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Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -LITTÉRATURE ANGLAISE - - -TOME QUATRIÈME - - - - -740--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT - -7, rue des Canettes, 7 - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -LITTÉRATURE ANGLAISE - - -PAR H. TAINE - - -TOME QUATRIÈME - - - - -QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE - - - - - PARIS - LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - 1878 - - Tous droits réservés. - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -LITTÉRATURE ANGLAISE. - - - - -LIVRE III. - -L'ÂGE CLASSIQUE. - -(SUITE.) - - - - -CHAPITRE V. - -Swift. - - - I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. -- - Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord - Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son - insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir - et sa folie. - - II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit - prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la - vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif. - - III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature - entre dans la politique. -- Différence des partis en France - et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et - en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. -- - Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont - spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner_. -- Les _Lettres du - Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument - contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective - politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens - incisif. -- L'ironie grave. - - IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. -- - Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ -- - Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa - poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question - débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. -- - Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit. - - V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. -- - Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et - la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. -- - _Les Voyages de Gulliver._ -- Son jugement sur la société, - le gouvernement, les conditions et les professions. -- - Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets. - -- Construction de son caractère et de son génie. - - -En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les -professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un -singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux -bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la -charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se -présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain -son _tutor_ lui apportait les in-folio les plus respectables: -Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois -pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le -_proctor_ fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui -demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il -répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de -sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine, -_speciali gratia_, dit le registre, et les professeurs s'en allèrent, -sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau débile de -Jonathan Swift. - - -I - -Ce furent là sa première humiliation et sa première révolte. Toute sa -vie fut semblable à ce moment, comblée et ravagée de douleurs et de -haines. À quel excès elles montèrent, son portrait et son histoire -peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outré et terrible, et fit -plier sous son arrogance la superbe des tout-puissants ministres et -des premiers seigneurs. Simple journaliste, ayant pour tout bien un -petit bénéfice d'Irlande, il traita avec eux d'égal à égal. M. Harley, -le premier ministre, lui ayant envoyé un billet de banque pour ses -premiers articles, il se trouva offensé d'être pris pour un homme -payé, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et écrivit sur -son journal: «J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley[1].» Un autre -jour, ayant trouvé que Saint-John, le secrétaire d'État, lui faisait -froide mine, il l'en tança rudement. «Je l'avertis que je ne voulais -pas être traité comme un écolier, que tous les grands ministres qui -m'honoraient de leur familiarité devaient, s'ils entendaient ou -voyaient quelque chose à mon désavantage, me le faire savoir en termes -clairs, et ne point me donner la peine de le deviner par le -changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manières; que -c'était là une chose que je supporterais à peine d'une tête couronnée, -mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valût ce prix; -que j'avais l'intention de faire la même déclaration à milord garde -des sceaux et à M. Harley, pour qu'ils me traitassent en -conséquence[2].» Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait -passé plusieurs nuits à travailler, une nuit à boire, et que sa -fatigue avait pu paraître de la mauvaise humeur. Dans le salon de -réception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forçait -les lords à venir le saluer et lui parler. «M. le secrétaire d'État me -dit que le duc de Buckingham désirait faire ma connaissance; je -répondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez -d'avances. Le duc de Shrewsbury dit alors qu'il croyait que le duc -n'avait pas l'habitude de faire des avances. Je dis que je n'y -pouvais rien, car j'attendais toujours des avances en proportion de -la qualité des gens, et plus de la part d'un duc que de la part d'un -autre homme[3].» Il triomphait dans son arrogance, et disait avec une -joie contenue et pleine de vengeance: «On passe là une demi-heure -assez agréable[4].» Il allait jusqu'à la brutalité et la tyrannie; il -écrivait à la duchesse de Queensbury: «Je suis bien aise que vous -sachiez votre devoir; car c'est une règle connue et établie depuis -plus de vingt ans en Angleterre, que les premières avances m'ont -constamment été faites par toutes les dames qui aspiraient à me -connaître, et plus grande était leur qualité, plus grandes étaient -leurs avances[5].» Le glorieux général Webb, avec sa béquille et sa -canne, montait en boitant ses deux étages pour le féliciter et -l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure après, se désengageait, -aimant mieux dîner ailleurs. Il semblait se regarder comme un être -d'espèce supérieure, dispensé des égards, ayant droit aux hommages, ne -tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occupé à -protéger et à détruire, distribuant les faveurs, les blessures et les -pardons. Addison, puis lady Giffard, une amie de vingt ans, lui ayant -manqué, il refusa de les reprendre en grâce, s'ils ne lui demandaient -pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'étant trouvé blessé -d'un mot dans l'_Examiner_, «je fus hautement irrité, dit Swift, qu'il -se fût plaint de moi avant de m'avoir parlé. Je ne lui dirai plus une -parole avant qu'il ne m'ait demandé pardon[6].» Il traita l'art comme -les hommes, écrivant d'un trait, dédaignant «la dégoûtante besogne de -se relire,» ne signant aucun de ses livres, laissant chaque écrit -faire son chemin seul, sans le secours des autres, sans le patronage -de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'âme d'un -dictateur, altérée de pouvoir, et ouvertement, disant «que tous ses -efforts pour se distinguer venaient du désir d'être traité comme un -lord[7].»--«Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La -renommée d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu ou -d'un carrosse à six bêtes.» Mais ce pouvoir et ce rang, il se les -croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. «Je ne solliciterai -jamais pour moi-même, quoique je le fasse souvent pour les autres.» Il -voulait l'empire, et agissait comme s'il l'avait eu. La haine et le -malheur trouvent leur sol natal dans ces esprits despotiques. Ils -vivent en rois tombés, toujours insultants et blessés, ayant toutes -les misères de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de -l'orgueil, incapables de goûter ni la société ni la solitude, trop -ambitieux pour se contenter du silence, trop hautains pour se servir -du monde, nés pour la rébellion et la défaite, destinés par leur -passion et leur impuissance au désespoir et au talent. - -La sensibilité ici exaspérait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme -du visage et du style bouillonnaient des passions furieuses. Il y -avait en lui une tempête incessante de colères et de désirs. «Une -personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'à -regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit était -comme un démon conjuré, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de -l'emploi[8].» Le ressentiment s'enfonçait en lui plus avant et plus -brûlant que dans les autres hommes. Il faut écouter le profond soupir -de joie haineuse avec lequel il contemple ses ennemis sous ses pieds. -«Tous les whigs étaient ravis de me voir; ils se noient et voudraient -s'accrocher à moi comme à une branche; leurs grands me faisaient tous -gauchement des apologies. Cela est bon de voir la lamentable -confession qu'ils font de leur sottise[9].» Et un peu après: «Qu'ils -crèvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de partir d'ici, -je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagné vingt ennemis -pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance.» Il est assouvi et -comblé; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie plus de rien. - -Cette fougue l'emportait à travers toutes les témérités et toutes les -violences. Ses _Lettres du Drapier_ avaient soulevé l'Irlande contre -le gouvernement, et le gouvernement venait d'afficher une proclamation -promettant récompense à qui dénoncerait le _drapier_. Swift entre -brusquement dans la grande salle de réception, écarte les groupes, -arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflammé, et d'une voix -tonnante: «Très-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que -votre proclamation d'hier contre un pauvre boutiquier dont tout le -crime est d'avoir voulu sauver ce pays[10].» Et il déborda en -invectives au milieu du silence et de la stupeur. Le lord, homme -d'esprit, lui répondit doucement. Devant ce torrent, on se détournait. -Ce coeur bouleversé et dévoré ne comprenait rien au calme de ses amis; -il leur demandait «si les corruptions et les scélératesses des hommes -au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne séchaient pas leur -sang.» La résignation le révoltait. Ses actions, brusques, bizarres, -partaient du milieu de son silence comme des éclairs. Il était étrange -et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses affaires privées, -avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut en démence. -Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours à leur café un -ecclésiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table, -marchait à grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant -rien regardé et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelèrent le _curé -fou_. Un soir ce curé aperçoit un gentilhomme nouveau débarqué, va -droit à lui, et, sans saluer, lui demande: «Dites-moi, monsieur, vous -rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde?» L'autre, étonné, -répond, après quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils -jours. «C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps -qui n'ait été trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais, -avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu'à la fin de l'an -tout soit très-bien.» Sur ce sarcasme, il tourne les talons et sort: -c'était Swift.--Un autre jour, chez le comte de Burlington, en -quittant la table, il dit à la maîtresse de la maison: «Lady -Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air.» La dame -irritée refuse. «Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame, -je suppose que vous me prenez pour un de vos curés de carrefour. -Chantez quand je vous le commande.» Le comte s'étant mis à rire, la -dame pleura et se retira. Quand Swift la revit, il lui dit pour -première parole: «Dites-moi, madame, êtes-vous aussi fière et d'aussi -mauvais caractère aujourd'hui que la dernière fois?» Les gens -s'étonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et -des cris, les explosions de longues méditations impérieuses ou amères: -ce sont les soubresauts d'une âme indomptée qui frémit, se cabre, -brise les barrières, se blesse, écrase ou froisse ceux qu'elle -rencontre ou qui veulent l'arrêter. Il a fini par la folie; il la -sentait venir, il l'a décrite horriblement; il en a goûté par avance -la nausée et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses -yeux terribles et hagards. Voilà le puissant et douloureux génie que -la nature livrait en proie à la société et à la vie; la société et la -vie lui ont versé tous leurs poisons. - -Il a subi la pauvreté et le mépris dès l'âge où l'esprit s'ouvre, à -l'âge où le coeur est fier[11], à peine soutenu par les maigres -aumônes de sa famille, sombre et sans espérance, sentant sa force et -les dangers de sa force[12]. À vingt et un ans, secrétaire chez sir -William Temple, il eut par an vingt livres sterling de gages, mangea à -la table des premiers domestiques, écrivit des odes pindariques en -l'honneur de son maître, emboursa dix ans durant les humiliations de -la servitude et la familiarité de la valetaille, obligé d'aduler un -courtisan goutteux et flatté, de subir milady sa soeur, agité -d'angoisses «dès qu'il voyait un peu de froideur[13]» dans les yeux de -sir William, leurré d'espérances vaines, contraint après un essai -d'indépendance de reprendre la livrée qui l'étouffait. «Pauvres hères, -cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop heureux -d'attraper les restes et le rebut de la table[14]!»--«C'est pourquoi, -quand vous trouvez que les années viennent sans espérance d'une place, -je vous conseille d'aller sur la grande route, seul poste d'honneur -qui vous soit laissé; vous y rencontrerez beaucoup de vos vieux -camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne.» Suivent des avis -sur la conduite qu'ils devront tenir lorsqu'on les mènera à la -potence. Voilà ses instructions aux domestiques; il racontait ainsi ce -qu'il avait souffert. À trente et un ans, espérant une place du roi -Guillaume III, il édita les oeuvres de son patron, les dédia au -souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au poste de -secrétaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la famille, -avec tous les dégoûts dont ce rôle de valet ecclésiastique rassasiait -alors un homme de coeur. «J'honore la soutane, dit la servante -Harris[15], je veux être femme d'un curé. Que Vos Excellences me -donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain[16]!» Les -excellences, lui ayant promis le doyenné de Derry; le donnèrent à un -autre. Rejeté vers la politique, il écrivit un pamphlet whig, _les -Dissensions d'Athènes et de Rome_, reçut de lord Halifax et des chefs -du parti vingt belles promesses, et fut planté là. Vingt ans -d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relâche, le tumulte -intérieur de tant d'espérances nourries, puis écrasées, des rêves -violents et magnifiques subitement flétris par la contrainte d'un -métier machinal, l'habitude de souffrir et de haïr, la nécessité de -cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supériorité -blessante, l'isolement du génie et de l'orgueil, l'aigreur de la -colère amassée et du dédain engorgé, voilà les aiguillons qui l'ont -lancé comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans vinrent -l'irriter encore, avec les noms de _renégat_, de _traître_ et -_d'athée_. Il les écrasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva -du poignant plaisir de la victoire. Si jamais âme fut rassasiée de la -joie de déchirer, d'outrager et de détruire, ce fut celle-là. Le -débordement du mépris, l'ironie implacable, la logique accablante, le -cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel où il -va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie à loisir, avec -acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pénétré -et qui ont éclaté hors de lui, avec tant d'âpreté qu'il se barra -lui-même sa carrière[17], et que de tant de hautes places vers -lesquelles il étendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen -dans la misérable Irlande. L'avénement de George Ier l'y exila; -l'avénement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y -débattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministère -vainqueur, puis contre l'humanité tout entière, par des pamphlets -sanglants, par des satires désespérées; il y savoura encore une fois -le plaisir de combattre et de blesser[18]; il y souffrit jusqu'au -bout, assombri par le progrès de l'âge, par le spectacle de -l'oppression et de la misère, par le sentiment de son impuissance, -furieux «de vivre parmi des esclaves,» enchaîné et vaincu. «Chaque -année, dit-il, ou plutôt chaque mois je me sens plus entraîné à la -haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle descend -jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple esclave -parmi lequel je vis[19].» Ce cri est l'abrégé de sa vie publique; ces -sentiments sont les matériaux que la vie publique a fournis à son -talent. - -Il les retrouvait dans la vie privée, plus violents et plus intimes. -Il avait élevé et aimé purement une jeune fille charmante, instruite, -honnête, Esther Johnson, qui dès l'enfance l'avait chéri et vénéré -uniquement. Elle habitait avec lui, il avait fait d'elle sa -confidente. De Londres, pendant ses combats politiques, il lui -envoyait le journal complet de ses moindres actions; il écrivait pour -elle deux fois par jour, avec une familiarité, un abandon extrêmes, -avec tous les badinages, toutes les vivacités, tous les noms mignons -et caressants de l'épanchement le plus tendre. Cependant une autre -jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait à lui, lui -déclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en -Irlande, tantôt jalouse, tantôt soumise, mais si passionnée, si -malheureuse, que ses lettres auraient brisé le coeur le plus dur. «Si -vous continuez à me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas à -vous gêner longtemps.... Je crois que j'aurais supporté plus -volontiers la torture que ces mortelles, mortelles paroles que vous -m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intérêt pour -moi pour que cette plainte pût toucher votre pitié[20]!» Elle languit -et mourut. Esther Johnson, qui si longtemps avait eu tout le coeur de -Swift, souffrait encore davantage. Tout était changé dans la maison de -Swift. «À mon arrivée, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin, et -tout le temps qu'on mit à m'installer, je fus horriblement triste.» -Des larmes, la défiance, le ressentiment, un silence glacé, voilà ce -qu'il trouvait à la place de la familiarité et des tendresses. Il -l'épousa par devoir, mais en secret, et à la condition qu'elle ne -serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dépérit; Swift -s'en allait le plus souvent qu'il pouvait en Angleterre. Sa maison lui -était un enfer; on soupçonne qu'une infirmité physique s'était mêlée à -ses amours et à son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant -trouvé qui causait avec l'archevêque King, vit l'archevêque en larmes, -et Swift qui s'enfuyait le visage bouleversé. «Vous venez de voir, dit -le prélat, _le plus malheureux homme de la terre_; mais sur la cause -de son malheur, vous ne devez jamais faire une question.» Esther -Johnson mourut; quelles furent les angoisses de Swift, de quels -spectres il fut poursuivi, dans quelles horreurs le souvenir de deux -femmes minées lentement et tuées par sa faute le plongea et -l'enchaîna, rien que sa fin peut le dire. «Il est temps pour moi d'en -finir avec le monde...; mais je mourrai ici dans la rage comme un rat -empoisonné dans son trou[21]...» L'excès du travail et des émotions -l'avait rendu malade dès sa jeunesse: il avait des vertiges; il -n'entendait plus. Il sentait depuis longtemps que sa raison -l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrêter devant un orme -découronné, le contempler longtemps, et dire: «Je serai comme cet -arbre, je mourrai d'abord par la tête[22].» Sa mémoire le quittait, il -recevait les attentions des autres avec dégoût, parfois avec fureur. -Il vivait seul, morne, ne pouvant plus lire. On dit qu'il passa une -année sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine, -marchant dix heures par jour, maniaque, puis idiot. Une tumeur lui -vint sur l'oeil, telle qu'il resta un mois sans dormir, et qu'il -fallut cinq personnes pour l'empêcher de s'arracher l'oeil avec les -ongles. Un de ses derniers mots fut: «Je suis fou.» Son testament -ouvert, on trouva qu'il léguait toute sa fortune pour bâtir un hôpital -de fous. - -[Note 1: I have taken M. Harley into favour again.] - -[Note 2: I will not see him (M. Harley) till he makes amends.... I -was deaf to all entreaties, and have desired Lewis to go to him, and -let him know that I expected further satisfaction. If we let these -great ministers pretend too much, there will be no governing them.... - -One thing I warned him of, never to appear cold to me, for I would not -be treated like a school-boy; that I expected every great minister who -honoured me with his acquaintance, if he heard or saw anything to my -disadvantage, would let me know in plain words, and not put me in pain -to guess by the change or coldness of his countenance or behaviour; -for it was what I would hardly bear from a crowned head; and I thought -no subject's favour was worth it; and that I designed to let my lord -Keeper and M. Harley know the same thing, that they might use me -accordingly.] - -[Note 3: Mr secretary told me the duke of Buckingham had been -talking much to him about me, and desired my acquaintance. I answered -it could not be, for he had not made sufficient advances. Then the -duke of Shrewsbury said he thought the duke was not used to make -advances. I said I could not help that. For I always expected advances -in proportion to men's quality, and more from a duke than from any -other man. - -I saw lord Halifax at court, and we joined and talked, and the duchess -of Shrewsbury came up and reproached me for not dining with her. I -said that was not so soon done, for I expected more advances from -ladies, especially duchesses. She promised to comply.... Lady -Oglethorp brought me and the duchess of Hamilton together to day in -the drawing-room, and I have given her some encouragement, but not -much. (_Journal_, 19 mai et 7 octobre.)] - -[Note 4: I generally am acquainted with about thirty in the -drawing-room, and am so proud that I make all the lords come up to me. -One passes half an hour pleasant enough.] - -[Note 5: I am glad you know your duty; for it has been a known and -established rule above twenty years, that the first advances have been -constantly made me by ladies who aspired to my acquaintance, and the -greater their quality, the greater were their advances.] - -[Note 6: This I resented highly that he should complain of me -before he spoke to me. I sent him a peppering letter, and would not -summon him by a note as I did the rest. Nor ever will have any thing -to say to him till he begs my pardon.] - -[Note 7: Lettre à Bolingbroke.] - -[Note 8: A person of great honour in Ireland (who was pleased to -stoop so low as to look into my mind) used to tell me that my mind was -like a conjured spirit, that would do mischief, if I would not give it -employment.] - -[Note 9: All the whigs were ravished to see me, and would have -laid hold on me as a twig, to save them from sinking; and the great -men were all making me their clumsy apologies. It is good to see what -a lamentable confession the whigs all make of my ill usage.] - -[Note 10: So, my lord lieutenant, this is a glorious exploit that -you performed yesterday, in issuing a proclamation against a poor -shopkeeper, whose only crime is an honest endeavour to save his -country from ruin.] - -[Note 11: Il avait esquissé dès cette époque _le Conte du -Tonneau_.] - -[Note 12: Il dit à la muse: - - Wert thou right woman, thou should'st scorn to look - On an abandon'd wretch by hopes forsook, - Forsook by hopes, ill fortune's last relief, - Assign'd for life to unremitting grief, - To thee I owe that fatal bend of mind - Still to unhappy restless thoughts inclined; - To thee what oft I vainly strive to hide, - That scorn of fools, by fools mistook for pride.] - -[Note 13: Don't you remember how I used to be in pain when sir -William Temple would look cold and out of humour for three or four -days, and I used to suspect a hundred reasons? I have plucked up my -spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.] - -[Note 14: - - Poor we! cadets of Heaven, not worth her care, - Take up at best with lumber and the leavings of a fare.] - -[Note 15: _Mistress Harris's petition._] - -[Note 16: - - You know I honour the cloth; I design to be a parson's wife.... - And over and above, that I may have your Excellencies' letter - With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.] - -[Note 17: Par _le Conte du Tonneau_ auprès du clergé, et par _la -Prophétie de Windsor_ auprès de la reine.] - -[Note 18: _Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie, -Proposition modeste_, divers pamphlets sur l'Irlande.] - -[Note 19: I find myself disposed every year or rather every month -to be more angry and revengeful; and my rage is so ignoble that it -descends even to resent the folly and baseness of the enslaved people -among whom I live.] - -[Note 20: If you continue to treat me as you do, you will not be -made uneasy by me long.... I am sure I could have born the rack much -better than those killing, killing words of yours.... O, that you may -have but so much regard for me left, that this complaint may touch -your soul with pity!] - -[Note 21: It is time for me to have done with the world.... And so -I would,... and not die here in a rage, like a poisoned rat in a -hole.] - -[Note 22: I shall be like that tree. I shall die at the top.] - - -II - -Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les _Voyages de -Gulliver_ et le _Conte du Tonneau_. - -Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi -anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un -chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni -vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni -divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter, -de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée -d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des -comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même -les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec -un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier -sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou -assomme les bavards qui en disputent autour de lui. - -Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit -familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le -décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination -aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque -événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances -sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les -voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les -prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par -l'inquisition de Portugal. Le récit de son _M. du Baudrier_ paraîtra -une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air -d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il -importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et -d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus -malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur -fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et -maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les -décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté -fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur -supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il -présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits -grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de -la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion -et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous -verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et -chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins -moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient -comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des -phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise -de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit -ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le -surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a -gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur -sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en -carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle -partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et -belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit -l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses actions -plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements -vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de -pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les -ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans -l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant -parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y -rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en -avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui, -la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait -la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse, -vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent. - -C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la -médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage -du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des -philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à -voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en -regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se -donnent, si vous vous laissez duper par la belle apparence qu'elles ne -manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres l'habit -doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder les -souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri par -les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous n'apercevrez -jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les ont pris. Vous -leur porterez pieusement votre argent et vos services; la coutume, -vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine d'oie, qu'une -oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous tolérerez et -même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature, vous vous -occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous intéresserez -aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la compréhension du -philosophe; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou -vous les trouverez nécessaires en calculant leur liaison; vous -cesserez de vous indigner contre des puissances qui produisent de -beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter contre des -contre-coups que la géométrie des causes avait prédits; vous admirerez -le monde comme un drame grandiose ou comme un développement -invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou par la logique -du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la religion les -hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux instincts que -la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État les bienfaits -infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations sociables que -nulle méchanceté ne déracine. Vous distinguerez dans la science les -doctrines solides que la discussion n'ébranle plus, les larges idées -que le choc des systèmes purifie et déploie, les promesses magnifiques -que les progrès présents ouvrent à l'ambition de l'avenir. On peut de -la sorte échapper à la haine par la nullité de la perspective ou par -la grandeur de la perspective, par l'impuissance de découvrir les -contrastes ou par la puissance de découvrir l'accord des contrastes. -Élevé au-dessus de l'une, abaissé au-dessous de l'autre, voyant le mal -et le désordre, ignorant le bien et l'harmonie, exclu de l'amour et du -calme, livré à l'indignation et à l'amertume, Swift ne rencontre ni -une cause qu'il puisse chérir, ni une doctrine qu'il puisse -établir[23]; il emploie toute la force de l'esprit le mieux armé et du -caractère le mieux trempé à décrier et à détruire: toutes ses oeuvres -sont des pamphlets. - - -III - -C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en -Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La -littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint -l'une, il faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit des -affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains. - -En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les -jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des -chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent -et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se -prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des -rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se -défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien, -et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux -partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun -voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner -sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une -heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes, -si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir -justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis, -celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au -contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et -vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne -prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États -secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient -légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise -ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes, -contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à empiéter -les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les autres. -La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une -occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une -discussion. - -C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous -paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit -littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle -faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités -universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse -toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est -qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore -qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des -divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure -raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit -puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme -les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les -temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art -de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle, -qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans -les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs -fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes -de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son -discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui -conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est par là que la -prose antique et la prose française sont éloquentes, et que des -dissertations de politique ou des controverses de religion sont -restées des modèles d'art. - -Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut -atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne -s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne -parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour -lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas -pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle -l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui -est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux: -gros _squires_ bouffis par le porto et le boeuf, accoutumés à la fin -du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes -fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des -commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine -ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront -pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un -principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées -qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces -faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi -parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de -style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des -sentences dont les contemporains sentaient intérieurement la justesse -et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne faisaient -que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient -obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'_Examiner_, qui -changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du _Drapier_, -qui fit reculer un gouvernement. - -La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais -avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille -livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre, -vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges -compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant -qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant -son langage, et triompha du bon sens et de l'État[24]. «Frères, amis, -compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est, -après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus -grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre -habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est -pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme -chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille -avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour -que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à -l'imprimeur de la vendre au plus bas prix[25].» Vous voyez naître du -premier coup d'oeil l'inquiétude populaire; c'est ce style qui touche -les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces détails, -pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un drapier, et ils -n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift continue et diffame -Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne valent pas le huitième de -leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y a pas besoin de preuves -pour convaincre le peuple; il suffit de répéter plusieurs fois la même -injure, d'abonder en exemples sensibles, de frapper ses yeux et ses -oreilles. Une fois l'imagination prise, il ira criant, se persuadant -par ses propres cris, intraitable. «Votre paragraphe, dit Swift à ses -adversaires, rapporte encore ceci, que sir Isaac Newton a rendu compte -d'un essai fait à la Tour sur le métal de Wood, par quoi il paraissait -que Wood a rempli à tous égards son traité. Son traité? Avec qui? -Est-ce avec le Parlement ou avec le peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne -sont pas eux qui seront les acheteurs? Mais ils le détestent, -l'abhorrent, comme corrompu, frauduleux; ils la rejettent, sa boue et -sa drogue[26].» Et un peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne -fabriquer que quarante mille livres de sa monnaie, à moins _que les -exigences du commerce n'en demandent davantage_, quoique sa patente -lui donne pouvoir pour en fabriquer une bien plus grande quantité;--à -quoi, si je devais répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et -sa bande de fondeurs et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce -qu'il n'y ait plus dans le royaume une vieille bouilloire de reste, -qu'ils en battent avec du vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue -de la rue, et appellent leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée -ou liard, nous n'avons pas à nous inquiéter de savoir comment lui et -sa troupe de complices jugent à propos de s'employer; mais j'espère et -j'ai confiance que tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien -déterminés à ne point avoir affaire avec lui ni avec sa -marchandise[27].» Swift s'emporte, ne répond pas. En effet, c'est la -meilleure manière de répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut -mettre en mouvement leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers -et les fermiers retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings, -et les bonnes raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie -qu'ils ont de l'assommer. - -Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable -une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie. -Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une -douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les -approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà -fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un -_gentleman_ envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon -d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon -lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce -entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais -acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul -mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût -faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de -les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me -rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux, -je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté l'histoire -d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un -morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme échantillon pour -encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les -vérifications de M. Wood[28].» Un gros rire éclatait; les bouchers, -les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur enseignait un -expédient pratique, proportionné à leur intelligence et à leur état. -«Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la taverne, offrira -cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable à quatre, -menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou prendra les -marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse. Dans ce cas -et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le débitant de -viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à faire que de -demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en -monnaie de Wood,--par exemple vingt pence de cette monnaie pour un -quart d'ale,--et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais -lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29].» La clameur -publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et -paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements -de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants -ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet. - -Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la -fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de -Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de -supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion -et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené -tous les coups. Il faut lire son _Esprit public des Whigs_ contre -Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain -que personne n'a égalés. Swift avance régulièrement, ne laissant -aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de tous ses -coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le pauvre -Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les -géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat est sans -pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le -malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait maladroitement -des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient -perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se -hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un -souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il -a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif -que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de -géographie dans le cabinet d'un _gentleman_, quelques-unes en travers, -d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].» - -Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son _court -portrait de lord Wharton_. Avec les formules de politesse officielle, -il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et -d'une telle hauteur. - - J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa - Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est - indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux - reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la - honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de - l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui - aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux. - Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire - le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un - renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce - d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux - eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je - n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour, - chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de - recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est - probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une - circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement - éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde, - me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends - donc ce travail de meilleur coeur, étant sûr de ne point le - mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa - réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient - à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu - atteindre.--Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant - d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a - depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la - vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou - sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux - vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se - promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie - des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un - étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même - style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le - royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans - conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que - tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins - par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces mensonges - étant quelquefois découverts en une heure, souvent en un - jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement qu'il - vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné, dit aux - assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va - assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et - profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la - chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion, - athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour - concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa - règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant - d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et - de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une - promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à - une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait - en ce moment, qui était de lui procurer une pension. - Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue, - nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue - entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra - le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre. - En voilà assez pour le portrait de Son Excellence[31]. - -Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la vérité, -je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est -que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût informé -aussitôt que possible des mérites de Son Excellence. Telles qu'elles -sont, elles pourront servir de matériaux à toute personne qui aura -l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son Excellence.» Dans tout -ce morceau, la voix de Swift est restée calme; pas un muscle de son -visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de l'oeil, ni geste; il -parle en statue; mais sa colère croît par la contrainte et brûle -d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat. - -C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme -de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie -se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier -pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour -confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se -livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi -concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne -vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent -toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il -multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure, -ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift, -impassible en apparence, mais les muscles contractés, le coeur brûlant -de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme -celui-ci[32]: - - Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner - contre l'abolition du christianisme dans un moment où tous - les partis sont déterminés et unanimes sur ce point. - Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité - de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis - être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je - serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me - poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans - l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit - extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper - chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être - sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et - paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la - réserve possible et avec une extrême déférence pour cette - grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.--Du - reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible - pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les - temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la - croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un - projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié - de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de - bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre - objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre - ayant été depuis quelque temps mis de côté par le - consentement général comme tout à fait incompatible avec nos - projets actuels de richesse et de pouvoir[33]. - -Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du -titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple: - - On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus - de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de - milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins - deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de - plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des - principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui - pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour[34]. - On représente encore comme un grand avantage pour le public - que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de - l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour - toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés - de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience, - honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à - troubler la paix de l'esprit humain[35]. - -Puis il conclut en doublant l'insulte: - - Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre - le christianisme et les principaux avantages qu'on espère - obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de - déférence et de soumission pour de plus sages jugements, - mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de - la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont - peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens - très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir - doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de - prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et - offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages - réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle - félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous - la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et - accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise - humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs - pareils,--particulièrement quand tout cela peut être fait - sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et - pour pousser un autre argument de nature semblable: si le - christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les - puissants raisonneurs, les hommes de profonde science, - sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous - égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles - merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si - nous perdions celles des hommes dont le génie, par une - pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries - et en invectives contre la religion, et qui seraient - incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre - sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de - l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus - grande, peut-être la seule source qui lui reste[36]!--Mais - voici la plus forte des raisons; celle-là est tout à fait - invincible. Il est à craindre que, six mois après l'acte du - Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les fonds de la - banque et des Indes-Orientales ne tombent au moins de 1 pour - 100. Et puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de - notre âge n'a jugé à propos d'aventurer pour le salut du - christianisme, il n'y a nulle raison de s'exposer à une si - grande perte pour le seul plaisir de le détruire[37]. - -Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un -coup d'oeil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions -des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de -la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il -est pamphlétaire comme Annibal fut _condottiere_. - -[Note 23: «L'absence de foi est un inconvénient qu'il faut cacher -quand on ne peut le vaincre.--Je me regarde, en qualité de prêtre, -comme chargé par la Providence de défendre un poste qu'elle m'a -confié, et de faire déserter autant d'ennemis qu'il est possible.» -(_Pensées sur la religion._)] - -[Note 24: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il fût alors de -mauvaise foi. On pouvait croire à une escroquerie ministérielle, et -Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me paraît honnête homme.] - -[Note 25: Brethren, friends, countrymen, and fellow-subjects, what -I intend now to say to you, is, next to your duty to God and the care -of your salvation, of the greatest concern to you and your children; -your bread and clothing and every common necessary of life depends -upon it. Therefore I do most earnestly exhort you, as men, as -christians, as parents, and as lovers of your country, to read this -paper with the utmost attention, or get it read to you by others; -which that you may do at the less expense, I have ordered the printer -to sell at it the lowest rate.] - -[Note 26: Your paragraph relates farther that sir Isaac Newton -reported an essay taken at the Tower of Wood's metal, by which it -appears that Wood had in all respects performed his contract. His -contract! With whom? Was it with the Parliament or people of Ireland? -Are not they to be purchasers? But they detest, abhor, and reject it -as corrupt, fraudulent, mingled with dirt and trash.] - -[Note 27: His first proposal is that he will be content to coin no -more (than forty thousand pounds), unless _the exigencies of the trade -require it_, although his patent empowers him to coin a far greater -quantity.... To which if I were to answer, it should be thus: let Mr -Wood and his crew of founders and tinkers coin on, till there is not -an old kettle left in the kingdom; let them coin old leather, -tobacco-pipe clay, or the dirt in the street, and call their trumpery -by what name they please, from a guinea to a farthing; we are not -under any concern to know how he and his tribe of accomplices think -fit to employ themselves; but I hope and trust that we are all, to a -man, fully determined to have nothing to do with him or his ware.] - -[Note 28: Your newsletter says that an essay was made of the coin. -How impudent and insupportable is this! Wood takes care to coin a -dozen or two halfpence of good metal, sends them to the Tower, and -they are approved; and these must answer all that he has already -coined or shall coin for the future. It is true, indeed, that a -gentleman often sends to my shop for a pattern of stuff. I cut it -fairly off, and if he likes it, he comes or sends and compares the -pattern with the whole piece, and probably we come to a bargain. But -if I were to buy a hundred sheep, and the grazier should bring me one -single wether fat and well fleeced by way of pattern, and expect the -same price for the whole hundred, without suffering me to see them -before he was paid or giving me good security to restore my money for -those that were lean, or shorn or scabby, I would be none of his -customers. I have heard of a man who had a mind to sell his house, and -therefore carried a piece of brick in his pocket, which he showed as a -pattern to encourage the purchasers; and this is directly the case in -point with Mr Wood's essay.] - -[Note 29: The common soldier, when he goes to the market or ale -house will offer his money; and if it be refused, he perhaps will -swagger and hector, and threaten to beat the butcher or alewife, or -take the goods by force, and throw them the bad half-pence. In this -and the like cases, the shop-keeper or victualler, or any other -tradesman, has no more to do than to demand ten times the price of his -goods, if it is to be paid in Wood's money; for example twenty pence -of that money for a quart of ale, and so in all things, and never part -with the goods till he gets the money.] - -[Note 30: Upon this rock the author is perpetually splitting, as -often as he ventures out beyond the narrow bounds of his literature. -He has a confused remembrance of words since he left the university, -but has lost half their meaning, and puts them together with no regard -except to their cadence; as I remember a fellow nailed up maps in a -gentleman's closet, some sidelong, others upside down, the better to -adjust them to the pannels. - -Voyez aussi dans l'_Examiner_ le pamphlet sur Malborough, désigné sous -le nom de _Crassus_, et la comparaison de la générosité romaine et de -la ladrerie anglaise.] - -[Note 31: I have had the honour of much conversation with his -lordship, and am thoroughly convinced how indifferent he is to -applause and how insensible of reproach.... He is without the sense of -shame or glory, as some men are without the sense of smelling; -therefore a good name to him is no more than a precious ointment would -be to these. Whoever, for the sake of others, were to describe the -nature of a serpent, a wolf, a crocodile or a fox, must be understood -to do it without any personal love or hatred for the animals -themselves. In the same manner his Excellency is one whom I neither -personally love or hate. I see him at court, at his own house, or -sometimes at mine, for I have the honour of his visits; and when these -papers are public, it is odds but he will tell me, as he once did upon -a like occasion, «that he is damnably mauled,» and then with the -easiest transition in the world, ask about the weather, or time of the -day. So that I enter on the work with more cheerfulness, because I am -sure neither to make him angry, nor any way to hurt his reputation; a -pitch of happiness and security to which his Excellency has arrived, -and which no philosopher before him could reach.--Thomas, Earl of -Wharton, lord lieutenant of Ireland, by the force of a wonderful -constitution, has some years passed his grand climacterick without any -visible effects of old age, either on his body or his mind and in -spite of a continual prostitution to those vices which usually wear -out both.... Whether he walks or whistles, or swears, or talks bawdy, -or calls names, he acquits himself in each beyond a templar of three -years standing. With the same grace and in the same style, he will -rattle his coachman in the midst of the street, where he is governor -of the kingdom; and all this is without consequence, because it is his -character, and what every body expects.... The ends he has gained by -lying appear to be more owing to the frequency than the art of them, -his lies being sometimes detected in an hour, often in a day, and -always in a week.... He swears solemnly he loves and will serve you, -and your back is no sooner turned, but he tells those about him you -are a dog and a rascal. He goes constantly to prayers in the forms of -his place, and will talk bawdy and blasphemy at the chapel door. He is -a presbyterian in politicks, and an atheist in religion, but he -chooses at present to whore with a papist. In his commerce with -mankind, his general rule is to endeavour to impose on their -understandings, for which he has but a receipt, a composition of lies -and oaths.... He bears the gallantries of his lady with the -indifference of a stoick, and thinks them well recompensed by a return -of children to support his family, without the fatigues of being a -father.... He was never known to refuse or to keep a promise, as I -remember he told a lady, but with an exception to the promise he then -made, which was to get her a pension. Yet he broke even that, and, I -confess, deceived us both. But here I desire to distinguish between a -promise and a bargain; for he will be sure to keep the latter, when he -has the fairest offer.... But here I must desire the reader's pardon, -if I cannot digest the following facts in so good a manner as I -intended; because it is thought expedient for some reasons, the world -should be informed of his Excellency's merits as soon as possible.... -As they are, they may serve for hints to any person who may hereafter -have a mind to write memoirs of his Excellency's life.] - -[Note 32: _Argument contre l'abolition du christianisme._ Il -s'agit de décrier les whigs, amis des libres penseurs.] - -[Note 33: It may perhaps be neither safe nor prudent, to argue -against the abolishment of christianity, at a juncture, when all -parties appear so unanimously determined upon the point.... However I -know not how, whether from the affectation of singularity, or the -perverseness of human nature, but so it unhappily falls out, that I -cannot be entirely of this opinion. Nay, though I were sure an order -were issued for my immediate prosecution by the attorney-general, I -should still confess, that in the present posture of our affairs, at -home or abroad, I do not yet see the absolute necessity of extirpating -the christian religion from among us. This perhaps may appear too -great a paradox even for our wise and paradoxical age to endure; -therefore I shall handle it with all tenderness, and with the utmost -deference to that great and profound majority which is of another -sentiment.... I hope no reader imagines me so weak as to stand up in -the defence of real christianity, such as used in primitive times (if -we may believe the authors of those ages), to have an influence upon -men's belief and actions. To offer at the restoring of that would -indeed be a wild project; it would be to dig up foundations; to -destroy at one blow all the wit, and half the learning of the -kingdom.... Every candid reader will easily understand my discourse to -be intended only in defence of nominal christianity; the other having -been for some time wholly laid aside by general consent, as utterly -inconsistent with our present schemes of wealth and power.] - -[Note 34: It is likewise urged, that there are by computation in -this kingdom above ten thousand parsons, whose revenues, added to -those of my lords the bishops, would suffice to maintain at least two -hundred young gentlemen of wit and pleasure, and freethinking, enemies -to priestcraft, narrow principles, pedantry, and prejudices, who might -be an ornament to the court and town.] - -[Note 35: It is likewise proposed as a great advantage to the -publick that if we once discard the system of the Gospel, all religion -will of course be banished for ever, and consequently along with it, -those grievous prejudices of education, which under the names of -virtue, conscience, honour, justice, and the like, are so apt to -disturb the peace of human minds, and the notions thereof are so hard -to be eradicated by right reason, or free-thinking.] - -[Note 36: I am very sensible how much the gentlemen of wit and -pleasure are apt to murmur and be shocked at the sight of so many -daggle-tail parsons, who happen to fall in their way, and offend their -eyes; but at the same time, those wise reformers do not consider what -an advantage and felicity it is for great wits to be always provided -with objects of scorn and contempt, in order to exercise and improve -their talents, and divert their spleen from falling on each other, or -on themselves; especially when all this may be done without the least -imaginable danger to their persons. And to urge another argument of a -parallel nature: if christianity were once abolished, how could the -freethinkers, the strong reasoners, and the men of profound learning, -be able to find another subject so calculated in all points whereon to -display their abilities? What wonderful productions of wit should we -be deprived of from those whose genius, by continual practice, hath -been wholly turned upon raillery and invectives against religion, and -would, therefore, be never able to shine or distinguish themselves on -any other subject? We are daily complaining of the great decline of -wit among us, and would we take away the greatest, perhaps the only -topic we have left?] - -[Note 37: I do very much apprehend that in six months time after -the act is passed for the extirpation of the Gospel, the Bank and -East-India stock may fall at least one per cent. And since that is -fifty more than ever the wisdom of our age thought fit to venture for -the preservation of christianity, there is no reason why we should -bear so great a loss, merely for the sake of destroying it.] - - -IV - -Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on -raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée, -et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace -dans les amusements. - -Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce -que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il -s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel -haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin -d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec -de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant, -toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire -fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort, -pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison -qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui -ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours -lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais -avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je -prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a -d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut -pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en -plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni -moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant. - -Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit -positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il -rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie; -il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les -subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne -peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond, -n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par -exemple, l'_Art de mentir en politique_ est un traité didactique dont -le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet -excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de -l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il -suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique, -le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté -cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter -les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies. -Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique; -dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le -quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le -droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au -gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une -académie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc -un badinage de Pope[38] d'être un pamphlet insidieux contre la -religion et l'État. Son _Art de couler bas en poésie_[39] a tout l'air -d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les divisions -justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une méthode -extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la -déraison. - -Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner, -il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le -lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien -cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un -flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des -considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance -au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est -qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces -vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres -affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai -consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve -qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du -soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y -songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant -passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu -pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le -fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou -ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la -bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur -est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il -habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en -cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les -réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve -qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin, -impudent parce qu'il diffère de vous sur une question _purement -spéculative_, c'est là, dans mon humble opinion, un style -très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge. -J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été -assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule -fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement -domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être -si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut -frauder ses héritiers[41].--Ailleurs, la lugubre plaisanterie -devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl -vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de -l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus -repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont -d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane, -le coeur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital. -Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend; -même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à -Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances -sont celles d'un maître pour un enfant.--Ni la grâce ni le bonheur -d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de -se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43]; -puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient -plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes -qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je -réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures -humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe. -Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins -malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir -critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures, -que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].» - -Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il -est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements -de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne -peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les -entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du -monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours -consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille -ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations -maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes -où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe -cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le -labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la -blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même, -et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son -coeur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne -peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime, -et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne -puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont -épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin -généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui -d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en -eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs -mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre -route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur -de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus -à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni -l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que -par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des -odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas -une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il -n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des -sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une -perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce, -_Cadénus et Vanessa_, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer -Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant -Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que -Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de -perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de -plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné -quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en -servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque -instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il -impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des -questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la -déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe, -renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les -sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand -ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il -l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la -beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines -mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense, -leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes -et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les -dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif, -par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une -facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine, -c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante -Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose -en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître -d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait -jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en -faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs -oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son -couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder: -«voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer -Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la -traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais -ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et -Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il -compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de -pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des -restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de -patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet -avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton -trente-quatrième.--Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu -plus.--Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes -années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te -vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce -peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].» -Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de -couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun -siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si -sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort -de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant -une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne -sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et -lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop -fine pour être saisie par ces rudes mains. - -Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme -cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie -artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa -pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle -seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni -d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des -conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de -l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce -naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est -entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et -timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne -lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette -invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur -qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la -_Grande Question débattue_! Il s'agit de peindre l'entrée d'un -capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et -l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le -sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte -pour voir son habit brodé. - - Les curés sont près de crever d'envie.--«Chère madame, bien - sûr, c'est un homme de beau langage;--écoutez seulement - comme sa langue mord bien le clergé.»--«Ma foi! madame, - dit-il, si vous donnez de tels dîners,--vous ne manquerez - jamais de curés, si longtemps que vous viviez.--Je n'ai - jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.--Mais le diable - serait partout mieux venu qu'eux.--Dieu me damne! ils nous - disent de nous corriger et de nous repentir;--mais morbleu! - à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.--Sire - vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur--que vous ne - couliez un regard fripon sur la femme de chambre de - madame.--Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main - blanche--pour raccommoder votre soutane et repasser votre - rabat.--Partout où vous voyez une soutane et une - robe,--pariez cent contre un qu'il y a dedans un - rustre.--Vos _Eaux-Vides_, vos _Amers_, vos _Platurks_[50], - et toute cette drogue,--pardieu! ils ne valent pas cette - prise de tabac.--Voulez-vous donner à un gentilhomme une - belle éducation?--L'armée est la seule bonne école de toute - la nation[51]. - -Ceci a été _vu_, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont -personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions -ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le _Journal d'une -dame moderne_, l'_Ameublement de l'esprit d'une dame_, et tant -d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements -notés au sortir d'un salon. L'_Histoire d'un mariage_ représente un -doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode; -n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du -célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre -que ses vers _sur sa propre mort_? - - «Comment va le doyen?--Il vit tout juste.--Voilà qu'on lit - les prières des mourants.--Il respire à peine.--Le doyen est - mort.»--Avant que le glas n'ait commencé,--la nouvelle a - parcouru toute la ville.--«Ah! nous devons tous être prêts - pour la mort.--Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son - héritier?--Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.--Il a - tout légué au public.--Au public? Voilà un - caprice.--Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?--Pure - envie, avarice, orgueil.--Il a donné tout; mais il est mort - auparavant.--Est-ce que dans toute la nation le doyen - n'avait pas--quelque ami méritant, quelque parent - pauvre?--Si disposé à faire du bien aux étrangers!--oubliant - ceux qui sont sa chair et son sang!...»--Les dames mes - amies, dont le tendre coeur--a mieux appris à jouer un - rôle,--reçoivent la nouvelle avec une grimace - d'affligées:--«Le doyen est mort (pardon, quel est - l'atout?).--Alors que Dieu ait pitié de son âme!--(Mesdames, - je risque la vole.)--On dit qu'il y aura six doyens pour - tenir le poêle.--(Je voudrais bien savoir à quel roi faire - invite.)--Madame, votre mari assistera-t-il--aux funérailles - d'un si bon ami?--Non madame, c'est une vue trop triste,--et - puis il est engagé demain soir.--Milady Club trouverait - mauvais--s'il manquait à son quadrille.--Il aimait le doyen - (j'ouvre les coeurs),--mais les meilleurs amis, comme on - dit, doivent se séparer.--Son heure était venue, il avait - fini sa carrière,--j'espère qu'il est dans un monde - meilleur....»--Le pauvre Pope sera triste un mois, et - Gay--une semaine, et Arbuthnot un jour[52] - -Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte, -celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu -de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore, -il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris -de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les -couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats -morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent -pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis -toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet -emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine -travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir -qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne -à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous -étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des -claqueurs et des figurants. - -Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont -laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les -graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on -ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour -indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces -extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il -faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la -poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y -roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les -passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et -agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il -y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez -les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du -scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une -fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est -si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on -finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient -leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour; -Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche -qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et -ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le -comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale -joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud, -commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à -cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions -corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans -son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on -prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements -de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on -aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions -bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les -magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au -contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il -ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il -n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le -cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54], -il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il -décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des -murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours -le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre; -c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez -qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique -l'exécration et le dégoût. - -[Note 38: _La Boucle de cheveux enlevée._] - -[Note 39: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.] - -[Note 40: My first prediction is but a trifle; yet I will mention -it to show how ignorant those sottish pretenders to astrology are in -their own concerns. It relates to Partridge the almanack-maker. I have -consulted the star of his nativity by my own rules and find he will -infallibly die upon the 29th March next, about eleven at night of a -raging fever; therefore I advise him to consider of it, and settle his -affairs in time.] - -[Note 41: To call a man a fool and villain, and an impudent -fellow, only for differing from him in a point merely speculative, is, -in my humble opinion, a very improper style for a person of his -education. I will appeal to Mr Partridge himself, whether it be -probable I could have been so indiscreet, to begin my prediction, with -the only falsehood that ever was pretended to be in them, and this in -an affair at home?] - -[Note 42: _Letter to a very young lady._] - -[Note 43: That ridiculous passion which has no being but in -playbooks and romances.] - -[Note 44: I never yet knew a tolerable woman to be fond of her -sex.... your sex employ more thought, memory and application to be -fools than would serve to make them wise and useful.... When I reflect -on this, I cannot conceive you to be human creatures, but a sort of -species hardly a degree above a monkey; who has more diverting tricks -than any of you, is an animal less mischievous and expensive, might in -time be a tolerable critick in velvet and brocade, and, for aught I -know, would equally become them.] - -[Note 45: - - His talk was now of tithes and dues; - He smok'd his pipe and read the news.... - Against dissenters would repine, - And stood up firm for right divine.] - -[Note 46: - - And all their conduct would be try'd - By her, as an unerring guide. - Offending daughters oft would hear - Vanessa's praise rung in their ear. - Miss Betty, when she does a fault, - Lets fall her knife or spills the salt, - Will then by her mother be chid: - «'Tis what Vanessa never did!»] - -[Note 47: - - He now could praise, esteem, approve, - But understood not what was love.] - -[Note 48: - - Stella, this day is thirty-four - (We sha'n't dispute a year or more). - However, Stella, be not troubled, - Although thy size and years are doubled, - Since first I saw thee at sixteen, - The brightest virgin on the green; - So little is thy form declin'd, - Made up so largely in thy mind.] - -[Note 49: - - O, would it please the Gods to split - Thy beauty, size, years and wit! - No age could furnish out a pair - Of nymphes so graceful, wise, and fair.] - -[Note 50: Ovide, Homère, Plutarque.] - -[Note 51: - - The parsons for envy are ready to burst; - The servants amazed are scarce ever able - To keep off their eyes, as they wait at the table; - And Molly and I have thrust in our nose - To peep at the captain in all his fine clothes; - Dear madam, be sure he's a fine spoken man, - Do but hear on the clergy how glib his tongue ran; - 'And madam,' says he, 'if such dinners you give, - You'll never want parsons as long as you live; - I ne'er knew a parson without a good nose. - But the devil's as welcome wherever he goes; - G--d--me, they bid us reform and repent, - But, z--s, by their looks they never keep lent; - Mister curate, for all your grave looks, I'm afraid - You cast a sheep's eye on her ladyship's maid; - I wish she would lend you her pretty white hand - In mending your cassock, and smoothing your band; - (For the dean was so shabby, and looked like a ninny, - That the captain supposed he was curate to Jenny.) - Whenever you see a cassock and gown, - A hundred to one but it covers a clown; - Observe how a parson comes into a room, - G--d--me, he hobbles as bad as my groom; - A scholar, when just from his college broke loose, - Can hardly tell how to cry _bo_ to a goose; - Your _Noveds_, and _Bluturks_, and _Omurs_, and stuff, - By G--, they don't signify this pinch of snuff; - To give a young gentleman right education, - The army's the only good school of the nation.] - -[Note 52: - - How is the dean? he's just alive. - Now the departing prayer is read; - He hardly breathes. The dean is dead. - Before the passing-bell begun, - The news through half the town has run; - Oh! may we all for death prepare! - What has he left? and who's his heir? - I know no more than what the news is; - 'Tis all bequeath'd to public uses. - To public uses! there's a whim! - What had the public done for him? - Mere envy, avarice, and pride: - He gave it all--but first he died. - And had the dean in all the nation - No worthy friend, no poor relation? - So ready to do strangers good, - Forgetting his own flesh and blood! - Poor Pope will grieve a month, and Gay - A week, and Arbuthnot a day.... - My female friends, whose tender hearts - Have better learned to act their parts, - Receive the news in doleful dumps: - 'The dean is dead (pray, what is trumps?) - Then, Lord, have mercy on his soul! - (Ladies, I'll venture for the vole.) - Six deans, they say, must bear the pall. - (I wish I knew what king to call.) - Madam, your husband will attend - The funeral of so good a friend? - No, madam, 'tis a shocking sight; - And he's engaged to-morrow night: - My Lady Club will take it ill, - If he should fail her at quadrille. - He loved the dean--(I lead a heart) - But dearest friends, they say, must part. - His time was come, he ran his race; - We hope he's in a better place.'] - -[Note 53: _The ladies dressing-room._] - -[Note 54: _Strephon and Chloe._] - -[Note 55: _A Love-poem from a Physician._] - -[Note 56: _The Progress of Beauty._] - -[Note 57: _The Problem._ Lire surtout _Examination of certain -abuses_.] - - -V - -Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le _Conte du Tonneau_, au -milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et -de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science -et de toute vérité. - -De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre; -mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son -attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions -de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre, -Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit[58], les -avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois -frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un -nombre raisonnable de géants et de dragons[59].» Malheureusement, -étant venus à la ville, ils en prirent les moeurs, devinrent amoureux -de plusieurs grandes dames à la mode, la duchesse _of Money_, milady -_Great-Titles_, la comtesse _of Pride_, et, pour gagner leurs faveurs, -se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des -dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une -secte s'était établie, posant en principe que le monde était une -garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un -pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet -couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque, et il -n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.» De -même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un -manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir -la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de -l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne -la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si -certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain -endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de -linon et de satin noir se nomme un évêque[60].»--Ils prouvaient aussi -que le vêtement est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est en lui -que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi nos -trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent -très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux noeuds -d'épaule (_shoulder-knots_), et le testament de leur père leur -défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs -habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se -trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un -expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament -qui fasse mention, _totidem verbis_, des noeuds d'épaule; mais j'ose -conjecturer que nous les y trouverons inclus, _totidem syllabis_. -Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur -la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament. -«Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire -reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car -quoique nous ne puissions les trouver _totidem verbis_ ni _totidem -syllabis_, j'ose promettre que nous les découvrirons _tertio modo_, ou -_totidem litteris_. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus -ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot: -_shoulder_; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce -miracle qu'un K fut introuvable. C'était-là une grosse difficulté. -Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la -main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K était une -lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et qu'on ne -rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute difficulté -s'évanouit; les noeuds d'épaule furent prouvés clairement être -d'institution paternelle, _jure paterno_, et nos trois gentilshommes -s'étalèrent avec des noeuds d'épaule aussi grands et aussi pimpants -que personne[61].» D'autres interprétations admirent les galons d'or, -et un codicille ajouté autorisa les doublures de satin couleur de -flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un comédien, payé par la -corporation des passementiers, joua son rôle dans une comédie nouvelle -tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les -mit par cela même à la mode. Là-dessus, les frères, consultant le -testament de leur père, trouvèrent à leur grand étonnement, ces -paroles: _Item_, j'enjoins et ordonne à mesdits trois fils de ne -porter aucune espèce de _frange d'argent_ autour de leurs susdits -habits.--Cependant, après une pause, le frère, si souvent mentionné -pour son érudition et très-versé dans la critique, déclara avoir -trouvé, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot -_frange_ écrit dans ce testament signifie aussi manche à balai, et -devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frères -ne goûta pas cela à cause de cette épithète _d'argent_, qui, dans son -humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, être -raisonnablement appliquée à un manche à balai; mais on lui répliqua -que cette épithète devait être prise dans le sens mythologique et -allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur -père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai sur leurs -habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur -quoi il fut arrêté court, comme parlant irrévérencieusement d'un -mystère, lequel certainement était très-utile et plein de sens, mais -ne devait pas être trop curieusement sondé ni soumis à un raisonnement -trop minutieux[62].» À la fin, le frère scolastique s'ennuie de -chercher des distinctions, met le vieux testament dans une boîte bien -fermée, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis, -ayant attrapé un héritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frères, -traités en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament, -et recommencent à comprendre la volonté de leur père; Martin, -l'anglican, pour réduire son habit à la simplicité primitive, découd -point par point les galons ajustés dans les temps d'erreur, et garde -même quelques broderies par bon sens, plutôt que de déchirer l'étoffe. -Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en -loques, envieux de plus contre Martin, et à moitié fou. Il entre alors -dans la secte des éolistes ou inspirés, admirateurs du vent; lesquels -prétendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est céleste, et contient -toute science. - - Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle - les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le - syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la - science n'est que des mots; _ergo_ la science n'est que du - vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le - boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par - ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes - affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de - la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent - plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux - autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un - soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin, - expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres - jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et - pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps - d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin - de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie - de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les - rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus - vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture, - à mesure qu'ils passaient[63]. - -Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et -de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane? -Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre? -Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec -la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver -à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur -délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer -la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument -libérateur. - -La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions -dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants -modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le -livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres -appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures -violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il -se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables -découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «_Tom -Pouce_[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce -profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et -développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.--_Whittington -et son chat_ est une oeuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi, -contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et -les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone, -contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier -«une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois, -une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles, -un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux -points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les -lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables -traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre -les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à -leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus -cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont -désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute -sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si -transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de -goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi -Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à -grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les -savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de -retrancher de leurs oeuvres les branches mortes et superflues. -Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie -suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs -vignes, en remarquant que lorsqu'un _âne_ en avait brouté quelqu'une, -elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote, -précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et -presque _in terminis_; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques -d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut -trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la -Libye, il y a des _ânes_ avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes -arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est -inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui -est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa -pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne -laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité -médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs, -lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu -abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier -cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de -grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds -philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la -source de tout le génie humain et de toutes les institutions de -l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les -_gentlemen_ de Bedlam, et une commission chargée de les trier -trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de -remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans -l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui -jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre -sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires -inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en -Flandre avec les autres.--En voici un second qui prend gravement les -dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue -intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle -beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de -Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et -rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces -perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de -la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand -nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette -réforme rendrait au monde.--Moi-même, l'auteur de ces admirables -vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les -imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont -merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme -je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis -et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me -veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement -de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre -semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le -malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel -sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger -le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est -sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la -démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son -mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses -élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste, -qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les -cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de -l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour -les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est -de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit -d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et -le dégoût. - -S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de -montrer la perversité humaine: le coeur nous est plus intime que la -raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la -méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le _Conte -du Tonneau_ que dans _Gulliver_. - -Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre; -l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable -dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme -ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et -bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul -sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul -accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le -vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une -supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle -amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui, -imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage, -aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son -plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement -solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et -statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant -la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas -d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport -et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture -chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois -ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si -strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de -plus exact ni de plus limité. - -Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos -passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou -comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque -le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible? -Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une -fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime, -délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un -pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les -frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de -nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est -la seule cause de notre vénération ou de notre amour. - -La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez -les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est -jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la -paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du -législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on -choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à -les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de -corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les -vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles. -Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de -chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est -juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou -clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places, -et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés -avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en oeuvre de tous -les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé -que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette -humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme, -est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il -choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À -Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur -le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre -autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses -nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le -parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue -l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre -justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la -vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien -l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères -sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver -la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner -ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette -fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point -rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande -espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été -empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa -vie; _mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le -fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais -recommencer sans un ordre spécial_[69].» - -Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des -moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et -l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa -laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus -intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous -affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons -de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il -faut découvrir le _yahou_ sous l'homme. Quel spectacle! - - Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la - même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était - singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines - étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé, - d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres - et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur - le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste - du corps était nu[70],... de sorte que je pus voir leur - peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des - arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient - aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes - étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les - femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais - non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une - sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds - de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient - presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais - jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse - conçu naturellement une si forte antipathie[71]. - -Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos -instincts. Ils se haïssent les uns les autres, et se déchirent de -leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà la -source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte, quoiqu'ils -ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils s'étranglent -ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de nos guerres. -Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans leurs -chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on les -leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent tout -indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de -préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou -crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité. -Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent -jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant, -puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà -le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus -méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont -l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les -yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense -un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une -brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande -viennent en corps décharger sur lui leurs excréments de la tête aux -pieds[72];» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore donne-t-il la -préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre misérable -raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le roi de -Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race d'odieuse -petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la surface -de la terre[73].» - -Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la -malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son -désespoir et de son génie[74]. Je le traduis presque tout entier; il -le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil. - - C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans - cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de - voir les rues, les routes et les portes des cabanes - couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six - enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur - pour avoir l'aumône.... Tous les partis conviennent, je - pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui - dans le déplorable état de ce royaume un très-grand fardeau - de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un - moyen honorable, aisé, peu coûteux de transformer ces - enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si - grand service au public, qu'il mériterait une statue comme - sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer mon - idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre - objection[75]. - -Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur. - - Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à - Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien - portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture - tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou - bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne - puisse servir également en fricassée ou en ragoût. - - Je prie donc humblement le public de considérer que des cent - vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour - la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des - mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un - an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de - fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie - de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à - les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant - ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille - dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat - très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre ou de - sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour, - particulièrement en hiver. - - J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa - naissance peut en un an, s'il est passablement nourri, - atteindre vingt-huit livres. - - J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de - mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_, - journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont - d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je - crois que nul _gentleman_ ne se plaindra de donner 10 - shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui - fournira au moins quatre plats d'excellente viande - nutritive. - - Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le - demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau - convenablement préparée fera des gants admirables pour les - dames et des bottes d'été pour les _gentlemen_ élégants. - - Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des - abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les - bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera - pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants - vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du - couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir. - - Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et - visibles aussi bien que de la plus haute - importance.--Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre - de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés, - puisqu'ils sont les principaux producteurs de la - nation.--Secondement, comme l'entretien de cent mille - enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins - de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la - nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre - le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous - les _gentlemen_ de fortune qui ont quelque délicatesse dans - le goût. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit - étant uniquement de notre crû et de nos - manufactures.--Troisièmement, ce serait un grand - encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont - encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et - pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des - mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un - établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi - en quelque sorte par le public lui-même.--On pourrait - énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition - de quelques milliers de pièces pour notre exportation de - boeuf en baril, l'expédition plus abondante de chair de - porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons - jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses - par amour de la brièveté. - - Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de - ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou - estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions - pour trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau - aussi pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci, - parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et - pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine, - aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant - aux jeunes journaliers, leur état donne des espérances - pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par - conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement - que si en quelques occasions on les loue par hasard comme - manoeuvres, ils n'ont pas la force d'achever leur travail. - De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent - heureusement délivrés de tous les maux à venir[76]. - -Et il finit par cette ironie de cannibale: - - Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le - moindre intérêt personnel à l'accomplissement de cette - oeuvre salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public - de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont, par cet expédient, - je puisse espérer tirer un sou, mon plus jeune ayant neuf - ans et ma femme ayant passé l'âge de devenir grosse[77]. - -On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par -exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprès de -cette tranquille dissertation. - -Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge -classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses -parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré, -ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette -énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du -succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que -la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du -pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe -intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la -clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations -qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie -pratique; trop supérieur pour embrasser de coeur une secte religieuse -ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes -doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges -sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et -ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans -s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, _condottiere_ -contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la -beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature, -qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la -science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de -modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par -l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de -Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le -caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif -et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible, -d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de -mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui -a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison. -Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou -écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de -juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poëte, il a -inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive -des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée -le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la -peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du -grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que -nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée -réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un -rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante comme un conte, -avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête -d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort d'un tel -spectacle le coeur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit -qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes ajouteront: -«Surtout lorsqu'il brûle.» - -[Note 58: La vérité chrétienne.] - -[Note 59: Persécutions et combats de l'Église primitive.] - -[Note 60: They held the universe to be a large suit of clothes, -which invests every thing: that the earth is invested by the air; the -air is invested by the stars, and the stars are invested by the primum -mobile.... What is that which some call land, but a fine coat laced -with green? Or the sea but a waistcoat of water-tabby?... You will -find how curious journeyman nature has been to trim up vegetable -beans. Observe how sparkish a periwig adorns the head of the beech, -and what a fine doublet of white satin is worn by the birch.... Is not -religion a cloak, honesty a pair of shoes worn out in the dirt, -self-love a surtout, vanity a shirt, and conscience a pair of -breeches, which, though a cover for lewdness as well as nastiness, is -easily slipt down for the service of both?... If certain ermines and -furs be placed in a certain position, we style them a judge; and so an -apt conjunction of lawn and black satin, we entitle a bishop.] - -[Note 61: In this unhappy case they went immediately to consult -their father's will, read it over and over, but not a word of a -Shoulder-Knot.... After much thought, one of the brothers who happened -to be more book-learned than the other two, said he had found an -expedient. «It is true, said he, there is nothing in this will, -_totidem verbis_, making mention of Shoulder-Knot; but I dare -conjecture we may find them inclusive, or _totidem syllabis_.--This -distinction was immediately approved by all; and so they fell again to -examine; but their evil star had so directed the matter that the first -syllable was not to be found in the whole writings. Upon which -disappointment, he, who found the former evasion, took heart and said: -Brothers, there is yet hopes, for though we cannot find them _totidem -verbis_, nor _totidem syllabis_, I dare engage we shall make them out -_tertio modo_, or _totidem litteris_. This discovery was also highly -commended; upon which they fell once more to the scrutiny, and picked -out SHOULDER; when the same planet, enemy to their repose, had -wonderfully contrived that a K was not to be found. Here was a weighty -difficulty; but the distinguishing brother, now his hand was in, -proved by a very good argument that K was a modern illegitimate -letter; unknown to the learned ages, nor any where to be found in -ancient manuscripts.... Upon which all difficulty vanished; -shoulder-knots were made clearly out to be _jure paterno_, and our -three gentlemen swaggered with as large and flaunting ones as the -best.] - -[Note 62: Next winter a player hired for the purpose by the -corporation of fringe-makers, acted his part in a new comedy all -covered with silver fringe, and according to the laudable custom gave -rise to that fashion. Upon which the brothers consulting their -father's will, to their great astonishment found these words. «Item, I -charge and command my said three sons to wear no sort of silver fringe -upon or about their said coat.» However, after some pause the brother -so often mentioned for his erudition, who was well skilled in -criticisms, had found in a certain author, which he said would be -nameless, that the same word which in the will is called _fringe_ does -also signify a _broomstick_ and doubtless ought to have the same -interpretation in this paragraph. This another of the brothers -disliked, because of that epithet _silver_ which could not, he humbly -conceived, in propriety of speech, be reasonably applied to a -broom-stick; but it was replied upon him that this epithet was -understood in a mythological and allegorical sense. However, he -objected again why their father should forbid them to wear a -broom-stick on their coats, a caution that seemed unnatural and -impertinent; upon which, he was taken up short, as one that spoke -irreverently of a mystery, which doubtless was very useful and -significant, but ought not to be over-curiously pried into, or nicely -reasoned upon.] - -[Note 63: Allusions aux assemblées des puritains, à leur -prononciation nasale, etc. - -First, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men -up; and secondly they proved it by the following syllogism: words are -but wind; and learning is nothing but words; ergo learning is nothing -but wind.--.... This, when blown up to its perfection, ought not to be -covetously hoarded up, stifled, or hid under a bushel, but freely -communicated to mankind. Upon these reasons and others of equal -weight, the wise æolists affirm the gift of _belching_ to be the -noblest act of a rational.... creature.... At certain seasons of the -year you might behold the priests among them in vast number.... linked -together in a circular chain, with every man a pair of bellows applied -to his neighbour's breech, by which they blew each other to the shape -and size of a tun; and for that reason with great propriety of speech -did usually call their bodies their vessels.... and to render these -yet more compleat, because the breath of man's life is in his -nostrils, therefore the choicest, most edifying, and most enlivening -belches were very wisely conveyed through that vehicle, to give them a -tincture as they passed.] - -[Note 64: Petit livre à l'usage des enfants, ainsi que -_Whittington et son chat_, nommé plus loin.] - -[Note 65: The types are so apposite and the applications so -necessary and natural, that it is not easy to conceive how any reader -of a modern age or taste, could overlook them.... For first: Pausanias -is of an opinion that the perfection of writing correct was entirely -owing to the institution of criticks; and that he can possibly mean no -other than the true critick is, I think, manifest from the following -description. He says they were a race of men, who delighted to nibble -at the superfluities and excrescencies of books, which the learned at -length observing took warning, of their own accord, to lop the -luxuriant, the rotten, the dead, the sapless, and the overgrown -branches from their works. But now all this he cunningly shades under -the following allegory: that the Nauplians in Argos learned the art of -pruning their vines, by observing that when an _ass_ had browsed upon -one of them, it thrived the better and bore fairer fruits.] - -[Note 66: Herodotus holding the same hieroglyph speaks much -plainer and almost _in terminis_; he has been so bold as to tax the -true criticks of ignorance and malice, telling us openly (for I think -nothing can be plainer), that in the western part of Libya there were -_asses_ with horns.] - -[Note 67: Les descriptions qui suivent sont telles que je n'ose -les traduire.] - -[Note 68: Is any student tearing his straw in piece-meal, swearing -and blaspheming, biting his grate, foaming at the mouth, and emptying -his piss-pot in the spectator's faces? Let the right worshipfull -commissioners of inspection give him a regiment of dragoons, and send -him into Flanders among the rest.... You will find a third taking -gravely the dimensions of his kennel; a person of foresight and -insight, though kept quite in the dark.... He walks duly in one -pace.... talks much of hard times and taxes and the whore of Babylon, -bars up the wooden window of his cell constantly at eight o'clock, -dreams of fire.... Now what a figure would all those acquirements make -if the owner were sent into the city among his brethren!... Accost the -hole of another kennel (first stopping your nose), you will behold a -surly, gloomy, nasty, slovenly mortal, raking in his own dung, and -dabbling in his urine; the best parts of his diet is the reversion of -his own ordure, which, expiring into steams, whirls perpetually about, -and at last reinfunds. His complexion is of a dirty yellow, with a -thin scattered beard, exactly agreeable to that of his diet upon its -first declination; like other insects who having their birth and -education in a excrement, from thence borrow their colour and their -smell.... Now is it not amazing the society of Warwick-lane should -have no more concern for the recovery of so useful a member?... I -shall not descend so minutely, as to insist upon the vast number of -_beaux_, _fiddlers_, _poets_, and _politicians_, that the world might -recover by such a reformation.... Even I myself, the author of these -momentous truths, am a person whose imaginations are hard-mouthed, and -exceedingly disposed to run away with his reason, which I have -observed from long experience to be a very light rider, and easily -shaken off; upon which account my friends will never trust me alone, -without a solemn promise to vent my speculations in this or the like -manner, for the universal benefit of mankind.] - -[Note 69: When the king has a mind to put any of his nobles to -death in a gentle, indulgent manner, he commands the floor to be -strewed with a certain brown powder of a deadly composition, which -being licked up, infallibly kills him in twenty-four hours. But in -justice to this prince's great clemency and the care he has of his -subjects' lives (wherein it were much to be wished that the monarchs -of Europe would imitate him) it must be mentioned for his honour that -strict orders are given to have the infected parts of the floor well -washed after every such execution.... I myself heard him give -directions that one of his pages should be whipped, whose turn it was -to give notice about washing the floor after an execution, but who -maliciously had omitted it; by which neglect, a young lord of great -hopes coming to an audience, was unfortunately poisoned, although the -prince at that time had no design against his life. But this good -prince was so gracious as to forgive the poor page his whipping, upon -promise that he would do so no more, without special orders.] - -[Note 70: Je suis forcé de supprimer plusieurs traits.] - -[Note 71: At last I beheld several animals in a field, and one or -two of the same kind sitting in trees. Their shape was very singular -and deformed.... Their heads and breasts were covered with a thick -hair, some frizzled, and others lank. They had beards like goats, and -a long ridge of hair behind their back, and the forepart of their legs -and feet. But the rest of the body was bare so that I might see their -skins, which were of a brown buff colour. They had no tails, nor any -hair at all on their buttocks, except about the anus.... They climbed -high trees as nimbly as a squirrel, for they had strong extended claws -before and behind, terminated in sharp points and hooked.... The -females had long lank hair on their head but none on their faces, nor -any thing more than a sort of down on the rest of their bodies, except -about the anus and pudenda. The dugs hung between their forefeet, and -often reached almost to the ground as they walked.... Upon the whole I -never beheld in all my travels so disagreeable an animal, or one -against which I naturally conceived so great an antipathy.] - -[Note 72: In most herds there was a sort of ruling yahoo, who was -always more deformed in body and mischievous in disposition than any -of the rest; this leader had usually a favourite as like himself as he -could get, whose employment was to lick his master's feet and -posteriors, and drive the female yahoos to his kennel; for which he -was now and then rewarded with a piece of ass flesh.... He usually -continues in office till a worse can be found; but the very moment he -is discarded, his successor, at the head of all the yahoos in that -district, male and female, come in a body and discharge their -excrements upon him from head to foot.] - -[Note 73: I cannot but conclude the bulk of your natives to be the -most pernicious race of little odious vermin, that nature ever -suffered to crawl upon the surface of the earth.] - -[Note 74: «Proposition modeste pour empêcher que les enfants des -pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur -pays, et pour les rendre utiles au public.» 1729.--Swift devint fou -quelques années après.] - -[Note 75: It is a melancholy object to those who walk through this -great town, or travel in the country, when they see the streets, the -roads, and cabin-doors, crowded with beggars of the female sex, -followed by three, four, or six children, all in rags, and importuning -every passenger for an alms.... I think it is agreed by all parties -that this prodigious number of children.... is in the present -deplorable state of the kingdom, a very great additional grievance; -and therefore, whosoever could find out a fair, cheap and easy method -of making these children sound, easy members of the Commonwealth, -would deserve so well of the public, as to have his statue set up for -a preserver of the nation.... I shall now, therefore, humbly propose -my own thoughts; which I hope will not be liable to the least -objection.] - -[Note 76: I have been assured by a very knowing American of my -acquaintance in London, that a young healthy child, well nursed, is, -at a year old, a most delicious, nourishing, and wholesome food, -whether stewed, roasted, baked, or boiled; and I make no doubt that it -will equally serve in a fricassee or a ragout. - -I do therefore humbly offer it to public consideration that of the -hundred and twenty thousand children already computed, twenty thousand -may be reserved for breed, whereof one-fourth part to be males.... -that the remaining hundred thousand may, at a year old, be offered in -sale to the persons of quality and fortune through the kingdom; always -advising the mother to let them suck plentifully in the last month, so -as to render them plump and fat for good tables. A child will make two -dishes at an entertainment for friends, and when the family dines -alone, the fore or hind quarter will make a reasonable dish, and -seasoned with a little pepper or salt, will be very good boiled on the -fourth day, especially in winter. - -I have reckoned, upon a medium, that a child just born will weigh -twelve pounds, and in a solar year, if tolerably nursed, will increase -to twenty-eight pounds. - -I have already computed the charge of nursing a beggar's child (in -which list I reckon all cottagers, labourers, and four-fifths of the -farmers), to be about two shillings per annum, rags included; and I -believe no gentleman would repine to give ten shillings for the -carcass of a good fat child, which, as I have said, will make four -dishes of excellent nutritive meat. - -Those who are more thrifty (as I must confess the times require), may -flay the carcass: the skin of which, artificially dressed, will make -admirable gloves for ladies, and summer boots for fine gentlemen.--As -to our city of Dublin, shambles may be appointed for this purpose, in -the most convenient parts of it; and butchers we may be assured will -not be wanting; although I rather recommend buying the children alive, -then dressing them hot from the knife, as we do roasted pigs.... - -I think the advantages by the proposals which I have made are obvious -and many, as well as of the highest importance. For first, as I have -already observed, it would greatly lessen the number of papists, with -whom we are yearly overrun, being the principal breeders of the -nation, as well as our most dangerous enemies.... Thirdly, whereas the -maintenance of a hundred thousand children, from two years old and -upwards, cannot be computed at less than ten shillings a piece per -annum, the nation's stock will be thereby increased fifty thousand -pounds per annum, beside the profit of a new dish introduced to the -tables of all gentlemen of fortune in the kingdom, who have any -refinement in taste. And all the money will circulate among ourselves, -the goods being entirely of our own growth and manufacture.... -Sixthly, this would be a great inducement to marriage, which all wise -nations have either encouraged by rewards or enforced by laws and -penalties. It would increase the care and tenderness of mothers toward -their children, when they were sure of a settlement for life to the -poor babes, provided in some sort by the public, to their annual -profit or expense.... Many other advantages might be enumerated, for -instance, the addition of some thousand carcasses in our exportation -of barrelled beef; the propagation of swine's flesh, and improvement -in the art of making good bacon.... But this, and many others, I omit, -being studious of brevity. - -Some persons of desponding spirit are in great concern about that vast -number of poor people who are aged, diseased, or maimed; and I have -been desired to employ my thoughts, what course may be taken to ease -the nation of so grievous an encumbrance. But I am not in the least -pain upon that matter, because it is very well known, that they are -every day dying and rotting by cold and famine and filth and vermin, -as fast as can be reasonably expected. And as to the young labourers, -they are now in almost as hopeful a condition; they cannot get work, -and consequently pine away for want of nourishment to a degree, that, -if at any time they are accidentally hired to common labour, they have -not strength to perform it. And thus the country and themselves are -happily delivered from the evils to come.] - -[Note 77: I profess in the sincerity of my heart that I have not -the least personal interest in endeavouring to promote this necessary -work, having no other motive than the public good of my country, by -advancing our trade, providing for infants, relieving the poor, and -giving some pleasure to the rich. I have no children by which I can -propose to get a single penny; the youngest being nine years old, and -my wife past child-bearing.] - - - - -CHAPITRE VI. - -Les romanciers. - - I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il - diffère des autres. - - II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son - rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes - anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses - procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce - caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa - volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens - méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété - finale. - - III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième - siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des - études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. -- - Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent - deux classes de romans. - - IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison - de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa - minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament. - -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse - Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Le caractère despotique - et insociable en Angleterre. -- Lovelace. -- Le caractère - orgueilleux et militant en Angleterre. -- Clarisse. -- Son - énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa pédanterie, ses - scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- Inconvénients des - héros automates et édifiants. -- Richardson sermonnaire. -- - Ses longueurs, sa pruderie, son emphase. - - V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. -- - _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom - Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. -- - _Amélia._ -- Lacunes de sa conception. - - VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._ - -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de - la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures. - -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._ - - VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines. - -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa - sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les - maladies et les dégénérescences de la nature humaine. - - VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la - vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu - protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ -- - L'ecclésiastique anglais. - - IX. Samuel Johnson. -- Son autorité. -- Sa personne. -- Ses - façons. -- Sa vie. -- Ses doctrines. -- Son jugement sur - Voltaire et Rousseau. -- Son style. -- Ses oeuvres. -- - Hogarth. -- Sa peinture morale et réaliste. -- Contraste du - tempérament anglais et de la morale anglaise. -- Comment la - morale a discipliné le tempérament. - - -Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît, -approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman -anti-romanesque, oeuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et -moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les -romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la -conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle, -mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des -plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une -apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre, -lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette -sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui -divertissaient encore les dames à la mode, se rencontrèrent sur la -même table avec le _Robinson_ de Daniel de Foe. - - -I - -Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour -marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut -un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants, -qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon -sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À -vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand -hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est -ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à -contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui -coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et -c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses -six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour -l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet, -mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de -huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la -reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de -réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses -oeuvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le trouvent -pas assez docile; contre l'animosité des tories, qui voient en lui le -premier champion des whigs. Au milieu de son apologie, il est frappé -d'apoplexie, et de son lit continue à se défendre. Il vit pourtant, et -il en coûte de vivre; pauvre et chargé de famille, à cinquante-cinq -ans, il se retourne vers la fiction et compose _Robinson Crusoé_, puis -tour à tour _Moll Flanders_, _Captain Singleton_, _Duncan Campbell_, -_Colonel Jack_, _the History of the Great Plague in London_, et -d'autres encore. Cette veine épuisée, il pioche à côté et en exploite -une autre, _le Parfait négociant anglais, Un Voyage à travers la -Grande-Bretagne_. La mort approche, et la pauvreté reste. En vain il a -écrit en prose, en vers, sur tous les sujets, politiques et religieux, -d'occasion et de principes, satires et romans, histoires et poëmes, -voyages et pamphlets, traités de négoce et renseignements de -statistique, en tout deux cent dix ouvrages, non d'amplification, mais -de raisonnements, de documents et de faits, serrés et entassés les uns -par-dessus les autres avec une telle prodigalité que la mémoire, la -méditation et l'application d'un homme semblent trop petites pour un -tel labeur; il meurt sans un sou, laissant des dettes. De quelque côté -qu'on regarde sa vie, on n'y voit qu'efforts prolongés et persécutions -subies. La jouissance en semble absente; l'idée du beau n'y a point -d'accès. Quand il arrive à la fiction, c'est en presbytérien et en -plébéien, avec des sujets bas et des intentions morales, pour étaler -les aventures et réformer la conduite des voleurs et des filles, des -ouvriers et des matelots. Tout son plaisir fut de penser qu'il y -avait un service à rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité -de son côté, dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a -peur de la confesser à cause du grand nombre des opinions des autres -hommes. Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se -trompe, excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y -peut-il faire[78]?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à -travers les coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces -braves soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé, -les pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups, -reçoivent tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît -celui de leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de -rencontre ils ont accroché la croix d'honneur. - -Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide, -exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et -d'agrément[79]. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non -d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit -comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de -conversation, sans songer à faire un effet ou à combiner une phrase, -avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant au besoin -sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose, n'ayant pas -l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de toucher, -d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de décharger sur -le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est muni. Même en -fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis qu'en fait -d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour; il marque -le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un journal de -voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué et de -marchand, le nombre des _moïdores_ (monnaie portugaise), les intérêts, -les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le prix de -vente, la part du roi, des couvents, des associés et des facteurs, le -total liquide, la statistique, la géographie et l'hydrographie de -l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre un atlas et de -dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour entrer dans tous -les détails de l'histoire et voir les objets aussi nettement et -pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait tous les -travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec les -nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un -potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du -réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres, -anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de -ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop -minutieuses. Celui-ci fait illusion, car ce n'est point l'oeil qu'il -trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit de la grande -peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam prenait ses -_Mémoires d'un Cavalier_ pour une histoire authentique. Aussi bien il -y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de _Robinson_, -«croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du reste, on n'y -voit aucune apparence de fiction[80].» C'est là tout son talent, et de -cette façon ses imperfections lui servent; son manque d'art devient un -art profond; ses négligences, ses répétitions, ses longueurs, -contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel détail, si -petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé; il est trop -ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit, embellit, -intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce paquet -d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité. - -Qu'on lise par exemple, _la Relation véritable de l'apparition d'une -mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à -Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture -du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par -Drelincourt_[81]. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes -femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y a un tel appareil -de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de témoins -cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète apparence de -bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on prendrait -l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour inventer un -conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût composé cette -fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa réputation que de -Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous ne les devinons -pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes qu'écrivains. En -somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se vend pas, le -livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les gens, dans leur -foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre monde. C'est la -grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le grave Johnson -lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point d'événement -qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de la classe -moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un homme -d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose _Robinson_ -pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du dernier pendu -pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la préface, est -racontée pour instruire les autres par un exemple, et aussi pour -justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce monde -positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et puritains, la -pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à n'être que -son instrument. - -Jamais l'art ne fut l'instrument d'une oeuvre plus morale et plus -anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore -aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces -sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les -rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les -_squatters_. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses -proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les -remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination -fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la -mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie -dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le -voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En -vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation -fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se -réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se -rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte; -c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il -faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et -d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les -acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et -les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la -lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé -onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute -sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais -je n'étais point encore satisfait; car tant que le navire était debout -dans cette posture, il me semblait que _je devais_ en tirer tout ce -que je pourrais. Et véritablement je crois que si le temps calme eût -continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à pièce[82].» À ses -yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se barricader, il va -couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et dont chacun lui coûte -un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage était très-laborieux et -très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de considérer si une chose -que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque j'avais assez de temps -pour la faire, et que je n'avais point d'autre occupation?... Mon -temps et mon travail étaient de peu de valeur, et ainsi ils étaient -aussi bien employés d'une façon que de l'autre[83].» L'application et -la fatigue de la tête et des bras occupent ce trop-plein d'activité et -de forces; il faut que cette meule trouve du grain à moudre, sans -quoi, tournant dans le vide, elle s'userait elle-même. Il travaille -donc tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur, -portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitière, vannier, -émouleur, boulanger, invincible aux difficultés, aux mécomptes, au -temps, à la peine. N'ayant qu'une hache et un rabot, il lui faut -quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à -fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son -premier canot; ensuite, «par une quantité prodigieuse de travail,» il -aplanit le terrain depuis son chantier jusqu'à la mer; puis, ne -pouvant amener son canot jusqu'à la mer, il tente d'amener la mer -jusqu'à son canot, et commence à creuser un canal; enfin, calculant -qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour achever l'oeuvre, il -construit à un autre endroit un autre canot, avec un autre canal long -d'un demi-mille, profond de quatre pieds, large de six. Il y met deux -ans, «J'avais appris à ne désespérer d'aucune chose. Dès que je vis -celle-là praticable, je ne l'abandonnai plus.» Toujours reviennent ces -fortes paroles d'indomptable patience[84]. Cette dure race est taillée -pour le travail, comme ses moutons pour la boucherie et ses chevaux -pour la course. On entend encore aujourd'hui ses vaillants coups de -hache et de pioche dans les _claims_ de Melbourne et dans les -_log-houses_ du Lac Salé. La raison de leur succès est la même là-bas -qu'ici: ils font tout avec calcul et méthode; ils raisonnent leur -acharnement; c'est un torrent qu'ils canalisent. Robinson ne procède -que chiffres en main et toutes réflexions faites. Quand il cherche un -emplacement pour sa tente, il numérote les quatre conditions que -l'endroit doit réunir. Quand il veut se retirer du désespoir, il -dresse impartialement, «comme un comptable,» le tableau de ses biens -et de ses maux, et le divise en deux colonnes, actif et passif, -article contre article, en sorte que la balance est à son profit. Son -courage n'est que l'ouvrier de son bon sens. «En examinant, dit-il, et -en mesurant chaque chose selon la raison, et en portant sur les choses -le jugement le plus rationnel possible, tout homme avec le temps peut -se rendre maître de tout art mécanique. Je n'avais jamais manié un -outil de ma vie, et cependant avec le temps, par le travail, -l'application, les expédients, je vis enfin que je ne manquerais de -rien que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des outils; même -sans outils, je fis quantité de choses[85].» Il y a un plaisir sérieux -et profond dans cette pénible réussite et dans cette acquisition -personnelle. Le _squatter_, comme Robinson, se réjouit des objets -non-seulement parce qu'ils lui sont utiles, mais parce qu'ils sont son -oeuvre. Il se sent homme en retrouvant partout autour de lui la marque -de son labeur et de sa pensée; il est satisfait «de voir toutes les -choses si prêtes sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et -son magasin d'objets nécessaires si grand[86].» Il rentre volontiers -chez lui, parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités -qu'il y rencontre; il y dîne gravement «et en roi.» - -Voilà les contentements du _home_. Un hôte y entre qui fortifie ces -inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion -apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions; -car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y -déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le -jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la -foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées -tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et -caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses -enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il -se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de -pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu -trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer[87],» si c'était là son -envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il -n'aurait jamais été si simple que de laisser cette marque à un endroit -où il y avait dix mille chances contre une que je ne la verrais pas, -dans le sable surtout, où la première houle par un grand vent l'eût -effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la chose -elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement de la -subtilité du diable[88].» Dans cette âme passionnée et inculte qui -«huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,» enfoncée -dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la croyance prend -racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les hasards de la -toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain, un Français, -un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un air morne, en -stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la gaieté physique. -Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser à l'improviste, -il pleure et commence par croire que Dieu les a semés tout exprès pour -lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant la fièvre, il se -repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles qui conviennent à -son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses, et je te -délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie prière, qui -est l'entretien du coeur avec un Dieu qui répond et qu'on écoute. -Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne t'abandonnerai,--à -l'instant l'idée me vint que ces paroles étaient pour moi; car -pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette façon, juste au -moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant abandonné de -Dieu et des hommes[89]?» Désormais pour lui la vie spirituelle -s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le _squatter_ n'a besoin que -de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et son culte; -tous les soirs il y trouve quelque application à sa condition -présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à sa volonté -la matière d'un second travail pour soutenir et compléter le premier. -Car il entreprend maintenant contre son coeur le combat qu'il à -soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer, améliorer, -pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne, il observe -le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force de travail -intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la résignation à la -volonté de Dieu, mais encore la gratitude sincère[90].»--«Je lui -rendis d'humbles et ferventes actions de grâces pour avoir bien voulu -me faire comprendre qu'il pouvait pleinement compenser les -inconvénients de mon état solitaire et le manque de toute société -humaine par sa présence, et par les communications de sa grâce à mon -âme, me soutenant, me réconfortant, m'encourageant à me reposer -ici-bas sur sa providence et à espérer sa présence éternelle pour le -temps d'après[91].» Dans cette disposition d'esprit, il n'est rien -qu'on ne puisse supporter ni faire; le coeur et la tête viennent aider -les bras; la religion consacre le travail, la piété alimente la -patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses instincts, de l'autre -sur ses croyances, se trouve capable de défricher, peupler, organiser -et civiliser des continents. - -[Note 78: He that opposes his own judgment against the current of -the times ought to be backed with unanswerable truth, and he that has -truth on his side is a fool as well as a coward, if he is afraid to -own it, because of the multitude of other men's opinions. 'Tis hard -for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be -so, who can help it?] - -[Note 79: Voyez ses poëmes si plats, entre autres «_Jure Divino_, -a poem in twelve books, in defence of every man's birthright by -nature.»] - -[Note 80: The story is told.... to the instruction of others by -this example, and to justify and honour the wisdom of Providence. The -Editor believes the thing to be a just history of facts; neither is -there any appearance of fiction in it.] - -[Note 81: Comparer au _Cas de M. Waldemar_, par Edgar Poe. -L'Américain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sensé.] - -[Note 82: I had the biggest magazine of all kinds now that ever -was laid up, I believe, for one man. But I was not satisfied still; -for while the ship sat upright in this posture, I thought I ought to -get every thing out of her that I could.... I got most of the pieces -of the cable ashore, and some of the iron, though with infinite -labour; for I was fain to dip for it into the water, a work which -fatigued me very much.... I verily believe, had the calm weather held, -I should have brought away the whole ship, piece by piece.] - -[Note 83: A very tedious and laborious work. But what need I have -to be concerned at the tediousness of any thing I had to do, since I -had time enough to do it?... My time or labour was little worth, and -so it was as well employed one way as another.] - -[Note 84: I bore with this.... I went through that by dint of hard -labour.... Many weary stroke it had cost.... This will testify that I -was not idle.... As I had learned not to despair of any thing. I never -grudged my labour.] - -[Note 85: By stating and squaring every thing by reason, and by -making the most rational judgment of things, every man may be in time -master of every mechanic art. I had never handled a tool in my life, -and yet in time, by labour, application, and contrivance, I found at -last that I wanted nothing but I could have made it, especially if I -had had tools.] - -[Note 86: I had every thing so ready to my hand, that it was a -great pleasure for me to see all my goods in such order, and -especially to find my stock of necessaries so great.] - -[Note 87: I considered that the Devil might have found out -abundance of other ways to have terrified me.... that, as I lived -quite on the other side of the island, he would never have been so -simple to leave a mark in a place where it was ten thousand to one -whether I should ever see it or not, and in the sand too, which the -first surge of the sea upon a high wind would have defaced entirely. -All this seemed inconsistent with the thing itself, and with all -notions we usually entertain of the subtlety of the Devil.] - -[Note 88: Nos anciennes éditions françaises suppriment tous ces -détails caractéristiques.] - -[Note 89: Immediately it occurred that these words were to me. Why -else should they be directed in such a manner, just at the moment when -I was mourning over my condition, as one forsaken from God and man?] - -[Note 90: With these reflections, I worked my mind up not only to -a resignation to the will of God,... but even to a sincere -thankfulness.] - -[Note 91:.... That he (God) could fully make up to me the -deficiencies of my solitary state, and the want of human society by -his presence and communication of his graces to my soul, supporting, -comforting and encouraging me to depend upon his Providence and hope -for his eternal presence hereafter.] - - -II - -C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman -de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans -d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du -monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné -pourtant, et maintenant les autres suivent. Les moeurs chevaleresques -se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et -pittoresque. Les moeurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles -le théâtre spirituel et licencieux. Les moeurs bourgeoises -s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et -pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut -des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est -vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la -pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient -affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter -et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de -la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur -sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de -caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les -autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée -et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles -humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement -du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous -ces romans sont des oeuvres d'observation et partent d'une intention -morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute -imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres -une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces, -des admirations utiles et des motifs d'action. - -On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés -la même oeuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les -formes montre le même esprit. C'est à ce moment[92] que paraissent le -_Tatler_, le _Spectator_, le _Guardian_, et tous ces essais agréables -et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur à domicile -pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme -le roman, décrivent les moeurs, peignent les caractères et tâchent de -corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mêmes à -la fiction et au portrait. Addison, en amateur délicat des curiosités -morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir -Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrète conduit l'excellent -chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumière ses -préjugés campagnards et sa générosité native, pendant qu'à côté de lui -le malheureux Swift, dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête -de proie et de la bête de somme, supplicie la nature humaine en la -forçant à se reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont -beau différer, tous deux travaillent à la même oeuvre. Ils n'emploient -l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de -conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et -l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice. -Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux -dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une -bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même -point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées -diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les -diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs -oeuvres de reconnaître une source unique et de concourir à un seul -effet. - -Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en -Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine, -et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a -recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on -assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les -deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de -l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à -tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un -tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont -regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience -avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les -convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses -moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte -incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé -gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir -du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et -les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs -adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de -Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron, -le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte; -c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se -développe dans les écrits de Fielding et de Richardson. - -[Note 92: 1709-1711-1713.] - - -III - -«_Paméla ou la vertu récompensée_, suite de lettres familières, -écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin -de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les -esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement -vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par -une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de -toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple -amusement, tendent à enflammer le coeur au lieu de l'instruire.» On ne -s'y méprendra pas, ce titre est clair[93]. Les prédicateurs se -réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le -docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On -s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à -l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait -dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et -de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du -reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la -société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles, -d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité -craintive. Il était sévère de principes et se trouvait perspicace par -rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un moraliste est -un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte d'histoire -naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de conscience, s'occupe -à démêler les motifs bons ou mauvais de ses actions apparentes, qui -aperçoit les vices et les vertus à leur naissance, qui suit le progrès -insensible des pensées coupables et l'affermissement secret des -résolutions honnêtes, qui peut marquer la force, l'espèce et le moment -des tentations et des résistances, tient sous sa main presque toutes -les cordes humaines, et n'a qu'à les faire vibrer avec ordre pour en -tirer les plus puissants accords. En cela consiste l'art de -Richardson; il combine en même temps qu'il observe; il y a en lui un -méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul en ce siècle ne -l'a égalé pour ces conceptions détaillées et compréhensives qui, -ordonnant en vue d'un but unique les passions de trente personnages, -enchevêtrent et colorent les fils innombrables de toute la toile pour -faire ressortir une figure, une action et une leçon. - -Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que -dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière, -dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de -l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une -enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et -demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve -exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune -seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant, naïve et -bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout de vingt -pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose, toujours -rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux -moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change -de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce pauvre -coeur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacité -hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une Française. -Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil, ni vanité, -ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître entreprend de -l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas croire que le -monde soit si méchant. «Le _gentleman_ s'est rabaissé jusqu'à prendre -des libertés avec sa pauvre servante[95]!» Elle a peur d'en prendre -avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de dire trop -souvent _il_ et _lui_, au lieu de _son honneur_; «mais c'est sa faute -si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité avec moi?» -Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si fort serré -le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a essayé pis: il -s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcroît, il -la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et -redouble, il la provoque à parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas -manquer à son maître. «Monsieur, répond-elle doucement, vous avez le -droit de dire ce qui vous plaît; moi, mon devoir est de dire -seulement: Dieu bénisse votre honneur[96]!» Elle s'agenouille et le -remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle -résistance! Tout est contre elle: il est son maître; il est _justice -of the peace_, à l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour -elle, avec tout l'ascendant et l'autorité d'un prince féodal. Bien -plus, il a la brutalité du temps; il la rudoie, lui parle comme à une -négresse, et se croit encore bien bon. Il la séquestre seule, pendant -plusieurs mois, avec une mégère, sa complaisante, qui la bat et la -menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent, -la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son coeur est contre -elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle -n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la piété la -retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource. -Une à une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle -n'espère plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la -dernière violence. Mais cette innocence native a été trempée dans la -foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait -que «Lucifer est toujours prêt à pousser en avant son ouvrage et ses -ouvriers[98];» elle est pénétrée de la grande idée chrétienne qui -nivelle toutes les âmes devant la rédemption commune et le jugement -final; elle se dit que «son âme est égale en importance à l'âme d'une -princesse, quoique sa qualité soit inférieure à celle du moindre -esclave[99].» Blessée, frappée, abandonnée, trahie, il n'importe; la -conscience et la pensée d'une éternité heureuse ou malheureuse sont -deux défenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et -n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer -absentes, «Sûrement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette -femme est athée. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est?» La croyance en -Dieu, la croyance du coeur, non pas la phrase du catéchisme, mais -l'émotion intime, l'habitude de se représenter la justice toujours -vivante et partout présente, voilà le sang nouveau que la Réforme a -fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouvé -capable de le rajeunir et de le ranimer. - -Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus -doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les -autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans -les derniers replis de son coeur! Le jeune seigneur songe à l'épouser -à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire, -elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute troublée de -sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde. La religion arrive dans -un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh! monsieur, je ne crains -pas, avec le secours de la grâce de Dieu, qu'aucune marque de bonté me -fasse jamais oublier ce que je dois à mon honneur; mais ma nature est -trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'être ingrate, et si -je devais connaître une pensée que je n'ai point encore apprise, avec -quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne -saurais haïr l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois -me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse âme que je -souhaiterais pouvoir sauver[100]!» Il est attendri et vaincu, il -descend de cette hauteur immense où les moeurs aristocratiques l'ont -placé, et désormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant -racontent les préparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire -et de ce bonheur, elle reste humble, dévouée et tendre; son coeur est -plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. «Cette -pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien -sa femme que s'il épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!» -Elle s'enhardit, elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon -coeur est si complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être -plus empressée que vous ne le souhaitez[101].» Sera-ce lundi, ou bien -mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble; -il y a une grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces -effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des -mauvaises gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son -cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois -fois, une fois pour chaque personne pardonnée[102].» Alors ils parlent -de leurs projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les -assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les -comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle -aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les -friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner, -surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle -attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois -une heure ou deux de sa conversation, «et sera indulgent pour les -effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle lira -«afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et -de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus exacte à remplir -envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de -l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et obéissante, -aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans _Amélia_. - -Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute -force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des -épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons -dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir, -l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère -anglais, c'est la volonté trop forte[103]. Quand la tendresse et la -haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en -opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le coeur devient une caverne -de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est -contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père -«n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé -sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de -sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut -briser la volonté de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot -brutal et sans coeur. Il est chef de famille, maître de tous les -siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut -fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres et -tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on entend -les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop -nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et d'autorité -prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron grossière et -rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, dédaignée par -Lovelace, se venge de la beauté de sa soeur; le grondement hargneux -des deux oncles, vieux célibataires bornés, vulgaires, entêtés par -principes de l'autorité masculine; les instances douloureuses de la -mère, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides, -réduites, une par une, à devenir des instruments de persécution. «Ils -se sont liés les uns aux autres par un écrit signé, et engagés à -pousser à bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la -défense de l'autorité du père.» À présent la chose est une affaire de -politique et de guerre. «Puisque vous avez déployé vos talents et -tâché d'ébranler tout le monde, sans être ébranlée vous-même, c'est à -nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrés ensemble.» -Ils forment «une phalange rangée en bataille,» où chaque conviction -alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de -raisonnement; leur volonté devient machinale. À force de se répéter -entre eux la même idée, ils la fixent dans leur cervelle, et -s'exaspèrent quand on essaye de la leur ôter. «Nous sommes sept et -vous êtes seule: qui doit céder de toute la famille ou d'une seule -personne?» Elle offre toutes les soumissions. «Non, nous ne nous -payons pas de respects.» Elle consent à abandonner son bien. «Non, -nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de s'engager pour -toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons -demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se sont butés à ce -projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris, c'est un point -d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience, sans -importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens -établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils -poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou -de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour -ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort. -Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les -raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des -concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait -pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit -tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple -d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y -aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend -la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent -d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la -rancune venimeuse d'une femme laide offensée, raffine les insultes: -«La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés de -l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi, -ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre journée? -Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre aiguille? -Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je crois, ma -petite chérie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il -avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà tout, mon -enfant[105].» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met à -chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma douce -soeur Clary! mon cher coeur! mon petit amour! conduirai-je Votre -Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade -silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M. -Solmes[106].» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui -essuie les yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait! parfait! un -cri de roman, le cri d'un tendre coeur qui saigne!»--«Tenez, voici les -échantillons des étoffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout à -fait charmant. À votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de -noces. Et que diriez-vous d'un vêtement de velours? Cela ferait une -grande figure dans une église de village. Du velours cramoisi, je -suppose. Un si beau teint que le vôtre, comme cela le fera ressortir! -Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle -comme vous l'êtes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil -d'avril à travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit -pas que ces yeux-là sont charmants[107]?» Puis, lorsqu'on lui rappelle -qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si méprisable, -elle suffoque de fureur; elle veut battre sa soeur, elle ne peut plus -parler, elle crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame, -laissons la créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son -venin[108]!» On croit voir une meute de chiens qui courent une biche, -qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus -féroces qu'ils ont déjà goûté son sang. - -Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une -nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a -toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie -pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais! -combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la -superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le -besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une -jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la -grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre -les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs[109]. Au fond, -l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier -ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part -qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se -rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais -épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant -qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi[110]!» On le -trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve -animale n'est qu'un dehors; il est barbare, il plaisante atrocement, -froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut faire. -Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de lui avoir -livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de -me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis -de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à l'étranger; -distinction que j'ai toujours accordée aux dignes créatures qui sont -mortes en couches de moi[111].» Il faut dire qu'en ce pays, les -viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie. Tel -gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente, -l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse -pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant -quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y -est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles[112], -ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour. -Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur -lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et -des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il -s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante -créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à -ourdir des toiles et des complots contre son vainqueur!» Ils sont aux -prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni trêve, ni -relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son coeur, il -est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous le soleil.» -Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa maison, il -donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des histoires, il -amène des personnages supposés, il fabrique des lettres. Il n'y a -point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés qu'il -n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et combine -à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se réunissent -dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout, il devine -tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout bon sens, -en dépit des prières de ses amis, des supplications de Clarisse, des -remords de son propre coeur. La volonté excessive devient ici, comme -chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et broie ce qu'il -devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force d'impétuosité aveugle, il -se brise lui-même par-dessus les débris qu'il a faits. - -Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté -égale[113]. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de -moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque -autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique douce, quoique -promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de l'orgueil -dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les jeunes -personnes de son sexe[114];» elle est homme pour la fermeté, mais -surtout elle a une réflexion d'homme[115]. Quelle attention sur soi! -quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de sa -conduite et de la conduite d'autrui[116]! Il n'y a pas une action, une -parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne remarque, -qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la solidité -d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces longues -conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul, véritables -duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus avec le -déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point troublée, elle -reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais de prise, elle -n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied, sentant que tout -le monde est pour lui, que personne n'est pour elle, qu'elle perd du -terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle tombera, qu'elle tombe. -Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel changement depuis Shakspeare! -D'où vient cette idée de la femme si originale et si neuve? Qui a -cuirassé d'héroïsme et de calcul ces innocentes si abandonnées et si -tendres? Le puritanisme devenu laïque. «Elle n'a jamais pu regarder un -devoir avec indifférence[117],» et elle a passé sa vie à regarder ses -devoirs[118]. Elle s'est posé des principes, elle en a raisonné, elle -les a appliqués aux différentes circonstances de la vie, elle s'est -munie sur chaque point de maximes, de distinctions et d'arguments. -Elle a planté autour d'elle, comme des remparts hérissés et -multipliés, l'innombrable rangée des préceptes inflexibles. On ne peut -pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout son esprit et tout son -passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse; car elle est tellement -défendue par ses fortifications qu'elle y est prisonnière; ses -principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la perd. Elle veut -garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au magistrat, cela -ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste pas en face à -son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne chasse pas -Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait contre la -délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss Howe; cela -pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle réprimande -Lovelace quand il jure[119]; une bonne chrétienne doit protester -contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante, politique[120] et -prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme. Mademoiselle, quand le -feu est dans une chambre, on en sort pieds nus, et on ne s'amuse point -à demander des pantoufles. J'en suis bien fâché, mais j'ajoute bien -bas, tout bas, que la sublime Clarisse est un petit esprit; sa vertu -ressemble à la piété des dévotes, littérale et scrupuleuse[121]. Elle -n'entraîne pas, on lui voit toujours à la main son catéchisme de -bienséances; elle n'invente pas son devoir, elle suit une consigne; -elle n'a pas l'audace des grands partis pris, elle a plus de -conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de génie[122]. Voilà -l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle que soit l'école, -quel que soit le but. À force de régulariser l'homme, on le rétrécit. - -Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la -chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le -modèle des _gentlemen_ chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a -converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant. -Celui-ci est correct comme un automate; il passe sa vie à peser des -devoirs et à saluer[123]. Quand il va visiter un malade, il s'inquiète -de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se disant que -c'est pour une oeuvre de charité[124]. Croiriez-vous qu'un pareil -homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa manière. Par exemple -il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus aimable et la plus -chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous l'honneur d'un mot -qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois vous aurez la bonté -de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour toujours engagée par -cette condescendance, quel que soit ce jour, ce jour précieux pour moi -jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la plus grande bénédiction -de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à jamais, votre Charles -Grandisson[125].» Une image de cire ne serait pas plus convenable. -Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au mariage, chacun de -quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les personnes âgées; à -table, les messieurs, une serviette sous le bras, servent chacun une -dame; la fiancée est toujours prête à s'évanouir; il se jette à ses -pieds dans toutes les formes. «Eh bien! mon amour, par égard pour les -meilleurs des parents, reprenez votre présence d'esprit habituelle; -autrement, moi qui vais me glorifier devant mille témoins de recevoir -l'honneur de votre main, je serai prêt à regretter d'avoir acquiescé -de si grand coeur aux désirs de ces respectables amis qui ont souhaité -une célébration publique[126].» Les révérences commencent, les -compliments bourdonnent, l'essaim des convenances voltige comme une -bande de petits chérubins amoureux, et leurs ailes dévotes[127] -viennent sanctifier les tendresses bénies de l'heureux couple. Les -larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa rivale sacrifiée, et sir -Charles «d'une façon caressante, tendre et respectueuse, mettant son -bras autour d'elle, lui prend son mouchoir, sans qu'elle résiste, pour -essuyer les pleurs qui coulent sur ses joues.--Douce humanité, dit-il; -charmante sensibilité, ne réprimez point cette effusion touchante! -Rosée du ciel (et il baise le mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un -coeur doux comme le ciel et compatissant comme lui[128]!» C'en est -trop, on est excédé, on se dit que ces phrases devraient être -accompagnées sur la mandoline. Le plus patient des mortels se sent -écoeuré quand il a, pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs -sentimentales et tout ce lait sucré de l'amour. Pour comble, sir -Charles, voyant Harriett embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit -temple dédié à l'amitié qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le -triomphe du rococo mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent -comme à l'Opéra, tous les personnages chantent à l'unisson et en -choeur les louanges de sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment -pourrait-il être autre chose que le meilleur des maris, lui qui fut le -plus soumis des fils, qui est le plus affectionné des frères, le plus -fidèle des amis, et qui est bon par principe dans chacune des -relations de la vie[129]?» Il est grand, il est généreux, il est -délicat, il est pieux, il est irréprochable; il n'a jamais fait une -vilaine action ni un geste faux. Sa conscience et sa perruque sont -intactes. Amen. Il faut le canoniser et l'empailler. - -Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous -n'avez pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. À force de -vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous l'effet de -ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et à la fin de -vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le prédicateur -en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il avait pris -pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez la morale, -ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de rébellion dans -le coeur de l'homme, et que si on s'applique trop visiblement à le -claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va prendre l'air -dehors. Vous imprimez à la suite de _Paméla_ le catalogue des vertus -dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille, oublie son plaisir, -cesse de croire, et se demande si la céleste héroïne n'était pas un -mannequin ecclésiastique arrangé pour lui débiter une leçon. Vous -racontez à la fin de _Clarisse_ la punition de tous les méchants, -grands ou petits, sans en épargner un seul; le lecteur rit, dit que -les choses se passent autrement dans le monde, et vous invite à -insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières où les âmes -mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point si sots que -vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la grosse voix pour -nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on inscrive la leçon à -part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons l'art, et vous n'en -avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et vous n'y songez pas. -Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez toutes les -conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos romans ont -huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez écrivain, et non pas -greffier archiviste. Ne versez pas votre bibliothèque de documents sur -la voie publique. L'art diffère de la nature en ce qu'elle délaye et -qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt pages ne montrent pas un -caractère, et une vive parole le fait. Vous êtes alourdi par votre -conscience qui vous traîne pas à pas et terre à terre; vous avez peur -de votre génie; vous le bridez, vous n'osez trouver aux moments -violents les grands cris, les franches paroles. Vous tombez dans les -phrases emphatiques et bien écrites[130]; vous ne voulez pas montrer -la nature telle qu'elle est, telle que la montre Shakspeare, lorsque, -piquée par la passion comme par un fer rouge, elle crie, se cabre et -bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez pas l'aimer, et votre -punition est que vous ne pouvez pas la voir. - -[Note 93: 1741.] - -[Note 94: To be sure I did think nothing but curt'sy and cry, and -was all in confusion at his goodness. - -I was so confounded at these words, you might have beat me down with a -feather.... So, like a fool, I was ready to cry, and went away -curt'sying, and blushing, I am sure up to the ears.] - -[Note 95: This gentleman has degraded himself to offer freedoms to -his poor servant.] - -[Note 96: It is for you, sir, to say what you please, and for me -only to say: God bless your honour!] - -[Note 97: I cannot tell a wilful lie.] - -[Note 98: Lucifer always is ready to promote his own work and -workmen.] - -[Note 99: My soul is of equal importance to the soul of a -princess, though my quality is inferior to that of the meanest slave.] - -[Note 100: I fear not, sir, the grace of God supporting me, that -any acts of kindness would make me forget what I owe to my virtue; but -my nature is too frank and open to make me ungrateful; and if I should -be taught a lesson I never yet learnt, with what regret should I -descend to the grave, to think that I could not hate my undoer; and -that at the last great day, I must stand up as an accuser of the poor -unhappy soul that I could wish it in my power to save!] - -[Note 101: I had the boldness to kiss his hand.... I made bold to -kiss his dear hand. - -My heart is so wholly yours that I am afraid of nothing but that I -might be forwarder than you wish. - -This poor foolish girl must be after twelve o'clock this day as much -his wife as if he were to marry a duchess.] - -[Note 102: I clasped my arms about his neck and was not ashamed to -kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven -person.] - -[Note 103: Voyez déjà dans _Paméla_ les rôles de M. B. et de lady -Davers.] - -[Note 104: He told he would break some body's heart.] - -[Note 105: The _witty_, the _prudent_, nay the _dutiful_ and pious -(so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so -strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to -lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let -me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the -disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you -devote to your needle? How many to your prayers? How many to -letter-writing? And how many to love? I doubt, I doubt, my little -dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the -rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....] - -[Note 106: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear, -speak one word to me. You must say _two_ very soon to Mr Solmes, I can -tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with -her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the -two words.] - -[Note 107: _This_, Clary, is a pretty pattern enough. But _this_ -is quite charming!--And _this_, were I you, should be my wedding -night-gown.--But, Clary, won't you have a velvet suit? It would cut a -great figure in a country church, you know. Crimson velvet, I suppose. -Such a fine complexion as yours, how it would be set off by this!--And -do you sigh, love? Black velvet, so fair as you are, with those -charming eyes, gleaming, through a wintry cloud, like an April sun. -Does not Lovelace tell you they are charming eyes?] - -[Note 108: Let us go, Madam, let us leave the creature to swell -till she bursts with her own poison.] - -[Note 109: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love -opposition.»] - -[Note 110: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first -princess on earth, if he but thought she balanced a minute in her -choice of him or of an Emperor.] - -[Note 111: I went into mourning for her, though abroad at the -time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who -died in childbed by me.] - -[Note 112: _Mémoires_ du maréchal de Richelieu.] - -[Note 113: That command of my passions which has been attributed -to me as my greatest praise, and, in so young a creature, as my -distinction.] - -[Note 114: How I am punished.... for my vanity in hoping to be an -_example_ to young persons of my sex! Let me be but a warning and I -will now be contented.] - -[Note 115: Entre autres choses voyez son testament.] - -[Note 116: Elle se fait pour elle-même la statistique et la -classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions -et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique: - -That such a husband might unsettle me in all my own principles and -hasard my future hopes. - -That he has a very immoral character to women. - -That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining -in wedlock with such a man. - -Elle tient ses écritures et garde des _Mémorandums_, des sommaires, ou -analyses de ses propres lettres.] - -[Note 117: Myself one who never looked upon any duty, much less a -voluntary vowed one, with indifference.] - -[Note 118: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49e lettre.] - -[Note 119: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor -and low one; since they proclaim the profligate's want of power and -his wickedness at the same time; for could such a one punish as he -speaks, he would be a fiend.»] - -[Note 120: «I should be inclined to spare her all further trial, -were it not for the contention that her vigilance has set on foot, -which shall overcome the other.] - -[Note 121: Niceties.] - -[Note 122: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George -Sand.] - -[Note 123: He received the letters, standing up, bowing; and -kissed the papers with an air of gallantry that I thought greatly -became him.] - -[Note 124: I am afraid I must borrow of the Sunday some hours on -my journey; but visiting the sick is an act of mercy.] - -[Note 125: And now, loveliest and dearest of women, allow me to -expect the honour of a line, to let me know how much of the tedious -month from last Thursday you will be so good to abate.... My utmost -gratitude will ever be engaged by the condescension, whenever you -shall distinguish the day of the year, distinguished as it will be to -the end of my life that shall give me the greatest blessing of it and -confirm me. - -For ever yours Charles Grandisson.] - -[Note 126: What, my love! In compliment to the best of parents, -resume your usual presence of mind. I else, who shall glory before a -thousand witnesses in receiving the honour of your hand, shall be -ready to regret I acquiesced so cheerfully with the wishes of those -parental friends for a public celebration.] - -[Note 127: Sir Charles seemed to have the office by heart, Harriet -in her heart.] - -[Note 128: In a soothing, tender and respectful manner, he put his -arm round me and taking my own handkerchief, unresisted, wiped away -the tears as they fell on my cheek. «Sweet humanity! Charming -sensibility! Check not the kindly gush. Dew-drops of heaven! (wiping -away my tears, and kissing the handkerchief), dew-drops of Heaven, -from a mind like that Heaven mild and gracious!] - -[Note 129: But could he be otherwise than the best of husbands, -who was the most dutiful of sons, who is the most affectionate of -brothers, the most faithful of friends, who is good upon principle in -every relation of life?] - -[Note 130: Clarisse et Paméla en font beaucoup trop.] - - -IV - -C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et -sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand -vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès -de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et -brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en -fils, ayant roulé par la vie dans les hauts, dans les bas, éclaboussé, -mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley Montague, -plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte, ses soucis -et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une bouteille de -Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en lui, un peu -grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse aller, il -coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se donner de -digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès l'abord, le -surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans la grosse -débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse bouillonne en -lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai et il -s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité littéraire. Un -jour, Garrick le prie de supprimer une scène maladroite, et lui dit -que sinon on sifflera infailliblement: «Au diable! qu'ils la trouvent -eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort mal à l'aise, vient avertir -l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe. «--Qu'est-ce qu'il y a?--Eh -bien! on me siffle à outrance.--Ah! ah! le diable les emporte! Ils -l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont trouvée?»--C'est avec ce -franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il allait de l'avant sans -trop sentir les meurtrissures, en homme confiant qui a le coeur -épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait un héritage, il festine, -traite ses voisins, entretient une meute, s'entoure de magnifiques -laquais à livrée jaune. En trois ans, il a tout mangé; mais le -courage lui reste, il achève ses études de légiste, écrit deux -in-folio sur les droits de la couronne, devient _justice_, détruit des -bandes de voleurs, et gagne dans la plus insipide besogne du monde «le -plus sale argent de la terre.» Les dégoûts ne l'atteignent pas, la -lassitude non plus; il est trop solidement bâti pour avoir des nerfs -de femme. Tout déborde en lui, la force, l'activité, l'invention, et -aussi la tendresse. Il a pour ses enfants une idolâtrie de mère, il -adore sa femme, il devient presque fou quand il la perd, il ne trouve -d'autre consolation que de pleurer avec la servante, et finit par -épouser cette bonne et brave fille pour donner une mère à ses enfants: -dernier trait qui achève de peindre ce vaillant coeur plébéien[131], -prompt aux effusions, exempt de répugnances, et qui, hormis la -délicatesse, eut tout le meilleur de l'homme. On lit ses livres, comme -on boit un vin franc, sain et rude, qui égaye, fortifie, et auquel il -ne manque que le parfum. - -Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui -aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme -des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains. -Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros, -Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa -maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante -dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le -tragique tourne au grotesque. Fielding rit à pleins poumons, comme -Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique; -il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de -ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances. Si vous êtes -raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas. Il vous -mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la -boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales -réjouissants, les peintures crues et les aventures populacières. Il -est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au -sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un fossé sans -habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des -haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les -_gentlemen_, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs -pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début, -jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et -reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on -leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens -mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si -beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à -bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on -veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde, -comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom -Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce -retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la -tête, ce pêle-mêle d'incidents et cette grêle de mésaventures, -finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se -battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y -a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le _roastbeef_ y descend -comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras -fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est -solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la vie est -bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tête cassée -et le ventre plein. - -Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses à voir en route; le -sentiment de la nature est un talent comme la conception de la règle, -et Fielding, le dos tourné à Richardson, s'ouvre un domaine aussi -large que celui de son rival. Ce qu'on appelle nature, c'est cette -couvée de passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement -vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous, -mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel -nous tâchons de les déguiser; nous croyons les mener, elles nous -mènent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a -tant, elles sont si fortes, si entrelacées les unes dans les autres, -si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner, que leur -mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises. -Voilà le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de -Molière, consistent à lever un coin du manteau; ses personnages -paradent d'un air raisonnable, et tout d'un coup, par une ouverture, -le lecteur aperçoit le fourmillement intérieur des vanités, des -folies, des concupiscences et des rancunes secrètes qui les font -marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cassé, le philosophe -Square vient le consoler par une application de maximes stoïciennes; -mais en lui prouvant que la douleur est chose indifférente, il se mord -la langue et lâche un ou deux jurons, sur quoi le théologien Thwackum, -son commensal et son rival, lui assure que sa mésaventure est un -avertissement de la Providence, et tous deux manquent de se gourmer. -Une autre fois le chapelain de la prison, ayant déchargé son éloquence -et engagé le condamné au repentir, accepte de lui un bol de punch -parce que l'Écriture ne dit rien contre cette liqueur, et lui récite -après boire son dernier sermon contre les philosophes païens. Ainsi -déshabillés, les instincts ont une tournure grotesque; les gens -s'avancent gravement, la canne à la main, et pour nous ils sont tout -nus. Sachez qu'ils sont nus tout à fait; aussi certaines de leurs -attitudes sont bien gaies. Les dames feront sagement de ne pas entrer -ici. Ce puissant génie, tout franc et réjoui, aime comme Rubens les -kermesses; les rouges trognes reluisantes de bonne humeur, de -sensualité et d'énergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et -les instincts dévergondés y viennent accoupler leurs violences. C'est -avec eux qu'il compose ses premiers personnages. Il n'y en a point -chez lui de plus vivants que ceux-là, de plus largement tracés à -grands traits et d'un élan, d'une couleur plus saine. Si les gens -réfléchis comme Allworthy restent effacés dans un coin de sa vaste -toile, les personnages instinctifs comme Western s'y détachent avec un -relief et un éclat qu'on n'a point vus depuis Falstaff. Western est un -_squire_ de campagne, bonhomme au demeurant, mais ivrogne, toujours à -cheval, inépuisable en jurons, prompt aux gros mots, aux coups de -poing, sorte de charretier alourdi, endurci et enfiévré par la -brutalité de la race, par la sauvagerie de la campagne, par les -exercices violents, par l'abus de la grosse mangeaille et des boissons -fortes, tout imbu d'orgueil et de préjugés anglais et rustiques, -n'ayant jamais été discipliné par la contrainte du monde, puisqu'il -vit aux champs, ni par celle de l'éducation, puisqu'il sait à peine -lire, ni par celle de la réflexion, puisqu'il ne peut pas mettre deux -idées ensemble, ni par celle de l'autorité, puisqu'il est riche et -_justice_, et livré, comme une girouette qui siffle et grince, à tous -les coups de vent de toutes les passions. Sitôt qu'on le contredit, il -devient rouge, il écume, il veut rosser les gens: «Défais ton -habit[132]....» Il faut même l'empoigner à bras-le-corps pour -l'arrêter de vive force. Il court chez Allworthy pour se plaindre de -Jones, qui ose faire la cour à sa fille. «Il a eu de la chance que je -n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roulé, j'aurais dérangé son -miaulement; j'aurais appris à ce fils de gueuse à mettre la main au -plat de son maître. Il n'aura jamais un morceau de mon plat, ni un -liard pour en acheter. Et si elle le veut, elle, une chemise sera sa -dot. J'aimerais mieux mettre mon bien dans la caisse d'amortissement, -pour qu'on l'envoie en Hanovre et qu'on corrompe notre nation -avec[133].»--Et comme Allworthy dit qu'il en a bien du chagrin.--«Au -diable votre chagrin! il me servira joliment quand j'aurai perdu ma -seule enfant, ma pauvre Sophie, qui était la joie de mon coeur, et -toute l'espérance, et toute la consolation de mes vieux jours; mais je -suis décidé à la mettre à la porte: elle mendiera, elle crèvera de -faim, elle pourrira dans la rue. Pas un sou, pas un sou! elle n'aura -jamais un sou de moi! Ce fils de chienne a toujours été bon pour tirer -le lièvre au gîte. Le diable le crève! Je ne savais guère la -minette[134] qu'il avait en vue; mais ce sera le plus mauvais gibier -qu'il ait levé de sa vie. Il ne trouvera là qu'une charogne; la peau -de dessus est tout ce qu'il en aura[135]!»--Sa fille essaye de le -raisonner, il tempête. Alors elle parle de tendresse et d'obéissance; -d'allégresse il saute par la chambre, et les larmes lui viennent aux -yeux. À ce mot, elle reprend ses supplications; il grince les dents, -il serre les poings, il frappe du pied. «Tu l'épouseras, tu l'auras! -le diable m'emporte! tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain -matin[136]!» Il ne peut pas trouver une raison, il ne sait que lui -dire d'être bonne fille. Il se contredit, il défait ses propres -projets: il est comme un taureau aveugle qui bute à droite, à gauche, -revient sur ses pas, n'atteint personne et piétine en place. Au -moindre bruit, il fonce en avant, outrageusement, sans savoir -pourquoi. Ses idées ne sont que des frémissements ou des élans de la -chair et du sang. Jamais l'animal physique n'a plus entièrement -recouvert et absorbé l'homme. Il en devient grotesque, tant il est -naïf et près de la brute; il se laisse mener, il a des mots d'enfant: -«Je ne sais pas comment cela arrive; mais le diable m'emporte, -Allworthy, si vous ne me faites pas toujours faire justement ce qu'il -vous plaît. Et pourtant j'ai un aussi bon domaine que vous, et je suis -_justice_ aussi bien que vous-même.» Rien ne tient en lui ni ne dure; -il est tout de prime-saut; il ne vit que pour le moment. Rancune, -intérêt, aucune des passions à longue portée n'a de prise sur lui. Il -embrasse les gens que tout à l'heure il voulait assommer. Tout -disparaît pour lui dans la fougue de la passion présente; elle lui -arrive au cerveau comme un flot soudain qui noie le reste. À présent -qu'il est réconcilié avec Tom, il n'a pas de cesse que Tom n'ait sa -fille. «C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus, mon garçon, en avant -sur elle! Voilà ce que c'est, mes petits agneaux. Eh bien! est-ce -convenu? Sera-ce demain ou le jour d'après? Ce ne sera pas une minute -plus tard que le jour d'après, j'y suis décidé. Allons donc, Tom, je -te dis que ce sont des grimaces. Par le sang-Dieu! elle voudrait que -le mariage fût pour cette nuit; elle le voudrait de tout son coeur. -N'est-ce pas, Sophie, que tu le voudrais? Vois-tu, Allworthy, je te -parie cinq guinées contre un écu que de demain en neuf mois nous -aurons un garçon! À présent, dis-moi, qu'est-ce que tu choisis? du -Bourgogne, du Champagne, ou bien quoi? Par Dieu! nous ferons ripaille -cette nuit[137].» Et lorsqu'il devient grand-père, il passe son temps -auprès des nourrices, déclarant que «le babil de sa petite fille est -une musique plus douce que les aboiements de la plus belle meute -d'Angleterre.» Voilà la pure nature, et personne ne l'a lâchée à -travers champs plus débridée, plus impétueuse, plus ignorante de toute -règle, plus abandonnée à l'afflux de la séve corporelle que Fielding. - -Ce n'est pas qu'il l'aime à la façon des grands artistes indifférents, -Shakspeare et Goethe; au contraire, il est moraliste par excellence, -et c'est un des grands signes du siècle que les intentions -réformatrices se rencontrent aussi décidées chez lui qu'ailleurs. Il -donne à ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que -le ton sérieux et tragique aigrit, tandis que le style comique -«dispose les gens à la bienveillance et à la bonne humeur[138].» Bien -plus, il fait la satire du vice; il considère les passions non comme -de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blâme. Il -nous suggère à chaque pas des jugements moraux; il veut que nous -prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il écrit un roman -entier en style ironique[139] pour persécuter et assommer la -friponnerie et la trahison. Il est plus que peintre, il est un -justicier, et les deux rôles en lui sont d'accord. Car une psychologie -engendre une morale: là où il y a une idée de l'homme, il y a un idéal -de l'homme, et Fielding, qui a vu dans l'homme la nature par -opposition à la règle, loue dans l'homme la nature par opposition à la -règle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un instinct. La -générosité, à ses yeux, est comme toutes les sources d'action, une -inclination primitive; comme toutes les sources d'action, elle coule -sans que les catéchismes et les phrases y ajoutent rien de bon; comme -toutes les sources d'action, elle coule parfois trop pleinement et -trop vite. Prenez-la comme elle est, et n'essayez pas de l'opprimer -sous une discipline ou de la remplacer par un raisonnement. Monsieur -Richardson, vos héros si corrects, si compassés, si soigneusement -empaquetés dans leur attirail de préceptes, sont des bedeaux de -cathédrale bons pour nasiller dans une procession. Monsieur Square et -monsieur Thwackum, vos tirades sur la vertu philosophique ou la vertu -chrétienne sont des exercices de parole utiles pour digérer au -dessert. La vertu est dans le tempérament et dans le sang; l'éducation -bavarde et le rigorisme monacal n'y ajoutent rien. Donnez-moi un -homme, non un mannequin de représentation ou une serinette à phrases. -Mon héros est l'homme qui naît généreux, comme le chien naît -affectueux, et comme le cheval naît brave. Je veux un coeur vivant, -plein de chaleur et de force, non un pédant sec occupé à aligner au -cordeau toutes ses actions. Ce naturel ardent pourra l'emporter trop -loin; je lui pardonne ses écarts. Il s'enivrera par mégarde, il -ramassera une fille sur la route, il donnera volontiers un coup de -poing, il ne refusera pas un duel; il souffrira qu'une grande dame le -trouve beau garçon, et il acceptera sa bourse; il sera imprudent, il -gâtera sa réputation comme Jones; il sera mauvais administrateur et -fera des dettes comme Booth. Excusez-le d'avoir des muscles, des -nerfs, des sens, et ce bouillonnement de colère ou d'ardeur qui -précipite en avant les animaux de noble race. Mais il souffrira qu'on -le batte jusqu'au sang plutôt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il -pardonnera à son mortel ennemi sans effort, par bonté pure, et lui -enverra de l'argent en cachette. Il sera loyal envers sa maîtresse, et -lui gardera sa fidélité, en dépit de toutes les offres, dans le pire -dénûment et sans la moindre espérance de l'obtenir. Il sera libéral de -sa bourse, de ses peines, de sa souffrance, de son sang; il ne s'en -vantera pas; il n'aura ni orgueil, ni vanité, ni affectation, ni -dissimulation; la bravoure et la bonté surabonderont dans son coeur, -comme la bonne eau dans une bonne source. Il pourra être balourd comme -le capitaine Booth, joueur même, dépensier, incapable de conduire ses -affaires, capable par tentation d'être un jour infidèle à sa femme; -mais il sera si sincère dans son repentir, son erreur sera si -involontaire, il sera si soigneusement, si véritablement tendre, -qu'elle l'aimera avec excès[140], et qu'en bonne foi il le mérite. Il -se fera auprès d'elle garde-malade, nourrice, maman; il l'accouchera -lui-même; il aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en -présence de tout le monde, même devant miss Matthews qui l'a séduit. -«Je déclarai que, si j'avais le monde, je serais prêt à le mettre aux -pieds de mon Amélia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient -dix mille mondes[141]!» Il pleure comme un enfant en pensant à elle; -il l'écoute comme ferait un petit enfant. «Je répète ses propres -paroles, car il m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit.» Il -s'habille en cachette lorsqu'il est obligé de partir pour son -régiment, et, «chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les -façons de ne pas penser,» il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce -qu'il ne saurait soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous -cette épaisse cuirasse de tapageur, il y a un vrai coeur de femme qui -se fond, qu'un rien trouble lorsqu'il s'agit de ce qu'il aime, timide -dans sa tendresse, inépuisable en dévouement, en confiance, en -abnégation, en effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste; -avec ses excès et ses folies, il vaut mieux que tous vos dévots -gantés. - -À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais -que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque -dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates, -l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi -bien dans la nature que la grosse vigueur, l'hilarité bruyante et la -franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et s'il y a des -mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des chevaliers. -Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous rappelez, ont eu -cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large moisson que vous -rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs. On finit par se -lasser de vos coups de poing et de vos comptes d'hôtellerie. Vous -pataugez trop volontiers dans les étables, parmi les pourceaux -ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus de -ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien -souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont -beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont -troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas -l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant, -que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et -vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette -supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre -l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de -votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il -débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le -bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non -l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous -le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut -à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau. - -[Note 131: Il était pourtant fils d'un général et petit-fils d'un -comte.] - -[Note 132: Impossible de tout traduire. Liv. VI, ch. 9. Voyez -vous-même l'offre remarquable que le squire fait à Jones.] - -[Note 133: It's well for un I could not get at un; I'd a lick'd -un, I'd a spoil'd his caterwauling; I'd a taught the son of a whore to -meddle with the meat of his master. He shan't ever have a morsel of -meat of mine or a varden to buy it. If she will ha un, one smock shall -be her portion. I'll sooner gee my estate to the zinking fund, that it -may be sent to Hanover, to corrupt our nation with.] - -[Note 134: Puss, terme de chasse, sans équivalent en français.] - -[Note 135: Pox o' your sorrow. It will do me abundance of good, -when I have lost my only child, my poor Sophy, that was the joy of my -heart, and all the hope and comfort of my age. But I am resolved I -will turn her out o' doors; she shall beg and starve and rot in the -streets. Not one hapenny, not a hapenny shall she ha o' mine. The son -of a bitch was always good at finding a hare sitting and be rotted -to'n; I little thought what puss he was looking after. But it shall be -the worst he ever vound in his life. She shall be no better than -carrion; the skin o'er it is all he shall ha, and zu you may tell un.] - -[Note 136: I am determined upon this match, and ha him you shall, -damn me, if shat unt. Damn me, if shat unt, though dost hang thyself -the next morning.] - -[Note 137: To her, boy, to her, go to her. That's it, my little -honeys, O that's it. Well, what, is it all over? Has she appointed the -day, boy? What, shall it be to-morrow, or the next day? It shan't be -put off a minute longer than next day, I am resolved.... I tell thee -it is all a flimflam. Zoodikers! she'd ha the wedding to night with -all her heart. Would'st not, Sophy? Where the devil is Allworthy?... -Harkee, Allworthy, I'll bet thee five pounds to a crown, we ha a boy -to-morrow nine months. But prithee, tell me what wat ha? Wat ha -Burgundy, Champaigne, or what? For please Jupiter, we'll make a night -on't.] - -[Note 138: Préface de _Joseph Andrews_.] - -[Note 139: _Jonathan Wild._] - -[Note 140: Amélia est la parfaite épouse anglaise, supérieure en -cuisine, dévouée jusqu'à pardonner à son mari ses infidélités -accidentelles, toujours grosse. «Dear Billy, though my understanding -be much inferior to yours, etc.» Elle est modeste à l'excès, toujours -rougissante et tendre. Bagillard lui ayant écrit des lettres d'amour, -elle les jette: «I would not have such a letter in my possession for -the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.»] - -[Note 141: I declared that if I had the world I was ready to lay -it at my Amelia's feet. And so, heaven knows, I would ten thousand -worlds!] - - -V - -En tous cas, il est puissant et redoutable, et si en ce moment vous -rassemblez en votre esprit les traits dispersés des figures que les -romanciers viennent de faire passer devant vos yeux, vous vous -sentirez transporté dans un monde à demi barbare et dans une race dont -l'énergie doit effaroucher ou révolter toute votre douceur. À présent -ouvrez un copiste plus littéral de la vie: sans doute ils le sont -tous, et déclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un -trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'étant -médiocre il décalque les figures platement, prosaïquement, sans les -transformer par l'illumination du génie; la jovialité de Fielding et -le rigorisme de Richardson ne sont plus là pour égayer ou ennoblir les -tableaux. Regardez chez lui les moeurs face à face; écoutez les aveux -de cet imitateur de Lesage, qui reproche à Lesage d'être gai et de -badiner avec les mésaventures de son héros; voyez l'âpreté de cette -rancune, qui veut «soulever l'indignation du lecteur contre le -caractère sordide et vicieux du monde et montrer le mérite modeste aux -prises avec l'égoïsme, l'envie, la malice et la lâche indifférence de -l'humanité[142].» Ce ne sont plus seulement les coups de poing qui -pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'épée, de pistolet. Dans -ce monde-là, quand une fille sort de chez elle, elle court risque de -rentrer femme, et quand un homme sort de chez lui, il court risque de -ne pas rentrer du tout. Les femmes enfoncent leurs ongles dans la -figure des hommes; les _gentlemen_ bien élevés, comme Peregrine, -sanglent les gens à coup de fouet. Ayant trompé un mari qui refuse de -lui demander satisfaction, Peregrine le fait prendre par ses gens et -tremper dans un canal. Dénoncé par un vicaire qu'il a rossé, il le -fait rouer de coups par un aubergiste, qui de plus lui arrache avec -les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mémoire vingt autres -attentats commencés ou achevés. Les injures atroces, les mâchoires -cassées, les coups de bâton assénés sur les gens abattus par terre, la -hargneuse dureté des conversations, la grossière brutalité des -plaisanteries, donnent l'idée d'une meute de bouledogues acharnés à se -battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaieté, s'amusent encore à -s'enlever des morceaux de chair. Un Français a peine à supporter -l'histoire de Roderick Random ou plutôt celle de Smollett quand il -est sur le vaisseau de guerre. Il est _pressé_, c'est-à-dire empoigné -de force, jeté par terre, à coups de bâton et de couteau, lié comme un -ballot et roulé sanglant à bord devant les matelots, qui rient de ses -blessures et disent, en voyant ses cheveux collés comme des ficelles, -qu'il a les cordes rouges sur la tête au lieu de les avoir sur le dos. -Il prie ses voisins de tirer son mouchoir de sa poche pour arrêter le -sang qui coule de sa tête; les voisins tirent le mouchoir et le -vendent d'un grand sang-froid à la pourvoyeuse moyennant un quart de -gin. Le capitaine Oakum déclare qu'il ne veut plus de malades à bord, -les fait monter sur le pont à coups de fouet, crachant le sang, -défaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous, beaucoup meurent, -et de soixante et un il n'en reste que douze. Pour pénétrer dans ce -noir hôpital suffocant qui pullule de vermine, il faut ramper sous les -hamacs pressés et les écarter par la force des épaules avant d'arriver -jusqu'aux patients. Lisez encore le récit de miss William, une jeune -fille riche et de bonne naissance réduite au métier de courtisane, -rançonnée, affamée, malade, grelottante, errant dans les rues pendant -de longues nuits d'hiver, parmi «les misérables créatures nues, en -haillons crasseux, entassées comme des pourceaux dans le coin d'une -allée sombre,» qui appellent les matelots ivres pour obtenir «de quoi -apaiser avec du gin la rage de la faim et le froid, et qui descendent -dans l'insensibilité bestiale jusqu'à ce qu'à la fin elles aillent -mourir et pourrir sur un fumier.» Celle-ci est jetée à Bridewell avec -le rebut de la ville, soumise aux caprices d'un tyran qui lui impose -des tâches au-dessus de ses forces et la punit de ne pas les remplir, -fouettée jusqu'à s'évanouir, puis à coups de fouet tirée de son -évanouissement, pendant ce temps volée de tout ce qu'elle a sur elle, -bonnet, souliers, bas, «mourant de faim et aspirant à mourir vite.» -Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de ses voisines qui la -guettaient l'en empêchent. «Le lendemain matin, je fus punie de trente -coups de verges. La douleur, jointe au désappointement et au -désespoir, me priva de ma raison et me jeta dans un délire de fureur -pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec mes dents et je me -lançai la tête contre le pavé.» En vain vous vous retournez du côté du -héros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il est sensuel et grossier -comme ceux de Fielding, sans être comme ceux de Fielding bon et -joyeux. «L'orgueil et le ressentiment sont les deux principaux -ingrédients de son caractère.» Le généreux vin de Fielding, entre les -mains de Smollett, s'est tourné en eau-de-vie de cabaret. Ses héros -sont égoïstes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite son -fidèle Strap, et finit par le marier à une prostituée. Peregrine -attaque par le complot le plus lâche et le plus brutal l'honneur d'une -jeune fille qu'il doit épouser, et qui est la soeur de son meilleur -ami. On prend en haine son caractère rancunier, concentré, opiniâtre, -qui est tout à la fois celui d'un roi absolu habitué à se contenter -aux dépens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de -l'éducation que le vernis. On serait inquiet de vivre auprès de lui; -il n'est bon qu'à choquer ou à tyranniser les autres. On l'évite comme -une bête dangereuse; l'afflux soudain de la passion animale et le -torrent de la volonté fixe sont si forts en lui que, lorsqu'il manque -son but, il extravague, il met l'épée à la main contre l'aubergiste; -il faut le saigner, il devient fou. Jusqu'à ses générosités, tout est -gâté chez lui par l'orgueil; jusqu'à ses gaietés, tout est assombri -chez lui par la dureté. Ses amusements sont barbares et ceux de -Smollett sont du même goût. Il outre les caricatures; il croit nous -divertir en nous montrant des bouches fendues jusqu'aux oreilles et -des nez longs d'un demi-pied; il exagère un préjugé national ou un tic -de métier jusqu'à y absorber tout l'homme; il entre-choque les plus -repoussants des grotesques, un lieutenant Lishamago à demi rôti par -les Indiens rouges, des loups de mer qui passent leur vie à vociférer -et à travestir toutes les idées dans leur jargon nautique, de vieilles -filles laides comme des guenons, sèches comme des squelettes, âpres -comme du vinaigre, des maniaques enfoncés dans la pédanterie, dans -l'hypocondrie, dans la misanthropie, dans le silence. Bien loin de les -esquisser en passant, comme Gil-Blas, il appuie le trait -désagréablement avec insistance, et le surcharge de tous les détails, -sans considérer s'ils sont trop nombreux, sans reconnaître qu'ils sont -excessifs, sans sentir qu'ils sont odieux, sans éprouver qu'ils sont -dégoûtants. Son public est au niveau de son énergie et de sa rudesse, -et, pour remuer de tels nerfs, un écrivain ne peut pas frapper trop -fort. - -Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette -violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la -sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le -dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement -les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si -précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus. -Ils sont psychologues. _Every man in his humour_, ce titre d'une -comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est -ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier, -_Humphrey Clinker_. Point d'action; le livre est un recueil de lettres -écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des -voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes -objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se -croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme -de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe, -une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur -la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à -reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à -sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la -concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès -cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent -de Sterne. Figurez-vous un homme qui se met en voyage ayant sur les -yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes. Un poil -sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui remue, -l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il emploiera la -journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre. Pareillement -Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de son héros. -Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible. Un homme -fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à l'ensemble de son -caractère, lequel tient à celui de son père, de sa mère, de son oncle -et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de son cerveau, qui -tient aux circonstances de sa conception et de sa naissance, -lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur du moment, -aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés du dernier -curé, à une coupure du pouce, à vingt noeuds faits sur un sac, à je ne -sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de _Tristram -Shandy_ sont employés à les compter; car le moindre et le plus plat -des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne derrière -soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes dans les -autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des -prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus -profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au -lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine -principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites -merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des -filaments innombrables qui sinueusement plongent et s'éparpillent pour -aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si grêles, si -entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à eux; il les -démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la lumière, et là où -nous n'imaginions qu'une simple tige, nous contemplons avec étonnement -la population et la végétation souterraine des fibres multipliées et -des fibrilles par qui la plante visible végète et se soutient. - -Voilà certes un talent étrange, composé d'aveuglement et de -clairvoyance, et qui ressemble à ces maladies de la rétine dans -lesquelles le nerf surexcité devient à la fois obtus et perspicace, -incapable d'apercevoir ce que les yeux les plus ordinaires atteignent, -capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perçants ne saisissent -pas. En effet, Sterne est un malade humoriste et excentrique, -ecclésiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, «qui geint -sur un âne mort et délaisse sa mère vivante,» égoïste de fait, -sensible en paroles, et qui en toutes choses prend le contre-pied de -lui-même et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de -bric-à-brac où les curiosités de tout siècle, de toute espèce et de -tout pays gisent entassées pêle-mêle: textes d'excommunication, -consultations médicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires, -bribes d'érudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues, -dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mène: ni suite, ni -plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le défait -exprès; d'un coup de pied, il fait rouler sur son histoire commencée -la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il s'amuse à nous -désappointer, à nous dérouter par les interruptions et les attentes. -La gravité lui déplaît, il la traite d'hypocrite; à son gré, la folie -vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit bien bâti, les -idées défilent en procession avec un mouvement ou une accélération -uniforme; dans cette tête bizarre, elles sautillent comme une cohue de -masques en carnaval, par bandes, chacune tirant sa voisine par les -pieds, par la tête, par un pan d'habit, avec le remue-ménage le plus -universel et le plus imprévu. Toutes ses petites phrases coupées sont -des soubresauts; on halète à les lire. Le ton ne reste jamais deux -minutes le même: le rire vient, puis un commencement d'émotion, puis -le scandale, puis l'étonnement, puis l'attendrissement, puis encore le -rire. Le malin bouffon tire et brouille les fils de tous nos -sentiments, et nous fait aller de ci, de là, baroquement, comme des -marionnettes. Entre ces divers fils, il y en a deux qu'il tire plus -volontiers que les autres. Comme tous les gens qui ont des nerfs, il -est sujet aux attendrissements: non qu'il soit vraiment bon et tendre, -au contraire sa vie est d'un égoïste; mais à de certains jours il a -besoin de pleurer, et nous fait pleurer avec lui. Il s'émeut pour un -oiseau captif, pour un pauvre âne qui, accoutumé aux coups, le regarde -d'un air résigné, «comme pour lui dire de ne point le battre trop -fort, mais que cependant, s'il veut, il peut le battre.» Il écrira -deux pages sur l'attitude de cet âne, et Priam aux pieds d'Achille -n'était pas plus touchant. C'est ainsi qu'il rencontrera dans un -silence, dans un juron, dans la plus mince action domestique, des -délicatesses exquises et de petits héroïsmes, sortes de fleurs -charmantes invisibles à tout autre, et qui poussent dans la poudre du -plus sec chemin. Un jour l'oncle Toby, le pauvre capitaine invalide, -attrape, après de longs essais inutiles, une grosse mouche -bourdonnante qui l'a cruellement tourmenté pendant tout le dîner; il -se lève, traverse la chambre sur sa jambe souffrante, et, ouvrant la -fenêtre: «Va-t'en, pauvre diablesse, va-t'en; pourquoi est-ce que je -te ferais du mal? Le monde certainement est assez large pour nous -contenir tous les deux, toi et moi[143].» Cette sensibilité de femme -est trop fine, on ne peut la décrire; il faudrait traduire une -histoire entière, celle de Lefèvre par exemple, pour en faire respirer -le parfum; ce parfum s'évapore sitôt qu'on y touche, et ressemble à la -faible senteur fugitive des plantes qu'on a portées un instant dans la -chambre d'un convalescent. Ce qui en augmente encore la douceur -triste, c'est le contraste des polissonneries qui, comme une haie -d'orties, les environnent de toutes parts. Sterne, ainsi que tous les -gens dont la machine est surexcitée, a des appétits baroques. Il aime -les nudités, non par sentiment du beau à la façon des peintres, non -par sensualité et franchise à l'exemple de Fielding, non par recherche -du plaisir, ainsi que les Dorat, les Boufflers et tous les fins -voluptueux qui riment et s'égayent en ce moment de l'autre côté de la -Manche. S'il va aux endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et -point fréquentés. Ce qu'il y cherche c'est la singularité et le -scandale. Ce qui l'affriande dans le fruit défendu, ce n'est pas le -fruit, c'est la défense; car celui où il mord de préférence est tout -flétri ou piqué aux vers. Qu'un épicurien ait du plaisir à détailler -les jolis péchés d'une jolie femme, rien d'étonnant; mais qu'un -romancier se complaise à surveiller l'alcôve de deux vieux bourgeois -rances, à remarquer les suites de la chute d'un marron brûlant dans -une culotte, à détailler les questions de la veuve Wadman sur la -portée des blessures de l'aine, cela ne s'explique que par le -dévergondage d'une imagination pervertie qui trouve son amusement dans -les idées répugnantes, comme les palais gâtés trouvent leur -contentement dans la saveur âcre du fromage avancé[144]. Aussi, pour -lire Sterne, faut-il attendre les jours de caprice, de _spleen_ et de -pluie, où, à force d'agacement nerveux, on est dégoûté de la raison. -En effet ses personnages sont aussi déraisonnables que lui-même. Il ne -voit en l'homme que la manie, et ce qu'il appelle le _dada_, le goût -des fortifications dans l'oncle Tobie, la manie des tirades oratoires -et des systèmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada, à son gré, est -comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperçoit à peine, et -seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voilà qui peu à -peu grossit, se couvre de poils, rougit et bourgeonne tout alentour; -son propriétaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu'à ce -qu'enfin elle se change en loupe énorme, et que le visage entier -disparaisse sous l'excroissance parasite qui l'envahit. Personne n'a -égalé Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le -germe, l'alimente par degrés; il fait ramper alentour les filaments -propagateurs, il montre les petites veines et les artérioles -microscopiques qui s'abouchent dans son intérieur, il compte les -palpitations du sang qui les traverse, il explique leurs changements -de couleur et leurs augmentations de volume. L'observation -psychologique atteint ici l'un de ses développements extrêmes. Il faut -un art bien avancé pour décrire, par delà la régularité et la santé, -l'exception ou la dégénérescence, et le roman anglais se complète ici -en ajoutant à la peinture des formes la peinture des déformations. - -[Note 142: The disgraces of Gil Blas are for the most part such as -rather excite mirth than compassion. He himself laughs at them, and -his transitions from distress to happiness or, at least, ease, are so -sudden that neither the reader has time to pity him, nor himself to be -acquainted with affliction. This conduct.... prevents that generous -indignation which ought to animate the reader against the sordid and -vicious disposition of the world. I have attempted to represent modest -merit struggling with every difficulty to which a friendless orphan is -exposed from his own want of experience as well as from the -selfishness, envy, malice, and base indifference of mankind.] - -[Note 143: Go, poor devil, get thee gone, why should I hurt thee? -The world surely is wide enough to hold both thee and me.] - -[Note 144: Sterne, Goldsmith, Burke, Sheridan, Moore ont une -nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parenté proche ou -lointaine, la nuance irlandaise. De même Hume, Robertson, Smollett, W. -Scott, Burns, Beattie, Reid, D. Stewart, etc., ont la nuance -écossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on démêle un excès de -chevalerie, de sensualité, d'expansion, bref un esprit moins bien -équilibré, plus sympathique et moins pratique. Au contraire, -l'Écossais est un Anglais un peu affiné ou un peu rétréci, parce qu'il -a plus pâti et plus jeûné.] - - -VI - -Le moment approche où les moeurs épurées vont, en l'épurant, lui -imprimer son caractère final. Des deux grandes tendances qui se sont -manifestées par lui, la brutalité native et la réflexion intense, -l'une a fini par vaincre l'autre: la littérature, devenue sévère, -chasse de la fiction les grossièretés de Smollett et les indécences de -Sterne, et le roman tout moral, avant d'arriver dans les mains presque -prudes de miss Burney, passe dans les honnêtes mains de Goldsmith. Son -_Ministre de Wakefield_ est «une idylle en prose,» un peu gâtée par -des phrases trop bien écrites, mais au fond bourgeoise comme un -tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miéris une femme qui fait -son marché, un bourgmestre qui vide son long verre de bière; les -figures sont vulgaires, les naïvetés comiques, la marmite est à la -place d'honneur; pourtant ces bonnes gens sont si paisibles, si -contents de leur petit bonheur régulier, qu'on leur porte envie. -L'impression que laisse le livre de Goldsmith est à peu près celle-là. -L'excellent docteur Primrose est un ecclésiastique de campagne dont -toutes les aventures pendant longtemps consistent «à passer du lit -bleu au lit brun.» Il a des cousins au quarantième degré qui viennent -manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute -l'éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait presque lire, -excelle dans les conserves, et conte à table l'histoire et les mérites -de chaque plat. Ses filles aspirent à l'élégance et confectionnent des -eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils Moïse se fait duper à -la foire, et vend le poulain moyennant un assortiment de lunettes -vertes. Lui-même, Primrose, compose des traités que personne n'achète -contre les secondes noces des ecclésiastiques, écrit d'avance dans -l'épitaphe de sa femme qu'elle fut la seule femme du docteur Primrose, -et, en manière d'encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau -d'éloquence. Cependant le ménage va son petit train; les filles et la -mère régentent un peu le père de famille; il se laisse faire en bon -homme, lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie, -s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à -l'oeil vairon et l'autre qui n'a pas de queue. «Rien ne pouvait -surpasser la propreté de mes petits enclos; les ormes et les haies -étaient d'une beauté inexprimable....» Notre maison «était située au -pied d'une colline en pente, avec un beau taillis qui l'abritait par -derrière et une rivière babillarde par devant. D'un côté une prairie -et de l'autre une pelouse.... Elle n'était que d'un étage et couverte -de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicité et d'agrément. Les -murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux[145].... -Quoique la même chambre nous servît de parloir et de cuisine, cela ne -faisait que la rendre plus chaude. D'ailleurs, comme elle était tenue -avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les cuivres étant -bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur les rayons, -l'oeil était agréablement flatté et n'avait pas besoin d'un plus riche -ameublement.» Ils fanent en famille, vont s'asseoir sous le -chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles; les deux -filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parents s'amusent -à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de clochettes -bleues et de centaurées. «Encore une bouteille, Deborah, ma chère, et -toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîments ne devons-nous point -au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la tranquillité, -l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le plus grand -monarque de la terre. Il n'a pas un coin du feu pareil, ni autour de -lui des visages si gais[146].» - -Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas moins. Le pauvre -ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite cure, il -est devenu fermier. Le _squire_ du voisinage séduit et enlève sa fille -aînée; le feu prend à sa maison, il a le bras brûlé jusqu'à l'épaule -en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison, pour dettes, -parmi des brutes et des coquins qui jurent et blasphèment, dans un -mauvais air, sur la paille, sentant que son mal augmente, prévoyant -que sa famille sera bientôt sans pain, apprenant que sa fille meurt; -«son coeur se soutient pourtant,» il reste prêtre et chef de famille, -prescrit à chacun des siens son emploi, encourage, console, pourvoit, -ordonne, prêche les prisonniers, supporte leurs railleries grossières, -les réforme, établit dans la prison le travail utile et la règle -volontaire. Ce n'est pas la dureté ni le tempérament morose qui -l'affermissent; il n'y a pas d'âme plus paternelle, plus sociable, -plus humaine, plus ouverte aux émotions douces et aux tendresses -intimes. Ce n'est point l'orgueil ni la haine concentrée qui le -roidissent. «Je n'ai point de ressentiment à présent, dit-il; -quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que toutes les -richesses, quoiqu'il ait déchiré mon coeur (car je suis malade, -très-malade, presque jusqu'à défaillir), pourtant cela ne m'inspirera -jamais un désir de vengeance.... Si ma soumission peut lui faire -plaisir, qu'il sache que, si je lui ai fait quelque injure, j'en suis -fâché.... Comme il a été autrefois mon paroissien, j'espère un jour -pouvoir présenter son âme purifiée au tribunal éternel[147].» Rien ne -sert; le misérable repousse hautainement cette prière si noble, par -surcroît fait enlever la seconde fille et jeter le fils en prison sous -une fausse accusation de meurtre. À ce moment-là toutes les affections -du père sont blessées, toutes ses consolations perdues, toutes ses -espérances ruinées. Son coeur n'est qu'une plaie, il s'écrie; mais, -revenant aussitôt à sa profession et à son devoir, il songe à préparer -son fils et à se préparer lui-même pour l'autre vie, et, afin d'être -utile à autant de gens qu'il pourra, il veut en même temps exhorter -les prisonniers. Il «s'efforce de se lever sur sa paille, mais la -force lui manque, et il n'est capable que de s'appuyer contre le mur, -soutenu d'un côté par son fils et de l'autre par sa femme.» En cet -état, il parle, et son sermon, qui fait contraste avec son état, n'en -est que plus émouvant. C'est une dissertation à l'anglaise, toute -composée de raisonnements exacts, ayant pour but d'établir que, -d'après la nature du plaisir et de la peine, les malheureux souffrent -moins que les heureux de quitter la vie, et jouissent plus que les -heureux d'obtenir le ciel. On y voit les sources de cette vertu, née -du christianisme et de la bonté naturelle, mais alimentée longuement -par la réflexion intérieure. La méditation, qui d'ordinaire ne produit -que des phrases, aboutit chez lui à des actions. Véritablement ici la -raison a pris le gouvernement du reste, et elle l'a pris sans opprimer -le reste: rare et éloquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant -en un seul personnage les meilleurs traits des moeurs et de la morale -de ce temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et -réglée, domestique et disciplinée, laborieuse et rustique. La vertu -protestante et anglaise n'a point formé un modèle plus éprouvé et plus -aimable. Religieux, affectueux, raisonneur, il concilie des -dispositions qui semblaient s'exclure; ecclésiastique, cultivateur, -père de famille, il relève des caractères qui ne semblaient propres -qu'à fournir des comiques et des bourgeois. - -[Note 145: Nothing could exceed the neatness of my little -enclosures, the elms and hedge-rows appearing with inexpressible -beauty.... Our little habitation was situated at the foot of a sloping -hill, sheltered with a beautiful underwood behind, and a prattling -river before; on one side a meadow, on the other a green.... (It) -consisted but of one story and was covered with thatch, which gave it -an air of great snugness.... - -The walls on the inside were nicely white-washed. Though the same room -served us for parlour and kitchen, that only made it the warmer. -Besides as it was kept with the utmost neatness, the dishes, plates -and coppers being well scoured and all disposed in bright rows on the -shelves, the eye was agreeably relieved, and did not want richer -furniture.] - -[Note 146: But let us have one bottle more, Deborah, my life, and -Moses, give us a good song. What thanks do we not owe to heaven for -thus bestowing tranquillity, health, and competence? I think myself -happier now than the greatest monarch upon earth. He has no such -fire-side, nor such pleasant faces about it.] - -[Note 147: I have no resentment now, and though he has taken -from me what I held dearer than all his treasures, though he has -wrung my heart (for I am sick almost to fainting, very sick, my -fellow-prisoner), yet that shall never inspire me with vengeance.... -If this submission can do him any pleasure, let him know that if I -have done him any injury, I am sorry for it.... I should detest my -own heart, if I saw either pride or resentment lurking there. On the -contrary, as my oppressor has been once my parishioner, I hope one -day to present him up an unpolluted soul at the eternal tribunal.] - - -VII - -Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus -accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est -son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec -une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui; -miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien -Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke, -l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique. Lord -Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en -proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue, l'autorité -d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et le soir en -remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour -entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par -l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons -de philosophie élégante et de moeurs épicuriennes; la violence du -contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les -prédilections de l'esprit anglais. - -On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à -proportion, l'air sombre et rude, l'oeil clignotant, la figure -profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une -chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au -milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un -vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une -fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière, -avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon -racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que, -n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde, -comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup -il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une -dame. À peine servi, il se précipitait sur sa nourriture «comme un -cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un mot, -n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une -telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait -la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté -fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait. -Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il -disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat, -arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion -doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait. -«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig[148].--Ma -chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue -que par la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous, -pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il -faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il -ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue -comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à -la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une -douzaine de tasses de thé dans son estomac. - -Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell -sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu -en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au -hasard dans une boutique, surtout des in-folio latins, même les plus -ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les oeuvres latines -de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut trouver des ressources -en proposant au public une édition de Politien. À vingt-cinq ans, il -avait épousé par amour une femme de cinquante, courte, mafflue, rouge, -habillée de couleurs voyantes qui se mettait sur les joues un -demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même âge que lui. -Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses grimaces -convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à l'aspect de -son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire portefaix. Trente -ans durant, il avait travaillé en manoeuvre pour les libraires qu'il -rossait lorsqu'ils devenaient impertinents, toujours râpé, ayant une -fois jeûné deux jours, content lorsqu'il pouvait dîner avec six -_pence_ de viande et un _penny_ de pain, ayant écrit un roman en huit -nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À présent, pensionné par le -roi[149], exempt de sa corvée journalière, il suit son indolence -naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et au delà. C'est à cette -heure qu'on va le voir. On monte l'escalier d'une triste maison située -au nord de _Fleet-Street_, le quartier affairé de Londres, dans une -cour étroite et obscure, et l'on entend en passant les gronderies de -quatre femmes et d'un vieux médecin charlatan, pauvres créatures sans -ressources, infirmes, et d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies, -qu'il nourrit, qui le tracassent ou qui l'insultent; on demande le -docteur, un nègre ouvre; une assemblée se forme autour du lit -magistral; il y a toujours à son lever quantité de gens distingués, -même des dames. Ainsi entouré, il «déclame» jusqu'à l'heure du dîner, -va à la taverne, puis disserte tout le soir, sort pour jouir dans les -rues de la boue et du brouillard de Londres, ramasse un ami pour -converser encore, et s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir -des thèses jusqu'à quatre heures du matin. - -Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions -qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus -intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès -l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que -comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son -dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des -meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes -arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il -déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le -premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de -pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état -d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps, -admirateurs du _Contrat social_, nous sentons bien vite que nous ne -sommes plus en France. Et que sentirons-nous, bon Dieu! quand, un -instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi: «Rousseau -est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite d'être -chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte qu'il soit -protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de déportation -contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui sont sortis -d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le voir -travailler dans les plantations.»--Il paraît qu'on ne goûte pas dans -ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus -épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel -est le plus grand vaurien[150].»--À la bonne heure, ceci est net. Mais -quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une -Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car -aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves -du christianisme.»--Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons -guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné -pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux -dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération -particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le -nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous lui parlez d'une -méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une femme qui -prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de derrière, que -cela est curieux, mais n'est point beau. Il est conservateur et ne -craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé à une heure du -matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour interroger un -esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les mains son -journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des examens de -conscience et des résolutions de conduite. Avec des préjugés et des -ridicules, il a la profonde conviction, la foi active, la sévère piété -morale. Il est chrétien de coeur et de conscience, de raisonnement et -de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du jugement final, le -préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un jour, je n'irai plus -dans vos coulisses, car les bas de soie et les poitrines blanches de -vos actrices excitent mes propensions amoureuses[151].» Il se reproche -son indolence, il implore la grâce de Dieu, il est humble et il a des -scrupules.--Tout cela est bien étrange. Nous demandons aux gens ce qui -peut leur plaire dans cet ours bourru, qui a des habitudes de bedeau -et des inclinations de constable. On nous répond qu'à Londres on est -moins exigeant qu'à Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y -permet à l'énergie d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y -souffre une conversation militante, que l'opinion publique est tout -entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a -bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses -préceptes s'accommode le mieux à son penchant. - -Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une -heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou -dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton. -«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les -petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet, -sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque -substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les -grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition -s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée -se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle -d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui -comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé -ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des -compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à -la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus -despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation -et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté -ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des -mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la -tyrannie du style oratoire[152]. Nous comprenons maintenant qu'un âge -oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue dans -l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers. - -Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que -l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son -dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses -innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis; -nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses -préceptes par coeur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et -que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont -accordés[153], qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un -petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins -éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non -pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous -disons tout bas que nous nous en serions bien passés. Nous voudrions -savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté tout d'un -coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors qu'en -Angleterre les sermons plaisent, et ces _Essais_ sont des sermons. -Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin d'idées -aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et profitables. Ils -demandent qu'on leur fournisse une provision utile de documents -authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de plus. Peu -importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi sont -vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être renseignés -sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur les -variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les -avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la -science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce -qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un -livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui -les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le -_sense_, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques -portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette -substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement -très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine -friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce -titre, les _Essais_ sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont -pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode; -nous comprenons à présent pourquoi ils prennent comme favori et -révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel -Johnson[154]. - -[Note 148: Sir, I perceive you are a vile Whig.] - -[Note 149: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son -dictionnaire la définition suivante du mot _pension_: - -"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is -generally understood to mean pay given to a state hireling for treason -to his country." - -Le lecteur voit d'ici les sarcasmes des adversaires.] - -[Note 150: I think him (Rousseau) one of the worst of men; a -rascal who ought to be hunted out of society, as he has been.... I -would sooner sign a sentence for his transportation, than that of any -felon who has gone from the Old Bailey these many years. Yes I would -like to have him work in the plantations.... It is difficult to settle -the proportion of iniquity between them (Rousseau and Voltaire).] - -[Note 151: I'll come no more behind your scenes, David, for the -silk stockings and white bosoms of your actresses excite my amorous -propensities.] - -[Note 152: Voici une phrase célèbre qui donnera quelque idée de ce -style, assez semblable à celui de Thomas: - -We were now treading that illustrious island which was once the -luminary of the Caledonian regions, whence savage clans and roving -barbarians derived the benefits of knowledge and the blessings of -religion. To abstract the mind from all local emotion would be -impossible if it were endeavoured, and would be foolish if it were -possible. Far from me and my friends be such rigid philosophy as may -conduct us indifferent and unmoved over any ground which has been -dignified by wisdom, bravery, or virtue. The man is little to be -envied whose patriotism would not gain force on the plains of -Marathon, or whose piety would not grow warmer among the ruins of -Iona.] - -[Note 153: _Rambler_, 108, 109, 110, 111.] - -[Note 154: Voir sa biographie par Boswell, 4 vol.] - - -VIII - -Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que -les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut -voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national, -l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des -moeurs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans. - -Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose -que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs, -sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent, -les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau -veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble -que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne -juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis -plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de -couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il -est assassin. - -La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, l'épanouissement -des puissances naturelles et corporelles, voilà ce qui de tous côtés -afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres involontairement se -remuent par l'imitation contagieuse des mouvements et des formes. -Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes montent comme un -tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces croupes colossales qui -se tordent, devant ces mufles qui remuent des crânes, l'animal en nous -frémit par sympathie, et il nous semble que nous allons faire sortir -de notre poitrine une clameur égale à leur rugissement. - -En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des -faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle, -il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces -jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons -plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi -des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes -dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat -et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois, -cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste. - -Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil -peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils -représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter. - -Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une ivresse de nuit, de -bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée d'ombres qui -vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps appesantis? Chez -lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la stupidité, tout -l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en -distille. L'un flageole debout, écoeuré, pendant qu'un hoquet -entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en -mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places, -tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot -malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou -bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou -difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux -distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin, -borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes, -rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement, -gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille, -écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine, -regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que -Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière, -affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa -maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à -l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui -vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les -dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet -hôpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux -crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est -coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord -convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du -diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et -qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables -Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans -quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu -salir les yeux de votre aspect? - -C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares. -Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme -font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout -le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de -l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même -canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps -n'est ici que pour traduire l'esprit[155]. Ce nez tortu, ces bourgeons -sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces -traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le -naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres -et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est -l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est le désespoir, -ce sont toutes les maladies et les difformités de ces volontés trop -âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de toutes les -passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois dogmatique et -chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses confrères le gros -gourdin de la morale. C'est un _policeman_ mangeur de boeuf qui s'est -chargé d'instruire et de corriger des boxeurs ivrognes. D'un tel homme -à de tels hommes, les ménagements seraient de trop. Au bas de chaque -cage où il enferme un vice, il en inscrit le nom, il y ajoute la -condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale dans sa laideur, il -l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son supplice, en sorte qu'il -n'y a pas de conscience si faussée qui ne le reconnaisse, ni de -conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur. - -Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le -gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi -nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit -idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise -le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse -tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent -l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est -pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un -cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os -qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent, -et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un -fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mère le -voit. - -Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune -homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est -là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa -baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les -opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme -expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui -fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on -dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin -extirpe l'oeil, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa -main. Cependant un chien attrape le coeur qui traîne à terre; des -fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une -chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des -plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va -s'en aller sous leur scalpel. - -Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et -que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de -Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds -que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie -en civilisation. - -[Note 155: When a character is strongly marked in the living face, -it may be considered as an index to the mind, to express which with -any degree of justness in painting requires the utmost efforts of a -great master. (_Analysis of Beauty._)] - - - - -CHAPITRE VII. - -Les poëtes. - - I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses - caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. -- - Comment il a son centre dans Pope. - - II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts. - -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa - personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. -- Pauvreté - de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de sa vanité et - de son talent. -- Sa fortune indépendante et son travail - assidu. - - III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent - les passions dans la poésie artificielle. -- _La boucle de - cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en - France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est - pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et - banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de - salon sont inconciliables. - - IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses - poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre - finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ -- - Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions. - -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment - elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et - perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. -- - Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade. - -- En quoi le goût a changé depuis un siècle. - - V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances - classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est - impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la - campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson. - - VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme - sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus - précoce en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- - Richardson. -- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, - Beattie, Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la - forme classique. -- Empire de la période. -- Johnson. -- - L'école historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur - talent et leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne. - - -Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil la vaste région littéraire qui -s'étend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu'à la -révolution française, on s'aperçoit que toutes les productions, -indépendamment du caractère anglais, y portent l'empreinte classique, -et que cette empreinte, particulière à ce territoire, ne se rencontre -ni dans celui qui précède ni dans celui qui suit. Cette forme régnante -de pensée s'impose à tous les écrivains, depuis Waller jusqu'à -Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu'à Robertson et Hume; il y a un -art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante années, -pratique et théorie, inventions et imitations, exemples et critique, -s'emploie à l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espèce de -beauté; ils n'établissent de préceptes que ceux qui peuvent la -produire; ils récrivent, traduisent et défigurent sur son patron les -grandes oeuvres des autres siècles; ils l'importent dans tous les -genres littéraires, et y réussissent ou y échouent selon qu'elle s'y -adapte ou qu'elle ne peut s'y accommoder. La domination de ce style -est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne à -l'impuissance quand ils veulent l'appliquer hors de son domaine. La -possession de ce style est si universelle, qu'elle se rencontre dans -les plus médiocres, et les élève jusqu'au talent quand ils -l'appliquent dans son domaine[156]. C'est lui qui porte à la -perfection la prose, le discours, l'essai, la dissertation, la -narration, et toutes les oeuvres qui font partie de la conversation et -de l'éloquence. C'est lui qui détruit l'ancien drame, abaisse le -nouveau, appauvrit et détourne la poésie, produit l'histoire correcte, -agréable, sensée, décolorée et à courtes vues. C'est cet esprit, qui, -commun à ce moment à l'Angleterre et à la France, imprime son image -dans la diversité infinie des oeuvres littéraires, en sorte que dans -son ascendant partout visible on ne peut s'empêcher de reconnaître la -présence d'une de ces forces intérieures qui ploient et règlent le -cours du génie humain. - -Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la -poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que -sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils -avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent -ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le -style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier -venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous -trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage. -Passez au second, ce même tour reparaît; on dirait qu'ils se sont -copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes -apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période. -Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles, -ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien, -l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le -langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le -substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur; -l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme -chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni -de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine, -tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est -tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels -ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre, -oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences -grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses, -lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude -oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes; -si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au -fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil, -insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles -ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y -a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du -reste. Si vous parcourez toute la famille, vous y trouverez sans doute -quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine lumière, -tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère et finit -par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement, ici, on -voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de Pope et -surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments -étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a -suivi. - -[Note 156: Une femme de chambre sous Louis XIV, dit Courier, -écrivait mieux que le plus grand écrivain d'aujourd'hui.] - - -I - -En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards à Londres, naquit -une petite créature délicate et maladive, factice par nature, toute -fabriquée d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de goût que pour -les livres, et qui, dès son bas âge, mit tout son plaisir dans la -contemplation des imprimés. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit -à écrire. Il passa son enfance avec eux en tête-à-tête, et se trouva -versificateur dès qu'il sut parler. À douze ans, il avait composé une -tragédie d'après l'_Iliade_, et une ode sur la solitude. De treize à -quinze, il fit un grand poëme épique de quatre mille vers, appelé -_Alcandre_. Pendant huit ans, enfermé dans une petite maison de la -forêt de Windsor, il lut «tous les meilleurs critiques, presque tous -les poëtes anglais, latins, français qui ont un nom, Homère, les -poëtes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et -l'Arioste dans les traductions,» avec tant d'assiduité qu'il en manqua -mourir. Ce n'étaient point des passions qu'il y cherchait, c'était du -style; il n'y a point eu d'adorateur plus dévoué de la forme; il n'y a -point eu de maître plus précoce de la forme. Déjà son goût perçait: -entre tous les poëtes anglais, son favori était Dryden, le moins -inspiré et le plus classique. Il apercevait sa voie; un connaisseur, -M. Walsh[157], «l'encourageait en lui disant qu'il y avait encore un -chemin ouvert pour exceller; car si les Anglais avaient plusieurs -grands poëtes, ils n'avaient jamais eu de grand poëte qui fût -_correct_; et il l'engageait à faire de la correction son étude et son -but.» Il suivait ce conseil, s'exerçait la main par des traductions -d'Ovide et de Stace, et par des remaniements du vieux Chaucer. Il -s'appropriait toutes les excellences et toutes les élégances -poétiques, il les emmagasinait dans sa mémoire; il disposait dans sa -tête le dictionnaire complet de toutes les épithètes heureuses, de -tous les tours ingénieux, de tous les rhythmes sonores par lesquels on -peut relever, préciser, éclairer une idée. Il était comme ces petits -musiciens, enfants prodiges, qui, élevés au piano, atteignent tout -d'un coup un doigté merveilleux, roulent les gammes, perlent les -trilles, font voltiger les octaves avec une agilité et une justesse -qui chassent de la scène les plus fameux artistes. À dix-sept ans, -ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait soixante-dix, il -entreprit, sur sa demande, de lui corriger ses poëmes, et les corrigea -si bien, que celui-ci en fut charmé et mortifié. Pope raturait, -ajoutait, refondait, parlait franc et tranchait ferme. L'auteur, à -contre-coeur, admirait les corrections tout bas, et tâchait tout haut -d'en rabaisser l'importance, jusqu'à ce qu'enfin sa vanité, blessée de -tant devoir à un si jeune homme et de rencontrer un maître dans un -écolier, finit par le retirer d'un commerce où il profitait et -souffrait trop. C'est que l'écolier, du premier coup, avait porté -l'art plus loin que les maîtres. À seize ans, ses _Pastorales_ -témoignaient d'une sûreté de main que personne n'avait eue, pas même -Dryden. À voir ces mots si choisis, ces arrangements exquis de -syllabes mélodieuses, cette science des coupes et des rejets, ce style -si coulant, si pur, ces gracieuses images que la diction rendait -encore plus gracieuses, et toute cette guirlande artificielle et -nuancée de fleurs qui se disaient champêtres, on pensait aux premières -églogues de Virgile. M. Walsh déclarait que «ce n'était point -flatterie de dire qu'à cet âge Virgile n'avait rien fait d'aussi bon.» -Quand plus tard elles parurent en volume[158], le public fut ébloui. -«Vous avez déplu aux critiques, écrivait Wycherley, en leur plaisant -trop bien.» La même année, le poëte de vingt et un ans achevait son -_Essay on Criticism_, sorte d'art poétique; c'est le poëme qu'on fait -à la fin de sa carrière, quand on a manié tous les procédés et qu'on a -blanchi dans la critique; et dans ce sujet qui réclame, pour être -traité, l'expérience de toute une vie littéraire, il se trouvait -d'emblée aussi mûr que Boileau. - -Ce musicien consommé, qui débute par un traité d'harmonie, que va-t-il -faire de son mécanisme incomparable et de sa science de professeur? -Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'écrire; il faut une -source pleine d'idées vives et de passions franches pour faire un vrai -poëte, et à le voir de près on trouve qu'en lui, jusqu'à la personne, -tout est étriqué ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds, -tortu, bossu, maigre, valétudinaire, et qui arrivé à l'âge mûr ne -semble plus capable de vivre. Il ne peut se lever; c'est une femme qui -l'habille; on lui enfile trois paires de bas les unes par-dessus les -autres, tant ses jambes sont grêles; puis on lui lace la taille dans -un corset de toile roide, afin qu'il puisse se tenir droit, et -par-dessus on lui fait endosser un gilet de flanelle; vient ensuite -une sorte de pourpoint de fourrure, car il grelotte vite, et enfin une -chemise de grosse toile très-chaude avec de belles manches. Par-dessus -tout cela on lui met un costume noir, une perruque à noeud[159], une -petite épée; ainsi équipé, il va prendre place à table avec son grand -ami lord Oxford. Il est si petit, qu'il faut l'exhausser sur une -chaise particulière; il est si chauve, que lorsqu'il n'y a pas de -réception il couvre sa tête d'un bonnet de velours; il est si -vétilleux et si exigeant, que les laquais évitent de faire ses -commissions, et que le lord a été obligé d'en renvoyer plusieurs qui -refusaient de le servir. Enfin le dîner commence. Il mange trop, en -enfant gâté; il veut des mets forts, épicés, et se fait mal à -l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colère, -mais ne manque pas de la boire. Il a tous les appétits et tous les -caprices d'un vieil enfant, d'un vieux malade, d'un vieil auteur, et -d'un vieux garçon. Vous vous attendez bien à le trouver quinteux et -susceptible. Plusieurs fois il a quitté, sans mot dire et sans qu'on -sût pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excéder les -laquais de messages pour le ramener. Si aujourd'hui lady Mary Wortley, -son ancienne divinité poétique, est par malheur à table, on ne pourra -pas dîner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se -picoter, de se quereller, et l'un des deux quittera la chambre. On va -le chercher et il rentre, mais il n'a pas laissé ses manies à la -porte. Il est cauteleux, malin, en avorton nerveux qu'il est; quand il -souhaite une chose, il n'ose pas la demander rondement; avec des -insinuations et des manoeuvres de style, il amène les gens à la -mentionner, à la faire venir, après quoi il s'en sert. C'est ainsi -qu'il a obtenu un écran de lord Orrery. «À peine s'il boira une tasse -de thé sans stratagème.» Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la -diplomatie à propos de carottes et de navets. - -Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il écrit des -libelles contre Chandos, Aaron Hill, lady Mary Wortley, et ensuite il -ment ou équivoque pour les désavouer. Il a un vilain goût pour -l'artifice, et prépare un mauvais tour déloyal contre lord -Bolingbroke, son plus grand ami. Il n'est jamais franc, il est -toujours occupé d'un rôle; il contrefait l'homme dégoûté, le grand -artiste indifférent, contempteur des grands, des rois, de la poésie -elle-même. La vérité est qu'il ne songe qu'à ses phrases, à sa -réputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre -tout son stoïcisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas -peut-être dix lettres vraies; il est écrivain jusque dans ses -épanchements; ses confidences sont de la rhétorique compassée, et -quand il cause avec un ami, il songe toujours à l'imprimeur qui mettra -ses effusions sous les yeux du public. Même à force de prétention il -devient maladroit, et se démasque. Un jour Richardson le trouve occupé -à lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: «Ces choses-là, -dit Pope, font mon divertissement;» et pendant qu'il lit, on voit ses -traits contractés par la violence de son angoisse. «Dieu me préserve, -dit Richardson, d'un divertissement pareil à celui-là.» En somme, son -grand ressort est la vanité littéraire; il veut être admiré, rien de -plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'étudie à la glace, se -farde, minaude, accroche des compliments, et cependant déclare que les -compliments l'ennuient, que le fard salit et qu'elle a horreur des -minauderies. Nul élan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus -d'idées que de passions, j'entends de ces idées qu'on a besoin -d'écrire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse -religieuse et les querelles de parti retentissent autour de lui; il -s'en écarte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal -souci est de préserver son écritoire; c'est un catholique _déteint_, -déiste à peu près, qui ne sait pas bien ce qu'est le déisme; là-dessus -il emprunte à lord Bolingbroke des idées dont il ne voit pas la -portée, mais qui lui semblent bonnes à mettre en vers. «J'espère, -écrit-il à Atterbury, que toutes les Églises sont de Dieu, en tant -qu'elles sont bien comprises, et que tous les gouvernements sont de -Dieu, en tant qu'ils sont bien conduits. Pour ce qui est du mal qui -s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse à Dieu seul le soin de -les corriger ou de les réformer. Dans ma politique, ma grande -préoccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque -gouvernement que je vive; dans ma religion, de conserver la paix de ma -conscience, quelle que soit l'Église dont je fasse partie[160].» De -pareilles convictions ne tourmentent pas un homme. Au fond, il n'a -point écrit parce qu'il pensait, mais il a pensé afin d'écrire; le -papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voilà son -idole; s'il a fait des vers, c'est tout bonnement pour faire des vers. - -On n'est que mieux préparé par là pour en faire d'irréprochables. Pope -s'y emploie tout entier; il est de loisir; son père lui a laissé une -assez belle fortune, il a gagné une grosse somme à traduire l'_Iliade_ -et l'_Odyssée_; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il -n'a été aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les -auteurs mendiants rouler dans la bohème, et, tranquillement assis dans -sa jolie maison de Twickenham, sous sa grotte ou dans le beau jardin -qu'il a planté lui-même, il peut polir et limer ses écrits aussi -longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a composé un -ouvrage, il le garde au moins deux ans en portefeuille. De temps en -temps il le relit et le corrige; il prend conseil de ses amis, puis de -ses ennemis; point d'édition qu'il n'améliore; il rature -infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transformé, -qu'on ne le reconnaît plus dans la copie définitive. Celles de ses -pièces qui semblent le moins remaniées sont deux satires, et Dodsley -dit que dans le manuscrit il n'y avait presque point de vers qui ne -fût écrit deux fois. «Je le fis transcrire proprement sur une autre -feuille, et quand il me renvoya celle-là pour l'impression, presque -chaque vers avait été récrit encore une seconde fois.»--«Jamais, dit -Johnson, il ne détachait son attention de la poésie. Si la -conversation offrait un trait dont on pût faire profit, il le confiait -au papier; si une pensée ou même une expression plus heureuse que -l'ordinaire se levait dans son esprit, il avait soin de l'écrire; -quand deux vers lui venaient, il les mettait de côté pour les insérer -à l'occasion. On a trouvé de petits morceaux de papier qui contenaient -des vers ou des portions de vers qu'il pensait achever plus tard.» Il -fallait que son écritoire fût devant son lit avant son lever. Une -nuit, chez lord Oxford, pendant le terrible hiver de 1740, de peur de -perdre une idée, il fit lever quatre fois la femme qui le servait. -Swift lui reproche de n'avoir jamais de loisir pour la conversation; -la cause en est «qu'il a toujours en tête quelque projet poétique.» -Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression parfaite: la -pratique d'une vie entière, l'étude de tous les modèles, -l'indépendance de la fortune, la compagnie des gens du monde, -l'exemption des passions turbulentes, l'absence des idées maîtresses, -la facilité d'un enfant prodige, l'assiduité d'un vieux lettré. Il -semble qu'il ait été tout exprès muni de défauts et de qualités, -enrichi d'un côté, appauvri d'un autre, à la fois écourté et -développé, pour mettre en relief la forme classique par -l'amoindrissement du fond classique, pour présenter au public le -modèle d'un art usé et accompli, pour réduire en cristal brillant et -rigide la séve coulante d'une littérature qui finissait. - -[Note 157: Mr Walsh used to encourage me much, and used to tell -me, that there was one way left of excelling; for though we had -several great poets, we never had any one great poet that was correct; -and desired me to make that my study and my aim.] - -[Note 158: 1709.] - -[Note 159: Tye-wig.] - -[Note 160: In my politics, I think no further than how to preserve -the peace of my life, in any government under which I live; nor in my -religion, than to preserve the peace of my conscience in any church -with which I communicate. I hope all churches and governments are so -far of God as they are rightly understood and rightly administered; -and where they are or may be wrong, I leave it to God alone to mend -and reform them. (Lettre à Atterbury, 1717.)] - - -II - -C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son -métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En -vérité, je voudrais admirer les oeuvres d'imagination de Pope; je ne -saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux -des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes, -que son _Épître d'Héloïse à Abeilard_ fut accueillie par un cri -d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle -expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par -coeur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge -littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de -l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre -de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en -dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales -d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui. - -Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare -lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle -essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien, -elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez -peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre -maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme -scolastique! «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui puisses me -consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais plus heureuse -et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que l'épouse de -l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité en toi que -toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce que tu -pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai jamais -songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais la -tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour[161]; puis -ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce -qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie, -même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême -angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est -bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui -en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre -est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions: -elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus -couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en -nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles -une clarté solennelle[162],» puis «les rivières errantes qui luisent -entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des -ruisseaux, les brises mourantes qui viennent expirer sur les -feuillages[163].»--Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard -des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le -cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les -avantages de la poste aux lettres[164].--Antithèses et contrastes: -elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le -monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son -absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de -la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du -bonheur céleste.--En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions -de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse -exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et -les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par -lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever -l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira -chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons, -les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les -ailes des séraphins qui répandent sur elle leurs divins parfums, -l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges qui -chantent l'hyménée[165],» bref toute la garde-robe du Paradis. -Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on -appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne -délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier -Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la -Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la -Foi, notre immortalité anticipée[166],» entendre les morts qui lui -parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs -palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas[167].» -C'est ici la symphonie finale avec modulation de l'orgue céleste: je -suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo. - -Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque -phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes. -Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les -jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et -toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue -étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase -entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions -symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement -met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de -l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus -élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus -serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis -qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si -elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.» - -Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un -poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles, -trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux -compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du -grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut -composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la -cuisine; il ne faut ni coeur ni génie pour la faire, mais une main -légère, un oeil attentif et un goût exercé. - -[Note 161: Vale, unice.] - -[Note 162: - - In these lone walls (their days' eternal bound) - These moss-grown domes with spiry turrets crowned, - Where awful arches make a noon-day night, - And the dim windows shed a solemn light.] - -[Note 163: - - The wand'ring streams that shine between the hills, - The grots that echo to the tinkling rills, - The dying gales that pant upon the trees, - The lakes that quiver to the curling breeze.] - -[Note 164: - - Heaven first taught letters for some wretch's aid, - Some banished lover, or some captive maid; - They live, they speak, they breathe what love inspires, - Warm from the soul, and faithful to its fires, - The virgin's wish without her fears impart, - Excuse the blush, and pour out all the heart, - Speed the soft intercourse from soul to soul, - And waft a sigh from Indus to the pole.] - -[Note 165: - - How happy is the blameless Vestal's lot! - The world forgetting, by the world forgot. - Eternal sunshine of the spotless mind, - Each pray'r accepted, and each wish resign'd; - Labour and rest that equal periods keep, - Obedient slumbers that can wake and weep.... - Desires compos'd, affections ever e'en, - Tears that delight, and sighs that waft to heav'n. - Grace shines around with serenest beams, - And whisp'ring angels prompt her golden dreams. - For her th' unfading rose of Eden blooms, - And wings of seraphs shed divine perfumes; - For her the spouse prepares the bridal ring, - For her white virgins Hymeneals sing, - To sounds of heav'nly harps she dies away, - And melts in visions of eternal day.] - -[Note 166: - - Oh grace serene! Oh virtue heavenly fair! - Divine oblivion of low-thoughted care! - Fresh-blooming hope, gay daughter of the sky! - And faith, our early immortality! - Enter, each mild, each amicable guest: - Receive, and wrap me in eternal rest!] - -[Note 167: - - I come, I come! Prepare your roseate bow'rs, - Celestial palms and ever-blooming flow'rs.] - - -III - -Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société. -Il est factice, et les moeurs de la société sont factices. Dire des -galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur -chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière -tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble, -l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné, -très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers -comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit _la Boucle de -cheveux enlevée_ et _la Sottisiade_; ses contemporains s'extasièrent -sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et -jugèrent qu'il avait surpassé _le Lutrin_ et _les Satires_ de Boileau. - -Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a -ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme -d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de -troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de -rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est -pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à -boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et -plus agile; mais cette habileté de main ne suffit pas pour faire un -poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut des -passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut peindre -les jolis riens de la conversation et du monde, il est à propos de les -aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a -pas des grâces charmantes dans le babil et la frivolité d'une jolie -femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur vie à s'en régaler. -Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras mignon qui sort d'un -flot de dentelles, une taille penchée qui fait chatoyer les plis -lustrés de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de -la bouche mutine, en voilà assez pour ravir un artiste. Certainement -il sera sensible à la toilette, sensible autant que la dame elle-même, -et ne la grondera jamais de passer trois heures à son miroir; il y a -de la poésie dans l'élégance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit -des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de -ce haut salon lambrissé, du doux reflet des longues glaces et des -porcelaines luisantes, de la gaieté nonchalante des petits Amours -sculptés qui s'embrassent au-dessus de la cheminée, du son argentin de -ces voix flûtées qui autour de la table à thé gazouillent des -médisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit guère; il reste -satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable importé de France. -Il a beau être le plus mondain de ces poëtes, il ne l'est pas assez; -la société qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu, -qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare à Mme de -Sévigné, a l'esprit si sérieux, le style si décidé, le jugement si -précis et le sarcasme si âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En -somme, les Anglais, même lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont -jamais attrapé le véritable ton des salons. Pope est comme eux; sa -voix détonne et tout d'un coup devient mordante. À chaque instant une -moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commençait à -éveiller. Prenez l'ensemble du poëme; c'est une bouffonnerie en style -noble; lord Petre a coupé une boucle dans les cheveux d'une beauté à -la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette -bagatelle une épopée, avec les invocations, les apostrophes, -l'intervention des êtres surnaturels et le reste des machines -poétiques; la solennité du style contraste avec la petitesse des -événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle -d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand ils -représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extérieure -et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mépris. Leurs -fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous -verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette comme une -poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son -clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec toutes -sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une -Française lui eût renvoyé son livre en lui conseillant d'apprendre à -vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix sarcasmes -contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de s'entendre -dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de -fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son hommage[170]. -Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle de cheveux -est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases -n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indélicatesse et -la grossièreté. «Perdra-t-elle son coeur ou son collier au bal, -fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa robe[171]?» Il n'y a pas -un Français du dix-huitième siècle qui eût imaginé une gracieuseté -semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et -Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne -le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente -du poëme, qu'elle en répandit des copies. Évidemment, elle n'était pas -difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez -dans Swift la copie littérale d'une conversation à la mode, vous -verrez qu'une femme à la mode dans ce temps-là pouvait souffrir -beaucoup de choses sans se fâcher. - -Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, pour nous -du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté en sont à -cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et scandalisés. -Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites. Tout au plus -de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille; mais ce n'est -pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges, mais ne nous -amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est calculé, -combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement d'éclairs, -et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre, voulant se -rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec douze vastes -romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus trois -jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de ses -anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le feu et -ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme[172].» Nous -demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette description -a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la peinture de -la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures bien -autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui parle, -des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal -d'enfant, des filles qui se croient changées en bouteilles et -demandent à grands cris un bouchon[173].» Nous nous disons alors que -nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de -Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres -oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices -un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge -correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination -subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de -contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira -jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la -choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à -nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de -figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce -rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays -en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que -sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift. - -À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son -second poëme, la _Dunciade_; il faut beaucoup d'empire sur soi pour -ne pas jeter par terre ce chef-d'oeuvre comme insipide et même -dégoûtant. Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus -d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante -la Sottise, auguste déesse de la littérature, «fille du Chaos et de -la Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,» -reine des auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et -pour son favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle -institue des jeux à la manière antique; d'abord la course des -libraires qui se disputent la possession d'un poëte, puis le combat -des écrivains qui braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux, -enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux -in-folio sans dormir. Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes -bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces -allégories usées, l'ennui, les pavots, les brouillards et le -sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le détail, si je décrivais -la poëtesse proposée en prix, «avec ses yeux de boeuf et ses -mamelles de vache,» si je racontais les sauts des poëtes qui -barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de la ville, si -je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où «les nymphes -de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent sur leur -coeur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la -noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de -leurs bas-fonds[174].» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par -exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé capable -d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du -désespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont -pu le porter à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et -admiré dans sa villa, et qui n'est poussé que par des rancunes -littéraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaieté de coeur -un poëte a-t-il pu traîner son talent parmi de telles images, et -contraindre ses vers si ingénieusement tissés à recevoir ces -immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait -ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie à la -cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les -ordures de la vie littéraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle était -alors! La bohème en aucun siècle ne fut si mendiante et plus vile: -pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver à la -belle étoile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une dédicace, -connaissait la prison, dînait rarement, et buvait aux dépens de ses -amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos écorché par les verges; -faussaire comme Ward, exposés au pilori et criblés d'oeufs et de -pommes pourries; courtisanes comme Élisa Haywood, célèbres par -l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus, -diffamateurs à gages, marchands de scandale et d'injures, -demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littéraire -qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux à gin, -et au signal d'un libraire mordait les honnêtes gens pour un écu. -Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six -ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans -Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur -défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne -déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs -contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent -pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas -sous les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs -satires sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme; -son poëme est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est -maladroit; pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au -déluge, il écrit des tirades d'histoire, il représente tout au long -le règne passé, présent et futur de la sottise, la bibliothèque -d'Alexandrie brûlée par Omar, les lettres éteintes par l'invasion -des barbares et par la superstition du moyen âge, l'empire de la -niaiserie qui s'étend et va envahir l'Angleterre. Quels pavés pour -écraser des mouches! «La Vérité craintive s'enfuit dans son ancienne -caverne, menacée par des montagnes de casuistique entassées sur sa -tête. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se -rabat sur les causes secondes et disparaît; la Religion rougissante -voile son feu sacré, et la Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la -vertu publique, la vertu privée n'osent plus jeter de flammes; il -n'y a plus d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô -Chaos! voilà que tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt -devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le -rideau, et l'obscurité universelle ensevelit le monde[175].» Tapage -final, cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour -moi, de cet opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un -charivari. Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais -les machines, j'ai touché la laborieuse mise en scène des -apparitions et des allégories. Je laisse là l'enlumineur, le -machiniste, l'entrepreneur d'effets littéraires, et je vais chercher -le poëte ailleurs. - -[Note 168: M. Guillaume Guizot.] - -[Note 169: - - Liebe sei vor allen Dingen, - Unser Thema, wenn wir singen. - (Goethe.)] - -[Note 170: Voyez son épître sur le caractère des femmes, si dure. -À son avis, ce caractère se compose d'amour du plaisir et d'amour du -pouvoir.] - -[Note 171: - - Or stain her honour or her new brocade, - Forget her pray'rs or miss a masquerade, - Or lose her heart or necklace at a ball.] - -[Note 172: - - To love an altar built - Of twelve vast French romances, neatly gilt; - There lay three garters, half a pair of gloves, - And all the trophies of his former loves. - With tender billet doux he lights the pyre, - And breathes three am'rous sighs to rise the fire.] - -[Note 173: - - Here sighs a jar, and there a goose-pye talks; - Men prove with child, as pow'rful fancy works, - And maids turn'd bottles call aloud for corks.] - -[Note 174: - - First he relates, how sinking to the chin, - Smit with his mien, the Mud-nymphs suck'd him in. - How young Lutetia, softer than the down, - Nigrina black, and Merdamenta brown, - Vy'd for his love in jetty bow'rs below.... - Full in the middle way there stood a lake, - Which Curl's Corinna chanc'd that morn to make - (Such was her wont, at early dawn to drop - Her ev'ning cates before his neighbour's shop). - .... And the fresh vomit run for ever green.] - -[Note 175: - - See skulking Truth to her old cavern fled, - Mountains of casuistry heap'd o'er her head! - Philosophy that lean'd on Heav'n before - Shrinks to her second cause and his no more. - Physic of metaphysic begs defence, - And metaphysic calls for aid on sense.... - Religion blushing veils her sacred fires, - And unawares morality expires. - Nor public flame, nor private dares to shine, - Nor human spark is left, nor glimpse divine; - Lo! Thy dread empire, Chaos, is restor'd; - Light dies before thy uncreating word, - Thy hand, great Anarch, lets the curtain fall - And universal Darkness buries all.] - - -IV - -Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a -qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire -ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la -fin de tous les âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque, si -affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de leurs -phrases prise à part est un chef-d'oeuvre; chaque vers dans Pope est -un chef-d'oeuvre s'il est pris à part. À ce moment, et après cent ans -de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet, aucune action qu'on -ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est noté: un lever de -soleil, un paysage renversé dans l'eau[176], un coup de vent sur les -feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en vers une -anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la phrase -parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un _Gradus_. Il a -le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les choses; -il a l'expression si abondante, que votre imagination, fût-elle -obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du faisan, le -frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées, changeantes,--sa crête -de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,--le vert si vif que déploie -son plumage luisant,--ses ailes peintes, sa poitrine où l'or -flamboie[177].» Il a la plus riche provision de mots brillants pour -peindre les sylphes qui voltigent autour de son héroïne, «lumineux -escadrons dont les chuchotements aériens semblent le bruissement des -zéphyrs,--et qui, ouvrant au soleil leurs ailes d'insectes,--voguent -sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages d'or;--formes -transparentes dont la finesse échappe à la vue des mortels,--corps -fluides à demi dissous dans la lumière,--vêtements éthérés qui -flottent abandonnés au vent,--légers tissus, voiles étincelants, -formés des fils de la rosée,--trempés dans les plus riches teintes du -ciel,--où la lumière se joue en nuances qui se mêlent,--où chaque -rayon jette des couleurs passagères,--couleurs nouvelles qui changent -à chaque mouvement de leurs ailes[178].» Sans doute ce ne sont point -là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une rose naturelle et -vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur en diamants, comme -il en sort des mains d'un joaillier, chef-d'oeuvre d'art et de -patience, dont les facettes font chatoyer la lumière et jettent une -pluie d'étincelles sur le feuillage de filigrane qui les soutient. -Vingt fois, dans un poëme de Pope, on s'arrête pour regarder avec -étonnement quelqu'une de ces parures littéraires. Il sent si bien son -talent qu'il en abuse; il se plaît aux tours de force. Quoi de plus -plat qu'une partie de cartes, et de plus rebelle à la poésie que la -dame de pique ou le roi de coeur? et pourtant, par gageure sans doute, -il a raconté dans la _Boucle de cheveux_ une partie d'hombre; on la -suit, on l'entend, on reconnaît les costumes, «les quatre rois, -majestés révérées, avec leurs favoris blancs et leurs barbes -fourchues, les quatre belles dames dont les mains portent une fleur, -emblème expressif de leur aimable puissance, les quatre valets en -robes retroussées, troupe fidèle, une toque sur la tête, une -hallebarde à la main, puis les quatre armées bigarrées, brillant -cortége, rangées en bataille sur la plaine de velours vert[179].» On -voit les atouts, les coupes, les levées, puis un instant après le -café, la porcelaine, les cuillers, l'esprit de feu (entendez -l'alcool); ce sont déjà les procédés et les périphrases de Delille. -Vous savez que les célèbres vers où Delille pratique et peint du même -coup l'harmonie imitative sont traduits de Pope[180]. C'est là de la -poésie expirante, mais c'est encore de la poésie; un bijou de console -est une oeuvre d'art inférieur, mais pourtant une oeuvre d'art. - -Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est -le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales -moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays -pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude. -Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées -entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails -sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et -forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les -ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode; -ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries; -ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement, -magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de -cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la -poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils -sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce -moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est -qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi. -Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène -une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions -vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang; -elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme _la Henriade_, à des -odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et de -Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de -Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle -n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle -règne, et son oeuvre finale est le poëme didactique qui est une -dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de -ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de -raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un -poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur -l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du -caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est -une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en -peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et -l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de -préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est -incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée -égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas -que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées, -elles ne nous intéressent plus. L'_Essai sur la critique_ ressemble -aux _Épîtres_ et à _l'Art poétique_ de Boileau, excellents ouvrages -qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de -bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais. -Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire -avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature, -que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie -pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être sincère, -modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient alors être -des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden -et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs idées en -ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes. -Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des -idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier est -fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une -fois dans l'_Essai sur l'Homme_, qui est une sorte de _Vicaire -savoyard_, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait -tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu, -que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux -desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la -soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de -déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés, -comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés, -effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est -pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au -commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion -éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps, -n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système -pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au -vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté, -il est dépourvu d'efficacité, il est l'oeuvre de la froide raison -raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de -lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre -conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui -appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour -trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et -amoindris, se sont amalgamés dans son oeuvre. Il se vante «de les -avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les -extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle -à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir -un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde -et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve -d'invention personnelle que dans ses épîtres sur _les Caractères_. Il -y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être -lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple, -dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en -Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins -créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle -produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la -littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur -tous les terrains. - -Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est -véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les -vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je -pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.» En -effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage -lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit d'un -style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement -travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant -de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes. -J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un -orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en -voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il -faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut -les compter: - - Know then thyself, presume not God to scan. - The proper study of mankind is man. - Plac'd on this isthmus of a middle state, - A being darkly wise, and rudely great: - With too much knowledge for the sceptic side, - With too much weakness for the stoic's pride, - He hangs between; in doubt to act or rest; - In doubt to deem himself a God or beast, - In doubt his mind or body to prefer; - Born but to die, and reas'ning but to err; - Alike in ignorance, his reason such, - Whether he thinks too little or too much: - Chaos of thought and passion, all confus'd, - Still by himself abused or disabus'd; - Created half to rise, and half to fall; - Great lord of all things, yet a prey to all. - Sole judge of truth, in endless error hurl'd, - The glory, jest, and riddle of the world. - -Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume -tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un -temple à un temple, régulièrement composé de marches symétriques et si -habilement placées, que de la première on aperçoit d'un coup d'oeil -tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde on aperçoit d'un -coup d'oeil tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus -belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent de lier les -idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de les -annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est pas -assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la -nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance -avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va traiter. -C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que Bossuet met -au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de portique luxueux -qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare aux -magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent comme -des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment -enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui -fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de -la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse, -tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements. -Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en -occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les -adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées, -tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En -vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que chaque -fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre l'objet -sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait, obscur, -déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa lumière; -de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands de la -nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une -architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie -comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du -calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome -à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au -passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope -est le plus savant. - -Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers -si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes -ces beautés il ne reste presque rien: - - Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à - scruter Dieu.--La véritable étude de l'humanité, c'est - l'homme.--Placé dans cet isthme de sa condition - moyenne,--sage avec des obscurités, grand avec des - imperfections,--avec trop de connaissances pour tomber dans - le doute du sceptique,--avec trop de faiblesse pour monter - jusqu'à l'orgueil du stoïcien,--il est suspendu entre les - deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir - tranquille,--s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,--s'il - doit préférer son esprit ou son corps,--ne naissant que pour - mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,--sa raison ainsi - faite qu'il demeure également dans l'ignorance,--soit qu'il - pense trop, soit qu'il pense trop peu,--chaos de pensée et - de passion, tout pêle-mêle,--toujours par lui-même abusé ou - désabusé,--créé à moitié pour s'élever, à moitié pour - tomber,--souverain seigneur et proie de toutes choses,--seul - juge de la vérité, précipité dans l'erreur infinie,--la - gloire, le jouet et l'énigme du monde. - -Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement -ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a -entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien -travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment -la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis, -des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand -écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et -la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire, -mais s'en tient là. - -Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de -lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas -d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a -un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent -oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient, -qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses -portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse -de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de -tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que, -lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les -alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la -concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et -croissant de tous les coups d'éloquence assénés au même endroit, -enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut -mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en -somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est ennuyeux; il est -ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans, disait Stendhal, -n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur jeunesse.» La -pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a -cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger -équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui -ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un -siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de -vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement. -Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus; -nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose; -exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression, -toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en -gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous -inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient -tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'_Iliade_: -c'était l'_Iliade_ écrite dans le style de la _Henriade_; à cause de -ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans -la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la -poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien -l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave Samuel Johnson -dans son style commercial et académique, était si fort accrue, que la -pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne -compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était -formé et raffiné d'après les moeurs et les idées de la France. Ils -avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et -les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était -affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté, -immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire -en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel, -c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de -chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le -patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans -les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on -était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de -brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des -dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que -sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus -éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se -réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la -disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait -l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui -les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des -vachères, mais qui poussent un petit cri de plaisir à l'aspect d'un -ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une -métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait les ravir -encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, étriquant -le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit humain, -gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant qu'il est à -terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de tous dans -leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de -conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des -beaux parleurs qui le portaient. - -[Note 176: - - Oft in her glass the musing shepherd spies - The headlong mountains and downward skies - The watr'y landskip of the pendant woods - And absent trees that tremble in the floods.] - -[Note 177: - - See, from the brake the whirring pheasant springs - And mounts exulting on triumphant wings. - Alas, what avail his glossy, varying dies, - His purple crest, and scarlet circled eyes, - The vivid green his shining plumes unfold, - His painted wings, and breast that flames with gold?] - -[Note 178: - - But now secure the painted vessel glides, - The sun beams trembling on the floating tides; - While melting music steals upon the sky, - And soften'd sounds along the waters die; - Smooth flow the waves, the Zephyrs gently play. - The lucid squadrons round the sails repair: - Soft o'er the shrouds aerial whispers breathe, - That seem'd but Zephyrs to the train beneath. - Some to the sun their insect wings unfold, - Whaft on the breeze, or sink in clouds of gold; - Transparent forms, too fine for mortal sight, - Their fluid bodies half-dissolv'd in light. - Loose to the wind their airy garment flies, - Where light disports in ever-mingling dyes; - Where ev'ry beam new transient colours flings, - Colours that change whene'er they wave their wings.] - -[Note 179: - - Behold, four kings in majesty rever'd, - With hoary whiskers, and a forky beard. - And four fair Queens, whose hands sustain a flow'r, - Th' expressive emblem of their softer pow'r. - Four knaves, in garb succinct, a trusty band, - Caps on their heads and halberts in their hand, - And party-coloured troops, a shining train, - Drawn forth to combat on the velvet plain.] - -[Note 180: - - Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore, - Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore, etc.] - - -V - -Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode; -il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on -passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième -siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit -classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne -convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement -trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par -exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes -les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en -France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de -petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme -de société, aimable conteur, épicurien, sceptique même, à la façon des -courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris la -coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son genre, -ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du vers -noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins -mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni -assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il -y a du Hollandais dans sa personne. Ses moeurs se sentent bien fort de -celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la -Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue, -s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse -s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons -assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si -bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles -moeurs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La Fontaine, -il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant, mais -mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie est -une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune -gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir. -D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes -principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de -l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de -suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point -venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a -vainement interrogé ses sages, qu'il a été malheureux également par -l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne l'a point -contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce sont là -des tristesses et des conclusions anglaises[181]. D'ailleurs, sous la -rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la chaleur et -de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte de -magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La sève -en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs sensations -sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales. Son autre -poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités et les -pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le siége -de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup d'ordures; -tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était bâti et -rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus; Voltaire n'a -fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que ce poëme est -tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon sens et une -franchise médicale que les plus crues des abominations n'effarouchent -pas[182]. _Candide et les Oreilles du comte de Chesterfield_ sont des -écrits plus brillants, mais non plus vrais. Somme toute, brutalité, -manque de goût, longueurs, perspicacité, passion, il y a quelque chose -en cet homme qui ne s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au -delà ou ne l'atteint pas. - -Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous -l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise -qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi -voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez -peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf, -«singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme -jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus -de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit -d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands, -voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans -les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour, -écrivait des fables pleines d'humanité pour former le coeur du duc de -Cumberland[183], finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte -domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort -peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin, -disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre -elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est -une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, mais à présent je -le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministère, -fit _l'Opéra du Gueux_, la plus féroce et la plus fangeuse des -caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner; les -innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur -pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays. -Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise -Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres, -dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à -les contredire, et, dans _la Semaine du Berger_, fit entrer les moeurs -réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie d'apparat. -«Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes bergères -occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier les -gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge; mon -berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille -pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y en a -point[184].» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à qui -l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du -Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste -de sa personne et de ses habits. De même ici _la Magicienne_, _le -Combat des Bergers_, toutes sortes d'églogues antiques sont travesties -à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les poireaux sont -chers au Gallois, le beurre au Hollandais,--la pomme de terre est le -mets du berger irlandais.--L'Écossais broie l'avoine pour son -festin,--les raves douces sont la nourriture de ma maîtresse.--Tant -qu'elle aimera les raves, je mépriserai le beurre.--Ni les poireaux, -ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon -coeur[185].» L'autre berger répond dans le même mètre, et le duo -chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette fois parmi les -navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à plaisir par les -vulgarités de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du -Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles triviales et -bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue et sensuelle -ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aimé les -kermesses. Les gaillardises des soûlards et des commères, l'expansion -grotesque de la verve populacière et animale les mettent de belle -humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste, Français ou Italien, -pour y répugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la -bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits -délicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination -compatriotes de ces gens-là. Nous nous sommes bien habitués à ces -patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots, à ces cuisinières -rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous à Gay, -à son poëme sur l'art de marcher dans les rues de Londres, à ses -conseils à propos de ruisseaux sales et de bottes fortes, à sa -description des amours de la déesse Cloacina et d'un boueux, d'où sont -sortis les petits décrotteurs. Il est amateur du réel; il a -l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en gros par des -vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses contours et tous -ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les -autres font comme lui, même les classiques attitrés, même Pope. Il y a -dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colorés, de -détails locaux, où les traits abréviatifs et caractéristiques sont -enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on prendrait l'auteur pour -un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans l'oeuvre un document -d'histoire[186]. Quant à Swift, c'est le plus amer des positivistes, -et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son églogue de Strephon et -Chloé, si vous voulez savoir à quel point on peut ravaler la noble -draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des -rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas à ces -épaules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen âge qui, -ayant pris Constantinople, s'affublèrent par plaisanterie des longues -robes byzantines et se mirent à chevaucher par les rues en cet -équipage, traînant leurs broderies dans le ruisseau. - -Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir, -à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de -leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il -est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne, -qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus -féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire -malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors -des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y -avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation -artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des -exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des -élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment, -l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement -replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand -ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de -soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le -raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté -faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que -le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie -poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque -dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les -_Saisons_ de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et -très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de -gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de -pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des -tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par -s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi, -indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et -aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus -minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur; -il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle, -jardinier de coeur, ravi de voir venir le printemps, heureux de -pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les -petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend -plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des -chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur -morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile -leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.» -Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le -paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes, -taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon -qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée -dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une -incomparable pureté. Là[187], «le vent du sud amollissant échauffe le -large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes -nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les -nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée -se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel -occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la -pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement -frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur -les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin -l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades -d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a -dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans -ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou -éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature -et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le -poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez -les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris -surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse -palette de Rubens. - -[Note 181: - - In the remotest wood and lonely grot, - Certain to meet that worst of evils, _thought_.] - -[Note 182: - - Your nicer Hottentots think meet - With guts and tripe to deck their feet; - With downcast looks on Potta's legs, - The ogling youth most humbly begs, - She would not from his hopes remove - At once his breakfast and his love.... - Before you see you smell your toast, - And sweetest she that stinks the most. - (_Alma_, livre II.)] - -[Note 183: Celui qu'on surnomma le _Boucher_.] - -[Note 184: Thou wilt not find my shepherdesses idly piping on -oaten reeds, but milking the kine, tying up the sheaves, or if the -hogs are astray, driving them to their styes. My shepherd.... sleepeth -not under myrtle shades, but under hedges; nor does he vigilantly -defend his flocks from wolves, because there are none.] - -[Note 185: - - Leek to the Welsh, to Dutchmen butter's dear, - Of Irish swains potatoe is the cheer, - Oat for their feasts the Scottish shepherds grind, - Sweet turnips are the food of Blouzelind; - While she loves turnips, butter I'll despise, - Nor leeks, nor oat-meal, nor potatoe, prize.] - -[Note 186: Épître à miss Blount sur la vie de campagne.] - -[Note 187: - - Th' effusive South - Warms the wide air, and o'er the void of Heav'n, - Breathes the big clouds with vernal show'rs distent... - Thus all day long the full-distended clouds - Indulge their genial stores, and well-show'r'd Earth - Is deep enrich'd with vegetable life, - Till in the western sky the downward sun - Looks out, effulgent, from amid the flush - Of broken clouds, gay-shifting to his beam. - The rapid radiance instantaneous strikes - Th' illumin'd mountain, thro' the forest streams, - Shakes on the floods, and in a yellow mist - Far smoking o'er the interminable plain, - In twinkling myriads lights the dewy gems. - Moist, bright, and green, the landscape laughs around. - (_Spring_, 142-195.)] - - -VI - -Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations -visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses -invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les -souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le -contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie -mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la -mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et -vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir -l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les -madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que -l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas -le chef-d'oeuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des -salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa -religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus -vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du -public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne, -la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments -naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son -temps, _l'homme sensible_ qui, par son caractère sérieux et par son -goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans -doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est -raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui -broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent -leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur, -compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle, -apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites -qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de -lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des -douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes -limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la -révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus -précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin. -Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments -de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la -campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait -l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption -moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse -conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;» -l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il -combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les -anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort -au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme -lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu, -s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et -montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie -immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion -et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des -roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes, -d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de -tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et -faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution. - -Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la -bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson, -l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à -principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de -décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a -aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses -bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne -qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout -Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat, -s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par -sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa -déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit -paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et -Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre -avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas -brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain, -bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de -tendresse, et qui, la main sur le coeur, la larme à l'oeil, verse sur -le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit -la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le -personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme -d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie -malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son -pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de -légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et -fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa -troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des -noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait -devant les gens un pastiche des moeurs primitives, point trop vraies, -car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez -bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation -moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un -vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la -pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel -et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les -émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses -philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des -héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui -meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui -affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un -disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de -quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares -civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de -la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée -sur leur habit. - -Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va -vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les -plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le -propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie -humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce -moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les -académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le -noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute -poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs -de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux -Goldsmith, qui fit le _Ministre de Wakefield_, la plus charmante des -pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se -dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut -enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la -cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et -de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres -encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères: -l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des -odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un -cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur -un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son -voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore -l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens -sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des -aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur -l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations, -amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la -grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et -des plus célèbres fut Young, l'auteur des _Nuits_, ecclésiastique et -courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se -maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son -malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort, -l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu, -l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans -doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la -gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les -cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin -et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de -style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne. -Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et -l'obscurité, ces deux soeurs solennelles, ces deux jumelles filles de -l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la soeur du jour, la -déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et -quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la -résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et -sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une -des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent -d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine. -Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez -nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis -longtemps en Angleterre avant d'aller infester le _Génie du -christianisme_ et les _Martyrs_. Atala et Chactas sortent de la même -fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de -Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur -mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des -idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation -littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est -changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie -classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il -y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus, -d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses -phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes, -d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur -lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur -naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques. -Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte -de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids -que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La -prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à -la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à -tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant -classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le -seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et -original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur -goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils -content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et -clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit -libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils -bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils -écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils -amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni -l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme -feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et -des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un -sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les -traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils -couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de -la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et -amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la -déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il -trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset -viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une -façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela -suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société -civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI -avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des -cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En -effet, tout était changé. - -[Note 188: Voir _les Fêtes de la Révolution_, par David.] - -[Note 189: - - Silence and Darkness! Solemn sisters! Twins - Of ancient night! I to Day's soft-ey'd sister pay my court - (Endymion's rival), and her aid implore - Now first implor'd in succour to the Muse.] - -[Note 190: Robert Burns.] - - - - -LIVRE IV. - -L'ÂGE MODERNE. - - - - -CHAPITRE I. - -Les idées et les oeuvres. - - I. Changements dans la société. -- Avènement de la - démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de - parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle - idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de - l'_au-delà_. - - II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa - jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts. - -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The - Jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. -- - Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale. - -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. -- - Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations. - -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie - de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. -- - Ses excès. -- Sa mort. - - III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La - Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper. - -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie. - -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie. - -- Idée moderne du style. - - IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses - tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne. - -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge, - Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il - réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter - Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses - goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans. - -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence - de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. -- - Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place - dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en - Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre - est bourgeois et anglais. - - V. La philosophie entre dans la littérature. -- - Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. -- - Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans - la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des - compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. -- - Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de - cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. -- - Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses - personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance - générale de la littérature nouvelle. -- Introduction - graduelle des idées continentales. - - -Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande -révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et -sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit. - -L'âge précédent a fait son oeuvre. La prose parfaite et le style -classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les -plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la -science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières -ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse -de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de -parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles -montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur -végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde -nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les -yeux, impose sa forme dans les moeurs, imprime son image dans les -esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances -extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une -hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des -sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny -élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille -âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient -si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut -nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des -aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des -navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le -bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce -qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand -nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres -jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le -flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux -rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à -l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien, -grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui, -joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille -exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de -numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et -bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds -où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la -routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manoeuvres -et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption -subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une -prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres -gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France, -dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou -rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits -politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes oeuvres, ils -deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils -n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils -peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le -droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux. - -C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions -complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien -occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un -procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier; -Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le _Traité des -Sensations_ de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux -cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le coeur rempli -d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui, -lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le -magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale, -vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds -héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des -fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le -représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte -aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils -le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à -gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à -Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.--Bon! dit le -lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.--Pas -encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.» -Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire, -compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade. -Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux -carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui -aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les -gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de -bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser -jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou -promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus -l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite, -élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de -plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en -conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et -les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul -dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des -protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois -résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa -peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le -théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192]. - -Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de -la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a -changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur -qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit -recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme -alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle -des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se -dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais -au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société -qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et -affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté -des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il -finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau -casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux -vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais -l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir -l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés, -Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se -connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de -l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens, -Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en -sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des -civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et -multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et -la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans -tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à -ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les -moeurs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais -l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées, -peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée -des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là, -donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à -la révolution des idées, comme la France à la révolution des moeurs. -Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne -semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout -d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race -n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute -spéculation. On s'en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu'au -delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est -grâce à cette langue qu'elle atteint les idées supérieures. Car le -propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c'est -que l'esprit humain devient _plus capable d'abstraire_. Ils font en -grand le même pas que les mathématiciens lorsqu'ils ont passé de -l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de -l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités limitées de l'âge -oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au delà de -Descartes et de Locke, comme les alexandrins au delà de Platon et -d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des -atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des -molécules et des monades ne sont point des forces, qu'une âme -spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la -pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les dogmes, la -beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par delà les -mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en -elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs -devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes -ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du -beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des -choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'évanouissent. -Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'à -titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont -bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement -commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent -jusque dans une région abstraite où la philosophie n'était point allée -les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du -siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle -qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit -siècles: je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir -d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse -aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il -doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa -main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans -les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve -pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à -travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses, -bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie ou de -bibliothèque. C'est l'_au delà_ qu'il souhaite; il le pressent à -travers les formules des sciences, à travers les textes et les -confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les -éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière -l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur -grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de -la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu -ou imaginé, depuis Goethe jusqu'à Beethoven, depuis Schiller jusqu'à -Heine; ils y sont montés pour remuer à pleines mains l'essaim de leurs -grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en tomber, ils y ont -pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont habité d'instinct, -comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde -invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les -puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de leur coeur a -attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de -flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la -tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la durée -et tissent la robe vivante de la Divinité[193].» - -Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un -démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et -de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la -société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé -à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces -deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur -l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer -leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins -ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes -et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique -et lente qui continue encore aujourd'hui. - -[Note 191: Alison, _History of Europe_;--Porter, _Progress of the -Nation_.] - -[Note 192: Comparez, pour sentir ce contraste, Gil Blas et Ruy -Blas, le Paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.] - -[Note 193: _Faust_, scène première.] - - -I - -C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la -première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances -sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de -talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver -écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père, -pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste -chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et -sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec -lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est -si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je -n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des -collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà -âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa -ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt -de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense. -«Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une -chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il -battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de -la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique -ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. «Jusqu'à -seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur -incessant d'un galérien, voilà ma vie[194].» Ses épaules se voûtèrent, -la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était -douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit, -dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse -d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le -père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes -amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du -travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres -insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.» -Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès -s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et -roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de -la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par -une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut -l'obligeance d'intervenir[195].» Afin d'arracher quelque chose aux -griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent -obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré -de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre -ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail: -pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point cette -maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence et de -peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes, je fus -exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité de la -semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la -moitié de notre récolte[196].» Les malheurs arrivaient par troupes; la -pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont -la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui -extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne -Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant qu'il -allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une -pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie n'était -que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197].» Il résolut -de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit marché -avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant -à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage, il était sur le -point de s'engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait -les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine -de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce -fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut -guère mieux. - -Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte -capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus -hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et -digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait -tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des -murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues -étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic -chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu -jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours -haïe: il y avait de la boue même à l'entrée[199].» Les bas métiers -oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est -obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car -dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue -journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si -la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait. -Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie; -qu'il prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son travail -que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir en -dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur -ses doigts ses oeufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier, -trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son -foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a pas la -lourdeur patiente d'un manoeuvre et la vigilance rusée d'un petit -marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il était -déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son -état[200]. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls -instants de relâche, pères, frères, soeurs, mangeaient une cuiller -dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de l'arpenteur, -et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour -s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre -afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans -sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi -deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons était mon -_vade mecum_. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette, -chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai, -le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de -l'enflure[201]....» Il entretenait exprès une correspondance avec -plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait -un journal, y jetait des réflexions sur l'homme, sur la religion, sur -les sujets les plus grands, critiquait ses premières oeuvres. «Jamais -coeur n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être -distingué[202].» Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il -s'élevait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivés; tout à l'heure, -à Édimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair -lui-même; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui -manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec amour les -vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette -froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des -idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour -comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l'homme en -qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va -piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en -rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut -songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les délicatesses et -les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux sur une estampe -qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant -et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il -fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel -nuageux, «l'exaltaient, le transportaient hors de lui-même.» Une autre -fois, dans une promenade, au printemps, «j'écoutais, dit-il, les -oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas -troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche -d'épine blanche qui avançait sur la route, quel coeur en un pareil -moment eût pu songer à lui faire mal[203]?» C'est cet essaim de songes -grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de -l'économie perpétuelle venait écraser lorsqu'ils commençaient à -prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus -tard, dans le monde, parmi les grands, «la crainte de tout ce qui -pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons -presque tranchantes et rudes.» Ajoutez enfin la conscience de son -mérite. «Pauvre inconnu que j'étais, j'avais une opinion presque aussi -haute de moi-même et de mes ouvrages que je l'ai à présent que le -public a décidé en leur faveur[204].» Rien d'étonnant si l'on trouve -à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien -opprimé et révolté. - -Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre -l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et -voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de -la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est -dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la -dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le coeur ne vaut -pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à -l'homme de génie pauvre[205].» Il est dur de voir «un pauvre homme, -usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses -frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir -ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer -qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout -à côté[206].» Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses -rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de tourbe, -pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches, -«et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir aigre en -voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens -sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs -tas de guinées sans pouvoir en venir à bout[207].» Mais surtout le -coeur «frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil.»--«Un homme -est un homme après tout[208],» et le paysan vaut bien le seigneur. Il -y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-là de nobles; -l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de -chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on -reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre ceux qui -renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre -événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth «au -très-honorable comte de Breadalbane, président de l'honorable société -des _highlands_, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour -concerter des moyens et mesures à l'effet de rendre vain le projet de -cinq cents _highlanders_ qui scandaleusement avaient tâché d'échapper -à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime, -en émigrant dans les déserts du Canada, afin d'y chercher cette chose -imaginaire,--la liberté!» Rarement l'insulte fut plus prolongée et -plus poignante, et la menace n'était pas loin. Il avertit les députés -écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou -prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut ravoir sa cruche et -sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle -retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard -et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans -le premier qu'elle rencontrera[209].» Avec de tels sentiments, je n'ai -pas besoin de dire qu'il est pour la Révolution française. Il a beau -écrire qu'en politique «un homme pauvre doit être sourd et aveugle, -laisser aux grands le privilége de voir et d'entendre[210].» Il voit, -il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les -Français d'avoir repoussé l'Europe conservatrice qui s'était liguée -contre eux. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la place de la -Bastille. «Sur cet arbre-là croît un singulier fruit;--tout le monde -pourra dire ses vertus, mon garçon.--Il relève l'homme au-dessus de la -brute,--et fait qu'il se connaît lui-même, mon garçon.--Que le paysan -en goûte un morceau,--le voilà plus grand qu'un seigneur, mon -garçon.--Le roi Louis pensait le couper--quand il était encore tout -petit, mon garçon.--À cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa -couronne,--lui a coupé la tête et tout, mon garçon[211].» Étrange -gaieté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style, -ressemble à celle du _Ça ira_. - -Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit -puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg -l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni -d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le -dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius -et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment -discuté[212] l'autorité des Écritures; John Taylor avait nié le péché -originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines -libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter -celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses à bout, -se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme inspiré, réduisit -la religion au sentiment intime et poétique, et poursuivit de ses -railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis Voltaire, -personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni plus mordant. -En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tâchent de -se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête contre -l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands renforts -d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la -consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où -l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent, -surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir -les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens -jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait -pour le renvoyer chez lui plein d'effroi[213].»--«Comme sa voix -ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute! -Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses -gestes sauvages, échauffent les coeurs dévots, à la façon des -emplâtres de cantharides[214].»--Il s'en roue, et on se repose; -l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les -jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils -étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les -canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des -arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison -charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix -des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse -théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne -tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne -s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des _highlands_, -tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où -habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout -rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante -fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles, -demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme -mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle[215].» Enfin -on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par cette -journée! Les coeurs de pierre se sont fondus, les voilà devenus aussi -tendres que de la chair. Les uns sont pleins d'amour divin, les autres -sont pleins d'eau-de-vie[216].» Les jeunes gens ont pris rendez-vous -avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le -bon Dieu. Belle cérémonie et morale! gardons-la précieusement, et -aussi notre sage théologie qui damne les gens «cinq mille ans avant -leur naissance.» Pour le mauvais chien appelé sens commun qui mord si -ferme, bannissons-le au delà des mers: «qu'il aille aboyer en France!» -Car où trouver mieux que nos révérends, Willis le saint par exemple? -Il se sent prédestiné, plein de la grâce qui ne lui manquera jamais; -donc celui qui lui résiste résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre; -il peut le décrier, ce drôle-là, et le persécuter en conscience. -«Pour moi, dit Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que -de faire de l'Évangile un paravent.»--«Un honnête homme peut aimer un -verre, un honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance -et la méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant -faites du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que -nous connaissons[217]!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur -en dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches -corrects et les salons décents, à côté des _gentlemen_ en cravates -blanches et des révérends en rabats neufs. - -Burns écrit ici son chef-d'oeuvre, les _Gueux_[218], pareil à celui de -Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus puissant! -C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent dans les -rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables, -viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils trinquent et -rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et sautent, tant que -les tourtières résonnent[219].» Le premier, auprès du feu, en vieux -haillons rouges, est un soldat avec sa commère: la gaillarde a bien -bu; il l'embrasse et lui tend encore sa bouche goulue; les gros -baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur -sa béquille, d'un air crâne, il entonne à pleins poumons sa chanson: -«J'étais avec Curtis aux batteries flottantes,--et j'y ai laissé en -témoignage un bras et une jambe.--Pourtant, que mon pays ait besoin de -moi, et me donne Elliot pour commandant,--on entendra ma jambe de bois -se démener au son du tambour[220].» Le choeur reprend et les voix -ronflent: les rats effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous. -C'est à présent le tour de la commère: «J'étais fille autrefois, -quoique je ne puisse dire quand.--Encore maintenant mon plaisir est -dans les beaux jeunes hommes[221].» Son père fut un dragon, elle ne -sait pas trop lequel: c'est pourquoi tous ses galants ont porté -l'uniforme, d'abord le tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me -dégoûtai de mon révérend imbécile.--Pour mari, je pris le régiment en -gros.--De l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.--Je ne -demandais qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à -l'aumône; mais à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave -drôle; l'uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de -ses côtes! Elle l'a repris, et «tant que des deux mains elle pourra -tenir son verre ferme, elle boira à la santé de son vieux héros.» -J'espère que voilà du style franc, et que le poëte n'est pas petite -bouche. Ses autres personnages sont du même goût, un paillasse, une -luronne coupeuse de bourses, un pauvre nain racleur de boyau, un -chaudronnier ambulant, tous déguenillés, braillards et bohèmes, qui -s'empoignent, se rossent, s'embrassent et font trembler les vitres des -éclats de leur belle humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils -engagent leurs guenilles.--Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur -derrière,» et leur choeur monte comme un tonnerre ébranlant les -solives et les murs: - - Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un - glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les - poltrons,--les églises pour plaire au prêtre. - - Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trésor?--qu'est-ce - que le souci d'une réputation?--Si nous menons une vie de - plaisir,--peu importe où et comment! - - Avec nos tours et nos bourdes prêtes,--nous rôdons çà et là - tout le jour,--et la nuit dans la grange ou l'étable--nous - embrassons nos luronnes sur le foin. - - La vie n'est qu'une casaque d'arlequin,--nous ne regardons - pas comment elle va.--Allez cafarder sur le décorum,--vous - qui avez des réputations à perdre. - - À la santé des bissacs, des sacoches et des besaces!--À la - santé de toute la troupe rôdante!--À la santé de notre - marmaille et de nos commères!--Chacun et tous criez _amen_! - - Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un - glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les - poltrons,--les églises pour plaire au prêtre[222]. - -Quelqu'un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs? -Il y a autre chose ici pourtant que l'instinct de la destruction et -l'appel aux sens; il y a la haine du _cant_ et le retour à la nature. -«Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les -gens par dix mille! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris -pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié[223]!» La -pitié! ce grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a dix-huit -cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les prescriptions -légales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurèle, la sensibilité -raffinée et les sympathies élargies embrassent des êtres qui -semblaient pour toujours relégués hors de la société et de la loi. -Burns s'attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s'est blessée, -sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une -marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande -différence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. «Je -crois bien que par-ci par-là elle vole; eh bien! après? Pauvre bête, -il faut qu'elle vive[224].» Même les anciens condamnés, les grands -malfaiteurs, Satan et sa bande, on n'a plus envie de les maudire; -comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout à -l'heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils -pas si méchants qu'on le dit. Voici par exemple «le vieux cornu, le -vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien -sournois, surtout le jour où il s'est faufilé incognito dans le -paradis» et a mis nos grands parents à mal. À présent, «dans sa -caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde. -Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c'est un mince plaisir, même pour -un diable, d'éreinter et d'échauder les pauvres chiens comme moi et -de les entendre piauler. Bonsoir, vieux Nick; puissiez-vous avoir une -bonne idée et vous amender! Peut-être alors pourriez-vous.... qui -sait?... avoir une chance.... Cela me fait peine de songer à ce trou -noir là-bas, ne serait-ce que pour l'amour de vous[225]!» On voit -qu'il parle au diable comme à un camarade malheureux, mauvais -coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas de plus, et vous -verrez dans un poëme contemporain, chez Goethe, que Méphistophélès -lui-même n'est pas trop damné; son dieu, le dieu moderne, le tolère et -lui déclare qu'il n'a jamais haï ses pareils. C'est que la large -nature conciliante assemble dans ses choeurs au même titre les -ministres de destruction et les ministres de vie. Dans ce profond -changement, l'idéal change; la vie bourgeoise et rangée, le strict -devoir puritain, n'épuisent pas toutes les puissances de l'homme. -Burns réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance, jusqu'à -sembler épicurien. Il a une vraie gaieté, une verve comique; le rire -lui semble une bonne chose; il le loue, et aussi les bons soupers de -bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie foisonne, où les -idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser dans la cervelle -humaine un carnaval de belles figures et de personnages en belle -humeur. - -Amoureux, il le fut toujours[226]. Il faisait si bien de l'amour le -grand but de la vie, que, dans le club qu'il fonda avec les jeunes -gens de Torbolton, on imposa à chaque membre l'obligation «d'être -l'amant déclaré d'une ou plusieurs belles.» Dès l'âge de quinze ans, -ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le -travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d'un an -que lui. «Sans le savoir, dit-il[227], elle m'initia à cette -délicieuse passion qui, malgré les désappointements amers et tout ce -que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de -gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus -chère bénédiction ici-bas.» Quand ils avaient ramassé les gerbes, il -s'asseyait près d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour -ôter de ses pauvres doigts les barbes d'épis qui s'y étaient fichées. -Il eut bien d'autres fantaisies et moins innocentes; il me semble que -de fondation il était amoureux de toutes les femmes: dès qu'il en -voyait une jolie, il se déridait; son journal et ses chansons montrent -qu'au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se poser, il -se mettait en chasse. Notez qu'il ne se réduisit pas aux rêveries -platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la gaudriole -perce volontiers dans ses poésies. Il s'appelle lui-même «un païen non -régénéré,» et il a raison. Même il a fait des vers orduriers, et lord -Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites bien entendu, et -telles qu'on ne peut rien imaginer de pis; c'est le trop-plein de la -séve qui suintait chez lui et salissait l'écorce. Sans doute il ne se -vantait pas de ces débordements, il s'en repentait plutôt; mais pour -l'essor et l'épanouissement de la libre vie poétique au grand soleil, -il n'y voyait rien à redire. Il trouvait que l'amour, avec les songes -charmants qu'il amène, la poésie, le plaisir et le reste, sont de -belles choses, conformes aux instincts de l'homme, et partant aux -desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme morose, il -approuvait la joie et disait du bien du bonheur[228]. - -Non qu'il soit un simple épicurien; au contraire, il est religieux à -l'occasion. Quand, après la mort de son père, il faisait à haute voix -la prière du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son poëme -_le Samedi soir au Cottage_, est la plus sentie des idylles -vertueuses. Je crois même qu'il était religieux foncièrement. Il -conseillait aux jeunes gens, «s'ils tenaient à la paix de leur âme, -d'entretenir un commerce chaleureux et régulier avec la Divinité.» Ce -qu'il avait raillé, c'était le culte officiel; pour la religion, qui -est «le langage de l'âme,» il s'y tenait étroitement attaché. -Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Édimbourg, il désapprouva les -plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les soupers. Il croyait -avoir «toutes les assurances possibles[229]» d'une vie future, et -maintes fois, à côté d'une satire bouffonne, on trouve chez lui des -stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante ou de -résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les contradictions -d'un poëte, mais ce sont aussi les divinations d'un poëte; sous ces -variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se lève; les -vieilles morales étroites vont faire place à la large sympathie de -l'homme moderne qui aime le beau partout où le beau se rencontre, et -qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à la fois païen -et chrétien. - -Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style -comme dans les idées. Le propre de l'âge où nous vivons et qu'il -ouvre, c'est d'effacer les distinctions rigides de classe, de -catéchisme et de style; académiques, morales ou sociales, les -conventions tombent, et nous réclamons l'empire dans la société pour -le mérite personnel, dans la morale pour la générosité native, dans la -littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le premier dans cette -voie, et plusieurs fois il y va jusqu'au bout. S'il fait des vers, ce -n'est point par calcul ni obéissance à la mode. «Je n'avais jamais eu -la moindre idée ou inclination de devenir poëte, dit-il, jusqu'au -moment où je devins amoureux pour tout de bon, et alors la rime et la -chanson devinrent en quelque façon le langage spontané de mon -coeur.»--«Mes passions se démenaient comme autant de démons tant -qu'elles n'avaient point trouvé un débouché dans les vers[230].» Les -vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses misères; il les -chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux airs écossais, -qu'il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt qu'on les chante, -apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la poésie -naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol entre -deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses et les -beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines et de -ses landes. On comprend qu'elle ait renouvelé sa langue; pour la -première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on -pense, sans parti pris, avec un mélange de tous les styles, familier -et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et -gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités -d'auberge et les plus grands mots de la poésie[231], tant il est -indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme il -lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, après tant d'années, nous sortons -de la déclamation notée, nous entendons une voix d'homme; bien mieux, -nous oublions la voix pour l'émotion qu'elle exprime, nous ressentons -par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons en commerce -avec une âme. À ce moment, la forme semble s'anéantir et disparaître; -j'ose dire que ceci est le grand trait de la poésie moderne; sept ou -huit fois Burns y a atteint. - -Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd'hui. Son -premier volume publié, il devint tout d'un coup célèbre. Arrivé à -Édimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d'égalité dans les -premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d'une femme qui -était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se -tint debout, dignement, parmi ces gens si riches et si nobles. On le -respecta et même on l'aima. Une souscription lui valut une seconde -édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les -grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il -avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les -vices de son état et de son génie. Ce n'est pas impunément qu'on -parvient, ni surtout qu'on veut parvenir; nous aussi, nous avons nos -vices, et la vanité souffrante en premier lieu. «Jamais coeur, dit -Burns, n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être -distingué.» Cet amour-propre douloureux faussait son talent et le -jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un beau style -épistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses lettres les -gens d'académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses avec des -phrases périodiques et recherchées aussi pédantes que celles de -Johnson. Vraiment on n'ose les citer, tant l'emphase en est -grotesque[232]. D'autres fois il consignait sur un journal les tirades -littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses -correspondants comme des effusions du moment et des improvisations -naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il -tombe dans le beau style officiel[233]; il met en jeu les soupirs, les -ardeurs, les flammes, et jusqu'aux grosses machines classiques et -mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poëte du -peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plébéien ait bien du courage -pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser -l'habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait -en parlant toutes les locutions écossaises ou villageoises; il était -content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la mode. C'était -de force et par surprise que son génie le tirait des convenances: deux -fois sur trois, son sentiment est gâté par ses prétentions. - -Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du -plébéien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie. -Avec l'argent qu'il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme. -Ce fut un mauvais marché, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas -le caractère de grippe-sou nécessaire à l'emploi. «Je pourrais bien -vous écrire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la -bâtisse et les marchés; mais ma pauvre tête bouleversée est si -démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l'exécrable et -maudite obligation d'arriver à ce qu'une guinée fasse le service de -trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je -m'évanouis d'y penser[234].» Bientôt il s'en alla, les poches vides, -remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait -quatre-vingt-dix livres par an, tout compris. Dans ce bel emploi, il -estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique -des chandelles, accordait des licences pour le transport des -spiritueux. Des fumiers, il était passé à l'administration et à -l'épicerie: quelle vie pour un tel homme! Même indépendant et riche, -il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces poëtes sont tous -pareils. Ce qui les fait poëtes, c'est l'afflux violent des -sensations; ils ont une machine nerveuse plus sensible que la nôtre; -les objets qui nous laissent froids les secouent subitement hors -d'eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle, après -quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie et s'assoient -moroses parmi les souvenirs des fautes qu'ils ont faites et des -délices qu'ils ont perdues. «Mon pire ennemi, disait Burns, c'est -moi-même. Il y a deux créatures que j'envie: un cheval sauvage qui -traverse une forêt d'Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de -l'Europe; l'un n'a pas un désir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni -désir ni crainte[235].» Il était toujours dans les extrêmes, au plus -haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la -table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant à une -autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant -encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de -dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées _font boulet_; l'homme -lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, recommence le lendemain -en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui -que des débris. Burns n'avait jamais été sage, et le fut moins que -jamais après son succès d'Édimbourg. Il avait trop joui, il sentait -désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme moderne, je -veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La débauche -avait presque gâté la belle imagination «qui auparavant était la -source principale de son bonheur,» et il avouait qu'au lieu de -rêveries tendres il n'avait plus que des désirs sensuels. On l'avait -fait boire jusqu'à six heures du matin; bien souvent à Dumfries il fut -ivre; non que le vin soit bien bon; mais il nous met un carnaval dans -la tête, et à ce titre les poëtes, comme les pauvres, y sont enclins. -Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu'il insulta la dame -du logis; le lendemain, il envoya des excuses qu'on n'accepta pas, et -par dépit fit des vers contre elle: lamentables excès et qui annoncent -un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans il était usé. -Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'était -en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un -médecin. «Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis -un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume.» Il -était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir -sur ses jambes. «Quant à ma personne, je suis tranquille; mais la -pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! Là, -je suis aussi faible qu'une larme de femme[236].» Même il eut la -crainte de ne pas finir en paix et l'amertume de demander l'aumône. -«Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s'étant mis dans la -tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi, et va -infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison.... Oh! James, si -vous saviez comme mon coeur est fier, vous me plaindriez doublement! -Hélas! je ne suis pas habitué à mendier[237]!» Il mourut peu de jours -après, à trente-huit ans. Sa femme accouchait de son cinquième enfant. - -[Note 194: This kind of life--the cheerless gloom of a hermit, -with the unceasing toil of a galley-slave--brought me to my sixteenth -year.] - -[Note 195: After three years' tossing and whirling in the vortex -of litigation, my father was just saved from the horrors of a goal by -a consumption, which after two years' promises kindly stepped in.] - -[Note 196: I read farming books, I calculated crops; I attended -markets, but the first year, from unfortunately buying bad seed, the -second, from a late harvest, we lost our crops.] - -[Note 197: Even in the hour of social mirth, my gaiety is the -madness of an intoxicated criminal under the hands of the -executioner.] - -[Note 198: La plupart de ces détails sont tirés de la _Biographie -de Burns_, par Chambers, en quatre volumes.] - -[Note 199: I had felt early some stirrings of ambition, but they -were the blind groping of Homer's Cyclops round the walls of his -cave.... The only two openings by which I could enter the temple of -Fortune, were the gate of niggardly economy, or the path of little -chicaning bargain-making. The first is so contracted an aperture, I -could never squeeze myself into it. The last I always hated. There was -contamination in the very entrance.] - -[Note 200: My great constituent elements are pride and passion.] - -[Note 201: The collection of songs was my vade-mecum. I pored over -them driving my cart, or walking to labour, song by song, verse by -verse, carefully noting the true, tender, sublime or fustian.] - -[Note 202: Never did a heart pant more ardently than mine to be -distinguished.] - -[Note 203: There is scarcely any earthly object gives me more--I -do not know if I should call it pleasure--but something which exalts -me, which enraptures me more than to walk in the sheltered side of a -wood or high plantation, in a cloudy winter day, and hear the stormy -wind howling among the trees and raving over the plain.... I listened -to the birds and frequently turned out of my path, lest I should -disturb their little songs or frighten them to another station. Even -the hoary hawthorn twig that shot across the way, what heart, at such -a time, but must have been interested for his welfare?] - -[Note 204: Poor _inconnu_ as I then was, I had pretty nearly as -high an idea of myself and of my works as I have at this moment, when -the public has decided in their favour. - -Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait à parler le -soir dans une auberge, il causait de telle façon que les domestiques -allaient réveiller leurs camarades.] - -[Note 205: How it will mortify him to see a fellow, whose -abilities would scarcely have made an eight-penny taylor and whose -heart is not worth three farthings, meet with attention and notice -that are withheld from the son of genius and poverty?] - -[Note 206: - - See yonder poor o'erlabour'd wight, - So abject, mean, and vile, - Who begs a brother of the earth - To give himself leave to toil; - And his lordly fellow-worm - The poor petition spurn, - Unmindful, tho' a weeping wife - And helpless offspring mourn.] - -[Note 207: - - While winds frae off Ben Lomond blaw, - And bar the doors wi' driving snaw.... - I grudge a wee the great folks' gift, - That live so bien an' snug: - I tent less and want less - Their roomy fire-side, - But hanker and canker - To see their cursed pride. - It's hardly in a body's pow'r - To keep at times frae being sour. - To see how things are shar'd; - How best o' chiels are whiles in want, - While coofs on countless thousands rant, - And ken na haw to wair't.] - -[Note 208: A man is a man for a' that.] - -[Note 209: - - An', Lord, if ance they pit her till't - Her tartan petticoat she'll kilt, - An' durk an' pistol at her belt, - She'll take the streets, - An' rin her whittle to the hilt - I' th' first she meets!] - -[Note 210: - - In politics if thou wouldst mix - And mean thy fortune be, - Bear this in mind, be deaf and blind, - Let great folks hear and see.] - -[Note 211: - - Upon this tree there grows sic fruit - Its virtues a' can tell, man. - It raises man above the brute, - It makes him ken himself, man. - Give once the peasant taste a bit, - He's greater than a Lord, man.... - King Louis thought to cut it down, - When it was unco small, man. - For this the watchman crack'd his crown - Cut off his head and all, man.] - -[Note 212: 1780.] - -[Note 213: - - Should Hornie as in ancient days, - 'Mang sons o' God present him, - The vera sight o' Moodie face - To's ain het hame had sent him - Wi' fright that day.] - -[Note 214: - - Hear how he clears the points o' faith - Wi' rattlin' an' wi' thumpin'.... - He's stampin' an' he's jumpin! - His lengthen'd chin, his turn'd up snout, - His eldritch squeel and gestures, - Oh! how they fire the heart devout, - Like cantharidian plasters, - On sic a day!] - -[Note 215: - - But now the Lord's ain trumpet touts, - Till a' the hills are rairin' - An' echoes back return the shouts; - Black Russell is na spairin'. - His piercing words, like Highlan' swords, - Divide the joints an' marrow; - His talk o' Hell, whare devils dwell, - Our vera sauls does harrow - Wi' fright that day. - - A vast unbottom'd boundless pit, - Fill'd fu' o' lowin' brunstane, - Wha's raging flame an' scorchin' heat, - Wad melt the hardest whun-stane. - The half asleep start up wi' fear, - An' think they hear it roarin', - When presently it does appear - 'Twas but some neibor snorin' - Asleep that day.] - -[Note 216: - - How monie hearts this day converts - O' sinners and o' lasses! - Their hearts o' stane, gin night, are gane, - As saft as ony flesh is. - There's some are fou o' love divine, - There's some are fou o' brandy.] - -[Note 217: - - An honest man may like a glass, - An honest man may like a lass, - But mean revenge and malice fausse - He'll still disdain; - And then cry zeal for Gospel laws - Like some we ken.... - .... I rather would be - An atheist clean, - Than under Gospel colours hid be - Just for a screen.] - -[Note 218: _The Jolly Beggars._] - -[Note 219: - - Wi' quaffing and laughing, - They ranted and they sang, - Wi' jumping and thumping - The very girdle rang.] - -[Note 220: - - I lastly was with Curtis, among the floating batt'ries, - And there I left for witness an arm and a limb; - Yet let my country need me, with Elliot to head me, - I'd clatter on my stumps at the sound of a drum.] - -[Note 221: - - I once was a maid, tho' I cannot tell when, - And still my delight is in proper young men.... - Full soon I grew sick of my sanctified sot, - The regiment at large for a husband I got, - From the gilded spontoon to the fife I was ready, - I asked no more but a sodger laddie.] - -[Note 222: - - A fig for those by law protected! - Liberty's a glorious feast! - Courts for cowards were erected, - Churches built to please the priest! - - What is title? What is treasure? - What is reputation's care? - If we lead a life of pleasure - 'T is no matter how or where. - - With the ready trick and fable - Round we wander all the day, - And at night, in barn or stable, - Hug our doxies on the hay. - - Life is all a variorum, - We regard not how it goes; - Let them cant about decorum, - Who have characters to lose. - - Here's to badgets, bags and wallets! - Here's to all the wandering train! - Here's our ragged brats and callets! - One and all cry out.--Amen.] - -[Note 223: - - Morality, thou deadly bane, - Thy tens o' thousands thou hast slain; - Vain is his hope whose stay and trust is - In moral mercy, truth and justice.] - -[Note 224: - - I doubt na, whyles, but thou may thieve; - What then? poor beastie, thou maun live.] - -[Note 225: - - Hear me, auld Hangie, for a wee, - An' let poor damned bodies be; - I'm sure sma' pleasure it can gie, - E'en to a deil, - To skelp an' scaud' poor dogs like me - An' hear us squeel.... - Then you, ye auld, snec-drawing dog! - Ye came to Paradise incog, - An' play'd on man a cursed brogue, - (Black be your fa'!) - An' gied the infant world a shog, - 'Maist ruin'd a'.... - But fare you weel, auld Nickie-ben! - O wad ye tak a thought an' men'. - Ye aiblins might--I dinna ken-- - Still hae a stake. - I'm wae to think upon yon den, - E'en for your sake!] - -[Note 226: "I have been all along a miserable dupe to Love." He -was constantly the victim of some fair enslaver. (Récit de son -frère.)] - -[Note 227: In short she, altogether unwittingly to herself, -initiated me in that delicious passion, which in spite of acid -disappointment, gin-horse prudence, and book-worm philosophy, I hold -to be the first of human joys, our dearest blessing here below.] - -[Note 228: Chamber's edition, t. I, p. 93.] - -[Note 229: In the first place, let my pupil, as he tenders his own -peace, keep up a regular warm intercourse with the Deity.... You may -perhaps think it an extravagant fancy; but it is a sentiment that -strikes home to my very soul: though sceptical in some points of our -current belief, yet I think I have every evidence for the reality of a -life beyond the stinted bourne of our present existence.... O thou -great unknown Power, thou Almighty God!] - -[Note 230: My passions, when once lighted up, raged like so many -devils, till they got vent in rhyme.] - -[Note 231: Voyez _Tam O'Shanter_, _Address to the Devil_, _The -Jolly Beggars_, _A man is a man_, _Green grow the rushes_, etc.] - -[Note 232: «O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet -unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister -to the highest wish of benevolence, and where the chill north-wind of -prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»] - -[Note 233: - - O Life, how pleasant is thy morning, - Young Fancy's rays the hills adorning, - Cold-pausing Caution's lesson spurning! etc. - (Ép. à James Smith.)] - -[Note 234: I might write you on farming, on building, on -marketing. But my poor distracted mind is so torn, so jaded, so racked -and bedeviled with the task of the superlatively damned obligation to -make one guinea do the business of three, that I detest, abhor, and -swoon at the very word business.] - -[Note 235: My worst enemy is _moi-même_.... There are just two -creatures I would envy: a horse in his wild state traversing the -forests of Asia, or an oyster on some of the desert shores of Europe. -The one has not a wish without enjoyment, the other has neither wish -nor fear.] - -[Note 236: What business has a physician to waste his time on me? -I am a poor pigeon not worth plucking.... As to my individual self I -am tranquil. But Burns' poor widow and half a dozen of his dear little -ones, there I am weak as a woman's tear.] - -[Note 237: A rascal of haberdasher taking into his head that I am -dying has commenced a process against me, and will infallibly put my -emaciated body into jail. Will you be so good as to accommodate me and -by return of post with ten pounds? Oh James! did you know the pride of -my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!] - - -II - -Triste vie, et qui est le plus souvent celle des précurseurs; il n'est -pas sain de marcher trop vite; Burns était si fort en avant, que l'on -mit quarante ans à le rejoindre. À ce moment, en Angleterre, les -conservateurs et les croyants primaient les sceptiques et les -révolutionnaires. La constitution était libérale, et semblait la -garantie des droits; l'Église était populaire, et semblait le soutien -de la morale. La capacité pratique et l'incapacité spéculative -détournaient les esprits des innovations proposées, et les -rattachaient à l'ordre établi. Ils se trouvaient bien dans leur grande -maison féodale, élargie et appropriée aux besoins modernes; ils la -trouvaient belle, ils en étaient fiers, et l'instinct national comme -l'opinion publique se déclaraient contre les novateurs qui voulaient -l'abattre pour la rebâtir. Tout d'un coup une secousse violente avait -changé cet instinct en passion et cette opinion en fanatisme. La -révolution française, d'abord admirée comme une soeur, avait paru une -furie et un monstre. Pitt déclarait en plein Parlement, aux -applaudissements universels[238], «que les traits dominants du nouveau -gouvernement républicain étaient l'abolition de la religion et -l'abolition de la propriété.» Toute la classe pensante et influente se -levait pour écraser cette secte de jacques, brigands par institution, -athées par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s'asseoir -dans la pourpre, fut poursuivi jusque dans son enfant et dans son -champion «Bonaparte, qui l'avait centralisé et intronisé[239].» Sous -cet acharnement national, les idées libérales s'effaçaient; les plus -illustres des amis de Fox, Burke, Windham, Spencer, le quittèrent: de -cent soixante partisans dans la chambre des communes, il ne lui en -resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparaître, et dans -l'année 1799 la plus forte minorité qu'on put rassembler contre le -gouvernement fut de vingt-cinq voix. Cependant le jacobinisme anglais -était pris à la gorge, et tenu à terre[240]; «l'_habeas corpus_ était -suspendu à plusieurs reprises; les écrivains qui avançaient des -doctrines contraires à la monarchie et à l'aristocratie étaient -proscrits et punis sans merci. Il était dangereux à un républicain de -faire sa profession de foi politique au restaurant, devant son -_beefsteak_ et sa bouteille, et l'on voyait en Écosse, pour des -offenses qui à Westminster eussent été qualifiées de délits -simples[241], des hommes d'esprit cultivé et de manières polies -envoyés à Botany-Bay avec le troupeau des criminels[242].» Cependant -l'intolérance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque -eût avoué des sentiments démocratiques eût été insulté. Les journaux -présentaient les novateurs comme des scélérats et des ennemis publics. -La populace, à Birmingham, brûlait les maisons de Priestley et des -unitaires. À la fin, Priestley fut obligé de quitter l'Angleterre. -Lord Byron s'exila sous la même contrainte, et quand il partit, ses -amis craignirent que la foule assemblée autour de sa voiture ne portât -les mains sur lui. - -Ce n'est point dans ce monde armé en guerre contre les nouvelles -théories que les nouvelles théories pouvaient naître. La révolution y -entre cependant; elle y entre déguisée, et par une voie détournée, en -sorte qu'on ne la reconnaît pas. Ce ne sont point les idées sociales -qui se transforment, comme en France, ni les idées philosophiques -comme en Allemagne, mais les idées littéraires; la grande marée -montante de l'esprit moderne, qui renverse ailleurs tout l'édifice des -conditions et des spéculations humaines, ne parvient d'abord ici qu'à -changer le style et le goût. Médiocre changement, du moins en -apparence, mais qui en somme vaut les autres; car ce renouvellement -dans la manière d'écrire est un renouvellement dans la manière de -penser; celui-ci amènera tous les autres, comme le mouvement du pivot -central entraîne le mouvement de tous les rouages engrenés. - -En quoi consiste cette réforme du style? Avant de la définir, j'aime -mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractère et -la vie de celui qui le premier l'a pratiquée sans système, William -Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractère, et ses -poëmes ne sont que l'écho de sa vie. C'était un enfant délicat, -craintif, d'une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui, -ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au -_fagging_ et aux brutalités d'une école publique. Elles sont étranges -en Angleterre: un garçon d'environ quinze ans le prit comme victime, -et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut «une telle crainte -de son bourreau, qu'il n'osait lever les yeux sur lui plus haut que -les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que -par aucune autre partie de son habillement.» Dès neuf ans, la -mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce -nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu, -l'horrible maladie des nerfs et de l'âme qui produit le suicide, le -puritanisme et la folie. «Jour et nuit j'étais à la torture, me -couchant dans l'angoisse, me levant dans le désespoir.» Le mal -changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Né dans une -grande famille, mais n'ayant qu'une petite fortune, il accepta sans -réflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place de -clerc à la chambre des communes; mais il fallait subir un examen, et -ses nerfs se démontaient à la seule idée qu'il faudrait paraître et -parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer; mais il -lisait sans comprendre; une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations -étaient «celles d'un homme qui monte sur l'échafaud, toutes les fois -qu'il mettait le pied dans le bureau; pendant six mois il y vint tous -les jours[243].»--«Dans cet état, dit-il, j'étais saisi par moments -d'un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais -des cris et maudissais l'heure de ma naissance, levant mes yeux au -ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine -envenimée et de reproche contre mon Créateur[244].» Le jour de -l'examen approchait; il espéra devenir fou pour s'y soustraire, et -comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer. Enfin, dans un -moment de délire, la démence vint, et on le mit dans une maison -d'aliénés, «tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût et -d'horreur pour lui-même et par la crainte d'un châtiment instantané,» -jusqu'à se croire damné, comme Bunyan et les premiers puritains. Au -bout de plusieurs mois, sa raison lui revint; mais elle se sentait des -étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il resta triste, comme -un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et se trouva incapable -d'une vie active. Cependant un ministre, M. Unwin, et sa femme, bonnes -gens bien pieux et bien réguliers, l'avaient recueilli. Il essayait de -s'occuper mécaniquement, par exemple en fabriquant des cages à lapins, -en jardinant, en apprivoisant des lièvres. Il employait le reste de la -journée, comme un méthodiste, à lire l'Écriture ou des sermons, à -chanter des hymnes avec ses amis, et à s'entretenir de matières -spirituelles. Ce régime, l'air salubre de la campagne, la tendresse -maternelle de mistress Unwin et de lady Austen amenèrent quelques -éclaircies. Elles l'aimaient si généreusement, et il était si aimable! -Affectueux, plein d'abandon, innocemment moqueur, avec une imagination -naturelle et charmante, une fantaisie gracieuse, une finesse exquise, -et si malheureux! Il était de ceux auxquels les femmes se dévouent, -qu'elles aiment maternellement, par compassion d'abord, par attrait -ensuite, parce qu'elles trouvent en eux seuls les ménagements, les -attentions minutieuses et tendres, les respects délicats que notre -rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a -pourtant besoin. Ces doux instants ne durèrent pas. «Au mieux, -disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique; il ressemble à -certains étangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et -pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur -surface les rayons du soleil[245].» Il souriait comme il pouvait, mais -avec effort; c'était le sourire d'un malade qui se sait incurable et -tâche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux -autres. «Vraiment, je m'étonne qu'une pensée enjouée vienne frapper à -la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accès. -C'est comme si Arlequin forçait l'entrée de la chambre lugubre où un -mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés -de toute façon, mais encore davantage s'ils arrachaient un éclat de -rire aux figures mornes des assistants. Néanmoins l'esprit longtemps -fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et désolée fixera -ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans -ses contemplations, ne serait-ce qu'un chat jouant avec sa -queue[246].» Somme toute, il avait le coeur trop délicat et trop pur: -pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d'aller à -l'église, ou même de prier Dieu. «Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui -ont la permission de l'adorer ont trouvé un trésor dont ils n'ont -qu'une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu'ils le prisent. -Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilége -pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d'années -plus grand encore, et _qui n'a point l'espérance de jamais le -recouvrer_.» Et ailleurs: «On peut représenter le coeur d'un chrétien -comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, percé d'épines et -pourtant couronné de roses. J'ai l'épine sans la rose. Ma rose est une -rose d'hiver; les fleurs sont flétries, mais l'épine demeure[247].» Au -lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir confiance en la -miséricorde du Rédempteur qui veut sauver tous les hommes, il poussa -un cri passionné, le suppliant de ne plus lui proposer de consolations -pareilles. Il se croyait perdu, il s'était cru perdu toute sa vie. Une -à une, sous cet effroi, toutes ses facultés s'anéantirent. Pauvre et -charmante âme, qui périt comme une fleur frêle d'un pays chaud -transplantée dans la neige: la température du monde se trouva trop -rude pour elle, et la règle morale, qui eût dû l'abriter, la déchira -de ses aiguillons. - -Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il -faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour -se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas -besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette -figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et -regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au -bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage -en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en -voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient, -s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs, -dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un -jardin plein d'oeillets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans ce -nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles -courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits -demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers. -Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas -une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le -bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont -grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un -monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir, -en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un monde affairé, -avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur son -dos[248].» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai bonhomme;» -toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le voilà, le -précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude de voix -bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers. «Maintenant -ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux, -roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et sifflante élève -sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui -entre[249].» Et le voilà qui conte son journal, politique, nouvelles, -tout jusqu'aux annonces, non pas en simple réaliste, comme tant -d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte, c'est-à-dire en homme qui -découvre une beauté et une harmonie dans les charbons d'un feu qui -pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une -tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du poëte: les objets -non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissants et plus -précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et avant d'y entrer, mais encore, -une fois conçus par lui, ils s'épurent, ils s'ennoblissent, ils se -colorent, comme les vapeurs grossières qui, transfigurées par la -distance et la lumière, se changent en nuages satinés, frangés de -pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans les rondeurs -mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y a de la -douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison assemblés -autour de la même table. Ce seul mot, _nouvelles de l'Inde_, lui fera -voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son turban -emplumé, brodé de perles[250].» Cette seule idée, _l'impôt des -boissons_, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment -suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt -de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À -proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux -magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours -recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous -laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones -enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un -tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve -que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que -nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans -les palais, chez les héros et les académiciens, les objets poétiques. -Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas, c'est que nous -ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux, non dans les -choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons bien, au coin de -notre feu et parmi les planches de notre potager[251]. - -Est-ce bien le potager qui est poétique? Aujourd'hui peut-être, mais -demain, si j'ai l'imagination sèche, je n'y verrai rien que des -carottes et autres fournitures de cuisine. C'est ma sensation qui est -poétique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus -précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s'agit plus, -suivant l'ancienne mode oratoire, d'enfermer un sujet dans un plan -régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées -en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet -venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et il en -parle pendant deux pages; puis il va où son courant d'esprit le -conduit, décrivant une soirée d'hiver, quantité d'intérieurs et de -paysages, mêlant çà et là toutes sortes de réflexions morales, des -récits, des dissertations, des jugements, des confidences, à la façon -d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé -de ses amis. Voilà son grand poëme, _the Task_. «Comparés à ce livre, -dit Southey, les meilleurs poëmes didactiques sont comme des jardins -compassés auprès d'un vrai paysage boisé.» Si l'on entre dans le -détail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de -songer qu'on l'écoute, il ne se parle qu'à lui-même. Il n'insiste pas -sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en -saillie par des répétitions et des antithèses; il note sa sensation, -et puis c'est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu'elle naît, nous -la voyons sortir d'une autre, grandir, s'abaisser, puis remonter -encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'élever -insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La -pensée, qui chez les autres était figée et roidie, devient ici mobile -et fluide; le vers rectiligne s'assouplit; le vocabulaire noble -élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la -conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante; ce -ne sont plus des mots qu'on écoute, mais des émotions qu'on ressent; -ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien là, -sous ses lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt; tout -son effort s'est employé à ôter l'apprêt et le mensonge. Quand il -décrit sa petite rivière, sa chère Ouse, «qui tourne lentement dans la -plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de -bétail[252],» il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe, -chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure. Il en -est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'émotions personnelles, -véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées, tout au -contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations fugitives, -en un mot telles qu'elles sont, c'est-à-dire _en train de se faire et -de se défaire_, non pas toutes faites, immobiles et fixes, comme -l'ancien style les représentait. En cela consiste la grande révolution -du style moderne. L'esprit, dépassant les règles connues de la -rhétorique et de l'éloquence, pénètre dans la psychologie profonde, et -n'emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions. - -[Note 238: Tome II, page 17, _Pitt's Speeches_.] - -[Note 239: Discours de Pitt, 17 février 1800.] - -[Note 240: _Life of William Pitt_, by Macaulay.] - -[Note 241: _Misdemeanours._] - -[Note 242: _Felons._ Ces termes légaux n'ont pas d'équivalent en -français.] - -[Note 243: The feelings of a man when he arrives at the place of -execution are, probably, much as mine were every time I set my foot in -the office, which was every day for more than a half year together.] - -[Note 244: In this situation such a fit of passion has sometimes -seized me, when alone in my chambers, that I have cried out aloud, and -cursed the hour of my birth; lifting up my eyes to heaven not as a -suppliant, but in the hellish spirit of rancorous reproach and -blasphemy against my Maker.] - -[Note 245: My mind has always a melancholy cast, and is like some -pools I have seen, which, though filled with a black and putrid water, -will nevertheless in a bright day reflect the sunbeams from their -surface.] - -[Note 246: Indeed I wonder that a sportive thought should ever -knock at the door of my intellects, and still more that it should gain -admittance. It is as if harlequin should intrude himself into the -gloomy chamber, where a corpse is deposited in state. His antic -gesticulations would be unseasonable at any rate, but more specially -so, if they should distort the features of the mournful attendants -into laughter. But the mind long wearied with the sameness of a dull, -dreary prospect, will gladly fix his eyes on any thing that may make a -little variety in its contemplations though it were but a kitten -playing with her tail.] - -[Note 247: My device was intended to represent... the heart of a -Christian, mourning and yet rejoicing, pierced with thorns, yet -wreathed about with roses. I have the thorn without the rose. My brier -is a wintry one, the flowers are withered, but the thorn remains.] - -[Note 248: - - He comes, the herald of a noisy world, - With spattered boots, strapped waist, and frozen locks, - News from all nations lumbering at his back. - True to his charge, the close-packed load behind, - Yet careless what he brings, his one concern - Is to conduct it to the destined inn, - And, having dropped the expected bag, pass on. - He whistles as he goes, light-hearted wretch! - Cold and yet cheerful: messenger of grief - Perhaps to thousands, and of joy to some.] - -[Note 249: - - Now stir the fire, and close the shutters fast, - Let fall the curtains, wheel the sofa round, - And while the bubbling and loud-hissing urn - Throws up a steamy column, and the cups, - That cheer but not inebriate, wait on each, - So let us welcome peaceful evening in.] - -[Note 250: - - Is India free? And does she wear her plumed - And jewelled turban with a smile of peace? - Or do we grind her still?] - -[Note 251: À cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et des -rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé -«a Pope in worsted stockings.»] - -[Note 252: - - Here Ouse slow winding through a level plain - Of spacious meads, with cattle sprinkled o'er, - Conducts the eye along his sinuous course - Delighted.] - - -III - -Alors parut[253] l'école romantique anglaise, toute semblable à la -nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les -vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le -scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, «secte de dissidents -en poésie[254],» qui parlaient haut, se tenaient serrés, et -révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de -leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait «les -principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un -mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions -présentes de la société.» En effet, Southey, un de leurs chefs, avait -commencé par être socinien et jacobin, et l'un de ses premiers poëmes, -_Wat Tyler_, apportait la glorification de la Jacquerie passée à -l'appui de la Révolution présente. Un autre, Coleridge, pauvre diable -et ancien dragon, la tête farcie de lectures incohérentes et de songes -humanitaires, avait songé à fonder en Amérique une république -communiste purgée de rois et de prêtres; puis devenu unitaire, s'était -imbu à Goettingue de théories hérétiques et mystiques sur le Verbe et -l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième et le plus tempéré, avait -débuté par des vers enthousiastes contre les rois, «ces fils du limon, -qui de leur sceptre voulaient arrêter la marée révolutionnaire, et que -le flot montant de la liberté allait balayer et engloutir.» Mais ces -colères et ces aspirations ne tenaient guère; et tous trois, au bout -de quelques années, ramenés dans le giron de l'État et de l'Église, se -trouvaient, l'un journaliste de M. Pitt, l'autre pensionnaire du -gouvernement, le troisième poëte lauréat, convertis zélés, anglicans -décidés et conservateurs intolérants. En matière de goût, au -contraire, ils avaient marché en avant sans reculer. Ils avaient rompu -violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture -classique pour aller prendre leurs modèles dans la Renaissance et le -moyen âge. L'un d'eux, Charles Lamb, comme Sainte-Beuve, avait -découvert et restauré le seizième siècle. Les dramatistes les plus -incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils -allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les -vieilles ballades nationales et dans les anciennes poésies étrangères, -l'accent naïf et primitif qui avait manqué à la littérature classique, -et dont la présence leur semblait la marque de la vérité et de la -beauté. Par-dessus toute réforme, ils travaillaient à briser le grand -style aristocratique et oratoire, tel qu'il était né de l'analyse -méthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient «d'adapter -aux usages de la poésie le langage ordinaire de la conversation, tel -qu'il est employé dans la moyenne et la basse classe,» et de remplacer -les phrases étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et -les mots plébéiens. À la place de l'ancien moule, ils essayaient la -stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les -cassures des poëtes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les -mètres et la diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb -écrivait une tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine -du règne d'Élisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge, -fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et -parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers -dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes; -singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et -d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume -aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux -chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes, -sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son -manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup -d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même et -choisir le vêtement qui lui seyait. - -Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la -première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la -poésie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter -Scott, l'autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux -européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo, -Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans -Goethe, Schiller, Ruckert et Heine; l'une et l'autre si profondes que -nul de leurs représentants, sauf Goethe, n'en a deviné la portée; et -que c'est à peine si aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, nous -pouvons en définir la nature pour en présager les effets. - -La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal -n'est pas l'idéal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare, -l'homme féodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien, -chaque âge et chaque race a conçu sa beauté, qui est une beauté. -Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l'ont -inventée; mettons-nous-y tout à fait; ce ne sera point assez de -représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédents, des -moeurs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques; -peignons les sentiments des autres siècles et des autres races avec -leurs traits propres, si différents que ces traits soient des nôtres -et si déplaisants qu'ils soient pour notre goût. Montrons notre -personnage tel qu'il fut, grotesque ou non, avec son costume et son -langage: qu'il soit féroce et superstitieux s'il le faut; éclaboussons -le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de sa dossée de -textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur la scène -littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le moyen âge -d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la Perse, -puis l'âge classique et le dix-huitième siècle lui-même, et le goût -historique devint si vif que, de la littérature, la contagion gagna -les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors de -convention pour les costumes et les décors vrais. L'architecture bâtit -des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles -féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent -pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la -couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue; l'esprit -humain, sortant de ses sentiments particuliers pour entrer dans tous -les sentiments éprouvés, et à la fin dans tous les sentiments -possibles, trouva son modèle dans le grand Goethe, qui, par son -_Tasse_, son _Iphigénie_, son _Divan_, son second _Faust_, devenu -concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges, -semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de -l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel. Cependant cette -littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme -et ne se développait que pour finir. On en vint à comprendre que les -résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation -est un pastiche, que l'accent moderne perce infailliblement dans les -paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute peinture -de moeurs doit être indigène et contemporaine, et que la littérature -archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est dans les -écrivains du passé qu'il faut chercher le portrait du passé, qu'il n'y -a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le roman -arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la ballade -fabriquée aux ballades spontanées; bref, que la littérature historique -doit s'évanouir et se transformer en critique et en histoire, -c'est-à-dire en exposition et en commentaire des documents. - -Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens déguisés en poëtes, -comment choisir? Ils pullulent comme les volées d'insectes éclos un -jour d'été dans la végétation surabondante; ils bourdonnent et -luisent, et l'esprit se trouve perdu parmi leurs bruissements et leurs -chatoiements. Lesquels citerai-je? Thomas Moore, le plus gai et le -plus français de tous, moqueur spirituel[255], trop gracieux et -recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des -mélodies sentimentales sur l'Irlande, un roman poétique sur -l'Égypte[256], un poëme romanesque sur la Perse et l'Inde[257]; Lamb, -le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rêveur, poëte et -critique, qui, dans sa _Christabel_ et dans son _Vieux Marinier_, -retrouva le surnaturel et le fantastique; Campbell, qui, ayant -commencé par un poëme didactique sur _les plaisirs de l'Espérance_, -entra dans la nouvelle école tout en gardant son style noble et -demi-classique, et composa des poëmes américains et celtes, -médiocrement celtes et américains; au premier rang Southey, habile -homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur -attitré de l'aristocratie et du _cant_, lecteur infatigable, écrivain -inépuisable, chargé d'érudition, doué d'imagination, célèbre comme -Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier -de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque, -ayant promené sur l'univers et l'histoire ses cavalcades poétiques, et -enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler, -Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et -mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour -catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme -protestant prudent et patenté. Ne prenez ceux-ci que comme exemples; -il y en a une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous -les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands -événements réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux -quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait échappé. Cette -fantasmagorie est bien brillante: par malheur elle sent la fabrique. -Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous êtes à l'Opéra. -Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel, -c'est-à-dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathédrales -gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant -que les processions se déploient autour des piliers, et que des -clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des habits -sacerdotaux; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui serpentent -au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les parasols -alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de l'horizon; -paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par myriades, où -les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles, où les lotus -étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses hérissent -leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des -crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les -danseuses posent la main sur leur cour avec une émotion délicate et -profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prêts à mourir, les -tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se démène, -accompagnant les variations des sentiments par les soupirs doucereux -de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les -mélodies angéliques de ses harpes; jusqu'à ce qu'enfin, au moment où -l'héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate -triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord. -Beau spectacle! on en sort ébloui, assourdi; les sens défaillent sous -cette inondation de magnificences; mais en rentrant chez soi, on se -demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si véritablement on a -senti quelque chose. Après tout, il n'y a guère ici que des décors et -de la mise en scène; les sentiments sont factices; ce sont des -sentiments d'opéra; les auteurs ne sont que d'habiles gens, -manufacturiers de livrets et de toiles peintes; ils ont du talent et -point de génie; ils tirent leurs idées, non de leur coeur, mais de -leur tête. Telle est l'impression que laissent _Lalla Rookh_, -_Thalaba_, _Roderik_, _Kehama_, et le reste de ces poëmes. Ce sont de -grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre -du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la -nature humaine, et cette marque leur manque; ils témoignent seulement -de beaucoup d'habileté et de savoir. En somme, j'aime mieux voir -l'Orient dans les Orientaux d'Orient que dans les Orientaux -d'Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey[258] ou Moore; -leurs poëmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont -moins que les textes et les pièces justificatives qu'ils ont soin de -mettre au bas. - -Par delà toutes les causes générales qui ont entravé cette -littérature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez -flexible, et ils ont l'esprit trop moral. Leur imitation n'est que -littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains -qu'en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils -mettent leurs autorités en note; ils ne se présentent au public que -munis d'attestations; ils établissent par certificats valables qu'ils -n'ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme -Southey, nomme ses garants: sir John Malcolm, sir William Ouseley, M. -Carue et autres personnages qui reviennent d'Orient, tous témoins -oculaires. «La description de Balbec, de la plaine et de ses ruines, -dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret est tout -près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du muezzin pour -rompre le silence.»--«J'aurais juré, dit un autre, que Moore a voyagé -en Orient!» À cet égard, leur minutie est plaisante[259], et leurs -notes, prodiguées sans mesure, montrent que leur public tout positif -impose aux denrées poétiques l'obligation de prouver leur provenance -et leur aloi. Mais la grande vérité, qui consiste à entrer dans les -sentiments des personnages, leur échappe: ces sentiments sont trop -étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de traduire et de refaire -Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était bonne pour une maison -de filles[260]. Pour écrire un poëme indien, il faut être panthéiste -de coeur, un peu fou et assez habituellement visionnaire; pour écrire -un poëme grec, il faut être polythéiste de coeur, païen à fond et -naturaliste de métier. C'est pour cela que Heine a parlé si bien de -l'Inde, et Goethe si bien de la Grèce. Un véritable historien n'est -pas sûr que sa civilisation soit parfaite, et vit aussi volontiers -hors de son pays qu'en son pays. Jugez si des Anglais peuvent réussir -en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une civilisation raisonnable, -qui est la leur; toute autre morale est inférieure, toute autre -religion est extravagante. Parmi de telles exigences, comment -reproduire des morales et des religions différentes? C'est la -sympathie seule qui peut retrouver les moeurs éteintes ou étrangères, -et la sympathie ici est interdite. Sous cette règle étroite, la poésie -historique, qui d'elle-même n'est guère viable, va languir étouffée -comme sous une cloche de plomb. - -Un d'entre eux, romancier, critique, historien et poëte, favori de son -siècle, lu dans l'Europe entière, fut comparé et presque égalé à -Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les -modistes et les duchesses, et gagna six millions. «Je jurerais, je -crois, lui écrivait son éditeur en achevant un de ses livres[261], et -par tous les serments qu'on pourrait proposer, que je n'ai jamais -éprouvé un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui -demandai son opinion: Mon opinion! personne de nous ne s'est mis au -lit cette nuit; rien n'a dormi, excepté ma goutte.» En France, on -vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend -toujours. L'auteur, né à Édimbourg, était fils d'un avoué[262], savant -dans le droit féodal et dans l'histoire de l'Église, lui-même avocat, -puis shériff, et toujours grand amateur d'antiquités, surtout -d'antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son -éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son oeuvre -et les aiguillons de son talent. Ses premiers souvenirs s'étaient -imprimés en lui à l'âge de trois ans, dans une ferme où on l'avait -porté pour essayer l'effet du grand air sur sa petite jambe paralysée. -On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un mouton tué à l'instant, -et il rampait dans cet attirail, qui passait pour un spécifique. Il -resta boiteux et devint _liseur_. Dès sa première enfance, il avait -été élevé parmi les récits qu'il mit en scène plus tard, celui de la -bataille de Culloden, celui des cruautés exercées contre les -_highlanders_, celui des guerres et des souffrances des covenantaires. -À trois ans, il criait si haut la ballade de Hardyknute qu'il -empêchait le ministre du village, homme doué d'une très-belle voix, -d'être entendu et même de s'entendre. Sitôt qu'on lui avait récité une -ballade du _Border_, il la savait par coeur. Dans le reste, il était -indolent, étudiait à bâtons rompus, apprenait mal les choses sèches et -positives; mais de ce côté le courant de son instinct était précoce, -précipité et invincible. Le jour où, pour la première fois, «sous un -platane,» il ouvrit les volumes où Percy avait rassemblé les fragments -de l'ancienne poésie, il oublia de dîner «malgré son appétit de treize -ans,» et dorénavant «il inonda» de ces vieux vers non-seulement ses -camarades d'école, mais encore tous ceux qui voulaient l'entendre. -Devenu clerc chez son père, il fourrait dans son pupitre toutes les -oeuvres d'imagination qu'il pouvait trouver, non pas les romans -d'intérieur, «il lui fallait l'art de miss Burney ou la sensibilité de -Mackensie pour l'intéresser à une histoire domestique» mais les -«récits aventureux et féodaux[263],» et tout ce qui avait trait «aux -chevaliers errants.» Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps -au lit avec défense de parler, sans autre divertissement que la -lecture des poëtes, des romanciers, des historiens et des géographes, -occupé à éclaircir les descriptions de bataille par des alignements et -des arrangements de petits cailloux qui figuraient les soldats. Une -fois guéri et bon marcheur, il tourna ses promenades vers le même -emploi, et se trouva passionné pour le paysage, surtout pour le -paysage historique. «On n'avait, dit-il[264], qu'à me montrer un vieux -château, un champ de bataille; j'étais tout de suite chez moi, je le -remplissais de ses combattants avec leur costume propre, j'entraînais -mes auditeurs par l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois, -traversant Magus-Moor, près de Saint-Andrews, l'esprit me poussa à -décrire l'assassinat de l'archevêque de Saint-Andrews à quelques -voyageurs dont je me trouvais le compagnon par hasard, et l'un d'eux, -quoiqu'il sût bien cette histoire, protesta que mon récit l'avait -empêché de dormir.» Entre autres excursions studieuses, il fit pendant -sept ans un voyage chaque année dans le district sauvage et perdu de -Liddesdale, explorant chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans -la hutte des bergers, ramassant des légendes et des ballades. Jugez -par là de ses goûts et de son assiduité d'antiquaire. Il lisait les -chartes provinciales, les plus mauvais vers latins du moyen âge, les -registres de paroisse, même les contrats et les testaments. La -première fois qu'il put mettre la main sur un des grands cors de -guerre qui servaient aux _borderers_, il en sonna toute la route. La -ferraille rouillée et le parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa -tête de souvenirs et de poésie. En vérité, il avait l'âme féodale. -«Pendant toute sa vie, dit son gendre, son orgueil principal fut -d'être reconnu membre d'une famille historique[265].»--«Sa première et -sa dernière ambition mondaine fut d'être lui-même le fondateur d'une -branche distincte.» La gloire littéraire ne venait qu'en second lieu; -son talent n'était pour lui qu'un instrument. Il employa les sommes -énormes que ses vers et sa prose lui avaient gagnées à se bâtir un -château à l'imitation des anciens preux, «tours et tourelles, copiées -chacune d'après quelque vieux manoir écossais, toits et fenêtres -blasonnés avec les insignes des clans, avec des lions rampants sur -gueules,» appartements «remplis de hauts dressoirs et de bahuts -sculptés, décorés de targes, de plaids et de grandes épées de -_highlanders_, de hallebardes, d'armures, d'andouillers disposés en -trophées[266].» Pendant de longues années, il y tint, pour ainsi -parler, table ouverte, et fit à tout étranger «les honneurs de -l'Écosse,» essayant de ressusciter l'antique vie féodale avec tous -ses usages et tout son étalage: «large et joyeuse hospitalité ouverte -à tous venants, mais surtout aux parents, aux alliés et aux -voisins,--ballades et pibrochs sonnant pour égayer les verres qui -trinquent,--joyeuses chasses où les _yeomen_ et les _gentlemen_ -peuvent chevaucher côte à côte,--danses gaillardes et gaies où le lord -n'aura pas honte de donner la main à la fille du meunier[267].» -Lui-même, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante convives, -nourrissait l'entretien par une profusion de récits épanchés de sa -mémoire et de son imagination prodigues[268], conduisait ses hôtes -dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations -nouvelles dont l'ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec -un sourire de poëte aux générations lointaines qui reconnaîtraient -pour ancêtre _sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford_. - -_La Dame du lac_, _Marmion_, _le Lord des îles_, _la Jolie Fille de -Perth_, _les Puritains d'Écosse_, _Ivanhoe_, _Quentin Durward_, qui ne -sait par coeur tous ces noms? C'est chez Walter Scott que nous avons -appris l'histoire. Et cependant est-ce de l'histoire? Toutes ses -peintures d'un passé lointain sont fausses. Les costumes, les -paysages, les dehors sont seuls exacts; actions, discours, sentiments, -tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait -s'en douter en regardant le caractère et la vie de l'auteur; car que -veut-il et que demandent ces hôtes empressés à l'écouter? Est-ce un -amateur de là vérité pure, telle qu'elle est, atroce et sale, un -curieux naturaliste, indifférent à l'applaudissement de ses -contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de -la nature vivante? En aucune façon. Il est dans l'histoire comme dans -son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des -salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles; voilà -une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie -est agréable à voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la -garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une -mascarade? La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs -principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d'une guerre -acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans -cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et -même de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la représentation de -manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments -délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des -passions trop fortes, qu'elles ne comprendraient pas; tout au -contraire choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes -toujours, mais surtout correctes; de jeunes _gentlemen_, comme -Évandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves, -même un peu mélancoliques (c'est la dernière mode) et dignes de les -conduire à l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur à -composer un pareil spectacle? Il est bon protestant, bon mari, bon -père, très-moral, tory si décidé qu'il emporte comme une relique un -verre où le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le talent ni le -loisir de pénétrer jusqu'au fond des personnages. C'est à l'extérieur -qu'il s'attache; il voit et décrit bien plus longuement le dehors et -les formes que le dedans et les sentiments. D'autre part il traite son -esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et le plus -lucrativement possible: un volume en un mois, parfois même en quinze -jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment -pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes -barbares? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu -agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la -proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré -de la réflexion, l'espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui -comprend et goûte aujourd'hui, à moins d'une longue éducation -préalable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces -grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces -impuretés de l'art charnel entreraient-ils dans la tête de ce -_gentleman_ bourgeois? Walter Scott s'arrête sur le seuil de l'âme et -dans le vestibule de l'histoire, ne choisit; dans la Renaissance et le -moyen âge, que le convenable et l'agréable, efface le langage naïf, la -sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses -personnages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses voisins, -fermiers finauds, lairds vaniteux, _gentlemen_ gantés, demoiselles à -marier, tous plus ou moins bourgeois, c'est-à-dire rangés, situés par -leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous voluptueux de -la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes féroces du moyen -âge. Comme il a la plus riche provision de costumes et le plus -inépuisable talent de mise en scène, il fait manoeuvrer -très-agréablement tout son monde, et compose des pièces qui, à la -vérité, n'ont guère qu'un mérite de mode, mais cependant pourront bien -durer cent ans. - -Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière -et ses magnificences féodales, il était devenu l'associé de ses -éditeurs; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait -engagé sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une -banqueroute survint; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et -débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et -une probité admirables, il refusa toute grâce, n'accepta que du temps, -se mit à l'oeuvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en -quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu'à -devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans -sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses -splendeurs seigneuriales s'étaient trouvées aussi fragiles que ses -imaginations gothiques. Il s'était appuyé sur l'imitation, et l'on ne -subsiste que par la vérité. C'est ailleurs qu'était sa gloire, et il y -avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits. -Par-dessous l'amateur du moyen âge, on découvre d'abord l'Écossais -avisé, observateur attentif, dont la sagacité s'est aiguisée par le -maniement de la procédure, bon homme d'ailleurs, accommodant et gai, -comme il convient au caractère national, si différent du caractère -anglais. «Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions, quel fonds -il avait de belle humeur et de plaisanteries! Un fonds sans fin. Nous -n'avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier et à -chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s'accommodait -gentiment à un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient; -jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en -compagnie.» Devenu plus âgé et plus grave, il n'en resta pas moins -aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu'un de ses voisins, -fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme: «Ailie, -ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins, -car il n'y a qu'une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre, -c'est la chasse d'Abbotsford.» Joignez à ce genre d'esprit des yeux -qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle -promenée dans toute l'Écosse, parmi toutes les conditions, et vous -verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si -facile, composé d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui -rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal, -quelquefois même aussi mal que possible[269]; on voit qu'il dicte, ne -se relit guère, et tombe volontiers dans le style pâteux et -emphatique, qui est dans l'air et que nous respirons tous les jours -dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement -long et diffus; ses conversations, ses descriptions sont -interminables; il veut à toute force remplir ses trois volumes. Mais -il a donné à l'Écosse droit de cité dans la littérature; j'entends à -l'Écosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières, -personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au -pêcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu'à la -poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule; qui ne -les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de -Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree, -Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un -peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque? Économes, -patients, précautionnés, rusés, il le faut bien; la pauvreté du sol et -la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fonds de la -race. La même ténacité qu'ils avaient portée dans les choses de la -vie, ils l'ont portée dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs -et liseurs d'antiquités et de controverses; poëtes de plus: les -légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des -guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée -et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres -racines. Voilà le monde tout moderne et réel, illuminé par le lointain -soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a découvert, comme -un peintre qui, au sortir des grands tableaux d'apparat, aperçoit un -intérêt et une beauté dans les maisons bourgeoises de quelque bicoque -provinciale, ou dans une ferme encadrée par ses carrés de betteraves -et de navets. Une malice continue égaye ces tableaux d'intérieur et de -genre, si locaux et minutieux, et qui, comme ceux des Flamands, -indiquent l'avénement d'une bourgeoisie. La plupart de ces bonnes gens -sont des comiques. Il s'amuse à leurs dépens, met au jour leurs petits -mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prétentions, et les -cent mille ridicules dont leur condition rétrécie ne manque jamais de -les affubler. Un perruquier chez lui fait tourner le ciel et la terre -autour de ses perruques; si la Révolution française prend pied -partout, c'est que les magistrats ont renoncé à cet ornement. «Prenez -garde, Monkbarns, dit-il piteusement en retenant par la basque de -l'habit une des trois pratiques qui lui restent, au nom de Dieu, -prenez garde. Sir Arthur est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus -la falaise, il n'y aura plus qu'une perruque dans la paroisse, celle -du ministre[270].» Vous le voyez, l'auteur sourit, et sans -malveillance; ce naïf égoïsme est l'effet du métier et ne révolte -point. Walter Scott n'est jamais aigre: au fond il aime les hommes, -les excuse ou les tolère; il ne flagelle point les vices, il les -démasque; encore les démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir -est de suivre tout au long non point même un vice, mais un travers, la -manie du bric-à-brac dans l'antiquaire, la vanité archéologique dans -le baron de Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de -Tillietudlem, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût -permis, et cela sans colère, parce qu'en somme ces gens ridicules sont -estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick -Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque -chose de bon. Il n'y a pas jusqu'au major Dalgetty, tueur de -profession, sorti de l'atroce guerre de Trente ans, dont il ne couvre -l'odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette -philosophie bienveillante, il ressemble à Addison. - -Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses -intentions morales. «Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il -dictait _Ivanhoe_, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites -un bien immense par ces récits si attrayants et si nobles, car les -jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux -sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets -de lecture[271].» Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes. -À son lit de mort, il dit à son gendre: «Lockhart, je n'ai plus qu'une -minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien; -soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre -chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où j'en suis.» -Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté foncière et -par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la bourgeoisie -moderne. Autour de lui et après lui, le roman de moeurs, dégagé du -roman historique, a fourni une littérature entière et gardé les -caractères qu'il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë, -mistress Gaskell, mistress Eliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant -d'autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie -contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements, à tous les -étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe -moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le -roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de -moeurs. Ils s'étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes -trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges -sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination était trop -littérale et leur jugement trop arrêté. C'est justement avec ces -facultés qu'ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de -rejetons pullule encore aujourd'hui, avec une abondance telle que les -talents s'y comptent par centaines, et qu'on ne peut le comparer pour -la séve originale et nationale qu'à la peinture du grand siècle des -Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits. Ils sont à cent -lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu'elle -apparut à la Renaissance ou au dix-septième siècle, dans les âges -héroïques ou nobles. Ils renoncent à l'invention libre; ils -s'astreignent à l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail -infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les -petites nuances du langage; ils n'ont point dégoût des vulgarités ni -des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et précis. -Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est-à-dire -pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l'imagination -vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien -goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des -trompe-l'oeil; demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère au -Musée, elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si bien -faites qu'on est tenté d'y tremper la soupe. Cependant par delà cette -inclination, qui aujourd'hui est européenne, ils ont un besoin -particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent: -ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande -oeuvre, l'amélioration de l'homme et de la société. Ils lui demandent -la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils -l'envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les -événements de l'histoire privée à la recherche de documents et -d'expédients pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de -soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un -instrument d'enquête, d'éducation et de morale. Singulière oeuvre, qui -dans toute l'histoire n'a point sa pareille, parce que dans toute -l'histoire il n'y a pas eu de société pareille, et qui, médiocre pour -les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de l'utile, offre, -dans l'innombrable variété de ses peintures et dans la fixité -invariable de son esprit, le tableau de la seule démocratie qui sache -se contenir, se gouverner et se réformer. - -[Note 253: 1793-1794.] - -[Note 254: _Revue d'Édimbourg_, octobre 1802.] - -[Note 255: Voyez _the Fudge Family_, etc.] - -[Note 256: _The Epicurean._] - -[Note 257: _Lalla Rookh._] - -[Note 258: Voir _The history of the caliph Vathek_, roman -fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français, -1784.] - -[Note 259: Voyez les notes de Southey, pires que celles de -Chateaubriand dans les _Martyrs_.] - -[Note 260: _Revue d'Édimbourg._] - -[Note 261: Lockhart, p. 220, _Life of sir W. Scott_.] - -[Note 262: Writer at the signet.] - -[Note 263: _Romantic._] - -[Note 264: Lockhart, t. I, p. 29.] - -[Note 265: Lockhart, t. IV, p. 329.] - -[Note 266: Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10000 -liv. sterling.] - -[Note 267: Je suis obligé de traduire ici par des équivalents.] - -[Note 268: «Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes!» écrit -le capitaine Basil Hall, son hôte.] - -[Note 269: _Ivanhoe_, page 1. «Such being our chief scene, the -date of our story refers to a period towards the end of the reign of -Richard I, when his return from his long captivity had become an event -rather wished than hoped for by his despairing subjects, who were in -the mean time subjected to every species of subordinate -oppression.»--Impossible d'écrire plus lourdement.] - -[Note 270: Haud a care, haud a care, Monkbarns; God's sake, haud a -care; sir Arthur's drowned already, and an ye fa' over the cleugh too, -there will be but a wig left in the parish, and that's the -minister's.] - -[Note 271: _Circulating libraries._ (Je traduis par un -équivalent.)] - - -IV - -À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps -que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour -l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au -centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte -devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des -principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système -préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible -encore au centre de l'oeuvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle -prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son -fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde? -Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il -un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise -vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en -penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs, père ou -promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois sceptique, -panthéiste et mystique, écrivait dans son _Faust_ l'épopée du siècle -et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez -Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le poëte, à -travers sa personne particulière, fait toujours parler l'homme -universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis _Faust_ jusqu'à -_Ruy Blas_, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande idée -métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande, crevant -son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance humaine -ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les yeux des -spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit philosophique, -qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il imposa à la -musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des intentions -symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le style par un -débordement d'abstractions et de formules dont tous nos efforts ne -parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un enfant trop -fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu les nobles -formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la littérature à -travers une agonie d'angoisses et d'efforts. - -Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à -l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il parut -dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de l'Allemagne[272], c'est -que c'était une vaste étendue de pays, couverte de hussards et -d'éditeurs classiques; que si vous y alliez, vous verriez à Heidelberg -un très-grand tonneau, et que vous pourriez vous régaler d'excellent vin -du Rhin et de jambon de Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils -paraissaient bien lourds et maladroits. «Un Allemand sentimental -ressemble toujours à un grand et gros boucher occupé à geindre sur un -veau assassine.» Si enfin leur littérature finit par entrer, d'abord par -l'attrait des drames extravagants et des ballades fantastiques, puis par -la sympathie des deux nations qui, alliées contre la politique et la -civilisation françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de -religion et de coeur, la métaphysique allemande reste à la porte, -incapable de renverser la barrière que l'esprit positif et la religion -nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge -par exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce -d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une -sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de -dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de l'avenir. -Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les théologiens trop -esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane, -ou de se déformer et de devenir révolutionnaire, et, au lieu d'un -Schiller et d'un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des -Shelley. - -Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que -l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé -des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et pour -quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été donnée? Suis-je -juste ou non, et, par delà les démarches visibles de ma conduite, les -mouvements secrets de mon coeur sont-ils conformes à la loi suprême?» -Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée maîtresse qui les rend -sérieux, méditatifs et ordinairement tristes[273]. Ils vivent _les -yeux tournés vers le dedans_, non pour noter et classer leurs idées, -en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blâmer leurs -sentiments. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d'issue -incertaine, sur laquelle il faut réfléchir incessamment et avec -scrupule. Ainsi compris, le monde change d'aspect: ce n'est plus une -machine de rouages engrenés, comme le dit le savant, ni une magnifique -plante florissante, comme le sent l'artiste: c'est l'oeuvre d'un être -moral étalée en spectacle devant des êtres moraux. - -Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les -regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond -qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il -contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il -trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au -son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien -des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un -ciel terne lui communique cette mélancolie calme, si propre à -entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir -et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une -grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière -toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des -tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de -scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle. -Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et -calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce. -Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et -se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition -indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage -tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du -public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles -montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les -admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé -de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que -nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il -s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il -peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre, -dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se -répandre en larmes[274].» Il voit une grandeur, une beauté, des leçons -dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus -banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de spectacles splendides ni -d'actions extraordinaires. Le grand éclat des lustres, la pompe -théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop délicats, accoutumés aux -teintes douces et uniformes. C'est un poëte crépusculaire. La vie -morale dans la vie vulgaire, voilà son objet, l'objet de ses -préférences. Ses peintures sont des _grisailles significatives_; de -parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens, afin de ne parler -qu'au coeur. - -De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute -spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques, -finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de -partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis[275]. Puisque la seule -chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à -l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec -profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les -objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau -style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique. -Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout -cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se -croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme -ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de vérité. Quittons la parade -et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable que -possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la -conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous, -dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une -vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée -dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui -fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des -mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une -villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment -maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si -cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour -emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous -une culture morale, et non de jolies façons de parler.--Et là-dessus -Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de -l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire, -par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation -intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même -atteints. - -Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme -lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme -sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées -mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour -m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de -fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaye de relier tous les -sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes doigts: il -est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée par une -imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main solide -essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines, presque -niaises[276]: des événements plats dans un style plat, nullité sur -nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous -réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue -avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique, -et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la -vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis, -sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents -usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies -de la Providence sont insondables, et un manoeuvre égoïste et brutal -comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne -plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales -sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit -encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter -sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec -des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des -mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments -sont intéressants; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les -faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu _le Parfait pêcheur_ de -Walton; sonnet.--Le dimanche de Pâques, j'étais dans une vallée du -Westmoreland; autre sonnet.--Avant-hier, par mes questions trop -pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.--Je vais me -promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les -incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos -émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il -n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la -peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être -montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits -effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations -imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par -expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce -matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de -couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux -de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables -de garder le noble métal qu'ils doivent contenir. - -Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets -très-beaux, il y a telle de ses oeuvres, entre autres la plus vaste, -_Une Excursion_, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour -admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité, -l'auteur ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène -et cause avec un pieux colporteur écossais, voilà toute l'histoire. -Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature -et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il -cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est -instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui -parle fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte -l'histoire d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière; -puis avec un solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé -par la mort des siens et les déceptions de ses longs voyages; puis -avec le pasteur, qui les mène au cimetière du village et leur décrit -la vie de plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure -les réflexions et les discussions morales, les paysages et les -descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations -entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons -métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est -grave et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air -ecclésiastique et les tirades contre Voltaire et son siècle[277], on -se sent pris comme par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout, -cet homme est convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes -d'idées, elles sont la poésie de sa religion, de sa race et de son -climat; il en est imbu: ses peintures, ses récits, toutes ses -interprétations de la nature visible et de la vie humaine ne -tendent qu'à mettre l'esprit dans la disposition grave qui est celle -de l'homme intérieur. J'entre ici comme dans la vallée de -Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois -mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout -l'idée de l'homme responsable et de l'obscur _au-delà_, vers lequel -involontairement nous nous acheminons. J'oublie nos façons -françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie. Il -y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette réflexion si -sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché. Ce livre -est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et nu. Ce -qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la -vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,--la crainte -mélancolique subjuguée par la foi,--ce sont les consolations bénies -aux jours d'angoisse,--c'est la force de la volonté et la puissance -de l'intelligence,--ce sont les joies répandues sur la large -communauté des êtres,--c'est l'esprit individuel qui maintient sa -retraite inviolée,--sans y recevoir d'autres maîtres que la -conscience,--et la loi suprême de cette intelligence qui gouverne -tout[278].» Cette personne inviolée, seule portion de l'homme qui -soit sainte, est sainte à tous les étages; c'est pour cela que -Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un curé, des -villageois; à ses yeux, la condition, l'éducation, les habits, toute -l'enveloppe mondaine de l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre -prix, c'est l'intégrité de notre conscience; la science même n'est -profonde que lorsqu'elle pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle -part cette vie ne manque. «À toutes les formes d'être est assigné un -principe actif;--quoique reculé hors de la portée des sens et de -l'observation,--il subsiste en toutes choses, dans les étoiles du -ciel azuré, dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux,--dans -les eaux mouvantes, dans l'air invisible.--Toute chose a des -propriétés qui se répandent au delà d'elle-même--et communiquent le -bien, bien pur ou mêlé de mal.--L'esprit ne connaît point de lieu -isolé,--de gouffre béant, de solitude.--De chaînon en chaînon il -circule, et il est l'âme de tous les mondes[279].» Rejetez donc avec -dédain cette science sèche «qui divise et divise toujours les objets -par des séparations incessantes, ne les saisit que morts et sans âme -et détruit toute grandeur[280].» «Mieux vaut un paysan superstitieux -qu'un savant froid.» Au delà des vanités de la science et de -l'orgueil du monde, il y a l'âme par qui tous sont égaux, et la -large vie chrétienne et intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux -qui veulent l'aborder. «Le soleil est fixé, et magnificence infinie -du ciel--est fixée à la portée de tout oeil humain.--L'Océan sans -sommeil murmure pour toute oreille.--La campagne, au printemps, -verse une fraîche volupté dans tous les coeurs.--Les devoirs -premiers brillent là-haut comme les astres.--Les tendresses qui -calment, caressent et bénissent--sont éparses sous les pieds des -hommes comme des fleurs[281].» Pareillement à la fin de toute -agitation et de toute recherche apparaît la grande vérité qui est -l'abrégé des autres. «La vie, la véritable vie, est l'énergie de -l'amour--divin ou humain--exercée dans la peine,--dans la -tribulation,--et destinée, si elle a subi son épreuve et reçu sa -consécration,--à passer, à travers les ombres et le silence du -repos, à la joie éternelle[282].» Les vers soutiennent ces graves -pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un motet qui accompagne -une méditation ou une prière. Ils ressemblent à la musique grandiose -et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du service, roule -lentement dans la demi-obscurité des arches et des piliers. - -Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes -parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts -qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps -contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre -main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la -fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité -décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui -l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications -conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et -Shelley[283]. Celui-ci, un des plus grands poëtes du siècle, fils d'un -riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité extraordinaire, -doux, généreux[284], tendre, comblé de tous les dons du coeur, de -l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie comme à -plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination enthousiaste qu'il -eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il eut «la vision» de -la beauté et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idéal -l'arma en guerre contre le monde réel. Ayant refusé à Éton d'être le -domestique[285] des grands écoliers, «il fut traité par les élèves et -par les maîtres avec une cruauté révoltante,» se laissa martyriser, -refusa d'obéir, et, refoulé en lui-même parmi des lectures défendues, -commença à former les rêves les plus démesurés et les plus poétiques. -Il jugea la société par l'oppression qu'il subissait, et l'homme par -la générosité qu'il sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et -la société mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les -institutions établies pour faire de la terre «un paradis.» Il devint -républicain, communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même -l'abstinence des viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des -prêtres et de Dieu[286]. Jugez de l'indignation que de telles idées -soulevèrent dans une société si obstinément attachée à l'ordre établi, -si intolérante, où, par-dessus, les instincts conservateurs et -religieux, le _cant_ parlait en maître. Il fut chassé de l'université; -son père refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la -tutelle de ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé -de quitter l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il -avait épousé une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés, -qu'elle s'était tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations -et d'angoisses[287], et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou -malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur -les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à -travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du -chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en -commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu -d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses -réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements, -dans _la Reine Mab_, dans _Alastor_, dans _la Révolte de l'Islam_, -dans _Prométhée_, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une -seule fois, dans _Béatrix Cenci_, il a ranimé une figure vivante digne -de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et -parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils -s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son -monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou -transformées. On y vogue entre ciel et terre, dans l'abstraction, le -rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces figures -fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à tour -ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de neige et -d'or. - -Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature. -Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans -le spectacle et la peinture de passions humaines[288]. «Shelley s'en -écartait instinctivement;» cette vue «rouvrait ses propres blessures.» -Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des -grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent -inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes -sympathies, des êtres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il -n'y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l'aube, ni -de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots -fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur -du ciel. À cet aspect, le coeur remonte involontairement vers les -sentiments de l'antique légende, et le poëte aperçoit dans la -floraison inépuisable des choses l'âme pacifique de la grande mère par -qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie -de sa vie en plein air, surtout en bateau, d'abord sur la Tamise, puis -sur le lac de Genève, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie. -«J'aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires, ceux où -nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons, infini -comme nous souhaitons que soit notre âme. Et tel était ce large océan -et cette côte plus stérile que ses vagues.» Profond sentiment -germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie, -poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant -anglaise, où la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec -le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une -plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages; c'étaient ceux -des poëtes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'éclair pour un oiseau de -flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur -secrète par delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de -la fournaise par delà les fantômes colorés qu'elle fait flotter sur -l'horizon[289]! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouvé -des extases aussi tendres et aussi grandioses? Quelqu'un a-t-il peint -aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel, -enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dorées, qui sont les -étoiles, et «le matin rouge avec ses yeux de météore et ses -flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe -de la nue voguante[290]?» Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve -la sensitive. Hélas! ce sont les rêves du poëte et les bienheureuses -visions qui ont flotté dans son coeur vierge jusqu'au moment où il -s'est ouvert et flétri. Je m'arrêterai à temps, je n'irai pas, comme -lui, au delà des souvenirs de son printemps. - - La perce-neige, puis la violette,--sortaient du sol, humides - de pluie tiède,--et leur haleine se mêlait aux fraîches - senteurs--du gazon, comme la voix à l'instrument. - - Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes,--et les - narcisses, les plus belles d'entre toutes les fleurs,--qui - contemplent leurs yeux dans les enfoncements du - fleuve,--jusqu'à ce qu'ils meurent de leur propre beauté - trop aimée. - - Puis la naïade de la vallée, le muguet:--la jeunesse le fait - si beau, et la passion si pâle,--que l'éclat de ses - clochettes tremblantes se laisse entrevoir--à travers leurs - pavillons de verdure tendre. - - Puis l'hyacinthe empourprée, blanche ou bleue,--qui de ses - clochettes frêles jetait un carillon--de notes si délicates, - si douces et si intenses,--qu'on le sentait au-dedans des - sens comme un parfum. - - Et la rose, comme une nymphe qui s'apprête pour le - bain,--découvrant la profondeur de son sein - éblouissant,--jusqu'à ce que, voile après voile, devant - l'air palpitant,--l'âme de sa beauté et de son amour se fût - montré nue. - - Puis le grand lis dressé qui levait en l'air,--comme une - Ménade, sa coupe éclairée par la lune,--jusqu'à ce que - l'étoile ardente, qui est son oeil,--regardât l'azur tendre - du ciel à travers la rosée transparente. - - Sur le courant dont la poitrine mouvante,--scintillait entre - des berceaux de branches fleuries,--des clartés d'émeraude - et d'or--glissaient à travers le dôme de teintes - entremêlées. - - De larges nymphéas y traînaient tremblants,--et à côté d'eux - les nénufars étoiles luisaient,--et tout à l'entour la molle - rivière scintillait et dansait--avec des sons doux et un - doux rayonnement. - - Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse--qui menaient - dans le jardin en long et en travers,--quelques-uns ouverts - à la fois au soleil et à la brise,--d'autres perdus parmi - des berceaux d'arbres en fleur. - - Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes - délicates--aussi belles que les fabuleuses asphodèles,--et - de fleurettes qui, se baissant vers le jour qui - baissait,--retombaient en pavillons blancs, empourprés et - bleus,--pour abriter le ver-luisant contre la rosée du - soir[291]. - -Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poëme, qui est l'histoire -d'une plante, est aussi l'histoire d'une âme, l'âme de Shelley, la -sensitive. Est-ce qu'il n'est pas naturel de les confondre? Est-ce -qu'il n'y a pas une communauté de nature entre tous les vivants de ce -monde? Certes il y a une âme dans chaque chose; il y en a une dans -l'univers; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou vague, -toujours par delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne -sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes, sans -jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et -l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne, tantôt en -méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth, tantôt en -visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent palpiter -le grand coeur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à lui, ils -tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de la Judée -et celle de la Grèce, celle des dogmes consacrés et celle des -doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé, les plus -grands s'épuisent et meurent. Leur poésie, qu'ils traînent avec eux -sur ces routes sublimes, s'y déchire. Un seul, Byron, atteint à la -cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient -comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de -la vérité suprême, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux épars -sur le chemin. - -Ils ont fait leur oeuvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et -par leur concert involontaire, l'idée du beau change, et par contagion -les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme -les révolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des poëmes qui -bénissent l'État et l'Église, comme des poëmes qui maudissent l'Église -et l'État. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le -protestantisme approfondi[292] et par le scepticisme institué, que, -dans cet établissement sacré que le _cant_ protége, il y a matière à -réforme ou à révolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres -que celles que la loi timbre et que l'opinion reçoit; qu'en dehors des -confessions officielles, il y a des vérités; qu'en dehors des -conditions respectées, il y a des grandeurs; qu'en dehors des -situations régulières, il y a des vertus; que la grandeur est dans le -coeur et dans le génie, et que tout le reste, actions et croyances, -est subalterne. On vient d'éprouver que, par delà les conventions -littéraires, il y a une poésie, et par contre-coup l'on est disposé à -sentir que, par delà les dogmes religieux, il peut y avoir une foi, -et, par delà les institutions sociales, une justice. L'antique édifice -s'ébranle, et la Révolution y entre, non par une inondation subite, -comme en France, mais par des infiltrations lentes. La muraille bâtie -contre elle par l'intolérance publique se fendille et s'ouvre; la -guerre engagée contre le jacobinisme républicain et impérial vient de -finir par la victoire, et désormais on peut contempler les idées -ennemies non plus à titre d'ennemies, mais à titre d'idées. On les -contemple, et en les appropriant au pays on les importe. Les -catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont abolis, le cens -électoral est abaissé, les taxes injustes qui enchérissaient les -grains sont révoquées, les dîmes ecclésiastiques sont converties en -redevances, les lois terribles qui protégeaient la propriété sont -adoucies, l'assiette de l'impôt est reportée de plus en plus sur les -classes riches; les vieilles institutions, arrangées autrefois au -profit d'une race, et dans cette race au profit d'une classe, ne se -maintiennent plus qu'à la condition de servir au profit de tous; les -priviléges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe de la classe -moyenne qui fait l'opinion et prend l'ascendant, l'aristocratie, -passant des sinécures aux services, ne semble plus légitime qu'à titre -de pépinière nationale conservée pour fournir des hommes publics. En -même temps, l'étroite orthodoxie s'élargit. La zoologie, l'astronomie, -la géologie, la botanique, l'anthropologie, toutes les sciences -d'observation si cultivées et si populaires, y font de force pénétrer -leurs découvertes dissolvantes. La critique arrive d'Allemagne, -remanie la Bible, refait l'histoire du dogme, atteint le dogme -lui-même. Cependant la pauvre philosophie écossaise s'est desséchée; -parmi les agitations des sectes qui essayent de se transformer et de -l'unitarisme qui monte, on entend aux portes de l'arche sainte bruire -comme une marée la philosophie continentale. Aujourd'hui déjà elle a -gagné la littérature; depuis cinquante ans, tous les grands écrivains -y plongent: Sidney Smith, par ses sarcasmes contre l'engourdissement -du clergé et l'oppression des catholiques; Arnold, par ses -réclamations contre le monopole religieux du clergé et contre le -monopole ecclésiastique des anglicans; Macaulay, par son histoire et -son panégyrique de la révolution libérale; Thackeray, en attaquant la -classe noble au profit de la classe moyenne; Dickens, en attaquant les -dignitaires et les riches au profit des petits et des pauvres; Currer -Bell et mistress Browning, en défendant l'initiative et l'indépendance -des femmes; Stanley et Jowet, en introduisant l'exégèse d'outre-Rhin -et en précisant la critique biblique; Carlyle, en important sous forme -anglaise la métaphysique allemande; Stuart Mill, en important sous -forme anglaise le positivisme français; Tennyson lui-même, en étendant -sur les beautés de tous les pays et de tous les siècles la protection -de son dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques; chacun, -selon sa taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes, -tous retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques, -tous affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales, -tous occupés, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de -défiance, à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la -démocratie et de la philosophie modernes dans leur constitution et -dans leur Église, sans dégât et avec mesure, de façon à ne rien -détruire et de façon à tout féconder. - -[Note 272: _Edinburgh Review_, juin 1810.] - -[Note 273: Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont -les extrêmes de ce groupe.] - -[Note 274: - - To me the meanest flower that blows can give - Thoughts that do often lie too deep for tears.] - -[Note 275: Préface de la seconde édition des _Lyrical Ballads_.] - -[Note 276: _Peter Bell_,--_the White doe_,--_the Kitten and the -Falling leaves_, etc.] - -[Note 277: - - «This dull product of a scoffer's pen, - Impure conceits discharging from a heart - Harden'd by impious pride!»] - -[Note 278: - - On man, on nature and on human life - Musing in solitude, I oft perceive - Fair trains of imagery before me rise, - Accompanied by feelings of delight - Pure, or with no unpleasing sadness mixed; - And I am conscious of affecting thoughts - And dear remembrances, whose presence soothes - Or elevates the mind, intent to weigh - The good or evil of our mortal stake. - --To these emotions, whencesoe'er they come, - Whether from breath of outward circumstance, - Or from the soul--an impulse to herself,-- - I would give utterance in numerous verse. - Of Truth, of Grandeur, Beauty, Love and Hope, - And melancholy Fear subdued by Faith; - Of blessed consolations in distress, - Of moral strength and intellectual Power, - Of joy in widest commonalty spread, - Of the individual mind that keeps her own - Inviolate retirement, subject there - To conscience only, and the Law supreme - Of that Intelligence that governs all - I sing. - (Wordsworth. The Excursion.)] - -[Note 279: - - Whate'er exists hath properties that spread - Beyond itself, communicating good, - A simple blessing or with evil mixed.-- - Spirit that knows no insulated spot, - No chasm, no solitude; from link to link - It circulates, the soul of all the worlds.] - -[Note 280: - - Where Knowledge, ill begun in cold remarks - On outward things, with formal inference ends, - Or if the mind turn inward, 't is perplexed, - Lost in a gloom of uninspired research.... - .... Viewing all objects unremittingly - In disconnexion, dead and spiritless, - And still dividing and dividing still, - Break down all grandeur.] - -[Note 281: - - The sun is fixed, - And the infinite magnificence of heaven - Fixed within reach of every human eye. - The sleepless Ocean murmurs for all ears, - The vernal field infuses fresh delight - Into all hearts.... - The primal duties shine aloft like stars, - The charities that soothe and heal and bless - Are scattered at the feet of man--like flowers.] - -[Note 282: - - Life, I repeat, is energy of Love - Divine or human, exercised in pain, - In strife, in tribulation, and ordained, - If so approved and sanctified, to pass, - Through shades and silent rest, to endless joy.] - -[Note 283: Voir aussi les romans agressifs et socialistes de W. -Godwin, surtout _Caleb Williams_.] - -[Note 284: Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des -chaumières malsaines.] - -[Note 285: _Fag._] - -[Note 286: _Queen Mab_ et notes. À Oxford il avait publié une -brochure «sur la nécessité de l'athéisme.»] - -[Note 287: Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il -disait: «Si je mourais maintenant, j'aurais vécu autant que mon -père.»] - -[Note 288: Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley.--Voyez un -excellent article sur Shelley dans la _National Review_, octobre -1856.] - -[Note 289: Voyez surtout _the Witch of Atlas_, _the Cloud_, _the -Skylark_, la fin de l'_Islam_, _Alastor_ et tout _Prométhée_.] - -[Note 290: - - The sanguine sunrise with his meteor eyes - And his burning plumes outspread, - Leaps on the back of my sailing rack, - When the morning star shines dead.... - The orbed maiden with white fire laden, - Whom mortals call the moon, - Glides glimmering o'er my fleece-like floor, - By the midnight breezes strewn.] - -[Note 291: - - The snow-drop, and then the violet; - Arose from the ground with warm rain wet, - And their breath was mixed with fresh odour, sent - From the turf, like the voice and the instrument. - - Then the pied wind-flowers and the tulip tall, - And narcissi, the fairest among them all, - Who gaze on their eyes in the stream's recess, - Till they die of their own dear loveliness; - - And the Naiad-like lily of the vale, - Whom youth makes so fair, and passion so pale, - That the light of its tremulous bells is seen - Through their pavilions of tender green; - - And the hyacinth purple, and white, and blue, - Which flung from its bells a sweet peal anew - Of music so delicate, soft, and intense, - It was felt like an odour within the sense; - - And the rose like a nymph to the bath addrest, - Which unveiled the depth of her glowing breast, - Till, fold after fold, to the fainting air - The soul of her beauty and love lay bare; - - And the wand-like lily, which lifted up, - As a Mænad, its moonlight-coloured cup, - Till the fiery star, which is its eye, - Gazed through clear dew on the tender sky; - - And on the stream whose inconstant bosom, - Was prankt under boughs of embowering blossom, - With golden and green light slanting through - Their heaven of many a tangled hue, - - Broad water-lilies lay tremulously, - And starry river-buds glimmered by, - And around them the soft stream did glide and dance - With a motion of sweet sound and radiance. - - And the sinuous paths of lawn and of moss, - Which led through the garden along and across, - Some open at once to the sun and the breeze, - Some lost among bowers of blossoming trees, - - Were all paved with daisies and delicate bells - As fair as the fabulous asphodels; - And flowrets which, drooping as day drooped too, - Fell into pavilions, white, purple, and blue, - To roof the glow-worm from the evening dew.] - -[Note 292: Wordsworth, _the Excursion_, page 328. - - Our life is turned - Out of her course, whenever man is made - An offering, a sacrifice, a tool, - Or implement, a passive thing employed - As a brute mean.] - - - - -CHAPITRE II. - -Lord Byron. - - I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. -- - Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère - militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards - and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences. - -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. -- - Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses - et ses violences. - - II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon - d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût - classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._ - -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style. - - III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses - effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. -- Sincérité - des sentiments. -- Peintures des émotions tristes et - extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. -- - _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de - Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette - conception avec celles de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les - Ténèbres._ - - IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du - Faust de Goethe. -- Conception de la légende et de la vie - dans Goethe. -- Caractère symbolique et philosophique de son - épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi Byron - lui est supérieur. -- Conception du caractère et de l'action - dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme. -- - Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la - personne. - - V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie - des moeurs. -- Comment et selon quelle loi varient les - conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. -- - _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du - style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur - sensible. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant - britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. -- - Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ -- - _Le Naufrage._ -- _La prise d'Ismaël._ -- Naturel et variété - de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son - théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort. - - VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du - siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie. - -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. -- - Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la - nature. - - -I - -J'ai réservé le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est -si grand et si anglais qu'à lui seul il nous apprendra sur son pays et -sur son temps plus de vérités que tous les autres ensemble. On a -maudit ses idées pendant sa vie; on a tâché de dénigrer son génie -après sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais, à son -endroit, sont injustes. Il a combattu toute sa vie contre le monde -dont il est issu, et pendant sa vie comme après sa mort, il a porté la -peine des ressentiments qu'il a provoqués et des répugnances qu'il a -fait naître. Un critique étranger peut être plus équitable, et louer -librement la main puissante dont il n'a pas senti les coups. - -Si jamais il y eut une âme violente et follement sensible, mais -incapable de se déprendre d'elle-même, toujours bouleversée, mais dans -une enceinte fermée, prédestinée par sa fougue native à la poésie, -mais limitée par ses barrières naturelles à une seule espèce de -poésie, c'est celle-là. - -Cette promptitude aux émotions extrêmes était chez lui un legs de -famille et un effet d'éducation. Son grand-oncle, sorte de maniaque -emporté et misanthrope, avait tué dans un duel de taverne, à la clarté -d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait passé en jugement -devant la chambre des lords. Son père, viveur et brutal, avait enlevé -la femme de lord Carmarthen, ruiné et maltraité miss Gordon, sa -seconde femme, et, après avoir vécu comme un fou et comme un -malhonnête homme, était allé, emportant le dernier argent de sa -famille, mourir sur le continent. Sa mère, dans ses moments de fureur, -déchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari, -elle manqua perdre la raison, et on entendait ses cris dans la rue. -Quelle enfance Byron mena dans l'antre de «cette lionne,» dans quelles -tempêtes d'insultes entrecoupées d'attendrissements il vécut lui-même, -aussi passionné et plus amer, c'est ce qu'un long récit pourrait seul -dire. Elle courait après lui, l'appelait gamin boiteux, vociférait et -lui lançait à la tête la pelle à feu et les pincettes. Il se taisait, -saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il était -«dans une de ses rages silencieuses,» il fallut lui arracher de la -main un couteau qu'il avait pris sur la table et que déjà il portait à -sa poitrine. Une autre fois la querelle fut si terrible que le fils et -la mère, chacun séparément, s'en allèrent chez le pharmacien pour -«savoir si l'autre n'était point venu chercher du poison pour se -détruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.» -Quand il alla aux écoles, «ses amitiés, dit-il lui-même, furent des -passions[293].» Bien des années après, il n'entendait point prononcer -le nom de Clare, un de ses anciens camarades, «sans un battement de -coeur.» Vingt fois pour ses amis il se mit dans l'embarras, offrant -son temps, sa plume, sa bourse. Un jour, à Harrow, un grand _brimait_ -son cher Peel, et, le trouvant récalcitrant, lui donnait une -bastonnade sur la partie charnue du bras, qu'il avait tordu afin de le -rendre plus sensible. Byron, trop petit et ne pouvant combattre le -bourreau, s'approcha de lui rouge de fureur, les larmes aux yeux, et -d'une voix tremblante demanda combien il voulait donner de coups. -«Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?--C'est que, s'il vous plaît, -dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la moitié[294].» -La générosité surabondait chez lui comme le reste. «Jamais, dit -quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il ne rencontrait -un malheureux sans le secourir[295].» Plus tard, en Italie, sur cent -mille francs qu'il dépensait, il en donnait vingt-cinq mille. Les -sources vives dans ce coeur étaient trop pleines et dégorgeaient -impétueusement le bien, le mal au moindre choc. À huit ans, comme -Dante, il devint amoureux d'une enfant nommée Mary Duff. «N'est-ce -pas étrange, écrivait-il dix-sept ans plus tard, que j'aie été si -entièrement, si éperdument épris de cette enfant à un âge où je ne -pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le sens de ce mot?... Je me -rappelle tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, nos caresses, -ses traits; je n'avais plus de repos, je ne pouvais dormir.... Mon -angoisse, mon amour étaient si violents, que parfois je me demande si -j'ai eu depuis un autre attachement véritable.... Quand plus tard -j'appris son mariage, ce fut comme un coup de foudre, j'étouffais, je -tombai presque en convulsions[296].» Pareillement lorsqu'à douze ans -il aima sa cousine Marguerite Parker, il en perdit le sommeil, il ne -mangeait plus. «J'avais sujet de croire qu'elle m'aimait, et pourtant -la grande affaire de ma vie était de penser au temps qui s'écoulerait -jusqu'à notre prochaine rencontre. Et nos séparations étaient -d'environ douze heures! Mais j'étais un fou alors, et je ne suis pas -beaucoup plus sage aujourd'hui[297]....» - -Il ne le fut jamais: lectures énormes au collége, exercices violents -plus tard à Cambridge, à Newstead et à Londres, veilles prolongées, -débauches et jeunes outrés, régime destructif, il se ruait en avant -jusqu'au fond de tous les goûts et de tous les excès. Comme il était -dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de faim de -peur de devenir gros, puis buvait et dînait à s'étouffer pendant les -nuits d'abandon. «Les deux jours précédents, dit une fois son ami -Moore, Byron n'avait rien pris sinon quelques biscuits, mâchant du -mastic[298] pour apaiser son estomac. S'étant mis à table, il se -restreignit aux homards et en acheva deux ou trois pour sa part, -avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre à liqueur de -forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre à boire d'eau -très-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une -demi-douzaine, après quoi nous dépêchâmes deux bouteilles de bordeaux -à nous deux, et nous nous séparâmes vers quatre heures du matin.» Une -autre fois on trouve sur son journal la note suivante: «Dîné avec -Scrope Davis hier au Coco.--De six heures à minuit à table.--Bu à nous -deux une bouteille de champagne et six de bordeaux. Aucun de ces vins -ne me fait beaucoup d'effet.» Plus tard, à Venise: «À peine si j'ai -fermé l'oeil de toute la semaine dernière. J'ai eu quelques aventures -curieuses en masque de carnaval.--J'userai la mine de ma jeunesse -jusqu'au dernier filon de son métal, et après... bonsoir. J'ai vécu, -je suis content[299].» À ce train, les organes s'usent, et des -intervalles de tempérance ne suffisent pas à les réparer. L'estomac se -gâte, les nerfs se déconcertent, l'âme mine la machine, qui mine l'âme -à son tour. «Je m'éveille toujours, écrivait-il en Italie, dans un -véritable accès de désespoir et de dégoût pour toutes choses, même -pour ce qui me plaisait la veille. En Angleterre, il y a cinq ans, -j'ai eu la même sorte d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si -violente, que j'ai bu jusqu'à quinze bouteilles d'eau de seltz en une -nuit après m'être mis au lit, sans cesser d'avoir soif, faisant sauter -le cou des bouteilles par pure impatience de soif...» Esprit et corps, -on se ruinerait à moins tout entier. Ainsi vivent ces âmes véhémentes, -incessamment heurtées et brisées par leur propre élan, comme un boulet -arrêté qui tourne et semble tranquille, tant il va vite, mais qui, au -moindre obstacle, saute, ricoche, met tout en poudre, et finit par -s'enterrer. Le plus pénétrant des observateurs, Beyle, qui vécut avec -lui plusieurs semaines, dit qu'à certains jours il était fou; d'autres -fois, en présence des belles choses, il devenait sublime. Quoique -contenu et si fier, la musique le faisait pleurer. Le reste du temps, -les petites passions anglaises, l'orgueil du rang par exemple, la -vanité du dandy, le mettaient hors des gonds: il ne parlait de Brummel -«qu'avec un frémissement de jalousie et d'admiration.» Mais, petite ou -grande, la passion présente s'abattait sur son esprit comme une -tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au -génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose -involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère, -d'enthousiasme; le cri de la sensation y vibre aux moindres mots; -depuis Saint-Simon, on n'a pas vu de confidences plus vivantes. Tous -les styles semblent ternes, et toutes les âmes semblent inertes à côté -de celle-là. - -Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui -bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre -coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite -contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter -Scott[300], c'était un homme d'une véritable bonté de coeur, ayant les -sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est -misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition -publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que -l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas -cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet -instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de -passions sauvages[301], nées du climat et qui le nourrissent: -l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté, le goût du -danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui ne -s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui poussait -en avant les _berserkers_ scandinaves lorsque, dans une barque -ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à la -tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est dans -le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue[302]. Byron -était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice le -gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de mettre. -Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte avec ses -deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout, fixe et -morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver. Chez -lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de lord, -et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le faisant -précéder du titre de _dominus_, il ne put répondre le mot ordinaire -_adsum_[303], demeura immobile parmi ses camarades, qui ouvraient des -grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre fois, à Harrow, -dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit: «Byron ne veut -pas se mettre avec nous, parce qu'il n'aime à être le second nulle -part.» On lui offrit le commandement, et c'est alors seulement qu'il -daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître, se soulever tout -entier contre toute apparence d'empiétement ou d'ascendant, maintenir -sa personne intacte et inviolée à tout prix jusqu'au bout et contre -tous, tout oser plutôt que de donner un signe de soumission, voilà son -fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout souffrir plutôt que de -donner un signe de faiblesse. À dix ans, par fierté, il était -stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement dans une machine -de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et son maître le -plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre, monsieur Roger, dit -l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma figure[304].» Tel il -était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de corps, il lutte ou se -prépare à la lutte[305]. Tous les jours, pendant de longues heures, il -boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre, il court et saute, il -monte à cheval, il dompte des résistances. Ce sont là les exploits de -ses mains et de ses muscles; mais il lui en faut d'autres. Faute -d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait la guerre. On sait à -quel excès montait alors l'intolérance des opinions régnantes. -L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la France, et croyait -combattre pour la morale et la liberté. À ses yeux, en ce moment, -l'Église et la constitution sont choses saintes: gardez-vous d'y -toucher, si vous ne voulez point devenir ennemi public! Dans cet accès -de passion nationale et de sévérité protestante, quiconque affiche des -idées ou des moeurs libres semble un incendiaire et ameute contre soi -l'instinct des propriétaires, les doctrines des moralistes, les -intérêts des politiques et les préjugés du peuple. C'est ce moment que -Byron choisit pour louer Voltaire et Rousseau, admirer Napoléon[306], -s'avouer sceptique, réclamer pour la nature et le plaisir contre le -_cant_ et la règle, dire que la haute société anglaise, toute -débauchée et hypocrite, fabrique des phrases et fait tuer des hommes -pour garder ses sinécures et ses bourgs pourris. Comme si ce n'était -pas assez des haines politiques, il se charge encore des inimitiés -littéraires, attaque le corps entier des critiques[307], diffame la -nouvelle poésie, déclare que les plus célèbres sont des «Claudiens, -des gens du bas empire,» s'acharne sur les lakistes, et garde un -ennemi venimeux et infatigable dans Southey. Ainsi muni d'adversaires, -il donne prise sur lui de toutes parts. Il se décrie par haine du -_cant_, par bravade, en fanfaron de vices. Il se peint dans ses héros, -mais en noir, de telle façon que personne ne peut manquer de le -reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il n'est. Walter Scott -écrit de prime saut après avoir lu _Childe Harold_: «Poëme de grand -mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du coeur ni de la -morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste, et il -faut une impudence presque aussi grande que les talents du noble lord -pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il -a gagnés dans la compagnie de ses compagnons de table et de ses -maîtresses. Il y a aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à -nous petites gens, que nos petits scrupules surannés et nos préceptes -de tempérance ne sont pas dignes de son attention[308].» Voilà les -sentiments qu'il excitait dans toutes les classes respectables; il s'y -complaisait et faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures -d'Orient, il avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand -on le confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux -d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de -commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal: -«Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le vrai -Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se sont -accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près de la -vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi -j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni -personne,--ni,--ni,--ni.--Pourtant c'est un mensonge[309];.... mais je -n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses -paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il -aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en -voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères. -Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même -au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans -tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle -involontairement tout son être se portait. - -Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon, -on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop -fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût -et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva -de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu, -«sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et -sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle, -disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais connu de dame qui ne -sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit examiner -par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le quitta, -revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir. Là-dessus il -passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent d'opprobre; ses amis -l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au Parlement, craignant -qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si violente, précocement -habituée à la gloire éclatante, ressentit de fureur et de tortures -dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut l'apprendre que par -ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise dans la voluptueuse -vie italienne, même dans la basse débauche, pour mieux faire insulte à -la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et n'en sortit que par une -offense encore plus blâmée, son intimité publique avec la jeune -comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait aussi âprement -révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il écrivait: -«J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à détester à -mort tous les gouvernements qui existent[310].» Cette fois, à Ravenne, -sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs, et il se -préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes avec eux -pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent s'insurger ici, -écrivait-il sur son journal[311], et doivent m'honorer d'une -invitation. Je ne ferai point défaut, quoique je ne les croie pas -assez forts de nombre et de coeur pour faire grand'chose; mais en -avant!--Que signifie le moi? Un homme ou un million d'hommes, il -n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut répandre. En de telles -occasions, il ne faut point de calcul personnel, et aujourd'hui ce ne -sera pas moi qui en ferai un[312].» En attendant, il avait des rixes -avec la police, sa maison était surveillée, il était menacé -d'assassinat, et néanmoins tous les jours il montait à cheval, et -allait s'exercer au pistolet dans la forêt de pins voisine. Ce sont -les sentiments d'un homme qui est à la gueule d'un canon chargé, -attendant qu'il parte: l'émotion est grande, héroïque même, mais elle -n'est pas douce, et certainement, même en ce moment de grande émotion, -il était malheureux; rien de plus propre à empoisonner le bonheur que -l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il, ai-je été toute ma vie plus ou -moins ennuyé?... Je ne sais que répondre, mais je pense que c'est dans -mon tempérament,... comme aussi de me réveiller dans l'abattement, ce -qui n'a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La -tempérance et l'exercice que j'ai pratiqués parfois et longtemps de -suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien. -Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'étais sous leur -prise directe,--c'est étrange,--j'étais agité et non abattu.--Pour le -vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la -férocité,--silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on -ne me parle pas. Nager aussi me relève; mais en général je suis bas, -et tous les jours plus bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve -pas aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là -j'étais obligé de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation -quelconque, sans quoi j'étais misérable.... À présent, ce qui -m'envahit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'écoeurement plus -fort que l'indifférence. Si je me réveille, c'est par des -fureurs[313].--Dernièrement Lega est entré avec une lettre de Venise -au sujet d'une facture que je croyais payée il y a dix mois. J'entrai -dans un tel paroxysme de rage que je m'évanouis presque.... Je présume -que je finirai comme Swift, c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la -tête,--à moins que ce ne soit plus tôt et par accident.» Horrible -attente, et qui l'a hanté jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce, -il refusait, je ne sais plus pourquoi, de se laisser saigner, et -préférait finir tout de suite. On le menaça de la folie; il sursauta: -«Faites donc, bourreaux que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est -parmi ces éclats et ces anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse -endurée, le danger bravé, la résistance domptée, la douleur savourée, -toutes les grandeurs et toutes les tristesses de la noire manie -belliqueuse, voilà les images qu'il avait besoin de faire flotter -devant lui. À défaut d'action, il avait les rêves, et il ne se -réduisait aux rêves qu'à défaut d'action. Lui-même, en s'embarquant -pour la Grèce, disait qu'il avait pris la poésie faute de mieux, -qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce qu'un poëte? qu'est-ce -qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un bavard.» Il augurait mal de -la poésie de son siècle, même de la sienne, disant que s'il vivait dix -ans, on verrait de lui quelque chose d'autre que des vers. En effet, -il eût été mieux à sa place roi de la mer ou chef de bandes au moyen -âge. Sauf deux ou trois éclairs de soleil italien, sa poésie et sa vie -sont celles d'un scalde transporté dans le monde moderne, et qui, dans -ce monde trop bien réglé, n'a pas trouvé son emploi. - -[Note 293: My school-friendships were _with me passions_ (for I -was always violent). I never hear the word Clare (Lord Clare) without -the beating of the heart, even now.] - -[Note 294: «Because, if you please,» said Byron holding out his -arm, «I would take half.»] - -[Note 295: Moore, t. I, p. 121, année 1807.] - -[Note 296: How very odd that I should have been so utterly, -devotedly fond of that girl, at an age when I could neither feel -passion, nor know the meaning of the word!... I remember all our -caresses,... my restlessness, my sleeplessness. My misery, my love for -the girl were so violent, that I sometimes doubt, if I have ever been -really attached since.] - -[Note 297: My passion had its usual effects upon me. I could not -sleep; I could not eat. I could not rest, and although I had reason to -know that she loved me, it was the texture of my life to think of the -time which must elapse before we could meet again, being usually about -twelve hours of separation. But I was a fool then, and am not much -wiser now.] - -[Note 298: Probablement de la gomme de lentisque.] - -[Note 299: I have hardly had a wink of sleep this week past. I -have had some curious masking adventures, this carnival.... I will -work the mine of my youth to the last vein of the ore, and then.... -good night. I have lived and am content.] - -[Note 300: Lockhart, _Life of Sir W. Scott_, II, 238.] - -[Note 301: If I was born, as the nurses say, with a silver spoon -in my mouth, it has stuck in my throat, and spoiled my palate, so that -nothing put into it is swallowed with much relish, unless it be -Cayenne... I see no such horror in a dreamless sleep, and I have no -conception of any existence which duration would not make tiresome.] - -[Note 302: I like Junius, he was a good hater.... - -I don't understand yielding sensitiveness. What I feel is an immense -rage for 48 hours.] - -[Note 303: Présent.] - -[Note 304: «Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of -it in me.»] - -[Note 305: I like energy,--even animal energy,--of all kinds--and -have need of both, mental and corporal.] - -[Note 306: Il l'appelait «son héros de roman.»] - -[Note 307: _English Bards and Scottish Reviewers._] - -[Note 308: _Childe Harold_ is, I think, a very clever poem, but -gives no good symptom of the writer's heart or morals. Vice ought to -be a little more modest, and it must require impudence almost equal to -the noble lord's other powers, to claim sympathy gravely for the ennui -arising from his being tired of his wassailers and his paramours. -There is a monstrous deal of conceit in it too, for it is informing -the inferior part of the world, that their little old-fashioned -scruples of limitation are not worthy of his regard.... - -My noble friend is something like my old peacock, who chooses to -bivouac apart from his lady, and sits below my bed-room window, to -keep me awake with his screeching lamentation. Only I own he is not -equal in melody to lord Byron.] - -[Note 309: Il y a ici une citation de _Macbeth_ que je traduis par -un équivalent.] - -[Note 310: I have simplified my politics into an utter detestation -of all existing governments.] - -[Note 311: 1821.] - -[Note 312: They mean to insurrect here and are to honour me with a -call thereupon. I shall not fall back, though I don't think them in -force and heart sufficient to make much of it. But onward. What -signifies self?... It is not one man nor a million, but the spirit of -liberty that must be spread.... The mere selfish calculation ought -never to be made on such occasions and, at present, it shall not be -computed by me.... I should almost regret that my own affairs went -well, when those of nations are in peril.] - -[Note 313: I always wake in actual despair, and despondency, in -all respects, even of that which pleased me over night. - -In England, five years ago, I had the same kind of hypochondria, but -accompanied with so violent a thirst, that I have drunk as many as -fifteen bottles of soda-water in one night, after going to bed, and -been still thirsty.... striking off the necks of the bottles from mere -thirsty impatience. - -What I feel most growing upon me are laziness, and a disrelish more -powerful than indifference. If I rouse, it is into fury. I presume -that I shall end (if not earlier by accident) like Swift «dying at the -top.» - -Lega came in with a letter about a bill unpaid at Venice which I -thought paid months ago. I flew into a paroxysm of rage, which almost -made me faint. - -I have always had «_une âme_» which not only tormented itself, but -every body else in contact with it, and an «_esprit violent_,» which -has almost left me without any «_esprit_» at all.] - - -II - -Il a donc été poëte, mais à sa façon, façon étrange, semblable à celle -dont il a vécu. Il y avait en lui des tempêtes intérieures, des -avalanches d'idées qui ne trouvaient d'issue que par l'écriture. «Me -fuir moi-même, ç'a été là toujours mon vrai, mon unique, mon seul -motif pour barbouiller du papier et pour publier.--Publier est la -continuation du même effet par le mouvement que cela donne à l'esprit, -qui, sans cela retomberait sur soi-même[314].»--Il a écrit «par -trop-plein, dit-il encore, par passion, par entraînement, par beaucoup -de causes, mais jamais par calcul,» et presque toujours avec une -rapidité étonnante: _le Corsaire_ en dix jours, _la Fiancée d'Abydos_ -en quatre jours.--Pendant l'impression, il ajoutait, corrigeait, mais -sans refondre. «Je vous ai déjà dit que je ne puis jamais refondre. Je -suis comme le tigre: si je manque mon premier bond, je rentre en -grondant dans ma jungle; si je le fais juste, il est écrasant[315].» -Sans doute il bondit, mais il a sa chaîne: jamais, dans le plus libre -élan de ses pensées, il ne se détache de soi. C'est de lui-même qu'il -rêve et c'est lui-même qu'il voit partout. C'est un torrent qui -bouillonne, mais que des rocs endiguent. Il n'y a point d'aussi grand -poëte qui ait eu l'imagination aussi étroite; il ne peut pas se -métamorphoser en autrui. Ce sont ses chagrins, ses révoltes, ses -voyages, à peine transformés et arrangés, qu'il met dans ses vers. Il -n'invente pas, il observe; il ne crée pas, il transcrit. Sa copie est -poussée au noir, mais c'est une copie. «Je ne puis écrire sur quoi que -ce soit, dit-il, sans quelque expérience personnelle et sans un -fondement vrai[316].» Vous trouverez dans ses lettres et dans son -livre de notes, presque trait pour trait, ses descriptions les plus -frappantes. La prise d'Ismaïl, le naufrage de don Juan, suivent pas à -pas deux récits en prose. S'il n'y a que des badauds capables de lui -attribuer les crimes de ses héros, il n'y a que des aveugles capables -de ne point voir en lui les sentiments de ses personnages; cela est si -vrai, qu'en somme il n'en a fait qu'un seul. Childe Harold, Lara, le -Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, son Tasse, son Dante -et le reste sont toujours un même homme, représenté sous divers -costumes, dans plusieurs paysages, avec des expressions différentes, -mais comme en font les peintres, lorsque par des changements de -vêtements, de décors et d'attitudes, ils tirent du même modèle -cinquante portraits. Il était trop replié sur soi pour s'éprendre -d'autre chose: le roidissement habituel de la volonté empêche l'esprit -d'être flexible; sa force, toujours concentrée pour l'effort et tendue -vers la lutte, l'enfermait dans la contemplation de lui-même, et le -réduisait à ne jamais faire que l'épopée de son propre coeur. - -Dans quel style allait-il écrire? Avec ces sentiments concentrés et -tragiques, il avait l'esprit classique. Par le plus singulier mélange, -les livres qu'il préférait étaient ou les plus violents ou les plus -réguliers, la Bible d'abord: «J'en suis grand lecteur et grand -admirateur, je l'avais lue et relue avant d'avoir huit ans; je veux -dire l'Ancien-Testament, car le Nouveau, pour moi, était une tâche, -mais l'Ancien un plaisir[317].» Remarquez ce mot; il ne goûte point le -mysticisme tendre et abandonné de l'Évangile, mais la roideur atroce -et les cris lyriques des vieux Hébreux. À côté de la Bible, ce qu'il -aime, c'est Pope, le plus correct, le plus compassé des hommes: «Je -l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre poésie. Comptez -là-dessus, les autres sont des barbares.... Vous pouvez appeler -Shakspeare et Milton des pyramides, je préfère le temple de Thésée ou -le Parthénon à des montagnes de briques brûlées[318].» Et aussitôt il -écrit deux lettres avec une verve et un esprit incomparables pour -défendre Pope contre les mépris des écrivains modernes. Ce sont ces -écrivains, à son avis, qui ont gâté le goût public. Les seuls d'entre -eux qui valent quelque chose, Crabbe, Campbell, Roger, imitent le -style de Pope; quelques autres ont du talent, mais, à tout prendre, -les nouveaux venus ont perverti la littérature; ils ne savent plus -leur langue; leurs expressions ne sont que des à-peu-près, au-dessous -ou au-dessus du ton, forcées ou plates. Lui-même il se range parmi les -corrupteurs[319], et l'on voit bien vite que cette théorie n'est pas -une improvisation échappée à la mauvaise humeur et à la polémique: il -y revient. Dans ses deux premiers essais, _Hours of idleness_, -_English Bards and Scottish Reviewers_, il a essayé de la suivre. Plus -tard et presque dans toutes ses oeuvres, on en trouvera l'effet. Il -recommande et pratique la règle des unités dans les tragédies. Il aime -la forme oratoire, la phrase symétrique, le style condensé. Il plaide -volontiers ses passions. Sheridan l'engageait à se tourner vers -l'éloquence, et la vigueur, la logique perçante, la verve -extraordinaire, l'argumentation serrée de sa prose, prouvent que parmi -les pamphlétaires[320] il eût été au premier rang. S'il y monte parmi -les poëtes, c'est en partie grâce à son système classique. Cette forme -oratoire, où Pope resserre sa pensée à la façon de La Bruyère, -multiplie la force et l'élan des idées véhémentes; comme un canal -étroit et droit, elle les rassemble et les précipite sur leur pente; -il n'y a rien alors que leur assaut n'emporte, et c'est ainsi que lord -Byron, du premier coup, à travers les critiques inquiètes, par-dessus -les réputations jalouses, a percé jusqu'au public[321]. - -Ainsi perça _Childe Harold_. Du premier coup, chacun fut troublé. -C'était plus qu'un auteur qui parlait, c'était un homme. En dépit de -ses désaveux, on sentait bien que l'auteur ne faisait qu'un avec le -personnage; il se calomniait, mais il s'imitait. On le reconnaissait -dans ce jeune noble voluptueux et dégoûté, prêt à pleurer au milieu de -ses orgies, qui «seul errait perdu en de mornes rêveries, et, gorgé de -plaisirs, aspirait presque à la douleur[322],» qui, fuyant sa terre -natale, portait parmi les splendeurs et les gaîtés du Midi la -persécutrice infatigable, «la pensée, comme un démon,» acharné après -lui. On reconnaissait les paysages: ils avaient été copiés sur place. -Et qu'est-ce qu'était tout ce livre, sinon son journal de voyage? Il y -disait ce qu'il avait vu et ce qu'il avait senti. Quelle fiction -poétique vaut la sensation vraie? Qu'y a-t-il de plus pénétrant que la -confidence volontaire ou involontaire? Véritablement chaque mot ici -notait une émotion des yeux ou du coeur. «Cet azur tendre de la mer -unie; ces mousses des montagnes brunies par un ciel ardent[323],» ces -îles «dans leurs robes de brume, rayées de bandes brunes et -pourprées,» toutes ces beautés imposantes ou sereines, il en avait -joui et parfois souffert, et c'est pour cela que nous les voyons à -travers ses vers. Quelque objet qu'il touchât, il le faisait palpiter -et vivre; c'est qu'en le regardant il avait palpité et vécu. Lui-même, -un peu plus tard, laissant le masque d'Harold, reprenait son récit en -son propre nom, et qui n'eût été touché d'aveux si passionnés et si -entiers? - - Oui, il faut que je pense moins violemment; j'ai pensé--trop - longtemps et lugubrement, jusqu'à ce que mon - cerveau,--bouillonnant et épuisé par son propre - tourbillon,--soit devenu un gouffre tournant de rêves et de - flamme.--Voilà comment, n'ayant point appris tout jeune à - dompter mon coeur,--les sources de ma vie ont été - empoisonnées. Il est trop tard!--Pourtant je suis changé, - quoique toujours le même en force--pour endurer ce que le - temps ne peut amoindrir,--et pour me nourrir de fruits - amers, sans accuser la destinée.... - - Harold s'était bientôt reconnu le plus impropre des - hommes--à vivre dans le troupeau des hommes. Il était--trop - différent, incapable de plier ses pensées--à celles des - autres, quoique son âme eût été foulée--dans sa jeunesse par - ses propres pensées; toujours retranché dans son - indépendance,--refusant de livrer le gouvernement de son - esprit--à des âmes contre lesquelles la sienne se - révoltait,--fier jusque dans un désespoir qui savait - trouver--une vie en lui-même, et respirer en dehors de - l'humanité!.... - - Comme le Chaldéen, il tenait ses yeux fixés sur les - étoiles,--jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi - brillants--que leurs propres rayons, et que la terre, et ses - discordes fangeuses,--et les fragilités humaines fussent - oubliées toutes.--S'il avait pu maintenir son âme dans cet - essor,--il eût été heureux; mais notre argile étouffe--son - étincelle divine, enviant à l'homme la lumière--vers - laquelle il monte, comme pour briser sa chaîne--enchaîné - loin du ciel qui là-haut nous ouvre ses plages. - - Cependant, dans les demeures de l'homme, il était devenu une - créature--anxieuse et harassée, sombre et - déplaisante,--languissant comme un faucon sauvage dont - l'aile est coupée,--pour qui l'air sans bornes serait la - seule patrie.--Alors son accès lui revenait, et pour le - dompter,--aussi ardemment que l'oiseau emprisonné heurte--sa - poitrine et son bec contre le treillage de fer--jusqu'à ce - que le sang teigne son plumage;--ainsi la chaleur de son âme - captive allait dévorant le sang de son coeur[324]. - -Voilà les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et -l'histoire, non pour les comprendre en s'oubliant devant elles, mais -pour y chercher ou y imprimer l'image de ses propres passions. Il ne -laisse pas parler les objets, il les force à lui répondre. Au milieu -de leur paix, il n'est occupé que de son trouble. Il les monte au ton -de son âme, et les force à répéter ses propres cris. Tout est tendu -ici, comme en lui-même; la vaste strophe roule emportant dans son lit -comblé le flot des idées véhémentes; la déclamation s'étale, pompeuse -et parfois artificielle (c'est sa première oeuvre), mais puissante, et -si souvent sublime que les vieilleries de la rhétorique qu'il garde -encore disparaissent sous l'afflux des magnificences dont il la -charge. Wordsworth, Walter Scott, à côté de cette prodigalité de -splendeurs accumulées, semblaient pauvres et ternes; on n'avait point -vu depuis Eschyle une pompe aussi tragique, et on suivait avec une -sorte de saisissement le cortége des figures gigantesques qu'il -amenait en files lugubres du fond du passé jusque sous nos yeux. - - J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs,--un palais et une - prison de chaque côté.--Je voyais, du sein de la vague, ses - monuments se lever--comme à l'attouchement d'une baguette - magique.--Dix siècles étendent leurs ailes brumeuses--autour - de moi, et une auréole mourante rayonne--jusque sur ces - temps lointains où mainte contrée sujette--tenait ses yeux - fixés sur les bâtisses de marbre du lion ailé,--quand - Venise, assise dans sa pompe, posait son trône sur ses cent - îles. - - Elle semble une Cybèle des mers sortie de - l'Océan,--s'élevant avec sa tiare de tours - orgueilleuses,--dans le vague lointain, d'un mouvement - majestueux,--souveraine des eaux et de leurs - puissances.--Elle l'était jadis; ses filles avaient leur - douaire--dans les dépouilles des nations, et l'inépuisable - Orient--versait dans son giron les pierreries en pluies - éblouissantes.--Elle trônait dans sa pourpre, et à ses - fêtes--les monarques invités croyaient leur dignité - accrue[325].... - - La Bataille géante[326] est debout sur la montagne;--le - soleil brunit l'éclat de ses tresses sanglantes;--dans ses - mains de feu, les boulets flamboient,--et ses yeux brûlent - tout ce que leur éclair a touché.--Çà et là, sans repos, - elle roule, un instant fixe, puis au loin,--lançant sa - flamme. Devant ses pieds de fer,--le Meurtre s'est blotti - pour compter les oeuvres de mort.--Car ce matin trois - puissantes nations se rencontrent--pour verser devant son - autel le sang qu'elle trouve le plus doux. - - Par le ciel! c'est une splendide vue--pour celui qui n'a - point là d'ami ni de frère--de voir leurs écharpes rivales, - aux broderies bigarrées,--de voir leurs armes variées qui - étincellent dans l'air!--Les vaillants dogues de la guerre - se lancent hors de leur repaire,--et grincent de leurs - crocs, et hurlent haut après la proie.--Tous se joignent à - la chasse, mais peu auront part au triomphe;--le tombeau - prendra pour soi le plus précieux du butin,--et le Massacre - assouvi peut à peine, à force de joie, compter leurs - files[327].... - - Quel fruit retirerons-nous de notre maigre et pauvre - être?--Nos sens étroits,--notre raison fragile,--la vie - courte,--la vérité, une perle qui aime l'abîme,--toutes les - choses pesées dans la fausse balance de la - coutume;--l'opinion, souveraine toute-puissante, qui - jette--sur la terre le manteau de ses obscurités, jusqu'à ce - que le juste--et l'injuste semblent des accidents, et que - les hommes pâlissent--de la crainte que leurs propres - jugements n'éclatent au jour,--et que leurs libres pensées - ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumière. - - Voilà comme ils fouissent leur sillon dans leur misère - inerte,--pourrissant de père en fils et d'âge en âge,--fiers - de leur nature foulée. Voilà comme ils meurent,--léguant - leur rage héréditaire--à une race nouvelle d'esclaves-nés, - qui recommenceront la guerre--pour garder leurs chaînes, et, - plutôt que d'être libres,--saigneront en gladiateurs, et - toujours iront s'assaillant--dans cette même arène où ils - voient--leurs compagnons tombés avant eux, comme les - feuilles du même arbre[328]. - -Jamais style a-t-il mieux exprimé l'âme? On la voit ici qui travaille -et s'épanche. Longuement et orageusement les idées y ont bouillonné -comme les pièces de métal entassées dans la fournaise. Elles y ont -fondu sous l'effort de la chaleur intense; elles y ont mêlé leurs -laves avec des frémissements et des explosions, et voilà qu'enfin la -porte s'ouvre: un lourd ruisseau de feu descend dans le canal ménagé -d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes flamboyantes -brûlent les yeux qui s'obstinent à le regarder. - -[Note 314: I have written from the fulness of my mind, from -passion, from impulse, from many motives, but not «for their sweet -voices.» - -To withdraw myself from myself has ever been my sole, my entire, my -sincere motive in scribbling at all--and publishing also the -continuance of the same object, by the action it affords to the mind, -which else recoils upon itself.] - -[Note 315: I told you before that I can never recast any thing. I -am like the tiger. If I miss the first spring, I go grumbling to my -jungle again. But if I do it, it is crushing.] - -[Note 316: I could not write upon any thing without some personal -experience and foundation.] - -[Note 317: I am a great reader and admirer of those books (the -Bible) and had read them through and through before I was eight years -old.--That is to say the Old Testament, for the New struck me as a -task, but the other as a pleasure.] - -[Note 318: As to Pope, I have always regarded him as the greatest -man in our poetry. Depend upon it. The rest are barbarians. He is a -Greek temple, with a gothic cathedral on one hand and a turkish -mosque, and all sorts of fantastic pagodas and conventicles about him. -You may call Shakspeare and Milton pyramids, but I prefer the temple -of Theseus or the Parthenon to a mountain of burnt brick-work.... The -grand distinction of the under forms of the new school of poets is -their vulgarity. By this I do not mean they are coarse, but shabby -genteel.] - -[Note 319: All the styles of the day are bombastic. I don't except -my own, no one has done more through negligence to corrupt the -language.] - -[Note 320: Voyez le pamphlet qu'il fit contre les lakistes.] - -[Note 321: On vendit du _Corsaire_ 13000 exemplaires en un jour.] - -[Note 322: - - And now Childe Harold was sore sick at heart, - And from his fellow bacchanals would flee; - 'Tis said, at times the sullen tear would start, - But pride congeal'd the drop within his ee: - Apart he stalk'd in joyless reverie, - And from his native land resolved to go, - And visit scorching climes beyond the sea; - With pleasure drugg'd he almost long'd for woe.] - -[Note 323: - - The tender azure of the unruffled deep, - The mountain moss by scorching skies imbrown'd.... - The orange tints that gild the greenest bough....] - -[Note 324: - - Yet must I think less wildly:--I _have_ thought - Too long and darkly, till my brain became - In its own eddy boiling and o'erwrought, - A whirling gulf of phantasy and flame: - And thus, untaught in youth my heart to tame, - My springs of life were poison'd. 'Tis too late! - Yet I am changed; though still enough the same - In strength to bear what time cannot abate, - And feed on bitter fruits without accusing fate. - - .... But soon he knew himself the most unfit - Of men to herd with man, with whom he held - Little in common; untaught to submit - His thoughts to others, though his soul was quell'd - In youth by his own thoughts; still uncompell'd, - He would not yield dominion of his mind - To spirits against whom his own rebell'd; - Proud though in desolation, which could find, - A life within itself, to breathe without mankind. - - .... Like the Chaldean, he could watch the stars, - Till he had peopled them with beings bright - As their own beams; and hearth, and earthborn jars - And human frailties, were forgotten quite: - Could he have kept his spirits to that flight, - He had been happy; but this clay will sink - Its spark immortal, envying it the light - To which it mounts, as if to break the link - That keeps us from yon heaven which woos us to its brink. - - But in man's dwellings he became a thing - Restless and worn, and stern and wearisome, - Droop'd as a wild-born falcon with clipt wing, - To whom the boundless air alone were home: - Then came his fit again, which to o'ercome, - As eagerly the barr'd-up bird will beat - His breast and beak against his wiry dome - Till the blood tinge his plumage, so the heat - Of his impeded soul would through his bosom eat.] - -[Note 325: - - I stood in Venice, on the Bridge of Sighs; - A palace and a prison on each hand: - I saw from out the wave her structures rise - As from the stroke of the enchanter's wand: - A thousand years their cloudy wing expand - Around me, and a dying glory smiles - O'er the far time, when many a subject land - Look'd to the winged lion's marble piles, - When Venice sat in state, throned on her hundred isles. - - She looks a sea-Cybele fresh from Ocean, - Rising with her tiara of proud towers - At airy distance, with majestic motion, - A ruler of the waters and their powers: - And such she was;--her daughters had their dowers - From spoils of nations, and the exhaustless East - Pour'd in her lap all gems in sparkling showers: - In purple was she robed, and of her feast - Monarchs partook, and deem'd their dignity increased....] - -[Note 326: Talavera.] - -[Note 327: - - Lo! where the giant on the mountain stands, - His blood-red tresses deepening in the sun, - With deathshot glowing in his fiery hands, - And eye that scorcheth all it glares upon; - Restless it rolls, now fix'd, and now anon - Flashing afar,--and at his iron feet - Destruction cowers, to mark what deeds are done; - For on this morn three potent nations meet, - To shed before his shrine the blood he deems most sweet. - - By Heaven! It is a splendid sight to see - (For one who hath no friend, no brother there) - Their rival scarfs of mix'd embroidery, - Their various arms that glitter in the air! - What gallant war-hounds rouse them from their lair, - And gnash their fangs, loud yelling for the prey! - All join the chase, but few the triumph share: - The grave shall bear the chiefest prize away, - And Havoc scarce for joy can number their array....] - -[Note 328: - - .... What from this barren being do we reap? - Our senses narrow, and our reason frail, - Life short, and truth a gem which loves the deep, - And all things weigh'd in custom's falsest scale; - Opinion an omnipotence,--whose veil - Mantles the earth with darkness, until right - And wrong are accidents, and men grow pale - Lest their own judgments should become too bright, - And their free thoughts be crimes, and earth have too much light. - - And thus they plod in sluggish misery, - Rotting from sire to son, and age to age, - Proud of their trampled nature, and so die, - Bequeathing their hereditary rage - To the new race of inborn slaves, who wage - War for their chains, and, rather than be free, - Bleed gladiator-like, and still engage - Within the same arena where they see - Their fellows fall before, like leaves of the same tree.] - - -III - -Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il -avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et -d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la -force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent -et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a -cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et -l'on a vu paraître coup sur coup _la Fiancée d'Abydos_, _le Giaour_, -_le Corsaire_, _Lara_, _Parisina_, _le Siége de Corinthe_, _Mazeppa_ -et _le Prisonnier de Chillon_. - -Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans -ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries, -et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges. -Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus -faux. Son _Corsaire_ est taché d'élégances classiques; la chanson des -pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un choeur de -l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses philosophiques -aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire, -l'Envie, le Désespoir et le reste des personnages abstraits, tels -qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion -au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont -défigurés par des apostrophes de collége, et la prétendue diction -poétique vient y étaler sa friperie usée et ses ornements -convenus[330]. Bien pis, il vise à l'effet et suit la mode. Les -ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son personnage pour -obtenir la grimace qui fera frémir le public: «Écoutez!--Qui vient là -sur un noir coursier?--Approche, bas esclave rampant, et réponds: ne -sont-ce point là les Thermopyles[331]?» Tristes procédés, emphatiques -et vulgaires, imités de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui -font effet pendant la chaleur de la première lecture et sur la -populace des auditeurs. Il y a un moyen sûr d'attirer la foule autour -de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siéges, des -meurtres et des combats, on l'intéressera toujours; montrez-lui des -forbans, des aventuriers désespérés: ces figures contractées ou -furieuses la tireront de sa vie régulière et monotone; elle ira les -voir comme elle va aux théâtres du boulevard et par le même instinct -qui lui fait lire les romans à quatre sous. Joignez-y, en façon de -contraste, des femmes angéliques, tendres et soumises, surtout belles -comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute à toutes ces -séductions la fantasmagorie de la scène, le décor oriental ou -pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les vagues de la -Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout en haut -relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes. Nous sommes -tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame, comme la -femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur -les moyens. - -Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un -arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les -spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il -est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des -aventures maritimes et des moeurs sauvages. Il a senti vingt fois le -voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et -de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en -Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection, -dans des commencements de coups de main, en mer, armé, ou à cheval, -ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies, -l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à être -assassiné[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui -n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne -m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la -précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut -ou non vous frapper[333].» Il disait vrai: nul devant le danger ne -s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de -San-Fiorenzo[334], son _yacht_ fut jeté à la côte; la mer était -horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire -ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés, -déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous -sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais -certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres -à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues: -«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes -au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous -mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à -nager[335].» Là-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; même -il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de -son gilet. Cependant les longues lames pesantes déferlaient sur les -rocs avec le craquement d'une forêt de chênes fracassés par un -tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne vit point pendant -tout ce temps Byron changer de visage.--Un homme ainsi éprouvé et -trempé pouvait peindre les situations et les sentiments extrêmes. -Après tout, on ne les peint jamais que comme lui, par expérience[336]. -Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font -pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il a toujours les pieds -plongés dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus -magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir au monde l'image -de leur siècle ou de leur propre coeur. Tout au plus ils _déduisent_, -c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois traits, le fond de -l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en -tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience, -l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils ont beau être -artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils décrivent. -Leur gloire ne consiste point dans l'étalage d'une fantasmagorie, -mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent les premiers dans -quelque province inexplorée de la nature humaine, qui devient leur -domaine, et désormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a -trouvé la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes; -c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est -seul. - -Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la -médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages -qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux -frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en -combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de -l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie -silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une -crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les -survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient -cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la -place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant -pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune -se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au -contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337]. -Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme -mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se -ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne -d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là, -devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée -s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé -l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne -sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.--En -voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval -sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes, -saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent. -Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force -s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;--il me sembla que je -tombais à terre:--je me trompais, j'étais trop bien lié!--Mon coeur -devint malade, mon cerveau douloureux;--il palpita un temps, puis ne -battit plus.--Le ciel tournoyait comme une grande roue.--Je vis les -arbres chanceler comme des hommes ivres.--Un éclair faible passa -devant mes yeux,--qui ne virent plus. Celui qui meurt--ne peut pas -mourir davantage.--Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,--et je -luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir -jusqu'à la vie.--Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une -planche,--quand toutes les vagues qui fondent sur lui--le soulèvent en -même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo, -Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est -l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la -torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la -mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour -compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante, -sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont -trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval -sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le -gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle -d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans -assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune -fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa -propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul -appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la -volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent, -et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il -sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est -minuit; sur les montagnes brunes,--la froide lune ronde luit -descendue;--la mer bleue roule, le ciel bleu--s'étend comme un océan -suspendu dans les hauteurs,--parsemé d'îles de lumière.--Les vagues -sur les deux rivages reposaient,--calmes, transparentes, aussi azurées -que l'air.--À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,--et -leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «--Les vents -étaient endormis sur les vagues,--les étendards laissaient retomber -leurs plis le long de leurs hampes,--et ce profond silence n'était -point interrompu,--sauf quand la sentinelle criait son signal,--sauf -quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,--sauf quand -le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage--allait bruissant -comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le -coeur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste -entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se -tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent -impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp -avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des -sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous -le mur,--qui faisaient leur carnaval sur les morts,--se gorgeant et -grondant sur les carcasses et les membres.--Ils étaient trop affairés -pour aboyer contre lui.--Ils avaient arraché la chair du crâne d'un -Tartare,--comme on pèle une figue quand le fruit est frais,--et les -crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,--quand il -glissait à travers leurs mâchoires émoussées.--Eux, paresseusement, -allaient mâchonnant les os des morts,--et pouvant à peine se traîner -hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,--tant ils avaient bien -rompu leur long jeûne,--sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de -la nuit.--Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le -sable,--les premiers entre les plus braves de sa troupe;--rouges et -verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,--et chaque crâne -avait une longue touffe de cheveux;--tout le reste était rasé et -nu.--Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,--et leur -chevelure entortillée autour de sa mâchoire.--Tout auprès, sur le -rivage, au bord du golfe,--un vautour s'était posé, battant des ailes, -pour chasser un loup--qui était descendu furtivement des collines, -mais se tenait à l'écart,--effarouché par les chiens, loin de la proie -humaine.--Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,--rongé -par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de -l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu -importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de -ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture, -et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le -sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis. -Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue? -Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre -peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein? -Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre -la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus -vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et -le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a -tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent -ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux -portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses; -la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire -témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de -voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur -attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu -raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché -sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot -jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à -goutte, et déjà son front est humide, son oeil terne. Les vainqueurs -arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix -bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce -pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout, -qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à -peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»--il lui prend la -main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue -inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le -soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des -assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste -«immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son -souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,--et le nuage -s'épaissit sur ses yeux troubles,--ses membres s'étendent en -tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain -esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels -coeurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne -reposent bien que dans le tombeau. - -Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'_Edda_ et -sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément, au bord d'une -mer tempétueuse, oeuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop -sombre, et qui, après avoir prodigué les images de la désolation et de -l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir sur toute la nature -vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce rêve est ici comme -dans l'_Edda_, presque aussi grandiose. «J'eus un songe qui n'était -pas tout entier un songe.--Le clair soleil était éteint, et les -étoiles--erraient dans les ténèbres de l'éternel espace,--sans rayons, -ne voyant plus leur route, et la terre froide--se balançait aveugle et -noircissante dans l'air sans lune.--Le matin venait, s'en allait et -venait encore, mais n'apportait point de jour....--Les hommes mirent -le feu aux forêts pour s'éclairer; mais heure par heure--elles -tombaient et se consumaient; les troncs pétillants--s'éteignaient avec -un craquement, puis tout était noir.--Ils vivaient près de ces feux -nocturnes, et les trônes,--les palais des rois couronnés, les cabanes, -les habitations de tous les êtres qui vivent sous un toit--flambèrent -en guise de torches. Les cités furent incendiées,--et les hommes se -tenaient assemblés autour de leurs maisons brûlantes--pour se regarder -encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette -lumière désespérée avaient un aspect infernal, lorsque par -saccades--les éclairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient à -terre,--et cachaient leurs yeux et pleuraient.--D'autres, -souriant,--appuyaient leur menton sur les mains crispées.--D'autres -couraient çà et là et nourrissaient--avec du bois leurs bûchers -funéraires, et levaient les yeux--avec une anxiété folle vers le ciel -morne,--linceul d'un monde mort; puis de nouveau,--avec des -malédictions, ils se jetaient sur la poussière,--grinçaient des dents -et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,--et dans leur épouvante -venaient tomber à terre--et battaient l'air de leurs ailes inutiles. -Les brutes les plus farouches--arrivaient apprivoisées et craintives, -et les vipères rampaient--et s'entrelaçaient parmi la multitude--avec -des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.--La -Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,--s'assouvit de nouveau: -ils achetèrent un repas--avec du sang, et chacun, morne, s'assit à -part,--se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;--la terre n'avait plus -qu'une pensée, celle de la mort,--de la mort présente et sans gloire, -et la dent--de la famine mordait toutes les entrailles. Les -hommes--mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur -chair.--Les maigres étaient dévorés par les maigres.--Même les chiens -assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;--et celui-ci fut fidèle au -cadavre, écartant--les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés, -par ses hurlements,--jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge, -ou que les morts qui tombaient--eussent alléché leurs mâchoires -maigres.--Lui-même n'alla point chercher de nourriture,--mais d'un -piteux et perpétuel gémissement,--avec des cris pressés et désolés, -léchant la main--qui ne lui répondait point par une caresse, il -mourut.--La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes--dans une -énorme cité survécurent,--et ils étaient ennemis. Ils se -rencontrèrent--auprès des brandons mourants d'un autel--où un amas de -choses saintes avaient été empilées--pour un usage profane. Ils les -ramassèrent,--et, grelottant, de leurs froides mains de -squelettes--ils grattèrent--les faibles cendres, et leur faible -souffle--tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme--qui -était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,--ils -levèrent leurs yeux et regardèrent--chacun la face de l'autre; ils se -virent, crièrent et moururent.--Ils moururent d'épouvante par -l'horreur de leur propre aspect[342].» - -[Note 329: Par exemple: - - As weeping Beauty's cheek at Sorrow's tale.] - -[Note 330: Voici des vers dignes de Pope, très-beaux et très-faux: - - And havoc loathes so much the waste of time, - She scarce had left an uncommitted crime. - One hour beheld him since the tide he stemm'd, - Disguised, discover'd, conquering, ta'en, condemn'd, - A chief on land, an outlaw on the deep, - Destroying, saving, prison'd, and asleep!] - -[Note 331: - - Who thundering comes on blackest steed, - With slacken'd bit and hoof of speed? - .... Approach, thou craven crouching slave: - Say, is not this Thermopylæ?] - -[Note 332: Moore's _Life of lord Byron_, III, 438; 1820.] - -[Note 333: I am living here exposed to it (assassination) daily, -for I have happened to make a powerful and unprincipled man my enemy, -and I never sleep the worse for it, or ride in less solitary places, -because precaution is useless and one thinks of it as of a disease -which may or may not strike.] - -[Note 334: Galt's _Life of lord Byron_, 113.] - -[Note 335: «Well, we are all born to die--I shall go with regret, -but certainly not with fear.--It is every man's duty to endeavour to -preserve the life God has given him; so I advise you all to strip: -swimming, indeed, can be of little use in these billows--but as -children, when tired with crying, sink placidly to repose--we, when -exhausted with struggling, shall die the easier....»] - -[Note 336: «Qu'aurais-je connu et écrit si j'avais été un paisible -politique mercantile ou un lord d'antichambre? Un homme doit voyager -et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre.» Moore, III, -429.] - -[Note 337: - - They coldly laughed,--and laid him there: - The flat and turfless earth above - The being we so much did love; - His empty chain above it leant.... - .... He faded............ - .......... with all the while a cheek whose bloom - Was as mockery of the tomb, - Whose tints as gently sunk away - As a departing rainbow's ray.....] - -[Note 338: - - .... The Earth gave way, the skies roll'd round, - I seem'd to sink upon the ground; - But err'd, for I was fastly bound, - My heart turn'd sick, my brain grew sore, - And throbb'd awhile, then beat no more: - The skies span like a mighty wheel; - I saw the trees like drunkards reel, - And a slight flash sprang o'er my eyes, - Which saw no farther: he who dies - Can die no more than then I died. - .... I felt the blackness come and go - And strove to wake; but could not make - My senses climb up from below: - I felt as on a plank at sea, - When all the waves that dash o'er thee, - At the same time upheave and whelm, - And hurl thee towards a desert realm.] - -[Note 339: - - 'Tis midnight: on the mountains brown - The cold, round moon shines deeply down; - Blue roll the waters, blue the sky - Spreads like an Ocean hung on high, - Bespangled with those isles of light... - ...................... - The waves on either shore lay there - Calm, clear, and azure as the air; - And scarce their foam the pebbles shook, - But murmur'd meekly as the brook. - The winds were pillow'd on the waves; - The banners droop'd along their staves, - And that deep silence was unbroke, - Save where the watch his signal spoke, - Save where the steed neigh'd oft and shrill, - And the wide hum of that wild host - Rustled like leaves from coast to coast....] - -[Note 340: - - .... And he saw the lean dogs beneath the wall - Hold o'er the dead their carnival, - Gorging and growling o'er carcass and limb; - They were too busy to bark at him. - From a Tartar's skull they had stripp'd the flesh, - As ye peel the fig when its fruit is fresh; - And their white tusks crunch'd o'er the whiter skull, - As it slipp'd through their jaws when their edge grew dull, - As they lazily mumbled the bones of the dead, - When they scarce could rise from the spot where they fed; - So well had they broken a lingering fast - With those who had fallen for that night's repast. - And Alp knew, by the turbans that roll'd on the sand, - The foremost of these were the best of his band: - Crimson and green were the shawls of their wear, - And each scalp had a single long tuft of hair, - All the rest was shaven and bare. - The scalps were in the wild dog's maw, - The hair was tangled round his jaw. - But close by the shore, on the edge of the gulf, - There sat a vulture flapping a wolf, - Who had stolen from the hills, but kept away, - Scared by the dogs, from the human prey; - But he seized on his share of a steed that lay, - Pick'd by the birds, on the sands of the bay.] - -[Note 341: - - He scarce can speak, but motions him 't is vain, - He clasps the hand that pang which would assuage. - And sadly smiles his thanks to that dark page. - .... His dying tones are in that other tongue, - To which some strange remembrance wildly clung.... - .... And once, as Kaled's answering accents ceased, - Rose Lara's hand, and pointed to the East: - Whether (as then the breaking sun from high - Roll'd back the clouds), the morrow caught his eye, - Or that it was chance, or some remember'd scene, - That raised his arm to point where such had been, - Scarce Kaled seem'd to know, but turn'd away, - As if his heart abhorr'd that coming day, - And shrunk his glance before that morning light, - To look on Lara's brow,--where all grew night. - .... But from his visage little could we guess, - So unrepentant, dark, and passionless.... - .... But gasping heaved the breath that Lara drew, - And dull the film along his dim eye grew; - His limbs stretch'd fluttering, and his head droop'd o'er.] - -[Note 342: - - I had a dream, which was not all a dream. - The bright sun was extinguish'd, and the stars - Did wander darkling in the eternal space, - Rayless, and pathless, and the icy earth - Swung blind and blackening in the moonless air; - Morn came and went--and came, and brought no day. - ............................. - Forests were set on fire--but hour by hour - They fell and faded--and the crackling trunks - Extinguish'd with a crash--and all was black. - ............................ - And they did live by watchfires--and the thrones, - The palaces of crowned kings--the huts, - The habitations of all things which dwell, - Were burnt for beacons; cities were consumed, - And men were gathered round their blazing homes - To look once more into each other's face; - .... The brows of men by the despairing light - Wore an unearthly aspect, as by fits - The flashes fell upon them; some lay down - And hid their eyes and wept; and some did rest - Their chins upon their clenched hands, and smiled; - And others hurried to and fro, and fed - Their funeral piles with fuel, and look'd up - With mad disquietude on the dull sky, - The pall of a past world; and thence again - With curses cast them down upon the dust - And gnash'd their teeth and howl'd: the wild birds shriek'd, - And, terrified, did flutter on the ground, - And flap their useless wings; the wildest brutes - Came tame and tremulous; and vipers crawl'd - And twined themselves among the multitude, - Hissing, but stingless--they were slain for food: - And War, which for a moment was no more, - Did glut himself again; a meal was bought - With blood, and each sate sullenly apart, - Gorging himself in gloom: no love was left; - All earth was but one thought--and that was death, - Immediate and inglorious; and the pang - Of famine fed upon all entrails--men - Died, and their bones were tombless as their flesh; - The meagre by the meagre were devour'd, - Even dogs assail'd their masters, all save one, - And he was faithful to a corpse, and kept - The birds and beasts and famish'd men at bay, - Till hunger clung them; or the dropping dead - Lured their lank jaws; himself sought out no food. - But with a piteous and perpetual moan, - And a quick desolate cry, licking the hand - Which answer'd not with a caress--he died. - The crowd was famish'd by degrees; but two - Of an enormous city did survive, - And they were enemies: they met beside - The dying embers of an altar place - Where had been heap'd a mass of holy things - For an unholy usage; they raked up - And shivering scraped with their cold skeleton hands. - The feeble ashes, and their feeble breath - Blew for a little life, and made a flame - Which was a mockery; then they lifted up - Their eyes as it grew lighter, and beheld - Each other aspects--saw, and shriek'd, and died-- - Even of their mutual hideousness they died....] - - -IV - -Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment -reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus -imposant et plus haut, _Manfred_, frère jumeau du plus grand poëme -du siècle, le _Faust_ de Goethe. «Lord Byron m'a pris mon _Faust_, -disait Goethe, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts -moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne -reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais -trop admirer son génie.» En effet, l'oeuvre était originale. «Je -n'ai jamais lu le _Faust_ de Goethe, écrivait Byron, car je ne sais -pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en -traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en -fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et -quelque chose d'autre encore, bien plus que _Faust_, qui m'ont fait -écrire _Manfred_.»--«L'oeuvre est si entièrement renouvelée, -ajoutait Goethe, que ce serait une tâche intéressante pour un -critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs -degrés.» Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée -dominante du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste -de deux maîtres et de deux nations. - -Ce qui fait la gloire de Goethe, c'est qu'au dix-neuvième siècle il a -pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent de -véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle, -puisque l'oeuvre propre de notre âge est la considération épurée des -idées créatrices et la suppression des personnes poétiques par -lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des -deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne -paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature -classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques, -et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire -et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et -les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains, -étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de -leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait -de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'à -les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines -d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de -l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement -du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à -la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact -de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de -nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un -enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les -puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant -malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter -vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant de sa -pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui montrer -ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui d'une -forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme -personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les dépouiller? -Au lieu d'écarter la légende, Goethe la reprend. C'est une histoire du -moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement, pieusement, il suit -à la trace les vieilles moeurs et la vieille croyance. Un laboratoire -d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de grosses gaîtés de -villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la -messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther, -consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages -célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon le texte de -l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le Seigneur avec -les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission -de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est le ciel comme -l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les -anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un -paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime, -autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en -choeurs. Goethe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire -au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344]. -Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit que s'il -ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il -n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui, l'esprit moderne -déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il semble s'enfermer. -Le penseur perce derrière le conteur. À chaque instant, un mot voulu, -qui paraît involontaire, ouvre par delà les voiles de la tradition les -perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages -surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges? Leur substance -incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher -tour à tour l'idée qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des -personnes? Ce Méphistophélès révolutionnaire et philosophe, qui a lu -_Candide_ et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose -parfois que «l'esprit qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la -riche beauté vivante, que la trame incessante de l'être vient -envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en pensées -stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes,» sont-ils -autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idéale qui, -par la sympathie, arrive à tout aimer, et par les idées, à tout -comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel, -qui peu à peu se déforme, s'évanouit, et reculant dans les -profondeurs, derrière les magnificences de la nature vivante et les -splendeurs de la rêverie mystique, se confond avec l'inaccessible -absolu? Ainsi se développe le poëme entier, action et personnages, -hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours -sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre -intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de -l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colorée et parfumée -que la nature prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient -les profondes puissances génératrices et les invisibles lois fixes par -lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour[345]. -Enfin, les voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos -ancêtres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils -sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à -la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant -les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous -n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses -divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle -entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un -plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres -ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle -a répandu les plus purs trésors de son génie et de son coeur. Mais -notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants, -pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce -ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous -découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal qui a -dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des siècles -sur la multitude agenouillée. - -Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de -cette oeuvre et de toute l'oeuvre de Goethe. Chaque chose, brute ou -pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est _un groupe de -puissances_ dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut -reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la -et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère -comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch, -braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes -d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font -bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur -imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout -où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on -regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses -rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes; -mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à -travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces -rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle -emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble -les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion -dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux, -ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol -silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une -oeuvre, et le coeur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver une -voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce coeur; bien mieux -ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa mélodie -distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule appropriée à sa -nature, capable de la manifester tout entière, comme un son, par son -timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intérieure du -corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la respecte; il évite -de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son accent; tout son -soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son oeuvre, écho -de l'universelle nature, gigantesque choeur où les dieux, les hommes, -le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les -conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder -sans se confondre, et où le génie flexible du musicien, qui tour à -tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les interpréter et les -comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en faisant entrevoir, -par delà cette immense harmonie, le groupe de lois idéales d'où elle -dérive et la raison intérieure qui la soutient. - -À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de -Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature: -il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan -gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des -précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il -n'en a rien rapporté, sauf des images. Sa sorcière, ses esprits, son -Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit pas plus que -nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y -croire; il faut, comme Goethe, avoir assisté longuement, en philosophe -et en savant, à leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que -leur dehors. Celui qui, en restant poëte, s'est fait naturaliste et -géologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses -lentement distillées et poussées enfin par leur propre poids vers la -lumière, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant -tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles -peuvent penser, si elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour -à tour reposée et violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort -faut-il nous arracher à nos passions compliquées et vieillies pour -comprendre la jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de -la réflexion et de la forme! Combien difficile est une telle oeuvre -pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en -ont approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination -malade ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et -comme on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe, -l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que -la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais, -c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est -trouvé roidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à -l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la sympathie -ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique -a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie -panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour -plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et -fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour -sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les -puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la -flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui -chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on -aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré -qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de -glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme -ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes, -dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est -évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé -invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait -venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à -travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue -éternel. - -Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le -font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès -de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust -l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste -héros, qui pour toute oeuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses -sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une -grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux -exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des -velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte -dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant -mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref, -le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui, -quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau, -ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit, -«tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est -pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni -souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper -comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux -fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant -gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser -lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point -par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma -jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,--et n'a -point regardé la terre avec des yeux d'homme.--La soif de leur -ambition n'était point la mienne.--Le but de leur vie n'était pas le -mien.--Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés--me faisaient -étranger dans leur bande; je portais leur forme,--mais je n'avais -point de sympathie avec la chair vivante....--Je ne pouvais point -dompter et plier ma nature, car celui-là--doit servir qui veut -commander; il doit caresser, supplier,--épier tous les moments, -s'insinuer dans toutes les places,--être un mensonge vivant, s'il veut -devenir--une créature puissante parmi les viles,--et telle est la -foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,--troupeau de loups, -même pour les conduire[346]....--Ma joie était dans la solitude, pour -respirer--l'air difficile de la cime glacée des montagnes,--où les -oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes--ne vient point -effleurer le granit sans herbe, pour me plonger--dans le torrent et -m'y rouler--dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,--pour -suivre à travers la nuit la lune mouvante,--les étoiles et leur -marche, pour saisir--les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux -devinssent troubles,--ou pour regarder, l'oreille attentive, les -feuilles dispersées,--lorsque les vents d'automne chantaient leur -chanson du soir.--C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être -seul;--car si les créatures de l'espèce dont j'étais,--avec dégoût -d'en être, me croisaient dans mon sentier,--je me sentais dégradé et -retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit -seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour, -exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le coeur qui -n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa -soeur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu -remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma -solitude n'est plus une solitude;--elle s'est peuplée de furies. J'ai -grincé mes dents--dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;--puis, -jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé--la folie -comme un bienfait; elle m'est refusée.--J'ai affronté la mort; mais -dans la guerre des éléments--les eaux se sont écartées de moi,--et les -choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide -main--d'un démon impitoyable m'a retenu--par un seul cheveu, qui n'a -pas voulu se briser.--Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans -toutes--les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;--mais, -comme une vague refluante, elle m'a rejeté--dans le gouffre de ma -pensée sans fond.--J'habite dans mon désespoir,--et j'y vis, j'y vis -pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet -unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son -âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond -pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse -profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses -tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à -l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois! -Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme -frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang -rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que -l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»--«Écoute-moi! -écoute-moi!--Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!--J'ai tant enduré, -j'ai tant à endurer encore!--Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas -changée--plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop--comme je -t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits--pour nous torturer l'un -l'autre, quand c'eût été--le plus mortel péché de nous aimer comme -nous nous sommes aimés.--Dis que tu n'as point horreur de moi, que je -subis--cette punition pour nous deux, que tu seras--un des esprits -bienheureux, et que je mourrai;--car jusqu'ici toutes les choses -odieuses conspirent--pour me lier à la vie, à une vie--qui me fait -reculer en frémissant devant l'immortalité,--devant un avenir pareil -au passé. Je n'ai plus de repos,--je ne sais pas ce que je demande, ni -ce que je cherche.--Je sens seulement ce que tu es et ce que je -suis.--Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de -périr,--entendre la musique de ta voix. Parle-moi,--car je t'ai -appelée dans la nuit silencieuse,--j'ai effrayé les oiseaux endormis -dans les rameaux muets,--j'ai éveillé les loups des montagnes et -rendu--ton nom familier aux échos des cavernes,--qui me répondaient; -bien des choses m'ont répondu,--esprits et hommes; mais tu as toujours -été muette.--Parle-moi; j'ai erré sur la terre,--et je n'ai jamais -trouvé ta ressemblance. Parle-moi;--regarde les démons autour de nous; -ils se sentent un coeur pour moi.--Je ne les crains pas, je ne sens -mon coeur que pour toi seule.--Parle-moi, quand ce serait avec -courroux. Dis un mot,--n'importe lequel. Seulement que je t'entende -encore une fois,--encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle -parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent -sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant -après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture -l'esclave de sa volonté.»--«S'il eût été l'un de nous, il eût été un -esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base -inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il -est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le -déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant -qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout -«râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa -force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je -le sens.--Tu ne me posséderas jamais, je le sais.--Ce que j'ai fait -est fait; je porte au dedans de moi--une torture à laquelle la tienne -ne pourrait rien ajouter.--L'âme, qui est immortelle, se donne à -elle-même--la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses -mauvaises pensées.--Elle est à elle-même le commencement et la fin de -son propre mal.--Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être -intime,--quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte -point--sa couleur aux choses fugitives du dehors,--mais demeure -absorbé dans une souffrance ou dans une joie--qui vient de la -conscience de ses propres mérites.--Tu ne m'as point tenté, ce n'est -point toi qui aurais pu me tenter.--Je n'ai point été ta dupe, et je -ne suis point ta proie.--J'ai été mon propre destructeur, et je le -serai encore--dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!--La -main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi, -l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni -démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de -dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de -chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées, -voilà le héros et l'oeuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si -Goëthe a été le poëte de l'_univers_, Byron a été le poëte de la -_personne_, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète, -le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien. - -[Note 343: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les -choeurs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans _les -Martyrs_.] - -[Note 344: _Magna peccatrix_, S. Lucæ VII, 36.--_Mulier -Samaritana_, S. Johannis IV.--_Maria Ægyptiaca_ (Acta Sanctorum), -etc.] - -[Note 345: - - Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe, - Wo es in herrlichen Accorden schlägt?] - -[Note 346: - - From my youth upwards - My spirit walk'd not with the souls of men, - Nor look'd upon the earth with human eyes; - The thirst of their ambition was not mine; - The aim of their existence was not mine; - My joys, my griefs, my passions, and my powers, - Made me a stranger; though I wore the form, - I had not sympathy with breathing flesh.... - ....................... - I could not tame my nature down; for he - Must serve who fain would sway--and soothe--and sue-- - And watch all time--and pry into all place-- - And be a living lie--who would become - A mighty thing upon the mean, and such - The mass are; I disdain'd to mingle with - A herd, though to be leader--and of wolves....] - -[Note 347: - - .... My joy was in the wilderness, to breathe - The difficult air of the iced mountain's top, - Where the birds dare not build, nor insect's wing - Flit o'er the herbless granite; or to plunge - Into the torrent, and to roll along - On the swift whirl of the new breaking wave.... - .... To follow through the night the moving moon, - The stars and their development; or catch - The dazzling lightnings till eyes grew dim; - Or to look, list'ning, on the scatter'd leaves, - While Autumn winds were at their evening song, - These were my pastimes, and to be alone; - For if the beings, of whom I was one, - Hating to be so,--cross'd me in my path, - I felt myself degraded back to them, - And was all clay again....] - -[Note 348: - - .... My solitude is solitude no more, - But peopled with the Furies:--I have gnash'd - My teeth in darkness till returning morn, - Then cursed myself till sunset; I have pray'd - For madness as a blessing--'tis denied me. - I have affronted death--but in the war - Of elements the waters shrunk from me, - And fatal things pass'd harmless--the cold hand - Of an all-pitiless demon held me back, - Back by a single hair, which would not break. - In fantasy, imagination, all - The affluence of my soul--I plunged deep - But like an ebbing wave, it dash'd me back - Into the gulf of my unfathom'd thought - .... I dwell in my despair - And live, and live for ever.] - -[Note 349: - - There's bloom upon her cheek; - But now I see it is not living hue, - But a strange hectic--like the unnatural red - Which Autumn plants upon the perish'd leaf.] - -[Note 350: - - .... Hear me, hear me-- - Astarte! my beloved! speak to me: - I have so much endured--so much endure-- - Look on me! the grave hath not changed thee more - Than I am changed for thee. Thou lovedst me - Too much, as I loved thee: we were not made - To torture thus each other, though it were - The deadliest sin to love as we have loved. - Say that thou loath'st me not, that I do bear - This punishment for both--that thou wilt be - One of the blessed--and that I shall die. - For hitherto all hateful things conspire - To bind me in existence--in a life - Which makes me shrink from immortality-- - A future like the past. I cannot rest. - I know not what I ask, nor what I seek: - I feel but what thou art, and what I am; - And I would hear yet once before I perish - The voice which was my music--Speak to me! - For I have call'd on thee in the still night, - Startled the slumbering birds from the hush'd boughs - And woke the mountain wolves, and made the caves - Acquainted with thy vainly echoed name, - Which answer'd me--many things answer'd me-- - Spirits and men--but thou wert silent all. - .... Speak to me! I have wander'd o'er the earth, - And never found thy likeness--speak to me! - Look on the fiends around, they feel for me: - I fear them not, and feel for thee alone-- - Speak to me! though it be in wrath; but say-- - I reck not what--but let me hear thee once-- - This once--once more!] - -[Note 351: - - .... Yet see, he mastereth himself, and makes - His torture tributary to his will. - Had he been one of us, he would have made - An awful spirit.] - - -V - -On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre. -Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il -tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une -générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du -gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les -injures des _revues_ décentes «contre ces hommes (entendez cet homme) -au coeur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système -d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre -les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant -cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs -bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance, -travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les -infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au coeur.» Emphase -de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait -l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment -qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord -Byron vit des _gentlemen_ sortir d'un salon avec leurs femmes -lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre, -le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était _a -public sinner_; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière -qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse -personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la -conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et -protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux -siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son -rigorisme, et l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne -l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La -proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation -étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices -divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du -roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du _gentleman_ en -cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les moeurs -qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques -qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au -coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être -_improper_. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans -son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est -tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine -étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà -les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron, -avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est -attaqué. - -Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces; -c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des -ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après -les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu -l'ennui né de la contrainte désoler toute la _high life_. «Là se tient -debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes--même à la -trois-millième révérence.--Les ducs royaux, les dames grimpent -l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un pouce[353].»--«Il -faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que les journaux -appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction, notamment les -_gentlemen_ après dîner, les jours de chasse, et la soirée qui suit, -et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été -chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord C....., -composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le -dessert était à peine sur la table, que sur douze personnes j'en -comptai cinq endormies.» Pour les moeurs, du moins dans la haute -classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à Covent Garden.... -Partout autour de moi les plus distinguées des jeunes et des vieilles -coquines de qualité.... C'est comme si la salle eût été partagée entre -les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes -dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... Là, quelle -différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa -fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le roi et -partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à l'Opéra et -aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie telle -qu'elle est réellement[354]!...» Du décorum et de la débauche; des -tartufes de moeurs, - - Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355]; - -une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire -l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de -vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces -invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de -la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des -grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la -tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est -enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les moeurs -sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit regagner -en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité, la vérité -sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente génération -anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le _cant_ est le -péché criant dans ce siècle menteur et double d'égoïstes -déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'oeuvre, _Don -Juan_[357]. - -Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un -nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les moeurs du -Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve qui -lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les -satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que voluptueux -de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise, encore exempte de -colères politiques, où le souci paraissait une sottise, où l'on traitait -la vie comme un carnaval, où le plaisir courait les rues, non pas timide -et hypocrite, mais déshabillé et approuvé. Il s'y était amusé -fougueusement d'abord, plus qu'assez et même plus que trop, presque -jusqu'à s'y détruire; puis après des galanteries vulgaires, ayant -rencontré un amour véritable, il était devenu cavalier servant, à la -mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le -châle, un peu maladroitement d'abord et avec étonnement, mais en somme -plus heureux qu'il n'avait jamais été, et caressé comme par un souffle -tiède de volupté et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la -morale anglaise, l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité -amoureuse érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une -femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances -en prenant un _amoroso_.... L'amour (le sentiment de l'amour) -non-seulement excuse la chose, mais en fait une _vertu positive_[359], -pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à -une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le _Morgante -Maggiore_ de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux ecclésiastiques -en matière de religion dans un pays catholique et dans un âge bigot,» et -pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient -d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et de cette aise, -et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pédantesque qui -dans son pays l'avait condamné et damné sans rémission. Il écrivait son -_Beppo_ en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle -humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur -de l'Italie aux préoccupations et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime -à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain,--non pas débile -et clignotant dans le brouillard,--comme l'oeil mort d'un ivrogne qui -geint,--mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit -forcé d'emprunter--sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à -trembloter--quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron -trouble[360].»--«J'aime leur langue, ce doux latin bâtard--qui se fond -comme des baisers sur une bouche de femme,--qui glisse comme si on -devait l'écrire sur du satin--avec des syllabes qui respirent la douceur -du Midi,--avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si -bien ensemble,--que pas un seul accent n'y semble rude,--comme nos âpres -gutturales du Nord, aigres et grognantes,--que nous sommes obligés de -cracher avec des sifflements et des hoquets[361].»--«J'aime aussi les -femmes (pardonnez ma folie),--depuis la riche joue de la paysanne d'un -rouge bronzé--et ses grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs--qui -vous disent mille choses en une fois,--jusqu'au front de la noble dame, -plus mélancolique,--mais calme, avec un regard limpide et puissant,--son -coeur sur les lèvres, son âme dans les yeux,--douce comme son climat, -rayonnante comme son ciel[362].» Avec d'autres moeurs, il y avait là une -autre morale; il y en a une pour chaque siècle, chaque race et chaque -ciel; j'entends par là que le modèle idéal varie avec les circonstances -qui le façonnent. En Angleterre, la dureté du climat, l'énergie -militante de la race et la liberté des institutions prescrivent la vie -active, les moeurs sévères, la religion puritaine, le mariage correct, -le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beauté du -climat, le sens inné du beau et le despotisme du gouvernement -suggéraient la vie oisive, les moeurs relâchées, la religion -imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des -deux modèles a sa beauté et ses taches, l'artiste épicurien comme le -politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les -petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second, -lord Byron n'avait qu'à mettre en relief les séductions du premier. - -Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui, -dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il -prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont -pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur, -c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses -confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion -venue, il se laisse aller; il a du coeur et des sens, et sous un beau -soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on n'y peut mais, à vingt non -plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature humaine, mes -chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous -voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et -non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne répondons pas -de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan qui se promène; -il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est -jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passée; -les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au -cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Après -tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a été l'amant de -Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique et de toute -l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra -à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la tenue: -j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là -picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il -se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il -deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous -voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage -malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que -l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à -la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364]. - -Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la -faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre: -à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le -reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus -aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont -dire les _clergymen_ et les _reviewers_ en cravate blanche? Car enfin, -il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on -en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le _bonheur_ et quand -je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la -simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues -ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de -Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et -harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les -paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des coeurs. Y -a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent -sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette -aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie -embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large -appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous -les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son -bras blanc,--et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe -sombre.--Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.--L'autre, -avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement -sa belle tête,--comme un fruit qui vacille sur sa tige,--et sommeille, -avec un souffle faible,--ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de -perles.--Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une -statue,--muette, sans haleine, gît dans un sommeil de -pierre,--blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un -monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une -clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un -regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le -lac--passer fugitivement son ombre craintive.--Elle sursaute d'abord -et s'écarte, puis coule un second regard--admirant cette nouvelle -fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine? -Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle? -Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce -qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature -humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et -sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce -qu'elle ne vaut pas celle d'un _alderman_? Refuserez-vous de -reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la -jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y -a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la -vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la -plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments -et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront -pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on -vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée -que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a -recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève. -Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle -l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut, -en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille, -imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les -unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,--avec des -falaises, au-dessus et une large plage de sable,--gardée par des bancs -et des rocs comme par une armée.--Toujours y grondait la voix rauque -des vagues hautaines,--sauf pendant les longs jours dormants de -l'été,--qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa -couche.--Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du -dauphin et le bruissement d'une petite vague--qui, heurtée par -quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle -mouillait à peine.--Ils erraient tous les deux, et la main dans la -main,--sur les cailloux luisants et les coquillages.--Ils glissaient -le long du sable uni et durci.--Et dans les vieilles cavernes -sauvages--creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à -dessein--en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en -grottes,--ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant -l'autre dans son bras,--ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du -crépuscule empourpré.--ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont -la lumière flottante--s'étendait comme un Océan rosé, brillant et -vaste.--Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,--d'où la -large lune se levait, formant son cercle.--Ils entendaient le -clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent -leurs yeux noirs darder une flamme--chacun dans ceux de l'autre, et -voyant cela,--leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un -baiser[367]....--Ils étaient seuls, mais non point seuls comme -ceux--qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la -solitude,--L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein -d'étoiles,--la rougeur du crépuscule qui de moment en moment -baissait,--les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau -tomber goutte à goutte,--tout autour d'eux resserrait leurs bras -entrelacés,--comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel--hors la -leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent -moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos -catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de -promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers -son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui -soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui -s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et coeur. «Hélas! -ils étaient si jeunes, si beaux,--si seuls, si aimants, si livrés à -eux-mêmes, et l'heure--était celle où le coeur est toujours plein--et, -n'ayant plus sur soi de pouvoir,--suggère des actions que l'éternité -ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces -deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de -floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le -modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes -doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les -pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art. - -Par delà le _cant_ britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par -delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie -humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela -qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves -lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience -est venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme -une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que -les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la -trame ordinaire de sa vie[371]? La vérité est qu'il emploie le -meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler -comme un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un -animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses -instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la -nécessité fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse -et de plus imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre -gré, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche -rarement sur les côtes, que du moins son échine stoïcienne peut -faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en -imagination de caparaçons magnifiques, et se prélasse ainsi à pas -mesurés, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des -fleurs, tandis qu'en somme elle piétine dans la boue et emporte avec -soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que -de palper son dos pelé, de lui mettre sous les yeux les sacs de -farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La -bonne comédie! C'est la comédie éternelle, et il n'y a pas un -sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord. -Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle -sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre. Elle a de la vertu, -cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait à -propos de don Juan des raisonnements très-beaux: la belle chose que -les raisonnements, et comme ils sont propres à brider la passion! -Rien de plus solide qu'un ferme propos étayé de logique, appuyé sur -la crainte du monde, sur la pensée de Dieu, sur le souvenir du -devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté un tête-à-tête en -juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la -pauvre femme timide est surprise par son mari outragé, dans quelle -situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement elle va se taire, -honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de -compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compté -sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à présent il -s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de -sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée, -on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et -l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est -en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête. -C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et -défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné -vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle -comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête -femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez -raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné, -et vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine -fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en -équilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une -bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les -pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un -idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous -recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à -une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au -fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et -jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant -fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère? -Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de coeur commence. «Oui, -dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....--(Ici il se -trouva plus malade.)--O Julia! qu'est-ce que toutes les autres -angoisses?...--(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de -rhum!--Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)--Julia, mon -amour!--(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)--Ma bien-aimée -Julia, entends ma prière!...--(Ici sa voix devient inarticulée: -c'était la faute des hoquets)[373].--L'amour est très-brave contre -toutes les nobles maladies,--mais il a horreur de l'application des -serviettes chaudes,--et le mal de mer est sa mort[374].» Bien -d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le -mariage; il y aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si -Pénélope est si connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour -Ulysse étaient de retrouver une jolie urne,--érigée à sa mémoire, et -deux ou trois jeunes demoiselles--engendrées par quelque ami -détenteur de sa femme et de ses biens,--et de sentir son chien Argus -l'empoigner par sa culotte[375].» - -Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique, -c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par -bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne; -la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que -par contradiction et par instants. «Donnez-nous du vin, des femmes, de -la gaieté, des éclats de rire,--demain des sermons et de l'eau de -Seltz.--L'homme étant un être raisonnable, doit se griser[376].--Le -meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.--Je voudrais être -argile--autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,--parce -qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis grisé à -force,--et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous voyez bien -qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé à se -détruire. Son _Don Juan_ aussi est une débauche; il s'y amuse -outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un -taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et -maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses -récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la -famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui -se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift; -bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second -comme plus gras;--mais il avait beaucoup de répugnance pour cette -sorte de fin.--Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui -lui avait été fait à Cadix--par une souscription générale des -dames[377].» Pièces en main[378], il y suit avec une exactitude de -chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le -délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut toucher et -montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds grotesque et -hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la mitraille et la -baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employés comme -fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y a du sang assez -pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est -pour railler la guerre et les boucheries décorées du nom d'exploits. -Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes les vanités -humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon -«que la vie est un néant et que les hommes ne valent pas des -chiens[379]?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon ses -lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au -moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un poëte -respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaieté de -cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il lâche une -pantalonnade. Il achève une ode par des caricatures. Il est Faust dans -le premier vers et Méphistophélès dans le second. Il arrive au milieu -des tendresses ou des meurtres avec des drôleries de petit journal, -avec des trivialités, des cancans, avec des injures de pamphlétaire et -des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu les procédés poétiques, se -demande où il en est, compte les stances déjà faites, gouaille la -Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme s'il n'en donnait pas -deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-même, et lui seul, -debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle ici; ses personnages -ne sont que des paravents; même la moitié du temps, il les écarte pour -occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colères, -ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une conversation, une -confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon -d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mémoires -dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et s'épanchait. -Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive -pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai poëte, -toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui -éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les -émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les -hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims -d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans -les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on -l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec -lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu, si poignant, -une si étonnante prodigalité de science, d'idées, d'images ramassées -des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris, -emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer à -résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot qui à son endroit -revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-même, et -tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver le monde et -sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement de son -talent et le contentement de son coeur que dans un poëme armé contre -toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions -poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a -une maladie de coeur et d'esprit dans le style de _Don Juan_, comme -dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes, -c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette sorte de rire est un -spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie, -chez l'autre l'excitation ou le dégoût. Byron s'épuisait, du moins le -poëte s'épuisait en lui. Les derniers chants du _Don Juan_ traînaient; -la gaieté devenait forcée, les escapades se tournaient en divagations; -le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait -essayé avait fléchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame -qu'à la déclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand -il quitta la poésie, la poésie le quittait; il alla chercher l'action -en Grèce et n'y trouva que la mort. - -[Note 352: - - .... Thou hast no power upon me, that I feel; - Thou never shalt possess me, that I know: - What I have done is done; I bear within - A torture which could nothing gain from thine: - The mind which is immortal makes itself - Requital for its good or evil thoughts-- - Is its own origin of ill and end-- - And its own place and time;--its innate sense, - When stripp'd of this mortality, derives - No colour from the fleeting things without; - But is absorb'd in sufferance or in joy, - Born from the knowledge of its own desert. - _Thou_ didst not tempt me, and thou couldst not tempt me. - I have not been thy dupe, nor am thy prey-- - But was my own destroyer, and will be - My own hereafter.--Back, ye baffled fiends! - The hand of death is on me--but not yours!] - -[Note 353: _Don Juan._ - - There stands the noble hostess, nor shall sink - With the three thousandth curtsy; - .... Saloon, room, hall, o'erflow beyond their brink, - And long the latest of arrivals halts, - 'Midst royal dukes and dames condemn'd to climb, - And gain an inch of staircase at a time....] - -[Note 354: It was as if the house had been divided between your -public and understood courtesans. But the intriguantes much -outnumbered the regular mercenaries. Now where lay the difference -between Pauline and her mamma, and Lady.... and daughter? Except that -the two last may enter Carleton and any other house and the two first -are limited to the Opera and b--house. How I delight in observing life -as it really is--and myself after all the worst of any!] - -[Note 355: Alfred de Musset.] - -[Note 356: Voyez son terrible poëme bouffon _The Vision of -Judgment_ contre Southey, George IV, et la parade officielle.] - -[Note 357: Don Juan is a satire on the abuses in the present state -of society, and not an eulogy of vice.] - -[Note 358: Stendhal, _Mémoires sur lord Byron_.] - -[Note 359: Moore's _Life of lord Byron_, III, 113.] - -[Note 360: - - .... I like to see the sun set, sure he'll rise to-morrow, - Not through a misty morning twinkling weak as - A drunken man's dead eye in maudlin sorrow, - But with all heaven t' himself; that day will break as - Beauteous as cloudless, nor be forced to borrow - That sort of farthing candlelight which glimmers - Where reeking London's smoky caldron simmers.] - -[Note 361: - - .... I love the language, that soft bastard latin, - Which melts like kisses from a female mouth, - Which sounds as if it should be writ on satin, - With syllables which breathe of the sweet south, - And gentle liquids gliding all so pat in, - That not a single accent seems uncouth, - Like our harsh northern whistling, grunting guttural, - Which we're obliged to hiss, and spit, and sputter all.] - -[Note 362: - - I like the women too (forgive my folly), - From the rich peasant cheek of ruddy bronze, - And large black eyes that flash on you a volley - Of rays that say a thousand things at once, - To the high dama's brow, more melancholy - But clear, and with a wild and liquid glance, - Heart on her lips, and soul within her eyes, - Soft as her clime, and sunny as her skies.] - -[Note 363: Voyez Stendhal, _Vie de Giacomo Rossini_, et Stanley, -_Vie de Thomas Arnold_. Le contraste est complet. Voyez aussi dans -_Corinne_ cette opposition très-bien saisie.] - -[Note 364: Journal, février 1821.] - -[Note 365: - - She with her flush'd cheek laid on her white arm, - And raven ringlets gather'd in dark crowd - Above her brow, lay dreaming soft and warm; - .... One with her auburn tresses slightly bound, - And fair brows gently drooping, as the fruit - Nods from the tree, was slumbering with soft breath, - And lips apart, which show'd the pearls beneath. - .... A fourth as marble, statue-like and still, - Lay in a breathless, hush'd, and stony sleep; - White, cold and pure........................ - .................. a carved lady on a monument.] - -[Note 366: - - .... It was like the fawn which, in the lake display'd, - Beholds her own shy, shadowy image pass, - When first she starts, and then returns to peep, - Admiring this new native of the deep.] - -[Note 367: - - .... It was a wild and breaker-beaten coast, - With cliffs above, and a broad sandy shore, - Guarded by shoals and rocks as by a host; - And rarely ceased the haughty billow's roar, - Save on the dead long summer days, which make - The outstretch'd Ocean glitter like a lake.... - - And all was stillness, save the sea bird's cry, - And dolphin's leap, and little billow crost - By some low rock or shelve, that made it fret - Against the boundary it scarcely wet. - - .... And thus they wander'd forth, and, hand in hand, - Over the shining pebbles and the shells, - Glided along the smooth and hardened sand; - And in the worn and wild receptacles - Work'd by the storms, yet work'd as it were plann'd, - In hollow halls, with sparry roofs and cells - They turn'd to rest; and each clasp'd by an arm, - Yielded to the deep twilight's purple charm. - - They look'd up to the sky whose floating glow - Spread like a rosy Ocean, vast and bright; - They gazed upon the glittering sea below, - Whence the broad moon rose circling into sight; - They heard the wave's splash, and the wind so low; - And saw each other's dark eyes darting light - Into each other--and beholding this, - Their lips drew near, and clung into a kiss.] - -[Note 368: - - .... They were alone, but not alone as they - Who shut in chambers think it loneliness; - The silent Ocean, and the starlight bay - The twilight glow, which momently grew less, - The voiceless sands, and drooping caves, that lay - Around them, made them to each other press, - As if there were no life beneath the sky - Save theirs, and that their life could never die.] - -[Note 369: - - .... Haidée spoke not of scruples, ask'd no vows, - Nor offered any.... - She was all which pure ignorance allows, - And flew to her young mate like a young bird....] - -[Note 370: - - Alas! They were so young, so beautiful, - So lonely, loving, helpless, and the hour - Was that in which the heart is always full, - And, having o'er itself no further power, - Prompts deeds eternity cannot annul....] - -[Note 371: «Il y a dix fois plus de vérité, disait Byron, dans -_Don Juan_ que dans _Childe Harold_. C'est pour cela que les femmes -n'aiment pas _Don Juan_.»] - -[Note 372: - - I hope it is no crime - To laugh at _all_ things. For I wish to know - _What_, after _all_, are _all_ things--but a _show_? - (Ch. VII, stance 2.)] - -[Note 373: - - .... Sooner shall earth resolve itself to sea, - Than I resign thine image, oh, my fair! - (Here the ship gave a lurch, and he grew sea-sick.) - Oh Julia! what is every other woe?-- - (Here he fell sicker)...................... - (For God's sake let me have a glass of liquor; - Pedro, Baptista, help me down below.) - Julia, my love! (You rascal, Pedro, quicker)-- - Oh, Julia!--(this curst vessel pitches so) - Beloved Julia, hear me still beseeching! - (Here he grew inarticulate with retching.)] - -[Note 374: - - .... Love's a capricious power.... - Against all noble maladies he's bold; - But vulgar illnesses don't like to meet; - .... Shrinks from the application of hot towels, - And purgatives are dangerous to his reign, - Sea-sickness death....] - -[Note 375: - - .... 'Tis melancholy, and a fearful sign - Of human frailty, folly, also crime, - That love and marriage rarely can combine; - Although they both are born in the same clime; - Marriage from love, like vinegar from wine-- - A sad, sour, sober beverage.-- - .... An honest gentleman, at his return - May not have the good fortune of Ulysses;.... - .... The odds are that he finds a handsome urn - To his memory--and two or three young misses - Born to some friend, who holds his wife and riches - And that _his_ Argus bites him by--the breeches.--] - -[Note 376: - - .... Let us have wine and women, mirth and laughter, - Sermons and soda-water the day after. - Man, being reasonable, must get drunk; - The best of life is but intoxication....] - -[Note 377: - - .... And next they thought upon the master's mate, - As fattest; but he saved himself, because, - Besides being much averse from such a fate, - There were some other reasons: the first was, - He had been rather indisposed of late; - And that which chiefly proved his saving clause, - Was a small present made to him at Cadiz, - By general subscription of the ladies.] - -[Note 378: Il avait sous les yeux une douzaine de descriptions -authentiques.] - -[Note 379: Chant VII, 6, 7. - - Dogs, or men!--for I flatter you in saying - That ye are dogs--Your betters far--Ye may - Read, or read not, what I am now essaying - To show ye what ye are in every way.] - -[Note 380: Voyez _Vision of Judgment_.] - - -VI - -Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle -n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe, -gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et -l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou -l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci -précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans -l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs -exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante -jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les -autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de -leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus -autour d'eux, écoutant notre coeur qui répétait leurs cris tout bas. -Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La -démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la -philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans -cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité -et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint -d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée, -livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le -bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et -l'homme avorté ou gâté. De ce concert, une idée sortit, centre de la -littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est qu'il y a -quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure, -et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord. - -Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands, -ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et -profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»--«Cultive ton -jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau, -deviens bête de somme.»--«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite, -abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»--«Fais -ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont -là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens -et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon -de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a -une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous -commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute -l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la -littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les -choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne -connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes -sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs -grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui -ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour -les briser à deux pas de l'entrée contre une misérable borne qu'ils ne -voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les nécessités -qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre génération, comme les -précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en -relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au -calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c'est notre -intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais -nous avons le droit de concevoir pour autrui les espérances que nous -n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos descendants un -bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un air plus sain, -ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des idées finit -par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité -du coeur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris -pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme eux nous avons -reçu pour des vérités certaines les nobles songes de notre imagination -et les suggestions impérieuses de notre coeur. Nous nous sommes liés à -la partialité des divinations religieuses et à l'inexactitude des -divinations littéraires, et nous avons accommodé nos doctrines à nos -instincts et à nos chagrins. La science approche enfin, et approche de -l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des -pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à -l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont -trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la -portée. La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses -attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à -travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà -maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit -en Allemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes -méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux comme le -monde physique s'est transformé. Il se transforme déjà, et nous avons -laissé derrière nous le point de vue de Byron et de nos poëtes. Non, -l'homme n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la -poésie n'est point de le révolter ou de le diffamer. Il est à sa place -et achève une série. Regardons-le naître et grandir, et nous cesserons -de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose, -et à ce titre il a raison d'être comme il est. Son imperfection innée -est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une -plante, comme l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un -cristal. Ce que nous prenions pour une difformité est une forme; ce -qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement -d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matériaux les -instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour -instruments les lois physiques, comme les matières organiques ont pour -éléments les substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la -raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique, -parfois défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout -être supérieur et complexe, elle a pour soutiens et pour maîtresses -des forces inférieures et simples qui, suivant les circonstances, -tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la défont par leur -désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être, comme les -éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des lois -indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un certain -genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera -contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une -géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému d'admiration -au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au coeur des -choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde, -éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et viennent -épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la jeunesse et de -la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en découvrant que ce -faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour -terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet -idéal auquel se suspendent, à travers tant d'erreurs, toutes les -aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à -travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet -emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un -art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est -notre affaire aujourd'hui de les chercher. - - - - -CONCLUSION. - -Le passé et le présent. - - I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi - la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. -- - Comment elle a infléchi le caractère et établi la - constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté - l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le - modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé - la culture classique et dévié l'esprit national. -- La - Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique - et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment - les idées européennes élargissent le moule national. - - II. Le présent. -- Concordances de l'observation et de - l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. -- - L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture. - -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La - philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit - la civilisation présente et élaborent la civilisation - future. - - -§ 1. - -I - -Arrivés au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant -embrasser d'un regard l'ensemble de la civilisation anglaise; tout s'y -tient: quelques puissances et quelques circonstances primitives ont -produit le reste, et il n'y a qu'à suivre leur action continue pour -comprendre la nation et son histoire, son passé et son présent. À -l'origine, et au plus profond dans la région des causes, apparaît la -race. Une nation entière, Angles et Saxons, a détruit, chassé ou -asservi les anciens habitants, effacé la culture romaine, s'est -établie seule et pure, et n'a trouvé parmi les derniers ravageurs -danois qu'une recrue nouvelle et du même sang. C'est là le tronc -primitif; de sa substance et de ses propriétés innées naîtra presque -toute la végétation future. En ce moment, et comme les voilà, seuls -dans leur île, ils atteignent un développement tel quel, fruste, -brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, bâtissent et -défrichent, surtout pullulent: les peuplades éparses qui ont passé la -mer sur des bateaux de cuir deviennent une forte nation compacte, -trois cent mille familles, riche, pourvue de bétail, largement -épanouie dans l'abondance de la vie corporelle, à demi assise dans la -sécurité de la vie sociale, avec un roi, des assemblées respectées et -fréquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les -fougues et les violences du tempérament barbare, la vieille fidélité -germanique maintient les hommes en société, pendant que la vieille -indépendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste, -ils n'avancent guère. Quelques chants tronqués, une épopée où gronde -encore l'exaltation guerrière de l'antique barbarie, des hymnes -lugubres, une poésie âpre et furieuse, parfois sublime et toujours -rude, voilà tout ce qui subsiste d'eux. En six siècles, ils ont fait à -peine un pas hors des moeurs et des sentiments de leur inculte -Germanie; le christianisme qui a trouvé prise sur eux par la grandeur -de ses tragédies bibliques et la tristesse anxieuse de ses -aspirations, ne leur apporte point la civilisation latine; elle -demeure à la porte, à peine accueillie par quelques grands hommes, -déformée, si elle entre, par la disproportion du génie romain et du -génie saxon, toujours altérée et réduite, si bien que pour les hommes -du continent, les hommes de l'île ne sont que des lourdauds illettrés, -ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par tempérament et -par nature, rebelles à la culture et tardifs dans leur développement. - -L'empire de ce monde est à la force. Ils sont conquis pour toujours et -à demeure, conquis par des Normands, c'est-à-dire par des Français -plus habiles, plus vite cultivés et organisés qu'eux; là est le grand -événement qui va achever leur caractère, décider de leur histoire et -imprimer dans leur caractère et dans leur histoire, l'esprit politique -et pratique qui les sépare des autres peuples germains. Opprimés, -enserrés dans le réseau rigide de l'organisation normande, ils ont -beau avoir été conquis, ils n'ont pas été détruits; ils sont sur leur -sol, chacun avec ses amis et dans sa commune; ils font corps, ils sont -encore vingt fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Leur situation -et leurs nécessités feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils -vont endurer, réclamer, lutter, résister ensemble et avec accord, -faire effort aujourd'hui, demain, tous les jours, pour n'être pas tués -ou volés, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou extorquer -des garanties, et par degrés ils vont acquérir la patience, le -jugement, toutes les facultés et toutes les inclinations par -lesquelles se maintiennent les libertés et se fondent les États. Par -un bonheur singulier, les seigneurs normands les y aident; car le roi -s'est fait une si grosse part, et se trouve si redoutable que pour -réprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcés de ménager -leurs sujets saxons, de s'allier à eux, de les comprendre dans leurs -chartes, de se faire leurs représentants, de les admettre au -Parlement, de les laisser impunément travailler, s'enrichir, prendre -de la fierté, de la force, de l'autorité, intervenir avec eux dans les -affaires publiques. Voilà donc que peu à peu la nation anglaise, -enfoncée sous terre par la conquête comme par un coup de masse, se -dégage et se relève; cinq cents ans et davantage s'emploient à ce -redressement. Mais pendant toute cette durée le loisir a manqué pour -la fine et haute culture; il a fallu vivre et se défendre, piocher la -terre, tisser la laine, s'exercer à l'arc, aller aux assemblées, au -jury, payer et raisonner pour les affaires communes; l'homme important -et estimé est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits. -Ce qui s'est développé ce sont les moeurs énergiques et militaires; ce -qui a régné, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laissé les -lettres et les élégances aux nobles francisés de la cour. Quand le -vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'était pour -festiner plantureusement ou pour chanter la ballade de Robin Hood. Il -a vécu et agi; il n'a point réfléchi ni écrit; sa littérature -nationale se réduit à des fragments et des rudiments, à des chansons -de harpistes, à des épopées de taverne, à un poëme religieux, à -quelques livres de réforme. En même temps, la littérature normande -s'est desséchée; séparée de la tige, et sur un sol étranger, elle a -langui dans les imitations; un seul grand poëte, presque Français -d'esprit, tout Français de style, a paru, et après lui comme avant lui -s'étale le radotage irrémédiable. Pour la seconde fois une -civilisation de cinq siècles s'est trouvée stérile de grandes idées et -de grandes oeuvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et à double -titre, parce qu'à l'impuissance universelle du moyen âge, s'y joint -l'appauvrissement de la conquête, et que des deux littératures qui la -composent, l'une, transplantée, avorte, et l'autre, mutilée, cesse de -s'épanouir. - - -II - -Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et -le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de -Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes -et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les -habitudes de résistance et d'association, les préoccupations -politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de -Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de -Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre -acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi -des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de -la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq -grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de -leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les -circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur -succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur -histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de -prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les -facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les -conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la -décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout, -l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À -l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son -coeur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes; -et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont -contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des -aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se -forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou -ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses -aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à -un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par -l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne -un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à -la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant -le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son -inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté -romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans -l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et -féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par -patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et -de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé -par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et -dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement -doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de -discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des -beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination -étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le -Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui -donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage -d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline -uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature -universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième -siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui, -pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa -constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et -de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare, -Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les -traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable, -et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis -mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race -sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la -conquête a tourné cette race vers la vie militante et les -préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention -originale, son oeuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense -et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le -sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la -divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui, -repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le -préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce -protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente -et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme -permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes, -celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur -l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à -l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine -l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le -sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La -voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que -l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu -seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il -doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui, -obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée -aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle -aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie; -atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature -humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque, -elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond -à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand -monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la -culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française -ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que -des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est -devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme -brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie -est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il -ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style; -elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que -les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes -libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus. -Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur -cours; les inclinations nationales ont fait leur oeuvre dans la -société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont -transformé la constitution et la politique, en même temps que les -talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces -rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs -jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs, -sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre -moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie -temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un -arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le -danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth -elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion -publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple -ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce -qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs -de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et -par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances -personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier -Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce -moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien -qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les -situations politiques; toujours les constitutions légales -s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit -infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs, -si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer -leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs -seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties -dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi -primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si -fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution -s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et -l'institution de l'_Habeas corpus_ sous Charles II, par le -redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques -II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et -l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment -l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et -héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et -politique ont fait leur oeuvre et désormais vont bâtir sans -empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés. - -[Note 381: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du -dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si -l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique, -c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et -l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle, -_History of civilisation_, t. II.] - -[Note 382: Buckle, _History of civilisation_, t. I, 590, 592.] - - -III - -Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute -conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent, -l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse -oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à -l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette -énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national. -De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du -discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous -les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et -le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là -cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la -vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament -la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils -n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure; -ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et -s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à -demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées -insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur -respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps -ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être -s'accroissent énormément; la littérature et l'opinion chez eux -deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre contre -la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur morale, -en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au centuple -leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et despotique -de maximes approuvées, de convenances établies et de croyances -inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie l'homme -utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier ou de -faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable d'inventions -commodes, associations, institutions, mécanismes, ustensiles, méthodes -qui travaillent incessamment pour fournir au corps et à l'esprit tout -ce dont ils ont besoin, voilà désormais les deux traits saillants et -particuliers de ce peuple. Se contraindre et se pourvoir, prendre -l'empire de soi et l'empire de la nature, considérer la vie en -moraliste et en économiste, comme un habit étroit dans lequel il faut -marcher décemment, et comme un bon habit qu'il faut avoir le meilleur -possible, être à la fois _respectable_ et _muni de bien-être_, ces -deux mots renferment tous les ressorts de l'action anglaise. Contre ce -bon sens limité et contre cette austérité pédante, une révolte éclate. -Avec le renouvellement universel de la pensée et de l'imagination -humaine, la profonde source poétique qui avait coulé au seizième -siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une nouvelle -littérature jaillit à la lumière; la philosophie et l'histoire -infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le plus grand -poëte du temps le heurte incessamment de ses malédictions et de ses -sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore, dans les sciences et -dans les lettres, dans la pratique et la théorie, dans la vie privée -et dans la vie publique, les plus puissants esprits essayent d'ouvrir -une entrée au flot des idées continentales. Mais ils sont patriotes -autant que novateurs, conservateurs autant que révolutionnaires; s'ils -touchent à la religion et à la constitution, aux moeurs et aux -doctrines, c'est pour les élargir, non pour les détruire; l'Angleterre -est faite, elle le sait, et ils le savent; telle que la voilà, assise -sur toute l'histoire nationale et sur tous les instincts nationaux, -elle est plus capable qu'aucun peuple de l'Europe de se transformer -sans se refondre, et de se prêter à son avenir sans renoncer à son -passé. - - -§ 2. - -I - -Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je -débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des -confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire; -il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé -expliquait le présent. - -Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un -peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces -côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect -alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances -de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande, -vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand -sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été, -la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a -la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure, -avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi, -et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est -labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre -s'est détrempée sous les averses incessantes, l'Océan est toujours là -intraitable et farouche. Il gronde et beugle éternellement, le vieux -monstre rauque, et le train aboyant de ses vagues avance comme une -armée infinie devant laquelle toute force humaine doit plier. Qu'on -songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux longues heures du matelot -ballotté, roulé aveuglément par les rafales! En ce moment et dans -cette belle saison, surtout le cercle de l'horizon, les nuages montent -ternis, blafards, bientôt semblables à une fumée charbonneuse, -quelques-uns d'une blancheur éblouissante et fragile, si enflés qu'on -les sent prêts à fondre. Leurs pesantes masses cheminent, elles -s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine sans limite, un pan du -ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un instant, la mer est -salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec des tournoiements -étranges, et leurs flancs prennent des teintes huileuses et livides. -L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout l'horizon; la pluie -s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée tant qu'on ne l'a -pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont arrivés là pour la -première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le large espace qui -s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos yeux comptent comme -sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a plus d'air, on -n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de -formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent des fantômes -effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au fusain sur -laquelle un enfant a maladroitement passé la manche. Vous voilà à -New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la pluie, la terre lui -renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la pluie; tout est -noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de raison pour que cela -doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée cimmérienne -d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de ses yeux; on -sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité qui monte; on -se croit hors du monde respirable, réduit à la condition des êtres -marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas vivre. On -se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où barbotent -des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie mouillée, -le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables, noirs -insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser au -Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande -place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu -laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les -autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester -chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au -suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité -ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un -pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe -l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le -navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables, -leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes de cuir à rebord, -si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si maîtres -d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers à coton, -calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et persévérant -tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même contention de -corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est conformée à -leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre; au bout de -huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance délicate et -savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté abandonnée, au -contentement des yeux, à l'épanouissement facile et harmonieux de la -nature artistique et animale, qu'il faut se marier, élever un troupeau -d'enfants, prendre les soucis et l'importance du chef de famille, -s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se munir de -bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref, capable -d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies ouvertes à -l'homme, endurer et faire effort. - -Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du -pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la -campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une -sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de -vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les -collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et -potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes -d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres; des -pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux, paisiblement, des -vaches alourdies. La brume monte insensiblement entre les intervalles -des arbres, et les lointains nagent dans une vapeur lumineuse. Il n'y -a rien de plus doux au monde, ni de plus délicat que ces teintes; on -s'arrêterait pendant des heures entières à regarder ces nuages de -satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze transparente qui -emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne les laisse arriver -sur la terre que souriants et caressants. Des deux côtés de la voiture -passent incessamment des prairies toujours plus belles, où les boutons -d'or, les reines des prés, les pâquerettes s'entassent par traînées -avec des teintes fondues; une suavité presque douloureuse, un charme -étrange, s'exhalent de cette végétation inépuisable et passagère. Elle -est trop fraîche, elle ne peut durer; rien n'est arrêté, stable et -ferme ici, comme dans les pays du Midi; tout est coulant, en train de -naître et de mourir, suspendu entre les pleurs et la joie. Les gouttes -d'eau roulantes luisent sur les feuilles comme des perles; les têtes -rondes des arbres, les larges feuillages étalés chuchotent sous la -brise faible, et le bruit des larmes laissées par la dernière ondée -est incessant sur leur pyramide. Comme ils vivent opulemment dans les -clairières, étalés à plaisir, toujours rajeunis et abreuvés par l'air -moite! Comme la séve monte dans ces plantes rafraîchies et abritées -contre le ciel! Et comme le ciel et le pays semblent faits pour -ménager leurs tissus et aviver leurs couleurs! Au moindre soupçon de -soleil, elles sourient avec une grâce délicieuse; on dirait de belles -vierges timides et frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil -un instant se dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une -parure de bal. La lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales -lustrés, dorés, éclatent avec un coloris trop fort; les plus -magnifiques broderies, le velours constellé de diamants, la soie -chatoyante couturée de perles n'approchent pas de cette teinte -profonde; la joie déborde comme d'une coupe trop pleine. À -l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on comprend pour la première -fois la vie du pays humide. L'eau multiplie et amollit les tissus -vivants; les plantes foisonnent et n'ont point de suc; la nourriture -surabonde et n'a pas de goût; l'humidité enfante, mais le soleil -n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de bétail, beaucoup de -viande; la grande mangeaille et la grosse mangeaille; ainsi se -soutient le tempérament absorbant et flegmatique; la pousse humaine, -comme toute la pousse végétale et animale, est puissante, mais lourde; -l'homme est amplement charpente, mais à gros coups; la machine est -solide, mais elle roule lentement sur ses gonds, et le plus souvent -les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on regarde les gens de -près, il semble que leurs diverses pièces sont indépendantes, du moins -qu'elles ont besoin de temps pour se transmettre les chocs. Leurs -idées n'éclatent pas d'abord en passions, en gestes, en actions. Comme -chez le Flamand et l'Allemand, elles s'arrêtent d'abord dans la -cervelle, elles s'y étalent, elles y déposent; l'homme n'est point -secoué, il n'a point de peine à demeurer immobile; il n'est point -entraîné; il peut agir sagement, uniformément; car son moteur -intérieur est une idée ou une consigne, non une émotion ou un attrait. -Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne s'ennuie pas; son train ordinaire, -ce sont les sensations ternes, et l'insipide monotonie de la vie -machinale n'a rien qui doive le rebuter. Il y est fait, sa nature y -est conforme. Quand on a mangé toute sa vie des navets, on ne regrette -pas les oranges. Il se résignera aisément à écouter quinze discours de -suite sur le même sujet, à demander vingt ans de suite la même -réforme, à compulser des statistiques, à étudier des traités moraux, à -faire des classes le dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le -piquant, l'agréable ne sont point un besoin pour lui. La faiblesse de -ses impulsions sensibles contribue à la force de ses impulsions -morales. Son tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de -gendarme; les chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici -à des explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout -haut, à propos de religion et de politique, avoir des _meetings_, -faire des associations, attaquer rudement les gens en place, dire que -la Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas -d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger, -il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme. -Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous -les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez -les enfants, la filasse presque blanche; les yeux pâles, souvent bleus -comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille, les mouvements -d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants encore, ceux -que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à ce -tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose, -majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main, -étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux -pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable -à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant -inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six -pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un -mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages, -des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la -séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes, -la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds -d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la -boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou -de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais -la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé, -d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise, -voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux -lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et -en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur -ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, de lancer la -balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de respirer en -canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front les gouttes -de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés et les -barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent encore les -plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien de plus -simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en a peu -d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes, si -foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On -n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette -innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs -épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et -délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner -l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours -précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent -ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie; -les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer -qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux -joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les -émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer -sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous -êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes -naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point -languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice -comme leurs frères; en cheveux flottants, à six ans, elles courent à -cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en ce pays -le tempérament flegmatique, et le coeur s'y conserve plus simple en -même temps que le corps y devient plus sain. Encore un regard; car -au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus véritablement -anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous une heure -durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et -considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres -pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les -yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme -est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans -regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il -faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort -profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les -ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes -sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible -dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux -caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont -trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou -opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont -supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même -dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet -endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces -pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, qui demeurent -immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir. Certainement la -bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici qu'ailleurs; -quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de la -concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les -imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait -son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent -le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers -honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces -spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes -d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs -haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des -troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux -que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la -surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et -la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi, -sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines -disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient -disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations -viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et -les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du -branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament -et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un -côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un -animal _entraîné_: son corps et son esprit ont été transformés par la -forte nourriture, par l'exercice corporel, par la religion austère, -par la morale publique, par la lutte politique, par la perpétuité de -l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus capable d'agir -utilement et puissamment dans toutes les voies, le travailleur le plus -productif et le plus efficace, comme son boeuf est devenu la meilleure -bête à viande, son mouton la meilleure bête à laine, et son cheval le -meilleur coureur. - - -II - -En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans -aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois, -ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et -vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas -d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante -ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici -tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais -pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives -sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs -qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins -pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières -chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de -construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la -carcasse en fer d'une église qu'on achève pour la porter dans l'Inde. -Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuplée de -vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à vapeur, à -voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois, -dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a cinq ou six -mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues -maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les -navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au -loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs -mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui -ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du -couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de -vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent, -accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies -des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du -labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du -soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et -charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la -lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez -dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun -d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires, -alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de -cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille. -Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante -pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille -tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour -l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève au moyen -d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le -mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de -porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des -suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries s'allonge à -perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, comblé -de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière d'hommes qui s'agite -dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce centre; comme un coeur -où afflue le sang et d'où jaillit le sang, l'argent, les marchandises, -le négoce, arrivent ici des quatre coins de la planète et coulent -d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble -naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit, -les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes, un petit traîneau -les roule à l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur -propre poids sur les plans inclinés qui les conduisent à leur place. -Les clerks, sans se presser, crient les numéros; les hommes poussent -ou tirent sans confusion, avec calme, épargnant leur peine, pendant -que le maître flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec -des gestes rares et sans prononcer un mot. - -À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à -Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez -dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les cheminées, -hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et couvrent la -plaine à perte de vue; les files multipliées, entre-croisées, de hauts -bâtiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux, -comme des rangées de ruches économiques et affairées. Les hauts -fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compté seize en un seul -tas; les débris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les -locomotives courent, semblables à des fourmis noires, d'un mouvement -automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffré dans -la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle -manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus -sont des édifices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, à -six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires rangés le long de -la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent pour entrer; les -docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de coton qui les -bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart rougeâtre. Toutes -les choses semblent ici bâties dans des proportions démesurées et -comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont -que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres, cylindres larges -comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent à de grands -chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer, -laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui disparaissent -dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés par une espèce -de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de -fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser -tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du -monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les -estuaires des fleuves où la mer entre pour faire un port naturel. -Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante à cent -mille âmes germent comme une végétation sur le bassin du Lancashire; -jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teintés de noir, -Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande, -qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forêts antédiluviennes, -en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasiné la puissance -qui remue la matière, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la -matière peut être transportée. L'homme lui-même, esprit et corps, -semble fait pour mettre à profit ces avantages. Ses muscles sont -résistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet à -la lassitude et au dégoût qu'un autre. Il travaille aussi bien à la -dixième heure qu'à la première. Nul ne manie mieux les machines; il a -leur régularité et leur précision; deux ouvriers font dans une -manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers -français. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues -d'étoffes ils fabriquent chaque année, combien de millions de tonnes -ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et -consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils -ont fondés où qu'ils fondent en Amérique, en Chine, dans l'Inde, en -Australie, et peut-être alors, en comptant les hommes et les valeurs, -en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que -celui de la France, que leur population a doublé depuis cinquante ans, -que leurs colonies, partout où le climat est sain, deviennent de -nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien -imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la -grandeur. - -Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture; -du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec -une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de -suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé, -lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la -campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien -n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé, -tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans, -vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos -campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et -incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne -ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture -avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils -prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont -drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement -qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la -culture et dans l'élevage, ils perfectionnent les étables -perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire; -quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince -Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte -de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la -reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous -cet effort universel[383], la production agricole a doublé en -cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus -d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on -lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette -oeuvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir la -moitié de cette oeuvre. Vous entrez dans une ferme, même médiocre, de -cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents, dignes, bien -vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand bâtiment -sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs -grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs -intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés -tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un -assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture, -quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande -Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve -quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte -luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un ou deux -petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est propre; il -y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins bleuâtres, -régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du buffet brillant; -les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de vitres cassées, -ni salies; point de portes disjointes, de volets dépendus, de mares -stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos villageois; le petit -jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes; souvent des rosiers, -des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le dimanche, on voit le -père, la mère assis près d'une table bien essuyée, avec du thé et du -beurre, jouir de leur _home_, et de l'ordre qu'ils y ont mis. Chez -nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane pour aller voir _sa -terre_; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce que ceux-ci aiment, -c'est le confortable. Point de pays où l'on soit plus exigeant à cet -endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la passion exagérée de -toutes les choses bonnes et commodes; nous avons trop de besoins, nous -dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un peu d'argent, au lieu -d'acquérir un bout de terre, achètent le meilleur sherry, les -meilleurs habits[384].» À mesure qu'on monte vers les hautes classes, -ce goût devient plus fort. Dans les moyennes, l'homme s'excède de -travail pour donner à sa femme des robes trop voyantes et pour mettre -dans sa maison les cent mille brimborions du demi-luxe. Vers le -sommet, les inventions du bien-être sont si multipliées, qu'on en est -gêné; il y a trop de journaux et de revues sur votre table de nuit, -trop d'espèces de tapis, de cuvettes, d'allumettes, de serviettes dans -votre cabinet de toilette: leur raffinement est infini: vous songerez, -en fourrant vos pieds dans les pantoufles, qu'il a fallu vingt -générations d'inventeurs pour porter la semelle et la doublure jusqu'à -ce degré de perfection. On ne saurait imaginer des clubs mieux munis -du nécessaire et du superflu, des maisons si bien approvisionnées et -si bien menées, l'agrément et l'abondance si savamment entendus, un -service si sûr, si respectueux, si rapide. Les domestiques, dans le -dernier recensement, faisaient «la classe la plus nombreuse parmi les -sujets de Sa Majesté;» ils en ont cinq là où nous en avons deux. -Quand, à Hyde-Park, on voit leurs jeunes filles riches, leurs -gentlemen à cheval et en équipage, lorsqu'on réfléchit sur leurs -maisons de campagne, sur leurs habits, leurs parcs et leurs écuries, -on se dit que véritablement ce peuple est fait selon le cour des -économistes, j'entends qu'il est le plus grand producteur et le plus -grand consommateur de la terre, que nul n'est plus propre à exprimer -et aussi à absorber le suc des choses; qu'il a développé ses besoins -en même temps que ses ressources, et vous pensez involontairement à -ces insectes qui, après leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup -munis de dents, d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments -admirables et terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout -faire, mais pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre -estomacs. - -[Note 383: Léonce de Lavergne, _Économie rurale en Angleterre_, -_passim_.] - -[Note 384: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu -anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne -peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans -une très-bonne position. Là où un manoeuvre anglais avec ses neuf -shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit -passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent -pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine -d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent -l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait -des dettes.»] - - -III - -Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous -apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la -façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte -d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions -gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands -arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me -trompe, le mot est faux, c'est _gentlemen_ qu'il faut dire; -_bourgeois_ est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui -s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique; -ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles -qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent -effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé, -implanté artificiellement et du dehors; c'est un gouvernement spontané -et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il leur faut -des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a un; -quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut se -passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres, -gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants; -dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file; -nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre. -La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas -suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un, -et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni -désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le -propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses -amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses -grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa -famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation -de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien -l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent; -tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour -passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les -affaires de leur commune ou de leur Église; il sont _justices_, -_overseers_, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement. -Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison -d'école; plusieurs établissent des bibliothèques qui prêtent des -livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les villageois -trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon marché, bref des -divertissements honnêtes qui les détournent du cabaret et du gin. -Beaucoup d'entre eux font des _lectures_; leurs soeurs ou leurs filles -tiennent des écoles de dimanche; en somme, ils donnent à leurs frais -aux ignorants et aux pauvres la justice, l'administration, la -civilisation. J'en ai vu un, riche de trente millions, qui le -dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux petites filles; -lord Palmerston offre son parc pour les _archery meetings_; le duc de -Marlborough ouvre le sien journellement au public «en priant (le mot y -est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.» Un ferme et fier -sentiment du devoir, un véritable esprit public, une grande idée de ce -qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la supériorité morale -qui autorise le commandement; probablement, depuis les anciennes cités -grecques, on n'a point vu d'éducation ni de condition où la noblesse -native de l'homme ait reçu un développement plus sain et plus complet. -Bref, ils sont magistrats et patrons de naissance, chefs des grandes -entreprises où il faut hasarder des capitaux, promoteurs de toutes les -largesses, de toutes les améliorations, de toutes les réformes, et, -avec les honneurs du commandement ils en prennent les charges. Car -remarquez qu'à l'inverse des autres aristocraties, ils sont instruits, -libéraux, et marchent à la tête, non à la queue, dans la civilisation -publique. Ce ne sont point des délicats de salon, comme nos marquis du -dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système -des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est -souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne -sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer -au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute -l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des -littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et -Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de -géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout -du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si -les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont -pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les -laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus -que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand -médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse -et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné -quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au -bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et -participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants -de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière -aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée. -Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec -confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le -poids en même temps que les avantages de leur dignité. Il y en a dans -le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme jusqu'au -bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses affaires -qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le père[385] -peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans les plus -minces circonstances de la vie domestique, un degré d'autorité et de -dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade, absent depuis -longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne sans lui -demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais ma -carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant. -Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers -comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a -des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du -pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de -lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution -sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui -est tout prêt. - -C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de -l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant -enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours -renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne -sont pas capables de l'arracher tout entier; les gens ont beau parler, -crier, faire des _meetings_, des processions, des ligues, ils ne -démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un compartiment de -fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et qui, comme tout -placage, peut être remplacé par un autre; toujours les trente ou -quarante gentlemen d'un district, riches, influents, accrédités, -utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du district. -«Comme on voit le diable dans les papiers périodiques, disait -Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.» Point du -tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut, et d'un -ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis marcher -des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos cet -écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des Lords -dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai que -l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se -bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est -bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein -vent déclamaient contre les Lords, qui sont des _coquins_ (_rogues_). -L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait -un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires. -Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de -personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de -l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui -grandit, imprime des traités à bon marché, fait des _lectures_, puis -des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un projet au -Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire; cependant le -projet prend du poids; la majorité de la nation pousse, elle force les -portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir ainsi; les -ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet, leurs -associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je crois, il y -eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils feront parfois -des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà l'économie -politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est supprimer -le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme ailleurs le -tempérament est toujours la grande force. La colère, le sang ne leur -montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations méridionales; un -long intervalle sépare toujours l'idée de l'action, et les -raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet intervalle. -Entrez dans un _meeting_, considérez ces gens de toute condition, ces -dames qui viennent pour la trentième fois entendre la même -dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton, sur -les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter -argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer -leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au -bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au -cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une -minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni -s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent être -libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des nerfs -patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres; tâchez -d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci ont le -double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier avec -sang-froid. - -[Note 385: Dans le langage familier, les fils disent: «My -governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»] - - -IV - -Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a -pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il -faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus -noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En -tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme -Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est -soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres -massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs, -sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments -semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se -croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites, -en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau; -tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de -verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes, -excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre -après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus fin et plus haut -n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de ne pas -rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes de fer; -Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa colonne -et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout d'une -perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et -couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent -déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?--Ils se -piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie -étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de -foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque -tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans -une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des -observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront -très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les -regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent -illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse -de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la -peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais -on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides, -des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards. -Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez -des paysages passés au sang de boeuf, des arbres qui crèvent la toile, -des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à terre, des -Christs qui ont l'air d'être cuits et conservés dans l'huile, des -cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des femmes nues auxquelles -on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait de musique, ils -importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu à grands frais -parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits oisifs, délicats, -point stoïciens, surtout point puritains, aisément choqués par les -dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui emploient leurs longs -loisirs, leurs libres rêves à arranger harmonieusement, sans autre -objet que la jouissance, les formes, les couleurs et les sons. Je n'ai -pas besoin de dire qu'ici la pente des esprits est toute contraire, et -l'on voit assez pourquoi, parmi ces politiques militants, ces -industriels laborieux, ces hommes d'action énergiques, l'art ne peut -fournir que des fruits exotiques ou déformés. - -Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il -y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et -vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des -chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois -partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés -chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en -tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen -capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction -du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre -ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les -vrais spéculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la -métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la -peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie -en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en -fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour -la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que -l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est -pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que -se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de -l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses -idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires -laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle -plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues -sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine -interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier; -défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service. -D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les -bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les -vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames -élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins -proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion -ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les -jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la -haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre, -même au village, n'est pas un fils de paysan, mal décrassé, encore -imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé de la -société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge[386]. C'est -un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne -famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres, -parfois une voiture, des gens, des moeurs élégantes, ordinairement -instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être -dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le -guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs -libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme -moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands -sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À -proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence, -c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors, -sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous -ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un -magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord -avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa -doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la -Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le -christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans -le pays des Esséniens et des Thérapeutes, au milieu de l'accablement -et du désespoir universels, quand la seule délivrance semblait le -renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des -instincts naturels, et l'attente journalière du royaume de Dieu. -Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en Occident, chez des -peuples laborieux et à demi libres, au milieu du redressement et de -l'invention universelle, quand l'homme, améliorant sa condition, -prenait confiance en sa destinée terrestre, et épanouissait largement -ses facultés. Rien d'étonnant si le protestantisme nouveau diffère du -christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prêcher -l'ascétisme, s'il autorise le bien-être au lieu de prescrire la -mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme, -l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facultés -naturelles, au lieu de louer le célibat, la retraite, le dédain du -siècle, l'extase, la captivité de l'esprit et la mutilation du coeur. -Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reçu un nouveau sang, et -le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes -moteurs et comme le double coeur de la vie européenne. Car, en -acceptant la réhabilitation du monde, il n'a point renoncé à -l'épuration de l'homme; au contraire, c'est de ce côté qu'il a porté -tout son effort. Il a retranché de la religion toutes les portions qui -ne sont point cette épuration même, et l'a fortifiée en la réduisant. -Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant -plus puissante qu'elle est plus spéciale; on fait d'autant mieux une -oeuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par -la suppression des légendes et des pratiques, la pensée entière de -l'homme a été concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale. -C'est de cela qu'on lui parle dans les églises, en style grave et -froid, avec une suite de raisonnements sensés et solides: comment un -homme doit réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son -esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intérieur -librement consenti et fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses -actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent -s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort -personnel, le redressement continu de soi-même par soi-même doivent -asseoir lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les -questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à -l'expérience journalière[387], reviennent dans toutes les chaires, -pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et -l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de -stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts -les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la -littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul -accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint -l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes, -historiens, romanciers, poëtes même, ils donnent une leçon, ils -soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils -peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un -caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des -sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne -sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant -que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès -du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille -en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a -laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a -point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est -le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en -ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le -consolateur aimable, que l'_Imitation_ poursuit dans ses rêves -tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien -Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur -empreinte. Ce n'est plus un ami de coeur à qui l'on confie ses menus -désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout -humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou -les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne -voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre -chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la -rénovation intérieure par laquelle on devient capable de toujours bien -faire, et une supplication semblable est par elle-même un levier -suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que l'on sait de -lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille -suffit pour représenter tous les événements de la vie comme un -acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il n'y -a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le coeur et la -conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans -l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les -vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le -temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion -différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion -sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur -l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans -limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague -besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès -l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout. - -[Note 386: M. Bournisien, dans _Madame Bovary_, est un personnage -très-rare en Angleterre.] - -[Note 387: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les -sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.] - -[Note 388: _The wide, wide World_, by Elizabeth Wetherell. Voir -les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.] - - -V - -Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause -intérieure et persistante, le _caractère_ de la race; l'hérédité et le -climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête -normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations diverses, il -s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal propre, qui peu à -peu a façonné ou produit la religion, la littérature et les -institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur du -reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend -l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation -présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future. -Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les -destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque -impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa -conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention -n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les -inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits -de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes -conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte -de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre. -L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son -confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette -oeuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception -centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles dans -l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et -énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue. -Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours -croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que -d'objet en objet elles atteignent les plus relevés, qu'elles -commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications -utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse; -bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout -l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une -conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle -idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la -philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a -sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle -s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses -établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions -commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de -la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur -accord. - -Novembre 1863. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME - - -LIVRE III. - -L'ÂGE CLASSIQUE. - -(Suite.) - - -Chapitre V.--Swift. - - I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. -- - Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord - Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son - insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir - et sa folie. 2 - - II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit - prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la - vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif. 17 - - III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature - entre dans la politique. -- Différence des partis en France - et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et - en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. -- - Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont - spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner._ -- Les _Lettres du - Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument - contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective - politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens - incisif. -- L'ironie grave. 21 - - IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. -- - Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ -- - Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa - poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question - débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. -- - Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit. 40 - - V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. -- - Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et - la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. -- - Les _Voyages de Gulliver_. -- Son jugement sur la société, - le gouvernement, les conditions et les professions. -- - Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets. - -- Construction de son caractère et de son génie. 56 - - -Chapitre VI.--Les Romanciers. - - I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il - diffère des autres. 84 - - II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son - rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes - anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses - procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce - caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa - volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens - méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété - finale. 85 - - III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième - siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des - études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. -- - Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent - deux classes de romans. 98 - - IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison - de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa - minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament. - -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse - Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Les caractères - despotiques et insociables en Angleterre. -- Lovelace. -- Le - caractère orgueilleux et militant en Angleterre. -- - Clarisse. -- Son énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa - pédanterie, ses scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- - Inconvénients des héros automates et édifiants. -- - Richardson, sermonnaire. -- Ses longueurs, sa pruderie, son - emphase. 102 - - V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. -- - _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom - Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. -- - _Amélia._ -- Lacunes de sa conception. 124 - - VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._ - -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de - la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures. - -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._ 139 - - VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines. - -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa - sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les - maladies et les dégénérescences de la nature humaine. 144 - - VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la - vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu - protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ -- - L'ecclésiastique anglais. -- Samuel Johnson. -- Son - autorité. -- Sa personne. -- Ses façons. -- Sa vie. -- Ses - doctrines. -- Son jugement sur Voltaire et Rousseau. -- Son - style. -- Ses oeuvres. -- Hogarth. -- Sa peinture morale et - réaliste. -- Contraste du tempérament anglais et de la - morale anglaise. -- Comment la morale a discipliné le - tempérament. 151 - - -Chapitre VII.--Les Poëtes. - - I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses - caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. -- - Comment il a son centre dans Pope. 173 - - II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts. - -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa - personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. -- - Médiocrité de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de - sa vanité et de son talent. -- Sa fortune indépendante et - son travail assidu. 176 - - III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent - les passions dans la poésie artificielle. -- _La Boucle de - cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en - France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est - pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et - banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de - salon sont inconciliables. 185 - - IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses - poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre - finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ -- - Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions. - -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment - elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et - perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. -- - Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade. - -- En quoi le goût a changé depuis un siècle. 199 - - V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances - classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est - impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la - campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson. 213 - - VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme - sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus précoce - en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- Richardson. -- - Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, Beattie, - Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la forme - classique. -- Empire de la période. -- Johnson. -- L'école - historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur talent et - leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne. 225 - - -LIVRE IV. - -L'ÂGE MODERNE. - - -Chapitre I.--Les idées et les oeuvres. - - I. Changements dans la société. -- Avénement de la - démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de - parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle - idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de - l'au-delà. 233 - - II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa - jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts. - -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The - jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. -- - Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale. - -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. -- - Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations. - -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie - de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. -- - Ses excès. -- Sa mort. 243 - - III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La - Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper. - -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie. - -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie. - -- Idée moderne du style. 272 - - IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses - tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne. - -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge, - Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il - réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter - Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses - goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans. - -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence - de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. -- - Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place - dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en - Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre - est bourgeois et anglais. 285 - - V. La philosophie entre dans la littérature. -- - Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. -- - Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans - la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des - compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. -- - Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de - cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. -- - Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses - personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance - générale de la littérature nouvelle. -- Introduction - graduelle des idées continentales. 309 - - -Chapitre II.--Lord Byron. - - I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. -- - Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère - militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards - and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences. - -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. -- - Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses - et ses violences. 344 - - II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon - d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût - classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._ - -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style. 351 - - III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses - effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. -- - Sincérité des sentiments. -- Peinture des émotions tristes - et extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. -- - _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de - Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette - conception avec celle de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les - Ténèbres._ 362 - - IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du - Faust de Goëthe. -- Conception de la légende et de la vie - dans _Goëthe_. -- Caractère symbolique et philosophique de - son épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi - Byron lui est supérieur. -- Conception du caractère et de - l'action dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme. - -- Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la - personne. 378 - - V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie - des moeurs. -- Comment et selon quelles lois varient les - conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. -- - _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du - style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur - sensibles. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant - britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. -- - Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ -- - _Le Naufrage._ -- _La Prise d'Ismaïl._ -- Naturel et variété - de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son - théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort. 395 - - VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du - siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie. - -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. -- - Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la - nature. 419 - - -Conclusion.--Le passé et le présent. - - I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi - la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. -- - Comment elle a infléchi le caractère et établi la - constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté - l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le - modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé - la culture classique et dévié l'esprit national. -- La - Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique - et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment - les idées européennes élargissent le moule national. 424 - - II. Le présent. -- Concordance de l'observation et de - l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. -- - L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture. - -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La - philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit - la civilisation présente, et élaborent la civilisation - future. 433 - - -FIN DE LA TABLE - - -740 -- PARIS. IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT - -7, rue des Canettes, 7. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise -(Volume 4 de 5), by Hippolyte Taine - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE *** - -***** This file should be named 41112-8.txt or 41112-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/1/1/41112/ - -Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
