishioner, I hope one
+day to present him up an unpolluted soul at the eternal tribunal.]
+
+
+VII
+
+Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus
+accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est
+son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec
+une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui;
+miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien
+Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke,
+l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique. Lord
+Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en
+proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue, l'autorité
+d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et le soir en
+remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour
+entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par
+l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons
+de philosophie élégante et de moeurs épicuriennes; la violence du
+contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les
+prédilections de l'esprit anglais.
+
+On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à
+proportion, l'air sombre et rude, l'oeil clignotant, la figure
+profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
+chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au
+milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un
+vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
+fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
+avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
+racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que,
+n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
+comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
+il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une
+dame. À peine servi, il se précipitait sur sa nourriture «comme un
+cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un mot,
+n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une
+telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait
+la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté
+fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait.
+Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il
+disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat,
+arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
+doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait.
+«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig[148].--Ma
+chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue
+que par la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous,
+pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il
+faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il
+ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue
+comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à
+la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une
+douzaine de tasses de thé dans son estomac.
+
+Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell
+sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu
+en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au
+hasard dans une boutique, surtout des in-folio latins, même les plus
+ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les oeuvres latines
+de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut trouver des ressources
+en proposant au public une édition de Politien. À vingt-cinq ans, il
+avait épousé par amour une femme de cinquante, courte, mafflue, rouge,
+habillée de couleurs voyantes qui se mettait sur les joues un
+demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même âge que lui.
+Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses grimaces
+convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à l'aspect de
+son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire portefaix. Trente
+ans durant, il avait travaillé en manoeuvre pour les libraires qu'il
+rossait lorsqu'ils devenaient impertinents, toujours râpé, ayant une
+fois jeûné deux jours, content lorsqu'il pouvait dîner avec six
+_pence_ de viande et un _penny_ de pain, ayant écrit un roman en huit
+nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À présent, pensionné par le
+roi[149], exempt de sa corvée journalière, il suit son indolence
+naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et au delà. C'est à cette
+heure qu'on va le voir. On monte l'escalier d'une triste maison située
+au nord de _Fleet-Street_, le quartier affairé de Londres, dans une
+cour étroite et obscure, et l'on entend en passant les gronderies de
+quatre femmes et d'un vieux médecin charlatan, pauvres créatures sans
+ressources, infirmes, et d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies,
+qu'il nourrit, qui le tracassent ou qui l'insultent; on demande le
+docteur, un nègre ouvre; une assemblée se forme autour du lit
+magistral; il y a toujours à son lever quantité de gens distingués,
+même des dames. Ainsi entouré, il «déclame» jusqu'à l'heure du dîner,
+va à la taverne, puis disserte tout le soir, sort pour jouir dans les
+rues de la boue et du brouillard de Londres, ramasse un ami pour
+converser encore, et s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir
+des thèses jusqu'à quatre heures du matin.
+
+Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions
+qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus
+intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès
+l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que
+comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son
+dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des
+meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes
+arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il
+déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le
+premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de
+pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état
+d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps,
+admirateurs du _Contrat social_, nous sentons bien vite que nous ne
+sommes plus en France. Et que sentirons-nous, bon Dieu! quand, un
+instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi: «Rousseau
+est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite d'être
+chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte qu'il soit
+protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de déportation
+contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui sont sortis
+d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le voir
+travailler dans les plantations.»--Il paraît qu'on ne goûte pas dans
+ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus
+épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel
+est le plus grand vaurien[150].»--À la bonne heure, ceci est net. Mais
+quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une
+Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car
+aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves
+du christianisme.»--Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons
+guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné
+pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux
+dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération
+particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le
+nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous lui parlez d'une
+méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une femme qui
+prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de derrière, que
+cela est curieux, mais n'est point beau. Il est conservateur et ne
+craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé à une heure du
+matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour interroger un
+esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les mains son
+journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des examens de
+conscience et des résolutions de conduite. Avec des préjugés et des
+ridicules, il a la profonde conviction, la foi active, la sévère piété
+morale. Il est chrétien de coeur et de conscience, de raisonnement et
+de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du jugement final, le
+préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un jour, je n'irai plus
+dans vos coulisses, car les bas de soie et les poitrines blanches de
+vos actrices excitent mes propensions amoureuses[151].» Il se reproche
+son indolence, il implore la grâce de Dieu, il est humble et il a des
+scrupules.--Tout cela est bien étrange. Nous demandons aux gens ce qui
+peut leur plaire dans cet ours bourru, qui a des habitudes de bedeau
+et des inclinations de constable. On nous répond qu'à Londres on est
+moins exigeant qu'à Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y
+permet à l'énergie d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y
+souffre une conversation militante, que l'opinion publique est tout
+entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a
+bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses
+préceptes s'accommode le mieux à son penchant.
+
+Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une
+heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou
+dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton.
+«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les
+petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet,
+sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque
+substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les
+grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition
+s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée
+se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle
+d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui
+comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé
+ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des
+compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à
+la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus
+despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation
+et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté
+ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des
+mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la
+tyrannie du style oratoire[152]. Nous comprenons maintenant qu'un âge
+oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue dans
+l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers.
+
+Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que
+l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son
+dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses
+innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis;
+nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses
+préceptes par coeur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et
+que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont
+accordés[153], qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un
+petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins
+éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non
+pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous
+disons tout bas que nous nous en serions bien passés. Nous voudrions
+savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté tout d'un
+coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors qu'en
+Angleterre les sermons plaisent, et ces _Essais_ sont des sermons.
+Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin d'idées
+aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et profitables. Ils
+demandent qu'on leur fournisse une provision utile de documents
+authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de plus. Peu
+importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi sont
+vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être renseignés
+sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur les
+variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les
+avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la
+science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce
+qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un
+livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui
+les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le
+_sense_, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques
+portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette
+substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement
+très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine
+friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce
+titre, les _Essais_ sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont
+pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode;
+nous comprenons à présent pourquoi ils prennent comme favori et
+révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel
+Johnson[154].
+
+[Note 148: Sir, I perceive you are a vile Whig.]
+
+[Note 149: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son
+dictionnaire la définition suivante du mot _pension_:
+
+"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is
+generally understood to mean pay given to a state hireling for treason
+to his country."
+
+Le lecteur voit d'ici les sarcasmes des adversaires.]
+
+[Note 150: I think him (Rousseau) one of the worst of men; a
+rascal who ought to be hunted out of society, as he has been.... I
+would sooner sign a sentence for his transportation, than that of any
+felon who has gone from the Old Bailey these many years. Yes I would
+like to have him work in the plantations.... It is difficult to settle
+the proportion of iniquity between them (Rousseau and Voltaire).]
+
+[Note 151: I'll come no more behind your scenes, David, for the
+silk stockings and white bosoms of your actresses excite my amorous
+propensities.]
+
+[Note 152: Voici une phrase célèbre qui donnera quelque idée de ce
+style, assez semblable à celui de Thomas:
+
+We were now treading that illustrious island which was once the
+luminary of the Caledonian regions, whence savage clans and roving
+barbarians derived the benefits of knowledge and the blessings of
+religion. To abstract the mind from all local emotion would be
+impossible if it were endeavoured, and would be foolish if it were
+possible. Far from me and my friends be such rigid philosophy as may
+conduct us indifferent and unmoved over any ground which has been
+dignified by wisdom, bravery, or virtue. The man is little to be
+envied whose patriotism would not gain force on the plains of
+Marathon, or whose piety would not grow warmer among the ruins of
+Iona.]
+
+[Note 153: _Rambler_, 108, 109, 110, 111.]
+
+[Note 154: Voir sa biographie par Boswell, 4 vol.]
+
+
+VIII
+
+Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que
+les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut
+voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national,
+l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des
+moeurs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans.
+
+Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose
+que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs,
+sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent,
+les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau
+veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble
+que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne
+juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis
+plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de
+couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il
+est assassin.
+
+La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, l'épanouissement
+des puissances naturelles et corporelles, voilà ce qui de tous côtés
+afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres involontairement se
+remuent par l'imitation contagieuse des mouvements et des formes.
+Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes montent comme un
+tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces croupes colossales qui
+se tordent, devant ces mufles qui remuent des crânes, l'animal en nous
+frémit par sympathie, et il nous semble que nous allons faire sortir
+de notre poitrine une clameur égale à leur rugissement.
+
+En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des
+faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle,
+il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces
+jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons
+plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi
+des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes
+dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat
+et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois,
+cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste.
+
+Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil
+peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils
+représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter.
+
+Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une ivresse de nuit, de
+bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée d'ombres qui
+vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps appesantis? Chez
+lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la stupidité, tout
+l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en
+distille. L'un flageole debout, écoeuré, pendant qu'un hoquet
+entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en
+mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places,
+tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot
+malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou
+bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou
+difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux
+distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin,
+borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes,
+rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement,
+gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille,
+écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine,
+regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que
+Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière,
+affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa
+maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à
+l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui
+vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les
+dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet
+hôpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux
+crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est
+coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord
+convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du
+diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et
+qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables
+Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans
+quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu
+salir les yeux de votre aspect?
+
+C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares.
+Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme
+font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout
+le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de
+l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même
+canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps
+n'est ici que pour traduire l'esprit[155]. Ce nez tortu, ces bourgeons
+sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces
+traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le
+naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres
+et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est
+l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est le désespoir,
+ce sont toutes les maladies et les difformités de ces volontés trop
+âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de toutes les
+passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois dogmatique et
+chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses confrères le gros
+gourdin de la morale. C'est un _policeman_ mangeur de boeuf qui s'est
+chargé d'instruire et de corriger des boxeurs ivrognes. D'un tel homme
+à de tels hommes, les ménagements seraient de trop. Au bas de chaque
+cage où il enferme un vice, il en inscrit le nom, il y ajoute la
+condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale dans sa laideur, il
+l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son supplice, en sorte qu'il
+n'y a pas de conscience si faussée qui ne le reconnaisse, ni de
+conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur.
+
+Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le
+gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi
+nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit
+idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise
+le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse
+tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent
+l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est
+pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un
+cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os
+qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent,
+et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un
+fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mère le
+voit.
+
+Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune
+homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est
+là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa
+baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les
+opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme
+expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui
+fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on
+dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin
+extirpe l'oeil, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa
+main. Cependant un chien attrape le coeur qui traîne à terre; des
+fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une
+chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des
+plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va
+s'en aller sous leur scalpel.
+
+Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et
+que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de
+Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds
+que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie
+en civilisation.
+
+[Note 155: When a character is strongly marked in the living face,
+it may be considered as an index to the mind, to express which with
+any degree of justness in painting requires the utmost efforts of a
+great master. (_Analysis of Beauty._)]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Les poëtes.
+
+ I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
+ caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. --
+ Comment il a son centre dans Pope.
+
+ II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts.
+ -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
+ personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. -- Pauvreté
+ de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de sa vanité et
+ de son talent. -- Sa fortune indépendante et son travail
+ assidu.
+
+ III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent
+ les passions dans la poésie artificielle. -- _La boucle de
+ cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en
+ France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
+ pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et
+ banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
+ salon sont inconciliables.
+
+ IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
+ poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre
+ finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
+ Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
+ -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment
+ elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et
+ perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
+ Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
+ -- En quoi le goût a changé depuis un siècle.
+
+ V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
+ classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
+ impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
+ campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson.
+
+ VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
+ sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus
+ précoce en Angleterre qu'en France. -- Sterne. --
+ Richardson. -- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside,
+ Beattie, Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la
+ forme classique. -- Empire de la période. -- Johnson. --
+ L'école historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur
+ talent et leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne.
+
+
+Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil la vaste région littéraire qui
+s'étend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu'à la
+révolution française, on s'aperçoit que toutes les productions,
+indépendamment du caractère anglais, y portent l'empreinte classique,
+et que cette empreinte, particulière à ce territoire, ne se rencontre
+ni dans celui qui précède ni dans celui qui suit. Cette forme régnante
+de pensée s'impose à tous les écrivains, depuis Waller jusqu'à
+Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu'à Robertson et Hume; il y a un
+art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante années,
+pratique et théorie, inventions et imitations, exemples et critique,
+s'emploie à l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espèce de
+beauté; ils n'établissent de préceptes que ceux qui peuvent la
+produire; ils récrivent, traduisent et défigurent sur son patron les
+grandes oeuvres des autres siècles; ils l'importent dans tous les
+genres littéraires, et y réussissent ou y échouent selon qu'elle s'y
+adapte ou qu'elle ne peut s'y accommoder. La domination de ce style
+est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne à
+l'impuissance quand ils veulent l'appliquer hors de son domaine. La
+possession de ce style est si universelle, qu'elle se rencontre dans
+les plus médiocres, et les élève jusqu'au talent quand ils
+l'appliquent dans son domaine[156]. C'est lui qui porte à la
+perfection la prose, le discours, l'essai, la dissertation, la
+narration, et toutes les oeuvres qui font partie de la conversation et
+de l'éloquence. C'est lui qui détruit l'ancien drame, abaisse le
+nouveau, appauvrit et détourne la poésie, produit l'histoire correcte,
+agréable, sensée, décolorée et à courtes vues. C'est cet esprit, qui,
+commun à ce moment à l'Angleterre et à la France, imprime son image
+dans la diversité infinie des oeuvres littéraires, en sorte que dans
+son ascendant partout visible on ne peut s'empêcher de reconnaître la
+présence d'une de ces forces intérieures qui ploient et règlent le
+cours du génie humain.
+
+Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la
+poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que
+sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils
+avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent
+ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le
+style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier
+venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous
+trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage.
+Passez au second, ce même tour reparaît; on dirait qu'ils se sont
+copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes
+apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période.
+Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles,
+ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien,
+l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le
+langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le
+substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur;
+l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme
+chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni
+de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine,
+tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est
+tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels
+ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre,
+oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences
+grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses,
+lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude
+oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes;
+si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au
+fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil,
+insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles
+ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y
+a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du
+reste. Si vous parcourez toute la famille, vous y trouverez sans doute
+quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine lumière,
+tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère et finit
+par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement, ici, on
+voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de Pope et
+surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments
+étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a
+suivi.
+
+[Note 156: Une femme de chambre sous Louis XIV, dit Courier,
+écrivait mieux que le plus grand écrivain d'aujourd'hui.]
+
+
+I
+
+En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards à Londres, naquit
+une petite créature délicate et maladive, factice par nature, toute
+fabriquée d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de goût que pour
+les livres, et qui, dès son bas âge, mit tout son plaisir dans la
+contemplation des imprimés. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit
+à écrire. Il passa son enfance avec eux en tête-à-tête, et se trouva
+versificateur dès qu'il sut parler. À douze ans, il avait composé une
+tragédie d'après l'_Iliade_, et une ode sur la solitude. De treize à
+quinze, il fit un grand poëme épique de quatre mille vers, appelé
+_Alcandre_. Pendant huit ans, enfermé dans une petite maison de la
+forêt de Windsor, il lut «tous les meilleurs critiques, presque tous
+les poëtes anglais, latins, français qui ont un nom, Homère, les
+poëtes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et
+l'Arioste dans les traductions,» avec tant d'assiduité qu'il en manqua
+mourir. Ce n'étaient point des passions qu'il y cherchait, c'était du
+style; il n'y a point eu d'adorateur plus dévoué de la forme; il n'y a
+point eu de maître plus précoce de la forme. Déjà son goût perçait:
+entre tous les poëtes anglais, son favori était Dryden, le moins
+inspiré et le plus classique. Il apercevait sa voie; un connaisseur,
+M. Walsh[157], «l'encourageait en lui disant qu'il y avait encore un
+chemin ouvert pour exceller; car si les Anglais avaient plusieurs
+grands poëtes, ils n'avaient jamais eu de grand poëte qui fût
+_correct_; et il l'engageait à faire de la correction son étude et son
+but.» Il suivait ce conseil, s'exerçait la main par des traductions
+d'Ovide et de Stace, et par des remaniements du vieux Chaucer. Il
+s'appropriait toutes les excellences et toutes les élégances
+poétiques, il les emmagasinait dans sa mémoire; il disposait dans sa
+tête le dictionnaire complet de toutes les épithètes heureuses, de
+tous les tours ingénieux, de tous les rhythmes sonores par lesquels on
+peut relever, préciser, éclairer une idée. Il était comme ces petits
+musiciens, enfants prodiges, qui, élevés au piano, atteignent tout
+d'un coup un doigté merveilleux, roulent les gammes, perlent les
+trilles, font voltiger les octaves avec une agilité et une justesse
+qui chassent de la scène les plus fameux artistes. À dix-sept ans,
+ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait soixante-dix, il
+entreprit, sur sa demande, de lui corriger ses poëmes, et les corrigea
+si bien, que celui-ci en fut charmé et mortifié. Pope raturait,
+ajoutait, refondait, parlait franc et tranchait ferme. L'auteur, à
+contre-coeur, admirait les corrections tout bas, et tâchait tout haut
+d'en rabaisser l'importance, jusqu'à ce qu'enfin sa vanité, blessée de
+tant devoir à un si jeune homme et de rencontrer un maître dans un
+écolier, finit par le retirer d'un commerce où il profitait et
+souffrait trop. C'est que l'écolier, du premier coup, avait porté
+l'art plus loin que les maîtres. À seize ans, ses _Pastorales_
+témoignaient d'une sûreté de main que personne n'avait eue, pas même
+Dryden. À voir ces mots si choisis, ces arrangements exquis de
+syllabes mélodieuses, cette science des coupes et des rejets, ce style
+si coulant, si pur, ces gracieuses images que la diction rendait
+encore plus gracieuses, et toute cette guirlande artificielle et
+nuancée de fleurs qui se disaient champêtres, on pensait aux premières
+églogues de Virgile. M. Walsh déclarait que «ce n'était point
+flatterie de dire qu'à cet âge Virgile n'avait rien fait d'aussi bon.»
+Quand plus tard elles parurent en volume[158], le public fut ébloui.
+«Vous avez déplu aux critiques, écrivait Wycherley, en leur plaisant
+trop bien.» La même année, le poëte de vingt et un ans achevait son
+_Essay on Criticism_, sorte d'art poétique; c'est le poëme qu'on fait
+à la fin de sa carrière, quand on a manié tous les procédés et qu'on a
+blanchi dans la critique; et dans ce sujet qui réclame, pour être
+traité, l'expérience de toute une vie littéraire, il se trouvait
+d'emblée aussi mûr que Boileau.
+
+Ce musicien consommé, qui débute par un traité d'harmonie, que va-t-il
+faire de son mécanisme incomparable et de sa science de professeur?
+Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'écrire; il faut une
+source pleine d'idées vives et de passions franches pour faire un vrai
+poëte, et à le voir de près on trouve qu'en lui, jusqu'à la personne,
+tout est étriqué ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds,
+tortu, bossu, maigre, valétudinaire, et qui arrivé à l'âge mûr ne
+semble plus capable de vivre. Il ne peut se lever; c'est une femme qui
+l'habille; on lui enfile trois paires de bas les unes par-dessus les
+autres, tant ses jambes sont grêles; puis on lui lace la taille dans
+un corset de toile roide, afin qu'il puisse se tenir droit, et
+par-dessus on lui fait endosser un gilet de flanelle; vient ensuite
+une sorte de pourpoint de fourrure, car il grelotte vite, et enfin une
+chemise de grosse toile très-chaude avec de belles manches. Par-dessus
+tout cela on lui met un costume noir, une perruque à noeud[159], une
+petite épée; ainsi équipé, il va prendre place à table avec son grand
+ami lord Oxford. Il est si petit, qu'il faut l'exhausser sur une
+chaise particulière; il est si chauve, que lorsqu'il n'y a pas de
+réception il couvre sa tête d'un bonnet de velours; il est si
+vétilleux et si exigeant, que les laquais évitent de faire ses
+commissions, et que le lord a été obligé d'en renvoyer plusieurs qui
+refusaient de le servir. Enfin le dîner commence. Il mange trop, en
+enfant gâté; il veut des mets forts, épicés, et se fait mal à
+l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colère,
+mais ne manque pas de la boire. Il a tous les appétits et tous les
+caprices d'un vieil enfant, d'un vieux malade, d'un vieil auteur, et
+d'un vieux garçon. Vous vous attendez bien à le trouver quinteux et
+susceptible. Plusieurs fois il a quitté, sans mot dire et sans qu'on
+sût pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excéder les
+laquais de messages pour le ramener. Si aujourd'hui lady Mary Wortley,
+son ancienne divinité poétique, est par malheur à table, on ne pourra
+pas dîner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se
+picoter, de se quereller, et l'un des deux quittera la chambre. On va
+le chercher et il rentre, mais il n'a pas laissé ses manies à la
+porte. Il est cauteleux, malin, en avorton nerveux qu'il est; quand il
+souhaite une chose, il n'ose pas la demander rondement; avec des
+insinuations et des manoeuvres de style, il amène les gens à la
+mentionner, à la faire venir, après quoi il s'en sert. C'est ainsi
+qu'il a obtenu un écran de lord Orrery. «À peine s'il boira une tasse
+de thé sans stratagème.» Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la
+diplomatie à propos de carottes et de navets.
+
+Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il écrit des
+libelles contre Chandos, Aaron Hill, lady Mary Wortley, et ensuite il
+ment ou équivoque pour les désavouer. Il a un vilain goût pour
+l'artifice, et prépare un mauvais tour déloyal contre lord
+Bolingbroke, son plus grand ami. Il n'est jamais franc, il est
+toujours occupé d'un rôle; il contrefait l'homme dégoûté, le grand
+artiste indifférent, contempteur des grands, des rois, de la poésie
+elle-même. La vérité est qu'il ne songe qu'à ses phrases, à sa
+réputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre
+tout son stoïcisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas
+peut-être dix lettres vraies; il est écrivain jusque dans ses
+épanchements; ses confidences sont de la rhétorique compassée, et
+quand il cause avec un ami, il songe toujours à l'imprimeur qui mettra
+ses effusions sous les yeux du public. Même à force de prétention il
+devient maladroit, et se démasque. Un jour Richardson le trouve occupé
+à lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: «Ces choses-là,
+dit Pope, font mon divertissement;» et pendant qu'il lit, on voit ses
+traits contractés par la violence de son angoisse. «Dieu me préserve,
+dit Richardson, d'un divertissement pareil à celui-là.» En somme, son
+grand ressort est la vanité littéraire; il veut être admiré, rien de
+plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'étudie à la glace, se
+farde, minaude, accroche des compliments, et cependant déclare que les
+compliments l'ennuient, que le fard salit et qu'elle a horreur des
+minauderies. Nul élan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus
+d'idées que de passions, j'entends de ces idées qu'on a besoin
+d'écrire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse
+religieuse et les querelles de parti retentissent autour de lui; il
+s'en écarte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal
+souci est de préserver son écritoire; c'est un catholique _déteint_,
+déiste à peu près, qui ne sait pas bien ce qu'est le déisme; là-dessus
+il emprunte à lord Bolingbroke des idées dont il ne voit pas la
+portée, mais qui lui semblent bonnes à mettre en vers. «J'espère,
+écrit-il à Atterbury, que toutes les Églises sont de Dieu, en tant
+qu'elles sont bien comprises, et que tous les gouvernements sont de
+Dieu, en tant qu'ils sont bien conduits. Pour ce qui est du mal qui
+s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse à Dieu seul le soin de
+les corriger ou de les réformer. Dans ma politique, ma grande
+préoccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque
+gouvernement que je vive; dans ma religion, de conserver la paix de ma
+conscience, quelle que soit l'Église dont je fasse partie[160].» De
+pareilles convictions ne tourmentent pas un homme. Au fond, il n'a
+point écrit parce qu'il pensait, mais il a pensé afin d'écrire; le
+papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voilà son
+idole; s'il a fait des vers, c'est tout bonnement pour faire des vers.
+
+On n'est que mieux préparé par là pour en faire d'irréprochables. Pope
+s'y emploie tout entier; il est de loisir; son père lui a laissé une
+assez belle fortune, il a gagné une grosse somme à traduire l'_Iliade_
+et l'_Odyssée_; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il
+n'a été aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les
+auteurs mendiants rouler dans la bohème, et, tranquillement assis dans
+sa jolie maison de Twickenham, sous sa grotte ou dans le beau jardin
+qu'il a planté lui-même, il peut polir et limer ses écrits aussi
+longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a composé un
+ouvrage, il le garde au moins deux ans en portefeuille. De temps en
+temps il le relit et le corrige; il prend conseil de ses amis, puis de
+ses ennemis; point d'édition qu'il n'améliore; il rature
+infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transformé,
+qu'on ne le reconnaît plus dans la copie définitive. Celles de ses
+pièces qui semblent le moins remaniées sont deux satires, et Dodsley
+dit que dans le manuscrit il n'y avait presque point de vers qui ne
+fût écrit deux fois. «Je le fis transcrire proprement sur une autre
+feuille, et quand il me renvoya celle-là pour l'impression, presque
+chaque vers avait été récrit encore une seconde fois.»--«Jamais, dit
+Johnson, il ne détachait son attention de la poésie. Si la
+conversation offrait un trait dont on pût faire profit, il le confiait
+au papier; si une pensée ou même une expression plus heureuse que
+l'ordinaire se levait dans son esprit, il avait soin de l'écrire;
+quand deux vers lui venaient, il les mettait de côté pour les insérer
+à l'occasion. On a trouvé de petits morceaux de papier qui contenaient
+des vers ou des portions de vers qu'il pensait achever plus tard.» Il
+fallait que son écritoire fût devant son lit avant son lever. Une
+nuit, chez lord Oxford, pendant le terrible hiver de 1740, de peur de
+perdre une idée, il fit lever quatre fois la femme qui le servait.
+Swift lui reproche de n'avoir jamais de loisir pour la conversation;
+la cause en est «qu'il a toujours en tête quelque projet poétique.»
+Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression parfaite: la
+pratique d'une vie entière, l'étude de tous les modèles,
+l'indépendance de la fortune, la compagnie des gens du monde,
+l'exemption des passions turbulentes, l'absence des idées maîtresses,
+la facilité d'un enfant prodige, l'assiduité d'un vieux lettré. Il
+semble qu'il ait été tout exprès muni de défauts et de qualités,
+enrichi d'un côté, appauvri d'un autre, à la fois écourté et
+développé, pour mettre en relief la forme classique par
+l'amoindrissement du fond classique, pour présenter au public le
+modèle d'un art usé et accompli, pour réduire en cristal brillant et
+rigide la séve coulante d'une littérature qui finissait.
+
+[Note 157: Mr Walsh used to encourage me much, and used to tell
+me, that there was one way left of excelling; for though we had
+several great poets, we never had any one great poet that was correct;
+and desired me to make that my study and my aim.]
+
+[Note 158: 1709.]
+
+[Note 159: Tye-wig.]
+
+[Note 160: In my politics, I think no further than how to preserve
+the peace of my life, in any government under which I live; nor in my
+religion, than to preserve the peace of my conscience in any church
+with which I communicate. I hope all churches and governments are so
+far of God as they are rightly understood and rightly administered;
+and where they are or may be wrong, I leave it to God alone to mend
+and reform them. (Lettre à Atterbury, 1717.)]
+
+
+II
+
+C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son
+métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En
+vérité, je voudrais admirer les oeuvres d'imagination de Pope; je ne
+saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux
+des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes,
+que son _Épître d'Héloïse à Abeilard_ fut accueillie par un cri
+d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle
+expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par
+coeur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge
+littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de
+l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre
+de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en
+dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales
+d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui.
+
+Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare
+lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle
+essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien,
+elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez
+peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre
+maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme
+scolastique! «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui puisses me
+consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais plus heureuse
+et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que l'épouse de
+l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité en toi que
+toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce que tu
+pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai jamais
+songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais la
+tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour[161]; puis
+ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce
+qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie,
+même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême
+angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est
+bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui
+en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre
+est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions:
+elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus
+couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en
+nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles
+une clarté solennelle[162],» puis «les rivières errantes qui luisent
+entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des
+ruisseaux, les brises mourantes qui viennent expirer sur les
+feuillages[163].»--Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard
+des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le
+cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les
+avantages de la poste aux lettres[164].--Antithèses et contrastes:
+elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le
+monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son
+absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de
+la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du
+bonheur céleste.--En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions
+de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse
+exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et
+les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par
+lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever
+l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira
+chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons,
+les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les
+ailes des séraphins qui répandent sur elle leurs divins parfums,
+l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges qui
+chantent l'hyménée[165],» bref toute la garde-robe du Paradis.
+Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on
+appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne
+délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier
+Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la
+Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la
+Foi, notre immortalité anticipée[166],» entendre les morts qui lui
+parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs
+palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas[167].»
+C'est ici la symphonie finale avec modulation de l'orgue céleste: je
+suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo.
+
+Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque
+phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes.
+Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les
+jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et
+toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue
+étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase
+entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions
+symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement
+met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de
+l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus
+élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus
+serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis
+qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si
+elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.»
+
+Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un
+poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles,
+trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux
+compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du
+grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut
+composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la
+cuisine; il ne faut ni coeur ni génie pour la faire, mais une main
+légère, un oeil attentif et un goût exercé.
+
+[Note 161: Vale, unice.]
+
+[Note 162:
+
+ In these lone walls (their days' eternal bound)
+ These moss-grown domes with spiry turrets crowned,
+ Where awful arches make a noon-day night,
+ And the dim windows shed a solemn light.]
+
+[Note 163:
+
+ The wand'ring streams that shine between the hills,
+ The grots that echo to the tinkling rills,
+ The dying gales that pant upon the trees,
+ The lakes that quiver to the curling breeze.]
+
+[Note 164:
+
+ Heaven first taught letters for some wretch's aid,
+ Some banished lover, or some captive maid;
+ They live, they speak, they breathe what love inspires,
+ Warm from the soul, and faithful to its fires,
+ The virgin's wish without her fears impart,
+ Excuse the blush, and pour out all the heart,
+ Speed the soft intercourse from soul to soul,
+ And waft a sigh from Indus to the pole.]
+
+[Note 165:
+
+ How happy is the blameless Vestal's lot!
+ The world forgetting, by the world forgot.
+ Eternal sunshine of the spotless mind,
+ Each pray'r accepted, and each wish resign'd;
+ Labour and rest that equal periods keep,
+ Obedient slumbers that can wake and weep....
+ Desires compos'd, affections ever e'en,
+ Tears that delight, and sighs that waft to heav'n.
+ Grace shines around with serenest beams,
+ And whisp'ring angels prompt her golden dreams.
+ For her th' unfading rose of Eden blooms,
+ And wings of seraphs shed divine perfumes;
+ For her the spouse prepares the bridal ring,
+ For her white virgins Hymeneals sing,
+ To sounds of heav'nly harps she dies away,
+ And melts in visions of eternal day.]
+
+[Note 166:
+
+ Oh grace serene! Oh virtue heavenly fair!
+ Divine oblivion of low-thoughted care!
+ Fresh-blooming hope, gay daughter of the sky!
+ And faith, our early immortality!
+ Enter, each mild, each amicable guest:
+ Receive, and wrap me in eternal rest!]
+
+[Note 167:
+
+ I come, I come! Prepare your roseate bow'rs,
+ Celestial palms and ever-blooming flow'rs.]
+
+
+III
+
+Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société.
+Il est factice, et les moeurs de la société sont factices. Dire des
+galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur
+chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière
+tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble,
+l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné,
+très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers
+comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit _la Boucle de
+cheveux enlevée_ et _la Sottisiade_; ses contemporains s'extasièrent
+sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et
+jugèrent qu'il avait surpassé _le Lutrin_ et _les Satires_ de Boileau.
+
+Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a
+ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme
+d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de
+troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de
+rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est
+pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à
+boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et
+plus agile; mais cette habileté de main ne suffit pas pour faire un
+poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut des
+passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut peindre
+les jolis riens de la conversation et du monde, il est à propos de les
+aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a
+pas des grâces charmantes dans le babil et la frivolité d'une jolie
+femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur vie à s'en régaler.
+Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras mignon qui sort d'un
+flot de dentelles, une taille penchée qui fait chatoyer les plis
+lustrés de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de
+la bouche mutine, en voilà assez pour ravir un artiste. Certainement
+il sera sensible à la toilette, sensible autant que la dame elle-même,
+et ne la grondera jamais de passer trois heures à son miroir; il y a
+de la poésie dans l'élégance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit
+des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de
+ce haut salon lambrissé, du doux reflet des longues glaces et des
+porcelaines luisantes, de la gaieté nonchalante des petits Amours
+sculptés qui s'embrassent au-dessus de la cheminée, du son argentin de
+ces voix flûtées qui autour de la table à thé gazouillent des
+médisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit guère; il reste
+satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable importé de France.
+Il a beau être le plus mondain de ces poëtes, il ne l'est pas assez;
+la société qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu,
+qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare à Mme de
+Sévigné, a l'esprit si sérieux, le style si décidé, le jugement si
+précis et le sarcasme si âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En
+somme, les Anglais, même lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont
+jamais attrapé le véritable ton des salons. Pope est comme eux; sa
+voix détonne et tout d'un coup devient mordante. À chaque instant une
+moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commençait à
+éveiller. Prenez l'ensemble du poëme; c'est une bouffonnerie en style
+noble; lord Petre a coupé une boucle dans les cheveux d'une beauté à
+la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette
+bagatelle une épopée, avec les invocations, les apostrophes,
+l'intervention des êtres surnaturels et le reste des machines
+poétiques; la solennité du style contraste avec la petitesse des
+événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle
+d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand ils
+représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extérieure
+et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mépris. Leurs
+fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous
+verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette comme une
+poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son
+clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec toutes
+sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une
+Française lui eût renvoyé son livre en lui conseillant d'apprendre à
+vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix sarcasmes
+contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de s'entendre
+dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de
+fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son hommage[170].
+Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle de cheveux
+est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases
+n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indélicatesse et
+la grossièreté. «Perdra-t-elle son coeur ou son collier au bal,
+fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa robe[171]?» Il n'y a pas
+un Français du dix-huitième siècle qui eût imaginé une gracieuseté
+semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et
+Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne
+le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente
+du poëme, qu'elle en répandit des copies. Évidemment, elle n'était pas
+difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez
+dans Swift la copie littérale d'une conversation à la mode, vous
+verrez qu'une femme à la mode dans ce temps-là pouvait souffrir
+beaucoup de choses sans se fâcher.
+
+Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, pour nous
+du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté en sont à
+cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et scandalisés.
+Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites. Tout au plus
+de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille; mais ce n'est
+pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges, mais ne nous
+amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est calculé,
+combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement d'éclairs,
+et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre, voulant se
+rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec douze vastes
+romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus trois
+jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de ses
+anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le feu et
+ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme[172].» Nous
+demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette description
+a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la peinture de
+la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures bien
+autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui parle,
+des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal
+d'enfant, des filles qui se croient changées en bouteilles et
+demandent à grands cris un bouchon[173].» Nous nous disons alors que
+nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de
+Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres
+oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices
+un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge
+correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination
+subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de
+contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira
+jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la
+choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à
+nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de
+figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce
+rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays
+en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que
+sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift.
+
+À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son
+second poëme, la _Dunciade_; il faut beaucoup d'empire sur soi pour
+ne pas jeter par terre ce chef-d'oeuvre comme insipide et même
+dégoûtant. Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus
+d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante
+la Sottise, auguste déesse de la littérature, «fille du Chaos et de
+la Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,»
+reine des auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et
+pour son favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle
+institue des jeux à la manière antique; d'abord la course des
+libraires qui se disputent la possession d'un poëte, puis le combat
+des écrivains qui braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux,
+enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux
+in-folio sans dormir. Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes
+bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces
+allégories usées, l'ennui, les pavots, les brouillards et le
+sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le détail, si je décrivais
+la poëtesse proposée en prix, «avec ses yeux de boeuf et ses
+mamelles de vache,» si je racontais les sauts des poëtes qui
+barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de la ville, si
+je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où «les nymphes
+de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent sur leur
+coeur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la
+noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de
+leurs bas-fonds[174].» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par
+exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé capable
+d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du
+désespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont
+pu le porter à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et
+admiré dans sa villa, et qui n'est poussé que par des rancunes
+littéraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaieté de coeur
+un poëte a-t-il pu traîner son talent parmi de telles images, et
+contraindre ses vers si ingénieusement tissés à recevoir ces
+immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait
+ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie à la
+cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les
+ordures de la vie littéraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle était
+alors! La bohème en aucun siècle ne fut si mendiante et plus vile:
+pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver à la
+belle étoile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une dédicace,
+connaissait la prison, dînait rarement, et buvait aux dépens de ses
+amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos écorché par les verges;
+faussaire comme Ward, exposés au pilori et criblés d'oeufs et de
+pommes pourries; courtisanes comme Élisa Haywood, célèbres par
+l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus,
+diffamateurs à gages, marchands de scandale et d'injures,
+demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littéraire
+qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux à gin,
+et au signal d'un libraire mordait les honnêtes gens pour un écu.
+Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six
+ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans
+Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur
+défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne
+déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs
+contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent
+pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas
+sous les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs
+satires sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme;
+son poëme est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est
+maladroit; pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au
+déluge, il écrit des tirades d'histoire, il représente tout au long
+le règne passé, présent et futur de la sottise, la bibliothèque
+d'Alexandrie brûlée par Omar, les lettres éteintes par l'invasion
+des barbares et par la superstition du moyen âge, l'empire de la
+niaiserie qui s'étend et va envahir l'Angleterre. Quels pavés pour
+écraser des mouches! «La Vérité craintive s'enfuit dans son ancienne
+caverne, menacée par des montagnes de casuistique entassées sur sa
+tête. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se
+rabat sur les causes secondes et disparaît; la Religion rougissante
+voile son feu sacré, et la Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la
+vertu publique, la vertu privée n'osent plus jeter de flammes; il
+n'y a plus d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô
+Chaos! voilà que tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt
+devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le
+rideau, et l'obscurité universelle ensevelit le monde[175].» Tapage
+final, cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour
+moi, de cet opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un
+charivari. Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais
+les machines, j'ai touché la laborieuse mise en scène des
+apparitions et des allégories. Je laisse là l'enlumineur, le
+machiniste, l'entrepreneur d'effets littéraires, et je vais chercher
+le poëte ailleurs.
+
+[Note 168: M. Guillaume Guizot.]
+
+[Note 169:
+
+ Liebe sei vor allen Dingen,
+ Unser Thema, wenn wir singen.
+ (Goethe.)]
+
+[Note 170: Voyez son épître sur le caractère des femmes, si dure.
+À son avis, ce caractère se compose d'amour du plaisir et d'amour du
+pouvoir.]
+
+[Note 171:
+
+ Or stain her honour or her new brocade,
+ Forget her pray'rs or miss a masquerade,
+ Or lose her heart or necklace at a ball.]
+
+[Note 172:
+
+ To love an altar built
+ Of twelve vast French romances, neatly gilt;
+ There lay three garters, half a pair of gloves,
+ And all the trophies of his former loves.
+ With tender billet doux he lights the pyre,
+ And breathes three am'rous sighs to rise the fire.]
+
+[Note 173:
+
+ Here sighs a jar, and there a goose-pye talks;
+ Men prove with child, as pow'rful fancy works,
+ And maids turn'd bottles call aloud for corks.]
+
+[Note 174:
+
+ First he relates, how sinking to the chin,
+ Smit with his mien, the Mud-nymphs suck'd him in.
+ How young Lutetia, softer than the down,
+ Nigrina black, and Merdamenta brown,
+ Vy'd for his love in jetty bow'rs below....
+ Full in the middle way there stood a lake,
+ Which Curl's Corinna chanc'd that morn to make
+ (Such was her wont, at early dawn to drop
+ Her ev'ning cates before his neighbour's shop).
+ .... And the fresh vomit run for ever green.]
+
+[Note 175:
+
+ See skulking Truth to her old cavern fled,
+ Mountains of casuistry heap'd o'er her head!
+ Philosophy that lean'd on Heav'n before
+ Shrinks to her second cause and his no more.
+ Physic of metaphysic begs defence,
+ And metaphysic calls for aid on sense....
+ Religion blushing veils her sacred fires,
+ And unawares morality expires.
+ Nor public flame, nor private dares to shine,
+ Nor human spark is left, nor glimpse divine;
+ Lo! Thy dread empire, Chaos, is restor'd;
+ Light dies before thy uncreating word,
+ Thy hand, great Anarch, lets the curtain fall
+ And universal Darkness buries all.]
+
+
+IV
+
+Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a
+qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire
+ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la
+fin de tous les âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque, si
+affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de leurs
+phrases prise à part est un chef-d'oeuvre; chaque vers dans Pope est
+un chef-d'oeuvre s'il est pris à part. À ce moment, et après cent ans
+de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet, aucune action qu'on
+ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est noté: un lever de
+soleil, un paysage renversé dans l'eau[176], un coup de vent sur les
+feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en vers une
+anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la phrase
+parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un _Gradus_. Il a
+le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les choses;
+il a l'expression si abondante, que votre imagination, fût-elle
+obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du faisan, le
+frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées, changeantes,--sa crête
+de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,--le vert si vif que déploie
+son plumage luisant,--ses ailes peintes, sa poitrine où l'or
+flamboie[177].» Il a la plus riche provision de mots brillants pour
+peindre les sylphes qui voltigent autour de son héroïne, «lumineux
+escadrons dont les chuchotements aériens semblent le bruissement des
+zéphyrs,--et qui, ouvrant au soleil leurs ailes d'insectes,--voguent
+sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages d'or;--formes
+transparentes dont la finesse échappe à la vue des mortels,--corps
+fluides à demi dissous dans la lumière,--vêtements éthérés qui
+flottent abandonnés au vent,--légers tissus, voiles étincelants,
+formés des fils de la rosée,--trempés dans les plus riches teintes du
+ciel,--où la lumière se joue en nuances qui se mêlent,--où chaque
+rayon jette des couleurs passagères,--couleurs nouvelles qui changent
+à chaque mouvement de leurs ailes[178].» Sans doute ce ne sont point
+là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une rose naturelle et
+vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur en diamants, comme
+il en sort des mains d'un joaillier, chef-d'oeuvre d'art et de
+patience, dont les facettes font chatoyer la lumière et jettent une
+pluie d'étincelles sur le feuillage de filigrane qui les soutient.
+Vingt fois, dans un poëme de Pope, on s'arrête pour regarder avec
+étonnement quelqu'une de ces parures littéraires. Il sent si bien son
+talent qu'il en abuse; il se plaît aux tours de force. Quoi de plus
+plat qu'une partie de cartes, et de plus rebelle à la poésie que la
+dame de pique ou le roi de coeur? et pourtant, par gageure sans doute,
+il a raconté dans la _Boucle de cheveux_ une partie d'hombre; on la
+suit, on l'entend, on reconnaît les costumes, «les quatre rois,
+majestés révérées, avec leurs favoris blancs et leurs barbes
+fourchues, les quatre belles dames dont les mains portent une fleur,
+emblème expressif de leur aimable puissance, les quatre valets en
+robes retroussées, troupe fidèle, une toque sur la tête, une
+hallebarde à la main, puis les quatre armées bigarrées, brillant
+cortége, rangées en bataille sur la plaine de velours vert[179].» On
+voit les atouts, les coupes, les levées, puis un instant après le
+café, la porcelaine, les cuillers, l'esprit de feu (entendez
+l'alcool); ce sont déjà les procédés et les périphrases de Delille.
+Vous savez que les célèbres vers où Delille pratique et peint du même
+coup l'harmonie imitative sont traduits de Pope[180]. C'est là de la
+poésie expirante, mais c'est encore de la poésie; un bijou de console
+est une oeuvre d'art inférieur, mais pourtant une oeuvre d'art.
+
+Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est
+le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales
+moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays
+pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude.
+Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées
+entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails
+sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et
+forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les
+ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode;
+ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries;
+ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement,
+magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de
+cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la
+poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils
+sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce
+moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est
+qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi.
+Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène
+une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions
+vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang;
+elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme _la Henriade_, à des
+odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et de
+Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de
+Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle
+n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle
+règne, et son oeuvre finale est le poëme didactique qui est une
+dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de
+ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de
+raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un
+poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur
+l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du
+caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est
+une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en
+peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et
+l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de
+préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est
+incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée
+égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas
+que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées,
+elles ne nous intéressent plus. L'_Essai sur la critique_ ressemble
+aux _Épîtres_ et à _l'Art poétique_ de Boileau, excellents ouvrages
+qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de
+bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais.
+Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire
+avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature,
+que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie
+pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être sincère,
+modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient alors être
+des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden
+et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs idées en
+ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes.
+Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des
+idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier est
+fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une
+fois dans l'_Essai sur l'Homme_, qui est une sorte de _Vicaire
+savoyard_, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait
+tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu,
+que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux
+desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la
+soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de
+déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés,
+comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés,
+effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est
+pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au
+commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion
+éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps,
+n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système
+pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au
+vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté,
+il est dépourvu d'efficacité, il est l'oeuvre de la froide raison
+raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de
+lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre
+conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui
+appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour
+trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et
+amoindris, se sont amalgamés dans son oeuvre. Il se vante «de les
+avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les
+extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle
+à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir
+un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde
+et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve
+d'invention personnelle que dans ses épîtres sur _les Caractères_. Il
+y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être
+lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple,
+dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en
+Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins
+créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle
+produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la
+littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur
+tous les terrains.
+
+Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est
+véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les
+vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je
+pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.» En
+effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage
+lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit d'un
+style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement
+travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant
+de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes.
+J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un
+orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en
+voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il
+faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut
+les compter:
+
+ Know then thyself, presume not God to scan.
+ The proper study of mankind is man.
+ Plac'd on this isthmus of a middle state,
+ A being darkly wise, and rudely great:
+ With too much knowledge for the sceptic side,
+ With too much weakness for the stoic's pride,
+ He hangs between; in doubt to act or rest;
+ In doubt to deem himself a God or beast,
+ In doubt his mind or body to prefer;
+ Born but to die, and reas'ning but to err;
+ Alike in ignorance, his reason such,
+ Whether he thinks too little or too much:
+ Chaos of thought and passion, all confus'd,
+ Still by himself abused or disabus'd;
+ Created half to rise, and half to fall;
+ Great lord of all things, yet a prey to all.
+ Sole judge of truth, in endless error hurl'd,
+ The glory, jest, and riddle of the world.
+
+Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume
+tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un
+temple à un temple, régulièrement composé de marches symétriques et si
+habilement placées, que de la première on aperçoit d'un coup d'oeil
+tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde on aperçoit d'un
+coup d'oeil tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus
+belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent de lier les
+idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de les
+annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est pas
+assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la
+nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance
+avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va traiter.
+C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que Bossuet met
+au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de portique luxueux
+qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare aux
+magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent comme
+des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment
+enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui
+fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de
+la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse,
+tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements.
+Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en
+occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les
+adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées,
+tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En
+vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que chaque
+fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre l'objet
+sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait, obscur,
+déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa lumière;
+de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands de la
+nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une
+architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie
+comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du
+calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome
+à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au
+passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope
+est le plus savant.
+
+Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers
+si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes
+ces beautés il ne reste presque rien:
+
+ Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à
+ scruter Dieu.--La véritable étude de l'humanité, c'est
+ l'homme.--Placé dans cet isthme de sa condition
+ moyenne,--sage avec des obscurités, grand avec des
+ imperfections,--avec trop de connaissances pour tomber dans
+ le doute du sceptique,--avec trop de faiblesse pour monter
+ jusqu'à l'orgueil du stoïcien,--il est suspendu entre les
+ deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir
+ tranquille,--s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,--s'il
+ doit préférer son esprit ou son corps,--ne naissant que pour
+ mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,--sa raison ainsi
+ faite qu'il demeure également dans l'ignorance,--soit qu'il
+ pense trop, soit qu'il pense trop peu,--chaos de pensée et
+ de passion, tout pêle-mêle,--toujours par lui-même abusé ou
+ désabusé,--créé à moitié pour s'élever, à moitié pour
+ tomber,--souverain seigneur et proie de toutes choses,--seul
+ juge de la vérité, précipité dans l'erreur infinie,--la
+ gloire, le jouet et l'énigme du monde.
+
+Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement
+ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a
+entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien
+travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment
+la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis,
+des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand
+écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et
+la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire,
+mais s'en tient là.
+
+Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de
+lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas
+d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a
+un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent
+oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient,
+qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses
+portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse
+de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de
+tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que,
+lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les
+alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la
+concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et
+croissant de tous les coups d'éloquence assénés au même endroit,
+enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut
+mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en
+somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est ennuyeux; il est
+ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans, disait Stendhal,
+n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur jeunesse.» La
+pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a
+cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger
+équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui
+ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un
+siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de
+vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement.
+Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus;
+nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose;
+exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression,
+toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en
+gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous
+inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient
+tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'_Iliade_:
+c'était l'_Iliade_ écrite dans le style de la _Henriade_; à cause de
+ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans
+la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la
+poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien
+l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave Samuel Johnson
+dans son style commercial et académique, était si fort accrue, que la
+pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne
+compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était
+formé et raffiné d'après les moeurs et les idées de la France. Ils
+avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et
+les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était
+affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté,
+immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire
+en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel,
+c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de
+chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le
+patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans
+les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on
+était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de
+brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des
+dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que
+sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus
+éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se
+réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la
+disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait
+l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui
+les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des
+vachères, mais qui poussent un petit cri de plaisir à l'aspect d'un
+ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une
+métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait les ravir
+encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, étriquant
+le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit humain,
+gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant qu'il est à
+terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de tous dans
+leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de
+conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des
+beaux parleurs qui le portaient.
+
+[Note 176:
+
+ Oft in her glass the musing shepherd spies
+ The headlong mountains and downward skies
+ The watr'y landskip of the pendant woods
+ And absent trees that tremble in the floods.]
+
+[Note 177:
+
+ See, from the brake the whirring pheasant springs
+ And mounts exulting on triumphant wings.
+ Alas, what avail his glossy, varying dies,
+ His purple crest, and scarlet circled eyes,
+ The vivid green his shining plumes unfold,
+ His painted wings, and breast that flames with gold?]
+
+[Note 178:
+
+ But now secure the painted vessel glides,
+ The sun beams trembling on the floating tides;
+ While melting music steals upon the sky,
+ And soften'd sounds along the waters die;
+ Smooth flow the waves, the Zephyrs gently play.
+ The lucid squadrons round the sails repair:
+ Soft o'er the shrouds aerial whispers breathe,
+ That seem'd but Zephyrs to the train beneath.
+ Some to the sun their insect wings unfold,
+ Whaft on the breeze, or sink in clouds of gold;
+ Transparent forms, too fine for mortal sight,
+ Their fluid bodies half-dissolv'd in light.
+ Loose to the wind their airy garment flies,
+ Where light disports in ever-mingling dyes;
+ Where ev'ry beam new transient colours flings,
+ Colours that change whene'er they wave their wings.]
+
+[Note 179:
+
+ Behold, four kings in majesty rever'd,
+ With hoary whiskers, and a forky beard.
+ And four fair Queens, whose hands sustain a flow'r,
+ Th' expressive emblem of their softer pow'r.
+ Four knaves, in garb succinct, a trusty band,
+ Caps on their heads and halberts in their hand,
+ And party-coloured troops, a shining train,
+ Drawn forth to combat on the velvet plain.]
+
+[Note 180:
+
+ Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore,
+ Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore, etc.]
+
+
+V
+
+Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode;
+il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on
+passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième
+siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit
+classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne
+convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement
+trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par
+exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes
+les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en
+France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de
+petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme
+de société, aimable conteur, épicurien, sceptique même, à la façon des
+courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris la
+coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son genre,
+ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du vers
+noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins
+mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni
+assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il
+y a du Hollandais dans sa personne. Ses moeurs se sentent bien fort de
+celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la
+Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue,
+s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse
+s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons
+assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si
+bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles
+moeurs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La Fontaine,
+il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant, mais
+mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie est
+une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune
+gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir.
+D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes
+principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de
+l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de
+suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point
+venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a
+vainement interrogé ses sages, qu'il a été malheureux également par
+l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne l'a point
+contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce sont là
+des tristesses et des conclusions anglaises[181]. D'ailleurs, sous la
+rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la chaleur et
+de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte de
+magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La sève
+en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs sensations
+sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales. Son autre
+poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités et les
+pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le siége
+de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup d'ordures;
+tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était bâti et
+rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus; Voltaire n'a
+fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que ce poëme est
+tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon sens et une
+franchise médicale que les plus crues des abominations n'effarouchent
+pas[182]. _Candide et les Oreilles du comte de Chesterfield_ sont des
+écrits plus brillants, mais non plus vrais. Somme toute, brutalité,
+manque de goût, longueurs, perspicacité, passion, il y a quelque chose
+en cet homme qui ne s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au
+delà ou ne l'atteint pas.
+
+Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous
+l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise
+qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi
+voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez
+peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf,
+«singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme
+jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus
+de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit
+d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands,
+voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans
+les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour,
+écrivait des fables pleines d'humanité pour former le coeur du duc de
+Cumberland[183], finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte
+domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort
+peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin,
+disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre
+elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est
+une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, mais à présent je
+le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministère,
+fit _l'Opéra du Gueux_, la plus féroce et la plus fangeuse des
+caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner; les
+innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur
+pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays.
+Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise
+Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres,
+dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à
+les contredire, et, dans _la Semaine du Berger_, fit entrer les moeurs
+réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie d'apparat.
+«Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes bergères
+occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier les
+gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge; mon
+berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille
+pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y en a
+point[184].» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à qui
+l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du
+Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste
+de sa personne et de ses habits. De même ici _la Magicienne_, _le
+Combat des Bergers_, toutes sortes d'églogues antiques sont travesties
+à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les poireaux sont
+chers au Gallois, le beurre au Hollandais,--la pomme de terre est le
+mets du berger irlandais.--L'Écossais broie l'avoine pour son
+festin,--les raves douces sont la nourriture de ma maîtresse.--Tant
+qu'elle aimera les raves, je mépriserai le beurre.--Ni les poireaux,
+ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon
+coeur[185].» L'autre berger répond dans le même mètre, et le duo
+chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette fois parmi les
+navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à plaisir par les
+vulgarités de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du
+Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles triviales et
+bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue et sensuelle
+ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aimé les
+kermesses. Les gaillardises des soûlards et des commères, l'expansion
+grotesque de la verve populacière et animale les mettent de belle
+humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste, Français ou Italien,
+pour y répugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la
+bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits
+délicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination
+compatriotes de ces gens-là. Nous nous sommes bien habitués à ces
+patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots, à ces cuisinières
+rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous à Gay,
+à son poëme sur l'art de marcher dans les rues de Londres, à ses
+conseils à propos de ruisseaux sales et de bottes fortes, à sa
+description des amours de la déesse Cloacina et d'un boueux, d'où sont
+sortis les petits décrotteurs. Il est amateur du réel; il a
+l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en gros par des
+vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses contours et tous
+ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les
+autres font comme lui, même les classiques attitrés, même Pope. Il y a
+dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colorés, de
+détails locaux, où les traits abréviatifs et caractéristiques sont
+enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on prendrait l'auteur pour
+un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans l'oeuvre un document
+d'histoire[186]. Quant à Swift, c'est le plus amer des positivistes,
+et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son églogue de Strephon et
+Chloé, si vous voulez savoir à quel point on peut ravaler la noble
+draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des
+rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas à ces
+épaules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen âge qui,
+ayant pris Constantinople, s'affublèrent par plaisanterie des longues
+robes byzantines et se mirent à chevaucher par les rues en cet
+équipage, traînant leurs broderies dans le ruisseau.
+
+Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir,
+à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de
+leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il
+est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne,
+qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus
+féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire
+malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors
+des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y
+avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation
+artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des
+exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des
+élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment,
+l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement
+replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand
+ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de
+soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le
+raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté
+faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que
+le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie
+poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque
+dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les
+_Saisons_ de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et
+très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de
+gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de
+pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des
+tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par
+s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi,
+indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et
+aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus
+minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur;
+il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle,
+jardinier de coeur, ravi de voir venir le printemps, heureux de
+pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les
+petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend
+plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des
+chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur
+morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile
+leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.»
+Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le
+paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes,
+taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon
+qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée
+dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une
+incomparable pureté. Là[187], «le vent du sud amollissant échauffe le
+large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes
+nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les
+nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée
+se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel
+occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la
+pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement
+frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur
+les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin
+l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades
+d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a
+dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans
+ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou
+éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature
+et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le
+poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez
+les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris
+surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse
+palette de Rubens.
+
+[Note 181:
+
+ In the remotest wood and lonely grot,
+ Certain to meet that worst of evils, _thought_.]
+
+[Note 182:
+
+ Your nicer Hottentots think meet
+ With guts and tripe to deck their feet;
+ With downcast looks on Potta's legs,
+ The ogling youth most humbly begs,
+ She would not from his hopes remove
+ At once his breakfast and his love....
+ Before you see you smell your toast,
+ And sweetest she that stinks the most.
+ (_Alma_, livre II.)]
+
+[Note 183: Celui qu'on surnomma le _Boucher_.]
+
+[Note 184: Thou wilt not find my shepherdesses idly piping on
+oaten reeds, but milking the kine, tying up the sheaves, or if the
+hogs are astray, driving them to their styes. My shepherd.... sleepeth
+not under myrtle shades, but under hedges; nor does he vigilantly
+defend his flocks from wolves, because there are none.]
+
+[Note 185:
+
+ Leek to the Welsh, to Dutchmen butter's dear,
+ Of Irish swains potatoe is the cheer,
+ Oat for their feasts the Scottish shepherds grind,
+ Sweet turnips are the food of Blouzelind;
+ While she loves turnips, butter I'll despise,
+ Nor leeks, nor oat-meal, nor potatoe, prize.]
+
+[Note 186: Épître à miss Blount sur la vie de campagne.]
+
+[Note 187:
+
+ Th' effusive South
+ Warms the wide air, and o'er the void of Heav'n,
+ Breathes the big clouds with vernal show'rs distent...
+ Thus all day long the full-distended clouds
+ Indulge their genial stores, and well-show'r'd Earth
+ Is deep enrich'd with vegetable life,
+ Till in the western sky the downward sun
+ Looks out, effulgent, from amid the flush
+ Of broken clouds, gay-shifting to his beam.
+ The rapid radiance instantaneous strikes
+ Th' illumin'd mountain, thro' the forest streams,
+ Shakes on the floods, and in a yellow mist
+ Far smoking o'er the interminable plain,
+ In twinkling myriads lights the dewy gems.
+ Moist, bright, and green, the landscape laughs around.
+ (_Spring_, 142-195.)]
+
+
+VI
+
+Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations
+visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses
+invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les
+souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le
+contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie
+mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la
+mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et
+vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir
+l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les
+madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que
+l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas
+le chef-d'oeuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des
+salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa
+religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus
+vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du
+public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne,
+la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments
+naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son
+temps, _l'homme sensible_ qui, par son caractère sérieux et par son
+goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans
+doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est
+raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui
+broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent
+leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur,
+compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle,
+apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites
+qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de
+lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des
+douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes
+limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la
+révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus
+précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin.
+Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments
+de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la
+campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait
+l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption
+moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse
+conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;»
+l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il
+combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les
+anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort
+au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme
+lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu,
+s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et
+montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie
+immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion
+et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des
+roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes,
+d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de
+tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et
+faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution.
+
+Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la
+bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson,
+l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à
+principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de
+décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a
+aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses
+bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne
+qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout
+Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat,
+s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par
+sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa
+déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit
+paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et
+Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre
+avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas
+brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain,
+bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de
+tendresse, et qui, la main sur le coeur, la larme à l'oeil, verse sur
+le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit
+la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le
+personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme
+d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie
+malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son
+pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de
+légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et
+fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa
+troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des
+noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait
+devant les gens un pastiche des moeurs primitives, point trop vraies,
+car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez
+bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation
+moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un
+vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la
+pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel
+et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les
+émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses
+philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des
+héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui
+meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui
+affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un
+disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de
+quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares
+civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de
+la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée
+sur leur habit.
+
+Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va
+vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les
+plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le
+propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie
+humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce
+moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les
+académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le
+noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute
+poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs
+de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux
+Goldsmith, qui fit le _Ministre de Wakefield_, la plus charmante des
+pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se
+dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut
+enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la
+cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et
+de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres
+encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères:
+l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des
+odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un
+cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur
+un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son
+voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore
+l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens
+sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des
+aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur
+l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations,
+amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la
+grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et
+des plus célèbres fut Young, l'auteur des _Nuits_, ecclésiastique et
+courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se
+maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son
+malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort,
+l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu,
+l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans
+doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la
+gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les
+cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin
+et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de
+style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne.
+Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et
+l'obscurité, ces deux soeurs solennelles, ces deux jumelles filles de
+l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la soeur du jour, la
+déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et
+quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la
+résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et
+sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une
+des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent
+d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine.
+Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez
+nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis
+longtemps en Angleterre avant d'aller infester le _Génie du
+christianisme_ et les _Martyrs_. Atala et Chactas sortent de la même
+fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de
+Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur
+mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des
+idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation
+littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est
+changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie
+classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il
+y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus,
+d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses
+phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes,
+d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur
+lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur
+naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques.
+Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte
+de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids
+que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La
+prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à
+la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à
+tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant
+classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le
+seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et
+original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur
+goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils
+content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et
+clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit
+libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils
+bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils
+écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils
+amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni
+l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme
+feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et
+des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un
+sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les
+traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils
+couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de
+la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et
+amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la
+déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il
+trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset
+viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une
+façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela
+suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société
+civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI
+avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des
+cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En
+effet, tout était changé.
+
+[Note 188: Voir _les Fêtes de la Révolution_, par David.]
+
+[Note 189:
+
+ Silence and Darkness! Solemn sisters! Twins
+ Of ancient night! I to Day's soft-ey'd sister pay my court
+ (Endymion's rival), and her aid implore
+ Now first implor'd in succour to the Muse.]
+
+[Note 190: Robert Burns.]
+
+
+
+
+LIVRE IV.
+
+L'ÂGE MODERNE.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Les idées et les oeuvres.
+
+ I. Changements dans la société. -- Avènement de la
+ démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
+ parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
+ idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
+ l'_au-delà_.
+
+ II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
+ jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
+ -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
+ Jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
+ Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
+ -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
+ Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
+ -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
+ de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
+ Ses excès. -- Sa mort.
+
+ III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
+ Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
+ -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
+ -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
+ -- Idée moderne du style.
+
+ IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
+ tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
+ -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
+ Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
+ réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
+ Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
+ goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
+ -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
+ de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
+ Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
+ dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
+ Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
+ est bourgeois et anglais.
+
+ V. La philosophie entre dans la littérature. --
+ Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
+ Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
+ la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
+ compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
+ Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
+ cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
+ Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
+ personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
+ générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
+ graduelle des idées continentales.
+
+
+Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande
+révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et
+sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.
+
+L'âge précédent a fait son oeuvre. La prose parfaite et le style
+classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les
+plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la
+science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières
+ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse
+de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de
+parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles
+montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur
+végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde
+nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les
+yeux, impose sa forme dans les moeurs, imprime son image dans les
+esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances
+extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une
+hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des
+sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny
+élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille
+âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient
+si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut
+nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des
+aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des
+navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le
+bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce
+qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand
+nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres
+jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le
+flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux
+rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à
+l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien,
+grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui,
+joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille
+exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de
+numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et
+bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds
+où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la
+routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manoeuvres
+et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption
+subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une
+prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres
+gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France,
+dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou
+rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits
+politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes oeuvres, ils
+deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils
+n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils
+peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le
+droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.
+
+C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions
+complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien
+occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un
+procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier;
+Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le _Traité des
+Sensations_ de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux
+cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le coeur rempli
+d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui,
+lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le
+magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale,
+vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds
+héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des
+fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le
+représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte
+aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils
+le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à
+gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à
+Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.--Bon! dit le
+lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.--Pas
+encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.»
+Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire,
+compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade.
+Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux
+carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui
+aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les
+gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de
+bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser
+jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou
+promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus
+l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite,
+élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de
+plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en
+conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et
+les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul
+dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des
+protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois
+résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa
+peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le
+théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192].
+
+Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de
+la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a
+changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur
+qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit
+recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme
+alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle
+des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se
+dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais
+au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société
+qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et
+affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté
+des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il
+finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau
+casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux
+vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais
+l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir
+l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés,
+Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se
+connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de
+l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens,
+Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en
+sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des
+civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et
+multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et
+la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans
+tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à
+ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les
+moeurs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais
+l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées,
+peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée
+des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là,
+donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à
+la révolution des idées, comme la France à la révolution des moeurs.
+Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne
+semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout
+d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race
+n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute
+spéculation. On s'en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu'au
+delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est
+grâce à cette langue qu'elle atteint les idées supérieures. Car le
+propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c'est
+que l'esprit humain devient _plus capable d'abstraire_. Ils font en
+grand le même pas que les mathématiciens lorsqu'ils ont passé de
+l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de
+l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités limitées de l'âge
+oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au delà de
+Descartes et de Locke, comme les alexandrins au delà de Platon et
+d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des
+atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des
+molécules et des monades ne sont point des forces, qu'une âme
+spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la
+pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les dogmes, la
+beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par delà les
+mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en
+elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs
+devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes
+ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du
+beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des
+choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'évanouissent.
+Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'à
+titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont
+bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement
+commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent
+jusque dans une région abstraite où la philosophie n'était point allée
+les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du
+siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle
+qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit
+siècles: je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir
+d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse
+aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il
+doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa
+main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans
+les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve
+pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à
+travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses,
+bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie ou de
+bibliothèque. C'est l'_au delà_ qu'il souhaite; il le pressent à
+travers les formules des sciences, à travers les textes et les
+confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les
+éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière
+l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur
+grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de
+la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu
+ou imaginé, depuis Goethe jusqu'à Beethoven, depuis Schiller jusqu'à
+Heine; ils y sont montés pour remuer à pleines mains l'essaim de leurs
+grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en tomber, ils y ont
+pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont habité d'instinct,
+comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde
+invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les
+puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de leur coeur a
+attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de
+flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la
+tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la durée
+et tissent la robe vivante de la Divinité[193].»
+
+Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un
+démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et
+de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la
+société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé
+à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces
+deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur
+l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer
+leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins
+ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes
+et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique
+et lente qui continue encore aujourd'hui.
+
+[Note 191: Alison, _History of Europe_;--Porter, _Progress of the
+Nation_.]
+
+[Note 192: Comparez, pour sentir ce contraste, Gil Blas et Ruy
+Blas, le Paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.]
+
+[Note 193: _Faust_, scène première.]
+
+
+I
+
+C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la
+première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances
+sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de
+talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver
+écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père,
+pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste
+chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et
+sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec
+lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est
+si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je
+n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des
+collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà
+âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa
+ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt
+de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense.
+«Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une
+chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il
+battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de
+la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique
+ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. «Jusqu'à
+seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur
+incessant d'un galérien, voilà ma vie[194].» Ses épaules se voûtèrent,
+la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était
+douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit,
+dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse
+d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le
+père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes
+amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du
+travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres
+insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.»
+Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès
+s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et
+roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de
+la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par
+une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut
+l'obligeance d'intervenir[195].» Afin d'arracher quelque chose aux
+griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent
+obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré
+de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre
+ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail:
+pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point cette
+maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence et de
+peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes, je fus
+exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité de la
+semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la
+moitié de notre récolte[196].» Les malheurs arrivaient par troupes; la
+pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont
+la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui
+extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne
+Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant qu'il
+allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une
+pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie n'était
+que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197].» Il résolut
+de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit marché
+avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant
+à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage, il était sur le
+point de s'engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait
+les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine
+de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce
+fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut
+guère mieux.
+
+Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte
+capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus
+hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et
+digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait
+tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des
+murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues
+étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic
+chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu
+jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours
+haïe: il y avait de la boue même à l'entrée[199].» Les bas métiers
+oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est
+obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car
+dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue
+journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si
+la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait.
+Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie;
+qu'il prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son travail
+que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir en
+dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur
+ses doigts ses oeufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier,
+trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son
+foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a pas la
+lourdeur patiente d'un manoeuvre et la vigilance rusée d'un petit
+marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il était
+déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son
+état[200]. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls
+instants de relâche, pères, frères, soeurs, mangeaient une cuiller
+dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de l'arpenteur,
+et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour
+s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre
+afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans
+sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi
+deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons était mon
+_vade mecum_. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette,
+chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai,
+le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de
+l'enflure[201]....» Il entretenait exprès une correspondance avec
+plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait
+un journal, y jetait des réflexions sur l'homme, sur la religion, sur
+les sujets les plus grands, critiquait ses premières oeuvres. «Jamais
+coeur n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
+distingué[202].» Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il
+s'élevait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivés; tout à l'heure,
+à Édimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair
+lui-même; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui
+manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec amour les
+vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette
+froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des
+idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour
+comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l'homme en
+qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va
+piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en
+rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut
+songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les délicatesses et
+les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux sur une estampe
+qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant
+et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il
+fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel
+nuageux, «l'exaltaient, le transportaient hors de lui-même.» Une autre
+fois, dans une promenade, au printemps, «j'écoutais, dit-il, les
+oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas
+troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche
+d'épine blanche qui avançait sur la route, quel coeur en un pareil
+moment eût pu songer à lui faire mal[203]?» C'est cet essaim de songes
+grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de
+l'économie perpétuelle venait écraser lorsqu'ils commençaient à
+prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus
+tard, dans le monde, parmi les grands, «la crainte de tout ce qui
+pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons
+presque tranchantes et rudes.» Ajoutez enfin la conscience de son
+mérite. «Pauvre inconnu que j'étais, j'avais une opinion presque aussi
+haute de moi-même et de mes ouvrages que je l'ai à présent que le
+public a décidé en leur faveur[204].» Rien d'étonnant si l'on trouve
+à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien
+opprimé et révolté.
+
+Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre
+l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et
+voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de
+la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est
+dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la
+dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le coeur ne vaut
+pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à
+l'homme de génie pauvre[205].» Il est dur de voir «un pauvre homme,
+usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses
+frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir
+ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer
+qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout
+à côté[206].» Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses
+rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de tourbe,
+pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches,
+«et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir aigre en
+voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens
+sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs
+tas de guinées sans pouvoir en venir à bout[207].» Mais surtout le
+coeur «frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil.»--«Un homme
+est un homme après tout[208],» et le paysan vaut bien le seigneur. Il
+y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-là de nobles;
+l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de
+chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on
+reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre ceux qui
+renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre
+événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth «au
+très-honorable comte de Breadalbane, président de l'honorable société
+des _highlands_, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour
+concerter des moyens et mesures à l'effet de rendre vain le projet de
+cinq cents _highlanders_ qui scandaleusement avaient tâché d'échapper
+à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime,
+en émigrant dans les déserts du Canada, afin d'y chercher cette chose
+imaginaire,--la liberté!» Rarement l'insulte fut plus prolongée et
+plus poignante, et la menace n'était pas loin. Il avertit les députés
+écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou
+prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut ravoir sa cruche et
+sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle
+retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard
+et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans
+le premier qu'elle rencontrera[209].» Avec de tels sentiments, je n'ai
+pas besoin de dire qu'il est pour la Révolution française. Il a beau
+écrire qu'en politique «un homme pauvre doit être sourd et aveugle,
+laisser aux grands le privilége de voir et d'entendre[210].» Il voit,
+il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les
+Français d'avoir repoussé l'Europe conservatrice qui s'était liguée
+contre eux. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la place de la
+Bastille. «Sur cet arbre-là croît un singulier fruit;--tout le monde
+pourra dire ses vertus, mon garçon.--Il relève l'homme au-dessus de la
+brute,--et fait qu'il se connaît lui-même, mon garçon.--Que le paysan
+en goûte un morceau,--le voilà plus grand qu'un seigneur, mon
+garçon.--Le roi Louis pensait le couper--quand il était encore tout
+petit, mon garçon.--À cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa
+couronne,--lui a coupé la tête et tout, mon garçon[211].» Étrange
+gaieté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style,
+ressemble à celle du _Ça ira_.
+
+Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit
+puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg
+l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni
+d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le
+dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius
+et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment
+discuté[212] l'autorité des Écritures; John Taylor avait nié le péché
+originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines
+libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter
+celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses à bout,
+se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme inspiré, réduisit
+la religion au sentiment intime et poétique, et poursuivit de ses
+railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis Voltaire,
+personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni plus mordant.
+En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tâchent de
+se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête contre
+l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands renforts
+d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la
+consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où
+l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent,
+surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir
+les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens
+jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait
+pour le renvoyer chez lui plein d'effroi[213].»--«Comme sa voix
+ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute!
+Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses
+gestes sauvages, échauffent les coeurs dévots, à la façon des
+emplâtres de cantharides[214].»--Il s'en roue, et on se repose;
+l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les
+jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils
+étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les
+canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des
+arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison
+charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix
+des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse
+théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne
+tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne
+s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des _highlands_,
+tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où
+habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout
+rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante
+fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles,
+demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme
+mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle[215].» Enfin
+on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par cette
+journée! Les coeurs de pierre se sont fondus, les voilà devenus aussi
+tendres que de la chair. Les uns sont pleins d'amour divin, les autres
+sont pleins d'eau-de-vie[216].» Les jeunes gens ont pris rendez-vous
+avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le
+bon Dieu. Belle cérémonie et morale! gardons-la précieusement, et
+aussi notre sage théologie qui damne les gens «cinq mille ans avant
+leur naissance.» Pour le mauvais chien appelé sens commun qui mord si
+ferme, bannissons-le au delà des mers: «qu'il aille aboyer en France!»
+Car où trouver mieux que nos révérends, Willis le saint par exemple?
+Il se sent prédestiné, plein de la grâce qui ne lui manquera jamais;
+donc celui qui lui résiste résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre;
+il peut le décrier, ce drôle-là, et le persécuter en conscience.
+«Pour moi, dit Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que
+de faire de l'Évangile un paravent.»--«Un honnête homme peut aimer un
+verre, un honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance
+et la méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant
+faites du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que
+nous connaissons[217]!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur
+en dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches
+corrects et les salons décents, à côté des _gentlemen_ en cravates
+blanches et des révérends en rabats neufs.
+
+Burns écrit ici son chef-d'oeuvre, les _Gueux_[218], pareil à celui de
+Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus puissant!
+C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent dans les
+rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables,
+viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils trinquent et
+rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et sautent, tant que
+les tourtières résonnent[219].» Le premier, auprès du feu, en vieux
+haillons rouges, est un soldat avec sa commère: la gaillarde a bien
+bu; il l'embrasse et lui tend encore sa bouche goulue; les gros
+baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur
+sa béquille, d'un air crâne, il entonne à pleins poumons sa chanson:
+«J'étais avec Curtis aux batteries flottantes,--et j'y ai laissé en
+témoignage un bras et une jambe.--Pourtant, que mon pays ait besoin de
+moi, et me donne Elliot pour commandant,--on entendra ma jambe de bois
+se démener au son du tambour[220].» Le choeur reprend et les voix
+ronflent: les rats effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous.
+C'est à présent le tour de la commère: «J'étais fille autrefois,
+quoique je ne puisse dire quand.--Encore maintenant mon plaisir est
+dans les beaux jeunes hommes[221].» Son père fut un dragon, elle ne
+sait pas trop lequel: c'est pourquoi tous ses galants ont porté
+l'uniforme, d'abord le tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me
+dégoûtai de mon révérend imbécile.--Pour mari, je pris le régiment en
+gros.--De l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.--Je ne
+demandais qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à
+l'aumône; mais à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave
+drôle; l'uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de
+ses côtes! Elle l'a repris, et «tant que des deux mains elle pourra
+tenir son verre ferme, elle boira à la santé de son vieux héros.»
+J'espère que voilà du style franc, et que le poëte n'est pas petite
+bouche. Ses autres personnages sont du même goût, un paillasse, une
+luronne coupeuse de bourses, un pauvre nain racleur de boyau, un
+chaudronnier ambulant, tous déguenillés, braillards et bohèmes, qui
+s'empoignent, se rossent, s'embrassent et font trembler les vitres des
+éclats de leur belle humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils
+engagent leurs guenilles.--Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur
+derrière,» et leur choeur monte comme un tonnerre ébranlant les
+solives et les murs:
+
+ Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
+ glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
+ poltrons,--les églises pour plaire au prêtre.
+
+ Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trésor?--qu'est-ce
+ que le souci d'une réputation?--Si nous menons une vie de
+ plaisir,--peu importe où et comment!
+
+ Avec nos tours et nos bourdes prêtes,--nous rôdons çà et là
+ tout le jour,--et la nuit dans la grange ou l'étable--nous
+ embrassons nos luronnes sur le foin.
+
+ La vie n'est qu'une casaque d'arlequin,--nous ne regardons
+ pas comment elle va.--Allez cafarder sur le décorum,--vous
+ qui avez des réputations à perdre.
+
+ À la santé des bissacs, des sacoches et des besaces!--À la
+ santé de toute la troupe rôdante!--À la santé de notre
+ marmaille et de nos commères!--Chacun et tous criez _amen_!
+
+ Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
+ glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
+ poltrons,--les églises pour plaire au prêtre[222].
+
+Quelqu'un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs?
+Il y a autre chose ici pourtant que l'instinct de la destruction et
+l'appel aux sens; il y a la haine du _cant_ et le retour à la nature.
+«Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les
+gens par dix mille! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris
+pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié[223]!» La
+pitié! ce grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a dix-huit
+cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les prescriptions
+légales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurèle, la sensibilité
+raffinée et les sympathies élargies embrassent des êtres qui
+semblaient pour toujours relégués hors de la société et de la loi.
+Burns s'attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s'est blessée,
+sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une
+marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande
+différence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. «Je
+crois bien que par-ci par-là elle vole; eh bien! après? Pauvre bête,
+il faut qu'elle vive[224].» Même les anciens condamnés, les grands
+malfaiteurs, Satan et sa bande, on n'a plus envie de les maudire;
+comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout à
+l'heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils
+pas si méchants qu'on le dit. Voici par exemple «le vieux cornu, le
+vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien
+sournois, surtout le jour où il s'est faufilé incognito dans le
+paradis» et a mis nos grands parents à mal. À présent, «dans sa
+caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde.
+Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c'est un mince plaisir, même pour
+un diable, d'éreinter et d'échauder les pauvres chiens comme moi et
+de les entendre piauler. Bonsoir, vieux Nick; puissiez-vous avoir une
+bonne idée et vous amender! Peut-être alors pourriez-vous.... qui
+sait?... avoir une chance.... Cela me fait peine de songer à ce trou
+noir là-bas, ne serait-ce que pour l'amour de vous[225]!» On voit
+qu'il parle au diable comme à un camarade malheureux, mauvais
+coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas de plus, et vous
+verrez dans un poëme contemporain, chez Goethe, que Méphistophélès
+lui-même n'est pas trop damné; son dieu, le dieu moderne, le tolère et
+lui déclare qu'il n'a jamais haï ses pareils. C'est que la large
+nature conciliante assemble dans ses choeurs au même titre les
+ministres de destruction et les ministres de vie. Dans ce profond
+changement, l'idéal change; la vie bourgeoise et rangée, le strict
+devoir puritain, n'épuisent pas toutes les puissances de l'homme.
+Burns réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance, jusqu'à
+sembler épicurien. Il a une vraie gaieté, une verve comique; le rire
+lui semble une bonne chose; il le loue, et aussi les bons soupers de
+bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie foisonne, où les
+idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser dans la cervelle
+humaine un carnaval de belles figures et de personnages en belle
+humeur.
+
+Amoureux, il le fut toujours[226]. Il faisait si bien de l'amour le
+grand but de la vie, que, dans le club qu'il fonda avec les jeunes
+gens de Torbolton, on imposa à chaque membre l'obligation «d'être
+l'amant déclaré d'une ou plusieurs belles.» Dès l'âge de quinze ans,
+ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le
+travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d'un an
+que lui. «Sans le savoir, dit-il[227], elle m'initia à cette
+délicieuse passion qui, malgré les désappointements amers et tout ce
+que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de
+gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus
+chère bénédiction ici-bas.» Quand ils avaient ramassé les gerbes, il
+s'asseyait près d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour
+ôter de ses pauvres doigts les barbes d'épis qui s'y étaient fichées.
+Il eut bien d'autres fantaisies et moins innocentes; il me semble que
+de fondation il était amoureux de toutes les femmes: dès qu'il en
+voyait une jolie, il se déridait; son journal et ses chansons montrent
+qu'au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se poser, il
+se mettait en chasse. Notez qu'il ne se réduisit pas aux rêveries
+platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la gaudriole
+perce volontiers dans ses poésies. Il s'appelle lui-même «un païen non
+régénéré,» et il a raison. Même il a fait des vers orduriers, et lord
+Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites bien entendu, et
+telles qu'on ne peut rien imaginer de pis; c'est le trop-plein de la
+séve qui suintait chez lui et salissait l'écorce. Sans doute il ne se
+vantait pas de ces débordements, il s'en repentait plutôt; mais pour
+l'essor et l'épanouissement de la libre vie poétique au grand soleil,
+il n'y voyait rien à redire. Il trouvait que l'amour, avec les songes
+charmants qu'il amène, la poésie, le plaisir et le reste, sont de
+belles choses, conformes aux instincts de l'homme, et partant aux
+desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme morose, il
+approuvait la joie et disait du bien du bonheur[228].
+
+Non qu'il soit un simple épicurien; au contraire, il est religieux à
+l'occasion. Quand, après la mort de son père, il faisait à haute voix
+la prière du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son poëme
+_le Samedi soir au Cottage_, est la plus sentie des idylles
+vertueuses. Je crois même qu'il était religieux foncièrement. Il
+conseillait aux jeunes gens, «s'ils tenaient à la paix de leur âme,
+d'entretenir un commerce chaleureux et régulier avec la Divinité.» Ce
+qu'il avait raillé, c'était le culte officiel; pour la religion, qui
+est «le langage de l'âme,» il s'y tenait étroitement attaché.
+Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Édimbourg, il désapprouva les
+plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les soupers. Il croyait
+avoir «toutes les assurances possibles[229]» d'une vie future, et
+maintes fois, à côté d'une satire bouffonne, on trouve chez lui des
+stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante ou de
+résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les contradictions
+d'un poëte, mais ce sont aussi les divinations d'un poëte; sous ces
+variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se lève; les
+vieilles morales étroites vont faire place à la large sympathie de
+l'homme moderne qui aime le beau partout où le beau se rencontre, et
+qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à la fois païen
+et chrétien.
+
+Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style
+comme dans les idées. Le propre de l'âge où nous vivons et qu'il
+ouvre, c'est d'effacer les distinctions rigides de classe, de
+catéchisme et de style; académiques, morales ou sociales, les
+conventions tombent, et nous réclamons l'empire dans la société pour
+le mérite personnel, dans la morale pour la générosité native, dans la
+littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le premier dans cette
+voie, et plusieurs fois il y va jusqu'au bout. S'il fait des vers, ce
+n'est point par calcul ni obéissance à la mode. «Je n'avais jamais eu
+la moindre idée ou inclination de devenir poëte, dit-il, jusqu'au
+moment où je devins amoureux pour tout de bon, et alors la rime et la
+chanson devinrent en quelque façon le langage spontané de mon
+coeur.»--«Mes passions se démenaient comme autant de démons tant
+qu'elles n'avaient point trouvé un débouché dans les vers[230].» Les
+vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses misères; il les
+chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux airs écossais,
+qu'il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt qu'on les chante,
+apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la poésie
+naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol entre
+deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses et les
+beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines et de
+ses landes. On comprend qu'elle ait renouvelé sa langue; pour la
+première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on
+pense, sans parti pris, avec un mélange de tous les styles, familier
+et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et
+gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités
+d'auberge et les plus grands mots de la poésie[231], tant il est
+indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme il
+lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, après tant d'années, nous sortons
+de la déclamation notée, nous entendons une voix d'homme; bien mieux,
+nous oublions la voix pour l'émotion qu'elle exprime, nous ressentons
+par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons en commerce
+avec une âme. À ce moment, la forme semble s'anéantir et disparaître;
+j'ose dire que ceci est le grand trait de la poésie moderne; sept ou
+huit fois Burns y a atteint.
+
+Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd'hui. Son
+premier volume publié, il devint tout d'un coup célèbre. Arrivé à
+Édimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d'égalité dans les
+premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d'une femme qui
+était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se
+tint debout, dignement, parmi ces gens si riches et si nobles. On le
+respecta et même on l'aima. Une souscription lui valut une seconde
+édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les
+grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il
+avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les
+vices de son état et de son génie. Ce n'est pas impunément qu'on
+parvient, ni surtout qu'on veut parvenir; nous aussi, nous avons nos
+vices, et la vanité souffrante en premier lieu. «Jamais coeur, dit
+Burns, n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
+distingué.» Cet amour-propre douloureux faussait son talent et le
+jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un beau style
+épistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses lettres les
+gens d'académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses avec des
+phrases périodiques et recherchées aussi pédantes que celles de
+Johnson. Vraiment on n'ose les citer, tant l'emphase en est
+grotesque[232]. D'autres fois il consignait sur un journal les tirades
+littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses
+correspondants comme des effusions du moment et des improvisations
+naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il
+tombe dans le beau style officiel[233]; il met en jeu les soupirs, les
+ardeurs, les flammes, et jusqu'aux grosses machines classiques et
+mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poëte du
+peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plébéien ait bien du courage
+pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser
+l'habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait
+en parlant toutes les locutions écossaises ou villageoises; il était
+content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la mode. C'était
+de force et par surprise que son génie le tirait des convenances: deux
+fois sur trois, son sentiment est gâté par ses prétentions.
+
+Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du
+plébéien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie.
+Avec l'argent qu'il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme.
+Ce fut un mauvais marché, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas
+le caractère de grippe-sou nécessaire à l'emploi. «Je pourrais bien
+vous écrire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la
+bâtisse et les marchés; mais ma pauvre tête bouleversée est si
+démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l'exécrable et
+maudite obligation d'arriver à ce qu'une guinée fasse le service de
+trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je
+m'évanouis d'y penser[234].» Bientôt il s'en alla, les poches vides,
+remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait
+quatre-vingt-dix livres par an, tout compris. Dans ce bel emploi, il
+estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique
+des chandelles, accordait des licences pour le transport des
+spiritueux. Des fumiers, il était passé à l'administration et à
+l'épicerie: quelle vie pour un tel homme! Même indépendant et riche,
+il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces poëtes sont tous
+pareils. Ce qui les fait poëtes, c'est l'afflux violent des
+sensations; ils ont une machine nerveuse plus sensible que la nôtre;
+les objets qui nous laissent froids les secouent subitement hors
+d'eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle, après
+quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie et s'assoient
+moroses parmi les souvenirs des fautes qu'ils ont faites et des
+délices qu'ils ont perdues. «Mon pire ennemi, disait Burns, c'est
+moi-même. Il y a deux créatures que j'envie: un cheval sauvage qui
+traverse une forêt d'Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de
+l'Europe; l'un n'a pas un désir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni
+désir ni crainte[235].» Il était toujours dans les extrêmes, au plus
+haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la
+table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant à une
+autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant
+encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de
+dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées _font boulet_; l'homme
+lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, recommence le lendemain
+en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui
+que des débris. Burns n'avait jamais été sage, et le fut moins que
+jamais après son succès d'Édimbourg. Il avait trop joui, il sentait
+désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme moderne, je
+veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La débauche
+avait presque gâté la belle imagination «qui auparavant était la
+source principale de son bonheur,» et il avouait qu'au lieu de
+rêveries tendres il n'avait plus que des désirs sensuels. On l'avait
+fait boire jusqu'à six heures du matin; bien souvent à Dumfries il fut
+ivre; non que le vin soit bien bon; mais il nous met un carnaval dans
+la tête, et à ce titre les poëtes, comme les pauvres, y sont enclins.
+Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu'il insulta la dame
+du logis; le lendemain, il envoya des excuses qu'on n'accepta pas, et
+par dépit fit des vers contre elle: lamentables excès et qui annoncent
+un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans il était usé.
+Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'était
+en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un
+médecin. «Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis
+un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume.» Il
+était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir
+sur ses jambes. «Quant à ma personne, je suis tranquille; mais la
+pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! Là,
+je suis aussi faible qu'une larme de femme[236].» Même il eut la
+crainte de ne pas finir en paix et l'amertume de demander l'aumône.
+«Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s'étant mis dans la
+tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi, et va
+infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison.... Oh! James, si
+vous saviez comme mon coeur est fier, vous me plaindriez doublement!
+Hélas! je ne suis pas habitué à mendier[237]!» Il mourut peu de jours
+après, à trente-huit ans. Sa femme accouchait de son cinquième enfant.
+
+[Note 194: This kind of life--the cheerless gloom of a hermit,
+with the unceasing toil of a galley-slave--brought me to my sixteenth
+year.]
+
+[Note 195: After three years' tossing and whirling in the vortex
+of litigation, my father was just saved from the horrors of a goal by
+a consumption, which after two years' promises kindly stepped in.]
+
+[Note 196: I read farming books, I calculated crops; I attended
+markets, but the first year, from unfortunately buying bad seed, the
+second, from a late harvest, we lost our crops.]
+
+[Note 197: Even in the hour of social mirth, my gaiety is the
+madness of an intoxicated criminal under the hands of the
+executioner.]
+
+[Note 198: La plupart de ces détails sont tirés de la _Biographie
+de Burns_, par Chambers, en quatre volumes.]
+
+[Note 199: I had felt early some stirrings of ambition, but they
+were the blind groping of Homer's Cyclops round the walls of his
+cave.... The only two openings by which I could enter the temple of
+Fortune, were the gate of niggardly economy, or the path of little
+chicaning bargain-making. The first is so contracted an aperture, I
+could never squeeze myself into it. The last I always hated. There was
+contamination in the very entrance.]
+
+[Note 200: My great constituent elements are pride and passion.]
+
+[Note 201: The collection of songs was my vade-mecum. I pored over
+them driving my cart, or walking to labour, song by song, verse by
+verse, carefully noting the true, tender, sublime or fustian.]
+
+[Note 202: Never did a heart pant more ardently than mine to be
+distinguished.]
+
+[Note 203: There is scarcely any earthly object gives me more--I
+do not know if I should call it pleasure--but something which exalts
+me, which enraptures me more than to walk in the sheltered side of a
+wood or high plantation, in a cloudy winter day, and hear the stormy
+wind howling among the trees and raving over the plain.... I listened
+to the birds and frequently turned out of my path, lest I should
+disturb their little songs or frighten them to another station. Even
+the hoary hawthorn twig that shot across the way, what heart, at such
+a time, but must have been interested for his welfare?]
+
+[Note 204: Poor _inconnu_ as I then was, I had pretty nearly as
+high an idea of myself and of my works as I have at this moment, when
+the public has decided in their favour.
+
+Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait à parler le
+soir dans une auberge, il causait de telle façon que les domestiques
+allaient réveiller leurs camarades.]
+
+[Note 205: How it will mortify him to see a fellow, whose
+abilities would scarcely have made an eight-penny taylor and whose
+heart is not worth three farthings, meet with attention and notice
+that are withheld from the son of genius and poverty?]
+
+[Note 206:
+
+ See yonder poor o'erlabour'd wight,
+ So abject, mean, and vile,
+ Who begs a brother of the earth
+ To give himself leave to toil;
+ And his lordly fellow-worm
+ The poor petition spurn,
+ Unmindful, tho' a weeping wife
+ And helpless offspring mourn.]
+
+[Note 207:
+
+ While winds frae off Ben Lomond blaw,
+ And bar the doors wi' driving snaw....
+ I grudge a wee the great folks' gift,
+ That live so bien an' snug:
+ I tent less and want less
+ Their roomy fire-side,
+ But hanker and canker
+ To see their cursed pride.
+ It's hardly in a body's pow'r
+ To keep at times frae being sour.
+ To see how things are shar'd;
+ How best o' chiels are whiles in want,
+ While coofs on countless thousands rant,
+ And ken na haw to wair't.]
+
+[Note 208: A man is a man for a' that.]
+
+[Note 209:
+
+ An', Lord, if ance they pit her till't
+ Her tartan petticoat she'll kilt,
+ An' durk an' pistol at her belt,
+ She'll take the streets,
+ An' rin her whittle to the hilt
+ I' th' first she meets!]
+
+[Note 210:
+
+ In politics if thou wouldst mix
+ And mean thy fortune be,
+ Bear this in mind, be deaf and blind,
+ Let great folks hear and see.]
+
+[Note 211:
+
+ Upon this tree there grows sic fruit
+ Its virtues a' can tell, man.
+ It raises man above the brute,
+ It makes him ken himself, man.
+ Give once the peasant taste a bit,
+ He's greater than a Lord, man....
+ King Louis thought to cut it down,
+ When it was unco small, man.
+ For this the watchman crack'd his crown
+ Cut off his head and all, man.]
+
+[Note 212: 1780.]
+
+[Note 213:
+
+ Should Hornie as in ancient days,
+ 'Mang sons o' God present him,
+ The vera sight o' Moodie face
+ To's ain het hame had sent him
+ Wi' fright that day.]
+
+[Note 214:
+
+ Hear how he clears the points o' faith
+ Wi' rattlin' an' wi' thumpin'....
+ He's stampin' an' he's jumpin!
+ His lengthen'd chin, his turn'd up snout,
+ His eldritch squeel and gestures,
+ Oh! how they fire the heart devout,
+ Like cantharidian plasters,
+ On sic a day!]
+
+[Note 215:
+
+ But now the Lord's ain trumpet touts,
+ Till a' the hills are rairin'
+ An' echoes back return the shouts;
+ Black Russell is na spairin'.
+ His piercing words, like Highlan' swords,
+ Divide the joints an' marrow;
+ His talk o' Hell, whare devils dwell,
+ Our vera sauls does harrow
+ Wi' fright that day.
+
+ A vast unbottom'd boundless pit,
+ Fill'd fu' o' lowin' brunstane,
+ Wha's raging flame an' scorchin' heat,
+ Wad melt the hardest whun-stane.
+ The half asleep start up wi' fear,
+ An' think they hear it roarin',
+ When presently it does appear
+ 'Twas but some neibor snorin'
+ Asleep that day.]
+
+[Note 216:
+
+ How monie hearts this day converts
+ O' sinners and o' lasses!
+ Their hearts o' stane, gin night, are gane,
+ As saft as ony flesh is.
+ There's some are fou o' love divine,
+ There's some are fou o' brandy.]
+
+[Note 217:
+
+ An honest man may like a glass,
+ An honest man may like a lass,
+ But mean revenge and malice fausse
+ He'll still disdain;
+ And then cry zeal for Gospel laws
+ Like some we ken....
+ .... I rather would be
+ An atheist clean,
+ Than under Gospel colours hid be
+ Just for a screen.]
+
+[Note 218: _The Jolly Beggars._]
+
+[Note 219:
+
+ Wi' quaffing and laughing,
+ They ranted and they sang,
+ Wi' jumping and thumping
+ The very girdle rang.]
+
+[Note 220:
+
+ I lastly was with Curtis, among the floating batt'ries,
+ And there I left for witness an arm and a limb;
+ Yet let my country need me, with Elliot to head me,
+ I'd clatter on my stumps at the sound of a drum.]
+
+[Note 221:
+
+ I once was a maid, tho' I cannot tell when,
+ And still my delight is in proper young men....
+ Full soon I grew sick of my sanctified sot,
+ The regiment at large for a husband I got,
+ From the gilded spontoon to the fife I was ready,
+ I asked no more but a sodger laddie.]
+
+[Note 222:
+
+ A fig for those by law protected!
+ Liberty's a glorious feast!
+ Courts for cowards were erected,
+ Churches built to please the priest!
+
+ What is title? What is treasure?
+ What is reputation's care?
+ If we lead a life of pleasure
+ 'T is no matter how or where.
+
+ With the ready trick and fable
+ Round we wander all the day,
+ And at night, in barn or stable,
+ Hug our doxies on the hay.
+
+ Life is all a variorum,
+ We regard not how it goes;
+ Let them cant about decorum,
+ Who have characters to lose.
+
+ Here's to badgets, bags and wallets!
+ Here's to all the wandering train!
+ Here's our ragged brats and callets!
+ One and all cry out.--Amen.]
+
+[Note 223:
+
+ Morality, thou deadly bane,
+ Thy tens o' thousands thou hast slain;
+ Vain is his hope whose stay and trust is
+ In moral mercy, truth and justice.]
+
+[Note 224:
+
+ I doubt na, whyles, but thou may thieve;
+ What then? poor beastie, thou maun live.]
+
+[Note 225:
+
+ Hear me, auld Hangie, for a wee,
+ An' let poor damned bodies be;
+ I'm sure sma' pleasure it can gie,
+ E'en to a deil,
+ To skelp an' scaud' poor dogs like me
+ An' hear us squeel....
+ Then you, ye auld, snec-drawing dog!
+ Ye came to Paradise incog,
+ An' play'd on man a cursed brogue,
+ (Black be your fa'!)
+ An' gied the infant world a shog,
+ 'Maist ruin'd a'....
+ But fare you weel, auld Nickie-ben!
+ O wad ye tak a thought an' men'.
+ Ye aiblins might--I dinna ken--
+ Still hae a stake.
+ I'm wae to think upon yon den,
+ E'en for your sake!]
+
+[Note 226: "I have been all along a miserable dupe to Love." He
+was constantly the victim of some fair enslaver. (Récit de son
+frère.)]
+
+[Note 227: In short she, altogether unwittingly to herself,
+initiated me in that delicious passion, which in spite of acid
+disappointment, gin-horse prudence, and book-worm philosophy, I hold
+to be the first of human joys, our dearest blessing here below.]
+
+[Note 228: Chamber's edition, t. I, p. 93.]
+
+[Note 229: In the first place, let my pupil, as he tenders his own
+peace, keep up a regular warm intercourse with the Deity.... You may
+perhaps think it an extravagant fancy; but it is a sentiment that
+strikes home to my very soul: though sceptical in some points of our
+current belief, yet I think I have every evidence for the reality of a
+life beyond the stinted bourne of our present existence.... O thou
+great unknown Power, thou Almighty God!]
+
+[Note 230: My passions, when once lighted up, raged like so many
+devils, till they got vent in rhyme.]
+
+[Note 231: Voyez _Tam O'Shanter_, _Address to the Devil_, _The
+Jolly Beggars_, _A man is a man_, _Green grow the rushes_, etc.]
+
+[Note 232: «O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet
+unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister
+to the highest wish of benevolence, and where the chill north-wind of
+prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»]
+
+[Note 233:
+
+ O Life, how pleasant is thy morning,
+ Young Fancy's rays the hills adorning,
+ Cold-pausing Caution's lesson spurning! etc.
+ (Ép. à James Smith.)]
+
+[Note 234: I might write you on farming, on building, on
+marketing. But my poor distracted mind is so torn, so jaded, so racked
+and bedeviled with the task of the superlatively damned obligation to
+make one guinea do the business of three, that I detest, abhor, and
+swoon at the very word business.]
+
+[Note 235: My worst enemy is _moi-même_.... There are just two
+creatures I would envy: a horse in his wild state traversing the
+forests of Asia, or an oyster on some of the desert shores of Europe.
+The one has not a wish without enjoyment, the other has neither wish
+nor fear.]
+
+[Note 236: What business has a physician to waste his time on me?
+I am a poor pigeon not worth plucking.... As to my individual self I
+am tranquil. But Burns' poor widow and half a dozen of his dear little
+ones, there I am weak as a woman's tear.]
+
+[Note 237: A rascal of haberdasher taking into his head that I am
+dying has commenced a process against me, and will infallibly put my
+emaciated body into jail. Will you be so good as to accommodate me and
+by return of post with ten pounds? Oh James! did you know the pride of
+my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!]
+
+
+II
+
+Triste vie, et qui est le plus souvent celle des précurseurs; il n'est
+pas sain de marcher trop vite; Burns était si fort en avant, que l'on
+mit quarante ans à le rejoindre. À ce moment, en Angleterre, les
+conservateurs et les croyants primaient les sceptiques et les
+révolutionnaires. La constitution était libérale, et semblait la
+garantie des droits; l'Église était populaire, et semblait le soutien
+de la morale. La capacité pratique et l'incapacité spéculative
+détournaient les esprits des innovations proposées, et les
+rattachaient à l'ordre établi. Ils se trouvaient bien dans leur grande
+maison féodale, élargie et appropriée aux besoins modernes; ils la
+trouvaient belle, ils en étaient fiers, et l'instinct national comme
+l'opinion publique se déclaraient contre les novateurs qui voulaient
+l'abattre pour la rebâtir. Tout d'un coup une secousse violente avait
+changé cet instinct en passion et cette opinion en fanatisme. La
+révolution française, d'abord admirée comme une soeur, avait paru une
+furie et un monstre. Pitt déclarait en plein Parlement, aux
+applaudissements universels[238], «que les traits dominants du nouveau
+gouvernement républicain étaient l'abolition de la religion et
+l'abolition de la propriété.» Toute la classe pensante et influente se
+levait pour écraser cette secte de jacques, brigands par institution,
+athées par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s'asseoir
+dans la pourpre, fut poursuivi jusque dans son enfant et dans son
+champion «Bonaparte, qui l'avait centralisé et intronisé[239].» Sous
+cet acharnement national, les idées libérales s'effaçaient; les plus
+illustres des amis de Fox, Burke, Windham, Spencer, le quittèrent: de
+cent soixante partisans dans la chambre des communes, il ne lui en
+resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparaître, et dans
+l'année 1799 la plus forte minorité qu'on put rassembler contre le
+gouvernement fut de vingt-cinq voix. Cependant le jacobinisme anglais
+était pris à la gorge, et tenu à terre[240]; «l'_habeas corpus_ était
+suspendu à plusieurs reprises; les écrivains qui avançaient des
+doctrines contraires à la monarchie et à l'aristocratie étaient
+proscrits et punis sans merci. Il était dangereux à un républicain de
+faire sa profession de foi politique au restaurant, devant son
+_beefsteak_ et sa bouteille, et l'on voyait en Écosse, pour des
+offenses qui à Westminster eussent été qualifiées de délits
+simples[241], des hommes d'esprit cultivé et de manières polies
+envoyés à Botany-Bay avec le troupeau des criminels[242].» Cependant
+l'intolérance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque
+eût avoué des sentiments démocratiques eût été insulté. Les journaux
+présentaient les novateurs comme des scélérats et des ennemis publics.
+La populace, à Birmingham, brûlait les maisons de Priestley et des
+unitaires. À la fin, Priestley fut obligé de quitter l'Angleterre.
+Lord Byron s'exila sous la même contrainte, et quand il partit, ses
+amis craignirent que la foule assemblée autour de sa voiture ne portât
+les mains sur lui.
+
+Ce n'est point dans ce monde armé en guerre contre les nouvelles
+théories que les nouvelles théories pouvaient naître. La révolution y
+entre cependant; elle y entre déguisée, et par une voie détournée, en
+sorte qu'on ne la reconnaît pas. Ce ne sont point les idées sociales
+qui se transforment, comme en France, ni les idées philosophiques
+comme en Allemagne, mais les idées littéraires; la grande marée
+montante de l'esprit moderne, qui renverse ailleurs tout l'édifice des
+conditions et des spéculations humaines, ne parvient d'abord ici qu'à
+changer le style et le goût. Médiocre changement, du moins en
+apparence, mais qui en somme vaut les autres; car ce renouvellement
+dans la manière d'écrire est un renouvellement dans la manière de
+penser; celui-ci amènera tous les autres, comme le mouvement du pivot
+central entraîne le mouvement de tous les rouages engrenés.
+
+En quoi consiste cette réforme du style? Avant de la définir, j'aime
+mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractère et
+la vie de celui qui le premier l'a pratiquée sans système, William
+Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractère, et ses
+poëmes ne sont que l'écho de sa vie. C'était un enfant délicat,
+craintif, d'une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui,
+ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au
+_fagging_ et aux brutalités d'une école publique. Elles sont étranges
+en Angleterre: un garçon d'environ quinze ans le prit comme victime,
+et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut «une telle crainte
+de son bourreau, qu'il n'osait lever les yeux sur lui plus haut que
+les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que
+par aucune autre partie de son habillement.» Dès neuf ans, la
+mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce
+nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu,
+l'horrible maladie des nerfs et de l'âme qui produit le suicide, le
+puritanisme et la folie. «Jour et nuit j'étais à la torture, me
+couchant dans l'angoisse, me levant dans le désespoir.» Le mal
+changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Né dans une
+grande famille, mais n'ayant qu'une petite fortune, il accepta sans
+réflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place de
+clerc à la chambre des communes; mais il fallait subir un examen, et
+ses nerfs se démontaient à la seule idée qu'il faudrait paraître et
+parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer; mais il
+lisait sans comprendre; une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations
+étaient «celles d'un homme qui monte sur l'échafaud, toutes les fois
+qu'il mettait le pied dans le bureau; pendant six mois il y vint tous
+les jours[243].»--«Dans cet état, dit-il, j'étais saisi par moments
+d'un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais
+des cris et maudissais l'heure de ma naissance, levant mes yeux au
+ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine
+envenimée et de reproche contre mon Créateur[244].» Le jour de
+l'examen approchait; il espéra devenir fou pour s'y soustraire, et
+comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer. Enfin, dans un
+moment de délire, la démence vint, et on le mit dans une maison
+d'aliénés, «tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût et
+d'horreur pour lui-même et par la crainte d'un châtiment instantané,»
+jusqu'à se croire damné, comme Bunyan et les premiers puritains. Au
+bout de plusieurs mois, sa raison lui revint; mais elle se sentait des
+étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il resta triste, comme
+un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et se trouva incapable
+d'une vie active. Cependant un ministre, M. Unwin, et sa femme, bonnes
+gens bien pieux et bien réguliers, l'avaient recueilli. Il essayait de
+s'occuper mécaniquement, par exemple en fabriquant des cages à lapins,
+en jardinant, en apprivoisant des lièvres. Il employait le reste de la
+journée, comme un méthodiste, à lire l'Écriture ou des sermons, à
+chanter des hymnes avec ses amis, et à s'entretenir de matières
+spirituelles. Ce régime, l'air salubre de la campagne, la tendresse
+maternelle de mistress Unwin et de lady Austen amenèrent quelques
+éclaircies. Elles l'aimaient si généreusement, et il était si aimable!
+Affectueux, plein d'abandon, innocemment moqueur, avec une imagination
+naturelle et charmante, une fantaisie gracieuse, une finesse exquise,
+et si malheureux! Il était de ceux auxquels les femmes se dévouent,
+qu'elles aiment maternellement, par compassion d'abord, par attrait
+ensuite, parce qu'elles trouvent en eux seuls les ménagements, les
+attentions minutieuses et tendres, les respects délicats que notre
+rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a
+pourtant besoin. Ces doux instants ne durèrent pas. «Au mieux,
+disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique; il ressemble à
+certains étangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et
+pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur
+surface les rayons du soleil[245].» Il souriait comme il pouvait, mais
+avec effort; c'était le sourire d'un malade qui se sait incurable et
+tâche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux
+autres. «Vraiment, je m'étonne qu'une pensée enjouée vienne frapper à
+la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accès.
+C'est comme si Arlequin forçait l'entrée de la chambre lugubre où un
+mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés
+de toute façon, mais encore davantage s'ils arrachaient un éclat de
+rire aux figures mornes des assistants. Néanmoins l'esprit longtemps
+fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et désolée fixera
+ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans
+ses contemplations, ne serait-ce qu'un chat jouant avec sa
+queue[246].» Somme toute, il avait le coeur trop délicat et trop pur:
+pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d'aller à
+l'église, ou même de prier Dieu. «Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui
+ont la permission de l'adorer ont trouvé un trésor dont ils n'ont
+qu'une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu'ils le prisent.
+Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilége
+pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d'années
+plus grand encore, et _qui n'a point l'espérance de jamais le
+recouvrer_.» Et ailleurs: «On peut représenter le coeur d'un chrétien
+comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, percé d'épines et
+pourtant couronné de roses. J'ai l'épine sans la rose. Ma rose est une
+rose d'hiver; les fleurs sont flétries, mais l'épine demeure[247].» Au
+lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir confiance en la
+miséricorde du Rédempteur qui veut sauver tous les hommes, il poussa
+un cri passionné, le suppliant de ne plus lui proposer de consolations
+pareilles. Il se croyait perdu, il s'était cru perdu toute sa vie. Une
+à une, sous cet effroi, toutes ses facultés s'anéantirent. Pauvre et
+charmante âme, qui périt comme une fleur frêle d'un pays chaud
+transplantée dans la neige: la température du monde se trouva trop
+rude pour elle, et la règle morale, qui eût dû l'abriter, la déchira
+de ses aiguillons.
+
+Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il
+faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour
+se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas
+besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette
+figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et
+regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au
+bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage
+en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en
+voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient,
+s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs,
+dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un
+jardin plein d'oeillets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans ce
+nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles
+courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits
+demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers.
+Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas
+une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le
+bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont
+grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un
+monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir,
+en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un monde affairé,
+avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur son
+dos[248].» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai bonhomme;»
+toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le voilà, le
+précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude de voix
+bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers. «Maintenant
+ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux,
+roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et sifflante élève
+sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui
+entre[249].» Et le voilà qui conte son journal, politique, nouvelles,
+tout jusqu'aux annonces, non pas en simple réaliste, comme tant
+d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte, c'est-à-dire en homme qui
+découvre une beauté et une harmonie dans les charbons d'un feu qui
+pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une
+tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du poëte: les objets
+non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissants et plus
+précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et avant d'y entrer, mais encore,
+une fois conçus par lui, ils s'épurent, ils s'ennoblissent, ils se
+colorent, comme les vapeurs grossières qui, transfigurées par la
+distance et la lumière, se changent en nuages satinés, frangés de
+pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans les rondeurs
+mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y a de la
+douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison assemblés
+autour de la même table. Ce seul mot, _nouvelles de l'Inde_, lui fera
+voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son turban
+emplumé, brodé de perles[250].» Cette seule idée, _l'impôt des
+boissons_, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment
+suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt
+de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À
+proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux
+magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours
+recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous
+laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones
+enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un
+tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve
+que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que
+nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans
+les palais, chez les héros et les académiciens, les objets poétiques.
+Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas, c'est que nous
+ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux, non dans les
+choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons bien, au coin de
+notre feu et parmi les planches de notre potager[251].
+
+Est-ce bien le potager qui est poétique? Aujourd'hui peut-être, mais
+demain, si j'ai l'imagination sèche, je n'y verrai rien que des
+carottes et autres fournitures de cuisine. C'est ma sensation qui est
+poétique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus
+précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s'agit plus,
+suivant l'ancienne mode oratoire, d'enfermer un sujet dans un plan
+régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées
+en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet
+venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et il en
+parle pendant deux pages; puis il va où son courant d'esprit le
+conduit, décrivant une soirée d'hiver, quantité d'intérieurs et de
+paysages, mêlant çà et là toutes sortes de réflexions morales, des
+récits, des dissertations, des jugements, des confidences, à la façon
+d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé
+de ses amis. Voilà son grand poëme, _the Task_. «Comparés à ce livre,
+dit Southey, les meilleurs poëmes didactiques sont comme des jardins
+compassés auprès d'un vrai paysage boisé.» Si l'on entre dans le
+détail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de
+songer qu'on l'écoute, il ne se parle qu'à lui-même. Il n'insiste pas
+sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en
+saillie par des répétitions et des antithèses; il note sa sensation,
+et puis c'est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu'elle naît, nous
+la voyons sortir d'une autre, grandir, s'abaisser, puis remonter
+encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'élever
+insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La
+pensée, qui chez les autres était figée et roidie, devient ici mobile
+et fluide; le vers rectiligne s'assouplit; le vocabulaire noble
+élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la
+conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante; ce
+ne sont plus des mots qu'on écoute, mais des émotions qu'on ressent;
+ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien là,
+sous ses lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt; tout
+son effort s'est employé à ôter l'apprêt et le mensonge. Quand il
+décrit sa petite rivière, sa chère Ouse, «qui tourne lentement dans la
+plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de
+bétail[252],» il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe,
+chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure. Il en
+est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'émotions personnelles,
+véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées, tout au
+contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations fugitives,
+en un mot telles qu'elles sont, c'est-à-dire _en train de se faire et
+de se défaire_, non pas toutes faites, immobiles et fixes, comme
+l'ancien style les représentait. En cela consiste la grande révolution
+du style moderne. L'esprit, dépassant les règles connues de la
+rhétorique et de l'éloquence, pénètre dans la psychologie profonde, et
+n'emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions.
+
+[Note 238: Tome II, page 17, _Pitt's Speeches_.]
+
+[Note 239: Discours de Pitt, 17 février 1800.]
+
+[Note 240: _Life of William Pitt_, by Macaulay.]
+
+[Note 241: _Misdemeanours._]
+
+[Note 242: _Felons._ Ces termes légaux n'ont pas d'équivalent en
+français.]
+
+[Note 243: The feelings of a man when he arrives at the place of
+execution are, probably, much as mine were every time I set my foot in
+the office, which was every day for more than a half year together.]
+
+[Note 244: In this situation such a fit of passion has sometimes
+seized me, when alone in my chambers, that I have cried out aloud, and
+cursed the hour of my birth; lifting up my eyes to heaven not as a
+suppliant, but in the hellish spirit of rancorous reproach and
+blasphemy against my Maker.]
+
+[Note 245: My mind has always a melancholy cast, and is like some
+pools I have seen, which, though filled with a black and putrid water,
+will nevertheless in a bright day reflect the sunbeams from their
+surface.]
+
+[Note 246: Indeed I wonder that a sportive thought should ever
+knock at the door of my intellects, and still more that it should gain
+admittance. It is as if harlequin should intrude himself into the
+gloomy chamber, where a corpse is deposited in state. His antic
+gesticulations would be unseasonable at any rate, but more specially
+so, if they should distort the features of the mournful attendants
+into laughter. But the mind long wearied with the sameness of a dull,
+dreary prospect, will gladly fix his eyes on any thing that may make a
+little variety in its contemplations though it were but a kitten
+playing with her tail.]
+
+[Note 247: My device was intended to represent... the heart of a
+Christian, mourning and yet rejoicing, pierced with thorns, yet
+wreathed about with roses. I have the thorn without the rose. My brier
+is a wintry one, the flowers are withered, but the thorn remains.]
+
+[Note 248:
+
+ He comes, the herald of a noisy world,
+ With spattered boots, strapped waist, and frozen locks,
+ News from all nations lumbering at his back.
+ True to his charge, the close-packed load behind,
+ Yet careless what he brings, his one concern
+ Is to conduct it to the destined inn,
+ And, having dropped the expected bag, pass on.
+ He whistles as he goes, light-hearted wretch!
+ Cold and yet cheerful: messenger of grief
+ Perhaps to thousands, and of joy to some.]
+
+[Note 249:
+
+ Now stir the fire, and close the shutters fast,
+ Let fall the curtains, wheel the sofa round,
+ And while the bubbling and loud-hissing urn
+ Throws up a steamy column, and the cups,
+ That cheer but not inebriate, wait on each,
+ So let us welcome peaceful evening in.]
+
+[Note 250:
+
+ Is India free? And does she wear her plumed
+ And jewelled turban with a smile of peace?
+ Or do we grind her still?]
+
+[Note 251: À cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et des
+rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé
+«a Pope in worsted stockings.»]
+
+[Note 252:
+
+ Here Ouse slow winding through a level plain
+ Of spacious meads, with cattle sprinkled o'er,
+ Conducts the eye along his sinuous course
+ Delighted.]
+
+
+III
+
+Alors parut[253] l'école romantique anglaise, toute semblable à la
+nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les
+vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le
+scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, «secte de dissidents
+en poésie[254],» qui parlaient haut, se tenaient serrés, et
+révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de
+leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait «les
+principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un
+mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions
+présentes de la société.» En effet, Southey, un de leurs chefs, avait
+commencé par être socinien et jacobin, et l'un de ses premiers poëmes,
+_Wat Tyler_, apportait la glorification de la Jacquerie passée à
+l'appui de la Révolution présente. Un autre, Coleridge, pauvre diable
+et ancien dragon, la tête farcie de lectures incohérentes et de songes
+humanitaires, avait songé à fonder en Amérique une république
+communiste purgée de rois et de prêtres; puis devenu unitaire, s'était
+imbu à Goettingue de théories hérétiques et mystiques sur le Verbe et
+l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième et le plus tempéré, avait
+débuté par des vers enthousiastes contre les rois, «ces fils du limon,
+qui de leur sceptre voulaient arrêter la marée révolutionnaire, et que
+le flot montant de la liberté allait balayer et engloutir.» Mais ces
+colères et ces aspirations ne tenaient guère; et tous trois, au bout
+de quelques années, ramenés dans le giron de l'État et de l'Église, se
+trouvaient, l'un journaliste de M. Pitt, l'autre pensionnaire du
+gouvernement, le troisième poëte lauréat, convertis zélés, anglicans
+décidés et conservateurs intolérants. En matière de goût, au
+contraire, ils avaient marché en avant sans reculer. Ils avaient rompu
+violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture
+classique pour aller prendre leurs modèles dans la Renaissance et le
+moyen âge. L'un d'eux, Charles Lamb, comme Sainte-Beuve, avait
+découvert et restauré le seizième siècle. Les dramatistes les plus
+incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils
+allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les
+vieilles ballades nationales et dans les anciennes poésies étrangères,
+l'accent naïf et primitif qui avait manqué à la littérature classique,
+et dont la présence leur semblait la marque de la vérité et de la
+beauté. Par-dessus toute réforme, ils travaillaient à briser le grand
+style aristocratique et oratoire, tel qu'il était né de l'analyse
+méthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient «d'adapter
+aux usages de la poésie le langage ordinaire de la conversation, tel
+qu'il est employé dans la moyenne et la basse classe,» et de remplacer
+les phrases étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et
+les mots plébéiens. À la place de l'ancien moule, ils essayaient la
+stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les
+cassures des poëtes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les
+mètres et la diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb
+écrivait une tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine
+du règne d'Élisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge,
+fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et
+parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers
+dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes;
+singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et
+d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume
+aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux
+chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes,
+sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son
+manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup
+d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même et
+choisir le vêtement qui lui seyait.
+
+Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la
+première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la
+poésie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter
+Scott, l'autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux
+européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo,
+Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans
+Goethe, Schiller, Ruckert et Heine; l'une et l'autre si profondes que
+nul de leurs représentants, sauf Goethe, n'en a deviné la portée; et
+que c'est à peine si aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, nous
+pouvons en définir la nature pour en présager les effets.
+
+La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal
+n'est pas l'idéal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare,
+l'homme féodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien,
+chaque âge et chaque race a conçu sa beauté, qui est une beauté.
+Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l'ont
+inventée; mettons-nous-y tout à fait; ce ne sera point assez de
+représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédents, des
+moeurs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques;
+peignons les sentiments des autres siècles et des autres races avec
+leurs traits propres, si différents que ces traits soient des nôtres
+et si déplaisants qu'ils soient pour notre goût. Montrons notre
+personnage tel qu'il fut, grotesque ou non, avec son costume et son
+langage: qu'il soit féroce et superstitieux s'il le faut; éclaboussons
+le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de sa dossée de
+textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur la scène
+littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le moyen âge
+d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la Perse,
+puis l'âge classique et le dix-huitième siècle lui-même, et le goût
+historique devint si vif que, de la littérature, la contagion gagna
+les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors de
+convention pour les costumes et les décors vrais. L'architecture bâtit
+des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles
+féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent
+pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la
+couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue; l'esprit
+humain, sortant de ses sentiments particuliers pour entrer dans tous
+les sentiments éprouvés, et à la fin dans tous les sentiments
+possibles, trouva son modèle dans le grand Goethe, qui, par son
+_Tasse_, son _Iphigénie_, son _Divan_, son second _Faust_, devenu
+concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges,
+semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de
+l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel. Cependant cette
+littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme
+et ne se développait que pour finir. On en vint à comprendre que les
+résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation
+est un pastiche, que l'accent moderne perce infailliblement dans les
+paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute peinture
+de moeurs doit être indigène et contemporaine, et que la littérature
+archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est dans les
+écrivains du passé qu'il faut chercher le portrait du passé, qu'il n'y
+a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le roman
+arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la ballade
+fabriquée aux ballades spontanées; bref, que la littérature historique
+doit s'évanouir et se transformer en critique et en histoire,
+c'est-à-dire en exposition et en commentaire des documents.
+
+Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens déguisés en poëtes,
+comment choisir? Ils pullulent comme les volées d'insectes éclos un
+jour d'été dans la végétation surabondante; ils bourdonnent et
+luisent, et l'esprit se trouve perdu parmi leurs bruissements et leurs
+chatoiements. Lesquels citerai-je? Thomas Moore, le plus gai et le
+plus français de tous, moqueur spirituel[255], trop gracieux et
+recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des
+mélodies sentimentales sur l'Irlande, un roman poétique sur
+l'Égypte[256], un poëme romanesque sur la Perse et l'Inde[257]; Lamb,
+le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rêveur, poëte et
+critique, qui, dans sa _Christabel_ et dans son _Vieux Marinier_,
+retrouva le surnaturel et le fantastique; Campbell, qui, ayant
+commencé par un poëme didactique sur _les plaisirs de l'Espérance_,
+entra dans la nouvelle école tout en gardant son style noble et
+demi-classique, et composa des poëmes américains et celtes,
+médiocrement celtes et américains; au premier rang Southey, habile
+homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur
+attitré de l'aristocratie et du _cant_, lecteur infatigable, écrivain
+inépuisable, chargé d'érudition, doué d'imagination, célèbre comme
+Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier
+de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque,
+ayant promené sur l'univers et l'histoire ses cavalcades poétiques, et
+enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler,
+Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et
+mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour
+catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme
+protestant prudent et patenté. Ne prenez ceux-ci que comme exemples;
+il y en a une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous
+les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands
+événements réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux
+quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait échappé. Cette
+fantasmagorie est bien brillante: par malheur elle sent la fabrique.
+Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous êtes à l'Opéra.
+Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel,
+c'est-à-dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathédrales
+gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant
+que les processions se déploient autour des piliers, et que des
+clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des habits
+sacerdotaux; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui serpentent
+au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les parasols
+alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de l'horizon;
+paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par myriades, où
+les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles, où les lotus
+étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses hérissent
+leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des
+crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les
+danseuses posent la main sur leur cour avec une émotion délicate et
+profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prêts à mourir, les
+tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se démène,
+accompagnant les variations des sentiments par les soupirs doucereux
+de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les
+mélodies angéliques de ses harpes; jusqu'à ce qu'enfin, au moment où
+l'héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate
+triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord.
+Beau spectacle! on en sort ébloui, assourdi; les sens défaillent sous
+cette inondation de magnificences; mais en rentrant chez soi, on se
+demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si véritablement on a
+senti quelque chose. Après tout, il n'y a guère ici que des décors et
+de la mise en scène; les sentiments sont factices; ce sont des
+sentiments d'opéra; les auteurs ne sont que d'habiles gens,
+manufacturiers de livrets et de toiles peintes; ils ont du talent et
+point de génie; ils tirent leurs idées, non de leur coeur, mais de
+leur tête. Telle est l'impression que laissent _Lalla Rookh_,
+_Thalaba_, _Roderik_, _Kehama_, et le reste de ces poëmes. Ce sont de
+grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre
+du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la
+nature humaine, et cette marque leur manque; ils témoignent seulement
+de beaucoup d'habileté et de savoir. En somme, j'aime mieux voir
+l'Orient dans les Orientaux d'Orient que dans les Orientaux
+d'Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey[258] ou Moore;
+leurs poëmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont
+moins que les textes et les pièces justificatives qu'ils ont soin de
+mettre au bas.
+
+Par delà toutes les causes générales qui ont entravé cette
+littérature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez
+flexible, et ils ont l'esprit trop moral. Leur imitation n'est que
+littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains
+qu'en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils
+mettent leurs autorités en note; ils ne se présentent au public que
+munis d'attestations; ils établissent par certificats valables qu'ils
+n'ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme
+Southey, nomme ses garants: sir John Malcolm, sir William Ouseley, M.
+Carue et autres personnages qui reviennent d'Orient, tous témoins
+oculaires. «La description de Balbec, de la plaine et de ses ruines,
+dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret est tout
+près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du muezzin pour
+rompre le silence.»--«J'aurais juré, dit un autre, que Moore a voyagé
+en Orient!» À cet égard, leur minutie est plaisante[259], et leurs
+notes, prodiguées sans mesure, montrent que leur public tout positif
+impose aux denrées poétiques l'obligation de prouver leur provenance
+et leur aloi. Mais la grande vérité, qui consiste à entrer dans les
+sentiments des personnages, leur échappe: ces sentiments sont trop
+étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de traduire et de refaire
+Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était bonne pour une maison
+de filles[260]. Pour écrire un poëme indien, il faut être panthéiste
+de coeur, un peu fou et assez habituellement visionnaire; pour écrire
+un poëme grec, il faut être polythéiste de coeur, païen à fond et
+naturaliste de métier. C'est pour cela que Heine a parlé si bien de
+l'Inde, et Goethe si bien de la Grèce. Un véritable historien n'est
+pas sûr que sa civilisation soit parfaite, et vit aussi volontiers
+hors de son pays qu'en son pays. Jugez si des Anglais peuvent réussir
+en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une civilisation raisonnable,
+qui est la leur; toute autre morale est inférieure, toute autre
+religion est extravagante. Parmi de telles exigences, comment
+reproduire des morales et des religions différentes? C'est la
+sympathie seule qui peut retrouver les moeurs éteintes ou étrangères,
+et la sympathie ici est interdite. Sous cette règle étroite, la poésie
+historique, qui d'elle-même n'est guère viable, va languir étouffée
+comme sous une cloche de plomb.
+
+Un d'entre eux, romancier, critique, historien et poëte, favori de son
+siècle, lu dans l'Europe entière, fut comparé et presque égalé à
+Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les
+modistes et les duchesses, et gagna six millions. «Je jurerais, je
+crois, lui écrivait son éditeur en achevant un de ses livres[261], et
+par tous les serments qu'on pourrait proposer, que je n'ai jamais
+éprouvé un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui
+demandai son opinion: Mon opinion! personne de nous ne s'est mis au
+lit cette nuit; rien n'a dormi, excepté ma goutte.» En France, on
+vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend
+toujours. L'auteur, né à Édimbourg, était fils d'un avoué[262], savant
+dans le droit féodal et dans l'histoire de l'Église, lui-même avocat,
+puis shériff, et toujours grand amateur d'antiquités, surtout
+d'antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son
+éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son oeuvre
+et les aiguillons de son talent. Ses premiers souvenirs s'étaient
+imprimés en lui à l'âge de trois ans, dans une ferme où on l'avait
+porté pour essayer l'effet du grand air sur sa petite jambe paralysée.
+On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un mouton tué à l'instant,
+et il rampait dans cet attirail, qui passait pour un spécifique. Il
+resta boiteux et devint _liseur_. Dès sa première enfance, il avait
+été élevé parmi les récits qu'il mit en scène plus tard, celui de la
+bataille de Culloden, celui des cruautés exercées contre les
+_highlanders_, celui des guerres et des souffrances des covenantaires.
+À trois ans, il criait si haut la ballade de Hardyknute qu'il
+empêchait le ministre du village, homme doué d'une très-belle voix,
+d'être entendu et même de s'entendre. Sitôt qu'on lui avait récité une
+ballade du _Border_, il la savait par coeur. Dans le reste, il était
+indolent, étudiait à bâtons rompus, apprenait mal les choses sèches et
+positives; mais de ce côté le courant de son instinct était précoce,
+précipité et invincible. Le jour où, pour la première fois, «sous un
+platane,» il ouvrit les volumes où Percy avait rassemblé les fragments
+de l'ancienne poésie, il oublia de dîner «malgré son appétit de treize
+ans,» et dorénavant «il inonda» de ces vieux vers non-seulement ses
+camarades d'école, mais encore tous ceux qui voulaient l'entendre.
+Devenu clerc chez son père, il fourrait dans son pupitre toutes les
+oeuvres d'imagination qu'il pouvait trouver, non pas les romans
+d'intérieur, «il lui fallait l'art de miss Burney ou la sensibilité de
+Mackensie pour l'intéresser à une histoire domestique» mais les
+«récits aventureux et féodaux[263],» et tout ce qui avait trait «aux
+chevaliers errants.» Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps
+au lit avec défense de parler, sans autre divertissement que la
+lecture des poëtes, des romanciers, des historiens et des géographes,
+occupé à éclaircir les descriptions de bataille par des alignements et
+des arrangements de petits cailloux qui figuraient les soldats. Une
+fois guéri et bon marcheur, il tourna ses promenades vers le même
+emploi, et se trouva passionné pour le paysage, surtout pour le
+paysage historique. «On n'avait, dit-il[264], qu'à me montrer un vieux
+château, un champ de bataille; j'étais tout de suite chez moi, je le
+remplissais de ses combattants avec leur costume propre, j'entraînais
+mes auditeurs par l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois,
+traversant Magus-Moor, près de Saint-Andrews, l'esprit me poussa à
+décrire l'assassinat de l'archevêque de Saint-Andrews à quelques
+voyageurs dont je me trouvais le compagnon par hasard, et l'un d'eux,
+quoiqu'il sût bien cette histoire, protesta que mon récit l'avait
+empêché de dormir.» Entre autres excursions studieuses, il fit pendant
+sept ans un voyage chaque année dans le district sauvage et perdu de
+Liddesdale, explorant chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans
+la hutte des bergers, ramassant des légendes et des ballades. Jugez
+par là de ses goûts et de son assiduité d'antiquaire. Il lisait les
+chartes provinciales, les plus mauvais vers latins du moyen âge, les
+registres de paroisse, même les contrats et les testaments. La
+première fois qu'il put mettre la main sur un des grands cors de
+guerre qui servaient aux _borderers_, il en sonna toute la route. La
+ferraille rouillée et le parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa
+tête de souvenirs et de poésie. En vérité, il avait l'âme féodale.
+«Pendant toute sa vie, dit son gendre, son orgueil principal fut
+d'être reconnu membre d'une famille historique[265].»--«Sa première et
+sa dernière ambition mondaine fut d'être lui-même le fondateur d'une
+branche distincte.» La gloire littéraire ne venait qu'en second lieu;
+son talent n'était pour lui qu'un instrument. Il employa les sommes
+énormes que ses vers et sa prose lui avaient gagnées à se bâtir un
+château à l'imitation des anciens preux, «tours et tourelles, copiées
+chacune d'après quelque vieux manoir écossais, toits et fenêtres
+blasonnés avec les insignes des clans, avec des lions rampants sur
+gueules,» appartements «remplis de hauts dressoirs et de bahuts
+sculptés, décorés de targes, de plaids et de grandes épées de
+_highlanders_, de hallebardes, d'armures, d'andouillers disposés en
+trophées[266].» Pendant de longues années, il y tint, pour ainsi
+parler, table ouverte, et fit à tout étranger «les honneurs de
+l'Écosse,» essayant de ressusciter l'antique vie féodale avec tous
+ses usages et tout son étalage: «large et joyeuse hospitalité ouverte
+à tous venants, mais surtout aux parents, aux alliés et aux
+voisins,--ballades et pibrochs sonnant pour égayer les verres qui
+trinquent,--joyeuses chasses où les _yeomen_ et les _gentlemen_
+peuvent chevaucher côte à côte,--danses gaillardes et gaies où le lord
+n'aura pas honte de donner la main à la fille du meunier[267].»
+Lui-même, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante convives,
+nourrissait l'entretien par une profusion de récits épanchés de sa
+mémoire et de son imagination prodigues[268], conduisait ses hôtes
+dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations
+nouvelles dont l'ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec
+un sourire de poëte aux générations lointaines qui reconnaîtraient
+pour ancêtre _sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford_.
+
+_La Dame du lac_, _Marmion_, _le Lord des îles_, _la Jolie Fille de
+Perth_, _les Puritains d'Écosse_, _Ivanhoe_, _Quentin Durward_, qui ne
+sait par coeur tous ces noms? C'est chez Walter Scott que nous avons
+appris l'histoire. Et cependant est-ce de l'histoire? Toutes ses
+peintures d'un passé lointain sont fausses. Les costumes, les
+paysages, les dehors sont seuls exacts; actions, discours, sentiments,
+tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait
+s'en douter en regardant le caractère et la vie de l'auteur; car que
+veut-il et que demandent ces hôtes empressés à l'écouter? Est-ce un
+amateur de là vérité pure, telle qu'elle est, atroce et sale, un
+curieux naturaliste, indifférent à l'applaudissement de ses
+contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de
+la nature vivante? En aucune façon. Il est dans l'histoire comme dans
+son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des
+salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles; voilà
+une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie
+est agréable à voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la
+garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une
+mascarade? La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs
+principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d'une guerre
+acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans
+cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et
+même de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la représentation de
+manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments
+délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des
+passions trop fortes, qu'elles ne comprendraient pas; tout au
+contraire choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes
+toujours, mais surtout correctes; de jeunes _gentlemen_, comme
+Évandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves,
+même un peu mélancoliques (c'est la dernière mode) et dignes de les
+conduire à l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur à
+composer un pareil spectacle? Il est bon protestant, bon mari, bon
+père, très-moral, tory si décidé qu'il emporte comme une relique un
+verre où le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le talent ni le
+loisir de pénétrer jusqu'au fond des personnages. C'est à l'extérieur
+qu'il s'attache; il voit et décrit bien plus longuement le dehors et
+les formes que le dedans et les sentiments. D'autre part il traite son
+esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et le plus
+lucrativement possible: un volume en un mois, parfois même en quinze
+jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment
+pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes
+barbares? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu
+agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la
+proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré
+de la réflexion, l'espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui
+comprend et goûte aujourd'hui, à moins d'une longue éducation
+préalable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces
+grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces
+impuretés de l'art charnel entreraient-ils dans la tête de ce
+_gentleman_ bourgeois? Walter Scott s'arrête sur le seuil de l'âme et
+dans le vestibule de l'histoire, ne choisit; dans la Renaissance et le
+moyen âge, que le convenable et l'agréable, efface le langage naïf, la
+sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses
+personnages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses voisins,
+fermiers finauds, lairds vaniteux, _gentlemen_ gantés, demoiselles à
+marier, tous plus ou moins bourgeois, c'est-à-dire rangés, situés par
+leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous voluptueux de
+la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes féroces du moyen
+âge. Comme il a la plus riche provision de costumes et le plus
+inépuisable talent de mise en scène, il fait manoeuvrer
+très-agréablement tout son monde, et compose des pièces qui, à la
+vérité, n'ont guère qu'un mérite de mode, mais cependant pourront bien
+durer cent ans.
+
+Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière
+et ses magnificences féodales, il était devenu l'associé de ses
+éditeurs; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait
+engagé sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une
+banqueroute survint; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et
+débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et
+une probité admirables, il refusa toute grâce, n'accepta que du temps,
+se mit à l'oeuvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en
+quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu'à
+devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans
+sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses
+splendeurs seigneuriales s'étaient trouvées aussi fragiles que ses
+imaginations gothiques. Il s'était appuyé sur l'imitation, et l'on ne
+subsiste que par la vérité. C'est ailleurs qu'était sa gloire, et il y
+avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits.
+Par-dessous l'amateur du moyen âge, on découvre d'abord l'Écossais
+avisé, observateur attentif, dont la sagacité s'est aiguisée par le
+maniement de la procédure, bon homme d'ailleurs, accommodant et gai,
+comme il convient au caractère national, si différent du caractère
+anglais. «Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions, quel fonds
+il avait de belle humeur et de plaisanteries! Un fonds sans fin. Nous
+n'avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier et à
+chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s'accommodait
+gentiment à un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient;
+jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en
+compagnie.» Devenu plus âgé et plus grave, il n'en resta pas moins
+aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu'un de ses voisins,
+fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme: «Ailie,
+ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins,
+car il n'y a qu'une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre,
+c'est la chasse d'Abbotsford.» Joignez à ce genre d'esprit des yeux
+qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle
+promenée dans toute l'Écosse, parmi toutes les conditions, et vous
+verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si
+facile, composé d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui
+rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal,
+quelquefois même aussi mal que possible[269]; on voit qu'il dicte, ne
+se relit guère, et tombe volontiers dans le style pâteux et
+emphatique, qui est dans l'air et que nous respirons tous les jours
+dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement
+long et diffus; ses conversations, ses descriptions sont
+interminables; il veut à toute force remplir ses trois volumes. Mais
+il a donné à l'Écosse droit de cité dans la littérature; j'entends à
+l'Écosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières,
+personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au
+pêcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu'à la
+poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule; qui ne
+les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de
+Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree,
+Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un
+peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque? Économes,
+patients, précautionnés, rusés, il le faut bien; la pauvreté du sol et
+la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fonds de la
+race. La même ténacité qu'ils avaient portée dans les choses de la
+vie, ils l'ont portée dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs
+et liseurs d'antiquités et de controverses; poëtes de plus: les
+légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des
+guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée
+et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres
+racines. Voilà le monde tout moderne et réel, illuminé par le lointain
+soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a découvert, comme
+un peintre qui, au sortir des grands tableaux d'apparat, aperçoit un
+intérêt et une beauté dans les maisons bourgeoises de quelque bicoque
+provinciale, ou dans une ferme encadrée par ses carrés de betteraves
+et de navets. Une malice continue égaye ces tableaux d'intérieur et de
+genre, si locaux et minutieux, et qui, comme ceux des Flamands,
+indiquent l'avénement d'une bourgeoisie. La plupart de ces bonnes gens
+sont des comiques. Il s'amuse à leurs dépens, met au jour leurs petits
+mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prétentions, et les
+cent mille ridicules dont leur condition rétrécie ne manque jamais de
+les affubler. Un perruquier chez lui fait tourner le ciel et la terre
+autour de ses perruques; si la Révolution française prend pied
+partout, c'est que les magistrats ont renoncé à cet ornement. «Prenez
+garde, Monkbarns, dit-il piteusement en retenant par la basque de
+l'habit une des trois pratiques qui lui restent, au nom de Dieu,
+prenez garde. Sir Arthur est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus
+la falaise, il n'y aura plus qu'une perruque dans la paroisse, celle
+du ministre[270].» Vous le voyez, l'auteur sourit, et sans
+malveillance; ce naïf égoïsme est l'effet du métier et ne révolte
+point. Walter Scott n'est jamais aigre: au fond il aime les hommes,
+les excuse ou les tolère; il ne flagelle point les vices, il les
+démasque; encore les démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir
+est de suivre tout au long non point même un vice, mais un travers, la
+manie du bric-à-brac dans l'antiquaire, la vanité archéologique dans
+le baron de Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de
+Tillietudlem, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût
+permis, et cela sans colère, parce qu'en somme ces gens ridicules sont
+estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick
+Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque
+chose de bon. Il n'y a pas jusqu'au major Dalgetty, tueur de
+profession, sorti de l'atroce guerre de Trente ans, dont il ne couvre
+l'odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette
+philosophie bienveillante, il ressemble à Addison.
+
+Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses
+intentions morales. «Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il
+dictait _Ivanhoe_, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites
+un bien immense par ces récits si attrayants et si nobles, car les
+jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux
+sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets
+de lecture[271].» Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes.
+À son lit de mort, il dit à son gendre: «Lockhart, je n'ai plus qu'une
+minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien;
+soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre
+chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où j'en suis.»
+Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté foncière et
+par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la bourgeoisie
+moderne. Autour de lui et après lui, le roman de moeurs, dégagé du
+roman historique, a fourni une littérature entière et gardé les
+caractères qu'il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë,
+mistress Gaskell, mistress Eliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant
+d'autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie
+contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements, à tous les
+étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe
+moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le
+roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de
+moeurs. Ils s'étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes
+trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges
+sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination était trop
+littérale et leur jugement trop arrêté. C'est justement avec ces
+facultés qu'ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de
+rejetons pullule encore aujourd'hui, avec une abondance telle que les
+talents s'y comptent par centaines, et qu'on ne peut le comparer pour
+la séve originale et nationale qu'à la peinture du grand siècle des
+Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits. Ils sont à cent
+lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu'elle
+apparut à la Renaissance ou au dix-septième siècle, dans les âges
+héroïques ou nobles. Ils renoncent à l'invention libre; ils
+s'astreignent à l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail
+infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les
+petites nuances du langage; ils n'ont point dégoût des vulgarités ni
+des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et précis.
+Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est-à-dire
+pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l'imagination
+vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien
+goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des
+trompe-l'oeil; demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère au
+Musée, elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si bien
+faites qu'on est tenté d'y tremper la soupe. Cependant par delà cette
+inclination, qui aujourd'hui est européenne, ils ont un besoin
+particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent:
+ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande
+oeuvre, l'amélioration de l'homme et de la société. Ils lui demandent
+la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils
+l'envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les
+événements de l'histoire privée à la recherche de documents et
+d'expédients pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de
+soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un
+instrument d'enquête, d'éducation et de morale. Singulière oeuvre, qui
+dans toute l'histoire n'a point sa pareille, parce que dans toute
+l'histoire il n'y a pas eu de société pareille, et qui, médiocre pour
+les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de l'utile, offre,
+dans l'innombrable variété de ses peintures et dans la fixité
+invariable de son esprit, le tableau de la seule démocratie qui sache
+se contenir, se gouverner et se réformer.
+
+[Note 253: 1793-1794.]
+
+[Note 254: _Revue d'Édimbourg_, octobre 1802.]
+
+[Note 255: Voyez _the Fudge Family_, etc.]
+
+[Note 256: _The Epicurean._]
+
+[Note 257: _Lalla Rookh._]
+
+[Note 258: Voir _The history of the caliph Vathek_, roman
+fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français,
+1784.]
+
+[Note 259: Voyez les notes de Southey, pires que celles de
+Chateaubriand dans les _Martyrs_.]
+
+[Note 260: _Revue d'Édimbourg._]
+
+[Note 261: Lockhart, p. 220, _Life of sir W. Scott_.]
+
+[Note 262: Writer at the signet.]
+
+[Note 263: _Romantic._]
+
+[Note 264: Lockhart, t. I, p. 29.]
+
+[Note 265: Lockhart, t. IV, p. 329.]
+
+[Note 266: Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10000
+liv. sterling.]
+
+[Note 267: Je suis obligé de traduire ici par des équivalents.]
+
+[Note 268: «Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes!» écrit
+le capitaine Basil Hall, son hôte.]
+
+[Note 269: _Ivanhoe_, page 1. «Such being our chief scene, the
+date of our story refers to a period towards the end of the reign of
+Richard I, when his return from his long captivity had become an event
+rather wished than hoped for by his despairing subjects, who were in
+the mean time subjected to every species of subordinate
+oppression.»--Impossible d'écrire plus lourdement.]
+
+[Note 270: Haud a care, haud a care, Monkbarns; God's sake, haud a
+care; sir Arthur's drowned already, and an ye fa' over the cleugh too,
+there will be but a wig left in the parish, and that's the
+minister's.]
+
+[Note 271: _Circulating libraries._ (Je traduis par un
+équivalent.)]
+
+
+IV
+
+À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps
+que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour
+l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au
+centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte
+devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des
+principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système
+préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible
+encore au centre de l'oeuvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle
+prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son
+fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde?
+Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il
+un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise
+vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en
+penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs, père ou
+promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois sceptique,
+panthéiste et mystique, écrivait dans son _Faust_ l'épopée du siècle
+et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez
+Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le poëte, à
+travers sa personne particulière, fait toujours parler l'homme
+universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis _Faust_ jusqu'à
+_Ruy Blas_, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande idée
+métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande, crevant
+son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance humaine
+ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les yeux des
+spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit philosophique,
+qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il imposa à la
+musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des intentions
+symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le style par un
+débordement d'abstractions et de formules dont tous nos efforts ne
+parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un enfant trop
+fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu les nobles
+formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la littérature à
+travers une agonie d'angoisses et d'efforts.
+
+Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à
+l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il parut
+dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de l'Allemagne[272], c'est
+que c'était une vaste étendue de pays, couverte de hussards et
+d'éditeurs classiques; que si vous y alliez, vous verriez à Heidelberg
+un très-grand tonneau, et que vous pourriez vous régaler d'excellent vin
+du Rhin et de jambon de Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils
+paraissaient bien lourds et maladroits. «Un Allemand sentimental
+ressemble toujours à un grand et gros boucher occupé à geindre sur un
+veau assassine.» Si enfin leur littérature finit par entrer, d'abord par
+l'attrait des drames extravagants et des ballades fantastiques, puis par
+la sympathie des deux nations qui, alliées contre la politique et la
+civilisation françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de
+religion et de coeur, la métaphysique allemande reste à la porte,
+incapable de renverser la barrière que l'esprit positif et la religion
+nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge
+par exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce
+d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une
+sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de
+dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de l'avenir.
+Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les théologiens trop
+esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane,
+ou de se déformer et de devenir révolutionnaire, et, au lieu d'un
+Schiller et d'un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des
+Shelley.
+
+Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que
+l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé
+des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et pour
+quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été donnée? Suis-je
+juste ou non, et, par delà les démarches visibles de ma conduite, les
+mouvements secrets de mon coeur sont-ils conformes à la loi suprême?»
+Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée maîtresse qui les rend
+sérieux, méditatifs et ordinairement tristes[273]. Ils vivent _les
+yeux tournés vers le dedans_, non pour noter et classer leurs idées,
+en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blâmer leurs
+sentiments. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d'issue
+incertaine, sur laquelle il faut réfléchir incessamment et avec
+scrupule. Ainsi compris, le monde change d'aspect: ce n'est plus une
+machine de rouages engrenés, comme le dit le savant, ni une magnifique
+plante florissante, comme le sent l'artiste: c'est l'oeuvre d'un être
+moral étalée en spectacle devant des êtres moraux.
+
+Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les
+regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond
+qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il
+contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il
+trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au
+son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien
+des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un
+ciel terne lui communique cette mélancolie calme, si propre à
+entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir
+et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une
+grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière
+toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des
+tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de
+scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle.
+Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et
+calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce.
+Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et
+se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition
+indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage
+tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du
+public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles
+montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les
+admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé
+de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que
+nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il
+s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il
+peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre,
+dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se
+répandre en larmes[274].» Il voit une grandeur, une beauté, des leçons
+dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus
+banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de spectacles splendides ni
+d'actions extraordinaires. Le grand éclat des lustres, la pompe
+théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop délicats, accoutumés aux
+teintes douces et uniformes. C'est un poëte crépusculaire. La vie
+morale dans la vie vulgaire, voilà son objet, l'objet de ses
+préférences. Ses peintures sont des _grisailles significatives_; de
+parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens, afin de ne parler
+qu'au coeur.
+
+De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute
+spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques,
+finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de
+partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis[275]. Puisque la seule
+chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à
+l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec
+profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les
+objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau
+style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique.
+Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout
+cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se
+croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme
+ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de vérité. Quittons la parade
+et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable que
+possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la
+conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous,
+dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une
+vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée
+dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui
+fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des
+mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une
+villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment
+maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si
+cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour
+emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous
+une culture morale, et non de jolies façons de parler.--Et là-dessus
+Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de
+l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire,
+par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation
+intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même
+atteints.
+
+Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme
+lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme
+sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées
+mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour
+m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de
+fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaye de relier tous les
+sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes doigts: il
+est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée par une
+imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main solide
+essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines, presque
+niaises[276]: des événements plats dans un style plat, nullité sur
+nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous
+réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue
+avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique,
+et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la
+vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis,
+sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents
+usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies
+de la Providence sont insondables, et un manoeuvre égoïste et brutal
+comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne
+plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales
+sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit
+encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter
+sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec
+des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des
+mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments
+sont intéressants; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les
+faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu _le Parfait pêcheur_ de
+Walton; sonnet.--Le dimanche de Pâques, j'étais dans une vallée du
+Westmoreland; autre sonnet.--Avant-hier, par mes questions trop
+pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.--Je vais me
+promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les
+incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos
+émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il
+n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la
+peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être
+montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits
+effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations
+imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par
+expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce
+matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de
+couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux
+de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables
+de garder le noble métal qu'ils doivent contenir.
+
+Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets
+très-beaux, il y a telle de ses oeuvres, entre autres la plus vaste,
+_Une Excursion_, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour
+admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité,
+l'auteur ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène
+et cause avec un pieux colporteur écossais, voilà toute l'histoire.
+Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature
+et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il
+cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est
+instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui
+parle fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte
+l'histoire d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière;
+puis avec un solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé
+par la mort des siens et les déceptions de ses longs voyages; puis
+avec le pasteur, qui les mène au cimetière du village et leur décrit
+la vie de plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure
+les réflexions et les discussions morales, les paysages et les
+descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations
+entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons
+métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est
+grave et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air
+ecclésiastique et les tirades contre Voltaire et son siècle[277], on
+se sent pris comme par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout,
+cet homme est convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes
+d'idées, elles sont la poésie de sa religion, de sa race et de son
+climat; il en est imbu: ses peintures, ses récits, toutes ses
+interprétations de la nature visible et de la vie humaine ne
+tendent qu'à mettre l'esprit dans la disposition grave qui est celle
+de l'homme intérieur. J'entre ici comme dans la vallée de
+Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois
+mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout
+l'idée de l'homme responsable et de l'obscur _au-delà_, vers lequel
+involontairement nous nous acheminons. J'oublie nos façons
+françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie. Il
+y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette réflexion si
+sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché. Ce livre
+est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et nu. Ce
+qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la
+vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,--la crainte
+mélancolique subjuguée par la foi,--ce sont les consolations bénies
+aux jours d'angoisse,--c'est la force de la volonté et la puissance
+de l'intelligence,--ce sont les joies répandues sur la large
+communauté des êtres,--c'est l'esprit individuel qui maintient sa
+retraite inviolée,--sans y recevoir d'autres maîtres que la
+conscience,--et la loi suprême de cette intelligence qui gouverne
+tout[278].» Cette personne inviolée, seule portion de l'homme qui
+soit sainte, est sainte à tous les étages; c'est pour cela que
+Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un curé, des
+villageois; à ses yeux, la condition, l'éducation, les habits, toute
+l'enveloppe mondaine de l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre
+prix, c'est l'intégrité de notre conscience; la science même n'est
+profonde que lorsqu'elle pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle
+part cette vie ne manque. «À toutes les formes d'être est assigné un
+principe actif;--quoique reculé hors de la portée des sens et de
+l'observation,--il subsiste en toutes choses, dans les étoiles du
+ciel azuré, dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux,--dans
+les eaux mouvantes, dans l'air invisible.--Toute chose a des
+propriétés qui se répandent au delà d'elle-même--et communiquent le
+bien, bien pur ou mêlé de mal.--L'esprit ne connaît point de lieu
+isolé,--de gouffre béant, de solitude.--De chaînon en chaînon il
+circule, et il est l'âme de tous les mondes[279].» Rejetez donc avec
+dédain cette science sèche «qui divise et divise toujours les objets
+par des séparations incessantes, ne les saisit que morts et sans âme
+et détruit toute grandeur[280].» «Mieux vaut un paysan superstitieux
+qu'un savant froid.» Au delà des vanités de la science et de
+l'orgueil du monde, il y a l'âme par qui tous sont égaux, et la
+large vie chrétienne et intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux
+qui veulent l'aborder. «Le soleil est fixé, et magnificence infinie
+du ciel--est fixée à la portée de tout oeil humain.--L'Océan sans
+sommeil murmure pour toute oreille.--La campagne, au printemps,
+verse une fraîche volupté dans tous les coeurs.--Les devoirs
+premiers brillent là-haut comme les astres.--Les tendresses qui
+calment, caressent et bénissent--sont éparses sous les pieds des
+hommes comme des fleurs[281].» Pareillement à la fin de toute
+agitation et de toute recherche apparaît la grande vérité qui est
+l'abrégé des autres. «La vie, la véritable vie, est l'énergie de
+l'amour--divin ou humain--exercée dans la peine,--dans la
+tribulation,--et destinée, si elle a subi son épreuve et reçu sa
+consécration,--à passer, à travers les ombres et le silence du
+repos, à la joie éternelle[282].» Les vers soutiennent ces graves
+pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un motet qui accompagne
+une méditation ou une prière. Ils ressemblent à la musique grandiose
+et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du service, roule
+lentement dans la demi-obscurité des arches et des piliers.
+
+Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes
+parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts
+qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps
+contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre
+main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la
+fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité
+décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui
+l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications
+conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et
+Shelley[283]. Celui-ci, un des plus grands poëtes du siècle, fils d'un
+riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité extraordinaire,
+doux, généreux[284], tendre, comblé de tous les dons du coeur, de
+l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie comme à
+plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination enthousiaste qu'il
+eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il eut «la vision» de
+la beauté et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idéal
+l'arma en guerre contre le monde réel. Ayant refusé à Éton d'être le
+domestique[285] des grands écoliers, «il fut traité par les élèves et
+par les maîtres avec une cruauté révoltante,» se laissa martyriser,
+refusa d'obéir, et, refoulé en lui-même parmi des lectures défendues,
+commença à former les rêves les plus démesurés et les plus poétiques.
+Il jugea la société par l'oppression qu'il subissait, et l'homme par
+la générosité qu'il sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et
+la société mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les
+institutions établies pour faire de la terre «un paradis.» Il devint
+républicain, communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même
+l'abstinence des viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des
+prêtres et de Dieu[286]. Jugez de l'indignation que de telles idées
+soulevèrent dans une société si obstinément attachée à l'ordre établi,
+si intolérante, où, par-dessus, les instincts conservateurs et
+religieux, le _cant_ parlait en maître. Il fut chassé de l'université;
+son père refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la
+tutelle de ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé
+de quitter l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il
+avait épousé une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés,
+qu'elle s'était tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations
+et d'angoisses[287], et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou
+malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur
+les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à
+travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du
+chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en
+commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu
+d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses
+réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements,
+dans _la Reine Mab_, dans _Alastor_, dans _la Révolte de l'Islam_,
+dans _Prométhée_, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une
+seule fois, dans _Béatrix Cenci_, il a ranimé une figure vivante digne
+de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et
+parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils
+s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son
+monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou
+transformées. On y vogue entre ciel et terre, dans l'abstraction, le
+rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces figures
+fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à tour
+ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de neige et
+d'or.
+
+Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature.
+Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans
+le spectacle et la peinture de passions humaines[288]. «Shelley s'en
+écartait instinctivement;» cette vue «rouvrait ses propres blessures.»
+Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des
+grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent
+inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes
+sympathies, des êtres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il
+n'y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l'aube, ni
+de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots
+fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur
+du ciel. À cet aspect, le coeur remonte involontairement vers les
+sentiments de l'antique légende, et le poëte aperçoit dans la
+floraison inépuisable des choses l'âme pacifique de la grande mère par
+qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie
+de sa vie en plein air, surtout en bateau, d'abord sur la Tamise, puis
+sur le lac de Genève, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie.
+«J'aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires, ceux où
+nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons, infini
+comme nous souhaitons que soit notre âme. Et tel était ce large océan
+et cette côte plus stérile que ses vagues.» Profond sentiment
+germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie,
+poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant
+anglaise, où la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec
+le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une
+plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages; c'étaient ceux
+des poëtes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'éclair pour un oiseau de
+flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur
+secrète par delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de
+la fournaise par delà les fantômes colorés qu'elle fait flotter sur
+l'horizon[289]! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouvé
+des extases aussi tendres et aussi grandioses? Quelqu'un a-t-il peint
+aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel,
+enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dorées, qui sont les
+étoiles, et «le matin rouge avec ses yeux de météore et ses
+flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe
+de la nue voguante[290]?» Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve
+la sensitive. Hélas! ce sont les rêves du poëte et les bienheureuses
+visions qui ont flotté dans son coeur vierge jusqu'au moment où il
+s'est ouvert et flétri. Je m'arrêterai à temps, je n'irai pas, comme
+lui, au delà des souvenirs de son printemps.
+
+ La perce-neige, puis la violette,--sortaient du sol, humides
+ de pluie tiède,--et leur haleine se mêlait aux fraîches
+ senteurs--du gazon, comme la voix à l'instrument.
+
+ Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes,--et les
+ narcisses, les plus belles d'entre toutes les fleurs,--qui
+ contemplent leurs yeux dans les enfoncements du
+ fleuve,--jusqu'à ce qu'ils meurent de leur propre beauté
+ trop aimée.
+
+ Puis la naïade de la vallée, le muguet:--la jeunesse le fait
+ si beau, et la passion si pâle,--que l'éclat de ses
+ clochettes tremblantes se laisse entrevoir--à travers leurs
+ pavillons de verdure tendre.
+
+ Puis l'hyacinthe empourprée, blanche ou bleue,--qui de ses
+ clochettes frêles jetait un carillon--de notes si délicates,
+ si douces et si intenses,--qu'on le sentait au-dedans des
+ sens comme un parfum.
+
+ Et la rose, comme une nymphe qui s'apprête pour le
+ bain,--découvrant la profondeur de son sein
+ éblouissant,--jusqu'à ce que, voile après voile, devant
+ l'air palpitant,--l'âme de sa beauté et de son amour se fût
+ montré nue.
+
+ Puis le grand lis dressé qui levait en l'air,--comme une
+ Ménade, sa coupe éclairée par la lune,--jusqu'à ce que
+ l'étoile ardente, qui est son oeil,--regardât l'azur tendre
+ du ciel à travers la rosée transparente.
+
+ Sur le courant dont la poitrine mouvante,--scintillait entre
+ des berceaux de branches fleuries,--des clartés d'émeraude
+ et d'or--glissaient à travers le dôme de teintes
+ entremêlées.
+
+ De larges nymphéas y traînaient tremblants,--et à côté d'eux
+ les nénufars étoiles luisaient,--et tout à l'entour la molle
+ rivière scintillait et dansait--avec des sons doux et un
+ doux rayonnement.
+
+ Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse--qui menaient
+ dans le jardin en long et en travers,--quelques-uns ouverts
+ à la fois au soleil et à la brise,--d'autres perdus parmi
+ des berceaux d'arbres en fleur.
+
+ Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes
+ délicates--aussi belles que les fabuleuses asphodèles,--et
+ de fleurettes qui, se baissant vers le jour qui
+ baissait,--retombaient en pavillons blancs, empourprés et
+ bleus,--pour abriter le ver-luisant contre la rosée du
+ soir[291].
+
+Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poëme, qui est l'histoire
+d'une plante, est aussi l'histoire d'une âme, l'âme de Shelley, la
+sensitive. Est-ce qu'il n'est pas naturel de les confondre? Est-ce
+qu'il n'y a pas une communauté de nature entre tous les vivants de ce
+monde? Certes il y a une âme dans chaque chose; il y en a une dans
+l'univers; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou vague,
+toujours par delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne
+sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes, sans
+jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et
+l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne, tantôt en
+méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth, tantôt en
+visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent palpiter
+le grand coeur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à lui, ils
+tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de la Judée
+et celle de la Grèce, celle des dogmes consacrés et celle des
+doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé, les plus
+grands s'épuisent et meurent. Leur poésie, qu'ils traînent avec eux
+sur ces routes sublimes, s'y déchire. Un seul, Byron, atteint à la
+cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient
+comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de
+la vérité suprême, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux épars
+sur le chemin.
+
+Ils ont fait leur oeuvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et
+par leur concert involontaire, l'idée du beau change, et par contagion
+les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme
+les révolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des poëmes qui
+bénissent l'État et l'Église, comme des poëmes qui maudissent l'Église
+et l'État. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le
+protestantisme approfondi[292] et par le scepticisme institué, que,
+dans cet établissement sacré que le _cant_ protége, il y a matière à
+réforme ou à révolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres
+que celles que la loi timbre et que l'opinion reçoit; qu'en dehors des
+confessions officielles, il y a des vérités; qu'en dehors des
+conditions respectées, il y a des grandeurs; qu'en dehors des
+situations régulières, il y a des vertus; que la grandeur est dans le
+coeur et dans le génie, et que tout le reste, actions et croyances,
+est subalterne. On vient d'éprouver que, par delà les conventions
+littéraires, il y a une poésie, et par contre-coup l'on est disposé à
+sentir que, par delà les dogmes religieux, il peut y avoir une foi,
+et, par delà les institutions sociales, une justice. L'antique édifice
+s'ébranle, et la Révolution y entre, non par une inondation subite,
+comme en France, mais par des infiltrations lentes. La muraille bâtie
+contre elle par l'intolérance publique se fendille et s'ouvre; la
+guerre engagée contre le jacobinisme républicain et impérial vient de
+finir par la victoire, et désormais on peut contempler les idées
+ennemies non plus à titre d'ennemies, mais à titre d'idées. On les
+contemple, et en les appropriant au pays on les importe. Les
+catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont abolis, le cens
+électoral est abaissé, les taxes injustes qui enchérissaient les
+grains sont révoquées, les dîmes ecclésiastiques sont converties en
+redevances, les lois terribles qui protégeaient la propriété sont
+adoucies, l'assiette de l'impôt est reportée de plus en plus sur les
+classes riches; les vieilles institutions, arrangées autrefois au
+profit d'une race, et dans cette race au profit d'une classe, ne se
+maintiennent plus qu'à la condition de servir au profit de tous; les
+priviléges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe de la classe
+moyenne qui fait l'opinion et prend l'ascendant, l'aristocratie,
+passant des sinécures aux services, ne semble plus légitime qu'à titre
+de pépinière nationale conservée pour fournir des hommes publics. En
+même temps, l'étroite orthodoxie s'élargit. La zoologie, l'astronomie,
+la géologie, la botanique, l'anthropologie, toutes les sciences
+d'observation si cultivées et si populaires, y font de force pénétrer
+leurs découvertes dissolvantes. La critique arrive d'Allemagne,
+remanie la Bible, refait l'histoire du dogme, atteint le dogme
+lui-même. Cependant la pauvre philosophie écossaise s'est desséchée;
+parmi les agitations des sectes qui essayent de se transformer et de
+l'unitarisme qui monte, on entend aux portes de l'arche sainte bruire
+comme une marée la philosophie continentale. Aujourd'hui déjà elle a
+gagné la littérature; depuis cinquante ans, tous les grands écrivains
+y plongent: Sidney Smith, par ses sarcasmes contre l'engourdissement
+du clergé et l'oppression des catholiques; Arnold, par ses
+réclamations contre le monopole religieux du clergé et contre le
+monopole ecclésiastique des anglicans; Macaulay, par son histoire et
+son panégyrique de la révolution libérale; Thackeray, en attaquant la
+classe noble au profit de la classe moyenne; Dickens, en attaquant les
+dignitaires et les riches au profit des petits et des pauvres; Currer
+Bell et mistress Browning, en défendant l'initiative et l'indépendance
+des femmes; Stanley et Jowet, en introduisant l'exégèse d'outre-Rhin
+et en précisant la critique biblique; Carlyle, en important sous forme
+anglaise la métaphysique allemande; Stuart Mill, en important sous
+forme anglaise le positivisme français; Tennyson lui-même, en étendant
+sur les beautés de tous les pays et de tous les siècles la protection
+de son dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques; chacun,
+selon sa taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes,
+tous retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques,
+tous affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales,
+tous occupés, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de
+défiance, à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la
+démocratie et de la philosophie modernes dans leur constitution et
+dans leur Église, sans dégât et avec mesure, de façon à ne rien
+détruire et de façon à tout féconder.
+
+[Note 272: _Edinburgh Review_, juin 1810.]
+
+[Note 273: Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont
+les extrêmes de ce groupe.]
+
+[Note 274:
+
+ To me the meanest flower that blows can give
+ Thoughts that do often lie too deep for tears.]
+
+[Note 275: Préface de la seconde édition des _Lyrical Ballads_.]
+
+[Note 276: _Peter Bell_,--_the White doe_,--_the Kitten and the
+Falling leaves_, etc.]
+
+[Note 277:
+
+ «This dull product of a scoffer's pen,
+ Impure conceits discharging from a heart
+ Harden'd by impious pride!»]
+
+[Note 278:
+
+ On man, on nature and on human life
+ Musing in solitude, I oft perceive
+ Fair trains of imagery before me rise,
+ Accompanied by feelings of delight
+ Pure, or with no unpleasing sadness mixed;
+ And I am conscious of affecting thoughts
+ And dear remembrances, whose presence soothes
+ Or elevates the mind, intent to weigh
+ The good or evil of our mortal stake.
+ --To these emotions, whencesoe'er they come,
+ Whether from breath of outward circumstance,
+ Or from the soul--an impulse to herself,--
+ I would give utterance in numerous verse.
+ Of Truth, of Grandeur, Beauty, Love and Hope,
+ And melancholy Fear subdued by Faith;
+ Of blessed consolations in distress,
+ Of moral strength and intellectual Power,
+ Of joy in widest commonalty spread,
+ Of the individual mind that keeps her own
+ Inviolate retirement, subject there
+ To conscience only, and the Law supreme
+ Of that Intelligence that governs all
+ I sing.
+ (Wordsworth. The Excursion.)]
+
+[Note 279:
+
+ Whate'er exists hath properties that spread
+ Beyond itself, communicating good,
+ A simple blessing or with evil mixed.--
+ Spirit that knows no insulated spot,
+ No chasm, no solitude; from link to link
+ It circulates, the soul of all the worlds.]
+
+[Note 280:
+
+ Where Knowledge, ill begun in cold remarks
+ On outward things, with formal inference ends,
+ Or if the mind turn inward, 't is perplexed,
+ Lost in a gloom of uninspired research....
+ .... Viewing all objects unremittingly
+ In disconnexion, dead and spiritless,
+ And still dividing and dividing still,
+ Break down all grandeur.]
+
+[Note 281:
+
+ The sun is fixed,
+ And the infinite magnificence of heaven
+ Fixed within reach of every human eye.
+ The sleepless Ocean murmurs for all ears,
+ The vernal field infuses fresh delight
+ Into all hearts....
+ The primal duties shine aloft like stars,
+ The charities that soothe and heal and bless
+ Are scattered at the feet of man--like flowers.]
+
+[Note 282:
+
+ Life, I repeat, is energy of Love
+ Divine or human, exercised in pain,
+ In strife, in tribulation, and ordained,
+ If so approved and sanctified, to pass,
+ Through shades and silent rest, to endless joy.]
+
+[Note 283: Voir aussi les romans agressifs et socialistes de W.
+Godwin, surtout _Caleb Williams_.]
+
+[Note 284: Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des
+chaumières malsaines.]
+
+[Note 285: _Fag._]
+
+[Note 286: _Queen Mab_ et notes. À Oxford il avait publié une
+brochure «sur la nécessité de l'athéisme.»]
+
+[Note 287: Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il
+disait: «Si je mourais maintenant, j'aurais vécu autant que mon
+père.»]
+
+[Note 288: Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley.--Voyez un
+excellent article sur Shelley dans la _National Review_, octobre
+1856.]
+
+[Note 289: Voyez surtout _the Witch of Atlas_, _the Cloud_, _the
+Skylark_, la fin de l'_Islam_, _Alastor_ et tout _Prométhée_.]
+
+[Note 290:
+
+ The sanguine sunrise with his meteor eyes
+ And his burning plumes outspread,
+ Leaps on the back of my sailing rack,
+ When the morning star shines dead....
+ The orbed maiden with white fire laden,
+ Whom mortals call the moon,
+ Glides glimmering o'er my fleece-like floor,
+ By the midnight breezes strewn.]
+
+[Note 291:
+
+ The snow-drop, and then the violet;
+ Arose from the ground with warm rain wet,
+ And their breath was mixed with fresh odour, sent
+ From the turf, like the voice and the instrument.
+
+ Then the pied wind-flowers and the tulip tall,
+ And narcissi, the fairest among them all,
+ Who gaze on their eyes in the stream's recess,
+ Till they die of their own dear loveliness;
+
+ And the Naiad-like lily of the vale,
+ Whom youth makes so fair, and passion so pale,
+ That the light of its tremulous bells is seen
+ Through their pavilions of tender green;
+
+ And the hyacinth purple, and white, and blue,
+ Which flung from its bells a sweet peal anew
+ Of music so delicate, soft, and intense,
+ It was felt like an odour within the sense;
+
+ And the rose like a nymph to the bath addrest,
+ Which unveiled the depth of her glowing breast,
+ Till, fold after fold, to the fainting air
+ The soul of her beauty and love lay bare;
+
+ And the wand-like lily, which lifted up,
+ As a Mænad, its moonlight-coloured cup,
+ Till the fiery star, which is its eye,
+ Gazed through clear dew on the tender sky;
+
+ And on the stream whose inconstant bosom,
+ Was prankt under boughs of embowering blossom,
+ With golden and green light slanting through
+ Their heaven of many a tangled hue,
+
+ Broad water-lilies lay tremulously,
+ And starry river-buds glimmered by,
+ And around them the soft stream did glide and dance
+ With a motion of sweet sound and radiance.
+
+ And the sinuous paths of lawn and of moss,
+ Which led through the garden along and across,
+ Some open at once to the sun and the breeze,
+ Some lost among bowers of blossoming trees,
+
+ Were all paved with daisies and delicate bells
+ As fair as the fabulous asphodels;
+ And flowrets which, drooping as day drooped too,
+ Fell into pavilions, white, purple, and blue,
+ To roof the glow-worm from the evening dew.]
+
+[Note 292: Wordsworth, _the Excursion_, page 328.
+
+ Our life is turned
+ Out of her course, whenever man is made
+ An offering, a sacrifice, a tool,
+ Or implement, a passive thing employed
+ As a brute mean.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Lord Byron.
+
+ I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --
+ Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère
+ militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards
+ and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
+ -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --
+ Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
+ et ses violences.
+
+ II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon
+ d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût
+ classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._
+ -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style.
+
+ III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses
+ effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. -- Sincérité
+ des sentiments. -- Peintures des émotions tristes et
+ extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --
+ _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de
+ Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
+ conception avec celles de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
+ Ténèbres._
+
+ IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
+ Faust de Goethe. -- Conception de la légende et de la vie
+ dans Goethe. -- Caractère symbolique et philosophique de son
+ épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi Byron
+ lui est supérieur. -- Conception du caractère et de l'action
+ dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme. --
+ Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la
+ personne.
+
+ V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
+ des moeurs. -- Comment et selon quelle loi varient les
+ conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --
+ _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
+ style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur
+ sensible. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant
+ britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
+ Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --
+ _Le Naufrage._ -- _La prise d'Ismaël._ -- Naturel et variété
+ de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son
+ théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort.
+
+ VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du
+ siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
+ -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --
+ Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
+ nature.
+
+
+I
+
+J'ai réservé le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est
+si grand et si anglais qu'à lui seul il nous apprendra sur son pays et
+sur son temps plus de vérités que tous les autres ensemble. On a
+maudit ses idées pendant sa vie; on a tâché de dénigrer son génie
+après sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais, à son
+endroit, sont injustes. Il a combattu toute sa vie contre le monde
+dont il est issu, et pendant sa vie comme après sa mort, il a porté la
+peine des ressentiments qu'il a provoqués et des répugnances qu'il a
+fait naître. Un critique étranger peut être plus équitable, et louer
+librement la main puissante dont il n'a pas senti les coups.
+
+Si jamais il y eut une âme violente et follement sensible, mais
+incapable de se déprendre d'elle-même, toujours bouleversée, mais dans
+une enceinte fermée, prédestinée par sa fougue native à la poésie,
+mais limitée par ses barrières naturelles à une seule espèce de
+poésie, c'est celle-là.
+
+Cette promptitude aux émotions extrêmes était chez lui un legs de
+famille et un effet d'éducation. Son grand-oncle, sorte de maniaque
+emporté et misanthrope, avait tué dans un duel de taverne, à la clarté
+d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait passé en jugement
+devant la chambre des lords. Son père, viveur et brutal, avait enlevé
+la femme de lord Carmarthen, ruiné et maltraité miss Gordon, sa
+seconde femme, et, après avoir vécu comme un fou et comme un
+malhonnête homme, était allé, emportant le dernier argent de sa
+famille, mourir sur le continent. Sa mère, dans ses moments de fureur,
+déchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari,
+elle manqua perdre la raison, et on entendait ses cris dans la rue.
+Quelle enfance Byron mena dans l'antre de «cette lionne,» dans quelles
+tempêtes d'insultes entrecoupées d'attendrissements il vécut lui-même,
+aussi passionné et plus amer, c'est ce qu'un long récit pourrait seul
+dire. Elle courait après lui, l'appelait gamin boiteux, vociférait et
+lui lançait à la tête la pelle à feu et les pincettes. Il se taisait,
+saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il était
+«dans une de ses rages silencieuses,» il fallut lui arracher de la
+main un couteau qu'il avait pris sur la table et que déjà il portait à
+sa poitrine. Une autre fois la querelle fut si terrible que le fils et
+la mère, chacun séparément, s'en allèrent chez le pharmacien pour
+«savoir si l'autre n'était point venu chercher du poison pour se
+détruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.»
+Quand il alla aux écoles, «ses amitiés, dit-il lui-même, furent des
+passions[293].» Bien des années après, il n'entendait point prononcer
+le nom de Clare, un de ses anciens camarades, «sans un battement de
+coeur.» Vingt fois pour ses amis il se mit dans l'embarras, offrant
+son temps, sa plume, sa bourse. Un jour, à Harrow, un grand _brimait_
+son cher Peel, et, le trouvant récalcitrant, lui donnait une
+bastonnade sur la partie charnue du bras, qu'il avait tordu afin de le
+rendre plus sensible. Byron, trop petit et ne pouvant combattre le
+bourreau, s'approcha de lui rouge de fureur, les larmes aux yeux, et
+d'une voix tremblante demanda combien il voulait donner de coups.
+«Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?--C'est que, s'il vous plaît,
+dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la moitié[294].»
+La générosité surabondait chez lui comme le reste. «Jamais, dit
+quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il ne rencontrait
+un malheureux sans le secourir[295].» Plus tard, en Italie, sur cent
+mille francs qu'il dépensait, il en donnait vingt-cinq mille. Les
+sources vives dans ce coeur étaient trop pleines et dégorgeaient
+impétueusement le bien, le mal au moindre choc. À huit ans, comme
+Dante, il devint amoureux d'une enfant nommée Mary Duff. «N'est-ce
+pas étrange, écrivait-il dix-sept ans plus tard, que j'aie été si
+entièrement, si éperdument épris de cette enfant à un âge où je ne
+pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le sens de ce mot?... Je me
+rappelle tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, nos caresses,
+ses traits; je n'avais plus de repos, je ne pouvais dormir.... Mon
+angoisse, mon amour étaient si violents, que parfois je me demande si
+j'ai eu depuis un autre attachement véritable.... Quand plus tard
+j'appris son mariage, ce fut comme un coup de foudre, j'étouffais, je
+tombai presque en convulsions[296].» Pareillement lorsqu'à douze ans
+il aima sa cousine Marguerite Parker, il en perdit le sommeil, il ne
+mangeait plus. «J'avais sujet de croire qu'elle m'aimait, et pourtant
+la grande affaire de ma vie était de penser au temps qui s'écoulerait
+jusqu'à notre prochaine rencontre. Et nos séparations étaient
+d'environ douze heures! Mais j'étais un fou alors, et je ne suis pas
+beaucoup plus sage aujourd'hui[297]....»
+
+Il ne le fut jamais: lectures énormes au collége, exercices violents
+plus tard à Cambridge, à Newstead et à Londres, veilles prolongées,
+débauches et jeunes outrés, régime destructif, il se ruait en avant
+jusqu'au fond de tous les goûts et de tous les excès. Comme il était
+dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de faim de
+peur de devenir gros, puis buvait et dînait à s'étouffer pendant les
+nuits d'abandon. «Les deux jours précédents, dit une fois son ami
+Moore, Byron n'avait rien pris sinon quelques biscuits, mâchant du
+mastic[298] pour apaiser son estomac. S'étant mis à table, il se
+restreignit aux homards et en acheva deux ou trois pour sa part,
+avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre à liqueur de
+forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre à boire d'eau
+très-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une
+demi-douzaine, après quoi nous dépêchâmes deux bouteilles de bordeaux
+à nous deux, et nous nous séparâmes vers quatre heures du matin.» Une
+autre fois on trouve sur son journal la note suivante: «Dîné avec
+Scrope Davis hier au Coco.--De six heures à minuit à table.--Bu à nous
+deux une bouteille de champagne et six de bordeaux. Aucun de ces vins
+ne me fait beaucoup d'effet.» Plus tard, à Venise: «À peine si j'ai
+fermé l'oeil de toute la semaine dernière. J'ai eu quelques aventures
+curieuses en masque de carnaval.--J'userai la mine de ma jeunesse
+jusqu'au dernier filon de son métal, et après... bonsoir. J'ai vécu,
+je suis content[299].» À ce train, les organes s'usent, et des
+intervalles de tempérance ne suffisent pas à les réparer. L'estomac se
+gâte, les nerfs se déconcertent, l'âme mine la machine, qui mine l'âme
+à son tour. «Je m'éveille toujours, écrivait-il en Italie, dans un
+véritable accès de désespoir et de dégoût pour toutes choses, même
+pour ce qui me plaisait la veille. En Angleterre, il y a cinq ans,
+j'ai eu la même sorte d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si
+violente, que j'ai bu jusqu'à quinze bouteilles d'eau de seltz en une
+nuit après m'être mis au lit, sans cesser d'avoir soif, faisant sauter
+le cou des bouteilles par pure impatience de soif...» Esprit et corps,
+on se ruinerait à moins tout entier. Ainsi vivent ces âmes véhémentes,
+incessamment heurtées et brisées par leur propre élan, comme un boulet
+arrêté qui tourne et semble tranquille, tant il va vite, mais qui, au
+moindre obstacle, saute, ricoche, met tout en poudre, et finit par
+s'enterrer. Le plus pénétrant des observateurs, Beyle, qui vécut avec
+lui plusieurs semaines, dit qu'à certains jours il était fou; d'autres
+fois, en présence des belles choses, il devenait sublime. Quoique
+contenu et si fier, la musique le faisait pleurer. Le reste du temps,
+les petites passions anglaises, l'orgueil du rang par exemple, la
+vanité du dandy, le mettaient hors des gonds: il ne parlait de Brummel
+«qu'avec un frémissement de jalousie et d'admiration.» Mais, petite ou
+grande, la passion présente s'abattait sur son esprit comme une
+tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au
+génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose
+involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère,
+d'enthousiasme; le cri de la sensation y vibre aux moindres mots;
+depuis Saint-Simon, on n'a pas vu de confidences plus vivantes. Tous
+les styles semblent ternes, et toutes les âmes semblent inertes à côté
+de celle-là.
+
+Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui
+bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre
+coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite
+contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter
+Scott[300], c'était un homme d'une véritable bonté de coeur, ayant les
+sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est
+misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition
+publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que
+l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas
+cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet
+instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de
+passions sauvages[301], nées du climat et qui le nourrissent:
+l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté, le goût du
+danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui ne
+s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui poussait
+en avant les _berserkers_ scandinaves lorsque, dans une barque
+ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à la
+tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est dans
+le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue[302]. Byron
+était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice le
+gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de mettre.
+Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte avec ses
+deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout, fixe et
+morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver. Chez
+lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de lord,
+et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le faisant
+précéder du titre de _dominus_, il ne put répondre le mot ordinaire
+_adsum_[303], demeura immobile parmi ses camarades, qui ouvraient des
+grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre fois, à Harrow,
+dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit: «Byron ne veut
+pas se mettre avec nous, parce qu'il n'aime à être le second nulle
+part.» On lui offrit le commandement, et c'est alors seulement qu'il
+daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître, se soulever tout
+entier contre toute apparence d'empiétement ou d'ascendant, maintenir
+sa personne intacte et inviolée à tout prix jusqu'au bout et contre
+tous, tout oser plutôt que de donner un signe de soumission, voilà son
+fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout souffrir plutôt que de
+donner un signe de faiblesse. À dix ans, par fierté, il était
+stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement dans une machine
+de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et son maître le
+plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre, monsieur Roger, dit
+l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma figure[304].» Tel il
+était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de corps, il lutte ou se
+prépare à la lutte[305]. Tous les jours, pendant de longues heures, il
+boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre, il court et saute, il
+monte à cheval, il dompte des résistances. Ce sont là les exploits de
+ses mains et de ses muscles; mais il lui en faut d'autres. Faute
+d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait la guerre. On sait à
+quel excès montait alors l'intolérance des opinions régnantes.
+L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la France, et croyait
+combattre pour la morale et la liberté. À ses yeux, en ce moment,
+l'Église et la constitution sont choses saintes: gardez-vous d'y
+toucher, si vous ne voulez point devenir ennemi public! Dans cet accès
+de passion nationale et de sévérité protestante, quiconque affiche des
+idées ou des moeurs libres semble un incendiaire et ameute contre soi
+l'instinct des propriétaires, les doctrines des moralistes, les
+intérêts des politiques et les préjugés du peuple. C'est ce moment que
+Byron choisit pour louer Voltaire et Rousseau, admirer Napoléon[306],
+s'avouer sceptique, réclamer pour la nature et le plaisir contre le
+_cant_ et la règle, dire que la haute société anglaise, toute
+débauchée et hypocrite, fabrique des phrases et fait tuer des hommes
+pour garder ses sinécures et ses bourgs pourris. Comme si ce n'était
+pas assez des haines politiques, il se charge encore des inimitiés
+littéraires, attaque le corps entier des critiques[307], diffame la
+nouvelle poésie, déclare que les plus célèbres sont des «Claudiens,
+des gens du bas empire,» s'acharne sur les lakistes, et garde un
+ennemi venimeux et infatigable dans Southey. Ainsi muni d'adversaires,
+il donne prise sur lui de toutes parts. Il se décrie par haine du
+_cant_, par bravade, en fanfaron de vices. Il se peint dans ses héros,
+mais en noir, de telle façon que personne ne peut manquer de le
+reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il n'est. Walter Scott
+écrit de prime saut après avoir lu _Childe Harold_: «Poëme de grand
+mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du coeur ni de la
+morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste, et il
+faut une impudence presque aussi grande que les talents du noble lord
+pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il
+a gagnés dans la compagnie de ses compagnons de table et de ses
+maîtresses. Il y a aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à
+nous petites gens, que nos petits scrupules surannés et nos préceptes
+de tempérance ne sont pas dignes de son attention[308].» Voilà les
+sentiments qu'il excitait dans toutes les classes respectables; il s'y
+complaisait et faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures
+d'Orient, il avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand
+on le confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux
+d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de
+commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal:
+«Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le vrai
+Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se sont
+accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près de la
+vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi
+j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni
+personne,--ni,--ni,--ni.--Pourtant c'est un mensonge[309];.... mais je
+n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses
+paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il
+aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en
+voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères.
+Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même
+au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans
+tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle
+involontairement tout son être se portait.
+
+Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon,
+on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop
+fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût
+et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva
+de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu,
+«sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et
+sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle,
+disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais connu de dame qui ne
+sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit examiner
+par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le quitta,
+revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir. Là-dessus il
+passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent d'opprobre; ses amis
+l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au Parlement, craignant
+qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si violente, précocement
+habituée à la gloire éclatante, ressentit de fureur et de tortures
+dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut l'apprendre que par
+ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise dans la voluptueuse
+vie italienne, même dans la basse débauche, pour mieux faire insulte à
+la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et n'en sortit que par une
+offense encore plus blâmée, son intimité publique avec la jeune
+comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait aussi âprement
+révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il écrivait:
+«J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à détester à
+mort tous les gouvernements qui existent[310].» Cette fois, à Ravenne,
+sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs, et il se
+préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes avec eux
+pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent s'insurger ici,
+écrivait-il sur son journal[311], et doivent m'honorer d'une
+invitation. Je ne ferai point défaut, quoique je ne les croie pas
+assez forts de nombre et de coeur pour faire grand'chose; mais en
+avant!--Que signifie le moi? Un homme ou un million d'hommes, il
+n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut répandre. En de telles
+occasions, il ne faut point de calcul personnel, et aujourd'hui ce ne
+sera pas moi qui en ferai un[312].» En attendant, il avait des rixes
+avec la police, sa maison était surveillée, il était menacé
+d'assassinat, et néanmoins tous les jours il montait à cheval, et
+allait s'exercer au pistolet dans la forêt de pins voisine. Ce sont
+les sentiments d'un homme qui est à la gueule d'un canon chargé,
+attendant qu'il parte: l'émotion est grande, héroïque même, mais elle
+n'est pas douce, et certainement, même en ce moment de grande émotion,
+il était malheureux; rien de plus propre à empoisonner le bonheur que
+l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il, ai-je été toute ma vie plus ou
+moins ennuyé?... Je ne sais que répondre, mais je pense que c'est dans
+mon tempérament,... comme aussi de me réveiller dans l'abattement, ce
+qui n'a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La
+tempérance et l'exercice que j'ai pratiqués parfois et longtemps de
+suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien.
+Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'étais sous leur
+prise directe,--c'est étrange,--j'étais agité et non abattu.--Pour le
+vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la
+férocité,--silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on
+ne me parle pas. Nager aussi me relève; mais en général je suis bas,
+et tous les jours plus bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve
+pas aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là
+j'étais obligé de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation
+quelconque, sans quoi j'étais misérable.... À présent, ce qui
+m'envahit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'écoeurement plus
+fort que l'indifférence. Si je me réveille, c'est par des
+fureurs[313].--Dernièrement Lega est entré avec une lettre de Venise
+au sujet d'une facture que je croyais payée il y a dix mois. J'entrai
+dans un tel paroxysme de rage que je m'évanouis presque.... Je présume
+que je finirai comme Swift, c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la
+tête,--à moins que ce ne soit plus tôt et par accident.» Horrible
+attente, et qui l'a hanté jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce,
+il refusait, je ne sais plus pourquoi, de se laisser saigner, et
+préférait finir tout de suite. On le menaça de la folie; il sursauta:
+«Faites donc, bourreaux que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est
+parmi ces éclats et ces anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse
+endurée, le danger bravé, la résistance domptée, la douleur savourée,
+toutes les grandeurs et toutes les tristesses de la noire manie
+belliqueuse, voilà les images qu'il avait besoin de faire flotter
+devant lui. À défaut d'action, il avait les rêves, et il ne se
+réduisait aux rêves qu'à défaut d'action. Lui-même, en s'embarquant
+pour la Grèce, disait qu'il avait pris la poésie faute de mieux,
+qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce qu'un poëte? qu'est-ce
+qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un bavard.» Il augurait mal de
+la poésie de son siècle, même de la sienne, disant que s'il vivait dix
+ans, on verrait de lui quelque chose d'autre que des vers. En effet,
+il eût été mieux à sa place roi de la mer ou chef de bandes au moyen
+âge. Sauf deux ou trois éclairs de soleil italien, sa poésie et sa vie
+sont celles d'un scalde transporté dans le monde moderne, et qui, dans
+ce monde trop bien réglé, n'a pas trouvé son emploi.
+
+[Note 293: My school-friendships were _with me passions_ (for I
+was always violent). I never hear the word Clare (Lord Clare) without
+the beating of the heart, even now.]
+
+[Note 294: «Because, if you please,» said Byron holding out his
+arm, «I would take half.»]
+
+[Note 295: Moore, t. I, p. 121, année 1807.]
+
+[Note 296: How very odd that I should have been so utterly,
+devotedly fond of that girl, at an age when I could neither feel
+passion, nor know the meaning of the word!... I remember all our
+caresses,... my restlessness, my sleeplessness. My misery, my love for
+the girl were so violent, that I sometimes doubt, if I have ever been
+really attached since.]
+
+[Note 297: My passion had its usual effects upon me. I could not
+sleep; I could not eat. I could not rest, and although I had reason to
+know that she loved me, it was the texture of my life to think of the
+time which must elapse before we could meet again, being usually about
+twelve hours of separation. But I was a fool then, and am not much
+wiser now.]
+
+[Note 298: Probablement de la gomme de lentisque.]
+
+[Note 299: I have hardly had a wink of sleep this week past. I
+have had some curious masking adventures, this carnival.... I will
+work the mine of my youth to the last vein of the ore, and then....
+good night. I have lived and am content.]
+
+[Note 300: Lockhart, _Life of Sir W. Scott_, II, 238.]
+
+[Note 301: If I was born, as the nurses say, with a silver spoon
+in my mouth, it has stuck in my throat, and spoiled my palate, so that
+nothing put into it is swallowed with much relish, unless it be
+Cayenne... I see no such horror in a dreamless sleep, and I have no
+conception of any existence which duration would not make tiresome.]
+
+[Note 302: I like Junius, he was a good hater....
+
+I don't understand yielding sensitiveness. What I feel is an immense
+rage for 48 hours.]
+
+[Note 303: Présent.]
+
+[Note 304: «Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of
+it in me.»]
+
+[Note 305: I like energy,--even animal energy,--of all kinds--and
+have need of both, mental and corporal.]
+
+[Note 306: Il l'appelait «son héros de roman.»]
+
+[Note 307: _English Bards and Scottish Reviewers._]
+
+[Note 308: _Childe Harold_ is, I think, a very clever poem, but
+gives no good symptom of the writer's heart or morals. Vice ought to
+be a little more modest, and it must require impudence almost equal to
+the noble lord's other powers, to claim sympathy gravely for the ennui
+arising from his being tired of his wassailers and his paramours.
+There is a monstrous deal of conceit in it too, for it is informing
+the inferior part of the world, that their little old-fashioned
+scruples of limitation are not worthy of his regard....
+
+My noble friend is something like my old peacock, who chooses to
+bivouac apart from his lady, and sits below my bed-room window, to
+keep me awake with his screeching lamentation. Only I own he is not
+equal in melody to lord Byron.]
+
+[Note 309: Il y a ici une citation de _Macbeth_ que je traduis par
+un équivalent.]
+
+[Note 310: I have simplified my politics into an utter detestation
+of all existing governments.]
+
+[Note 311: 1821.]
+
+[Note 312: They mean to insurrect here and are to honour me with a
+call thereupon. I shall not fall back, though I don't think them in
+force and heart sufficient to make much of it. But onward. What
+signifies self?... It is not one man nor a million, but the spirit of
+liberty that must be spread.... The mere selfish calculation ought
+never to be made on such occasions and, at present, it shall not be
+computed by me.... I should almost regret that my own affairs went
+well, when those of nations are in peril.]
+
+[Note 313: I always wake in actual despair, and despondency, in
+all respects, even of that which pleased me over night.
+
+In England, five years ago, I had the same kind of hypochondria, but
+accompanied with so violent a thirst, that I have drunk as many as
+fifteen bottles of soda-water in one night, after going to bed, and
+been still thirsty.... striking off the necks of the bottles from mere
+thirsty impatience.
+
+What I feel most growing upon me are laziness, and a disrelish more
+powerful than indifference. If I rouse, it is into fury. I presume
+that I shall end (if not earlier by accident) like Swift «dying at the
+top.»
+
+Lega came in with a letter about a bill unpaid at Venice which I
+thought paid months ago. I flew into a paroxysm of rage, which almost
+made me faint.
+
+I have always had «_une âme_» which not only tormented itself, but
+every body else in contact with it, and an «_esprit violent_,» which
+has almost left me without any «_esprit_» at all.]
+
+
+II
+
+Il a donc été poëte, mais à sa façon, façon étrange, semblable à celle
+dont il a vécu. Il y avait en lui des tempêtes intérieures, des
+avalanches d'idées qui ne trouvaient d'issue que par l'écriture. «Me
+fuir moi-même, ç'a été là toujours mon vrai, mon unique, mon seul
+motif pour barbouiller du papier et pour publier.--Publier est la
+continuation du même effet par le mouvement que cela donne à l'esprit,
+qui, sans cela retomberait sur soi-même[314].»--Il a écrit «par
+trop-plein, dit-il encore, par passion, par entraînement, par beaucoup
+de causes, mais jamais par calcul,» et presque toujours avec une
+rapidité étonnante: _le Corsaire_ en dix jours, _la Fiancée d'Abydos_
+en quatre jours.--Pendant l'impression, il ajoutait, corrigeait, mais
+sans refondre. «Je vous ai déjà dit que je ne puis jamais refondre. Je
+suis comme le tigre: si je manque mon premier bond, je rentre en
+grondant dans ma jungle; si je le fais juste, il est écrasant[315].»
+Sans doute il bondit, mais il a sa chaîne: jamais, dans le plus libre
+élan de ses pensées, il ne se détache de soi. C'est de lui-même qu'il
+rêve et c'est lui-même qu'il voit partout. C'est un torrent qui
+bouillonne, mais que des rocs endiguent. Il n'y a point d'aussi grand
+poëte qui ait eu l'imagination aussi étroite; il ne peut pas se
+métamorphoser en autrui. Ce sont ses chagrins, ses révoltes, ses
+voyages, à peine transformés et arrangés, qu'il met dans ses vers. Il
+n'invente pas, il observe; il ne crée pas, il transcrit. Sa copie est
+poussée au noir, mais c'est une copie. «Je ne puis écrire sur quoi que
+ce soit, dit-il, sans quelque expérience personnelle et sans un
+fondement vrai[316].» Vous trouverez dans ses lettres et dans son
+livre de notes, presque trait pour trait, ses descriptions les plus
+frappantes. La prise d'Ismaïl, le naufrage de don Juan, suivent pas à
+pas deux récits en prose. S'il n'y a que des badauds capables de lui
+attribuer les crimes de ses héros, il n'y a que des aveugles capables
+de ne point voir en lui les sentiments de ses personnages; cela est si
+vrai, qu'en somme il n'en a fait qu'un seul. Childe Harold, Lara, le
+Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, son Tasse, son Dante
+et le reste sont toujours un même homme, représenté sous divers
+costumes, dans plusieurs paysages, avec des expressions différentes,
+mais comme en font les peintres, lorsque par des changements de
+vêtements, de décors et d'attitudes, ils tirent du même modèle
+cinquante portraits. Il était trop replié sur soi pour s'éprendre
+d'autre chose: le roidissement habituel de la volonté empêche l'esprit
+d'être flexible; sa force, toujours concentrée pour l'effort et tendue
+vers la lutte, l'enfermait dans la contemplation de lui-même, et le
+réduisait à ne jamais faire que l'épopée de son propre coeur.
+
+Dans quel style allait-il écrire? Avec ces sentiments concentrés et
+tragiques, il avait l'esprit classique. Par le plus singulier mélange,
+les livres qu'il préférait étaient ou les plus violents ou les plus
+réguliers, la Bible d'abord: «J'en suis grand lecteur et grand
+admirateur, je l'avais lue et relue avant d'avoir huit ans; je veux
+dire l'Ancien-Testament, car le Nouveau, pour moi, était une tâche,
+mais l'Ancien un plaisir[317].» Remarquez ce mot; il ne goûte point le
+mysticisme tendre et abandonné de l'Évangile, mais la roideur atroce
+et les cris lyriques des vieux Hébreux. À côté de la Bible, ce qu'il
+aime, c'est Pope, le plus correct, le plus compassé des hommes: «Je
+l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre poésie. Comptez
+là-dessus, les autres sont des barbares.... Vous pouvez appeler
+Shakspeare et Milton des pyramides, je préfère le temple de Thésée ou
+le Parthénon à des montagnes de briques brûlées[318].» Et aussitôt il
+écrit deux lettres avec une verve et un esprit incomparables pour
+défendre Pope contre les mépris des écrivains modernes. Ce sont ces
+écrivains, à son avis, qui ont gâté le goût public. Les seuls d'entre
+eux qui valent quelque chose, Crabbe, Campbell, Roger, imitent le
+style de Pope; quelques autres ont du talent, mais, à tout prendre,
+les nouveaux venus ont perverti la littérature; ils ne savent plus
+leur langue; leurs expressions ne sont que des à-peu-près, au-dessous
+ou au-dessus du ton, forcées ou plates. Lui-même il se range parmi les
+corrupteurs[319], et l'on voit bien vite que cette théorie n'est pas
+une improvisation échappée à la mauvaise humeur et à la polémique: il
+y revient. Dans ses deux premiers essais, _Hours of idleness_,
+_English Bards and Scottish Reviewers_, il a essayé de la suivre. Plus
+tard et presque dans toutes ses oeuvres, on en trouvera l'effet. Il
+recommande et pratique la règle des unités dans les tragédies. Il aime
+la forme oratoire, la phrase symétrique, le style condensé. Il plaide
+volontiers ses passions. Sheridan l'engageait à se tourner vers
+l'éloquence, et la vigueur, la logique perçante, la verve
+extraordinaire, l'argumentation serrée de sa prose, prouvent que parmi
+les pamphlétaires[320] il eût été au premier rang. S'il y monte parmi
+les poëtes, c'est en partie grâce à son système classique. Cette forme
+oratoire, où Pope resserre sa pensée à la façon de La Bruyère,
+multiplie la force et l'élan des idées véhémentes; comme un canal
+étroit et droit, elle les rassemble et les précipite sur leur pente;
+il n'y a rien alors que leur assaut n'emporte, et c'est ainsi que lord
+Byron, du premier coup, à travers les critiques inquiètes, par-dessus
+les réputations jalouses, a percé jusqu'au public[321].
+
+Ainsi perça _Childe Harold_. Du premier coup, chacun fut troublé.
+C'était plus qu'un auteur qui parlait, c'était un homme. En dépit de
+ses désaveux, on sentait bien que l'auteur ne faisait qu'un avec le
+personnage; il se calomniait, mais il s'imitait. On le reconnaissait
+dans ce jeune noble voluptueux et dégoûté, prêt à pleurer au milieu de
+ses orgies, qui «seul errait perdu en de mornes rêveries, et, gorgé de
+plaisirs, aspirait presque à la douleur[322],» qui, fuyant sa terre
+natale, portait parmi les splendeurs et les gaîtés du Midi la
+persécutrice infatigable, «la pensée, comme un démon,» acharné après
+lui. On reconnaissait les paysages: ils avaient été copiés sur place.
+Et qu'est-ce qu'était tout ce livre, sinon son journal de voyage? Il y
+disait ce qu'il avait vu et ce qu'il avait senti. Quelle fiction
+poétique vaut la sensation vraie? Qu'y a-t-il de plus pénétrant que la
+confidence volontaire ou involontaire? Véritablement chaque mot ici
+notait une émotion des yeux ou du coeur. «Cet azur tendre de la mer
+unie; ces mousses des montagnes brunies par un ciel ardent[323],» ces
+îles «dans leurs robes de brume, rayées de bandes brunes et
+pourprées,» toutes ces beautés imposantes ou sereines, il en avait
+joui et parfois souffert, et c'est pour cela que nous les voyons à
+travers ses vers. Quelque objet qu'il touchât, il le faisait palpiter
+et vivre; c'est qu'en le regardant il avait palpité et vécu. Lui-même,
+un peu plus tard, laissant le masque d'Harold, reprenait son récit en
+son propre nom, et qui n'eût été touché d'aveux si passionnés et si
+entiers?
+
+ Oui, il faut que je pense moins violemment; j'ai pensé--trop
+ longtemps et lugubrement, jusqu'à ce que mon
+ cerveau,--bouillonnant et épuisé par son propre
+ tourbillon,--soit devenu un gouffre tournant de rêves et de
+ flamme.--Voilà comment, n'ayant point appris tout jeune à
+ dompter mon coeur,--les sources de ma vie ont été
+ empoisonnées. Il est trop tard!--Pourtant je suis changé,
+ quoique toujours le même en force--pour endurer ce que le
+ temps ne peut amoindrir,--et pour me nourrir de fruits
+ amers, sans accuser la destinée....
+
+ Harold s'était bientôt reconnu le plus impropre des
+ hommes--à vivre dans le troupeau des hommes. Il était--trop
+ différent, incapable de plier ses pensées--à celles des
+ autres, quoique son âme eût été foulée--dans sa jeunesse par
+ ses propres pensées; toujours retranché dans son
+ indépendance,--refusant de livrer le gouvernement de son
+ esprit--à des âmes contre lesquelles la sienne se
+ révoltait,--fier jusque dans un désespoir qui savait
+ trouver--une vie en lui-même, et respirer en dehors de
+ l'humanité!....
+
+ Comme le Chaldéen, il tenait ses yeux fixés sur les
+ étoiles,--jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi
+ brillants--que leurs propres rayons, et que la terre, et ses
+ discordes fangeuses,--et les fragilités humaines fussent
+ oubliées toutes.--S'il avait pu maintenir son âme dans cet
+ essor,--il eût été heureux; mais notre argile étouffe--son
+ étincelle divine, enviant à l'homme la lumière--vers
+ laquelle il monte, comme pour briser sa chaîne--enchaîné
+ loin du ciel qui là-haut nous ouvre ses plages.
+
+ Cependant, dans les demeures de l'homme, il était devenu une
+ créature--anxieuse et harassée, sombre et
+ déplaisante,--languissant comme un faucon sauvage dont
+ l'aile est coupée,--pour qui l'air sans bornes serait la
+ seule patrie.--Alors son accès lui revenait, et pour le
+ dompter,--aussi ardemment que l'oiseau emprisonné heurte--sa
+ poitrine et son bec contre le treillage de fer--jusqu'à ce
+ que le sang teigne son plumage;--ainsi la chaleur de son âme
+ captive allait dévorant le sang de son coeur[324].
+
+Voilà les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et
+l'histoire, non pour les comprendre en s'oubliant devant elles, mais
+pour y chercher ou y imprimer l'image de ses propres passions. Il ne
+laisse pas parler les objets, il les force à lui répondre. Au milieu
+de leur paix, il n'est occupé que de son trouble. Il les monte au ton
+de son âme, et les force à répéter ses propres cris. Tout est tendu
+ici, comme en lui-même; la vaste strophe roule emportant dans son lit
+comblé le flot des idées véhémentes; la déclamation s'étale, pompeuse
+et parfois artificielle (c'est sa première oeuvre), mais puissante, et
+si souvent sublime que les vieilleries de la rhétorique qu'il garde
+encore disparaissent sous l'afflux des magnificences dont il la
+charge. Wordsworth, Walter Scott, à côté de cette prodigalité de
+splendeurs accumulées, semblaient pauvres et ternes; on n'avait point
+vu depuis Eschyle une pompe aussi tragique, et on suivait avec une
+sorte de saisissement le cortége des figures gigantesques qu'il
+amenait en files lugubres du fond du passé jusque sous nos yeux.
+
+ J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs,--un palais et une
+ prison de chaque côté.--Je voyais, du sein de la vague, ses
+ monuments se lever--comme à l'attouchement d'une baguette
+ magique.--Dix siècles étendent leurs ailes brumeuses--autour
+ de moi, et une auréole mourante rayonne--jusque sur ces
+ temps lointains où mainte contrée sujette--tenait ses yeux
+ fixés sur les bâtisses de marbre du lion ailé,--quand
+ Venise, assise dans sa pompe, posait son trône sur ses cent
+ îles.
+
+ Elle semble une Cybèle des mers sortie de
+ l'Océan,--s'élevant avec sa tiare de tours
+ orgueilleuses,--dans le vague lointain, d'un mouvement
+ majestueux,--souveraine des eaux et de leurs
+ puissances.--Elle l'était jadis; ses filles avaient leur
+ douaire--dans les dépouilles des nations, et l'inépuisable
+ Orient--versait dans son giron les pierreries en pluies
+ éblouissantes.--Elle trônait dans sa pourpre, et à ses
+ fêtes--les monarques invités croyaient leur dignité
+ accrue[325]....
+
+ La Bataille géante[326] est debout sur la montagne;--le
+ soleil brunit l'éclat de ses tresses sanglantes;--dans ses
+ mains de feu, les boulets flamboient,--et ses yeux brûlent
+ tout ce que leur éclair a touché.--Çà et là, sans repos,
+ elle roule, un instant fixe, puis au loin,--lançant sa
+ flamme. Devant ses pieds de fer,--le Meurtre s'est blotti
+ pour compter les oeuvres de mort.--Car ce matin trois
+ puissantes nations se rencontrent--pour verser devant son
+ autel le sang qu'elle trouve le plus doux.
+
+ Par le ciel! c'est une splendide vue--pour celui qui n'a
+ point là d'ami ni de frère--de voir leurs écharpes rivales,
+ aux broderies bigarrées,--de voir leurs armes variées qui
+ étincellent dans l'air!--Les vaillants dogues de la guerre
+ se lancent hors de leur repaire,--et grincent de leurs
+ crocs, et hurlent haut après la proie.--Tous se joignent à
+ la chasse, mais peu auront part au triomphe;--le tombeau
+ prendra pour soi le plus précieux du butin,--et le Massacre
+ assouvi peut à peine, à force de joie, compter leurs
+ files[327]....
+
+ Quel fruit retirerons-nous de notre maigre et pauvre
+ être?--Nos sens étroits,--notre raison fragile,--la vie
+ courte,--la vérité, une perle qui aime l'abîme,--toutes les
+ choses pesées dans la fausse balance de la
+ coutume;--l'opinion, souveraine toute-puissante, qui
+ jette--sur la terre le manteau de ses obscurités, jusqu'à ce
+ que le juste--et l'injuste semblent des accidents, et que
+ les hommes pâlissent--de la crainte que leurs propres
+ jugements n'éclatent au jour,--et que leurs libres pensées
+ ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumière.
+
+ Voilà comme ils fouissent leur sillon dans leur misère
+ inerte,--pourrissant de père en fils et d'âge en âge,--fiers
+ de leur nature foulée. Voilà comme ils meurent,--léguant
+ leur rage héréditaire--à une race nouvelle d'esclaves-nés,
+ qui recommenceront la guerre--pour garder leurs chaînes, et,
+ plutôt que d'être libres,--saigneront en gladiateurs, et
+ toujours iront s'assaillant--dans cette même arène où ils
+ voient--leurs compagnons tombés avant eux, comme les
+ feuilles du même arbre[328].
+
+Jamais style a-t-il mieux exprimé l'âme? On la voit ici qui travaille
+et s'épanche. Longuement et orageusement les idées y ont bouillonné
+comme les pièces de métal entassées dans la fournaise. Elles y ont
+fondu sous l'effort de la chaleur intense; elles y ont mêlé leurs
+laves avec des frémissements et des explosions, et voilà qu'enfin la
+porte s'ouvre: un lourd ruisseau de feu descend dans le canal ménagé
+d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes flamboyantes
+brûlent les yeux qui s'obstinent à le regarder.
+
+[Note 314: I have written from the fulness of my mind, from
+passion, from impulse, from many motives, but not «for their sweet
+voices.»
+
+To withdraw myself from myself has ever been my sole, my entire, my
+sincere motive in scribbling at all--and publishing also the
+continuance of the same object, by the action it affords to the mind,
+which else recoils upon itself.]
+
+[Note 315: I told you before that I can never recast any thing. I
+am like the tiger. If I miss the first spring, I go grumbling to my
+jungle again. But if I do it, it is crushing.]
+
+[Note 316: I could not write upon any thing without some personal
+experience and foundation.]
+
+[Note 317: I am a great reader and admirer of those books (the
+Bible) and had read them through and through before I was eight years
+old.--That is to say the Old Testament, for the New struck me as a
+task, but the other as a pleasure.]
+
+[Note 318: As to Pope, I have always regarded him as the greatest
+man in our poetry. Depend upon it. The rest are barbarians. He is a
+Greek temple, with a gothic cathedral on one hand and a turkish
+mosque, and all sorts of fantastic pagodas and conventicles about him.
+You may call Shakspeare and Milton pyramids, but I prefer the temple
+of Theseus or the Parthenon to a mountain of burnt brick-work.... The
+grand distinction of the under forms of the new school of poets is
+their vulgarity. By this I do not mean they are coarse, but shabby
+genteel.]
+
+[Note 319: All the styles of the day are bombastic. I don't except
+my own, no one has done more through negligence to corrupt the
+language.]
+
+[Note 320: Voyez le pamphlet qu'il fit contre les lakistes.]
+
+[Note 321: On vendit du _Corsaire_ 13000 exemplaires en un jour.]
+
+[Note 322:
+
+ And now Childe Harold was sore sick at heart,
+ And from his fellow bacchanals would flee;
+ 'Tis said, at times the sullen tear would start,
+ But pride congeal'd the drop within his ee:
+ Apart he stalk'd in joyless reverie,
+ And from his native land resolved to go,
+ And visit scorching climes beyond the sea;
+ With pleasure drugg'd he almost long'd for woe.]
+
+[Note 323:
+
+ The tender azure of the unruffled deep,
+ The mountain moss by scorching skies imbrown'd....
+ The orange tints that gild the greenest bough....]
+
+[Note 324:
+
+ Yet must I think less wildly:--I _have_ thought
+ Too long and darkly, till my brain became
+ In its own eddy boiling and o'erwrought,
+ A whirling gulf of phantasy and flame:
+ And thus, untaught in youth my heart to tame,
+ My springs of life were poison'd. 'Tis too late!
+ Yet I am changed; though still enough the same
+ In strength to bear what time cannot abate,
+ And feed on bitter fruits without accusing fate.
+
+ .... But soon he knew himself the most unfit
+ Of men to herd with man, with whom he held
+ Little in common; untaught to submit
+ His thoughts to others, though his soul was quell'd
+ In youth by his own thoughts; still uncompell'd,
+ He would not yield dominion of his mind
+ To spirits against whom his own rebell'd;
+ Proud though in desolation, which could find,
+ A life within itself, to breathe without mankind.
+
+ .... Like the Chaldean, he could watch the stars,
+ Till he had peopled them with beings bright
+ As their own beams; and hearth, and earthborn jars
+ And human frailties, were forgotten quite:
+ Could he have kept his spirits to that flight,
+ He had been happy; but this clay will sink
+ Its spark immortal, envying it the light
+ To which it mounts, as if to break the link
+ That keeps us from yon heaven which woos us to its brink.
+
+ But in man's dwellings he became a thing
+ Restless and worn, and stern and wearisome,
+ Droop'd as a wild-born falcon with clipt wing,
+ To whom the boundless air alone were home:
+ Then came his fit again, which to o'ercome,
+ As eagerly the barr'd-up bird will beat
+ His breast and beak against his wiry dome
+ Till the blood tinge his plumage, so the heat
+ Of his impeded soul would through his bosom eat.]
+
+[Note 325:
+
+ I stood in Venice, on the Bridge of Sighs;
+ A palace and a prison on each hand:
+ I saw from out the wave her structures rise
+ As from the stroke of the enchanter's wand:
+ A thousand years their cloudy wing expand
+ Around me, and a dying glory smiles
+ O'er the far time, when many a subject land
+ Look'd to the winged lion's marble piles,
+ When Venice sat in state, throned on her hundred isles.
+
+ She looks a sea-Cybele fresh from Ocean,
+ Rising with her tiara of proud towers
+ At airy distance, with majestic motion,
+ A ruler of the waters and their powers:
+ And such she was;--her daughters had their dowers
+ From spoils of nations, and the exhaustless East
+ Pour'd in her lap all gems in sparkling showers:
+ In purple was she robed, and of her feast
+ Monarchs partook, and deem'd their dignity increased....]
+
+[Note 326: Talavera.]
+
+[Note 327:
+
+ Lo! where the giant on the mountain stands,
+ His blood-red tresses deepening in the sun,
+ With deathshot glowing in his fiery hands,
+ And eye that scorcheth all it glares upon;
+ Restless it rolls, now fix'd, and now anon
+ Flashing afar,--and at his iron feet
+ Destruction cowers, to mark what deeds are done;
+ For on this morn three potent nations meet,
+ To shed before his shrine the blood he deems most sweet.
+
+ By Heaven! It is a splendid sight to see
+ (For one who hath no friend, no brother there)
+ Their rival scarfs of mix'd embroidery,
+ Their various arms that glitter in the air!
+ What gallant war-hounds rouse them from their lair,
+ And gnash their fangs, loud yelling for the prey!
+ All join the chase, but few the triumph share:
+ The grave shall bear the chiefest prize away,
+ And Havoc scarce for joy can number their array....]
+
+[Note 328:
+
+ .... What from this barren being do we reap?
+ Our senses narrow, and our reason frail,
+ Life short, and truth a gem which loves the deep,
+ And all things weigh'd in custom's falsest scale;
+ Opinion an omnipotence,--whose veil
+ Mantles the earth with darkness, until right
+ And wrong are accidents, and men grow pale
+ Lest their own judgments should become too bright,
+ And their free thoughts be crimes, and earth have too much light.
+
+ And thus they plod in sluggish misery,
+ Rotting from sire to son, and age to age,
+ Proud of their trampled nature, and so die,
+ Bequeathing their hereditary rage
+ To the new race of inborn slaves, who wage
+ War for their chains, and, rather than be free,
+ Bleed gladiator-like, and still engage
+ Within the same arena where they see
+ Their fellows fall before, like leaves of the same tree.]
+
+
+III
+
+Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il
+avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et
+d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la
+force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent
+et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a
+cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et
+l'on a vu paraître coup sur coup _la Fiancée d'Abydos_, _le Giaour_,
+_le Corsaire_, _Lara_, _Parisina_, _le Siége de Corinthe_, _Mazeppa_
+et _le Prisonnier de Chillon_.
+
+Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans
+ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries,
+et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges.
+Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus
+faux. Son _Corsaire_ est taché d'élégances classiques; la chanson des
+pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un choeur de
+l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses philosophiques
+aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire,
+l'Envie, le Désespoir et le reste des personnages abstraits, tels
+qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion
+au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont
+défigurés par des apostrophes de collége, et la prétendue diction
+poétique vient y étaler sa friperie usée et ses ornements
+convenus[330]. Bien pis, il vise à l'effet et suit la mode. Les
+ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son personnage pour
+obtenir la grimace qui fera frémir le public: «Écoutez!--Qui vient là
+sur un noir coursier?--Approche, bas esclave rampant, et réponds: ne
+sont-ce point là les Thermopyles[331]?» Tristes procédés, emphatiques
+et vulgaires, imités de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui
+font effet pendant la chaleur de la première lecture et sur la
+populace des auditeurs. Il y a un moyen sûr d'attirer la foule autour
+de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siéges, des
+meurtres et des combats, on l'intéressera toujours; montrez-lui des
+forbans, des aventuriers désespérés: ces figures contractées ou
+furieuses la tireront de sa vie régulière et monotone; elle ira les
+voir comme elle va aux théâtres du boulevard et par le même instinct
+qui lui fait lire les romans à quatre sous. Joignez-y, en façon de
+contraste, des femmes angéliques, tendres et soumises, surtout belles
+comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute à toutes ces
+séductions la fantasmagorie de la scène, le décor oriental ou
+pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les vagues de la
+Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout en haut
+relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes. Nous sommes
+tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame, comme la
+femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur
+les moyens.
+
+Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un
+arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les
+spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il
+est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des
+aventures maritimes et des moeurs sauvages. Il a senti vingt fois le
+voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et
+de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en
+Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection,
+dans des commencements de coups de main, en mer, armé, ou à cheval,
+ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies,
+l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à être
+assassiné[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui
+n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne
+m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la
+précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut
+ou non vous frapper[333].» Il disait vrai: nul devant le danger ne
+s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de
+San-Fiorenzo[334], son _yacht_ fut jeté à la côte; la mer était
+horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire
+ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés,
+déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous
+sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais
+certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres
+à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues:
+«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes
+au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous
+mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à
+nager[335].» Là-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; même
+il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de
+son gilet. Cependant les longues lames pesantes déferlaient sur les
+rocs avec le craquement d'une forêt de chênes fracassés par un
+tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne vit point pendant
+tout ce temps Byron changer de visage.--Un homme ainsi éprouvé et
+trempé pouvait peindre les situations et les sentiments extrêmes.
+Après tout, on ne les peint jamais que comme lui, par expérience[336].
+Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font
+pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il a toujours les pieds
+plongés dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus
+magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir au monde l'image
+de leur siècle ou de leur propre coeur. Tout au plus ils _déduisent_,
+c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois traits, le fond de
+l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en
+tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience,
+l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils ont beau être
+artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils décrivent.
+Leur gloire ne consiste point dans l'étalage d'une fantasmagorie,
+mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent les premiers dans
+quelque province inexplorée de la nature humaine, qui devient leur
+domaine, et désormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a
+trouvé la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes;
+c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est
+seul.
+
+Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la
+médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages
+qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux
+frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en
+combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de
+l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie
+silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une
+crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les
+survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient
+cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la
+place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant
+pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune
+se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au
+contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337].
+Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme
+mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se
+ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne
+d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là,
+devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée
+s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé
+l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne
+sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.--En
+voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval
+sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes,
+saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent.
+Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force
+s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;--il me sembla que je
+tombais à terre:--je me trompais, j'étais trop bien lié!--Mon coeur
+devint malade, mon cerveau douloureux;--il palpita un temps, puis ne
+battit plus.--Le ciel tournoyait comme une grande roue.--Je vis les
+arbres chanceler comme des hommes ivres.--Un éclair faible passa
+devant mes yeux,--qui ne virent plus. Celui qui meurt--ne peut pas
+mourir davantage.--Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,--et je
+luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir
+jusqu'à la vie.--Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une
+planche,--quand toutes les vagues qui fondent sur lui--le soulèvent en
+même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo,
+Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est
+l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la
+torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la
+mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour
+compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante,
+sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont
+trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval
+sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le
+gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle
+d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans
+assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune
+fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa
+propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul
+appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la
+volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent,
+et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il
+sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est
+minuit; sur les montagnes brunes,--la froide lune ronde luit
+descendue;--la mer bleue roule, le ciel bleu--s'étend comme un océan
+suspendu dans les hauteurs,--parsemé d'îles de lumière.--Les vagues
+sur les deux rivages reposaient,--calmes, transparentes, aussi azurées
+que l'air.--À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,--et
+leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «--Les vents
+étaient endormis sur les vagues,--les étendards laissaient retomber
+leurs plis le long de leurs hampes,--et ce profond silence n'était
+point interrompu,--sauf quand la sentinelle criait son signal,--sauf
+quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,--sauf quand
+le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage--allait bruissant
+comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le
+coeur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste
+entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se
+tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent
+impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp
+avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des
+sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous
+le mur,--qui faisaient leur carnaval sur les morts,--se gorgeant et
+grondant sur les carcasses et les membres.--Ils étaient trop affairés
+pour aboyer contre lui.--Ils avaient arraché la chair du crâne d'un
+Tartare,--comme on pèle une figue quand le fruit est frais,--et les
+crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,--quand il
+glissait à travers leurs mâchoires émoussées.--Eux, paresseusement,
+allaient mâchonnant les os des morts,--et pouvant à peine se traîner
+hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,--tant ils avaient bien
+rompu leur long jeûne,--sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de
+la nuit.--Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le
+sable,--les premiers entre les plus braves de sa troupe;--rouges et
+verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,--et chaque crâne
+avait une longue touffe de cheveux;--tout le reste était rasé et
+nu.--Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,--et leur
+chevelure entortillée autour de sa mâchoire.--Tout auprès, sur le
+rivage, au bord du golfe,--un vautour s'était posé, battant des ailes,
+pour chasser un loup--qui était descendu furtivement des collines,
+mais se tenait à l'écart,--effarouché par les chiens, loin de la proie
+humaine.--Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,--rongé
+par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de
+l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu
+importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de
+ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture,
+et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le
+sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis.
+Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue?
+Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre
+peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein?
+Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre
+la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus
+vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et
+le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a
+tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent
+ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux
+portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses;
+la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire
+témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de
+voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur
+attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu
+raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché
+sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot
+jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à
+goutte, et déjà son front est humide, son oeil terne. Les vainqueurs
+arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix
+bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce
+pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout,
+qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à
+peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»--il lui prend la
+main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue
+inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le
+soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des
+assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste
+«immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son
+souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,--et le nuage
+s'épaissit sur ses yeux troubles,--ses membres s'étendent en
+tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain
+esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels
+coeurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne
+reposent bien que dans le tombeau.
+
+Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'_Edda_ et
+sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément, au bord d'une
+mer tempétueuse, oeuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop
+sombre, et qui, après avoir prodigué les images de la désolation et de
+l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir sur toute la nature
+vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce rêve est ici comme
+dans l'_Edda_, presque aussi grandiose. «J'eus un songe qui n'était
+pas tout entier un songe.--Le clair soleil était éteint, et les
+étoiles--erraient dans les ténèbres de l'éternel espace,--sans rayons,
+ne voyant plus leur route, et la terre froide--se balançait aveugle et
+noircissante dans l'air sans lune.--Le matin venait, s'en allait et
+venait encore, mais n'apportait point de jour....--Les hommes mirent
+le feu aux forêts pour s'éclairer; mais heure par heure--elles
+tombaient et se consumaient; les troncs pétillants--s'éteignaient avec
+un craquement, puis tout était noir.--Ils vivaient près de ces feux
+nocturnes, et les trônes,--les palais des rois couronnés, les cabanes,
+les habitations de tous les êtres qui vivent sous un toit--flambèrent
+en guise de torches. Les cités furent incendiées,--et les hommes se
+tenaient assemblés autour de leurs maisons brûlantes--pour se regarder
+encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette
+lumière désespérée avaient un aspect infernal, lorsque par
+saccades--les éclairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient à
+terre,--et cachaient leurs yeux et pleuraient.--D'autres,
+souriant,--appuyaient leur menton sur les mains crispées.--D'autres
+couraient çà et là et nourrissaient--avec du bois leurs bûchers
+funéraires, et levaient les yeux--avec une anxiété folle vers le ciel
+morne,--linceul d'un monde mort; puis de nouveau,--avec des
+malédictions, ils se jetaient sur la poussière,--grinçaient des dents
+et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,--et dans leur épouvante
+venaient tomber à terre--et battaient l'air de leurs ailes inutiles.
+Les brutes les plus farouches--arrivaient apprivoisées et craintives,
+et les vipères rampaient--et s'entrelaçaient parmi la multitude--avec
+des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.--La
+Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,--s'assouvit de nouveau:
+ils achetèrent un repas--avec du sang, et chacun, morne, s'assit à
+part,--se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;--la terre n'avait plus
+qu'une pensée, celle de la mort,--de la mort présente et sans gloire,
+et la dent--de la famine mordait toutes les entrailles. Les
+hommes--mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur
+chair.--Les maigres étaient dévorés par les maigres.--Même les chiens
+assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;--et celui-ci fut fidèle au
+cadavre, écartant--les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés,
+par ses hurlements,--jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge,
+ou que les morts qui tombaient--eussent alléché leurs mâchoires
+maigres.--Lui-même n'alla point chercher de nourriture,--mais d'un
+piteux et perpétuel gémissement,--avec des cris pressés et désolés,
+léchant la main--qui ne lui répondait point par une caresse, il
+mourut.--La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes--dans une
+énorme cité survécurent,--et ils étaient ennemis. Ils se
+rencontrèrent--auprès des brandons mourants d'un autel--où un amas de
+choses saintes avaient été empilées--pour un usage profane. Ils les
+ramassèrent,--et, grelottant, de leurs froides mains de
+squelettes--ils grattèrent--les faibles cendres, et leur faible
+souffle--tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme--qui
+était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,--ils
+levèrent leurs yeux et regardèrent--chacun la face de l'autre; ils se
+virent, crièrent et moururent.--Ils moururent d'épouvante par
+l'horreur de leur propre aspect[342].»
+
+[Note 329: Par exemple:
+
+ As weeping Beauty's cheek at Sorrow's tale.]
+
+[Note 330: Voici des vers dignes de Pope, très-beaux et très-faux:
+
+ And havoc loathes so much the waste of time,
+ She scarce had left an uncommitted crime.
+ One hour beheld him since the tide he stemm'd,
+ Disguised, discover'd, conquering, ta'en, condemn'd,
+ A chief on land, an outlaw on the deep,
+ Destroying, saving, prison'd, and asleep!]
+
+[Note 331:
+
+ Who thundering comes on blackest steed,
+ With slacken'd bit and hoof of speed?
+ .... Approach, thou craven crouching slave:
+ Say, is not this Thermopylæ?]
+
+[Note 332: Moore's _Life of lord Byron_, III, 438; 1820.]
+
+[Note 333: I am living here exposed to it (assassination) daily,
+for I have happened to make a powerful and unprincipled man my enemy,
+and I never sleep the worse for it, or ride in less solitary places,
+because precaution is useless and one thinks of it as of a disease
+which may or may not strike.]
+
+[Note 334: Galt's _Life of lord Byron_, 113.]
+
+[Note 335: «Well, we are all born to die--I shall go with regret,
+but certainly not with fear.--It is every man's duty to endeavour to
+preserve the life God has given him; so I advise you all to strip:
+swimming, indeed, can be of little use in these billows--but as
+children, when tired with crying, sink placidly to repose--we, when
+exhausted with struggling, shall die the easier....»]
+
+[Note 336: «Qu'aurais-je connu et écrit si j'avais été un paisible
+politique mercantile ou un lord d'antichambre? Un homme doit voyager
+et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre.» Moore, III,
+429.]
+
+[Note 337:
+
+ They coldly laughed,--and laid him there:
+ The flat and turfless earth above
+ The being we so much did love;
+ His empty chain above it leant....
+ .... He faded............
+ .......... with all the while a cheek whose bloom
+ Was as mockery of the tomb,
+ Whose tints as gently sunk away
+ As a departing rainbow's ray.....]
+
+[Note 338:
+
+ .... The Earth gave way, the skies roll'd round,
+ I seem'd to sink upon the ground;
+ But err'd, for I was fastly bound,
+ My heart turn'd sick, my brain grew sore,
+ And throbb'd awhile, then beat no more:
+ The skies span like a mighty wheel;
+ I saw the trees like drunkards reel,
+ And a slight flash sprang o'er my eyes,
+ Which saw no farther: he who dies
+ Can die no more than then I died.
+ .... I felt the blackness come and go
+ And strove to wake; but could not make
+ My senses climb up from below:
+ I felt as on a plank at sea,
+ When all the waves that dash o'er thee,
+ At the same time upheave and whelm,
+ And hurl thee towards a desert realm.]
+
+[Note 339:
+
+ 'Tis midnight: on the mountains brown
+ The cold, round moon shines deeply down;
+ Blue roll the waters, blue the sky
+ Spreads like an Ocean hung on high,
+ Bespangled with those isles of light...
+ ......................
+ The waves on either shore lay there
+ Calm, clear, and azure as the air;
+ And scarce their foam the pebbles shook,
+ But murmur'd meekly as the brook.
+ The winds were pillow'd on the waves;
+ The banners droop'd along their staves,
+ And that deep silence was unbroke,
+ Save where the watch his signal spoke,
+ Save where the steed neigh'd oft and shrill,
+ And the wide hum of that wild host
+ Rustled like leaves from coast to coast....]
+
+[Note 340:
+
+ .... And he saw the lean dogs beneath the wall
+ Hold o'er the dead their carnival,
+ Gorging and growling o'er carcass and limb;
+ They were too busy to bark at him.
+ From a Tartar's skull they had stripp'd the flesh,
+ As ye peel the fig when its fruit is fresh;
+ And their white tusks crunch'd o'er the whiter skull,
+ As it slipp'd through their jaws when their edge grew dull,
+ As they lazily mumbled the bones of the dead,
+ When they scarce could rise from the spot where they fed;
+ So well had they broken a lingering fast
+ With those who had fallen for that night's repast.
+ And Alp knew, by the turbans that roll'd on the sand,
+ The foremost of these were the best of his band:
+ Crimson and green were the shawls of their wear,
+ And each scalp had a single long tuft of hair,
+ All the rest was shaven and bare.
+ The scalps were in the wild dog's maw,
+ The hair was tangled round his jaw.
+ But close by the shore, on the edge of the gulf,
+ There sat a vulture flapping a wolf,
+ Who had stolen from the hills, but kept away,
+ Scared by the dogs, from the human prey;
+ But he seized on his share of a steed that lay,
+ Pick'd by the birds, on the sands of the bay.]
+
+[Note 341:
+
+ He scarce can speak, but motions him 't is vain,
+ He clasps the hand that pang which would assuage.
+ And sadly smiles his thanks to that dark page.
+ .... His dying tones are in that other tongue,
+ To which some strange remembrance wildly clung....
+ .... And once, as Kaled's answering accents ceased,
+ Rose Lara's hand, and pointed to the East:
+ Whether (as then the breaking sun from high
+ Roll'd back the clouds), the morrow caught his eye,
+ Or that it was chance, or some remember'd scene,
+ That raised his arm to point where such had been,
+ Scarce Kaled seem'd to know, but turn'd away,
+ As if his heart abhorr'd that coming day,
+ And shrunk his glance before that morning light,
+ To look on Lara's brow,--where all grew night.
+ .... But from his visage little could we guess,
+ So unrepentant, dark, and passionless....
+ .... But gasping heaved the breath that Lara drew,
+ And dull the film along his dim eye grew;
+ His limbs stretch'd fluttering, and his head droop'd o'er.]
+
+[Note 342:
+
+ I had a dream, which was not all a dream.
+ The bright sun was extinguish'd, and the stars
+ Did wander darkling in the eternal space,
+ Rayless, and pathless, and the icy earth
+ Swung blind and blackening in the moonless air;
+ Morn came and went--and came, and brought no day.
+ .............................
+ Forests were set on fire--but hour by hour
+ They fell and faded--and the crackling trunks
+ Extinguish'd with a crash--and all was black.
+ ............................
+ And they did live by watchfires--and the thrones,
+ The palaces of crowned kings--the huts,
+ The habitations of all things which dwell,
+ Were burnt for beacons; cities were consumed,
+ And men were gathered round their blazing homes
+ To look once more into each other's face;
+ .... The brows of men by the despairing light
+ Wore an unearthly aspect, as by fits
+ The flashes fell upon them; some lay down
+ And hid their eyes and wept; and some did rest
+ Their chins upon their clenched hands, and smiled;
+ And others hurried to and fro, and fed
+ Their funeral piles with fuel, and look'd up
+ With mad disquietude on the dull sky,
+ The pall of a past world; and thence again
+ With curses cast them down upon the dust
+ And gnash'd their teeth and howl'd: the wild birds shriek'd,
+ And, terrified, did flutter on the ground,
+ And flap their useless wings; the wildest brutes
+ Came tame and tremulous; and vipers crawl'd
+ And twined themselves among the multitude,
+ Hissing, but stingless--they were slain for food:
+ And War, which for a moment was no more,
+ Did glut himself again; a meal was bought
+ With blood, and each sate sullenly apart,
+ Gorging himself in gloom: no love was left;
+ All earth was but one thought--and that was death,
+ Immediate and inglorious; and the pang
+ Of famine fed upon all entrails--men
+ Died, and their bones were tombless as their flesh;
+ The meagre by the meagre were devour'd,
+ Even dogs assail'd their masters, all save one,
+ And he was faithful to a corpse, and kept
+ The birds and beasts and famish'd men at bay,
+ Till hunger clung them; or the dropping dead
+ Lured their lank jaws; himself sought out no food.
+ But with a piteous and perpetual moan,
+ And a quick desolate cry, licking the hand
+ Which answer'd not with a caress--he died.
+ The crowd was famish'd by degrees; but two
+ Of an enormous city did survive,
+ And they were enemies: they met beside
+ The dying embers of an altar place
+ Where had been heap'd a mass of holy things
+ For an unholy usage; they raked up
+ And shivering scraped with their cold skeleton hands.
+ The feeble ashes, and their feeble breath
+ Blew for a little life, and made a flame
+ Which was a mockery; then they lifted up
+ Their eyes as it grew lighter, and beheld
+ Each other aspects--saw, and shriek'd, and died--
+ Even of their mutual hideousness they died....]
+
+
+IV
+
+Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment
+reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus
+imposant et plus haut, _Manfred_, frère jumeau du plus grand poëme
+du siècle, le _Faust_ de Goethe. «Lord Byron m'a pris mon _Faust_,
+disait Goethe, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts
+moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne
+reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais
+trop admirer son génie.» En effet, l'oeuvre était originale. «Je
+n'ai jamais lu le _Faust_ de Goethe, écrivait Byron, car je ne sais
+pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en
+traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en
+fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et
+quelque chose d'autre encore, bien plus que _Faust_, qui m'ont fait
+écrire _Manfred_.»--«L'oeuvre est si entièrement renouvelée,
+ajoutait Goethe, que ce serait une tâche intéressante pour un
+critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs
+degrés.» Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée
+dominante du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste
+de deux maîtres et de deux nations.
+
+Ce qui fait la gloire de Goethe, c'est qu'au dix-neuvième siècle il a
+pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent de
+véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle,
+puisque l'oeuvre propre de notre âge est la considération épurée des
+idées créatrices et la suppression des personnes poétiques par
+lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des
+deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne
+paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature
+classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques,
+et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire
+et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et
+les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains,
+étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de
+leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait
+de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'à
+les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines
+d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de
+l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement
+du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à
+la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact
+de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de
+nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un
+enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les
+puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant
+malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter
+vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant de sa
+pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui montrer
+ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui d'une
+forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme
+personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les dépouiller?
+Au lieu d'écarter la légende, Goethe la reprend. C'est une histoire du
+moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement, pieusement, il suit
+à la trace les vieilles moeurs et la vieille croyance. Un laboratoire
+d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de grosses gaîtés de
+villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la
+messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther,
+consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages
+célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon le texte de
+l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le Seigneur avec
+les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission
+de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est le ciel comme
+l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les
+anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un
+paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime,
+autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en
+choeurs. Goethe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire
+au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344].
+Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit que s'il
+ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il
+n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui, l'esprit moderne
+déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il semble s'enfermer.
+Le penseur perce derrière le conteur. À chaque instant, un mot voulu,
+qui paraît involontaire, ouvre par delà les voiles de la tradition les
+perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages
+surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges? Leur substance
+incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher
+tour à tour l'idée qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des
+personnes? Ce Méphistophélès révolutionnaire et philosophe, qui a lu
+_Candide_ et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose
+parfois que «l'esprit qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la
+riche beauté vivante, que la trame incessante de l'être vient
+envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en pensées
+stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes,» sont-ils
+autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idéale qui,
+par la sympathie, arrive à tout aimer, et par les idées, à tout
+comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel,
+qui peu à peu se déforme, s'évanouit, et reculant dans les
+profondeurs, derrière les magnificences de la nature vivante et les
+splendeurs de la rêverie mystique, se confond avec l'inaccessible
+absolu? Ainsi se développe le poëme entier, action et personnages,
+hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours
+sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre
+intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de
+l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colorée et parfumée
+que la nature prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient
+les profondes puissances génératrices et les invisibles lois fixes par
+lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour[345].
+Enfin, les voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos
+ancêtres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils
+sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à
+la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant
+les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous
+n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses
+divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle
+entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un
+plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres
+ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle
+a répandu les plus purs trésors de son génie et de son coeur. Mais
+notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants,
+pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce
+ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous
+découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal qui a
+dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des siècles
+sur la multitude agenouillée.
+
+Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de
+cette oeuvre et de toute l'oeuvre de Goethe. Chaque chose, brute ou
+pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est _un groupe de
+puissances_ dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut
+reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la
+et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère
+comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch,
+braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes
+d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font
+bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur
+imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout
+où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on
+regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses
+rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes;
+mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à
+travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces
+rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle
+emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble
+les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion
+dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux,
+ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol
+silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une
+oeuvre, et le coeur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver une
+voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce coeur; bien mieux
+ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa mélodie
+distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule appropriée à sa
+nature, capable de la manifester tout entière, comme un son, par son
+timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intérieure du
+corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la respecte; il évite
+de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son accent; tout son
+soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son oeuvre, écho
+de l'universelle nature, gigantesque choeur où les dieux, les hommes,
+le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les
+conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder
+sans se confondre, et où le génie flexible du musicien, qui tour à
+tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les interpréter et les
+comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en faisant entrevoir,
+par delà cette immense harmonie, le groupe de lois idéales d'où elle
+dérive et la raison intérieure qui la soutient.
+
+À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de
+Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature:
+il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan
+gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des
+précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il
+n'en a rien rapporté, sauf des images. Sa sorcière, ses esprits, son
+Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit pas plus que
+nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y
+croire; il faut, comme Goethe, avoir assisté longuement, en philosophe
+et en savant, à leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que
+leur dehors. Celui qui, en restant poëte, s'est fait naturaliste et
+géologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses
+lentement distillées et poussées enfin par leur propre poids vers la
+lumière, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant
+tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles
+peuvent penser, si elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour
+à tour reposée et violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort
+faut-il nous arracher à nos passions compliquées et vieillies pour
+comprendre la jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de
+la réflexion et de la forme! Combien difficile est une telle oeuvre
+pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en
+ont approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination
+malade ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et
+comme on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe,
+l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que
+la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais,
+c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est
+trouvé roidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à
+l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la sympathie
+ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique
+a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie
+panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour
+plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et
+fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour
+sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les
+puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la
+flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui
+chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on
+aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré
+qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de
+glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme
+ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes,
+dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est
+évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé
+invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait
+venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à
+travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue
+éternel.
+
+Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le
+font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès
+de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust
+l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste
+héros, qui pour toute oeuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses
+sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une
+grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux
+exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des
+velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte
+dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant
+mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref,
+le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui,
+quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau,
+ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit,
+«tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est
+pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni
+souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper
+comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux
+fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant
+gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser
+lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point
+par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma
+jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,--et n'a
+point regardé la terre avec des yeux d'homme.--La soif de leur
+ambition n'était point la mienne.--Le but de leur vie n'était pas le
+mien.--Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés--me faisaient
+étranger dans leur bande; je portais leur forme,--mais je n'avais
+point de sympathie avec la chair vivante....--Je ne pouvais point
+dompter et plier ma nature, car celui-là--doit servir qui veut
+commander; il doit caresser, supplier,--épier tous les moments,
+s'insinuer dans toutes les places,--être un mensonge vivant, s'il veut
+devenir--une créature puissante parmi les viles,--et telle est la
+foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,--troupeau de loups,
+même pour les conduire[346]....--Ma joie était dans la solitude, pour
+respirer--l'air difficile de la cime glacée des montagnes,--où les
+oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes--ne vient point
+effleurer le granit sans herbe, pour me plonger--dans le torrent et
+m'y rouler--dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,--pour
+suivre à travers la nuit la lune mouvante,--les étoiles et leur
+marche, pour saisir--les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux
+devinssent troubles,--ou pour regarder, l'oreille attentive, les
+feuilles dispersées,--lorsque les vents d'automne chantaient leur
+chanson du soir.--C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être
+seul;--car si les créatures de l'espèce dont j'étais,--avec dégoût
+d'en être, me croisaient dans mon sentier,--je me sentais dégradé et
+retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit
+seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour,
+exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le coeur qui
+n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa
+soeur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu
+remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma
+solitude n'est plus une solitude;--elle s'est peuplée de furies. J'ai
+grincé mes dents--dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;--puis,
+jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé--la folie
+comme un bienfait; elle m'est refusée.--J'ai affronté la mort; mais
+dans la guerre des éléments--les eaux se sont écartées de moi,--et les
+choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide
+main--d'un démon impitoyable m'a retenu--par un seul cheveu, qui n'a
+pas voulu se briser.--Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans
+toutes--les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;--mais,
+comme une vague refluante, elle m'a rejeté--dans le gouffre de ma
+pensée sans fond.--J'habite dans mon désespoir,--et j'y vis, j'y vis
+pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet
+unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son
+âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond
+pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse
+profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses
+tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à
+l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois!
+Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme
+frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang
+rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que
+l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»--«Écoute-moi!
+écoute-moi!--Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!--J'ai tant enduré,
+j'ai tant à endurer encore!--Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas
+changée--plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop--comme je
+t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits--pour nous torturer l'un
+l'autre, quand c'eût été--le plus mortel péché de nous aimer comme
+nous nous sommes aimés.--Dis que tu n'as point horreur de moi, que je
+subis--cette punition pour nous deux, que tu seras--un des esprits
+bienheureux, et que je mourrai;--car jusqu'ici toutes les choses
+odieuses conspirent--pour me lier à la vie, à une vie--qui me fait
+reculer en frémissant devant l'immortalité,--devant un avenir pareil
+au passé. Je n'ai plus de repos,--je ne sais pas ce que je demande, ni
+ce que je cherche.--Je sens seulement ce que tu es et ce que je
+suis.--Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de
+périr,--entendre la musique de ta voix. Parle-moi,--car je t'ai
+appelée dans la nuit silencieuse,--j'ai effrayé les oiseaux endormis
+dans les rameaux muets,--j'ai éveillé les loups des montagnes et
+rendu--ton nom familier aux échos des cavernes,--qui me répondaient;
+bien des choses m'ont répondu,--esprits et hommes; mais tu as toujours
+été muette.--Parle-moi; j'ai erré sur la terre,--et je n'ai jamais
+trouvé ta ressemblance. Parle-moi;--regarde les démons autour de nous;
+ils se sentent un coeur pour moi.--Je ne les crains pas, je ne sens
+mon coeur que pour toi seule.--Parle-moi, quand ce serait avec
+courroux. Dis un mot,--n'importe lequel. Seulement que je t'entende
+encore une fois,--encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle
+parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent
+sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant
+après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture
+l'esclave de sa volonté.»--«S'il eût été l'un de nous, il eût été un
+esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base
+inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il
+est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le
+déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant
+qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout
+«râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa
+force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je
+le sens.--Tu ne me posséderas jamais, je le sais.--Ce que j'ai fait
+est fait; je porte au dedans de moi--une torture à laquelle la tienne
+ne pourrait rien ajouter.--L'âme, qui est immortelle, se donne à
+elle-même--la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses
+mauvaises pensées.--Elle est à elle-même le commencement et la fin de
+son propre mal.--Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être
+intime,--quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte
+point--sa couleur aux choses fugitives du dehors,--mais demeure
+absorbé dans une souffrance ou dans une joie--qui vient de la
+conscience de ses propres mérites.--Tu ne m'as point tenté, ce n'est
+point toi qui aurais pu me tenter.--Je n'ai point été ta dupe, et je
+ne suis point ta proie.--J'ai été mon propre destructeur, et je le
+serai encore--dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!--La
+main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi,
+l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni
+démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de
+dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de
+chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées,
+voilà le héros et l'oeuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si
+Goëthe a été le poëte de l'_univers_, Byron a été le poëte de la
+_personne_, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète,
+le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.
+
+[Note 343: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les
+choeurs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans _les
+Martyrs_.]
+
+[Note 344: _Magna peccatrix_, S. Lucæ VII, 36.--_Mulier
+Samaritana_, S. Johannis IV.--_Maria Ægyptiaca_ (Acta Sanctorum),
+etc.]
+
+[Note 345:
+
+ Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe,
+ Wo es in herrlichen Accorden schlägt?]
+
+[Note 346:
+
+ From my youth upwards
+ My spirit walk'd not with the souls of men,
+ Nor look'd upon the earth with human eyes;
+ The thirst of their ambition was not mine;
+ The aim of their existence was not mine;
+ My joys, my griefs, my passions, and my powers,
+ Made me a stranger; though I wore the form,
+ I had not sympathy with breathing flesh....
+ .......................
+ I could not tame my nature down; for he
+ Must serve who fain would sway--and soothe--and sue--
+ And watch all time--and pry into all place--
+ And be a living lie--who would become
+ A mighty thing upon the mean, and such
+ The mass are; I disdain'd to mingle with
+ A herd, though to be leader--and of wolves....]
+
+[Note 347:
+
+ .... My joy was in the wilderness, to breathe
+ The difficult air of the iced mountain's top,
+ Where the birds dare not build, nor insect's wing
+ Flit o'er the herbless granite; or to plunge
+ Into the torrent, and to roll along
+ On the swift whirl of the new breaking wave....
+ .... To follow through the night the moving moon,
+ The stars and their development; or catch
+ The dazzling lightnings till eyes grew dim;
+ Or to look, list'ning, on the scatter'd leaves,
+ While Autumn winds were at their evening song,
+ These were my pastimes, and to be alone;
+ For if the beings, of whom I was one,
+ Hating to be so,--cross'd me in my path,
+ I felt myself degraded back to them,
+ And was all clay again....]
+
+[Note 348:
+
+ .... My solitude is solitude no more,
+ But peopled with the Furies:--I have gnash'd
+ My teeth in darkness till returning morn,
+ Then cursed myself till sunset; I have pray'd
+ For madness as a blessing--'tis denied me.
+ I have affronted death--but in the war
+ Of elements the waters shrunk from me,
+ And fatal things pass'd harmless--the cold hand
+ Of an all-pitiless demon held me back,
+ Back by a single hair, which would not break.
+ In fantasy, imagination, all
+ The affluence of my soul--I plunged deep
+ But like an ebbing wave, it dash'd me back
+ Into the gulf of my unfathom'd thought
+ .... I dwell in my despair
+ And live, and live for ever.]
+
+[Note 349:
+
+ There's bloom upon her cheek;
+ But now I see it is not living hue,
+ But a strange hectic--like the unnatural red
+ Which Autumn plants upon the perish'd leaf.]
+
+[Note 350:
+
+ .... Hear me, hear me--
+ Astarte! my beloved! speak to me:
+ I have so much endured--so much endure--
+ Look on me! the grave hath not changed thee more
+ Than I am changed for thee. Thou lovedst me
+ Too much, as I loved thee: we were not made
+ To torture thus each other, though it were
+ The deadliest sin to love as we have loved.
+ Say that thou loath'st me not, that I do bear
+ This punishment for both--that thou wilt be
+ One of the blessed--and that I shall die.
+ For hitherto all hateful things conspire
+ To bind me in existence--in a life
+ Which makes me shrink from immortality--
+ A future like the past. I cannot rest.
+ I know not what I ask, nor what I seek:
+ I feel but what thou art, and what I am;
+ And I would hear yet once before I perish
+ The voice which was my music--Speak to me!
+ For I have call'd on thee in the still night,
+ Startled the slumbering birds from the hush'd boughs
+ And woke the mountain wolves, and made the caves
+ Acquainted with thy vainly echoed name,
+ Which answer'd me--many things answer'd me--
+ Spirits and men--but thou wert silent all.
+ .... Speak to me! I have wander'd o'er the earth,
+ And never found thy likeness--speak to me!
+ Look on the fiends around, they feel for me:
+ I fear them not, and feel for thee alone--
+ Speak to me! though it be in wrath; but say--
+ I reck not what--but let me hear thee once--
+ This once--once more!]
+
+[Note 351:
+
+ .... Yet see, he mastereth himself, and makes
+ His torture tributary to his will.
+ Had he been one of us, he would have made
+ An awful spirit.]
+
+
+V
+
+On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre.
+Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il
+tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une
+générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du
+gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les
+injures des _revues_ décentes «contre ces hommes (entendez cet homme)
+au coeur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système
+d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre
+les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant
+cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs
+bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance,
+travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les
+infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au coeur.» Emphase
+de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait
+l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment
+qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord
+Byron vit des _gentlemen_ sortir d'un salon avec leurs femmes
+lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre,
+le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était _a
+public sinner_; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière
+qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse
+personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la
+conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et
+protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux
+siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son
+rigorisme, et l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne
+l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La
+proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation
+étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices
+divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du
+roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du _gentleman_ en
+cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les moeurs
+qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques
+qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au
+coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être
+_improper_. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans
+son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est
+tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine
+étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà
+les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron,
+avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est
+attaqué.
+
+Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces;
+c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des
+ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après
+les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu
+l'ennui né de la contrainte désoler toute la _high life_. «Là se tient
+debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes--même à la
+trois-millième révérence.--Les ducs royaux, les dames grimpent
+l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un pouce[353].»--«Il
+faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que les journaux
+appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction, notamment les
+_gentlemen_ après dîner, les jours de chasse, et la soirée qui suit,
+et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été
+chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord C.....,
+composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le
+dessert était à peine sur la table, que sur douze personnes j'en
+comptai cinq endormies.» Pour les moeurs, du moins dans la haute
+classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à Covent Garden....
+Partout autour de moi les plus distinguées des jeunes et des vieilles
+coquines de qualité.... C'est comme si la salle eût été partagée entre
+les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes
+dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... Là, quelle
+différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa
+fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le roi et
+partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à l'Opéra et
+aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie telle
+qu'elle est réellement[354]!...» Du décorum et de la débauche; des
+tartufes de moeurs,
+
+ Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355];
+
+une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire
+l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de
+vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces
+invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de
+la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des
+grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la
+tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est
+enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les moeurs
+sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit regagner
+en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité, la vérité
+sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente génération
+anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le _cant_ est le
+péché criant dans ce siècle menteur et double d'égoïstes
+déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'oeuvre, _Don
+Juan_[357].
+
+Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un
+nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les moeurs du
+Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve qui
+lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les
+satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que voluptueux
+de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise, encore exempte de
+colères politiques, où le souci paraissait une sottise, où l'on traitait
+la vie comme un carnaval, où le plaisir courait les rues, non pas timide
+et hypocrite, mais déshabillé et approuvé. Il s'y était amusé
+fougueusement d'abord, plus qu'assez et même plus que trop, presque
+jusqu'à s'y détruire; puis après des galanteries vulgaires, ayant
+rencontré un amour véritable, il était devenu cavalier servant, à la
+mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le
+châle, un peu maladroitement d'abord et avec étonnement, mais en somme
+plus heureux qu'il n'avait jamais été, et caressé comme par un souffle
+tiède de volupté et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la
+morale anglaise, l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité
+amoureuse érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une
+femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances
+en prenant un _amoroso_.... L'amour (le sentiment de l'amour)
+non-seulement excuse la chose, mais en fait une _vertu positive_[359],
+pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à
+une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le _Morgante
+Maggiore_ de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux ecclésiastiques
+en matière de religion dans un pays catholique et dans un âge bigot,» et
+pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient
+d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et de cette aise,
+et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pédantesque qui
+dans son pays l'avait condamné et damné sans rémission. Il écrivait son
+_Beppo_ en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle
+humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur
+de l'Italie aux préoccupations et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime
+à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain,--non pas débile
+et clignotant dans le brouillard,--comme l'oeil mort d'un ivrogne qui
+geint,--mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit
+forcé d'emprunter--sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à
+trembloter--quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron
+trouble[360].»--«J'aime leur langue, ce doux latin bâtard--qui se fond
+comme des baisers sur une bouche de femme,--qui glisse comme si on
+devait l'écrire sur du satin--avec des syllabes qui respirent la douceur
+du Midi,--avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si
+bien ensemble,--que pas un seul accent n'y semble rude,--comme nos âpres
+gutturales du Nord, aigres et grognantes,--que nous sommes obligés de
+cracher avec des sifflements et des hoquets[361].»--«J'aime aussi les
+femmes (pardonnez ma folie),--depuis la riche joue de la paysanne d'un
+rouge bronzé--et ses grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs--qui
+vous disent mille choses en une fois,--jusqu'au front de la noble dame,
+plus mélancolique,--mais calme, avec un regard limpide et puissant,--son
+coeur sur les lèvres, son âme dans les yeux,--douce comme son climat,
+rayonnante comme son ciel[362].» Avec d'autres moeurs, il y avait là une
+autre morale; il y en a une pour chaque siècle, chaque race et chaque
+ciel; j'entends par là que le modèle idéal varie avec les circonstances
+qui le façonnent. En Angleterre, la dureté du climat, l'énergie
+militante de la race et la liberté des institutions prescrivent la vie
+active, les moeurs sévères, la religion puritaine, le mariage correct,
+le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beauté du
+climat, le sens inné du beau et le despotisme du gouvernement
+suggéraient la vie oisive, les moeurs relâchées, la religion
+imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des
+deux modèles a sa beauté et ses taches, l'artiste épicurien comme le
+politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les
+petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second,
+lord Byron n'avait qu'à mettre en relief les séductions du premier.
+
+Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui,
+dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il
+prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont
+pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur,
+c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses
+confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion
+venue, il se laisse aller; il a du coeur et des sens, et sous un beau
+soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on n'y peut mais, à vingt non
+plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature humaine, mes
+chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous
+voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et
+non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne répondons pas
+de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan qui se promène;
+il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est
+jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passée;
+les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au
+cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Après
+tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a été l'amant de
+Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique et de toute
+l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra
+à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la tenue:
+j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là
+picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il
+se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il
+deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous
+voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage
+malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que
+l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à
+la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364].
+
+Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la
+faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre:
+à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le
+reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus
+aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont
+dire les _clergymen_ et les _reviewers_ en cravate blanche? Car enfin,
+il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on
+en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le _bonheur_ et quand
+je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la
+simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues
+ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de
+Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et
+harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les
+paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des coeurs. Y
+a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent
+sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette
+aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie
+embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large
+appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous
+les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son
+bras blanc,--et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe
+sombre.--Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.--L'autre,
+avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement
+sa belle tête,--comme un fruit qui vacille sur sa tige,--et sommeille,
+avec un souffle faible,--ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de
+perles.--Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une
+statue,--muette, sans haleine, gît dans un sommeil de
+pierre,--blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un
+monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une
+clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un
+regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le
+lac--passer fugitivement son ombre craintive.--Elle sursaute d'abord
+et s'écarte, puis coule un second regard--admirant cette nouvelle
+fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine?
+Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle?
+Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce
+qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature
+humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et
+sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce
+qu'elle ne vaut pas celle d'un _alderman_? Refuserez-vous de
+reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la
+jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y
+a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la
+vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la
+plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments
+et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront
+pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on
+vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée
+que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a
+recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève.
+Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle
+l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut,
+en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille,
+imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les
+unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,--avec des
+falaises, au-dessus et une large plage de sable,--gardée par des bancs
+et des rocs comme par une armée.--Toujours y grondait la voix rauque
+des vagues hautaines,--sauf pendant les longs jours dormants de
+l'été,--qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa
+couche.--Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du
+dauphin et le bruissement d'une petite vague--qui, heurtée par
+quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle
+mouillait à peine.--Ils erraient tous les deux, et la main dans la
+main,--sur les cailloux luisants et les coquillages.--Ils glissaient
+le long du sable uni et durci.--Et dans les vieilles cavernes
+sauvages--creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à
+dessein--en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en
+grottes,--ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant
+l'autre dans son bras,--ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du
+crépuscule empourpré.--ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont
+la lumière flottante--s'étendait comme un Océan rosé, brillant et
+vaste.--Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,--d'où la
+large lune se levait, formant son cercle.--Ils entendaient le
+clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent
+leurs yeux noirs darder une flamme--chacun dans ceux de l'autre, et
+voyant cela,--leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un
+baiser[367]....--Ils étaient seuls, mais non point seuls comme
+ceux--qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la
+solitude,--L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein
+d'étoiles,--la rougeur du crépuscule qui de moment en moment
+baissait,--les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau
+tomber goutte à goutte,--tout autour d'eux resserrait leurs bras
+entrelacés,--comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel--hors la
+leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent
+moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos
+catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de
+promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers
+son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui
+soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui
+s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et coeur. «Hélas!
+ils étaient si jeunes, si beaux,--si seuls, si aimants, si livrés à
+eux-mêmes, et l'heure--était celle où le coeur est toujours plein--et,
+n'ayant plus sur soi de pouvoir,--suggère des actions que l'éternité
+ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces
+deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de
+floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le
+modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes
+doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les
+pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art.
+
+Par delà le _cant_ britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par
+delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie
+humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela
+qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves
+lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience
+est venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme
+une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que
+les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la
+trame ordinaire de sa vie[371]? La vérité est qu'il emploie le
+meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler
+comme un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un
+animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses
+instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la
+nécessité fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse
+et de plus imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre
+gré, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche
+rarement sur les côtes, que du moins son échine stoïcienne peut
+faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en
+imagination de caparaçons magnifiques, et se prélasse ainsi à pas
+mesurés, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des
+fleurs, tandis qu'en somme elle piétine dans la boue et emporte avec
+soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que
+de palper son dos pelé, de lui mettre sous les yeux les sacs de
+farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La
+bonne comédie! C'est la comédie éternelle, et il n'y a pas un
+sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord.
+Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle
+sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre. Elle a de la vertu,
+cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait à
+propos de don Juan des raisonnements très-beaux: la belle chose que
+les raisonnements, et comme ils sont propres à brider la passion!
+Rien de plus solide qu'un ferme propos étayé de logique, appuyé sur
+la crainte du monde, sur la pensée de Dieu, sur le souvenir du
+devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté un tête-à-tête en
+juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la
+pauvre femme timide est surprise par son mari outragé, dans quelle
+situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement elle va se taire,
+honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de
+compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compté
+sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à présent il
+s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de
+sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée,
+on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et
+l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est
+en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête.
+C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et
+défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné
+vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle
+comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête
+femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez
+raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné,
+et vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine
+fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en
+équilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une
+bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les
+pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un
+idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous
+recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à
+une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au
+fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et
+jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant
+fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère?
+Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de coeur commence. «Oui,
+dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....--(Ici il se
+trouva plus malade.)--O Julia! qu'est-ce que toutes les autres
+angoisses?...--(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de
+rhum!--Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)--Julia, mon
+amour!--(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)--Ma bien-aimée
+Julia, entends ma prière!...--(Ici sa voix devient inarticulée:
+c'était la faute des hoquets)[373].--L'amour est très-brave contre
+toutes les nobles maladies,--mais il a horreur de l'application des
+serviettes chaudes,--et le mal de mer est sa mort[374].» Bien
+d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le
+mariage; il y aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si
+Pénélope est si connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour
+Ulysse étaient de retrouver une jolie urne,--érigée à sa mémoire, et
+deux ou trois jeunes demoiselles--engendrées par quelque ami
+détenteur de sa femme et de ses biens,--et de sentir son chien Argus
+l'empoigner par sa culotte[375].»
+
+Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique,
+c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par
+bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne;
+la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que
+par contradiction et par instants. «Donnez-nous du vin, des femmes, de
+la gaieté, des éclats de rire,--demain des sermons et de l'eau de
+Seltz.--L'homme étant un être raisonnable, doit se griser[376].--Le
+meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.--Je voudrais être
+argile--autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,--parce
+qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis grisé à
+force,--et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous voyez bien
+qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé à se
+détruire. Son _Don Juan_ aussi est une débauche; il s'y amuse
+outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un
+taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et
+maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses
+récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la
+famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui
+se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift;
+bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second
+comme plus gras;--mais il avait beaucoup de répugnance pour cette
+sorte de fin.--Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui
+lui avait été fait à Cadix--par une souscription générale des
+dames[377].» Pièces en main[378], il y suit avec une exactitude de
+chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le
+délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut toucher et
+montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds grotesque et
+hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la mitraille et la
+baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employés comme
+fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y a du sang assez
+pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est
+pour railler la guerre et les boucheries décorées du nom d'exploits.
+Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes les vanités
+humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon
+«que la vie est un néant et que les hommes ne valent pas des
+chiens[379]?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon ses
+lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au
+moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un poëte
+respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaieté de
+cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il lâche une
+pantalonnade. Il achève une ode par des caricatures. Il est Faust dans
+le premier vers et Méphistophélès dans le second. Il arrive au milieu
+des tendresses ou des meurtres avec des drôleries de petit journal,
+avec des trivialités, des cancans, avec des injures de pamphlétaire et
+des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu les procédés poétiques, se
+demande où il en est, compte les stances déjà faites, gouaille la
+Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme s'il n'en donnait pas
+deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-même, et lui seul,
+debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle ici; ses personnages
+ne sont que des paravents; même la moitié du temps, il les écarte pour
+occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colères,
+ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une conversation, une
+confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon
+d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mémoires
+dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et s'épanchait.
+Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive
+pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai poëte,
+toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui
+éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les
+émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les
+hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims
+d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans
+les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on
+l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec
+lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu, si poignant,
+une si étonnante prodigalité de science, d'idées, d'images ramassées
+des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris,
+emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer à
+résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot qui à son endroit
+revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-même, et
+tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver le monde et
+sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement de son
+talent et le contentement de son coeur que dans un poëme armé contre
+toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions
+poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a
+une maladie de coeur et d'esprit dans le style de _Don Juan_, comme
+dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes,
+c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette sorte de rire est un
+spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie,
+chez l'autre l'excitation ou le dégoût. Byron s'épuisait, du moins le
+poëte s'épuisait en lui. Les derniers chants du _Don Juan_ traînaient;
+la gaieté devenait forcée, les escapades se tournaient en divagations;
+le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait
+essayé avait fléchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame
+qu'à la déclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand
+il quitta la poésie, la poésie le quittait; il alla chercher l'action
+en Grèce et n'y trouva que la mort.
+
+[Note 352:
+
+ .... Thou hast no power upon me, that I feel;
+ Thou never shalt possess me, that I know:
+ What I have done is done; I bear within
+ A torture which could nothing gain from thine:
+ The mind which is immortal makes itself
+ Requital for its good or evil thoughts--
+ Is its own origin of ill and end--
+ And its own place and time;--its innate sense,
+ When stripp'd of this mortality, derives
+ No colour from the fleeting things without;
+ But is absorb'd in sufferance or in joy,
+ Born from the knowledge of its own desert.
+ _Thou_ didst not tempt me, and thou couldst not tempt me.
+ I have not been thy dupe, nor am thy prey--
+ But was my own destroyer, and will be
+ My own hereafter.--Back, ye baffled fiends!
+ The hand of death is on me--but not yours!]
+
+[Note 353: _Don Juan._
+
+ There stands the noble hostess, nor shall sink
+ With the three thousandth curtsy;
+ .... Saloon, room, hall, o'erflow beyond their brink,
+ And long the latest of arrivals halts,
+ 'Midst royal dukes and dames condemn'd to climb,
+ And gain an inch of staircase at a time....]
+
+[Note 354: It was as if the house had been divided between your
+public and understood courtesans. But the intriguantes much
+outnumbered the regular mercenaries. Now where lay the difference
+between Pauline and her mamma, and Lady.... and daughter? Except that
+the two last may enter Carleton and any other house and the two first
+are limited to the Opera and b--house. How I delight in observing life
+as it really is--and myself after all the worst of any!]
+
+[Note 355: Alfred de Musset.]
+
+[Note 356: Voyez son terrible poëme bouffon _The Vision of
+Judgment_ contre Southey, George IV, et la parade officielle.]
+
+[Note 357: Don Juan is a satire on the abuses in the present state
+of society, and not an eulogy of vice.]
+
+[Note 358: Stendhal, _Mémoires sur lord Byron_.]
+
+[Note 359: Moore's _Life of lord Byron_, III, 113.]
+
+[Note 360:
+
+ .... I like to see the sun set, sure he'll rise to-morrow,
+ Not through a misty morning twinkling weak as
+ A drunken man's dead eye in maudlin sorrow,
+ But with all heaven t' himself; that day will break as
+ Beauteous as cloudless, nor be forced to borrow
+ That sort of farthing candlelight which glimmers
+ Where reeking London's smoky caldron simmers.]
+
+[Note 361:
+
+ .... I love the language, that soft bastard latin,
+ Which melts like kisses from a female mouth,
+ Which sounds as if it should be writ on satin,
+ With syllables which breathe of the sweet south,
+ And gentle liquids gliding all so pat in,
+ That not a single accent seems uncouth,
+ Like our harsh northern whistling, grunting guttural,
+ Which we're obliged to hiss, and spit, and sputter all.]
+
+[Note 362:
+
+ I like the women too (forgive my folly),
+ From the rich peasant cheek of ruddy bronze,
+ And large black eyes that flash on you a volley
+ Of rays that say a thousand things at once,
+ To the high dama's brow, more melancholy
+ But clear, and with a wild and liquid glance,
+ Heart on her lips, and soul within her eyes,
+ Soft as her clime, and sunny as her skies.]
+
+[Note 363: Voyez Stendhal, _Vie de Giacomo Rossini_, et Stanley,
+_Vie de Thomas Arnold_. Le contraste est complet. Voyez aussi dans
+_Corinne_ cette opposition très-bien saisie.]
+
+[Note 364: Journal, février 1821.]
+
+[Note 365:
+
+ She with her flush'd cheek laid on her white arm,
+ And raven ringlets gather'd in dark crowd
+ Above her brow, lay dreaming soft and warm;
+ .... One with her auburn tresses slightly bound,
+ And fair brows gently drooping, as the fruit
+ Nods from the tree, was slumbering with soft breath,
+ And lips apart, which show'd the pearls beneath.
+ .... A fourth as marble, statue-like and still,
+ Lay in a breathless, hush'd, and stony sleep;
+ White, cold and pure........................
+ .................. a carved lady on a monument.]
+
+[Note 366:
+
+ .... It was like the fawn which, in the lake display'd,
+ Beholds her own shy, shadowy image pass,
+ When first she starts, and then returns to peep,
+ Admiring this new native of the deep.]
+
+[Note 367:
+
+ .... It was a wild and breaker-beaten coast,
+ With cliffs above, and a broad sandy shore,
+ Guarded by shoals and rocks as by a host;
+ And rarely ceased the haughty billow's roar,
+ Save on the dead long summer days, which make
+ The outstretch'd Ocean glitter like a lake....
+
+ And all was stillness, save the sea bird's cry,
+ And dolphin's leap, and little billow crost
+ By some low rock or shelve, that made it fret
+ Against the boundary it scarcely wet.
+
+ .... And thus they wander'd forth, and, hand in hand,
+ Over the shining pebbles and the shells,
+ Glided along the smooth and hardened sand;
+ And in the worn and wild receptacles
+ Work'd by the storms, yet work'd as it were plann'd,
+ In hollow halls, with sparry roofs and cells
+ They turn'd to rest; and each clasp'd by an arm,
+ Yielded to the deep twilight's purple charm.
+
+ They look'd up to the sky whose floating glow
+ Spread like a rosy Ocean, vast and bright;
+ They gazed upon the glittering sea below,
+ Whence the broad moon rose circling into sight;
+ They heard the wave's splash, and the wind so low;
+ And saw each other's dark eyes darting light
+ Into each other--and beholding this,
+ Their lips drew near, and clung into a kiss.]
+
+[Note 368:
+
+ .... They were alone, but not alone as they
+ Who shut in chambers think it loneliness;
+ The silent Ocean, and the starlight bay
+ The twilight glow, which momently grew less,
+ The voiceless sands, and drooping caves, that lay
+ Around them, made them to each other press,
+ As if there were no life beneath the sky
+ Save theirs, and that their life could never die.]
+
+[Note 369:
+
+ .... Haidée spoke not of scruples, ask'd no vows,
+ Nor offered any....
+ She was all which pure ignorance allows,
+ And flew to her young mate like a young bird....]
+
+[Note 370:
+
+ Alas! They were so young, so beautiful,
+ So lonely, loving, helpless, and the hour
+ Was that in which the heart is always full,
+ And, having o'er itself no further power,
+ Prompts deeds eternity cannot annul....]
+
+[Note 371: «Il y a dix fois plus de vérité, disait Byron, dans
+_Don Juan_ que dans _Childe Harold_. C'est pour cela que les femmes
+n'aiment pas _Don Juan_.»]
+
+[Note 372:
+
+ I hope it is no crime
+ To laugh at _all_ things. For I wish to know
+ _What_, after _all_, are _all_ things--but a _show_?
+ (Ch. VII, stance 2.)]
+
+[Note 373:
+
+ .... Sooner shall earth resolve itself to sea,
+ Than I resign thine image, oh, my fair!
+ (Here the ship gave a lurch, and he grew sea-sick.)
+ Oh Julia! what is every other woe?--
+ (Here he fell sicker)......................
+ (For God's sake let me have a glass of liquor;
+ Pedro, Baptista, help me down below.)
+ Julia, my love! (You rascal, Pedro, quicker)--
+ Oh, Julia!--(this curst vessel pitches so)
+ Beloved Julia, hear me still beseeching!
+ (Here he grew inarticulate with retching.)]
+
+[Note 374:
+
+ .... Love's a capricious power....
+ Against all noble maladies he's bold;
+ But vulgar illnesses don't like to meet;
+ .... Shrinks from the application of hot towels,
+ And purgatives are dangerous to his reign,
+ Sea-sickness death....]
+
+[Note 375:
+
+ .... 'Tis melancholy, and a fearful sign
+ Of human frailty, folly, also crime,
+ That love and marriage rarely can combine;
+ Although they both are born in the same clime;
+ Marriage from love, like vinegar from wine--
+ A sad, sour, sober beverage.--
+ .... An honest gentleman, at his return
+ May not have the good fortune of Ulysses;....
+ .... The odds are that he finds a handsome urn
+ To his memory--and two or three young misses
+ Born to some friend, who holds his wife and riches
+ And that _his_ Argus bites him by--the breeches.--]
+
+[Note 376:
+
+ .... Let us have wine and women, mirth and laughter,
+ Sermons and soda-water the day after.
+ Man, being reasonable, must get drunk;
+ The best of life is but intoxication....]
+
+[Note 377:
+
+ .... And next they thought upon the master's mate,
+ As fattest; but he saved himself, because,
+ Besides being much averse from such a fate,
+ There were some other reasons: the first was,
+ He had been rather indisposed of late;
+ And that which chiefly proved his saving clause,
+ Was a small present made to him at Cadiz,
+ By general subscription of the ladies.]
+
+[Note 378: Il avait sous les yeux une douzaine de descriptions
+authentiques.]
+
+[Note 379: Chant VII, 6, 7.
+
+ Dogs, or men!--for I flatter you in saying
+ That ye are dogs--Your betters far--Ye may
+ Read, or read not, what I am now essaying
+ To show ye what ye are in every way.]
+
+[Note 380: Voyez _Vision of Judgment_.]
+
+
+VI
+
+Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle
+n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe,
+gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et
+l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou
+l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci
+précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans
+l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs
+exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante
+jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les
+autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de
+leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus
+autour d'eux, écoutant notre coeur qui répétait leurs cris tout bas.
+Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La
+démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la
+philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans
+cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité
+et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint
+d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée,
+livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le
+bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et
+l'homme avorté ou gâté. De ce concert, une idée sortit, centre de la
+littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est qu'il y a
+quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure,
+et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord.
+
+Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands,
+ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et
+profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»--«Cultive ton
+jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau,
+deviens bête de somme.»--«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite,
+abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»--«Fais
+ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont
+là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens
+et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon
+de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a
+une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous
+commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute
+l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la
+littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les
+choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne
+connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes
+sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs
+grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui
+ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour
+les briser à deux pas de l'entrée contre une misérable borne qu'ils ne
+voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les nécessités
+qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre génération, comme les
+précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en
+relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au
+calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c'est notre
+intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais
+nous avons le droit de concevoir pour autrui les espérances que nous
+n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos descendants un
+bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un air plus sain,
+ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des idées finit
+par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité
+du coeur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris
+pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme eux nous avons
+reçu pour des vérités certaines les nobles songes de notre imagination
+et les suggestions impérieuses de notre coeur. Nous nous sommes liés à
+la partialité des divinations religieuses et à l'inexactitude des
+divinations littéraires, et nous avons accommodé nos doctrines à nos
+instincts et à nos chagrins. La science approche enfin, et approche de
+l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des
+pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à
+l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont
+trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la
+portée. La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses
+attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à
+travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà
+maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit
+en Allemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes
+méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux comme le
+monde physique s'est transformé. Il se transforme déjà, et nous avons
+laissé derrière nous le point de vue de Byron et de nos poëtes. Non,
+l'homme n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la
+poésie n'est point de le révolter ou de le diffamer. Il est à sa place
+et achève une série. Regardons-le naître et grandir, et nous cesserons
+de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose,
+et à ce titre il a raison d'être comme il est. Son imperfection innée
+est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une
+plante, comme l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un
+cristal. Ce que nous prenions pour une difformité est une forme; ce
+qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement
+d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matériaux les
+instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour
+instruments les lois physiques, comme les matières organiques ont pour
+éléments les substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la
+raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique,
+parfois défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout
+être supérieur et complexe, elle a pour soutiens et pour maîtresses
+des forces inférieures et simples qui, suivant les circonstances,
+tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la défont par leur
+désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être, comme les
+éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des lois
+indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un certain
+genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera
+contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une
+géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému d'admiration
+au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au coeur des
+choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde,
+éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et viennent
+épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la jeunesse et de
+la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en découvrant que ce
+faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour
+terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet
+idéal auquel se suspendent, à travers tant d'erreurs, toutes les
+aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à
+travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet
+emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un
+art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est
+notre affaire aujourd'hui de les chercher.
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+Le passé et le présent.
+
+ I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi
+ la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. --
+ Comment elle a infléchi le caractère et établi la
+ constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté
+ l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le
+ modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé
+ la culture classique et dévié l'esprit national. -- La
+ Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique
+ et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment
+ les idées européennes élargissent le moule national.
+
+ II. Le présent. -- Concordances de l'observation et de
+ l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
+ L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
+ -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La
+ philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
+ la civilisation présente et élaborent la civilisation
+ future.
+
+
+§ 1.
+
+I
+
+Arrivés au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant
+embrasser d'un regard l'ensemble de la civilisation anglaise; tout s'y
+tient: quelques puissances et quelques circonstances primitives ont
+produit le reste, et il n'y a qu'à suivre leur action continue pour
+comprendre la nation et son histoire, son passé et son présent. À
+l'origine, et au plus profond dans la région des causes, apparaît la
+race. Une nation entière, Angles et Saxons, a détruit, chassé ou
+asservi les anciens habitants, effacé la culture romaine, s'est
+établie seule et pure, et n'a trouvé parmi les derniers ravageurs
+danois qu'une recrue nouvelle et du même sang. C'est là le tronc
+primitif; de sa substance et de ses propriétés innées naîtra presque
+toute la végétation future. En ce moment, et comme les voilà, seuls
+dans leur île, ils atteignent un développement tel quel, fruste,
+brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, bâtissent et
+défrichent, surtout pullulent: les peuplades éparses qui ont passé la
+mer sur des bateaux de cuir deviennent une forte nation compacte,
+trois cent mille familles, riche, pourvue de bétail, largement
+épanouie dans l'abondance de la vie corporelle, à demi assise dans la
+sécurité de la vie sociale, avec un roi, des assemblées respectées et
+fréquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les
+fougues et les violences du tempérament barbare, la vieille fidélité
+germanique maintient les hommes en société, pendant que la vieille
+indépendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste,
+ils n'avancent guère. Quelques chants tronqués, une épopée où gronde
+encore l'exaltation guerrière de l'antique barbarie, des hymnes
+lugubres, une poésie âpre et furieuse, parfois sublime et toujours
+rude, voilà tout ce qui subsiste d'eux. En six siècles, ils ont fait à
+peine un pas hors des moeurs et des sentiments de leur inculte
+Germanie; le christianisme qui a trouvé prise sur eux par la grandeur
+de ses tragédies bibliques et la tristesse anxieuse de ses
+aspirations, ne leur apporte point la civilisation latine; elle
+demeure à la porte, à peine accueillie par quelques grands hommes,
+déformée, si elle entre, par la disproportion du génie romain et du
+génie saxon, toujours altérée et réduite, si bien que pour les hommes
+du continent, les hommes de l'île ne sont que des lourdauds illettrés,
+ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par tempérament et
+par nature, rebelles à la culture et tardifs dans leur développement.
+
+L'empire de ce monde est à la force. Ils sont conquis pour toujours et
+à demeure, conquis par des Normands, c'est-à-dire par des Français
+plus habiles, plus vite cultivés et organisés qu'eux; là est le grand
+événement qui va achever leur caractère, décider de leur histoire et
+imprimer dans leur caractère et dans leur histoire, l'esprit politique
+et pratique qui les sépare des autres peuples germains. Opprimés,
+enserrés dans le réseau rigide de l'organisation normande, ils ont
+beau avoir été conquis, ils n'ont pas été détruits; ils sont sur leur
+sol, chacun avec ses amis et dans sa commune; ils font corps, ils sont
+encore vingt fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Leur situation
+et leurs nécessités feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils
+vont endurer, réclamer, lutter, résister ensemble et avec accord,
+faire effort aujourd'hui, demain, tous les jours, pour n'être pas tués
+ou volés, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou extorquer
+des garanties, et par degrés ils vont acquérir la patience, le
+jugement, toutes les facultés et toutes les inclinations par
+lesquelles se maintiennent les libertés et se fondent les États. Par
+un bonheur singulier, les seigneurs normands les y aident; car le roi
+s'est fait une si grosse part, et se trouve si redoutable que pour
+réprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcés de ménager
+leurs sujets saxons, de s'allier à eux, de les comprendre dans leurs
+chartes, de se faire leurs représentants, de les admettre au
+Parlement, de les laisser impunément travailler, s'enrichir, prendre
+de la fierté, de la force, de l'autorité, intervenir avec eux dans les
+affaires publiques. Voilà donc que peu à peu la nation anglaise,
+enfoncée sous terre par la conquête comme par un coup de masse, se
+dégage et se relève; cinq cents ans et davantage s'emploient à ce
+redressement. Mais pendant toute cette durée le loisir a manqué pour
+la fine et haute culture; il a fallu vivre et se défendre, piocher la
+terre, tisser la laine, s'exercer à l'arc, aller aux assemblées, au
+jury, payer et raisonner pour les affaires communes; l'homme important
+et estimé est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits.
+Ce qui s'est développé ce sont les moeurs énergiques et militaires; ce
+qui a régné, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laissé les
+lettres et les élégances aux nobles francisés de la cour. Quand le
+vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'était pour
+festiner plantureusement ou pour chanter la ballade de Robin Hood. Il
+a vécu et agi; il n'a point réfléchi ni écrit; sa littérature
+nationale se réduit à des fragments et des rudiments, à des chansons
+de harpistes, à des épopées de taverne, à un poëme religieux, à
+quelques livres de réforme. En même temps, la littérature normande
+s'est desséchée; séparée de la tige, et sur un sol étranger, elle a
+langui dans les imitations; un seul grand poëte, presque Français
+d'esprit, tout Français de style, a paru, et après lui comme avant lui
+s'étale le radotage irrémédiable. Pour la seconde fois une
+civilisation de cinq siècles s'est trouvée stérile de grandes idées et
+de grandes oeuvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et à double
+titre, parce qu'à l'impuissance universelle du moyen âge, s'y joint
+l'appauvrissement de la conquête, et que des deux littératures qui la
+composent, l'une, transplantée, avorte, et l'autre, mutilée, cesse de
+s'épanouir.
+
+
+II
+
+Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et
+le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de
+Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes
+et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les
+habitudes de résistance et d'association, les préoccupations
+politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de
+Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de
+Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre
+acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi
+des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de
+la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq
+grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de
+leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les
+circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur
+succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur
+histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de
+prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les
+facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les
+conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la
+décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout,
+l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À
+l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son
+coeur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes;
+et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont
+contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des
+aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se
+forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou
+ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses
+aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à
+un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par
+l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne
+un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à
+la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant
+le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son
+inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté
+romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans
+l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et
+féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par
+patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et
+de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé
+par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et
+dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement
+doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de
+discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des
+beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination
+étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le
+Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui
+donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage
+d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline
+uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature
+universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième
+siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui,
+pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa
+constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et
+de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare,
+Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les
+traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable,
+et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis
+mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race
+sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la
+conquête a tourné cette race vers la vie militante et les
+préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention
+originale, son oeuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense
+et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le
+sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la
+divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui,
+repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le
+préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce
+protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente
+et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme
+permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes,
+celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur
+l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à
+l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine
+l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le
+sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La
+voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que
+l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu
+seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il
+doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui,
+obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée
+aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle
+aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie;
+atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature
+humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque,
+elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond
+à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand
+monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la
+culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française
+ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que
+des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est
+devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme
+brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie
+est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il
+ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style;
+elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que
+les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes
+libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus.
+Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur
+cours; les inclinations nationales ont fait leur oeuvre dans la
+société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont
+transformé la constitution et la politique, en même temps que les
+talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces
+rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs
+jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs,
+sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre
+moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie
+temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un
+arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le
+danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth
+elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion
+publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple
+ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce
+qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs
+de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et
+par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances
+personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier
+Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce
+moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien
+qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les
+situations politiques; toujours les constitutions légales
+s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit
+infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs,
+si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer
+leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs
+seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties
+dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi
+primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si
+fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution
+s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et
+l'institution de l'_Habeas corpus_ sous Charles II, par le
+redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques
+II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et
+l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment
+l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et
+héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et
+politique ont fait leur oeuvre et désormais vont bâtir sans
+empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.
+
+[Note 381: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du
+dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si
+l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique,
+c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et
+l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle,
+_History of civilisation_, t. II.]
+
+[Note 382: Buckle, _History of civilisation_, t. I, 590, 592.]
+
+
+III
+
+Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute
+conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent,
+l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse
+oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à
+l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette
+énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national.
+De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du
+discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous
+les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et
+le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là
+cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la
+vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament
+la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils
+n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure;
+ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et
+s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à
+demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées
+insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur
+respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps
+ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être
+s'accroissent énormément; la littérature et l'opinion chez eux
+deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre contre
+la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur morale,
+en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au centuple
+leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et despotique
+de maximes approuvées, de convenances établies et de croyances
+inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie l'homme
+utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier ou de
+faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable d'inventions
+commodes, associations, institutions, mécanismes, ustensiles, méthodes
+qui travaillent incessamment pour fournir au corps et à l'esprit tout
+ce dont ils ont besoin, voilà désormais les deux traits saillants et
+particuliers de ce peuple. Se contraindre et se pourvoir, prendre
+l'empire de soi et l'empire de la nature, considérer la vie en
+moraliste et en économiste, comme un habit étroit dans lequel il faut
+marcher décemment, et comme un bon habit qu'il faut avoir le meilleur
+possible, être à la fois _respectable_ et _muni de bien-être_, ces
+deux mots renferment tous les ressorts de l'action anglaise. Contre ce
+bon sens limité et contre cette austérité pédante, une révolte éclate.
+Avec le renouvellement universel de la pensée et de l'imagination
+humaine, la profonde source poétique qui avait coulé au seizième
+siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une nouvelle
+littérature jaillit à la lumière; la philosophie et l'histoire
+infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le plus grand
+poëte du temps le heurte incessamment de ses malédictions et de ses
+sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore, dans les sciences et
+dans les lettres, dans la pratique et la théorie, dans la vie privée
+et dans la vie publique, les plus puissants esprits essayent d'ouvrir
+une entrée au flot des idées continentales. Mais ils sont patriotes
+autant que novateurs, conservateurs autant que révolutionnaires; s'ils
+touchent à la religion et à la constitution, aux moeurs et aux
+doctrines, c'est pour les élargir, non pour les détruire; l'Angleterre
+est faite, elle le sait, et ils le savent; telle que la voilà, assise
+sur toute l'histoire nationale et sur tous les instincts nationaux,
+elle est plus capable qu'aucun peuple de l'Europe de se transformer
+sans se refondre, et de se prêter à son avenir sans renoncer à son
+passé.
+
+
+§ 2.
+
+I
+
+Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je
+débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des
+confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire;
+il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé
+expliquait le présent.
+
+Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un
+peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces
+côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect
+alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances
+de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande,
+vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand
+sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été,
+la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a
+la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure,
+avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi,
+et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est
+labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre
+s'est détrempée sous les averses incessantes, l'Océan est toujours là
+intraitable et farouche. Il gronde et beugle éternellement, le vieux
+monstre rauque, et le train aboyant de ses vagues avance comme une
+armée infinie devant laquelle toute force humaine doit plier. Qu'on
+songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux longues heures du matelot
+ballotté, roulé aveuglément par les rafales! En ce moment et dans
+cette belle saison, surtout le cercle de l'horizon, les nuages montent
+ternis, blafards, bientôt semblables à une fumée charbonneuse,
+quelques-uns d'une blancheur éblouissante et fragile, si enflés qu'on
+les sent prêts à fondre. Leurs pesantes masses cheminent, elles
+s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine sans limite, un pan du
+ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un instant, la mer est
+salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec des tournoiements
+étranges, et leurs flancs prennent des teintes huileuses et livides.
+L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout l'horizon; la pluie
+s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée tant qu'on ne l'a
+pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont arrivés là pour la
+première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le large espace qui
+s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos yeux comptent comme
+sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a plus d'air, on
+n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de
+formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent des fantômes
+effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au fusain sur
+laquelle un enfant a maladroitement passé la manche. Vous voilà à
+New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la pluie, la terre lui
+renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la pluie; tout est
+noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de raison pour que cela
+doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée cimmérienne
+d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de ses yeux; on
+sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité qui monte; on
+se croit hors du monde respirable, réduit à la condition des êtres
+marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas vivre. On
+se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où barbotent
+des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie mouillée,
+le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables, noirs
+insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser au
+Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande
+place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu
+laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les
+autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester
+chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au
+suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité
+ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un
+pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe
+l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le
+navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables,
+leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes de cuir à rebord,
+si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si maîtres
+d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers à coton,
+calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et persévérant
+tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même contention de
+corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est conformée à
+leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre; au bout de
+huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance délicate et
+savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté abandonnée, au
+contentement des yeux, à l'épanouissement facile et harmonieux de la
+nature artistique et animale, qu'il faut se marier, élever un troupeau
+d'enfants, prendre les soucis et l'importance du chef de famille,
+s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se munir de
+bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref, capable
+d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies ouvertes à
+l'homme, endurer et faire effort.
+
+Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du
+pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la
+campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une
+sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de
+vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les
+collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et
+potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes
+d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres; des
+pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux, paisiblement, des
+vaches alourdies. La brume monte insensiblement entre les intervalles
+des arbres, et les lointains nagent dans une vapeur lumineuse. Il n'y
+a rien de plus doux au monde, ni de plus délicat que ces teintes; on
+s'arrêterait pendant des heures entières à regarder ces nuages de
+satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze transparente qui
+emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne les laisse arriver
+sur la terre que souriants et caressants. Des deux côtés de la voiture
+passent incessamment des prairies toujours plus belles, où les boutons
+d'or, les reines des prés, les pâquerettes s'entassent par traînées
+avec des teintes fondues; une suavité presque douloureuse, un charme
+étrange, s'exhalent de cette végétation inépuisable et passagère. Elle
+est trop fraîche, elle ne peut durer; rien n'est arrêté, stable et
+ferme ici, comme dans les pays du Midi; tout est coulant, en train de
+naître et de mourir, suspendu entre les pleurs et la joie. Les gouttes
+d'eau roulantes luisent sur les feuilles comme des perles; les têtes
+rondes des arbres, les larges feuillages étalés chuchotent sous la
+brise faible, et le bruit des larmes laissées par la dernière ondée
+est incessant sur leur pyramide. Comme ils vivent opulemment dans les
+clairières, étalés à plaisir, toujours rajeunis et abreuvés par l'air
+moite! Comme la séve monte dans ces plantes rafraîchies et abritées
+contre le ciel! Et comme le ciel et le pays semblent faits pour
+ménager leurs tissus et aviver leurs couleurs! Au moindre soupçon de
+soleil, elles sourient avec une grâce délicieuse; on dirait de belles
+vierges timides et frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil
+un instant se dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une
+parure de bal. La lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales
+lustrés, dorés, éclatent avec un coloris trop fort; les plus
+magnifiques broderies, le velours constellé de diamants, la soie
+chatoyante couturée de perles n'approchent pas de cette teinte
+profonde; la joie déborde comme d'une coupe trop pleine. À
+l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on comprend pour la première
+fois la vie du pays humide. L'eau multiplie et amollit les tissus
+vivants; les plantes foisonnent et n'ont point de suc; la nourriture
+surabonde et n'a pas de goût; l'humidité enfante, mais le soleil
+n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de bétail, beaucoup de
+viande; la grande mangeaille et la grosse mangeaille; ainsi se
+soutient le tempérament absorbant et flegmatique; la pousse humaine,
+comme toute la pousse végétale et animale, est puissante, mais lourde;
+l'homme est amplement charpente, mais à gros coups; la machine est
+solide, mais elle roule lentement sur ses gonds, et le plus souvent
+les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on regarde les gens de
+près, il semble que leurs diverses pièces sont indépendantes, du moins
+qu'elles ont besoin de temps pour se transmettre les chocs. Leurs
+idées n'éclatent pas d'abord en passions, en gestes, en actions. Comme
+chez le Flamand et l'Allemand, elles s'arrêtent d'abord dans la
+cervelle, elles s'y étalent, elles y déposent; l'homme n'est point
+secoué, il n'a point de peine à demeurer immobile; il n'est point
+entraîné; il peut agir sagement, uniformément; car son moteur
+intérieur est une idée ou une consigne, non une émotion ou un attrait.
+Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne s'ennuie pas; son train ordinaire,
+ce sont les sensations ternes, et l'insipide monotonie de la vie
+machinale n'a rien qui doive le rebuter. Il y est fait, sa nature y
+est conforme. Quand on a mangé toute sa vie des navets, on ne regrette
+pas les oranges. Il se résignera aisément à écouter quinze discours de
+suite sur le même sujet, à demander vingt ans de suite la même
+réforme, à compulser des statistiques, à étudier des traités moraux, à
+faire des classes le dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le
+piquant, l'agréable ne sont point un besoin pour lui. La faiblesse de
+ses impulsions sensibles contribue à la force de ses impulsions
+morales. Son tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de
+gendarme; les chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici
+à des explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout
+haut, à propos de religion et de politique, avoir des _meetings_,
+faire des associations, attaquer rudement les gens en place, dire que
+la Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas
+d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger,
+il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme.
+Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous
+les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez
+les enfants, la filasse presque blanche; les yeux pâles, souvent bleus
+comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille, les mouvements
+d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants encore, ceux
+que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à ce
+tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose,
+majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main,
+étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux
+pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable
+à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant
+inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six
+pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un
+mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages,
+des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la
+séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes,
+la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds
+d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la
+boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou
+de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais
+la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé,
+d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise,
+voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux
+lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et
+en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur
+ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, de lancer la
+balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de respirer en
+canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front les gouttes
+de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés et les
+barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent encore les
+plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien de plus
+simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en a peu
+d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes, si
+foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On
+n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette
+innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs
+épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et
+délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner
+l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours
+précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent
+ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie;
+les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer
+qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux
+joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les
+émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer
+sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous
+êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes
+naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point
+languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice
+comme leurs frères; en cheveux flottants, à six ans, elles courent à
+cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en ce pays
+le tempérament flegmatique, et le coeur s'y conserve plus simple en
+même temps que le corps y devient plus sain. Encore un regard; car
+au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus véritablement
+anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous une heure
+durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et
+considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres
+pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les
+yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme
+est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans
+regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il
+faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort
+profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les
+ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes
+sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible
+dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux
+caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont
+trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou
+opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont
+supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même
+dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet
+endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces
+pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, qui demeurent
+immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir. Certainement la
+bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici qu'ailleurs;
+quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de la
+concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les
+imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait
+son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent
+le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers
+honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces
+spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes
+d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs
+haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des
+troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux
+que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la
+surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et
+la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi,
+sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines
+disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient
+disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations
+viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et
+les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du
+branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament
+et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un
+côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un
+animal _entraîné_: son corps et son esprit ont été transformés par la
+forte nourriture, par l'exercice corporel, par la religion austère,
+par la morale publique, par la lutte politique, par la perpétuité de
+l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus capable d'agir
+utilement et puissamment dans toutes les voies, le travailleur le plus
+productif et le plus efficace, comme son boeuf est devenu la meilleure
+bête à viande, son mouton la meilleure bête à laine, et son cheval le
+meilleur coureur.
+
+
+II
+
+En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans
+aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois,
+ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et
+vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas
+d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante
+ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici
+tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais
+pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives
+sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs
+qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins
+pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières
+chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de
+construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la
+carcasse en fer d'une église qu'on achève pour la porter dans l'Inde.
+Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuplée de
+vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à vapeur, à
+voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois,
+dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a cinq ou six
+mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues
+maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les
+navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au
+loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs
+mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui
+ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du
+couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de
+vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent,
+accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies
+des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du
+labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du
+soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et
+charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la
+lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez
+dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun
+d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires,
+alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de
+cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille.
+Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante
+pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille
+tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour
+l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève au moyen
+d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le
+mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de
+porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des
+suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries s'allonge à
+perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, comblé
+de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière d'hommes qui s'agite
+dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce centre; comme un coeur
+où afflue le sang et d'où jaillit le sang, l'argent, les marchandises,
+le négoce, arrivent ici des quatre coins de la planète et coulent
+d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble
+naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit,
+les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes, un petit traîneau
+les roule à l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur
+propre poids sur les plans inclinés qui les conduisent à leur place.
+Les clerks, sans se presser, crient les numéros; les hommes poussent
+ou tirent sans confusion, avec calme, épargnant leur peine, pendant
+que le maître flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec
+des gestes rares et sans prononcer un mot.
+
+À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à
+Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez
+dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les cheminées,
+hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et couvrent la
+plaine à perte de vue; les files multipliées, entre-croisées, de hauts
+bâtiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux,
+comme des rangées de ruches économiques et affairées. Les hauts
+fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compté seize en un seul
+tas; les débris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les
+locomotives courent, semblables à des fourmis noires, d'un mouvement
+automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffré dans
+la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle
+manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus
+sont des édifices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, à
+six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires rangés le long de
+la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent pour entrer; les
+docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de coton qui les
+bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart rougeâtre. Toutes
+les choses semblent ici bâties dans des proportions démesurées et
+comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont
+que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres, cylindres larges
+comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent à de grands
+chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer,
+laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui disparaissent
+dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés par une espèce
+de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de
+fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser
+tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du
+monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les
+estuaires des fleuves où la mer entre pour faire un port naturel.
+Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante à cent
+mille âmes germent comme une végétation sur le bassin du Lancashire;
+jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teintés de noir,
+Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande,
+qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forêts antédiluviennes,
+en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasiné la puissance
+qui remue la matière, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la
+matière peut être transportée. L'homme lui-même, esprit et corps,
+semble fait pour mettre à profit ces avantages. Ses muscles sont
+résistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet à
+la lassitude et au dégoût qu'un autre. Il travaille aussi bien à la
+dixième heure qu'à la première. Nul ne manie mieux les machines; il a
+leur régularité et leur précision; deux ouvriers font dans une
+manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers
+français. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues
+d'étoffes ils fabriquent chaque année, combien de millions de tonnes
+ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et
+consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils
+ont fondés où qu'ils fondent en Amérique, en Chine, dans l'Inde, en
+Australie, et peut-être alors, en comptant les hommes et les valeurs,
+en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que
+celui de la France, que leur population a doublé depuis cinquante ans,
+que leurs colonies, partout où le climat est sain, deviennent de
+nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien
+imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la
+grandeur.
+
+Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture;
+du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec
+une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de
+suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé,
+lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la
+campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien
+n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé,
+tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans,
+vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos
+campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et
+incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne
+ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture
+avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils
+prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont
+drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement
+qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la
+culture et dans l'élevage, ils perfectionnent les étables
+perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire;
+quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince
+Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte
+de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la
+reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous
+cet effort universel[383], la production agricole a doublé en
+cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus
+d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on
+lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette
+oeuvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir la
+moitié de cette oeuvre. Vous entrez dans une ferme, même médiocre, de
+cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents, dignes, bien
+vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand bâtiment
+sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs
+grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs
+intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés
+tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un
+assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture,
+quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande
+Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve
+quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte
+luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un ou deux
+petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est propre; il
+y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins bleuâtres,
+régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du buffet brillant;
+les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de vitres cassées,
+ni salies; point de portes disjointes, de volets dépendus, de mares
+stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos villageois; le petit
+jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes; souvent des rosiers,
+des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le dimanche, on voit le
+père, la mère assis près d'une table bien essuyée, avec du thé et du
+beurre, jouir de leur _home_, et de l'ordre qu'ils y ont mis. Chez
+nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane pour aller voir _sa
+terre_; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce que ceux-ci aiment,
+c'est le confortable. Point de pays où l'on soit plus exigeant à cet
+endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la passion exagérée de
+toutes les choses bonnes et commodes; nous avons trop de besoins, nous
+dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un peu d'argent, au lieu
+d'acquérir un bout de terre, achètent le meilleur sherry, les
+meilleurs habits[384].» À mesure qu'on monte vers les hautes classes,
+ce goût devient plus fort. Dans les moyennes, l'homme s'excède de
+travail pour donner à sa femme des robes trop voyantes et pour mettre
+dans sa maison les cent mille brimborions du demi-luxe. Vers le
+sommet, les inventions du bien-être sont si multipliées, qu'on en est
+gêné; il y a trop de journaux et de revues sur votre table de nuit,
+trop d'espèces de tapis, de cuvettes, d'allumettes, de serviettes dans
+votre cabinet de toilette: leur raffinement est infini: vous songerez,
+en fourrant vos pieds dans les pantoufles, qu'il a fallu vingt
+générations d'inventeurs pour porter la semelle et la doublure jusqu'à
+ce degré de perfection. On ne saurait imaginer des clubs mieux munis
+du nécessaire et du superflu, des maisons si bien approvisionnées et
+si bien menées, l'agrément et l'abondance si savamment entendus, un
+service si sûr, si respectueux, si rapide. Les domestiques, dans le
+dernier recensement, faisaient «la classe la plus nombreuse parmi les
+sujets de Sa Majesté;» ils en ont cinq là où nous en avons deux.
+Quand, à Hyde-Park, on voit leurs jeunes filles riches, leurs
+gentlemen à cheval et en équipage, lorsqu'on réfléchit sur leurs
+maisons de campagne, sur leurs habits, leurs parcs et leurs écuries,
+on se dit que véritablement ce peuple est fait selon le cour des
+économistes, j'entends qu'il est le plus grand producteur et le plus
+grand consommateur de la terre, que nul n'est plus propre à exprimer
+et aussi à absorber le suc des choses; qu'il a développé ses besoins
+en même temps que ses ressources, et vous pensez involontairement à
+ces insectes qui, après leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup
+munis de dents, d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments
+admirables et terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout
+faire, mais pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre
+estomacs.
+
+[Note 383: Léonce de Lavergne, _Économie rurale en Angleterre_,
+_passim_.]
+
+[Note 384: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu
+anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne
+peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans
+une très-bonne position. Là où un manoeuvre anglais avec ses neuf
+shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit
+passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent
+pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine
+d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent
+l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait
+des dettes.»]
+
+
+III
+
+Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous
+apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la
+façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte
+d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions
+gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands
+arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me
+trompe, le mot est faux, c'est _gentlemen_ qu'il faut dire;
+_bourgeois_ est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui
+s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique;
+ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles
+qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent
+effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé,
+implanté artificiellement et du dehors; c'est un gouvernement spontané
+et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il leur faut
+des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a un;
+quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut se
+passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres,
+gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants;
+dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file;
+nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre.
+La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas
+suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un,
+et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni
+désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le
+propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses
+amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses
+grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa
+famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation
+de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien
+l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent;
+tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour
+passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les
+affaires de leur commune ou de leur Église; il sont _justices_,
+_overseers_, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement.
+Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison
+d'école; plusieurs établissent des bibliothèques qui prêtent des
+livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les villageois
+trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon marché, bref des
+divertissements honnêtes qui les détournent du cabaret et du gin.
+Beaucoup d'entre eux font des _lectures_; leurs soeurs ou leurs filles
+tiennent des écoles de dimanche; en somme, ils donnent à leurs frais
+aux ignorants et aux pauvres la justice, l'administration, la
+civilisation. J'en ai vu un, riche de trente millions, qui le
+dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux petites filles;
+lord Palmerston offre son parc pour les _archery meetings_; le duc de
+Marlborough ouvre le sien journellement au public «en priant (le mot y
+est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.» Un ferme et fier
+sentiment du devoir, un véritable esprit public, une grande idée de ce
+qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la supériorité morale
+qui autorise le commandement; probablement, depuis les anciennes cités
+grecques, on n'a point vu d'éducation ni de condition où la noblesse
+native de l'homme ait reçu un développement plus sain et plus complet.
+Bref, ils sont magistrats et patrons de naissance, chefs des grandes
+entreprises où il faut hasarder des capitaux, promoteurs de toutes les
+largesses, de toutes les améliorations, de toutes les réformes, et,
+avec les honneurs du commandement ils en prennent les charges. Car
+remarquez qu'à l'inverse des autres aristocraties, ils sont instruits,
+libéraux, et marchent à la tête, non à la queue, dans la civilisation
+publique. Ce ne sont point des délicats de salon, comme nos marquis du
+dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système
+des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est
+souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne
+sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer
+au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute
+l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des
+littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et
+Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de
+géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout
+du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si
+les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont
+pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les
+laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus
+que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand
+médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse
+et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné
+quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au
+bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et
+participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants
+de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière
+aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée.
+Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec
+confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le
+poids en même temps que les avantages de leur dignité. Il y en a dans
+le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme jusqu'au
+bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses affaires
+qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le père[385]
+peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans les plus
+minces circonstances de la vie domestique, un degré d'autorité et de
+dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade, absent depuis
+longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne sans lui
+demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais ma
+carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant.
+Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers
+comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a
+des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du
+pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de
+lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution
+sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui
+est tout prêt.
+
+C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de
+l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant
+enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours
+renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne
+sont pas capables de l'arracher tout entier; les gens ont beau parler,
+crier, faire des _meetings_, des processions, des ligues, ils ne
+démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un compartiment de
+fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et qui, comme tout
+placage, peut être remplacé par un autre; toujours les trente ou
+quarante gentlemen d'un district, riches, influents, accrédités,
+utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du district.
+«Comme on voit le diable dans les papiers périodiques, disait
+Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.» Point du
+tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut, et d'un
+ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis marcher
+des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos cet
+écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des Lords
+dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai que
+l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se
+bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est
+bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein
+vent déclamaient contre les Lords, qui sont des _coquins_ (_rogues_).
+L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait
+un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires.
+Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de
+personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de
+l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui
+grandit, imprime des traités à bon marché, fait des _lectures_, puis
+des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un projet au
+Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire; cependant le
+projet prend du poids; la majorité de la nation pousse, elle force les
+portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir ainsi; les
+ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet, leurs
+associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je crois, il y
+eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils feront parfois
+des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà l'économie
+politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est supprimer
+le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme ailleurs le
+tempérament est toujours la grande force. La colère, le sang ne leur
+montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations méridionales; un
+long intervalle sépare toujours l'idée de l'action, et les
+raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet intervalle.
+Entrez dans un _meeting_, considérez ces gens de toute condition, ces
+dames qui viennent pour la trentième fois entendre la même
+dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton, sur
+les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter
+argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer
+leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au
+bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au
+cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une
+minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni
+s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent être
+libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des nerfs
+patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres; tâchez
+d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci ont le
+double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier avec
+sang-froid.
+
+[Note 385: Dans le langage familier, les fils disent: «My
+governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»]
+
+
+IV
+
+Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a
+pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il
+faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus
+noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En
+tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme
+Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est
+soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres
+massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs,
+sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments
+semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se
+croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites,
+en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau;
+tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de
+verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes,
+excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre
+après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus fin et plus haut
+n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de ne pas
+rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes de fer;
+Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa colonne
+et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout d'une
+perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et
+couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent
+déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?--Ils se
+piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie
+étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de
+foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque
+tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans
+une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des
+observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront
+très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les
+regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent
+illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse
+de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la
+peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais
+on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides,
+des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards.
+Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez
+des paysages passés au sang de boeuf, des arbres qui crèvent la toile,
+des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à terre, des
+Christs qui ont l'air d'être cuits et conservés dans l'huile, des
+cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des femmes nues auxquelles
+on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait de musique, ils
+importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu à grands frais
+parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits oisifs, délicats,
+point stoïciens, surtout point puritains, aisément choqués par les
+dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui emploient leurs longs
+loisirs, leurs libres rêves à arranger harmonieusement, sans autre
+objet que la jouissance, les formes, les couleurs et les sons. Je n'ai
+pas besoin de dire qu'ici la pente des esprits est toute contraire, et
+l'on voit assez pourquoi, parmi ces politiques militants, ces
+industriels laborieux, ces hommes d'action énergiques, l'art ne peut
+fournir que des fruits exotiques ou déformés.
+
+Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il
+y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et
+vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des
+chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois
+partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés
+chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en
+tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen
+capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction
+du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre
+ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les
+vrais spéculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la
+métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la
+peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie
+en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en
+fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour
+la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que
+l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est
+pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que
+se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de
+l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses
+idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires
+laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle
+plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues
+sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine
+interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier;
+défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service.
+D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les
+bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les
+vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames
+élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins
+proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion
+ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les
+jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la
+haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre,
+même au village, n'est pas un fils de paysan, mal décrassé, encore
+imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé de la
+société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge[386]. C'est
+un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne
+famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres,
+parfois une voiture, des gens, des moeurs élégantes, ordinairement
+instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être
+dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le
+guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs
+libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme
+moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands
+sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À
+proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence,
+c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors,
+sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous
+ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un
+magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord
+avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa
+doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la
+Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le
+christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans
+le pays des Esséniens et des Thérapeutes, au milieu de l'accablement
+et du désespoir universels, quand la seule délivrance semblait le
+renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des
+instincts naturels, et l'attente journalière du royaume de Dieu.
+Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en Occident, chez des
+peuples laborieux et à demi libres, au milieu du redressement et de
+l'invention universelle, quand l'homme, améliorant sa condition,
+prenait confiance en sa destinée terrestre, et épanouissait largement
+ses facultés. Rien d'étonnant si le protestantisme nouveau diffère du
+christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prêcher
+l'ascétisme, s'il autorise le bien-être au lieu de prescrire la
+mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme,
+l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facultés
+naturelles, au lieu de louer le célibat, la retraite, le dédain du
+siècle, l'extase, la captivité de l'esprit et la mutilation du coeur.
+Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reçu un nouveau sang, et
+le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes
+moteurs et comme le double coeur de la vie européenne. Car, en
+acceptant la réhabilitation du monde, il n'a point renoncé à
+l'épuration de l'homme; au contraire, c'est de ce côté qu'il a porté
+tout son effort. Il a retranché de la religion toutes les portions qui
+ne sont point cette épuration même, et l'a fortifiée en la réduisant.
+Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant
+plus puissante qu'elle est plus spéciale; on fait d'autant mieux une
+oeuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par
+la suppression des légendes et des pratiques, la pensée entière de
+l'homme a été concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale.
+C'est de cela qu'on lui parle dans les églises, en style grave et
+froid, avec une suite de raisonnements sensés et solides: comment un
+homme doit réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son
+esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intérieur
+librement consenti et fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses
+actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent
+s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort
+personnel, le redressement continu de soi-même par soi-même doivent
+asseoir lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les
+questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à
+l'expérience journalière[387], reviennent dans toutes les chaires,
+pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et
+l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de
+stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts
+les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la
+littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul
+accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint
+l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes,
+historiens, romanciers, poëtes même, ils donnent une leçon, ils
+soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils
+peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un
+caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des
+sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne
+sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant
+que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès
+du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille
+en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a
+laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a
+point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est
+le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en
+ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le
+consolateur aimable, que l'_Imitation_ poursuit dans ses rêves
+tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien
+Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur
+empreinte. Ce n'est plus un ami de coeur à qui l'on confie ses menus
+désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout
+humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou
+les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne
+voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre
+chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la
+rénovation intérieure par laquelle on devient capable de toujours bien
+faire, et une supplication semblable est par elle-même un levier
+suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que l'on sait de
+lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille
+suffit pour représenter tous les événements de la vie comme un
+acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il n'y
+a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le coeur et la
+conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans
+l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les
+vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le
+temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion
+différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion
+sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur
+l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans
+limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague
+besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès
+l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout.
+
+[Note 386: M. Bournisien, dans _Madame Bovary_, est un personnage
+très-rare en Angleterre.]
+
+[Note 387: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les
+sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.]
+
+[Note 388: _The wide, wide World_, by Elizabeth Wetherell. Voir
+les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.]
+
+
+V
+
+Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause
+intérieure et persistante, le _caractère_ de la race; l'hérédité et le
+climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête
+normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations diverses, il
+s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal propre, qui peu à
+peu a façonné ou produit la religion, la littérature et les
+institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur du
+reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend
+l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation
+présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future.
+Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les
+destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque
+impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa
+conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention
+n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les
+inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits
+de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes
+conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte
+de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre.
+L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son
+confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette
+oeuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception
+centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles dans
+l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et
+énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue.
+Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours
+croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que
+d'objet en objet elles atteignent les plus relevés, qu'elles
+commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications
+utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse;
+bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout
+l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une
+conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle
+idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la
+philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a
+sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle
+s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses
+établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions
+commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de
+la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur
+accord.
+
+Novembre 1863.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME
+
+
+LIVRE III.
+
+L'ÂGE CLASSIQUE.
+
+(Suite.)
+
+
+Chapitre V.--Swift.
+
+ I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --
+ Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
+ Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son
+ insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir
+ et sa folie. 2
+
+ II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
+ prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la
+ vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif. 17
+
+ III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature
+ entre dans la politique. -- Différence des partis en France
+ et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et
+ en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --
+ Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
+ spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner._ -- Les _Lettres du
+ Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
+ contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
+ politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
+ incisif. -- L'ironie grave. 21
+
+ IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
+ Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
+ Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa
+ poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question
+ débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --
+ Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit. 40
+
+ V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
+ Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
+ la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
+ Les _Voyages de Gulliver_. -- Son jugement sur la société,
+ le gouvernement, les conditions et les professions. --
+ Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
+ -- Construction de son caractère et de son génie. 56
+
+
+Chapitre VI.--Les Romanciers.
+
+ I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
+ diffère des autres. 84
+
+ II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
+ rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
+ anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
+ procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
+ caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
+ volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
+ méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
+ finale. 85
+
+ III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
+ siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
+ études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
+ Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
+ deux classes de romans. 98
+
+ IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
+ de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
+ minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
+ -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
+ Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Les caractères
+ despotiques et insociables en Angleterre. -- Lovelace. -- Le
+ caractère orgueilleux et militant en Angleterre. --
+ Clarisse. -- Son énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa
+ pédanterie, ses scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ --
+ Inconvénients des héros automates et édifiants. --
+ Richardson, sermonnaire. -- Ses longueurs, sa pruderie, son
+ emphase. 102
+
+ V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
+ _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
+ Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
+ _Amélia._ -- Lacunes de sa conception. 124
+
+ VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
+ -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
+ la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
+ -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._ 139
+
+ VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
+ -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
+ sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
+ maladies et les dégénérescences de la nature humaine. 144
+
+ VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
+ vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
+ protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
+ L'ecclésiastique anglais. -- Samuel Johnson. -- Son
+ autorité. -- Sa personne. -- Ses façons. -- Sa vie. -- Ses
+ doctrines. -- Son jugement sur Voltaire et Rousseau. -- Son
+ style. -- Ses oeuvres. -- Hogarth. -- Sa peinture morale et
+ réaliste. -- Contraste du tempérament anglais et de la
+ morale anglaise. -- Comment la morale a discipliné le
+ tempérament. 151
+
+
+Chapitre VII.--Les Poëtes.
+
+ I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
+ caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. --
+ Comment il a son centre dans Pope. 173
+
+ II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts.
+ -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
+ personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. --
+ Médiocrité de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de
+ sa vanité et de son talent. -- Sa fortune indépendante et
+ son travail assidu. 176
+
+ III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent
+ les passions dans la poésie artificielle. -- _La Boucle de
+ cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en
+ France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
+ pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et
+ banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
+ salon sont inconciliables. 185
+
+ IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
+ poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre
+ finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
+ Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
+ -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment
+ elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et
+ perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
+ Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
+ -- En quoi le goût a changé depuis un siècle. 199
+
+ V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
+ classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
+ impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
+ campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson. 213
+
+ VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
+ sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus précoce
+ en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- Richardson. --
+ Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, Beattie,
+ Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la forme
+ classique. -- Empire de la période. -- Johnson. -- L'école
+ historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur talent et
+ leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne. 225
+
+
+LIVRE IV.
+
+L'ÂGE MODERNE.
+
+
+Chapitre I.--Les idées et les oeuvres.
+
+ I. Changements dans la société. -- Avénement de la
+ démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
+ parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
+ idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
+ l'au-delà. 233
+
+ II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
+ jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
+ -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
+ jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
+ Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
+ -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
+ Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
+ -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
+ de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
+ Ses excès. -- Sa mort. 243
+
+ III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
+ Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
+ -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
+ -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
+ -- Idée moderne du style. 272
+
+ IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
+ tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
+ -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
+ Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
+ réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
+ Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
+ goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
+ -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
+ de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
+ Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
+ dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
+ Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
+ est bourgeois et anglais. 285
+
+ V. La philosophie entre dans la littérature. --
+ Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
+ Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
+ la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
+ compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
+ Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
+ cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
+ Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
+ personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
+ générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
+ graduelle des idées continentales. 309
+
+
+Chapitre II.--Lord Byron.
+
+ I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --
+ Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère
+ militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards
+ and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
+ -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --
+ Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
+ et ses violences. 344
+
+ II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon
+ d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût
+ classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._
+ -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style. 351
+
+ III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses
+ effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. --
+ Sincérité des sentiments. -- Peinture des émotions tristes
+ et extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --
+ _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de
+ Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
+ conception avec celle de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
+ Ténèbres._ 362
+
+ IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
+ Faust de Goëthe. -- Conception de la légende et de la vie
+ dans _Goëthe_. -- Caractère symbolique et philosophique de
+ son épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi
+ Byron lui est supérieur. -- Conception du caractère et de
+ l'action dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme.
+ -- Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la
+ personne. 378
+
+ V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
+ des moeurs. -- Comment et selon quelles lois varient les
+ conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --
+ _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
+ style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur
+ sensibles. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant
+ britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
+ Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --
+ _Le Naufrage._ -- _La Prise d'Ismaïl._ -- Naturel et variété
+ de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son
+ théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort. 395
+
+ VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du
+ siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
+ -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --
+ Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
+ nature. 419
+
+
+Conclusion.--Le passé et le présent.
+
+ I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi
+ la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. --
+ Comment elle a infléchi le caractère et établi la
+ constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté
+ l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le
+ modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé
+ la culture classique et dévié l'esprit national. -- La
+ Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique
+ et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment
+ les idées européennes élargissent le moule national. 424
+
+ II. Le présent. -- Concordance de l'observation et de
+ l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
+ L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
+ -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La
+ philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
+ la civilisation présente, et élaborent la civilisation
+ future. 433
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+740 -- PARIS. IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
+
+7, rue des Canettes, 7.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
+(Volume 4 de 5), by Hippolyte Taine
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41112 ***