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diff --git a/41112-0.txt b/41112-0.txt new file mode 100644 index 0000000..235f3b4 --- /dev/null +++ b/41112-0.txt @@ -0,0 +1,13505 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41112 *** + +HISTOIRE + +DE LA + +LITTÉRATURE ANGLAISE + + +TOME QUATRIÈME + + + + +740--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT + +7, rue des Canettes, 7 + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +LITTÉRATURE ANGLAISE + + +PAR H. TAINE + + +TOME QUATRIÈME + + + + +QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + PARIS + LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + 1878 + + Tous droits réservés. + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +LITTÉRATURE ANGLAISE. + + + + +LIVRE III. + +L'ÂGE CLASSIQUE. + +(SUITE.) + + + + +CHAPITRE V. + +Swift. + + + I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. -- + Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord + Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son + insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir + et sa folie. + + II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit + prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la + vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif. + + III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature + entre dans la politique. -- Différence des partis en France + et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et + en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. -- + Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont + spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner_. -- Les _Lettres du + Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument + contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective + politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens + incisif. -- L'ironie grave. + + IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. -- + Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ -- + Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa + poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question + débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. -- + Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit. + + V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. -- + Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et + la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. -- + _Les Voyages de Gulliver._ -- Son jugement sur la société, + le gouvernement, les conditions et les professions. -- + Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets. + -- Construction de son caractère et de son génie. + + +En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les +professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un +singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux +bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la +charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se +présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain +son _tutor_ lui apportait les in-folio les plus respectables: +Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois +pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le +_proctor_ fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui +demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il +répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de +sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine, +_speciali gratia_, dit le registre, et les professeurs s'en allèrent, +sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau débile de +Jonathan Swift. + + +I + +Ce furent là sa première humiliation et sa première révolte. Toute sa +vie fut semblable à ce moment, comblée et ravagée de douleurs et de +haines. À quel excès elles montèrent, son portrait et son histoire +peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outré et terrible, et fit +plier sous son arrogance la superbe des tout-puissants ministres et +des premiers seigneurs. Simple journaliste, ayant pour tout bien un +petit bénéfice d'Irlande, il traita avec eux d'égal à égal. M. Harley, +le premier ministre, lui ayant envoyé un billet de banque pour ses +premiers articles, il se trouva offensé d'être pris pour un homme +payé, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et écrivit sur +son journal: «J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley[1].» Un autre +jour, ayant trouvé que Saint-John, le secrétaire d'État, lui faisait +froide mine, il l'en tança rudement. «Je l'avertis que je ne voulais +pas être traité comme un écolier, que tous les grands ministres qui +m'honoraient de leur familiarité devaient, s'ils entendaient ou +voyaient quelque chose à mon désavantage, me le faire savoir en termes +clairs, et ne point me donner la peine de le deviner par le +changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manières; que +c'était là une chose que je supporterais à peine d'une tête couronnée, +mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valût ce prix; +que j'avais l'intention de faire la même déclaration à milord garde +des sceaux et à M. Harley, pour qu'ils me traitassent en +conséquence[2].» Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait +passé plusieurs nuits à travailler, une nuit à boire, et que sa +fatigue avait pu paraître de la mauvaise humeur. Dans le salon de +réception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forçait +les lords à venir le saluer et lui parler. «M. le secrétaire d'État me +dit que le duc de Buckingham désirait faire ma connaissance; je +répondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez +d'avances. Le duc de Shrewsbury dit alors qu'il croyait que le duc +n'avait pas l'habitude de faire des avances. Je dis que je n'y +pouvais rien, car j'attendais toujours des avances en proportion de +la qualité des gens, et plus de la part d'un duc que de la part d'un +autre homme[3].» Il triomphait dans son arrogance, et disait avec une +joie contenue et pleine de vengeance: «On passe là une demi-heure +assez agréable[4].» Il allait jusqu'à la brutalité et la tyrannie; il +écrivait à la duchesse de Queensbury: «Je suis bien aise que vous +sachiez votre devoir; car c'est une règle connue et établie depuis +plus de vingt ans en Angleterre, que les premières avances m'ont +constamment été faites par toutes les dames qui aspiraient à me +connaître, et plus grande était leur qualité, plus grandes étaient +leurs avances[5].» Le glorieux général Webb, avec sa béquille et sa +canne, montait en boitant ses deux étages pour le féliciter et +l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure après, se désengageait, +aimant mieux dîner ailleurs. Il semblait se regarder comme un être +d'espèce supérieure, dispensé des égards, ayant droit aux hommages, ne +tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occupé à +protéger et à détruire, distribuant les faveurs, les blessures et les +pardons. Addison, puis lady Giffard, une amie de vingt ans, lui ayant +manqué, il refusa de les reprendre en grâce, s'ils ne lui demandaient +pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'étant trouvé blessé +d'un mot dans l'_Examiner_, «je fus hautement irrité, dit Swift, qu'il +se fût plaint de moi avant de m'avoir parlé. Je ne lui dirai plus une +parole avant qu'il ne m'ait demandé pardon[6].» Il traita l'art comme +les hommes, écrivant d'un trait, dédaignant «la dégoûtante besogne de +se relire,» ne signant aucun de ses livres, laissant chaque écrit +faire son chemin seul, sans le secours des autres, sans le patronage +de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'âme d'un +dictateur, altérée de pouvoir, et ouvertement, disant «que tous ses +efforts pour se distinguer venaient du désir d'être traité comme un +lord[7].»--«Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La +renommée d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu ou +d'un carrosse à six bêtes.» Mais ce pouvoir et ce rang, il se les +croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. «Je ne solliciterai +jamais pour moi-même, quoique je le fasse souvent pour les autres.» Il +voulait l'empire, et agissait comme s'il l'avait eu. La haine et le +malheur trouvent leur sol natal dans ces esprits despotiques. Ils +vivent en rois tombés, toujours insultants et blessés, ayant toutes +les misères de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de +l'orgueil, incapables de goûter ni la société ni la solitude, trop +ambitieux pour se contenter du silence, trop hautains pour se servir +du monde, nés pour la rébellion et la défaite, destinés par leur +passion et leur impuissance au désespoir et au talent. + +La sensibilité ici exaspérait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme +du visage et du style bouillonnaient des passions furieuses. Il y +avait en lui une tempête incessante de colères et de désirs. «Une +personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'à +regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit était +comme un démon conjuré, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de +l'emploi[8].» Le ressentiment s'enfonçait en lui plus avant et plus +brûlant que dans les autres hommes. Il faut écouter le profond soupir +de joie haineuse avec lequel il contemple ses ennemis sous ses pieds. +«Tous les whigs étaient ravis de me voir; ils se noient et voudraient +s'accrocher à moi comme à une branche; leurs grands me faisaient tous +gauchement des apologies. Cela est bon de voir la lamentable +confession qu'ils font de leur sottise[9].» Et un peu après: «Qu'ils +crèvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de partir d'ici, +je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagné vingt ennemis +pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance.» Il est assouvi et +comblé; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie plus de rien. + +Cette fougue l'emportait à travers toutes les témérités et toutes les +violences. Ses _Lettres du Drapier_ avaient soulevé l'Irlande contre +le gouvernement, et le gouvernement venait d'afficher une proclamation +promettant récompense à qui dénoncerait le _drapier_. Swift entre +brusquement dans la grande salle de réception, écarte les groupes, +arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflammé, et d'une voix +tonnante: «Très-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que +votre proclamation d'hier contre un pauvre boutiquier dont tout le +crime est d'avoir voulu sauver ce pays[10].» Et il déborda en +invectives au milieu du silence et de la stupeur. Le lord, homme +d'esprit, lui répondit doucement. Devant ce torrent, on se détournait. +Ce coeur bouleversé et dévoré ne comprenait rien au calme de ses amis; +il leur demandait «si les corruptions et les scélératesses des hommes +au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne séchaient pas leur +sang.» La résignation le révoltait. Ses actions, brusques, bizarres, +partaient du milieu de son silence comme des éclairs. Il était étrange +et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses affaires privées, +avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut en démence. +Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours à leur café un +ecclésiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table, +marchait à grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant +rien regardé et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelèrent le _curé +fou_. Un soir ce curé aperçoit un gentilhomme nouveau débarqué, va +droit à lui, et, sans saluer, lui demande: «Dites-moi, monsieur, vous +rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde?» L'autre, étonné, +répond, après quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils +jours. «C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps +qui n'ait été trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais, +avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu'à la fin de l'an +tout soit très-bien.» Sur ce sarcasme, il tourne les talons et sort: +c'était Swift.--Un autre jour, chez le comte de Burlington, en +quittant la table, il dit à la maîtresse de la maison: «Lady +Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air.» La dame +irritée refuse. «Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame, +je suppose que vous me prenez pour un de vos curés de carrefour. +Chantez quand je vous le commande.» Le comte s'étant mis à rire, la +dame pleura et se retira. Quand Swift la revit, il lui dit pour +première parole: «Dites-moi, madame, êtes-vous aussi fière et d'aussi +mauvais caractère aujourd'hui que la dernière fois?» Les gens +s'étonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et +des cris, les explosions de longues méditations impérieuses ou amères: +ce sont les soubresauts d'une âme indomptée qui frémit, se cabre, +brise les barrières, se blesse, écrase ou froisse ceux qu'elle +rencontre ou qui veulent l'arrêter. Il a fini par la folie; il la +sentait venir, il l'a décrite horriblement; il en a goûté par avance +la nausée et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses +yeux terribles et hagards. Voilà le puissant et douloureux génie que +la nature livrait en proie à la société et à la vie; la société et la +vie lui ont versé tous leurs poisons. + +Il a subi la pauvreté et le mépris dès l'âge où l'esprit s'ouvre, à +l'âge où le coeur est fier[11], à peine soutenu par les maigres +aumônes de sa famille, sombre et sans espérance, sentant sa force et +les dangers de sa force[12]. À vingt et un ans, secrétaire chez sir +William Temple, il eut par an vingt livres sterling de gages, mangea à +la table des premiers domestiques, écrivit des odes pindariques en +l'honneur de son maître, emboursa dix ans durant les humiliations de +la servitude et la familiarité de la valetaille, obligé d'aduler un +courtisan goutteux et flatté, de subir milady sa soeur, agité +d'angoisses «dès qu'il voyait un peu de froideur[13]» dans les yeux de +sir William, leurré d'espérances vaines, contraint après un essai +d'indépendance de reprendre la livrée qui l'étouffait. «Pauvres hères, +cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop heureux +d'attraper les restes et le rebut de la table[14]!»--«C'est pourquoi, +quand vous trouvez que les années viennent sans espérance d'une place, +je vous conseille d'aller sur la grande route, seul poste d'honneur +qui vous soit laissé; vous y rencontrerez beaucoup de vos vieux +camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne.» Suivent des avis +sur la conduite qu'ils devront tenir lorsqu'on les mènera à la +potence. Voilà ses instructions aux domestiques; il racontait ainsi ce +qu'il avait souffert. À trente et un ans, espérant une place du roi +Guillaume III, il édita les oeuvres de son patron, les dédia au +souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au poste de +secrétaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la famille, +avec tous les dégoûts dont ce rôle de valet ecclésiastique rassasiait +alors un homme de coeur. «J'honore la soutane, dit la servante +Harris[15], je veux être femme d'un curé. Que Vos Excellences me +donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain[16]!» Les +excellences, lui ayant promis le doyenné de Derry; le donnèrent à un +autre. Rejeté vers la politique, il écrivit un pamphlet whig, _les +Dissensions d'Athènes et de Rome_, reçut de lord Halifax et des chefs +du parti vingt belles promesses, et fut planté là. Vingt ans +d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relâche, le tumulte +intérieur de tant d'espérances nourries, puis écrasées, des rêves +violents et magnifiques subitement flétris par la contrainte d'un +métier machinal, l'habitude de souffrir et de haïr, la nécessité de +cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supériorité +blessante, l'isolement du génie et de l'orgueil, l'aigreur de la +colère amassée et du dédain engorgé, voilà les aiguillons qui l'ont +lancé comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans vinrent +l'irriter encore, avec les noms de _renégat_, de _traître_ et +_d'athée_. Il les écrasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva +du poignant plaisir de la victoire. Si jamais âme fut rassasiée de la +joie de déchirer, d'outrager et de détruire, ce fut celle-là. Le +débordement du mépris, l'ironie implacable, la logique accablante, le +cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel où il +va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie à loisir, avec +acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pénétré +et qui ont éclaté hors de lui, avec tant d'âpreté qu'il se barra +lui-même sa carrière[17], et que de tant de hautes places vers +lesquelles il étendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen +dans la misérable Irlande. L'avénement de George Ier l'y exila; +l'avénement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y +débattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministère +vainqueur, puis contre l'humanité tout entière, par des pamphlets +sanglants, par des satires désespérées; il y savoura encore une fois +le plaisir de combattre et de blesser[18]; il y souffrit jusqu'au +bout, assombri par le progrès de l'âge, par le spectacle de +l'oppression et de la misère, par le sentiment de son impuissance, +furieux «de vivre parmi des esclaves,» enchaîné et vaincu. «Chaque +année, dit-il, ou plutôt chaque mois je me sens plus entraîné à la +haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle descend +jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple esclave +parmi lequel je vis[19].» Ce cri est l'abrégé de sa vie publique; ces +sentiments sont les matériaux que la vie publique a fournis à son +talent. + +Il les retrouvait dans la vie privée, plus violents et plus intimes. +Il avait élevé et aimé purement une jeune fille charmante, instruite, +honnête, Esther Johnson, qui dès l'enfance l'avait chéri et vénéré +uniquement. Elle habitait avec lui, il avait fait d'elle sa +confidente. De Londres, pendant ses combats politiques, il lui +envoyait le journal complet de ses moindres actions; il écrivait pour +elle deux fois par jour, avec une familiarité, un abandon extrêmes, +avec tous les badinages, toutes les vivacités, tous les noms mignons +et caressants de l'épanchement le plus tendre. Cependant une autre +jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait à lui, lui +déclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en +Irlande, tantôt jalouse, tantôt soumise, mais si passionnée, si +malheureuse, que ses lettres auraient brisé le coeur le plus dur. «Si +vous continuez à me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas à +vous gêner longtemps.... Je crois que j'aurais supporté plus +volontiers la torture que ces mortelles, mortelles paroles que vous +m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intérêt pour +moi pour que cette plainte pût toucher votre pitié[20]!» Elle languit +et mourut. Esther Johnson, qui si longtemps avait eu tout le coeur de +Swift, souffrait encore davantage. Tout était changé dans la maison de +Swift. «À mon arrivée, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin, et +tout le temps qu'on mit à m'installer, je fus horriblement triste.» +Des larmes, la défiance, le ressentiment, un silence glacé, voilà ce +qu'il trouvait à la place de la familiarité et des tendresses. Il +l'épousa par devoir, mais en secret, et à la condition qu'elle ne +serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dépérit; Swift +s'en allait le plus souvent qu'il pouvait en Angleterre. Sa maison lui +était un enfer; on soupçonne qu'une infirmité physique s'était mêlée à +ses amours et à son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant +trouvé qui causait avec l'archevêque King, vit l'archevêque en larmes, +et Swift qui s'enfuyait le visage bouleversé. «Vous venez de voir, dit +le prélat, _le plus malheureux homme de la terre_; mais sur la cause +de son malheur, vous ne devez jamais faire une question.» Esther +Johnson mourut; quelles furent les angoisses de Swift, de quels +spectres il fut poursuivi, dans quelles horreurs le souvenir de deux +femmes minées lentement et tuées par sa faute le plongea et +l'enchaîna, rien que sa fin peut le dire. «Il est temps pour moi d'en +finir avec le monde...; mais je mourrai ici dans la rage comme un rat +empoisonné dans son trou[21]...» L'excès du travail et des émotions +l'avait rendu malade dès sa jeunesse: il avait des vertiges; il +n'entendait plus. Il sentait depuis longtemps que sa raison +l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrêter devant un orme +découronné, le contempler longtemps, et dire: «Je serai comme cet +arbre, je mourrai d'abord par la tête[22].» Sa mémoire le quittait, il +recevait les attentions des autres avec dégoût, parfois avec fureur. +Il vivait seul, morne, ne pouvant plus lire. On dit qu'il passa une +année sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine, +marchant dix heures par jour, maniaque, puis idiot. Une tumeur lui +vint sur l'oeil, telle qu'il resta un mois sans dormir, et qu'il +fallut cinq personnes pour l'empêcher de s'arracher l'oeil avec les +ongles. Un de ses derniers mots fut: «Je suis fou.» Son testament +ouvert, on trouva qu'il léguait toute sa fortune pour bâtir un hôpital +de fous. + +[Note 1: I have taken M. Harley into favour again.] + +[Note 2: I will not see him (M. Harley) till he makes amends.... I +was deaf to all entreaties, and have desired Lewis to go to him, and +let him know that I expected further satisfaction. If we let these +great ministers pretend too much, there will be no governing them.... + +One thing I warned him of, never to appear cold to me, for I would not +be treated like a school-boy; that I expected every great minister who +honoured me with his acquaintance, if he heard or saw anything to my +disadvantage, would let me know in plain words, and not put me in pain +to guess by the change or coldness of his countenance or behaviour; +for it was what I would hardly bear from a crowned head; and I thought +no subject's favour was worth it; and that I designed to let my lord +Keeper and M. Harley know the same thing, that they might use me +accordingly.] + +[Note 3: Mr secretary told me the duke of Buckingham had been +talking much to him about me, and desired my acquaintance. I answered +it could not be, for he had not made sufficient advances. Then the +duke of Shrewsbury said he thought the duke was not used to make +advances. I said I could not help that. For I always expected advances +in proportion to men's quality, and more from a duke than from any +other man. + +I saw lord Halifax at court, and we joined and talked, and the duchess +of Shrewsbury came up and reproached me for not dining with her. I +said that was not so soon done, for I expected more advances from +ladies, especially duchesses. She promised to comply.... Lady +Oglethorp brought me and the duchess of Hamilton together to day in +the drawing-room, and I have given her some encouragement, but not +much. (_Journal_, 19 mai et 7 octobre.)] + +[Note 4: I generally am acquainted with about thirty in the +drawing-room, and am so proud that I make all the lords come up to me. +One passes half an hour pleasant enough.] + +[Note 5: I am glad you know your duty; for it has been a known and +established rule above twenty years, that the first advances have been +constantly made me by ladies who aspired to my acquaintance, and the +greater their quality, the greater were their advances.] + +[Note 6: This I resented highly that he should complain of me +before he spoke to me. I sent him a peppering letter, and would not +summon him by a note as I did the rest. Nor ever will have any thing +to say to him till he begs my pardon.] + +[Note 7: Lettre à Bolingbroke.] + +[Note 8: A person of great honour in Ireland (who was pleased to +stoop so low as to look into my mind) used to tell me that my mind was +like a conjured spirit, that would do mischief, if I would not give it +employment.] + +[Note 9: All the whigs were ravished to see me, and would have +laid hold on me as a twig, to save them from sinking; and the great +men were all making me their clumsy apologies. It is good to see what +a lamentable confession the whigs all make of my ill usage.] + +[Note 10: So, my lord lieutenant, this is a glorious exploit that +you performed yesterday, in issuing a proclamation against a poor +shopkeeper, whose only crime is an honest endeavour to save his +country from ruin.] + +[Note 11: Il avait esquissé dès cette époque _le Conte du +Tonneau_.] + +[Note 12: Il dit à la muse: + + Wert thou right woman, thou should'st scorn to look + On an abandon'd wretch by hopes forsook, + Forsook by hopes, ill fortune's last relief, + Assign'd for life to unremitting grief, + To thee I owe that fatal bend of mind + Still to unhappy restless thoughts inclined; + To thee what oft I vainly strive to hide, + That scorn of fools, by fools mistook for pride.] + +[Note 13: Don't you remember how I used to be in pain when sir +William Temple would look cold and out of humour for three or four +days, and I used to suspect a hundred reasons? I have plucked up my +spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.] + +[Note 14: + + Poor we! cadets of Heaven, not worth her care, + Take up at best with lumber and the leavings of a fare.] + +[Note 15: _Mistress Harris's petition._] + +[Note 16: + + You know I honour the cloth; I design to be a parson's wife.... + And over and above, that I may have your Excellencies' letter + With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.] + +[Note 17: Par _le Conte du Tonneau_ auprès du clergé, et par _la +Prophétie de Windsor_ auprès de la reine.] + +[Note 18: _Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie, +Proposition modeste_, divers pamphlets sur l'Irlande.] + +[Note 19: I find myself disposed every year or rather every month +to be more angry and revengeful; and my rage is so ignoble that it +descends even to resent the folly and baseness of the enslaved people +among whom I live.] + +[Note 20: If you continue to treat me as you do, you will not be +made uneasy by me long.... I am sure I could have born the rack much +better than those killing, killing words of yours.... O, that you may +have but so much regard for me left, that this complaint may touch +your soul with pity!] + +[Note 21: It is time for me to have done with the world.... And so +I would,... and not die here in a rage, like a poisoned rat in a +hole.] + +[Note 22: I shall be like that tree. I shall die at the top.] + + +II + +Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les _Voyages de +Gulliver_ et le _Conte du Tonneau_. + +Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi +anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un +chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni +vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni +divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter, +de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée +d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des +comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même +les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec +un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier +sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou +assomme les bavards qui en disputent autour de lui. + +Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit +familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le +décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination +aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque +événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances +sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les +voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les +prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par +l'inquisition de Portugal. Le récit de son _M. du Baudrier_ paraîtra +une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air +d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il +importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et +d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus +malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur +fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et +maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les +décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté +fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur +supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il +présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits +grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de +la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion +et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous +verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et +chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins +moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient +comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des +phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise +de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit +ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le +surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a +gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur +sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en +carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle +partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et +belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit +l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses actions +plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements +vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de +pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les +ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans +l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant +parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y +rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en +avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui, +la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait +la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse, +vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent. + +C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la +médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage +du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des +philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à +voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en +regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se +donnent, si vous vous laissez duper par la belle apparence qu'elles ne +manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres l'habit +doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder les +souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri par +les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous n'apercevrez +jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les ont pris. Vous +leur porterez pieusement votre argent et vos services; la coutume, +vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine d'oie, qu'une +oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous tolérerez et +même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature, vous vous +occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous intéresserez +aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la compréhension du +philosophe; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou +vous les trouverez nécessaires en calculant leur liaison; vous +cesserez de vous indigner contre des puissances qui produisent de +beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter contre des +contre-coups que la géométrie des causes avait prédits; vous admirerez +le monde comme un drame grandiose ou comme un développement +invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou par la logique +du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la religion les +hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux instincts que +la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État les bienfaits +infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations sociables que +nulle méchanceté ne déracine. Vous distinguerez dans la science les +doctrines solides que la discussion n'ébranle plus, les larges idées +que le choc des systèmes purifie et déploie, les promesses magnifiques +que les progrès présents ouvrent à l'ambition de l'avenir. On peut de +la sorte échapper à la haine par la nullité de la perspective ou par +la grandeur de la perspective, par l'impuissance de découvrir les +contrastes ou par la puissance de découvrir l'accord des contrastes. +Élevé au-dessus de l'une, abaissé au-dessous de l'autre, voyant le mal +et le désordre, ignorant le bien et l'harmonie, exclu de l'amour et du +calme, livré à l'indignation et à l'amertume, Swift ne rencontre ni +une cause qu'il puisse chérir, ni une doctrine qu'il puisse +établir[23]; il emploie toute la force de l'esprit le mieux armé et du +caractère le mieux trempé à décrier et à détruire: toutes ses oeuvres +sont des pamphlets. + + +III + +C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en +Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La +littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint +l'une, il faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit des +affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains. + +En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les +jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des +chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent +et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se +prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des +rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se +défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien, +et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux +partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun +voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner +sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une +heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes, +si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir +justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis, +celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au +contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et +vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne +prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États +secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient +légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise +ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes, +contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à empiéter +les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les autres. +La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une +occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une +discussion. + +C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous +paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit +littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle +faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités +universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse +toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est +qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore +qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des +divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure +raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit +puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme +les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les +temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art +de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle, +qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans +les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs +fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes +de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son +discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui +conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est par là que la +prose antique et la prose française sont éloquentes, et que des +dissertations de politique ou des controverses de religion sont +restées des modèles d'art. + +Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut +atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne +s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne +parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour +lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas +pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle +l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui +est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux: +gros _squires_ bouffis par le porto et le boeuf, accoutumés à la fin +du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes +fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des +commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine +ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront +pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un +principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées +qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces +faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi +parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de +style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des +sentences dont les contemporains sentaient intérieurement la justesse +et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne faisaient +que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient +obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'_Examiner_, qui +changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du _Drapier_, +qui fit reculer un gouvernement. + +La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais +avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille +livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre, +vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges +compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant +qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant +son langage, et triompha du bon sens et de l'État[24]. «Frères, amis, +compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est, +après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus +grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre +habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est +pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme +chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille +avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour +que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à +l'imprimeur de la vendre au plus bas prix[25].» Vous voyez naître du +premier coup d'oeil l'inquiétude populaire; c'est ce style qui touche +les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces détails, +pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un drapier, et ils +n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift continue et diffame +Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne valent pas le huitième de +leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y a pas besoin de preuves +pour convaincre le peuple; il suffit de répéter plusieurs fois la même +injure, d'abonder en exemples sensibles, de frapper ses yeux et ses +oreilles. Une fois l'imagination prise, il ira criant, se persuadant +par ses propres cris, intraitable. «Votre paragraphe, dit Swift à ses +adversaires, rapporte encore ceci, que sir Isaac Newton a rendu compte +d'un essai fait à la Tour sur le métal de Wood, par quoi il paraissait +que Wood a rempli à tous égards son traité. Son traité? Avec qui? +Est-ce avec le Parlement ou avec le peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne +sont pas eux qui seront les acheteurs? Mais ils le détestent, +l'abhorrent, comme corrompu, frauduleux; ils la rejettent, sa boue et +sa drogue[26].» Et un peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne +fabriquer que quarante mille livres de sa monnaie, à moins _que les +exigences du commerce n'en demandent davantage_, quoique sa patente +lui donne pouvoir pour en fabriquer une bien plus grande quantité;--à +quoi, si je devais répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et +sa bande de fondeurs et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce +qu'il n'y ait plus dans le royaume une vieille bouilloire de reste, +qu'ils en battent avec du vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue +de la rue, et appellent leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée +ou liard, nous n'avons pas à nous inquiéter de savoir comment lui et +sa troupe de complices jugent à propos de s'employer; mais j'espère et +j'ai confiance que tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien +déterminés à ne point avoir affaire avec lui ni avec sa +marchandise[27].» Swift s'emporte, ne répond pas. En effet, c'est la +meilleure manière de répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut +mettre en mouvement leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers +et les fermiers retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings, +et les bonnes raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie +qu'ils ont de l'assommer. + +Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable +une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie. +Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une +douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les +approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà +fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un +_gentleman_ envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon +d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon +lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce +entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais +acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul +mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût +faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de +les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me +rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux, +je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté l'histoire +d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un +morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme échantillon pour +encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les +vérifications de M. Wood[28].» Un gros rire éclatait; les bouchers, +les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur enseignait un +expédient pratique, proportionné à leur intelligence et à leur état. +«Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la taverne, offrira +cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable à quatre, +menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou prendra les +marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse. Dans ce cas +et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le débitant de +viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à faire que de +demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en +monnaie de Wood,--par exemple vingt pence de cette monnaie pour un +quart d'ale,--et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais +lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29].» La clameur +publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et +paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements +de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants +ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet. + +Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la +fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de +Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de +supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion +et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené +tous les coups. Il faut lire son _Esprit public des Whigs_ contre +Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain +que personne n'a égalés. Swift avance régulièrement, ne laissant +aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de tous ses +coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le pauvre +Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les +géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat est sans +pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le +malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait maladroitement +des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient +perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se +hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un +souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il +a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif +que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de +géographie dans le cabinet d'un _gentleman_, quelques-unes en travers, +d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].» + +Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son _court +portrait de lord Wharton_. Avec les formules de politesse officielle, +il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et +d'une telle hauteur. + + J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa + Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est + indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux + reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la + honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de + l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui + aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux. + Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire + le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un + renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce + d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux + eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je + n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour, + chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de + recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est + probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une + circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement + éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde, + me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends + donc ce travail de meilleur coeur, étant sûr de ne point le + mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa + réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient + à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu + atteindre.--Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant + d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a + depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la + vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou + sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux + vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se + promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie + des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un + étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même + style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le + royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans + conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que + tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins + par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces mensonges + étant quelquefois découverts en une heure, souvent en un + jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement qu'il + vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné, dit aux + assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va + assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et + profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la + chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion, + athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour + concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa + règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant + d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et + de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une + promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à + une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait + en ce moment, qui était de lui procurer une pension. + Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue, + nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue + entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra + le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre. + En voilà assez pour le portrait de Son Excellence[31]. + +Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la vérité, +je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est +que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût informé +aussitôt que possible des mérites de Son Excellence. Telles qu'elles +sont, elles pourront servir de matériaux à toute personne qui aura +l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son Excellence.» Dans tout +ce morceau, la voix de Swift est restée calme; pas un muscle de son +visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de l'oeil, ni geste; il +parle en statue; mais sa colère croît par la contrainte et brûle +d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat. + +C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme +de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie +se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier +pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour +confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se +livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi +concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne +vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent +toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il +multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure, +ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift, +impassible en apparence, mais les muscles contractés, le coeur brûlant +de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme +celui-ci[32]: + + Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner + contre l'abolition du christianisme dans un moment où tous + les partis sont déterminés et unanimes sur ce point. + Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité + de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis + être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je + serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me + poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans + l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit + extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper + chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être + sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et + paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la + réserve possible et avec une extrême déférence pour cette + grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.--Du + reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible + pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les + temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la + croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un + projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié + de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de + bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre + objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre + ayant été depuis quelque temps mis de côté par le + consentement général comme tout à fait incompatible avec nos + projets actuels de richesse et de pouvoir[33]. + +Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du +titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple: + + On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus + de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de + milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins + deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de + plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des + principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui + pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour[34]. + On représente encore comme un grand avantage pour le public + que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de + l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour + toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés + de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience, + honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à + troubler la paix de l'esprit humain[35]. + +Puis il conclut en doublant l'insulte: + + Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre + le christianisme et les principaux avantages qu'on espère + obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de + déférence et de soumission pour de plus sages jugements, + mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de + la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont + peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens + très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir + doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de + prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et + offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages + réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle + félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous + la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et + accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise + humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs + pareils,--particulièrement quand tout cela peut être fait + sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et + pour pousser un autre argument de nature semblable: si le + christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les + puissants raisonneurs, les hommes de profonde science, + sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous + égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles + merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si + nous perdions celles des hommes dont le génie, par une + pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries + et en invectives contre la religion, et qui seraient + incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre + sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de + l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus + grande, peut-être la seule source qui lui reste[36]!--Mais + voici la plus forte des raisons; celle-là est tout à fait + invincible. Il est à craindre que, six mois après l'acte du + Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les fonds de la + banque et des Indes-Orientales ne tombent au moins de 1 pour + 100. Et puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de + notre âge n'a jugé à propos d'aventurer pour le salut du + christianisme, il n'y a nulle raison de s'exposer à une si + grande perte pour le seul plaisir de le détruire[37]. + +Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un +coup d'oeil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions +des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de +la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il +est pamphlétaire comme Annibal fut _condottiere_. + +[Note 23: «L'absence de foi est un inconvénient qu'il faut cacher +quand on ne peut le vaincre.--Je me regarde, en qualité de prêtre, +comme chargé par la Providence de défendre un poste qu'elle m'a +confié, et de faire déserter autant d'ennemis qu'il est possible.» +(_Pensées sur la religion._)] + +[Note 24: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il fût alors de +mauvaise foi. On pouvait croire à une escroquerie ministérielle, et +Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me paraît honnête homme.] + +[Note 25: Brethren, friends, countrymen, and fellow-subjects, what +I intend now to say to you, is, next to your duty to God and the care +of your salvation, of the greatest concern to you and your children; +your bread and clothing and every common necessary of life depends +upon it. Therefore I do most earnestly exhort you, as men, as +christians, as parents, and as lovers of your country, to read this +paper with the utmost attention, or get it read to you by others; +which that you may do at the less expense, I have ordered the printer +to sell at it the lowest rate.] + +[Note 26: Your paragraph relates farther that sir Isaac Newton +reported an essay taken at the Tower of Wood's metal, by which it +appears that Wood had in all respects performed his contract. His +contract! With whom? Was it with the Parliament or people of Ireland? +Are not they to be purchasers? But they detest, abhor, and reject it +as corrupt, fraudulent, mingled with dirt and trash.] + +[Note 27: His first proposal is that he will be content to coin no +more (than forty thousand pounds), unless _the exigencies of the trade +require it_, although his patent empowers him to coin a far greater +quantity.... To which if I were to answer, it should be thus: let Mr +Wood and his crew of founders and tinkers coin on, till there is not +an old kettle left in the kingdom; let them coin old leather, +tobacco-pipe clay, or the dirt in the street, and call their trumpery +by what name they please, from a guinea to a farthing; we are not +under any concern to know how he and his tribe of accomplices think +fit to employ themselves; but I hope and trust that we are all, to a +man, fully determined to have nothing to do with him or his ware.] + +[Note 28: Your newsletter says that an essay was made of the coin. +How impudent and insupportable is this! Wood takes care to coin a +dozen or two halfpence of good metal, sends them to the Tower, and +they are approved; and these must answer all that he has already +coined or shall coin for the future. It is true, indeed, that a +gentleman often sends to my shop for a pattern of stuff. I cut it +fairly off, and if he likes it, he comes or sends and compares the +pattern with the whole piece, and probably we come to a bargain. But +if I were to buy a hundred sheep, and the grazier should bring me one +single wether fat and well fleeced by way of pattern, and expect the +same price for the whole hundred, without suffering me to see them +before he was paid or giving me good security to restore my money for +those that were lean, or shorn or scabby, I would be none of his +customers. I have heard of a man who had a mind to sell his house, and +therefore carried a piece of brick in his pocket, which he showed as a +pattern to encourage the purchasers; and this is directly the case in +point with Mr Wood's essay.] + +[Note 29: The common soldier, when he goes to the market or ale +house will offer his money; and if it be refused, he perhaps will +swagger and hector, and threaten to beat the butcher or alewife, or +take the goods by force, and throw them the bad half-pence. In this +and the like cases, the shop-keeper or victualler, or any other +tradesman, has no more to do than to demand ten times the price of his +goods, if it is to be paid in Wood's money; for example twenty pence +of that money for a quart of ale, and so in all things, and never part +with the goods till he gets the money.] + +[Note 30: Upon this rock the author is perpetually splitting, as +often as he ventures out beyond the narrow bounds of his literature. +He has a confused remembrance of words since he left the university, +but has lost half their meaning, and puts them together with no regard +except to their cadence; as I remember a fellow nailed up maps in a +gentleman's closet, some sidelong, others upside down, the better to +adjust them to the pannels. + +Voyez aussi dans l'_Examiner_ le pamphlet sur Malborough, désigné sous +le nom de _Crassus_, et la comparaison de la générosité romaine et de +la ladrerie anglaise.] + +[Note 31: I have had the honour of much conversation with his +lordship, and am thoroughly convinced how indifferent he is to +applause and how insensible of reproach.... He is without the sense of +shame or glory, as some men are without the sense of smelling; +therefore a good name to him is no more than a precious ointment would +be to these. Whoever, for the sake of others, were to describe the +nature of a serpent, a wolf, a crocodile or a fox, must be understood +to do it without any personal love or hatred for the animals +themselves. In the same manner his Excellency is one whom I neither +personally love or hate. I see him at court, at his own house, or +sometimes at mine, for I have the honour of his visits; and when these +papers are public, it is odds but he will tell me, as he once did upon +a like occasion, «that he is damnably mauled,» and then with the +easiest transition in the world, ask about the weather, or time of the +day. So that I enter on the work with more cheerfulness, because I am +sure neither to make him angry, nor any way to hurt his reputation; a +pitch of happiness and security to which his Excellency has arrived, +and which no philosopher before him could reach.--Thomas, Earl of +Wharton, lord lieutenant of Ireland, by the force of a wonderful +constitution, has some years passed his grand climacterick without any +visible effects of old age, either on his body or his mind and in +spite of a continual prostitution to those vices which usually wear +out both.... Whether he walks or whistles, or swears, or talks bawdy, +or calls names, he acquits himself in each beyond a templar of three +years standing. With the same grace and in the same style, he will +rattle his coachman in the midst of the street, where he is governor +of the kingdom; and all this is without consequence, because it is his +character, and what every body expects.... The ends he has gained by +lying appear to be more owing to the frequency than the art of them, +his lies being sometimes detected in an hour, often in a day, and +always in a week.... He swears solemnly he loves and will serve you, +and your back is no sooner turned, but he tells those about him you +are a dog and a rascal. He goes constantly to prayers in the forms of +his place, and will talk bawdy and blasphemy at the chapel door. He is +a presbyterian in politicks, and an atheist in religion, but he +chooses at present to whore with a papist. In his commerce with +mankind, his general rule is to endeavour to impose on their +understandings, for which he has but a receipt, a composition of lies +and oaths.... He bears the gallantries of his lady with the +indifference of a stoick, and thinks them well recompensed by a return +of children to support his family, without the fatigues of being a +father.... He was never known to refuse or to keep a promise, as I +remember he told a lady, but with an exception to the promise he then +made, which was to get her a pension. Yet he broke even that, and, I +confess, deceived us both. But here I desire to distinguish between a +promise and a bargain; for he will be sure to keep the latter, when he +has the fairest offer.... But here I must desire the reader's pardon, +if I cannot digest the following facts in so good a manner as I +intended; because it is thought expedient for some reasons, the world +should be informed of his Excellency's merits as soon as possible.... +As they are, they may serve for hints to any person who may hereafter +have a mind to write memoirs of his Excellency's life.] + +[Note 32: _Argument contre l'abolition du christianisme._ Il +s'agit de décrier les whigs, amis des libres penseurs.] + +[Note 33: It may perhaps be neither safe nor prudent, to argue +against the abolishment of christianity, at a juncture, when all +parties appear so unanimously determined upon the point.... However I +know not how, whether from the affectation of singularity, or the +perverseness of human nature, but so it unhappily falls out, that I +cannot be entirely of this opinion. Nay, though I were sure an order +were issued for my immediate prosecution by the attorney-general, I +should still confess, that in the present posture of our affairs, at +home or abroad, I do not yet see the absolute necessity of extirpating +the christian religion from among us. This perhaps may appear too +great a paradox even for our wise and paradoxical age to endure; +therefore I shall handle it with all tenderness, and with the utmost +deference to that great and profound majority which is of another +sentiment.... I hope no reader imagines me so weak as to stand up in +the defence of real christianity, such as used in primitive times (if +we may believe the authors of those ages), to have an influence upon +men's belief and actions. To offer at the restoring of that would +indeed be a wild project; it would be to dig up foundations; to +destroy at one blow all the wit, and half the learning of the +kingdom.... Every candid reader will easily understand my discourse to +be intended only in defence of nominal christianity; the other having +been for some time wholly laid aside by general consent, as utterly +inconsistent with our present schemes of wealth and power.] + +[Note 34: It is likewise urged, that there are by computation in +this kingdom above ten thousand parsons, whose revenues, added to +those of my lords the bishops, would suffice to maintain at least two +hundred young gentlemen of wit and pleasure, and freethinking, enemies +to priestcraft, narrow principles, pedantry, and prejudices, who might +be an ornament to the court and town.] + +[Note 35: It is likewise proposed as a great advantage to the +publick that if we once discard the system of the Gospel, all religion +will of course be banished for ever, and consequently along with it, +those grievous prejudices of education, which under the names of +virtue, conscience, honour, justice, and the like, are so apt to +disturb the peace of human minds, and the notions thereof are so hard +to be eradicated by right reason, or free-thinking.] + +[Note 36: I am very sensible how much the gentlemen of wit and +pleasure are apt to murmur and be shocked at the sight of so many +daggle-tail parsons, who happen to fall in their way, and offend their +eyes; but at the same time, those wise reformers do not consider what +an advantage and felicity it is for great wits to be always provided +with objects of scorn and contempt, in order to exercise and improve +their talents, and divert their spleen from falling on each other, or +on themselves; especially when all this may be done without the least +imaginable danger to their persons. And to urge another argument of a +parallel nature: if christianity were once abolished, how could the +freethinkers, the strong reasoners, and the men of profound learning, +be able to find another subject so calculated in all points whereon to +display their abilities? What wonderful productions of wit should we +be deprived of from those whose genius, by continual practice, hath +been wholly turned upon raillery and invectives against religion, and +would, therefore, be never able to shine or distinguish themselves on +any other subject? We are daily complaining of the great decline of +wit among us, and would we take away the greatest, perhaps the only +topic we have left?] + +[Note 37: I do very much apprehend that in six months time after +the act is passed for the extirpation of the Gospel, the Bank and +East-India stock may fall at least one per cent. And since that is +fifty more than ever the wisdom of our age thought fit to venture for +the preservation of christianity, there is no reason why we should +bear so great a loss, merely for the sake of destroying it.] + + +IV + +Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on +raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée, +et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace +dans les amusements. + +Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce +que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il +s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel +haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin +d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec +de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant, +toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire +fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort, +pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison +qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui +ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours +lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais +avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je +prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a +d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut +pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en +plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni +moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant. + +Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit +positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il +rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie; +il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les +subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne +peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond, +n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par +exemple, l'_Art de mentir en politique_ est un traité didactique dont +le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet +excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de +l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il +suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique, +le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté +cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter +les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies. +Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique; +dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le +quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le +droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au +gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une +académie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc +un badinage de Pope[38] d'être un pamphlet insidieux contre la +religion et l'État. Son _Art de couler bas en poésie_[39] a tout l'air +d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les divisions +justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une méthode +extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la +déraison. + +Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner, +il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le +lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien +cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un +flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des +considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance +au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est +qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces +vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres +affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai +consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve +qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du +soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y +songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant +passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu +pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le +fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou +ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la +bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur +est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il +habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en +cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les +réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve +qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin, +impudent parce qu'il diffère de vous sur une question _purement +spéculative_, c'est là, dans mon humble opinion, un style +très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge. +J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été +assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule +fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement +domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être +si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut +frauder ses héritiers[41].--Ailleurs, la lugubre plaisanterie +devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl +vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de +l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus +repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont +d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane, +le coeur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital. +Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend; +même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à +Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances +sont celles d'un maître pour un enfant.--Ni la grâce ni le bonheur +d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de +se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43]; +puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient +plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes +qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je +réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures +humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe. +Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins +malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir +critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures, +que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].» + +Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il +est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements +de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne +peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les +entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du +monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours +consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille +ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations +maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes +où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe +cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le +labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la +blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même, +et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son +coeur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne +peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime, +et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne +puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont +épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin +généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui +d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en +eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs +mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre +route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur +de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus +à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni +l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que +par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des +odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas +une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il +n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des +sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une +perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce, +_Cadénus et Vanessa_, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer +Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant +Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que +Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de +perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de +plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné +quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en +servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque +instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il +impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des +questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la +déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe, +renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les +sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand +ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il +l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la +beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines +mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense, +leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes +et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les +dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif, +par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une +facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine, +c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante +Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose +en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître +d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait +jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en +faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs +oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son +couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder: +«voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer +Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la +traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais +ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et +Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il +compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de +pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des +restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de +patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet +avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton +trente-quatrième.--Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu +plus.--Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes +années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te +vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce +peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].» +Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de +couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun +siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si +sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort +de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant +une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne +sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et +lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop +fine pour être saisie par ces rudes mains. + +Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme +cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie +artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa +pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle +seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni +d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des +conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de +l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce +naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est +entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et +timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne +lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette +invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur +qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la +_Grande Question débattue_! Il s'agit de peindre l'entrée d'un +capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et +l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le +sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte +pour voir son habit brodé. + + Les curés sont près de crever d'envie.--«Chère madame, bien + sûr, c'est un homme de beau langage;--écoutez seulement + comme sa langue mord bien le clergé.»--«Ma foi! madame, + dit-il, si vous donnez de tels dîners,--vous ne manquerez + jamais de curés, si longtemps que vous viviez.--Je n'ai + jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.--Mais le diable + serait partout mieux venu qu'eux.--Dieu me damne! ils nous + disent de nous corriger et de nous repentir;--mais morbleu! + à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.--Sire + vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur--que vous ne + couliez un regard fripon sur la femme de chambre de + madame.--Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main + blanche--pour raccommoder votre soutane et repasser votre + rabat.--Partout où vous voyez une soutane et une + robe,--pariez cent contre un qu'il y a dedans un + rustre.--Vos _Eaux-Vides_, vos _Amers_, vos _Platurks_[50], + et toute cette drogue,--pardieu! ils ne valent pas cette + prise de tabac.--Voulez-vous donner à un gentilhomme une + belle éducation?--L'armée est la seule bonne école de toute + la nation[51]. + +Ceci a été _vu_, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont +personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions +ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le _Journal d'une +dame moderne_, l'_Ameublement de l'esprit d'une dame_, et tant +d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements +notés au sortir d'un salon. L'_Histoire d'un mariage_ représente un +doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode; +n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du +célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre +que ses vers _sur sa propre mort_? + + «Comment va le doyen?--Il vit tout juste.--Voilà qu'on lit + les prières des mourants.--Il respire à peine.--Le doyen est + mort.»--Avant que le glas n'ait commencé,--la nouvelle a + parcouru toute la ville.--«Ah! nous devons tous être prêts + pour la mort.--Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son + héritier?--Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.--Il a + tout légué au public.--Au public? Voilà un + caprice.--Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?--Pure + envie, avarice, orgueil.--Il a donné tout; mais il est mort + auparavant.--Est-ce que dans toute la nation le doyen + n'avait pas--quelque ami méritant, quelque parent + pauvre?--Si disposé à faire du bien aux étrangers!--oubliant + ceux qui sont sa chair et son sang!...»--Les dames mes + amies, dont le tendre coeur--a mieux appris à jouer un + rôle,--reçoivent la nouvelle avec une grimace + d'affligées:--«Le doyen est mort (pardon, quel est + l'atout?).--Alors que Dieu ait pitié de son âme!--(Mesdames, + je risque la vole.)--On dit qu'il y aura six doyens pour + tenir le poêle.--(Je voudrais bien savoir à quel roi faire + invite.)--Madame, votre mari assistera-t-il--aux funérailles + d'un si bon ami?--Non madame, c'est une vue trop triste,--et + puis il est engagé demain soir.--Milady Club trouverait + mauvais--s'il manquait à son quadrille.--Il aimait le doyen + (j'ouvre les coeurs),--mais les meilleurs amis, comme on + dit, doivent se séparer.--Son heure était venue, il avait + fini sa carrière,--j'espère qu'il est dans un monde + meilleur....»--Le pauvre Pope sera triste un mois, et + Gay--une semaine, et Arbuthnot un jour[52] + +Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte, +celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu +de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore, +il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris +de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les +couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats +morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent +pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis +toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet +emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine +travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir +qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne +à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous +étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des +claqueurs et des figurants. + +Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont +laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les +graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on +ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour +indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces +extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il +faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la +poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y +roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les +passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et +agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il +y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez +les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du +scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une +fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est +si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on +finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient +leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour; +Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche +qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et +ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le +comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale +joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud, +commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à +cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions +corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans +son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on +prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements +de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on +aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions +bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les +magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au +contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il +ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il +n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le +cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54], +il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il +décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des +murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours +le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre; +c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez +qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique +l'exécration et le dégoût. + +[Note 38: _La Boucle de cheveux enlevée._] + +[Note 39: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.] + +[Note 40: My first prediction is but a trifle; yet I will mention +it to show how ignorant those sottish pretenders to astrology are in +their own concerns. It relates to Partridge the almanack-maker. I have +consulted the star of his nativity by my own rules and find he will +infallibly die upon the 29th March next, about eleven at night of a +raging fever; therefore I advise him to consider of it, and settle his +affairs in time.] + +[Note 41: To call a man a fool and villain, and an impudent +fellow, only for differing from him in a point merely speculative, is, +in my humble opinion, a very improper style for a person of his +education. I will appeal to Mr Partridge himself, whether it be +probable I could have been so indiscreet, to begin my prediction, with +the only falsehood that ever was pretended to be in them, and this in +an affair at home?] + +[Note 42: _Letter to a very young lady._] + +[Note 43: That ridiculous passion which has no being but in +playbooks and romances.] + +[Note 44: I never yet knew a tolerable woman to be fond of her +sex.... your sex employ more thought, memory and application to be +fools than would serve to make them wise and useful.... When I reflect +on this, I cannot conceive you to be human creatures, but a sort of +species hardly a degree above a monkey; who has more diverting tricks +than any of you, is an animal less mischievous and expensive, might in +time be a tolerable critick in velvet and brocade, and, for aught I +know, would equally become them.] + +[Note 45: + + His talk was now of tithes and dues; + He smok'd his pipe and read the news.... + Against dissenters would repine, + And stood up firm for right divine.] + +[Note 46: + + And all their conduct would be try'd + By her, as an unerring guide. + Offending daughters oft would hear + Vanessa's praise rung in their ear. + Miss Betty, when she does a fault, + Lets fall her knife or spills the salt, + Will then by her mother be chid: + «'Tis what Vanessa never did!»] + +[Note 47: + + He now could praise, esteem, approve, + But understood not what was love.] + +[Note 48: + + Stella, this day is thirty-four + (We sha'n't dispute a year or more). + However, Stella, be not troubled, + Although thy size and years are doubled, + Since first I saw thee at sixteen, + The brightest virgin on the green; + So little is thy form declin'd, + Made up so largely in thy mind.] + +[Note 49: + + O, would it please the Gods to split + Thy beauty, size, years and wit! + No age could furnish out a pair + Of nymphes so graceful, wise, and fair.] + +[Note 50: Ovide, Homère, Plutarque.] + +[Note 51: + + The parsons for envy are ready to burst; + The servants amazed are scarce ever able + To keep off their eyes, as they wait at the table; + And Molly and I have thrust in our nose + To peep at the captain in all his fine clothes; + Dear madam, be sure he's a fine spoken man, + Do but hear on the clergy how glib his tongue ran; + 'And madam,' says he, 'if such dinners you give, + You'll never want parsons as long as you live; + I ne'er knew a parson without a good nose. + But the devil's as welcome wherever he goes; + G--d--me, they bid us reform and repent, + But, z--s, by their looks they never keep lent; + Mister curate, for all your grave looks, I'm afraid + You cast a sheep's eye on her ladyship's maid; + I wish she would lend you her pretty white hand + In mending your cassock, and smoothing your band; + (For the dean was so shabby, and looked like a ninny, + That the captain supposed he was curate to Jenny.) + Whenever you see a cassock and gown, + A hundred to one but it covers a clown; + Observe how a parson comes into a room, + G--d--me, he hobbles as bad as my groom; + A scholar, when just from his college broke loose, + Can hardly tell how to cry _bo_ to a goose; + Your _Noveds_, and _Bluturks_, and _Omurs_, and stuff, + By G--, they don't signify this pinch of snuff; + To give a young gentleman right education, + The army's the only good school of the nation.] + +[Note 52: + + How is the dean? he's just alive. + Now the departing prayer is read; + He hardly breathes. The dean is dead. + Before the passing-bell begun, + The news through half the town has run; + Oh! may we all for death prepare! + What has he left? and who's his heir? + I know no more than what the news is; + 'Tis all bequeath'd to public uses. + To public uses! there's a whim! + What had the public done for him? + Mere envy, avarice, and pride: + He gave it all--but first he died. + And had the dean in all the nation + No worthy friend, no poor relation? + So ready to do strangers good, + Forgetting his own flesh and blood! + Poor Pope will grieve a month, and Gay + A week, and Arbuthnot a day.... + My female friends, whose tender hearts + Have better learned to act their parts, + Receive the news in doleful dumps: + 'The dean is dead (pray, what is trumps?) + Then, Lord, have mercy on his soul! + (Ladies, I'll venture for the vole.) + Six deans, they say, must bear the pall. + (I wish I knew what king to call.) + Madam, your husband will attend + The funeral of so good a friend? + No, madam, 'tis a shocking sight; + And he's engaged to-morrow night: + My Lady Club will take it ill, + If he should fail her at quadrille. + He loved the dean--(I lead a heart) + But dearest friends, they say, must part. + His time was come, he ran his race; + We hope he's in a better place.'] + +[Note 53: _The ladies dressing-room._] + +[Note 54: _Strephon and Chloe._] + +[Note 55: _A Love-poem from a Physician._] + +[Note 56: _The Progress of Beauty._] + +[Note 57: _The Problem._ Lire surtout _Examination of certain +abuses_.] + + +V + +Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le _Conte du Tonneau_, au +milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et +de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science +et de toute vérité. + +De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre; +mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son +attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions +de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre, +Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit[58], les +avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois +frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un +nombre raisonnable de géants et de dragons[59].» Malheureusement, +étant venus à la ville, ils en prirent les moeurs, devinrent amoureux +de plusieurs grandes dames à la mode, la duchesse _of Money_, milady +_Great-Titles_, la comtesse _of Pride_, et, pour gagner leurs faveurs, +se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des +dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une +secte s'était établie, posant en principe que le monde était une +garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un +pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet +couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque, et il +n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.» De +même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un +manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir +la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de +l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne +la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si +certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain +endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de +linon et de satin noir se nomme un évêque[60].»--Ils prouvaient aussi +que le vêtement est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est en lui +que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi nos +trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent +très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux noeuds +d'épaule (_shoulder-knots_), et le testament de leur père leur +défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs +habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se +trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un +expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament +qui fasse mention, _totidem verbis_, des noeuds d'épaule; mais j'ose +conjecturer que nous les y trouverons inclus, _totidem syllabis_. +Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur +la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament. +«Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire +reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car +quoique nous ne puissions les trouver _totidem verbis_ ni _totidem +syllabis_, j'ose promettre que nous les découvrirons _tertio modo_, ou +_totidem litteris_. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus +ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot: +_shoulder_; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce +miracle qu'un K fut introuvable. C'était-là une grosse difficulté. +Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la +main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K était une +lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et qu'on ne +rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute difficulté +s'évanouit; les noeuds d'épaule furent prouvés clairement être +d'institution paternelle, _jure paterno_, et nos trois gentilshommes +s'étalèrent avec des noeuds d'épaule aussi grands et aussi pimpants +que personne[61].» D'autres interprétations admirent les galons d'or, +et un codicille ajouté autorisa les doublures de satin couleur de +flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un comédien, payé par la +corporation des passementiers, joua son rôle dans une comédie nouvelle +tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les +mit par cela même à la mode. Là-dessus, les frères, consultant le +testament de leur père, trouvèrent à leur grand étonnement, ces +paroles: _Item_, j'enjoins et ordonne à mesdits trois fils de ne +porter aucune espèce de _frange d'argent_ autour de leurs susdits +habits.--Cependant, après une pause, le frère, si souvent mentionné +pour son érudition et très-versé dans la critique, déclara avoir +trouvé, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot +_frange_ écrit dans ce testament signifie aussi manche à balai, et +devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frères +ne goûta pas cela à cause de cette épithète _d'argent_, qui, dans son +humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, être +raisonnablement appliquée à un manche à balai; mais on lui répliqua +que cette épithète devait être prise dans le sens mythologique et +allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur +père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai sur leurs +habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur +quoi il fut arrêté court, comme parlant irrévérencieusement d'un +mystère, lequel certainement était très-utile et plein de sens, mais +ne devait pas être trop curieusement sondé ni soumis à un raisonnement +trop minutieux[62].» À la fin, le frère scolastique s'ennuie de +chercher des distinctions, met le vieux testament dans une boîte bien +fermée, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis, +ayant attrapé un héritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frères, +traités en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament, +et recommencent à comprendre la volonté de leur père; Martin, +l'anglican, pour réduire son habit à la simplicité primitive, découd +point par point les galons ajustés dans les temps d'erreur, et garde +même quelques broderies par bon sens, plutôt que de déchirer l'étoffe. +Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en +loques, envieux de plus contre Martin, et à moitié fou. Il entre alors +dans la secte des éolistes ou inspirés, admirateurs du vent; lesquels +prétendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est céleste, et contient +toute science. + + Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle + les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le + syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la + science n'est que des mots; _ergo_ la science n'est que du + vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le + boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par + ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes + affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de + la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent + plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux + autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un + soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin, + expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres + jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et + pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps + d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin + de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie + de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les + rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus + vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture, + à mesure qu'ils passaient[63]. + +Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et +de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane? +Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre? +Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec +la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver +à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur +délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer +la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument +libérateur. + +La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions +dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants +modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le +livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres +appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures +violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il +se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables +découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «_Tom +Pouce_[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce +profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et +développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.--_Whittington +et son chat_ est une oeuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi, +contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et +les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone, +contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier +«une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois, +une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles, +un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux +points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les +lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables +traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre +les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à +leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus +cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont +désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute +sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si +transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de +goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi +Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à +grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les +savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de +retrancher de leurs oeuvres les branches mortes et superflues. +Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie +suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs +vignes, en remarquant que lorsqu'un _âne_ en avait brouté quelqu'une, +elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote, +précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et +presque _in terminis_; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques +d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut +trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la +Libye, il y a des _ânes_ avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes +arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est +inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui +est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa +pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne +laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité +médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs, +lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu +abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier +cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de +grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds +philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la +source de tout le génie humain et de toutes les institutions de +l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les +_gentlemen_ de Bedlam, et une commission chargée de les trier +trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de +remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans +l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui +jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre +sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires +inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en +Flandre avec les autres.--En voici un second qui prend gravement les +dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue +intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle +beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de +Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et +rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces +perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de +la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand +nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette +réforme rendrait au monde.--Moi-même, l'auteur de ces admirables +vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les +imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont +merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme +je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis +et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me +veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement +de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre +semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le +malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel +sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger +le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est +sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la +démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son +mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses +élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste, +qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les +cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de +l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour +les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est +de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit +d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et +le dégoût. + +S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de +montrer la perversité humaine: le coeur nous est plus intime que la +raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la +méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le _Conte +du Tonneau_ que dans _Gulliver_. + +Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre; +l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable +dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme +ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et +bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul +sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul +accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le +vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une +supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle +amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui, +imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage, +aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son +plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement +solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et +statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant +la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas +d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport +et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture +chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois +ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si +strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de +plus exact ni de plus limité. + +Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos +passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou +comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque +le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible? +Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une +fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime, +délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un +pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les +frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de +nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est +la seule cause de notre vénération ou de notre amour. + +La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez +les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est +jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la +paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du +législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on +choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à +les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de +corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les +vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles. +Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de +chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est +juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou +clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places, +et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés +avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en oeuvre de tous +les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé +que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette +humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme, +est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il +choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À +Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur +le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre +autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses +nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le +parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue +l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre +justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la +vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien +l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères +sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver +la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner +ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette +fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point +rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande +espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été +empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa +vie; _mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le +fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais +recommencer sans un ordre spécial_[69].» + +Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des +moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et +l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa +laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus +intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous +affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons +de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il +faut découvrir le _yahou_ sous l'homme. Quel spectacle! + + Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la + même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était + singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines + étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé, + d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres + et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur + le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste + du corps était nu[70],... de sorte que je pus voir leur + peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des + arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient + aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes + étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les + femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais + non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une + sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds + de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient + presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais + jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse + conçu naturellement une si forte antipathie[71]. + +Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos +instincts. Ils se haïssent les uns les autres, et se déchirent de +leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà la +source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte, quoiqu'ils +ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils s'étranglent +ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de nos guerres. +Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans leurs +chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on les +leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent tout +indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de +préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou +crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité. +Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent +jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant, +puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà +le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus +méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont +l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les +yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense +un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une +brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande +viennent en corps décharger sur lui leurs excréments de la tête aux +pieds[72];» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore donne-t-il la +préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre misérable +raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le roi de +Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race d'odieuse +petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la surface +de la terre[73].» + +Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la +malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son +désespoir et de son génie[74]. Je le traduis presque tout entier; il +le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil. + + C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans + cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de + voir les rues, les routes et les portes des cabanes + couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six + enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur + pour avoir l'aumône.... Tous les partis conviennent, je + pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui + dans le déplorable état de ce royaume un très-grand fardeau + de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un + moyen honorable, aisé, peu coûteux de transformer ces + enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si + grand service au public, qu'il mériterait une statue comme + sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer mon + idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre + objection[75]. + +Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur. + + Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à + Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien + portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture + tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou + bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne + puisse servir également en fricassée ou en ragoût. + + Je prie donc humblement le public de considérer que des cent + vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour + la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des + mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un + an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de + fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie + de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à + les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant + ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille + dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat + très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre ou de + sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour, + particulièrement en hiver. + + J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa + naissance peut en un an, s'il est passablement nourri, + atteindre vingt-huit livres. + + J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de + mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_, + journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont + d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je + crois que nul _gentleman_ ne se plaindra de donner 10 + shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui + fournira au moins quatre plats d'excellente viande + nutritive. + + Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le + demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau + convenablement préparée fera des gants admirables pour les + dames et des bottes d'été pour les _gentlemen_ élégants. + + Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des + abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les + bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera + pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants + vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du + couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir. + + Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et + visibles aussi bien que de la plus haute + importance.--Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre + de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés, + puisqu'ils sont les principaux producteurs de la + nation.--Secondement, comme l'entretien de cent mille + enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins + de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la + nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre + le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous + les _gentlemen_ de fortune qui ont quelque délicatesse dans + le goût. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit + étant uniquement de notre crû et de nos + manufactures.--Troisièmement, ce serait un grand + encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont + encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et + pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des + mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un + établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi + en quelque sorte par le public lui-même.--On pourrait + énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition + de quelques milliers de pièces pour notre exportation de + boeuf en baril, l'expédition plus abondante de chair de + porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons + jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses + par amour de la brièveté. + + Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de + ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou + estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions + pour trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau + aussi pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci, + parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et + pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine, + aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant + aux jeunes journaliers, leur état donne des espérances + pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par + conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement + que si en quelques occasions on les loue par hasard comme + manoeuvres, ils n'ont pas la force d'achever leur travail. + De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent + heureusement délivrés de tous les maux à venir[76]. + +Et il finit par cette ironie de cannibale: + + Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le + moindre intérêt personnel à l'accomplissement de cette + oeuvre salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public + de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont, par cet expédient, + je puisse espérer tirer un sou, mon plus jeune ayant neuf + ans et ma femme ayant passé l'âge de devenir grosse[77]. + +On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par +exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprès de +cette tranquille dissertation. + +Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge +classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses +parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré, +ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette +énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du +succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que +la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du +pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe +intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la +clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations +qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie +pratique; trop supérieur pour embrasser de coeur une secte religieuse +ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes +doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges +sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et +ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans +s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, _condottiere_ +contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la +beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature, +qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la +science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de +modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par +l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de +Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le +caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif +et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible, +d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de +mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui +a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison. +Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou +écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de +juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poëte, il a +inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive +des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée +le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la +peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du +grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que +nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée +réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un +rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante comme un conte, +avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête +d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort d'un tel +spectacle le coeur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit +qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes ajouteront: +«Surtout lorsqu'il brûle.» + +[Note 58: La vérité chrétienne.] + +[Note 59: Persécutions et combats de l'Église primitive.] + +[Note 60: They held the universe to be a large suit of clothes, +which invests every thing: that the earth is invested by the air; the +air is invested by the stars, and the stars are invested by the primum +mobile.... What is that which some call land, but a fine coat laced +with green? Or the sea but a waistcoat of water-tabby?... You will +find how curious journeyman nature has been to trim up vegetable +beans. Observe how sparkish a periwig adorns the head of the beech, +and what a fine doublet of white satin is worn by the birch.... Is not +religion a cloak, honesty a pair of shoes worn out in the dirt, +self-love a surtout, vanity a shirt, and conscience a pair of +breeches, which, though a cover for lewdness as well as nastiness, is +easily slipt down for the service of both?... If certain ermines and +furs be placed in a certain position, we style them a judge; and so an +apt conjunction of lawn and black satin, we entitle a bishop.] + +[Note 61: In this unhappy case they went immediately to consult +their father's will, read it over and over, but not a word of a +Shoulder-Knot.... After much thought, one of the brothers who happened +to be more book-learned than the other two, said he had found an +expedient. «It is true, said he, there is nothing in this will, +_totidem verbis_, making mention of Shoulder-Knot; but I dare +conjecture we may find them inclusive, or _totidem syllabis_.--This +distinction was immediately approved by all; and so they fell again to +examine; but their evil star had so directed the matter that the first +syllable was not to be found in the whole writings. Upon which +disappointment, he, who found the former evasion, took heart and said: +Brothers, there is yet hopes, for though we cannot find them _totidem +verbis_, nor _totidem syllabis_, I dare engage we shall make them out +_tertio modo_, or _totidem litteris_. This discovery was also highly +commended; upon which they fell once more to the scrutiny, and picked +out SHOULDER; when the same planet, enemy to their repose, had +wonderfully contrived that a K was not to be found. Here was a weighty +difficulty; but the distinguishing brother, now his hand was in, +proved by a very good argument that K was a modern illegitimate +letter; unknown to the learned ages, nor any where to be found in +ancient manuscripts.... Upon which all difficulty vanished; +shoulder-knots were made clearly out to be _jure paterno_, and our +three gentlemen swaggered with as large and flaunting ones as the +best.] + +[Note 62: Next winter a player hired for the purpose by the +corporation of fringe-makers, acted his part in a new comedy all +covered with silver fringe, and according to the laudable custom gave +rise to that fashion. Upon which the brothers consulting their +father's will, to their great astonishment found these words. «Item, I +charge and command my said three sons to wear no sort of silver fringe +upon or about their said coat.» However, after some pause the brother +so often mentioned for his erudition, who was well skilled in +criticisms, had found in a certain author, which he said would be +nameless, that the same word which in the will is called _fringe_ does +also signify a _broomstick_ and doubtless ought to have the same +interpretation in this paragraph. This another of the brothers +disliked, because of that epithet _silver_ which could not, he humbly +conceived, in propriety of speech, be reasonably applied to a +broom-stick; but it was replied upon him that this epithet was +understood in a mythological and allegorical sense. However, he +objected again why their father should forbid them to wear a +broom-stick on their coats, a caution that seemed unnatural and +impertinent; upon which, he was taken up short, as one that spoke +irreverently of a mystery, which doubtless was very useful and +significant, but ought not to be over-curiously pried into, or nicely +reasoned upon.] + +[Note 63: Allusions aux assemblées des puritains, à leur +prononciation nasale, etc. + +First, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men +up; and secondly they proved it by the following syllogism: words are +but wind; and learning is nothing but words; ergo learning is nothing +but wind.--.... This, when blown up to its perfection, ought not to be +covetously hoarded up, stifled, or hid under a bushel, but freely +communicated to mankind. Upon these reasons and others of equal +weight, the wise æolists affirm the gift of _belching_ to be the +noblest act of a rational.... creature.... At certain seasons of the +year you might behold the priests among them in vast number.... linked +together in a circular chain, with every man a pair of bellows applied +to his neighbour's breech, by which they blew each other to the shape +and size of a tun; and for that reason with great propriety of speech +did usually call their bodies their vessels.... and to render these +yet more compleat, because the breath of man's life is in his +nostrils, therefore the choicest, most edifying, and most enlivening +belches were very wisely conveyed through that vehicle, to give them a +tincture as they passed.] + +[Note 64: Petit livre à l'usage des enfants, ainsi que +_Whittington et son chat_, nommé plus loin.] + +[Note 65: The types are so apposite and the applications so +necessary and natural, that it is not easy to conceive how any reader +of a modern age or taste, could overlook them.... For first: Pausanias +is of an opinion that the perfection of writing correct was entirely +owing to the institution of criticks; and that he can possibly mean no +other than the true critick is, I think, manifest from the following +description. He says they were a race of men, who delighted to nibble +at the superfluities and excrescencies of books, which the learned at +length observing took warning, of their own accord, to lop the +luxuriant, the rotten, the dead, the sapless, and the overgrown +branches from their works. But now all this he cunningly shades under +the following allegory: that the Nauplians in Argos learned the art of +pruning their vines, by observing that when an _ass_ had browsed upon +one of them, it thrived the better and bore fairer fruits.] + +[Note 66: Herodotus holding the same hieroglyph speaks much +plainer and almost _in terminis_; he has been so bold as to tax the +true criticks of ignorance and malice, telling us openly (for I think +nothing can be plainer), that in the western part of Libya there were +_asses_ with horns.] + +[Note 67: Les descriptions qui suivent sont telles que je n'ose +les traduire.] + +[Note 68: Is any student tearing his straw in piece-meal, swearing +and blaspheming, biting his grate, foaming at the mouth, and emptying +his piss-pot in the spectator's faces? Let the right worshipfull +commissioners of inspection give him a regiment of dragoons, and send +him into Flanders among the rest.... You will find a third taking +gravely the dimensions of his kennel; a person of foresight and +insight, though kept quite in the dark.... He walks duly in one +pace.... talks much of hard times and taxes and the whore of Babylon, +bars up the wooden window of his cell constantly at eight o'clock, +dreams of fire.... Now what a figure would all those acquirements make +if the owner were sent into the city among his brethren!... Accost the +hole of another kennel (first stopping your nose), you will behold a +surly, gloomy, nasty, slovenly mortal, raking in his own dung, and +dabbling in his urine; the best parts of his diet is the reversion of +his own ordure, which, expiring into steams, whirls perpetually about, +and at last reinfunds. His complexion is of a dirty yellow, with a +thin scattered beard, exactly agreeable to that of his diet upon its +first declination; like other insects who having their birth and +education in a excrement, from thence borrow their colour and their +smell.... Now is it not amazing the society of Warwick-lane should +have no more concern for the recovery of so useful a member?... I +shall not descend so minutely, as to insist upon the vast number of +_beaux_, _fiddlers_, _poets_, and _politicians_, that the world might +recover by such a reformation.... Even I myself, the author of these +momentous truths, am a person whose imaginations are hard-mouthed, and +exceedingly disposed to run away with his reason, which I have +observed from long experience to be a very light rider, and easily +shaken off; upon which account my friends will never trust me alone, +without a solemn promise to vent my speculations in this or the like +manner, for the universal benefit of mankind.] + +[Note 69: When the king has a mind to put any of his nobles to +death in a gentle, indulgent manner, he commands the floor to be +strewed with a certain brown powder of a deadly composition, which +being licked up, infallibly kills him in twenty-four hours. But in +justice to this prince's great clemency and the care he has of his +subjects' lives (wherein it were much to be wished that the monarchs +of Europe would imitate him) it must be mentioned for his honour that +strict orders are given to have the infected parts of the floor well +washed after every such execution.... I myself heard him give +directions that one of his pages should be whipped, whose turn it was +to give notice about washing the floor after an execution, but who +maliciously had omitted it; by which neglect, a young lord of great +hopes coming to an audience, was unfortunately poisoned, although the +prince at that time had no design against his life. But this good +prince was so gracious as to forgive the poor page his whipping, upon +promise that he would do so no more, without special orders.] + +[Note 70: Je suis forcé de supprimer plusieurs traits.] + +[Note 71: At last I beheld several animals in a field, and one or +two of the same kind sitting in trees. Their shape was very singular +and deformed.... Their heads and breasts were covered with a thick +hair, some frizzled, and others lank. They had beards like goats, and +a long ridge of hair behind their back, and the forepart of their legs +and feet. But the rest of the body was bare so that I might see their +skins, which were of a brown buff colour. They had no tails, nor any +hair at all on their buttocks, except about the anus.... They climbed +high trees as nimbly as a squirrel, for they had strong extended claws +before and behind, terminated in sharp points and hooked.... The +females had long lank hair on their head but none on their faces, nor +any thing more than a sort of down on the rest of their bodies, except +about the anus and pudenda. The dugs hung between their forefeet, and +often reached almost to the ground as they walked.... Upon the whole I +never beheld in all my travels so disagreeable an animal, or one +against which I naturally conceived so great an antipathy.] + +[Note 72: In most herds there was a sort of ruling yahoo, who was +always more deformed in body and mischievous in disposition than any +of the rest; this leader had usually a favourite as like himself as he +could get, whose employment was to lick his master's feet and +posteriors, and drive the female yahoos to his kennel; for which he +was now and then rewarded with a piece of ass flesh.... He usually +continues in office till a worse can be found; but the very moment he +is discarded, his successor, at the head of all the yahoos in that +district, male and female, come in a body and discharge their +excrements upon him from head to foot.] + +[Note 73: I cannot but conclude the bulk of your natives to be the +most pernicious race of little odious vermin, that nature ever +suffered to crawl upon the surface of the earth.] + +[Note 74: «Proposition modeste pour empêcher que les enfants des +pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur +pays, et pour les rendre utiles au public.» 1729.--Swift devint fou +quelques années après.] + +[Note 75: It is a melancholy object to those who walk through this +great town, or travel in the country, when they see the streets, the +roads, and cabin-doors, crowded with beggars of the female sex, +followed by three, four, or six children, all in rags, and importuning +every passenger for an alms.... I think it is agreed by all parties +that this prodigious number of children.... is in the present +deplorable state of the kingdom, a very great additional grievance; +and therefore, whosoever could find out a fair, cheap and easy method +of making these children sound, easy members of the Commonwealth, +would deserve so well of the public, as to have his statue set up for +a preserver of the nation.... I shall now, therefore, humbly propose +my own thoughts; which I hope will not be liable to the least +objection.] + +[Note 76: I have been assured by a very knowing American of my +acquaintance in London, that a young healthy child, well nursed, is, +at a year old, a most delicious, nourishing, and wholesome food, +whether stewed, roasted, baked, or boiled; and I make no doubt that it +will equally serve in a fricassee or a ragout. + +I do therefore humbly offer it to public consideration that of the +hundred and twenty thousand children already computed, twenty thousand +may be reserved for breed, whereof one-fourth part to be males.... +that the remaining hundred thousand may, at a year old, be offered in +sale to the persons of quality and fortune through the kingdom; always +advising the mother to let them suck plentifully in the last month, so +as to render them plump and fat for good tables. A child will make two +dishes at an entertainment for friends, and when the family dines +alone, the fore or hind quarter will make a reasonable dish, and +seasoned with a little pepper or salt, will be very good boiled on the +fourth day, especially in winter. + +I have reckoned, upon a medium, that a child just born will weigh +twelve pounds, and in a solar year, if tolerably nursed, will increase +to twenty-eight pounds. + +I have already computed the charge of nursing a beggar's child (in +which list I reckon all cottagers, labourers, and four-fifths of the +farmers), to be about two shillings per annum, rags included; and I +believe no gentleman would repine to give ten shillings for the +carcass of a good fat child, which, as I have said, will make four +dishes of excellent nutritive meat. + +Those who are more thrifty (as I must confess the times require), may +flay the carcass: the skin of which, artificially dressed, will make +admirable gloves for ladies, and summer boots for fine gentlemen.--As +to our city of Dublin, shambles may be appointed for this purpose, in +the most convenient parts of it; and butchers we may be assured will +not be wanting; although I rather recommend buying the children alive, +then dressing them hot from the knife, as we do roasted pigs.... + +I think the advantages by the proposals which I have made are obvious +and many, as well as of the highest importance. For first, as I have +already observed, it would greatly lessen the number of papists, with +whom we are yearly overrun, being the principal breeders of the +nation, as well as our most dangerous enemies.... Thirdly, whereas the +maintenance of a hundred thousand children, from two years old and +upwards, cannot be computed at less than ten shillings a piece per +annum, the nation's stock will be thereby increased fifty thousand +pounds per annum, beside the profit of a new dish introduced to the +tables of all gentlemen of fortune in the kingdom, who have any +refinement in taste. And all the money will circulate among ourselves, +the goods being entirely of our own growth and manufacture.... +Sixthly, this would be a great inducement to marriage, which all wise +nations have either encouraged by rewards or enforced by laws and +penalties. It would increase the care and tenderness of mothers toward +their children, when they were sure of a settlement for life to the +poor babes, provided in some sort by the public, to their annual +profit or expense.... Many other advantages might be enumerated, for +instance, the addition of some thousand carcasses in our exportation +of barrelled beef; the propagation of swine's flesh, and improvement +in the art of making good bacon.... But this, and many others, I omit, +being studious of brevity. + +Some persons of desponding spirit are in great concern about that vast +number of poor people who are aged, diseased, or maimed; and I have +been desired to employ my thoughts, what course may be taken to ease +the nation of so grievous an encumbrance. But I am not in the least +pain upon that matter, because it is very well known, that they are +every day dying and rotting by cold and famine and filth and vermin, +as fast as can be reasonably expected. And as to the young labourers, +they are now in almost as hopeful a condition; they cannot get work, +and consequently pine away for want of nourishment to a degree, that, +if at any time they are accidentally hired to common labour, they have +not strength to perform it. And thus the country and themselves are +happily delivered from the evils to come.] + +[Note 77: I profess in the sincerity of my heart that I have not +the least personal interest in endeavouring to promote this necessary +work, having no other motive than the public good of my country, by +advancing our trade, providing for infants, relieving the poor, and +giving some pleasure to the rich. I have no children by which I can +propose to get a single penny; the youngest being nine years old, and +my wife past child-bearing.] + + + + +CHAPITRE VI. + +Les romanciers. + + I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il + diffère des autres. + + II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son + rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes + anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses + procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce + caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa + volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens + méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété + finale. + + III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième + siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des + études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. -- + Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent + deux classes de romans. + + IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison + de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa + minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament. + -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse + Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Le caractère despotique + et insociable en Angleterre. -- Lovelace. -- Le caractère + orgueilleux et militant en Angleterre. -- Clarisse. -- Son + énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa pédanterie, ses + scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- Inconvénients des + héros automates et édifiants. -- Richardson sermonnaire. -- + Ses longueurs, sa pruderie, son emphase. + + V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. -- + _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom + Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. -- + _Amélia._ -- Lacunes de sa conception. + + VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._ + -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de + la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures. + -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._ + + VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines. + -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa + sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les + maladies et les dégénérescences de la nature humaine. + + VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la + vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu + protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ -- + L'ecclésiastique anglais. + + IX. Samuel Johnson. -- Son autorité. -- Sa personne. -- Ses + façons. -- Sa vie. -- Ses doctrines. -- Son jugement sur + Voltaire et Rousseau. -- Son style. -- Ses oeuvres. -- + Hogarth. -- Sa peinture morale et réaliste. -- Contraste du + tempérament anglais et de la morale anglaise. -- Comment la + morale a discipliné le tempérament. + + +Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît, +approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman +anti-romanesque, oeuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et +moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les +romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la +conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle, +mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des +plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une +apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre, +lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette +sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui +divertissaient encore les dames à la mode, se rencontrèrent sur la +même table avec le _Robinson_ de Daniel de Foe. + + +I + +Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour +marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut +un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants, +qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon +sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À +vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand +hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est +ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à +contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui +coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et +c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses +six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour +l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet, +mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de +huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la +reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de +réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses +oeuvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le trouvent +pas assez docile; contre l'animosité des tories, qui voient en lui le +premier champion des whigs. Au milieu de son apologie, il est frappé +d'apoplexie, et de son lit continue à se défendre. Il vit pourtant, et +il en coûte de vivre; pauvre et chargé de famille, à cinquante-cinq +ans, il se retourne vers la fiction et compose _Robinson Crusoé_, puis +tour à tour _Moll Flanders_, _Captain Singleton_, _Duncan Campbell_, +_Colonel Jack_, _the History of the Great Plague in London_, et +d'autres encore. Cette veine épuisée, il pioche à côté et en exploite +une autre, _le Parfait négociant anglais, Un Voyage à travers la +Grande-Bretagne_. La mort approche, et la pauvreté reste. En vain il a +écrit en prose, en vers, sur tous les sujets, politiques et religieux, +d'occasion et de principes, satires et romans, histoires et poëmes, +voyages et pamphlets, traités de négoce et renseignements de +statistique, en tout deux cent dix ouvrages, non d'amplification, mais +de raisonnements, de documents et de faits, serrés et entassés les uns +par-dessus les autres avec une telle prodigalité que la mémoire, la +méditation et l'application d'un homme semblent trop petites pour un +tel labeur; il meurt sans un sou, laissant des dettes. De quelque côté +qu'on regarde sa vie, on n'y voit qu'efforts prolongés et persécutions +subies. La jouissance en semble absente; l'idée du beau n'y a point +d'accès. Quand il arrive à la fiction, c'est en presbytérien et en +plébéien, avec des sujets bas et des intentions morales, pour étaler +les aventures et réformer la conduite des voleurs et des filles, des +ouvriers et des matelots. Tout son plaisir fut de penser qu'il y +avait un service à rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité +de son côté, dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a +peur de la confesser à cause du grand nombre des opinions des autres +hommes. Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se +trompe, excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y +peut-il faire[78]?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à +travers les coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces +braves soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé, +les pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups, +reçoivent tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît +celui de leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de +rencontre ils ont accroché la croix d'honneur. + +Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide, +exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et +d'agrément[79]. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non +d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit +comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de +conversation, sans songer à faire un effet ou à combiner une phrase, +avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant au besoin +sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose, n'ayant pas +l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de toucher, +d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de décharger sur +le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est muni. Même en +fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis qu'en fait +d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour; il marque +le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un journal de +voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué et de +marchand, le nombre des _moïdores_ (monnaie portugaise), les intérêts, +les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le prix de +vente, la part du roi, des couvents, des associés et des facteurs, le +total liquide, la statistique, la géographie et l'hydrographie de +l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre un atlas et de +dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour entrer dans tous +les détails de l'histoire et voir les objets aussi nettement et +pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait tous les +travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec les +nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un +potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du +réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres, +anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de +ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop +minutieuses. Celui-ci fait illusion, car ce n'est point l'oeil qu'il +trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit de la grande +peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam prenait ses +_Mémoires d'un Cavalier_ pour une histoire authentique. Aussi bien il +y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de _Robinson_, +«croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du reste, on n'y +voit aucune apparence de fiction[80].» C'est là tout son talent, et de +cette façon ses imperfections lui servent; son manque d'art devient un +art profond; ses négligences, ses répétitions, ses longueurs, +contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel détail, si +petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé; il est trop +ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit, embellit, +intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce paquet +d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité. + +Qu'on lise par exemple, _la Relation véritable de l'apparition d'une +mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à +Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture +du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par +Drelincourt_[81]. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes +femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y a un tel appareil +de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de témoins +cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète apparence de +bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on prendrait +l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour inventer un +conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût composé cette +fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa réputation que de +Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous ne les devinons +pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes qu'écrivains. En +somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se vend pas, le +livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les gens, dans leur +foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre monde. C'est la +grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le grave Johnson +lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point d'événement +qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de la classe +moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un homme +d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose _Robinson_ +pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du dernier pendu +pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la préface, est +racontée pour instruire les autres par un exemple, et aussi pour +justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce monde +positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et puritains, la +pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à n'être que +son instrument. + +Jamais l'art ne fut l'instrument d'une oeuvre plus morale et plus +anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore +aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces +sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les +rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les +_squatters_. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses +proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les +remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination +fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la +mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie +dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le +voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En +vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation +fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se +réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se +rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte; +c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il +faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et +d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les +acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et +les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la +lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé +onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute +sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais +je n'étais point encore satisfait; car tant que le navire était debout +dans cette posture, il me semblait que _je devais_ en tirer tout ce +que je pourrais. Et véritablement je crois que si le temps calme eût +continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à pièce[82].» À ses +yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se barricader, il va +couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et dont chacun lui coûte +un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage était très-laborieux et +très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de considérer si une chose +que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque j'avais assez de temps +pour la faire, et que je n'avais point d'autre occupation?... Mon +temps et mon travail étaient de peu de valeur, et ainsi ils étaient +aussi bien employés d'une façon que de l'autre[83].» L'application et +la fatigue de la tête et des bras occupent ce trop-plein d'activité et +de forces; il faut que cette meule trouve du grain à moudre, sans +quoi, tournant dans le vide, elle s'userait elle-même. Il travaille +donc tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur, +portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitière, vannier, +émouleur, boulanger, invincible aux difficultés, aux mécomptes, au +temps, à la peine. N'ayant qu'une hache et un rabot, il lui faut +quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à +fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son +premier canot; ensuite, «par une quantité prodigieuse de travail,» il +aplanit le terrain depuis son chantier jusqu'à la mer; puis, ne +pouvant amener son canot jusqu'à la mer, il tente d'amener la mer +jusqu'à son canot, et commence à creuser un canal; enfin, calculant +qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour achever l'oeuvre, il +construit à un autre endroit un autre canot, avec un autre canal long +d'un demi-mille, profond de quatre pieds, large de six. Il y met deux +ans, «J'avais appris à ne désespérer d'aucune chose. Dès que je vis +celle-là praticable, je ne l'abandonnai plus.» Toujours reviennent ces +fortes paroles d'indomptable patience[84]. Cette dure race est taillée +pour le travail, comme ses moutons pour la boucherie et ses chevaux +pour la course. On entend encore aujourd'hui ses vaillants coups de +hache et de pioche dans les _claims_ de Melbourne et dans les +_log-houses_ du Lac Salé. La raison de leur succès est la même là-bas +qu'ici: ils font tout avec calcul et méthode; ils raisonnent leur +acharnement; c'est un torrent qu'ils canalisent. Robinson ne procède +que chiffres en main et toutes réflexions faites. Quand il cherche un +emplacement pour sa tente, il numérote les quatre conditions que +l'endroit doit réunir. Quand il veut se retirer du désespoir, il +dresse impartialement, «comme un comptable,» le tableau de ses biens +et de ses maux, et le divise en deux colonnes, actif et passif, +article contre article, en sorte que la balance est à son profit. Son +courage n'est que l'ouvrier de son bon sens. «En examinant, dit-il, et +en mesurant chaque chose selon la raison, et en portant sur les choses +le jugement le plus rationnel possible, tout homme avec le temps peut +se rendre maître de tout art mécanique. Je n'avais jamais manié un +outil de ma vie, et cependant avec le temps, par le travail, +l'application, les expédients, je vis enfin que je ne manquerais de +rien que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des outils; même +sans outils, je fis quantité de choses[85].» Il y a un plaisir sérieux +et profond dans cette pénible réussite et dans cette acquisition +personnelle. Le _squatter_, comme Robinson, se réjouit des objets +non-seulement parce qu'ils lui sont utiles, mais parce qu'ils sont son +oeuvre. Il se sent homme en retrouvant partout autour de lui la marque +de son labeur et de sa pensée; il est satisfait «de voir toutes les +choses si prêtes sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et +son magasin d'objets nécessaires si grand[86].» Il rentre volontiers +chez lui, parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités +qu'il y rencontre; il y dîne gravement «et en roi.» + +Voilà les contentements du _home_. Un hôte y entre qui fortifie ces +inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion +apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions; +car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y +déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le +jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la +foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées +tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et +caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses +enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il +se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de +pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu +trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer[87],» si c'était là son +envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il +n'aurait jamais été si simple que de laisser cette marque à un endroit +où il y avait dix mille chances contre une que je ne la verrais pas, +dans le sable surtout, où la première houle par un grand vent l'eût +effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la chose +elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement de la +subtilité du diable[88].» Dans cette âme passionnée et inculte qui +«huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,» enfoncée +dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la croyance prend +racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les hasards de la +toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain, un Français, +un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un air morne, en +stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la gaieté physique. +Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser à l'improviste, +il pleure et commence par croire que Dieu les a semés tout exprès pour +lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant la fièvre, il se +repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles qui conviennent à +son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses, et je te +délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie prière, qui +est l'entretien du coeur avec un Dieu qui répond et qu'on écoute. +Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne t'abandonnerai,--à +l'instant l'idée me vint que ces paroles étaient pour moi; car +pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette façon, juste au +moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant abandonné de +Dieu et des hommes[89]?» Désormais pour lui la vie spirituelle +s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le _squatter_ n'a besoin que +de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et son culte; +tous les soirs il y trouve quelque application à sa condition +présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à sa volonté +la matière d'un second travail pour soutenir et compléter le premier. +Car il entreprend maintenant contre son coeur le combat qu'il à +soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer, améliorer, +pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne, il observe +le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force de travail +intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la résignation à la +volonté de Dieu, mais encore la gratitude sincère[90].»--«Je lui +rendis d'humbles et ferventes actions de grâces pour avoir bien voulu +me faire comprendre qu'il pouvait pleinement compenser les +inconvénients de mon état solitaire et le manque de toute société +humaine par sa présence, et par les communications de sa grâce à mon +âme, me soutenant, me réconfortant, m'encourageant à me reposer +ici-bas sur sa providence et à espérer sa présence éternelle pour le +temps d'après[91].» Dans cette disposition d'esprit, il n'est rien +qu'on ne puisse supporter ni faire; le coeur et la tête viennent aider +les bras; la religion consacre le travail, la piété alimente la +patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses instincts, de l'autre +sur ses croyances, se trouve capable de défricher, peupler, organiser +et civiliser des continents. + +[Note 78: He that opposes his own judgment against the current of +the times ought to be backed with unanswerable truth, and he that has +truth on his side is a fool as well as a coward, if he is afraid to +own it, because of the multitude of other men's opinions. 'Tis hard +for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be +so, who can help it?] + +[Note 79: Voyez ses poëmes si plats, entre autres «_Jure Divino_, +a poem in twelve books, in defence of every man's birthright by +nature.»] + +[Note 80: The story is told.... to the instruction of others by +this example, and to justify and honour the wisdom of Providence. The +Editor believes the thing to be a just history of facts; neither is +there any appearance of fiction in it.] + +[Note 81: Comparer au _Cas de M. Waldemar_, par Edgar Poe. +L'Américain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sensé.] + +[Note 82: I had the biggest magazine of all kinds now that ever +was laid up, I believe, for one man. But I was not satisfied still; +for while the ship sat upright in this posture, I thought I ought to +get every thing out of her that I could.... I got most of the pieces +of the cable ashore, and some of the iron, though with infinite +labour; for I was fain to dip for it into the water, a work which +fatigued me very much.... I verily believe, had the calm weather held, +I should have brought away the whole ship, piece by piece.] + +[Note 83: A very tedious and laborious work. But what need I have +to be concerned at the tediousness of any thing I had to do, since I +had time enough to do it?... My time or labour was little worth, and +so it was as well employed one way as another.] + +[Note 84: I bore with this.... I went through that by dint of hard +labour.... Many weary stroke it had cost.... This will testify that I +was not idle.... As I had learned not to despair of any thing. I never +grudged my labour.] + +[Note 85: By stating and squaring every thing by reason, and by +making the most rational judgment of things, every man may be in time +master of every mechanic art. I had never handled a tool in my life, +and yet in time, by labour, application, and contrivance, I found at +last that I wanted nothing but I could have made it, especially if I +had had tools.] + +[Note 86: I had every thing so ready to my hand, that it was a +great pleasure for me to see all my goods in such order, and +especially to find my stock of necessaries so great.] + +[Note 87: I considered that the Devil might have found out +abundance of other ways to have terrified me.... that, as I lived +quite on the other side of the island, he would never have been so +simple to leave a mark in a place where it was ten thousand to one +whether I should ever see it or not, and in the sand too, which the +first surge of the sea upon a high wind would have defaced entirely. +All this seemed inconsistent with the thing itself, and with all +notions we usually entertain of the subtlety of the Devil.] + +[Note 88: Nos anciennes éditions françaises suppriment tous ces +détails caractéristiques.] + +[Note 89: Immediately it occurred that these words were to me. Why +else should they be directed in such a manner, just at the moment when +I was mourning over my condition, as one forsaken from God and man?] + +[Note 90: With these reflections, I worked my mind up not only to +a resignation to the will of God,... but even to a sincere +thankfulness.] + +[Note 91:.... That he (God) could fully make up to me the +deficiencies of my solitary state, and the want of human society by +his presence and communication of his graces to my soul, supporting, +comforting and encouraging me to depend upon his Providence and hope +for his eternal presence hereafter.] + + +II + +C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman +de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans +d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du +monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné +pourtant, et maintenant les autres suivent. Les moeurs chevaleresques +se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et +pittoresque. Les moeurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles +le théâtre spirituel et licencieux. Les moeurs bourgeoises +s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et +pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut +des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est +vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la +pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient +affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter +et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de +la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur +sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de +caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les +autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée +et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles +humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement +du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous +ces romans sont des oeuvres d'observation et partent d'une intention +morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute +imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres +une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces, +des admirations utiles et des motifs d'action. + +On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés +la même oeuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les +formes montre le même esprit. C'est à ce moment[92] que paraissent le +_Tatler_, le _Spectator_, le _Guardian_, et tous ces essais agréables +et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur à domicile +pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme +le roman, décrivent les moeurs, peignent les caractères et tâchent de +corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mêmes à +la fiction et au portrait. Addison, en amateur délicat des curiosités +morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir +Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrète conduit l'excellent +chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumière ses +préjugés campagnards et sa générosité native, pendant qu'à côté de lui +le malheureux Swift, dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête +de proie et de la bête de somme, supplicie la nature humaine en la +forçant à se reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont +beau différer, tous deux travaillent à la même oeuvre. Ils n'emploient +l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de +conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et +l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice. +Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux +dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une +bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même +point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées +diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les +diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs +oeuvres de reconnaître une source unique et de concourir à un seul +effet. + +Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en +Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine, +et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a +recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on +assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les +deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de +l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à +tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un +tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont +regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience +avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les +convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses +moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte +incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé +gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir +du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et +les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs +adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de +Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron, +le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte; +c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se +développe dans les écrits de Fielding et de Richardson. + +[Note 92: 1709-1711-1713.] + + +III + +«_Paméla ou la vertu récompensée_, suite de lettres familières, +écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin +de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les +esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement +vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par +une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de +toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple +amusement, tendent à enflammer le coeur au lieu de l'instruire.» On ne +s'y méprendra pas, ce titre est clair[93]. Les prédicateurs se +réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le +docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On +s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à +l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait +dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et +de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du +reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la +société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles, +d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité +craintive. Il était sévère de principes et se trouvait perspicace par +rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un moraliste est +un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte d'histoire +naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de conscience, s'occupe +à démêler les motifs bons ou mauvais de ses actions apparentes, qui +aperçoit les vices et les vertus à leur naissance, qui suit le progrès +insensible des pensées coupables et l'affermissement secret des +résolutions honnêtes, qui peut marquer la force, l'espèce et le moment +des tentations et des résistances, tient sous sa main presque toutes +les cordes humaines, et n'a qu'à les faire vibrer avec ordre pour en +tirer les plus puissants accords. En cela consiste l'art de +Richardson; il combine en même temps qu'il observe; il y a en lui un +méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul en ce siècle ne +l'a égalé pour ces conceptions détaillées et compréhensives qui, +ordonnant en vue d'un but unique les passions de trente personnages, +enchevêtrent et colorent les fils innombrables de toute la toile pour +faire ressortir une figure, une action et une leçon. + +Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que +dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière, +dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de +l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une +enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et +demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve +exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune +seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant, naïve et +bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout de vingt +pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose, toujours +rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux +moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change +de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce pauvre +coeur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacité +hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une Française. +Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil, ni vanité, +ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître entreprend de +l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas croire que le +monde soit si méchant. «Le _gentleman_ s'est rabaissé jusqu'à prendre +des libertés avec sa pauvre servante[95]!» Elle a peur d'en prendre +avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de dire trop +souvent _il_ et _lui_, au lieu de _son honneur_; «mais c'est sa faute +si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité avec moi?» +Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si fort serré +le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a essayé pis: il +s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcroît, il +la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et +redouble, il la provoque à parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas +manquer à son maître. «Monsieur, répond-elle doucement, vous avez le +droit de dire ce qui vous plaît; moi, mon devoir est de dire +seulement: Dieu bénisse votre honneur[96]!» Elle s'agenouille et le +remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle +résistance! Tout est contre elle: il est son maître; il est _justice +of the peace_, à l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour +elle, avec tout l'ascendant et l'autorité d'un prince féodal. Bien +plus, il a la brutalité du temps; il la rudoie, lui parle comme à une +négresse, et se croit encore bien bon. Il la séquestre seule, pendant +plusieurs mois, avec une mégère, sa complaisante, qui la bat et la +menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent, +la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son coeur est contre +elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle +n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la piété la +retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource. +Une à une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle +n'espère plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la +dernière violence. Mais cette innocence native a été trempée dans la +foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait +que «Lucifer est toujours prêt à pousser en avant son ouvrage et ses +ouvriers[98];» elle est pénétrée de la grande idée chrétienne qui +nivelle toutes les âmes devant la rédemption commune et le jugement +final; elle se dit que «son âme est égale en importance à l'âme d'une +princesse, quoique sa qualité soit inférieure à celle du moindre +esclave[99].» Blessée, frappée, abandonnée, trahie, il n'importe; la +conscience et la pensée d'une éternité heureuse ou malheureuse sont +deux défenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et +n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer +absentes, «Sûrement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette +femme est athée. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est?» La croyance en +Dieu, la croyance du coeur, non pas la phrase du catéchisme, mais +l'émotion intime, l'habitude de se représenter la justice toujours +vivante et partout présente, voilà le sang nouveau que la Réforme a +fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouvé +capable de le rajeunir et de le ranimer. + +Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus +doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les +autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans +les derniers replis de son coeur! Le jeune seigneur songe à l'épouser +à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire, +elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute troublée de +sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde. La religion arrive dans +un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh! monsieur, je ne crains +pas, avec le secours de la grâce de Dieu, qu'aucune marque de bonté me +fasse jamais oublier ce que je dois à mon honneur; mais ma nature est +trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'être ingrate, et si +je devais connaître une pensée que je n'ai point encore apprise, avec +quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne +saurais haïr l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois +me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse âme que je +souhaiterais pouvoir sauver[100]!» Il est attendri et vaincu, il +descend de cette hauteur immense où les moeurs aristocratiques l'ont +placé, et désormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant +racontent les préparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire +et de ce bonheur, elle reste humble, dévouée et tendre; son coeur est +plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. «Cette +pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien +sa femme que s'il épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!» +Elle s'enhardit, elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon +coeur est si complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être +plus empressée que vous ne le souhaitez[101].» Sera-ce lundi, ou bien +mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble; +il y a une grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces +effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des +mauvaises gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son +cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois +fois, une fois pour chaque personne pardonnée[102].» Alors ils parlent +de leurs projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les +assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les +comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle +aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les +friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner, +surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle +attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois +une heure ou deux de sa conversation, «et sera indulgent pour les +effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle lira +«afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et +de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus exacte à remplir +envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de +l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et obéissante, +aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans _Amélia_. + +Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute +force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des +épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons +dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir, +l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère +anglais, c'est la volonté trop forte[103]. Quand la tendresse et la +haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en +opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le coeur devient une caverne +de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est +contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père +«n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé +sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de +sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut +briser la volonté de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot +brutal et sans coeur. Il est chef de famille, maître de tous les +siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut +fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres et +tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on entend +les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop +nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et d'autorité +prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron grossière et +rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, dédaignée par +Lovelace, se venge de la beauté de sa soeur; le grondement hargneux +des deux oncles, vieux célibataires bornés, vulgaires, entêtés par +principes de l'autorité masculine; les instances douloureuses de la +mère, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides, +réduites, une par une, à devenir des instruments de persécution. «Ils +se sont liés les uns aux autres par un écrit signé, et engagés à +pousser à bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la +défense de l'autorité du père.» À présent la chose est une affaire de +politique et de guerre. «Puisque vous avez déployé vos talents et +tâché d'ébranler tout le monde, sans être ébranlée vous-même, c'est à +nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrés ensemble.» +Ils forment «une phalange rangée en bataille,» où chaque conviction +alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de +raisonnement; leur volonté devient machinale. À force de se répéter +entre eux la même idée, ils la fixent dans leur cervelle, et +s'exaspèrent quand on essaye de la leur ôter. «Nous sommes sept et +vous êtes seule: qui doit céder de toute la famille ou d'une seule +personne?» Elle offre toutes les soumissions. «Non, nous ne nous +payons pas de respects.» Elle consent à abandonner son bien. «Non, +nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de s'engager pour +toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons +demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se sont butés à ce +projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris, c'est un point +d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience, sans +importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens +établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils +poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou +de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour +ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort. +Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les +raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des +concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait +pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit +tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple +d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y +aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend +la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent +d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la +rancune venimeuse d'une femme laide offensée, raffine les insultes: +«La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés de +l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi, +ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre journée? +Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre aiguille? +Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je crois, ma +petite chérie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il +avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà tout, mon +enfant[105].» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met à +chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma douce +soeur Clary! mon cher coeur! mon petit amour! conduirai-je Votre +Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade +silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M. +Solmes[106].» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui +essuie les yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait! parfait! un +cri de roman, le cri d'un tendre coeur qui saigne!»--«Tenez, voici les +échantillons des étoffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout à +fait charmant. À votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de +noces. Et que diriez-vous d'un vêtement de velours? Cela ferait une +grande figure dans une église de village. Du velours cramoisi, je +suppose. Un si beau teint que le vôtre, comme cela le fera ressortir! +Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle +comme vous l'êtes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil +d'avril à travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit +pas que ces yeux-là sont charmants[107]?» Puis, lorsqu'on lui rappelle +qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si méprisable, +elle suffoque de fureur; elle veut battre sa soeur, elle ne peut plus +parler, elle crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame, +laissons la créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son +venin[108]!» On croit voir une meute de chiens qui courent une biche, +qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus +féroces qu'ils ont déjà goûté son sang. + +Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une +nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a +toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie +pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais! +combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la +superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le +besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une +jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la +grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre +les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs[109]. Au fond, +l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier +ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part +qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se +rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais +épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant +qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi[110]!» On le +trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve +animale n'est qu'un dehors; il est barbare, il plaisante atrocement, +froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut faire. +Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de lui avoir +livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de +me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis +de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à l'étranger; +distinction que j'ai toujours accordée aux dignes créatures qui sont +mortes en couches de moi[111].» Il faut dire qu'en ce pays, les +viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie. Tel +gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente, +l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse +pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant +quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y +est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles[112], +ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour. +Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur +lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et +des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il +s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante +créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à +ourdir des toiles et des complots contre son vainqueur!» Ils sont aux +prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni trêve, ni +relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son coeur, il +est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous le soleil.» +Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa maison, il +donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des histoires, il +amène des personnages supposés, il fabrique des lettres. Il n'y a +point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés qu'il +n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et combine +à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se réunissent +dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout, il devine +tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout bon sens, +en dépit des prières de ses amis, des supplications de Clarisse, des +remords de son propre coeur. La volonté excessive devient ici, comme +chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et broie ce qu'il +devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force d'impétuosité aveugle, il +se brise lui-même par-dessus les débris qu'il a faits. + +Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté +égale[113]. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de +moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque +autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique douce, quoique +promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de l'orgueil +dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les jeunes +personnes de son sexe[114];» elle est homme pour la fermeté, mais +surtout elle a une réflexion d'homme[115]. Quelle attention sur soi! +quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de sa +conduite et de la conduite d'autrui[116]! Il n'y a pas une action, une +parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne remarque, +qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la solidité +d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces longues +conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul, véritables +duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus avec le +déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point troublée, elle +reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais de prise, elle +n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied, sentant que tout +le monde est pour lui, que personne n'est pour elle, qu'elle perd du +terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle tombera, qu'elle tombe. +Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel changement depuis Shakspeare! +D'où vient cette idée de la femme si originale et si neuve? Qui a +cuirassé d'héroïsme et de calcul ces innocentes si abandonnées et si +tendres? Le puritanisme devenu laïque. «Elle n'a jamais pu regarder un +devoir avec indifférence[117],» et elle a passé sa vie à regarder ses +devoirs[118]. Elle s'est posé des principes, elle en a raisonné, elle +les a appliqués aux différentes circonstances de la vie, elle s'est +munie sur chaque point de maximes, de distinctions et d'arguments. +Elle a planté autour d'elle, comme des remparts hérissés et +multipliés, l'innombrable rangée des préceptes inflexibles. On ne peut +pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout son esprit et tout son +passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse; car elle est tellement +défendue par ses fortifications qu'elle y est prisonnière; ses +principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la perd. Elle veut +garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au magistrat, cela +ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste pas en face à +son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne chasse pas +Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait contre la +délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss Howe; cela +pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle réprimande +Lovelace quand il jure[119]; une bonne chrétienne doit protester +contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante, politique[120] et +prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme. Mademoiselle, quand le +feu est dans une chambre, on en sort pieds nus, et on ne s'amuse point +à demander des pantoufles. J'en suis bien fâché, mais j'ajoute bien +bas, tout bas, que la sublime Clarisse est un petit esprit; sa vertu +ressemble à la piété des dévotes, littérale et scrupuleuse[121]. Elle +n'entraîne pas, on lui voit toujours à la main son catéchisme de +bienséances; elle n'invente pas son devoir, elle suit une consigne; +elle n'a pas l'audace des grands partis pris, elle a plus de +conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de génie[122]. Voilà +l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle que soit l'école, +quel que soit le but. À force de régulariser l'homme, on le rétrécit. + +Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la +chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le +modèle des _gentlemen_ chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a +converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant. +Celui-ci est correct comme un automate; il passe sa vie à peser des +devoirs et à saluer[123]. Quand il va visiter un malade, il s'inquiète +de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se disant que +c'est pour une oeuvre de charité[124]. Croiriez-vous qu'un pareil +homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa manière. Par exemple +il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus aimable et la plus +chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous l'honneur d'un mot +qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois vous aurez la bonté +de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour toujours engagée par +cette condescendance, quel que soit ce jour, ce jour précieux pour moi +jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la plus grande bénédiction +de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à jamais, votre Charles +Grandisson[125].» Une image de cire ne serait pas plus convenable. +Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au mariage, chacun de +quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les personnes âgées; à +table, les messieurs, une serviette sous le bras, servent chacun une +dame; la fiancée est toujours prête à s'évanouir; il se jette à ses +pieds dans toutes les formes. «Eh bien! mon amour, par égard pour les +meilleurs des parents, reprenez votre présence d'esprit habituelle; +autrement, moi qui vais me glorifier devant mille témoins de recevoir +l'honneur de votre main, je serai prêt à regretter d'avoir acquiescé +de si grand coeur aux désirs de ces respectables amis qui ont souhaité +une célébration publique[126].» Les révérences commencent, les +compliments bourdonnent, l'essaim des convenances voltige comme une +bande de petits chérubins amoureux, et leurs ailes dévotes[127] +viennent sanctifier les tendresses bénies de l'heureux couple. Les +larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa rivale sacrifiée, et sir +Charles «d'une façon caressante, tendre et respectueuse, mettant son +bras autour d'elle, lui prend son mouchoir, sans qu'elle résiste, pour +essuyer les pleurs qui coulent sur ses joues.--Douce humanité, dit-il; +charmante sensibilité, ne réprimez point cette effusion touchante! +Rosée du ciel (et il baise le mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un +coeur doux comme le ciel et compatissant comme lui[128]!» C'en est +trop, on est excédé, on se dit que ces phrases devraient être +accompagnées sur la mandoline. Le plus patient des mortels se sent +écoeuré quand il a, pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs +sentimentales et tout ce lait sucré de l'amour. Pour comble, sir +Charles, voyant Harriett embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit +temple dédié à l'amitié qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le +triomphe du rococo mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent +comme à l'Opéra, tous les personnages chantent à l'unisson et en +choeur les louanges de sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment +pourrait-il être autre chose que le meilleur des maris, lui qui fut le +plus soumis des fils, qui est le plus affectionné des frères, le plus +fidèle des amis, et qui est bon par principe dans chacune des +relations de la vie[129]?» Il est grand, il est généreux, il est +délicat, il est pieux, il est irréprochable; il n'a jamais fait une +vilaine action ni un geste faux. Sa conscience et sa perruque sont +intactes. Amen. Il faut le canoniser et l'empailler. + +Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous +n'avez pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. À force de +vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous l'effet de +ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et à la fin de +vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le prédicateur +en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il avait pris +pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez la morale, +ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de rébellion dans +le coeur de l'homme, et que si on s'applique trop visiblement à le +claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va prendre l'air +dehors. Vous imprimez à la suite de _Paméla_ le catalogue des vertus +dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille, oublie son plaisir, +cesse de croire, et se demande si la céleste héroïne n'était pas un +mannequin ecclésiastique arrangé pour lui débiter une leçon. Vous +racontez à la fin de _Clarisse_ la punition de tous les méchants, +grands ou petits, sans en épargner un seul; le lecteur rit, dit que +les choses se passent autrement dans le monde, et vous invite à +insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières où les âmes +mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point si sots que +vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la grosse voix pour +nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on inscrive la leçon à +part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons l'art, et vous n'en +avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et vous n'y songez pas. +Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez toutes les +conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos romans ont +huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez écrivain, et non pas +greffier archiviste. Ne versez pas votre bibliothèque de documents sur +la voie publique. L'art diffère de la nature en ce qu'elle délaye et +qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt pages ne montrent pas un +caractère, et une vive parole le fait. Vous êtes alourdi par votre +conscience qui vous traîne pas à pas et terre à terre; vous avez peur +de votre génie; vous le bridez, vous n'osez trouver aux moments +violents les grands cris, les franches paroles. Vous tombez dans les +phrases emphatiques et bien écrites[130]; vous ne voulez pas montrer +la nature telle qu'elle est, telle que la montre Shakspeare, lorsque, +piquée par la passion comme par un fer rouge, elle crie, se cabre et +bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez pas l'aimer, et votre +punition est que vous ne pouvez pas la voir. + +[Note 93: 1741.] + +[Note 94: To be sure I did think nothing but curt'sy and cry, and +was all in confusion at his goodness. + +I was so confounded at these words, you might have beat me down with a +feather.... So, like a fool, I was ready to cry, and went away +curt'sying, and blushing, I am sure up to the ears.] + +[Note 95: This gentleman has degraded himself to offer freedoms to +his poor servant.] + +[Note 96: It is for you, sir, to say what you please, and for me +only to say: God bless your honour!] + +[Note 97: I cannot tell a wilful lie.] + +[Note 98: Lucifer always is ready to promote his own work and +workmen.] + +[Note 99: My soul is of equal importance to the soul of a +princess, though my quality is inferior to that of the meanest slave.] + +[Note 100: I fear not, sir, the grace of God supporting me, that +any acts of kindness would make me forget what I owe to my virtue; but +my nature is too frank and open to make me ungrateful; and if I should +be taught a lesson I never yet learnt, with what regret should I +descend to the grave, to think that I could not hate my undoer; and +that at the last great day, I must stand up as an accuser of the poor +unhappy soul that I could wish it in my power to save!] + +[Note 101: I had the boldness to kiss his hand.... I made bold to +kiss his dear hand. + +My heart is so wholly yours that I am afraid of nothing but that I +might be forwarder than you wish. + +This poor foolish girl must be after twelve o'clock this day as much +his wife as if he were to marry a duchess.] + +[Note 102: I clasped my arms about his neck and was not ashamed to +kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven +person.] + +[Note 103: Voyez déjà dans _Paméla_ les rôles de M. B. et de lady +Davers.] + +[Note 104: He told he would break some body's heart.] + +[Note 105: The _witty_, the _prudent_, nay the _dutiful_ and pious +(so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so +strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to +lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let +me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the +disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you +devote to your needle? How many to your prayers? How many to +letter-writing? And how many to love? I doubt, I doubt, my little +dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the +rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....] + +[Note 106: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear, +speak one word to me. You must say _two_ very soon to Mr Solmes, I can +tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with +her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the +two words.] + +[Note 107: _This_, Clary, is a pretty pattern enough. But _this_ +is quite charming!--And _this_, were I you, should be my wedding +night-gown.--But, Clary, won't you have a velvet suit? It would cut a +great figure in a country church, you know. Crimson velvet, I suppose. +Such a fine complexion as yours, how it would be set off by this!--And +do you sigh, love? Black velvet, so fair as you are, with those +charming eyes, gleaming, through a wintry cloud, like an April sun. +Does not Lovelace tell you they are charming eyes?] + +[Note 108: Let us go, Madam, let us leave the creature to swell +till she bursts with her own poison.] + +[Note 109: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love +opposition.»] + +[Note 110: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first +princess on earth, if he but thought she balanced a minute in her +choice of him or of an Emperor.] + +[Note 111: I went into mourning for her, though abroad at the +time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who +died in childbed by me.] + +[Note 112: _Mémoires_ du maréchal de Richelieu.] + +[Note 113: That command of my passions which has been attributed +to me as my greatest praise, and, in so young a creature, as my +distinction.] + +[Note 114: How I am punished.... for my vanity in hoping to be an +_example_ to young persons of my sex! Let me be but a warning and I +will now be contented.] + +[Note 115: Entre autres choses voyez son testament.] + +[Note 116: Elle se fait pour elle-même la statistique et la +classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions +et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique: + +That such a husband might unsettle me in all my own principles and +hasard my future hopes. + +That he has a very immoral character to women. + +That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining +in wedlock with such a man. + +Elle tient ses écritures et garde des _Mémorandums_, des sommaires, ou +analyses de ses propres lettres.] + +[Note 117: Myself one who never looked upon any duty, much less a +voluntary vowed one, with indifference.] + +[Note 118: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49e lettre.] + +[Note 119: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor +and low one; since they proclaim the profligate's want of power and +his wickedness at the same time; for could such a one punish as he +speaks, he would be a fiend.»] + +[Note 120: «I should be inclined to spare her all further trial, +were it not for the contention that her vigilance has set on foot, +which shall overcome the other.] + +[Note 121: Niceties.] + +[Note 122: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George +Sand.] + +[Note 123: He received the letters, standing up, bowing; and +kissed the papers with an air of gallantry that I thought greatly +became him.] + +[Note 124: I am afraid I must borrow of the Sunday some hours on +my journey; but visiting the sick is an act of mercy.] + +[Note 125: And now, loveliest and dearest of women, allow me to +expect the honour of a line, to let me know how much of the tedious +month from last Thursday you will be so good to abate.... My utmost +gratitude will ever be engaged by the condescension, whenever you +shall distinguish the day of the year, distinguished as it will be to +the end of my life that shall give me the greatest blessing of it and +confirm me. + +For ever yours Charles Grandisson.] + +[Note 126: What, my love! In compliment to the best of parents, +resume your usual presence of mind. I else, who shall glory before a +thousand witnesses in receiving the honour of your hand, shall be +ready to regret I acquiesced so cheerfully with the wishes of those +parental friends for a public celebration.] + +[Note 127: Sir Charles seemed to have the office by heart, Harriet +in her heart.] + +[Note 128: In a soothing, tender and respectful manner, he put his +arm round me and taking my own handkerchief, unresisted, wiped away +the tears as they fell on my cheek. «Sweet humanity! Charming +sensibility! Check not the kindly gush. Dew-drops of heaven! (wiping +away my tears, and kissing the handkerchief), dew-drops of Heaven, +from a mind like that Heaven mild and gracious!] + +[Note 129: But could he be otherwise than the best of husbands, +who was the most dutiful of sons, who is the most affectionate of +brothers, the most faithful of friends, who is good upon principle in +every relation of life?] + +[Note 130: Clarisse et Paméla en font beaucoup trop.] + + +IV + +C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et +sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand +vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès +de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et +brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en +fils, ayant roulé par la vie dans les hauts, dans les bas, éclaboussé, +mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley Montague, +plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte, ses soucis +et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une bouteille de +Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en lui, un peu +grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse aller, il +coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se donner de +digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès l'abord, le +surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans la grosse +débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse bouillonne en +lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai et il +s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité littéraire. Un +jour, Garrick le prie de supprimer une scène maladroite, et lui dit +que sinon on sifflera infailliblement: «Au diable! qu'ils la trouvent +eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort mal à l'aise, vient avertir +l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe. «--Qu'est-ce qu'il y a?--Eh +bien! on me siffle à outrance.--Ah! ah! le diable les emporte! Ils +l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont trouvée?»--C'est avec ce +franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il allait de l'avant sans +trop sentir les meurtrissures, en homme confiant qui a le coeur +épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait un héritage, il festine, +traite ses voisins, entretient une meute, s'entoure de magnifiques +laquais à livrée jaune. En trois ans, il a tout mangé; mais le +courage lui reste, il achève ses études de légiste, écrit deux +in-folio sur les droits de la couronne, devient _justice_, détruit des +bandes de voleurs, et gagne dans la plus insipide besogne du monde «le +plus sale argent de la terre.» Les dégoûts ne l'atteignent pas, la +lassitude non plus; il est trop solidement bâti pour avoir des nerfs +de femme. Tout déborde en lui, la force, l'activité, l'invention, et +aussi la tendresse. Il a pour ses enfants une idolâtrie de mère, il +adore sa femme, il devient presque fou quand il la perd, il ne trouve +d'autre consolation que de pleurer avec la servante, et finit par +épouser cette bonne et brave fille pour donner une mère à ses enfants: +dernier trait qui achève de peindre ce vaillant coeur plébéien[131], +prompt aux effusions, exempt de répugnances, et qui, hormis la +délicatesse, eut tout le meilleur de l'homme. On lit ses livres, comme +on boit un vin franc, sain et rude, qui égaye, fortifie, et auquel il +ne manque que le parfum. + +Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui +aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme +des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains. +Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros, +Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa +maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante +dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le +tragique tourne au grotesque. Fielding rit à pleins poumons, comme +Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique; +il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de +ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances. Si vous êtes +raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas. Il vous +mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la +boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales +réjouissants, les peintures crues et les aventures populacières. Il +est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au +sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un fossé sans +habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des +haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les +_gentlemen_, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs +pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début, +jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et +reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on +leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens +mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si +beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à +bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on +veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde, +comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom +Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce +retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la +tête, ce pêle-mêle d'incidents et cette grêle de mésaventures, +finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se +battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y +a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le _roastbeef_ y descend +comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras +fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est +solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la vie est +bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tête cassée +et le ventre plein. + +Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses à voir en route; le +sentiment de la nature est un talent comme la conception de la règle, +et Fielding, le dos tourné à Richardson, s'ouvre un domaine aussi +large que celui de son rival. Ce qu'on appelle nature, c'est cette +couvée de passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement +vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous, +mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel +nous tâchons de les déguiser; nous croyons les mener, elles nous +mènent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a +tant, elles sont si fortes, si entrelacées les unes dans les autres, +si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner, que leur +mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises. +Voilà le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de +Molière, consistent à lever un coin du manteau; ses personnages +paradent d'un air raisonnable, et tout d'un coup, par une ouverture, +le lecteur aperçoit le fourmillement intérieur des vanités, des +folies, des concupiscences et des rancunes secrètes qui les font +marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cassé, le philosophe +Square vient le consoler par une application de maximes stoïciennes; +mais en lui prouvant que la douleur est chose indifférente, il se mord +la langue et lâche un ou deux jurons, sur quoi le théologien Thwackum, +son commensal et son rival, lui assure que sa mésaventure est un +avertissement de la Providence, et tous deux manquent de se gourmer. +Une autre fois le chapelain de la prison, ayant déchargé son éloquence +et engagé le condamné au repentir, accepte de lui un bol de punch +parce que l'Écriture ne dit rien contre cette liqueur, et lui récite +après boire son dernier sermon contre les philosophes païens. Ainsi +déshabillés, les instincts ont une tournure grotesque; les gens +s'avancent gravement, la canne à la main, et pour nous ils sont tout +nus. Sachez qu'ils sont nus tout à fait; aussi certaines de leurs +attitudes sont bien gaies. Les dames feront sagement de ne pas entrer +ici. Ce puissant génie, tout franc et réjoui, aime comme Rubens les +kermesses; les rouges trognes reluisantes de bonne humeur, de +sensualité et d'énergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et +les instincts dévergondés y viennent accoupler leurs violences. C'est +avec eux qu'il compose ses premiers personnages. Il n'y en a point +chez lui de plus vivants que ceux-là, de plus largement tracés à +grands traits et d'un élan, d'une couleur plus saine. Si les gens +réfléchis comme Allworthy restent effacés dans un coin de sa vaste +toile, les personnages instinctifs comme Western s'y détachent avec un +relief et un éclat qu'on n'a point vus depuis Falstaff. Western est un +_squire_ de campagne, bonhomme au demeurant, mais ivrogne, toujours à +cheval, inépuisable en jurons, prompt aux gros mots, aux coups de +poing, sorte de charretier alourdi, endurci et enfiévré par la +brutalité de la race, par la sauvagerie de la campagne, par les +exercices violents, par l'abus de la grosse mangeaille et des boissons +fortes, tout imbu d'orgueil et de préjugés anglais et rustiques, +n'ayant jamais été discipliné par la contrainte du monde, puisqu'il +vit aux champs, ni par celle de l'éducation, puisqu'il sait à peine +lire, ni par celle de la réflexion, puisqu'il ne peut pas mettre deux +idées ensemble, ni par celle de l'autorité, puisqu'il est riche et +_justice_, et livré, comme une girouette qui siffle et grince, à tous +les coups de vent de toutes les passions. Sitôt qu'on le contredit, il +devient rouge, il écume, il veut rosser les gens: «Défais ton +habit[132]....» Il faut même l'empoigner à bras-le-corps pour +l'arrêter de vive force. Il court chez Allworthy pour se plaindre de +Jones, qui ose faire la cour à sa fille. «Il a eu de la chance que je +n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roulé, j'aurais dérangé son +miaulement; j'aurais appris à ce fils de gueuse à mettre la main au +plat de son maître. Il n'aura jamais un morceau de mon plat, ni un +liard pour en acheter. Et si elle le veut, elle, une chemise sera sa +dot. J'aimerais mieux mettre mon bien dans la caisse d'amortissement, +pour qu'on l'envoie en Hanovre et qu'on corrompe notre nation +avec[133].»--Et comme Allworthy dit qu'il en a bien du chagrin.--«Au +diable votre chagrin! il me servira joliment quand j'aurai perdu ma +seule enfant, ma pauvre Sophie, qui était la joie de mon coeur, et +toute l'espérance, et toute la consolation de mes vieux jours; mais je +suis décidé à la mettre à la porte: elle mendiera, elle crèvera de +faim, elle pourrira dans la rue. Pas un sou, pas un sou! elle n'aura +jamais un sou de moi! Ce fils de chienne a toujours été bon pour tirer +le lièvre au gîte. Le diable le crève! Je ne savais guère la +minette[134] qu'il avait en vue; mais ce sera le plus mauvais gibier +qu'il ait levé de sa vie. Il ne trouvera là qu'une charogne; la peau +de dessus est tout ce qu'il en aura[135]!»--Sa fille essaye de le +raisonner, il tempête. Alors elle parle de tendresse et d'obéissance; +d'allégresse il saute par la chambre, et les larmes lui viennent aux +yeux. À ce mot, elle reprend ses supplications; il grince les dents, +il serre les poings, il frappe du pied. «Tu l'épouseras, tu l'auras! +le diable m'emporte! tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain +matin[136]!» Il ne peut pas trouver une raison, il ne sait que lui +dire d'être bonne fille. Il se contredit, il défait ses propres +projets: il est comme un taureau aveugle qui bute à droite, à gauche, +revient sur ses pas, n'atteint personne et piétine en place. Au +moindre bruit, il fonce en avant, outrageusement, sans savoir +pourquoi. Ses idées ne sont que des frémissements ou des élans de la +chair et du sang. Jamais l'animal physique n'a plus entièrement +recouvert et absorbé l'homme. Il en devient grotesque, tant il est +naïf et près de la brute; il se laisse mener, il a des mots d'enfant: +«Je ne sais pas comment cela arrive; mais le diable m'emporte, +Allworthy, si vous ne me faites pas toujours faire justement ce qu'il +vous plaît. Et pourtant j'ai un aussi bon domaine que vous, et je suis +_justice_ aussi bien que vous-même.» Rien ne tient en lui ni ne dure; +il est tout de prime-saut; il ne vit que pour le moment. Rancune, +intérêt, aucune des passions à longue portée n'a de prise sur lui. Il +embrasse les gens que tout à l'heure il voulait assommer. Tout +disparaît pour lui dans la fougue de la passion présente; elle lui +arrive au cerveau comme un flot soudain qui noie le reste. À présent +qu'il est réconcilié avec Tom, il n'a pas de cesse que Tom n'ait sa +fille. «C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus, mon garçon, en avant +sur elle! Voilà ce que c'est, mes petits agneaux. Eh bien! est-ce +convenu? Sera-ce demain ou le jour d'après? Ce ne sera pas une minute +plus tard que le jour d'après, j'y suis décidé. Allons donc, Tom, je +te dis que ce sont des grimaces. Par le sang-Dieu! elle voudrait que +le mariage fût pour cette nuit; elle le voudrait de tout son coeur. +N'est-ce pas, Sophie, que tu le voudrais? Vois-tu, Allworthy, je te +parie cinq guinées contre un écu que de demain en neuf mois nous +aurons un garçon! À présent, dis-moi, qu'est-ce que tu choisis? du +Bourgogne, du Champagne, ou bien quoi? Par Dieu! nous ferons ripaille +cette nuit[137].» Et lorsqu'il devient grand-père, il passe son temps +auprès des nourrices, déclarant que «le babil de sa petite fille est +une musique plus douce que les aboiements de la plus belle meute +d'Angleterre.» Voilà la pure nature, et personne ne l'a lâchée à +travers champs plus débridée, plus impétueuse, plus ignorante de toute +règle, plus abandonnée à l'afflux de la séve corporelle que Fielding. + +Ce n'est pas qu'il l'aime à la façon des grands artistes indifférents, +Shakspeare et Goethe; au contraire, il est moraliste par excellence, +et c'est un des grands signes du siècle que les intentions +réformatrices se rencontrent aussi décidées chez lui qu'ailleurs. Il +donne à ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que +le ton sérieux et tragique aigrit, tandis que le style comique +«dispose les gens à la bienveillance et à la bonne humeur[138].» Bien +plus, il fait la satire du vice; il considère les passions non comme +de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blâme. Il +nous suggère à chaque pas des jugements moraux; il veut que nous +prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il écrit un roman +entier en style ironique[139] pour persécuter et assommer la +friponnerie et la trahison. Il est plus que peintre, il est un +justicier, et les deux rôles en lui sont d'accord. Car une psychologie +engendre une morale: là où il y a une idée de l'homme, il y a un idéal +de l'homme, et Fielding, qui a vu dans l'homme la nature par +opposition à la règle, loue dans l'homme la nature par opposition à la +règle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un instinct. La +générosité, à ses yeux, est comme toutes les sources d'action, une +inclination primitive; comme toutes les sources d'action, elle coule +sans que les catéchismes et les phrases y ajoutent rien de bon; comme +toutes les sources d'action, elle coule parfois trop pleinement et +trop vite. Prenez-la comme elle est, et n'essayez pas de l'opprimer +sous une discipline ou de la remplacer par un raisonnement. Monsieur +Richardson, vos héros si corrects, si compassés, si soigneusement +empaquetés dans leur attirail de préceptes, sont des bedeaux de +cathédrale bons pour nasiller dans une procession. Monsieur Square et +monsieur Thwackum, vos tirades sur la vertu philosophique ou la vertu +chrétienne sont des exercices de parole utiles pour digérer au +dessert. La vertu est dans le tempérament et dans le sang; l'éducation +bavarde et le rigorisme monacal n'y ajoutent rien. Donnez-moi un +homme, non un mannequin de représentation ou une serinette à phrases. +Mon héros est l'homme qui naît généreux, comme le chien naît +affectueux, et comme le cheval naît brave. Je veux un coeur vivant, +plein de chaleur et de force, non un pédant sec occupé à aligner au +cordeau toutes ses actions. Ce naturel ardent pourra l'emporter trop +loin; je lui pardonne ses écarts. Il s'enivrera par mégarde, il +ramassera une fille sur la route, il donnera volontiers un coup de +poing, il ne refusera pas un duel; il souffrira qu'une grande dame le +trouve beau garçon, et il acceptera sa bourse; il sera imprudent, il +gâtera sa réputation comme Jones; il sera mauvais administrateur et +fera des dettes comme Booth. Excusez-le d'avoir des muscles, des +nerfs, des sens, et ce bouillonnement de colère ou d'ardeur qui +précipite en avant les animaux de noble race. Mais il souffrira qu'on +le batte jusqu'au sang plutôt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il +pardonnera à son mortel ennemi sans effort, par bonté pure, et lui +enverra de l'argent en cachette. Il sera loyal envers sa maîtresse, et +lui gardera sa fidélité, en dépit de toutes les offres, dans le pire +dénûment et sans la moindre espérance de l'obtenir. Il sera libéral de +sa bourse, de ses peines, de sa souffrance, de son sang; il ne s'en +vantera pas; il n'aura ni orgueil, ni vanité, ni affectation, ni +dissimulation; la bravoure et la bonté surabonderont dans son coeur, +comme la bonne eau dans une bonne source. Il pourra être balourd comme +le capitaine Booth, joueur même, dépensier, incapable de conduire ses +affaires, capable par tentation d'être un jour infidèle à sa femme; +mais il sera si sincère dans son repentir, son erreur sera si +involontaire, il sera si soigneusement, si véritablement tendre, +qu'elle l'aimera avec excès[140], et qu'en bonne foi il le mérite. Il +se fera auprès d'elle garde-malade, nourrice, maman; il l'accouchera +lui-même; il aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en +présence de tout le monde, même devant miss Matthews qui l'a séduit. +«Je déclarai que, si j'avais le monde, je serais prêt à le mettre aux +pieds de mon Amélia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient +dix mille mondes[141]!» Il pleure comme un enfant en pensant à elle; +il l'écoute comme ferait un petit enfant. «Je répète ses propres +paroles, car il m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit.» Il +s'habille en cachette lorsqu'il est obligé de partir pour son +régiment, et, «chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les +façons de ne pas penser,» il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce +qu'il ne saurait soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous +cette épaisse cuirasse de tapageur, il y a un vrai coeur de femme qui +se fond, qu'un rien trouble lorsqu'il s'agit de ce qu'il aime, timide +dans sa tendresse, inépuisable en dévouement, en confiance, en +abnégation, en effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste; +avec ses excès et ses folies, il vaut mieux que tous vos dévots +gantés. + +À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais +que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque +dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates, +l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi +bien dans la nature que la grosse vigueur, l'hilarité bruyante et la +franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et s'il y a des +mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des chevaliers. +Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous rappelez, ont eu +cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large moisson que vous +rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs. On finit par se +lasser de vos coups de poing et de vos comptes d'hôtellerie. Vous +pataugez trop volontiers dans les étables, parmi les pourceaux +ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus de +ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien +souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont +beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont +troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas +l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant, +que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et +vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette +supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre +l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de +votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il +débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le +bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non +l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous +le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut +à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau. + +[Note 131: Il était pourtant fils d'un général et petit-fils d'un +comte.] + +[Note 132: Impossible de tout traduire. Liv. VI, ch. 9. Voyez +vous-même l'offre remarquable que le squire fait à Jones.] + +[Note 133: It's well for un I could not get at un; I'd a lick'd +un, I'd a spoil'd his caterwauling; I'd a taught the son of a whore to +meddle with the meat of his master. He shan't ever have a morsel of +meat of mine or a varden to buy it. If she will ha un, one smock shall +be her portion. I'll sooner gee my estate to the zinking fund, that it +may be sent to Hanover, to corrupt our nation with.] + +[Note 134: Puss, terme de chasse, sans équivalent en français.] + +[Note 135: Pox o' your sorrow. It will do me abundance of good, +when I have lost my only child, my poor Sophy, that was the joy of my +heart, and all the hope and comfort of my age. But I am resolved I +will turn her out o' doors; she shall beg and starve and rot in the +streets. Not one hapenny, not a hapenny shall she ha o' mine. The son +of a bitch was always good at finding a hare sitting and be rotted +to'n; I little thought what puss he was looking after. But it shall be +the worst he ever vound in his life. She shall be no better than +carrion; the skin o'er it is all he shall ha, and zu you may tell un.] + +[Note 136: I am determined upon this match, and ha him you shall, +damn me, if shat unt. Damn me, if shat unt, though dost hang thyself +the next morning.] + +[Note 137: To her, boy, to her, go to her. That's it, my little +honeys, O that's it. Well, what, is it all over? Has she appointed the +day, boy? What, shall it be to-morrow, or the next day? It shan't be +put off a minute longer than next day, I am resolved.... I tell thee +it is all a flimflam. Zoodikers! she'd ha the wedding to night with +all her heart. Would'st not, Sophy? Where the devil is Allworthy?... +Harkee, Allworthy, I'll bet thee five pounds to a crown, we ha a boy +to-morrow nine months. But prithee, tell me what wat ha? Wat ha +Burgundy, Champaigne, or what? For please Jupiter, we'll make a night +on't.] + +[Note 138: Préface de _Joseph Andrews_.] + +[Note 139: _Jonathan Wild._] + +[Note 140: Amélia est la parfaite épouse anglaise, supérieure en +cuisine, dévouée jusqu'à pardonner à son mari ses infidélités +accidentelles, toujours grosse. «Dear Billy, though my understanding +be much inferior to yours, etc.» Elle est modeste à l'excès, toujours +rougissante et tendre. Bagillard lui ayant écrit des lettres d'amour, +elle les jette: «I would not have such a letter in my possession for +the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.»] + +[Note 141: I declared that if I had the world I was ready to lay +it at my Amelia's feet. And so, heaven knows, I would ten thousand +worlds!] + + +V + +En tous cas, il est puissant et redoutable, et si en ce moment vous +rassemblez en votre esprit les traits dispersés des figures que les +romanciers viennent de faire passer devant vos yeux, vous vous +sentirez transporté dans un monde à demi barbare et dans une race dont +l'énergie doit effaroucher ou révolter toute votre douceur. À présent +ouvrez un copiste plus littéral de la vie: sans doute ils le sont +tous, et déclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un +trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'étant +médiocre il décalque les figures platement, prosaïquement, sans les +transformer par l'illumination du génie; la jovialité de Fielding et +le rigorisme de Richardson ne sont plus là pour égayer ou ennoblir les +tableaux. Regardez chez lui les moeurs face à face; écoutez les aveux +de cet imitateur de Lesage, qui reproche à Lesage d'être gai et de +badiner avec les mésaventures de son héros; voyez l'âpreté de cette +rancune, qui veut «soulever l'indignation du lecteur contre le +caractère sordide et vicieux du monde et montrer le mérite modeste aux +prises avec l'égoïsme, l'envie, la malice et la lâche indifférence de +l'humanité[142].» Ce ne sont plus seulement les coups de poing qui +pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'épée, de pistolet. Dans +ce monde-là, quand une fille sort de chez elle, elle court risque de +rentrer femme, et quand un homme sort de chez lui, il court risque de +ne pas rentrer du tout. Les femmes enfoncent leurs ongles dans la +figure des hommes; les _gentlemen_ bien élevés, comme Peregrine, +sanglent les gens à coup de fouet. Ayant trompé un mari qui refuse de +lui demander satisfaction, Peregrine le fait prendre par ses gens et +tremper dans un canal. Dénoncé par un vicaire qu'il a rossé, il le +fait rouer de coups par un aubergiste, qui de plus lui arrache avec +les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mémoire vingt autres +attentats commencés ou achevés. Les injures atroces, les mâchoires +cassées, les coups de bâton assénés sur les gens abattus par terre, la +hargneuse dureté des conversations, la grossière brutalité des +plaisanteries, donnent l'idée d'une meute de bouledogues acharnés à se +battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaieté, s'amusent encore à +s'enlever des morceaux de chair. Un Français a peine à supporter +l'histoire de Roderick Random ou plutôt celle de Smollett quand il +est sur le vaisseau de guerre. Il est _pressé_, c'est-à-dire empoigné +de force, jeté par terre, à coups de bâton et de couteau, lié comme un +ballot et roulé sanglant à bord devant les matelots, qui rient de ses +blessures et disent, en voyant ses cheveux collés comme des ficelles, +qu'il a les cordes rouges sur la tête au lieu de les avoir sur le dos. +Il prie ses voisins de tirer son mouchoir de sa poche pour arrêter le +sang qui coule de sa tête; les voisins tirent le mouchoir et le +vendent d'un grand sang-froid à la pourvoyeuse moyennant un quart de +gin. Le capitaine Oakum déclare qu'il ne veut plus de malades à bord, +les fait monter sur le pont à coups de fouet, crachant le sang, +défaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous, beaucoup meurent, +et de soixante et un il n'en reste que douze. Pour pénétrer dans ce +noir hôpital suffocant qui pullule de vermine, il faut ramper sous les +hamacs pressés et les écarter par la force des épaules avant d'arriver +jusqu'aux patients. Lisez encore le récit de miss William, une jeune +fille riche et de bonne naissance réduite au métier de courtisane, +rançonnée, affamée, malade, grelottante, errant dans les rues pendant +de longues nuits d'hiver, parmi «les misérables créatures nues, en +haillons crasseux, entassées comme des pourceaux dans le coin d'une +allée sombre,» qui appellent les matelots ivres pour obtenir «de quoi +apaiser avec du gin la rage de la faim et le froid, et qui descendent +dans l'insensibilité bestiale jusqu'à ce qu'à la fin elles aillent +mourir et pourrir sur un fumier.» Celle-ci est jetée à Bridewell avec +le rebut de la ville, soumise aux caprices d'un tyran qui lui impose +des tâches au-dessus de ses forces et la punit de ne pas les remplir, +fouettée jusqu'à s'évanouir, puis à coups de fouet tirée de son +évanouissement, pendant ce temps volée de tout ce qu'elle a sur elle, +bonnet, souliers, bas, «mourant de faim et aspirant à mourir vite.» +Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de ses voisines qui la +guettaient l'en empêchent. «Le lendemain matin, je fus punie de trente +coups de verges. La douleur, jointe au désappointement et au +désespoir, me priva de ma raison et me jeta dans un délire de fureur +pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec mes dents et je me +lançai la tête contre le pavé.» En vain vous vous retournez du côté du +héros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il est sensuel et grossier +comme ceux de Fielding, sans être comme ceux de Fielding bon et +joyeux. «L'orgueil et le ressentiment sont les deux principaux +ingrédients de son caractère.» Le généreux vin de Fielding, entre les +mains de Smollett, s'est tourné en eau-de-vie de cabaret. Ses héros +sont égoïstes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite son +fidèle Strap, et finit par le marier à une prostituée. Peregrine +attaque par le complot le plus lâche et le plus brutal l'honneur d'une +jeune fille qu'il doit épouser, et qui est la soeur de son meilleur +ami. On prend en haine son caractère rancunier, concentré, opiniâtre, +qui est tout à la fois celui d'un roi absolu habitué à se contenter +aux dépens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de +l'éducation que le vernis. On serait inquiet de vivre auprès de lui; +il n'est bon qu'à choquer ou à tyranniser les autres. On l'évite comme +une bête dangereuse; l'afflux soudain de la passion animale et le +torrent de la volonté fixe sont si forts en lui que, lorsqu'il manque +son but, il extravague, il met l'épée à la main contre l'aubergiste; +il faut le saigner, il devient fou. Jusqu'à ses générosités, tout est +gâté chez lui par l'orgueil; jusqu'à ses gaietés, tout est assombri +chez lui par la dureté. Ses amusements sont barbares et ceux de +Smollett sont du même goût. Il outre les caricatures; il croit nous +divertir en nous montrant des bouches fendues jusqu'aux oreilles et +des nez longs d'un demi-pied; il exagère un préjugé national ou un tic +de métier jusqu'à y absorber tout l'homme; il entre-choque les plus +repoussants des grotesques, un lieutenant Lishamago à demi rôti par +les Indiens rouges, des loups de mer qui passent leur vie à vociférer +et à travestir toutes les idées dans leur jargon nautique, de vieilles +filles laides comme des guenons, sèches comme des squelettes, âpres +comme du vinaigre, des maniaques enfoncés dans la pédanterie, dans +l'hypocondrie, dans la misanthropie, dans le silence. Bien loin de les +esquisser en passant, comme Gil-Blas, il appuie le trait +désagréablement avec insistance, et le surcharge de tous les détails, +sans considérer s'ils sont trop nombreux, sans reconnaître qu'ils sont +excessifs, sans sentir qu'ils sont odieux, sans éprouver qu'ils sont +dégoûtants. Son public est au niveau de son énergie et de sa rudesse, +et, pour remuer de tels nerfs, un écrivain ne peut pas frapper trop +fort. + +Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette +violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la +sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le +dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement +les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si +précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus. +Ils sont psychologues. _Every man in his humour_, ce titre d'une +comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est +ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier, +_Humphrey Clinker_. Point d'action; le livre est un recueil de lettres +écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des +voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes +objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se +croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme +de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe, +une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur +la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à +reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à +sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la +concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès +cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent +de Sterne. Figurez-vous un homme qui se met en voyage ayant sur les +yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes. Un poil +sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui remue, +l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il emploiera la +journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre. Pareillement +Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de son héros. +Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible. Un homme +fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à l'ensemble de son +caractère, lequel tient à celui de son père, de sa mère, de son oncle +et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de son cerveau, qui +tient aux circonstances de sa conception et de sa naissance, +lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur du moment, +aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés du dernier +curé, à une coupure du pouce, à vingt noeuds faits sur un sac, à je ne +sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de _Tristram +Shandy_ sont employés à les compter; car le moindre et le plus plat +des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne derrière +soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes dans les +autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des +prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus +profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au +lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine +principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites +merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des +filaments innombrables qui sinueusement plongent et s'éparpillent pour +aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si grêles, si +entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à eux; il les +démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la lumière, et là où +nous n'imaginions qu'une simple tige, nous contemplons avec étonnement +la population et la végétation souterraine des fibres multipliées et +des fibrilles par qui la plante visible végète et se soutient. + +Voilà certes un talent étrange, composé d'aveuglement et de +clairvoyance, et qui ressemble à ces maladies de la rétine dans +lesquelles le nerf surexcité devient à la fois obtus et perspicace, +incapable d'apercevoir ce que les yeux les plus ordinaires atteignent, +capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perçants ne saisissent +pas. En effet, Sterne est un malade humoriste et excentrique, +ecclésiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, «qui geint +sur un âne mort et délaisse sa mère vivante,» égoïste de fait, +sensible en paroles, et qui en toutes choses prend le contre-pied de +lui-même et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de +bric-à-brac où les curiosités de tout siècle, de toute espèce et de +tout pays gisent entassées pêle-mêle: textes d'excommunication, +consultations médicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires, +bribes d'érudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues, +dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mène: ni suite, ni +plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le défait +exprès; d'un coup de pied, il fait rouler sur son histoire commencée +la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il s'amuse à nous +désappointer, à nous dérouter par les interruptions et les attentes. +La gravité lui déplaît, il la traite d'hypocrite; à son gré, la folie +vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit bien bâti, les +idées défilent en procession avec un mouvement ou une accélération +uniforme; dans cette tête bizarre, elles sautillent comme une cohue de +masques en carnaval, par bandes, chacune tirant sa voisine par les +pieds, par la tête, par un pan d'habit, avec le remue-ménage le plus +universel et le plus imprévu. Toutes ses petites phrases coupées sont +des soubresauts; on halète à les lire. Le ton ne reste jamais deux +minutes le même: le rire vient, puis un commencement d'émotion, puis +le scandale, puis l'étonnement, puis l'attendrissement, puis encore le +rire. Le malin bouffon tire et brouille les fils de tous nos +sentiments, et nous fait aller de ci, de là, baroquement, comme des +marionnettes. Entre ces divers fils, il y en a deux qu'il tire plus +volontiers que les autres. Comme tous les gens qui ont des nerfs, il +est sujet aux attendrissements: non qu'il soit vraiment bon et tendre, +au contraire sa vie est d'un égoïste; mais à de certains jours il a +besoin de pleurer, et nous fait pleurer avec lui. Il s'émeut pour un +oiseau captif, pour un pauvre âne qui, accoutumé aux coups, le regarde +d'un air résigné, «comme pour lui dire de ne point le battre trop +fort, mais que cependant, s'il veut, il peut le battre.» Il écrira +deux pages sur l'attitude de cet âne, et Priam aux pieds d'Achille +n'était pas plus touchant. C'est ainsi qu'il rencontrera dans un +silence, dans un juron, dans la plus mince action domestique, des +délicatesses exquises et de petits héroïsmes, sortes de fleurs +charmantes invisibles à tout autre, et qui poussent dans la poudre du +plus sec chemin. Un jour l'oncle Toby, le pauvre capitaine invalide, +attrape, après de longs essais inutiles, une grosse mouche +bourdonnante qui l'a cruellement tourmenté pendant tout le dîner; il +se lève, traverse la chambre sur sa jambe souffrante, et, ouvrant la +fenêtre: «Va-t'en, pauvre diablesse, va-t'en; pourquoi est-ce que je +te ferais du mal? Le monde certainement est assez large pour nous +contenir tous les deux, toi et moi[143].» Cette sensibilité de femme +est trop fine, on ne peut la décrire; il faudrait traduire une +histoire entière, celle de Lefèvre par exemple, pour en faire respirer +le parfum; ce parfum s'évapore sitôt qu'on y touche, et ressemble à la +faible senteur fugitive des plantes qu'on a portées un instant dans la +chambre d'un convalescent. Ce qui en augmente encore la douceur +triste, c'est le contraste des polissonneries qui, comme une haie +d'orties, les environnent de toutes parts. Sterne, ainsi que tous les +gens dont la machine est surexcitée, a des appétits baroques. Il aime +les nudités, non par sentiment du beau à la façon des peintres, non +par sensualité et franchise à l'exemple de Fielding, non par recherche +du plaisir, ainsi que les Dorat, les Boufflers et tous les fins +voluptueux qui riment et s'égayent en ce moment de l'autre côté de la +Manche. S'il va aux endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et +point fréquentés. Ce qu'il y cherche c'est la singularité et le +scandale. Ce qui l'affriande dans le fruit défendu, ce n'est pas le +fruit, c'est la défense; car celui où il mord de préférence est tout +flétri ou piqué aux vers. Qu'un épicurien ait du plaisir à détailler +les jolis péchés d'une jolie femme, rien d'étonnant; mais qu'un +romancier se complaise à surveiller l'alcôve de deux vieux bourgeois +rances, à remarquer les suites de la chute d'un marron brûlant dans +une culotte, à détailler les questions de la veuve Wadman sur la +portée des blessures de l'aine, cela ne s'explique que par le +dévergondage d'une imagination pervertie qui trouve son amusement dans +les idées répugnantes, comme les palais gâtés trouvent leur +contentement dans la saveur âcre du fromage avancé[144]. Aussi, pour +lire Sterne, faut-il attendre les jours de caprice, de _spleen_ et de +pluie, où, à force d'agacement nerveux, on est dégoûté de la raison. +En effet ses personnages sont aussi déraisonnables que lui-même. Il ne +voit en l'homme que la manie, et ce qu'il appelle le _dada_, le goût +des fortifications dans l'oncle Tobie, la manie des tirades oratoires +et des systèmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada, à son gré, est +comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperçoit à peine, et +seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voilà qui peu à +peu grossit, se couvre de poils, rougit et bourgeonne tout alentour; +son propriétaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu'à ce +qu'enfin elle se change en loupe énorme, et que le visage entier +disparaisse sous l'excroissance parasite qui l'envahit. Personne n'a +égalé Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le +germe, l'alimente par degrés; il fait ramper alentour les filaments +propagateurs, il montre les petites veines et les artérioles +microscopiques qui s'abouchent dans son intérieur, il compte les +palpitations du sang qui les traverse, il explique leurs changements +de couleur et leurs augmentations de volume. L'observation +psychologique atteint ici l'un de ses développements extrêmes. Il faut +un art bien avancé pour décrire, par delà la régularité et la santé, +l'exception ou la dégénérescence, et le roman anglais se complète ici +en ajoutant à la peinture des formes la peinture des déformations. + +[Note 142: The disgraces of Gil Blas are for the most part such as +rather excite mirth than compassion. He himself laughs at them, and +his transitions from distress to happiness or, at least, ease, are so +sudden that neither the reader has time to pity him, nor himself to be +acquainted with affliction. This conduct.... prevents that generous +indignation which ought to animate the reader against the sordid and +vicious disposition of the world. I have attempted to represent modest +merit struggling with every difficulty to which a friendless orphan is +exposed from his own want of experience as well as from the +selfishness, envy, malice, and base indifference of mankind.] + +[Note 143: Go, poor devil, get thee gone, why should I hurt thee? +The world surely is wide enough to hold both thee and me.] + +[Note 144: Sterne, Goldsmith, Burke, Sheridan, Moore ont une +nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parenté proche ou +lointaine, la nuance irlandaise. De même Hume, Robertson, Smollett, W. +Scott, Burns, Beattie, Reid, D. Stewart, etc., ont la nuance +écossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on démêle un excès de +chevalerie, de sensualité, d'expansion, bref un esprit moins bien +équilibré, plus sympathique et moins pratique. Au contraire, +l'Écossais est un Anglais un peu affiné ou un peu rétréci, parce qu'il +a plus pâti et plus jeûné.] + + +VI + +Le moment approche où les moeurs épurées vont, en l'épurant, lui +imprimer son caractère final. Des deux grandes tendances qui se sont +manifestées par lui, la brutalité native et la réflexion intense, +l'une a fini par vaincre l'autre: la littérature, devenue sévère, +chasse de la fiction les grossièretés de Smollett et les indécences de +Sterne, et le roman tout moral, avant d'arriver dans les mains presque +prudes de miss Burney, passe dans les honnêtes mains de Goldsmith. Son +_Ministre de Wakefield_ est «une idylle en prose,» un peu gâtée par +des phrases trop bien écrites, mais au fond bourgeoise comme un +tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miéris une femme qui fait +son marché, un bourgmestre qui vide son long verre de bière; les +figures sont vulgaires, les naïvetés comiques, la marmite est à la +place d'honneur; pourtant ces bonnes gens sont si paisibles, si +contents de leur petit bonheur régulier, qu'on leur porte envie. +L'impression que laisse le livre de Goldsmith est à peu près celle-là. +L'excellent docteur Primrose est un ecclésiastique de campagne dont +toutes les aventures pendant longtemps consistent «à passer du lit +bleu au lit brun.» Il a des cousins au quarantième degré qui viennent +manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute +l'éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait presque lire, +excelle dans les conserves, et conte à table l'histoire et les mérites +de chaque plat. Ses filles aspirent à l'élégance et confectionnent des +eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils Moïse se fait duper à +la foire, et vend le poulain moyennant un assortiment de lunettes +vertes. Lui-même, Primrose, compose des traités que personne n'achète +contre les secondes noces des ecclésiastiques, écrit d'avance dans +l'épitaphe de sa femme qu'elle fut la seule femme du docteur Primrose, +et, en manière d'encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau +d'éloquence. Cependant le ménage va son petit train; les filles et la +mère régentent un peu le père de famille; il se laisse faire en bon +homme, lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie, +s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à +l'oeil vairon et l'autre qui n'a pas de queue. «Rien ne pouvait +surpasser la propreté de mes petits enclos; les ormes et les haies +étaient d'une beauté inexprimable....» Notre maison «était située au +pied d'une colline en pente, avec un beau taillis qui l'abritait par +derrière et une rivière babillarde par devant. D'un côté une prairie +et de l'autre une pelouse.... Elle n'était que d'un étage et couverte +de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicité et d'agrément. Les +murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux[145].... +Quoique la même chambre nous servît de parloir et de cuisine, cela ne +faisait que la rendre plus chaude. D'ailleurs, comme elle était tenue +avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les cuivres étant +bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur les rayons, +l'oeil était agréablement flatté et n'avait pas besoin d'un plus riche +ameublement.» Ils fanent en famille, vont s'asseoir sous le +chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles; les deux +filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parents s'amusent +à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de clochettes +bleues et de centaurées. «Encore une bouteille, Deborah, ma chère, et +toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîments ne devons-nous point +au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la tranquillité, +l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le plus grand +monarque de la terre. Il n'a pas un coin du feu pareil, ni autour de +lui des visages si gais[146].» + +Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas moins. Le pauvre +ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite cure, il +est devenu fermier. Le _squire_ du voisinage séduit et enlève sa fille +aînée; le feu prend à sa maison, il a le bras brûlé jusqu'à l'épaule +en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison, pour dettes, +parmi des brutes et des coquins qui jurent et blasphèment, dans un +mauvais air, sur la paille, sentant que son mal augmente, prévoyant +que sa famille sera bientôt sans pain, apprenant que sa fille meurt; +«son coeur se soutient pourtant,» il reste prêtre et chef de famille, +prescrit à chacun des siens son emploi, encourage, console, pourvoit, +ordonne, prêche les prisonniers, supporte leurs railleries grossières, +les réforme, établit dans la prison le travail utile et la règle +volontaire. Ce n'est pas la dureté ni le tempérament morose qui +l'affermissent; il n'y a pas d'âme plus paternelle, plus sociable, +plus humaine, plus ouverte aux émotions douces et aux tendresses +intimes. Ce n'est point l'orgueil ni la haine concentrée qui le +roidissent. «Je n'ai point de ressentiment à présent, dit-il; +quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que toutes les +richesses, quoiqu'il ait déchiré mon coeur (car je suis malade, +très-malade, presque jusqu'à défaillir), pourtant cela ne m'inspirera +jamais un désir de vengeance.... Si ma soumission peut lui faire +plaisir, qu'il sache que, si je lui ai fait quelque injure, j'en suis +fâché.... Comme il a été autrefois mon paroissien, j'espère un jour +pouvoir présenter son âme purifiée au tribunal éternel[147].» Rien ne +sert; le misérable repousse hautainement cette prière si noble, par +surcroît fait enlever la seconde fille et jeter le fils en prison sous +une fausse accusation de meurtre. À ce moment-là toutes les affections +du père sont blessées, toutes ses consolations perdues, toutes ses +espérances ruinées. Son coeur n'est qu'une plaie, il s'écrie; mais, +revenant aussitôt à sa profession et à son devoir, il songe à préparer +son fils et à se préparer lui-même pour l'autre vie, et, afin d'être +utile à autant de gens qu'il pourra, il veut en même temps exhorter +les prisonniers. Il «s'efforce de se lever sur sa paille, mais la +force lui manque, et il n'est capable que de s'appuyer contre le mur, +soutenu d'un côté par son fils et de l'autre par sa femme.» En cet +état, il parle, et son sermon, qui fait contraste avec son état, n'en +est que plus émouvant. C'est une dissertation à l'anglaise, toute +composée de raisonnements exacts, ayant pour but d'établir que, +d'après la nature du plaisir et de la peine, les malheureux souffrent +moins que les heureux de quitter la vie, et jouissent plus que les +heureux d'obtenir le ciel. On y voit les sources de cette vertu, née +du christianisme et de la bonté naturelle, mais alimentée longuement +par la réflexion intérieure. La méditation, qui d'ordinaire ne produit +que des phrases, aboutit chez lui à des actions. Véritablement ici la +raison a pris le gouvernement du reste, et elle l'a pris sans opprimer +le reste: rare et éloquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant +en un seul personnage les meilleurs traits des moeurs et de la morale +de ce temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et +réglée, domestique et disciplinée, laborieuse et rustique. La vertu +protestante et anglaise n'a point formé un modèle plus éprouvé et plus +aimable. Religieux, affectueux, raisonneur, il concilie des +dispositions qui semblaient s'exclure; ecclésiastique, cultivateur, +père de famille, il relève des caractères qui ne semblaient propres +qu'à fournir des comiques et des bourgeois. + +[Note 145: Nothing could exceed the neatness of my little +enclosures, the elms and hedge-rows appearing with inexpressible +beauty.... Our little habitation was situated at the foot of a sloping +hill, sheltered with a beautiful underwood behind, and a prattling +river before; on one side a meadow, on the other a green.... (It) +consisted but of one story and was covered with thatch, which gave it +an air of great snugness.... + +The walls on the inside were nicely white-washed. Though the same room +served us for parlour and kitchen, that only made it the warmer. +Besides as it was kept with the utmost neatness, the dishes, plates +and coppers being well scoured and all disposed in bright rows on the +shelves, the eye was agreeably relieved, and did not want richer +furniture.] + +[Note 146: But let us have one bottle more, Deborah, my life, and +Moses, give us a good song. What thanks do we not owe to heaven for +thus bestowing tranquillity, health, and competence? I think myself +happier now than the greatest monarch upon earth. He has no such +fire-side, nor such pleasant faces about it.] + +[Note 147: I have no resentment now, and though he has taken +from me what I held dearer than all his treasures, though he has +wrung my heart (for I am sick almost to fainting, very sick, my +fellow-prisoner), yet that shall never inspire me with vengeance.... +If this submission can do him any pleasure, let him know that if I +have done him any injury, I am sorry for it.... I should detest my +own heart, if I saw either pride or resentment lurking there. On the +contrary, as my oppressor has been once my parishioner, I hope one +day to present him up an unpolluted soul at the eternal tribunal.] + + +VII + +Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus +accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est +son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec +une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui; +miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien +Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke, +l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique. Lord +Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en +proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue, l'autorité +d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et le soir en +remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour +entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par +l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons +de philosophie élégante et de moeurs épicuriennes; la violence du +contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les +prédilections de l'esprit anglais. + +On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à +proportion, l'air sombre et rude, l'oeil clignotant, la figure +profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une +chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au +milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un +vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une +fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière, +avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon +racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que, +n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde, +comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup +il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une +dame. À peine servi, il se précipitait sur sa nourriture «comme un +cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un mot, +n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une +telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait +la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté +fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait. +Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il +disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat, +arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion +doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait. +«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig[148].--Ma +chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue +que par la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, +pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il +faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il +ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue +comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à +la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une +douzaine de tasses de thé dans son estomac. + +Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell +sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu +en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au +hasard dans une boutique, surtout des in-folio latins, même les plus +ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les oeuvres latines +de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut trouver des ressources +en proposant au public une édition de Politien. À vingt-cinq ans, il +avait épousé par amour une femme de cinquante, courte, mafflue, rouge, +habillée de couleurs voyantes qui se mettait sur les joues un +demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même âge que lui. +Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses grimaces +convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à l'aspect de +son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire portefaix. Trente +ans durant, il avait travaillé en manoeuvre pour les libraires qu'il +rossait lorsqu'ils devenaient impertinents, toujours râpé, ayant une +fois jeûné deux jours, content lorsqu'il pouvait dîner avec six +_pence_ de viande et un _penny_ de pain, ayant écrit un roman en huit +nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À présent, pensionné par le +roi[149], exempt de sa corvée journalière, il suit son indolence +naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et au delà. C'est à cette +heure qu'on va le voir. On monte l'escalier d'une triste maison située +au nord de _Fleet-Street_, le quartier affairé de Londres, dans une +cour étroite et obscure, et l'on entend en passant les gronderies de +quatre femmes et d'un vieux médecin charlatan, pauvres créatures sans +ressources, infirmes, et d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies, +qu'il nourrit, qui le tracassent ou qui l'insultent; on demande le +docteur, un nègre ouvre; une assemblée se forme autour du lit +magistral; il y a toujours à son lever quantité de gens distingués, +même des dames. Ainsi entouré, il «déclame» jusqu'à l'heure du dîner, +va à la taverne, puis disserte tout le soir, sort pour jouir dans les +rues de la boue et du brouillard de Londres, ramasse un ami pour +converser encore, et s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir +des thèses jusqu'à quatre heures du matin. + +Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions +qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus +intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès +l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que +comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son +dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des +meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes +arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il +déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le +premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de +pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état +d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps, +admirateurs du _Contrat social_, nous sentons bien vite que nous ne +sommes plus en France. Et que sentirons-nous, bon Dieu! quand, un +instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi: «Rousseau +est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite d'être +chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte qu'il soit +protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de déportation +contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui sont sortis +d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le voir +travailler dans les plantations.»--Il paraît qu'on ne goûte pas dans +ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus +épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel +est le plus grand vaurien[150].»--À la bonne heure, ceci est net. Mais +quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une +Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car +aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves +du christianisme.»--Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons +guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné +pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux +dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération +particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le +nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous lui parlez d'une +méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une femme qui +prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de derrière, que +cela est curieux, mais n'est point beau. Il est conservateur et ne +craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé à une heure du +matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour interroger un +esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les mains son +journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des examens de +conscience et des résolutions de conduite. Avec des préjugés et des +ridicules, il a la profonde conviction, la foi active, la sévère piété +morale. Il est chrétien de coeur et de conscience, de raisonnement et +de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du jugement final, le +préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un jour, je n'irai plus +dans vos coulisses, car les bas de soie et les poitrines blanches de +vos actrices excitent mes propensions amoureuses[151].» Il se reproche +son indolence, il implore la grâce de Dieu, il est humble et il a des +scrupules.--Tout cela est bien étrange. Nous demandons aux gens ce qui +peut leur plaire dans cet ours bourru, qui a des habitudes de bedeau +et des inclinations de constable. On nous répond qu'à Londres on est +moins exigeant qu'à Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y +permet à l'énergie d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y +souffre une conversation militante, que l'opinion publique est tout +entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a +bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses +préceptes s'accommode le mieux à son penchant. + +Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une +heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou +dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton. +«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les +petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet, +sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque +substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les +grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition +s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée +se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle +d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui +comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé +ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des +compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à +la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus +despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation +et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté +ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des +mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la +tyrannie du style oratoire[152]. Nous comprenons maintenant qu'un âge +oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue dans +l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers. + +Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que +l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son +dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses +innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis; +nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses +préceptes par coeur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et +que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont +accordés[153], qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un +petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins +éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non +pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous +disons tout bas que nous nous en serions bien passés. Nous voudrions +savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté tout d'un +coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors qu'en +Angleterre les sermons plaisent, et ces _Essais_ sont des sermons. +Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin d'idées +aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et profitables. Ils +demandent qu'on leur fournisse une provision utile de documents +authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de plus. Peu +importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi sont +vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être renseignés +sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur les +variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les +avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la +science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce +qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un +livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui +les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le +_sense_, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques +portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette +substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement +très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine +friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce +titre, les _Essais_ sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont +pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode; +nous comprenons à présent pourquoi ils prennent comme favori et +révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel +Johnson[154]. + +[Note 148: Sir, I perceive you are a vile Whig.] + +[Note 149: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son +dictionnaire la définition suivante du mot _pension_: + +"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is +generally understood to mean pay given to a state hireling for treason +to his country." + +Le lecteur voit d'ici les sarcasmes des adversaires.] + +[Note 150: I think him (Rousseau) one of the worst of men; a +rascal who ought to be hunted out of society, as he has been.... I +would sooner sign a sentence for his transportation, than that of any +felon who has gone from the Old Bailey these many years. Yes I would +like to have him work in the plantations.... It is difficult to settle +the proportion of iniquity between them (Rousseau and Voltaire).] + +[Note 151: I'll come no more behind your scenes, David, for the +silk stockings and white bosoms of your actresses excite my amorous +propensities.] + +[Note 152: Voici une phrase célèbre qui donnera quelque idée de ce +style, assez semblable à celui de Thomas: + +We were now treading that illustrious island which was once the +luminary of the Caledonian regions, whence savage clans and roving +barbarians derived the benefits of knowledge and the blessings of +religion. To abstract the mind from all local emotion would be +impossible if it were endeavoured, and would be foolish if it were +possible. Far from me and my friends be such rigid philosophy as may +conduct us indifferent and unmoved over any ground which has been +dignified by wisdom, bravery, or virtue. The man is little to be +envied whose patriotism would not gain force on the plains of +Marathon, or whose piety would not grow warmer among the ruins of +Iona.] + +[Note 153: _Rambler_, 108, 109, 110, 111.] + +[Note 154: Voir sa biographie par Boswell, 4 vol.] + + +VIII + +Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que +les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut +voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national, +l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des +moeurs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans. + +Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose +que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs, +sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent, +les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau +veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble +que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne +juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis +plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de +couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il +est assassin. + +La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, l'épanouissement +des puissances naturelles et corporelles, voilà ce qui de tous côtés +afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres involontairement se +remuent par l'imitation contagieuse des mouvements et des formes. +Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes montent comme un +tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces croupes colossales qui +se tordent, devant ces mufles qui remuent des crânes, l'animal en nous +frémit par sympathie, et il nous semble que nous allons faire sortir +de notre poitrine une clameur égale à leur rugissement. + +En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des +faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle, +il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces +jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons +plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi +des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes +dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat +et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois, +cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste. + +Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil +peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils +représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter. + +Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une ivresse de nuit, de +bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée d'ombres qui +vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps appesantis? Chez +lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la stupidité, tout +l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en +distille. L'un flageole debout, écoeuré, pendant qu'un hoquet +entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en +mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places, +tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot +malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou +bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou +difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux +distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin, +borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes, +rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement, +gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille, +écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine, +regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que +Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière, +affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa +maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à +l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui +vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les +dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet +hôpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux +crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est +coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord +convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du +diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et +qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables +Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans +quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu +salir les yeux de votre aspect? + +C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares. +Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme +font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout +le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de +l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même +canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps +n'est ici que pour traduire l'esprit[155]. Ce nez tortu, ces bourgeons +sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces +traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le +naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres +et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est +l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est le désespoir, +ce sont toutes les maladies et les difformités de ces volontés trop +âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de toutes les +passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois dogmatique et +chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses confrères le gros +gourdin de la morale. C'est un _policeman_ mangeur de boeuf qui s'est +chargé d'instruire et de corriger des boxeurs ivrognes. D'un tel homme +à de tels hommes, les ménagements seraient de trop. Au bas de chaque +cage où il enferme un vice, il en inscrit le nom, il y ajoute la +condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale dans sa laideur, il +l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son supplice, en sorte qu'il +n'y a pas de conscience si faussée qui ne le reconnaisse, ni de +conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur. + +Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le +gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi +nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit +idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise +le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse +tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent +l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est +pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un +cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os +qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent, +et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un +fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mère le +voit. + +Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune +homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est +là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa +baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les +opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme +expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui +fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on +dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin +extirpe l'oeil, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa +main. Cependant un chien attrape le coeur qui traîne à terre; des +fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une +chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des +plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va +s'en aller sous leur scalpel. + +Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et +que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de +Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds +que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie +en civilisation. + +[Note 155: When a character is strongly marked in the living face, +it may be considered as an index to the mind, to express which with +any degree of justness in painting requires the utmost efforts of a +great master. (_Analysis of Beauty._)] + + + + +CHAPITRE VII. + +Les poëtes. + + I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses + caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. -- + Comment il a son centre dans Pope. + + II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts. + -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa + personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. -- Pauvreté + de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de sa vanité et + de son talent. -- Sa fortune indépendante et son travail + assidu. + + III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent + les passions dans la poésie artificielle. -- _La boucle de + cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en + France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est + pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et + banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de + salon sont inconciliables. + + IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses + poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre + finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ -- + Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions. + -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment + elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et + perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. -- + Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade. + -- En quoi le goût a changé depuis un siècle. + + V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances + classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est + impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la + campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson. + + VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme + sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus + précoce en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- + Richardson. -- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, + Beattie, Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la + forme classique. -- Empire de la période. -- Johnson. -- + L'école historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur + talent et leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne. + + +Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil la vaste région littéraire qui +s'étend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu'à la +révolution française, on s'aperçoit que toutes les productions, +indépendamment du caractère anglais, y portent l'empreinte classique, +et que cette empreinte, particulière à ce territoire, ne se rencontre +ni dans celui qui précède ni dans celui qui suit. Cette forme régnante +de pensée s'impose à tous les écrivains, depuis Waller jusqu'à +Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu'à Robertson et Hume; il y a un +art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante années, +pratique et théorie, inventions et imitations, exemples et critique, +s'emploie à l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espèce de +beauté; ils n'établissent de préceptes que ceux qui peuvent la +produire; ils récrivent, traduisent et défigurent sur son patron les +grandes oeuvres des autres siècles; ils l'importent dans tous les +genres littéraires, et y réussissent ou y échouent selon qu'elle s'y +adapte ou qu'elle ne peut s'y accommoder. La domination de ce style +est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne à +l'impuissance quand ils veulent l'appliquer hors de son domaine. La +possession de ce style est si universelle, qu'elle se rencontre dans +les plus médiocres, et les élève jusqu'au talent quand ils +l'appliquent dans son domaine[156]. C'est lui qui porte à la +perfection la prose, le discours, l'essai, la dissertation, la +narration, et toutes les oeuvres qui font partie de la conversation et +de l'éloquence. C'est lui qui détruit l'ancien drame, abaisse le +nouveau, appauvrit et détourne la poésie, produit l'histoire correcte, +agréable, sensée, décolorée et à courtes vues. C'est cet esprit, qui, +commun à ce moment à l'Angleterre et à la France, imprime son image +dans la diversité infinie des oeuvres littéraires, en sorte que dans +son ascendant partout visible on ne peut s'empêcher de reconnaître la +présence d'une de ces forces intérieures qui ploient et règlent le +cours du génie humain. + +Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la +poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que +sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils +avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent +ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le +style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier +venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous +trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage. +Passez au second, ce même tour reparaît; on dirait qu'ils se sont +copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes +apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période. +Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles, +ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien, +l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le +langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le +substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur; +l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme +chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni +de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine, +tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est +tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels +ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre, +oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences +grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses, +lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude +oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes; +si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au +fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil, +insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles +ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y +a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du +reste. Si vous parcourez toute la famille, vous y trouverez sans doute +quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine lumière, +tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère et finit +par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement, ici, on +voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de Pope et +surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments +étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a +suivi. + +[Note 156: Une femme de chambre sous Louis XIV, dit Courier, +écrivait mieux que le plus grand écrivain d'aujourd'hui.] + + +I + +En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards à Londres, naquit +une petite créature délicate et maladive, factice par nature, toute +fabriquée d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de goût que pour +les livres, et qui, dès son bas âge, mit tout son plaisir dans la +contemplation des imprimés. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit +à écrire. Il passa son enfance avec eux en tête-à-tête, et se trouva +versificateur dès qu'il sut parler. À douze ans, il avait composé une +tragédie d'après l'_Iliade_, et une ode sur la solitude. De treize à +quinze, il fit un grand poëme épique de quatre mille vers, appelé +_Alcandre_. Pendant huit ans, enfermé dans une petite maison de la +forêt de Windsor, il lut «tous les meilleurs critiques, presque tous +les poëtes anglais, latins, français qui ont un nom, Homère, les +poëtes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et +l'Arioste dans les traductions,» avec tant d'assiduité qu'il en manqua +mourir. Ce n'étaient point des passions qu'il y cherchait, c'était du +style; il n'y a point eu d'adorateur plus dévoué de la forme; il n'y a +point eu de maître plus précoce de la forme. Déjà son goût perçait: +entre tous les poëtes anglais, son favori était Dryden, le moins +inspiré et le plus classique. Il apercevait sa voie; un connaisseur, +M. Walsh[157], «l'encourageait en lui disant qu'il y avait encore un +chemin ouvert pour exceller; car si les Anglais avaient plusieurs +grands poëtes, ils n'avaient jamais eu de grand poëte qui fût +_correct_; et il l'engageait à faire de la correction son étude et son +but.» Il suivait ce conseil, s'exerçait la main par des traductions +d'Ovide et de Stace, et par des remaniements du vieux Chaucer. Il +s'appropriait toutes les excellences et toutes les élégances +poétiques, il les emmagasinait dans sa mémoire; il disposait dans sa +tête le dictionnaire complet de toutes les épithètes heureuses, de +tous les tours ingénieux, de tous les rhythmes sonores par lesquels on +peut relever, préciser, éclairer une idée. Il était comme ces petits +musiciens, enfants prodiges, qui, élevés au piano, atteignent tout +d'un coup un doigté merveilleux, roulent les gammes, perlent les +trilles, font voltiger les octaves avec une agilité et une justesse +qui chassent de la scène les plus fameux artistes. À dix-sept ans, +ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait soixante-dix, il +entreprit, sur sa demande, de lui corriger ses poëmes, et les corrigea +si bien, que celui-ci en fut charmé et mortifié. Pope raturait, +ajoutait, refondait, parlait franc et tranchait ferme. L'auteur, à +contre-coeur, admirait les corrections tout bas, et tâchait tout haut +d'en rabaisser l'importance, jusqu'à ce qu'enfin sa vanité, blessée de +tant devoir à un si jeune homme et de rencontrer un maître dans un +écolier, finit par le retirer d'un commerce où il profitait et +souffrait trop. C'est que l'écolier, du premier coup, avait porté +l'art plus loin que les maîtres. À seize ans, ses _Pastorales_ +témoignaient d'une sûreté de main que personne n'avait eue, pas même +Dryden. À voir ces mots si choisis, ces arrangements exquis de +syllabes mélodieuses, cette science des coupes et des rejets, ce style +si coulant, si pur, ces gracieuses images que la diction rendait +encore plus gracieuses, et toute cette guirlande artificielle et +nuancée de fleurs qui se disaient champêtres, on pensait aux premières +églogues de Virgile. M. Walsh déclarait que «ce n'était point +flatterie de dire qu'à cet âge Virgile n'avait rien fait d'aussi bon.» +Quand plus tard elles parurent en volume[158], le public fut ébloui. +«Vous avez déplu aux critiques, écrivait Wycherley, en leur plaisant +trop bien.» La même année, le poëte de vingt et un ans achevait son +_Essay on Criticism_, sorte d'art poétique; c'est le poëme qu'on fait +à la fin de sa carrière, quand on a manié tous les procédés et qu'on a +blanchi dans la critique; et dans ce sujet qui réclame, pour être +traité, l'expérience de toute une vie littéraire, il se trouvait +d'emblée aussi mûr que Boileau. + +Ce musicien consommé, qui débute par un traité d'harmonie, que va-t-il +faire de son mécanisme incomparable et de sa science de professeur? +Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'écrire; il faut une +source pleine d'idées vives et de passions franches pour faire un vrai +poëte, et à le voir de près on trouve qu'en lui, jusqu'à la personne, +tout est étriqué ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds, +tortu, bossu, maigre, valétudinaire, et qui arrivé à l'âge mûr ne +semble plus capable de vivre. Il ne peut se lever; c'est une femme qui +l'habille; on lui enfile trois paires de bas les unes par-dessus les +autres, tant ses jambes sont grêles; puis on lui lace la taille dans +un corset de toile roide, afin qu'il puisse se tenir droit, et +par-dessus on lui fait endosser un gilet de flanelle; vient ensuite +une sorte de pourpoint de fourrure, car il grelotte vite, et enfin une +chemise de grosse toile très-chaude avec de belles manches. Par-dessus +tout cela on lui met un costume noir, une perruque à noeud[159], une +petite épée; ainsi équipé, il va prendre place à table avec son grand +ami lord Oxford. Il est si petit, qu'il faut l'exhausser sur une +chaise particulière; il est si chauve, que lorsqu'il n'y a pas de +réception il couvre sa tête d'un bonnet de velours; il est si +vétilleux et si exigeant, que les laquais évitent de faire ses +commissions, et que le lord a été obligé d'en renvoyer plusieurs qui +refusaient de le servir. Enfin le dîner commence. Il mange trop, en +enfant gâté; il veut des mets forts, épicés, et se fait mal à +l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colère, +mais ne manque pas de la boire. Il a tous les appétits et tous les +caprices d'un vieil enfant, d'un vieux malade, d'un vieil auteur, et +d'un vieux garçon. Vous vous attendez bien à le trouver quinteux et +susceptible. Plusieurs fois il a quitté, sans mot dire et sans qu'on +sût pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excéder les +laquais de messages pour le ramener. Si aujourd'hui lady Mary Wortley, +son ancienne divinité poétique, est par malheur à table, on ne pourra +pas dîner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se +picoter, de se quereller, et l'un des deux quittera la chambre. On va +le chercher et il rentre, mais il n'a pas laissé ses manies à la +porte. Il est cauteleux, malin, en avorton nerveux qu'il est; quand il +souhaite une chose, il n'ose pas la demander rondement; avec des +insinuations et des manoeuvres de style, il amène les gens à la +mentionner, à la faire venir, après quoi il s'en sert. C'est ainsi +qu'il a obtenu un écran de lord Orrery. «À peine s'il boira une tasse +de thé sans stratagème.» Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la +diplomatie à propos de carottes et de navets. + +Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il écrit des +libelles contre Chandos, Aaron Hill, lady Mary Wortley, et ensuite il +ment ou équivoque pour les désavouer. Il a un vilain goût pour +l'artifice, et prépare un mauvais tour déloyal contre lord +Bolingbroke, son plus grand ami. Il n'est jamais franc, il est +toujours occupé d'un rôle; il contrefait l'homme dégoûté, le grand +artiste indifférent, contempteur des grands, des rois, de la poésie +elle-même. La vérité est qu'il ne songe qu'à ses phrases, à sa +réputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre +tout son stoïcisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas +peut-être dix lettres vraies; il est écrivain jusque dans ses +épanchements; ses confidences sont de la rhétorique compassée, et +quand il cause avec un ami, il songe toujours à l'imprimeur qui mettra +ses effusions sous les yeux du public. Même à force de prétention il +devient maladroit, et se démasque. Un jour Richardson le trouve occupé +à lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: «Ces choses-là, +dit Pope, font mon divertissement;» et pendant qu'il lit, on voit ses +traits contractés par la violence de son angoisse. «Dieu me préserve, +dit Richardson, d'un divertissement pareil à celui-là.» En somme, son +grand ressort est la vanité littéraire; il veut être admiré, rien de +plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'étudie à la glace, se +farde, minaude, accroche des compliments, et cependant déclare que les +compliments l'ennuient, que le fard salit et qu'elle a horreur des +minauderies. Nul élan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus +d'idées que de passions, j'entends de ces idées qu'on a besoin +d'écrire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse +religieuse et les querelles de parti retentissent autour de lui; il +s'en écarte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal +souci est de préserver son écritoire; c'est un catholique _déteint_, +déiste à peu près, qui ne sait pas bien ce qu'est le déisme; là-dessus +il emprunte à lord Bolingbroke des idées dont il ne voit pas la +portée, mais qui lui semblent bonnes à mettre en vers. «J'espère, +écrit-il à Atterbury, que toutes les Églises sont de Dieu, en tant +qu'elles sont bien comprises, et que tous les gouvernements sont de +Dieu, en tant qu'ils sont bien conduits. Pour ce qui est du mal qui +s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse à Dieu seul le soin de +les corriger ou de les réformer. Dans ma politique, ma grande +préoccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque +gouvernement que je vive; dans ma religion, de conserver la paix de ma +conscience, quelle que soit l'Église dont je fasse partie[160].» De +pareilles convictions ne tourmentent pas un homme. Au fond, il n'a +point écrit parce qu'il pensait, mais il a pensé afin d'écrire; le +papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voilà son +idole; s'il a fait des vers, c'est tout bonnement pour faire des vers. + +On n'est que mieux préparé par là pour en faire d'irréprochables. Pope +s'y emploie tout entier; il est de loisir; son père lui a laissé une +assez belle fortune, il a gagné une grosse somme à traduire l'_Iliade_ +et l'_Odyssée_; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il +n'a été aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les +auteurs mendiants rouler dans la bohème, et, tranquillement assis dans +sa jolie maison de Twickenham, sous sa grotte ou dans le beau jardin +qu'il a planté lui-même, il peut polir et limer ses écrits aussi +longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a composé un +ouvrage, il le garde au moins deux ans en portefeuille. De temps en +temps il le relit et le corrige; il prend conseil de ses amis, puis de +ses ennemis; point d'édition qu'il n'améliore; il rature +infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transformé, +qu'on ne le reconnaît plus dans la copie définitive. Celles de ses +pièces qui semblent le moins remaniées sont deux satires, et Dodsley +dit que dans le manuscrit il n'y avait presque point de vers qui ne +fût écrit deux fois. «Je le fis transcrire proprement sur une autre +feuille, et quand il me renvoya celle-là pour l'impression, presque +chaque vers avait été récrit encore une seconde fois.»--«Jamais, dit +Johnson, il ne détachait son attention de la poésie. Si la +conversation offrait un trait dont on pût faire profit, il le confiait +au papier; si une pensée ou même une expression plus heureuse que +l'ordinaire se levait dans son esprit, il avait soin de l'écrire; +quand deux vers lui venaient, il les mettait de côté pour les insérer +à l'occasion. On a trouvé de petits morceaux de papier qui contenaient +des vers ou des portions de vers qu'il pensait achever plus tard.» Il +fallait que son écritoire fût devant son lit avant son lever. Une +nuit, chez lord Oxford, pendant le terrible hiver de 1740, de peur de +perdre une idée, il fit lever quatre fois la femme qui le servait. +Swift lui reproche de n'avoir jamais de loisir pour la conversation; +la cause en est «qu'il a toujours en tête quelque projet poétique.» +Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression parfaite: la +pratique d'une vie entière, l'étude de tous les modèles, +l'indépendance de la fortune, la compagnie des gens du monde, +l'exemption des passions turbulentes, l'absence des idées maîtresses, +la facilité d'un enfant prodige, l'assiduité d'un vieux lettré. Il +semble qu'il ait été tout exprès muni de défauts et de qualités, +enrichi d'un côté, appauvri d'un autre, à la fois écourté et +développé, pour mettre en relief la forme classique par +l'amoindrissement du fond classique, pour présenter au public le +modèle d'un art usé et accompli, pour réduire en cristal brillant et +rigide la séve coulante d'une littérature qui finissait. + +[Note 157: Mr Walsh used to encourage me much, and used to tell +me, that there was one way left of excelling; for though we had +several great poets, we never had any one great poet that was correct; +and desired me to make that my study and my aim.] + +[Note 158: 1709.] + +[Note 159: Tye-wig.] + +[Note 160: In my politics, I think no further than how to preserve +the peace of my life, in any government under which I live; nor in my +religion, than to preserve the peace of my conscience in any church +with which I communicate. I hope all churches and governments are so +far of God as they are rightly understood and rightly administered; +and where they are or may be wrong, I leave it to God alone to mend +and reform them. (Lettre à Atterbury, 1717.)] + + +II + +C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son +métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En +vérité, je voudrais admirer les oeuvres d'imagination de Pope; je ne +saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux +des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes, +que son _Épître d'Héloïse à Abeilard_ fut accueillie par un cri +d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle +expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par +coeur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge +littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de +l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre +de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en +dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales +d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui. + +Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare +lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle +essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien, +elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez +peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre +maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme +scolastique! «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui puisses me +consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais plus heureuse +et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que l'épouse de +l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité en toi que +toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce que tu +pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai jamais +songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais la +tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour[161]; puis +ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce +qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie, +même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême +angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est +bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui +en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre +est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions: +elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus +couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en +nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles +une clarté solennelle[162],» puis «les rivières errantes qui luisent +entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des +ruisseaux, les brises mourantes qui viennent expirer sur les +feuillages[163].»--Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard +des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le +cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les +avantages de la poste aux lettres[164].--Antithèses et contrastes: +elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le +monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son +absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de +la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du +bonheur céleste.--En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions +de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse +exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et +les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par +lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever +l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira +chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons, +les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les +ailes des séraphins qui répandent sur elle leurs divins parfums, +l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges qui +chantent l'hyménée[165],» bref toute la garde-robe du Paradis. +Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on +appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne +délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier +Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la +Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la +Foi, notre immortalité anticipée[166],» entendre les morts qui lui +parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs +palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas[167].» +C'est ici la symphonie finale avec modulation de l'orgue céleste: je +suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo. + +Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque +phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes. +Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les +jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et +toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue +étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase +entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions +symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement +met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de +l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus +élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus +serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis +qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si +elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.» + +Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un +poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles, +trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux +compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du +grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut +composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la +cuisine; il ne faut ni coeur ni génie pour la faire, mais une main +légère, un oeil attentif et un goût exercé. + +[Note 161: Vale, unice.] + +[Note 162: + + In these lone walls (their days' eternal bound) + These moss-grown domes with spiry turrets crowned, + Where awful arches make a noon-day night, + And the dim windows shed a solemn light.] + +[Note 163: + + The wand'ring streams that shine between the hills, + The grots that echo to the tinkling rills, + The dying gales that pant upon the trees, + The lakes that quiver to the curling breeze.] + +[Note 164: + + Heaven first taught letters for some wretch's aid, + Some banished lover, or some captive maid; + They live, they speak, they breathe what love inspires, + Warm from the soul, and faithful to its fires, + The virgin's wish without her fears impart, + Excuse the blush, and pour out all the heart, + Speed the soft intercourse from soul to soul, + And waft a sigh from Indus to the pole.] + +[Note 165: + + How happy is the blameless Vestal's lot! + The world forgetting, by the world forgot. + Eternal sunshine of the spotless mind, + Each pray'r accepted, and each wish resign'd; + Labour and rest that equal periods keep, + Obedient slumbers that can wake and weep.... + Desires compos'd, affections ever e'en, + Tears that delight, and sighs that waft to heav'n. + Grace shines around with serenest beams, + And whisp'ring angels prompt her golden dreams. + For her th' unfading rose of Eden blooms, + And wings of seraphs shed divine perfumes; + For her the spouse prepares the bridal ring, + For her white virgins Hymeneals sing, + To sounds of heav'nly harps she dies away, + And melts in visions of eternal day.] + +[Note 166: + + Oh grace serene! Oh virtue heavenly fair! + Divine oblivion of low-thoughted care! + Fresh-blooming hope, gay daughter of the sky! + And faith, our early immortality! + Enter, each mild, each amicable guest: + Receive, and wrap me in eternal rest!] + +[Note 167: + + I come, I come! Prepare your roseate bow'rs, + Celestial palms and ever-blooming flow'rs.] + + +III + +Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société. +Il est factice, et les moeurs de la société sont factices. Dire des +galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur +chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière +tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble, +l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné, +très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers +comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit _la Boucle de +cheveux enlevée_ et _la Sottisiade_; ses contemporains s'extasièrent +sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et +jugèrent qu'il avait surpassé _le Lutrin_ et _les Satires_ de Boileau. + +Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a +ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme +d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de +troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de +rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est +pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à +boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et +plus agile; mais cette habileté de main ne suffit pas pour faire un +poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut des +passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut peindre +les jolis riens de la conversation et du monde, il est à propos de les +aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a +pas des grâces charmantes dans le babil et la frivolité d'une jolie +femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur vie à s'en régaler. +Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras mignon qui sort d'un +flot de dentelles, une taille penchée qui fait chatoyer les plis +lustrés de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de +la bouche mutine, en voilà assez pour ravir un artiste. Certainement +il sera sensible à la toilette, sensible autant que la dame elle-même, +et ne la grondera jamais de passer trois heures à son miroir; il y a +de la poésie dans l'élégance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit +des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de +ce haut salon lambrissé, du doux reflet des longues glaces et des +porcelaines luisantes, de la gaieté nonchalante des petits Amours +sculptés qui s'embrassent au-dessus de la cheminée, du son argentin de +ces voix flûtées qui autour de la table à thé gazouillent des +médisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit guère; il reste +satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable importé de France. +Il a beau être le plus mondain de ces poëtes, il ne l'est pas assez; +la société qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu, +qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare à Mme de +Sévigné, a l'esprit si sérieux, le style si décidé, le jugement si +précis et le sarcasme si âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En +somme, les Anglais, même lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont +jamais attrapé le véritable ton des salons. Pope est comme eux; sa +voix détonne et tout d'un coup devient mordante. À chaque instant une +moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commençait à +éveiller. Prenez l'ensemble du poëme; c'est une bouffonnerie en style +noble; lord Petre a coupé une boucle dans les cheveux d'une beauté à +la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette +bagatelle une épopée, avec les invocations, les apostrophes, +l'intervention des êtres surnaturels et le reste des machines +poétiques; la solennité du style contraste avec la petitesse des +événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle +d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand ils +représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extérieure +et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mépris. Leurs +fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous +verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette comme une +poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son +clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec toutes +sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une +Française lui eût renvoyé son livre en lui conseillant d'apprendre à +vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix sarcasmes +contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de s'entendre +dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de +fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son hommage[170]. +Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle de cheveux +est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases +n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indélicatesse et +la grossièreté. «Perdra-t-elle son coeur ou son collier au bal, +fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa robe[171]?» Il n'y a pas +un Français du dix-huitième siècle qui eût imaginé une gracieuseté +semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et +Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne +le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente +du poëme, qu'elle en répandit des copies. Évidemment, elle n'était pas +difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez +dans Swift la copie littérale d'une conversation à la mode, vous +verrez qu'une femme à la mode dans ce temps-là pouvait souffrir +beaucoup de choses sans se fâcher. + +Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, pour nous +du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté en sont à +cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et scandalisés. +Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites. Tout au plus +de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille; mais ce n'est +pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges, mais ne nous +amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est calculé, +combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement d'éclairs, +et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre, voulant se +rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec douze vastes +romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus trois +jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de ses +anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le feu et +ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme[172].» Nous +demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette description +a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la peinture de +la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures bien +autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui parle, +des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal +d'enfant, des filles qui se croient changées en bouteilles et +demandent à grands cris un bouchon[173].» Nous nous disons alors que +nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de +Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres +oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices +un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge +correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination +subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de +contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira +jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la +choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à +nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de +figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce +rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays +en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que +sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift. + +À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son +second poëme, la _Dunciade_; il faut beaucoup d'empire sur soi pour +ne pas jeter par terre ce chef-d'oeuvre comme insipide et même +dégoûtant. Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus +d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante +la Sottise, auguste déesse de la littérature, «fille du Chaos et de +la Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,» +reine des auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et +pour son favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle +institue des jeux à la manière antique; d'abord la course des +libraires qui se disputent la possession d'un poëte, puis le combat +des écrivains qui braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux, +enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux +in-folio sans dormir. Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes +bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces +allégories usées, l'ennui, les pavots, les brouillards et le +sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le détail, si je décrivais +la poëtesse proposée en prix, «avec ses yeux de boeuf et ses +mamelles de vache,» si je racontais les sauts des poëtes qui +barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de la ville, si +je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où «les nymphes +de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent sur leur +coeur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la +noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de +leurs bas-fonds[174].» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par +exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé capable +d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du +désespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont +pu le porter à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et +admiré dans sa villa, et qui n'est poussé que par des rancunes +littéraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaieté de coeur +un poëte a-t-il pu traîner son talent parmi de telles images, et +contraindre ses vers si ingénieusement tissés à recevoir ces +immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait +ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie à la +cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les +ordures de la vie littéraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle était +alors! La bohème en aucun siècle ne fut si mendiante et plus vile: +pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver à la +belle étoile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une dédicace, +connaissait la prison, dînait rarement, et buvait aux dépens de ses +amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos écorché par les verges; +faussaire comme Ward, exposés au pilori et criblés d'oeufs et de +pommes pourries; courtisanes comme Élisa Haywood, célèbres par +l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus, +diffamateurs à gages, marchands de scandale et d'injures, +demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littéraire +qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux à gin, +et au signal d'un libraire mordait les honnêtes gens pour un écu. +Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six +ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans +Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur +défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne +déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs +contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent +pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas +sous les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs +satires sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme; +son poëme est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est +maladroit; pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au +déluge, il écrit des tirades d'histoire, il représente tout au long +le règne passé, présent et futur de la sottise, la bibliothèque +d'Alexandrie brûlée par Omar, les lettres éteintes par l'invasion +des barbares et par la superstition du moyen âge, l'empire de la +niaiserie qui s'étend et va envahir l'Angleterre. Quels pavés pour +écraser des mouches! «La Vérité craintive s'enfuit dans son ancienne +caverne, menacée par des montagnes de casuistique entassées sur sa +tête. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se +rabat sur les causes secondes et disparaît; la Religion rougissante +voile son feu sacré, et la Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la +vertu publique, la vertu privée n'osent plus jeter de flammes; il +n'y a plus d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô +Chaos! voilà que tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt +devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le +rideau, et l'obscurité universelle ensevelit le monde[175].» Tapage +final, cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour +moi, de cet opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un +charivari. Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais +les machines, j'ai touché la laborieuse mise en scène des +apparitions et des allégories. Je laisse là l'enlumineur, le +machiniste, l'entrepreneur d'effets littéraires, et je vais chercher +le poëte ailleurs. + +[Note 168: M. Guillaume Guizot.] + +[Note 169: + + Liebe sei vor allen Dingen, + Unser Thema, wenn wir singen. + (Goethe.)] + +[Note 170: Voyez son épître sur le caractère des femmes, si dure. +À son avis, ce caractère se compose d'amour du plaisir et d'amour du +pouvoir.] + +[Note 171: + + Or stain her honour or her new brocade, + Forget her pray'rs or miss a masquerade, + Or lose her heart or necklace at a ball.] + +[Note 172: + + To love an altar built + Of twelve vast French romances, neatly gilt; + There lay three garters, half a pair of gloves, + And all the trophies of his former loves. + With tender billet doux he lights the pyre, + And breathes three am'rous sighs to rise the fire.] + +[Note 173: + + Here sighs a jar, and there a goose-pye talks; + Men prove with child, as pow'rful fancy works, + And maids turn'd bottles call aloud for corks.] + +[Note 174: + + First he relates, how sinking to the chin, + Smit with his mien, the Mud-nymphs suck'd him in. + How young Lutetia, softer than the down, + Nigrina black, and Merdamenta brown, + Vy'd for his love in jetty bow'rs below.... + Full in the middle way there stood a lake, + Which Curl's Corinna chanc'd that morn to make + (Such was her wont, at early dawn to drop + Her ev'ning cates before his neighbour's shop). + .... And the fresh vomit run for ever green.] + +[Note 175: + + See skulking Truth to her old cavern fled, + Mountains of casuistry heap'd o'er her head! + Philosophy that lean'd on Heav'n before + Shrinks to her second cause and his no more. + Physic of metaphysic begs defence, + And metaphysic calls for aid on sense.... + Religion blushing veils her sacred fires, + And unawares morality expires. + Nor public flame, nor private dares to shine, + Nor human spark is left, nor glimpse divine; + Lo! Thy dread empire, Chaos, is restor'd; + Light dies before thy uncreating word, + Thy hand, great Anarch, lets the curtain fall + And universal Darkness buries all.] + + +IV + +Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a +qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire +ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la +fin de tous les âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque, si +affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de leurs +phrases prise à part est un chef-d'oeuvre; chaque vers dans Pope est +un chef-d'oeuvre s'il est pris à part. À ce moment, et après cent ans +de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet, aucune action qu'on +ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est noté: un lever de +soleil, un paysage renversé dans l'eau[176], un coup de vent sur les +feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en vers une +anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la phrase +parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un _Gradus_. Il a +le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les choses; +il a l'expression si abondante, que votre imagination, fût-elle +obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du faisan, le +frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées, changeantes,--sa crête +de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,--le vert si vif que déploie +son plumage luisant,--ses ailes peintes, sa poitrine où l'or +flamboie[177].» Il a la plus riche provision de mots brillants pour +peindre les sylphes qui voltigent autour de son héroïne, «lumineux +escadrons dont les chuchotements aériens semblent le bruissement des +zéphyrs,--et qui, ouvrant au soleil leurs ailes d'insectes,--voguent +sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages d'or;--formes +transparentes dont la finesse échappe à la vue des mortels,--corps +fluides à demi dissous dans la lumière,--vêtements éthérés qui +flottent abandonnés au vent,--légers tissus, voiles étincelants, +formés des fils de la rosée,--trempés dans les plus riches teintes du +ciel,--où la lumière se joue en nuances qui se mêlent,--où chaque +rayon jette des couleurs passagères,--couleurs nouvelles qui changent +à chaque mouvement de leurs ailes[178].» Sans doute ce ne sont point +là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une rose naturelle et +vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur en diamants, comme +il en sort des mains d'un joaillier, chef-d'oeuvre d'art et de +patience, dont les facettes font chatoyer la lumière et jettent une +pluie d'étincelles sur le feuillage de filigrane qui les soutient. +Vingt fois, dans un poëme de Pope, on s'arrête pour regarder avec +étonnement quelqu'une de ces parures littéraires. Il sent si bien son +talent qu'il en abuse; il se plaît aux tours de force. Quoi de plus +plat qu'une partie de cartes, et de plus rebelle à la poésie que la +dame de pique ou le roi de coeur? et pourtant, par gageure sans doute, +il a raconté dans la _Boucle de cheveux_ une partie d'hombre; on la +suit, on l'entend, on reconnaît les costumes, «les quatre rois, +majestés révérées, avec leurs favoris blancs et leurs barbes +fourchues, les quatre belles dames dont les mains portent une fleur, +emblème expressif de leur aimable puissance, les quatre valets en +robes retroussées, troupe fidèle, une toque sur la tête, une +hallebarde à la main, puis les quatre armées bigarrées, brillant +cortége, rangées en bataille sur la plaine de velours vert[179].» On +voit les atouts, les coupes, les levées, puis un instant après le +café, la porcelaine, les cuillers, l'esprit de feu (entendez +l'alcool); ce sont déjà les procédés et les périphrases de Delille. +Vous savez que les célèbres vers où Delille pratique et peint du même +coup l'harmonie imitative sont traduits de Pope[180]. C'est là de la +poésie expirante, mais c'est encore de la poésie; un bijou de console +est une oeuvre d'art inférieur, mais pourtant une oeuvre d'art. + +Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est +le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales +moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays +pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude. +Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées +entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails +sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et +forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les +ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode; +ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries; +ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement, +magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de +cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la +poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils +sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce +moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est +qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi. +Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène +une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions +vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang; +elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme _la Henriade_, à des +odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et de +Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de +Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle +n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle +règne, et son oeuvre finale est le poëme didactique qui est une +dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de +ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de +raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un +poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur +l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du +caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est +une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en +peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et +l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de +préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est +incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée +égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas +que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées, +elles ne nous intéressent plus. L'_Essai sur la critique_ ressemble +aux _Épîtres_ et à _l'Art poétique_ de Boileau, excellents ouvrages +qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de +bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais. +Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire +avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature, +que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie +pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être sincère, +modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient alors être +des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden +et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs idées en +ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes. +Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des +idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier est +fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une +fois dans l'_Essai sur l'Homme_, qui est une sorte de _Vicaire +savoyard_, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait +tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu, +que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux +desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la +soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de +déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés, +comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés, +effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est +pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au +commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion +éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps, +n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système +pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au +vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté, +il est dépourvu d'efficacité, il est l'oeuvre de la froide raison +raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de +lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre +conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui +appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour +trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et +amoindris, se sont amalgamés dans son oeuvre. Il se vante «de les +avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les +extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle +à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir +un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde +et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve +d'invention personnelle que dans ses épîtres sur _les Caractères_. Il +y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être +lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple, +dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en +Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins +créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle +produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la +littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur +tous les terrains. + +Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est +véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les +vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je +pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.» En +effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage +lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit d'un +style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement +travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant +de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes. +J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un +orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en +voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il +faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut +les compter: + + Know then thyself, presume not God to scan. + The proper study of mankind is man. + Plac'd on this isthmus of a middle state, + A being darkly wise, and rudely great: + With too much knowledge for the sceptic side, + With too much weakness for the stoic's pride, + He hangs between; in doubt to act or rest; + In doubt to deem himself a God or beast, + In doubt his mind or body to prefer; + Born but to die, and reas'ning but to err; + Alike in ignorance, his reason such, + Whether he thinks too little or too much: + Chaos of thought and passion, all confus'd, + Still by himself abused or disabus'd; + Created half to rise, and half to fall; + Great lord of all things, yet a prey to all. + Sole judge of truth, in endless error hurl'd, + The glory, jest, and riddle of the world. + +Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume +tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un +temple à un temple, régulièrement composé de marches symétriques et si +habilement placées, que de la première on aperçoit d'un coup d'oeil +tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde on aperçoit d'un +coup d'oeil tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus +belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent de lier les +idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de les +annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est pas +assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la +nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance +avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va traiter. +C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que Bossuet met +au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de portique luxueux +qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare aux +magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent comme +des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment +enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui +fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de +la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse, +tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements. +Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en +occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les +adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées, +tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En +vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que chaque +fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre l'objet +sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait, obscur, +déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa lumière; +de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands de la +nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une +architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie +comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du +calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome +à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au +passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope +est le plus savant. + +Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers +si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes +ces beautés il ne reste presque rien: + + Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à + scruter Dieu.--La véritable étude de l'humanité, c'est + l'homme.--Placé dans cet isthme de sa condition + moyenne,--sage avec des obscurités, grand avec des + imperfections,--avec trop de connaissances pour tomber dans + le doute du sceptique,--avec trop de faiblesse pour monter + jusqu'à l'orgueil du stoïcien,--il est suspendu entre les + deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir + tranquille,--s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,--s'il + doit préférer son esprit ou son corps,--ne naissant que pour + mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,--sa raison ainsi + faite qu'il demeure également dans l'ignorance,--soit qu'il + pense trop, soit qu'il pense trop peu,--chaos de pensée et + de passion, tout pêle-mêle,--toujours par lui-même abusé ou + désabusé,--créé à moitié pour s'élever, à moitié pour + tomber,--souverain seigneur et proie de toutes choses,--seul + juge de la vérité, précipité dans l'erreur infinie,--la + gloire, le jouet et l'énigme du monde. + +Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement +ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a +entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien +travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment +la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis, +des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand +écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et +la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire, +mais s'en tient là. + +Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de +lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas +d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a +un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent +oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient, +qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses +portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse +de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de +tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que, +lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les +alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la +concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et +croissant de tous les coups d'éloquence assénés au même endroit, +enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut +mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en +somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est ennuyeux; il est +ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans, disait Stendhal, +n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur jeunesse.» La +pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a +cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger +équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui +ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un +siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de +vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement. +Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus; +nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose; +exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression, +toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en +gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous +inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient +tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'_Iliade_: +c'était l'_Iliade_ écrite dans le style de la _Henriade_; à cause de +ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans +la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la +poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien +l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave Samuel Johnson +dans son style commercial et académique, était si fort accrue, que la +pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne +compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était +formé et raffiné d'après les moeurs et les idées de la France. Ils +avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et +les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était +affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté, +immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire +en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel, +c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de +chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le +patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans +les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on +était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de +brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des +dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que +sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus +éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se +réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la +disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait +l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui +les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des +vachères, mais qui poussent un petit cri de plaisir à l'aspect d'un +ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une +métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait les ravir +encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, étriquant +le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit humain, +gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant qu'il est à +terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de tous dans +leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de +conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des +beaux parleurs qui le portaient. + +[Note 176: + + Oft in her glass the musing shepherd spies + The headlong mountains and downward skies + The watr'y landskip of the pendant woods + And absent trees that tremble in the floods.] + +[Note 177: + + See, from the brake the whirring pheasant springs + And mounts exulting on triumphant wings. + Alas, what avail his glossy, varying dies, + His purple crest, and scarlet circled eyes, + The vivid green his shining plumes unfold, + His painted wings, and breast that flames with gold?] + +[Note 178: + + But now secure the painted vessel glides, + The sun beams trembling on the floating tides; + While melting music steals upon the sky, + And soften'd sounds along the waters die; + Smooth flow the waves, the Zephyrs gently play. + The lucid squadrons round the sails repair: + Soft o'er the shrouds aerial whispers breathe, + That seem'd but Zephyrs to the train beneath. + Some to the sun their insect wings unfold, + Whaft on the breeze, or sink in clouds of gold; + Transparent forms, too fine for mortal sight, + Their fluid bodies half-dissolv'd in light. + Loose to the wind their airy garment flies, + Where light disports in ever-mingling dyes; + Where ev'ry beam new transient colours flings, + Colours that change whene'er they wave their wings.] + +[Note 179: + + Behold, four kings in majesty rever'd, + With hoary whiskers, and a forky beard. + And four fair Queens, whose hands sustain a flow'r, + Th' expressive emblem of their softer pow'r. + Four knaves, in garb succinct, a trusty band, + Caps on their heads and halberts in their hand, + And party-coloured troops, a shining train, + Drawn forth to combat on the velvet plain.] + +[Note 180: + + Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore, + Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore, etc.] + + +V + +Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode; +il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on +passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième +siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit +classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne +convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement +trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par +exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes +les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en +France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de +petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme +de société, aimable conteur, épicurien, sceptique même, à la façon des +courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris la +coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son genre, +ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du vers +noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins +mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni +assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il +y a du Hollandais dans sa personne. Ses moeurs se sentent bien fort de +celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la +Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue, +s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse +s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons +assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si +bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles +moeurs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La Fontaine, +il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant, mais +mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie est +une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune +gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir. +D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes +principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de +l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de +suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point +venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a +vainement interrogé ses sages, qu'il a été malheureux également par +l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne l'a point +contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce sont là +des tristesses et des conclusions anglaises[181]. D'ailleurs, sous la +rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la chaleur et +de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte de +magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La sève +en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs sensations +sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales. Son autre +poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités et les +pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le siége +de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup d'ordures; +tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était bâti et +rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus; Voltaire n'a +fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que ce poëme est +tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon sens et une +franchise médicale que les plus crues des abominations n'effarouchent +pas[182]. _Candide et les Oreilles du comte de Chesterfield_ sont des +écrits plus brillants, mais non plus vrais. Somme toute, brutalité, +manque de goût, longueurs, perspicacité, passion, il y a quelque chose +en cet homme qui ne s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au +delà ou ne l'atteint pas. + +Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous +l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise +qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi +voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez +peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf, +«singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme +jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus +de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit +d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands, +voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans +les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour, +écrivait des fables pleines d'humanité pour former le coeur du duc de +Cumberland[183], finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte +domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort +peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin, +disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre +elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est +une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, mais à présent je +le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministère, +fit _l'Opéra du Gueux_, la plus féroce et la plus fangeuse des +caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner; les +innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur +pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays. +Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise +Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres, +dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à +les contredire, et, dans _la Semaine du Berger_, fit entrer les moeurs +réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie d'apparat. +«Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes bergères +occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier les +gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge; mon +berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille +pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y en a +point[184].» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à qui +l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du +Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste +de sa personne et de ses habits. De même ici _la Magicienne_, _le +Combat des Bergers_, toutes sortes d'églogues antiques sont travesties +à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les poireaux sont +chers au Gallois, le beurre au Hollandais,--la pomme de terre est le +mets du berger irlandais.--L'Écossais broie l'avoine pour son +festin,--les raves douces sont la nourriture de ma maîtresse.--Tant +qu'elle aimera les raves, je mépriserai le beurre.--Ni les poireaux, +ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon +coeur[185].» L'autre berger répond dans le même mètre, et le duo +chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette fois parmi les +navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à plaisir par les +vulgarités de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du +Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles triviales et +bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue et sensuelle +ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aimé les +kermesses. Les gaillardises des soûlards et des commères, l'expansion +grotesque de la verve populacière et animale les mettent de belle +humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste, Français ou Italien, +pour y répugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la +bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits +délicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination +compatriotes de ces gens-là. Nous nous sommes bien habitués à ces +patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots, à ces cuisinières +rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous à Gay, +à son poëme sur l'art de marcher dans les rues de Londres, à ses +conseils à propos de ruisseaux sales et de bottes fortes, à sa +description des amours de la déesse Cloacina et d'un boueux, d'où sont +sortis les petits décrotteurs. Il est amateur du réel; il a +l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en gros par des +vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses contours et tous +ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les +autres font comme lui, même les classiques attitrés, même Pope. Il y a +dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colorés, de +détails locaux, où les traits abréviatifs et caractéristiques sont +enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on prendrait l'auteur pour +un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans l'oeuvre un document +d'histoire[186]. Quant à Swift, c'est le plus amer des positivistes, +et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son églogue de Strephon et +Chloé, si vous voulez savoir à quel point on peut ravaler la noble +draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des +rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas à ces +épaules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen âge qui, +ayant pris Constantinople, s'affublèrent par plaisanterie des longues +robes byzantines et se mirent à chevaucher par les rues en cet +équipage, traînant leurs broderies dans le ruisseau. + +Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir, +à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de +leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il +est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne, +qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus +féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire +malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors +des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y +avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation +artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des +exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des +élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment, +l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement +replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand +ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de +soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le +raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté +faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que +le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie +poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque +dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les +_Saisons_ de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et +très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de +gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de +pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des +tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par +s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi, +indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et +aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus +minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur; +il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle, +jardinier de coeur, ravi de voir venir le printemps, heureux de +pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les +petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend +plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des +chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur +morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile +leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.» +Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le +paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes, +taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon +qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée +dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une +incomparable pureté. Là[187], «le vent du sud amollissant échauffe le +large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes +nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les +nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée +se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel +occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la +pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement +frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur +les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin +l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades +d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a +dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans +ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou +éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature +et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le +poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez +les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris +surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse +palette de Rubens. + +[Note 181: + + In the remotest wood and lonely grot, + Certain to meet that worst of evils, _thought_.] + +[Note 182: + + Your nicer Hottentots think meet + With guts and tripe to deck their feet; + With downcast looks on Potta's legs, + The ogling youth most humbly begs, + She would not from his hopes remove + At once his breakfast and his love.... + Before you see you smell your toast, + And sweetest she that stinks the most. + (_Alma_, livre II.)] + +[Note 183: Celui qu'on surnomma le _Boucher_.] + +[Note 184: Thou wilt not find my shepherdesses idly piping on +oaten reeds, but milking the kine, tying up the sheaves, or if the +hogs are astray, driving them to their styes. My shepherd.... sleepeth +not under myrtle shades, but under hedges; nor does he vigilantly +defend his flocks from wolves, because there are none.] + +[Note 185: + + Leek to the Welsh, to Dutchmen butter's dear, + Of Irish swains potatoe is the cheer, + Oat for their feasts the Scottish shepherds grind, + Sweet turnips are the food of Blouzelind; + While she loves turnips, butter I'll despise, + Nor leeks, nor oat-meal, nor potatoe, prize.] + +[Note 186: Épître à miss Blount sur la vie de campagne.] + +[Note 187: + + Th' effusive South + Warms the wide air, and o'er the void of Heav'n, + Breathes the big clouds with vernal show'rs distent... + Thus all day long the full-distended clouds + Indulge their genial stores, and well-show'r'd Earth + Is deep enrich'd with vegetable life, + Till in the western sky the downward sun + Looks out, effulgent, from amid the flush + Of broken clouds, gay-shifting to his beam. + The rapid radiance instantaneous strikes + Th' illumin'd mountain, thro' the forest streams, + Shakes on the floods, and in a yellow mist + Far smoking o'er the interminable plain, + In twinkling myriads lights the dewy gems. + Moist, bright, and green, the landscape laughs around. + (_Spring_, 142-195.)] + + +VI + +Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations +visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses +invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les +souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le +contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie +mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la +mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et +vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir +l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les +madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que +l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas +le chef-d'oeuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des +salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa +religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus +vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du +public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne, +la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments +naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son +temps, _l'homme sensible_ qui, par son caractère sérieux et par son +goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans +doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est +raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui +broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent +leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur, +compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle, +apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites +qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de +lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des +douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes +limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la +révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus +précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin. +Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments +de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la +campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait +l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption +moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse +conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;» +l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il +combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les +anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort +au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme +lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu, +s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et +montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie +immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion +et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des +roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes, +d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de +tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et +faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution. + +Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la +bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson, +l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à +principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de +décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a +aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses +bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne +qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout +Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat, +s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par +sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa +déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit +paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et +Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre +avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas +brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain, +bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de +tendresse, et qui, la main sur le coeur, la larme à l'oeil, verse sur +le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit +la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le +personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme +d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie +malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son +pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de +légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et +fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa +troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des +noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait +devant les gens un pastiche des moeurs primitives, point trop vraies, +car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez +bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation +moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un +vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la +pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel +et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les +émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses +philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des +héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui +meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui +affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un +disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de +quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares +civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de +la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée +sur leur habit. + +Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va +vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les +plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le +propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie +humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce +moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les +académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le +noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute +poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs +de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux +Goldsmith, qui fit le _Ministre de Wakefield_, la plus charmante des +pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se +dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut +enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la +cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et +de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres +encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères: +l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des +odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un +cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur +un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son +voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore +l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens +sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des +aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur +l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations, +amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la +grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et +des plus célèbres fut Young, l'auteur des _Nuits_, ecclésiastique et +courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se +maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son +malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort, +l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu, +l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans +doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la +gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les +cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin +et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de +style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne. +Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et +l'obscurité, ces deux soeurs solennelles, ces deux jumelles filles de +l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la soeur du jour, la +déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et +quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la +résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et +sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une +des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent +d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine. +Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez +nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis +longtemps en Angleterre avant d'aller infester le _Génie du +christianisme_ et les _Martyrs_. Atala et Chactas sortent de la même +fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de +Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur +mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des +idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation +littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est +changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie +classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il +y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus, +d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses +phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes, +d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur +lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur +naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques. +Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte +de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids +que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La +prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à +la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à +tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant +classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le +seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et +original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur +goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils +content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et +clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit +libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils +bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils +écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils +amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni +l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme +feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et +des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un +sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les +traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils +couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de +la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et +amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la +déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il +trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset +viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une +façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela +suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société +civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI +avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des +cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En +effet, tout était changé. + +[Note 188: Voir _les Fêtes de la Révolution_, par David.] + +[Note 189: + + Silence and Darkness! Solemn sisters! Twins + Of ancient night! I to Day's soft-ey'd sister pay my court + (Endymion's rival), and her aid implore + Now first implor'd in succour to the Muse.] + +[Note 190: Robert Burns.] + + + + +LIVRE IV. + +L'ÂGE MODERNE. + + + + +CHAPITRE I. + +Les idées et les oeuvres. + + I. Changements dans la société. -- Avènement de la + démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de + parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle + idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de + l'_au-delà_. + + II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa + jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts. + -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The + Jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. -- + Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale. + -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. -- + Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations. + -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie + de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. -- + Ses excès. -- Sa mort. + + III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La + Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper. + -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie. + -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie. + -- Idée moderne du style. + + IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses + tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne. + -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge, + Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il + réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter + Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses + goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans. + -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence + de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. -- + Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place + dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en + Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre + est bourgeois et anglais. + + V. La philosophie entre dans la littérature. -- + Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. -- + Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans + la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des + compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. -- + Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de + cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. -- + Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses + personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance + générale de la littérature nouvelle. -- Introduction + graduelle des idées continentales. + + +Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande +révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et +sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit. + +L'âge précédent a fait son oeuvre. La prose parfaite et le style +classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les +plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la +science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières +ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse +de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de +parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles +montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur +végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde +nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les +yeux, impose sa forme dans les moeurs, imprime son image dans les +esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances +extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une +hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des +sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny +élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille +âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient +si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut +nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des +aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des +navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le +bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce +qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand +nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres +jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le +flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux +rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à +l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien, +grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui, +joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille +exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de +numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et +bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds +où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la +routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manoeuvres +et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption +subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une +prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres +gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France, +dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou +rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits +politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes oeuvres, ils +deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils +n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils +peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le +droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux. + +C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions +complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien +occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un +procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier; +Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le _Traité des +Sensations_ de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux +cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le coeur rempli +d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui, +lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le +magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale, +vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds +héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des +fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le +représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte +aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils +le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à +gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à +Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.--Bon! dit le +lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.--Pas +encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.» +Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire, +compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade. +Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux +carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui +aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les +gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de +bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser +jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou +promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus +l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite, +élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de +plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en +conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et +les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul +dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des +protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois +résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa +peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le +théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192]. + +Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de +la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a +changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur +qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit +recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme +alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle +des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se +dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais +au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société +qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et +affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté +des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il +finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau +casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux +vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais +l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir +l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés, +Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se +connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de +l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens, +Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en +sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des +civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et +multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et +la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans +tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à +ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les +moeurs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais +l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées, +peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée +des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là, +donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à +la révolution des idées, comme la France à la révolution des moeurs. +Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne +semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout +d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race +n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute +spéculation. On s'en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu'au +delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est +grâce à cette langue qu'elle atteint les idées supérieures. Car le +propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c'est +que l'esprit humain devient _plus capable d'abstraire_. Ils font en +grand le même pas que les mathématiciens lorsqu'ils ont passé de +l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de +l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités limitées de l'âge +oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au delà de +Descartes et de Locke, comme les alexandrins au delà de Platon et +d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des +atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des +molécules et des monades ne sont point des forces, qu'une âme +spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la +pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les dogmes, la +beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par delà les +mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en +elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs +devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes +ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du +beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des +choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'évanouissent. +Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'à +titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont +bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement +commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent +jusque dans une région abstraite où la philosophie n'était point allée +les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du +siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle +qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit +siècles: je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir +d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse +aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il +doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa +main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans +les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve +pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à +travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses, +bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie ou de +bibliothèque. C'est l'_au delà_ qu'il souhaite; il le pressent à +travers les formules des sciences, à travers les textes et les +confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les +éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière +l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur +grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de +la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu +ou imaginé, depuis Goethe jusqu'à Beethoven, depuis Schiller jusqu'à +Heine; ils y sont montés pour remuer à pleines mains l'essaim de leurs +grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en tomber, ils y ont +pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont habité d'instinct, +comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde +invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les +puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de leur coeur a +attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de +flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la +tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la durée +et tissent la robe vivante de la Divinité[193].» + +Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un +démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et +de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la +société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé +à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces +deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur +l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer +leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins +ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes +et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique +et lente qui continue encore aujourd'hui. + +[Note 191: Alison, _History of Europe_;--Porter, _Progress of the +Nation_.] + +[Note 192: Comparez, pour sentir ce contraste, Gil Blas et Ruy +Blas, le Paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.] + +[Note 193: _Faust_, scène première.] + + +I + +C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la +première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances +sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de +talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver +écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père, +pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste +chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et +sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec +lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est +si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je +n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des +collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà +âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa +ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt +de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense. +«Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une +chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il +battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de +la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique +ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. «Jusqu'à +seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur +incessant d'un galérien, voilà ma vie[194].» Ses épaules se voûtèrent, +la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était +douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit, +dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse +d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le +père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes +amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du +travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres +insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.» +Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès +s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et +roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de +la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par +une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut +l'obligeance d'intervenir[195].» Afin d'arracher quelque chose aux +griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent +obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré +de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre +ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail: +pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point cette +maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence et de +peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes, je fus +exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité de la +semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la +moitié de notre récolte[196].» Les malheurs arrivaient par troupes; la +pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont +la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui +extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne +Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant qu'il +allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une +pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie n'était +que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197].» Il résolut +de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit marché +avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant +à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage, il était sur le +point de s'engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait +les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine +de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce +fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut +guère mieux. + +Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte +capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus +hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et +digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait +tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des +murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues +étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic +chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu +jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours +haïe: il y avait de la boue même à l'entrée[199].» Les bas métiers +oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est +obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car +dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue +journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si +la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait. +Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie; +qu'il prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son travail +que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir en +dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur +ses doigts ses oeufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier, +trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son +foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a pas la +lourdeur patiente d'un manoeuvre et la vigilance rusée d'un petit +marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il était +déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son +état[200]. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls +instants de relâche, pères, frères, soeurs, mangeaient une cuiller +dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de l'arpenteur, +et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour +s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre +afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans +sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi +deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons était mon +_vade mecum_. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette, +chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai, +le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de +l'enflure[201]....» Il entretenait exprès une correspondance avec +plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait +un journal, y jetait des réflexions sur l'homme, sur la religion, sur +les sujets les plus grands, critiquait ses premières oeuvres. «Jamais +coeur n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être +distingué[202].» Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il +s'élevait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivés; tout à l'heure, +à Édimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair +lui-même; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui +manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec amour les +vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette +froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des +idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour +comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l'homme en +qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va +piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en +rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut +songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les délicatesses et +les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux sur une estampe +qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant +et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il +fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel +nuageux, «l'exaltaient, le transportaient hors de lui-même.» Une autre +fois, dans une promenade, au printemps, «j'écoutais, dit-il, les +oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas +troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche +d'épine blanche qui avançait sur la route, quel coeur en un pareil +moment eût pu songer à lui faire mal[203]?» C'est cet essaim de songes +grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de +l'économie perpétuelle venait écraser lorsqu'ils commençaient à +prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus +tard, dans le monde, parmi les grands, «la crainte de tout ce qui +pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons +presque tranchantes et rudes.» Ajoutez enfin la conscience de son +mérite. «Pauvre inconnu que j'étais, j'avais une opinion presque aussi +haute de moi-même et de mes ouvrages que je l'ai à présent que le +public a décidé en leur faveur[204].» Rien d'étonnant si l'on trouve +à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien +opprimé et révolté. + +Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre +l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et +voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de +la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est +dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la +dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le coeur ne vaut +pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à +l'homme de génie pauvre[205].» Il est dur de voir «un pauvre homme, +usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses +frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir +ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer +qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout +à côté[206].» Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses +rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de tourbe, +pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches, +«et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir aigre en +voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens +sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs +tas de guinées sans pouvoir en venir à bout[207].» Mais surtout le +coeur «frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil.»--«Un homme +est un homme après tout[208],» et le paysan vaut bien le seigneur. Il +y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-là de nobles; +l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de +chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on +reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre ceux qui +renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre +événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth «au +très-honorable comte de Breadalbane, président de l'honorable société +des _highlands_, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour +concerter des moyens et mesures à l'effet de rendre vain le projet de +cinq cents _highlanders_ qui scandaleusement avaient tâché d'échapper +à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime, +en émigrant dans les déserts du Canada, afin d'y chercher cette chose +imaginaire,--la liberté!» Rarement l'insulte fut plus prolongée et +plus poignante, et la menace n'était pas loin. Il avertit les députés +écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou +prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut ravoir sa cruche et +sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle +retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard +et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans +le premier qu'elle rencontrera[209].» Avec de tels sentiments, je n'ai +pas besoin de dire qu'il est pour la Révolution française. Il a beau +écrire qu'en politique «un homme pauvre doit être sourd et aveugle, +laisser aux grands le privilége de voir et d'entendre[210].» Il voit, +il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les +Français d'avoir repoussé l'Europe conservatrice qui s'était liguée +contre eux. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la place de la +Bastille. «Sur cet arbre-là croît un singulier fruit;--tout le monde +pourra dire ses vertus, mon garçon.--Il relève l'homme au-dessus de la +brute,--et fait qu'il se connaît lui-même, mon garçon.--Que le paysan +en goûte un morceau,--le voilà plus grand qu'un seigneur, mon +garçon.--Le roi Louis pensait le couper--quand il était encore tout +petit, mon garçon.--À cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa +couronne,--lui a coupé la tête et tout, mon garçon[211].» Étrange +gaieté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style, +ressemble à celle du _Ça ira_. + +Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit +puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg +l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni +d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le +dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius +et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment +discuté[212] l'autorité des Écritures; John Taylor avait nié le péché +originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines +libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter +celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses à bout, +se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme inspiré, réduisit +la religion au sentiment intime et poétique, et poursuivit de ses +railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis Voltaire, +personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni plus mordant. +En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tâchent de +se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête contre +l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands renforts +d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la +consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où +l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent, +surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir +les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens +jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait +pour le renvoyer chez lui plein d'effroi[213].»--«Comme sa voix +ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute! +Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses +gestes sauvages, échauffent les coeurs dévots, à la façon des +emplâtres de cantharides[214].»--Il s'en roue, et on se repose; +l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les +jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils +étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les +canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des +arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison +charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix +des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse +théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne +tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne +s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des _highlands_, +tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où +habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout +rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante +fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles, +demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme +mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle[215].» Enfin +on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par cette +journée! Les coeurs de pierre se sont fondus, les voilà devenus aussi +tendres que de la chair. Les uns sont pleins d'amour divin, les autres +sont pleins d'eau-de-vie[216].» Les jeunes gens ont pris rendez-vous +avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le +bon Dieu. Belle cérémonie et morale! gardons-la précieusement, et +aussi notre sage théologie qui damne les gens «cinq mille ans avant +leur naissance.» Pour le mauvais chien appelé sens commun qui mord si +ferme, bannissons-le au delà des mers: «qu'il aille aboyer en France!» +Car où trouver mieux que nos révérends, Willis le saint par exemple? +Il se sent prédestiné, plein de la grâce qui ne lui manquera jamais; +donc celui qui lui résiste résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre; +il peut le décrier, ce drôle-là, et le persécuter en conscience. +«Pour moi, dit Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que +de faire de l'Évangile un paravent.»--«Un honnête homme peut aimer un +verre, un honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance +et la méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant +faites du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que +nous connaissons[217]!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur +en dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches +corrects et les salons décents, à côté des _gentlemen_ en cravates +blanches et des révérends en rabats neufs. + +Burns écrit ici son chef-d'oeuvre, les _Gueux_[218], pareil à celui de +Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus puissant! +C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent dans les +rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables, +viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils trinquent et +rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et sautent, tant que +les tourtières résonnent[219].» Le premier, auprès du feu, en vieux +haillons rouges, est un soldat avec sa commère: la gaillarde a bien +bu; il l'embrasse et lui tend encore sa bouche goulue; les gros +baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur +sa béquille, d'un air crâne, il entonne à pleins poumons sa chanson: +«J'étais avec Curtis aux batteries flottantes,--et j'y ai laissé en +témoignage un bras et une jambe.--Pourtant, que mon pays ait besoin de +moi, et me donne Elliot pour commandant,--on entendra ma jambe de bois +se démener au son du tambour[220].» Le choeur reprend et les voix +ronflent: les rats effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous. +C'est à présent le tour de la commère: «J'étais fille autrefois, +quoique je ne puisse dire quand.--Encore maintenant mon plaisir est +dans les beaux jeunes hommes[221].» Son père fut un dragon, elle ne +sait pas trop lequel: c'est pourquoi tous ses galants ont porté +l'uniforme, d'abord le tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me +dégoûtai de mon révérend imbécile.--Pour mari, je pris le régiment en +gros.--De l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.--Je ne +demandais qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à +l'aumône; mais à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave +drôle; l'uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de +ses côtes! Elle l'a repris, et «tant que des deux mains elle pourra +tenir son verre ferme, elle boira à la santé de son vieux héros.» +J'espère que voilà du style franc, et que le poëte n'est pas petite +bouche. Ses autres personnages sont du même goût, un paillasse, une +luronne coupeuse de bourses, un pauvre nain racleur de boyau, un +chaudronnier ambulant, tous déguenillés, braillards et bohèmes, qui +s'empoignent, se rossent, s'embrassent et font trembler les vitres des +éclats de leur belle humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils +engagent leurs guenilles.--Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur +derrière,» et leur choeur monte comme un tonnerre ébranlant les +solives et les murs: + + Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un + glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les + poltrons,--les églises pour plaire au prêtre. + + Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trésor?--qu'est-ce + que le souci d'une réputation?--Si nous menons une vie de + plaisir,--peu importe où et comment! + + Avec nos tours et nos bourdes prêtes,--nous rôdons çà et là + tout le jour,--et la nuit dans la grange ou l'étable--nous + embrassons nos luronnes sur le foin. + + La vie n'est qu'une casaque d'arlequin,--nous ne regardons + pas comment elle va.--Allez cafarder sur le décorum,--vous + qui avez des réputations à perdre. + + À la santé des bissacs, des sacoches et des besaces!--À la + santé de toute la troupe rôdante!--À la santé de notre + marmaille et de nos commères!--Chacun et tous criez _amen_! + + Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un + glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les + poltrons,--les églises pour plaire au prêtre[222]. + +Quelqu'un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs? +Il y a autre chose ici pourtant que l'instinct de la destruction et +l'appel aux sens; il y a la haine du _cant_ et le retour à la nature. +«Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les +gens par dix mille! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris +pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié[223]!» La +pitié! ce grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a dix-huit +cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les prescriptions +légales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurèle, la sensibilité +raffinée et les sympathies élargies embrassent des êtres qui +semblaient pour toujours relégués hors de la société et de la loi. +Burns s'attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s'est blessée, +sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une +marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande +différence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. «Je +crois bien que par-ci par-là elle vole; eh bien! après? Pauvre bête, +il faut qu'elle vive[224].» Même les anciens condamnés, les grands +malfaiteurs, Satan et sa bande, on n'a plus envie de les maudire; +comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout à +l'heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils +pas si méchants qu'on le dit. Voici par exemple «le vieux cornu, le +vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien +sournois, surtout le jour où il s'est faufilé incognito dans le +paradis» et a mis nos grands parents à mal. À présent, «dans sa +caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde. +Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c'est un mince plaisir, même pour +un diable, d'éreinter et d'échauder les pauvres chiens comme moi et +de les entendre piauler. Bonsoir, vieux Nick; puissiez-vous avoir une +bonne idée et vous amender! Peut-être alors pourriez-vous.... qui +sait?... avoir une chance.... Cela me fait peine de songer à ce trou +noir là-bas, ne serait-ce que pour l'amour de vous[225]!» On voit +qu'il parle au diable comme à un camarade malheureux, mauvais +coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas de plus, et vous +verrez dans un poëme contemporain, chez Goethe, que Méphistophélès +lui-même n'est pas trop damné; son dieu, le dieu moderne, le tolère et +lui déclare qu'il n'a jamais haï ses pareils. C'est que la large +nature conciliante assemble dans ses choeurs au même titre les +ministres de destruction et les ministres de vie. Dans ce profond +changement, l'idéal change; la vie bourgeoise et rangée, le strict +devoir puritain, n'épuisent pas toutes les puissances de l'homme. +Burns réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance, jusqu'à +sembler épicurien. Il a une vraie gaieté, une verve comique; le rire +lui semble une bonne chose; il le loue, et aussi les bons soupers de +bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie foisonne, où les +idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser dans la cervelle +humaine un carnaval de belles figures et de personnages en belle +humeur. + +Amoureux, il le fut toujours[226]. Il faisait si bien de l'amour le +grand but de la vie, que, dans le club qu'il fonda avec les jeunes +gens de Torbolton, on imposa à chaque membre l'obligation «d'être +l'amant déclaré d'une ou plusieurs belles.» Dès l'âge de quinze ans, +ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le +travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d'un an +que lui. «Sans le savoir, dit-il[227], elle m'initia à cette +délicieuse passion qui, malgré les désappointements amers et tout ce +que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de +gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus +chère bénédiction ici-bas.» Quand ils avaient ramassé les gerbes, il +s'asseyait près d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour +ôter de ses pauvres doigts les barbes d'épis qui s'y étaient fichées. +Il eut bien d'autres fantaisies et moins innocentes; il me semble que +de fondation il était amoureux de toutes les femmes: dès qu'il en +voyait une jolie, il se déridait; son journal et ses chansons montrent +qu'au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se poser, il +se mettait en chasse. Notez qu'il ne se réduisit pas aux rêveries +platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la gaudriole +perce volontiers dans ses poésies. Il s'appelle lui-même «un païen non +régénéré,» et il a raison. Même il a fait des vers orduriers, et lord +Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites bien entendu, et +telles qu'on ne peut rien imaginer de pis; c'est le trop-plein de la +séve qui suintait chez lui et salissait l'écorce. Sans doute il ne se +vantait pas de ces débordements, il s'en repentait plutôt; mais pour +l'essor et l'épanouissement de la libre vie poétique au grand soleil, +il n'y voyait rien à redire. Il trouvait que l'amour, avec les songes +charmants qu'il amène, la poésie, le plaisir et le reste, sont de +belles choses, conformes aux instincts de l'homme, et partant aux +desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme morose, il +approuvait la joie et disait du bien du bonheur[228]. + +Non qu'il soit un simple épicurien; au contraire, il est religieux à +l'occasion. Quand, après la mort de son père, il faisait à haute voix +la prière du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son poëme +_le Samedi soir au Cottage_, est la plus sentie des idylles +vertueuses. Je crois même qu'il était religieux foncièrement. Il +conseillait aux jeunes gens, «s'ils tenaient à la paix de leur âme, +d'entretenir un commerce chaleureux et régulier avec la Divinité.» Ce +qu'il avait raillé, c'était le culte officiel; pour la religion, qui +est «le langage de l'âme,» il s'y tenait étroitement attaché. +Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Édimbourg, il désapprouva les +plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les soupers. Il croyait +avoir «toutes les assurances possibles[229]» d'une vie future, et +maintes fois, à côté d'une satire bouffonne, on trouve chez lui des +stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante ou de +résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les contradictions +d'un poëte, mais ce sont aussi les divinations d'un poëte; sous ces +variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se lève; les +vieilles morales étroites vont faire place à la large sympathie de +l'homme moderne qui aime le beau partout où le beau se rencontre, et +qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à la fois païen +et chrétien. + +Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style +comme dans les idées. Le propre de l'âge où nous vivons et qu'il +ouvre, c'est d'effacer les distinctions rigides de classe, de +catéchisme et de style; académiques, morales ou sociales, les +conventions tombent, et nous réclamons l'empire dans la société pour +le mérite personnel, dans la morale pour la générosité native, dans la +littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le premier dans cette +voie, et plusieurs fois il y va jusqu'au bout. S'il fait des vers, ce +n'est point par calcul ni obéissance à la mode. «Je n'avais jamais eu +la moindre idée ou inclination de devenir poëte, dit-il, jusqu'au +moment où je devins amoureux pour tout de bon, et alors la rime et la +chanson devinrent en quelque façon le langage spontané de mon +coeur.»--«Mes passions se démenaient comme autant de démons tant +qu'elles n'avaient point trouvé un débouché dans les vers[230].» Les +vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses misères; il les +chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux airs écossais, +qu'il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt qu'on les chante, +apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la poésie +naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol entre +deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses et les +beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines et de +ses landes. On comprend qu'elle ait renouvelé sa langue; pour la +première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on +pense, sans parti pris, avec un mélange de tous les styles, familier +et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et +gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités +d'auberge et les plus grands mots de la poésie[231], tant il est +indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme il +lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, après tant d'années, nous sortons +de la déclamation notée, nous entendons une voix d'homme; bien mieux, +nous oublions la voix pour l'émotion qu'elle exprime, nous ressentons +par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons en commerce +avec une âme. À ce moment, la forme semble s'anéantir et disparaître; +j'ose dire que ceci est le grand trait de la poésie moderne; sept ou +huit fois Burns y a atteint. + +Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd'hui. Son +premier volume publié, il devint tout d'un coup célèbre. Arrivé à +Édimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d'égalité dans les +premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d'une femme qui +était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se +tint debout, dignement, parmi ces gens si riches et si nobles. On le +respecta et même on l'aima. Une souscription lui valut une seconde +édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les +grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il +avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les +vices de son état et de son génie. Ce n'est pas impunément qu'on +parvient, ni surtout qu'on veut parvenir; nous aussi, nous avons nos +vices, et la vanité souffrante en premier lieu. «Jamais coeur, dit +Burns, n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être +distingué.» Cet amour-propre douloureux faussait son talent et le +jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un beau style +épistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses lettres les +gens d'académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses avec des +phrases périodiques et recherchées aussi pédantes que celles de +Johnson. Vraiment on n'ose les citer, tant l'emphase en est +grotesque[232]. D'autres fois il consignait sur un journal les tirades +littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses +correspondants comme des effusions du moment et des improvisations +naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il +tombe dans le beau style officiel[233]; il met en jeu les soupirs, les +ardeurs, les flammes, et jusqu'aux grosses machines classiques et +mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poëte du +peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plébéien ait bien du courage +pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser +l'habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait +en parlant toutes les locutions écossaises ou villageoises; il était +content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la mode. C'était +de force et par surprise que son génie le tirait des convenances: deux +fois sur trois, son sentiment est gâté par ses prétentions. + +Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du +plébéien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie. +Avec l'argent qu'il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme. +Ce fut un mauvais marché, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas +le caractère de grippe-sou nécessaire à l'emploi. «Je pourrais bien +vous écrire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la +bâtisse et les marchés; mais ma pauvre tête bouleversée est si +démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l'exécrable et +maudite obligation d'arriver à ce qu'une guinée fasse le service de +trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je +m'évanouis d'y penser[234].» Bientôt il s'en alla, les poches vides, +remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait +quatre-vingt-dix livres par an, tout compris. Dans ce bel emploi, il +estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique +des chandelles, accordait des licences pour le transport des +spiritueux. Des fumiers, il était passé à l'administration et à +l'épicerie: quelle vie pour un tel homme! Même indépendant et riche, +il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces poëtes sont tous +pareils. Ce qui les fait poëtes, c'est l'afflux violent des +sensations; ils ont une machine nerveuse plus sensible que la nôtre; +les objets qui nous laissent froids les secouent subitement hors +d'eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle, après +quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie et s'assoient +moroses parmi les souvenirs des fautes qu'ils ont faites et des +délices qu'ils ont perdues. «Mon pire ennemi, disait Burns, c'est +moi-même. Il y a deux créatures que j'envie: un cheval sauvage qui +traverse une forêt d'Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de +l'Europe; l'un n'a pas un désir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni +désir ni crainte[235].» Il était toujours dans les extrêmes, au plus +haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la +table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant à une +autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant +encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de +dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées _font boulet_; l'homme +lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, recommence le lendemain +en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui +que des débris. Burns n'avait jamais été sage, et le fut moins que +jamais après son succès d'Édimbourg. Il avait trop joui, il sentait +désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme moderne, je +veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La débauche +avait presque gâté la belle imagination «qui auparavant était la +source principale de son bonheur,» et il avouait qu'au lieu de +rêveries tendres il n'avait plus que des désirs sensuels. On l'avait +fait boire jusqu'à six heures du matin; bien souvent à Dumfries il fut +ivre; non que le vin soit bien bon; mais il nous met un carnaval dans +la tête, et à ce titre les poëtes, comme les pauvres, y sont enclins. +Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu'il insulta la dame +du logis; le lendemain, il envoya des excuses qu'on n'accepta pas, et +par dépit fit des vers contre elle: lamentables excès et qui annoncent +un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans il était usé. +Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'était +en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un +médecin. «Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis +un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume.» Il +était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir +sur ses jambes. «Quant à ma personne, je suis tranquille; mais la +pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! Là, +je suis aussi faible qu'une larme de femme[236].» Même il eut la +crainte de ne pas finir en paix et l'amertume de demander l'aumône. +«Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s'étant mis dans la +tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi, et va +infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison.... Oh! James, si +vous saviez comme mon coeur est fier, vous me plaindriez doublement! +Hélas! je ne suis pas habitué à mendier[237]!» Il mourut peu de jours +après, à trente-huit ans. Sa femme accouchait de son cinquième enfant. + +[Note 194: This kind of life--the cheerless gloom of a hermit, +with the unceasing toil of a galley-slave--brought me to my sixteenth +year.] + +[Note 195: After three years' tossing and whirling in the vortex +of litigation, my father was just saved from the horrors of a goal by +a consumption, which after two years' promises kindly stepped in.] + +[Note 196: I read farming books, I calculated crops; I attended +markets, but the first year, from unfortunately buying bad seed, the +second, from a late harvest, we lost our crops.] + +[Note 197: Even in the hour of social mirth, my gaiety is the +madness of an intoxicated criminal under the hands of the +executioner.] + +[Note 198: La plupart de ces détails sont tirés de la _Biographie +de Burns_, par Chambers, en quatre volumes.] + +[Note 199: I had felt early some stirrings of ambition, but they +were the blind groping of Homer's Cyclops round the walls of his +cave.... The only two openings by which I could enter the temple of +Fortune, were the gate of niggardly economy, or the path of little +chicaning bargain-making. The first is so contracted an aperture, I +could never squeeze myself into it. The last I always hated. There was +contamination in the very entrance.] + +[Note 200: My great constituent elements are pride and passion.] + +[Note 201: The collection of songs was my vade-mecum. I pored over +them driving my cart, or walking to labour, song by song, verse by +verse, carefully noting the true, tender, sublime or fustian.] + +[Note 202: Never did a heart pant more ardently than mine to be +distinguished.] + +[Note 203: There is scarcely any earthly object gives me more--I +do not know if I should call it pleasure--but something which exalts +me, which enraptures me more than to walk in the sheltered side of a +wood or high plantation, in a cloudy winter day, and hear the stormy +wind howling among the trees and raving over the plain.... I listened +to the birds and frequently turned out of my path, lest I should +disturb their little songs or frighten them to another station. Even +the hoary hawthorn twig that shot across the way, what heart, at such +a time, but must have been interested for his welfare?] + +[Note 204: Poor _inconnu_ as I then was, I had pretty nearly as +high an idea of myself and of my works as I have at this moment, when +the public has decided in their favour. + +Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait à parler le +soir dans une auberge, il causait de telle façon que les domestiques +allaient réveiller leurs camarades.] + +[Note 205: How it will mortify him to see a fellow, whose +abilities would scarcely have made an eight-penny taylor and whose +heart is not worth three farthings, meet with attention and notice +that are withheld from the son of genius and poverty?] + +[Note 206: + + See yonder poor o'erlabour'd wight, + So abject, mean, and vile, + Who begs a brother of the earth + To give himself leave to toil; + And his lordly fellow-worm + The poor petition spurn, + Unmindful, tho' a weeping wife + And helpless offspring mourn.] + +[Note 207: + + While winds frae off Ben Lomond blaw, + And bar the doors wi' driving snaw.... + I grudge a wee the great folks' gift, + That live so bien an' snug: + I tent less and want less + Their roomy fire-side, + But hanker and canker + To see their cursed pride. + It's hardly in a body's pow'r + To keep at times frae being sour. + To see how things are shar'd; + How best o' chiels are whiles in want, + While coofs on countless thousands rant, + And ken na haw to wair't.] + +[Note 208: A man is a man for a' that.] + +[Note 209: + + An', Lord, if ance they pit her till't + Her tartan petticoat she'll kilt, + An' durk an' pistol at her belt, + She'll take the streets, + An' rin her whittle to the hilt + I' th' first she meets!] + +[Note 210: + + In politics if thou wouldst mix + And mean thy fortune be, + Bear this in mind, be deaf and blind, + Let great folks hear and see.] + +[Note 211: + + Upon this tree there grows sic fruit + Its virtues a' can tell, man. + It raises man above the brute, + It makes him ken himself, man. + Give once the peasant taste a bit, + He's greater than a Lord, man.... + King Louis thought to cut it down, + When it was unco small, man. + For this the watchman crack'd his crown + Cut off his head and all, man.] + +[Note 212: 1780.] + +[Note 213: + + Should Hornie as in ancient days, + 'Mang sons o' God present him, + The vera sight o' Moodie face + To's ain het hame had sent him + Wi' fright that day.] + +[Note 214: + + Hear how he clears the points o' faith + Wi' rattlin' an' wi' thumpin'.... + He's stampin' an' he's jumpin! + His lengthen'd chin, his turn'd up snout, + His eldritch squeel and gestures, + Oh! how they fire the heart devout, + Like cantharidian plasters, + On sic a day!] + +[Note 215: + + But now the Lord's ain trumpet touts, + Till a' the hills are rairin' + An' echoes back return the shouts; + Black Russell is na spairin'. + His piercing words, like Highlan' swords, + Divide the joints an' marrow; + His talk o' Hell, whare devils dwell, + Our vera sauls does harrow + Wi' fright that day. + + A vast unbottom'd boundless pit, + Fill'd fu' o' lowin' brunstane, + Wha's raging flame an' scorchin' heat, + Wad melt the hardest whun-stane. + The half asleep start up wi' fear, + An' think they hear it roarin', + When presently it does appear + 'Twas but some neibor snorin' + Asleep that day.] + +[Note 216: + + How monie hearts this day converts + O' sinners and o' lasses! + Their hearts o' stane, gin night, are gane, + As saft as ony flesh is. + There's some are fou o' love divine, + There's some are fou o' brandy.] + +[Note 217: + + An honest man may like a glass, + An honest man may like a lass, + But mean revenge and malice fausse + He'll still disdain; + And then cry zeal for Gospel laws + Like some we ken.... + .... I rather would be + An atheist clean, + Than under Gospel colours hid be + Just for a screen.] + +[Note 218: _The Jolly Beggars._] + +[Note 219: + + Wi' quaffing and laughing, + They ranted and they sang, + Wi' jumping and thumping + The very girdle rang.] + +[Note 220: + + I lastly was with Curtis, among the floating batt'ries, + And there I left for witness an arm and a limb; + Yet let my country need me, with Elliot to head me, + I'd clatter on my stumps at the sound of a drum.] + +[Note 221: + + I once was a maid, tho' I cannot tell when, + And still my delight is in proper young men.... + Full soon I grew sick of my sanctified sot, + The regiment at large for a husband I got, + From the gilded spontoon to the fife I was ready, + I asked no more but a sodger laddie.] + +[Note 222: + + A fig for those by law protected! + Liberty's a glorious feast! + Courts for cowards were erected, + Churches built to please the priest! + + What is title? What is treasure? + What is reputation's care? + If we lead a life of pleasure + 'T is no matter how or where. + + With the ready trick and fable + Round we wander all the day, + And at night, in barn or stable, + Hug our doxies on the hay. + + Life is all a variorum, + We regard not how it goes; + Let them cant about decorum, + Who have characters to lose. + + Here's to badgets, bags and wallets! + Here's to all the wandering train! + Here's our ragged brats and callets! + One and all cry out.--Amen.] + +[Note 223: + + Morality, thou deadly bane, + Thy tens o' thousands thou hast slain; + Vain is his hope whose stay and trust is + In moral mercy, truth and justice.] + +[Note 224: + + I doubt na, whyles, but thou may thieve; + What then? poor beastie, thou maun live.] + +[Note 225: + + Hear me, auld Hangie, for a wee, + An' let poor damned bodies be; + I'm sure sma' pleasure it can gie, + E'en to a deil, + To skelp an' scaud' poor dogs like me + An' hear us squeel.... + Then you, ye auld, snec-drawing dog! + Ye came to Paradise incog, + An' play'd on man a cursed brogue, + (Black be your fa'!) + An' gied the infant world a shog, + 'Maist ruin'd a'.... + But fare you weel, auld Nickie-ben! + O wad ye tak a thought an' men'. + Ye aiblins might--I dinna ken-- + Still hae a stake. + I'm wae to think upon yon den, + E'en for your sake!] + +[Note 226: "I have been all along a miserable dupe to Love." He +was constantly the victim of some fair enslaver. (Récit de son +frère.)] + +[Note 227: In short she, altogether unwittingly to herself, +initiated me in that delicious passion, which in spite of acid +disappointment, gin-horse prudence, and book-worm philosophy, I hold +to be the first of human joys, our dearest blessing here below.] + +[Note 228: Chamber's edition, t. I, p. 93.] + +[Note 229: In the first place, let my pupil, as he tenders his own +peace, keep up a regular warm intercourse with the Deity.... You may +perhaps think it an extravagant fancy; but it is a sentiment that +strikes home to my very soul: though sceptical in some points of our +current belief, yet I think I have every evidence for the reality of a +life beyond the stinted bourne of our present existence.... O thou +great unknown Power, thou Almighty God!] + +[Note 230: My passions, when once lighted up, raged like so many +devils, till they got vent in rhyme.] + +[Note 231: Voyez _Tam O'Shanter_, _Address to the Devil_, _The +Jolly Beggars_, _A man is a man_, _Green grow the rushes_, etc.] + +[Note 232: «O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet +unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister +to the highest wish of benevolence, and where the chill north-wind of +prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»] + +[Note 233: + + O Life, how pleasant is thy morning, + Young Fancy's rays the hills adorning, + Cold-pausing Caution's lesson spurning! etc. + (Ép. à James Smith.)] + +[Note 234: I might write you on farming, on building, on +marketing. But my poor distracted mind is so torn, so jaded, so racked +and bedeviled with the task of the superlatively damned obligation to +make one guinea do the business of three, that I detest, abhor, and +swoon at the very word business.] + +[Note 235: My worst enemy is _moi-même_.... There are just two +creatures I would envy: a horse in his wild state traversing the +forests of Asia, or an oyster on some of the desert shores of Europe. +The one has not a wish without enjoyment, the other has neither wish +nor fear.] + +[Note 236: What business has a physician to waste his time on me? +I am a poor pigeon not worth plucking.... As to my individual self I +am tranquil. But Burns' poor widow and half a dozen of his dear little +ones, there I am weak as a woman's tear.] + +[Note 237: A rascal of haberdasher taking into his head that I am +dying has commenced a process against me, and will infallibly put my +emaciated body into jail. Will you be so good as to accommodate me and +by return of post with ten pounds? Oh James! did you know the pride of +my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!] + + +II + +Triste vie, et qui est le plus souvent celle des précurseurs; il n'est +pas sain de marcher trop vite; Burns était si fort en avant, que l'on +mit quarante ans à le rejoindre. À ce moment, en Angleterre, les +conservateurs et les croyants primaient les sceptiques et les +révolutionnaires. La constitution était libérale, et semblait la +garantie des droits; l'Église était populaire, et semblait le soutien +de la morale. La capacité pratique et l'incapacité spéculative +détournaient les esprits des innovations proposées, et les +rattachaient à l'ordre établi. Ils se trouvaient bien dans leur grande +maison féodale, élargie et appropriée aux besoins modernes; ils la +trouvaient belle, ils en étaient fiers, et l'instinct national comme +l'opinion publique se déclaraient contre les novateurs qui voulaient +l'abattre pour la rebâtir. Tout d'un coup une secousse violente avait +changé cet instinct en passion et cette opinion en fanatisme. La +révolution française, d'abord admirée comme une soeur, avait paru une +furie et un monstre. Pitt déclarait en plein Parlement, aux +applaudissements universels[238], «que les traits dominants du nouveau +gouvernement républicain étaient l'abolition de la religion et +l'abolition de la propriété.» Toute la classe pensante et influente se +levait pour écraser cette secte de jacques, brigands par institution, +athées par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s'asseoir +dans la pourpre, fut poursuivi jusque dans son enfant et dans son +champion «Bonaparte, qui l'avait centralisé et intronisé[239].» Sous +cet acharnement national, les idées libérales s'effaçaient; les plus +illustres des amis de Fox, Burke, Windham, Spencer, le quittèrent: de +cent soixante partisans dans la chambre des communes, il ne lui en +resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparaître, et dans +l'année 1799 la plus forte minorité qu'on put rassembler contre le +gouvernement fut de vingt-cinq voix. Cependant le jacobinisme anglais +était pris à la gorge, et tenu à terre[240]; «l'_habeas corpus_ était +suspendu à plusieurs reprises; les écrivains qui avançaient des +doctrines contraires à la monarchie et à l'aristocratie étaient +proscrits et punis sans merci. Il était dangereux à un républicain de +faire sa profession de foi politique au restaurant, devant son +_beefsteak_ et sa bouteille, et l'on voyait en Écosse, pour des +offenses qui à Westminster eussent été qualifiées de délits +simples[241], des hommes d'esprit cultivé et de manières polies +envoyés à Botany-Bay avec le troupeau des criminels[242].» Cependant +l'intolérance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque +eût avoué des sentiments démocratiques eût été insulté. Les journaux +présentaient les novateurs comme des scélérats et des ennemis publics. +La populace, à Birmingham, brûlait les maisons de Priestley et des +unitaires. À la fin, Priestley fut obligé de quitter l'Angleterre. +Lord Byron s'exila sous la même contrainte, et quand il partit, ses +amis craignirent que la foule assemblée autour de sa voiture ne portât +les mains sur lui. + +Ce n'est point dans ce monde armé en guerre contre les nouvelles +théories que les nouvelles théories pouvaient naître. La révolution y +entre cependant; elle y entre déguisée, et par une voie détournée, en +sorte qu'on ne la reconnaît pas. Ce ne sont point les idées sociales +qui se transforment, comme en France, ni les idées philosophiques +comme en Allemagne, mais les idées littéraires; la grande marée +montante de l'esprit moderne, qui renverse ailleurs tout l'édifice des +conditions et des spéculations humaines, ne parvient d'abord ici qu'à +changer le style et le goût. Médiocre changement, du moins en +apparence, mais qui en somme vaut les autres; car ce renouvellement +dans la manière d'écrire est un renouvellement dans la manière de +penser; celui-ci amènera tous les autres, comme le mouvement du pivot +central entraîne le mouvement de tous les rouages engrenés. + +En quoi consiste cette réforme du style? Avant de la définir, j'aime +mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractère et +la vie de celui qui le premier l'a pratiquée sans système, William +Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractère, et ses +poëmes ne sont que l'écho de sa vie. C'était un enfant délicat, +craintif, d'une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui, +ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au +_fagging_ et aux brutalités d'une école publique. Elles sont étranges +en Angleterre: un garçon d'environ quinze ans le prit comme victime, +et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut «une telle crainte +de son bourreau, qu'il n'osait lever les yeux sur lui plus haut que +les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que +par aucune autre partie de son habillement.» Dès neuf ans, la +mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce +nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu, +l'horrible maladie des nerfs et de l'âme qui produit le suicide, le +puritanisme et la folie. «Jour et nuit j'étais à la torture, me +couchant dans l'angoisse, me levant dans le désespoir.» Le mal +changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Né dans une +grande famille, mais n'ayant qu'une petite fortune, il accepta sans +réflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place de +clerc à la chambre des communes; mais il fallait subir un examen, et +ses nerfs se démontaient à la seule idée qu'il faudrait paraître et +parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer; mais il +lisait sans comprendre; une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations +étaient «celles d'un homme qui monte sur l'échafaud, toutes les fois +qu'il mettait le pied dans le bureau; pendant six mois il y vint tous +les jours[243].»--«Dans cet état, dit-il, j'étais saisi par moments +d'un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais +des cris et maudissais l'heure de ma naissance, levant mes yeux au +ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine +envenimée et de reproche contre mon Créateur[244].» Le jour de +l'examen approchait; il espéra devenir fou pour s'y soustraire, et +comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer. Enfin, dans un +moment de délire, la démence vint, et on le mit dans une maison +d'aliénés, «tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût et +d'horreur pour lui-même et par la crainte d'un châtiment instantané,» +jusqu'à se croire damné, comme Bunyan et les premiers puritains. Au +bout de plusieurs mois, sa raison lui revint; mais elle se sentait des +étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il resta triste, comme +un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et se trouva incapable +d'une vie active. Cependant un ministre, M. Unwin, et sa femme, bonnes +gens bien pieux et bien réguliers, l'avaient recueilli. Il essayait de +s'occuper mécaniquement, par exemple en fabriquant des cages à lapins, +en jardinant, en apprivoisant des lièvres. Il employait le reste de la +journée, comme un méthodiste, à lire l'Écriture ou des sermons, à +chanter des hymnes avec ses amis, et à s'entretenir de matières +spirituelles. Ce régime, l'air salubre de la campagne, la tendresse +maternelle de mistress Unwin et de lady Austen amenèrent quelques +éclaircies. Elles l'aimaient si généreusement, et il était si aimable! +Affectueux, plein d'abandon, innocemment moqueur, avec une imagination +naturelle et charmante, une fantaisie gracieuse, une finesse exquise, +et si malheureux! Il était de ceux auxquels les femmes se dévouent, +qu'elles aiment maternellement, par compassion d'abord, par attrait +ensuite, parce qu'elles trouvent en eux seuls les ménagements, les +attentions minutieuses et tendres, les respects délicats que notre +rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a +pourtant besoin. Ces doux instants ne durèrent pas. «Au mieux, +disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique; il ressemble à +certains étangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et +pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur +surface les rayons du soleil[245].» Il souriait comme il pouvait, mais +avec effort; c'était le sourire d'un malade qui se sait incurable et +tâche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux +autres. «Vraiment, je m'étonne qu'une pensée enjouée vienne frapper à +la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accès. +C'est comme si Arlequin forçait l'entrée de la chambre lugubre où un +mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés +de toute façon, mais encore davantage s'ils arrachaient un éclat de +rire aux figures mornes des assistants. Néanmoins l'esprit longtemps +fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et désolée fixera +ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans +ses contemplations, ne serait-ce qu'un chat jouant avec sa +queue[246].» Somme toute, il avait le coeur trop délicat et trop pur: +pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d'aller à +l'église, ou même de prier Dieu. «Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui +ont la permission de l'adorer ont trouvé un trésor dont ils n'ont +qu'une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu'ils le prisent. +Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilége +pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d'années +plus grand encore, et _qui n'a point l'espérance de jamais le +recouvrer_.» Et ailleurs: «On peut représenter le coeur d'un chrétien +comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, percé d'épines et +pourtant couronné de roses. J'ai l'épine sans la rose. Ma rose est une +rose d'hiver; les fleurs sont flétries, mais l'épine demeure[247].» Au +lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir confiance en la +miséricorde du Rédempteur qui veut sauver tous les hommes, il poussa +un cri passionné, le suppliant de ne plus lui proposer de consolations +pareilles. Il se croyait perdu, il s'était cru perdu toute sa vie. Une +à une, sous cet effroi, toutes ses facultés s'anéantirent. Pauvre et +charmante âme, qui périt comme une fleur frêle d'un pays chaud +transplantée dans la neige: la température du monde se trouva trop +rude pour elle, et la règle morale, qui eût dû l'abriter, la déchira +de ses aiguillons. + +Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il +faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour +se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas +besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette +figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et +regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au +bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage +en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en +voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient, +s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs, +dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un +jardin plein d'oeillets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans ce +nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles +courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits +demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers. +Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas +une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le +bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont +grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un +monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir, +en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un monde affairé, +avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur son +dos[248].» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai bonhomme;» +toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le voilà, le +précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude de voix +bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers. «Maintenant +ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux, +roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et sifflante élève +sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui +entre[249].» Et le voilà qui conte son journal, politique, nouvelles, +tout jusqu'aux annonces, non pas en simple réaliste, comme tant +d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte, c'est-à-dire en homme qui +découvre une beauté et une harmonie dans les charbons d'un feu qui +pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une +tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du poëte: les objets +non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissants et plus +précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et avant d'y entrer, mais encore, +une fois conçus par lui, ils s'épurent, ils s'ennoblissent, ils se +colorent, comme les vapeurs grossières qui, transfigurées par la +distance et la lumière, se changent en nuages satinés, frangés de +pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans les rondeurs +mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y a de la +douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison assemblés +autour de la même table. Ce seul mot, _nouvelles de l'Inde_, lui fera +voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son turban +emplumé, brodé de perles[250].» Cette seule idée, _l'impôt des +boissons_, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment +suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt +de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À +proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux +magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours +recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous +laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones +enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un +tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve +que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que +nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans +les palais, chez les héros et les académiciens, les objets poétiques. +Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas, c'est que nous +ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux, non dans les +choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons bien, au coin de +notre feu et parmi les planches de notre potager[251]. + +Est-ce bien le potager qui est poétique? Aujourd'hui peut-être, mais +demain, si j'ai l'imagination sèche, je n'y verrai rien que des +carottes et autres fournitures de cuisine. C'est ma sensation qui est +poétique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus +précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s'agit plus, +suivant l'ancienne mode oratoire, d'enfermer un sujet dans un plan +régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées +en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet +venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et il en +parle pendant deux pages; puis il va où son courant d'esprit le +conduit, décrivant une soirée d'hiver, quantité d'intérieurs et de +paysages, mêlant çà et là toutes sortes de réflexions morales, des +récits, des dissertations, des jugements, des confidences, à la façon +d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé +de ses amis. Voilà son grand poëme, _the Task_. «Comparés à ce livre, +dit Southey, les meilleurs poëmes didactiques sont comme des jardins +compassés auprès d'un vrai paysage boisé.» Si l'on entre dans le +détail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de +songer qu'on l'écoute, il ne se parle qu'à lui-même. Il n'insiste pas +sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en +saillie par des répétitions et des antithèses; il note sa sensation, +et puis c'est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu'elle naît, nous +la voyons sortir d'une autre, grandir, s'abaisser, puis remonter +encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'élever +insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La +pensée, qui chez les autres était figée et roidie, devient ici mobile +et fluide; le vers rectiligne s'assouplit; le vocabulaire noble +élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la +conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante; ce +ne sont plus des mots qu'on écoute, mais des émotions qu'on ressent; +ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien là, +sous ses lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt; tout +son effort s'est employé à ôter l'apprêt et le mensonge. Quand il +décrit sa petite rivière, sa chère Ouse, «qui tourne lentement dans la +plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de +bétail[252],» il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe, +chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure. Il en +est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'émotions personnelles, +véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées, tout au +contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations fugitives, +en un mot telles qu'elles sont, c'est-à-dire _en train de se faire et +de se défaire_, non pas toutes faites, immobiles et fixes, comme +l'ancien style les représentait. En cela consiste la grande révolution +du style moderne. L'esprit, dépassant les règles connues de la +rhétorique et de l'éloquence, pénètre dans la psychologie profonde, et +n'emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions. + +[Note 238: Tome II, page 17, _Pitt's Speeches_.] + +[Note 239: Discours de Pitt, 17 février 1800.] + +[Note 240: _Life of William Pitt_, by Macaulay.] + +[Note 241: _Misdemeanours._] + +[Note 242: _Felons._ Ces termes légaux n'ont pas d'équivalent en +français.] + +[Note 243: The feelings of a man when he arrives at the place of +execution are, probably, much as mine were every time I set my foot in +the office, which was every day for more than a half year together.] + +[Note 244: In this situation such a fit of passion has sometimes +seized me, when alone in my chambers, that I have cried out aloud, and +cursed the hour of my birth; lifting up my eyes to heaven not as a +suppliant, but in the hellish spirit of rancorous reproach and +blasphemy against my Maker.] + +[Note 245: My mind has always a melancholy cast, and is like some +pools I have seen, which, though filled with a black and putrid water, +will nevertheless in a bright day reflect the sunbeams from their +surface.] + +[Note 246: Indeed I wonder that a sportive thought should ever +knock at the door of my intellects, and still more that it should gain +admittance. It is as if harlequin should intrude himself into the +gloomy chamber, where a corpse is deposited in state. His antic +gesticulations would be unseasonable at any rate, but more specially +so, if they should distort the features of the mournful attendants +into laughter. But the mind long wearied with the sameness of a dull, +dreary prospect, will gladly fix his eyes on any thing that may make a +little variety in its contemplations though it were but a kitten +playing with her tail.] + +[Note 247: My device was intended to represent... the heart of a +Christian, mourning and yet rejoicing, pierced with thorns, yet +wreathed about with roses. I have the thorn without the rose. My brier +is a wintry one, the flowers are withered, but the thorn remains.] + +[Note 248: + + He comes, the herald of a noisy world, + With spattered boots, strapped waist, and frozen locks, + News from all nations lumbering at his back. + True to his charge, the close-packed load behind, + Yet careless what he brings, his one concern + Is to conduct it to the destined inn, + And, having dropped the expected bag, pass on. + He whistles as he goes, light-hearted wretch! + Cold and yet cheerful: messenger of grief + Perhaps to thousands, and of joy to some.] + +[Note 249: + + Now stir the fire, and close the shutters fast, + Let fall the curtains, wheel the sofa round, + And while the bubbling and loud-hissing urn + Throws up a steamy column, and the cups, + That cheer but not inebriate, wait on each, + So let us welcome peaceful evening in.] + +[Note 250: + + Is India free? And does she wear her plumed + And jewelled turban with a smile of peace? + Or do we grind her still?] + +[Note 251: À cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et des +rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé +«a Pope in worsted stockings.»] + +[Note 252: + + Here Ouse slow winding through a level plain + Of spacious meads, with cattle sprinkled o'er, + Conducts the eye along his sinuous course + Delighted.] + + +III + +Alors parut[253] l'école romantique anglaise, toute semblable à la +nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les +vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le +scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, «secte de dissidents +en poésie[254],» qui parlaient haut, se tenaient serrés, et +révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de +leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait «les +principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un +mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions +présentes de la société.» En effet, Southey, un de leurs chefs, avait +commencé par être socinien et jacobin, et l'un de ses premiers poëmes, +_Wat Tyler_, apportait la glorification de la Jacquerie passée à +l'appui de la Révolution présente. Un autre, Coleridge, pauvre diable +et ancien dragon, la tête farcie de lectures incohérentes et de songes +humanitaires, avait songé à fonder en Amérique une république +communiste purgée de rois et de prêtres; puis devenu unitaire, s'était +imbu à Goettingue de théories hérétiques et mystiques sur le Verbe et +l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième et le plus tempéré, avait +débuté par des vers enthousiastes contre les rois, «ces fils du limon, +qui de leur sceptre voulaient arrêter la marée révolutionnaire, et que +le flot montant de la liberté allait balayer et engloutir.» Mais ces +colères et ces aspirations ne tenaient guère; et tous trois, au bout +de quelques années, ramenés dans le giron de l'État et de l'Église, se +trouvaient, l'un journaliste de M. Pitt, l'autre pensionnaire du +gouvernement, le troisième poëte lauréat, convertis zélés, anglicans +décidés et conservateurs intolérants. En matière de goût, au +contraire, ils avaient marché en avant sans reculer. Ils avaient rompu +violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture +classique pour aller prendre leurs modèles dans la Renaissance et le +moyen âge. L'un d'eux, Charles Lamb, comme Sainte-Beuve, avait +découvert et restauré le seizième siècle. Les dramatistes les plus +incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils +allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les +vieilles ballades nationales et dans les anciennes poésies étrangères, +l'accent naïf et primitif qui avait manqué à la littérature classique, +et dont la présence leur semblait la marque de la vérité et de la +beauté. Par-dessus toute réforme, ils travaillaient à briser le grand +style aristocratique et oratoire, tel qu'il était né de l'analyse +méthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient «d'adapter +aux usages de la poésie le langage ordinaire de la conversation, tel +qu'il est employé dans la moyenne et la basse classe,» et de remplacer +les phrases étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et +les mots plébéiens. À la place de l'ancien moule, ils essayaient la +stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les +cassures des poëtes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les +mètres et la diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb +écrivait une tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine +du règne d'Élisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge, +fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et +parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers +dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes; +singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et +d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume +aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux +chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes, +sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son +manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup +d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même et +choisir le vêtement qui lui seyait. + +Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la +première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la +poésie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter +Scott, l'autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux +européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo, +Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans +Goethe, Schiller, Ruckert et Heine; l'une et l'autre si profondes que +nul de leurs représentants, sauf Goethe, n'en a deviné la portée; et +que c'est à peine si aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, nous +pouvons en définir la nature pour en présager les effets. + +La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal +n'est pas l'idéal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare, +l'homme féodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien, +chaque âge et chaque race a conçu sa beauté, qui est une beauté. +Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l'ont +inventée; mettons-nous-y tout à fait; ce ne sera point assez de +représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédents, des +moeurs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques; +peignons les sentiments des autres siècles et des autres races avec +leurs traits propres, si différents que ces traits soient des nôtres +et si déplaisants qu'ils soient pour notre goût. Montrons notre +personnage tel qu'il fut, grotesque ou non, avec son costume et son +langage: qu'il soit féroce et superstitieux s'il le faut; éclaboussons +le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de sa dossée de +textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur la scène +littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le moyen âge +d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la Perse, +puis l'âge classique et le dix-huitième siècle lui-même, et le goût +historique devint si vif que, de la littérature, la contagion gagna +les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors de +convention pour les costumes et les décors vrais. L'architecture bâtit +des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles +féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent +pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la +couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue; l'esprit +humain, sortant de ses sentiments particuliers pour entrer dans tous +les sentiments éprouvés, et à la fin dans tous les sentiments +possibles, trouva son modèle dans le grand Goethe, qui, par son +_Tasse_, son _Iphigénie_, son _Divan_, son second _Faust_, devenu +concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges, +semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de +l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel. Cependant cette +littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme +et ne se développait que pour finir. On en vint à comprendre que les +résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation +est un pastiche, que l'accent moderne perce infailliblement dans les +paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute peinture +de moeurs doit être indigène et contemporaine, et que la littérature +archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est dans les +écrivains du passé qu'il faut chercher le portrait du passé, qu'il n'y +a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le roman +arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la ballade +fabriquée aux ballades spontanées; bref, que la littérature historique +doit s'évanouir et se transformer en critique et en histoire, +c'est-à-dire en exposition et en commentaire des documents. + +Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens déguisés en poëtes, +comment choisir? Ils pullulent comme les volées d'insectes éclos un +jour d'été dans la végétation surabondante; ils bourdonnent et +luisent, et l'esprit se trouve perdu parmi leurs bruissements et leurs +chatoiements. Lesquels citerai-je? Thomas Moore, le plus gai et le +plus français de tous, moqueur spirituel[255], trop gracieux et +recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des +mélodies sentimentales sur l'Irlande, un roman poétique sur +l'Égypte[256], un poëme romanesque sur la Perse et l'Inde[257]; Lamb, +le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rêveur, poëte et +critique, qui, dans sa _Christabel_ et dans son _Vieux Marinier_, +retrouva le surnaturel et le fantastique; Campbell, qui, ayant +commencé par un poëme didactique sur _les plaisirs de l'Espérance_, +entra dans la nouvelle école tout en gardant son style noble et +demi-classique, et composa des poëmes américains et celtes, +médiocrement celtes et américains; au premier rang Southey, habile +homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur +attitré de l'aristocratie et du _cant_, lecteur infatigable, écrivain +inépuisable, chargé d'érudition, doué d'imagination, célèbre comme +Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier +de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque, +ayant promené sur l'univers et l'histoire ses cavalcades poétiques, et +enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler, +Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et +mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour +catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme +protestant prudent et patenté. Ne prenez ceux-ci que comme exemples; +il y en a une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous +les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands +événements réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux +quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait échappé. Cette +fantasmagorie est bien brillante: par malheur elle sent la fabrique. +Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous êtes à l'Opéra. +Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel, +c'est-à-dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathédrales +gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant +que les processions se déploient autour des piliers, et que des +clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des habits +sacerdotaux; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui serpentent +au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les parasols +alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de l'horizon; +paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par myriades, où +les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles, où les lotus +étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses hérissent +leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des +crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les +danseuses posent la main sur leur cour avec une émotion délicate et +profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prêts à mourir, les +tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se démène, +accompagnant les variations des sentiments par les soupirs doucereux +de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les +mélodies angéliques de ses harpes; jusqu'à ce qu'enfin, au moment où +l'héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate +triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord. +Beau spectacle! on en sort ébloui, assourdi; les sens défaillent sous +cette inondation de magnificences; mais en rentrant chez soi, on se +demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si véritablement on a +senti quelque chose. Après tout, il n'y a guère ici que des décors et +de la mise en scène; les sentiments sont factices; ce sont des +sentiments d'opéra; les auteurs ne sont que d'habiles gens, +manufacturiers de livrets et de toiles peintes; ils ont du talent et +point de génie; ils tirent leurs idées, non de leur coeur, mais de +leur tête. Telle est l'impression que laissent _Lalla Rookh_, +_Thalaba_, _Roderik_, _Kehama_, et le reste de ces poëmes. Ce sont de +grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre +du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la +nature humaine, et cette marque leur manque; ils témoignent seulement +de beaucoup d'habileté et de savoir. En somme, j'aime mieux voir +l'Orient dans les Orientaux d'Orient que dans les Orientaux +d'Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey[258] ou Moore; +leurs poëmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont +moins que les textes et les pièces justificatives qu'ils ont soin de +mettre au bas. + +Par delà toutes les causes générales qui ont entravé cette +littérature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez +flexible, et ils ont l'esprit trop moral. Leur imitation n'est que +littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains +qu'en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils +mettent leurs autorités en note; ils ne se présentent au public que +munis d'attestations; ils établissent par certificats valables qu'ils +n'ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme +Southey, nomme ses garants: sir John Malcolm, sir William Ouseley, M. +Carue et autres personnages qui reviennent d'Orient, tous témoins +oculaires. «La description de Balbec, de la plaine et de ses ruines, +dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret est tout +près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du muezzin pour +rompre le silence.»--«J'aurais juré, dit un autre, que Moore a voyagé +en Orient!» À cet égard, leur minutie est plaisante[259], et leurs +notes, prodiguées sans mesure, montrent que leur public tout positif +impose aux denrées poétiques l'obligation de prouver leur provenance +et leur aloi. Mais la grande vérité, qui consiste à entrer dans les +sentiments des personnages, leur échappe: ces sentiments sont trop +étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de traduire et de refaire +Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était bonne pour une maison +de filles[260]. Pour écrire un poëme indien, il faut être panthéiste +de coeur, un peu fou et assez habituellement visionnaire; pour écrire +un poëme grec, il faut être polythéiste de coeur, païen à fond et +naturaliste de métier. C'est pour cela que Heine a parlé si bien de +l'Inde, et Goethe si bien de la Grèce. Un véritable historien n'est +pas sûr que sa civilisation soit parfaite, et vit aussi volontiers +hors de son pays qu'en son pays. Jugez si des Anglais peuvent réussir +en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une civilisation raisonnable, +qui est la leur; toute autre morale est inférieure, toute autre +religion est extravagante. Parmi de telles exigences, comment +reproduire des morales et des religions différentes? C'est la +sympathie seule qui peut retrouver les moeurs éteintes ou étrangères, +et la sympathie ici est interdite. Sous cette règle étroite, la poésie +historique, qui d'elle-même n'est guère viable, va languir étouffée +comme sous une cloche de plomb. + +Un d'entre eux, romancier, critique, historien et poëte, favori de son +siècle, lu dans l'Europe entière, fut comparé et presque égalé à +Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les +modistes et les duchesses, et gagna six millions. «Je jurerais, je +crois, lui écrivait son éditeur en achevant un de ses livres[261], et +par tous les serments qu'on pourrait proposer, que je n'ai jamais +éprouvé un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui +demandai son opinion: Mon opinion! personne de nous ne s'est mis au +lit cette nuit; rien n'a dormi, excepté ma goutte.» En France, on +vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend +toujours. L'auteur, né à Édimbourg, était fils d'un avoué[262], savant +dans le droit féodal et dans l'histoire de l'Église, lui-même avocat, +puis shériff, et toujours grand amateur d'antiquités, surtout +d'antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son +éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son oeuvre +et les aiguillons de son talent. Ses premiers souvenirs s'étaient +imprimés en lui à l'âge de trois ans, dans une ferme où on l'avait +porté pour essayer l'effet du grand air sur sa petite jambe paralysée. +On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un mouton tué à l'instant, +et il rampait dans cet attirail, qui passait pour un spécifique. Il +resta boiteux et devint _liseur_. Dès sa première enfance, il avait +été élevé parmi les récits qu'il mit en scène plus tard, celui de la +bataille de Culloden, celui des cruautés exercées contre les +_highlanders_, celui des guerres et des souffrances des covenantaires. +À trois ans, il criait si haut la ballade de Hardyknute qu'il +empêchait le ministre du village, homme doué d'une très-belle voix, +d'être entendu et même de s'entendre. Sitôt qu'on lui avait récité une +ballade du _Border_, il la savait par coeur. Dans le reste, il était +indolent, étudiait à bâtons rompus, apprenait mal les choses sèches et +positives; mais de ce côté le courant de son instinct était précoce, +précipité et invincible. Le jour où, pour la première fois, «sous un +platane,» il ouvrit les volumes où Percy avait rassemblé les fragments +de l'ancienne poésie, il oublia de dîner «malgré son appétit de treize +ans,» et dorénavant «il inonda» de ces vieux vers non-seulement ses +camarades d'école, mais encore tous ceux qui voulaient l'entendre. +Devenu clerc chez son père, il fourrait dans son pupitre toutes les +oeuvres d'imagination qu'il pouvait trouver, non pas les romans +d'intérieur, «il lui fallait l'art de miss Burney ou la sensibilité de +Mackensie pour l'intéresser à une histoire domestique» mais les +«récits aventureux et féodaux[263],» et tout ce qui avait trait «aux +chevaliers errants.» Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps +au lit avec défense de parler, sans autre divertissement que la +lecture des poëtes, des romanciers, des historiens et des géographes, +occupé à éclaircir les descriptions de bataille par des alignements et +des arrangements de petits cailloux qui figuraient les soldats. Une +fois guéri et bon marcheur, il tourna ses promenades vers le même +emploi, et se trouva passionné pour le paysage, surtout pour le +paysage historique. «On n'avait, dit-il[264], qu'à me montrer un vieux +château, un champ de bataille; j'étais tout de suite chez moi, je le +remplissais de ses combattants avec leur costume propre, j'entraînais +mes auditeurs par l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois, +traversant Magus-Moor, près de Saint-Andrews, l'esprit me poussa à +décrire l'assassinat de l'archevêque de Saint-Andrews à quelques +voyageurs dont je me trouvais le compagnon par hasard, et l'un d'eux, +quoiqu'il sût bien cette histoire, protesta que mon récit l'avait +empêché de dormir.» Entre autres excursions studieuses, il fit pendant +sept ans un voyage chaque année dans le district sauvage et perdu de +Liddesdale, explorant chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans +la hutte des bergers, ramassant des légendes et des ballades. Jugez +par là de ses goûts et de son assiduité d'antiquaire. Il lisait les +chartes provinciales, les plus mauvais vers latins du moyen âge, les +registres de paroisse, même les contrats et les testaments. La +première fois qu'il put mettre la main sur un des grands cors de +guerre qui servaient aux _borderers_, il en sonna toute la route. La +ferraille rouillée et le parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa +tête de souvenirs et de poésie. En vérité, il avait l'âme féodale. +«Pendant toute sa vie, dit son gendre, son orgueil principal fut +d'être reconnu membre d'une famille historique[265].»--«Sa première et +sa dernière ambition mondaine fut d'être lui-même le fondateur d'une +branche distincte.» La gloire littéraire ne venait qu'en second lieu; +son talent n'était pour lui qu'un instrument. Il employa les sommes +énormes que ses vers et sa prose lui avaient gagnées à se bâtir un +château à l'imitation des anciens preux, «tours et tourelles, copiées +chacune d'après quelque vieux manoir écossais, toits et fenêtres +blasonnés avec les insignes des clans, avec des lions rampants sur +gueules,» appartements «remplis de hauts dressoirs et de bahuts +sculptés, décorés de targes, de plaids et de grandes épées de +_highlanders_, de hallebardes, d'armures, d'andouillers disposés en +trophées[266].» Pendant de longues années, il y tint, pour ainsi +parler, table ouverte, et fit à tout étranger «les honneurs de +l'Écosse,» essayant de ressusciter l'antique vie féodale avec tous +ses usages et tout son étalage: «large et joyeuse hospitalité ouverte +à tous venants, mais surtout aux parents, aux alliés et aux +voisins,--ballades et pibrochs sonnant pour égayer les verres qui +trinquent,--joyeuses chasses où les _yeomen_ et les _gentlemen_ +peuvent chevaucher côte à côte,--danses gaillardes et gaies où le lord +n'aura pas honte de donner la main à la fille du meunier[267].» +Lui-même, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante convives, +nourrissait l'entretien par une profusion de récits épanchés de sa +mémoire et de son imagination prodigues[268], conduisait ses hôtes +dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations +nouvelles dont l'ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec +un sourire de poëte aux générations lointaines qui reconnaîtraient +pour ancêtre _sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford_. + +_La Dame du lac_, _Marmion_, _le Lord des îles_, _la Jolie Fille de +Perth_, _les Puritains d'Écosse_, _Ivanhoe_, _Quentin Durward_, qui ne +sait par coeur tous ces noms? C'est chez Walter Scott que nous avons +appris l'histoire. Et cependant est-ce de l'histoire? Toutes ses +peintures d'un passé lointain sont fausses. Les costumes, les +paysages, les dehors sont seuls exacts; actions, discours, sentiments, +tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait +s'en douter en regardant le caractère et la vie de l'auteur; car que +veut-il et que demandent ces hôtes empressés à l'écouter? Est-ce un +amateur de là vérité pure, telle qu'elle est, atroce et sale, un +curieux naturaliste, indifférent à l'applaudissement de ses +contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de +la nature vivante? En aucune façon. Il est dans l'histoire comme dans +son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des +salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles; voilà +une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie +est agréable à voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la +garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une +mascarade? La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs +principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d'une guerre +acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans +cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et +même de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la représentation de +manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments +délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des +passions trop fortes, qu'elles ne comprendraient pas; tout au +contraire choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes +toujours, mais surtout correctes; de jeunes _gentlemen_, comme +Évandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves, +même un peu mélancoliques (c'est la dernière mode) et dignes de les +conduire à l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur à +composer un pareil spectacle? Il est bon protestant, bon mari, bon +père, très-moral, tory si décidé qu'il emporte comme une relique un +verre où le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le talent ni le +loisir de pénétrer jusqu'au fond des personnages. C'est à l'extérieur +qu'il s'attache; il voit et décrit bien plus longuement le dehors et +les formes que le dedans et les sentiments. D'autre part il traite son +esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et le plus +lucrativement possible: un volume en un mois, parfois même en quinze +jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment +pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes +barbares? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu +agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la +proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré +de la réflexion, l'espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui +comprend et goûte aujourd'hui, à moins d'une longue éducation +préalable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces +grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces +impuretés de l'art charnel entreraient-ils dans la tête de ce +_gentleman_ bourgeois? Walter Scott s'arrête sur le seuil de l'âme et +dans le vestibule de l'histoire, ne choisit; dans la Renaissance et le +moyen âge, que le convenable et l'agréable, efface le langage naïf, la +sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses +personnages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses voisins, +fermiers finauds, lairds vaniteux, _gentlemen_ gantés, demoiselles à +marier, tous plus ou moins bourgeois, c'est-à-dire rangés, situés par +leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous voluptueux de +la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes féroces du moyen +âge. Comme il a la plus riche provision de costumes et le plus +inépuisable talent de mise en scène, il fait manoeuvrer +très-agréablement tout son monde, et compose des pièces qui, à la +vérité, n'ont guère qu'un mérite de mode, mais cependant pourront bien +durer cent ans. + +Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière +et ses magnificences féodales, il était devenu l'associé de ses +éditeurs; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait +engagé sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une +banqueroute survint; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et +débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et +une probité admirables, il refusa toute grâce, n'accepta que du temps, +se mit à l'oeuvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en +quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu'à +devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans +sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses +splendeurs seigneuriales s'étaient trouvées aussi fragiles que ses +imaginations gothiques. Il s'était appuyé sur l'imitation, et l'on ne +subsiste que par la vérité. C'est ailleurs qu'était sa gloire, et il y +avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits. +Par-dessous l'amateur du moyen âge, on découvre d'abord l'Écossais +avisé, observateur attentif, dont la sagacité s'est aiguisée par le +maniement de la procédure, bon homme d'ailleurs, accommodant et gai, +comme il convient au caractère national, si différent du caractère +anglais. «Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions, quel fonds +il avait de belle humeur et de plaisanteries! Un fonds sans fin. Nous +n'avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier et à +chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s'accommodait +gentiment à un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient; +jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en +compagnie.» Devenu plus âgé et plus grave, il n'en resta pas moins +aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu'un de ses voisins, +fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme: «Ailie, +ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins, +car il n'y a qu'une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre, +c'est la chasse d'Abbotsford.» Joignez à ce genre d'esprit des yeux +qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle +promenée dans toute l'Écosse, parmi toutes les conditions, et vous +verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si +facile, composé d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui +rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal, +quelquefois même aussi mal que possible[269]; on voit qu'il dicte, ne +se relit guère, et tombe volontiers dans le style pâteux et +emphatique, qui est dans l'air et que nous respirons tous les jours +dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement +long et diffus; ses conversations, ses descriptions sont +interminables; il veut à toute force remplir ses trois volumes. Mais +il a donné à l'Écosse droit de cité dans la littérature; j'entends à +l'Écosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières, +personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au +pêcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu'à la +poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule; qui ne +les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de +Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree, +Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un +peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque? Économes, +patients, précautionnés, rusés, il le faut bien; la pauvreté du sol et +la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fonds de la +race. La même ténacité qu'ils avaient portée dans les choses de la +vie, ils l'ont portée dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs +et liseurs d'antiquités et de controverses; poëtes de plus: les +légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des +guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée +et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres +racines. Voilà le monde tout moderne et réel, illuminé par le lointain +soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a découvert, comme +un peintre qui, au sortir des grands tableaux d'apparat, aperçoit un +intérêt et une beauté dans les maisons bourgeoises de quelque bicoque +provinciale, ou dans une ferme encadrée par ses carrés de betteraves +et de navets. Une malice continue égaye ces tableaux d'intérieur et de +genre, si locaux et minutieux, et qui, comme ceux des Flamands, +indiquent l'avénement d'une bourgeoisie. La plupart de ces bonnes gens +sont des comiques. Il s'amuse à leurs dépens, met au jour leurs petits +mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prétentions, et les +cent mille ridicules dont leur condition rétrécie ne manque jamais de +les affubler. Un perruquier chez lui fait tourner le ciel et la terre +autour de ses perruques; si la Révolution française prend pied +partout, c'est que les magistrats ont renoncé à cet ornement. «Prenez +garde, Monkbarns, dit-il piteusement en retenant par la basque de +l'habit une des trois pratiques qui lui restent, au nom de Dieu, +prenez garde. Sir Arthur est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus +la falaise, il n'y aura plus qu'une perruque dans la paroisse, celle +du ministre[270].» Vous le voyez, l'auteur sourit, et sans +malveillance; ce naïf égoïsme est l'effet du métier et ne révolte +point. Walter Scott n'est jamais aigre: au fond il aime les hommes, +les excuse ou les tolère; il ne flagelle point les vices, il les +démasque; encore les démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir +est de suivre tout au long non point même un vice, mais un travers, la +manie du bric-à-brac dans l'antiquaire, la vanité archéologique dans +le baron de Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de +Tillietudlem, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût +permis, et cela sans colère, parce qu'en somme ces gens ridicules sont +estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick +Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque +chose de bon. Il n'y a pas jusqu'au major Dalgetty, tueur de +profession, sorti de l'atroce guerre de Trente ans, dont il ne couvre +l'odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette +philosophie bienveillante, il ressemble à Addison. + +Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses +intentions morales. «Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il +dictait _Ivanhoe_, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites +un bien immense par ces récits si attrayants et si nobles, car les +jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux +sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets +de lecture[271].» Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes. +À son lit de mort, il dit à son gendre: «Lockhart, je n'ai plus qu'une +minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien; +soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre +chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où j'en suis.» +Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté foncière et +par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la bourgeoisie +moderne. Autour de lui et après lui, le roman de moeurs, dégagé du +roman historique, a fourni une littérature entière et gardé les +caractères qu'il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë, +mistress Gaskell, mistress Eliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant +d'autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie +contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements, à tous les +étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe +moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le +roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de +moeurs. Ils s'étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes +trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges +sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination était trop +littérale et leur jugement trop arrêté. C'est justement avec ces +facultés qu'ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de +rejetons pullule encore aujourd'hui, avec une abondance telle que les +talents s'y comptent par centaines, et qu'on ne peut le comparer pour +la séve originale et nationale qu'à la peinture du grand siècle des +Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits. Ils sont à cent +lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu'elle +apparut à la Renaissance ou au dix-septième siècle, dans les âges +héroïques ou nobles. Ils renoncent à l'invention libre; ils +s'astreignent à l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail +infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les +petites nuances du langage; ils n'ont point dégoût des vulgarités ni +des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et précis. +Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est-à-dire +pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l'imagination +vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien +goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des +trompe-l'oeil; demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère au +Musée, elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si bien +faites qu'on est tenté d'y tremper la soupe. Cependant par delà cette +inclination, qui aujourd'hui est européenne, ils ont un besoin +particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent: +ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande +oeuvre, l'amélioration de l'homme et de la société. Ils lui demandent +la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils +l'envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les +événements de l'histoire privée à la recherche de documents et +d'expédients pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de +soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un +instrument d'enquête, d'éducation et de morale. Singulière oeuvre, qui +dans toute l'histoire n'a point sa pareille, parce que dans toute +l'histoire il n'y a pas eu de société pareille, et qui, médiocre pour +les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de l'utile, offre, +dans l'innombrable variété de ses peintures et dans la fixité +invariable de son esprit, le tableau de la seule démocratie qui sache +se contenir, se gouverner et se réformer. + +[Note 253: 1793-1794.] + +[Note 254: _Revue d'Édimbourg_, octobre 1802.] + +[Note 255: Voyez _the Fudge Family_, etc.] + +[Note 256: _The Epicurean._] + +[Note 257: _Lalla Rookh._] + +[Note 258: Voir _The history of the caliph Vathek_, roman +fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français, +1784.] + +[Note 259: Voyez les notes de Southey, pires que celles de +Chateaubriand dans les _Martyrs_.] + +[Note 260: _Revue d'Édimbourg._] + +[Note 261: Lockhart, p. 220, _Life of sir W. Scott_.] + +[Note 262: Writer at the signet.] + +[Note 263: _Romantic._] + +[Note 264: Lockhart, t. I, p. 29.] + +[Note 265: Lockhart, t. IV, p. 329.] + +[Note 266: Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10000 +liv. sterling.] + +[Note 267: Je suis obligé de traduire ici par des équivalents.] + +[Note 268: «Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes!» écrit +le capitaine Basil Hall, son hôte.] + +[Note 269: _Ivanhoe_, page 1. «Such being our chief scene, the +date of our story refers to a period towards the end of the reign of +Richard I, when his return from his long captivity had become an event +rather wished than hoped for by his despairing subjects, who were in +the mean time subjected to every species of subordinate +oppression.»--Impossible d'écrire plus lourdement.] + +[Note 270: Haud a care, haud a care, Monkbarns; God's sake, haud a +care; sir Arthur's drowned already, and an ye fa' over the cleugh too, +there will be but a wig left in the parish, and that's the +minister's.] + +[Note 271: _Circulating libraries._ (Je traduis par un +équivalent.)] + + +IV + +À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps +que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour +l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au +centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte +devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des +principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système +préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible +encore au centre de l'oeuvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle +prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son +fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde? +Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il +un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise +vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en +penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs, père ou +promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois sceptique, +panthéiste et mystique, écrivait dans son _Faust_ l'épopée du siècle +et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez +Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le poëte, à +travers sa personne particulière, fait toujours parler l'homme +universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis _Faust_ jusqu'à +_Ruy Blas_, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande idée +métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande, crevant +son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance humaine +ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les yeux des +spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit philosophique, +qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il imposa à la +musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des intentions +symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le style par un +débordement d'abstractions et de formules dont tous nos efforts ne +parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un enfant trop +fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu les nobles +formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la littérature à +travers une agonie d'angoisses et d'efforts. + +Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à +l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il parut +dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de l'Allemagne[272], c'est +que c'était une vaste étendue de pays, couverte de hussards et +d'éditeurs classiques; que si vous y alliez, vous verriez à Heidelberg +un très-grand tonneau, et que vous pourriez vous régaler d'excellent vin +du Rhin et de jambon de Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils +paraissaient bien lourds et maladroits. «Un Allemand sentimental +ressemble toujours à un grand et gros boucher occupé à geindre sur un +veau assassine.» Si enfin leur littérature finit par entrer, d'abord par +l'attrait des drames extravagants et des ballades fantastiques, puis par +la sympathie des deux nations qui, alliées contre la politique et la +civilisation françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de +religion et de coeur, la métaphysique allemande reste à la porte, +incapable de renverser la barrière que l'esprit positif et la religion +nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge +par exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce +d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une +sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de +dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de l'avenir. +Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les théologiens trop +esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane, +ou de se déformer et de devenir révolutionnaire, et, au lieu d'un +Schiller et d'un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des +Shelley. + +Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que +l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé +des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et pour +quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été donnée? Suis-je +juste ou non, et, par delà les démarches visibles de ma conduite, les +mouvements secrets de mon coeur sont-ils conformes à la loi suprême?» +Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée maîtresse qui les rend +sérieux, méditatifs et ordinairement tristes[273]. Ils vivent _les +yeux tournés vers le dedans_, non pour noter et classer leurs idées, +en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blâmer leurs +sentiments. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d'issue +incertaine, sur laquelle il faut réfléchir incessamment et avec +scrupule. Ainsi compris, le monde change d'aspect: ce n'est plus une +machine de rouages engrenés, comme le dit le savant, ni une magnifique +plante florissante, comme le sent l'artiste: c'est l'oeuvre d'un être +moral étalée en spectacle devant des êtres moraux. + +Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les +regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond +qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il +contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il +trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au +son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien +des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un +ciel terne lui communique cette mélancolie calme, si propre à +entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir +et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une +grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière +toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des +tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de +scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle. +Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et +calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce. +Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et +se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition +indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage +tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du +public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles +montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les +admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé +de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que +nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il +s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il +peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre, +dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se +répandre en larmes[274].» Il voit une grandeur, une beauté, des leçons +dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus +banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de spectacles splendides ni +d'actions extraordinaires. Le grand éclat des lustres, la pompe +théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop délicats, accoutumés aux +teintes douces et uniformes. C'est un poëte crépusculaire. La vie +morale dans la vie vulgaire, voilà son objet, l'objet de ses +préférences. Ses peintures sont des _grisailles significatives_; de +parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens, afin de ne parler +qu'au coeur. + +De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute +spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques, +finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de +partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis[275]. Puisque la seule +chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à +l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec +profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les +objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau +style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique. +Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout +cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se +croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme +ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de vérité. Quittons la parade +et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable que +possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la +conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous, +dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une +vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée +dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui +fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des +mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une +villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment +maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si +cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour +emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous +une culture morale, et non de jolies façons de parler.--Et là-dessus +Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de +l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire, +par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation +intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même +atteints. + +Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme +lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme +sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées +mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour +m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de +fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaye de relier tous les +sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes doigts: il +est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée par une +imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main solide +essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines, presque +niaises[276]: des événements plats dans un style plat, nullité sur +nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous +réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue +avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique, +et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la +vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis, +sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents +usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies +de la Providence sont insondables, et un manoeuvre égoïste et brutal +comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne +plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales +sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit +encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter +sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec +des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des +mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments +sont intéressants; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les +faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu _le Parfait pêcheur_ de +Walton; sonnet.--Le dimanche de Pâques, j'étais dans une vallée du +Westmoreland; autre sonnet.--Avant-hier, par mes questions trop +pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.--Je vais me +promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les +incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos +émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il +n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la +peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être +montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits +effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations +imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par +expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce +matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de +couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux +de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables +de garder le noble métal qu'ils doivent contenir. + +Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets +très-beaux, il y a telle de ses oeuvres, entre autres la plus vaste, +_Une Excursion_, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour +admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité, +l'auteur ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène +et cause avec un pieux colporteur écossais, voilà toute l'histoire. +Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature +et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il +cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est +instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui +parle fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte +l'histoire d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière; +puis avec un solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé +par la mort des siens et les déceptions de ses longs voyages; puis +avec le pasteur, qui les mène au cimetière du village et leur décrit +la vie de plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure +les réflexions et les discussions morales, les paysages et les +descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations +entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons +métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est +grave et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air +ecclésiastique et les tirades contre Voltaire et son siècle[277], on +se sent pris comme par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout, +cet homme est convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes +d'idées, elles sont la poésie de sa religion, de sa race et de son +climat; il en est imbu: ses peintures, ses récits, toutes ses +interprétations de la nature visible et de la vie humaine ne +tendent qu'à mettre l'esprit dans la disposition grave qui est celle +de l'homme intérieur. J'entre ici comme dans la vallée de +Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois +mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout +l'idée de l'homme responsable et de l'obscur _au-delà_, vers lequel +involontairement nous nous acheminons. J'oublie nos façons +françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie. Il +y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette réflexion si +sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché. Ce livre +est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et nu. Ce +qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la +vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,--la crainte +mélancolique subjuguée par la foi,--ce sont les consolations bénies +aux jours d'angoisse,--c'est la force de la volonté et la puissance +de l'intelligence,--ce sont les joies répandues sur la large +communauté des êtres,--c'est l'esprit individuel qui maintient sa +retraite inviolée,--sans y recevoir d'autres maîtres que la +conscience,--et la loi suprême de cette intelligence qui gouverne +tout[278].» Cette personne inviolée, seule portion de l'homme qui +soit sainte, est sainte à tous les étages; c'est pour cela que +Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un curé, des +villageois; à ses yeux, la condition, l'éducation, les habits, toute +l'enveloppe mondaine de l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre +prix, c'est l'intégrité de notre conscience; la science même n'est +profonde que lorsqu'elle pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle +part cette vie ne manque. «À toutes les formes d'être est assigné un +principe actif;--quoique reculé hors de la portée des sens et de +l'observation,--il subsiste en toutes choses, dans les étoiles du +ciel azuré, dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux,--dans +les eaux mouvantes, dans l'air invisible.--Toute chose a des +propriétés qui se répandent au delà d'elle-même--et communiquent le +bien, bien pur ou mêlé de mal.--L'esprit ne connaît point de lieu +isolé,--de gouffre béant, de solitude.--De chaînon en chaînon il +circule, et il est l'âme de tous les mondes[279].» Rejetez donc avec +dédain cette science sèche «qui divise et divise toujours les objets +par des séparations incessantes, ne les saisit que morts et sans âme +et détruit toute grandeur[280].» «Mieux vaut un paysan superstitieux +qu'un savant froid.» Au delà des vanités de la science et de +l'orgueil du monde, il y a l'âme par qui tous sont égaux, et la +large vie chrétienne et intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux +qui veulent l'aborder. «Le soleil est fixé, et magnificence infinie +du ciel--est fixée à la portée de tout oeil humain.--L'Océan sans +sommeil murmure pour toute oreille.--La campagne, au printemps, +verse une fraîche volupté dans tous les coeurs.--Les devoirs +premiers brillent là-haut comme les astres.--Les tendresses qui +calment, caressent et bénissent--sont éparses sous les pieds des +hommes comme des fleurs[281].» Pareillement à la fin de toute +agitation et de toute recherche apparaît la grande vérité qui est +l'abrégé des autres. «La vie, la véritable vie, est l'énergie de +l'amour--divin ou humain--exercée dans la peine,--dans la +tribulation,--et destinée, si elle a subi son épreuve et reçu sa +consécration,--à passer, à travers les ombres et le silence du +repos, à la joie éternelle[282].» Les vers soutiennent ces graves +pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un motet qui accompagne +une méditation ou une prière. Ils ressemblent à la musique grandiose +et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du service, roule +lentement dans la demi-obscurité des arches et des piliers. + +Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes +parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts +qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps +contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre +main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la +fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité +décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui +l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications +conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et +Shelley[283]. Celui-ci, un des plus grands poëtes du siècle, fils d'un +riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité extraordinaire, +doux, généreux[284], tendre, comblé de tous les dons du coeur, de +l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie comme à +plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination enthousiaste qu'il +eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il eut «la vision» de +la beauté et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idéal +l'arma en guerre contre le monde réel. Ayant refusé à Éton d'être le +domestique[285] des grands écoliers, «il fut traité par les élèves et +par les maîtres avec une cruauté révoltante,» se laissa martyriser, +refusa d'obéir, et, refoulé en lui-même parmi des lectures défendues, +commença à former les rêves les plus démesurés et les plus poétiques. +Il jugea la société par l'oppression qu'il subissait, et l'homme par +la générosité qu'il sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et +la société mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les +institutions établies pour faire de la terre «un paradis.» Il devint +républicain, communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même +l'abstinence des viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des +prêtres et de Dieu[286]. Jugez de l'indignation que de telles idées +soulevèrent dans une société si obstinément attachée à l'ordre établi, +si intolérante, où, par-dessus, les instincts conservateurs et +religieux, le _cant_ parlait en maître. Il fut chassé de l'université; +son père refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la +tutelle de ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé +de quitter l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il +avait épousé une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés, +qu'elle s'était tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations +et d'angoisses[287], et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou +malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur +les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à +travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du +chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en +commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu +d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses +réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements, +dans _la Reine Mab_, dans _Alastor_, dans _la Révolte de l'Islam_, +dans _Prométhée_, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une +seule fois, dans _Béatrix Cenci_, il a ranimé une figure vivante digne +de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et +parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils +s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son +monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou +transformées. On y vogue entre ciel et terre, dans l'abstraction, le +rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces figures +fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à tour +ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de neige et +d'or. + +Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature. +Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans +le spectacle et la peinture de passions humaines[288]. «Shelley s'en +écartait instinctivement;» cette vue «rouvrait ses propres blessures.» +Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des +grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent +inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes +sympathies, des êtres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il +n'y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l'aube, ni +de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots +fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur +du ciel. À cet aspect, le coeur remonte involontairement vers les +sentiments de l'antique légende, et le poëte aperçoit dans la +floraison inépuisable des choses l'âme pacifique de la grande mère par +qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie +de sa vie en plein air, surtout en bateau, d'abord sur la Tamise, puis +sur le lac de Genève, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie. +«J'aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires, ceux où +nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons, infini +comme nous souhaitons que soit notre âme. Et tel était ce large océan +et cette côte plus stérile que ses vagues.» Profond sentiment +germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie, +poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant +anglaise, où la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec +le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une +plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages; c'étaient ceux +des poëtes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'éclair pour un oiseau de +flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur +secrète par delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de +la fournaise par delà les fantômes colorés qu'elle fait flotter sur +l'horizon[289]! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouvé +des extases aussi tendres et aussi grandioses? Quelqu'un a-t-il peint +aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel, +enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dorées, qui sont les +étoiles, et «le matin rouge avec ses yeux de météore et ses +flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe +de la nue voguante[290]?» Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve +la sensitive. Hélas! ce sont les rêves du poëte et les bienheureuses +visions qui ont flotté dans son coeur vierge jusqu'au moment où il +s'est ouvert et flétri. Je m'arrêterai à temps, je n'irai pas, comme +lui, au delà des souvenirs de son printemps. + + La perce-neige, puis la violette,--sortaient du sol, humides + de pluie tiède,--et leur haleine se mêlait aux fraîches + senteurs--du gazon, comme la voix à l'instrument. + + Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes,--et les + narcisses, les plus belles d'entre toutes les fleurs,--qui + contemplent leurs yeux dans les enfoncements du + fleuve,--jusqu'à ce qu'ils meurent de leur propre beauté + trop aimée. + + Puis la naïade de la vallée, le muguet:--la jeunesse le fait + si beau, et la passion si pâle,--que l'éclat de ses + clochettes tremblantes se laisse entrevoir--à travers leurs + pavillons de verdure tendre. + + Puis l'hyacinthe empourprée, blanche ou bleue,--qui de ses + clochettes frêles jetait un carillon--de notes si délicates, + si douces et si intenses,--qu'on le sentait au-dedans des + sens comme un parfum. + + Et la rose, comme une nymphe qui s'apprête pour le + bain,--découvrant la profondeur de son sein + éblouissant,--jusqu'à ce que, voile après voile, devant + l'air palpitant,--l'âme de sa beauté et de son amour se fût + montré nue. + + Puis le grand lis dressé qui levait en l'air,--comme une + Ménade, sa coupe éclairée par la lune,--jusqu'à ce que + l'étoile ardente, qui est son oeil,--regardât l'azur tendre + du ciel à travers la rosée transparente. + + Sur le courant dont la poitrine mouvante,--scintillait entre + des berceaux de branches fleuries,--des clartés d'émeraude + et d'or--glissaient à travers le dôme de teintes + entremêlées. + + De larges nymphéas y traînaient tremblants,--et à côté d'eux + les nénufars étoiles luisaient,--et tout à l'entour la molle + rivière scintillait et dansait--avec des sons doux et un + doux rayonnement. + + Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse--qui menaient + dans le jardin en long et en travers,--quelques-uns ouverts + à la fois au soleil et à la brise,--d'autres perdus parmi + des berceaux d'arbres en fleur. + + Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes + délicates--aussi belles que les fabuleuses asphodèles,--et + de fleurettes qui, se baissant vers le jour qui + baissait,--retombaient en pavillons blancs, empourprés et + bleus,--pour abriter le ver-luisant contre la rosée du + soir[291]. + +Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poëme, qui est l'histoire +d'une plante, est aussi l'histoire d'une âme, l'âme de Shelley, la +sensitive. Est-ce qu'il n'est pas naturel de les confondre? Est-ce +qu'il n'y a pas une communauté de nature entre tous les vivants de ce +monde? Certes il y a une âme dans chaque chose; il y en a une dans +l'univers; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou vague, +toujours par delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne +sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes, sans +jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et +l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne, tantôt en +méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth, tantôt en +visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent palpiter +le grand coeur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à lui, ils +tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de la Judée +et celle de la Grèce, celle des dogmes consacrés et celle des +doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé, les plus +grands s'épuisent et meurent. Leur poésie, qu'ils traînent avec eux +sur ces routes sublimes, s'y déchire. Un seul, Byron, atteint à la +cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient +comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de +la vérité suprême, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux épars +sur le chemin. + +Ils ont fait leur oeuvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et +par leur concert involontaire, l'idée du beau change, et par contagion +les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme +les révolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des poëmes qui +bénissent l'État et l'Église, comme des poëmes qui maudissent l'Église +et l'État. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le +protestantisme approfondi[292] et par le scepticisme institué, que, +dans cet établissement sacré que le _cant_ protége, il y a matière à +réforme ou à révolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres +que celles que la loi timbre et que l'opinion reçoit; qu'en dehors des +confessions officielles, il y a des vérités; qu'en dehors des +conditions respectées, il y a des grandeurs; qu'en dehors des +situations régulières, il y a des vertus; que la grandeur est dans le +coeur et dans le génie, et que tout le reste, actions et croyances, +est subalterne. On vient d'éprouver que, par delà les conventions +littéraires, il y a une poésie, et par contre-coup l'on est disposé à +sentir que, par delà les dogmes religieux, il peut y avoir une foi, +et, par delà les institutions sociales, une justice. L'antique édifice +s'ébranle, et la Révolution y entre, non par une inondation subite, +comme en France, mais par des infiltrations lentes. La muraille bâtie +contre elle par l'intolérance publique se fendille et s'ouvre; la +guerre engagée contre le jacobinisme républicain et impérial vient de +finir par la victoire, et désormais on peut contempler les idées +ennemies non plus à titre d'ennemies, mais à titre d'idées. On les +contemple, et en les appropriant au pays on les importe. Les +catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont abolis, le cens +électoral est abaissé, les taxes injustes qui enchérissaient les +grains sont révoquées, les dîmes ecclésiastiques sont converties en +redevances, les lois terribles qui protégeaient la propriété sont +adoucies, l'assiette de l'impôt est reportée de plus en plus sur les +classes riches; les vieilles institutions, arrangées autrefois au +profit d'une race, et dans cette race au profit d'une classe, ne se +maintiennent plus qu'à la condition de servir au profit de tous; les +priviléges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe de la classe +moyenne qui fait l'opinion et prend l'ascendant, l'aristocratie, +passant des sinécures aux services, ne semble plus légitime qu'à titre +de pépinière nationale conservée pour fournir des hommes publics. En +même temps, l'étroite orthodoxie s'élargit. La zoologie, l'astronomie, +la géologie, la botanique, l'anthropologie, toutes les sciences +d'observation si cultivées et si populaires, y font de force pénétrer +leurs découvertes dissolvantes. La critique arrive d'Allemagne, +remanie la Bible, refait l'histoire du dogme, atteint le dogme +lui-même. Cependant la pauvre philosophie écossaise s'est desséchée; +parmi les agitations des sectes qui essayent de se transformer et de +l'unitarisme qui monte, on entend aux portes de l'arche sainte bruire +comme une marée la philosophie continentale. Aujourd'hui déjà elle a +gagné la littérature; depuis cinquante ans, tous les grands écrivains +y plongent: Sidney Smith, par ses sarcasmes contre l'engourdissement +du clergé et l'oppression des catholiques; Arnold, par ses +réclamations contre le monopole religieux du clergé et contre le +monopole ecclésiastique des anglicans; Macaulay, par son histoire et +son panégyrique de la révolution libérale; Thackeray, en attaquant la +classe noble au profit de la classe moyenne; Dickens, en attaquant les +dignitaires et les riches au profit des petits et des pauvres; Currer +Bell et mistress Browning, en défendant l'initiative et l'indépendance +des femmes; Stanley et Jowet, en introduisant l'exégèse d'outre-Rhin +et en précisant la critique biblique; Carlyle, en important sous forme +anglaise la métaphysique allemande; Stuart Mill, en important sous +forme anglaise le positivisme français; Tennyson lui-même, en étendant +sur les beautés de tous les pays et de tous les siècles la protection +de son dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques; chacun, +selon sa taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes, +tous retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques, +tous affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales, +tous occupés, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de +défiance, à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la +démocratie et de la philosophie modernes dans leur constitution et +dans leur Église, sans dégât et avec mesure, de façon à ne rien +détruire et de façon à tout féconder. + +[Note 272: _Edinburgh Review_, juin 1810.] + +[Note 273: Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont +les extrêmes de ce groupe.] + +[Note 274: + + To me the meanest flower that blows can give + Thoughts that do often lie too deep for tears.] + +[Note 275: Préface de la seconde édition des _Lyrical Ballads_.] + +[Note 276: _Peter Bell_,--_the White doe_,--_the Kitten and the +Falling leaves_, etc.] + +[Note 277: + + «This dull product of a scoffer's pen, + Impure conceits discharging from a heart + Harden'd by impious pride!»] + +[Note 278: + + On man, on nature and on human life + Musing in solitude, I oft perceive + Fair trains of imagery before me rise, + Accompanied by feelings of delight + Pure, or with no unpleasing sadness mixed; + And I am conscious of affecting thoughts + And dear remembrances, whose presence soothes + Or elevates the mind, intent to weigh + The good or evil of our mortal stake. + --To these emotions, whencesoe'er they come, + Whether from breath of outward circumstance, + Or from the soul--an impulse to herself,-- + I would give utterance in numerous verse. + Of Truth, of Grandeur, Beauty, Love and Hope, + And melancholy Fear subdued by Faith; + Of blessed consolations in distress, + Of moral strength and intellectual Power, + Of joy in widest commonalty spread, + Of the individual mind that keeps her own + Inviolate retirement, subject there + To conscience only, and the Law supreme + Of that Intelligence that governs all + I sing. + (Wordsworth. The Excursion.)] + +[Note 279: + + Whate'er exists hath properties that spread + Beyond itself, communicating good, + A simple blessing or with evil mixed.-- + Spirit that knows no insulated spot, + No chasm, no solitude; from link to link + It circulates, the soul of all the worlds.] + +[Note 280: + + Where Knowledge, ill begun in cold remarks + On outward things, with formal inference ends, + Or if the mind turn inward, 't is perplexed, + Lost in a gloom of uninspired research.... + .... Viewing all objects unremittingly + In disconnexion, dead and spiritless, + And still dividing and dividing still, + Break down all grandeur.] + +[Note 281: + + The sun is fixed, + And the infinite magnificence of heaven + Fixed within reach of every human eye. + The sleepless Ocean murmurs for all ears, + The vernal field infuses fresh delight + Into all hearts.... + The primal duties shine aloft like stars, + The charities that soothe and heal and bless + Are scattered at the feet of man--like flowers.] + +[Note 282: + + Life, I repeat, is energy of Love + Divine or human, exercised in pain, + In strife, in tribulation, and ordained, + If so approved and sanctified, to pass, + Through shades and silent rest, to endless joy.] + +[Note 283: Voir aussi les romans agressifs et socialistes de W. +Godwin, surtout _Caleb Williams_.] + +[Note 284: Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des +chaumières malsaines.] + +[Note 285: _Fag._] + +[Note 286: _Queen Mab_ et notes. À Oxford il avait publié une +brochure «sur la nécessité de l'athéisme.»] + +[Note 287: Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il +disait: «Si je mourais maintenant, j'aurais vécu autant que mon +père.»] + +[Note 288: Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley.--Voyez un +excellent article sur Shelley dans la _National Review_, octobre +1856.] + +[Note 289: Voyez surtout _the Witch of Atlas_, _the Cloud_, _the +Skylark_, la fin de l'_Islam_, _Alastor_ et tout _Prométhée_.] + +[Note 290: + + The sanguine sunrise with his meteor eyes + And his burning plumes outspread, + Leaps on the back of my sailing rack, + When the morning star shines dead.... + The orbed maiden with white fire laden, + Whom mortals call the moon, + Glides glimmering o'er my fleece-like floor, + By the midnight breezes strewn.] + +[Note 291: + + The snow-drop, and then the violet; + Arose from the ground with warm rain wet, + And their breath was mixed with fresh odour, sent + From the turf, like the voice and the instrument. + + Then the pied wind-flowers and the tulip tall, + And narcissi, the fairest among them all, + Who gaze on their eyes in the stream's recess, + Till they die of their own dear loveliness; + + And the Naiad-like lily of the vale, + Whom youth makes so fair, and passion so pale, + That the light of its tremulous bells is seen + Through their pavilions of tender green; + + And the hyacinth purple, and white, and blue, + Which flung from its bells a sweet peal anew + Of music so delicate, soft, and intense, + It was felt like an odour within the sense; + + And the rose like a nymph to the bath addrest, + Which unveiled the depth of her glowing breast, + Till, fold after fold, to the fainting air + The soul of her beauty and love lay bare; + + And the wand-like lily, which lifted up, + As a Mænad, its moonlight-coloured cup, + Till the fiery star, which is its eye, + Gazed through clear dew on the tender sky; + + And on the stream whose inconstant bosom, + Was prankt under boughs of embowering blossom, + With golden and green light slanting through + Their heaven of many a tangled hue, + + Broad water-lilies lay tremulously, + And starry river-buds glimmered by, + And around them the soft stream did glide and dance + With a motion of sweet sound and radiance. + + And the sinuous paths of lawn and of moss, + Which led through the garden along and across, + Some open at once to the sun and the breeze, + Some lost among bowers of blossoming trees, + + Were all paved with daisies and delicate bells + As fair as the fabulous asphodels; + And flowrets which, drooping as day drooped too, + Fell into pavilions, white, purple, and blue, + To roof the glow-worm from the evening dew.] + +[Note 292: Wordsworth, _the Excursion_, page 328. + + Our life is turned + Out of her course, whenever man is made + An offering, a sacrifice, a tool, + Or implement, a passive thing employed + As a brute mean.] + + + + +CHAPITRE II. + +Lord Byron. + + I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. -- + Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère + militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards + and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences. + -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. -- + Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses + et ses violences. + + II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon + d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût + classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._ + -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style. + + III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses + effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. -- Sincérité + des sentiments. -- Peintures des émotions tristes et + extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. -- + _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de + Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette + conception avec celles de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les + Ténèbres._ + + IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du + Faust de Goethe. -- Conception de la légende et de la vie + dans Goethe. -- Caractère symbolique et philosophique de son + épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi Byron + lui est supérieur. -- Conception du caractère et de l'action + dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme. -- + Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la + personne. + + V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie + des moeurs. -- Comment et selon quelle loi varient les + conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. -- + _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du + style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur + sensible. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant + britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. -- + Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ -- + _Le Naufrage._ -- _La prise d'Ismaël._ -- Naturel et variété + de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son + théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort. + + VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du + siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie. + -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. -- + Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la + nature. + + +I + +J'ai réservé le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est +si grand et si anglais qu'à lui seul il nous apprendra sur son pays et +sur son temps plus de vérités que tous les autres ensemble. On a +maudit ses idées pendant sa vie; on a tâché de dénigrer son génie +après sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais, à son +endroit, sont injustes. Il a combattu toute sa vie contre le monde +dont il est issu, et pendant sa vie comme après sa mort, il a porté la +peine des ressentiments qu'il a provoqués et des répugnances qu'il a +fait naître. Un critique étranger peut être plus équitable, et louer +librement la main puissante dont il n'a pas senti les coups. + +Si jamais il y eut une âme violente et follement sensible, mais +incapable de se déprendre d'elle-même, toujours bouleversée, mais dans +une enceinte fermée, prédestinée par sa fougue native à la poésie, +mais limitée par ses barrières naturelles à une seule espèce de +poésie, c'est celle-là. + +Cette promptitude aux émotions extrêmes était chez lui un legs de +famille et un effet d'éducation. Son grand-oncle, sorte de maniaque +emporté et misanthrope, avait tué dans un duel de taverne, à la clarté +d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait passé en jugement +devant la chambre des lords. Son père, viveur et brutal, avait enlevé +la femme de lord Carmarthen, ruiné et maltraité miss Gordon, sa +seconde femme, et, après avoir vécu comme un fou et comme un +malhonnête homme, était allé, emportant le dernier argent de sa +famille, mourir sur le continent. Sa mère, dans ses moments de fureur, +déchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari, +elle manqua perdre la raison, et on entendait ses cris dans la rue. +Quelle enfance Byron mena dans l'antre de «cette lionne,» dans quelles +tempêtes d'insultes entrecoupées d'attendrissements il vécut lui-même, +aussi passionné et plus amer, c'est ce qu'un long récit pourrait seul +dire. Elle courait après lui, l'appelait gamin boiteux, vociférait et +lui lançait à la tête la pelle à feu et les pincettes. Il se taisait, +saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il était +«dans une de ses rages silencieuses,» il fallut lui arracher de la +main un couteau qu'il avait pris sur la table et que déjà il portait à +sa poitrine. Une autre fois la querelle fut si terrible que le fils et +la mère, chacun séparément, s'en allèrent chez le pharmacien pour +«savoir si l'autre n'était point venu chercher du poison pour se +détruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.» +Quand il alla aux écoles, «ses amitiés, dit-il lui-même, furent des +passions[293].» Bien des années après, il n'entendait point prononcer +le nom de Clare, un de ses anciens camarades, «sans un battement de +coeur.» Vingt fois pour ses amis il se mit dans l'embarras, offrant +son temps, sa plume, sa bourse. Un jour, à Harrow, un grand _brimait_ +son cher Peel, et, le trouvant récalcitrant, lui donnait une +bastonnade sur la partie charnue du bras, qu'il avait tordu afin de le +rendre plus sensible. Byron, trop petit et ne pouvant combattre le +bourreau, s'approcha de lui rouge de fureur, les larmes aux yeux, et +d'une voix tremblante demanda combien il voulait donner de coups. +«Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?--C'est que, s'il vous plaît, +dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la moitié[294].» +La générosité surabondait chez lui comme le reste. «Jamais, dit +quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il ne rencontrait +un malheureux sans le secourir[295].» Plus tard, en Italie, sur cent +mille francs qu'il dépensait, il en donnait vingt-cinq mille. Les +sources vives dans ce coeur étaient trop pleines et dégorgeaient +impétueusement le bien, le mal au moindre choc. À huit ans, comme +Dante, il devint amoureux d'une enfant nommée Mary Duff. «N'est-ce +pas étrange, écrivait-il dix-sept ans plus tard, que j'aie été si +entièrement, si éperdument épris de cette enfant à un âge où je ne +pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le sens de ce mot?... Je me +rappelle tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, nos caresses, +ses traits; je n'avais plus de repos, je ne pouvais dormir.... Mon +angoisse, mon amour étaient si violents, que parfois je me demande si +j'ai eu depuis un autre attachement véritable.... Quand plus tard +j'appris son mariage, ce fut comme un coup de foudre, j'étouffais, je +tombai presque en convulsions[296].» Pareillement lorsqu'à douze ans +il aima sa cousine Marguerite Parker, il en perdit le sommeil, il ne +mangeait plus. «J'avais sujet de croire qu'elle m'aimait, et pourtant +la grande affaire de ma vie était de penser au temps qui s'écoulerait +jusqu'à notre prochaine rencontre. Et nos séparations étaient +d'environ douze heures! Mais j'étais un fou alors, et je ne suis pas +beaucoup plus sage aujourd'hui[297]....» + +Il ne le fut jamais: lectures énormes au collége, exercices violents +plus tard à Cambridge, à Newstead et à Londres, veilles prolongées, +débauches et jeunes outrés, régime destructif, il se ruait en avant +jusqu'au fond de tous les goûts et de tous les excès. Comme il était +dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de faim de +peur de devenir gros, puis buvait et dînait à s'étouffer pendant les +nuits d'abandon. «Les deux jours précédents, dit une fois son ami +Moore, Byron n'avait rien pris sinon quelques biscuits, mâchant du +mastic[298] pour apaiser son estomac. S'étant mis à table, il se +restreignit aux homards et en acheva deux ou trois pour sa part, +avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre à liqueur de +forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre à boire d'eau +très-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une +demi-douzaine, après quoi nous dépêchâmes deux bouteilles de bordeaux +à nous deux, et nous nous séparâmes vers quatre heures du matin.» Une +autre fois on trouve sur son journal la note suivante: «Dîné avec +Scrope Davis hier au Coco.--De six heures à minuit à table.--Bu à nous +deux une bouteille de champagne et six de bordeaux. Aucun de ces vins +ne me fait beaucoup d'effet.» Plus tard, à Venise: «À peine si j'ai +fermé l'oeil de toute la semaine dernière. J'ai eu quelques aventures +curieuses en masque de carnaval.--J'userai la mine de ma jeunesse +jusqu'au dernier filon de son métal, et après... bonsoir. J'ai vécu, +je suis content[299].» À ce train, les organes s'usent, et des +intervalles de tempérance ne suffisent pas à les réparer. L'estomac se +gâte, les nerfs se déconcertent, l'âme mine la machine, qui mine l'âme +à son tour. «Je m'éveille toujours, écrivait-il en Italie, dans un +véritable accès de désespoir et de dégoût pour toutes choses, même +pour ce qui me plaisait la veille. En Angleterre, il y a cinq ans, +j'ai eu la même sorte d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si +violente, que j'ai bu jusqu'à quinze bouteilles d'eau de seltz en une +nuit après m'être mis au lit, sans cesser d'avoir soif, faisant sauter +le cou des bouteilles par pure impatience de soif...» Esprit et corps, +on se ruinerait à moins tout entier. Ainsi vivent ces âmes véhémentes, +incessamment heurtées et brisées par leur propre élan, comme un boulet +arrêté qui tourne et semble tranquille, tant il va vite, mais qui, au +moindre obstacle, saute, ricoche, met tout en poudre, et finit par +s'enterrer. Le plus pénétrant des observateurs, Beyle, qui vécut avec +lui plusieurs semaines, dit qu'à certains jours il était fou; d'autres +fois, en présence des belles choses, il devenait sublime. Quoique +contenu et si fier, la musique le faisait pleurer. Le reste du temps, +les petites passions anglaises, l'orgueil du rang par exemple, la +vanité du dandy, le mettaient hors des gonds: il ne parlait de Brummel +«qu'avec un frémissement de jalousie et d'admiration.» Mais, petite ou +grande, la passion présente s'abattait sur son esprit comme une +tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au +génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose +involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère, +d'enthousiasme; le cri de la sensation y vibre aux moindres mots; +depuis Saint-Simon, on n'a pas vu de confidences plus vivantes. Tous +les styles semblent ternes, et toutes les âmes semblent inertes à côté +de celle-là. + +Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui +bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre +coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite +contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter +Scott[300], c'était un homme d'une véritable bonté de coeur, ayant les +sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est +misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition +publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que +l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas +cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet +instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de +passions sauvages[301], nées du climat et qui le nourrissent: +l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté, le goût du +danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui ne +s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui poussait +en avant les _berserkers_ scandinaves lorsque, dans une barque +ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à la +tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est dans +le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue[302]. Byron +était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice le +gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de mettre. +Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte avec ses +deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout, fixe et +morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver. Chez +lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de lord, +et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le faisant +précéder du titre de _dominus_, il ne put répondre le mot ordinaire +_adsum_[303], demeura immobile parmi ses camarades, qui ouvraient des +grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre fois, à Harrow, +dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit: «Byron ne veut +pas se mettre avec nous, parce qu'il n'aime à être le second nulle +part.» On lui offrit le commandement, et c'est alors seulement qu'il +daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître, se soulever tout +entier contre toute apparence d'empiétement ou d'ascendant, maintenir +sa personne intacte et inviolée à tout prix jusqu'au bout et contre +tous, tout oser plutôt que de donner un signe de soumission, voilà son +fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout souffrir plutôt que de +donner un signe de faiblesse. À dix ans, par fierté, il était +stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement dans une machine +de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et son maître le +plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre, monsieur Roger, dit +l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma figure[304].» Tel il +était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de corps, il lutte ou se +prépare à la lutte[305]. Tous les jours, pendant de longues heures, il +boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre, il court et saute, il +monte à cheval, il dompte des résistances. Ce sont là les exploits de +ses mains et de ses muscles; mais il lui en faut d'autres. Faute +d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait la guerre. On sait à +quel excès montait alors l'intolérance des opinions régnantes. +L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la France, et croyait +combattre pour la morale et la liberté. À ses yeux, en ce moment, +l'Église et la constitution sont choses saintes: gardez-vous d'y +toucher, si vous ne voulez point devenir ennemi public! Dans cet accès +de passion nationale et de sévérité protestante, quiconque affiche des +idées ou des moeurs libres semble un incendiaire et ameute contre soi +l'instinct des propriétaires, les doctrines des moralistes, les +intérêts des politiques et les préjugés du peuple. C'est ce moment que +Byron choisit pour louer Voltaire et Rousseau, admirer Napoléon[306], +s'avouer sceptique, réclamer pour la nature et le plaisir contre le +_cant_ et la règle, dire que la haute société anglaise, toute +débauchée et hypocrite, fabrique des phrases et fait tuer des hommes +pour garder ses sinécures et ses bourgs pourris. Comme si ce n'était +pas assez des haines politiques, il se charge encore des inimitiés +littéraires, attaque le corps entier des critiques[307], diffame la +nouvelle poésie, déclare que les plus célèbres sont des «Claudiens, +des gens du bas empire,» s'acharne sur les lakistes, et garde un +ennemi venimeux et infatigable dans Southey. Ainsi muni d'adversaires, +il donne prise sur lui de toutes parts. Il se décrie par haine du +_cant_, par bravade, en fanfaron de vices. Il se peint dans ses héros, +mais en noir, de telle façon que personne ne peut manquer de le +reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il n'est. Walter Scott +écrit de prime saut après avoir lu _Childe Harold_: «Poëme de grand +mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du coeur ni de la +morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste, et il +faut une impudence presque aussi grande que les talents du noble lord +pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il +a gagnés dans la compagnie de ses compagnons de table et de ses +maîtresses. Il y a aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à +nous petites gens, que nos petits scrupules surannés et nos préceptes +de tempérance ne sont pas dignes de son attention[308].» Voilà les +sentiments qu'il excitait dans toutes les classes respectables; il s'y +complaisait et faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures +d'Orient, il avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand +on le confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux +d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de +commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal: +«Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le vrai +Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se sont +accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près de la +vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi +j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni +personne,--ni,--ni,--ni.--Pourtant c'est un mensonge[309];.... mais je +n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses +paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il +aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en +voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères. +Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même +au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans +tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle +involontairement tout son être se portait. + +Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon, +on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop +fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût +et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva +de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu, +«sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et +sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle, +disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais connu de dame qui ne +sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit examiner +par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le quitta, +revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir. Là-dessus il +passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent d'opprobre; ses amis +l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au Parlement, craignant +qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si violente, précocement +habituée à la gloire éclatante, ressentit de fureur et de tortures +dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut l'apprendre que par +ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise dans la voluptueuse +vie italienne, même dans la basse débauche, pour mieux faire insulte à +la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et n'en sortit que par une +offense encore plus blâmée, son intimité publique avec la jeune +comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait aussi âprement +révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il écrivait: +«J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à détester à +mort tous les gouvernements qui existent[310].» Cette fois, à Ravenne, +sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs, et il se +préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes avec eux +pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent s'insurger ici, +écrivait-il sur son journal[311], et doivent m'honorer d'une +invitation. Je ne ferai point défaut, quoique je ne les croie pas +assez forts de nombre et de coeur pour faire grand'chose; mais en +avant!--Que signifie le moi? Un homme ou un million d'hommes, il +n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut répandre. En de telles +occasions, il ne faut point de calcul personnel, et aujourd'hui ce ne +sera pas moi qui en ferai un[312].» En attendant, il avait des rixes +avec la police, sa maison était surveillée, il était menacé +d'assassinat, et néanmoins tous les jours il montait à cheval, et +allait s'exercer au pistolet dans la forêt de pins voisine. Ce sont +les sentiments d'un homme qui est à la gueule d'un canon chargé, +attendant qu'il parte: l'émotion est grande, héroïque même, mais elle +n'est pas douce, et certainement, même en ce moment de grande émotion, +il était malheureux; rien de plus propre à empoisonner le bonheur que +l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il, ai-je été toute ma vie plus ou +moins ennuyé?... Je ne sais que répondre, mais je pense que c'est dans +mon tempérament,... comme aussi de me réveiller dans l'abattement, ce +qui n'a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La +tempérance et l'exercice que j'ai pratiqués parfois et longtemps de +suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien. +Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'étais sous leur +prise directe,--c'est étrange,--j'étais agité et non abattu.--Pour le +vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la +férocité,--silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on +ne me parle pas. Nager aussi me relève; mais en général je suis bas, +et tous les jours plus bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve +pas aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là +j'étais obligé de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation +quelconque, sans quoi j'étais misérable.... À présent, ce qui +m'envahit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'écoeurement plus +fort que l'indifférence. Si je me réveille, c'est par des +fureurs[313].--Dernièrement Lega est entré avec une lettre de Venise +au sujet d'une facture que je croyais payée il y a dix mois. J'entrai +dans un tel paroxysme de rage que je m'évanouis presque.... Je présume +que je finirai comme Swift, c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la +tête,--à moins que ce ne soit plus tôt et par accident.» Horrible +attente, et qui l'a hanté jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce, +il refusait, je ne sais plus pourquoi, de se laisser saigner, et +préférait finir tout de suite. On le menaça de la folie; il sursauta: +«Faites donc, bourreaux que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est +parmi ces éclats et ces anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse +endurée, le danger bravé, la résistance domptée, la douleur savourée, +toutes les grandeurs et toutes les tristesses de la noire manie +belliqueuse, voilà les images qu'il avait besoin de faire flotter +devant lui. À défaut d'action, il avait les rêves, et il ne se +réduisait aux rêves qu'à défaut d'action. Lui-même, en s'embarquant +pour la Grèce, disait qu'il avait pris la poésie faute de mieux, +qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce qu'un poëte? qu'est-ce +qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un bavard.» Il augurait mal de +la poésie de son siècle, même de la sienne, disant que s'il vivait dix +ans, on verrait de lui quelque chose d'autre que des vers. En effet, +il eût été mieux à sa place roi de la mer ou chef de bandes au moyen +âge. Sauf deux ou trois éclairs de soleil italien, sa poésie et sa vie +sont celles d'un scalde transporté dans le monde moderne, et qui, dans +ce monde trop bien réglé, n'a pas trouvé son emploi. + +[Note 293: My school-friendships were _with me passions_ (for I +was always violent). I never hear the word Clare (Lord Clare) without +the beating of the heart, even now.] + +[Note 294: «Because, if you please,» said Byron holding out his +arm, «I would take half.»] + +[Note 295: Moore, t. I, p. 121, année 1807.] + +[Note 296: How very odd that I should have been so utterly, +devotedly fond of that girl, at an age when I could neither feel +passion, nor know the meaning of the word!... I remember all our +caresses,... my restlessness, my sleeplessness. My misery, my love for +the girl were so violent, that I sometimes doubt, if I have ever been +really attached since.] + +[Note 297: My passion had its usual effects upon me. I could not +sleep; I could not eat. I could not rest, and although I had reason to +know that she loved me, it was the texture of my life to think of the +time which must elapse before we could meet again, being usually about +twelve hours of separation. But I was a fool then, and am not much +wiser now.] + +[Note 298: Probablement de la gomme de lentisque.] + +[Note 299: I have hardly had a wink of sleep this week past. I +have had some curious masking adventures, this carnival.... I will +work the mine of my youth to the last vein of the ore, and then.... +good night. I have lived and am content.] + +[Note 300: Lockhart, _Life of Sir W. Scott_, II, 238.] + +[Note 301: If I was born, as the nurses say, with a silver spoon +in my mouth, it has stuck in my throat, and spoiled my palate, so that +nothing put into it is swallowed with much relish, unless it be +Cayenne... I see no such horror in a dreamless sleep, and I have no +conception of any existence which duration would not make tiresome.] + +[Note 302: I like Junius, he was a good hater.... + +I don't understand yielding sensitiveness. What I feel is an immense +rage for 48 hours.] + +[Note 303: Présent.] + +[Note 304: «Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of +it in me.»] + +[Note 305: I like energy,--even animal energy,--of all kinds--and +have need of both, mental and corporal.] + +[Note 306: Il l'appelait «son héros de roman.»] + +[Note 307: _English Bards and Scottish Reviewers._] + +[Note 308: _Childe Harold_ is, I think, a very clever poem, but +gives no good symptom of the writer's heart or morals. Vice ought to +be a little more modest, and it must require impudence almost equal to +the noble lord's other powers, to claim sympathy gravely for the ennui +arising from his being tired of his wassailers and his paramours. +There is a monstrous deal of conceit in it too, for it is informing +the inferior part of the world, that their little old-fashioned +scruples of limitation are not worthy of his regard.... + +My noble friend is something like my old peacock, who chooses to +bivouac apart from his lady, and sits below my bed-room window, to +keep me awake with his screeching lamentation. Only I own he is not +equal in melody to lord Byron.] + +[Note 309: Il y a ici une citation de _Macbeth_ que je traduis par +un équivalent.] + +[Note 310: I have simplified my politics into an utter detestation +of all existing governments.] + +[Note 311: 1821.] + +[Note 312: They mean to insurrect here and are to honour me with a +call thereupon. I shall not fall back, though I don't think them in +force and heart sufficient to make much of it. But onward. What +signifies self?... It is not one man nor a million, but the spirit of +liberty that must be spread.... The mere selfish calculation ought +never to be made on such occasions and, at present, it shall not be +computed by me.... I should almost regret that my own affairs went +well, when those of nations are in peril.] + +[Note 313: I always wake in actual despair, and despondency, in +all respects, even of that which pleased me over night. + +In England, five years ago, I had the same kind of hypochondria, but +accompanied with so violent a thirst, that I have drunk as many as +fifteen bottles of soda-water in one night, after going to bed, and +been still thirsty.... striking off the necks of the bottles from mere +thirsty impatience. + +What I feel most growing upon me are laziness, and a disrelish more +powerful than indifference. If I rouse, it is into fury. I presume +that I shall end (if not earlier by accident) like Swift «dying at the +top.» + +Lega came in with a letter about a bill unpaid at Venice which I +thought paid months ago. I flew into a paroxysm of rage, which almost +made me faint. + +I have always had «_une âme_» which not only tormented itself, but +every body else in contact with it, and an «_esprit violent_,» which +has almost left me without any «_esprit_» at all.] + + +II + +Il a donc été poëte, mais à sa façon, façon étrange, semblable à celle +dont il a vécu. Il y avait en lui des tempêtes intérieures, des +avalanches d'idées qui ne trouvaient d'issue que par l'écriture. «Me +fuir moi-même, ç'a été là toujours mon vrai, mon unique, mon seul +motif pour barbouiller du papier et pour publier.--Publier est la +continuation du même effet par le mouvement que cela donne à l'esprit, +qui, sans cela retomberait sur soi-même[314].»--Il a écrit «par +trop-plein, dit-il encore, par passion, par entraînement, par beaucoup +de causes, mais jamais par calcul,» et presque toujours avec une +rapidité étonnante: _le Corsaire_ en dix jours, _la Fiancée d'Abydos_ +en quatre jours.--Pendant l'impression, il ajoutait, corrigeait, mais +sans refondre. «Je vous ai déjà dit que je ne puis jamais refondre. Je +suis comme le tigre: si je manque mon premier bond, je rentre en +grondant dans ma jungle; si je le fais juste, il est écrasant[315].» +Sans doute il bondit, mais il a sa chaîne: jamais, dans le plus libre +élan de ses pensées, il ne se détache de soi. C'est de lui-même qu'il +rêve et c'est lui-même qu'il voit partout. C'est un torrent qui +bouillonne, mais que des rocs endiguent. Il n'y a point d'aussi grand +poëte qui ait eu l'imagination aussi étroite; il ne peut pas se +métamorphoser en autrui. Ce sont ses chagrins, ses révoltes, ses +voyages, à peine transformés et arrangés, qu'il met dans ses vers. Il +n'invente pas, il observe; il ne crée pas, il transcrit. Sa copie est +poussée au noir, mais c'est une copie. «Je ne puis écrire sur quoi que +ce soit, dit-il, sans quelque expérience personnelle et sans un +fondement vrai[316].» Vous trouverez dans ses lettres et dans son +livre de notes, presque trait pour trait, ses descriptions les plus +frappantes. La prise d'Ismaïl, le naufrage de don Juan, suivent pas à +pas deux récits en prose. S'il n'y a que des badauds capables de lui +attribuer les crimes de ses héros, il n'y a que des aveugles capables +de ne point voir en lui les sentiments de ses personnages; cela est si +vrai, qu'en somme il n'en a fait qu'un seul. Childe Harold, Lara, le +Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, son Tasse, son Dante +et le reste sont toujours un même homme, représenté sous divers +costumes, dans plusieurs paysages, avec des expressions différentes, +mais comme en font les peintres, lorsque par des changements de +vêtements, de décors et d'attitudes, ils tirent du même modèle +cinquante portraits. Il était trop replié sur soi pour s'éprendre +d'autre chose: le roidissement habituel de la volonté empêche l'esprit +d'être flexible; sa force, toujours concentrée pour l'effort et tendue +vers la lutte, l'enfermait dans la contemplation de lui-même, et le +réduisait à ne jamais faire que l'épopée de son propre coeur. + +Dans quel style allait-il écrire? Avec ces sentiments concentrés et +tragiques, il avait l'esprit classique. Par le plus singulier mélange, +les livres qu'il préférait étaient ou les plus violents ou les plus +réguliers, la Bible d'abord: «J'en suis grand lecteur et grand +admirateur, je l'avais lue et relue avant d'avoir huit ans; je veux +dire l'Ancien-Testament, car le Nouveau, pour moi, était une tâche, +mais l'Ancien un plaisir[317].» Remarquez ce mot; il ne goûte point le +mysticisme tendre et abandonné de l'Évangile, mais la roideur atroce +et les cris lyriques des vieux Hébreux. À côté de la Bible, ce qu'il +aime, c'est Pope, le plus correct, le plus compassé des hommes: «Je +l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre poésie. Comptez +là-dessus, les autres sont des barbares.... Vous pouvez appeler +Shakspeare et Milton des pyramides, je préfère le temple de Thésée ou +le Parthénon à des montagnes de briques brûlées[318].» Et aussitôt il +écrit deux lettres avec une verve et un esprit incomparables pour +défendre Pope contre les mépris des écrivains modernes. Ce sont ces +écrivains, à son avis, qui ont gâté le goût public. Les seuls d'entre +eux qui valent quelque chose, Crabbe, Campbell, Roger, imitent le +style de Pope; quelques autres ont du talent, mais, à tout prendre, +les nouveaux venus ont perverti la littérature; ils ne savent plus +leur langue; leurs expressions ne sont que des à-peu-près, au-dessous +ou au-dessus du ton, forcées ou plates. Lui-même il se range parmi les +corrupteurs[319], et l'on voit bien vite que cette théorie n'est pas +une improvisation échappée à la mauvaise humeur et à la polémique: il +y revient. Dans ses deux premiers essais, _Hours of idleness_, +_English Bards and Scottish Reviewers_, il a essayé de la suivre. Plus +tard et presque dans toutes ses oeuvres, on en trouvera l'effet. Il +recommande et pratique la règle des unités dans les tragédies. Il aime +la forme oratoire, la phrase symétrique, le style condensé. Il plaide +volontiers ses passions. Sheridan l'engageait à se tourner vers +l'éloquence, et la vigueur, la logique perçante, la verve +extraordinaire, l'argumentation serrée de sa prose, prouvent que parmi +les pamphlétaires[320] il eût été au premier rang. S'il y monte parmi +les poëtes, c'est en partie grâce à son système classique. Cette forme +oratoire, où Pope resserre sa pensée à la façon de La Bruyère, +multiplie la force et l'élan des idées véhémentes; comme un canal +étroit et droit, elle les rassemble et les précipite sur leur pente; +il n'y a rien alors que leur assaut n'emporte, et c'est ainsi que lord +Byron, du premier coup, à travers les critiques inquiètes, par-dessus +les réputations jalouses, a percé jusqu'au public[321]. + +Ainsi perça _Childe Harold_. Du premier coup, chacun fut troublé. +C'était plus qu'un auteur qui parlait, c'était un homme. En dépit de +ses désaveux, on sentait bien que l'auteur ne faisait qu'un avec le +personnage; il se calomniait, mais il s'imitait. On le reconnaissait +dans ce jeune noble voluptueux et dégoûté, prêt à pleurer au milieu de +ses orgies, qui «seul errait perdu en de mornes rêveries, et, gorgé de +plaisirs, aspirait presque à la douleur[322],» qui, fuyant sa terre +natale, portait parmi les splendeurs et les gaîtés du Midi la +persécutrice infatigable, «la pensée, comme un démon,» acharné après +lui. On reconnaissait les paysages: ils avaient été copiés sur place. +Et qu'est-ce qu'était tout ce livre, sinon son journal de voyage? Il y +disait ce qu'il avait vu et ce qu'il avait senti. Quelle fiction +poétique vaut la sensation vraie? Qu'y a-t-il de plus pénétrant que la +confidence volontaire ou involontaire? Véritablement chaque mot ici +notait une émotion des yeux ou du coeur. «Cet azur tendre de la mer +unie; ces mousses des montagnes brunies par un ciel ardent[323],» ces +îles «dans leurs robes de brume, rayées de bandes brunes et +pourprées,» toutes ces beautés imposantes ou sereines, il en avait +joui et parfois souffert, et c'est pour cela que nous les voyons à +travers ses vers. Quelque objet qu'il touchât, il le faisait palpiter +et vivre; c'est qu'en le regardant il avait palpité et vécu. Lui-même, +un peu plus tard, laissant le masque d'Harold, reprenait son récit en +son propre nom, et qui n'eût été touché d'aveux si passionnés et si +entiers? + + Oui, il faut que je pense moins violemment; j'ai pensé--trop + longtemps et lugubrement, jusqu'à ce que mon + cerveau,--bouillonnant et épuisé par son propre + tourbillon,--soit devenu un gouffre tournant de rêves et de + flamme.--Voilà comment, n'ayant point appris tout jeune à + dompter mon coeur,--les sources de ma vie ont été + empoisonnées. Il est trop tard!--Pourtant je suis changé, + quoique toujours le même en force--pour endurer ce que le + temps ne peut amoindrir,--et pour me nourrir de fruits + amers, sans accuser la destinée.... + + Harold s'était bientôt reconnu le plus impropre des + hommes--à vivre dans le troupeau des hommes. Il était--trop + différent, incapable de plier ses pensées--à celles des + autres, quoique son âme eût été foulée--dans sa jeunesse par + ses propres pensées; toujours retranché dans son + indépendance,--refusant de livrer le gouvernement de son + esprit--à des âmes contre lesquelles la sienne se + révoltait,--fier jusque dans un désespoir qui savait + trouver--une vie en lui-même, et respirer en dehors de + l'humanité!.... + + Comme le Chaldéen, il tenait ses yeux fixés sur les + étoiles,--jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi + brillants--que leurs propres rayons, et que la terre, et ses + discordes fangeuses,--et les fragilités humaines fussent + oubliées toutes.--S'il avait pu maintenir son âme dans cet + essor,--il eût été heureux; mais notre argile étouffe--son + étincelle divine, enviant à l'homme la lumière--vers + laquelle il monte, comme pour briser sa chaîne--enchaîné + loin du ciel qui là-haut nous ouvre ses plages. + + Cependant, dans les demeures de l'homme, il était devenu une + créature--anxieuse et harassée, sombre et + déplaisante,--languissant comme un faucon sauvage dont + l'aile est coupée,--pour qui l'air sans bornes serait la + seule patrie.--Alors son accès lui revenait, et pour le + dompter,--aussi ardemment que l'oiseau emprisonné heurte--sa + poitrine et son bec contre le treillage de fer--jusqu'à ce + que le sang teigne son plumage;--ainsi la chaleur de son âme + captive allait dévorant le sang de son coeur[324]. + +Voilà les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et +l'histoire, non pour les comprendre en s'oubliant devant elles, mais +pour y chercher ou y imprimer l'image de ses propres passions. Il ne +laisse pas parler les objets, il les force à lui répondre. Au milieu +de leur paix, il n'est occupé que de son trouble. Il les monte au ton +de son âme, et les force à répéter ses propres cris. Tout est tendu +ici, comme en lui-même; la vaste strophe roule emportant dans son lit +comblé le flot des idées véhémentes; la déclamation s'étale, pompeuse +et parfois artificielle (c'est sa première oeuvre), mais puissante, et +si souvent sublime que les vieilleries de la rhétorique qu'il garde +encore disparaissent sous l'afflux des magnificences dont il la +charge. Wordsworth, Walter Scott, à côté de cette prodigalité de +splendeurs accumulées, semblaient pauvres et ternes; on n'avait point +vu depuis Eschyle une pompe aussi tragique, et on suivait avec une +sorte de saisissement le cortége des figures gigantesques qu'il +amenait en files lugubres du fond du passé jusque sous nos yeux. + + J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs,--un palais et une + prison de chaque côté.--Je voyais, du sein de la vague, ses + monuments se lever--comme à l'attouchement d'une baguette + magique.--Dix siècles étendent leurs ailes brumeuses--autour + de moi, et une auréole mourante rayonne--jusque sur ces + temps lointains où mainte contrée sujette--tenait ses yeux + fixés sur les bâtisses de marbre du lion ailé,--quand + Venise, assise dans sa pompe, posait son trône sur ses cent + îles. + + Elle semble une Cybèle des mers sortie de + l'Océan,--s'élevant avec sa tiare de tours + orgueilleuses,--dans le vague lointain, d'un mouvement + majestueux,--souveraine des eaux et de leurs + puissances.--Elle l'était jadis; ses filles avaient leur + douaire--dans les dépouilles des nations, et l'inépuisable + Orient--versait dans son giron les pierreries en pluies + éblouissantes.--Elle trônait dans sa pourpre, et à ses + fêtes--les monarques invités croyaient leur dignité + accrue[325].... + + La Bataille géante[326] est debout sur la montagne;--le + soleil brunit l'éclat de ses tresses sanglantes;--dans ses + mains de feu, les boulets flamboient,--et ses yeux brûlent + tout ce que leur éclair a touché.--Çà et là, sans repos, + elle roule, un instant fixe, puis au loin,--lançant sa + flamme. Devant ses pieds de fer,--le Meurtre s'est blotti + pour compter les oeuvres de mort.--Car ce matin trois + puissantes nations se rencontrent--pour verser devant son + autel le sang qu'elle trouve le plus doux. + + Par le ciel! c'est une splendide vue--pour celui qui n'a + point là d'ami ni de frère--de voir leurs écharpes rivales, + aux broderies bigarrées,--de voir leurs armes variées qui + étincellent dans l'air!--Les vaillants dogues de la guerre + se lancent hors de leur repaire,--et grincent de leurs + crocs, et hurlent haut après la proie.--Tous se joignent à + la chasse, mais peu auront part au triomphe;--le tombeau + prendra pour soi le plus précieux du butin,--et le Massacre + assouvi peut à peine, à force de joie, compter leurs + files[327].... + + Quel fruit retirerons-nous de notre maigre et pauvre + être?--Nos sens étroits,--notre raison fragile,--la vie + courte,--la vérité, une perle qui aime l'abîme,--toutes les + choses pesées dans la fausse balance de la + coutume;--l'opinion, souveraine toute-puissante, qui + jette--sur la terre le manteau de ses obscurités, jusqu'à ce + que le juste--et l'injuste semblent des accidents, et que + les hommes pâlissent--de la crainte que leurs propres + jugements n'éclatent au jour,--et que leurs libres pensées + ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumière. + + Voilà comme ils fouissent leur sillon dans leur misère + inerte,--pourrissant de père en fils et d'âge en âge,--fiers + de leur nature foulée. Voilà comme ils meurent,--léguant + leur rage héréditaire--à une race nouvelle d'esclaves-nés, + qui recommenceront la guerre--pour garder leurs chaînes, et, + plutôt que d'être libres,--saigneront en gladiateurs, et + toujours iront s'assaillant--dans cette même arène où ils + voient--leurs compagnons tombés avant eux, comme les + feuilles du même arbre[328]. + +Jamais style a-t-il mieux exprimé l'âme? On la voit ici qui travaille +et s'épanche. Longuement et orageusement les idées y ont bouillonné +comme les pièces de métal entassées dans la fournaise. Elles y ont +fondu sous l'effort de la chaleur intense; elles y ont mêlé leurs +laves avec des frémissements et des explosions, et voilà qu'enfin la +porte s'ouvre: un lourd ruisseau de feu descend dans le canal ménagé +d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes flamboyantes +brûlent les yeux qui s'obstinent à le regarder. + +[Note 314: I have written from the fulness of my mind, from +passion, from impulse, from many motives, but not «for their sweet +voices.» + +To withdraw myself from myself has ever been my sole, my entire, my +sincere motive in scribbling at all--and publishing also the +continuance of the same object, by the action it affords to the mind, +which else recoils upon itself.] + +[Note 315: I told you before that I can never recast any thing. I +am like the tiger. If I miss the first spring, I go grumbling to my +jungle again. But if I do it, it is crushing.] + +[Note 316: I could not write upon any thing without some personal +experience and foundation.] + +[Note 317: I am a great reader and admirer of those books (the +Bible) and had read them through and through before I was eight years +old.--That is to say the Old Testament, for the New struck me as a +task, but the other as a pleasure.] + +[Note 318: As to Pope, I have always regarded him as the greatest +man in our poetry. Depend upon it. The rest are barbarians. He is a +Greek temple, with a gothic cathedral on one hand and a turkish +mosque, and all sorts of fantastic pagodas and conventicles about him. +You may call Shakspeare and Milton pyramids, but I prefer the temple +of Theseus or the Parthenon to a mountain of burnt brick-work.... The +grand distinction of the under forms of the new school of poets is +their vulgarity. By this I do not mean they are coarse, but shabby +genteel.] + +[Note 319: All the styles of the day are bombastic. I don't except +my own, no one has done more through negligence to corrupt the +language.] + +[Note 320: Voyez le pamphlet qu'il fit contre les lakistes.] + +[Note 321: On vendit du _Corsaire_ 13000 exemplaires en un jour.] + +[Note 322: + + And now Childe Harold was sore sick at heart, + And from his fellow bacchanals would flee; + 'Tis said, at times the sullen tear would start, + But pride congeal'd the drop within his ee: + Apart he stalk'd in joyless reverie, + And from his native land resolved to go, + And visit scorching climes beyond the sea; + With pleasure drugg'd he almost long'd for woe.] + +[Note 323: + + The tender azure of the unruffled deep, + The mountain moss by scorching skies imbrown'd.... + The orange tints that gild the greenest bough....] + +[Note 324: + + Yet must I think less wildly:--I _have_ thought + Too long and darkly, till my brain became + In its own eddy boiling and o'erwrought, + A whirling gulf of phantasy and flame: + And thus, untaught in youth my heart to tame, + My springs of life were poison'd. 'Tis too late! + Yet I am changed; though still enough the same + In strength to bear what time cannot abate, + And feed on bitter fruits without accusing fate. + + .... But soon he knew himself the most unfit + Of men to herd with man, with whom he held + Little in common; untaught to submit + His thoughts to others, though his soul was quell'd + In youth by his own thoughts; still uncompell'd, + He would not yield dominion of his mind + To spirits against whom his own rebell'd; + Proud though in desolation, which could find, + A life within itself, to breathe without mankind. + + .... Like the Chaldean, he could watch the stars, + Till he had peopled them with beings bright + As their own beams; and hearth, and earthborn jars + And human frailties, were forgotten quite: + Could he have kept his spirits to that flight, + He had been happy; but this clay will sink + Its spark immortal, envying it the light + To which it mounts, as if to break the link + That keeps us from yon heaven which woos us to its brink. + + But in man's dwellings he became a thing + Restless and worn, and stern and wearisome, + Droop'd as a wild-born falcon with clipt wing, + To whom the boundless air alone were home: + Then came his fit again, which to o'ercome, + As eagerly the barr'd-up bird will beat + His breast and beak against his wiry dome + Till the blood tinge his plumage, so the heat + Of his impeded soul would through his bosom eat.] + +[Note 325: + + I stood in Venice, on the Bridge of Sighs; + A palace and a prison on each hand: + I saw from out the wave her structures rise + As from the stroke of the enchanter's wand: + A thousand years their cloudy wing expand + Around me, and a dying glory smiles + O'er the far time, when many a subject land + Look'd to the winged lion's marble piles, + When Venice sat in state, throned on her hundred isles. + + She looks a sea-Cybele fresh from Ocean, + Rising with her tiara of proud towers + At airy distance, with majestic motion, + A ruler of the waters and their powers: + And such she was;--her daughters had their dowers + From spoils of nations, and the exhaustless East + Pour'd in her lap all gems in sparkling showers: + In purple was she robed, and of her feast + Monarchs partook, and deem'd their dignity increased....] + +[Note 326: Talavera.] + +[Note 327: + + Lo! where the giant on the mountain stands, + His blood-red tresses deepening in the sun, + With deathshot glowing in his fiery hands, + And eye that scorcheth all it glares upon; + Restless it rolls, now fix'd, and now anon + Flashing afar,--and at his iron feet + Destruction cowers, to mark what deeds are done; + For on this morn three potent nations meet, + To shed before his shrine the blood he deems most sweet. + + By Heaven! It is a splendid sight to see + (For one who hath no friend, no brother there) + Their rival scarfs of mix'd embroidery, + Their various arms that glitter in the air! + What gallant war-hounds rouse them from their lair, + And gnash their fangs, loud yelling for the prey! + All join the chase, but few the triumph share: + The grave shall bear the chiefest prize away, + And Havoc scarce for joy can number their array....] + +[Note 328: + + .... What from this barren being do we reap? + Our senses narrow, and our reason frail, + Life short, and truth a gem which loves the deep, + And all things weigh'd in custom's falsest scale; + Opinion an omnipotence,--whose veil + Mantles the earth with darkness, until right + And wrong are accidents, and men grow pale + Lest their own judgments should become too bright, + And their free thoughts be crimes, and earth have too much light. + + And thus they plod in sluggish misery, + Rotting from sire to son, and age to age, + Proud of their trampled nature, and so die, + Bequeathing their hereditary rage + To the new race of inborn slaves, who wage + War for their chains, and, rather than be free, + Bleed gladiator-like, and still engage + Within the same arena where they see + Their fellows fall before, like leaves of the same tree.] + + +III + +Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il +avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et +d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la +force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent +et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a +cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et +l'on a vu paraître coup sur coup _la Fiancée d'Abydos_, _le Giaour_, +_le Corsaire_, _Lara_, _Parisina_, _le Siége de Corinthe_, _Mazeppa_ +et _le Prisonnier de Chillon_. + +Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans +ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries, +et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges. +Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus +faux. Son _Corsaire_ est taché d'élégances classiques; la chanson des +pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un choeur de +l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses philosophiques +aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire, +l'Envie, le Désespoir et le reste des personnages abstraits, tels +qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion +au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont +défigurés par des apostrophes de collége, et la prétendue diction +poétique vient y étaler sa friperie usée et ses ornements +convenus[330]. Bien pis, il vise à l'effet et suit la mode. Les +ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son personnage pour +obtenir la grimace qui fera frémir le public: «Écoutez!--Qui vient là +sur un noir coursier?--Approche, bas esclave rampant, et réponds: ne +sont-ce point là les Thermopyles[331]?» Tristes procédés, emphatiques +et vulgaires, imités de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui +font effet pendant la chaleur de la première lecture et sur la +populace des auditeurs. Il y a un moyen sûr d'attirer la foule autour +de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siéges, des +meurtres et des combats, on l'intéressera toujours; montrez-lui des +forbans, des aventuriers désespérés: ces figures contractées ou +furieuses la tireront de sa vie régulière et monotone; elle ira les +voir comme elle va aux théâtres du boulevard et par le même instinct +qui lui fait lire les romans à quatre sous. Joignez-y, en façon de +contraste, des femmes angéliques, tendres et soumises, surtout belles +comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute à toutes ces +séductions la fantasmagorie de la scène, le décor oriental ou +pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les vagues de la +Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout en haut +relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes. Nous sommes +tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame, comme la +femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur +les moyens. + +Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un +arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les +spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il +est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des +aventures maritimes et des moeurs sauvages. Il a senti vingt fois le +voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et +de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en +Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection, +dans des commencements de coups de main, en mer, armé, ou à cheval, +ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies, +l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à être +assassiné[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui +n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne +m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la +précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut +ou non vous frapper[333].» Il disait vrai: nul devant le danger ne +s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de +San-Fiorenzo[334], son _yacht_ fut jeté à la côte; la mer était +horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire +ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés, +déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous +sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais +certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres +à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues: +«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes +au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous +mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à +nager[335].» Là-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; même +il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de +son gilet. Cependant les longues lames pesantes déferlaient sur les +rocs avec le craquement d'une forêt de chênes fracassés par un +tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne vit point pendant +tout ce temps Byron changer de visage.--Un homme ainsi éprouvé et +trempé pouvait peindre les situations et les sentiments extrêmes. +Après tout, on ne les peint jamais que comme lui, par expérience[336]. +Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font +pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il a toujours les pieds +plongés dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus +magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir au monde l'image +de leur siècle ou de leur propre coeur. Tout au plus ils _déduisent_, +c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois traits, le fond de +l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en +tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience, +l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils ont beau être +artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils décrivent. +Leur gloire ne consiste point dans l'étalage d'une fantasmagorie, +mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent les premiers dans +quelque province inexplorée de la nature humaine, qui devient leur +domaine, et désormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a +trouvé la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes; +c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est +seul. + +Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la +médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages +qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux +frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en +combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de +l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie +silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une +crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les +survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient +cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la +place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant +pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune +se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au +contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337]. +Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme +mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se +ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne +d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là, +devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée +s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé +l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne +sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.--En +voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval +sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes, +saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent. +Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force +s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;--il me sembla que je +tombais à terre:--je me trompais, j'étais trop bien lié!--Mon coeur +devint malade, mon cerveau douloureux;--il palpita un temps, puis ne +battit plus.--Le ciel tournoyait comme une grande roue.--Je vis les +arbres chanceler comme des hommes ivres.--Un éclair faible passa +devant mes yeux,--qui ne virent plus. Celui qui meurt--ne peut pas +mourir davantage.--Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,--et je +luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir +jusqu'à la vie.--Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une +planche,--quand toutes les vagues qui fondent sur lui--le soulèvent en +même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo, +Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est +l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la +torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la +mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour +compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante, +sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont +trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval +sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le +gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle +d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans +assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune +fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa +propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul +appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la +volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent, +et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il +sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est +minuit; sur les montagnes brunes,--la froide lune ronde luit +descendue;--la mer bleue roule, le ciel bleu--s'étend comme un océan +suspendu dans les hauteurs,--parsemé d'îles de lumière.--Les vagues +sur les deux rivages reposaient,--calmes, transparentes, aussi azurées +que l'air.--À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,--et +leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «--Les vents +étaient endormis sur les vagues,--les étendards laissaient retomber +leurs plis le long de leurs hampes,--et ce profond silence n'était +point interrompu,--sauf quand la sentinelle criait son signal,--sauf +quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,--sauf quand +le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage--allait bruissant +comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le +coeur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste +entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se +tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent +impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp +avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des +sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous +le mur,--qui faisaient leur carnaval sur les morts,--se gorgeant et +grondant sur les carcasses et les membres.--Ils étaient trop affairés +pour aboyer contre lui.--Ils avaient arraché la chair du crâne d'un +Tartare,--comme on pèle une figue quand le fruit est frais,--et les +crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,--quand il +glissait à travers leurs mâchoires émoussées.--Eux, paresseusement, +allaient mâchonnant les os des morts,--et pouvant à peine se traîner +hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,--tant ils avaient bien +rompu leur long jeûne,--sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de +la nuit.--Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le +sable,--les premiers entre les plus braves de sa troupe;--rouges et +verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,--et chaque crâne +avait une longue touffe de cheveux;--tout le reste était rasé et +nu.--Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,--et leur +chevelure entortillée autour de sa mâchoire.--Tout auprès, sur le +rivage, au bord du golfe,--un vautour s'était posé, battant des ailes, +pour chasser un loup--qui était descendu furtivement des collines, +mais se tenait à l'écart,--effarouché par les chiens, loin de la proie +humaine.--Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,--rongé +par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de +l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu +importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de +ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture, +et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le +sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis. +Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue? +Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre +peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein? +Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre +la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus +vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et +le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a +tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent +ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux +portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses; +la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire +témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de +voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur +attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu +raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché +sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot +jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à +goutte, et déjà son front est humide, son oeil terne. Les vainqueurs +arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix +bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce +pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout, +qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à +peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»--il lui prend la +main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue +inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le +soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des +assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste +«immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son +souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,--et le nuage +s'épaissit sur ses yeux troubles,--ses membres s'étendent en +tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain +esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels +coeurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne +reposent bien que dans le tombeau. + +Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'_Edda_ et +sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément, au bord d'une +mer tempétueuse, oeuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop +sombre, et qui, après avoir prodigué les images de la désolation et de +l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir sur toute la nature +vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce rêve est ici comme +dans l'_Edda_, presque aussi grandiose. «J'eus un songe qui n'était +pas tout entier un songe.--Le clair soleil était éteint, et les +étoiles--erraient dans les ténèbres de l'éternel espace,--sans rayons, +ne voyant plus leur route, et la terre froide--se balançait aveugle et +noircissante dans l'air sans lune.--Le matin venait, s'en allait et +venait encore, mais n'apportait point de jour....--Les hommes mirent +le feu aux forêts pour s'éclairer; mais heure par heure--elles +tombaient et se consumaient; les troncs pétillants--s'éteignaient avec +un craquement, puis tout était noir.--Ils vivaient près de ces feux +nocturnes, et les trônes,--les palais des rois couronnés, les cabanes, +les habitations de tous les êtres qui vivent sous un toit--flambèrent +en guise de torches. Les cités furent incendiées,--et les hommes se +tenaient assemblés autour de leurs maisons brûlantes--pour se regarder +encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette +lumière désespérée avaient un aspect infernal, lorsque par +saccades--les éclairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient à +terre,--et cachaient leurs yeux et pleuraient.--D'autres, +souriant,--appuyaient leur menton sur les mains crispées.--D'autres +couraient çà et là et nourrissaient--avec du bois leurs bûchers +funéraires, et levaient les yeux--avec une anxiété folle vers le ciel +morne,--linceul d'un monde mort; puis de nouveau,--avec des +malédictions, ils se jetaient sur la poussière,--grinçaient des dents +et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,--et dans leur épouvante +venaient tomber à terre--et battaient l'air de leurs ailes inutiles. +Les brutes les plus farouches--arrivaient apprivoisées et craintives, +et les vipères rampaient--et s'entrelaçaient parmi la multitude--avec +des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.--La +Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,--s'assouvit de nouveau: +ils achetèrent un repas--avec du sang, et chacun, morne, s'assit à +part,--se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;--la terre n'avait plus +qu'une pensée, celle de la mort,--de la mort présente et sans gloire, +et la dent--de la famine mordait toutes les entrailles. Les +hommes--mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur +chair.--Les maigres étaient dévorés par les maigres.--Même les chiens +assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;--et celui-ci fut fidèle au +cadavre, écartant--les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés, +par ses hurlements,--jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge, +ou que les morts qui tombaient--eussent alléché leurs mâchoires +maigres.--Lui-même n'alla point chercher de nourriture,--mais d'un +piteux et perpétuel gémissement,--avec des cris pressés et désolés, +léchant la main--qui ne lui répondait point par une caresse, il +mourut.--La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes--dans une +énorme cité survécurent,--et ils étaient ennemis. Ils se +rencontrèrent--auprès des brandons mourants d'un autel--où un amas de +choses saintes avaient été empilées--pour un usage profane. Ils les +ramassèrent,--et, grelottant, de leurs froides mains de +squelettes--ils grattèrent--les faibles cendres, et leur faible +souffle--tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme--qui +était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,--ils +levèrent leurs yeux et regardèrent--chacun la face de l'autre; ils se +virent, crièrent et moururent.--Ils moururent d'épouvante par +l'horreur de leur propre aspect[342].» + +[Note 329: Par exemple: + + As weeping Beauty's cheek at Sorrow's tale.] + +[Note 330: Voici des vers dignes de Pope, très-beaux et très-faux: + + And havoc loathes so much the waste of time, + She scarce had left an uncommitted crime. + One hour beheld him since the tide he stemm'd, + Disguised, discover'd, conquering, ta'en, condemn'd, + A chief on land, an outlaw on the deep, + Destroying, saving, prison'd, and asleep!] + +[Note 331: + + Who thundering comes on blackest steed, + With slacken'd bit and hoof of speed? + .... Approach, thou craven crouching slave: + Say, is not this Thermopylæ?] + +[Note 332: Moore's _Life of lord Byron_, III, 438; 1820.] + +[Note 333: I am living here exposed to it (assassination) daily, +for I have happened to make a powerful and unprincipled man my enemy, +and I never sleep the worse for it, or ride in less solitary places, +because precaution is useless and one thinks of it as of a disease +which may or may not strike.] + +[Note 334: Galt's _Life of lord Byron_, 113.] + +[Note 335: «Well, we are all born to die--I shall go with regret, +but certainly not with fear.--It is every man's duty to endeavour to +preserve the life God has given him; so I advise you all to strip: +swimming, indeed, can be of little use in these billows--but as +children, when tired with crying, sink placidly to repose--we, when +exhausted with struggling, shall die the easier....»] + +[Note 336: «Qu'aurais-je connu et écrit si j'avais été un paisible +politique mercantile ou un lord d'antichambre? Un homme doit voyager +et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre.» Moore, III, +429.] + +[Note 337: + + They coldly laughed,--and laid him there: + The flat and turfless earth above + The being we so much did love; + His empty chain above it leant.... + .... He faded............ + .......... with all the while a cheek whose bloom + Was as mockery of the tomb, + Whose tints as gently sunk away + As a departing rainbow's ray.....] + +[Note 338: + + .... The Earth gave way, the skies roll'd round, + I seem'd to sink upon the ground; + But err'd, for I was fastly bound, + My heart turn'd sick, my brain grew sore, + And throbb'd awhile, then beat no more: + The skies span like a mighty wheel; + I saw the trees like drunkards reel, + And a slight flash sprang o'er my eyes, + Which saw no farther: he who dies + Can die no more than then I died. + .... I felt the blackness come and go + And strove to wake; but could not make + My senses climb up from below: + I felt as on a plank at sea, + When all the waves that dash o'er thee, + At the same time upheave and whelm, + And hurl thee towards a desert realm.] + +[Note 339: + + 'Tis midnight: on the mountains brown + The cold, round moon shines deeply down; + Blue roll the waters, blue the sky + Spreads like an Ocean hung on high, + Bespangled with those isles of light... + ...................... + The waves on either shore lay there + Calm, clear, and azure as the air; + And scarce their foam the pebbles shook, + But murmur'd meekly as the brook. + The winds were pillow'd on the waves; + The banners droop'd along their staves, + And that deep silence was unbroke, + Save where the watch his signal spoke, + Save where the steed neigh'd oft and shrill, + And the wide hum of that wild host + Rustled like leaves from coast to coast....] + +[Note 340: + + .... And he saw the lean dogs beneath the wall + Hold o'er the dead their carnival, + Gorging and growling o'er carcass and limb; + They were too busy to bark at him. + From a Tartar's skull they had stripp'd the flesh, + As ye peel the fig when its fruit is fresh; + And their white tusks crunch'd o'er the whiter skull, + As it slipp'd through their jaws when their edge grew dull, + As they lazily mumbled the bones of the dead, + When they scarce could rise from the spot where they fed; + So well had they broken a lingering fast + With those who had fallen for that night's repast. + And Alp knew, by the turbans that roll'd on the sand, + The foremost of these were the best of his band: + Crimson and green were the shawls of their wear, + And each scalp had a single long tuft of hair, + All the rest was shaven and bare. + The scalps were in the wild dog's maw, + The hair was tangled round his jaw. + But close by the shore, on the edge of the gulf, + There sat a vulture flapping a wolf, + Who had stolen from the hills, but kept away, + Scared by the dogs, from the human prey; + But he seized on his share of a steed that lay, + Pick'd by the birds, on the sands of the bay.] + +[Note 341: + + He scarce can speak, but motions him 't is vain, + He clasps the hand that pang which would assuage. + And sadly smiles his thanks to that dark page. + .... His dying tones are in that other tongue, + To which some strange remembrance wildly clung.... + .... And once, as Kaled's answering accents ceased, + Rose Lara's hand, and pointed to the East: + Whether (as then the breaking sun from high + Roll'd back the clouds), the morrow caught his eye, + Or that it was chance, or some remember'd scene, + That raised his arm to point where such had been, + Scarce Kaled seem'd to know, but turn'd away, + As if his heart abhorr'd that coming day, + And shrunk his glance before that morning light, + To look on Lara's brow,--where all grew night. + .... But from his visage little could we guess, + So unrepentant, dark, and passionless.... + .... But gasping heaved the breath that Lara drew, + And dull the film along his dim eye grew; + His limbs stretch'd fluttering, and his head droop'd o'er.] + +[Note 342: + + I had a dream, which was not all a dream. + The bright sun was extinguish'd, and the stars + Did wander darkling in the eternal space, + Rayless, and pathless, and the icy earth + Swung blind and blackening in the moonless air; + Morn came and went--and came, and brought no day. + ............................. + Forests were set on fire--but hour by hour + They fell and faded--and the crackling trunks + Extinguish'd with a crash--and all was black. + ............................ + And they did live by watchfires--and the thrones, + The palaces of crowned kings--the huts, + The habitations of all things which dwell, + Were burnt for beacons; cities were consumed, + And men were gathered round their blazing homes + To look once more into each other's face; + .... The brows of men by the despairing light + Wore an unearthly aspect, as by fits + The flashes fell upon them; some lay down + And hid their eyes and wept; and some did rest + Their chins upon their clenched hands, and smiled; + And others hurried to and fro, and fed + Their funeral piles with fuel, and look'd up + With mad disquietude on the dull sky, + The pall of a past world; and thence again + With curses cast them down upon the dust + And gnash'd their teeth and howl'd: the wild birds shriek'd, + And, terrified, did flutter on the ground, + And flap their useless wings; the wildest brutes + Came tame and tremulous; and vipers crawl'd + And twined themselves among the multitude, + Hissing, but stingless--they were slain for food: + And War, which for a moment was no more, + Did glut himself again; a meal was bought + With blood, and each sate sullenly apart, + Gorging himself in gloom: no love was left; + All earth was but one thought--and that was death, + Immediate and inglorious; and the pang + Of famine fed upon all entrails--men + Died, and their bones were tombless as their flesh; + The meagre by the meagre were devour'd, + Even dogs assail'd their masters, all save one, + And he was faithful to a corpse, and kept + The birds and beasts and famish'd men at bay, + Till hunger clung them; or the dropping dead + Lured their lank jaws; himself sought out no food. + But with a piteous and perpetual moan, + And a quick desolate cry, licking the hand + Which answer'd not with a caress--he died. + The crowd was famish'd by degrees; but two + Of an enormous city did survive, + And they were enemies: they met beside + The dying embers of an altar place + Where had been heap'd a mass of holy things + For an unholy usage; they raked up + And shivering scraped with their cold skeleton hands. + The feeble ashes, and their feeble breath + Blew for a little life, and made a flame + Which was a mockery; then they lifted up + Their eyes as it grew lighter, and beheld + Each other aspects--saw, and shriek'd, and died-- + Even of their mutual hideousness they died....] + + +IV + +Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment +reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus +imposant et plus haut, _Manfred_, frère jumeau du plus grand poëme +du siècle, le _Faust_ de Goethe. «Lord Byron m'a pris mon _Faust_, +disait Goethe, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts +moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne +reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais +trop admirer son génie.» En effet, l'oeuvre était originale. «Je +n'ai jamais lu le _Faust_ de Goethe, écrivait Byron, car je ne sais +pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en +traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en +fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et +quelque chose d'autre encore, bien plus que _Faust_, qui m'ont fait +écrire _Manfred_.»--«L'oeuvre est si entièrement renouvelée, +ajoutait Goethe, que ce serait une tâche intéressante pour un +critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs +degrés.» Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée +dominante du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste +de deux maîtres et de deux nations. + +Ce qui fait la gloire de Goethe, c'est qu'au dix-neuvième siècle il a +pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent de +véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle, +puisque l'oeuvre propre de notre âge est la considération épurée des +idées créatrices et la suppression des personnes poétiques par +lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des +deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne +paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature +classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques, +et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire +et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et +les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains, +étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de +leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait +de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'à +les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines +d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de +l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement +du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à +la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact +de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de +nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un +enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les +puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant +malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter +vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant de sa +pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui montrer +ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui d'une +forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme +personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les dépouiller? +Au lieu d'écarter la légende, Goethe la reprend. C'est une histoire du +moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement, pieusement, il suit +à la trace les vieilles moeurs et la vieille croyance. Un laboratoire +d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de grosses gaîtés de +villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la +messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther, +consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages +célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon le texte de +l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le Seigneur avec +les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission +de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est le ciel comme +l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les +anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un +paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime, +autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en +choeurs. Goethe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire +au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344]. +Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit que s'il +ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il +n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui, l'esprit moderne +déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il semble s'enfermer. +Le penseur perce derrière le conteur. À chaque instant, un mot voulu, +qui paraît involontaire, ouvre par delà les voiles de la tradition les +perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages +surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges? Leur substance +incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher +tour à tour l'idée qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des +personnes? Ce Méphistophélès révolutionnaire et philosophe, qui a lu +_Candide_ et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose +parfois que «l'esprit qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la +riche beauté vivante, que la trame incessante de l'être vient +envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en pensées +stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes,» sont-ils +autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idéale qui, +par la sympathie, arrive à tout aimer, et par les idées, à tout +comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel, +qui peu à peu se déforme, s'évanouit, et reculant dans les +profondeurs, derrière les magnificences de la nature vivante et les +splendeurs de la rêverie mystique, se confond avec l'inaccessible +absolu? Ainsi se développe le poëme entier, action et personnages, +hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours +sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre +intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de +l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colorée et parfumée +que la nature prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient +les profondes puissances génératrices et les invisibles lois fixes par +lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour[345]. +Enfin, les voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos +ancêtres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils +sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à +la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant +les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous +n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses +divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle +entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un +plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres +ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle +a répandu les plus purs trésors de son génie et de son coeur. Mais +notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants, +pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce +ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous +découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal qui a +dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des siècles +sur la multitude agenouillée. + +Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de +cette oeuvre et de toute l'oeuvre de Goethe. Chaque chose, brute ou +pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est _un groupe de +puissances_ dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut +reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la +et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère +comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch, +braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes +d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font +bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur +imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout +où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on +regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses +rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes; +mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à +travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces +rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle +emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble +les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion +dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux, +ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol +silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une +oeuvre, et le coeur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver une +voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce coeur; bien mieux +ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa mélodie +distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule appropriée à sa +nature, capable de la manifester tout entière, comme un son, par son +timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intérieure du +corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la respecte; il évite +de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son accent; tout son +soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son oeuvre, écho +de l'universelle nature, gigantesque choeur où les dieux, les hommes, +le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les +conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder +sans se confondre, et où le génie flexible du musicien, qui tour à +tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les interpréter et les +comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en faisant entrevoir, +par delà cette immense harmonie, le groupe de lois idéales d'où elle +dérive et la raison intérieure qui la soutient. + +À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de +Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature: +il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan +gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des +précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il +n'en a rien rapporté, sauf des images. Sa sorcière, ses esprits, son +Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit pas plus que +nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y +croire; il faut, comme Goethe, avoir assisté longuement, en philosophe +et en savant, à leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que +leur dehors. Celui qui, en restant poëte, s'est fait naturaliste et +géologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses +lentement distillées et poussées enfin par leur propre poids vers la +lumière, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant +tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles +peuvent penser, si elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour +à tour reposée et violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort +faut-il nous arracher à nos passions compliquées et vieillies pour +comprendre la jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de +la réflexion et de la forme! Combien difficile est une telle oeuvre +pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en +ont approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination +malade ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et +comme on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe, +l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que +la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais, +c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est +trouvé roidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à +l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la sympathie +ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique +a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie +panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour +plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et +fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour +sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les +puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la +flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui +chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on +aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré +qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de +glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme +ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes, +dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est +évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé +invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait +venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à +travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue +éternel. + +Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le +font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès +de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust +l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste +héros, qui pour toute oeuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses +sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une +grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux +exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des +velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte +dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant +mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref, +le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui, +quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau, +ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit, +«tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est +pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni +souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper +comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux +fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant +gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser +lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point +par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma +jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,--et n'a +point regardé la terre avec des yeux d'homme.--La soif de leur +ambition n'était point la mienne.--Le but de leur vie n'était pas le +mien.--Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés--me faisaient +étranger dans leur bande; je portais leur forme,--mais je n'avais +point de sympathie avec la chair vivante....--Je ne pouvais point +dompter et plier ma nature, car celui-là--doit servir qui veut +commander; il doit caresser, supplier,--épier tous les moments, +s'insinuer dans toutes les places,--être un mensonge vivant, s'il veut +devenir--une créature puissante parmi les viles,--et telle est la +foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,--troupeau de loups, +même pour les conduire[346]....--Ma joie était dans la solitude, pour +respirer--l'air difficile de la cime glacée des montagnes,--où les +oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes--ne vient point +effleurer le granit sans herbe, pour me plonger--dans le torrent et +m'y rouler--dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,--pour +suivre à travers la nuit la lune mouvante,--les étoiles et leur +marche, pour saisir--les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux +devinssent troubles,--ou pour regarder, l'oreille attentive, les +feuilles dispersées,--lorsque les vents d'automne chantaient leur +chanson du soir.--C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être +seul;--car si les créatures de l'espèce dont j'étais,--avec dégoût +d'en être, me croisaient dans mon sentier,--je me sentais dégradé et +retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit +seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour, +exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le coeur qui +n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa +soeur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu +remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma +solitude n'est plus une solitude;--elle s'est peuplée de furies. J'ai +grincé mes dents--dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;--puis, +jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé--la folie +comme un bienfait; elle m'est refusée.--J'ai affronté la mort; mais +dans la guerre des éléments--les eaux se sont écartées de moi,--et les +choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide +main--d'un démon impitoyable m'a retenu--par un seul cheveu, qui n'a +pas voulu se briser.--Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans +toutes--les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;--mais, +comme une vague refluante, elle m'a rejeté--dans le gouffre de ma +pensée sans fond.--J'habite dans mon désespoir,--et j'y vis, j'y vis +pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet +unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son +âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond +pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse +profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses +tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à +l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois! +Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme +frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang +rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que +l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»--«Écoute-moi! +écoute-moi!--Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!--J'ai tant enduré, +j'ai tant à endurer encore!--Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas +changée--plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop--comme je +t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits--pour nous torturer l'un +l'autre, quand c'eût été--le plus mortel péché de nous aimer comme +nous nous sommes aimés.--Dis que tu n'as point horreur de moi, que je +subis--cette punition pour nous deux, que tu seras--un des esprits +bienheureux, et que je mourrai;--car jusqu'ici toutes les choses +odieuses conspirent--pour me lier à la vie, à une vie--qui me fait +reculer en frémissant devant l'immortalité,--devant un avenir pareil +au passé. Je n'ai plus de repos,--je ne sais pas ce que je demande, ni +ce que je cherche.--Je sens seulement ce que tu es et ce que je +suis.--Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de +périr,--entendre la musique de ta voix. Parle-moi,--car je t'ai +appelée dans la nuit silencieuse,--j'ai effrayé les oiseaux endormis +dans les rameaux muets,--j'ai éveillé les loups des montagnes et +rendu--ton nom familier aux échos des cavernes,--qui me répondaient; +bien des choses m'ont répondu,--esprits et hommes; mais tu as toujours +été muette.--Parle-moi; j'ai erré sur la terre,--et je n'ai jamais +trouvé ta ressemblance. Parle-moi;--regarde les démons autour de nous; +ils se sentent un coeur pour moi.--Je ne les crains pas, je ne sens +mon coeur que pour toi seule.--Parle-moi, quand ce serait avec +courroux. Dis un mot,--n'importe lequel. Seulement que je t'entende +encore une fois,--encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle +parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent +sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant +après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture +l'esclave de sa volonté.»--«S'il eût été l'un de nous, il eût été un +esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base +inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il +est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le +déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant +qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout +«râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa +force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je +le sens.--Tu ne me posséderas jamais, je le sais.--Ce que j'ai fait +est fait; je porte au dedans de moi--une torture à laquelle la tienne +ne pourrait rien ajouter.--L'âme, qui est immortelle, se donne à +elle-même--la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses +mauvaises pensées.--Elle est à elle-même le commencement et la fin de +son propre mal.--Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être +intime,--quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte +point--sa couleur aux choses fugitives du dehors,--mais demeure +absorbé dans une souffrance ou dans une joie--qui vient de la +conscience de ses propres mérites.--Tu ne m'as point tenté, ce n'est +point toi qui aurais pu me tenter.--Je n'ai point été ta dupe, et je +ne suis point ta proie.--J'ai été mon propre destructeur, et je le +serai encore--dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!--La +main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi, +l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni +démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de +dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de +chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées, +voilà le héros et l'oeuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si +Goëthe a été le poëte de l'_univers_, Byron a été le poëte de la +_personne_, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète, +le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien. + +[Note 343: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les +choeurs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans _les +Martyrs_.] + +[Note 344: _Magna peccatrix_, S. Lucæ VII, 36.--_Mulier +Samaritana_, S. Johannis IV.--_Maria Ægyptiaca_ (Acta Sanctorum), +etc.] + +[Note 345: + + Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe, + Wo es in herrlichen Accorden schlägt?] + +[Note 346: + + From my youth upwards + My spirit walk'd not with the souls of men, + Nor look'd upon the earth with human eyes; + The thirst of their ambition was not mine; + The aim of their existence was not mine; + My joys, my griefs, my passions, and my powers, + Made me a stranger; though I wore the form, + I had not sympathy with breathing flesh.... + ....................... + I could not tame my nature down; for he + Must serve who fain would sway--and soothe--and sue-- + And watch all time--and pry into all place-- + And be a living lie--who would become + A mighty thing upon the mean, and such + The mass are; I disdain'd to mingle with + A herd, though to be leader--and of wolves....] + +[Note 347: + + .... My joy was in the wilderness, to breathe + The difficult air of the iced mountain's top, + Where the birds dare not build, nor insect's wing + Flit o'er the herbless granite; or to plunge + Into the torrent, and to roll along + On the swift whirl of the new breaking wave.... + .... To follow through the night the moving moon, + The stars and their development; or catch + The dazzling lightnings till eyes grew dim; + Or to look, list'ning, on the scatter'd leaves, + While Autumn winds were at their evening song, + These were my pastimes, and to be alone; + For if the beings, of whom I was one, + Hating to be so,--cross'd me in my path, + I felt myself degraded back to them, + And was all clay again....] + +[Note 348: + + .... My solitude is solitude no more, + But peopled with the Furies:--I have gnash'd + My teeth in darkness till returning morn, + Then cursed myself till sunset; I have pray'd + For madness as a blessing--'tis denied me. + I have affronted death--but in the war + Of elements the waters shrunk from me, + And fatal things pass'd harmless--the cold hand + Of an all-pitiless demon held me back, + Back by a single hair, which would not break. + In fantasy, imagination, all + The affluence of my soul--I plunged deep + But like an ebbing wave, it dash'd me back + Into the gulf of my unfathom'd thought + .... I dwell in my despair + And live, and live for ever.] + +[Note 349: + + There's bloom upon her cheek; + But now I see it is not living hue, + But a strange hectic--like the unnatural red + Which Autumn plants upon the perish'd leaf.] + +[Note 350: + + .... Hear me, hear me-- + Astarte! my beloved! speak to me: + I have so much endured--so much endure-- + Look on me! the grave hath not changed thee more + Than I am changed for thee. Thou lovedst me + Too much, as I loved thee: we were not made + To torture thus each other, though it were + The deadliest sin to love as we have loved. + Say that thou loath'st me not, that I do bear + This punishment for both--that thou wilt be + One of the blessed--and that I shall die. + For hitherto all hateful things conspire + To bind me in existence--in a life + Which makes me shrink from immortality-- + A future like the past. I cannot rest. + I know not what I ask, nor what I seek: + I feel but what thou art, and what I am; + And I would hear yet once before I perish + The voice which was my music--Speak to me! + For I have call'd on thee in the still night, + Startled the slumbering birds from the hush'd boughs + And woke the mountain wolves, and made the caves + Acquainted with thy vainly echoed name, + Which answer'd me--many things answer'd me-- + Spirits and men--but thou wert silent all. + .... Speak to me! I have wander'd o'er the earth, + And never found thy likeness--speak to me! + Look on the fiends around, they feel for me: + I fear them not, and feel for thee alone-- + Speak to me! though it be in wrath; but say-- + I reck not what--but let me hear thee once-- + This once--once more!] + +[Note 351: + + .... Yet see, he mastereth himself, and makes + His torture tributary to his will. + Had he been one of us, he would have made + An awful spirit.] + + +V + +On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre. +Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il +tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une +générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du +gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les +injures des _revues_ décentes «contre ces hommes (entendez cet homme) +au coeur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système +d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre +les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant +cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs +bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance, +travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les +infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au coeur.» Emphase +de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait +l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment +qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord +Byron vit des _gentlemen_ sortir d'un salon avec leurs femmes +lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre, +le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était _a +public sinner_; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière +qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse +personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la +conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et +protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux +siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son +rigorisme, et l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne +l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La +proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation +étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices +divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du +roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du _gentleman_ en +cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les moeurs +qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques +qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au +coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être +_improper_. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans +son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est +tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine +étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà +les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron, +avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est +attaqué. + +Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces; +c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des +ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après +les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu +l'ennui né de la contrainte désoler toute la _high life_. «Là se tient +debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes--même à la +trois-millième révérence.--Les ducs royaux, les dames grimpent +l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un pouce[353].»--«Il +faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que les journaux +appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction, notamment les +_gentlemen_ après dîner, les jours de chasse, et la soirée qui suit, +et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été +chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord C....., +composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le +dessert était à peine sur la table, que sur douze personnes j'en +comptai cinq endormies.» Pour les moeurs, du moins dans la haute +classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à Covent Garden.... +Partout autour de moi les plus distinguées des jeunes et des vieilles +coquines de qualité.... C'est comme si la salle eût été partagée entre +les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes +dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... Là, quelle +différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa +fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le roi et +partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à l'Opéra et +aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie telle +qu'elle est réellement[354]!...» Du décorum et de la débauche; des +tartufes de moeurs, + + Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355]; + +une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire +l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de +vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces +invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de +la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des +grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la +tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est +enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les moeurs +sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit regagner +en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité, la vérité +sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente génération +anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le _cant_ est le +péché criant dans ce siècle menteur et double d'égoïstes +déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'oeuvre, _Don +Juan_[357]. + +Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un +nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les moeurs du +Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve qui +lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les +satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que voluptueux +de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise, encore exempte de +colères politiques, où le souci paraissait une sottise, où l'on traitait +la vie comme un carnaval, où le plaisir courait les rues, non pas timide +et hypocrite, mais déshabillé et approuvé. Il s'y était amusé +fougueusement d'abord, plus qu'assez et même plus que trop, presque +jusqu'à s'y détruire; puis après des galanteries vulgaires, ayant +rencontré un amour véritable, il était devenu cavalier servant, à la +mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le +châle, un peu maladroitement d'abord et avec étonnement, mais en somme +plus heureux qu'il n'avait jamais été, et caressé comme par un souffle +tiède de volupté et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la +morale anglaise, l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité +amoureuse érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une +femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances +en prenant un _amoroso_.... L'amour (le sentiment de l'amour) +non-seulement excuse la chose, mais en fait une _vertu positive_[359], +pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à +une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le _Morgante +Maggiore_ de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux ecclésiastiques +en matière de religion dans un pays catholique et dans un âge bigot,» et +pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient +d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et de cette aise, +et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pédantesque qui +dans son pays l'avait condamné et damné sans rémission. Il écrivait son +_Beppo_ en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle +humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur +de l'Italie aux préoccupations et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime +à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain,--non pas débile +et clignotant dans le brouillard,--comme l'oeil mort d'un ivrogne qui +geint,--mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit +forcé d'emprunter--sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à +trembloter--quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron +trouble[360].»--«J'aime leur langue, ce doux latin bâtard--qui se fond +comme des baisers sur une bouche de femme,--qui glisse comme si on +devait l'écrire sur du satin--avec des syllabes qui respirent la douceur +du Midi,--avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si +bien ensemble,--que pas un seul accent n'y semble rude,--comme nos âpres +gutturales du Nord, aigres et grognantes,--que nous sommes obligés de +cracher avec des sifflements et des hoquets[361].»--«J'aime aussi les +femmes (pardonnez ma folie),--depuis la riche joue de la paysanne d'un +rouge bronzé--et ses grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs--qui +vous disent mille choses en une fois,--jusqu'au front de la noble dame, +plus mélancolique,--mais calme, avec un regard limpide et puissant,--son +coeur sur les lèvres, son âme dans les yeux,--douce comme son climat, +rayonnante comme son ciel[362].» Avec d'autres moeurs, il y avait là une +autre morale; il y en a une pour chaque siècle, chaque race et chaque +ciel; j'entends par là que le modèle idéal varie avec les circonstances +qui le façonnent. En Angleterre, la dureté du climat, l'énergie +militante de la race et la liberté des institutions prescrivent la vie +active, les moeurs sévères, la religion puritaine, le mariage correct, +le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beauté du +climat, le sens inné du beau et le despotisme du gouvernement +suggéraient la vie oisive, les moeurs relâchées, la religion +imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des +deux modèles a sa beauté et ses taches, l'artiste épicurien comme le +politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les +petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second, +lord Byron n'avait qu'à mettre en relief les séductions du premier. + +Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui, +dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il +prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont +pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur, +c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses +confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion +venue, il se laisse aller; il a du coeur et des sens, et sous un beau +soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on n'y peut mais, à vingt non +plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature humaine, mes +chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous +voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et +non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne répondons pas +de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan qui se promène; +il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est +jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passée; +les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au +cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Après +tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a été l'amant de +Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique et de toute +l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra +à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la tenue: +j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là +picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il +se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il +deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous +voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage +malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que +l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à +la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364]. + +Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la +faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre: +à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le +reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus +aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont +dire les _clergymen_ et les _reviewers_ en cravate blanche? Car enfin, +il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on +en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le _bonheur_ et quand +je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la +simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues +ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de +Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et +harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les +paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des coeurs. Y +a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent +sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette +aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie +embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large +appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous +les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son +bras blanc,--et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe +sombre.--Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.--L'autre, +avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement +sa belle tête,--comme un fruit qui vacille sur sa tige,--et sommeille, +avec un souffle faible,--ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de +perles.--Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une +statue,--muette, sans haleine, gît dans un sommeil de +pierre,--blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un +monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une +clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un +regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le +lac--passer fugitivement son ombre craintive.--Elle sursaute d'abord +et s'écarte, puis coule un second regard--admirant cette nouvelle +fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine? +Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle? +Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce +qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature +humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et +sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce +qu'elle ne vaut pas celle d'un _alderman_? Refuserez-vous de +reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la +jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y +a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la +vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la +plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments +et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront +pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on +vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée +que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a +recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève. +Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle +l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut, +en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille, +imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les +unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,--avec des +falaises, au-dessus et une large plage de sable,--gardée par des bancs +et des rocs comme par une armée.--Toujours y grondait la voix rauque +des vagues hautaines,--sauf pendant les longs jours dormants de +l'été,--qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa +couche.--Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du +dauphin et le bruissement d'une petite vague--qui, heurtée par +quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle +mouillait à peine.--Ils erraient tous les deux, et la main dans la +main,--sur les cailloux luisants et les coquillages.--Ils glissaient +le long du sable uni et durci.--Et dans les vieilles cavernes +sauvages--creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à +dessein--en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en +grottes,--ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant +l'autre dans son bras,--ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du +crépuscule empourpré.--ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont +la lumière flottante--s'étendait comme un Océan rosé, brillant et +vaste.--Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,--d'où la +large lune se levait, formant son cercle.--Ils entendaient le +clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent +leurs yeux noirs darder une flamme--chacun dans ceux de l'autre, et +voyant cela,--leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un +baiser[367]....--Ils étaient seuls, mais non point seuls comme +ceux--qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la +solitude,--L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein +d'étoiles,--la rougeur du crépuscule qui de moment en moment +baissait,--les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau +tomber goutte à goutte,--tout autour d'eux resserrait leurs bras +entrelacés,--comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel--hors la +leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent +moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos +catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de +promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers +son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui +soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui +s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et coeur. «Hélas! +ils étaient si jeunes, si beaux,--si seuls, si aimants, si livrés à +eux-mêmes, et l'heure--était celle où le coeur est toujours plein--et, +n'ayant plus sur soi de pouvoir,--suggère des actions que l'éternité +ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces +deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de +floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le +modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes +doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les +pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art. + +Par delà le _cant_ britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par +delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie +humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela +qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves +lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience +est venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme +une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que +les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la +trame ordinaire de sa vie[371]? La vérité est qu'il emploie le +meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler +comme un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un +animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses +instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la +nécessité fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse +et de plus imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre +gré, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche +rarement sur les côtes, que du moins son échine stoïcienne peut +faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en +imagination de caparaçons magnifiques, et se prélasse ainsi à pas +mesurés, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des +fleurs, tandis qu'en somme elle piétine dans la boue et emporte avec +soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que +de palper son dos pelé, de lui mettre sous les yeux les sacs de +farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La +bonne comédie! C'est la comédie éternelle, et il n'y a pas un +sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord. +Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle +sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre. Elle a de la vertu, +cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait à +propos de don Juan des raisonnements très-beaux: la belle chose que +les raisonnements, et comme ils sont propres à brider la passion! +Rien de plus solide qu'un ferme propos étayé de logique, appuyé sur +la crainte du monde, sur la pensée de Dieu, sur le souvenir du +devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté un tête-à-tête en +juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la +pauvre femme timide est surprise par son mari outragé, dans quelle +situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement elle va se taire, +honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de +compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compté +sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à présent il +s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de +sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée, +on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et +l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est +en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête. +C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et +défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné +vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle +comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête +femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez +raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné, +et vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine +fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en +équilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une +bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les +pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un +idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous +recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à +une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au +fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et +jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant +fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère? +Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de coeur commence. «Oui, +dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....--(Ici il se +trouva plus malade.)--O Julia! qu'est-ce que toutes les autres +angoisses?...--(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de +rhum!--Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)--Julia, mon +amour!--(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)--Ma bien-aimée +Julia, entends ma prière!...--(Ici sa voix devient inarticulée: +c'était la faute des hoquets)[373].--L'amour est très-brave contre +toutes les nobles maladies,--mais il a horreur de l'application des +serviettes chaudes,--et le mal de mer est sa mort[374].» Bien +d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le +mariage; il y aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si +Pénélope est si connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour +Ulysse étaient de retrouver une jolie urne,--érigée à sa mémoire, et +deux ou trois jeunes demoiselles--engendrées par quelque ami +détenteur de sa femme et de ses biens,--et de sentir son chien Argus +l'empoigner par sa culotte[375].» + +Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique, +c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par +bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne; +la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que +par contradiction et par instants. «Donnez-nous du vin, des femmes, de +la gaieté, des éclats de rire,--demain des sermons et de l'eau de +Seltz.--L'homme étant un être raisonnable, doit se griser[376].--Le +meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.--Je voudrais être +argile--autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,--parce +qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis grisé à +force,--et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous voyez bien +qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé à se +détruire. Son _Don Juan_ aussi est une débauche; il s'y amuse +outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un +taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et +maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses +récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la +famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui +se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift; +bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second +comme plus gras;--mais il avait beaucoup de répugnance pour cette +sorte de fin.--Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui +lui avait été fait à Cadix--par une souscription générale des +dames[377].» Pièces en main[378], il y suit avec une exactitude de +chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le +délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut toucher et +montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds grotesque et +hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la mitraille et la +baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employés comme +fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y a du sang assez +pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est +pour railler la guerre et les boucheries décorées du nom d'exploits. +Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes les vanités +humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon +«que la vie est un néant et que les hommes ne valent pas des +chiens[379]?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon ses +lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au +moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un poëte +respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaieté de +cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il lâche une +pantalonnade. Il achève une ode par des caricatures. Il est Faust dans +le premier vers et Méphistophélès dans le second. Il arrive au milieu +des tendresses ou des meurtres avec des drôleries de petit journal, +avec des trivialités, des cancans, avec des injures de pamphlétaire et +des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu les procédés poétiques, se +demande où il en est, compte les stances déjà faites, gouaille la +Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme s'il n'en donnait pas +deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-même, et lui seul, +debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle ici; ses personnages +ne sont que des paravents; même la moitié du temps, il les écarte pour +occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colères, +ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une conversation, une +confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon +d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mémoires +dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et s'épanchait. +Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive +pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai poëte, +toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui +éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les +émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les +hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims +d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans +les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on +l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec +lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu, si poignant, +une si étonnante prodigalité de science, d'idées, d'images ramassées +des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris, +emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer à +résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot qui à son endroit +revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-même, et +tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver le monde et +sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement de son +talent et le contentement de son coeur que dans un poëme armé contre +toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions +poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a +une maladie de coeur et d'esprit dans le style de _Don Juan_, comme +dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes, +c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette sorte de rire est un +spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie, +chez l'autre l'excitation ou le dégoût. Byron s'épuisait, du moins le +poëte s'épuisait en lui. Les derniers chants du _Don Juan_ traînaient; +la gaieté devenait forcée, les escapades se tournaient en divagations; +le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait +essayé avait fléchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame +qu'à la déclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand +il quitta la poésie, la poésie le quittait; il alla chercher l'action +en Grèce et n'y trouva que la mort. + +[Note 352: + + .... Thou hast no power upon me, that I feel; + Thou never shalt possess me, that I know: + What I have done is done; I bear within + A torture which could nothing gain from thine: + The mind which is immortal makes itself + Requital for its good or evil thoughts-- + Is its own origin of ill and end-- + And its own place and time;--its innate sense, + When stripp'd of this mortality, derives + No colour from the fleeting things without; + But is absorb'd in sufferance or in joy, + Born from the knowledge of its own desert. + _Thou_ didst not tempt me, and thou couldst not tempt me. + I have not been thy dupe, nor am thy prey-- + But was my own destroyer, and will be + My own hereafter.--Back, ye baffled fiends! + The hand of death is on me--but not yours!] + +[Note 353: _Don Juan._ + + There stands the noble hostess, nor shall sink + With the three thousandth curtsy; + .... Saloon, room, hall, o'erflow beyond their brink, + And long the latest of arrivals halts, + 'Midst royal dukes and dames condemn'd to climb, + And gain an inch of staircase at a time....] + +[Note 354: It was as if the house had been divided between your +public and understood courtesans. But the intriguantes much +outnumbered the regular mercenaries. Now where lay the difference +between Pauline and her mamma, and Lady.... and daughter? Except that +the two last may enter Carleton and any other house and the two first +are limited to the Opera and b--house. How I delight in observing life +as it really is--and myself after all the worst of any!] + +[Note 355: Alfred de Musset.] + +[Note 356: Voyez son terrible poëme bouffon _The Vision of +Judgment_ contre Southey, George IV, et la parade officielle.] + +[Note 357: Don Juan is a satire on the abuses in the present state +of society, and not an eulogy of vice.] + +[Note 358: Stendhal, _Mémoires sur lord Byron_.] + +[Note 359: Moore's _Life of lord Byron_, III, 113.] + +[Note 360: + + .... I like to see the sun set, sure he'll rise to-morrow, + Not through a misty morning twinkling weak as + A drunken man's dead eye in maudlin sorrow, + But with all heaven t' himself; that day will break as + Beauteous as cloudless, nor be forced to borrow + That sort of farthing candlelight which glimmers + Where reeking London's smoky caldron simmers.] + +[Note 361: + + .... I love the language, that soft bastard latin, + Which melts like kisses from a female mouth, + Which sounds as if it should be writ on satin, + With syllables which breathe of the sweet south, + And gentle liquids gliding all so pat in, + That not a single accent seems uncouth, + Like our harsh northern whistling, grunting guttural, + Which we're obliged to hiss, and spit, and sputter all.] + +[Note 362: + + I like the women too (forgive my folly), + From the rich peasant cheek of ruddy bronze, + And large black eyes that flash on you a volley + Of rays that say a thousand things at once, + To the high dama's brow, more melancholy + But clear, and with a wild and liquid glance, + Heart on her lips, and soul within her eyes, + Soft as her clime, and sunny as her skies.] + +[Note 363: Voyez Stendhal, _Vie de Giacomo Rossini_, et Stanley, +_Vie de Thomas Arnold_. Le contraste est complet. Voyez aussi dans +_Corinne_ cette opposition très-bien saisie.] + +[Note 364: Journal, février 1821.] + +[Note 365: + + She with her flush'd cheek laid on her white arm, + And raven ringlets gather'd in dark crowd + Above her brow, lay dreaming soft and warm; + .... One with her auburn tresses slightly bound, + And fair brows gently drooping, as the fruit + Nods from the tree, was slumbering with soft breath, + And lips apart, which show'd the pearls beneath. + .... A fourth as marble, statue-like and still, + Lay in a breathless, hush'd, and stony sleep; + White, cold and pure........................ + .................. a carved lady on a monument.] + +[Note 366: + + .... It was like the fawn which, in the lake display'd, + Beholds her own shy, shadowy image pass, + When first she starts, and then returns to peep, + Admiring this new native of the deep.] + +[Note 367: + + .... It was a wild and breaker-beaten coast, + With cliffs above, and a broad sandy shore, + Guarded by shoals and rocks as by a host; + And rarely ceased the haughty billow's roar, + Save on the dead long summer days, which make + The outstretch'd Ocean glitter like a lake.... + + And all was stillness, save the sea bird's cry, + And dolphin's leap, and little billow crost + By some low rock or shelve, that made it fret + Against the boundary it scarcely wet. + + .... And thus they wander'd forth, and, hand in hand, + Over the shining pebbles and the shells, + Glided along the smooth and hardened sand; + And in the worn and wild receptacles + Work'd by the storms, yet work'd as it were plann'd, + In hollow halls, with sparry roofs and cells + They turn'd to rest; and each clasp'd by an arm, + Yielded to the deep twilight's purple charm. + + They look'd up to the sky whose floating glow + Spread like a rosy Ocean, vast and bright; + They gazed upon the glittering sea below, + Whence the broad moon rose circling into sight; + They heard the wave's splash, and the wind so low; + And saw each other's dark eyes darting light + Into each other--and beholding this, + Their lips drew near, and clung into a kiss.] + +[Note 368: + + .... They were alone, but not alone as they + Who shut in chambers think it loneliness; + The silent Ocean, and the starlight bay + The twilight glow, which momently grew less, + The voiceless sands, and drooping caves, that lay + Around them, made them to each other press, + As if there were no life beneath the sky + Save theirs, and that their life could never die.] + +[Note 369: + + .... Haidée spoke not of scruples, ask'd no vows, + Nor offered any.... + She was all which pure ignorance allows, + And flew to her young mate like a young bird....] + +[Note 370: + + Alas! They were so young, so beautiful, + So lonely, loving, helpless, and the hour + Was that in which the heart is always full, + And, having o'er itself no further power, + Prompts deeds eternity cannot annul....] + +[Note 371: «Il y a dix fois plus de vérité, disait Byron, dans +_Don Juan_ que dans _Childe Harold_. C'est pour cela que les femmes +n'aiment pas _Don Juan_.»] + +[Note 372: + + I hope it is no crime + To laugh at _all_ things. For I wish to know + _What_, after _all_, are _all_ things--but a _show_? + (Ch. VII, stance 2.)] + +[Note 373: + + .... Sooner shall earth resolve itself to sea, + Than I resign thine image, oh, my fair! + (Here the ship gave a lurch, and he grew sea-sick.) + Oh Julia! what is every other woe?-- + (Here he fell sicker)...................... + (For God's sake let me have a glass of liquor; + Pedro, Baptista, help me down below.) + Julia, my love! (You rascal, Pedro, quicker)-- + Oh, Julia!--(this curst vessel pitches so) + Beloved Julia, hear me still beseeching! + (Here he grew inarticulate with retching.)] + +[Note 374: + + .... Love's a capricious power.... + Against all noble maladies he's bold; + But vulgar illnesses don't like to meet; + .... Shrinks from the application of hot towels, + And purgatives are dangerous to his reign, + Sea-sickness death....] + +[Note 375: + + .... 'Tis melancholy, and a fearful sign + Of human frailty, folly, also crime, + That love and marriage rarely can combine; + Although they both are born in the same clime; + Marriage from love, like vinegar from wine-- + A sad, sour, sober beverage.-- + .... An honest gentleman, at his return + May not have the good fortune of Ulysses;.... + .... The odds are that he finds a handsome urn + To his memory--and two or three young misses + Born to some friend, who holds his wife and riches + And that _his_ Argus bites him by--the breeches.--] + +[Note 376: + + .... Let us have wine and women, mirth and laughter, + Sermons and soda-water the day after. + Man, being reasonable, must get drunk; + The best of life is but intoxication....] + +[Note 377: + + .... And next they thought upon the master's mate, + As fattest; but he saved himself, because, + Besides being much averse from such a fate, + There were some other reasons: the first was, + He had been rather indisposed of late; + And that which chiefly proved his saving clause, + Was a small present made to him at Cadiz, + By general subscription of the ladies.] + +[Note 378: Il avait sous les yeux une douzaine de descriptions +authentiques.] + +[Note 379: Chant VII, 6, 7. + + Dogs, or men!--for I flatter you in saying + That ye are dogs--Your betters far--Ye may + Read, or read not, what I am now essaying + To show ye what ye are in every way.] + +[Note 380: Voyez _Vision of Judgment_.] + + +VI + +Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle +n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe, +gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et +l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou +l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci +précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans +l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs +exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante +jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les +autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de +leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus +autour d'eux, écoutant notre coeur qui répétait leurs cris tout bas. +Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La +démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la +philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans +cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité +et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint +d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée, +livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le +bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et +l'homme avorté ou gâté. De ce concert, une idée sortit, centre de la +littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est qu'il y a +quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure, +et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord. + +Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands, +ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et +profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»--«Cultive ton +jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau, +deviens bête de somme.»--«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite, +abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»--«Fais +ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont +là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens +et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon +de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a +une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous +commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute +l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la +littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les +choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne +connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes +sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs +grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui +ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour +les briser à deux pas de l'entrée contre une misérable borne qu'ils ne +voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les nécessités +qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre génération, comme les +précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en +relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au +calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c'est notre +intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais +nous avons le droit de concevoir pour autrui les espérances que nous +n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos descendants un +bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un air plus sain, +ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des idées finit +par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité +du coeur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris +pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme eux nous avons +reçu pour des vérités certaines les nobles songes de notre imagination +et les suggestions impérieuses de notre coeur. Nous nous sommes liés à +la partialité des divinations religieuses et à l'inexactitude des +divinations littéraires, et nous avons accommodé nos doctrines à nos +instincts et à nos chagrins. La science approche enfin, et approche de +l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des +pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à +l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont +trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la +portée. La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses +attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à +travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà +maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit +en Allemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes +méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux comme le +monde physique s'est transformé. Il se transforme déjà, et nous avons +laissé derrière nous le point de vue de Byron et de nos poëtes. Non, +l'homme n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la +poésie n'est point de le révolter ou de le diffamer. Il est à sa place +et achève une série. Regardons-le naître et grandir, et nous cesserons +de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose, +et à ce titre il a raison d'être comme il est. Son imperfection innée +est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une +plante, comme l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un +cristal. Ce que nous prenions pour une difformité est une forme; ce +qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement +d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matériaux les +instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour +instruments les lois physiques, comme les matières organiques ont pour +éléments les substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la +raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique, +parfois défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout +être supérieur et complexe, elle a pour soutiens et pour maîtresses +des forces inférieures et simples qui, suivant les circonstances, +tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la défont par leur +désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être, comme les +éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des lois +indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un certain +genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera +contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une +géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému d'admiration +au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au coeur des +choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde, +éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et viennent +épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la jeunesse et de +la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en découvrant que ce +faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour +terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet +idéal auquel se suspendent, à travers tant d'erreurs, toutes les +aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à +travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet +emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un +art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est +notre affaire aujourd'hui de les chercher. + + + + +CONCLUSION. + +Le passé et le présent. + + I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi + la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. -- + Comment elle a infléchi le caractère et établi la + constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté + l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le + modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé + la culture classique et dévié l'esprit national. -- La + Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique + et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment + les idées européennes élargissent le moule national. + + II. Le présent. -- Concordances de l'observation et de + l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. -- + L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture. + -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La + philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit + la civilisation présente et élaborent la civilisation + future. + + +§ 1. + +I + +Arrivés au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant +embrasser d'un regard l'ensemble de la civilisation anglaise; tout s'y +tient: quelques puissances et quelques circonstances primitives ont +produit le reste, et il n'y a qu'à suivre leur action continue pour +comprendre la nation et son histoire, son passé et son présent. À +l'origine, et au plus profond dans la région des causes, apparaît la +race. Une nation entière, Angles et Saxons, a détruit, chassé ou +asservi les anciens habitants, effacé la culture romaine, s'est +établie seule et pure, et n'a trouvé parmi les derniers ravageurs +danois qu'une recrue nouvelle et du même sang. C'est là le tronc +primitif; de sa substance et de ses propriétés innées naîtra presque +toute la végétation future. En ce moment, et comme les voilà, seuls +dans leur île, ils atteignent un développement tel quel, fruste, +brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, bâtissent et +défrichent, surtout pullulent: les peuplades éparses qui ont passé la +mer sur des bateaux de cuir deviennent une forte nation compacte, +trois cent mille familles, riche, pourvue de bétail, largement +épanouie dans l'abondance de la vie corporelle, à demi assise dans la +sécurité de la vie sociale, avec un roi, des assemblées respectées et +fréquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les +fougues et les violences du tempérament barbare, la vieille fidélité +germanique maintient les hommes en société, pendant que la vieille +indépendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste, +ils n'avancent guère. Quelques chants tronqués, une épopée où gronde +encore l'exaltation guerrière de l'antique barbarie, des hymnes +lugubres, une poésie âpre et furieuse, parfois sublime et toujours +rude, voilà tout ce qui subsiste d'eux. En six siècles, ils ont fait à +peine un pas hors des moeurs et des sentiments de leur inculte +Germanie; le christianisme qui a trouvé prise sur eux par la grandeur +de ses tragédies bibliques et la tristesse anxieuse de ses +aspirations, ne leur apporte point la civilisation latine; elle +demeure à la porte, à peine accueillie par quelques grands hommes, +déformée, si elle entre, par la disproportion du génie romain et du +génie saxon, toujours altérée et réduite, si bien que pour les hommes +du continent, les hommes de l'île ne sont que des lourdauds illettrés, +ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par tempérament et +par nature, rebelles à la culture et tardifs dans leur développement. + +L'empire de ce monde est à la force. Ils sont conquis pour toujours et +à demeure, conquis par des Normands, c'est-à-dire par des Français +plus habiles, plus vite cultivés et organisés qu'eux; là est le grand +événement qui va achever leur caractère, décider de leur histoire et +imprimer dans leur caractère et dans leur histoire, l'esprit politique +et pratique qui les sépare des autres peuples germains. Opprimés, +enserrés dans le réseau rigide de l'organisation normande, ils ont +beau avoir été conquis, ils n'ont pas été détruits; ils sont sur leur +sol, chacun avec ses amis et dans sa commune; ils font corps, ils sont +encore vingt fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Leur situation +et leurs nécessités feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils +vont endurer, réclamer, lutter, résister ensemble et avec accord, +faire effort aujourd'hui, demain, tous les jours, pour n'être pas tués +ou volés, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou extorquer +des garanties, et par degrés ils vont acquérir la patience, le +jugement, toutes les facultés et toutes les inclinations par +lesquelles se maintiennent les libertés et se fondent les États. Par +un bonheur singulier, les seigneurs normands les y aident; car le roi +s'est fait une si grosse part, et se trouve si redoutable que pour +réprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcés de ménager +leurs sujets saxons, de s'allier à eux, de les comprendre dans leurs +chartes, de se faire leurs représentants, de les admettre au +Parlement, de les laisser impunément travailler, s'enrichir, prendre +de la fierté, de la force, de l'autorité, intervenir avec eux dans les +affaires publiques. Voilà donc que peu à peu la nation anglaise, +enfoncée sous terre par la conquête comme par un coup de masse, se +dégage et se relève; cinq cents ans et davantage s'emploient à ce +redressement. Mais pendant toute cette durée le loisir a manqué pour +la fine et haute culture; il a fallu vivre et se défendre, piocher la +terre, tisser la laine, s'exercer à l'arc, aller aux assemblées, au +jury, payer et raisonner pour les affaires communes; l'homme important +et estimé est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits. +Ce qui s'est développé ce sont les moeurs énergiques et militaires; ce +qui a régné, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laissé les +lettres et les élégances aux nobles francisés de la cour. Quand le +vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'était pour +festiner plantureusement ou pour chanter la ballade de Robin Hood. Il +a vécu et agi; il n'a point réfléchi ni écrit; sa littérature +nationale se réduit à des fragments et des rudiments, à des chansons +de harpistes, à des épopées de taverne, à un poëme religieux, à +quelques livres de réforme. En même temps, la littérature normande +s'est desséchée; séparée de la tige, et sur un sol étranger, elle a +langui dans les imitations; un seul grand poëte, presque Français +d'esprit, tout Français de style, a paru, et après lui comme avant lui +s'étale le radotage irrémédiable. Pour la seconde fois une +civilisation de cinq siècles s'est trouvée stérile de grandes idées et +de grandes oeuvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et à double +titre, parce qu'à l'impuissance universelle du moyen âge, s'y joint +l'appauvrissement de la conquête, et que des deux littératures qui la +composent, l'une, transplantée, avorte, et l'autre, mutilée, cesse de +s'épanouir. + + +II + +Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et +le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de +Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes +et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les +habitudes de résistance et d'association, les préoccupations +politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de +Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de +Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre +acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi +des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de +la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq +grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de +leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les +circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur +succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur +histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de +prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les +facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les +conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la +décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout, +l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À +l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son +coeur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes; +et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont +contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des +aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se +forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou +ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses +aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à +un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par +l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne +un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à +la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant +le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son +inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté +romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans +l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et +féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par +patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et +de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé +par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et +dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement +doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de +discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des +beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination +étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le +Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui +donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage +d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline +uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature +universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième +siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui, +pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa +constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et +de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare, +Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les +traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable, +et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis +mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race +sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la +conquête a tourné cette race vers la vie militante et les +préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention +originale, son oeuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense +et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le +sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la +divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui, +repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le +préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce +protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente +et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme +permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes, +celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur +l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à +l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine +l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le +sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La +voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que +l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu +seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il +doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui, +obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée +aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle +aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie; +atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature +humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque, +elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond +à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand +monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la +culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française +ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que +des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est +devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme +brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie +est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il +ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style; +elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que +les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes +libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus. +Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur +cours; les inclinations nationales ont fait leur oeuvre dans la +société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont +transformé la constitution et la politique, en même temps que les +talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces +rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs +jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs, +sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre +moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie +temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un +arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le +danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth +elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion +publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple +ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce +qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs +de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et +par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances +personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier +Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce +moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien +qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les +situations politiques; toujours les constitutions légales +s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit +infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs, +si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer +leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs +seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties +dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi +primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si +fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution +s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et +l'institution de l'_Habeas corpus_ sous Charles II, par le +redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques +II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et +l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment +l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et +héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et +politique ont fait leur oeuvre et désormais vont bâtir sans +empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés. + +[Note 381: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du +dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si +l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique, +c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et +l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle, +_History of civilisation_, t. II.] + +[Note 382: Buckle, _History of civilisation_, t. I, 590, 592.] + + +III + +Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute +conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent, +l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse +oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à +l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette +énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national. +De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du +discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous +les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et +le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là +cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la +vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament +la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils +n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure; +ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et +s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à +demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées +insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur +respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps +ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être +s'accroissent énormément; la littérature et l'opinion chez eux +deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre contre +la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur morale, +en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au centuple +leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et despotique +de maximes approuvées, de convenances établies et de croyances +inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie l'homme +utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier ou de +faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable d'inventions +commodes, associations, institutions, mécanismes, ustensiles, méthodes +qui travaillent incessamment pour fournir au corps et à l'esprit tout +ce dont ils ont besoin, voilà désormais les deux traits saillants et +particuliers de ce peuple. Se contraindre et se pourvoir, prendre +l'empire de soi et l'empire de la nature, considérer la vie en +moraliste et en économiste, comme un habit étroit dans lequel il faut +marcher décemment, et comme un bon habit qu'il faut avoir le meilleur +possible, être à la fois _respectable_ et _muni de bien-être_, ces +deux mots renferment tous les ressorts de l'action anglaise. Contre ce +bon sens limité et contre cette austérité pédante, une révolte éclate. +Avec le renouvellement universel de la pensée et de l'imagination +humaine, la profonde source poétique qui avait coulé au seizième +siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une nouvelle +littérature jaillit à la lumière; la philosophie et l'histoire +infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le plus grand +poëte du temps le heurte incessamment de ses malédictions et de ses +sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore, dans les sciences et +dans les lettres, dans la pratique et la théorie, dans la vie privée +et dans la vie publique, les plus puissants esprits essayent d'ouvrir +une entrée au flot des idées continentales. Mais ils sont patriotes +autant que novateurs, conservateurs autant que révolutionnaires; s'ils +touchent à la religion et à la constitution, aux moeurs et aux +doctrines, c'est pour les élargir, non pour les détruire; l'Angleterre +est faite, elle le sait, et ils le savent; telle que la voilà, assise +sur toute l'histoire nationale et sur tous les instincts nationaux, +elle est plus capable qu'aucun peuple de l'Europe de se transformer +sans se refondre, et de se prêter à son avenir sans renoncer à son +passé. + + +§ 2. + +I + +Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je +débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des +confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire; +il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé +expliquait le présent. + +Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un +peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces +côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect +alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances +de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande, +vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand +sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été, +la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a +la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure, +avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi, +et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est +labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre +s'est détrempée sous les averses incessantes, l'Océan est toujours là +intraitable et farouche. Il gronde et beugle éternellement, le vieux +monstre rauque, et le train aboyant de ses vagues avance comme une +armée infinie devant laquelle toute force humaine doit plier. Qu'on +songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux longues heures du matelot +ballotté, roulé aveuglément par les rafales! En ce moment et dans +cette belle saison, surtout le cercle de l'horizon, les nuages montent +ternis, blafards, bientôt semblables à une fumée charbonneuse, +quelques-uns d'une blancheur éblouissante et fragile, si enflés qu'on +les sent prêts à fondre. Leurs pesantes masses cheminent, elles +s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine sans limite, un pan du +ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un instant, la mer est +salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec des tournoiements +étranges, et leurs flancs prennent des teintes huileuses et livides. +L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout l'horizon; la pluie +s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée tant qu'on ne l'a +pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont arrivés là pour la +première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le large espace qui +s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos yeux comptent comme +sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a plus d'air, on +n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de +formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent des fantômes +effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au fusain sur +laquelle un enfant a maladroitement passé la manche. Vous voilà à +New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la pluie, la terre lui +renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la pluie; tout est +noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de raison pour que cela +doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée cimmérienne +d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de ses yeux; on +sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité qui monte; on +se croit hors du monde respirable, réduit à la condition des êtres +marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas vivre. On +se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où barbotent +des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie mouillée, +le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables, noirs +insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser au +Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande +place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu +laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les +autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester +chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au +suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité +ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un +pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe +l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le +navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables, +leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes de cuir à rebord, +si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si maîtres +d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers à coton, +calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et persévérant +tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même contention de +corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est conformée à +leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre; au bout de +huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance délicate et +savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté abandonnée, au +contentement des yeux, à l'épanouissement facile et harmonieux de la +nature artistique et animale, qu'il faut se marier, élever un troupeau +d'enfants, prendre les soucis et l'importance du chef de famille, +s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se munir de +bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref, capable +d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies ouvertes à +l'homme, endurer et faire effort. + +Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du +pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la +campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une +sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de +vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les +collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et +potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes +d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres; des +pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux, paisiblement, des +vaches alourdies. La brume monte insensiblement entre les intervalles +des arbres, et les lointains nagent dans une vapeur lumineuse. Il n'y +a rien de plus doux au monde, ni de plus délicat que ces teintes; on +s'arrêterait pendant des heures entières à regarder ces nuages de +satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze transparente qui +emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne les laisse arriver +sur la terre que souriants et caressants. Des deux côtés de la voiture +passent incessamment des prairies toujours plus belles, où les boutons +d'or, les reines des prés, les pâquerettes s'entassent par traînées +avec des teintes fondues; une suavité presque douloureuse, un charme +étrange, s'exhalent de cette végétation inépuisable et passagère. Elle +est trop fraîche, elle ne peut durer; rien n'est arrêté, stable et +ferme ici, comme dans les pays du Midi; tout est coulant, en train de +naître et de mourir, suspendu entre les pleurs et la joie. Les gouttes +d'eau roulantes luisent sur les feuilles comme des perles; les têtes +rondes des arbres, les larges feuillages étalés chuchotent sous la +brise faible, et le bruit des larmes laissées par la dernière ondée +est incessant sur leur pyramide. Comme ils vivent opulemment dans les +clairières, étalés à plaisir, toujours rajeunis et abreuvés par l'air +moite! Comme la séve monte dans ces plantes rafraîchies et abritées +contre le ciel! Et comme le ciel et le pays semblent faits pour +ménager leurs tissus et aviver leurs couleurs! Au moindre soupçon de +soleil, elles sourient avec une grâce délicieuse; on dirait de belles +vierges timides et frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil +un instant se dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une +parure de bal. La lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales +lustrés, dorés, éclatent avec un coloris trop fort; les plus +magnifiques broderies, le velours constellé de diamants, la soie +chatoyante couturée de perles n'approchent pas de cette teinte +profonde; la joie déborde comme d'une coupe trop pleine. À +l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on comprend pour la première +fois la vie du pays humide. L'eau multiplie et amollit les tissus +vivants; les plantes foisonnent et n'ont point de suc; la nourriture +surabonde et n'a pas de goût; l'humidité enfante, mais le soleil +n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de bétail, beaucoup de +viande; la grande mangeaille et la grosse mangeaille; ainsi se +soutient le tempérament absorbant et flegmatique; la pousse humaine, +comme toute la pousse végétale et animale, est puissante, mais lourde; +l'homme est amplement charpente, mais à gros coups; la machine est +solide, mais elle roule lentement sur ses gonds, et le plus souvent +les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on regarde les gens de +près, il semble que leurs diverses pièces sont indépendantes, du moins +qu'elles ont besoin de temps pour se transmettre les chocs. Leurs +idées n'éclatent pas d'abord en passions, en gestes, en actions. Comme +chez le Flamand et l'Allemand, elles s'arrêtent d'abord dans la +cervelle, elles s'y étalent, elles y déposent; l'homme n'est point +secoué, il n'a point de peine à demeurer immobile; il n'est point +entraîné; il peut agir sagement, uniformément; car son moteur +intérieur est une idée ou une consigne, non une émotion ou un attrait. +Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne s'ennuie pas; son train ordinaire, +ce sont les sensations ternes, et l'insipide monotonie de la vie +machinale n'a rien qui doive le rebuter. Il y est fait, sa nature y +est conforme. Quand on a mangé toute sa vie des navets, on ne regrette +pas les oranges. Il se résignera aisément à écouter quinze discours de +suite sur le même sujet, à demander vingt ans de suite la même +réforme, à compulser des statistiques, à étudier des traités moraux, à +faire des classes le dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le +piquant, l'agréable ne sont point un besoin pour lui. La faiblesse de +ses impulsions sensibles contribue à la force de ses impulsions +morales. Son tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de +gendarme; les chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici +à des explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout +haut, à propos de religion et de politique, avoir des _meetings_, +faire des associations, attaquer rudement les gens en place, dire que +la Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas +d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger, +il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme. +Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous +les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez +les enfants, la filasse presque blanche; les yeux pâles, souvent bleus +comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille, les mouvements +d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants encore, ceux +que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à ce +tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose, +majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main, +étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux +pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable +à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant +inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six +pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un +mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages, +des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la +séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes, +la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds +d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la +boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou +de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais +la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé, +d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise, +voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux +lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et +en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur +ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, de lancer la +balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de respirer en +canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front les gouttes +de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés et les +barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent encore les +plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien de plus +simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en a peu +d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes, si +foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On +n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette +innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs +épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et +délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner +l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours +précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent +ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie; +les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer +qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux +joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les +émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer +sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous +êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes +naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point +languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice +comme leurs frères; en cheveux flottants, à six ans, elles courent à +cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en ce pays +le tempérament flegmatique, et le coeur s'y conserve plus simple en +même temps que le corps y devient plus sain. Encore un regard; car +au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus véritablement +anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous une heure +durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et +considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres +pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les +yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme +est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans +regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il +faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort +profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les +ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes +sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible +dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux +caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont +trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou +opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont +supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même +dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet +endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces +pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, qui demeurent +immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir. Certainement la +bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici qu'ailleurs; +quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de la +concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les +imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait +son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent +le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers +honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces +spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes +d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs +haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des +troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux +que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la +surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et +la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi, +sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines +disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient +disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations +viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et +les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du +branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament +et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un +côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un +animal _entraîné_: son corps et son esprit ont été transformés par la +forte nourriture, par l'exercice corporel, par la religion austère, +par la morale publique, par la lutte politique, par la perpétuité de +l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus capable d'agir +utilement et puissamment dans toutes les voies, le travailleur le plus +productif et le plus efficace, comme son boeuf est devenu la meilleure +bête à viande, son mouton la meilleure bête à laine, et son cheval le +meilleur coureur. + + +II + +En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans +aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois, +ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et +vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas +d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante +ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici +tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais +pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives +sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs +qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins +pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières +chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de +construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la +carcasse en fer d'une église qu'on achève pour la porter dans l'Inde. +Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuplée de +vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à vapeur, à +voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois, +dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a cinq ou six +mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues +maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les +navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au +loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs +mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui +ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du +couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de +vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent, +accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies +des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du +labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du +soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et +charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la +lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez +dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun +d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires, +alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de +cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille. +Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante +pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille +tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour +l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève au moyen +d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le +mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de +porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des +suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries s'allonge à +perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, comblé +de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière d'hommes qui s'agite +dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce centre; comme un coeur +où afflue le sang et d'où jaillit le sang, l'argent, les marchandises, +le négoce, arrivent ici des quatre coins de la planète et coulent +d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble +naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit, +les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes, un petit traîneau +les roule à l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur +propre poids sur les plans inclinés qui les conduisent à leur place. +Les clerks, sans se presser, crient les numéros; les hommes poussent +ou tirent sans confusion, avec calme, épargnant leur peine, pendant +que le maître flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec +des gestes rares et sans prononcer un mot. + +À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à +Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez +dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les cheminées, +hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et couvrent la +plaine à perte de vue; les files multipliées, entre-croisées, de hauts +bâtiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux, +comme des rangées de ruches économiques et affairées. Les hauts +fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compté seize en un seul +tas; les débris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les +locomotives courent, semblables à des fourmis noires, d'un mouvement +automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffré dans +la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle +manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus +sont des édifices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, à +six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires rangés le long de +la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent pour entrer; les +docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de coton qui les +bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart rougeâtre. Toutes +les choses semblent ici bâties dans des proportions démesurées et +comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont +que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres, cylindres larges +comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent à de grands +chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer, +laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui disparaissent +dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés par une espèce +de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de +fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser +tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du +monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les +estuaires des fleuves où la mer entre pour faire un port naturel. +Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante à cent +mille âmes germent comme une végétation sur le bassin du Lancashire; +jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teintés de noir, +Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande, +qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forêts antédiluviennes, +en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasiné la puissance +qui remue la matière, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la +matière peut être transportée. L'homme lui-même, esprit et corps, +semble fait pour mettre à profit ces avantages. Ses muscles sont +résistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet à +la lassitude et au dégoût qu'un autre. Il travaille aussi bien à la +dixième heure qu'à la première. Nul ne manie mieux les machines; il a +leur régularité et leur précision; deux ouvriers font dans une +manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers +français. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues +d'étoffes ils fabriquent chaque année, combien de millions de tonnes +ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et +consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils +ont fondés où qu'ils fondent en Amérique, en Chine, dans l'Inde, en +Australie, et peut-être alors, en comptant les hommes et les valeurs, +en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que +celui de la France, que leur population a doublé depuis cinquante ans, +que leurs colonies, partout où le climat est sain, deviennent de +nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien +imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la +grandeur. + +Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture; +du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec +une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de +suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé, +lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la +campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien +n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé, +tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans, +vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos +campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et +incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne +ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture +avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils +prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont +drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement +qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la +culture et dans l'élevage, ils perfectionnent les étables +perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire; +quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince +Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte +de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la +reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous +cet effort universel[383], la production agricole a doublé en +cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus +d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on +lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette +oeuvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir la +moitié de cette oeuvre. Vous entrez dans une ferme, même médiocre, de +cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents, dignes, bien +vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand bâtiment +sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs +grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs +intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés +tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un +assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture, +quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande +Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve +quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte +luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un ou deux +petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est propre; il +y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins bleuâtres, +régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du buffet brillant; +les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de vitres cassées, +ni salies; point de portes disjointes, de volets dépendus, de mares +stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos villageois; le petit +jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes; souvent des rosiers, +des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le dimanche, on voit le +père, la mère assis près d'une table bien essuyée, avec du thé et du +beurre, jouir de leur _home_, et de l'ordre qu'ils y ont mis. Chez +nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane pour aller voir _sa +terre_; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce que ceux-ci aiment, +c'est le confortable. Point de pays où l'on soit plus exigeant à cet +endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la passion exagérée de +toutes les choses bonnes et commodes; nous avons trop de besoins, nous +dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un peu d'argent, au lieu +d'acquérir un bout de terre, achètent le meilleur sherry, les +meilleurs habits[384].» À mesure qu'on monte vers les hautes classes, +ce goût devient plus fort. Dans les moyennes, l'homme s'excède de +travail pour donner à sa femme des robes trop voyantes et pour mettre +dans sa maison les cent mille brimborions du demi-luxe. Vers le +sommet, les inventions du bien-être sont si multipliées, qu'on en est +gêné; il y a trop de journaux et de revues sur votre table de nuit, +trop d'espèces de tapis, de cuvettes, d'allumettes, de serviettes dans +votre cabinet de toilette: leur raffinement est infini: vous songerez, +en fourrant vos pieds dans les pantoufles, qu'il a fallu vingt +générations d'inventeurs pour porter la semelle et la doublure jusqu'à +ce degré de perfection. On ne saurait imaginer des clubs mieux munis +du nécessaire et du superflu, des maisons si bien approvisionnées et +si bien menées, l'agrément et l'abondance si savamment entendus, un +service si sûr, si respectueux, si rapide. Les domestiques, dans le +dernier recensement, faisaient «la classe la plus nombreuse parmi les +sujets de Sa Majesté;» ils en ont cinq là où nous en avons deux. +Quand, à Hyde-Park, on voit leurs jeunes filles riches, leurs +gentlemen à cheval et en équipage, lorsqu'on réfléchit sur leurs +maisons de campagne, sur leurs habits, leurs parcs et leurs écuries, +on se dit que véritablement ce peuple est fait selon le cour des +économistes, j'entends qu'il est le plus grand producteur et le plus +grand consommateur de la terre, que nul n'est plus propre à exprimer +et aussi à absorber le suc des choses; qu'il a développé ses besoins +en même temps que ses ressources, et vous pensez involontairement à +ces insectes qui, après leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup +munis de dents, d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments +admirables et terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout +faire, mais pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre +estomacs. + +[Note 383: Léonce de Lavergne, _Économie rurale en Angleterre_, +_passim_.] + +[Note 384: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu +anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne +peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans +une très-bonne position. Là où un manoeuvre anglais avec ses neuf +shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit +passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent +pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine +d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent +l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait +des dettes.»] + + +III + +Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous +apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la +façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte +d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions +gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands +arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me +trompe, le mot est faux, c'est _gentlemen_ qu'il faut dire; +_bourgeois_ est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui +s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique; +ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles +qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent +effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé, +implanté artificiellement et du dehors; c'est un gouvernement spontané +et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il leur faut +des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a un; +quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut se +passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres, +gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants; +dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file; +nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre. +La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas +suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un, +et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni +désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le +propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses +amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses +grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa +famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation +de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien +l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent; +tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour +passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les +affaires de leur commune ou de leur Église; il sont _justices_, +_overseers_, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement. +Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison +d'école; plusieurs établissent des bibliothèques qui prêtent des +livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les villageois +trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon marché, bref des +divertissements honnêtes qui les détournent du cabaret et du gin. +Beaucoup d'entre eux font des _lectures_; leurs soeurs ou leurs filles +tiennent des écoles de dimanche; en somme, ils donnent à leurs frais +aux ignorants et aux pauvres la justice, l'administration, la +civilisation. J'en ai vu un, riche de trente millions, qui le +dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux petites filles; +lord Palmerston offre son parc pour les _archery meetings_; le duc de +Marlborough ouvre le sien journellement au public «en priant (le mot y +est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.» Un ferme et fier +sentiment du devoir, un véritable esprit public, une grande idée de ce +qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la supériorité morale +qui autorise le commandement; probablement, depuis les anciennes cités +grecques, on n'a point vu d'éducation ni de condition où la noblesse +native de l'homme ait reçu un développement plus sain et plus complet. +Bref, ils sont magistrats et patrons de naissance, chefs des grandes +entreprises où il faut hasarder des capitaux, promoteurs de toutes les +largesses, de toutes les améliorations, de toutes les réformes, et, +avec les honneurs du commandement ils en prennent les charges. Car +remarquez qu'à l'inverse des autres aristocraties, ils sont instruits, +libéraux, et marchent à la tête, non à la queue, dans la civilisation +publique. Ce ne sont point des délicats de salon, comme nos marquis du +dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système +des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est +souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne +sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer +au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute +l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des +littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et +Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de +géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout +du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si +les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont +pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les +laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus +que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand +médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse +et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné +quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au +bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et +participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants +de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière +aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée. +Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec +confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le +poids en même temps que les avantages de leur dignité. Il y en a dans +le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme jusqu'au +bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses affaires +qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le père[385] +peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans les plus +minces circonstances de la vie domestique, un degré d'autorité et de +dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade, absent depuis +longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne sans lui +demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais ma +carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant. +Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers +comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a +des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du +pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de +lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution +sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui +est tout prêt. + +C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de +l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant +enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours +renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne +sont pas capables de l'arracher tout entier; les gens ont beau parler, +crier, faire des _meetings_, des processions, des ligues, ils ne +démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un compartiment de +fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et qui, comme tout +placage, peut être remplacé par un autre; toujours les trente ou +quarante gentlemen d'un district, riches, influents, accrédités, +utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du district. +«Comme on voit le diable dans les papiers périodiques, disait +Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.» Point du +tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut, et d'un +ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis marcher +des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos cet +écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des Lords +dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai que +l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se +bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est +bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein +vent déclamaient contre les Lords, qui sont des _coquins_ (_rogues_). +L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait +un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires. +Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de +personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de +l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui +grandit, imprime des traités à bon marché, fait des _lectures_, puis +des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un projet au +Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire; cependant le +projet prend du poids; la majorité de la nation pousse, elle force les +portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir ainsi; les +ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet, leurs +associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je crois, il y +eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils feront parfois +des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà l'économie +politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est supprimer +le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme ailleurs le +tempérament est toujours la grande force. La colère, le sang ne leur +montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations méridionales; un +long intervalle sépare toujours l'idée de l'action, et les +raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet intervalle. +Entrez dans un _meeting_, considérez ces gens de toute condition, ces +dames qui viennent pour la trentième fois entendre la même +dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton, sur +les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter +argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer +leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au +bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au +cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une +minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni +s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent être +libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des nerfs +patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres; tâchez +d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci ont le +double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier avec +sang-froid. + +[Note 385: Dans le langage familier, les fils disent: «My +governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»] + + +IV + +Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a +pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il +faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus +noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En +tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme +Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est +soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres +massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs, +sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments +semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se +croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites, +en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau; +tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de +verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes, +excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre +après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus fin et plus haut +n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de ne pas +rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes de fer; +Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa colonne +et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout d'une +perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et +couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent +déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?--Ils se +piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie +étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de +foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque +tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans +une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des +observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront +très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les +regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent +illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse +de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la +peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais +on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides, +des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards. +Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez +des paysages passés au sang de boeuf, des arbres qui crèvent la toile, +des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à terre, des +Christs qui ont l'air d'être cuits et conservés dans l'huile, des +cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des femmes nues auxquelles +on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait de musique, ils +importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu à grands frais +parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits oisifs, délicats, +point stoïciens, surtout point puritains, aisément choqués par les +dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui emploient leurs longs +loisirs, leurs libres rêves à arranger harmonieusement, sans autre +objet que la jouissance, les formes, les couleurs et les sons. Je n'ai +pas besoin de dire qu'ici la pente des esprits est toute contraire, et +l'on voit assez pourquoi, parmi ces politiques militants, ces +industriels laborieux, ces hommes d'action énergiques, l'art ne peut +fournir que des fruits exotiques ou déformés. + +Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il +y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et +vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des +chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois +partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés +chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en +tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen +capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction +du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre +ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les +vrais spéculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la +métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la +peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie +en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en +fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour +la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que +l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est +pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que +se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de +l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses +idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires +laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle +plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues +sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine +interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier; +défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service. +D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les +bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les +vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames +élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins +proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion +ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les +jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la +haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre, +même au village, n'est pas un fils de paysan, mal décrassé, encore +imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé de la +société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge[386]. C'est +un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne +famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres, +parfois une voiture, des gens, des moeurs élégantes, ordinairement +instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être +dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le +guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs +libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme +moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands +sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À +proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence, +c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors, +sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous +ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un +magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord +avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa +doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la +Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le +christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans +le pays des Esséniens et des Thérapeutes, au milieu de l'accablement +et du désespoir universels, quand la seule délivrance semblait le +renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des +instincts naturels, et l'attente journalière du royaume de Dieu. +Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en Occident, chez des +peuples laborieux et à demi libres, au milieu du redressement et de +l'invention universelle, quand l'homme, améliorant sa condition, +prenait confiance en sa destinée terrestre, et épanouissait largement +ses facultés. Rien d'étonnant si le protestantisme nouveau diffère du +christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prêcher +l'ascétisme, s'il autorise le bien-être au lieu de prescrire la +mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme, +l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facultés +naturelles, au lieu de louer le célibat, la retraite, le dédain du +siècle, l'extase, la captivité de l'esprit et la mutilation du coeur. +Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reçu un nouveau sang, et +le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes +moteurs et comme le double coeur de la vie européenne. Car, en +acceptant la réhabilitation du monde, il n'a point renoncé à +l'épuration de l'homme; au contraire, c'est de ce côté qu'il a porté +tout son effort. Il a retranché de la religion toutes les portions qui +ne sont point cette épuration même, et l'a fortifiée en la réduisant. +Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant +plus puissante qu'elle est plus spéciale; on fait d'autant mieux une +oeuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par +la suppression des légendes et des pratiques, la pensée entière de +l'homme a été concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale. +C'est de cela qu'on lui parle dans les églises, en style grave et +froid, avec une suite de raisonnements sensés et solides: comment un +homme doit réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son +esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intérieur +librement consenti et fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses +actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent +s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort +personnel, le redressement continu de soi-même par soi-même doivent +asseoir lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les +questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à +l'expérience journalière[387], reviennent dans toutes les chaires, +pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et +l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de +stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts +les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la +littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul +accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint +l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes, +historiens, romanciers, poëtes même, ils donnent une leçon, ils +soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils +peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un +caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des +sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne +sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant +que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès +du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille +en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a +laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a +point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est +le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en +ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le +consolateur aimable, que l'_Imitation_ poursuit dans ses rêves +tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien +Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur +empreinte. Ce n'est plus un ami de coeur à qui l'on confie ses menus +désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout +humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou +les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne +voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre +chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la +rénovation intérieure par laquelle on devient capable de toujours bien +faire, et une supplication semblable est par elle-même un levier +suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que l'on sait de +lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille +suffit pour représenter tous les événements de la vie comme un +acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il n'y +a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le coeur et la +conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans +l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les +vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le +temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion +différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion +sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur +l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans +limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague +besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès +l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout. + +[Note 386: M. Bournisien, dans _Madame Bovary_, est un personnage +très-rare en Angleterre.] + +[Note 387: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les +sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.] + +[Note 388: _The wide, wide World_, by Elizabeth Wetherell. Voir +les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.] + + +V + +Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause +intérieure et persistante, le _caractère_ de la race; l'hérédité et le +climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête +normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations diverses, il +s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal propre, qui peu à +peu a façonné ou produit la religion, la littérature et les +institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur du +reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend +l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation +présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future. +Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les +destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque +impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa +conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention +n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les +inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits +de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes +conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte +de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre. +L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son +confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette +oeuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception +centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles dans +l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et +énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue. +Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours +croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que +d'objet en objet elles atteignent les plus relevés, qu'elles +commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications +utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse; +bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout +l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une +conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle +idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la +philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a +sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle +s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses +établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions +commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de +la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur +accord. + +Novembre 1863. + + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME + + +LIVRE III. + +L'ÂGE CLASSIQUE. + +(Suite.) + + +Chapitre V.--Swift. + + I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. -- + Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord + Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son + insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir + et sa folie. 2 + + II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit + prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la + vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif. 17 + + III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature + entre dans la politique. -- Différence des partis en France + et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et + en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. -- + Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont + spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner._ -- Les _Lettres du + Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument + contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective + politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens + incisif. -- L'ironie grave. 21 + + IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. -- + Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ -- + Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa + poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question + débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. -- + Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit. 40 + + V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. -- + Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et + la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. -- + Les _Voyages de Gulliver_. -- Son jugement sur la société, + le gouvernement, les conditions et les professions. -- + Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets. + -- Construction de son caractère et de son génie. 56 + + +Chapitre VI.--Les Romanciers. + + I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il + diffère des autres. 84 + + II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son + rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes + anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses + procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce + caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa + volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens + méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété + finale. 85 + + III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième + siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des + études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. -- + Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent + deux classes de romans. 98 + + IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison + de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa + minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament. + -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse + Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Les caractères + despotiques et insociables en Angleterre. -- Lovelace. -- Le + caractère orgueilleux et militant en Angleterre. -- + Clarisse. -- Son énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa + pédanterie, ses scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- + Inconvénients des héros automates et édifiants. -- + Richardson, sermonnaire. -- Ses longueurs, sa pruderie, son + emphase. 102 + + V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. -- + _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom + Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. -- + _Amélia._ -- Lacunes de sa conception. 124 + + VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._ + -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de + la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures. + -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._ 139 + + VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines. + -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa + sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les + maladies et les dégénérescences de la nature humaine. 144 + + VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la + vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu + protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ -- + L'ecclésiastique anglais. -- Samuel Johnson. -- Son + autorité. -- Sa personne. -- Ses façons. -- Sa vie. -- Ses + doctrines. -- Son jugement sur Voltaire et Rousseau. -- Son + style. -- Ses oeuvres. -- Hogarth. -- Sa peinture morale et + réaliste. -- Contraste du tempérament anglais et de la + morale anglaise. -- Comment la morale a discipliné le + tempérament. 151 + + +Chapitre VII.--Les Poëtes. + + I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses + caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. -- + Comment il a son centre dans Pope. 173 + + II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts. + -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa + personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. -- + Médiocrité de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de + sa vanité et de son talent. -- Sa fortune indépendante et + son travail assidu. 176 + + III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent + les passions dans la poésie artificielle. -- _La Boucle de + cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en + France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est + pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et + banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de + salon sont inconciliables. 185 + + IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses + poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre + finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ -- + Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions. + -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment + elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et + perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. -- + Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade. + -- En quoi le goût a changé depuis un siècle. 199 + + V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances + classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est + impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la + campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson. 213 + + VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme + sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus précoce + en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- Richardson. -- + Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, Beattie, + Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la forme + classique. -- Empire de la période. -- Johnson. -- L'école + historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur talent et + leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne. 225 + + +LIVRE IV. + +L'ÂGE MODERNE. + + +Chapitre I.--Les idées et les oeuvres. + + I. Changements dans la société. -- Avénement de la + démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de + parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle + idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de + l'au-delà. 233 + + II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa + jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts. + -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The + jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. -- + Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale. + -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. -- + Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations. + -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie + de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. -- + Ses excès. -- Sa mort. 243 + + III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La + Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper. + -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie. + -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie. + -- Idée moderne du style. 272 + + IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses + tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne. + -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge, + Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il + réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter + Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses + goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans. + -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence + de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. -- + Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place + dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en + Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre + est bourgeois et anglais. 285 + + V. La philosophie entre dans la littérature. -- + Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. -- + Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans + la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des + compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. -- + Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de + cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. -- + Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses + personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance + générale de la littérature nouvelle. -- Introduction + graduelle des idées continentales. 309 + + +Chapitre II.--Lord Byron. + + I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. -- + Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère + militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards + and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences. + -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. -- + Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses + et ses violences. 344 + + II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon + d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût + classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._ + -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style. 351 + + III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses + effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. -- + Sincérité des sentiments. -- Peinture des émotions tristes + et extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. -- + _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de + Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette + conception avec celle de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les + Ténèbres._ 362 + + IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du + Faust de Goëthe. -- Conception de la légende et de la vie + dans _Goëthe_. -- Caractère symbolique et philosophique de + son épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi + Byron lui est supérieur. -- Conception du caractère et de + l'action dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme. + -- Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la + personne. 378 + + V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie + des moeurs. -- Comment et selon quelles lois varient les + conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. -- + _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du + style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur + sensibles. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant + britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. -- + Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ -- + _Le Naufrage._ -- _La Prise d'Ismaïl._ -- Naturel et variété + de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son + théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort. 395 + + VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du + siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie. + -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. -- + Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la + nature. 419 + + +Conclusion.--Le passé et le présent. + + I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi + la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. -- + Comment elle a infléchi le caractère et établi la + constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté + l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le + modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé + la culture classique et dévié l'esprit national. -- La + Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique + et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment + les idées européennes élargissent le moule national. 424 + + II. Le présent. -- Concordance de l'observation et de + l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. -- + L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture. + -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La + philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit + la civilisation présente, et élaborent la civilisation + future. 433 + + +FIN DE LA TABLE + + +740 -- PARIS. IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT + +7, rue des Canettes, 7. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise +(Volume 4 de 5), by Hippolyte Taine + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41112 *** |
