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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise (Volume
-4 de 5), by Hippolyte Taine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
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-
-Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 4 de 5)
-
-Author: Hippolyte Taine
-
-Release Date: October 19, 2012 [EBook #41112]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
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-
-
-Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE
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-
-TOME QUATRIÈME
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-740--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
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-7, rue des Canettes, 7
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-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE
-
-
-PAR H. TAINE
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-
-TOME QUATRIÈME
-
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-
-QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
-
-
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
- 1878
-
- Tous droits réservés.
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-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE.
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-
-LIVRE III.
-
-L'ÂGE CLASSIQUE.
-
-(SUITE.)
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-Swift.
-
-
- I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --
- Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
- Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son
- insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir
- et sa folie.
-
- II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
- prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la
- vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif.
-
- III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature
- entre dans la politique. -- Différence des partis en France
- et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et
- en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --
- Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
- spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner_. -- Les _Lettres du
- Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
- contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
- politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
- incisif. -- L'ironie grave.
-
- IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
- Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
- Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa
- poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question
- débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --
- Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit.
-
- V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
- Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
- la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
- _Les Voyages de Gulliver._ -- Son jugement sur la société,
- le gouvernement, les conditions et les professions. --
- Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
- -- Construction de son caractère et de son génie.
-
-
-En 1685, dans la grande salle de l'université de Dublin, les
-professeurs occupés à conférer les grades de bachelier eurent un
-singulier spectacle: un pauvre écolier, bizarre, gauche, aux yeux
-bleus et durs, orphelin, sans amis, misérablement entretenu par la
-charité d'un oncle, déjà refusé pour son ignorance en logique, se
-présentait une seconde fois sans avoir daigné lire la logique. En vain
-son _tutor_ lui apportait les in-folio les plus respectables:
-Smeglesius, Keckermannus, Burgersdicius. Il en feuilletait trois
-pages, et les refermait au plus vite. Quand vint l'argumentation, le
-_proctor_ fut obligé de lui mettre ses arguments en forme. On lui
-demandait comment il pourrait bien raisonner sans les règles; il
-répondit qu'il raisonnait fort bien sans les règles. Cet excès de
-sottise fit scandale; on le reçut pourtant, mais à grand'peine,
-_speciali gratia_, dit le registre, et les professeurs s'en allèrent,
-sans doute avec des risées de pitié, plaignant le cerveau débile de
-Jonathan Swift.
-
-
-I
-
-Ce furent là sa première humiliation et sa première révolte. Toute sa
-vie fut semblable à ce moment, comblée et ravagée de douleurs et de
-haines. À quel excès elles montèrent, son portrait et son histoire
-peuvent seuls l'indiquer. Il eut l'orgueil outré et terrible, et fit
-plier sous son arrogance la superbe des tout-puissants ministres et
-des premiers seigneurs. Simple journaliste, ayant pour tout bien un
-petit bénéfice d'Irlande, il traita avec eux d'égal à égal. M. Harley,
-le premier ministre, lui ayant envoyé un billet de banque pour ses
-premiers articles, il se trouva offensé d'être pris pour un homme
-payé, renvoya l'argent, exigea des excuses; il les eut, et écrivit sur
-son journal: «J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley[1].» Un autre
-jour, ayant trouvé que Saint-John, le secrétaire d'État, lui faisait
-froide mine, il l'en tança rudement. «Je l'avertis que je ne voulais
-pas être traité comme un écolier, que tous les grands ministres qui
-m'honoraient de leur familiarité devaient, s'ils entendaient ou
-voyaient quelque chose à mon désavantage, me le faire savoir en termes
-clairs, et ne point me donner la peine de le deviner par le
-changement ou la froideur de leur contenance ou de leurs manières; que
-c'était là une chose que je supporterais à peine d'une tête couronnée,
-mais que je ne trouvais pas que la faveur d'un sujet valût ce prix;
-que j'avais l'intention de faire la même déclaration à milord garde
-des sceaux et à M. Harley, pour qu'ils me traitassent en
-conséquence[2].» Saint-John l'approuva, se justifia, dit qu'il avait
-passé plusieurs nuits à travailler, une nuit à boire, et que sa
-fatigue avait pu paraître de la mauvaise humeur. Dans le salon de
-réception, Swift allait causer avec quelque homme obscur et forçait
-les lords à venir le saluer et lui parler. «M. le secrétaire d'État me
-dit que le duc de Buckingham désirait faire ma connaissance; je
-répondis que cela ne se pouvait, qu'il n'avait pas fait assez
-d'avances. Le duc de Shrewsbury dit alors qu'il croyait que le duc
-n'avait pas l'habitude de faire des avances. Je dis que je n'y
-pouvais rien, car j'attendais toujours des avances en proportion de
-la qualité des gens, et plus de la part d'un duc que de la part d'un
-autre homme[3].» Il triomphait dans son arrogance, et disait avec une
-joie contenue et pleine de vengeance: «On passe là une demi-heure
-assez agréable[4].» Il allait jusqu'à la brutalité et la tyrannie; il
-écrivait à la duchesse de Queensbury: «Je suis bien aise que vous
-sachiez votre devoir; car c'est une règle connue et établie depuis
-plus de vingt ans en Angleterre, que les premières avances m'ont
-constamment été faites par toutes les dames qui aspiraient à me
-connaître, et plus grande était leur qualité, plus grandes étaient
-leurs avances[5].» Le glorieux général Webb, avec sa béquille et sa
-canne, montait en boitant ses deux étages pour le féliciter et
-l'inviter; Swift acceptait, puis, une heure après, se désengageait,
-aimant mieux dîner ailleurs. Il semblait se regarder comme un être
-d'espèce supérieure, dispensé des égards, ayant droit aux hommages, ne
-tenant compte ni du sexe, ni du rang, ni de la gloire, occupé à
-protéger et à détruire, distribuant les faveurs, les blessures et les
-pardons. Addison, puis lady Giffard, une amie de vingt ans, lui ayant
-manqué, il refusa de les reprendre en grâce, s'ils ne lui demandaient
-pardon. Lord Lansdowne, ministre de la guerre, s'étant trouvé blessé
-d'un mot dans l'_Examiner_, «je fus hautement irrité, dit Swift, qu'il
-se fût plaint de moi avant de m'avoir parlé. Je ne lui dirai plus une
-parole avant qu'il ne m'ait demandé pardon[6].» Il traita l'art comme
-les hommes, écrivant d'un trait, dédaignant «la dégoûtante besogne de
-se relire,» ne signant aucun de ses livres, laissant chaque écrit
-faire son chemin seul, sans le secours des autres, sans le patronage
-de son nom, sans la recommandation de personne. Il avait l'âme d'un
-dictateur, altérée de pouvoir, et ouvertement, disant «que tous ses
-efforts pour se distinguer venaient du désir d'être traité comme un
-lord[7].»--«Que j'aie tort ou raison, ce n'est pas l'affaire. La
-renommée d'esprit ou de grand savoir tient lieu d'un ruban bleu ou
-d'un carrosse à six bêtes.» Mais ce pouvoir et ce rang, il se les
-croyait dus; il ne demandait pas, il attendait. «Je ne solliciterai
-jamais pour moi-même, quoique je le fasse souvent pour les autres.» Il
-voulait l'empire, et agissait comme s'il l'avait eu. La haine et le
-malheur trouvent leur sol natal dans ces esprits despotiques. Ils
-vivent en rois tombés, toujours insultants et blessés, ayant toutes
-les misères de l'orgueil, n'ayant aucune des consolations de
-l'orgueil, incapables de goûter ni la société ni la solitude, trop
-ambitieux pour se contenter du silence, trop hautains pour se servir
-du monde, nés pour la rébellion et la défaite, destinés par leur
-passion et leur impuissance au désespoir et au talent.
-
-La sensibilité ici exaspérait les plaies de l'orgueil. Sous ce flegme
-du visage et du style bouillonnaient des passions furieuses. Il y
-avait en lui une tempête incessante de colères et de désirs. «Une
-personne de haut rang en Irlande (qui daignait s'abaisser jusqu'à
-regarder dans mon esprit) avait coutume de dire que cet esprit était
-comme un démon conjuré, qui ravagerait tout si je ne lui donnais de
-l'emploi[8].» Le ressentiment s'enfonçait en lui plus avant et plus
-brûlant que dans les autres hommes. Il faut écouter le profond soupir
-de joie haineuse avec lequel il contemple ses ennemis sous ses pieds.
-«Tous les whigs étaient ravis de me voir; ils se noient et voudraient
-s'accrocher à moi comme à une branche; leurs grands me faisaient tous
-gauchement des apologies. Cela est bon de voir la lamentable
-confession qu'ils font de leur sottise[9].» Et un peu après: «Qu'ils
-crèvent et pourrissent, les chiens d'ingrats! Avant de partir d'ici,
-je les ferai repentir de leur conduite.... J'ai gagné vingt ennemis
-pour deux amis, mais au moins j'ai eu ma vengeance.» Il est assouvi et
-comblé; comme un loup et comme un lion, il ne se soucie plus de rien.
-
-Cette fougue l'emportait à travers toutes les témérités et toutes les
-violences. Ses _Lettres du Drapier_ avaient soulevé l'Irlande contre
-le gouvernement, et le gouvernement venait d'afficher une proclamation
-promettant récompense à qui dénoncerait le _drapier_. Swift entre
-brusquement dans la grande salle de réception, écarte les groupes,
-arrive devant le lord-lieutenant, le visage enflammé, et d'une voix
-tonnante: «Très-bien, milord-lieutenant; c'est un glorieux exploit que
-votre proclamation d'hier contre un pauvre boutiquier dont tout le
-crime est d'avoir voulu sauver ce pays[10].» Et il déborda en
-invectives au milieu du silence et de la stupeur. Le lord, homme
-d'esprit, lui répondit doucement. Devant ce torrent, on se détournait.
-Ce coeur bouleversé et dévoré ne comprenait rien au calme de ses amis;
-il leur demandait «si les corruptions et les scélératesses des hommes
-au pouvoir ne mangeaient pas leur chair et ne séchaient pas leur
-sang.» La résignation le révoltait. Ses actions, brusques, bizarres,
-partaient du milieu de son silence comme des éclairs. Il était étrange
-et violent en tout, dans sa plaisanterie, dans ses affaires privées,
-avec ses amis, avec les inconnus; souvent on le crut en démence.
-Addison et ses amis voyaient depuis plusieurs jours à leur café un
-ecclésiastique singulier qui mettait son chapeau sur la table,
-marchait à grands pas pendant une heure, payait et partait, n'ayant
-rien regardé et n'ayant pas dit un mot. Ils l'appelèrent le _curé
-fou_. Un soir ce curé aperçoit un gentilhomme nouveau débarqué, va
-droit à lui, et, sans saluer, lui demande: «Dites-moi, monsieur, vous
-rappelez-vous un jour de beau temps dans ce monde?» L'autre, étonné,
-répond, après quelques instants, qu'il se rappelle beaucoup de pareils
-jours. «C'est plus que je ne puis dire: je ne me rappelle aucun temps
-qui n'ait été trop chaud ou trop froid, trop humide ou trop sec; mais,
-avec tout cela, le seigneur Dieu s'arrange pour qu'à la fin de l'an
-tout soit très-bien.» Sur ce sarcasme, il tourne les talons et sort:
-c'était Swift.--Un autre jour, chez le comte de Burlington, en
-quittant la table, il dit à la maîtresse de la maison: «Lady
-Burlington, j'apprends que vous chantez. Chantez-moi un air.» La dame
-irritée refuse. «Elle chantera, ou je l'y forcerai. Eh bien! madame,
-je suppose que vous me prenez pour un de vos curés de carrefour.
-Chantez quand je vous le commande.» Le comte s'étant mis à rire, la
-dame pleura et se retira. Quand Swift la revit, il lui dit pour
-première parole: «Dites-moi, madame, êtes-vous aussi fière et d'aussi
-mauvais caractère aujourd'hui que la dernière fois?» Les gens
-s'étonnaient ou s'amusaient de ces sorties; j'y vois des sanglots et
-des cris, les explosions de longues méditations impérieuses ou amères:
-ce sont les soubresauts d'une âme indomptée qui frémit, se cabre,
-brise les barrières, se blesse, écrase ou froisse ceux qu'elle
-rencontre ou qui veulent l'arrêter. Il a fini par la folie; il la
-sentait venir, il l'a décrite horriblement; il en a goûté par avance
-la nausée et la lie; il la portait sur son visage tragique, dans ses
-yeux terribles et hagards. Voilà le puissant et douloureux génie que
-la nature livrait en proie à la société et à la vie; la société et la
-vie lui ont versé tous leurs poisons.
-
-Il a subi la pauvreté et le mépris dès l'âge où l'esprit s'ouvre, à
-l'âge où le coeur est fier[11], à peine soutenu par les maigres
-aumônes de sa famille, sombre et sans espérance, sentant sa force et
-les dangers de sa force[12]. À vingt et un ans, secrétaire chez sir
-William Temple, il eut par an vingt livres sterling de gages, mangea à
-la table des premiers domestiques, écrivit des odes pindariques en
-l'honneur de son maître, emboursa dix ans durant les humiliations de
-la servitude et la familiarité de la valetaille, obligé d'aduler un
-courtisan goutteux et flatté, de subir milady sa soeur, agité
-d'angoisses «dès qu'il voyait un peu de froideur[13]» dans les yeux de
-sir William, leurré d'espérances vaines, contraint après un essai
-d'indépendance de reprendre la livrée qui l'étouffait. «Pauvres hères,
-cadets du ciel, indignes de son soin, nous sommes trop heureux
-d'attraper les restes et le rebut de la table[14]!»--«C'est pourquoi,
-quand vous trouvez que les années viennent sans espérance d'une place,
-je vous conseille d'aller sur la grande route, seul poste d'honneur
-qui vous soit laissé; vous y rencontrerez beaucoup de vos vieux
-camarades, et vous y ferez une vie courte et bonne.» Suivent des avis
-sur la conduite qu'ils devront tenir lorsqu'on les mènera à la
-potence. Voilà ses instructions aux domestiques; il racontait ainsi ce
-qu'il avait souffert. À trente et un ans, espérant une place du roi
-Guillaume III, il édita les oeuvres de son patron, les dédia au
-souverain, lui remit un placet, n'eut rien, et retomba au poste de
-secrétaire chez lord Berkeley, cette fois chapelain de la famille,
-avec tous les dégoûts dont ce rôle de valet ecclésiastique rassasiait
-alors un homme de coeur. «J'honore la soutane, dit la servante
-Harris[15], je veux être femme d'un curé. Que Vos Excellences me
-donnent une lettre avec un ordre pour le chapelain[16]!» Les
-excellences, lui ayant promis le doyenné de Derry; le donnèrent à un
-autre. Rejeté vers la politique, il écrivit un pamphlet whig, _les
-Dissensions d'Athènes et de Rome_, reçut de lord Halifax et des chefs
-du parti vingt belles promesses, et fut planté là. Vingt ans
-d'insultes sans vengeance et d'humiliations sans relâche, le tumulte
-intérieur de tant d'espérances nourries, puis écrasées, des rêves
-violents et magnifiques subitement flétris par la contrainte d'un
-métier machinal, l'habitude de souffrir et de haïr, la nécessité de
-cacher sa haine et sa souffrance, la conscience d'une supériorité
-blessante, l'isolement du génie et de l'orgueil, l'aigreur de la
-colère amassée et du dédain engorgé, voilà les aiguillons qui l'ont
-lancé comme un taureau. Plus de mille pamphlets en quatre ans vinrent
-l'irriter encore, avec les noms de _renégat_, de _traître_ et
-_d'athée_. Il les écrasa tous, mit le pied sur leur parti, s'abreuva
-du poignant plaisir de la victoire. Si jamais âme fut rassasiée de la
-joie de déchirer, d'outrager et de détruire, ce fut celle-là. Le
-débordement du mépris, l'ironie implacable, la logique accablante, le
-cruel sourire du combattant qui marque d'avance l'endroit mortel où il
-va frapper son ennemi, marche sur lui et le supplicie à loisir, avec
-acharnement et complaisance, ce sont les sentiments qui l'ont pénétré
-et qui ont éclaté hors de lui, avec tant d'âpreté qu'il se barra
-lui-même sa carrière[17], et que de tant de hautes places vers
-lesquelles il étendait la main, il ne lui resta qu'un poste de doyen
-dans la misérable Irlande. L'avénement de George Ier l'y exila;
-l'avénement de George II, sur lequel il comptait, l'y confina. Il s'y
-débattit d'abord contre la haine populaire, puis contre le ministère
-vainqueur, puis contre l'humanité tout entière, par des pamphlets
-sanglants, par des satires désespérées; il y savoura encore une fois
-le plaisir de combattre et de blesser[18]; il y souffrit jusqu'au
-bout, assombri par le progrès de l'âge, par le spectacle de
-l'oppression et de la misère, par le sentiment de son impuissance,
-furieux «de vivre parmi des esclaves,» enchaîné et vaincu. «Chaque
-année, dit-il, ou plutôt chaque mois je me sens plus entraîné à la
-haine et à la vengeance, et ma rage est si ignoble qu'elle descend
-jusqu'à s'en prendre à la folie et à la lâcheté du peuple esclave
-parmi lequel je vis[19].» Ce cri est l'abrégé de sa vie publique; ces
-sentiments sont les matériaux que la vie publique a fournis à son
-talent.
-
-Il les retrouvait dans la vie privée, plus violents et plus intimes.
-Il avait élevé et aimé purement une jeune fille charmante, instruite,
-honnête, Esther Johnson, qui dès l'enfance l'avait chéri et vénéré
-uniquement. Elle habitait avec lui, il avait fait d'elle sa
-confidente. De Londres, pendant ses combats politiques, il lui
-envoyait le journal complet de ses moindres actions; il écrivait pour
-elle deux fois par jour, avec une familiarité, un abandon extrêmes,
-avec tous les badinages, toutes les vivacités, tous les noms mignons
-et caressants de l'épanchement le plus tendre. Cependant une autre
-jeune fille belle et riche, miss Vanhomrigh, s'attachait à lui, lui
-déclarait son amour, recevait plusieurs marques du sien, le suivait en
-Irlande, tantôt jalouse, tantôt soumise, mais si passionnée, si
-malheureuse, que ses lettres auraient brisé le coeur le plus dur. «Si
-vous continuez à me traiter comme vous le faites, je n'aurai pas à
-vous gêner longtemps.... Je crois que j'aurais supporté plus
-volontiers la torture que ces mortelles, mortelles paroles que vous
-m'avez dites.... Oh! s'il vous restait seulement assez d'intérêt pour
-moi pour que cette plainte pût toucher votre pitié[20]!» Elle languit
-et mourut. Esther Johnson, qui si longtemps avait eu tout le coeur de
-Swift, souffrait encore davantage. Tout était changé dans la maison de
-Swift. «À mon arrivée, dit-il, je crus que je mourrais de chagrin, et
-tout le temps qu'on mit à m'installer, je fus horriblement triste.»
-Des larmes, la défiance, le ressentiment, un silence glacé, voilà ce
-qu'il trouvait à la place de la familiarité et des tendresses. Il
-l'épousa par devoir, mais en secret, et à la condition qu'elle ne
-serait sa femme que de nom. Pendant douze ans, elle dépérit; Swift
-s'en allait le plus souvent qu'il pouvait en Angleterre. Sa maison lui
-était un enfer; on soupçonne qu'une infirmité physique s'était mêlée à
-ses amours et à son mariage. Un jour, Delany, son biographe, l'ayant
-trouvé qui causait avec l'archevêque King, vit l'archevêque en larmes,
-et Swift qui s'enfuyait le visage bouleversé. «Vous venez de voir, dit
-le prélat, _le plus malheureux homme de la terre_; mais sur la cause
-de son malheur, vous ne devez jamais faire une question.» Esther
-Johnson mourut; quelles furent les angoisses de Swift, de quels
-spectres il fut poursuivi, dans quelles horreurs le souvenir de deux
-femmes minées lentement et tuées par sa faute le plongea et
-l'enchaîna, rien que sa fin peut le dire. «Il est temps pour moi d'en
-finir avec le monde...; mais je mourrai ici dans la rage comme un rat
-empoisonné dans son trou[21]...» L'excès du travail et des émotions
-l'avait rendu malade dès sa jeunesse: il avait des vertiges; il
-n'entendait plus. Il sentait depuis longtemps que sa raison
-l'abandonnerait. Un jour on l'avait vu s'arrêter devant un orme
-découronné, le contempler longtemps, et dire: «Je serai comme cet
-arbre, je mourrai d'abord par la tête[22].» Sa mémoire le quittait, il
-recevait les attentions des autres avec dégoût, parfois avec fureur.
-Il vivait seul, morne, ne pouvant plus lire. On dit qu'il passa une
-année sans prononcer une parole, ayant horreur de la figure humaine,
-marchant dix heures par jour, maniaque, puis idiot. Une tumeur lui
-vint sur l'oeil, telle qu'il resta un mois sans dormir, et qu'il
-fallut cinq personnes pour l'empêcher de s'arracher l'oeil avec les
-ongles. Un de ses derniers mots fut: «Je suis fou.» Son testament
-ouvert, on trouva qu'il léguait toute sa fortune pour bâtir un hôpital
-de fous.
-
-[Note 1: I have taken M. Harley into favour again.]
-
-[Note 2: I will not see him (M. Harley) till he makes amends.... I
-was deaf to all entreaties, and have desired Lewis to go to him, and
-let him know that I expected further satisfaction. If we let these
-great ministers pretend too much, there will be no governing them....
-
-One thing I warned him of, never to appear cold to me, for I would not
-be treated like a school-boy; that I expected every great minister who
-honoured me with his acquaintance, if he heard or saw anything to my
-disadvantage, would let me know in plain words, and not put me in pain
-to guess by the change or coldness of his countenance or behaviour;
-for it was what I would hardly bear from a crowned head; and I thought
-no subject's favour was worth it; and that I designed to let my lord
-Keeper and M. Harley know the same thing, that they might use me
-accordingly.]
-
-[Note 3: Mr secretary told me the duke of Buckingham had been
-talking much to him about me, and desired my acquaintance. I answered
-it could not be, for he had not made sufficient advances. Then the
-duke of Shrewsbury said he thought the duke was not used to make
-advances. I said I could not help that. For I always expected advances
-in proportion to men's quality, and more from a duke than from any
-other man.
-
-I saw lord Halifax at court, and we joined and talked, and the duchess
-of Shrewsbury came up and reproached me for not dining with her. I
-said that was not so soon done, for I expected more advances from
-ladies, especially duchesses. She promised to comply.... Lady
-Oglethorp brought me and the duchess of Hamilton together to day in
-the drawing-room, and I have given her some encouragement, but not
-much. (_Journal_, 19 mai et 7 octobre.)]
-
-[Note 4: I generally am acquainted with about thirty in the
-drawing-room, and am so proud that I make all the lords come up to me.
-One passes half an hour pleasant enough.]
-
-[Note 5: I am glad you know your duty; for it has been a known and
-established rule above twenty years, that the first advances have been
-constantly made me by ladies who aspired to my acquaintance, and the
-greater their quality, the greater were their advances.]
-
-[Note 6: This I resented highly that he should complain of me
-before he spoke to me. I sent him a peppering letter, and would not
-summon him by a note as I did the rest. Nor ever will have any thing
-to say to him till he begs my pardon.]
-
-[Note 7: Lettre à Bolingbroke.]
-
-[Note 8: A person of great honour in Ireland (who was pleased to
-stoop so low as to look into my mind) used to tell me that my mind was
-like a conjured spirit, that would do mischief, if I would not give it
-employment.]
-
-[Note 9: All the whigs were ravished to see me, and would have
-laid hold on me as a twig, to save them from sinking; and the great
-men were all making me their clumsy apologies. It is good to see what
-a lamentable confession the whigs all make of my ill usage.]
-
-[Note 10: So, my lord lieutenant, this is a glorious exploit that
-you performed yesterday, in issuing a proclamation against a poor
-shopkeeper, whose only crime is an honest endeavour to save his
-country from ruin.]
-
-[Note 11: Il avait esquissé dès cette époque _le Conte du
-Tonneau_.]
-
-[Note 12: Il dit à la muse:
-
- Wert thou right woman, thou should'st scorn to look
- On an abandon'd wretch by hopes forsook,
- Forsook by hopes, ill fortune's last relief,
- Assign'd for life to unremitting grief,
- To thee I owe that fatal bend of mind
- Still to unhappy restless thoughts inclined;
- To thee what oft I vainly strive to hide,
- That scorn of fools, by fools mistook for pride.]
-
-[Note 13: Don't you remember how I used to be in pain when sir
-William Temple would look cold and out of humour for three or four
-days, and I used to suspect a hundred reasons? I have plucked up my
-spirit since then, faith. He spoiled a fine gentleman.]
-
-[Note 14:
-
- Poor we! cadets of Heaven, not worth her care,
- Take up at best with lumber and the leavings of a fare.]
-
-[Note 15: _Mistress Harris's petition._]
-
-[Note 16:
-
- You know I honour the cloth; I design to be a parson's wife....
- And over and above, that I may have your Excellencies' letter
- With an order for the chaplain aforesaid, or instead of him a better.]
-
-[Note 17: Par _le Conte du Tonneau_ auprès du clergé, et par _la
-Prophétie de Windsor_ auprès de la reine.]
-
-[Note 18: _Lettres du Drapier, Gulliver, Rhapsodie sur la poésie,
-Proposition modeste_, divers pamphlets sur l'Irlande.]
-
-[Note 19: I find myself disposed every year or rather every month
-to be more angry and revengeful; and my rage is so ignoble that it
-descends even to resent the folly and baseness of the enslaved people
-among whom I live.]
-
-[Note 20: If you continue to treat me as you do, you will not be
-made uneasy by me long.... I am sure I could have born the rack much
-better than those killing, killing words of yours.... O, that you may
-have but so much regard for me left, that this complaint may touch
-your soul with pity!]
-
-[Note 21: It is time for me to have done with the world.... And so
-I would,... and not die here in a rage, like a poisoned rat in a
-hole.]
-
-[Note 22: I shall be like that tree. I shall die at the top.]
-
-
-II
-
-Il a fallu ces passions et ces misères pour inspirer les _Voyages de
-Gulliver_ et le _Conte du Tonneau_.
-
-Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi
-anglaise que son orgueil et ses passions. Il a le style d'un
-chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornement, ni
-vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni
-divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrive jamais d'hésiter,
-de redoubler, de s'enflammer ou de faire effort. Il prononce sa pensée
-d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des
-comparaisons familières, abaissant tout à la portée de la main, même
-les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec
-un flegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier
-sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou
-assomme les bavards qui en disputent autour de lui.
-
-Avec le total il sait les parties. Non-seulement il saisit
-familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le
-décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination
-aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque
-événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances
-sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion. Les
-voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les
-prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par
-l'inquisition de Portugal. Le récit de son _M. du Baudrier_ paraîtra
-une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant l'air
-d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il
-importe dans la littérature l'esprit positif des hommes de pratique et
-d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus
-malheureux; car il n'y en pas de plus destructeur. Nulle grandeur
-fausse ou vraie ne se soutient devant lui; les choses sondées et
-maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les
-décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté
-fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur
-supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il
-présente tous leurs traits grossiers, et ne présente que leurs traits
-grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de
-la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion
-et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous
-verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et
-chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins
-moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient
-comme des vérités; là, une bande d'enthousiastes marmottant des
-phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise
-de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit
-ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le
-surcroît de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a
-gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur
-sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en
-carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle
-partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et
-belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit
-l'homme à table, au lit, à la garde-robe, dans toutes ses actions
-plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements
-vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de
-pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les
-ressorts, les poulies, les quinquets et tout ce qu'il y a de laid dans
-l'opéra auquel il assiste; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant
-parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y
-rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques; après en
-avoir compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble; pour lui,
-la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait
-la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse,
-vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.
-
-C'est qu'il n'y a que deux façons de s'accommoder au monde: la
-médiocrité d'esprit et la supériorité d'intelligence; l'une à l'usage
-du public et des sots, l'autre à l'usage des artistes et des
-philosophes; l'une qui consiste à ne rien voir, l'autre qui consiste à
-voir tout. Vous respecterez les choses respectées, si vous n'en
-regardez que la surface, si vous les prenez telles qu'elles se
-donnent, si vous vous laissez duper par la belle apparence qu'elles ne
-manquent jamais de revêtir. Vous saluerez dans vos maîtres l'habit
-doré dont ils s'affublent, et vous ne songerez jamais à sonder les
-souillures qui sont cachées par la broderie. Vous serez attendri par
-les grands mots qu'ils répètent d'un ton sublime, et vous n'apercevrez
-jamais dans leur poche le manuel héréditaire où ils les ont pris. Vous
-leur porterez pieusement votre argent et vos services; la coutume,
-vous paraîtra justice, et vous accepterez cette doctrine d'oie, qu'une
-oie a pour devoir d'être un rôti. Mais d'autre part vous tolérerez et
-même vous aimerez le monde, si, pénétrant dans sa nature, vous vous
-occupez à expliquer ou à imiter son mécanisme. Vous vous intéresserez
-aux passions par la sympathie de l'artiste ou par la compréhension du
-philosophe; vous les trouverez naturelles en ressentant leur force, ou
-vous les trouverez nécessaires en calculant leur liaison; vous
-cesserez de vous indigner contre des puissances qui produisent de
-beaux spectacles, ou vous cesserez de vous emporter contre des
-contre-coups que la géométrie des causes avait prédits; vous admirerez
-le monde comme un drame grandiose ou comme un développement
-invincible, et vous serez préservé par l'imagination ou par la logique
-du dénigrement où du dégoût. Vous démêlerez dans la religion les
-hautes vérités que les dogmes offusquent et les généreux instincts que
-la superstition recouvre. Vous apercevrez dans l'État les bienfaits
-infinis que nulle tyrannie n'abolit et les inclinations sociables que
-nulle méchanceté ne déracine. Vous distinguerez dans la science les
-doctrines solides que la discussion n'ébranle plus, les larges idées
-que le choc des systèmes purifie et déploie, les promesses magnifiques
-que les progrès présents ouvrent à l'ambition de l'avenir. On peut de
-la sorte échapper à la haine par la nullité de la perspective ou par
-la grandeur de la perspective, par l'impuissance de découvrir les
-contrastes ou par la puissance de découvrir l'accord des contrastes.
-Élevé au-dessus de l'une, abaissé au-dessous de l'autre, voyant le mal
-et le désordre, ignorant le bien et l'harmonie, exclu de l'amour et du
-calme, livré à l'indignation et à l'amertume, Swift ne rencontre ni
-une cause qu'il puisse chérir, ni une doctrine qu'il puisse
-établir[23]; il emploie toute la force de l'esprit le mieux armé et du
-caractère le mieux trempé à décrier et à détruire: toutes ses oeuvres
-sont des pamphlets.
-
-
-III
-
-C'est à ce moment et entre ses mains que le journal atteignit en
-Angleterre son caractère propre et sa plus grande force. La
-littérature entrait dans la politique. Pour comprendre ce que devint
-l'une, il faut comprendre ce qu'était l'autre: l'art dépendit des
-affaires, et l'esprit des partis fit l'esprit des écrivains.
-
-En France, une théorie paraît, éloquente, bien liée et généreuse; les
-jeunes gens s'en éprennent, portent un chapeau et chantent des
-chansons en son honneur; le soir, en digérant, les bourgeois la lisent
-et s'y complaisent; plusieurs, ayant la tête chaude, l'acceptent et se
-prouvent à eux-mêmes leur force d'esprit en se moquant des
-rétrogrades. D'autre part, les gens établis, prudents et craintifs, se
-défient; comme ils se trouvent bien, ils trouvent que tout est bien,
-et demandent que les choses restent comme elles sont. Voilà nos deux
-partis, fort anciens, comme chacun sait, fort peu graves, comme chacun
-voit. Nous avons besoin de causer, de nous enthousiasmer, de raisonner
-sur des opinions spéculatives, tout cela fort légèrement, environ une
-heure par jour, ne livrant à ce goût que la superficie de nous-mêmes,
-si bien nivelés, qu'au fond nous pensons tous de même, et qu'à voir
-justement les choses on ne trouvera dans notre pays que deux partis,
-celui des hommes de vingt ans et celui des hommes de quarante ans. Au
-contraire, les partis anglais furent toujours des corps compacts et
-vivants, liés par des intérêts d'argent, de rang et de conscience, ne
-prenant les théories que pour drapeau ou pour appoint, sortes d'États
-secondaires qui, comme jadis les deux ordres de Rome, essayaient
-légalement d'accaparer l'État. Pareillement, la constitution anglaise
-ne fut jamais qu'une transaction entre des puissances distinctes,
-contraintes de se tolérer les unes les autres, disposées à empiéter
-les unes sur les autres, occupées à traiter les unes avec les autres.
-La politique est pour eux un intérêt domestique, pour nous une
-occupation de l'esprit: ils en font une affaire, nous en faisons une
-discussion.
-
-C'est pourquoi leurs pamphlets, et notamment ceux de Swift, ne nous
-paraissent qu'à demi littéraires. Pour qu'un raisonnement soit
-littéraire, il faut qu'il ne s'adresse point à tel intérêt ou à telle
-faction, mais à l'esprit pur, qu'il soit fondé sur des vérités
-universelles, qu'il s'appuie sur la justice absolue, qu'il puisse
-toucher toutes les raisons humaines; autrement, étant local, il n'est
-qu'utile: il n'y a de beau que ce qui est général. Il faut encore
-qu'il se développe régulièrement par des analyses et avec des
-divisions exactes, que sa distribution donne une image de la pure
-raison, que l'ordre des idées y soit inviolable, que tout esprit
-puisse y puiser aisément une conviction entière, que la méthode, comme
-les principes, soit raisonnable en tous les lieux et dans tous les
-temps. Il faut enfin que la passion de bien prouver se joigne à l'art
-de bien prouver, que l'orateur annonce sa preuve, qu'il la rappelle,
-qu'il la présente sous toutes ses faces, qu'il veuille pénétrer dans
-les esprits, qu'il les poursuive avec insistance dans toutes leurs
-fuites, mais en même temps qu'il traite ses auditeurs en hommes dignes
-de comprendre et d'appliquer les vérités générales, et que son
-discours ait la vivacité, la noblesse, la politesse et l'ardeur qui
-conviennent à de tels sujets et à de tels esprits. C'est par là que la
-prose antique et la prose française sont éloquentes, et que des
-dissertations de politique ou des controverses de religion sont
-restées des modèles d'art.
-
-Ce bon goût et cette philosophie manquent à l'esprit positif; il veut
-atteindre non la beauté éternelle, mais le succès actuel. Swift ne
-s'adresse pas à l'homme en général, mais à certains hommes. Il ne
-parle pas à des raisonneurs, mais à un parti; il ne s'agit pas pour
-lui d'enseigner une vérité, mais de faire une impression; il n'a pas
-pour but d'éclairer cette partie isolée de l'homme qu'on appelle
-l'esprit, mais de remuer cette masse de sentiments et de préjugés qui
-est l'homme réel. Pendant qu'il écrit, son public est sous ses yeux:
-gros _squires_ bouffis par le porto et le boeuf, accoutumés à la fin
-du repas à brailler loyalement pour l'Église et le roi; gentilshommes
-fermiers aigris contre le luxe de Londres et l'importance nouvelle des
-commerçants; ecclésiastiques nourris de sermons pédants et de haine
-ancienne contre les dissidents et les papistes. Ces gens-là n'auront
-pas assez d'esprit pour suivre une belle déduction ou pour entendre un
-principe abstrait. Il faut calculer les faits qu'ils savent, les idées
-qu'ils ont reçues, les intérêts qui les pressent, ne rappeler que ces
-faits, ne partir que de ces idées, n'inquiéter que ces intérêts. Ainsi
-parle Swift, sans développement, sans coups de logique, sans effets de
-style, mais avec une force et un succès extraordinaires, par des
-sentences dont les contemporains sentaient intérieurement la justesse
-et qu'ils acceptaient à l'instant même, parce qu'elles ne faisaient
-que leur dire nettement et tout haut ce qu'ils balbutiaient
-obscurément et tout bas. Telle fut la puissance de l'_Examiner_, qui
-changea en un an l'opinion de trois royaumes, et surtout du _Drapier_,
-qui fit reculer un gouvernement.
-
-La petite monnaie manquait en Irlande, et les ministres anglais
-avaient donné à William Wood une patente pour frapper cent huit mille
-livres sterling de cuivre. Une commission, dont Newton était membre,
-vérifia les pièces fabriquées, les trouva bonnes, et plusieurs juges
-compétents pensent aujourd'hui que la mesure était loyale autant
-qu'utile au pays. Swift ameuta contre elle le peuple en lui parlant
-son langage, et triompha du bon sens et de l'État[24]. «Frères, amis,
-compatriotes et camarades, ce que je vais vous dire à présent est,
-après votre devoir envers Dieu et le soin de votre salut, du plus
-grand intérêt pour vous-mêmes et vos enfants; votre pain, votre
-habillement, toutes les nécessités de la vie en dépendent. C'est
-pourquoi je vous exhorte très-instamment comme hommes, comme
-chrétiens, comme pères, comme amis de votre pays, à lire cette feuille
-avec la dernière attention, ou à vous la faire lire par d'autres. Pour
-que vous puissiez le faire avec moins de dépense, j'ai ordonné à
-l'imprimeur de la vendre au plus bas prix[25].» Vous voyez naître du
-premier coup d'oeil l'inquiétude populaire; c'est ce style qui touche
-les ouvriers et les paysans; il faut cette simplicité, ces détails,
-pour entrer dans leur croyance. L'auteur a l'air d'un drapier, et ils
-n'ont confiance qu'aux gens de leur état. Swift continue et diffame
-Wood, certifiant que ses pièces de cuivre ne valent pas le huitième de
-leur titre. De preuves, nulle trace: il n'y a pas besoin de preuves
-pour convaincre le peuple; il suffit de répéter plusieurs fois la même
-injure, d'abonder en exemples sensibles, de frapper ses yeux et ses
-oreilles. Une fois l'imagination prise, il ira criant, se persuadant
-par ses propres cris, intraitable. «Votre paragraphe, dit Swift à ses
-adversaires, rapporte encore ceci, que sir Isaac Newton a rendu compte
-d'un essai fait à la Tour sur le métal de Wood, par quoi il paraissait
-que Wood a rempli à tous égards son traité. Son traité? Avec qui?
-Est-ce avec le Parlement ou avec le peuple d'Irlande? Est-ce que ce ne
-sont pas eux qui seront les acheteurs? Mais ils le détestent,
-l'abhorrent, comme corrompu, frauduleux; ils la rejettent, sa boue et
-sa drogue[26].» Et un peu après: «M. Wood, dit-il, propose de ne
-fabriquer que quarante mille livres de sa monnaie, à moins _que les
-exigences du commerce n'en demandent davantage_, quoique sa patente
-lui donne pouvoir pour en fabriquer une bien plus grande quantité;--à
-quoi, si je devais répondre, je le ferais comme ceci. Que M. Wood et
-sa bande de fondeurs et de chaudronniers battent monnaie jusqu'à ce
-qu'il n'y ait plus dans le royaume une vieille bouilloire de reste,
-qu'ils en battent avec du vieux cuir, de la terre à pipe ou de la boue
-de la rue, et appellent leur drogue du nom qu'il leur plaira, guinée
-ou liard, nous n'avons pas à nous inquiéter de savoir comment lui et
-sa troupe de complices jugent à propos de s'employer; mais j'espère et
-j'ai confiance que tous, jusqu'au dernier homme, nous sommes bien
-déterminés à ne point avoir affaire avec lui ni avec sa
-marchandise[27].» Swift s'emporte, ne répond pas. En effet, c'est la
-meilleure manière de répondre: pour remuer de tels auditeurs, il faut
-mettre en mouvement leur sang et leurs nerfs; dès lors les boutiquiers
-et les fermiers retrousseront leurs manches, apprêteront leurs poings,
-et les bonnes raisons de leur ennemi ne feront qu'augmenter l'envie
-qu'ils ont de l'assommer.
-
-Voyez maintenant comment un amas d'exemples sensibles rend probable
-une assertion gratuite. «Votre journal dit qu'on a vérifié la monnaie.
-Comme cela est impudent et insupportable! Wood a soin de fabriquer une
-douzaine ou deux de sous en bon métal, les envoie à la Tour, et on les
-approuve, et ces sous doivent répondre de tous ceux qu'il a déjà
-fabriqués ou fabriquera à l'avenir! Sans doute il est vrai qu'un
-_gentleman_ envoie souvent à ma boutique prendre un échantillon
-d'étoffe: je le coupe loyalement dans la pièce, et si l'échantillon
-lui va, il vient, ou bien envoie et compare le morceau avec la pièce
-entière, et probablement nous faisons marché; mais si je voulais
-acheter cent moutons, et que l'éleveur, après m'avoir amené un seul
-mouton, gras et de bonne toison, en manière d'échantillon, me voulût
-faire payer le même prix pour les cent autres, sans me permettre de
-les voir avant de payer, ou sans me donner bonne garantie qu'il me
-rendra mon argent pour ceux qui seront maigres, ou tondus, ou galeux,
-je ne voudrais pas être une de ses pratiques. On m'a conté l'histoire
-d'un homme qui voulait vendre sa maison, et pour cela portait un
-morceau de brique dans sa poche, et le montrait comme échantillon pour
-encourager les acheteurs; ceci est justement le cas pour les
-vérifications de M. Wood[28].» Un gros rire éclatait; les bouchers,
-les maçons, étaient gagnés. Pour achever, Swift leur enseignait un
-expédient pratique, proportionné à leur intelligence et à leur état.
-«Le simple soldat, quand il ira au marché ou à la taverne, offrira
-cette monnaie; si on la refuse, il sacrera, fera le diable à quatre,
-menacera de battre le boucher ou la cabaretière, ou prendra les
-marchandises par force, et leur jettera la pièce fausse. Dans ce cas
-et dans les autres semblables, le boutiquier, ou le débitant de
-viandes, ou tout autre marchand, n'a pas autre chose à faire que de
-demander dix fois le prix de sa marchandise, si on veut le payer en
-monnaie de Wood,--par exemple vingt pence de cette monnaie pour un
-quart d'ale,--et ainsi dans toutes les autres choses, et ne jamais
-lâcher sa marchandise qu'il ne tienne l'argent[29].» La clameur
-publique vainquit le gouvernement anglais; il retira sa monnaie et
-paya à Wood une grosse indemnité. Tel est le mérite des raisonnements
-de Swift; ce sont de bons outils, tranchants et maniables, ni élégants
-ni brillants, mais qui prouvent leur valeur par leur effet.
-
-Toute la beauté de ces pamphlets est dans l'accent. Ils n'ont ni la
-fougue généreuse de Pascal, ni la gaieté étourdissante de
-Beaumarchais, ni la finesse ciselée de Courier, mais un air de
-supériorité accablante et une âcreté de rancune terrible. La passion
-et l'orgueil énorme, comme tout à l'heure l'esprit positif, ont assené
-tous les coups. Il faut lire son _Esprit public des Whigs_ contre
-Steele. Page à page, Steele est déchiré avec un calme et un dédain
-que personne n'a égalés. Swift avance régulièrement, ne laissant
-aucune partie saine, enfonçant blessure sur blessure, sûr de tous ses
-coups, en sachant d'avance la portée et la profondeur. Le pauvre
-Steele, étourdi vaniteux, est entre ses mains comme Gulliver chez les
-géants; c'est pitié de voir un combat si inégal, et ce combat est sans
-pitié: Swift l'écrase avec soin et avec aisance, comme une vermine. Le
-malheureux, ancien officier et demi-lettré, se servait maladroitement
-des mots constitutionnels. «Contre cet écueil, il vient
-perpétuellement faire naufrage à nos yeux, toutes les fois qu'il se
-hasarde hors des bornes étroites de sa littérature. Il a gardé un
-souvenir confus des termes depuis qu'il a quitté l'université, mais il
-a perdu la moitié de leur sens, et les met ensemble sans autre motif
-que leur cadence, comme ce domestique qui clouait des cartes de
-géographie dans le cabinet d'un _gentleman_, quelques-unes en travers,
-d'autres la tête en bas, pour mieux les ajuster aux panneaux[30].»
-
-Quand il juge, il est pire que quand il prouve; témoin son _court
-portrait de lord Wharton_. Avec les formules de politesse officielle,
-il le transperce; il n'y a qu'un Anglais capable d'un tel flegme et
-d'une telle hauteur.
-
- J'ai eu l'occasion, dit-il, de converser beaucoup avec sa
- Seigneurie, et je suis parfaitement convaincu qu'il est
- indifférent aux applaudissements autant qu'insensible aux
- reproches. Il est dépourvu du sens de la gloire et de la
- honte, comme quelques hommes sont dépourvus du sens de
- l'odorat; c'est pourquoi une bonne réputation est pour lui
- aussi peu de chose qu'un parfum précieux serait pour eux.
- Quand un homme, dans l'intérêt du public, se met à décrire
- le naturel d'un serpent, d'un loup, d'un crocodile ou d'un
- renard, on doit entendre qu'il le fait sans aucune espèce
- d'amour ou de haine personnelle envers ces animaux
- eux-mêmes. Pareillement Son Excellence est un de ceux que je
- n'aime ni ne hais personnellement. Je le vois à la cour,
- chez lui et quelquefois chez moi, car j'ai l'honneur de
- recevoir ses visites; et quand cet écrit sera public, il est
- probable qu'il me dira, comme il l'a déjà fait dans une
- circonstance semblable, «qu'il vient d'être diablement
- éreinté,» puis, avec la transition la plus aisée du monde,
- me parlera du temps ou de l'heure qu'il est. J'entreprends
- donc ce travail de meilleur coeur, étant sûr de ne point le
- mettre en colère et de ne blesser en aucune façon sa
- réputation: comble de bonheur et de sécurité qui appartient
- à Son Excellence, et que nul philosophe avant lui n'a pu
- atteindre.--Thomas, comte de Wharton, lord-lieutenant
- d'Irlande, par la force étonnante de sa constitution, a
- depuis quelques années dépassé l'âge critique, sans que la
- vieillesse ait laissé de traces visibles sur son corps ou
- sur son esprit, quoiqu'il se soit prostitué toute la vie aux
- vices qui ordinairement usent l'un et l'autre. Qu'il se
- promène, ou siffle, ou jure, ou dise des ordures, ou crie
- des injures, il s'acquitte de tous ces emplois mieux qu'un
- étudiant de troisième année. Avec la même grâce et le même
- style, il tempêtera contre son cocher en pleine rue, dans le
- royaume dont il est gouverneur, et tout cela sans
- conséquence, parce que la chose est dans son naturel et que
- tout le monde s'y attend. Lorsqu'il réussit, c'est moins
- par l'art que par le nombre de ses mensonges, ces mensonges
- étant quelquefois découverts en une heure, souvent en un
- jour, toujours en une semaine. Il jure solennellement qu'il
- vous aime et veut vous servir, et, votre dos tourné, dit aux
- assistants que vous êtes un chien et un drôle. Il va
- assidûment aux prières, selon l'étiquette de sa place, et
- profère des ordures et des blasphèmes à la porte de la
- chapelle. En politique, il est presbytérien; en religion,
- athée; mais il trouve bon en ce moment d'avoir pour
- concubine une papiste. Dans son commerce avec les hommes, sa
- règle générale est de tâcher de leur en imposer, n'ayant
- d'autre recette pour cet effet qu'un composé de serments et
- de mensonges. On n'a jamais su qu'il ait refusé ou tenu une
- promesse. Et je me souviens que lui-même en faisait l'aveu à
- une dame, exceptant toutefois la promesse qu'il lui faisait
- en ce moment, qui était de lui procurer une pension.
- Cependant il manqua à cette même promesse, et, je l'avoue,
- nous trompa tous les deux; mais ici, je prie qu'on distingue
- entre une promesse et un marché, car certainement il tiendra
- le marché avec celui qui lui aura fait la plus belle offre.
- En voilà assez pour le portrait de Son Excellence[31].
-
-Suit une liste détaillée des belles actions à l'appui. «À la vérité,
-je n'ai pu les ranger convenablement, comme je l'aurais voulu. C'est
-que j'ai cru utile pour diverses raisons que le monde fût informé
-aussitôt que possible des mérites de Son Excellence. Telles qu'elles
-sont, elles pourront servir de matériaux à toute personne qui aura
-l'envie d'écrire des mémoires sur la vie de Son Excellence.» Dans tout
-ce morceau, la voix de Swift est restée calme; pas un muscle de son
-visage n'a remué; ni demi-sourire, ni éclair de l'oeil, ni geste; il
-parle en statue; mais sa colère croît par la contrainte et brûle
-d'autant plus qu'elle n'a pas d'éclat.
-
-C'est pourquoi son style ordinaire est l'ironie grave. Elle est l'arme
-de l'orgueil, de la méditation et de la force. L'homme qui l'emploie
-se contient au plus fort de la tempête intérieure; il est trop fier
-pour offrir sa passion en spectacle; il ne prend point le public pour
-confident; il entend être seul dans son âme; il aurait honte de se
-livrer; il veut et sait garder l'absolue possession de soi. Ainsi
-concentré, il comprend mieux et il souffre davantage; l'emportement ne
-vient point soulager sa colère ou dissiper son attention; il sent
-toutes les pointes et pénètre le fond de l'opinion qu'il déteste; il
-multiplie sa douleur et sa connaissance, et ne s'épargne ni blessure,
-ni réflexion. C'est dans cette attitude qu'il faut voir Swift,
-impassible en apparence, mais les muscles contractés, le coeur brûlant
-de haine, écrire avec un sourire terrible des pamphlets comme
-celui-ci[32]:
-
- Il n'est peut-être ni très-sûr, ni très-prudent de raisonner
- contre l'abolition du christianisme dans un moment où tous
- les partis sont déterminés et unanimes sur ce point.
- Cependant, soit affectation de singularité, soit perversité
- de la nature humaine, je suis si malheureux, que je ne puis
- être entièrement de cette opinion. Bien plus, quand je
- serais sûr que l'attorney général va donner ordre qu'on me
- poursuive à l'instant même, je confesse encore que dans
- l'état présent de nos affaires soit intérieures, soit
- extérieures, je ne vois pas la nécessité absolue d'extirper
- chez nous la religion chrétienne. Ceci pourra peut-être
- sembler un paradoxe trop fort, même à notre âge savant et
- paradoxal; c'est pourquoi je l'exposerai avec toute la
- réserve possible et avec une extrême déférence pour cette
- grande et docte majorité qui est d'un autre sentiment.--Du
- reste, j'espère qu'aucun lecteur ne me suppose assez faible
- pour vouloir défendre le christianisme réel, qui, dans les
- temps primitifs, avait, dit-on, quelque influence sur la
- croyance et les actions des hommes; ce serait-là en effet un
- projet insensé; on détruirait ainsi d'un seul coup la moitié
- de la science et tout l'esprit du royaume. Le lecteur de
- bonne foi comprendra aisément que mon discours n'a d'autre
- objet que de défendre le christianisme nominal, l'autre
- ayant été depuis quelque temps mis de côté par le
- consentement général comme tout à fait incompatible avec nos
- projets actuels de richesse et de pouvoir[33].
-
-Examinons donc les avantages que pourrait avoir cette abolition du
-titre et du nom de chrétien, ceux-ci par exemple:
-
- On objecte que, de compte fait, il y a dans ce royaume plus
- de dix mille prêtres, dont les revenus, joints à ceux de
- milords les évêques, suffiraient pour entretenir au moins
- deux cents jeunes gentilshommes, gens d'esprit et de
- plaisir, libres penseurs, ennemis de la prêtraille, des
- principes étroits, de la pédanterie et des préjugés, et qui
- pourraient faire l'ornement de la ville et de la cour[34].
- On représente encore comme un grand avantage pour le public
- que, si nous écartons tout d'un coup l'institution de
- l'Évangile, toute religion sera naturellement bannie pour
- toujours, et par suite avec elle tous les fâcheux préjugés
- de l'éducation qui, sous les noms de vertu, conscience,
- honneur, justice et autres semblables, ne servent qu'à
- troubler la paix de l'esprit humain[35].
-
-Puis il conclut en doublant l'insulte:
-
- Ayant maintenant considéré les plus fortes objections contre
- le christianisme et les principaux avantages qu'on espère
- obtenir en l'abolissant, je vais, avec non moins de
- déférence et de soumission pour de plus sages jugements,
- mentionner quelques inconvénients qui pourraient naître de
- la destruction de l'Évangile, et que les inventeurs n'ont
- peut-être pas suffisamment examinés. D'abord je sens
- très-vivement combien les personnes d'esprit et de plaisir
- doivent être choquées et murmurer à la vue de tant de
- prêtres crottés qui se rencontrent sur leur chemin et
- offensent leurs yeux; mais en même temps ces sages
- réformateurs ne considèrent pas quel avantage et quelle
- félicité c'est pour de grands esprits d'avoir toujours sous
- la main des objets de mépris et de dégoût pour exercer et
- accroître leurs talents, et pour empêcher leur mauvaise
- humeur de retomber sur eux-mêmes ou sur leurs
- pareils,--particulièrement quand tout cela peut être fait
- sans le moindre danger imaginable pour leurs personnes. Et
- pour pousser un autre argument de nature semblable: si le
- christianisme était aboli, comment les libres penseurs, les
- puissants raisonneurs, les hommes de profonde science,
- sauraient-ils trouver un autre sujet si bien disposé à tous
- égards pour qu'ils puissent déployer leur talent? De quelles
- merveilleuses productions d'esprit serions-nous privés, si
- nous perdions celles des hommes dont le génie, par une
- pratique continuelle, s'est entièrement tourné en railleries
- et en invectives contre la religion, et qui seraient
- incapables de briller ou de se distinguer sur tout autre
- sujet! Nous nous plaignons journellement du grand déclin de
- l'esprit parmi nous, et nous voudrions supprimer la plus
- grande, peut-être la seule source qui lui reste[36]!--Mais
- voici la plus forte des raisons; celle-là est tout à fait
- invincible. Il est à craindre que, six mois après l'acte du
- Parlement pour l'extirpation de l'Évangile, les fonds de la
- banque et des Indes-Orientales ne tombent au moins de 1 pour
- 100. Et puisque c'est cinquante fois plus que la sagesse de
- notre âge n'a jugé à propos d'aventurer pour le salut du
- christianisme, il n'y a nulle raison de s'exposer à une si
- grande perte pour le seul plaisir de le détruire[37].
-
-Swift n'est qu'un combattant, je le veux; mais quand on revoit d'un
-coup d'oeil ce bon sens et cet orgueil, cet empire sur les passions
-des autres et cet empire de soi, cette force de haine et cet emploi de
-la haine, on juge qu'il n'y eut guère de combattants semblables. Il
-est pamphlétaire comme Annibal fut _condottiere_.
-
-[Note 23: «L'absence de foi est un inconvénient qu'il faut cacher
-quand on ne peut le vaincre.--Je me regarde, en qualité de prêtre,
-comme chargé par la Providence de défendre un poste qu'elle m'a
-confié, et de faire déserter autant d'ennemis qu'il est possible.»
-(_Pensées sur la religion._)]
-
-[Note 24: Je ne crois pas, quoi qu'on ait dit, qu'il fût alors de
-mauvaise foi. On pouvait croire à une escroquerie ministérielle, et
-Swift plus qu'un autre. Au fond, Swift me paraît honnête homme.]
-
-[Note 25: Brethren, friends, countrymen, and fellow-subjects, what
-I intend now to say to you, is, next to your duty to God and the care
-of your salvation, of the greatest concern to you and your children;
-your bread and clothing and every common necessary of life depends
-upon it. Therefore I do most earnestly exhort you, as men, as
-christians, as parents, and as lovers of your country, to read this
-paper with the utmost attention, or get it read to you by others;
-which that you may do at the less expense, I have ordered the printer
-to sell at it the lowest rate.]
-
-[Note 26: Your paragraph relates farther that sir Isaac Newton
-reported an essay taken at the Tower of Wood's metal, by which it
-appears that Wood had in all respects performed his contract. His
-contract! With whom? Was it with the Parliament or people of Ireland?
-Are not they to be purchasers? But they detest, abhor, and reject it
-as corrupt, fraudulent, mingled with dirt and trash.]
-
-[Note 27: His first proposal is that he will be content to coin no
-more (than forty thousand pounds), unless _the exigencies of the trade
-require it_, although his patent empowers him to coin a far greater
-quantity.... To which if I were to answer, it should be thus: let Mr
-Wood and his crew of founders and tinkers coin on, till there is not
-an old kettle left in the kingdom; let them coin old leather,
-tobacco-pipe clay, or the dirt in the street, and call their trumpery
-by what name they please, from a guinea to a farthing; we are not
-under any concern to know how he and his tribe of accomplices think
-fit to employ themselves; but I hope and trust that we are all, to a
-man, fully determined to have nothing to do with him or his ware.]
-
-[Note 28: Your newsletter says that an essay was made of the coin.
-How impudent and insupportable is this! Wood takes care to coin a
-dozen or two halfpence of good metal, sends them to the Tower, and
-they are approved; and these must answer all that he has already
-coined or shall coin for the future. It is true, indeed, that a
-gentleman often sends to my shop for a pattern of stuff. I cut it
-fairly off, and if he likes it, he comes or sends and compares the
-pattern with the whole piece, and probably we come to a bargain. But
-if I were to buy a hundred sheep, and the grazier should bring me one
-single wether fat and well fleeced by way of pattern, and expect the
-same price for the whole hundred, without suffering me to see them
-before he was paid or giving me good security to restore my money for
-those that were lean, or shorn or scabby, I would be none of his
-customers. I have heard of a man who had a mind to sell his house, and
-therefore carried a piece of brick in his pocket, which he showed as a
-pattern to encourage the purchasers; and this is directly the case in
-point with Mr Wood's essay.]
-
-[Note 29: The common soldier, when he goes to the market or ale
-house will offer his money; and if it be refused, he perhaps will
-swagger and hector, and threaten to beat the butcher or alewife, or
-take the goods by force, and throw them the bad half-pence. In this
-and the like cases, the shop-keeper or victualler, or any other
-tradesman, has no more to do than to demand ten times the price of his
-goods, if it is to be paid in Wood's money; for example twenty pence
-of that money for a quart of ale, and so in all things, and never part
-with the goods till he gets the money.]
-
-[Note 30: Upon this rock the author is perpetually splitting, as
-often as he ventures out beyond the narrow bounds of his literature.
-He has a confused remembrance of words since he left the university,
-but has lost half their meaning, and puts them together with no regard
-except to their cadence; as I remember a fellow nailed up maps in a
-gentleman's closet, some sidelong, others upside down, the better to
-adjust them to the pannels.
-
-Voyez aussi dans l'_Examiner_ le pamphlet sur Malborough, désigné sous
-le nom de _Crassus_, et la comparaison de la générosité romaine et de
-la ladrerie anglaise.]
-
-[Note 31: I have had the honour of much conversation with his
-lordship, and am thoroughly convinced how indifferent he is to
-applause and how insensible of reproach.... He is without the sense of
-shame or glory, as some men are without the sense of smelling;
-therefore a good name to him is no more than a precious ointment would
-be to these. Whoever, for the sake of others, were to describe the
-nature of a serpent, a wolf, a crocodile or a fox, must be understood
-to do it without any personal love or hatred for the animals
-themselves. In the same manner his Excellency is one whom I neither
-personally love or hate. I see him at court, at his own house, or
-sometimes at mine, for I have the honour of his visits; and when these
-papers are public, it is odds but he will tell me, as he once did upon
-a like occasion, «that he is damnably mauled,» and then with the
-easiest transition in the world, ask about the weather, or time of the
-day. So that I enter on the work with more cheerfulness, because I am
-sure neither to make him angry, nor any way to hurt his reputation; a
-pitch of happiness and security to which his Excellency has arrived,
-and which no philosopher before him could reach.--Thomas, Earl of
-Wharton, lord lieutenant of Ireland, by the force of a wonderful
-constitution, has some years passed his grand climacterick without any
-visible effects of old age, either on his body or his mind and in
-spite of a continual prostitution to those vices which usually wear
-out both.... Whether he walks or whistles, or swears, or talks bawdy,
-or calls names, he acquits himself in each beyond a templar of three
-years standing. With the same grace and in the same style, he will
-rattle his coachman in the midst of the street, where he is governor
-of the kingdom; and all this is without consequence, because it is his
-character, and what every body expects.... The ends he has gained by
-lying appear to be more owing to the frequency than the art of them,
-his lies being sometimes detected in an hour, often in a day, and
-always in a week.... He swears solemnly he loves and will serve you,
-and your back is no sooner turned, but he tells those about him you
-are a dog and a rascal. He goes constantly to prayers in the forms of
-his place, and will talk bawdy and blasphemy at the chapel door. He is
-a presbyterian in politicks, and an atheist in religion, but he
-chooses at present to whore with a papist. In his commerce with
-mankind, his general rule is to endeavour to impose on their
-understandings, for which he has but a receipt, a composition of lies
-and oaths.... He bears the gallantries of his lady with the
-indifference of a stoick, and thinks them well recompensed by a return
-of children to support his family, without the fatigues of being a
-father.... He was never known to refuse or to keep a promise, as I
-remember he told a lady, but with an exception to the promise he then
-made, which was to get her a pension. Yet he broke even that, and, I
-confess, deceived us both. But here I desire to distinguish between a
-promise and a bargain; for he will be sure to keep the latter, when he
-has the fairest offer.... But here I must desire the reader's pardon,
-if I cannot digest the following facts in so good a manner as I
-intended; because it is thought expedient for some reasons, the world
-should be informed of his Excellency's merits as soon as possible....
-As they are, they may serve for hints to any person who may hereafter
-have a mind to write memoirs of his Excellency's life.]
-
-[Note 32: _Argument contre l'abolition du christianisme._ Il
-s'agit de décrier les whigs, amis des libres penseurs.]
-
-[Note 33: It may perhaps be neither safe nor prudent, to argue
-against the abolishment of christianity, at a juncture, when all
-parties appear so unanimously determined upon the point.... However I
-know not how, whether from the affectation of singularity, or the
-perverseness of human nature, but so it unhappily falls out, that I
-cannot be entirely of this opinion. Nay, though I were sure an order
-were issued for my immediate prosecution by the attorney-general, I
-should still confess, that in the present posture of our affairs, at
-home or abroad, I do not yet see the absolute necessity of extirpating
-the christian religion from among us. This perhaps may appear too
-great a paradox even for our wise and paradoxical age to endure;
-therefore I shall handle it with all tenderness, and with the utmost
-deference to that great and profound majority which is of another
-sentiment.... I hope no reader imagines me so weak as to stand up in
-the defence of real christianity, such as used in primitive times (if
-we may believe the authors of those ages), to have an influence upon
-men's belief and actions. To offer at the restoring of that would
-indeed be a wild project; it would be to dig up foundations; to
-destroy at one blow all the wit, and half the learning of the
-kingdom.... Every candid reader will easily understand my discourse to
-be intended only in defence of nominal christianity; the other having
-been for some time wholly laid aside by general consent, as utterly
-inconsistent with our present schemes of wealth and power.]
-
-[Note 34: It is likewise urged, that there are by computation in
-this kingdom above ten thousand parsons, whose revenues, added to
-those of my lords the bishops, would suffice to maintain at least two
-hundred young gentlemen of wit and pleasure, and freethinking, enemies
-to priestcraft, narrow principles, pedantry, and prejudices, who might
-be an ornament to the court and town.]
-
-[Note 35: It is likewise proposed as a great advantage to the
-publick that if we once discard the system of the Gospel, all religion
-will of course be banished for ever, and consequently along with it,
-those grievous prejudices of education, which under the names of
-virtue, conscience, honour, justice, and the like, are so apt to
-disturb the peace of human minds, and the notions thereof are so hard
-to be eradicated by right reason, or free-thinking.]
-
-[Note 36: I am very sensible how much the gentlemen of wit and
-pleasure are apt to murmur and be shocked at the sight of so many
-daggle-tail parsons, who happen to fall in their way, and offend their
-eyes; but at the same time, those wise reformers do not consider what
-an advantage and felicity it is for great wits to be always provided
-with objects of scorn and contempt, in order to exercise and improve
-their talents, and divert their spleen from falling on each other, or
-on themselves; especially when all this may be done without the least
-imaginable danger to their persons. And to urge another argument of a
-parallel nature: if christianity were once abolished, how could the
-freethinkers, the strong reasoners, and the men of profound learning,
-be able to find another subject so calculated in all points whereon to
-display their abilities? What wonderful productions of wit should we
-be deprived of from those whose genius, by continual practice, hath
-been wholly turned upon raillery and invectives against religion, and
-would, therefore, be never able to shine or distinguish themselves on
-any other subject? We are daily complaining of the great decline of
-wit among us, and would we take away the greatest, perhaps the only
-topic we have left?]
-
-[Note 37: I do very much apprehend that in six months time after
-the act is passed for the extirpation of the Gospel, the Bank and
-East-India stock may fall at least one per cent. And since that is
-fifty more than ever the wisdom of our age thought fit to venture for
-the preservation of christianity, there is no reason why we should
-bear so great a loss, merely for the sake of destroying it.]
-
-
-IV
-
-Le soir de la bataille, ordinairement on se délasse: on badine, on
-raille, on cause, en prose, en vers; mais ce soir continue la journée,
-et l'esprit qui a laissé sa trace dans les affaires laisse sa trace
-dans les amusements.
-
-Quoi de plus gai que les soirées de Voltaire? Il se moque; mais est-ce
-que dans sa moquerie vous apercevez quelque intention meurtrière? Il
-s'emporte; mais est-ce que dans ses colères vous apercevez un naturel
-haineux et méchant? Tout est aimable en lui. En un instant, par besoin
-d'action, il frappe, caresse, change cent fois de ton, de visage, avec
-de brusques mouvements, d'impétueuses saillies, quelquefois enfant,
-toujours homme du monde, de goût et de conversation. Il veut me faire
-fête; il me mène en un instant à travers mille idées, sans effort,
-pour s'égayer, pour m'égayer moi-même. Le charmant maître de maison
-qui veut plaire, qui sait plaire, qui n'a horreur que de l'ennui, qui
-ne se défie point de moi, qui ne se contraint pas, qui est toujours
-lui-même, qui pétille d'idées, de naturel et d'enjouement! Si j'étais
-avec lui, et qu'il se moquât de moi, je ne me fâcherais pas; je
-prendrais le ton, je rirais de moi-même, je sentirais qu'il n'a
-d'autre envie que de passer une heure agréable, qu'il ne m'en veut
-pas, qu'il me traite en égal et en convive, qu'il éclate en
-plaisanteries comme un feu d'hiver en étincelles, et qu'il n'en est ni
-moins joli, ni moins salutaire, ni moins réjouissant.
-
-Plaise à Dieu que jamais Swift ne badine sur mon compte! L'esprit
-positif est trop solide et trop sec pour être aimable et gai. Quand il
-rencontre le ridicule, il ne s'amuse pas à l'effleurer, il l'étudie;
-il y pénètre gravement, il le possède à fond, il en sait toutes les
-subdivisions et toutes les preuves. Cette connaissance approfondie ne
-peut produire qu'une plaisanterie accablante. Celle de Swift, au fond,
-n'est qu'une réfutation par l'absurde, toute scientifique. Par
-exemple, l'_Art de mentir en politique_ est un traité didactique dont
-le plan pourrait servir de modèle. «Dans le premier chapitre de cet
-excellent traité, l'auteur examine philosophiquement la nature de
-l'âme humaine et les qualités qui la rendent capable de mensonge. Il
-suppose que l'âme ressemble à un spéculum ou miroir plano-cylindrique,
-le côté plat représentant les choses comme elles sont, et le côté
-cylindrique, selon les règles de la catoptrique, devant représenter
-les choses vraies comme fausses et les choses fausses comme vraies.
-Dans le second chapitre, il traite de la nature du mensonge politique;
-dans le troisième, de la légitimité du mensonge politique. Le
-quatrième est presque tout employé à résoudre cette question: si le
-droit de fabriquer des mensonges politiques appartient uniquement au
-gouvernement?» Ailleurs rien de plus fort, de plus digne d'une
-académie des inscriptions que le raisonnement par lequel il convainc
-un badinage de Pope[38] d'être un pamphlet insidieux contre la
-religion et l'État. Son _Art de couler bas en poésie_[39] a tout l'air
-d'une bonne rhétorique; les principes y sont posés, les divisions
-justifiées, les exemples rapportés avec une justesse et une méthode
-extraordinaires: c'est la parfaite raison mise au service de la
-déraison.
-
-Ses passions, comme son esprit, sont trop fortes. Pour égratigner,
-il déchire; son badinage est funèbre; par plaisanterie, il traîne le
-lecteur sur tous les dégoûts de la maladie et de la mort. Un ancien
-cordonnier, nommé Partridge, s'étant fait astrologue, Swift, d'un
-flegme imperturbable, prend un nom d'astrologue, compose des
-considérations sur les devoirs du métier, et, pour donner confiance
-au lecteur, se met lui-même à prédire. «Ma première prédiction n'est
-qu'une bagatelle; cependant je la mentionne pour prouver combien ces
-vains prétendants à l'astrologie sont ignorants dans leurs propres
-affaires. Elle concerne Partridge, le faiseur d'almanachs. J'ai
-consulté d'après mes règles l'étoile de sa nativité, et je trouve
-qu'il mourra infailliblement le 29 mars prochain, à onze heures du
-soir environ, d'une fièvre chaude; c'est pourquoi je l'avertis d'y
-songer et de mettre ordre à ses affaires[40].» Le 29 mars étant
-passé, il raconte que l'entrepreneur des pompes funèbres est venu
-pour tendre de noir l'appartement de Partridge; puis Ned le
-fossoyeur, demandant si la fosse sera revêtue de briques ou
-ordinaire; puis M. White le charpentier, pour mettre des vis à la
-bière; puis le marbrier apportant ses comptes. Enfin un successeur
-est venu s'établir aux environs, «disant dans ses prospectus qu'il
-habite dans la maison de feu M. John Partridge, éminent praticien en
-cuirs, médecine et astrologie.» Vous entendez d'avance les
-réclamations du pauvre Partridge. Swift, dans sa réponse, lui prouve
-qu'il est mort et s'étonne de ses injures. «Appeler un homme coquin,
-impudent parce qu'il diffère de vous sur une question _purement
-spéculative_, c'est là, dans mon humble opinion, un style
-très-inconvenant pour une personne de l'éducation de M. Partridge.
-J'en appelle à M. Partridge lui-même: est-il probable que j'aie été
-assez extravagant pour commencer mes prédictions par la seule
-fausseté qu'on y ait jamais prétendu trouver,» sur un événement
-domestique si prochain, où la découverte de l'imposture devait être
-si facile? M. Partridge se trompe, ou trompe le public, ou veut
-frauder ses héritiers[41].--Ailleurs, la lugubre plaisanterie
-devient plus lugubre. Swift suppose que son ennemi le libraire Curl
-vient d'être empoisonné, et il raconte son agonie. Un interne de
-l'Hôtel-Dieu n'écrirait pas plus froidement un journal plus
-repoussant. Les détails, établis avec la solidité de Hogarth, sont
-d'une minutie admirable, mais atroce. On rit, ou plutôt on ricane,
-le coeur serré, comme devant les extravagances d'un fou d'hôpital.
-Swift, dans sa gaieté, est toujours tragique; rien ne le détend;
-même quand il vous sert, il vous blesse. Jusque dans son journal à
-Stella, il y a une sorte d'austérité impérieuse; ses complaisances
-sont celles d'un maître pour un enfant.--Ni la grâce ni le bonheur
-d'une jeune fille de seize ans ne l'amollissent[42]. Elle vient de
-se marier, et il lui dit que l'amour est une niaiserie ridicule[43];
-puis il ajoute avec une brutalité parfaite: «Vos pareilles emploient
-plus de pensées, de mémoire et d'application pour être extravagantes
-qu'il n'en faudrait pour les rendre sages et utiles. Quand je
-réfléchis à cela, je ne puis concevoir que vous soyez des créatures
-humaines: vous êtes une sorte d'espèce à peine: au-dessus du singe.
-Encore, un singe a des tours plus divertissants, est un animal moins
-malfaisant, moins coûteux; il pourrait avec le temps devenir
-critique passable en fait de velours et de brocart, et ces parures,
-que je sache, lui siéraient aussi bien qu'à vous[44].»
-
-Est-ce un pareil esprit qu'apaisera la poésie? Ici comme ailleurs il
-est plus infortuné que personne. Il est exclu des grands ravissements
-de l'imagination comme des vives échappées de la conversation. Il ne
-peut rencontrer ni le sublime ni l'agréable; il n'a ni les
-entraînements de l'artiste, ni les divertissements de l'homme du
-monde. Deux sons semblables au bout de deux lignes égales ont toujours
-consolé les plus cuisantes peines; la vieille Muse, après trois mille
-ans, est une jeune et divine nourrice, et son chant berce les nations
-maladives qu'elle visite encore, comme les jeunes races florissantes
-où elle a paru. La musique involontaire dont la pensée s'enveloppe
-cache la laideur et dévoile la beauté. L'homme fiévreux, après le
-labeur du soir et les angoisses de la nuit, aperçoit au matin la
-blancheur rayonnante du ciel qui s'ouvre; il se déprend de lui-même,
-et de toutes parts la joie de la nature entre avec l'oubli dans son
-coeur. Que si ses misères le poursuivent, le souffle poétique, qui ne
-peut les effacer, les transforme: elles s'ennoblissent, il les aime,
-et dès lors il les supporte; car la seule chose à laquelle il ne
-puisse se résigner, c'est la petitesse. Ni Faust ni Manfred n'ont
-épuisé la douleur humaine; ils n'ont bu de la cruelle coupe que le vin
-généreux, ils ne sont point descendus jusqu'à la lie. Ils ont joui
-d'eux-mêmes et de la nature; ils ont savouré la grandeur qui était en
-eux et la beauté qui était dans les choses; ils ont pressé de leurs
-mains douloureuses toutes les épines dont la nécessité a hérissé notre
-route, mais ils y ont vu fleurir des roses, vivifiées par le plus pur
-de leur noble sang. Rien de semblable en Swift: ce qui manque le plus
-à ses vers c'est la poésie. L'esprit positif ne peut ni l'aimer ni
-l'entendre; il n'y voit qu'une machine ou une mode et ne l'emploie que
-par vanité ou convention. Quand, dans sa jeunesse, il a essayé des
-odes pindariques, il est tombé déplorablement. Je ne me rappelle pas
-une seule ligne de lui qui indique un sentiment vrai de la nature; il
-n'apercevait dans les forêts que des bûches et dans les champs que des
-sacs de grain. Il a employé la mythologie comme on s'affuble d'une
-perruque; mal à propos, avec ennui ou avec dédain. Sa meilleure pièce,
-_Cadénus et Vanessa_, est une pauvre allégorie râpée. Pour louer
-Vanessa, il suppose que les nymphes et les bergers plaident devant
-Vénus, les uns contre les hommes, les autres contre les femmes, et que
-Vénus, voulant terminer ces débats, forme dans Vanessa un modèle de
-perfection. Qu'est-ce qu'une telle conception peut fournir, sinon de
-plates apostrophes et des comparaisons de collége? Swift, qui a donné
-quelque part la recette d'un poëme épique, est ici le premier à s'en
-servir. Encore ses rudes boutades prosaïques déchirent à chaque
-instant cette friperie grecque. Il met la procédure dans le ciel; il
-impose à Vénus tous les termes techniques. Il amène «des témoins, des
-questions de fait, des sentences avec dépens.» On crie si fort que la
-déesse craint de tomber en discrédit, d'être chassée de l'Olympe,
-renvoyée dans la mer, sa patrie, «pour y vivre parquée avec les
-sirènes crottées, réduite au poisson, dans un carême perpétuel.» Quand
-ailleurs il raconte la touchante légende de Philémon et Baucis, il
-l'avilit par un travestissement. Il n'aime point la noblesse et la
-beauté antiques; les deux dieux deviennent entre ses mains des moines
-mendiants, Philémon et Baucis des paysans du Kent. Pour récompense,
-leur maison devient église, et Philémon curé «sachant parler de dîmes
-et redevances, fumer sa pipe, lire la gazette, aigre contre les
-dissidents, ferme pour le droit divin[45].» L'esprit abonde, incisif,
-par petits vers serrés, vigoureusement frappés, d'une netteté, d'une
-facilité, d'une précision extrêmes; mais, comparé à notre La Fontaine,
-c'est du vin devenu vinaigre. Même lorsqu'il arrive à la charmante
-Vanessa, sa veine coule semblable: pour la louer enfant, il la pose
-en petite fille modèle au tableau d'honneur, à la façon d'un maître
-d'école[46]. «On décida que la conduite de toutes les autres serait
-jugée par la sienne, comme par un guide infaillible. Les filles en
-faute entendraient souvent les louanges de Vanessa sonner à leurs
-oreilles. Quand miss Betty fera une sottise, laissera tomber son
-couteau ou renversera la salière, sa mère lui dira pour la gronder:
-«voilà ce que Vanessa n'a jamais fait!» Singulière façon d'admirer
-Vanessa et de lui prouver qu'on l'admire! Il l'appelle nymphe et la
-traite en écolière! «Cadénus pouvait louer, estimer, approuver, mais
-ne comprenait pas ce que c'était qu'aimer[47].» Rien de plus vrai, et
-Stella l'a senti comme les autres. Les vers que chaque année il
-compose pour sa naissance sont des censures et des éloges de
-pédagogue; s'il lui donne des bons points, c'est avec des
-restrictions. Un jour il lui inflige un petit sermon sur le manque de
-patience; une autre fois, en manière de compliment, il lui décoche cet
-avertissement délicat: «Stella, ce jour de naissance est ton
-trente-quatrième.--Nous ne disputerons pas pour une année ou un peu
-plus.--Pourtant, Stella, ne te tourmente pas, quoique ta taille et tes
-années soient doubles de ce qu'elles étaient lorsqu'à seize ans je te
-vis pour la première fois la plus brillante vierge de la pelouse. Ce
-peu qu'a perdu ta beauté est largement compensé par ton esprit[48].»
-Et il insiste avec un goût exquis: «Oh! s'il plaisait aux dieux de
-couper en deux ta beauté, ta taille, tes années et ton esprit, aucun
-siècle ne pourrait fournir un couple de nymphes si gracieuses, si
-sages et si belles[49]!» Décidément cet homme est un charpentier, fort
-de bras, terrible à l'ouvrage et dans la mêlée, mais borné, et maniant
-une femme comme si elle était une poutre. Les rimes et le rhythme ne
-sont que des machines officielles, qui lui ont servi pour presser et
-lancer sa pensée; il n'y a mis que de la prose: la poésie était trop
-fine pour être saisie par ces rudes mains.
-
-Mais, dans les sujets prosaïques, quelle vérité et quelle force! Comme
-cette mâle nudité rabaisse l'élégance cherchée et la poésie
-artificielle d'Addison et de Pope! Jamais d'épithètes; il laisse sa
-pensée telle qu'elle est, l'estimant pour elle-même et pour elle
-seule, n'ayant besoin ni d'ornements, ni de préparation, ni
-d'allongements; élevé au-dessus des procédés de métier, des
-conventions d'école, de la vanité de rimailleur, des difficultés de
-l'art, maître de son sujet et de lui-même. Cette simplicité et ce
-naturel étonnent en des vers. Ici, comme ailleurs, son originalité est
-entière et son génie créateur; il dépasse son siècle classique et
-timide; il s'asservit la forme, il la brise, il y ose tout dire, il ne
-lui épargne aucune crudité. Reconnaissez la grandeur dans cette
-invention et dans cette audace; celui-là seul est un homme supérieur
-qui trouve tout et ne copie rien. Quel comique poignant dans la
-_Grande Question débattue_! Il s'agit de peindre l'entrée d'un
-capitaine dans un château, ses airs, son insolence, sa sottise, et
-l'admiration que lui méritent son insolence et sa sottise! La dame le
-sert le premier, les servantes mettent le nez à la fente de la porte
-pour voir son habit brodé.
-
- Les curés sont près de crever d'envie.--«Chère madame, bien
- sûr, c'est un homme de beau langage;--écoutez seulement
- comme sa langue mord bien le clergé.»--«Ma foi! madame,
- dit-il, si vous donnez de tels dîners,--vous ne manquerez
- jamais de curés, si longtemps que vous viviez.--Je n'ai
- jamais vu de curé qui n'eût un bon flair.--Mais le diable
- serait partout mieux venu qu'eux.--Dieu me damne! ils nous
- disent de nous corriger et de nous repentir;--mais morbleu!
- à leur figure, on voit bien qu'ils ne font pas carême.--Sire
- vicaire, avec vos airs graves, j'ai bien peur--que vous ne
- couliez un regard fripon sur la femme de chambre de
- madame.--Je souhaite qu'elle vous prête sa jolie main
- blanche--pour raccommoder votre soutane et repasser votre
- rabat.--Partout où vous voyez une soutane et une
- robe,--pariez cent contre un qu'il y a dedans un
- rustre.--Vos _Eaux-Vides_, vos _Amers_, vos _Platurks_[50],
- et toute cette drogue,--pardieu! ils ne valent pas cette
- prise de tabac.--Voulez-vous donner à un gentilhomme une
- belle éducation?--L'armée est la seule bonne école de toute
- la nation[51].
-
-Ceci a été _vu_, et telle est la beauté des vers de Swift: ils sont
-personnels; ce ne sont pas thèmes développés, mais des impressions
-ressenties et des observations amassées. Qu'on lise le _Journal d'une
-dame moderne_, l'_Ameublement de l'esprit d'une dame_, et tant
-d'autres pièces: ce sont des dialogues transcrits ou des jugements
-notés au sortir d'un salon. L'_Histoire d'un mariage_ représente un
-doyen de cinquante-deux ans qui épouse une jeune coquette à la mode;
-n'apercevez-vous pas dans ce seul titre toutes les craintes du
-célibataire de Saint-Patrick? Quel journal plus intime et plus âcre
-que ses vers _sur sa propre mort_?
-
- «Comment va le doyen?--Il vit tout juste.--Voilà qu'on lit
- les prières des mourants.--Il respire à peine.--Le doyen est
- mort.»--Avant que le glas n'ait commencé,--la nouvelle a
- parcouru toute la ville.--«Ah! nous devons tous être prêts
- pour la mort.--Qu'est-ce qu'il a laissé? Qui est son
- héritier?--Je n'en sais pas plus que ce qu'on en dit.--Il a
- tout légué au public.--Au public? Voilà un
- caprice.--Qu'est-ce que le public avait fait pour lui?--Pure
- envie, avarice, orgueil.--Il a donné tout; mais il est mort
- auparavant.--Est-ce que dans toute la nation le doyen
- n'avait pas--quelque ami méritant, quelque parent
- pauvre?--Si disposé à faire du bien aux étrangers!--oubliant
- ceux qui sont sa chair et son sang!...»--Les dames mes
- amies, dont le tendre coeur--a mieux appris à jouer un
- rôle,--reçoivent la nouvelle avec une grimace
- d'affligées:--«Le doyen est mort (pardon, quel est
- l'atout?).--Alors que Dieu ait pitié de son âme!--(Mesdames,
- je risque la vole.)--On dit qu'il y aura six doyens pour
- tenir le poêle.--(Je voudrais bien savoir à quel roi faire
- invite.)--Madame, votre mari assistera-t-il--aux funérailles
- d'un si bon ami?--Non madame, c'est une vue trop triste,--et
- puis il est engagé demain soir.--Milady Club trouverait
- mauvais--s'il manquait à son quadrille.--Il aimait le doyen
- (j'ouvre les coeurs),--mais les meilleurs amis, comme on
- dit, doivent se séparer.--Son heure était venue, il avait
- fini sa carrière,--j'espère qu'il est dans un monde
- meilleur....»--Le pauvre Pope sera triste un mois, et
- Gay--une semaine, et Arbuthnot un jour[52]
-
-Tel est l'inventaire des amitiés humaines. Toute poésie exalte,
-celle-ci déprime; au lieu de cacher le réel, elle le dévoile; au lieu
-de faire des illusions, elle en ôte. Quand il veut peindre l'aurore,
-il nous montre «les balayeurs dans les rues, les recors» et les cris
-de la halle. Quand il veut peindre la pluie, il décrit «toutes les
-couleurs et toutes les puanteurs» des ruisseaux grossis, «les chats
-morts, les feuilles de navets, les poissons pourris,» qui roulent
-pêle-mêle dans la fange. Ses grands vers traînent dans leurs plis
-toutes ces ordures. On sourit de voir la poésie ravalée jusqu'à cet
-emploi; il semble qu'on assiste à une mascarade; c'est une reine
-travestie en dindonnière. On s'arrête, et l'on regarde avec ce plaisir
-qu'on ressent à boire une liqueur amère. La vérité est toujours bonne
-à connaître, et, dans la pièce magnifique que les artistes nous
-étalent, il faut bien un régisseur pour nous donner le nombre des
-claqueurs et des figurants.
-
-Heureux s'il ne faisait que dresser ce compte! Les chiffres sont
-laids, mais ils ne blessent que l'esprit; d'autres choses, les
-graisses des quinquets, les puanteurs des coulisses, et tout ce qu'on
-ne peut nommer restent à décrire. Je ne sais comment faire pour
-indiquer jusqu'où Swift s'emporte; il le faut pourtant, car ces
-extrémités sont le suprême effort de son désespoir et de son génie: il
-faut les avoir touchées pour le mesurer et le connaître. Il traîne la
-poésie non pas seulement dans la fange, mais dans l'ordure; il s'y
-roule en fou furieux, et il y trône, et il en éclabousse tous les
-passants. Comparées aux siennes, toutes les crudités sont décentes et
-agréables. Dans l'Arétin et Brantôme, dans La Fontaine et Voltaire, il
-y a la pensée d'un plaisir. Chez les uns la sensualité effrénée, chez
-les autres la gaieté malicieuse sont des excuses; on éprouve du
-scandale, mais non du dégoût; on n'aime point à voir dans un homme une
-fureur de taureau ou une polissonnerie de singe, mais le taureau est
-si ardent et si fort, le singe si spirituel et si leste, que l'on
-finit par regarder ou s'égayer. Puis, quelque grossières que soient
-leurs peintures, il s'agit chez eux des accompagnements de l'amour;
-Swift ne touche qu'aux suites de la digestion, et il n'y touche
-qu'avec dégoût et par vengeance; il les verse avec horreur et
-ricanement sur les misérables qu'il décrit. Qu'on n'aille point ici le
-comparer à Rabelais; notre bon géant, médecin et ivrogne, s'étale
-joyeusement sur son fumier sans penser à mal; le fumier est chaud,
-commode; on y est bien pour philosopher et cuver son vin. Élevées à
-cette énormité et savourées avec cette insouciance, les fonctions
-corporelles deviennent poétiques. Quand les tonneaux se vident dans
-son gosier et que les viandes s'engloutissent dans son estomac, l'on
-prend par sympathie part à tant de bien-être; dans les ballottements
-de ce ventre colossal et dans le rire de cette bouche homérique, on
-aperçoit comme à travers une fumée les souvenirs des religions
-bachiques, la fécondité, la joie monstrueuse de la nature; ce sont les
-magnificences et les dévergondages de ses premiers enfantements. Au
-contraire, le cruel esprit positif ne s'attache qu'aux bassesses; il
-ne veut voir que l'envers des choses; armé de douleur et d'audace, il
-n'épargne aucun détail ignoble, aucun mot cru. Il entre dans le
-cabinet de toilette[53], il conte les désenchantements de l'amour[54],
-il le déshonore par un mélange de pharmacie et de médecine[55], il
-décrit le fard et le reste[56]. Il va se promener le soir le long des
-murs solitaires[57], et dans ces lamentables recherches il a toujours
-le microscope en main. Jugez de ce qu'il voit et de ce qu'il souffre;
-c'est là sa beauté idéale et sa conversation badine, et vous devinez
-qu'il aura pour philosophie comme pour poésie et pour politique
-l'exécration et le dégoût.
-
-[Note 38: _La Boucle de cheveux enlevée._]
-
-[Note 39: Pope, Arbuthnot et Swift y ont travaillé ensemble.]
-
-[Note 40: My first prediction is but a trifle; yet I will mention
-it to show how ignorant those sottish pretenders to astrology are in
-their own concerns. It relates to Partridge the almanack-maker. I have
-consulted the star of his nativity by my own rules and find he will
-infallibly die upon the 29th March next, about eleven at night of a
-raging fever; therefore I advise him to consider of it, and settle his
-affairs in time.]
-
-[Note 41: To call a man a fool and villain, and an impudent
-fellow, only for differing from him in a point merely speculative, is,
-in my humble opinion, a very improper style for a person of his
-education. I will appeal to Mr Partridge himself, whether it be
-probable I could have been so indiscreet, to begin my prediction, with
-the only falsehood that ever was pretended to be in them, and this in
-an affair at home?]
-
-[Note 42: _Letter to a very young lady._]
-
-[Note 43: That ridiculous passion which has no being but in
-playbooks and romances.]
-
-[Note 44: I never yet knew a tolerable woman to be fond of her
-sex.... your sex employ more thought, memory and application to be
-fools than would serve to make them wise and useful.... When I reflect
-on this, I cannot conceive you to be human creatures, but a sort of
-species hardly a degree above a monkey; who has more diverting tricks
-than any of you, is an animal less mischievous and expensive, might in
-time be a tolerable critick in velvet and brocade, and, for aught I
-know, would equally become them.]
-
-[Note 45:
-
- His talk was now of tithes and dues;
- He smok'd his pipe and read the news....
- Against dissenters would repine,
- And stood up firm for right divine.]
-
-[Note 46:
-
- And all their conduct would be try'd
- By her, as an unerring guide.
- Offending daughters oft would hear
- Vanessa's praise rung in their ear.
- Miss Betty, when she does a fault,
- Lets fall her knife or spills the salt,
- Will then by her mother be chid:
- «'Tis what Vanessa never did!»]
-
-[Note 47:
-
- He now could praise, esteem, approve,
- But understood not what was love.]
-
-[Note 48:
-
- Stella, this day is thirty-four
- (We sha'n't dispute a year or more).
- However, Stella, be not troubled,
- Although thy size and years are doubled,
- Since first I saw thee at sixteen,
- The brightest virgin on the green;
- So little is thy form declin'd,
- Made up so largely in thy mind.]
-
-[Note 49:
-
- O, would it please the Gods to split
- Thy beauty, size, years and wit!
- No age could furnish out a pair
- Of nymphes so graceful, wise, and fair.]
-
-[Note 50: Ovide, Homère, Plutarque.]
-
-[Note 51:
-
- The parsons for envy are ready to burst;
- The servants amazed are scarce ever able
- To keep off their eyes, as they wait at the table;
- And Molly and I have thrust in our nose
- To peep at the captain in all his fine clothes;
- Dear madam, be sure he's a fine spoken man,
- Do but hear on the clergy how glib his tongue ran;
- 'And madam,' says he, 'if such dinners you give,
- You'll never want parsons as long as you live;
- I ne'er knew a parson without a good nose.
- But the devil's as welcome wherever he goes;
- G--d--me, they bid us reform and repent,
- But, z--s, by their looks they never keep lent;
- Mister curate, for all your grave looks, I'm afraid
- You cast a sheep's eye on her ladyship's maid;
- I wish she would lend you her pretty white hand
- In mending your cassock, and smoothing your band;
- (For the dean was so shabby, and looked like a ninny,
- That the captain supposed he was curate to Jenny.)
- Whenever you see a cassock and gown,
- A hundred to one but it covers a clown;
- Observe how a parson comes into a room,
- G--d--me, he hobbles as bad as my groom;
- A scholar, when just from his college broke loose,
- Can hardly tell how to cry _bo_ to a goose;
- Your _Noveds_, and _Bluturks_, and _Omurs_, and stuff,
- By G--, they don't signify this pinch of snuff;
- To give a young gentleman right education,
- The army's the only good school of the nation.]
-
-[Note 52:
-
- How is the dean? he's just alive.
- Now the departing prayer is read;
- He hardly breathes. The dean is dead.
- Before the passing-bell begun,
- The news through half the town has run;
- Oh! may we all for death prepare!
- What has he left? and who's his heir?
- I know no more than what the news is;
- 'Tis all bequeath'd to public uses.
- To public uses! there's a whim!
- What had the public done for him?
- Mere envy, avarice, and pride:
- He gave it all--but first he died.
- And had the dean in all the nation
- No worthy friend, no poor relation?
- So ready to do strangers good,
- Forgetting his own flesh and blood!
- Poor Pope will grieve a month, and Gay
- A week, and Arbuthnot a day....
- My female friends, whose tender hearts
- Have better learned to act their parts,
- Receive the news in doleful dumps:
- 'The dean is dead (pray, what is trumps?)
- Then, Lord, have mercy on his soul!
- (Ladies, I'll venture for the vole.)
- Six deans, they say, must bear the pall.
- (I wish I knew what king to call.)
- Madam, your husband will attend
- The funeral of so good a friend?
- No, madam, 'tis a shocking sight;
- And he's engaged to-morrow night:
- My Lady Club will take it ill,
- If he should fail her at quadrille.
- He loved the dean--(I lead a heart)
- But dearest friends, they say, must part.
- His time was come, he ran his race;
- We hope he's in a better place.']
-
-[Note 53: _The ladies dressing-room._]
-
-[Note 54: _Strephon and Chloe._]
-
-[Note 55: _A Love-poem from a Physician._]
-
-[Note 56: _The Progress of Beauty._]
-
-[Note 57: _The Problem._ Lire surtout _Examination of certain
-abuses_.]
-
-
-V
-
-Ce fut chez sir William Temple qu'il écrivit le _Conte du Tonneau_, au
-milieu de toutes sortes de lectures, comme un abrégé de la vérité et
-de la science. C'est pourquoi ce conte est la satire de toute science
-et de toute vérité.
-
-De la religion d'abord. Il semble y défendre l'Église d'Angleterre;
-mais quelle Église et quel symbole ne sont pas enveloppés dans son
-attaque? Pour égayer son sujet, il le profane et réduit les questions
-de dogmes à une question d'habits. Un père avait trois fils, Pierre,
-Martin et Jean; il leur légua en mourant à chacun un habit[58], les
-avertissant de le tenir propre et de le brosser souvent. Les trois
-frères obéirent quelque temps et voyagèrent honnêtement, tuant «un
-nombre raisonnable de géants et de dragons[59].» Malheureusement,
-étant venus à la ville, ils en prirent les moeurs, devinrent amoureux
-de plusieurs grandes dames à la mode, la duchesse _of Money_, milady
-_Great-Titles_, la comtesse _of Pride_, et, pour gagner leurs faveurs,
-se mirent à vivre en galants, fumant, jurant, faisant des vers et des
-dettes, ayant des chevaux, des duels, des filles et des recors. Une
-secte s'était établie, posant en principe que le monde était une
-garde-robe d'habits; «car qu'est-ce qu'on appelle terre, sinon un
-pourpoint bariolé de vert, et qu'est-ce que la mer, sinon un gilet
-couleur d'eau? Le hêtre a sur la tête une très-galante perruque, et il
-n'y a pas de plus joli justaucorps blanc que celui du bouleau.» De
-même pour les qualités de l'âme: «la religion n'est-elle pas un
-manteau, et la conscience une culotte, qui, quoique employée à couvrir
-la saleté et l'impudicité, se met bas très-aisément pour le service de
-l'une et de l'autre?... C'est l'habit qui fait l'homme, et lui donne
-la beauté, l'esprit, le maintien, l'éducation, l'importance. Si
-certains morceaux d'hermine et de fourrure sont placés en un certain
-endroit, nous les appelons un juge; de même une réunion convenable de
-linon et de satin noir se nomme un évêque[60].»--Ils prouvaient aussi
-que le vêtement est l'âme, et encore par l'Écriture, car c'est en lui
-que nous avons le mouvement, la vie et l'être.» C'est pourquoi nos
-trois frères, n'ayant que des habits fort simples, se trouvèrent
-très-embarrassés. Par exemple, la mode en ce moment était aux noeuds
-d'épaule (_shoulder-knots_), et le testament de leur père leur
-défendait expressément d'ajouter, de changer, ou d'ôter rien à leurs
-habits. «Après beaucoup de réflexions, l'un des frères, qui se
-trouvait plus lettré que les deux autres, dit qu'il avait trouvé un
-expédient. Il est vrai, dit-il, qu'il n'y a rien ici dans ce testament
-qui fasse mention, _totidem verbis_, des noeuds d'épaule; mais j'ose
-conjecturer que nous les y trouverons inclus, _totidem syllabis_.
-Cette distinction fut à l'instant approuvée de tous.» Mais par malheur
-la syllabe initiale ne se trouvait dans aucun endroit du testament.
-«Dans ce mécompte, le frère qui avait trouvé la première échappatoire
-reprit courage et dit: Mes frères, il y a encore de l'espoir, car
-quoique nous ne puissions les trouver _totidem verbis_ ni _totidem
-syllabis_, j'ose promettre que nous les découvrirons _tertio modo_, ou
-_totidem litteris_. Cette invention fut hautement approuvée. Là-dessus
-ils se mirent à scruter le manuscrit et trièrent le premier mot:
-_shoulder_; mais la même planète, ennemie de leur repos, fit ce
-miracle qu'un K fut introuvable. C'était-là une grosse difficulté.
-Cependant le frère aux distinctions, maintenant qu'il avait mis la
-main à l'ouvrage, prouva par un très-bon argument que K était une
-lettre moderne, illégitime, inconnue aux âges savants, et qu'on ne
-rencontrait dans aucun ancien manuscrit. Là-dessus toute difficulté
-s'évanouit; les noeuds d'épaule furent prouvés clairement être
-d'institution paternelle, _jure paterno_, et nos trois gentilshommes
-s'étalèrent avec des noeuds d'épaule aussi grands et aussi pimpants
-que personne[61].» D'autres interprétations admirent les galons d'or,
-et un codicille ajouté autorisa les doublures de satin couleur de
-flamme. Malheureusement, «l'hiver suivant, un comédien, payé par la
-corporation des passementiers, joua son rôle dans une comédie nouvelle
-tout couvert de franges d'argent, et, suivant une louable coutume, les
-mit par cela même à la mode. Là-dessus, les frères, consultant le
-testament de leur père, trouvèrent à leur grand étonnement, ces
-paroles: _Item_, j'enjoins et ordonne à mesdits trois fils de ne
-porter aucune espèce de _frange d'argent_ autour de leurs susdits
-habits.--Cependant, après une pause, le frère, si souvent mentionné
-pour son érudition et très-versé dans la critique, déclara avoir
-trouvé, dans un certain auteur qu'il ne nommerait pas, que le mot
-_frange_ écrit dans ce testament signifie aussi manche à balai, et
-devait indubitablement avoir ce sens dans le paragraphe. Un des frères
-ne goûta pas cela à cause de cette épithète _d'argent_, qui, dans son
-humble opinion, ne pouvait pas, du moins en langage ordinaire, être
-raisonnablement appliquée à un manche à balai; mais on lui répliqua
-que cette épithète devait être prise dans le sens mythologique et
-allégorique. Néanmoins il fit encore cette objection: pourquoi leur
-père leur aurait-il défendu de porter un manche à balai sur leurs
-habits, avertissement qui ne semblait pas naturel ni convenable? sur
-quoi il fut arrêté court, comme parlant irrévérencieusement d'un
-mystère, lequel certainement était très-utile et plein de sens, mais
-ne devait pas être trop curieusement sondé ni soumis à un raisonnement
-trop minutieux[62].» À la fin, le frère scolastique s'ennuie de
-chercher des distinctions, met le vieux testament dans une boîte bien
-fermée, autorise par la tradition les modes qui lui conviennent, puis,
-ayant attrapé un héritage, se fait appeler Mgr Pierre. Ses frères,
-traités en valets, finissent par s'enfuir; ils rouvrent le testament,
-et recommencent à comprendre la volonté de leur père; Martin,
-l'anglican, pour réduire son habit à la simplicité primitive, découd
-point par point les galons ajustés dans les temps d'erreur, et garde
-même quelques broderies par bon sens, plutôt que de déchirer l'étoffe.
-Jean, le puritain, arrache tout par enthousiasme, et se trouve en
-loques, envieux de plus contre Martin, et à moitié fou. Il entre alors
-dans la secte des éolistes ou inspirés, admirateurs du vent; lesquels
-prétendent que l'esprit, ou souffle ou vent, est céleste, et contient
-toute science.
-
- Car d'abord il est généralement reconnu que la science enfle
- les hommes, et de plus ils prouvaient leur opinion par le
- syllogisme suivant: les mots ne sont que du vent, et la
- science n'est que des mots; _ergo_ la science n'est que du
- vent. Or ce vent ne devait point être gardé sous le
- boisseau, mais librement communiqué à l'espèce humaine. Par
- ces raisons et d'autres de poids égal, les éolistes
- affirmaient que le don de roter est l'acte le plus noble de
- la créature raisonnable. C'est pourquoi on voyait souvent
- plusieurs centaines de leurs prêtres attachés les uns aux
- autres en façon de chaîne circulaire, chacun tenant un
- soufflet qu'il appliquait à la culotte de son voisin,
- expédient par lequel ils se gonflaient les uns les autres
- jusqu'à prendre la forme et la grosseur d'un tonneau, et
- pour cette raison ils appelaient ordinairement leurs corps
- d'une façon très-exacte «les vaisseaux du Seigneur.» Et afin
- de rendre la chose plus complète, comme le souffle de la vie
- de l'homme est dans ses narines, ils faisaient passer les
- rots les plus choisis, les plus édifiants et les plus
- vivifiants par cet orifice, pour leur en donner la teinture,
- à mesure qu'ils passaient[63].
-
-Après cette explication de la théologie, des querelles religieuses et
-de l'inspiration mystique, que reste-t-il, même de l'Église anglicane?
-Elle est un manteau raisonnable, utile, politique, mais quoi d'autre?
-Comme une brosse trop forte, la bouffonnerie a emporté l'étoffe avec
-la tache. Swift a éteint un incendie, je le veux, mais comme Gulliver
-à Lilliput: les gens sauvés par lui restent suffoqués de leur
-délivrance, et le critique a besoin de se boucher le nez pour admirer
-la juste application du liquide et l'énergie de l'instrument
-libérateur.
-
-La religion noyée, il se tourne contre la science: car les digressions
-dont il coupe son conte pour contrefaire et railler les savants
-modernes sont attachées à son conte par le lien le plus étroit. Le
-livre s'ouvre par des introductions, préfaces, dédicaces et autres
-appendices ordinairement employés pour grossir les livres, caricatures
-violentes accumulées contre la vanité et le bavardage des auteurs. Il
-se dit de leur compagnie, et annonce leurs découvertes. Admirables
-découvertes! Le premier de leurs commentaires sera sur «_Tom
-Pouce_[64], dont l'auteur était un philosophe pythagoricien. Ce
-profond traité contient tout le secret de la métempsychose, et
-développe l'histoire de l'âme à travers tous ses états.--_Whittington
-et son chat_ est une oeuvre de ce mystérieux Rabbi Jehuda Hannasi,
-contenant une défense de la Gémara de la Misna Hiérosolymitaine, et
-les raisons qui doivent la faire préférer à celle de Babylone,
-contrairement à l'opinion reçue.» Lui-même avertit qu'il va publier
-«une histoire générale des oreilles, un panégyrique du nombre trois,
-une humble défense des procédés de la canaille dans tous les siècles,
-un essai critique sur l'art de brailler cagotement, considéré aux
-points de vue philosophique, physique et musical,» et il engage les
-lecteurs à lui arracher par les sollicitations ces inestimables
-traités qui vont changer la face du monde; puis, se tournant contre
-les savants et les critiques éplucheurs de textes, il leur prouve à
-leur façon que les anciens ont parlé d'eux. Peut-on voir une plus
-cruelle parodie des interprétations forcées? Les anciens, dit-il, ont
-désigné les critiques, à la vérité en termes figurés et avec toute
-sorte de précautions craintives; «mais ces symboles sont si
-transparents, qu'il est difficile de concevoir comment un lecteur de
-goût, doué de la perspicacité moderne, a pu les méconnaître. Ainsi
-Pausanias dit qu'il y eut une race d'hommes qui se plaisait à
-grignoter les superfluités et les excroissances des livres; ce que les
-savants ayant enfin observé, ils prirent d'eux-mêmes le soin de
-retrancher de leurs oeuvres les branches mortes et superflues.
-Seulement Pausanias cache adroitement son idée sous l'allégorie
-suivante: que les Naupliens à Argos apprirent l'art d'émonder leurs
-vignes, en remarquant que lorsqu'un _âne_ en avait brouté quelqu'une,
-elle profitait mieux et portait de plus beaux fruits[65]. Hérodote,
-précisément avec les mêmes hiéroglyphes, parle bien plus clairement et
-presque _in terminis_; il a eu l'audace de taxer les vrais critiques
-d'ignorance et de malice, et de le dire ouvertement, car on ne peut
-trouver d'autre sens à sa phrase: que dans la partie occidentale de la
-Libye, il y a des _ânes_ avec des cornes[66].» Les sanglants sarcasmes
-arrivent alors par multitude. Swift a le génie de l'insulte; il est
-inventeur dans l'ironie, comme Shakspeare dans la poésie, et ce qui
-est le propre de l'extrême force, il va jusqu'à l'extrémité de sa
-pensée et de son art. Il flagelle la raison après la science, et ne
-laisse rien subsister de tout l'esprit humain. Avec une gravité
-médicale, il établit que de tout le corps s'exhalent des vapeurs,
-lesquelles, arrivant au cerveau, le laissent sain si elles sont peu
-abondantes, mais l'exaltent si elles regorgent; que, dans le premier
-cas, elles font des particuliers paisibles, et dans le second de
-grands politiques, des fondateurs de religions et de profonds
-philosophes, c'est-à-dire des fous, en sorte que la folie est la
-source de tout le génie humain et de toutes les institutions de
-l'univers. C'est pourquoi on a grand tort de tenir enfermés les
-_gentlemen_ de Bedlam, et une commission chargée de les trier
-trouverait dans cette académie beaucoup de talents enfouis capables de
-remplir les plus grands postes dans l'armée, dans l'État et dans
-l'Église. «Y a-t-il un étudiant qui mette sa paille en pièces, qui
-jure, blasphème, écume, morde ses barreaux et vide son pot de chambre
-sur le visage des spectateurs? Que les sages et dignes commissaires
-inspecteurs lui donnent un régiment de dragons et l'envoient en
-Flandre avec les autres.--En voici un second qui prend gravement les
-dimensions de son chenil, homme à visions prophétiques et à vue
-intérieure, qui marche solennellement toujours du même pas, parle
-beaucoup de la dureté des temps, des taxes et de la prostituée de
-Babylone, barre le volet de sa cellule exactement à huit heures, et
-rêve du feu. À quelle valeur ne monteraient pas toutes ces
-perfections, si on envoyait le propriétaire dans une congrégation de
-la Cité[67]!... Je ne veux pas insister minutieusement sur le grand
-nombre d'élégants, de musiciens, de poëtes, de politiques, que cette
-réforme rendrait au monde.--Moi-même, l'auteur de ces admirables
-vérités, j'en suis une preuve, étant une personne dont les
-imaginations prennent aisément le mors aux dents, et sont
-merveilleusement disposées à s'enfuir avec ma raison, laquelle, comme
-je l'ai observé par une longue expérience, est un cavalier mal assis
-et qu'on désarçonne aisément, d'où il arrive que mes amis ne me
-veulent jamais laisser seul que je ne leur aie promis solennellement
-de décharger mes idées de la façon qu'on vient de voir, ou d'une autre
-semblable, pour l'avantage universel de l'humanité[68].» Le
-malheureux qui se connaît et qui se raille! Quel rire de fou, et quel
-sanglot dans cette gaieté rauque! Que lui reste-t-il, sinon à égorger
-le reste de l'invention humaine? Qui ne voit ici le désespoir d'où est
-sortie l'académie de Laputa? N'y a-t-il pas un avant-goût de la
-démence dans cette intense méditation de l'absurde? Ici, son
-mathématicien, qui, pour enseigner la géométrie, fait avaler à ses
-élèves des gaufres où il a écrit ses théorèmes; là, son moraliste,
-qui, pour mettre d'accord les partis politiques, propose de fendre les
-cervelles ennemies et de recoller la moitié de l'une avec la moitié de
-l'autre; plus loin, son économiste qui distille les excréments pour
-les ramener à l'état nutritif! Swift a sa loge à côté d'eux, et il est
-de tous le plus misérable, car il nourrit comme eux son esprit
-d'ordures et de folies, et il en a de plus qu'eux la connaissance et
-le dégoût.
-
-S'il est triste de montrer la folie humaine, il est plus triste de
-montrer la perversité humaine: le coeur nous est plus intime que la
-raison; l'on souffre moins de voir l'extravagance ou la sottise que la
-méchanceté ou la bassesse, et je trouve Swift plus doux dans le _Conte
-du Tonneau_ que dans _Gulliver_.
-
-Tout son talent et toutes ses passions se sont amassés dans ce livre;
-l'esprit positif y a imprimé sa forme et sa force. Rien d'agréable
-dans la fiction ni dans le style; c'est le journal d'un homme
-ordinaire, chirurgien, puis capitaine, qui décrit avec sang-froid et
-bon sens les événements et les objets qu'il vient de voir; nul
-sentiment du beau, nul apparence d'admiration et de passion, nul
-accent. Banks et Cook racontent de même. Swift ne cherche que le
-vraisemblable et il l'atteint. Son art consiste à prendre une
-supposition absurde et à déduire sérieusement les effets qu'elle
-amène. C'est l'esprit logique et technique d'un constructeur qui,
-imaginant le raccourcissement ou l'agrandissement d'un rouage,
-aperçoit les suites de ce changement et en écrit la liste. Tout son
-plaisir est de voir ces suites nettement et par un raisonnement
-solide. Il marque les dimensions et le reste en bon ingénieur et
-statisticien, n'omettant aucun détail trivial et positif, expliquant
-la cuisine, l'écurie, la politique: là-dessus, sauf de Foe, il n'a pas
-d'égal. La machine à aimant qui soutient l'île volante, le transport
-et l'inventaire de Gulliver à Lilliput, son arrivée et sa nourriture
-chez les chevaux font illusion; nul esprit n'a mieux connu les lois
-ordinaires de la nature et de la vie humaine; nul esprit ne s'est si
-strictement renfermé dans cette connaissance; il n'y en a point de
-plus exact ni de plus limité.
-
-Mais quelle véhémence sous cette sécheresse! Que nos intérêts et nos
-passions semblent ridicules, rabaissés à la petitesse de Lilliput, ou
-comparés à l'énormité de Brodingnag? Qu'est-ce que la beauté, puisque
-le plus beau corps regardé avec des yeux perçants paraît horrible?
-Qu'est-ce que notre puissance, puisqu'un insecte, roi d'une
-fourmilière, peut se faire appeler comme nos princes «majesté sublime,
-délices et terreur de l'univers?» Que valent nos hommages, puisqu'un
-pygmée, «plus haut que les autres de l'épaisseur de notre ongle,» les
-frappe par cela seul d'une crainte respectueuse? Les trois quarts de
-nos sentiments sont des sottises, et l'imbécillité de nos organes est
-la seule cause de notre vénération ou de notre amour.
-
-La société rebute encore plus que l'homme. À Laputa, à Lilliput, chez
-les chevaux, chez les géants, Swift s'acharne contre elle, et n'est
-jamais las de la bafouer et de l'avilir. À ses yeux, «l'ignorance, la
-paresse et le vice sont les mérites et les marques distinctives du
-législateur. Pour expliquer, interpréter et appliquer les lois, on
-choisit ceux dont le talent et l'intérêt consistent à les pervertir, à
-les brouiller et à les éluder.» Un noble est un misérable pourri de
-corps et d'âme, ayant ramassé en lui toutes les maladies et tous les
-vices que lui ont transmis dix générations de débauchés et de drôles.
-Un homme de loi est un menteur à gages, habitué par vingt ans de
-chicanes à tordre la vérité s'il est avocat, à la vendre s'il est
-juge. Un ministre est un entremetteur qui, ayant prostitué sa femme ou
-clabaudé pour le bien public, s'est rendu maître de toutes les places,
-et qui, pour mieux voler l'argent de la nation, achète les députés
-avec l'argent de la nation. Un prince est un metteur en oeuvre de tous
-les vices, incapable d'employer ou d'aimer un honnête homme, «persuadé
-que son trône ne peut subsister sans corruption, parce que cette
-humeur courageuse, indocile et fière, que la vertu inspire à l'homme,
-est une entrave perpétuelle aux affaires publiques.» À Lilliput, il
-choisit pour ministres ceux qui dansent le mieux sur la corde. À
-Laputa, il oblige tous ceux qui se présentent devant lui à ramper sur
-le ventre, léchant la poussière du parquet. Et Swift ajoute entre
-autres louanges: «Lorsqu'il a envie de mettre à mort quelqu'un de ses
-nobles d'une façon douce et indulgente, il fait répandre sur le
-parquet une certaine poudre brune empoisonnée, qui, étant léchée, tue
-l'homme infailliblement en vingt-quatre heures. Toutefois, pour rendre
-justice à la grande clémence de ce prince et au soin qu'il prend de la
-vie de ses sujets (en quoi les monarques d'Europe devraient bien
-l'imiter), il faut remarquer, à son honneur, que des ordres sévères
-sont toujours donnés après de telles exécutions, pour faire bien laver
-la partie empoisonnée du parquet. Je l'ai entendu moi-même donner
-ordre de fouetter un de ses pages, qui avait été chargé pour cette
-fois de faire laver le parquet, et qui malicieusement n'avait point
-rempli cet office. Par cette négligence, un jeune seigneur de grande
-espérance, qui venait à une audience, avait malheureusement été
-empoisonné, bien que le roi à ce moment n'eût aucun dessein contre sa
-vie; _mais cet excellent prince eut la touchante bonté de remettre le
-fouet au pauvre page, à condition qu'il promettrait de ne plus jamais
-recommencer sans un ordre spécial_[69].»
-
-Toutes ces fictions de géants, de pygmées, d'îles volantes, sont des
-moyens de dépouiller la nature humaine des voiles dont l'habitude et
-l'imagination la couvrent, pour l'étaler dans sa vérité et dans sa
-laideur. Il reste une enveloppe à lever, la plus trompeuse, la plus
-intime. Il faut ôter cette apparence de raison dont nous nous
-affublons. Il faut supprimer ces sciences, ces arts, ces combinaisons
-de sociétés, ces inventions d'industries dont l'éclat éblouit. Il
-faut découvrir le _yahou_ sous l'homme. Quel spectacle!
-
- Je vis plusieurs animaux dans un champ, et un ou deux de la
- même espèce perchés sur des arbres. Leur corps était
- singulier et difforme, leurs têtes et leurs poitrines
- étaient couvertes d'un poil épais, quelquefois frisé,
- d'autres fois plat; ils avaient des barbes comme les chèvres
- et une longue bande de poil tout le long de leurs dos et sur
- le devant de leurs pieds et de leurs jambes; mais le reste
- du corps était nu[70],... de sorte que je pus voir leur
- peau, qui était d'un brun tanné; ils grimpaient au haut des
- arbres aussi agilement que des écureuils, car ils avaient
- aux pieds de devant et de derrière de fortes griffes
- étendues, terminées en pointes aiguës et crochues. Les
- femelles avaient de longs cheveux plats sur la tête, mais
- non sur la figure, ni rien sur tout le reste du corps qu'une
- sorte de duvet. Leurs mamelles pendaient entre leurs pieds
- de devant, et souvent, lorsqu'elles marchaient, touchaient
- presque à terre. En somme, dans tous mes voyages, je n'avais
- jamais vu d'animal si repoussant, ou contre qui j'eusse
- conçu naturellement une si forte antipathie[71].
-
-Selon Swift, tels sont nos frères. Il trouve en eux tous nos
-instincts. Ils se haïssent les uns les autres, et se déchirent de
-leurs griffes avec des contorsions et des hurlements hideux; voilà la
-source de nos querelles. S'ils rencontrent une vache morte, quoiqu'ils
-ne soient que cinq, et qu'il y en ait pour cinquante, ils s'étranglent
-ou s'ensanglantent; voilà l'image de notre avidité et de nos guerres.
-Ils déterrent des pierres brillantes qu'ils cachent dans leurs
-chenils, qu'ils couvent des yeux, dépérissant et hurlant, si on les
-leur ôte; voilà l'origine de notre amour de l'or. Ils dévorent tout
-indistinctement, herbes, baies, racines, chair pourrie, et de
-préférence celle qu'ils ont volée, s'en gorgeant jusqu'à vomir ou
-crever; voilà le portrait de notre gloutonnerie et de notre improbité.
-Ils ont une sorte de racine juteuse et malsaine dont ils s'abreuvent
-jusqu'à hurler et grincer des dents, s'embrassant ou s'égratignant,
-puis roulant pêle-mêle avec des hoquets, vautrés dans la boue; voilà
-le tableau de notre ivrognerie. Ils ont un chef par troupeau, le plus
-méchant et le plus difforme de tous, servi par un favori «dont
-l'emploi est de lécher ses pieds et son derrière, ou de mener les
-yahous femelles à son chenil, ayant de temps en temps pour récompense
-un morceau de chair d'âne, à la fin chassé quand le maître trouve une
-brute pire, si exécré qu'à ce moment son successeur et toute la bande
-viennent en corps décharger sur lui leurs excréments de la tête aux
-pieds[72];» voilà l'abrégé de notre gouvernement. Encore donne-t-il la
-préférence aux yahous sur les hommes, disant que notre misérable
-raison a empiré et multiplié ces vices, et concluant avec le roi de
-Brodingnag que notre espèce «est la plus pernicieuse race d'odieuse
-petite vermine que la nature ait jamais laissé ramper sur la surface
-de la terre[73].»
-
-Cinq ans après ce traité de l'homme, il écrivait en faveur de la
-malheureuse Irlande un pamphlet qui est comme le suprême effort de son
-désespoir et de son génie[74]. Je le traduis presque tout entier; il
-le mérite. En aucune littérature je ne connais rien de pareil.
-
- C'est un triste spectacle pour ceux qui se promènent dans
- cette grande ville, ou voyagent dans la campagne, que de
- voir les rues, les routes et les portes des cabanes
- couvertes de mendiantes, suivies de trois, quatre ou six
- enfants, tous en guenilles, et importunant chaque voyageur
- pour avoir l'aumône.... Tous les partis conviennent, je
- pense, que ce nombre prodigieux d'enfants est aujourd'hui
- dans le déplorable état de ce royaume un très-grand fardeau
- de plus; c'est pourquoi celui qui pourrait découvrir un
- moyen honorable, aisé, peu coûteux de transformer ces
- enfants en membres utiles de la communauté, rendrait un si
- grand service au public, qu'il mériterait une statue comme
- sauveur de la nation. Je vais donc humblement proposer mon
- idée, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer la moindre
- objection[75].
-
-Quand on connaît Swift, de pareils débuts font peur.
-
- Il m'a été assuré par un Américain de ma connaissance à
- Londres, homme très-capable, qu'un jeune enfant bien
- portant, bien nourri, est à l'âge d'un an une nourriture
- tout à fait délicieuse, substantielle et saine, rôti ou
- bouilli, à l'étuvée ou au four, et je ne doute pas qu'il ne
- puisse servir également en fricassée ou en ragoût.
-
- Je prie donc humblement le public de considérer que des cent
- vingt mille enfants on en pourrait réserver vingt mille pour
- la reproduction de l'espèce, desquels un quart serait des
- mâles, et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un
- an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de
- fortune dans tout le royaume, la mère étant toujours avertie
- de les faire téter abondamment le dernier mois, de façon à
- les rendre charnus et gras pour les bonnes tables. Un enfant
- ferait deux plats dans un repas d'amis; quand la famille
- dîne seule, le train de devant ou de derrière ferait un plat
- très-raisonnable; assaisonné avec un peu de poivre ou de
- sel, il serait très-bon, bouilli, le quatrième jour,
- particulièrement en hiver.
-
- J'ai compté qu'en moyenne un enfant pesant douze livres à sa
- naissance peut en un an, s'il est passablement nourri,
- atteindre vingt-huit livres.
-
- J'ai calculé que les frais de nourriture pour un enfant de
- mendiant (et dans cette liste je mets tous les _cottagers_,
- journaliers, et les quatre cinquièmes des fermiers) sont
- d'environ 2 shillings par an, guenilles comprises, et je
- crois que nul _gentleman_ ne se plaindra de donner 10
- shillings pour le corps d'un bon enfant gras qui lui
- fournira au moins quatre plats d'excellente viande
- nutritive.
-
- Ceux qui sont plus économes (et j'avoue que les temps le
- demandent) pourront écorcher l'enfant, et la peau
- convenablement préparée fera des gants admirables pour les
- dames et des bottes d'été pour les _gentlemen_ élégants.
-
- Quant à notre cité de Dublin, on pourra y disposer des
- abattoirs dans les endroits les plus convenables; pour les
- bouchers, nous pouvons être certains qu'il n'en manquera
- pas; cependant je recommanderai plutôt d'acheter les enfants
- vivants, et d'en dresser la viande toute chaude au sortir du
- couteau, comme nous faisons pour les cochons à rôtir.
-
- Je pense que les avantages de ce projet sont nombreux et
- visibles aussi bien que de la plus haute
- importance.--Premièrement, cela diminuera beaucoup le nombre
- de papistes, dont nous sommes tous les ans surchargés,
- puisqu'ils sont les principaux producteurs de la
- nation.--Secondement, comme l'entretien de cent mille
- enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins
- de 10 shillings par tête chaque année, la richesse de la
- nation s'accroîtrait par là de 50,000 guinées par an, outre
- le profit d'un nouveau plat introduit sur les tables de tous
- les _gentlemen_ de fortune qui ont quelque délicatesse dans
- le goût. Et l'argent circulerait entre nous, ce produit
- étant uniquement de notre crû et de nos
- manufactures.--Troisièmement, ce serait un grand
- encouragement au mariage, que toutes les nations sages ont
- encouragé par des récompenses ou garanti par des lois et
- pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des
- mères pour leurs enfants, quand elles seraient sûres d'un
- établissement à vie pour les pauvres petits, institué ainsi
- en quelque sorte par le public lui-même.--On pourrait
- énumérer beaucoup d'autres avantages, par exemple l'addition
- de quelques milliers de pièces pour notre exportation de
- boeuf en baril, l'expédition plus abondante de chair de
- porc, et des perfectionnements dans l'art de faire de bons
- jambons; mais j'omets tout cela et beaucoup d'autres choses
- par amour de la brièveté.
-
- Quelques personnes d'esprit abattu s'inquiètent en outre de
- ce grand nombre de pauvres gens qui sont vieux, malades ou
- estropiés, et l'on m'a demandé d'employer mes réflexions
- pour trouver un moyen de débarrasser la nation d'un fardeau
- aussi pénible; mais là-dessus je n'ai pas le moindre souci,
- parce qu'on sait fort bien que tous les jours ils meurent et
- pourrissent de froid, de faim, de saleté et de vermine,
- aussi vite qu'on peut raisonnablement y compter. Et quant
- aux jeunes journaliers, leur état donne des espérances
- pareilles: ils ne peuvent trouver d'ouvrage, et par
- conséquent languissent par défaut de nourriture, tellement
- que si en quelques occasions on les loue par hasard comme
- manoeuvres, ils n'ont pas la force d'achever leur travail.
- De cette façon, le pays et eux-mêmes se trouvent
- heureusement délivrés de tous les maux à venir[76].
-
-Et il finit par cette ironie de cannibale:
-
- Je déclare dans la sincérité de mon coeur que je n'ai pas le
- moindre intérêt personnel à l'accomplissement de cette
- oeuvre salutaire, n'ayant d'autre motif que le bien public
- de mon pays. Je n'ai pas d'enfants dont, par cet expédient,
- je puisse espérer tirer un sou, mon plus jeune ayant neuf
- ans et ma femme ayant passé l'âge de devenir grosse[77].
-
-On a parlé beaucoup des grands hommes malheureux, de Pascal par
-exemple. Je trouve que ses cris et ses angoisses sont doux auprès de
-cette tranquille dissertation.
-
-Tel est ce grand et malheureux génie, le plus grand de l'âge
-classique, le plus malheureux de l'histoire, Anglais dans toutes ses
-parties, et que l'excès de ses qualités anglaises a inspiré et dévoré,
-ayant cette profondeur de désirs qui est le fond de la race, cette
-énormité d'orgueil que l'habitude de la liberté, du commandement et du
-succès a imprimée dans la nation, cette solidité d'esprit positif que
-la pratique des affaires a établie dans le pays; relégué hors du
-pouvoir et de l'action par ses passions déchaînées et sa superbe
-intraitable; exclu de la poésie et de la philosophie par la
-clairvoyance et l'étroitesse de son bon sens; privé des consolations
-qu'offre la vie contemplative et de l'occupation que fournit la vie
-pratique; trop supérieur pour embrasser de coeur une secte religieuse
-ou un parti politique, trop limité pour se reposer dans les hautes
-doctrines qui concilient toutes les croyances ou dans les larges
-sympathies qui enveloppent tous les partis; condamné par sa nature et
-ses alentours à combattre sans aimer une cause, à écrire sans
-s'éprendre de l'art, à penser sans atteindre un dogme, _condottiere_
-contre les partis, misanthrope contre l'homme, sceptique contre la
-beauté et la vérité. Mais ces mêmes alentours et cette même nature,
-qui le chassaient hors du bonheur, de l'amour, du pouvoir et de la
-science, l'ont élevé, dans cet âge d'imitation française et de
-modération classique, à une hauteur extraordinaire, où, par
-l'originalité et la puissance de son invention, il se trouve l'égal de
-Byron, de Milton et de Shakspeare, et manifeste en haut relief le
-caractère et l'esprit de sa nation. La sensibilité, l'esprit positif
-et l'orgueil lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible,
-d'un sang-froid accablant, d'une efficacité pratique, trempé de
-mépris, de vérité et de haine, poignard de vengeance et de guerre qui
-a fait crier et mourir ses ennemis sous sa pointe et sous son poison.
-Pamphlétaire contre l'opposition et le gouvernement, il a déchiré ou
-écrasé ses adversaires par son ironie ou ses sentences, avec un ton de
-juge, de souverain et de bourreau. Homme du monde et poëte, il a
-inventé la plaisanterie atroce, le rire funèbre, la gaieté convulsive
-des contrastes amers, et, tout en traînant comme une guenille obligée
-le harnais mythologique, il s'est fait une poésie personnelle par la
-peinture des détails crus de la vie triviale, par l'énergie du
-grotesque douloureux, par la révélation implacable des ordures que
-nous cachons. Philosophe contre toute philosophie, il a créé l'épopée
-réaliste, parodie grave, déduite comme une géométrie, absurde comme un
-rêve, croyable comme un procès-verbal, attrayante comme un conte,
-avilissante comme un torchon posé en guise de couronne sur la tête
-d'un dieu. Ce sont là ses misères et ses forces; on sort d'un tel
-spectacle le coeur serré, mais rempli d'admiration, et l'on se dit
-qu'un palais est beau, même lorsqu'il brûle; des artistes ajouteront:
-«Surtout lorsqu'il brûle.»
-
-[Note 58: La vérité chrétienne.]
-
-[Note 59: Persécutions et combats de l'Église primitive.]
-
-[Note 60: They held the universe to be a large suit of clothes,
-which invests every thing: that the earth is invested by the air; the
-air is invested by the stars, and the stars are invested by the primum
-mobile.... What is that which some call land, but a fine coat laced
-with green? Or the sea but a waistcoat of water-tabby?... You will
-find how curious journeyman nature has been to trim up vegetable
-beans. Observe how sparkish a periwig adorns the head of the beech,
-and what a fine doublet of white satin is worn by the birch.... Is not
-religion a cloak, honesty a pair of shoes worn out in the dirt,
-self-love a surtout, vanity a shirt, and conscience a pair of
-breeches, which, though a cover for lewdness as well as nastiness, is
-easily slipt down for the service of both?... If certain ermines and
-furs be placed in a certain position, we style them a judge; and so an
-apt conjunction of lawn and black satin, we entitle a bishop.]
-
-[Note 61: In this unhappy case they went immediately to consult
-their father's will, read it over and over, but not a word of a
-Shoulder-Knot.... After much thought, one of the brothers who happened
-to be more book-learned than the other two, said he had found an
-expedient. «It is true, said he, there is nothing in this will,
-_totidem verbis_, making mention of Shoulder-Knot; but I dare
-conjecture we may find them inclusive, or _totidem syllabis_.--This
-distinction was immediately approved by all; and so they fell again to
-examine; but their evil star had so directed the matter that the first
-syllable was not to be found in the whole writings. Upon which
-disappointment, he, who found the former evasion, took heart and said:
-Brothers, there is yet hopes, for though we cannot find them _totidem
-verbis_, nor _totidem syllabis_, I dare engage we shall make them out
-_tertio modo_, or _totidem litteris_. This discovery was also highly
-commended; upon which they fell once more to the scrutiny, and picked
-out SHOULDER; when the same planet, enemy to their repose, had
-wonderfully contrived that a K was not to be found. Here was a weighty
-difficulty; but the distinguishing brother, now his hand was in,
-proved by a very good argument that K was a modern illegitimate
-letter; unknown to the learned ages, nor any where to be found in
-ancient manuscripts.... Upon which all difficulty vanished;
-shoulder-knots were made clearly out to be _jure paterno_, and our
-three gentlemen swaggered with as large and flaunting ones as the
-best.]
-
-[Note 62: Next winter a player hired for the purpose by the
-corporation of fringe-makers, acted his part in a new comedy all
-covered with silver fringe, and according to the laudable custom gave
-rise to that fashion. Upon which the brothers consulting their
-father's will, to their great astonishment found these words. «Item, I
-charge and command my said three sons to wear no sort of silver fringe
-upon or about their said coat.» However, after some pause the brother
-so often mentioned for his erudition, who was well skilled in
-criticisms, had found in a certain author, which he said would be
-nameless, that the same word which in the will is called _fringe_ does
-also signify a _broomstick_ and doubtless ought to have the same
-interpretation in this paragraph. This another of the brothers
-disliked, because of that epithet _silver_ which could not, he humbly
-conceived, in propriety of speech, be reasonably applied to a
-broom-stick; but it was replied upon him that this epithet was
-understood in a mythological and allegorical sense. However, he
-objected again why their father should forbid them to wear a
-broom-stick on their coats, a caution that seemed unnatural and
-impertinent; upon which, he was taken up short, as one that spoke
-irreverently of a mystery, which doubtless was very useful and
-significant, but ought not to be over-curiously pried into, or nicely
-reasoned upon.]
-
-[Note 63: Allusions aux assemblées des puritains, à leur
-prononciation nasale, etc.
-
-First, it is generally affirmed or confessed that learning puffeth men
-up; and secondly they proved it by the following syllogism: words are
-but wind; and learning is nothing but words; ergo learning is nothing
-but wind.--.... This, when blown up to its perfection, ought not to be
-covetously hoarded up, stifled, or hid under a bushel, but freely
-communicated to mankind. Upon these reasons and others of equal
-weight, the wise æolists affirm the gift of _belching_ to be the
-noblest act of a rational.... creature.... At certain seasons of the
-year you might behold the priests among them in vast number.... linked
-together in a circular chain, with every man a pair of bellows applied
-to his neighbour's breech, by which they blew each other to the shape
-and size of a tun; and for that reason with great propriety of speech
-did usually call their bodies their vessels.... and to render these
-yet more compleat, because the breath of man's life is in his
-nostrils, therefore the choicest, most edifying, and most enlivening
-belches were very wisely conveyed through that vehicle, to give them a
-tincture as they passed.]
-
-[Note 64: Petit livre à l'usage des enfants, ainsi que
-_Whittington et son chat_, nommé plus loin.]
-
-[Note 65: The types are so apposite and the applications so
-necessary and natural, that it is not easy to conceive how any reader
-of a modern age or taste, could overlook them.... For first: Pausanias
-is of an opinion that the perfection of writing correct was entirely
-owing to the institution of criticks; and that he can possibly mean no
-other than the true critick is, I think, manifest from the following
-description. He says they were a race of men, who delighted to nibble
-at the superfluities and excrescencies of books, which the learned at
-length observing took warning, of their own accord, to lop the
-luxuriant, the rotten, the dead, the sapless, and the overgrown
-branches from their works. But now all this he cunningly shades under
-the following allegory: that the Nauplians in Argos learned the art of
-pruning their vines, by observing that when an _ass_ had browsed upon
-one of them, it thrived the better and bore fairer fruits.]
-
-[Note 66: Herodotus holding the same hieroglyph speaks much
-plainer and almost _in terminis_; he has been so bold as to tax the
-true criticks of ignorance and malice, telling us openly (for I think
-nothing can be plainer), that in the western part of Libya there were
-_asses_ with horns.]
-
-[Note 67: Les descriptions qui suivent sont telles que je n'ose
-les traduire.]
-
-[Note 68: Is any student tearing his straw in piece-meal, swearing
-and blaspheming, biting his grate, foaming at the mouth, and emptying
-his piss-pot in the spectator's faces? Let the right worshipfull
-commissioners of inspection give him a regiment of dragoons, and send
-him into Flanders among the rest.... You will find a third taking
-gravely the dimensions of his kennel; a person of foresight and
-insight, though kept quite in the dark.... He walks duly in one
-pace.... talks much of hard times and taxes and the whore of Babylon,
-bars up the wooden window of his cell constantly at eight o'clock,
-dreams of fire.... Now what a figure would all those acquirements make
-if the owner were sent into the city among his brethren!... Accost the
-hole of another kennel (first stopping your nose), you will behold a
-surly, gloomy, nasty, slovenly mortal, raking in his own dung, and
-dabbling in his urine; the best parts of his diet is the reversion of
-his own ordure, which, expiring into steams, whirls perpetually about,
-and at last reinfunds. His complexion is of a dirty yellow, with a
-thin scattered beard, exactly agreeable to that of his diet upon its
-first declination; like other insects who having their birth and
-education in a excrement, from thence borrow their colour and their
-smell.... Now is it not amazing the society of Warwick-lane should
-have no more concern for the recovery of so useful a member?... I
-shall not descend so minutely, as to insist upon the vast number of
-_beaux_, _fiddlers_, _poets_, and _politicians_, that the world might
-recover by such a reformation.... Even I myself, the author of these
-momentous truths, am a person whose imaginations are hard-mouthed, and
-exceedingly disposed to run away with his reason, which I have
-observed from long experience to be a very light rider, and easily
-shaken off; upon which account my friends will never trust me alone,
-without a solemn promise to vent my speculations in this or the like
-manner, for the universal benefit of mankind.]
-
-[Note 69: When the king has a mind to put any of his nobles to
-death in a gentle, indulgent manner, he commands the floor to be
-strewed with a certain brown powder of a deadly composition, which
-being licked up, infallibly kills him in twenty-four hours. But in
-justice to this prince's great clemency and the care he has of his
-subjects' lives (wherein it were much to be wished that the monarchs
-of Europe would imitate him) it must be mentioned for his honour that
-strict orders are given to have the infected parts of the floor well
-washed after every such execution.... I myself heard him give
-directions that one of his pages should be whipped, whose turn it was
-to give notice about washing the floor after an execution, but who
-maliciously had omitted it; by which neglect, a young lord of great
-hopes coming to an audience, was unfortunately poisoned, although the
-prince at that time had no design against his life. But this good
-prince was so gracious as to forgive the poor page his whipping, upon
-promise that he would do so no more, without special orders.]
-
-[Note 70: Je suis forcé de supprimer plusieurs traits.]
-
-[Note 71: At last I beheld several animals in a field, and one or
-two of the same kind sitting in trees. Their shape was very singular
-and deformed.... Their heads and breasts were covered with a thick
-hair, some frizzled, and others lank. They had beards like goats, and
-a long ridge of hair behind their back, and the forepart of their legs
-and feet. But the rest of the body was bare so that I might see their
-skins, which were of a brown buff colour. They had no tails, nor any
-hair at all on their buttocks, except about the anus.... They climbed
-high trees as nimbly as a squirrel, for they had strong extended claws
-before and behind, terminated in sharp points and hooked.... The
-females had long lank hair on their head but none on their faces, nor
-any thing more than a sort of down on the rest of their bodies, except
-about the anus and pudenda. The dugs hung between their forefeet, and
-often reached almost to the ground as they walked.... Upon the whole I
-never beheld in all my travels so disagreeable an animal, or one
-against which I naturally conceived so great an antipathy.]
-
-[Note 72: In most herds there was a sort of ruling yahoo, who was
-always more deformed in body and mischievous in disposition than any
-of the rest; this leader had usually a favourite as like himself as he
-could get, whose employment was to lick his master's feet and
-posteriors, and drive the female yahoos to his kennel; for which he
-was now and then rewarded with a piece of ass flesh.... He usually
-continues in office till a worse can be found; but the very moment he
-is discarded, his successor, at the head of all the yahoos in that
-district, male and female, come in a body and discharge their
-excrements upon him from head to foot.]
-
-[Note 73: I cannot but conclude the bulk of your natives to be the
-most pernicious race of little odious vermin, that nature ever
-suffered to crawl upon the surface of the earth.]
-
-[Note 74: «Proposition modeste pour empêcher que les enfants des
-pauvres en Irlande ne soient une charge à leurs parents ou à leur
-pays, et pour les rendre utiles au public.» 1729.--Swift devint fou
-quelques années après.]
-
-[Note 75: It is a melancholy object to those who walk through this
-great town, or travel in the country, when they see the streets, the
-roads, and cabin-doors, crowded with beggars of the female sex,
-followed by three, four, or six children, all in rags, and importuning
-every passenger for an alms.... I think it is agreed by all parties
-that this prodigious number of children.... is in the present
-deplorable state of the kingdom, a very great additional grievance;
-and therefore, whosoever could find out a fair, cheap and easy method
-of making these children sound, easy members of the Commonwealth,
-would deserve so well of the public, as to have his statue set up for
-a preserver of the nation.... I shall now, therefore, humbly propose
-my own thoughts; which I hope will not be liable to the least
-objection.]
-
-[Note 76: I have been assured by a very knowing American of my
-acquaintance in London, that a young healthy child, well nursed, is,
-at a year old, a most delicious, nourishing, and wholesome food,
-whether stewed, roasted, baked, or boiled; and I make no doubt that it
-will equally serve in a fricassee or a ragout.
-
-I do therefore humbly offer it to public consideration that of the
-hundred and twenty thousand children already computed, twenty thousand
-may be reserved for breed, whereof one-fourth part to be males....
-that the remaining hundred thousand may, at a year old, be offered in
-sale to the persons of quality and fortune through the kingdom; always
-advising the mother to let them suck plentifully in the last month, so
-as to render them plump and fat for good tables. A child will make two
-dishes at an entertainment for friends, and when the family dines
-alone, the fore or hind quarter will make a reasonable dish, and
-seasoned with a little pepper or salt, will be very good boiled on the
-fourth day, especially in winter.
-
-I have reckoned, upon a medium, that a child just born will weigh
-twelve pounds, and in a solar year, if tolerably nursed, will increase
-to twenty-eight pounds.
-
-I have already computed the charge of nursing a beggar's child (in
-which list I reckon all cottagers, labourers, and four-fifths of the
-farmers), to be about two shillings per annum, rags included; and I
-believe no gentleman would repine to give ten shillings for the
-carcass of a good fat child, which, as I have said, will make four
-dishes of excellent nutritive meat.
-
-Those who are more thrifty (as I must confess the times require), may
-flay the carcass: the skin of which, artificially dressed, will make
-admirable gloves for ladies, and summer boots for fine gentlemen.--As
-to our city of Dublin, shambles may be appointed for this purpose, in
-the most convenient parts of it; and butchers we may be assured will
-not be wanting; although I rather recommend buying the children alive,
-then dressing them hot from the knife, as we do roasted pigs....
-
-I think the advantages by the proposals which I have made are obvious
-and many, as well as of the highest importance. For first, as I have
-already observed, it would greatly lessen the number of papists, with
-whom we are yearly overrun, being the principal breeders of the
-nation, as well as our most dangerous enemies.... Thirdly, whereas the
-maintenance of a hundred thousand children, from two years old and
-upwards, cannot be computed at less than ten shillings a piece per
-annum, the nation's stock will be thereby increased fifty thousand
-pounds per annum, beside the profit of a new dish introduced to the
-tables of all gentlemen of fortune in the kingdom, who have any
-refinement in taste. And all the money will circulate among ourselves,
-the goods being entirely of our own growth and manufacture....
-Sixthly, this would be a great inducement to marriage, which all wise
-nations have either encouraged by rewards or enforced by laws and
-penalties. It would increase the care and tenderness of mothers toward
-their children, when they were sure of a settlement for life to the
-poor babes, provided in some sort by the public, to their annual
-profit or expense.... Many other advantages might be enumerated, for
-instance, the addition of some thousand carcasses in our exportation
-of barrelled beef; the propagation of swine's flesh, and improvement
-in the art of making good bacon.... But this, and many others, I omit,
-being studious of brevity.
-
-Some persons of desponding spirit are in great concern about that vast
-number of poor people who are aged, diseased, or maimed; and I have
-been desired to employ my thoughts, what course may be taken to ease
-the nation of so grievous an encumbrance. But I am not in the least
-pain upon that matter, because it is very well known, that they are
-every day dying and rotting by cold and famine and filth and vermin,
-as fast as can be reasonably expected. And as to the young labourers,
-they are now in almost as hopeful a condition; they cannot get work,
-and consequently pine away for want of nourishment to a degree, that,
-if at any time they are accidentally hired to common labour, they have
-not strength to perform it. And thus the country and themselves are
-happily delivered from the evils to come.]
-
-[Note 77: I profess in the sincerity of my heart that I have not
-the least personal interest in endeavouring to promote this necessary
-work, having no other motive than the public good of my country, by
-advancing our trade, providing for infants, relieving the poor, and
-giving some pleasure to the rich. I have no children by which I can
-propose to get a single penny; the youngest being nine years old, and
-my wife past child-bearing.]
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-Les romanciers.
-
- I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
- diffère des autres.
-
- II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
- rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
- anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
- procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
- caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
- volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
- méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
- finale.
-
- III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
- siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
- études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
- Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
- deux classes de romans.
-
- IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
- de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
- minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
- -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
- Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Le caractère despotique
- et insociable en Angleterre. -- Lovelace. -- Le caractère
- orgueilleux et militant en Angleterre. -- Clarisse. -- Son
- énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa pédanterie, ses
- scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ -- Inconvénients des
- héros automates et édifiants. -- Richardson sermonnaire. --
- Ses longueurs, sa pruderie, son emphase.
-
- V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
- _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
- Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
- _Amélia._ -- Lacunes de sa conception.
-
- VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
- -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
- la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
- -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._
-
- VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
- -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
- sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
- maladies et les dégénérescences de la nature humaine.
-
- VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
- vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
- protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
- L'ecclésiastique anglais.
-
- IX. Samuel Johnson. -- Son autorité. -- Sa personne. -- Ses
- façons. -- Sa vie. -- Ses doctrines. -- Son jugement sur
- Voltaire et Rousseau. -- Son style. -- Ses oeuvres. --
- Hogarth. -- Sa peinture morale et réaliste. -- Contraste du
- tempérament anglais et de la morale anglaise. -- Comment la
- morale a discipliné le tempérament.
-
-
-Au milieu de ces écrits achevés et parfaits, un nouveau genre paraît,
-approprié aux penchants et aux circonstances publiques, le roman
-anti-romanesque, oeuvre et lecture d'esprits positifs, observateurs et
-moralistes, destiné non à exalter ou amuser l'imagination comme les
-romans d'Espagne et du moyen âge, non à reproduire ou embellir la
-conversation comme les romans de France et du dix-septième siècle,
-mais à peindre la vie réelle, à décrire des caractères, à suggérer des
-plans de conduite et à juger des motifs d'action. Ce fut une
-apparition étrange et comme la voix d'un peuple enseveli sous terre,
-lorsque, parmi la corruption splendide du beau monde, se leva cette
-sévère pensée bourgeoise, et que les polissonneries d'Afra Behn, qui
-divertissaient encore les dames à la mode, se rencontrèrent sur la
-même table avec le _Robinson_ de Daniel de Foe.
-
-
-I
-
-Celui-ci dissident, pamphlétaire, journaliste, romancier, tour à tour
-marchand de bas, fabricant de tuiles, comptable dans les douanes, fut
-un de ces infatigables travailleurs et de ces obstinés combattants,
-qui, maltraités, calomniés, emprisonnés, à force de probité, de bon
-sens et d'énergie, parvinrent à ranger l'Angleterre de leur parti. À
-vingt-trois ans, ayant pris les armes pour Monmouth, c'est grand
-hasard s'il n'est point pendu ou déporté. Sept ans plus tard, il est
-ruiné et obligé de se cacher. En 1702, pour un pamphlet entendu à
-contre-pied, on le condamne à l'amende, on le met au pilori, on lui
-coupe les oreilles, on l'emprisonne pendant deux ans à Newgate, et
-c'est la charité du trésorier Godolphin qui empêche sa femme et ses
-six enfants de mourir de faim. Relâché et employé en Écosse pour
-l'union des deux royaumes, il manque d'être lapidé. Un autre pamphlet,
-mal compris encore, le mène en prison, le force à payer une caution de
-huit cents livres, et c'est juste à temps qu'il reçoit le pardon de la
-reine. On le contrefait, on le vole et on le diffame. Il est obligé de
-réclamer contre les pillards faussaires qui impriment et altèrent ses
-oeuvres à leur profit; contre l'abandon des whigs, qui ne le trouvent
-pas assez docile; contre l'animosité des tories, qui voient en lui le
-premier champion des whigs. Au milieu de son apologie, il est frappé
-d'apoplexie, et de son lit continue à se défendre. Il vit pourtant, et
-il en coûte de vivre; pauvre et chargé de famille, à cinquante-cinq
-ans, il se retourne vers la fiction et compose _Robinson Crusoé_, puis
-tour à tour _Moll Flanders_, _Captain Singleton_, _Duncan Campbell_,
-_Colonel Jack_, _the History of the Great Plague in London_, et
-d'autres encore. Cette veine épuisée, il pioche à côté et en exploite
-une autre, _le Parfait négociant anglais, Un Voyage à travers la
-Grande-Bretagne_. La mort approche, et la pauvreté reste. En vain il a
-écrit en prose, en vers, sur tous les sujets, politiques et religieux,
-d'occasion et de principes, satires et romans, histoires et poëmes,
-voyages et pamphlets, traités de négoce et renseignements de
-statistique, en tout deux cent dix ouvrages, non d'amplification, mais
-de raisonnements, de documents et de faits, serrés et entassés les uns
-par-dessus les autres avec une telle prodigalité que la mémoire, la
-méditation et l'application d'un homme semblent trop petites pour un
-tel labeur; il meurt sans un sou, laissant des dettes. De quelque côté
-qu'on regarde sa vie, on n'y voit qu'efforts prolongés et persécutions
-subies. La jouissance en semble absente; l'idée du beau n'y a point
-d'accès. Quand il arrive à la fiction, c'est en presbytérien et en
-plébéien, avec des sujets bas et des intentions morales, pour étaler
-les aventures et réformer la conduite des voleurs et des filles, des
-ouvriers et des matelots. Tout son plaisir fut de penser qu'il y
-avait un service à rendre, et qu'il le rendait. «Celui qui a la vérité
-de son côté, dit-il, est un sot aussi bien qu'un lâche, quand il a
-peur de la confesser à cause du grand nombre des opinions des autres
-hommes. Certainement il est dur à un homme de dire: Tout le monde se
-trompe, excepté moi; mais si en effet tout le monde se trompe, qu'y
-peut-il faire[78]?» Rien, sinon marcher tout droit et tout seul à
-travers les coups et les éclaboussures. De Foe ressemble à l'un de ces
-braves soldats obscurs et utiles qui, l'estomac vide, le dos chargé,
-les pieds dans la boue, font les corvées, emboursent les coups,
-reçoivent tout le jour le feu de l'ennemi et quelquefois par surcroît
-celui de leurs camarades, et meurent sergents, heureux quand de
-rencontre ils ont accroché la croix d'honneur.
-
-Il avait le genre d'esprit qui convient à un si dur service, solide,
-exact, absolument dépourvu de finesse, d'enthousiasme et
-d'agrément[79]. Son imagination est celle d'un homme d'affaires et non
-d'un artiste, toute remplie et comme bourrée de faits. Il les dit
-comme ils lui viennent, sans arrangement ni style, en manière de
-conversation, sans songer à faire un effet ou à combiner une phrase,
-avec les mots de métier et les tournures vulgaires, revenant au besoin
-sur ses pas, répétant deux et trois fois la même chose, n'ayant pas
-l'air de soupçonner qu'il y a des moyens d'amuser, de toucher,
-d'entraîner ou de plaire, n'ayant d'autre envie que de décharger sur
-le papier le trop-plein des renseignements dont il s'est muni. Même en
-fait de fiction, ses renseignements sont aussi précis qu'en fait
-d'histoire. Il donne les dates, l'année, le mois, le jour; il marque
-le vent, nord-est, sud-ouest, nord-ouest; il écrit un journal de
-voyage, des catalogues de marchandises, des comptes d'avoué et de
-marchand, le nombre des _moïdores_ (monnaie portugaise), les intérêts,
-les payements en espèces, en nature, le prix de revient, le prix de
-vente, la part du roi, des couvents, des associés et des facteurs, le
-total liquide, la statistique, la géographie et l'hydrographie de
-l'île, tellement que le lecteur est tenté de prendre un atlas et de
-dessiner lui-même une petite carte de l'endroit, pour entrer dans tous
-les détails de l'histoire et voir les objets aussi nettement et
-pleinement que l'auteur. Il semble que celui-ci ait fait tous les
-travaux de son Robinson, tant il les décrit exactement, avec les
-nombres, les quantités, les dimensions, comme un charpentier, un
-potier ou un matelot émérite. On n'avait jamais vu un tel sentiment du
-réel, et on ne l'a point revu. Nos réalistes aujourd'hui, peintres,
-anatomistes, hommes de métier et de parti pris, sont à cent lieues de
-ce naturel; l'art et le calcul percent dans leurs descriptions trop
-minutieuses. Celui-ci fait illusion, car ce n'est point l'oeil qu'il
-trompe, c'est l'esprit, et cela à la lettre; son récit de la grande
-peste a passé plus d'une fois pour vrai, et lord Chatam prenait ses
-_Mémoires d'un Cavalier_ pour une histoire authentique. Aussi bien il
-y aspirait. «L'éditeur,» disent les vieilles éditions de _Robinson_,
-«croit que ce livre est une vraie histoire de faits. Du reste, on n'y
-voit aucune apparence de fiction[80].» C'est là tout son talent, et de
-cette façon ses imperfections lui servent; son manque d'art devient un
-art profond; ses négligences, ses répétitions, ses longueurs,
-contribuent à l'illusion; on ne peut pas supposer que tel détail, si
-petit, si plat, soit inventé; un inventeur l'eût supprimé; il est trop
-ennuyeux pour qu'on l'ait mis exprès; l'art choisit, embellit,
-intéresse; ce n'est donc point l'art qui a mis en monceau ce paquet
-d'accidents ternes et vulgaires, c'est la vérité.
-
-Qu'on lise par exemple, _la Relation véritable de l'apparition d'une
-mistress Veal, le jour d'après sa mort, à une mistress Bargrave, à
-Cantorbery, le 8 septembre 1705, apparition qui recommande la lecture
-du Livre des Consolations contre la crainte de la mort, par
-Drelincourt_[81]. Les bouquins de six sous qu'épellent les bonnes
-femmes tricoteuses ne sont pas plus monotones. Il y a un tel appareil
-de détails circonstanciés et légalisés, un tel cortége de témoins
-cités, désignés, contrôlés, confrontés, une si complète apparence de
-bonne foi bourgeoise et de gros bon sens vulgaire, qu'on prendrait
-l'auteur pour un brave bonnetier retiré, trop borné pour inventer un
-conte; nul écrivain soigneux de sa réputation n'eût composé cette
-fadaise d'almanach. En effet, ce n'est point de sa réputation que de
-Foe est soigneux; il a d'autres vues en tête; nous ne les devinons
-pas, nous autres écrivains: c'est que nous ne sommes qu'écrivains. En
-somme, il veut faire vendre un livre pieux qui ne se vend pas, le
-livre de Drelincourt, et, par surcroît, confirmer les gens, dans leur
-foi en persuadant qu'il revient des âmes de l'autre monde. C'est la
-grande preuve qu'on offre alors aux incrédules; le grave Johnson
-lui-même tâchera de voir un revenant, et il n'y a point d'événement
-qui en ce temps-là soit mieux approprié aux croyances de la classe
-moyenne. Ici comme ailleurs, de Foe, ainsi que Swift, est un homme
-d'action; l'effet le touche et non le bruit; il compose _Robinson_
-pour avertir les impies, comme Swift écrivait la vie du dernier pendu
-pour faire peur aux voleurs. «Cette histoire, dit la préface, est
-racontée pour instruire les autres par un exemple, et aussi pour
-justifier et honorer la sagesse de la Providence.» Dans ce monde
-positif et religieux, parmi ces bourgeois politiques et puritains, la
-pratique est de telle importance qu'elle réduit l'art à n'être que
-son instrument.
-
-Jamais l'art ne fut l'instrument d'une oeuvre plus morale et plus
-anglaise. Robinson est bien de sa race et peut l'instruire encore
-aujourd'hui. Il a cette force de volonté, cette fougue intérieure, ces
-sourdes fermentations d'imagination violente qui jadis faisaient les
-rois de la mer, et qui aujourd'hui font les émigrants et les
-_squatters_. Les malheurs de ses deux frères, les larmes de ses
-proches, les conseils de ses amis, les remontrances de sa raison, les
-remords de sa conscience ont beau le retenir: «il y a une inclination
-fatale dans sa nature;» sa tête a travaillé, il faut qu'il aille à la
-mer. En vain, à la première tempête, le repentir le prend: il noie
-dans le vin ces «accès» de conscience. En vain un naufrage et le
-voisinage de la mort l'avertissent, il s'endurcit et s'obstine. En
-vain la captivité chez les Maures et la possession d'une plantation
-fructueuse lui conseillent le repos: l'instinct indomptable se
-réveille; «il est né pour être son propre destructeur,» et il se
-rembarque. Le vaisseau périt, il est jeté seul dans une île déserte;
-c'est alors que l'énergie native trouve son canal et son emploi; il
-faut que, comme ses descendants les pionniers d'Australie et
-d'Amérique, il refasse et reconquière une à une les inventions et les
-acquisitions de l'industrie humaine: une à une, il les reconquiert et
-les refait. Rien n'enraye son effort; ni la possession ni la
-lassitude. «J'avais maintenant, dit-il, après avoir fait et chargé
-onze radeaux en treize jours, le plus gros magasin d'objets de toute
-sorte qui eût jamais été amassé, je crois, pour un seul homme; mais
-je n'étais point encore satisfait; car tant que le navire était debout
-dans cette posture, il me semblait que _je devais_ en tirer tout ce
-que je pourrais. Et véritablement je crois que si le temps calme eût
-continué, j'aurais emporté tout le navire pièce à pièce[82].» À ses
-yeux, le travail est chose naturelle. Quand, pour se barricader, il va
-couper dans les bois des pieux qu'il enfonce, et dont chacun lui coûte
-un jour de peine, il remarque que «cet ouvrage était très-laborieux et
-très-ennuyeux; mais quel besoin avais-je de considérer si une chose
-que je faisais était ennuyeuse ou non, puisque j'avais assez de temps
-pour la faire, et que je n'avais point d'autre occupation?... Mon
-temps et mon travail étaient de peu de valeur, et ainsi ils étaient
-aussi bien employés d'une façon que de l'autre[83].» L'application et
-la fatigue de la tête et des bras occupent ce trop-plein d'activité et
-de forces; il faut que cette meule trouve du grain à moudre, sans
-quoi, tournant dans le vide, elle s'userait elle-même. Il travaille
-donc tous les jours et tout le jour, à la fois charpentier, rameur,
-portefaix, chasseur, laboureur, potier, tailleur, laitière, vannier,
-émouleur, boulanger, invincible aux difficultés, aux mécomptes, au
-temps, à la peine. N'ayant qu'une hache et un rabot, il lui faut
-quarante-deux jours pour faire une planche. Il emploie deux mois à
-fabriquer ses deux premières jarres; il met cinq mois à construire son
-premier canot; ensuite, «par une quantité prodigieuse de travail,» il
-aplanit le terrain depuis son chantier jusqu'à la mer; puis, ne
-pouvant amener son canot jusqu'à la mer, il tente d'amener la mer
-jusqu'à son canot, et commence à creuser un canal; enfin, calculant
-qu'il lui faudrait dix ou douze ans pour achever l'oeuvre, il
-construit à un autre endroit un autre canot, avec un autre canal long
-d'un demi-mille, profond de quatre pieds, large de six. Il y met deux
-ans, «J'avais appris à ne désespérer d'aucune chose. Dès que je vis
-celle-là praticable, je ne l'abandonnai plus.» Toujours reviennent ces
-fortes paroles d'indomptable patience[84]. Cette dure race est taillée
-pour le travail, comme ses moutons pour la boucherie et ses chevaux
-pour la course. On entend encore aujourd'hui ses vaillants coups de
-hache et de pioche dans les _claims_ de Melbourne et dans les
-_log-houses_ du Lac Salé. La raison de leur succès est la même là-bas
-qu'ici: ils font tout avec calcul et méthode; ils raisonnent leur
-acharnement; c'est un torrent qu'ils canalisent. Robinson ne procède
-que chiffres en main et toutes réflexions faites. Quand il cherche un
-emplacement pour sa tente, il numérote les quatre conditions que
-l'endroit doit réunir. Quand il veut se retirer du désespoir, il
-dresse impartialement, «comme un comptable,» le tableau de ses biens
-et de ses maux, et le divise en deux colonnes, actif et passif,
-article contre article, en sorte que la balance est à son profit. Son
-courage n'est que l'ouvrier de son bon sens. «En examinant, dit-il, et
-en mesurant chaque chose selon la raison, et en portant sur les choses
-le jugement le plus rationnel possible, tout homme avec le temps peut
-se rendre maître de tout art mécanique. Je n'avais jamais manié un
-outil de ma vie, et cependant avec le temps, par le travail,
-l'application, les expédients, je vis enfin que je ne manquerais de
-rien que je n'eusse pu faire, surtout si j'avais eu des outils; même
-sans outils, je fis quantité de choses[85].» Il y a un plaisir sérieux
-et profond dans cette pénible réussite et dans cette acquisition
-personnelle. Le _squatter_, comme Robinson, se réjouit des objets
-non-seulement parce qu'ils lui sont utiles, mais parce qu'ils sont son
-oeuvre. Il se sent homme en retrouvant partout autour de lui la marque
-de son labeur et de sa pensée; il est satisfait «de voir toutes les
-choses si prêtes sous sa main, et tous ses biens en si bon ordre, et
-son magasin d'objets nécessaires si grand[86].» Il rentre volontiers
-chez lui, parce qu'il y est maître et auteur de toutes les commodités
-qu'il y rencontre; il y dîne gravement «et en roi.»
-
-Voilà les contentements du _home_. Un hôte y entre qui fortifie ces
-inclinations de la nature par l'ascendant du devoir. La religion
-apparaît, comme elle doit apparaître, par des émotions et des visions;
-car ce n'est point une âme calme que celle-ci; l'imagination s'y
-déchaîne au moindre heurt et l'emporte jusqu'au seuil de la folie. Le
-jour où il voit les traces des sauvages, il est «comme frappé de la
-foudre; il fuit comme un lièvre effarouché à son gîte;» ses idées
-tourbillonnent, il n'en est plus maître; il a beau s'être barricadé et
-caché, il se croit découvert; il veut lâcher ses chèvres, abattre ses
-enclos, retourner son blé. Il entre dans toute sorte de rêveries; il
-se demande si ce n'est pas le diable qui a laissé cette empreinte de
-pied, et il en raisonne. «Je considérai que le diable aurait pu
-trouver quantité d'autres moyens de m'effrayer[87],» si c'était là son
-envie. «Comme je vivais tout à l'opposé de ce côté de l'île, il
-n'aurait jamais été si simple que de laisser cette marque à un endroit
-où il y avait dix mille chances contre une que je ne la verrais pas,
-dans le sable surtout, où la première houle par un grand vent l'eût
-effacée. Tout cela ne paraissait pas s'accorder avec la chose
-elle-même, ni avec les idées que nous nous faisons ordinairement de la
-subtilité du diable[88].» Dans cette âme passionnée et inculte qui
-«huit années durant est restée sans pensée et comme stupide,» enfoncée
-dans le travail manuel et sous les besoins du corps, la croyance prend
-racine, nourrie par l'anxiété et la solitude. Parmi les hasards de la
-toute-puissante nature, dans ce grand roulis incertain, un Français,
-un homme élevé comme nous, se croiserait les bras d'un air morne, en
-stoïcien, ou attendrait en épicurien le retour de la gaieté physique.
-Pour lui, à l'aspect des épis qui viennent de pousser à l'improviste,
-il pleure et commence par croire que Dieu les a semés tout exprès pour
-lui. Un autre jour il a une vision terrible; pendant la fièvre, il se
-repent; il ouvre la Bible, il y trouve des paroles qui conviennent à
-son état: «Invoque-moi dans tes jours d'angoisses, et je te
-délivrerai.» La prière alors vient à ses lèvres, la vraie prière, qui
-est l'entretien du coeur avec un Dieu qui répond et qu'on écoute.
-Puis, relisant ces paroles: «jamais, jamais je ne t'abandonnerai,--à
-l'instant l'idée me vint que ces paroles étaient pour moi; car
-pourquoi m'auraient-elles été adressées de cette façon, juste au
-moment où je m'affligeais de ma condition, me croyant abandonné de
-Dieu et des hommes[89]?» Désormais pour lui la vie spirituelle
-s'ouvre. Pour y pénétrer jusqu'au fond, le _squatter_ n'a besoin que
-de sa Bible; il emporte avec elle sa foi, sa théologie et son culte;
-tous les soirs il y trouve quelque application à sa condition
-présente; il n'est plus seul; Dieu lui parle, et fournit à sa volonté
-la matière d'un second travail pour soutenir et compléter le premier.
-Car il entreprend maintenant contre son coeur le combat qu'il à
-soutenu contre la nature; il veut conquérir, transformer, améliorer,
-pacifier l'un comme il a fait de l'autre. Robinson jeûne, il observe
-le sabbat; trois fois par jour il lit l'Écriture. À force de travail
-intérieur, il obtient «de son esprit non-seulement la résignation à la
-volonté de Dieu, mais encore la gratitude sincère[90].»--«Je lui
-rendis d'humbles et ferventes actions de grâces pour avoir bien voulu
-me faire comprendre qu'il pouvait pleinement compenser les
-inconvénients de mon état solitaire et le manque de toute société
-humaine par sa présence, et par les communications de sa grâce à mon
-âme, me soutenant, me réconfortant, m'encourageant à me reposer
-ici-bas sur sa providence et à espérer sa présence éternelle pour le
-temps d'après[91].» Dans cette disposition d'esprit, il n'est rien
-qu'on ne puisse supporter ni faire; le coeur et la tête viennent aider
-les bras; la religion consacre le travail, la piété alimente la
-patience, et l'homme, appuyé d'un côté sur ses instincts, de l'autre
-sur ses croyances, se trouve capable de défricher, peupler, organiser
-et civiliser des continents.
-
-[Note 78: He that opposes his own judgment against the current of
-the times ought to be backed with unanswerable truth, and he that has
-truth on his side is a fool as well as a coward, if he is afraid to
-own it, because of the multitude of other men's opinions. 'Tis hard
-for a man to say, all the world is mistaken, but himself. But if it be
-so, who can help it?]
-
-[Note 79: Voyez ses poëmes si plats, entre autres «_Jure Divino_,
-a poem in twelve books, in defence of every man's birthright by
-nature.»]
-
-[Note 80: The story is told.... to the instruction of others by
-this example, and to justify and honour the wisdom of Providence. The
-Editor believes the thing to be a just history of facts; neither is
-there any appearance of fiction in it.]
-
-[Note 81: Comparer au _Cas de M. Waldemar_, par Edgar Poe.
-L'Américain est un artiste malade, et de Foe un bourgeois sensé.]
-
-[Note 82: I had the biggest magazine of all kinds now that ever
-was laid up, I believe, for one man. But I was not satisfied still;
-for while the ship sat upright in this posture, I thought I ought to
-get every thing out of her that I could.... I got most of the pieces
-of the cable ashore, and some of the iron, though with infinite
-labour; for I was fain to dip for it into the water, a work which
-fatigued me very much.... I verily believe, had the calm weather held,
-I should have brought away the whole ship, piece by piece.]
-
-[Note 83: A very tedious and laborious work. But what need I have
-to be concerned at the tediousness of any thing I had to do, since I
-had time enough to do it?... My time or labour was little worth, and
-so it was as well employed one way as another.]
-
-[Note 84: I bore with this.... I went through that by dint of hard
-labour.... Many weary stroke it had cost.... This will testify that I
-was not idle.... As I had learned not to despair of any thing. I never
-grudged my labour.]
-
-[Note 85: By stating and squaring every thing by reason, and by
-making the most rational judgment of things, every man may be in time
-master of every mechanic art. I had never handled a tool in my life,
-and yet in time, by labour, application, and contrivance, I found at
-last that I wanted nothing but I could have made it, especially if I
-had had tools.]
-
-[Note 86: I had every thing so ready to my hand, that it was a
-great pleasure for me to see all my goods in such order, and
-especially to find my stock of necessaries so great.]
-
-[Note 87: I considered that the Devil might have found out
-abundance of other ways to have terrified me.... that, as I lived
-quite on the other side of the island, he would never have been so
-simple to leave a mark in a place where it was ten thousand to one
-whether I should ever see it or not, and in the sand too, which the
-first surge of the sea upon a high wind would have defaced entirely.
-All this seemed inconsistent with the thing itself, and with all
-notions we usually entertain of the subtlety of the Devil.]
-
-[Note 88: Nos anciennes éditions françaises suppriment tous ces
-détails caractéristiques.]
-
-[Note 89: Immediately it occurred that these words were to me. Why
-else should they be directed in such a manner, just at the moment when
-I was mourning over my condition, as one forsaken from God and man?]
-
-[Note 90: With these reflections, I worked my mind up not only to
-a resignation to the will of God,... but even to a sincere
-thankfulness.]
-
-[Note 91:.... That he (God) could fully make up to me the
-deficiencies of my solitary state, and the want of human society by
-his presence and communication of his graces to my soul, supporting,
-comforting and encouraging me to depend upon his Providence and hope
-for his eternal presence hereafter.]
-
-
-II
-
-C'est par hasard que de Foe, comme Cervantes, a rencontré ici un roman
-de caractères; d'ordinaire, comme Cervantes, il ne fait que des romans
-d'aventures; il connaît mieux la vie que l'âme, et le cours général du
-monde que les particularités de l'individu. Le branle est donné
-pourtant, et maintenant les autres suivent. Les moeurs chevaleresques
-se sont effacées, emportant avec elles le théâtre poétique et
-pittoresque. Les moeurs monarchiques s'effacent, emportant avec elles
-le théâtre spirituel et licencieux. Les moeurs bourgeoises
-s'établissent, amenant avec elles les lectures domestiques et
-pratiques. Comme la société, la littérature change de cours. Il faut
-des livres qu'on lise au coin du feu, à la campagne, en famille; c'est
-vers ce genre que se tournent l'invention et le génie. La séve de la
-pensée humaine, abandonnant les anciennes branches qui sèchent, vient
-affluer dans des rameaux inaperçus qu'elle fait tout d'un coup végéter
-et verdir, et les fruits qu'elle y développe témoignent à la fois de
-la température environnante et de la souche natale. Deux traits leur
-sont communs et leur sont propres. Tous ces romans sont des romans de
-caractères; c'est que les hommes de ce pays, plus réfléchis que les
-autres, plus enclins au mélancolique plaisir de l'attention concentrée
-et de l'examen intérieur, rencontrent autour d'eux des médailles
-humaines plus vigoureusement frappées, moins usées par le frottement
-du monde, et dont le relief intact est plus visible qu'ailleurs. Tous
-ces romans sont des oeuvres d'observation et partent d'une intention
-morale; c'est que les hommes de ce temps, déchus de la haute
-imagination et installés dans la vie active, veulent tirer des livres
-une instruction solide, des documents exacts, des émotions efficaces,
-des admirations utiles et des motifs d'action.
-
-On n'a qu'à regarder alentour; le même penchant commence de tous côtés
-la même oeuvre. Le roman pousse de toutes parts, et sous toutes les
-formes montre le même esprit. C'est à ce moment[92] que paraissent le
-_Tatler_, le _Spectator_, le _Guardian_, et tous ces essais agréables
-et sérieux qui, comme le roman, vont chercher le lecteur à domicile
-pour l'approvisionner de documents et le munir de conseils, qui, comme
-le roman, décrivent les moeurs, peignent les caractères et tâchent de
-corriger le public, qui enfin, comme le roman, tournent d'eux-mêmes à
-la fiction et au portrait. Addison, en amateur délicat des curiosités
-morales, suit complaisamment les bizarreries aimables de son cher sir
-Roger de Coverley, sourit, et d'une main discrète conduit l'excellent
-chevalier dans tous les faux pas qui peuvent mettre en lumière ses
-préjugés campagnards et sa générosité native, pendant qu'à côté de lui
-le malheureux Swift, dégradant l'homme jusqu'aux instincts de la bête
-de proie et de la bête de somme, supplicie la nature humaine en la
-forçant à se reconnaître dans l'exécrable portrait du Yahou. Ils ont
-beau différer, tous deux travaillent à la même oeuvre. Ils n'emploient
-l'imagination que pour étudier les caractères et suggérer des plans de
-conduite. Ils rabattent la philosophie dans l'observation et
-l'application. Ils ne songent qu'à réformer ou à flageller le vice.
-Ils ne sont que moralistes et psychologues. Ils se confinent tous deux
-dans la considération du vice et de la vertu, l'un avec une
-bienveillance sereine, l'autre avec une indignation farouche. Le même
-point de vue produit les portraits gracieux d'Addison et les épopées
-diffamatoires de Swift. Leurs successeurs font de même, et toutes les
-diversités des tempéraments et des talents n'empêchent pas leurs
-oeuvres de reconnaître une source unique et de concourir à un seul
-effet.
-
-Deux idées principales peuvent régir la morale et l'ont régie en
-Angleterre. Tantôt c'est la conscience qu'on accepte pour souveraine,
-et tantôt c'est l'instinct qu'on prend pour guide. Tantôt l'on a
-recours à la grâce, et tantôt l'on se fie à la nature. Tantôt on
-assujettit tout à la règle, tantôt on abandonne tout à la liberté. Les
-deux opinions ont tour à tour régné en Angleterre, et la structure de
-l'homme à la fois trop vigoureuse et trop raide y a justifié tour à
-tour leur ruine et leur succès. Les uns, alarmés par la fougue d'un
-tempérament trop nourri et par l'énergie des passions insociables, ont
-regardé la nature comme une bête dangereuse, et posé la conscience
-avec tous ses auxiliaires, la religion, la loi, l'éducation, les
-convenances, comme autant de sentinelles armées pour réprimer ses
-moindres saillies. Les autres, rebutés par la dureté d'une contrainte
-incessante et par la minutie d'une discipline morose, ont renversé
-gardiens et barrières, et lâché la nature captive pour la faire jouir
-du plein air et du soleil, loin desquels elle étouffait. Les uns et
-les autres, par leurs excès, ont mérité leur défaite et relevé leurs
-adversaires. De Shakspeare aux puritains, de Milton à Wycherley, de
-Congreve à de Foe, de Sheridan à Burke, de Wilberforce à lord Byron,
-le dérèglement a provoqué la contrainte, et la tyrannie la révolte;
-c'est encore ce grand débat de la règle et de la nature qui se
-développe dans les écrits de Fielding et de Richardson.
-
-[Note 92: 1709-1711-1713.]
-
-
-III
-
-«_Paméla ou la vertu récompensée_, suite de lettres familières,
-écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin
-de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les
-esprits des jeunes gens des deux sexes, ouvrage qui a un fondement
-vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par
-une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé de
-toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple
-amusement, tendent à enflammer le coeur au lieu de l'instruire.» On ne
-s'y méprendra pas, ce titre est clair[93]. Les prédicateurs se
-réjouirent en voyant l'aide leur venir du côté du danger, et le
-docteur Sherlock, du haut de sa chaire, recommanda le livre. On
-s'enquit de l'auteur. C'était un imprimeur, fils de menuisier, qui, à
-l'âge de cinquante ans et pendant ses moments de relâche, écrivait
-dans son arrière-boutique: homme laborieux qui, à force de travail et
-de conduite, s'était élevé jusqu'à l'aisance et à l'instruction; du
-reste délicat, doux, nerveux, souvent malade, ayant le goût de la
-société des femmes, habitué à correspondre pour elles et avec elles,
-d'habitudes réservées et retirées, n'ayant pour défaut qu'une vanité
-craintive. Il était sévère de principes et se trouvait perspicace par
-rigorisme. En effet, la conscience est une lumière; un moraliste est
-un psychologue; la casuistique chrétienne est une sorte d'histoire
-naturelle de l'âme. Celui qui, par inquiétude de conscience, s'occupe
-à démêler les motifs bons ou mauvais de ses actions apparentes, qui
-aperçoit les vices et les vertus à leur naissance, qui suit le progrès
-insensible des pensées coupables et l'affermissement secret des
-résolutions honnêtes, qui peut marquer la force, l'espèce et le moment
-des tentations et des résistances, tient sous sa main presque toutes
-les cordes humaines, et n'a qu'à les faire vibrer avec ordre pour en
-tirer les plus puissants accords. En cela consiste l'art de
-Richardson; il combine en même temps qu'il observe; il y a en lui un
-méditatif qui développe les idées du moraliste. Nul en ce siècle ne
-l'a égalé pour ces conceptions détaillées et compréhensives qui,
-ordonnant en vue d'un but unique les passions de trente personnages,
-enchevêtrent et colorent les fils innombrables de toute la toile pour
-faire ressortir une figure, une action et une leçon.
-
-Ce premier roman est une fleur, une de ces fleurs qui n'éclosent que
-dans une imagination vierge, à l'aurore de l'invention primesautière,
-dont le charme et la fraîcheur surpassent tout ce que la maturité de
-l'art et du génie peut cultiver ou arranger plus tard. Paméla est une
-enfant de quinze ans élevée par une vieille lady, demi-servante et
-demi-favorite, et qui, après la mort de sa maîtresse, se trouve
-exposée aux séductions et aux persécutions croissantes du jeune
-seigneur de la maison. C'est bien véritablement une enfant, naïve et
-bonne comme la Marguerite de Goethe, et du même sang. Au bout de vingt
-pages, on voit involontairement cette fraîche figure rose, toujours
-rougissante, et ses yeux souriants, si prompts aux larmes. Aux
-moindres bontés, elle est confuse; elle ne sait que dire, elle change
-de couleur, elle fait la révérence en baissant les yeux; ce pauvre
-coeur innocent se trouble ou se fond[94]. Nulle trace de la vivacité
-hardie et de la sécheresse nerveuse qui sont le fond d'une Française.
-Elle est, «comme un agneau,» aimée, aimante, sans orgueil, ni vanité,
-ni rancune, timide, toujours humble. Quand son maître entreprend de
-l'embrasser par force, elle s'étonne, elle ne veut pas croire que le
-monde soit si méchant. «Le _gentleman_ s'est rabaissé jusqu'à prendre
-des libertés avec sa pauvre servante[95]!» Elle a peur d'en prendre
-avec lui; elle se reproche, en écrivant à ses parents, de dire trop
-souvent _il_ et _lui_, au lieu de _son honneur_; «mais c'est sa faute
-si je le fais, car pourquoi a-t-il perdu toute sa dignité avec moi?»
-Nul outrage ne vient à bout de sa soumission; il lui a si fort serré
-le bras que ce bras est «tout noir et tout bleu;» il a essayé pis: il
-s'est conduit comme un charretier et comme un coquin; par surcroît, il
-la calomnie longuement devant les domestiques; il l'insulte, et
-redouble, il la provoque à parler; elle ne parle pas, elle ne veut pas
-manquer à son maître. «Monsieur, répond-elle doucement, vous avez le
-droit de dire ce qui vous plaît; moi, mon devoir est de dire
-seulement: Dieu bénisse votre honneur[96]!» Elle s'agenouille et le
-remercie de la renvoyer. Mais parmi tant de soumission quelle
-résistance! Tout est contre elle: il est son maître; il est _justice
-of the peace_, à l'abri de toute intervention, sorte de Dieu pour
-elle, avec tout l'ascendant et l'autorité d'un prince féodal. Bien
-plus, il a la brutalité du temps; il la rudoie, lui parle comme à une
-négresse, et se croit encore bien bon. Il la séquestre seule, pendant
-plusieurs mois, avec une mégère, sa complaisante, qui la bat et la
-menace. Il l'attaque par la crainte, l'ennui, la surprise, l'argent,
-la douceur. Enfin, ce qui est plus terrible, son coeur est contre
-elle: elle l'aime tout bas; bien plus, ses vertus lui nuisent; elle
-n'ose mentir quand elle en aurait tant besoin[97], et la piété la
-retient au bord du suicide quand le suicide semble sa seule ressource.
-Une à une les issues se ferment autour d'elle, tellement qu'elle
-n'espère plus rien, qu'on la croit perdue, et qu'on voit venir la
-dernière violence. Mais cette innocence native a été trempée dans la
-foi puritaine. Elle voit des tentations dans ses faiblesses; elle sait
-que «Lucifer est toujours prêt à pousser en avant son ouvrage et ses
-ouvriers[98];» elle est pénétrée de la grande idée chrétienne qui
-nivelle toutes les âmes devant la rédemption commune et le jugement
-final; elle se dit que «son âme est égale en importance à l'âme d'une
-princesse, quoique sa qualité soit inférieure à celle du moindre
-esclave[99].» Blessée, frappée, abandonnée, trahie, il n'importe; la
-conscience et la pensée d'une éternité heureuse ou malheureuse sont
-deux défenses que nul assaut ne peut emporter. Elle le sait bien, et
-n'a pas d'autre moyen pour expliquer le vice que de les supposer
-absentes, «Sûrement, dit-elle en parlant de l'entremetteuse, cette
-femme est athée. Ne pensez-vous pas qu'elle l'est?» La croyance en
-Dieu, la croyance du coeur, non pas la phrase du catéchisme, mais
-l'émotion intime, l'habitude de se représenter la justice toujours
-vivante et partout présente, voilà le sang nouveau que la Réforme a
-fait entrer dans les veines du vieux monde, et qui seul s'est trouvé
-capable de le rajeunir et de le ranimer.
-
-Elle en est comme vivifiée; aux plus périlleux moments comme aux plus
-doux, ce grand sentiment lui revient, tant il s'est enlacé à tous les
-autres, tant il a multiplié ses attaches et enfoncé ses racines dans
-les derniers replis de son coeur! Le jeune seigneur songe à l'épouser
-à présent, et veut être sûr qu'elle l'aime; elle n'ose lui rien dire,
-elle a peur de lui donner prise sur elle; elle est toute troublée de
-sa bonté, et pourtant il faut qu'elle réponde. La religion arrive dans
-un demi-aveu sublime pour voiler l'amour. «Oh! monsieur, je ne crains
-pas, avec le secours de la grâce de Dieu, qu'aucune marque de bonté me
-fasse jamais oublier ce que je dois à mon honneur; mais ma nature est
-trop franche et ouverte pour me faire souhaiter d'être ingrate, et si
-je devais connaître une pensée que je n'ai point encore apprise, avec
-quel regret descendrais-je dans mon tombeau de penser que je ne
-saurais haïr l'auteur de ma perte, et qu'au grand dernier jour je dois
-me lever comme accusatrice de la pauvre malheureuse âme que je
-souhaiterais pouvoir sauver[100]!» Il est attendri et vaincu, il
-descend de cette hauteur immense où les moeurs aristocratiques l'ont
-placé, et désormais, jour par jour, les lettres de l'heureuse enfant
-racontent les préparatifs de leur mariage. Au milieu de cette gloire
-et de ce bonheur, elle reste humble, dévouée et tendre; son coeur est
-plein, et de toutes parts la reconnaissance y afflue encore. «Cette
-pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien
-sa femme que s'il épousait une duchesse! Oh! le cher charmant homme!»
-Elle s'enhardit, elle prend la liberté de lui baiser la main. «Mon
-coeur est si complétement à vous que je ne crains rien, sinon d'être
-plus empressée que vous ne le souhaitez[101].» Sera-ce lundi, ou bien
-mardi, ou bien mercredi? Elle n'ose dire oui; elle rougit et tremble;
-il y a une grâce délicieuse dans cette pudeur effarouchée, dans ces
-effusions contenues. Pour cadeau de noces, elle obtient la grâce des
-mauvaises gens qui l'ont maltraitée. «Je mis mes bras autour de son
-cou, et je n'eus pas honte de l'embrasser une fois, deux fois, trois
-fois, une fois pour chaque personne pardonnée[102].» Alors ils parlent
-de leurs projets: elle restera au logis, elle ne fréquentera point les
-assemblées, elle n'aime point les cartes. Ce sera elle qui tiendra les
-comptes de la maison et distribuera les charités de son mari; elle
-aidera la femme de charge à faire les confitures, les conserves, les
-friandises, le linge fin; elle surveillera le déjeuner et le dîner,
-surtout quand il y aura des convives; elle sait découper; elle
-attendra son mari, qui peut-être voudra bien lui accorder quelquefois
-une heure ou deux de sa conversation, «et sera indulgent pour les
-effusions maladroites de sa reconnaissance.» En son absence, elle lira
-«afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et
-de son entretien,» et priera Dieu, afin d'être plus exacte à remplir
-envers lui son devoir. Richardson esquissait ici le portrait de
-l'épouse anglaise, ménagère et sédentaire, studieuse et obéissante,
-aimante et pieuse, et Fielding allait l'achever dans _Amélia_.
-
-Ceci est un combat, en voici un plus grand. La vertu, comme toute
-force, se mesure aux résistances, et il n'y a qu'à la soumettre à des
-épreuves plus violentes pour lui donner un relief plus haut. Cherchons
-dans les passions du pays des ennemis qui puissent l'assaillir,
-l'exercer et la roidir. Le mal comme le bien dans le caractère
-anglais, c'est la volonté trop forte[103]. Quand la tendresse et la
-haute raison y manquent, l'énergie native se tourne en dureté, en
-opiniâtreté, en tyrannie inflexible, et le coeur devient une caverne
-de passions malfaisantes acharnées à rugir et à se déchirer. C'est
-contre une telle famille que doit lutter Clarisse Harlowe. Son père
-«n'a jamais voulu être contrôlé ni même persuadé.» Jamais «il n'a cédé
-sur un point auquel il croyait avoir droit.» Il a brisé la volonté de
-sa femme et l'a réduite au rôle de servante silencieuse; il veut
-briser la volonté de sa fille[104], et lui imposer pour mari un sot
-brutal et sans coeur. Il est chef de famille, maître de tous les
-siens, despote et ambitieux comme un patricien de Rome, et il veut
-fonder une maison. Il s'est roidi dans ces deux sentiments âpres et
-tonne contre la rebelle. Par-dessus les éclats de sa voix, on entend
-les clameurs furieuses du fils, sorte de bouledogue sanguin et trop
-nourri, enfiévré de rapacité, de jeunesse, de fougue et d'autorité
-prématurée; les cris aigres de la fille aînée, laideron grossière et
-rougeaude, inexorablement jalouse, haineuse, et qui, dédaignée par
-Lovelace, se venge de la beauté de sa soeur; le grondement hargneux
-des deux oncles, vieux célibataires bornés, vulgaires, entêtés par
-principes de l'autorité masculine; les instances douloureuses de la
-mère, de la tante, de la vieille bonne, pauvres esclaves timides,
-réduites, une par une, à devenir des instruments de persécution. «Ils
-se sont liés les uns aux autres par un écrit signé, et engagés à
-pousser à bout leur entreprise en faveur de M. Solmes, et pour la
-défense de l'autorité du père.» À présent la chose est une affaire de
-politique et de guerre. «Puisque vous avez déployé vos talents et
-tâché d'ébranler tout le monde, sans être ébranlée vous-même, c'est à
-nous maintenant de nous tenir plus fermes et plus serrés ensemble.»
-Ils forment «une phalange rangée en bataille,» où chaque conviction
-alourdit les autres de tout son poids. Il ne s'agit plus ici de
-raisonnement; leur volonté devient machinale. À force de se répéter
-entre eux la même idée, ils la fixent dans leur cervelle, et
-s'exaspèrent quand on essaye de la leur ôter. «Nous sommes sept et
-vous êtes seule: qui doit céder de toute la famille ou d'une seule
-personne?» Elle offre toutes les soumissions. «Non, nous ne nous
-payons pas de respects.» Elle consent à abandonner son bien. «Non,
-nous ne voulons pas de transactions.» Elle propose de s'engager pour
-toujours au célibat. «Non, c'est le mariage avec Solmes que nous avons
-demandé, et c'est ce mariage qu'il nous faut.» Ils se sont butés à ce
-projet, ils l'exécuteront. Les engagements sont pris, c'est un point
-d'honneur. Une fille, une jeune fille sans expérience, sans
-importance, résister à des hommes, à des vieillards, à des gens
-établis, considérés, à toute sa famille, cela est monstrueux! et ils
-poussent en avant, en brutes qu'ils sont, aveuglément, serrant l'écrou
-de toutes leurs stupides mains réunies, ne voyant pas qu'à chaque tour
-ils rapprochent cette enfant de la folie, du déshonneur ou de la mort.
-Elle les supplie, elle les implore tous un à un avec toutes les
-raisons et toutes les prières; elle s'ingénie à inventer des
-concessions, elle s'agenouille, elle s'évanouit, elle les fait
-pleurer. Rien n'y fait. L'indomptable volonté écrasante appesantit
-tous les jours sur elle sa masse qui croît. Il n'y a pas d'exemple
-d'une torture morale si variée, si incessante, si obstinée. Ils s'y
-aheurtent comme à une tâche et s'irritent de trouver qu'elle leur rend
-la tâche si longue. Ils refusent de la voir, ils lui défendent
-d'écrire, ils ont peur de ses larmes. Arabella surtout, avec la
-rancune venimeuse d'une femme laide offensée, raffine les insultes:
-«La pieuse Clarisse éprise d'un viveur! Ses parents obligés de
-l'enfermer à clef pour qu'elle ne coure pas dans ses bras! Dites-moi,
-ma chère, quelle est maintenant la distribution de votre journée?
-Combien d'heures sur vingt-quatre donnez-vous à votre aiguille?
-Combien à vos prières? et combien à l'amour? Je crois, je crois, ma
-petite chérie, que ce dernier article est comme la verge d'Aaron, il
-avale le reste.... Vous plierez on vous romprez, voilà tout, mon
-enfant[105].» Là-dessus elle va prendre la harpe, et se met à
-chantonner en s'accompagnant pour montrer son indifférence: «Ma douce
-soeur Clary! mon cher coeur! mon petit amour! conduirai-je Votre
-Seigneurie en bas de l'escalier? Allons, ma chère maussade
-silencieuse, dites-moi un seul mot; vous en direz bientôt deux à M.
-Solmes[106].» Puis, voyant Clarisse éclater en sanglots, elle lui
-essuie les yeux avec une tendresse dérisoire: «Parfait! parfait! un
-cri de roman, le cri d'un tendre coeur qui saigne!»--«Tenez, voici les
-échantillons des étoffes; celui-ci est joli, mais cet autre est tout à
-fait charmant. À votre place j'en ferais une robe pour ma nuit de
-noces. Et que diriez-vous d'un vêtement de velours? Cela ferait une
-grande figure dans une église de village. Du velours cramoisi, je
-suppose. Un si beau teint que le vôtre, comme cela le fera ressortir!
-Vous soupirez, mon amour? Mais du velours noir! Du velours noir, belle
-comme vous l'êtes, avec ces yeux charmants, brillants comme un soleil
-d'avril à travers un nuage d'hiver? Est-ce que Lovelace ne vous dit
-pas que ces yeux-là sont charmants[107]?» Puis, lorsqu'on lui rappelle
-qu'il y a trois mois elle ne trouvait point Lovelace si méprisable,
-elle suffoque de fureur; elle veut battre sa soeur, elle ne peut plus
-parler, elle crie à sa tante d'une voix sifflante: «Partons, madame,
-laissons la créature s'enfler jusqu'à ce qu'elle crève de son
-venin[108]!» On croit voir une meute de chiens qui courent une biche,
-qui l'atteignent, la blessent et s'acharnent encore, d'autant plus
-féroces qu'ils ont déjà goûté son sang.
-
-Au dernier moment, quand elle croit leur échapper, voici qu'une
-nouvelle chasse commence, plus dangereuse que l'autre. Lovelace a
-toutes les mauvaises passions des Harlowe, et, par surcroît, du génie
-pour les aiguiser et les empirer. Quel caractère! Combien anglais!
-combien différent du don Juan de Mozart ou de Molière! Avant tout, la
-superbe intraitable, le désir de plier autrui, l'esprit militant, le
-besoin de triomphe; les sens ne viennent qu'ensuite. Il épargne une
-jeune fille innocente, parce qu'il la sait facile à vaincre, et que la
-grand'mère le supplie de ne point la tenter. Sa devise est «d'abattre
-les superbes.» «J'aime l'opposition,» dit-il ailleurs[109]. Au fond,
-l'orgueil, l'orgueil infini, insatiable, insensé, est le premier
-ressort, l'unique ressort de tout son être. Il avoue quelque part
-qu'il se croit l'égal de César, et que c'est par pur caprice qu'il se
-rabat à des conquêtes privées. «Que je sois damné si je voudrais
-épouser la première princesse de la terre, sachant ou même imaginant
-qu'elle a pu balancer une minute entre un empereur et moi[110]!» On le
-trouve gai, brillant, causeur; mais cette pétulance de la verve
-animale n'est qu'un dehors; il est barbare, il plaisante atrocement,
-froidement, en bourreau, du mal qu'il a fait ou qu'il veut faire.
-Voyez de quel air il rassure un pauvre domestique inquiet de lui avoir
-livré Clarisse: «Mon cher Joseph, ne vous tourmentez pas. On a tort de
-me faire une mauvaise renommée. Je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis
-de miss Betterton. J'ai pris le deuil pour elle, quoiqu'à l'étranger;
-distinction que j'ai toujours accordée aux dignes créatures qui sont
-mortes en couches de moi[111].» Il faut dire qu'en ce pays, les
-viveurs de ce temps jettent la chair humaine à la voirie. Tel
-gentilhomme ami de Lovelace détourne une jeune fille innocente,
-l'enivre, passe la nuit avec elle dans une maison publique, l'y laisse
-pour payer l'écot, et se frotte les mains tranquillement en apprenant
-quinze jours après que la maîtresse l'a mise en prison et qu'elle y
-est morte folle. Les débauchés chez nous ne sont que des drôles[112],
-ici ils sont des scélérats; la méchanceté y empoisonne l'amour.
-Lovelace hait Clarisse encore plus qu'il ne l'aime. Il a un livre sur
-lequel il tient note de toutes les offenses qu'il a reçues d'elle et
-des Harlowe. Il le relit quand il est près d'être attendri; il
-s'irrite qu'elle ose se défendre: «J'enseignerai à la chère charmante
-créature à rivaliser avec moi en inventions; je lui enseignerai à
-ourdir des toiles et des complots contre son vainqueur!» Ils sont aux
-prises, «c'est une lutte à qui des deux défera l'autre.» Ni trêve, ni
-relâche. «Lorsqu'il entreprend une chose ou qu'il y met son coeur, il
-est le plus industrieux mortel et le plus persévérant sous le soleil.»
-Il l'assiège et l'obsède; il passe des nuits autour de sa maison, il
-donne aux Harlowe des valets de sa main, il forge des histoires, il
-amène des personnages supposés, il fabrique des lettres. Il n'y a
-point de dépense, de fatigue, de machinations, de déloyautés qu'il
-n'entreprenne. Toutes les armes lui sont bonnes. Il creuse et combine
-à distance dix, vingt, cinquante souterrains, qui tous se réunissent
-dans la même mine. Il remédie à tout, il est prêt sur tout, il devine
-tout, il ose tout, contre tout devoir, toute humanité, tout bon sens,
-en dépit des prières de ses amis, des supplications de Clarisse, des
-remords de son propre coeur. La volonté excessive devient ici, comme
-chez les Harlowe, un engrenage d'acier qui tord et broie ce qu'il
-devrait plier, jusqu'à ce qu'enfin, à force d'impétuosité aveugle, il
-se brise lui-même par-dessus les débris qu'il a faits.
-
-Contre de tels assauts, quelles ressources a Clarisse? Une volonté
-égale[113]. Elle aussi est armée en guerre. «Après un strict examen de
-moi-même, dit-elle quelque part, je trouve que j'ai en moi presque
-autant du sang de mon père que de ma mère.» Quoique douce, quoique
-promptement rabattue, dans l'humilité chrétienne, il y a de l'orgueil
-dans son fait; elle a «espéré être un exemple pour les jeunes
-personnes de son sexe[114];» elle est homme pour la fermeté, mais
-surtout elle a une réflexion d'homme[115]. Quelle attention sur soi!
-quelle vigilance! quelle observation minutieuse et infatigable de sa
-conduite et de la conduite d'autrui[116]! Il n'y a pas une action, une
-parole, un geste involontaire ou non de Lovelace qu'elle ne remarque,
-qu'elle n'interprète et ne juge avec la perspicacité et la solidité
-d'esprit d'un diplomate et d'un moraliste. Il faut lire ces longues
-conversations où nulle parole n'est lâchée sans calcul, véritables
-duels renouvelés tous les jours avec la mort, bien plus avec le
-déshonneur en face. Elle le sait, elle n'en est point troublée, elle
-reste toujours maîtresse de soi, elle ne donne jamais de prise, elle
-n'a point d'éblouissements, elle combat pied à pied, sentant que tout
-le monde est pour lui, que personne n'est pour elle, qu'elle perd du
-terrain, qu'elle en perdra davantage, qu'elle tombera, qu'elle tombe.
-Et néanmoins elle ne fléchit pas. Quel changement depuis Shakspeare!
-D'où vient cette idée de la femme si originale et si neuve? Qui a
-cuirassé d'héroïsme et de calcul ces innocentes si abandonnées et si
-tendres? Le puritanisme devenu laïque. «Elle n'a jamais pu regarder un
-devoir avec indifférence[117],» et elle a passé sa vie à regarder ses
-devoirs[118]. Elle s'est posé des principes, elle en a raisonné, elle
-les a appliqués aux différentes circonstances de la vie, elle s'est
-munie sur chaque point de maximes, de distinctions et d'arguments.
-Elle a planté autour d'elle, comme des remparts hérissés et
-multipliés, l'innombrable rangée des préceptes inflexibles. On ne peut
-pénétrer jusqu'à elle qu'en renversant tout son esprit et tout son
-passé. Voilà sa force et aussi sa faiblesse; car elle est tellement
-défendue par ses fortifications qu'elle y est prisonnière; ses
-principes lui sont un piége, et c'est sa vertu qui la perd. Elle veut
-garder trop de décorum. Elle refuse d'avoir recours au magistrat, cela
-ébruiterait des discordes de famille. Elle ne résiste pas en face à
-son père; cela serait contre l'humilité filiale. Elle ne chasse pas
-Solmes violemment et comme un chien qu'il est; cela serait contre la
-délicatesse féminine. Elle ne veut pas partir avec miss Howe; cela
-pourrait effleurer la réputation de son amie. Elle réprimande
-Lovelace quand il jure[119]; une bonne chrétienne doit protester
-contre le scandale. Elle est raisonneuse et pédante, politique[120] et
-prêcheuse, elle ennuie, elle n'est point femme. Mademoiselle, quand le
-feu est dans une chambre, on en sort pieds nus, et on ne s'amuse point
-à demander des pantoufles. J'en suis bien fâché, mais j'ajoute bien
-bas, tout bas, que la sublime Clarisse est un petit esprit; sa vertu
-ressemble à la piété des dévotes, littérale et scrupuleuse[121]. Elle
-n'entraîne pas, on lui voit toujours à la main son catéchisme de
-bienséances; elle n'invente pas son devoir, elle suit une consigne;
-elle n'a pas l'audace des grands partis pris, elle a plus de
-conscience et de fermeté que d'enthousiasme et de génie[122]. Voilà
-l'inconvénient de la morale poussée à bout, quelle que soit l'école,
-quel que soit le but. À force de régulariser l'homme, on le rétrécit.
-
-Le pauvre Richardson, sans s'en douter, a pris la peine de mettre la
-chose dans tout son jour, et il a composé sir Charles Grandisson, «le
-modèle des _gentlemen_ chrétiens.» Je ne sais pas si ce modèle a
-converti beaucoup de monde. Rien d'insipide comme un héros édifiant.
-Celui-ci est correct comme un automate; il passe sa vie à peser des
-devoirs et à saluer[123]. Quand il va visiter un malade, il s'inquiète
-de voyager le dimanche; mais il rassure sa conscience en se disant que
-c'est pour une oeuvre de charité[124]. Croiriez-vous qu'un pareil
-homme soit amoureux? Il l'est pourtant, mais à sa manière. Par exemple
-il écrit à sa fiancée: «Et maintenant, ô la plus aimable et la plus
-chère des femmes, permettez-moi d'attendre de vous l'honneur d'un mot
-qui me dira combien de jours de cet ennuyeux mois vous aurez la bonté
-de réduire. Mon extrême gratitude vous sera pour toujours engagée par
-cette condescendance, quel que soit ce jour, ce jour précieux pour moi
-jusqu'à mon dernier soupir, qui me donnera la plus grande bénédiction
-de ma vie, et confirmera ce que déjà je suis à jamais, votre Charles
-Grandisson[125].» Une image de cire ne serait pas plus convenable.
-Tout est du même goût. Il y a huit carrosses au mariage, chacun de
-quatre chevaux; sir Charles est attentif pour les personnes âgées; à
-table, les messieurs, une serviette sous le bras, servent chacun une
-dame; la fiancée est toujours prête à s'évanouir; il se jette à ses
-pieds dans toutes les formes. «Eh bien! mon amour, par égard pour les
-meilleurs des parents, reprenez votre présence d'esprit habituelle;
-autrement, moi qui vais me glorifier devant mille témoins de recevoir
-l'honneur de votre main, je serai prêt à regretter d'avoir acquiescé
-de si grand coeur aux désirs de ces respectables amis qui ont souhaité
-une célébration publique[126].» Les révérences commencent, les
-compliments bourdonnent, l'essaim des convenances voltige comme une
-bande de petits chérubins amoureux, et leurs ailes dévotes[127]
-viennent sanctifier les tendresses bénies de l'heureux couple. Les
-larmes pleuvent; Harriett s'attendrit sur sa rivale sacrifiée, et sir
-Charles «d'une façon caressante, tendre et respectueuse, mettant son
-bras autour d'elle, lui prend son mouchoir, sans qu'elle résiste, pour
-essuyer les pleurs qui coulent sur ses joues.--Douce humanité, dit-il;
-charmante sensibilité, ne réprimez point cette effusion touchante!
-Rosée du ciel (et il baise le mouchoir), rosée du ciel, larmes d'un
-coeur doux comme le ciel et compatissant comme lui[128]!» C'en est
-trop, on est excédé, on se dit que ces phrases devraient être
-accompagnées sur la mandoline. Le plus patient des mortels se sent
-écoeuré quand il a, pendant trois mille pages, avalé ces fadeurs
-sentimentales et tout ce lait sucré de l'amour. Pour comble, sir
-Charles, voyant Harriett embrasser sa rivale, trace le plan d'un petit
-temple dédié à l'amitié qu'on bâtira dans le lieu même; c'est le
-triomphe du rococo mythologique. À la fin, les couronnes pleuvent
-comme à l'Opéra, tous les personnages chantent à l'unisson et en
-choeur les louanges de sir Charles; on lui récite sa litanie: «Comment
-pourrait-il être autre chose que le meilleur des maris, lui qui fut le
-plus soumis des fils, qui est le plus affectionné des frères, le plus
-fidèle des amis, et qui est bon par principe dans chacune des
-relations de la vie[129]?» Il est grand, il est généreux, il est
-délicat, il est pieux, il est irréprochable; il n'a jamais fait une
-vilaine action ni un geste faux. Sa conscience et sa perruque sont
-intactes. Amen. Il faut le canoniser et l'empailler.
-
-Et vous non plus, mon cher Richardson, quoique grand homme, vous
-n'avez pas tout l'esprit qu'il faut pour en avoir assez. À force de
-vouloir servir la morale, vous lui faites tort. Savez-vous l'effet de
-ces affiches édifiantes que vous collez au commencement et à la fin de
-vos livres? On est rebuté, on perd l'émotion, on voit le prédicateur
-en robe noire sortir en nasillant de l'habit mondain qu'il avait pris
-pour une heure; on est mécontent de la tromperie. Insinuez la morale,
-ne l'infligez pas. Souvenez-vous qu'il y a un fonds de rébellion dans
-le coeur de l'homme, et que si on s'applique trop visiblement à le
-claquemurer dans une discipline, il s'échappe et va prendre l'air
-dehors. Vous imprimez à la suite de _Paméla_ le catalogue des vertus
-dont elle donne l'exemple; le lecteur bâille, oublie son plaisir,
-cesse de croire, et se demande si la céleste héroïne n'était pas un
-mannequin ecclésiastique arrangé pour lui débiter une leçon. Vous
-racontez à la fin de _Clarisse_ la punition de tous les méchants,
-grands ou petits, sans en épargner un seul; le lecteur rit, dit que
-les choses se passent autrement dans le monde, et vous invite à
-insérer ici, comme Arnolphe, la peinture «des chaudières où les âmes
-mal vivantes vont bouillir en enfer.» Nous ne sommes point si sots que
-vous le pensez. Nous n'avons pas envie qu'on fasse la grosse voix pour
-nous faire peur; nous n'avons pas besoin qu'on inscrive la leçon à
-part et en majuscules pour la démêler. Nous aimons l'art, et vous n'en
-avez guère; nous souhaitons qu'on nous plaise, et vous n'y songez pas.
-Vous transcrivez toutes les lettres, vous minutez toutes les
-conversations, vous dites tout, vous n'élaguez rien, vos romans ont
-huit volumes; de grâce, prenez des ciseaux; soyez écrivain, et non pas
-greffier archiviste. Ne versez pas votre bibliothèque de documents sur
-la voie publique. L'art diffère de la nature en ce qu'elle délaye et
-qu'il concentre. Vingt épîtres de vingt pages ne montrent pas un
-caractère, et une vive parole le fait. Vous êtes alourdi par votre
-conscience qui vous traîne pas à pas et terre à terre; vous avez peur
-de votre génie; vous le bridez, vous n'osez trouver aux moments
-violents les grands cris, les franches paroles. Vous tombez dans les
-phrases emphatiques et bien écrites[130]; vous ne voulez pas montrer
-la nature telle qu'elle est, telle que la montre Shakspeare, lorsque,
-piquée par la passion comme par un fer rouge, elle crie, se cabre et
-bondit par-dessus vos barrières. Vous ne savez pas l'aimer, et votre
-punition est que vous ne pouvez pas la voir.
-
-[Note 93: 1741.]
-
-[Note 94: To be sure I did think nothing but curt'sy and cry, and
-was all in confusion at his goodness.
-
-I was so confounded at these words, you might have beat me down with a
-feather.... So, like a fool, I was ready to cry, and went away
-curt'sying, and blushing, I am sure up to the ears.]
-
-[Note 95: This gentleman has degraded himself to offer freedoms to
-his poor servant.]
-
-[Note 96: It is for you, sir, to say what you please, and for me
-only to say: God bless your honour!]
-
-[Note 97: I cannot tell a wilful lie.]
-
-[Note 98: Lucifer always is ready to promote his own work and
-workmen.]
-
-[Note 99: My soul is of equal importance to the soul of a
-princess, though my quality is inferior to that of the meanest slave.]
-
-[Note 100: I fear not, sir, the grace of God supporting me, that
-any acts of kindness would make me forget what I owe to my virtue; but
-my nature is too frank and open to make me ungrateful; and if I should
-be taught a lesson I never yet learnt, with what regret should I
-descend to the grave, to think that I could not hate my undoer; and
-that at the last great day, I must stand up as an accuser of the poor
-unhappy soul that I could wish it in my power to save!]
-
-[Note 101: I had the boldness to kiss his hand.... I made bold to
-kiss his dear hand.
-
-My heart is so wholly yours that I am afraid of nothing but that I
-might be forwarder than you wish.
-
-This poor foolish girl must be after twelve o'clock this day as much
-his wife as if he were to marry a duchess.]
-
-[Note 102: I clasped my arms about his neck and was not ashamed to
-kiss him once, and twice, and three times, once for each forgiven
-person.]
-
-[Note 103: Voyez déjà dans _Paméla_ les rôles de M. B. et de lady
-Davers.]
-
-[Note 104: He told he would break some body's heart.]
-
-[Note 105: The _witty_, the _prudent_, nay the _dutiful_ and pious
-(so she sneeringly pronounced the word) Clarisse Harlowe should be so
-strangely fond of a profligate man, that her parents were forced to
-lock her up, in order to hinder her from running into his arms. «Let
-me ask you, my dear, said she, how you now keep your account of the
-disposition of your time? How many hours in the twenty-four do you
-devote to your needle? How many to your prayers? How many to
-letter-writing? And how many to love? I doubt, I doubt, my little
-dear, the latter article is like Aaron's rod, and swallows up the
-rest.... You must therefore bend or break, that was all, child....]
-
-[Note 106: «What, not speak yet? Come, my sullen, silent dear,
-speak one word to me. You must say _two_ very soon to Mr Solmes, I can
-tell you that.... Well, well (insultingly wiping my averted face with
-her handkerchief).... Then you think you may be brought to speak the
-two words.]
-
-[Note 107: _This_, Clary, is a pretty pattern enough. But _this_
-is quite charming!--And _this_, were I you, should be my wedding
-night-gown.--But, Clary, won't you have a velvet suit? It would cut a
-great figure in a country church, you know. Crimson velvet, I suppose.
-Such a fine complexion as yours, how it would be set off by this!--And
-do you sigh, love? Black velvet, so fair as you are, with those
-charming eyes, gleaming, through a wintry cloud, like an April sun.
-Does not Lovelace tell you they are charming eyes?]
-
-[Note 108: Let us go, Madam, let us leave the creature to swell
-till she bursts with her own poison.]
-
-[Note 109: Parcere subjectis et debellare superbos... «I love
-opposition.»]
-
-[Note 110: Damn me, said Lovelace, if he would marry the first
-princess on earth, if he but thought she balanced a minute in her
-choice of him or of an Emperor.]
-
-[Note 111: I went into mourning for her, though abroad at the
-time; a distinction I have ever paid to those worthy creatures who
-died in childbed by me.]
-
-[Note 112: _Mémoires_ du maréchal de Richelieu.]
-
-[Note 113: That command of my passions which has been attributed
-to me as my greatest praise, and, in so young a creature, as my
-distinction.]
-
-[Note 114: How I am punished.... for my vanity in hoping to be an
-_example_ to young persons of my sex! Let me be but a warning and I
-will now be contented.]
-
-[Note 115: Entre autres choses voyez son testament.]
-
-[Note 116: Elle se fait pour elle-même la statistique et la
-classification des mérites et des défauts de Lovelace, avec divisions
-et numéros. Voyez cette logique anglaise positiviste et pratique:
-
-That such a husband might unsettle me in all my own principles and
-hasard my future hopes.
-
-That he has a very immoral character to women.
-
-That knowing this, it is a high degree of impurity to think of joining
-in wedlock with such a man.
-
-Elle tient ses écritures et garde des _Mémorandums_, des sommaires, ou
-analyses de ses propres lettres.]
-
-[Note 117: Myself one who never looked upon any duty, much less a
-voluntary vowed one, with indifference.]
-
-[Note 118: Voyez entre autres p. 196, t. VIII, 49e lettre.]
-
-[Note 119: «Swearing is a most unmanly vice, and cursing as poor
-and low one; since they proclaim the profligate's want of power and
-his wickedness at the same time; for could such a one punish as he
-speaks, he would be a fiend.»]
-
-[Note 120: «I should be inclined to spare her all further trial,
-were it not for the contention that her vigilance has set on foot,
-which shall overcome the other.]
-
-[Note 121: Niceties.]
-
-[Note 122: C'est tout le contraire pour les héroïnes de George
-Sand.]
-
-[Note 123: He received the letters, standing up, bowing; and
-kissed the papers with an air of gallantry that I thought greatly
-became him.]
-
-[Note 124: I am afraid I must borrow of the Sunday some hours on
-my journey; but visiting the sick is an act of mercy.]
-
-[Note 125: And now, loveliest and dearest of women, allow me to
-expect the honour of a line, to let me know how much of the tedious
-month from last Thursday you will be so good to abate.... My utmost
-gratitude will ever be engaged by the condescension, whenever you
-shall distinguish the day of the year, distinguished as it will be to
-the end of my life that shall give me the greatest blessing of it and
-confirm me.
-
-For ever yours Charles Grandisson.]
-
-[Note 126: What, my love! In compliment to the best of parents,
-resume your usual presence of mind. I else, who shall glory before a
-thousand witnesses in receiving the honour of your hand, shall be
-ready to regret I acquiesced so cheerfully with the wishes of those
-parental friends for a public celebration.]
-
-[Note 127: Sir Charles seemed to have the office by heart, Harriet
-in her heart.]
-
-[Note 128: In a soothing, tender and respectful manner, he put his
-arm round me and taking my own handkerchief, unresisted, wiped away
-the tears as they fell on my cheek. «Sweet humanity! Charming
-sensibility! Check not the kindly gush. Dew-drops of heaven! (wiping
-away my tears, and kissing the handkerchief), dew-drops of Heaven,
-from a mind like that Heaven mild and gracious!]
-
-[Note 129: But could he be otherwise than the best of husbands,
-who was the most dutiful of sons, who is the most affectionate of
-brothers, the most faithful of friends, who is good upon principle in
-every relation of life?]
-
-[Note 130: Clarisse et Paméla en font beaucoup trop.]
-
-
-IV
-
-C'est pour elle que Fielding réclame, et certes, à voir ses actions et
-sa personne, on l'eût cru fabriqué exprès pour cela: un grand
-vigoureux gaillard, haut presque de six pieds, sanguin, avec un excès
-de bonne humeur et de verve animale, loyal, généreux, affectueux et
-brave, mais imprudent, dépensier, buveur, viveur, ruiné de père en
-fils, ayant roulé par la vie dans les hauts, dans les bas, éclaboussé,
-mais toujours dispos; «en somme, disait lady Mary Wortley Montague,
-plus heureux qu'un prince, et capable d'oublier sa goutte, ses soucis
-et ses dettes, pour peu qu'il eût sous sa main une bouteille de
-Champagne et un pâté de gibier.» Le naturel domine en lui, un peu
-grossier, mais riche. Il ne se réprime pas, il se laisse aller, il
-coule sur sa pente, sans trop choisir son lit, sans se donner de
-digues, bourbeux, mais à grands flots et à plein lit. Dès l'abord, le
-surcroît de santé et d'impétuosité physique le jette dans la grosse
-débauche joviale, et la séve intempérante de la jeunesse bouillonne en
-lui jusque dans le mariage et dans l'âge mûr. Il est gai et il
-s'égaye; il est insouciant, il n'a pas même la vanité littéraire. Un
-jour, Garrick le prie de supprimer une scène maladroite, et lui dit
-que sinon on sifflera infailliblement: «Au diable! qu'ils la trouvent
-eux-mêmes!» On siffle, et l'acteur, fort mal à l'aise, vient avertir
-l'auteur, qui buvait et fumait sa pipe. «--Qu'est-ce qu'il y a?--Eh
-bien! on me siffle à outrance.--Ah! ah! le diable les emporte! Ils
-l'ont trouvée, n'est-ce pas qu'ils l'ont trouvée?»--C'est avec ce
-franc rire qu'il prenait les mésaventures. Il allait de l'avant sans
-trop sentir les meurtrissures, en homme confiant qui a le coeur
-épanoui et la peau dure. Sitôt qu'il a fait un héritage, il festine,
-traite ses voisins, entretient une meute, s'entoure de magnifiques
-laquais à livrée jaune. En trois ans, il a tout mangé; mais le
-courage lui reste, il achève ses études de légiste, écrit deux
-in-folio sur les droits de la couronne, devient _justice_, détruit des
-bandes de voleurs, et gagne dans la plus insipide besogne du monde «le
-plus sale argent de la terre.» Les dégoûts ne l'atteignent pas, la
-lassitude non plus; il est trop solidement bâti pour avoir des nerfs
-de femme. Tout déborde en lui, la force, l'activité, l'invention, et
-aussi la tendresse. Il a pour ses enfants une idolâtrie de mère, il
-adore sa femme, il devient presque fou quand il la perd, il ne trouve
-d'autre consolation que de pleurer avec la servante, et finit par
-épouser cette bonne et brave fille pour donner une mère à ses enfants:
-dernier trait qui achève de peindre ce vaillant coeur plébéien[131],
-prompt aux effusions, exempt de répugnances, et qui, hormis la
-délicatesse, eut tout le meilleur de l'homme. On lit ses livres, comme
-on boit un vin franc, sain et rude, qui égaye, fortifie, et auquel il
-ne manque que le parfum.
-
-Un pareil homme devait prendre Richardson en déplaisance. Celui qui
-aime la nature tout expansive et abondante chasse loin de lui, comme
-des ennemis, la solennité, la tristesse et la pruderie des puritains.
-Pour commencer, il tourne Richardson en caricature. Son premier héros,
-Joseph, est le frère de Paméla et résiste aux propositions de sa
-maîtresse, comme Paméla à celles de son maître. La tentation touchante
-dans une jeune fille devient comique dans un jeune homme, et le
-tragique tourne au grotesque. Fielding rit à pleins poumons, comme
-Rabelais, et aussi comme Scarron. Il contrefait le style emphatique;
-il chiffonne les jupes et fait sauter les perruques; il bouscule de
-ses rudes plaisanteries toute la gravité des convenances. Si vous êtes
-raffiné ou seulement bien habillé, ne l'accompagnez pas. Il vous
-mènera dans les prisons, dans les auberges, sur les fumiers, dans la
-boue des grands chemins; il vous fera patauger parmi les scandales
-réjouissants, les peintures crues et les aventures populacières. Il
-est fort en gueule, et il n'a pas l'odorat sensible. M. Joseph, au
-sortir de chez lady Booby, est assommé, laissé dans un fossé sans
-habits et pour mort; une diligence passe, les dames font des
-haut-le-corps à l'idée de recueillir un homme vraiment nu, et les
-_gentlemen_, qui ont chacun trois paletots, les trouvent trop neufs
-pour les salir sur le corps du pauvre diable. Ceci n'est qu'un début,
-jugez du reste. Joseph et son ami le bon curé, M. Adam, donnent et
-reçoivent une infinité de horions; les coups de bâton trottent; on
-leur jette à la tête des poêlons pleins de sang de porc; les chiens
-mettent leurs habits en pièces; ils perdent leur cheval. Joseph est si
-beau qu'il est assailli par la servante, obligé de la prendre à
-bras-le-corps et de la déposer à la porte; ils n'ont jamais le sou; on
-veut les mener en prison. Ils avancent pourtant d'une façon gaillarde,
-comme leurs confrères des autres romans, le capitaine Booth et Tom
-Jones. Ces orages de coups de poing, ces clabauderies d'hôtellerie, ce
-retentissement de bassinoires cassées et d'écuelles lancées à la
-tête, ce pêle-mêle d'incidents et cette grêle de mésaventures,
-finissent par former la plus joyeuse musique. Tous ces braves gens se
-battent bien, marchent bien, mangent bien, boivent mieux encore. Il y
-a plaisir à regarder ces puissants estomacs: le _roastbeef_ y descend
-comme dans sa place naturelle. Ne dites pas que ces bons bras
-fonctionnent trop sur la peau du prochain; la peau du prochain est
-solide, et en tout cas se raccommode vite. Décidément la vie est
-bonne, et avec Fielding nous ferons en riant le voyage, la tête cassée
-et le ventre plein.
-
-Ne ferons-nous que rire? Il y a bien des choses à voir en route; le
-sentiment de la nature est un talent comme la conception de la règle,
-et Fielding, le dos tourné à Richardson, s'ouvre un domaine aussi
-large que celui de son rival. Ce qu'on appelle nature, c'est cette
-couvée de passions secrètes, souvent malfaisantes, ordinairement
-vulgaires, toujours aveugles, qui frémissent et frétillent en nous,
-mal recouvertes par le manteau de décence et de raison sous lequel
-nous tâchons de les déguiser; nous croyons les mener, elles nous
-mènent; nous nous attribuons nos actions, elles les font. Il y en a
-tant, elles sont si fortes, si entrelacées les unes dans les autres,
-si promptes à s'éveiller, à s'élancer et à s'entraîner, que leur
-mouvement échappe à tous nos raisonnements et à toutes nos prises.
-Voilà le domaine de Fielding; son art et son plaisir, comme celui de
-Molière, consistent à lever un coin du manteau; ses personnages
-paradent d'un air raisonnable, et tout d'un coup, par une ouverture,
-le lecteur aperçoit le fourmillement intérieur des vanités, des
-folies, des concupiscences et des rancunes secrètes qui les font
-marcher. Par exemple, quand Tom Jones a le bras cassé, le philosophe
-Square vient le consoler par une application de maximes stoïciennes;
-mais en lui prouvant que la douleur est chose indifférente, il se mord
-la langue et lâche un ou deux jurons, sur quoi le théologien Thwackum,
-son commensal et son rival, lui assure que sa mésaventure est un
-avertissement de la Providence, et tous deux manquent de se gourmer.
-Une autre fois le chapelain de la prison, ayant déchargé son éloquence
-et engagé le condamné au repentir, accepte de lui un bol de punch
-parce que l'Écriture ne dit rien contre cette liqueur, et lui récite
-après boire son dernier sermon contre les philosophes païens. Ainsi
-déshabillés, les instincts ont une tournure grotesque; les gens
-s'avancent gravement, la canne à la main, et pour nous ils sont tout
-nus. Sachez qu'ils sont nus tout à fait; aussi certaines de leurs
-attitudes sont bien gaies. Les dames feront sagement de ne pas entrer
-ici. Ce puissant génie, tout franc et réjoui, aime comme Rubens les
-kermesses; les rouges trognes reluisantes de bonne humeur, de
-sensualité et d'énergie, dansent chez lui, remuent et se choquent, et
-les instincts dévergondés y viennent accoupler leurs violences. C'est
-avec eux qu'il compose ses premiers personnages. Il n'y en a point
-chez lui de plus vivants que ceux-là, de plus largement tracés à
-grands traits et d'un élan, d'une couleur plus saine. Si les gens
-réfléchis comme Allworthy restent effacés dans un coin de sa vaste
-toile, les personnages instinctifs comme Western s'y détachent avec un
-relief et un éclat qu'on n'a point vus depuis Falstaff. Western est un
-_squire_ de campagne, bonhomme au demeurant, mais ivrogne, toujours à
-cheval, inépuisable en jurons, prompt aux gros mots, aux coups de
-poing, sorte de charretier alourdi, endurci et enfiévré par la
-brutalité de la race, par la sauvagerie de la campagne, par les
-exercices violents, par l'abus de la grosse mangeaille et des boissons
-fortes, tout imbu d'orgueil et de préjugés anglais et rustiques,
-n'ayant jamais été discipliné par la contrainte du monde, puisqu'il
-vit aux champs, ni par celle de l'éducation, puisqu'il sait à peine
-lire, ni par celle de la réflexion, puisqu'il ne peut pas mettre deux
-idées ensemble, ni par celle de l'autorité, puisqu'il est riche et
-_justice_, et livré, comme une girouette qui siffle et grince, à tous
-les coups de vent de toutes les passions. Sitôt qu'on le contredit, il
-devient rouge, il écume, il veut rosser les gens: «Défais ton
-habit[132]....» Il faut même l'empoigner à bras-le-corps pour
-l'arrêter de vive force. Il court chez Allworthy pour se plaindre de
-Jones, qui ose faire la cour à sa fille. «Il a eu de la chance que je
-n'aie pas pu l'empoigner; je l'aurais roulé, j'aurais dérangé son
-miaulement; j'aurais appris à ce fils de gueuse à mettre la main au
-plat de son maître. Il n'aura jamais un morceau de mon plat, ni un
-liard pour en acheter. Et si elle le veut, elle, une chemise sera sa
-dot. J'aimerais mieux mettre mon bien dans la caisse d'amortissement,
-pour qu'on l'envoie en Hanovre et qu'on corrompe notre nation
-avec[133].»--Et comme Allworthy dit qu'il en a bien du chagrin.--«Au
-diable votre chagrin! il me servira joliment quand j'aurai perdu ma
-seule enfant, ma pauvre Sophie, qui était la joie de mon coeur, et
-toute l'espérance, et toute la consolation de mes vieux jours; mais je
-suis décidé à la mettre à la porte: elle mendiera, elle crèvera de
-faim, elle pourrira dans la rue. Pas un sou, pas un sou! elle n'aura
-jamais un sou de moi! Ce fils de chienne a toujours été bon pour tirer
-le lièvre au gîte. Le diable le crève! Je ne savais guère la
-minette[134] qu'il avait en vue; mais ce sera le plus mauvais gibier
-qu'il ait levé de sa vie. Il ne trouvera là qu'une charogne; la peau
-de dessus est tout ce qu'il en aura[135]!»--Sa fille essaye de le
-raisonner, il tempête. Alors elle parle de tendresse et d'obéissance;
-d'allégresse il saute par la chambre, et les larmes lui viennent aux
-yeux. À ce mot, elle reprend ses supplications; il grince les dents,
-il serre les poings, il frappe du pied. «Tu l'épouseras, tu l'auras!
-le diable m'emporte! tu l'auras, quand tu te pendrais le lendemain
-matin[136]!» Il ne peut pas trouver une raison, il ne sait que lui
-dire d'être bonne fille. Il se contredit, il défait ses propres
-projets: il est comme un taureau aveugle qui bute à droite, à gauche,
-revient sur ses pas, n'atteint personne et piétine en place. Au
-moindre bruit, il fonce en avant, outrageusement, sans savoir
-pourquoi. Ses idées ne sont que des frémissements ou des élans de la
-chair et du sang. Jamais l'animal physique n'a plus entièrement
-recouvert et absorbé l'homme. Il en devient grotesque, tant il est
-naïf et près de la brute; il se laisse mener, il a des mots d'enfant:
-«Je ne sais pas comment cela arrive; mais le diable m'emporte,
-Allworthy, si vous ne me faites pas toujours faire justement ce qu'il
-vous plaît. Et pourtant j'ai un aussi bon domaine que vous, et je suis
-_justice_ aussi bien que vous-même.» Rien ne tient en lui ni ne dure;
-il est tout de prime-saut; il ne vit que pour le moment. Rancune,
-intérêt, aucune des passions à longue portée n'a de prise sur lui. Il
-embrasse les gens que tout à l'heure il voulait assommer. Tout
-disparaît pour lui dans la fougue de la passion présente; elle lui
-arrive au cerveau comme un flot soudain qui noie le reste. À présent
-qu'il est réconcilié avec Tom, il n'a pas de cesse que Tom n'ait sa
-fille. «C'est Tom qui la chiffonnera. Sus, sus, mon garçon, en avant
-sur elle! Voilà ce que c'est, mes petits agneaux. Eh bien! est-ce
-convenu? Sera-ce demain ou le jour d'après? Ce ne sera pas une minute
-plus tard que le jour d'après, j'y suis décidé. Allons donc, Tom, je
-te dis que ce sont des grimaces. Par le sang-Dieu! elle voudrait que
-le mariage fût pour cette nuit; elle le voudrait de tout son coeur.
-N'est-ce pas, Sophie, que tu le voudrais? Vois-tu, Allworthy, je te
-parie cinq guinées contre un écu que de demain en neuf mois nous
-aurons un garçon! À présent, dis-moi, qu'est-ce que tu choisis? du
-Bourgogne, du Champagne, ou bien quoi? Par Dieu! nous ferons ripaille
-cette nuit[137].» Et lorsqu'il devient grand-père, il passe son temps
-auprès des nourrices, déclarant que «le babil de sa petite fille est
-une musique plus douce que les aboiements de la plus belle meute
-d'Angleterre.» Voilà la pure nature, et personne ne l'a lâchée à
-travers champs plus débridée, plus impétueuse, plus ignorante de toute
-règle, plus abandonnée à l'afflux de la séve corporelle que Fielding.
-
-Ce n'est pas qu'il l'aime à la façon des grands artistes indifférents,
-Shakspeare et Goethe; au contraire, il est moraliste par excellence,
-et c'est un des grands signes du siècle que les intentions
-réformatrices se rencontrent aussi décidées chez lui qu'ailleurs. Il
-donne à ses fictions un but pratique, et les recommande en disant que
-le ton sérieux et tragique aigrit, tandis que le style comique
-«dispose les gens à la bienveillance et à la bonne humeur[138].» Bien
-plus, il fait la satire du vice; il considère les passions non comme
-de simples forces, mais comme des objets d'approbation ou de blâme. Il
-nous suggère à chaque pas des jugements moraux; il veut que nous
-prenions parti; il discute, excuse ou condamne. Il écrit un roman
-entier en style ironique[139] pour persécuter et assommer la
-friponnerie et la trahison. Il est plus que peintre, il est un
-justicier, et les deux rôles en lui sont d'accord. Car une psychologie
-engendre une morale: là où il y a une idée de l'homme, il y a un idéal
-de l'homme, et Fielding, qui a vu dans l'homme la nature par
-opposition à la règle, loue dans l'homme la nature par opposition à la
-règle, en sorte que, selon lui, la vertu n'est qu'un instinct. La
-générosité, à ses yeux, est comme toutes les sources d'action, une
-inclination primitive; comme toutes les sources d'action, elle coule
-sans que les catéchismes et les phrases y ajoutent rien de bon; comme
-toutes les sources d'action, elle coule parfois trop pleinement et
-trop vite. Prenez-la comme elle est, et n'essayez pas de l'opprimer
-sous une discipline ou de la remplacer par un raisonnement. Monsieur
-Richardson, vos héros si corrects, si compassés, si soigneusement
-empaquetés dans leur attirail de préceptes, sont des bedeaux de
-cathédrale bons pour nasiller dans une procession. Monsieur Square et
-monsieur Thwackum, vos tirades sur la vertu philosophique ou la vertu
-chrétienne sont des exercices de parole utiles pour digérer au
-dessert. La vertu est dans le tempérament et dans le sang; l'éducation
-bavarde et le rigorisme monacal n'y ajoutent rien. Donnez-moi un
-homme, non un mannequin de représentation ou une serinette à phrases.
-Mon héros est l'homme qui naît généreux, comme le chien naît
-affectueux, et comme le cheval naît brave. Je veux un coeur vivant,
-plein de chaleur et de force, non un pédant sec occupé à aligner au
-cordeau toutes ses actions. Ce naturel ardent pourra l'emporter trop
-loin; je lui pardonne ses écarts. Il s'enivrera par mégarde, il
-ramassera une fille sur la route, il donnera volontiers un coup de
-poing, il ne refusera pas un duel; il souffrira qu'une grande dame le
-trouve beau garçon, et il acceptera sa bourse; il sera imprudent, il
-gâtera sa réputation comme Jones; il sera mauvais administrateur et
-fera des dettes comme Booth. Excusez-le d'avoir des muscles, des
-nerfs, des sens, et ce bouillonnement de colère ou d'ardeur qui
-précipite en avant les animaux de noble race. Mais il souffrira qu'on
-le batte jusqu'au sang plutôt que d'exposer un pauvre garde-chasse. Il
-pardonnera à son mortel ennemi sans effort, par bonté pure, et lui
-enverra de l'argent en cachette. Il sera loyal envers sa maîtresse, et
-lui gardera sa fidélité, en dépit de toutes les offres, dans le pire
-dénûment et sans la moindre espérance de l'obtenir. Il sera libéral de
-sa bourse, de ses peines, de sa souffrance, de son sang; il ne s'en
-vantera pas; il n'aura ni orgueil, ni vanité, ni affectation, ni
-dissimulation; la bravoure et la bonté surabonderont dans son coeur,
-comme la bonne eau dans une bonne source. Il pourra être balourd comme
-le capitaine Booth, joueur même, dépensier, incapable de conduire ses
-affaires, capable par tentation d'être un jour infidèle à sa femme;
-mais il sera si sincère dans son repentir, son erreur sera si
-involontaire, il sera si soigneusement, si véritablement tendre,
-qu'elle l'aimera avec excès[140], et qu'en bonne foi il le mérite. Il
-se fera auprès d'elle garde-malade, nourrice, maman; il l'accouchera
-lui-même; il aura pour elle des adorations d'amant, toujours, en
-présence de tout le monde, même devant miss Matthews qui l'a séduit.
-«Je déclarai que, si j'avais le monde, je serais prêt à le mettre aux
-pieds de mon Amélia. Et Dieu sait que je le ferais, quand ce seraient
-dix mille mondes[141]!» Il pleure comme un enfant en pensant à elle;
-il l'écoute comme ferait un petit enfant. «Je répète ses propres
-paroles, car il m'arrive ordinairement de retenir ce qu'elle dit.» Il
-s'habille en cachette lorsqu'il est obligé de partir pour son
-régiment, et, «chantant, sifflant, se secouant, essayant toutes les
-façons de ne pas penser,» il s'enfuit pendant qu'elle dort, parce
-qu'il ne saurait soutenir ses larmes. Dans ce corps de soudard, sous
-cette épaisse cuirasse de tapageur, il y a un vrai coeur de femme qui
-se fond, qu'un rien trouble lorsqu'il s'agit de ce qu'il aime, timide
-dans sa tendresse, inépuisable en dévouement, en confiance, en
-abnégation, en effusions. Quand un homme a cela, passez sur le reste;
-avec ses excès et ses folies, il vaut mieux que tous vos dévots
-gantés.
-
-À cela nous répondrons: Vous faites bien de défendre la nature; mais
-que ce soit à la condition de n'en rien supprimer. Un point manque
-dans vos gens si bien membrés, la finesse; les rêveries délicates,
-l'élévation enthousiaste et la délicatesse frémissante sont aussi
-bien dans la nature que la grosse vigueur, l'hilarité bruyante et la
-franche bonté. La poésie est vraie comme la prose, et s'il y a des
-mangeurs et des boxeurs, il y a aussi des artistes et des chevaliers.
-Cervantes, que vous imitez, et Shakspeare, que vous rappelez, ont eu
-cette finesse, et l'ont peinte; dans cette large moisson que vous
-rapportez à pleins bras, vous avez oublié les fleurs. On finit par se
-lasser de vos coups de poing et de vos comptes d'hôtellerie. Vous
-pataugez trop volontiers dans les étables, parmi les pourceaux
-ecclésiastiques de Trulliber. On voudrait vous voir plus de
-ménagements pour vos héroïnes; les accidents du chemin lèvent bien
-souvent leurs collerettes, et Fanny, Sophie, mistress Heartfree ont
-beau rester pures, on se souvient malgré soi des coups de main qui ont
-troussé leurs jupons. Vous êtes si rude que vous ne sentez pas
-l'atroce. Vous persuadez à Tom Jones faussement, mais pour un instant,
-que mistress Williams, dont il a fait sa maîtresse, est sa mère, et
-vous laissez longtemps le lecteur enfoncé dans l'infamie de cette
-supposition. Enfin vous êtes obligé de vous guinder pour peindre
-l'amour; vous ne trouvez que des épîtres compassées; les transports de
-votre Tom Jones ne sont que des phrases d'auteur. Faute d'idées, il
-débite des odes. Vous ne connaissez que l'élan des sens, le
-bouillonnement du sang, l'effusion de la tendresse, mais non
-l'exaltation nerveuse et le ravissement poétique. L'homme tel que vous
-le concevez est un bon buffle, et c'est peut-être le héros qu'il faut
-à un peuple qui s'est appelé lui-même John Bull, Jean Taureau.
-
-[Note 131: Il était pourtant fils d'un général et petit-fils d'un
-comte.]
-
-[Note 132: Impossible de tout traduire. Liv. VI, ch. 9. Voyez
-vous-même l'offre remarquable que le squire fait à Jones.]
-
-[Note 133: It's well for un I could not get at un; I'd a lick'd
-un, I'd a spoil'd his caterwauling; I'd a taught the son of a whore to
-meddle with the meat of his master. He shan't ever have a morsel of
-meat of mine or a varden to buy it. If she will ha un, one smock shall
-be her portion. I'll sooner gee my estate to the zinking fund, that it
-may be sent to Hanover, to corrupt our nation with.]
-
-[Note 134: Puss, terme de chasse, sans équivalent en français.]
-
-[Note 135: Pox o' your sorrow. It will do me abundance of good,
-when I have lost my only child, my poor Sophy, that was the joy of my
-heart, and all the hope and comfort of my age. But I am resolved I
-will turn her out o' doors; she shall beg and starve and rot in the
-streets. Not one hapenny, not a hapenny shall she ha o' mine. The son
-of a bitch was always good at finding a hare sitting and be rotted
-to'n; I little thought what puss he was looking after. But it shall be
-the worst he ever vound in his life. She shall be no better than
-carrion; the skin o'er it is all he shall ha, and zu you may tell un.]
-
-[Note 136: I am determined upon this match, and ha him you shall,
-damn me, if shat unt. Damn me, if shat unt, though dost hang thyself
-the next morning.]
-
-[Note 137: To her, boy, to her, go to her. That's it, my little
-honeys, O that's it. Well, what, is it all over? Has she appointed the
-day, boy? What, shall it be to-morrow, or the next day? It shan't be
-put off a minute longer than next day, I am resolved.... I tell thee
-it is all a flimflam. Zoodikers! she'd ha the wedding to night with
-all her heart. Would'st not, Sophy? Where the devil is Allworthy?...
-Harkee, Allworthy, I'll bet thee five pounds to a crown, we ha a boy
-to-morrow nine months. But prithee, tell me what wat ha? Wat ha
-Burgundy, Champaigne, or what? For please Jupiter, we'll make a night
-on't.]
-
-[Note 138: Préface de _Joseph Andrews_.]
-
-[Note 139: _Jonathan Wild._]
-
-[Note 140: Amélia est la parfaite épouse anglaise, supérieure en
-cuisine, dévouée jusqu'à pardonner à son mari ses infidélités
-accidentelles, toujours grosse. «Dear Billy, though my understanding
-be much inferior to yours, etc.» Elle est modeste à l'excès, toujours
-rougissante et tendre. Bagillard lui ayant écrit des lettres d'amour,
-elle les jette: «I would not have such a letter in my possession for
-the universe; I thought my eyes contaminated with reading it.»]
-
-[Note 141: I declared that if I had the world I was ready to lay
-it at my Amelia's feet. And so, heaven knows, I would ten thousand
-worlds!]
-
-
-V
-
-En tous cas, il est puissant et redoutable, et si en ce moment vous
-rassemblez en votre esprit les traits dispersés des figures que les
-romanciers viennent de faire passer devant vos yeux, vous vous
-sentirez transporté dans un monde à demi barbare et dans une race dont
-l'énergie doit effaroucher ou révolter toute votre douceur. À présent
-ouvrez un copiste plus littéral de la vie: sans doute ils le sont
-tous, et déclarent, Fielding entre autres, que, s'ils imaginent un
-trait, c'est qu'ils l'ont vu; mais Smollett a cet avantage, qu'étant
-médiocre il décalque les figures platement, prosaïquement, sans les
-transformer par l'illumination du génie; la jovialité de Fielding et
-le rigorisme de Richardson ne sont plus là pour égayer ou ennoblir les
-tableaux. Regardez chez lui les moeurs face à face; écoutez les aveux
-de cet imitateur de Lesage, qui reproche à Lesage d'être gai et de
-badiner avec les mésaventures de son héros; voyez l'âpreté de cette
-rancune, qui veut «soulever l'indignation du lecteur contre le
-caractère sordide et vicieux du monde et montrer le mérite modeste aux
-prises avec l'égoïsme, l'envie, la malice et la lâche indifférence de
-l'humanité[142].» Ce ne sont plus seulement les coups de poing qui
-pleuvent, mais aussi les coups de couteau, d'épée, de pistolet. Dans
-ce monde-là, quand une fille sort de chez elle, elle court risque de
-rentrer femme, et quand un homme sort de chez lui, il court risque de
-ne pas rentrer du tout. Les femmes enfoncent leurs ongles dans la
-figure des hommes; les _gentlemen_ bien élevés, comme Peregrine,
-sanglent les gens à coup de fouet. Ayant trompé un mari qui refuse de
-lui demander satisfaction, Peregrine le fait prendre par ses gens et
-tremper dans un canal. Dénoncé par un vicaire qu'il a rossé, il le
-fait rouer de coups par un aubergiste, qui de plus lui arrache avec
-les dents un morceau de l'oreille. Je citerais de mémoire vingt autres
-attentats commencés ou achevés. Les injures atroces, les mâchoires
-cassées, les coups de bâton assénés sur les gens abattus par terre, la
-hargneuse dureté des conversations, la grossière brutalité des
-plaisanteries, donnent l'idée d'une meute de bouledogues acharnés à se
-battre, et qui, lorsqu'ils entrent en gaieté, s'amusent encore à
-s'enlever des morceaux de chair. Un Français a peine à supporter
-l'histoire de Roderick Random ou plutôt celle de Smollett quand il
-est sur le vaisseau de guerre. Il est _pressé_, c'est-à-dire empoigné
-de force, jeté par terre, à coups de bâton et de couteau, lié comme un
-ballot et roulé sanglant à bord devant les matelots, qui rient de ses
-blessures et disent, en voyant ses cheveux collés comme des ficelles,
-qu'il a les cordes rouges sur la tête au lieu de les avoir sur le dos.
-Il prie ses voisins de tirer son mouchoir de sa poche pour arrêter le
-sang qui coule de sa tête; les voisins tirent le mouchoir et le
-vendent d'un grand sang-froid à la pourvoyeuse moyennant un quart de
-gin. Le capitaine Oakum déclare qu'il ne veut plus de malades à bord,
-les fait monter sur le pont à coups de fouet, crachant le sang,
-défaillant de faiblesse; plusieurs deviennent fous, beaucoup meurent,
-et de soixante et un il n'en reste que douze. Pour pénétrer dans ce
-noir hôpital suffocant qui pullule de vermine, il faut ramper sous les
-hamacs pressés et les écarter par la force des épaules avant d'arriver
-jusqu'aux patients. Lisez encore le récit de miss William, une jeune
-fille riche et de bonne naissance réduite au métier de courtisane,
-rançonnée, affamée, malade, grelottante, errant dans les rues pendant
-de longues nuits d'hiver, parmi «les misérables créatures nues, en
-haillons crasseux, entassées comme des pourceaux dans le coin d'une
-allée sombre,» qui appellent les matelots ivres pour obtenir «de quoi
-apaiser avec du gin la rage de la faim et le froid, et qui descendent
-dans l'insensibilité bestiale jusqu'à ce qu'à la fin elles aillent
-mourir et pourrir sur un fumier.» Celle-ci est jetée à Bridewell avec
-le rebut de la ville, soumise aux caprices d'un tyran qui lui impose
-des tâches au-dessus de ses forces et la punit de ne pas les remplir,
-fouettée jusqu'à s'évanouir, puis à coups de fouet tirée de son
-évanouissement, pendant ce temps volée de tout ce qu'elle a sur elle,
-bonnet, souliers, bas, «mourant de faim et aspirant à mourir vite.»
-Une nuit, elle essaye de se pendre. Deux de ses voisines qui la
-guettaient l'en empêchent. «Le lendemain matin, je fus punie de trente
-coups de verges. La douleur, jointe au désappointement et au
-désespoir, me priva de ma raison et me jeta dans un délire de fureur
-pendant lequel j'arrachai la chair de mes os avec mes dents et je me
-lançai la tête contre le pavé.» En vain vous vous retournez du côté du
-héros pour vous reposer d'un tel spectacle. Il est sensuel et grossier
-comme ceux de Fielding, sans être comme ceux de Fielding bon et
-joyeux. «L'orgueil et le ressentiment sont les deux principaux
-ingrédients de son caractère.» Le généreux vin de Fielding, entre les
-mains de Smollett, s'est tourné en eau-de-vie de cabaret. Ses héros
-sont égoïstes, ils se vengent barbarement; Roderick exploite son
-fidèle Strap, et finit par le marier à une prostituée. Peregrine
-attaque par le complot le plus lâche et le plus brutal l'honneur d'une
-jeune fille qu'il doit épouser, et qui est la soeur de son meilleur
-ami. On prend en haine son caractère rancunier, concentré, opiniâtre,
-qui est tout à la fois celui d'un roi absolu habitué à se contenter
-aux dépens du bonheur des autres et celui d'un rustre qui n'a de
-l'éducation que le vernis. On serait inquiet de vivre auprès de lui;
-il n'est bon qu'à choquer ou à tyranniser les autres. On l'évite comme
-une bête dangereuse; l'afflux soudain de la passion animale et le
-torrent de la volonté fixe sont si forts en lui que, lorsqu'il manque
-son but, il extravague, il met l'épée à la main contre l'aubergiste;
-il faut le saigner, il devient fou. Jusqu'à ses générosités, tout est
-gâté chez lui par l'orgueil; jusqu'à ses gaietés, tout est assombri
-chez lui par la dureté. Ses amusements sont barbares et ceux de
-Smollett sont du même goût. Il outre les caricatures; il croit nous
-divertir en nous montrant des bouches fendues jusqu'aux oreilles et
-des nez longs d'un demi-pied; il exagère un préjugé national ou un tic
-de métier jusqu'à y absorber tout l'homme; il entre-choque les plus
-repoussants des grotesques, un lieutenant Lishamago à demi rôti par
-les Indiens rouges, des loups de mer qui passent leur vie à vociférer
-et à travestir toutes les idées dans leur jargon nautique, de vieilles
-filles laides comme des guenons, sèches comme des squelettes, âpres
-comme du vinaigre, des maniaques enfoncés dans la pédanterie, dans
-l'hypocondrie, dans la misanthropie, dans le silence. Bien loin de les
-esquisser en passant, comme Gil-Blas, il appuie le trait
-désagréablement avec insistance, et le surcharge de tous les détails,
-sans considérer s'ils sont trop nombreux, sans reconnaître qu'ils sont
-excessifs, sans sentir qu'ils sont odieux, sans éprouver qu'ils sont
-dégoûtants. Son public est au niveau de son énergie et de sa rudesse,
-et, pour remuer de tels nerfs, un écrivain ne peut pas frapper trop
-fort.
-
-Mais en même temps, pour civiliser cette barbarie et maîtriser cette
-violence, une faculté paraît, commune à tous, auteurs et public: la
-sérieuse réflexion attachée à observer les caractères. C'est vers le
-dedans de l'homme que leurs yeux se tournent. Ils notent exactement
-les particularités de l'individu et les marquent d'une empreinte si
-précise que leur personnage devient un type que l'on n'oublie plus.
-Ils sont psychologues. _Every man in his humour_, ce titre d'une
-comédie du vieux Ben Jonson indique combien ce goût, chez eux, est
-ancien et national. Smollett, sur cette donnée, écrit un roman entier,
-_Humphrey Clinker_. Point d'action; le livre est un recueil de lettres
-écrites pendant un voyage en Écosse et en Angleterre. Chacun des
-voyageurs, suivant son tour d'esprit, juge différemment des mêmes
-objets. Un vieux gentilhomme généreux, grognon, qui s'occupe à se
-croire malade, une vieille fille revêche en quête d'un mari, une femme
-de chambre naïve et vaniteuse qui estropie vaillamment l'orthographe,
-une file d'originaux qui tour à tour apportent leurs bizarreries sur
-la scène, voilà les personnages; le plaisir du lecteur consiste à
-reconnaître leur humeur dans leur style, à prévoir leurs sottises, à
-sentir le fil qui tire chacun de leurs gestes, à vérifier la
-concordance de leurs idées et de leurs actions. Poussez à l'excès
-cette étude des particularités humaines, vous verrez naître le talent
-de Sterne. Figurez-vous un homme qui se met en voyage ayant sur les
-yeux une paire de lunettes extraordinairement grossissantes. Un poil
-sur sa main, une tache à la nappe, le pli d'un habit qui remue,
-l'intéresseront; à ce compte, il n'ira pas bien loin, il emploiera la
-journée à faire six pas et ne sortira pas de sa chambre. Pareillement
-Sterne écrit quatre volumes pour raconter la naissance de son héros.
-Il aperçoit l'infiniment petit et décrit l'imperceptible. Un homme
-fait sa raie de travers, cela tient, selon Sterne, à l'ensemble de son
-caractère, lequel tient à celui de son père, de sa mère, de son oncle
-et de tous ses aïeux; cela tient à la structure de son cerveau, qui
-tient aux circonstances de sa conception et de sa naissance,
-lesquelles tiennent aux manies de ses parents, à l'humeur du moment,
-aux conversations de l'heure précédente, aux contrariétés du dernier
-curé, à une coupure du pouce, à vingt noeuds faits sur un sac, à je ne
-sais combien de choses encore. Les six ou huit volumes de _Tristram
-Shandy_ sont employés à les compter; car le moindre et le plus plat
-des accidents, un éternuement, une barbe mal faite, traîne derrière
-soi un réseau inextricable de causes entre-croisées les unes dans les
-autres, qui, en haut, en bas, à droite, à gauche, par des
-prolongements et des ramifications invisibles, s'enfoncent au plus
-profond des caractères et dans les plus lointains des événements. Au
-lieu d'extraire, comme le reste des romanciers, la grosse racine
-principale, Sterne, avec des ménagements et des réussites
-merveilleuses, s'applique à retirer l'écheveau embrouillé des
-filaments innombrables qui sinueusement plongent et s'éparpillent pour
-aller de tous côtés pomper la séve et la vie. Si grêles, si
-entrelacés, si enfouis qu'ils soient, il atteint jusqu'à eux; il les
-démêle, il ne les casse point, il les rapporte à la lumière, et là où
-nous n'imaginions qu'une simple tige, nous contemplons avec étonnement
-la population et la végétation souterraine des fibres multipliées et
-des fibrilles par qui la plante visible végète et se soutient.
-
-Voilà certes un talent étrange, composé d'aveuglement et de
-clairvoyance, et qui ressemble à ces maladies de la rétine dans
-lesquelles le nerf surexcité devient à la fois obtus et perspicace,
-incapable d'apercevoir ce que les yeux les plus ordinaires atteignent,
-capable d'apercevoir ce que les yeux les plus perçants ne saisissent
-pas. En effet, Sterne est un malade humoriste et excentrique,
-ecclésiastique et libertin, joueur de violon et philosophe, «qui geint
-sur un âne mort et délaisse sa mère vivante,» égoïste de fait,
-sensible en paroles, et qui en toutes choses prend le contre-pied de
-lui-même et d'autrui. Son livre est comme un grand magasin de
-bric-à-brac où les curiosités de tout siècle, de toute espèce et de
-tout pays gisent entassées pêle-mêle: textes d'excommunication,
-consultations médicales, passages d'auteurs inconnus ou imaginaires,
-bribes d'érudition scolastique, enfilades d'histoires saugrenues,
-dissertations, apostrophes au lecteur. Sa plume le mène: ni suite, ni
-plan; tout au contraire, quand il rencontre l'ordre, il le défait
-exprès; d'un coup de pied, il fait rouler sur son histoire commencée
-la pile des in-folio voisins et gambade par-dessus. Il s'amuse à nous
-désappointer, à nous dérouter par les interruptions et les attentes.
-La gravité lui déplaît, il la traite d'hypocrite; à son gré, la folie
-vaut mieux, et il se peint dans Yorick. Chez un esprit bien bâti, les
-idées défilent en procession avec un mouvement ou une accélération
-uniforme; dans cette tête bizarre, elles sautillent comme une cohue de
-masques en carnaval, par bandes, chacune tirant sa voisine par les
-pieds, par la tête, par un pan d'habit, avec le remue-ménage le plus
-universel et le plus imprévu. Toutes ses petites phrases coupées sont
-des soubresauts; on halète à les lire. Le ton ne reste jamais deux
-minutes le même: le rire vient, puis un commencement d'émotion, puis
-le scandale, puis l'étonnement, puis l'attendrissement, puis encore le
-rire. Le malin bouffon tire et brouille les fils de tous nos
-sentiments, et nous fait aller de ci, de là, baroquement, comme des
-marionnettes. Entre ces divers fils, il y en a deux qu'il tire plus
-volontiers que les autres. Comme tous les gens qui ont des nerfs, il
-est sujet aux attendrissements: non qu'il soit vraiment bon et tendre,
-au contraire sa vie est d'un égoïste; mais à de certains jours il a
-besoin de pleurer, et nous fait pleurer avec lui. Il s'émeut pour un
-oiseau captif, pour un pauvre âne qui, accoutumé aux coups, le regarde
-d'un air résigné, «comme pour lui dire de ne point le battre trop
-fort, mais que cependant, s'il veut, il peut le battre.» Il écrira
-deux pages sur l'attitude de cet âne, et Priam aux pieds d'Achille
-n'était pas plus touchant. C'est ainsi qu'il rencontrera dans un
-silence, dans un juron, dans la plus mince action domestique, des
-délicatesses exquises et de petits héroïsmes, sortes de fleurs
-charmantes invisibles à tout autre, et qui poussent dans la poudre du
-plus sec chemin. Un jour l'oncle Toby, le pauvre capitaine invalide,
-attrape, après de longs essais inutiles, une grosse mouche
-bourdonnante qui l'a cruellement tourmenté pendant tout le dîner; il
-se lève, traverse la chambre sur sa jambe souffrante, et, ouvrant la
-fenêtre: «Va-t'en, pauvre diablesse, va-t'en; pourquoi est-ce que je
-te ferais du mal? Le monde certainement est assez large pour nous
-contenir tous les deux, toi et moi[143].» Cette sensibilité de femme
-est trop fine, on ne peut la décrire; il faudrait traduire une
-histoire entière, celle de Lefèvre par exemple, pour en faire respirer
-le parfum; ce parfum s'évapore sitôt qu'on y touche, et ressemble à la
-faible senteur fugitive des plantes qu'on a portées un instant dans la
-chambre d'un convalescent. Ce qui en augmente encore la douceur
-triste, c'est le contraste des polissonneries qui, comme une haie
-d'orties, les environnent de toutes parts. Sterne, ainsi que tous les
-gens dont la machine est surexcitée, a des appétits baroques. Il aime
-les nudités, non par sentiment du beau à la façon des peintres, non
-par sensualité et franchise à l'exemple de Fielding, non par recherche
-du plaisir, ainsi que les Dorat, les Boufflers et tous les fins
-voluptueux qui riment et s'égayent en ce moment de l'autre côté de la
-Manche. S'il va aux endroits sales, c'est qu'ils sont interdits et
-point fréquentés. Ce qu'il y cherche c'est la singularité et le
-scandale. Ce qui l'affriande dans le fruit défendu, ce n'est pas le
-fruit, c'est la défense; car celui où il mord de préférence est tout
-flétri ou piqué aux vers. Qu'un épicurien ait du plaisir à détailler
-les jolis péchés d'une jolie femme, rien d'étonnant; mais qu'un
-romancier se complaise à surveiller l'alcôve de deux vieux bourgeois
-rances, à remarquer les suites de la chute d'un marron brûlant dans
-une culotte, à détailler les questions de la veuve Wadman sur la
-portée des blessures de l'aine, cela ne s'explique que par le
-dévergondage d'une imagination pervertie qui trouve son amusement dans
-les idées répugnantes, comme les palais gâtés trouvent leur
-contentement dans la saveur âcre du fromage avancé[144]. Aussi, pour
-lire Sterne, faut-il attendre les jours de caprice, de _spleen_ et de
-pluie, où, à force d'agacement nerveux, on est dégoûté de la raison.
-En effet ses personnages sont aussi déraisonnables que lui-même. Il ne
-voit en l'homme que la manie, et ce qu'il appelle le _dada_, le goût
-des fortifications dans l'oncle Tobie, la manie des tirades oratoires
-et des systèmes philosophiques dans M. Shandy. Ce dada, à son gré, est
-comme une verrue, d'abord si petite qu'on l'aperçoit à peine, et
-seulement lorsqu'elle est sous un bon jour; mais la voilà qui peu à
-peu grossit, se couvre de poils, rougit et bourgeonne tout alentour;
-son propriétaire, qui en jouit et l'admire, la nourrit, jusqu'à ce
-qu'enfin elle se change en loupe énorme, et que le visage entier
-disparaisse sous l'excroissance parasite qui l'envahit. Personne n'a
-égalé Sterne dans l'histoire de ces hypertrophies humaines; il pose le
-germe, l'alimente par degrés; il fait ramper alentour les filaments
-propagateurs, il montre les petites veines et les artérioles
-microscopiques qui s'abouchent dans son intérieur, il compte les
-palpitations du sang qui les traverse, il explique leurs changements
-de couleur et leurs augmentations de volume. L'observation
-psychologique atteint ici l'un de ses développements extrêmes. Il faut
-un art bien avancé pour décrire, par delà la régularité et la santé,
-l'exception ou la dégénérescence, et le roman anglais se complète ici
-en ajoutant à la peinture des formes la peinture des déformations.
-
-[Note 142: The disgraces of Gil Blas are for the most part such as
-rather excite mirth than compassion. He himself laughs at them, and
-his transitions from distress to happiness or, at least, ease, are so
-sudden that neither the reader has time to pity him, nor himself to be
-acquainted with affliction. This conduct.... prevents that generous
-indignation which ought to animate the reader against the sordid and
-vicious disposition of the world. I have attempted to represent modest
-merit struggling with every difficulty to which a friendless orphan is
-exposed from his own want of experience as well as from the
-selfishness, envy, malice, and base indifference of mankind.]
-
-[Note 143: Go, poor devil, get thee gone, why should I hurt thee?
-The world surely is wide enough to hold both thee and me.]
-
-[Note 144: Sterne, Goldsmith, Burke, Sheridan, Moore ont une
-nuance propre, qui vient de leur sang, ou de leur parenté proche ou
-lointaine, la nuance irlandaise. De même Hume, Robertson, Smollett, W.
-Scott, Burns, Beattie, Reid, D. Stewart, etc., ont la nuance
-écossaise. Dans la nuance irlandaise ou celte, on démêle un excès de
-chevalerie, de sensualité, d'expansion, bref un esprit moins bien
-équilibré, plus sympathique et moins pratique. Au contraire,
-l'Écossais est un Anglais un peu affiné ou un peu rétréci, parce qu'il
-a plus pâti et plus jeûné.]
-
-
-VI
-
-Le moment approche où les moeurs épurées vont, en l'épurant, lui
-imprimer son caractère final. Des deux grandes tendances qui se sont
-manifestées par lui, la brutalité native et la réflexion intense,
-l'une a fini par vaincre l'autre: la littérature, devenue sévère,
-chasse de la fiction les grossièretés de Smollett et les indécences de
-Sterne, et le roman tout moral, avant d'arriver dans les mains presque
-prudes de miss Burney, passe dans les honnêtes mains de Goldsmith. Son
-_Ministre de Wakefield_ est «une idylle en prose,» un peu gâtée par
-des phrases trop bien écrites, mais au fond bourgeoise comme un
-tableau flamand. Regardez dans Terburg ou Miéris une femme qui fait
-son marché, un bourgmestre qui vide son long verre de bière; les
-figures sont vulgaires, les naïvetés comiques, la marmite est à la
-place d'honneur; pourtant ces bonnes gens sont si paisibles, si
-contents de leur petit bonheur régulier, qu'on leur porte envie.
-L'impression que laisse le livre de Goldsmith est à peu près celle-là.
-L'excellent docteur Primrose est un ecclésiastique de campagne dont
-toutes les aventures pendant longtemps consistent «à passer du lit
-bleu au lit brun.» Il a des cousins au quarantième degré qui viennent
-manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute
-l'éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait presque lire,
-excelle dans les conserves, et conte à table l'histoire et les mérites
-de chaque plat. Ses filles aspirent à l'élégance et confectionnent des
-eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils Moïse se fait duper à
-la foire, et vend le poulain moyennant un assortiment de lunettes
-vertes. Lui-même, Primrose, compose des traités que personne n'achète
-contre les secondes noces des ecclésiastiques, écrit d'avance dans
-l'épitaphe de sa femme qu'elle fut la seule femme du docteur Primrose,
-et, en manière d'encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau
-d'éloquence. Cependant le ménage va son petit train; les filles et la
-mère régentent un peu le père de famille; il se laisse faire en bon
-homme, lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie,
-s'arrange dans sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à
-l'oeil vairon et l'autre qui n'a pas de queue. «Rien ne pouvait
-surpasser la propreté de mes petits enclos; les ormes et les haies
-étaient d'une beauté inexprimable....» Notre maison «était située au
-pied d'une colline en pente, avec un beau taillis qui l'abritait par
-derrière et une rivière babillarde par devant. D'un côté une prairie
-et de l'autre une pelouse.... Elle n'était que d'un étage et couverte
-de chaume, ce qui lui donnait un air de simplicité et d'agrément. Les
-murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux[145]....
-Quoique la même chambre nous servît de parloir et de cuisine, cela ne
-faisait que la rendre plus chaude. D'ailleurs, comme elle était tenue
-avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les cuivres étant
-bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur les rayons,
-l'oeil était agréablement flatté et n'avait pas besoin d'un plus riche
-ameublement.» Ils fanent en famille, vont s'asseoir sous le
-chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles; les deux
-filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parents s'amusent
-à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de clochettes
-bleues et de centaurées. «Encore une bouteille, Deborah, ma chère, et
-toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîments ne devons-nous point
-au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la tranquillité,
-l'abondance! Je me sens plus heureux maintenant que le plus grand
-monarque de la terre. Il n'a pas un coin du feu pareil, ni autour de
-lui des visages si gais[146].»
-
-Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l'est pas moins. Le pauvre
-ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite cure, il
-est devenu fermier. Le _squire_ du voisinage séduit et enlève sa fille
-aînée; le feu prend à sa maison, il a le bras brûlé jusqu'à l'épaule
-en sauvant ses deux petits enfants. Il est mis en prison, pour dettes,
-parmi des brutes et des coquins qui jurent et blasphèment, dans un
-mauvais air, sur la paille, sentant que son mal augmente, prévoyant
-que sa famille sera bientôt sans pain, apprenant que sa fille meurt;
-«son coeur se soutient pourtant,» il reste prêtre et chef de famille,
-prescrit à chacun des siens son emploi, encourage, console, pourvoit,
-ordonne, prêche les prisonniers, supporte leurs railleries grossières,
-les réforme, établit dans la prison le travail utile et la règle
-volontaire. Ce n'est pas la dureté ni le tempérament morose qui
-l'affermissent; il n'y a pas d'âme plus paternelle, plus sociable,
-plus humaine, plus ouverte aux émotions douces et aux tendresses
-intimes. Ce n'est point l'orgueil ni la haine concentrée qui le
-roidissent. «Je n'ai point de ressentiment à présent, dit-il;
-quoiqu'il m'ait pris ce que je tenais plus cher que toutes les
-richesses, quoiqu'il ait déchiré mon coeur (car je suis malade,
-très-malade, presque jusqu'à défaillir), pourtant cela ne m'inspirera
-jamais un désir de vengeance.... Si ma soumission peut lui faire
-plaisir, qu'il sache que, si je lui ai fait quelque injure, j'en suis
-fâché.... Comme il a été autrefois mon paroissien, j'espère un jour
-pouvoir présenter son âme purifiée au tribunal éternel[147].» Rien ne
-sert; le misérable repousse hautainement cette prière si noble, par
-surcroît fait enlever la seconde fille et jeter le fils en prison sous
-une fausse accusation de meurtre. À ce moment-là toutes les affections
-du père sont blessées, toutes ses consolations perdues, toutes ses
-espérances ruinées. Son coeur n'est qu'une plaie, il s'écrie; mais,
-revenant aussitôt à sa profession et à son devoir, il songe à préparer
-son fils et à se préparer lui-même pour l'autre vie, et, afin d'être
-utile à autant de gens qu'il pourra, il veut en même temps exhorter
-les prisonniers. Il «s'efforce de se lever sur sa paille, mais la
-force lui manque, et il n'est capable que de s'appuyer contre le mur,
-soutenu d'un côté par son fils et de l'autre par sa femme.» En cet
-état, il parle, et son sermon, qui fait contraste avec son état, n'en
-est que plus émouvant. C'est une dissertation à l'anglaise, toute
-composée de raisonnements exacts, ayant pour but d'établir que,
-d'après la nature du plaisir et de la peine, les malheureux souffrent
-moins que les heureux de quitter la vie, et jouissent plus que les
-heureux d'obtenir le ciel. On y voit les sources de cette vertu, née
-du christianisme et de la bonté naturelle, mais alimentée longuement
-par la réflexion intérieure. La méditation, qui d'ordinaire ne produit
-que des phrases, aboutit chez lui à des actions. Véritablement ici la
-raison a pris le gouvernement du reste, et elle l'a pris sans opprimer
-le reste: rare et éloquent spectacle, qui, rassemblant et harmonisant
-en un seul personnage les meilleurs traits des moeurs et de la morale
-de ce temps et de ce pays, fait admirer et aimer la vie pieuse et
-réglée, domestique et disciplinée, laborieuse et rustique. La vertu
-protestante et anglaise n'a point formé un modèle plus éprouvé et plus
-aimable. Religieux, affectueux, raisonneur, il concilie des
-dispositions qui semblaient s'exclure; ecclésiastique, cultivateur,
-père de famille, il relève des caractères qui ne semblaient propres
-qu'à fournir des comiques et des bourgeois.
-
-[Note 145: Nothing could exceed the neatness of my little
-enclosures, the elms and hedge-rows appearing with inexpressible
-beauty.... Our little habitation was situated at the foot of a sloping
-hill, sheltered with a beautiful underwood behind, and a prattling
-river before; on one side a meadow, on the other a green.... (It)
-consisted but of one story and was covered with thatch, which gave it
-an air of great snugness....
-
-The walls on the inside were nicely white-washed. Though the same room
-served us for parlour and kitchen, that only made it the warmer.
-Besides as it was kept with the utmost neatness, the dishes, plates
-and coppers being well scoured and all disposed in bright rows on the
-shelves, the eye was agreeably relieved, and did not want richer
-furniture.]
-
-[Note 146: But let us have one bottle more, Deborah, my life, and
-Moses, give us a good song. What thanks do we not owe to heaven for
-thus bestowing tranquillity, health, and competence? I think myself
-happier now than the greatest monarch upon earth. He has no such
-fire-side, nor such pleasant faces about it.]
-
-[Note 147: I have no resentment now, and though he has taken
-from me what I held dearer than all his treasures, though he has
-wrung my heart (for I am sick almost to fainting, very sick, my
-fellow-prisoner), yet that shall never inspire me with vengeance....
-If this submission can do him any pleasure, let him know that if I
-have done him any injury, I am sorry for it.... I should detest my
-own heart, if I saw either pride or resentment lurking there. On the
-contrary, as my oppressor has been once my parishioner, I hope one
-day to present him up an unpolluted soul at the eternal tribunal.]
-
-
-VII
-
-Au centre de ce groupe se tient debout un personnage étrange; le plus
-accrédité de son temps; sorte de dictateur littéraire: Richardson est
-son ami et lui fournit des essais pour son journal; Goldsmith, avec
-une vanité naïve, l'admire en souffrant d'être toujours primé par lui;
-miss Burney imite son style, et le révère comme un père. L'historien
-Gibbon, le peintre Reynolds, l'acteur Garrick, l'orateur Burke,
-l'indianiste Jones, viennent à son club lui donner la réplique. Lord
-Chesterfield, qui a perdu sa faveur, essaye en vain de la regagner en
-proposant de lui décerner, sur tous les mots de la langue, l'autorité
-d'un pape. Boswell le suit à la trace, note ses phrases et le soir en
-remplit des in-quarto. Sa critique fait loi; on se presse pour
-entendre sa conversation; il est l'arbitre du style. Transportons par
-l'imagination ce prince de l'esprit en France, parmi nos jolis salons
-de philosophie élégante et de moeurs épicuriennes; la violence du
-contraste marquera mieux que tout raisonnement la tournure et les
-prédilections de l'esprit anglais.
-
-On voyait entrer un homme énorme, à carrure de taureau, grand à
-proportion, l'air sombre et rude, l'oeil clignotant, la figure
-profondément cicatrisée par des scrofules, avec un habit brun et une
-chemise sale, mélancolique de naissance et maniaque par surcroît. Au
-milieu d'une compagnie, on l'entendait tout d'un coup marmotter un
-vers latin ou une prière. D'autres fois, dans l'embrasure d'une
-fenêtre, il remuait la tête, agitait son corps d'avant en arrière,
-avançait, puis retirait convulsivement la jambe. Son compagnon
-racontait qu'il avait voulu absolument arriver du pied droit, et que,
-n'ayant pas réussi, il avait recommencé avec une attention profonde,
-comptant un à un tous ses pas. On se mettait à table. Tout d'un coup
-il s'oubliait, se baissait, et enlevait dans sa main le soulier d'une
-dame. À peine servi, il se précipitait sur sa nourriture «comme un
-cormoran, les yeux fichés sur son assiette, ne disant pas un mot,
-n'écoutant pas un mot de ce qu'on disait autour de lui,» avec une
-telle voracité que les veines de son front s'enflaient et qu'on voyait
-la sueur en découler. Si par hasard le lièvre était avancé ou le pâté
-fait avec du beurre rance, il ne mangeait plus, il dévorait.
-Lorsqu'enfin son appétit était gorgé et qu'il consentait à parler, il
-disputait, vociférait, faisait de la conversation un pugilat,
-arrachait n'importe comment la victoire, imposait son opinion
-doctoralement, impétueusement, et brutalisait les gens qu'il réfutait.
-«Monsieur, je m'aperçois que vous êtes un misérable whig[148].--Ma
-chère dame, ne parlez plus de ceci, la sottise ne peut être défendue
-que par la sottise.--Monsieur, j'ai voulu être incivil avec vous,
-pensant que vous l'étiez avec moi.» Cependant, tout en prononçant, il
-faisait des bruits étranges, «tantôt tournant la bouche comme s'il
-ruminait, tantôt sifflant à mi-voix, tantôt claquant de la langue
-comme quelqu'un qui glousse.» À la fin de sa période, il soufflait à
-la façon d'une baleine, son ventre ballottait, et il lançait une
-douzaine de tasses de thé dans son estomac.
-
-Alors tout bas, avec précaution, on questionnait Garrick ou Boswell
-sur l'histoire et les habitudes de cet ogre grotesque. Il avait vécu
-en cynique et en excentrique, ayant passé sa jeunesse à lire au
-hasard dans une boutique, surtout des in-folio latins, même les plus
-ignorés, par exemple Macrobe; il avait découvert les oeuvres latines
-de Pétrarque en cherchant des pommes, et crut trouver des ressources
-en proposant au public une édition de Politien. À vingt-cinq ans, il
-avait épousé par amour une femme de cinquante, courte, mafflue, rouge,
-habillée de couleurs voyantes qui se mettait sur les joues un
-demi-pouce de fard, et qui avait des enfants du même âge que lui.
-Arrivé à Londres pour gagner son pain, les uns à ses grimaces
-convulsives l'avaient pris pour un idiot; les autres, à l'aspect de
-son tronc massif, lui avaient conseillé de se faire portefaix. Trente
-ans durant, il avait travaillé en manoeuvre pour les libraires qu'il
-rossait lorsqu'ils devenaient impertinents, toujours râpé, ayant une
-fois jeûné deux jours, content lorsqu'il pouvait dîner avec six
-_pence_ de viande et un _penny_ de pain, ayant écrit un roman en huit
-nuits pour payer l'enterrement de sa mère. À présent, pensionné par le
-roi[149], exempt de sa corvée journalière, il suit son indolence
-naturelle, reste au lit souvent jusqu'à midi et au delà. C'est à cette
-heure qu'on va le voir. On monte l'escalier d'une triste maison située
-au nord de _Fleet-Street_, le quartier affairé de Londres, dans une
-cour étroite et obscure, et l'on entend en passant les gronderies de
-quatre femmes et d'un vieux médecin charlatan, pauvres créatures sans
-ressources, infirmes, et d'un mauvais caractère, qu'il a recueillies,
-qu'il nourrit, qui le tracassent ou qui l'insultent; on demande le
-docteur, un nègre ouvre; une assemblée se forme autour du lit
-magistral; il y a toujours à son lever quantité de gens distingués,
-même des dames. Ainsi entouré, il «déclame» jusqu'à l'heure du dîner,
-va à la taverne, puis disserte tout le soir, sort pour jouir dans les
-rues de la boue et du brouillard de Londres, ramasse un ami pour
-converser encore, et s'emploie à prononcer des oracles et à soutenir
-des thèses jusqu'à quatre heures du matin.
-
-Là-dessus nous demandons si c'est l'audace libérale de ses opinions
-qui séduit. Ses amis répondent qu'il n'y a pas de partisan plus
-intraitable de la règle. On l'appelle l'Hercule du torysme. Dès
-l'enfance, il a détesté les whigs, et jamais il n'a parlé d'eux que
-comme de malfaiteurs publics. Il les insulte jusque dans son
-dictionnaire. Il exalte Jacques II et Charles II comme deux des
-meilleurs rois qui aient jamais régné. Il justifie les taxes
-arbitraires que le gouvernement prétend lever sur les Américains. Il
-déclare que «l'esprit whig est la négation de tout principe,» que «le
-premier whig a été le diable,» que «la couronne n'a pas assez de
-pouvoir,» que «le genre humain ne peut être heureux que dans un état
-d'inégalité et de subordination.» Pour nous, Français du temps,
-admirateurs du _Contrat social_, nous sentons bien vite que nous ne
-sommes plus en France. Et que sentirons-nous, bon Dieu! quand, un
-instant après, nous entendrons le docteur continuer ainsi: «Rousseau
-est un des pires hommes qu'il y ait, un coquin qui mérite d'être
-chassé de toute société, comme il l'a été. C'est une honte qu'il soit
-protégé dans notre pays. Je signerais une sentence de déportation
-contre lui plus volontiers que contre aucun des drôles qui sont sortis
-d'Old Bailey depuis bien des années. Oui, je voudrais le voir
-travailler dans les plantations.»--Il paraît qu'on ne goûte pas dans
-ce pays les novateurs philosophes; voyons si Voltaire sera plus
-épargné: «De Rousseau ou de lui, il est difficile de décider lequel
-est le plus grand vaurien[150].»--À la bonne heure, ceci est net. Mais
-quoi! est-ce qu'on ne peut pas chercher la vérité en dehors d'une
-Église établie? Non, «aucun honnête homme ne peut être déiste, car
-aucun homme ne peut l'être après avoir examiné loyalement les preuves
-du christianisme.»--Voilà un chrétien péremptoire; nous n'en avons
-guère en France d'aussi décidés. Bien plus, il est anglican, passionné
-pour la hiérarchie, admirateur de l'ordre établi, hostile aux
-dissidents. Vous le verrez saluer un archevêque avec une vénération
-particulière. Vous l'entendrez blâmer un de ses amis d'avoir oublié le
-nom de Jésus-Christ, en récitant les grâces. Si vous lui parlez d'une
-méthodiste qui convertit les gens, il vous dira qu'une femme qui
-prêche est comme un chien qui marche sur les pattes de derrière, que
-cela est curieux, mais n'est point beau. Il est conservateur et ne
-craint point d'être suranné. Sachez qu'il est allé à une heure du
-matin dans l'église de Saint-Jean de Clerkenwell pour interroger un
-esprit tourmenté qui revenait. Si vous aviez entre les mains son
-journal, vous y trouveriez des prières ferventes, des examens de
-conscience et des résolutions de conduite. Avec des préjugés et des
-ridicules, il a la profonde conviction, la foi active, la sévère piété
-morale. Il est chrétien de coeur et de conscience, de raisonnement et
-de pratique. La pensée de Dieu, la crainte du jugement final, le
-préoccupent et le réforment. «Garrick, dit-il un jour, je n'irai plus
-dans vos coulisses, car les bas de soie et les poitrines blanches de
-vos actrices excitent mes propensions amoureuses[151].» Il se reproche
-son indolence, il implore la grâce de Dieu, il est humble et il a des
-scrupules.--Tout cela est bien étrange. Nous demandons aux gens ce qui
-peut leur plaire dans cet ours bourru, qui a des habitudes de bedeau
-et des inclinations de constable. On nous répond qu'à Londres on est
-moins exigeant qu'à Paris en fait d'agrément et de politesse, qu'on y
-permet à l'énergie d'être rude et à la vertu d'être bizarre, qu'on y
-souffre une conversation militante, que l'opinion publique est tout
-entière du côté de la constitution et du christianisme, et qu'elle a
-bien fait de prendre pour maître l'homme qui par son style et ses
-préceptes s'accommode le mieux à son penchant.
-
-Sur ce mot, nous nous faisons apporter ses livres, et au bout d'une
-heure nous remarquons que, quel que soit l'ouvrage, tragédie ou
-dictionnaire, biographie ou essai, il garde toujours le même ton.
-«Docteur, lui disait Goldsmith, si vous faisiez une fable sur les
-petits poissons, vous les feriez parler comme des baleines.» En effet,
-sa phrase est toujours la période solennelle et majestueuse, où chaque
-substantif marche en cérémonie, accompagné de son épithète, où les
-grands mots pompeux ronflent comme un orgue, où chaque proposition
-s'étale équilibrée par une proposition d'égale longueur, où la pensée
-se développe avec la régularité compassée et la splendeur officielle
-d'une procession. La prose classique atteint la perfection chez lui
-comme la poésie classique chez Pope. L'art ne peut être plus consommé
-ni la nature plus violentée. Personne n'a enserré les idées dans des
-compartiments plus rigides; personne n'a donné un relief plus fort à
-la dissertation et à la preuve; personne n'a imposé plus
-despotiquement au récit et au dialogue les formes de l'argumentation
-et de la tirade; personne n'a mutilé plus universellement la liberté
-ondoyante de la conversation et de la vie par des antithèses et des
-mots d'auteur. C'est l'achèvement et l'excès, le triomphe et la
-tyrannie du style oratoire[152]. Nous comprenons maintenant qu'un âge
-oratoire le reconnaisse pour maître, et qu'on lui attribue dans
-l'éloquence la primauté qu'on reconnaît à Pope dans les vers.
-
-Reste à savoir quelles idées l'ont rendu populaire. C'est ici que
-l'étonnement d'un Français redouble. Nous avons beau feuilleter son
-dictionnaire, ses huit volumes d'essais, ses dix volumes de vies, ses
-innombrables articles, ses entretiens si précieusement recueillis;
-nous bâillons. Ses vérités sont trop vraies; nous savions d'avance ses
-préceptes par coeur. Nous apprenons de lui que la vie est courte et
-que nous devons mettre à profit le peu de moments qui nous sont
-accordés[153], qu'une mère ne doit pas élever son fils comme un
-petit-maître, que l'homme doit se repentir de ses fautes, et néanmoins
-éviter la superstition, qu'en toute affaire il faut être actif et non
-pressé. Nous le remercions de ces sages conseils, mais nous nous
-disons tout bas que nous nous en serions bien passés. Nous voudrions
-savoir quels sont les amateurs d'ennui qui en ont acheté tout d'un
-coup treize mille exemplaires. Nous nous rappelons alors qu'en
-Angleterre les sermons plaisent, et ces _Essais_ sont des sermons.
-Nous découvrons que des gens réfléchis n'ont pas besoin d'idées
-aventurées et piquantes, mais de vérités palpables et profitables. Ils
-demandent qu'on leur fournisse une provision utile de documents
-authentiques sur l'homme et sa vie, et ne demandent rien de plus. Peu
-importe que l'idée soit vulgaire; la viande et le pain aussi sont
-vulgaires, et n'en sont pas moins bons. Ils veulent être renseignés
-sur les espèces et les degrés du bonheur et du malheur, sur les
-variétés et les suites des conditions et des caractères, sur les
-avantages et les inconvénients de la ville et de la campagne, de la
-science et de l'ignorance, de la richesse et de la médiocrité, parce
-qu'ils sont moralistes et utilitaires, parce qu'ils cherchent dans un
-livre des lumières qui les détournent de la sottise et des motifs qui
-les confirment dans l'honnêteté, parce qu'ils cultivent en eux le
-_sense_, c'est-à-dire la raison pratique. Un peu de fiction, quelques
-portraits, le moindre agrément suffira pour l'orner; cette
-substantielle nourriture n'a besoin que d'un assaisonnement
-très-simple; ce n'est point la nouveauté du mets ni la cuisine
-friande, mais la solidité et la salubrité qu'on y recherche. À ce
-titre, les _Essais_ sont un aliment national. C'est parce qu'ils sont
-pour nous insipides et lourds que le goût d'un Anglais s'en accommode;
-nous comprenons à présent pourquoi ils prennent comme favori et
-révèrent comme philosophe le respectable et insupportable Samuel
-Johnson[154].
-
-[Note 148: Sir, I perceive you are a vile Whig.]
-
-[Note 149: Il avait eu le malheur de mettre auparavant dans son
-dictionnaire la définition suivante du mot _pension_:
-
-"An allowance made to any one without an equivalent. In England it is
-generally understood to mean pay given to a state hireling for treason
-to his country."
-
-Le lecteur voit d'ici les sarcasmes des adversaires.]
-
-[Note 150: I think him (Rousseau) one of the worst of men; a
-rascal who ought to be hunted out of society, as he has been.... I
-would sooner sign a sentence for his transportation, than that of any
-felon who has gone from the Old Bailey these many years. Yes I would
-like to have him work in the plantations.... It is difficult to settle
-the proportion of iniquity between them (Rousseau and Voltaire).]
-
-[Note 151: I'll come no more behind your scenes, David, for the
-silk stockings and white bosoms of your actresses excite my amorous
-propensities.]
-
-[Note 152: Voici une phrase célèbre qui donnera quelque idée de ce
-style, assez semblable à celui de Thomas:
-
-We were now treading that illustrious island which was once the
-luminary of the Caledonian regions, whence savage clans and roving
-barbarians derived the benefits of knowledge and the blessings of
-religion. To abstract the mind from all local emotion would be
-impossible if it were endeavoured, and would be foolish if it were
-possible. Far from me and my friends be such rigid philosophy as may
-conduct us indifferent and unmoved over any ground which has been
-dignified by wisdom, bravery, or virtue. The man is little to be
-envied whose patriotism would not gain force on the plains of
-Marathon, or whose piety would not grow warmer among the ruins of
-Iona.]
-
-[Note 153: _Rambler_, 108, 109, 110, 111.]
-
-[Note 154: Voir sa biographie par Boswell, 4 vol.]
-
-
-VIII
-
-Je voudrais rassembler tous ces traits, voir des figures; il n'y a que
-les couleurs et les formes qui achèvent une idée; pour savoir, il faut
-voir. Allons au musée des estampes: Hogarth, le peintre national,
-l'ami de Fielding, le contemporain de Johnson, l'exact imitateur des
-moeurs, nous montrera le dehors comme il nous ont montré le dedans.
-
-Nous entrons dans cette grande bibliothèque des arts. La noble chose
-que la peinture! Elle embellit tout, même le vice. Aux quatre murs,
-sous les vitres transparentes et reluisantes, les torses se soulèvent,
-les chairs palpitent, la tiède rosée du sang court sous la peau
-veinée, les visages parlants se détachent dans la lumière; il semble
-que le laid, le vulgaire et l'odieux aient disparu du monde. Je ne
-juge plus les caractères, je laisse là les règles morales. Je ne suis
-plus tenté d'approuver ni de haïr. Un homme ici n'est qu'une tache de
-couleur, tout au plus un emmanchement de muscles; je ne sais plus s'il
-est assassin.
-
-La vie, le déploiement heureux, entier, surabondant, l'épanouissement
-des puissances naturelles et corporelles, voilà ce qui de tous côtés
-afflue sur les yeux et les réjouit. Nos membres involontairement se
-remuent par l'imitation contagieuse des mouvements et des formes.
-Devant ces lions de Rubens, dont les voix profondes montent comme un
-tonnerre vers la gueule de l'antre, devant ces croupes colossales qui
-se tordent, devant ces mufles qui remuent des crânes, l'animal en nous
-frémit par sympathie, et il nous semble que nous allons faire sortir
-de notre poitrine une clameur égale à leur rugissement.
-
-En vain l'art a-t-il dégénéré; même chez des Français, chez des
-faiseurs d'épigrammes, chez des abbés poudrés du dix-huitième siècle,
-il reste lui-même. La beauté est partie, mais la grâce demeure. Ces
-jolis minois fripons, ces fins corsages de guêpe, ces bras mignons
-plongés dans un nid de dentelles, ces nonchalantes promenades parmi
-des bosquets et des jets d'eau qui gazouillent, ces rêveries galantes
-dans un haut appartement festonné de guirlandes, tout ce monde délicat
-et coquet est encore charmant. L'artiste, alors comme autrefois,
-cueille dans les choses la fleur, et ne s'inquiète pas du reste.
-
-Mais Hogarth, qu'est-ce qu'il a voulu? qui a jamais vu un pareil
-peintre? Est-ce un peintre? Les autres donnent envie de voir ce qu'ils
-représentent; il donne envie de ne pas voir ce qu'il veut représenter.
-
-Y a-t-il rien de plus agréable à peindre qu'une ivresse de nuit, de
-bonnes trognes insouciantes, et la riche lumière noyée d'ombres qui
-vient jouer sur des habits chiffonnés et des corps appesantis? Chez
-lui au contraire, quelles figures! La méchanceté, la stupidité, tout
-l'ignoble venin des plus ignobles passions humaines en suinte et en
-distille. L'un flageole debout, écoeuré, pendant qu'un hoquet
-entr'ouvre ses lèvres vomissantes; l'autre hurle rauquement, en
-mauvais dogue; celui-ci, crâne chauve et fendu, raccommodé par places,
-tombe en avant, précipité sur la poitrine, avec un sourire d'idiot
-malade. On feuillette, et la file des physionomies odieuses ou
-bestiales va s'allongeant sans s'épuiser: traits contractés ou
-difformes, fronts bosselés ou empâtés de chair suante, rictus hideux
-distendus par un rire féroce; celui-ci a eu le nez mangé; son voisin,
-borgne, à tête carrée, tout bourgeonné de verrues sanguinolentes,
-rouge sous la blancheur crue de sa perruque, fume silencieusement,
-gonflé de rancune et de spleen; un autre, vieillard avec sa béquille,
-écarlate et bouffi, le menton débordant jusque sur la poitrine,
-regarde avec les yeux fixes et saillants d'un crabe. C'est la bête que
-Hogarth montre dans l'homme, bien pis, la bête folle ou meurtrière,
-affaissée ou enragée. Voyez cet assassin arrêté sur le corps de sa
-maîtresse égorgée, les yeux tors, la bouche contractée, grinçant à
-l'idée du sang qui l'éclabousse et le dénonce, ou ce joueur ruiné qui
-vient d'arracher sa perruque et sa cravate, et crie à genoux, les
-dents serrées et le poing levé contre le ciel. Regardez encore cet
-hôpital de maniaques, le sale idiot au visage terreux, aux cheveux
-crasseux, aux griffes salies, qui croit jouer du violon et qui s'est
-coiffé d'un cahier de musique; le superstitieux qui se tord
-convulsivement sur la paille, les mains jointes, sentant la griffe du
-diable dans ses entrailles; le furieux hagard et nu qu'on enchaîne, et
-qui s'arrache avec les ongles des morceaux de chair. Détestables
-Yahous que vous êtes, et qui prétendez usurper la lumière bénie, dans
-quel cerveau avez-vous pu naître, et pourquoi un peintre est-il venu
-salir les yeux de votre aspect?
-
-C'est que ces yeux étaient anglais, et que les sens ici sont barbares.
-Laissons à la porte nos répugnances, et regardons les choses comme
-font les gens de ce pays, non par le dehors, mais par le dedans. Tout
-le courant de la pensée publique se porte ici vers l'observation de
-l'âme, et la peinture entraînée roule avec les lettres dans le même
-canal. Oubliez donc les contours, ils ne sont que des lignes; le corps
-n'est ici que pour traduire l'esprit[155]. Ce nez tortu, ces bourgeons
-sur une joue vineuse, ce geste hébété de la brute somnolente, ces
-traits grimés, ces formes avilies, ne servent qu'à faire saillir le
-naturel, le métier, la manie, l'habitude. Ce ne sont plus des membres
-et des têtes qu'il nous montre, c'est la débauche, c'est
-l'ivrognerie, c'est la brutalité, c'est la haine, c'est le désespoir,
-ce sont toutes les maladies et les difformités de ces volontés trop
-âpres et trop dures, c'est la ménagerie forcenée de toutes les
-passions. Non qu'il les déchaîne; ce rude bourgeois dogmatique et
-chrétien manie plus vigoureusement qu'aucun de ses confrères le gros
-gourdin de la morale. C'est un _policeman_ mangeur de boeuf qui s'est
-chargé d'instruire et de corriger des boxeurs ivrognes. D'un tel homme
-à de tels hommes, les ménagements seraient de trop. Au bas de chaque
-cage où il enferme un vice, il en inscrit le nom, il y ajoute la
-condamnation prononcée par l'Écriture; il l'étale dans sa laideur, il
-l'enfonce dans son ordure, il le traîne à son supplice, en sorte qu'il
-n'y a pas de conscience si faussée qui ne le reconnaisse, ni de
-conscience si endurcie qui ne le prenne en horreur.
-
-Regardez bien, voici des leçons qui portent: celle-ci est contre le
-gin. Sur un escalier, en pleine rue, gît une femme ivrogne, à demi
-nue, les seins pendants, les jambes scrofuleuses; elle sourit
-idiotement, et son enfant, qu'elle laisse tomber sur le pavé, se brise
-le crâne. Au-dessous un pâle squelette, les yeux clos, s'affaisse
-tenant en main son verre. À l'entour l'orgie et le délire précipitent
-l'un contre l'autre des spectres déguenillés. Un misérable qui s'est
-pendu vacille dans une mansarde. Des fossoyeurs mettent au cercueil un
-cadavre de femme nue. Un affamé ronge côte à côte avec un chien un os
-qui n'a plus de viande. À côté de lui, des petites filles trinquent,
-et une jeune femme fait avaler du gin à son enfant à la mamelle. Un
-fou embroche son enfant, l'emporte; il danse en riant, et la mère le
-voit.
-
-Encore un tableau et une leçon, cette fois contre la cruauté. Le jeune
-homme barbare, devenu assassin, a été pendu, et on le dissèque. Il est
-là sur une table, et le président, tranquillement, indique de sa
-baguette les endroits où il faut travailler. Sur ce geste, les
-opérateurs taillent et tirent. L'un est aux pieds; le second homme
-expert, vieux boucher sardonique, empoigne un couteau d'une main qui
-fera bien son office, et fourre l'autre dans les entrailles qu'on
-dévide plus bas pour les mettre dans un seau. Le dernier carabin
-extirpe l'oeil, et la bouche contractée a l'air de hurler sous sa
-main. Cependant un chien attrape le coeur qui traîne à terre; des
-fémurs et des crânes bouillent en manière d'accompagnement dans une
-chaudière, et les docteurs tout alentour échangent de sang-froid des
-plaisanteries chirurgicales sur le sujet qui, morceau par morceau, va
-s'en aller sous leur scalpel.
-
-Vous direz que des leçons de ce goût sont bonnes pour des barbares et
-que vous n'aimez qu'à demi ces prédicateurs officiels ou laïques, de
-Foe, Hogarth, Smollett, Richardson, Johnson et les autres; je réponds
-que les moralistes sont utiles, et que ceux-ci ont changé une barbarie
-en civilisation.
-
-[Note 155: When a character is strongly marked in the living face,
-it may be considered as an index to the mind, to express which with
-any degree of justness in painting requires the utmost efforts of a
-great master. (_Analysis of Beauty._)]
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-Les poëtes.
-
- I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
- caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. --
- Comment il a son centre dans Pope.
-
- II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts.
- -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
- personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. -- Pauvreté
- de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de sa vanité et
- de son talent. -- Sa fortune indépendante et son travail
- assidu.
-
- III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent
- les passions dans la poésie artificielle. -- _La boucle de
- cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en
- France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
- pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et
- banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
- salon sont inconciliables.
-
- IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
- poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre
- finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
- Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
- -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment
- elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et
- perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
- Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
- -- En quoi le goût a changé depuis un siècle.
-
- V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
- classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
- impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
- campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson.
-
- VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
- sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus
- précoce en Angleterre qu'en France. -- Sterne. --
- Richardson. -- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside,
- Beattie, Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la
- forme classique. -- Empire de la période. -- Johnson. --
- L'école historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur
- talent et leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne.
-
-
-Lorsqu'on embrasse d'un coup d'oeil la vaste région littéraire qui
-s'étend en Angleterre depuis la restauration des Stuarts jusqu'à la
-révolution française, on s'aperçoit que toutes les productions,
-indépendamment du caractère anglais, y portent l'empreinte classique,
-et que cette empreinte, particulière à ce territoire, ne se rencontre
-ni dans celui qui précède ni dans celui qui suit. Cette forme régnante
-de pensée s'impose à tous les écrivains, depuis Waller jusqu'à
-Johnson, depuis Hobbes et Temple jusqu'à Robertson et Hume; il y a un
-art auquel ils aspirent tous; le travail de cent cinquante années,
-pratique et théorie, inventions et imitations, exemples et critique,
-s'emploie à l'atteindre. Ils ne comprennent qu'une seule espèce de
-beauté; ils n'établissent de préceptes que ceux qui peuvent la
-produire; ils récrivent, traduisent et défigurent sur son patron les
-grandes oeuvres des autres siècles; ils l'importent dans tous les
-genres littéraires, et y réussissent ou y échouent selon qu'elle s'y
-adapte ou qu'elle ne peut s'y accommoder. La domination de ce style
-est si absolue, qu'elle s'impose aux plus grands, et les condamne à
-l'impuissance quand ils veulent l'appliquer hors de son domaine. La
-possession de ce style est si universelle, qu'elle se rencontre dans
-les plus médiocres, et les élève jusqu'au talent quand ils
-l'appliquent dans son domaine[156]. C'est lui qui porte à la
-perfection la prose, le discours, l'essai, la dissertation, la
-narration, et toutes les oeuvres qui font partie de la conversation et
-de l'éloquence. C'est lui qui détruit l'ancien drame, abaisse le
-nouveau, appauvrit et détourne la poésie, produit l'histoire correcte,
-agréable, sensée, décolorée et à courtes vues. C'est cet esprit, qui,
-commun à ce moment à l'Angleterre et à la France, imprime son image
-dans la diversité infinie des oeuvres littéraires, en sorte que dans
-son ascendant partout visible on ne peut s'empêcher de reconnaître la
-présence d'une de ces forces intérieures qui ploient et règlent le
-cours du génie humain.
-
-Il n'y a point de genre où il se montre plus manifestement que dans la
-poésie et il n'y a point de moment où il apparaisse plus nettement que
-sous la reine Anne. Les poëtes viennent d'atteindre l'art qu'ils
-avaient entrevu. Depuis soixante ans, ils s'en approchaient; à présent
-ils le tiennent, ils le manient, déjà ils l'usent et l'exagèrent. Le
-style se trouve du même coup achevé et artificiel. Ouvrez le premier
-venu, Parnell ou Philips, Addison ou Prior, Gay ou Tickell, vous
-trouvez un certain tour d'esprit, de versification, de langage.
-Passez au second, ce même tour reparaît; on dirait qu'ils se sont
-copiés l'un l'autre. Parcourez un troisième: même diction, mêmes
-apostrophes, même façon de poser l'épithète et d'arrondir la période.
-Feuilletez toute la troupe; avec de petites différences personnelles,
-ils semblent tous coulés dans un seul moule: l'un est plus épicurien,
-l'autre plus moral, l'autre plus mordant; mais partout règnent le
-langage noble, la pompe oratoire, la correction classique; le
-substantif marche accompagné de l'adjectif, son chevalier d'honneur;
-l'antithèse équilibre son architecture symétrique: le verbe, comme
-chez Lucain ou Stace, s'étale, flanqué de chaque côté par un nom garni
-de son épithète; on dirait que le vers a été fabriqué à la machine,
-tant la facture en est uniforme; on oublie ce qu'il veut dire; on est
-tenté d'en compter les pieds sur ses doigts; on sait d'avance quels
-ornements poétiques vont le décorer. Il a une toilette de théâtre,
-oppositions, allusions, élégances mythologiques, réminiscences
-grecques ou latines. Il a une solidité d'école, maximes sentencieuses,
-lieux communs philosophiques, développements moraux, exactitude
-oratoire. Vous croiriez être devant une famille naturelle de plantes;
-si la grandeur, la couleur, les accessoires, les noms diffèrent, au
-fond le type ne varie pas; les étamines sont en nombre pareil,
-insérées de même, autour de pistils semblables, au-dessus de feuilles
-ordonnées sur le même plan; qui connaît l'une connaît les autres; il y
-a un organe et une structure commune qui entraîne la communauté du
-reste. Si vous parcourez toute la famille, vous y trouverez sans doute
-quelque plante marquante qui manifeste le type en pleine lumière,
-tandis qu'à l'entour et par degrés il va s'altérant, dégénère et finit
-par se perdre dans les familles environnantes. Pareillement, ici, on
-voit l'art classique rencontrer son centre dans les voisins de Pope et
-surtout dans Pope, puis s'effacer à demi, se mêler d'éléments
-étrangers, jusqu'au moment où il disparaît dans la poésie qui l'a
-suivi.
-
-[Note 156: Une femme de chambre sous Louis XIV, dit Courier,
-écrivait mieux que le plus grand écrivain d'aujourd'hui.]
-
-
-I
-
-En 1688, chez un marchand de toile rue des Lombards à Londres, naquit
-une petite créature délicate et maladive, factice par nature, toute
-fabriquée d'avance pour la vie de cabinet, n'ayant de goût que pour
-les livres, et qui, dès son bas âge, mit tout son plaisir dans la
-contemplation des imprimés. Il en copiait les lettres, et ainsi apprit
-à écrire. Il passa son enfance avec eux en tête-à-tête, et se trouva
-versificateur dès qu'il sut parler. À douze ans, il avait composé une
-tragédie d'après l'_Iliade_, et une ode sur la solitude. De treize à
-quinze, il fit un grand poëme épique de quatre mille vers, appelé
-_Alcandre_. Pendant huit ans, enfermé dans une petite maison de la
-forêt de Windsor, il lut «tous les meilleurs critiques, presque tous
-les poëtes anglais, latins, français qui ont un nom, Homère, les
-poëtes grecs, et quelques-uns des grands dans l'original, le Tasse et
-l'Arioste dans les traductions,» avec tant d'assiduité qu'il en manqua
-mourir. Ce n'étaient point des passions qu'il y cherchait, c'était du
-style; il n'y a point eu d'adorateur plus dévoué de la forme; il n'y a
-point eu de maître plus précoce de la forme. Déjà son goût perçait:
-entre tous les poëtes anglais, son favori était Dryden, le moins
-inspiré et le plus classique. Il apercevait sa voie; un connaisseur,
-M. Walsh[157], «l'encourageait en lui disant qu'il y avait encore un
-chemin ouvert pour exceller; car si les Anglais avaient plusieurs
-grands poëtes, ils n'avaient jamais eu de grand poëte qui fût
-_correct_; et il l'engageait à faire de la correction son étude et son
-but.» Il suivait ce conseil, s'exerçait la main par des traductions
-d'Ovide et de Stace, et par des remaniements du vieux Chaucer. Il
-s'appropriait toutes les excellences et toutes les élégances
-poétiques, il les emmagasinait dans sa mémoire; il disposait dans sa
-tête le dictionnaire complet de toutes les épithètes heureuses, de
-tous les tours ingénieux, de tous les rhythmes sonores par lesquels on
-peut relever, préciser, éclairer une idée. Il était comme ces petits
-musiciens, enfants prodiges, qui, élevés au piano, atteignent tout
-d'un coup un doigté merveilleux, roulent les gammes, perlent les
-trilles, font voltiger les octaves avec une agilité et une justesse
-qui chassent de la scène les plus fameux artistes. À dix-sept ans,
-ayant connu le vieux Wycherley, qui en avait soixante-dix, il
-entreprit, sur sa demande, de lui corriger ses poëmes, et les corrigea
-si bien, que celui-ci en fut charmé et mortifié. Pope raturait,
-ajoutait, refondait, parlait franc et tranchait ferme. L'auteur, à
-contre-coeur, admirait les corrections tout bas, et tâchait tout haut
-d'en rabaisser l'importance, jusqu'à ce qu'enfin sa vanité, blessée de
-tant devoir à un si jeune homme et de rencontrer un maître dans un
-écolier, finit par le retirer d'un commerce où il profitait et
-souffrait trop. C'est que l'écolier, du premier coup, avait porté
-l'art plus loin que les maîtres. À seize ans, ses _Pastorales_
-témoignaient d'une sûreté de main que personne n'avait eue, pas même
-Dryden. À voir ces mots si choisis, ces arrangements exquis de
-syllabes mélodieuses, cette science des coupes et des rejets, ce style
-si coulant, si pur, ces gracieuses images que la diction rendait
-encore plus gracieuses, et toute cette guirlande artificielle et
-nuancée de fleurs qui se disaient champêtres, on pensait aux premières
-églogues de Virgile. M. Walsh déclarait que «ce n'était point
-flatterie de dire qu'à cet âge Virgile n'avait rien fait d'aussi bon.»
-Quand plus tard elles parurent en volume[158], le public fut ébloui.
-«Vous avez déplu aux critiques, écrivait Wycherley, en leur plaisant
-trop bien.» La même année, le poëte de vingt et un ans achevait son
-_Essay on Criticism_, sorte d'art poétique; c'est le poëme qu'on fait
-à la fin de sa carrière, quand on a manié tous les procédés et qu'on a
-blanchi dans la critique; et dans ce sujet qui réclame, pour être
-traité, l'expérience de toute une vie littéraire, il se trouvait
-d'emblée aussi mûr que Boileau.
-
-Ce musicien consommé, qui débute par un traité d'harmonie, que va-t-il
-faire de son mécanisme incomparable et de sa science de professeur?
-Encore est-il bon de sentir et de penser avant d'écrire; il faut une
-source pleine d'idées vives et de passions franches pour faire un vrai
-poëte, et à le voir de près on trouve qu'en lui, jusqu'à la personne,
-tout est étriqué ou artificiel; c'est un nabot, haut de quatre pieds,
-tortu, bossu, maigre, valétudinaire, et qui arrivé à l'âge mûr ne
-semble plus capable de vivre. Il ne peut se lever; c'est une femme qui
-l'habille; on lui enfile trois paires de bas les unes par-dessus les
-autres, tant ses jambes sont grêles; puis on lui lace la taille dans
-un corset de toile roide, afin qu'il puisse se tenir droit, et
-par-dessus on lui fait endosser un gilet de flanelle; vient ensuite
-une sorte de pourpoint de fourrure, car il grelotte vite, et enfin une
-chemise de grosse toile très-chaude avec de belles manches. Par-dessus
-tout cela on lui met un costume noir, une perruque à noeud[159], une
-petite épée; ainsi équipé, il va prendre place à table avec son grand
-ami lord Oxford. Il est si petit, qu'il faut l'exhausser sur une
-chaise particulière; il est si chauve, que lorsqu'il n'y a pas de
-réception il couvre sa tête d'un bonnet de velours; il est si
-vétilleux et si exigeant, que les laquais évitent de faire ses
-commissions, et que le lord a été obligé d'en renvoyer plusieurs qui
-refusaient de le servir. Enfin le dîner commence. Il mange trop, en
-enfant gâté; il veut des mets forts, épicés, et se fait mal à
-l'estomac. Quand on lui propose de la liqueur, il se met en colère,
-mais ne manque pas de la boire. Il a tous les appétits et tous les
-caprices d'un vieil enfant, d'un vieux malade, d'un vieil auteur, et
-d'un vieux garçon. Vous vous attendez bien à le trouver quinteux et
-susceptible. Plusieurs fois il a quitté, sans mot dire et sans qu'on
-sût pourquoi, la maison de lord Oxford, et il a fallu excéder les
-laquais de messages pour le ramener. Si aujourd'hui lady Mary Wortley,
-son ancienne divinité poétique, est par malheur à table, on ne pourra
-pas dîner en paix; ils ne manqueront pas de se contredire, de se
-picoter, de se quereller, et l'un des deux quittera la chambre. On va
-le chercher et il rentre, mais il n'a pas laissé ses manies à la
-porte. Il est cauteleux, malin, en avorton nerveux qu'il est; quand il
-souhaite une chose, il n'ose pas la demander rondement; avec des
-insinuations et des manoeuvres de style, il amène les gens à la
-mentionner, à la faire venir, après quoi il s'en sert. C'est ainsi
-qu'il a obtenu un écran de lord Orrery. «À peine s'il boira une tasse
-de thé sans stratagème.» Lady Bolingbroke disait qu'il faisait de la
-diplomatie à propos de carottes et de navets.
-
-Le reste de sa vie n'est pas beaucoup plus noble. Il écrit des
-libelles contre Chandos, Aaron Hill, lady Mary Wortley, et ensuite il
-ment ou équivoque pour les désavouer. Il a un vilain goût pour
-l'artifice, et prépare un mauvais tour déloyal contre lord
-Bolingbroke, son plus grand ami. Il n'est jamais franc, il est
-toujours occupé d'un rôle; il contrefait l'homme dégoûté, le grand
-artiste indifférent, contempteur des grands, des rois, de la poésie
-elle-même. La vérité est qu'il ne songe qu'à ses phrases, à sa
-réputation d'auteur, et qu'une caresse du prince de Galles va fondre
-tout son stoïcisme. Je viens de lire sa correspondance, il n'y a pas
-peut-être dix lettres vraies; il est écrivain jusque dans ses
-épanchements; ses confidences sont de la rhétorique compassée, et
-quand il cause avec un ami, il songe toujours à l'imprimeur qui mettra
-ses effusions sous les yeux du public. Même à force de prétention il
-devient maladroit, et se démasque. Un jour Richardson le trouve occupé
-à lire un pamphlet que Cibber avait fait contre lui: «Ces choses-là,
-dit Pope, font mon divertissement;» et pendant qu'il lit, on voit ses
-traits contractés par la violence de son angoisse. «Dieu me préserve,
-dit Richardson, d'un divertissement pareil à celui-là.» En somme, son
-grand ressort est la vanité littéraire; il veut être admiré, rien de
-plus; sa vie est celle d'une coquette qui s'étudie à la glace, se
-farde, minaude, accroche des compliments, et cependant déclare que les
-compliments l'ennuient, que le fard salit et qu'elle a horreur des
-minauderies. Nul élan, rien de naturel ou de viril; il n'a pas plus
-d'idées que de passions, j'entends de ces idées qu'on a besoin
-d'écrire et pour lesquelles on oublie les mots. La controverse
-religieuse et les querelles de parti retentissent autour de lui; il
-s'en écarte soigneusement; au milieu de tous ces chocs, son principal
-souci est de préserver son écritoire; c'est un catholique _déteint_,
-déiste à peu près, qui ne sait pas bien ce qu'est le déisme; là-dessus
-il emprunte à lord Bolingbroke des idées dont il ne voit pas la
-portée, mais qui lui semblent bonnes à mettre en vers. «J'espère,
-écrit-il à Atterbury, que toutes les Églises sont de Dieu, en tant
-qu'elles sont bien comprises, et que tous les gouvernements sont de
-Dieu, en tant qu'ils sont bien conduits. Pour ce qui est du mal qui
-s'y rencontre ou s'y peut rencontrer, je laisse à Dieu seul le soin de
-les corriger ou de les réformer. Dans ma politique, ma grande
-préoccupation est de conserver la paix de ma vie sous quelque
-gouvernement que je vive; dans ma religion, de conserver la paix de ma
-conscience, quelle que soit l'Église dont je fasse partie[160].» De
-pareilles convictions ne tourmentent pas un homme. Au fond, il n'a
-point écrit parce qu'il pensait, mais il a pensé afin d'écrire; le
-papier noirci et le bruit qu'on fait ainsi dans le monde, voilà son
-idole; s'il a fait des vers, c'est tout bonnement pour faire des vers.
-
-On n'est que mieux préparé par là pour en faire d'irréprochables. Pope
-s'y emploie tout entier; il est de loisir; son père lui a laissé une
-assez belle fortune, il a gagné une grosse somme à traduire l'_Iliade_
-et l'_Odyssée_; il a huit cents livres sterling de rente. Jamais il
-n'a été aux gages d'un libraire; il regarde au-dessous de lui les
-auteurs mendiants rouler dans la bohème, et, tranquillement assis dans
-sa jolie maison de Twickenham, sous sa grotte ou dans le beau jardin
-qu'il a planté lui-même, il peut polir et limer ses écrits aussi
-longtemps qu'il lui convient. Il n'y manque pas. Quand il a composé un
-ouvrage, il le garde au moins deux ans en portefeuille. De temps en
-temps il le relit et le corrige; il prend conseil de ses amis, puis de
-ses ennemis; point d'édition qu'il n'améliore; il rature
-infatigablement. Son premier jet est si bien refondu et transformé,
-qu'on ne le reconnaît plus dans la copie définitive. Celles de ses
-pièces qui semblent le moins remaniées sont deux satires, et Dodsley
-dit que dans le manuscrit il n'y avait presque point de vers qui ne
-fût écrit deux fois. «Je le fis transcrire proprement sur une autre
-feuille, et quand il me renvoya celle-là pour l'impression, presque
-chaque vers avait été récrit encore une seconde fois.»--«Jamais, dit
-Johnson, il ne détachait son attention de la poésie. Si la
-conversation offrait un trait dont on pût faire profit, il le confiait
-au papier; si une pensée ou même une expression plus heureuse que
-l'ordinaire se levait dans son esprit, il avait soin de l'écrire;
-quand deux vers lui venaient, il les mettait de côté pour les insérer
-à l'occasion. On a trouvé de petits morceaux de papier qui contenaient
-des vers ou des portions de vers qu'il pensait achever plus tard.» Il
-fallait que son écritoire fût devant son lit avant son lever. Une
-nuit, chez lord Oxford, pendant le terrible hiver de 1740, de peur de
-perdre une idée, il fit lever quatre fois la femme qui le servait.
-Swift lui reproche de n'avoir jamais de loisir pour la conversation;
-la cause en est «qu'il a toujours en tête quelque projet poétique.»
-Ainsi rien ne lui manque pour atteindre l'expression parfaite: la
-pratique d'une vie entière, l'étude de tous les modèles,
-l'indépendance de la fortune, la compagnie des gens du monde,
-l'exemption des passions turbulentes, l'absence des idées maîtresses,
-la facilité d'un enfant prodige, l'assiduité d'un vieux lettré. Il
-semble qu'il ait été tout exprès muni de défauts et de qualités,
-enrichi d'un côté, appauvri d'un autre, à la fois écourté et
-développé, pour mettre en relief la forme classique par
-l'amoindrissement du fond classique, pour présenter au public le
-modèle d'un art usé et accompli, pour réduire en cristal brillant et
-rigide la séve coulante d'une littérature qui finissait.
-
-[Note 157: Mr Walsh used to encourage me much, and used to tell
-me, that there was one way left of excelling; for though we had
-several great poets, we never had any one great poet that was correct;
-and desired me to make that my study and my aim.]
-
-[Note 158: 1709.]
-
-[Note 159: Tye-wig.]
-
-[Note 160: In my politics, I think no further than how to preserve
-the peace of my life, in any government under which I live; nor in my
-religion, than to preserve the peace of my conscience in any church
-with which I communicate. I hope all churches and governments are so
-far of God as they are rightly understood and rightly administered;
-and where they are or may be wrong, I leave it to God alone to mend
-and reform them. (Lettre à Atterbury, 1717.)]
-
-
-II
-
-C'est un grand danger pour un poëte que de savoir trop bien son
-métier; sa poésie montre alors l'homme de métier et non le poëte. En
-vérité, je voudrais admirer les oeuvres d'imagination de Pope; je ne
-saurais. J'ai beau lire les témoignages des contemporains et même ceux
-des modernes, me répéter qu'en son temps il fut le prince des poëtes,
-que son _Épître d'Héloïse à Abeilard_ fut accueillie par un cri
-d'enthousiasme, qu'on n'imaginait point alors une plus belle
-expression de la passion vraie, qu'aujourd'hui encore on l'apprend par
-coeur comme le récit de Théramène, que Johnson, ce grand juge
-littéraire, l'a rangée parmi «les plus heureuses productions de
-l'esprit humain,» que lord Byron lui-même l'a préférée à l'ode célèbre
-de Sapho. Je la relis et je m'ennuie; cela est inconvenant; mais, en
-dépit de moi-même je bâille, et j'ouvre les lettres originales
-d'Héloïse pour chercher la cause de mon ennui.
-
-Sans doute la pauvre Héloïse est une barbare, bien pis, une barbare
-lettrée; elle fait des citations savantes, des raisonnements; elle
-essaye d'imiter Cicéron, d'arranger des périodes; il le faut bien,
-elle écrit dans une langue morte, avec un style appris; vous en feriez
-peut-être autant si vous étiez obligé d'écrire en latin à votre
-maîtresse. Mais comme le sentiment vrai perce à travers la forme
-scolastique! «Tu es le seul qui puisses m'attrister, qui puisses me
-consoler, qui puisses me donner de la joie.... Je serais plus heureuse
-et plus orgueilleuse d'être appelée ta concubine que l'épouse de
-l'empereur.... Jamais, Dieu le sait, je n'ai rien souhaité en toi que
-toi-même. C'est toi seul que je désire, ce n'est rien de ce que tu
-pouvais donner; ce n'est point un mariage, une dot; je n'ai jamais
-songé à faire mon plaisir ou ma volonté, tu le sais bien, mais la
-tienne.» Puis des mots passionnés, de vrais mots d'amour[161]; puis
-ces mots si libres de la pénitente qui dit tout, qui ose tout, parce
-qu'elle veut guérir, parce qu'il faut montrer au confesseur sa plaie,
-même la plus honteuse, peut-être aussi parce que dans l'extrême
-angoisse, comme dans l'accouchement, la pudeur s'en va. Tout cela est
-bien cru, bien rude; Pope a plus d'esprit qu'elle; aussi comme il lui
-en donne! Entre ses mains elle devient une académicienne, et sa lettre
-est un répertoire d'effets littéraires. Peintures et descriptions:
-elle décrit à Abeilard le monastère et le paysage, «les dômes moussus
-couronnés de fines tourelles, les arches majestueuses qui changent en
-nuit la clarté du grand jour, les vitraux qui versent sur les dalles
-une clarté solennelle[162],» puis «les rivières errantes qui luisent
-entre les collines, les grottes dont l'écho répète le bruissement des
-ruisseaux, les brises mourantes qui viennent expirer sur les
-feuillages[163].»--Tirades et lieux communs: elle envoie à Abeilard
-des dissertations sur l'amour et la liberté qu'il réclame, sur le
-cloître et la vie paisible qu'il peut donner, sur l'écriture et les
-avantages de la poste aux lettres[164].--Antithèses et contrastes:
-elle les expédie à Abeilard par douzaines: contraste entre le
-monastère illuminé par sa présence et le monastère désolé par son
-absence, entre la tranquillité de la religieuse pure et l'anxiété de
-la religieuse coupable, entre le rêve du bonheur humain et le rêve du
-bonheur céleste.--En somme, c'est un air de bravoure, avec oppositions
-de forte et de piano, avec variations et changements de ton; Héloïse
-exploite son motif, et s'occupe à y insérer toutes les habiletés et
-les réussites de sa voix. Admirez les crescendo et les roulades par
-lesquelles elle termine ses morceaux brillants; pour enlever
-l'auditeur à la fin du portrait de la nonne innocente, elle ira
-chercher «la Grâce qui fait luire autour d'elle ses plus purs rayons,
-les anges qui de leurs chuchotements éveillent ses rêves dorés, les
-ailes des séraphins qui répandent sur elle leurs divins parfums,
-l'époux qui prépare l'anneau nuptial, les blanches vierges qui
-chantent l'hyménée[165],» bref toute la garde-robe du Paradis.
-Remarquez les coups de grosse caisse, j'entends les grands moyens; on
-appelle ainsi tout ce que dit un personnage qui veut délirer et ne
-délire pas; par exemple, parler aux rocs et aux murailles, prier
-Abeilard absent de venir, s'imaginer qu'il est présent, apostropher la
-Grâce, la Vertu, «la fraîche Espérance, riante fille du ciel, et la
-Foi, notre immortalité anticipée[166],» entendre les morts qui lui
-parlent, dire aux anges de «préparer leurs bosquets de roses, leurs
-palmes célestes et leurs fleurs qui ne se flétrissent pas[167].»
-C'est ici la symphonie finale avec modulation de l'orgue céleste: je
-suppose qu'en l'écoutant Abeilard a crié bravo.
-
-Mais ceci n'est rien auprès de l'art qu'elle déploie dans chaque
-phrase prise en détail. Elle met des agréments à toutes les lignes.
-Imaginez un chanteur italien qui ferait un trille sur chaque mot. Les
-jolis sons! comme ils sont perlés ou filés agilement, rondement, et
-toujours exquis! Impossible de les reproduire ici, avec une langue
-étrangère. C'est tantôt une image heureuse qui résume une phrase
-entière; tantôt une série de vers où vont s'alignant les oppositions
-symétriques; ce sont deux mots ordinaires qu'un étrange accouplement
-met en relief; c'est un rhythme imitatif qui complète l'impression de
-l'esprit par l'émotion des sens; ce sont les comparaisons les plus
-élégantes, les épithètes les plus pittoresques; c'est le style le plus
-serré et le plus orné. Sauf la vérité, rien n'y manque. C'est pis
-qu'une cantatrice, c'est un auteur; on regarde au dos pour savoir si
-elle n'a pas écrit: «Bon à tirer, porter vite à l'imprimerie.»
-
-Pope a donné quelque part la recette avec laquelle on peut faire un
-poëme épique: prendre une tempête, un songe, cinq ou six batailles,
-trois sacrifices, des jeux funèbres, une douzaine de dieux en deux
-compartiments, remuer le tout jusqu'à ce qu'on voie mousser l'écume du
-grand style. Vous venez de voir les recettes avec lesquelles on peut
-composer une épître amoureuse. Cette sorte de poésie ressemble à la
-cuisine; il ne faut ni coeur ni génie pour la faire, mais une main
-légère, un oeil attentif et un goût exercé.
-
-[Note 161: Vale, unice.]
-
-[Note 162:
-
- In these lone walls (their days' eternal bound)
- These moss-grown domes with spiry turrets crowned,
- Where awful arches make a noon-day night,
- And the dim windows shed a solemn light.]
-
-[Note 163:
-
- The wand'ring streams that shine between the hills,
- The grots that echo to the tinkling rills,
- The dying gales that pant upon the trees,
- The lakes that quiver to the curling breeze.]
-
-[Note 164:
-
- Heaven first taught letters for some wretch's aid,
- Some banished lover, or some captive maid;
- They live, they speak, they breathe what love inspires,
- Warm from the soul, and faithful to its fires,
- The virgin's wish without her fears impart,
- Excuse the blush, and pour out all the heart,
- Speed the soft intercourse from soul to soul,
- And waft a sigh from Indus to the pole.]
-
-[Note 165:
-
- How happy is the blameless Vestal's lot!
- The world forgetting, by the world forgot.
- Eternal sunshine of the spotless mind,
- Each pray'r accepted, and each wish resign'd;
- Labour and rest that equal periods keep,
- Obedient slumbers that can wake and weep....
- Desires compos'd, affections ever e'en,
- Tears that delight, and sighs that waft to heav'n.
- Grace shines around with serenest beams,
- And whisp'ring angels prompt her golden dreams.
- For her th' unfading rose of Eden blooms,
- And wings of seraphs shed divine perfumes;
- For her the spouse prepares the bridal ring,
- For her white virgins Hymeneals sing,
- To sounds of heav'nly harps she dies away,
- And melts in visions of eternal day.]
-
-[Note 166:
-
- Oh grace serene! Oh virtue heavenly fair!
- Divine oblivion of low-thoughted care!
- Fresh-blooming hope, gay daughter of the sky!
- And faith, our early immortality!
- Enter, each mild, each amicable guest:
- Receive, and wrap me in eternal rest!]
-
-[Note 167:
-
- I come, I come! Prepare your roseate bow'rs,
- Celestial palms and ever-blooming flow'rs.]
-
-
-III
-
-Il semble que ce genre de talent soit fait pour les vers de société.
-Il est factice, et les moeurs de la société sont factices. Dire des
-galanteries, badiner avec les dames, parler élégamment de leur
-chocolat ou de leur éventail, railler les sots, juger la dernière
-tragédie, manier la fadeur ou l'épigramme, c'est là, ce semble,
-l'emploi naturel d'un esprit comme celui-ci, peu passionné,
-très-vaniteux, passé maître en fait de style, et qui soigne ses vers
-comme un petit-maître soigne son habit. Pope à écrit _la Boucle de
-cheveux enlevée_ et _la Sottisiade_; ses contemporains s'extasièrent
-sur la grâce de son badinage comme sur la justesse de sa moquerie, et
-jugèrent qu'il avait surpassé _le Lutrin_ et _les Satires_ de Boileau.
-
-Cela peut bien être; en tout cas, l'éloge serait médiocre. Il y a
-ordinairement deux sortes de vers dans Boileau, disait un homme
-d'esprit[168]; les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de
-troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de
-rhétorique. Boileau fait le second vers avant le premier; c'est
-pourquoi, une fois sur quatre, le premier vers chez lui ne sert qu'à
-boucher un trou. Sans doute Pope avait le mécanisme plus brillant et
-plus agile; mais cette habileté de main ne suffit pas pour faire un
-poëte, même un poëte de boudoir. Là comme ailleurs, il faut des
-passions vraies, ou du moins des goûts vrais. Quand on veut peindre
-les jolis riens de la conversation et du monde, il est à propos de les
-aimer. On ne peint bien que ce que l'on aime[169]. Est-ce qu'il n'y a
-pas des grâces charmantes dans le babil et la frivolité d'une jolie
-femme? Des peintres comme Watteau ont passé leur vie à s'en régaler.
-Une boucle de cheveux que l'on relève, un bras mignon qui sort d'un
-flot de dentelles, une taille penchée qui fait chatoyer les plis
-lustrés de la jupe, et le fin sourire demi-engageant, demi-moqueur de
-la bouche mutine, en voilà assez pour ravir un artiste. Certainement
-il sera sensible à la toilette, sensible autant que la dame elle-même,
-et ne la grondera jamais de passer trois heures à son miroir; il y a
-de la poésie dans l'élégance. Il en jouit comme d'un tableau; il jouit
-des raffinements de la vie mondaine, des grandes lignes tranquilles de
-ce haut salon lambrissé, du doux reflet des longues glaces et des
-porcelaines luisantes, de la gaieté nonchalante des petits Amours
-sculptés qui s'embrassent au-dessus de la cheminée, du son argentin de
-ces voix flûtées qui autour de la table à thé gazouillent des
-médisances. Pope n'en jouit pas ou n'en jouit guère; il reste
-satirique et Anglais au milieu de ce luxe aimable importé de France.
-Il a beau être le plus mondain de ces poëtes, il ne l'est pas assez;
-la société qui l'entoure ne l'est pas davantage. Lady Wortley Montagu,
-qui dans son temps fut la fleur des pois, et que l'on compare à Mme de
-Sévigné, a l'esprit si sérieux, le style si décidé, le jugement si
-précis et le sarcasme si âpre, qu'on la prendrait pour un homme. En
-somme, les Anglais, même lord Chesterfield et Horace Walpole, n'ont
-jamais attrapé le véritable ton des salons. Pope est comme eux; sa
-voix détonne et tout d'un coup devient mordante. À chaque instant une
-moquerie dure efface les gracieuses images qu'il commençait à
-éveiller. Prenez l'ensemble du poëme; c'est une bouffonnerie en style
-noble; lord Petre a coupé une boucle dans les cheveux d'une beauté à
-la mode, mistress Arabella Fermor; il s'agit de faire de cette
-bagatelle une épopée, avec les invocations, les apostrophes,
-l'intervention des êtres surnaturels et le reste des machines
-poétiques; la solennité du style contraste avec la petitesse des
-événements; on rit de ces tracasseries, comme d'une querelle
-d'insectes. Il en a toujours été ainsi dans ce pays: quand ils
-représentent la vie du monde, c'est avec une complaisance extérieure
-et officielle; au fond de leur admiration, il y a du mépris. Leurs
-fadeurs cachent une restriction mentale; en observant bien, vous
-verriez qu'ils regardent une jolie femme parée et coquette comme une
-poupée rose, bonne pour amuser les gens une demi-heure par son
-clinquant. Pope dédie son poëme à mistress Arabella Fermor avec toutes
-sortes de révérences; la vérité est qu'il n'est pas poli; une
-Française lui eût renvoyé son livre en lui conseillant d'apprendre à
-vivre; pour un éloge de sa beauté, elle y eût trouvé dix sarcasmes
-contre sa frivolité. Est-ce qu'il est bien agréable de s'entendre
-dire: «Vous avez les plus beaux yeux du monde, mais vous vivez de
-fadaises?» C'est pourtant à cela que se réduit tout son hommage[170].
-Son emphase complimenteuse, sa déclaration que la boucle de cheveux
-est placée au ciel parmi les astres, tout son attirail de phrases
-n'est qu'une parade de galanterie qui laisse percer l'indélicatesse et
-la grossièreté. «Perdra-t-elle son coeur ou son collier au bal,
-fera-t-elle un accroc à son honneur ou à sa robe[171]?» Il n'y a pas
-un Français du dix-huitième siècle qui eût imaginé une gracieuseté
-semblable. Tout au plus cet ours de Rousseau, ancien laquais et
-Génevois moraliste, eût lancé ce coup de boutoir. En Angleterre, on ne
-le trouvait point trop rude. Mistress Arabella Fermor fut si contente
-du poëme, qu'elle en répandit des copies. Évidemment, elle n'était pas
-difficile; c'est qu'elle en avait entendu bien d'autres. Si vous lisez
-dans Swift la copie littérale d'une conversation à la mode, vous
-verrez qu'une femme à la mode dans ce temps-là pouvait souffrir
-beaucoup de choses sans se fâcher.
-
-Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ce badinage, pour nous
-du moins, n'est point du tout badin. La légèreté, la gaieté en sont à
-cent lieues. Dorat, Gresset en auraient été stupéfaits et scandalisés.
-Nous restons froids devant ses plus brillantes réussites. Tout au plus
-de temps en temps un bon coup de fouet nous réveille; mais ce n'est
-pas pour rire. Ces caricatures nous semblent étranges, mais ne nous
-amusent pas. Cet esprit n'est pas de l'esprit; tout y est calculé,
-combiné, artificieusement préparé; on attend un pétillement d'éclairs,
-et au dernier instant le coup rate. Par exemple, sir Petre, voulant se
-rendre les dieux propices, «bâtit un autel à l'Amour avec douze vastes
-romans français proprement dorés sur tranche, pose dessus trois
-jarretières, une demi-paire de gants, et tous les trophées de ses
-anciennes amours; puis, avec un tendre billet doux il allume le feu et
-ajoute trois soupirs amoureux pour attiser la flamme[172].» Nous
-demeurons désappointés, nous ne devinons pas ce que cette description
-a de comique. Nous continuons par conscience, et, dans la peinture de
-la Mélancolie et de son palais, nous trouvons des figures bien
-autrement étranges: «une jarre qui soupire, un pâté d'oie qui parle,
-des hommes qui, travaillés par l'imagination, se disent en mal
-d'enfant, des filles qui se croient changées en bouteilles et
-demandent à grands cris un bouchon[173].» Nous nous disons alors que
-nous sommes en Chine; qu'à une si grande distance de Paris et de
-Voltaire il ne faut s'étonner de rien, que ces gens ont d'autres
-oreilles que les nôtres, et qu'à Pékin un mandarin goûte avec délices
-un concert de chaudrons. Nous comprenons enfin que, même en cet âge
-correct et dans cette poésie artificielle, l'antique imagination
-subsiste; qu'elle se nourrit, comme autrefois, de bizarreries et de
-contrastes, que le goût, en dépit de toutes les cultures, ne réussira
-jamais à s'acclimater chez elle, que les disparates, au lieu de la
-choquer, la réjouissent, qu'elle est insensible à nos douceurs et à
-nos finesses; qu'elle a besoin de voir passer devant elle une suite de
-figures expressives, inattendues et grimaçantes, qu'elle préfère ce
-rude carnaval à nos insinuations délicates, que Pope est de son pays
-en dépit de sa politesse classique et de ses élégances voulues, et que
-sa fantaisie désagréable et vigoureuse est parente de celle de Swift.
-
-À présent nous sommes préparés, et nous pouvons entrer dans son
-second poëme, la _Dunciade_; il faut beaucoup d'empire sur soi pour
-ne pas jeter par terre ce chef-d'oeuvre comme insipide et même
-dégoûtant. Rarement on a dépensé plus de talent pour produire plus
-d'ennui. Pope veut se venger de ses ennemis littéraires, et chante
-la Sottise, auguste déesse de la littérature, «fille du Chaos et de
-la Nuit éternelle, lourde comme son père, grave comme sa mère,»
-reine des auteurs affamés, et qui choisit Théobald pour son fils et
-pour son favori. Le voilà roi, et pour célébrer son avénement, elle
-institue des jeux à la manière antique; d'abord la course des
-libraires qui se disputent la possession d'un poëte, puis le combat
-des écrivains qui braient et sautent dans la boue à qui mieux mieux,
-enfin la lutte des critiques qui doivent subir la lecture de deux
-in-folio sans dormir. Étranges parodies, n'est-ce pas? et certes
-bien peu piquantes. Qui n'a pas les oreilles rebattues de ces
-allégories usées, l'ennui, les pavots, les brouillards et le
-sommeil? Que serait-ce si j'entrais dans le détail, si je décrivais
-la poëtesse proposée en prix, «avec ses yeux de boeuf et ses
-mamelles de vache,» si je racontais les sauts des poëtes qui
-barbottent dans Fleet-Ditch, le plus ignoble égout de la ville, si
-je traduisais jusqu'au bout les vers extraordinaires où «les nymphes
-de la fange, charmées de la mine du plongeur l'attirent sur leur
-coeur, où la jeune Lutetia plus douce que le duvet, Nigrina la
-noire, et.... se disputent son amour dans les palais de jais de
-leurs bas-fonds[174].» Il faut s'arrêter; il y a tel passage, par
-exemple la chute de Curl, que Swift seul eût semblé capable
-d'écrire; encore on l'excuserait dans Swift; l'extrémité du
-désespoir, la rage de la misanthropie, le voisinage de la folie ont
-pu le porter à de tels excès. Mais Pope, qui vit tranquille et
-admiré dans sa villa, et qui n'est poussé que par des rancunes
-littéraires! Il n'a donc point de nerfs! Comment de gaieté de coeur
-un poëte a-t-il pu traîner son talent parmi de telles images, et
-contraindre ses vers si ingénieusement tissés à recevoir ces
-immondices? Figurez-vous une jolie corbeille de salon, qui devrait
-ne renfermer que des fleurs et des broderies, et qu'on envoie à la
-cuisine pour en faire un panier d'ordures. En effet, toutes les
-ordures de la vie littéraire y sont; et Dieu sait ce qu'elle était
-alors! La bohème en aucun siècle ne fut si mendiante et plus vile:
-pauvres diables comme Richard Savage, qui couchait l'hiver à la
-belle étoile sur les cendres d'une vitrerie, vivait d'une dédicace,
-connaissait la prison, dînait rarement, et buvait aux dépens de ses
-amis; pamphlétaires comme Tuchtin, le dos écorché par les verges;
-faussaire comme Ward, exposés au pilori et criblés d'oeufs et de
-pommes pourries; courtisanes comme Élisa Haywood, célèbres par
-l'impudence de leurs confessions publiques; journalistes vendus,
-diffamateurs à gages, marchands de scandale et d'injures,
-demi-filous, viveurs parfaits, et toute cette vermine littéraire
-qui hantait les tripots, les maisons de filles, les caveaux à gin,
-et au signal d'un libraire mordait les honnêtes gens pour un écu.
-Ces vilenies, les chemises sales, l'habit crasseux, vieux de six
-ans, le poudding rance et le reste sont dans Pope comme dans
-Hogarth, avec une crudité et une précision anglaises. Voilà leur
-défaut: ils sont réalistes, même avec la perruque classique; ils ne
-déguisent pas le laid et l'ignoble; ils les marquent avec leurs
-contours exacts et leurs arêtes tranchantes; ils ne les enveloppent
-pas du beau manteau des idées générales; ils ne les couvrent pas
-sous les jolis sous-entendus de société. C'est pour cela que leurs
-satires sont si âpres. Pope ne fustige pas les sots, il les assomme;
-son poëme est vraiment dur et méchant; il l'est tant qu'il en est
-maladroit; pour ajouter au supplice des imbéciles, il remonte au
-déluge, il écrit des tirades d'histoire, il représente tout au long
-le règne passé, présent et futur de la sottise, la bibliothèque
-d'Alexandrie brûlée par Omar, les lettres éteintes par l'invasion
-des barbares et par la superstition du moyen âge, l'empire de la
-niaiserie qui s'étend et va envahir l'Angleterre. Quels pavés pour
-écraser des mouches! «La Vérité craintive s'enfuit dans son ancienne
-caverne, menacée par des montagnes de casuistique entassées sur sa
-tête. La Philosophie, qui jadis ne s'appuyait que sur le ciel, se
-rabat sur les causes secondes et disparaît; la Religion rougissante
-voile son feu sacré, et la Moralité, sans s'en douter, s'éteint; la
-vertu publique, la vertu privée n'osent plus jeter de flammes; il
-n'y a plus d'étincelle humaine, il n'y a plus d'éclair divin. Ô
-Chaos! voilà que tu rétablis ton funeste empire; la lumière meurt
-devant ta parole mortelle; ta main, grand anarque, laisse tomber le
-rideau, et l'obscurité universelle ensevelit le monde[175].» Tapage
-final, cymbales et trombones, pétarades et feux d'artifice. Pour
-moi, de cet opéra célèbre, je n'emporte que le souvenir d'un
-charivari. Involontairement, j'ai compté les lampions, je connais
-les machines, j'ai touché la laborieuse mise en scène des
-apparitions et des allégories. Je laisse là l'enlumineur, le
-machiniste, l'entrepreneur d'effets littéraires, et je vais chercher
-le poëte ailleurs.
-
-[Note 168: M. Guillaume Guizot.]
-
-[Note 169:
-
- Liebe sei vor allen Dingen,
- Unser Thema, wenn wir singen.
- (Goethe.)]
-
-[Note 170: Voyez son épître sur le caractère des femmes, si dure.
-À son avis, ce caractère se compose d'amour du plaisir et d'amour du
-pouvoir.]
-
-[Note 171:
-
- Or stain her honour or her new brocade,
- Forget her pray'rs or miss a masquerade,
- Or lose her heart or necklace at a ball.]
-
-[Note 172:
-
- To love an altar built
- Of twelve vast French romances, neatly gilt;
- There lay three garters, half a pair of gloves,
- And all the trophies of his former loves.
- With tender billet doux he lights the pyre,
- And breathes three am'rous sighs to rise the fire.]
-
-[Note 173:
-
- Here sighs a jar, and there a goose-pye talks;
- Men prove with child, as pow'rful fancy works,
- And maids turn'd bottles call aloud for corks.]
-
-[Note 174:
-
- First he relates, how sinking to the chin,
- Smit with his mien, the Mud-nymphs suck'd him in.
- How young Lutetia, softer than the down,
- Nigrina black, and Merdamenta brown,
- Vy'd for his love in jetty bow'rs below....
- Full in the middle way there stood a lake,
- Which Curl's Corinna chanc'd that morn to make
- (Such was her wont, at early dawn to drop
- Her ev'ning cates before his neighbour's shop).
- .... And the fresh vomit run for ever green.]
-
-[Note 175:
-
- See skulking Truth to her old cavern fled,
- Mountains of casuistry heap'd o'er her head!
- Philosophy that lean'd on Heav'n before
- Shrinks to her second cause and his no more.
- Physic of metaphysic begs defence,
- And metaphysic calls for aid on sense....
- Religion blushing veils her sacred fires,
- And unawares morality expires.
- Nor public flame, nor private dares to shine,
- Nor human spark is left, nor glimpse divine;
- Lo! Thy dread empire, Chaos, is restor'd;
- Light dies before thy uncreating word,
- Thy hand, great Anarch, lets the curtain fall
- And universal Darkness buries all.]
-
-
-IV
-
-Il y a pourtant un poëte dans Pope, et, pour le découvrir, il n'y a
-qu'à le lire par petits morceaux; si l'ensemble est d'ordinaire
-ennuyeux ou choquant, le détail est admirable. Il en est ainsi à la
-fin de tous les âges littéraires. Pline le Jeune et Sénèque, si
-affectés et si tendus, sont charmants par parcelles: chacune de leurs
-phrases prise à part est un chef-d'oeuvre; chaque vers dans Pope est
-un chef-d'oeuvre s'il est pris à part. À ce moment, et après cent ans
-de culture, il n'y a aucun mouvement, aucun objet, aucune action qu'on
-ne sache décrire. Chaque aspect de la nature est noté: un lever de
-soleil, un paysage renversé dans l'eau[176], un coup de vent sur les
-feuilles, et le reste; demandez à Pope de peindre en vers une
-anguille, une perche ou une truite; il a sous la main la phrase
-parfaite; vous extrairiez chez lui de quoi remplir un _Gradus_. Il a
-le trait si juste, que du premier coup vous croiriez voir les choses;
-il a l'expression si abondante, que votre imagination, fût-elle
-obtuse, finira par les voir. Il marque tout dans le vol du faisan, le
-frou-frou de son essor, «ses teintes lustrées, changeantes,--sa crête
-de pourpre, ses yeux cerclés d'écarlate,--le vert si vif que déploie
-son plumage luisant,--ses ailes peintes, sa poitrine où l'or
-flamboie[177].» Il a la plus riche provision de mots brillants pour
-peindre les sylphes qui voltigent autour de son héroïne, «lumineux
-escadrons dont les chuchotements aériens semblent le bruissement des
-zéphyrs,--et qui, ouvrant au soleil leurs ailes d'insectes,--voguent
-sur la brise ou s'enfoncent dans des nuages d'or;--formes
-transparentes dont la finesse échappe à la vue des mortels,--corps
-fluides à demi dissous dans la lumière,--vêtements éthérés qui
-flottent abandonnés au vent,--légers tissus, voiles étincelants,
-formés des fils de la rosée,--trempés dans les plus riches teintes du
-ciel,--où la lumière se joue en nuances qui se mêlent,--où chaque
-rayon jette des couleurs passagères,--couleurs nouvelles qui changent
-à chaque mouvement de leurs ailes[178].» Sans doute ce ne sont point
-là les sylphes de Shakspeare; mais à côté d'une rose naturelle et
-vivante, on peut encore voir avec plaisir une fleur en diamants, comme
-il en sort des mains d'un joaillier, chef-d'oeuvre d'art et de
-patience, dont les facettes font chatoyer la lumière et jettent une
-pluie d'étincelles sur le feuillage de filigrane qui les soutient.
-Vingt fois, dans un poëme de Pope, on s'arrête pour regarder avec
-étonnement quelqu'une de ces parures littéraires. Il sent si bien son
-talent qu'il en abuse; il se plaît aux tours de force. Quoi de plus
-plat qu'une partie de cartes, et de plus rebelle à la poésie que la
-dame de pique ou le roi de coeur? et pourtant, par gageure sans doute,
-il a raconté dans la _Boucle de cheveux_ une partie d'hombre; on la
-suit, on l'entend, on reconnaît les costumes, «les quatre rois,
-majestés révérées, avec leurs favoris blancs et leurs barbes
-fourchues, les quatre belles dames dont les mains portent une fleur,
-emblème expressif de leur aimable puissance, les quatre valets en
-robes retroussées, troupe fidèle, une toque sur la tête, une
-hallebarde à la main, puis les quatre armées bigarrées, brillant
-cortége, rangées en bataille sur la plaine de velours vert[179].» On
-voit les atouts, les coupes, les levées, puis un instant après le
-café, la porcelaine, les cuillers, l'esprit de feu (entendez
-l'alcool); ce sont déjà les procédés et les périphrases de Delille.
-Vous savez que les célèbres vers où Delille pratique et peint du même
-coup l'harmonie imitative sont traduits de Pope[180]. C'est là de la
-poésie expirante, mais c'est encore de la poésie; un bijou de console
-est une oeuvre d'art inférieur, mais pourtant une oeuvre d'art.
-
-Avec le talent descriptif, il a le talent oratoire. Cet art, qui est
-le propre de l'âge classique, est celui d'exprimer les idées générales
-moyennes. Pendant cent cinquante ans, les hommes dans les deux pays
-pensants, la France et l'Angleterre, y ont employé toute leur étude.
-Ils ont saisi ces vérités universelles et limitées qui, étant situées
-entre les hautes abstractions philosophiques et les petits détails
-sensibles, sont la matière de l'éloquence et de la rhétorique, et
-forment ce que nous appelons aujourd'hui les lieux communs. Ils les
-ont rangées en compartiments; ils les ont développées avec méthode;
-ils les ont rendues sensibles par des groupements et des symétries;
-ils les ont ordonnées en processions régulières qui, dignement,
-magistralement, s'avancent avec discipline et en corps. L'ascendant de
-cette raison oratoire est devenu si grand, qu'il s'est imposé à la
-poésie elle-même. Buffon finit par dire, pour louer des vers, qu'ils
-sont beaux comme de la belle prose. En effet, la poésie devient à ce
-moment une prose plus étudiée que l'on soumet à la rime. Elle n'est
-qu'une sorte de conversation supérieure et de discours plus choisi.
-Elle se trouve impuissante quand il faut peindre ou mettre en scène
-une action, quand il s'agit de voir et de faire voir des passions
-vivantes, de grandes émotions vraies, des hommes de chair et de sang;
-elle n'aboutit qu'à des épopées de collége comme _la Henriade_, à des
-odes et des tragédies glacées comme celles de Voltaire et de
-Jean-Baptiste Rousseau, comme celles d'Addison, de Thompson, de
-Johnson et du reste. Elle les compose de dissertations, parce qu'elle
-n'est plus capable que de dissertations. C'est là désormais qu'elle
-règne, et son oeuvre finale est le poëme didactique qui est une
-dissertation mise en vers. Pope y triomphe, et les plus parfaits de
-ses poëmes sont ceux qui se composent de préceptes et de
-raisonnements. L'artifice n'y est point aussi choquant qu'ailleurs; un
-poëme, je me trompe, un traité comme le sien sur la critique, sur
-l'homme et le gouvernement de la Providence, sur le ressort premier du
-caractère des hommes, a le droit d'être écrit avec réflexion; c'est
-une étude, et presque un morceau de science; on peut, on doit même en
-peser tous les mots, en vérifier toutes les liaisons; l'art et
-l'attention n'y sont pas superflus, mais nécessaires; il s'agit de
-préceptes exacts et de raisonnements serrés. En cela, Pope est
-incomparable. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une prose versifiée
-égale à la sienne: celle de Boileau n'en approche pas. Ce n'est pas
-que les idées y soient très-dignes d'attention: nous les avons usées,
-elles ne nous intéressent plus. L'_Essai sur la critique_ ressemble
-aux _Épîtres_ et à _l'Art poétique_ de Boileau, excellents ouvrages
-qui ne sont plus lus que dans les classes. C'est une collection de
-bons préceptes bien sages dont le seul défaut est d'être trop vrais.
-Dire que le bon goût est rare, qu'il faut réfléchir et s'instruire
-avant de décider, que les règles de l'art sont tirées de la nature,
-que l'orgueil, l'ignorance, le préjugé, la partialité, l'envie
-pervertissent notre jugement, qu'un critique doit être sincère,
-modeste, poli, bienveillant, toutes ces vérités pouvaient alors être
-des découvertes, aujourd'hui point. Je suppose que sous Pope, Dryden
-et Boileau, les hommes avaient surtout besoin de mettre leurs idées en
-ordre, et de les voir bien claires en des phrases bien nettes.
-Aujourd'hui que ce besoin est satisfait, il a disparu: ce sont des
-idées qu'on demande, et non des arrangements d'idées; le casier est
-fabriqué; remplissez les cases. Pope s'est efforcé de le faire une
-fois dans l'_Essai sur l'Homme_, qui est une sorte de _Vicaire
-savoyard_, moins original que l'autre. Il y montre que Dieu a fait
-tout pour le mieux, que l'homme est borné et ne doit pas juger Dieu,
-que nos passions et nos imperfections servent au bien général et aux
-desseins de la Providence, que le bonheur est dans la vertu et dans la
-soumission aux volontés divines. Vous reconnaissez là une espèce de
-déisme et d'optimisme, comme il y en avait beaucoup alors, empruntés,
-comme ceux de Rousseau, à la théodicée de Leibnitz, mais tempérés,
-effacés et arrangés à l'usage des honnêtes gens. La conception n'est
-pas bien haute: ce Dieu écourté, qui fait son apparition au
-commencement du dix-huitième siècle, n'est qu'un résidu; la religion
-éteinte, il est resté au fond du creuset, et les raisonneurs du temps,
-n'ayant point d'invention métaphysique, l'ont gardé dans leur système
-pour boucher un trou. En cet état et à cet endroit il ressemble au
-vers classique. Il représente bien, on le comprend sans difficulté,
-il est dépourvu d'efficacité, il est l'oeuvre de la froide raison
-raisonnante, et laisse fort tranquilles les gens qui s'occupent de
-lui; à tous ces titres il est parent de l'alexandrin. Cette pauvre
-conception est d'autant plus pauvre chez Pope qu'elle ne lui
-appartient pas; car il n'est philosophe que par rencontre et pour
-trouver des matières de poëme. Trois ou quatre systèmes, déformés et
-amoindris, se sont amalgamés dans son oeuvre. Il se vante «de les
-avoir tempérés» l'un par l'autre, et d'avoir «navigué contre les
-extrêmes.» La vérité est qu'il ne les a point entendus, et qu'il mêle
-à chaque pas des idées disparates. Il y a tel passage où, pour obtenir
-un effet de style, il devient panthéiste; par-dessus tout il se guinde
-et prend le ton rogue, impératif d'un jeune docteur. Je ne trouve
-d'invention personnelle que dans ses épîtres sur _les Caractères_. Il
-y a là une théorie de la passion dominante qui vaut la peine d'être
-lue; en somme, il a été assez loin, plus loin que Boileau par exemple,
-dans la connaissance de l'homme. La psychologie est indigène en
-Angleterre, on l'y rencontre partout, même dans les esprits les moins
-créateurs. Elle suscite le roman, elle dépossède la philosophie, elle
-produit l'essai, elle entre dans les gazettes, elle remplit la
-littérature courante, comme ces plantes nationales qui pullulent sur
-tous les terrains.
-
-Mais si les idées sont médiocres, l'art de les exprimer est
-véritablement merveilleux; merveilleux est le mot. «J'ai employé les
-vers, dit-il, plutôt que la prose, parce que je trouvais que je
-pouvais exprimer les idées plus brièvement en vers qu'en prose.» En
-effet, ici tous les mots portent; il faut lire chaque passage
-lentement; chaque épithète est un résumé; on n'a jamais écrit d'un
-style plus serré; et d'autre part, on n'a jamais plus habilement
-travaillé à faire entrer les formules philosophiques dans le courant
-de la conversation mondaine. Ses préceptes sont devenus proverbes.
-J'ouvre au hasard, et je tombe sur le début du second livre; un
-orateur, un écrivain de l'école de Buffon serait ravi d'admiration en
-voyant tant de trésors littéraires amassés dans un si petit espace. Il
-faut bien que le lecteur se résigne à lire un peu d'anglais, s'il veut
-les compter:
-
- Know then thyself, presume not God to scan.
- The proper study of mankind is man.
- Plac'd on this isthmus of a middle state,
- A being darkly wise, and rudely great:
- With too much knowledge for the sceptic side,
- With too much weakness for the stoic's pride,
- He hangs between; in doubt to act or rest;
- In doubt to deem himself a God or beast,
- In doubt his mind or body to prefer;
- Born but to die, and reas'ning but to err;
- Alike in ignorance, his reason such,
- Whether he thinks too little or too much:
- Chaos of thought and passion, all confus'd,
- Still by himself abused or disabus'd;
- Created half to rise, and half to fall;
- Great lord of all things, yet a prey to all.
- Sole judge of truth, in endless error hurl'd,
- The glory, jest, and riddle of the world.
-
-Le premier vers résume tout le livre précédent, et le second résume
-tout le livre présent; c'est une sorte d'escalier qui conduit d'un
-temple à un temple, régulièrement composé de marches symétriques et si
-habilement placées, que de la première on aperçoit d'un coup d'oeil
-tout l'édifice qu'on quitte, et que de la seconde on aperçoit d'un
-coup d'oeil tout l'édifice qu'on va visiter. Vit-on jamais une plus
-belle entrée et plus conforme aux règles qui ordonnent de lier les
-idées, de les rappeler quand on les a déjà développées, de les
-annoncer quand on ne les a pas développées encore? Mais ce n'est pas
-assez. Après cette courte annonce qui avertit qu'on va traiter de la
-nature humaine, il faut une annonce plus longue et qui peigne d'avance
-avec le plus d'éclat possible cette nature humaine dont on va traiter.
-C'est là proprement l'exorde oratoire, pareil à ceux que Bossuet met
-au commencement de ses oraisons funèbres, sorte de portique luxueux
-qui reçoit les auditeurs à leur entrée et les prépare aux
-magnificences du temple. Deux à deux, les antithèses se suivent comme
-des rangées de colonnes; il y en a treize couples qui forment
-enfilade, et la dernière s'élève au-dessus du reste par un mot qui
-fait centre et relie tout. Sous une autre main, cette prolongation de
-la même figure deviendrait fastidieuse; chez Pope, elle intéresse,
-tant il y a de variété dans la disposition et dans les ornements.
-Tantôt l'antithèse est comprise dans un seul vers, tantôt elle en
-occupe deux; tantôt elle est dans les substantifs, tantôt dans les
-adjectifs et dans les verbes; tantôt elle n'est que dans les idées,
-tantôt elle pénètre jusque dans le son et la position des mots. En
-vain on la voit reparaître; on ne s'en lasse pas, parce que chaque
-fois elle ajoute quelque chose à notre idée, et nous montre l'objet
-sous un nouveau jour. Cet objet lui-même a beau être abstrait, obscur,
-déplaisant, contraire à la poésie; le style répand sur lui sa lumière;
-de nobles images, empruntées aux spectacles simples et grands de la
-nature, viennent l'illuminer et le décorer. C'est qu'il y a une
-architecture classique pour les idées comme pour les pierres, amie
-comme l'autre de la clarté et de la régularité, de la majesté et du
-calme; comme l'autre, elle a été inventée en Grèce, transmise par Rome
-à la France, par la France à l'Angleterre, et un peu altérée au
-passage. De tous les maîtres qui l'ont pratiquée en Angleterre, Pope
-est le plus savant.
-
-Après tout, y a-t-il autre chose ici qu'une décoration? Voici ces vers
-si beaux traduits en prose; j'ai beau traduire exactement, de toutes
-ces beautés il ne reste presque rien:
-
- Connais-toi donc toi-même, et ne te hasarde pas jusqu'à
- scruter Dieu.--La véritable étude de l'humanité, c'est
- l'homme.--Placé dans cet isthme de sa condition
- moyenne,--sage avec des obscurités, grand avec des
- imperfections,--avec trop de connaissances pour tomber dans
- le doute du sceptique,--avec trop de faiblesse pour monter
- jusqu'à l'orgueil du stoïcien,--il est suspendu entre les
- deux; ne sachant s'il doit agir ou se tenir
- tranquille,--s'il doit s'estimer un Dieu ou une bête,--s'il
- doit préférer son esprit ou son corps,--ne naissant que pour
- mourir, ne raisonnant que pour s'égarer,--sa raison ainsi
- faite qu'il demeure également dans l'ignorance,--soit qu'il
- pense trop, soit qu'il pense trop peu,--chaos de pensée et
- de passion, tout pêle-mêle,--toujours par lui-même abusé ou
- désabusé,--créé à moitié pour s'élever, à moitié pour
- tomber,--souverain seigneur et proie de toutes choses,--seul
- juge de la vérité, précipité dans l'erreur infinie,--la
- gloire, le jouet et l'énigme du monde.
-
-Le lecteur n'est guère ému, ni moi non plus; il pense involontairement
-ici au livre de Pascal, et mesure l'étonnante différence qu'il y a
-entre un versificateur et un homme. Bon résumé, bon morceau, bien
-travaillé, bien écrit, voilà ce qu'on dit, et rien de plus; évidemment
-la beauté des vers venait de la difficulté vaincue, des sons choisis,
-des rhythmes symétriques; c'était tout, et ce n'était guère. Un grand
-écrivain est un homme qui, ayant des passions, sait le dictionnaire et
-la grammaire; celui-ci sait à fond le dictionnaire et la grammaire,
-mais s'en tient là.
-
-Vous direz que ce mérite est mince, et que je ne donne pas envie de
-lire les vers de Pope. Cela est vrai, du moins je ne conseille pas
-d'en lire beaucoup. J'ajouterais bien, en manière d'excuse, qu'il y a
-un genre où il réussit, que son talent descriptif et son talent
-oratoire rencontrent dans les portraits la matière qui leur convient,
-qu'en cela il approche souvent de La Bruyère; que plusieurs de ses
-portraits, ceux d'Addison, de Sporus, de lord Wharton, de la duchesse
-de Marlborough, sont des médailles dignes d'entrer dans le cabinet de
-tous les curieux et de rester dans les archives du genre humain; que,
-lorsqu'il sculpte une de ces figures, les images abréviatives, les
-alliances de mots inattendues, les contrastes soutenus, multipliés, la
-concision perpétuelle et extraordinaire, le choc incessant et
-croissant de tous les coups d'éloquence assénés au même endroit,
-enfoncent dans la mémoire une empreinte qu'on n'oublie plus. Il vaut
-mieux renoncer à ces apologies partielles, et avouer franchement qu'en
-somme ce grand poëte, la gloire de son siècle, est ennuyeux; il est
-ennuyeux pour le nôtre. «Une femme de quarante ans, disait Stendhal,
-n'est jolie que pour ceux qui l'ont aimée dans leur jeunesse.» La
-pauvre muse dont il s'agit n'a pas quarante ans pour nous; elle en a
-cent quarante. Rappelons-nous, quand nous voulons la juger
-équitablement, le temps où nous faisions des vers français qui
-ressemblaient à nos vers latins. Le goût s'est transformé depuis un
-siècle; c'est que l'esprit humain a fait volte-face; avec le point de
-vue la perspective a changé; il faut tenir compte de ce déplacement.
-Aujourd'hui nous demandons des idées neuves et des sentiments nus;
-nous ne nous soucions plus du vêtement, nous voulons la chose;
-exordes, transitions, curiosités de style, élégances d'expression,
-toute la garde-robe littéraire s'en va à la friperie; nous n'en
-gardons que l'indispensable; ce n'est plus de l'ornement que nous nous
-inquiétons, c'est de la vérité. Les hommes de l'autre siècle étaient
-tout autres. On le vit bien le jour où Pope traduisit l'_Iliade_:
-c'était l'_Iliade_ écrite dans le style de la _Henriade_; à cause de
-ce travestissement, le public l'admira. Il ne l'eût point admirée dans
-la simple robe grecque; il ne consentait à la voir qu'avec de la
-poudre et des rubans. C'était le costume du temps, il fallait bien
-l'endosser. «La demande des élégances, dit le brave Samuel Johnson
-dans son style commercial et académique, était si fort accrue, que la
-pure nature ne pouvait être supportée plus longtemps.» La bonne
-compagnie et les lettrés faisaient un petit monde à part, qui s'était
-formé et raffiné d'après les moeurs et les idées de la France. Ils
-avaient pris le style correct et noble en même temps que le bon ton et
-les belles façons. Ils tenaient à ce style comme à leur habit; c'était
-affaire de convenance ou de cérémonie; il y avait un patron accepté,
-immuable; on ne pouvait le changer sans indécence ou ridicule; écrire
-en dehors de la règle, surtout en vers, avec effusion et naturel,
-c'eût été se présenter dans un salon en pantoufles et en robe de
-chambre. Leur plaisir, en lisant des vers, était de vérifier si le
-patron était exactement suivi; l'invention n'était permise que dans
-les détails; on pouvait ajuster là une dentelle, ici un galon; mais on
-était tenu de conserver scrupuleusement la forme officielle, de
-brosser le tout avec minutie, et de ne paraître jamais qu'avec des
-dorures neuves et du drap lustré. L'attention ne se portait plus que
-sur les raffinements; une broderie plus ouvragée, un velours plus
-éclatant, une plume plus gracieusement posée, c'est à cela que se
-réduisaient les audaces et les tentatives; la moindre incorrection, la
-disparate la plus légère eût choqué les yeux; on perfectionnait
-l'infiniment petit. Les lettrés faisaient comme ces coquettes pour qui
-les superbes déesses de Michel-Ange et de Rubens ne sont que des
-vachères, mais qui poussent un petit cri de plaisir à l'aspect d'un
-ruban à vingt francs l'aune. Une coupe de vers, un rejet, une
-métaphore les ravissait, et c'était là tout ce qui pouvait les ravir
-encore. Ils allaient ainsi chaque jour brodant, pomponnant, étriquant
-le brillant habit classique, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit humain,
-gêné, le déchira, le jeta, et se mit à courir. Maintenant qu'il est à
-terre, les critiques le ramassent, le pendent à la vue de tous dans
-leur musée de curiosités antiques, le secouent et tâchent de
-conjecturer d'après lui les sentiments des beaux seigneurs et des
-beaux parleurs qui le portaient.
-
-[Note 176:
-
- Oft in her glass the musing shepherd spies
- The headlong mountains and downward skies
- The watr'y landskip of the pendant woods
- And absent trees that tremble in the floods.]
-
-[Note 177:
-
- See, from the brake the whirring pheasant springs
- And mounts exulting on triumphant wings.
- Alas, what avail his glossy, varying dies,
- His purple crest, and scarlet circled eyes,
- The vivid green his shining plumes unfold,
- His painted wings, and breast that flames with gold?]
-
-[Note 178:
-
- But now secure the painted vessel glides,
- The sun beams trembling on the floating tides;
- While melting music steals upon the sky,
- And soften'd sounds along the waters die;
- Smooth flow the waves, the Zephyrs gently play.
- The lucid squadrons round the sails repair:
- Soft o'er the shrouds aerial whispers breathe,
- That seem'd but Zephyrs to the train beneath.
- Some to the sun their insect wings unfold,
- Whaft on the breeze, or sink in clouds of gold;
- Transparent forms, too fine for mortal sight,
- Their fluid bodies half-dissolv'd in light.
- Loose to the wind their airy garment flies,
- Where light disports in ever-mingling dyes;
- Where ev'ry beam new transient colours flings,
- Colours that change whene'er they wave their wings.]
-
-[Note 179:
-
- Behold, four kings in majesty rever'd,
- With hoary whiskers, and a forky beard.
- And four fair Queens, whose hands sustain a flow'r,
- Th' expressive emblem of their softer pow'r.
- Four knaves, in garb succinct, a trusty band,
- Caps on their heads and halberts in their hand,
- And party-coloured troops, a shining train,
- Drawn forth to combat on the velvet plain.]
-
-[Note 180:
-
- Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore,
- Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore, etc.]
-
-
-V
-
-Ce n'est pas tout d'avoir un bel habit, solidement cousu et à la mode;
-il faut encore pouvoir entrer commodément dans son habit. Lorsqu'on
-passe en revue toute la file des poëtes anglais du dix-huitième
-siècle, on s'aperçoit qu'ils n'entrent pas commodément dans l'habit
-classique. Ce justaucorps doré, si bien fait pour un Français, ne
-convient qu'à peu près à leur taille; de temps en temps un mouvement
-trop fort, incongru, le découd aux manches, et ailleurs. Voici, par
-exemple, Mathew Prior; au premier regard il semble qu'il ait toutes
-les qualités requises pour le bien porter: il a été ambassadeur en
-France, il écrit de jolis impromptus français; il tourne aisément de
-petits poëmes badins sur un dîner, sur une dame; il est galant, homme
-de société, aimable conteur, épicurien, sceptique même, à la façon des
-courtisans de Charles II, c'est-à-dire jusques et y compris la
-coquinerie politique; bref, c'est un mondain accompli dans son genre,
-ayant le style correct et coulant, maître du vers leste et du vers
-noble, et qui manie, d'après Bossu et Boileau, les pantins
-mythologiques. Avec tout cela, nous ne le trouvons ni assez gai ni
-assez fin. Bolingbroke l'appelle «visage de bois,» têtu, et dit qu'il
-y a du Hollandais dans sa personne. Ses moeurs se sentent bien fort de
-celles de Rochester et de toute cette canaille bien vêtue que la
-Restauration légua à la Révolution. Il prend la première venue,
-s'enferme plusieurs jours avec elle, boit sec, s'endort, et la laisse
-s'enfuir avec son argenterie et ses habits. Entre autres souillons
-assez laides et toujours sales, il finit par garder Élisabeth Cox, si
-bien qu'il manqua l'épouser: heureusement il mourut à propos. Telles
-moeurs, tel style. Quand il veut imiter le Hans Carvel de La Fontaine,
-il l'alourdit, il l'allonge; il ne sait pas être piquant, mais
-mordant; ses polissonneries ont une crudité cynique; sa moquerie est
-une satire, et il y a telle de ses poésies, l'avis à un jeune
-gentilhomme amoureux, où le coup de fouet est un coup d'assommoir.
-D'autre part, ce n'est pas un viveur ordinaire. De ses deux poëmes
-principaux, l'un, sur Salomon, paraphrase et met en scène le mot de
-l'Ecclésiaste: «Tout est vanité.» À ce trait, vous découvrez tout de
-suite que vous êtes en pays biblique: une pareille idée ne fût point
-venue alors à un camarade du Régent. Salomon conte ici qu'il a
-vainement interrogé ses sages, qu'il a été malheureux également par
-l'amour refusé et par l'amour obtenu, que le pouvoir ne l'a point
-contenté, et il finit par se remettre aux mains de Dieu. Ce sont là
-des tristesses et des conclusions anglaises[181]. D'ailleurs, sous la
-rhétorique et la facture uniforme des vers, on sent de la chaleur et
-de la passion, on aperçoit de riches peintures, une sorte de
-magnificence et l'épanchement d'une imagination trop pleine. La sève
-en ce pays est toujours plus forte que chez nous; leurs sensations
-sont plus profondes, comme leurs pensées plus originales. Son autre
-poëme, très-hardi et très-philosophique, contre les vérités et les
-pédanteries officielles, est une conversation bouffonne sur le siége
-de l'âme, où Voltaire a pris beaucoup d'idées et beaucoup d'ordures;
-tout l'arsenal des sceptiques et des matérialistes était bâti et
-rempli en Angleterre, quand les Français y sont venus; Voltaire n'a
-fait qu'y choisir, affiler des flèches. Notez encore que ce poëme est
-tout entier écrit en style de prose, avec un âpre bon sens et une
-franchise médicale que les plus crues des abominations n'effarouchent
-pas[182]. _Candide et les Oreilles du comte de Chesterfield_ sont des
-écrits plus brillants, mais non plus vrais. Somme toute, brutalité,
-manque de goût, longueurs, perspicacité, passion, il y a quelque chose
-en cet homme qui ne s'accorde pas avec l'élégance classique. Il va au
-delà ou ne l'atteint pas.
-
-Ce désaccord va croître, et des yeux attentifs découvrent vite sous
-l'enveloppe régulière une espèce d'imagination énergique et précise
-qui la rompra. En ce temps-là vivait Gay, sorte de La Fontaine, aussi
-voisin de La Fontaine qu'un Anglais peut l'être, c'est-à-dire assez
-peu, à tout le moins bon et aimable vivant, très-sincère, très-naïf,
-«singulièrement irréfléchi, né pour être dupé,» et jeune homme
-jusqu'au bout. Swift disait de lui qu'il n'aurait jamais dû avoir plus
-de vingt-deux ans. «Simplicité d'enfant, écrivait Pope, esprit
-d'homme.» Il vivait, comme La Fontaine, aux dépens des grands,
-voyageait autant qu'il pouvait à leurs frais, perdait son argent dans
-les spéculations de la mer du Sud, souhaitait une place à la cour,
-écrivait des fables pleines d'humanité pour former le coeur du duc de
-Cumberland[183], finissait par s'établir en parasite aimé, en poëte
-domestique, chez le duc et la duchesse de Queensbury. De sérieux, fort
-peu; de scrupule et de tenue, pas davantage. «C'est mon triste destin,
-disait-il, que je ne peux rien obtenir de la cour, que j'écrive contre
-elle ou pour elle.» Et il faisait mettre sur son tombeau: «La vie est
-une plaisanterie; je l'avais bien pensé autrefois, mais à présent je
-le sais.» C'est ce rieur insouciant qui, pour se venger du ministère,
-fit _l'Opéra du Gueux_, la plus féroce et la plus fangeuse des
-caricatures. En cette cour on égorge les gens pour les égratigner; les
-innocents manient le couteau comme les autres. Il était rieur
-pourtant, mais à sa manière, ou plutôt à la manière de son pays.
-Voyant «certains jeunes gens d'une délicatesse insipide,» Ambroise
-Philips par exemple, qui écrivait des pastorales élégantes et tendres,
-dans le goût de notre Fontenelle, il s'amusa à les contrefaire et à
-les contredire, et, dans _la Semaine du Berger_, fit entrer les moeurs
-réelles dans le mètre et dans la forme de la poésie d'apparat.
-«Courtois lecteur, dit-il dans sa préface, tu trouveras mes bergères
-occupées, non pas à souffler dans des chalumeaux, mais à lier les
-gerbes, à traire les vaches, ou à ramener les porcs à leur auge; mon
-berger ne dort point sous des myrtes, mais sous une haie; il ne veille
-pas diligemment à préserver son troupeau des loups, car il n'y en a
-point[184].» Figurez-vous un pâtre de Théocrite ou de Virgile à qui
-l'on met de force les souliers ferrés et l'attirail d'un vacher du
-Devonshire; ce sera un grotesque qui nous divertira par le contraste
-de sa personne et de ses habits. De même ici _la Magicienne_, _le
-Combat des Bergers_, toutes sortes d'églogues antiques sont travesties
-à la moderne. Écoutez ce chant du premier berger: «Les poireaux sont
-chers au Gallois, le beurre au Hollandais,--la pomme de terre est le
-mets du berger irlandais.--L'Écossais broie l'avoine pour son
-festin,--les raves douces sont la nourriture de ma maîtresse.--Tant
-qu'elle aimera les raves, je mépriserai le beurre.--Ni les poireaux,
-ni le gruau d'avoine, ni les pommes de terre ne toucheront mon
-coeur[185].» L'autre berger répond dans le même mètre, et le duo
-chemine, couplet par couplet, à l'antique, mais cette fois parmi les
-navets, la bière forte, les porcs gras, éclaboussé à plaisir par les
-vulgarités de la campagne moderne et par les fanges d'un climat du
-Nord. Van Ostade et Téniers aiment ces idylles triviales et
-bouffonnes, et chez Gay, comme chez eux, la drôlerie crue et sensuelle
-ne manque pas. Les gens du Nord, gros mangeurs, ont toujours aimé les
-kermesses. Les gaillardises des soûlards et des commères, l'expansion
-grotesque de la verve populacière et animale les mettent de belle
-humeur. Il faut être vraiment mondain ou artiste, Français ou Italien,
-pour y répugner. Elles sont un produit du pays, comme la viande et la
-bière; tâchons, pour en jouir, d'oublier nos vins, nos fruits
-délicats, de nous faire des sens obtus, de devenir par l'imagination
-compatriotes de ces gens-là. Nous nous sommes bien habitués à ces
-patauds ivrognes que Louis XIV appelait des magots, à ces cuisinières
-rougeaudes qui ratissent un cabiau, et au reste. Habituons-nous à Gay,
-à son poëme sur l'art de marcher dans les rues de Londres, à ses
-conseils à propos de ruisseaux sales et de bottes fortes, à sa
-description des amours de la déesse Cloacina et d'un boueux, d'où sont
-sortis les petits décrotteurs. Il est amateur du réel; il a
-l'imagination précise, il n'aperçoit pas les objets en gros par des
-vues générales, mais un à un, chacun avec tous ses contours et tous
-ses alentours, quel qu'il soit, beau ou laid, sale ou propre. Les
-autres font comme lui, même les classiques attitrés, même Pope. Il y a
-dans Pope telle description minutieuse garnie de mots colorés, de
-détails locaux, où les traits abréviatifs et caractéristiques sont
-enfoncés d'une main si libre et si sûre qu'on prendrait l'auteur pour
-un réaliste moderne, et qu'on trouverait dans l'oeuvre un document
-d'histoire[186]. Quant à Swift, c'est le plus amer des positivistes,
-et plus encore en poésie qu'en prose. Lisez son églogue de Strephon et
-Chloé, si vous voulez savoir à quel point on peut ravaler la noble
-draperie poétique. Ils en font un torchon ou ils en habillent des
-rustres; la toge romaine et la chlamyde grecque ne vont pas à ces
-épaules de barbares. Ils sont comme ces chevaliers du moyen âge qui,
-ayant pris Constantinople, s'affublèrent par plaisanterie des longues
-robes byzantines et se mirent à chevaucher par les rues en cet
-équipage, traînant leurs broderies dans le ruisseau.
-
-Ils feront bien, comme les chevaliers, de retourner dans leur manoir,
-à la campagne, dans la boue de leurs fossés et dans les fumiers de
-leurs basses-cours. Moins l'homme est propre à la vie sociale, plus il
-est propre à la vie solitaire. Il goûte d'autant mieux la campagne,
-qu'il goûte moins le monde. Les gens de ce pays ont toujours été plus
-féodaux et campagnards que nous. Sous Louis XIV et Louis XV, le pire
-malheur pour un gentilhomme était d'aller moisir dans ses terres; hors
-des sourires du roi et des beaux entretiens de Versailles, il n'y
-avait qu'à bailler et à mourir. Ici, en dépit de la civilisation
-artificielle et des révérences mondaines, le goût de la chasse et des
-exercices physiques, les intérêts politiques et les nécessités des
-élections ramènent les nobles dans leur domaine. À ce moment,
-l'instinct se réveille. Un homme passionné, triste, naturellement
-replié sur lui-même, fait la conversation avec les objets; un grand
-ciel grisâtre où dorment des vapeurs d'automne, un jet soudain de
-soleil qui vient illuminer une prairie humide l'abattent ou le
-raniment; les choses inanimées lui semblent vivantes; et la clarté
-faible, qui le matin vient rougir le bord du ciel, le remue autant que
-le sourire d'une jeune fille à son premier bal. Ainsi naît la vraie
-poésie descriptive. Elle perce dans Dryden, dans Pope lui-même, jusque
-dans les faiseurs des pastorales coquettes, et éclate dans les
-_Saisons_ de Thompson. Celui-ci, fils d'un ecclésiastique et
-très-pauvre, vécut, comme la plupart des écrivains du temps, de
-gratifications et de souscriptions littéraires, de sinécures et de
-pensions politiques, ne se maria point faute d'argent, fit des
-tragédies parce que les tragédies étaient lucratives, et finit par
-s'établir dans une maison champêtre, restant au lit jusqu'à midi,
-indolent, contemplatif, mais bon homme et honnête homme, affectueux et
-aimé des autres. Il voyait et aimait la campagne jusque dans ses plus
-minces détails, non par grimace, comme Saint-Lambert, son imitateur;
-il en faisait sa joie, son divertissement, son occupation habituelle,
-jardinier de coeur, ravi de voir venir le printemps, heureux de
-pouvoir enclore un champ de plus dans son jardin. Il peint toutes les
-petites choses, il n'en a pas honte, elles l'intéressent; il prend
-plaisir à «l'odeur de la laiterie;» vous l'entendez parler des
-chenilles, et «de la feuille qui se recroqueville empoisonnée par leur
-morsure,» des oiseaux qui, sentant venir la pluie, «lissent d'huile
-leur plumage pour que l'eau luisante puisse glisser sur leur corps.»
-Il sent si bien les objets qu'il les fait voir: on reconnaît le
-paysage anglais, vert et humide, à demi noyé de vapeurs mouvantes,
-taché çà et là de nuages violacés qui fondent en ondées sur l'horizon
-qu'ils ternissent, mais où la lumière se distille finement tamisée
-dans la brume, et dont le ciel lavé reluit par instants avec une
-incomparable pureté. Là[187], «le vent du sud amollissant échauffe le
-large espace de l'air, et sur le vide du ciel souffle les lourdes
-nuées distendues par les pluies printanières. Tout le long du jour les
-nuages gonflés versent leurs ondées bienfaisantes, et la terre arrosée
-se gorge profondément de vie végétale, jusqu'à ce que, dans le ciel
-occidental, le soleil penché sorte resplendissant du milieu de la
-pourpre des nuages qu'il a rompus. Soudain le rapide rayonnement
-frappe la montagne illuminée, ruisselle à travers la forêt, ondoie sur
-les flots et, dans un brouillard jaunâtre qui fait fumer au loin
-l'interminable plaine, allume dans les gouttes de rosée des myriades
-d'étincelles.» Voilà de l'emphase, mais voilà de l'opulence. Il y a
-dans cet air et dans cette végétation, dans cette imagination et dans
-ce style, un entassement et comme un empâtement de teintes noyées ou
-éclatantes; elles sont ici la robe chatoyante et lustrée de la nature
-et de l'art. Il faut la voir dans Rubens, il est le peintre et le
-poëte du climat plantureux et humide; mais on la découvre aussi chez
-les autres, et, dans cette magnificence de Thompson, dans ce coloris
-surchargé, luxuriant, grandiose, on retrouve quelquefois la grasse
-palette de Rubens.
-
-[Note 181:
-
- In the remotest wood and lonely grot,
- Certain to meet that worst of evils, _thought_.]
-
-[Note 182:
-
- Your nicer Hottentots think meet
- With guts and tripe to deck their feet;
- With downcast looks on Potta's legs,
- The ogling youth most humbly begs,
- She would not from his hopes remove
- At once his breakfast and his love....
- Before you see you smell your toast,
- And sweetest she that stinks the most.
- (_Alma_, livre II.)]
-
-[Note 183: Celui qu'on surnomma le _Boucher_.]
-
-[Note 184: Thou wilt not find my shepherdesses idly piping on
-oaten reeds, but milking the kine, tying up the sheaves, or if the
-hogs are astray, driving them to their styes. My shepherd.... sleepeth
-not under myrtle shades, but under hedges; nor does he vigilantly
-defend his flocks from wolves, because there are none.]
-
-[Note 185:
-
- Leek to the Welsh, to Dutchmen butter's dear,
- Of Irish swains potatoe is the cheer,
- Oat for their feasts the Scottish shepherds grind,
- Sweet turnips are the food of Blouzelind;
- While she loves turnips, butter I'll despise,
- Nor leeks, nor oat-meal, nor potatoe, prize.]
-
-[Note 186: Épître à miss Blount sur la vie de campagne.]
-
-[Note 187:
-
- Th' effusive South
- Warms the wide air, and o'er the void of Heav'n,
- Breathes the big clouds with vernal show'rs distent...
- Thus all day long the full-distended clouds
- Indulge their genial stores, and well-show'r'd Earth
- Is deep enrich'd with vegetable life,
- Till in the western sky the downward sun
- Looks out, effulgent, from amid the flush
- Of broken clouds, gay-shifting to his beam.
- The rapid radiance instantaneous strikes
- Th' illumin'd mountain, thro' the forest streams,
- Shakes on the floods, and in a yellow mist
- Far smoking o'er the interminable plain,
- In twinkling myriads lights the dewy gems.
- Moist, bright, and green, the landscape laughs around.
- (_Spring_, 142-195.)]
-
-
-VI
-
-Tout cela s'encadre assez mal dans la dorure classique. Ses imitations
-visibles de Virgile, ses épisodes insérés en façon de placage, ses
-invocations au Printemps, à la Muse, à la Philosophie, tous les
-souvenirs et les conventions de collége font disparate. Mais le
-contraste se marque bien davantage sur un autre point. La vie
-mondaine, tout artificielle, telle que Louis XIV l'avait mise à la
-mode, commençait à excéder les gens en Europe. On la trouvait sèche et
-vide; on se lassait d'être toujours en représentation, de subir
-l'étiquette. On sentait que la galanterie n'est point l'amour, ni les
-madrigaux la poésie, ni l'amusement le bonheur. On comprenait que
-l'homme n'est point une poupée élégante, qu'un petit-maître n'est pas
-le chef-d'oeuvre de la nature, et qu'il y a un monde en dehors des
-salons. Un plébéien génevois, protestant et solitaire, que sa
-religion, son éducation, sa pauvreté et son génie avaient mené plus
-vite et plus avant que les autres, vint dire tout haut le secret du
-public, et l'on jugea qu'il avait découvert ou retrouvé la campagne,
-la conscience, la religion, les droits de l'homme et les sentiments
-naturels. Alors parut un nouveau personnage, idole et modèle de son
-temps, _l'homme sensible_ qui, par son caractère sérieux et par son
-goût pour la nature, faisait contraste avec l'homme de cour. Sans
-doute ce personnage se sent des lieux qu'il a fréquentés. Il est
-raffiné et fade, s'attendrit à l'aspect des jeunes agneaux qui
-broutent l'herbe naissante, bénit les petits oiseaux qui célèbrent
-leur bonheur par leurs concerts. Il est emphatique et phraseur,
-compose des tirades sur le sentiment, invective contre le siècle,
-apostrophe la Vertu, la Raison, la Vérité et les divinités abstraites
-qu'on grave en taille-douce sur les frontispices. En dépit de
-lui-même, il reste homme de salon et d'académie; après avoir dit des
-douceurs aux dames, il en dit à la nature et déclame en périodes
-limées à propos de Dieu. Mais, en somme, c'est par lui que commence la
-révolte contre les habitudes classiques; et, à ce titre, il est plus
-précoce en Angleterre, pays germanique, qu'en France, pays latin.
-Trente ans avant Rousseau, Thompson avait exprimé tous les sentiments
-de Rousseau, presque dans le même style. Comme lui, il peignait la
-campagne avec sympathie et avec enthousiasme. Comme lui, il opposait
-l'âge d'or de la simplicité primitive aux misères et à la corruption
-moderne. Comme lui, il exaltait l'amour profond, la tendresse
-conjugale, «l'union des âmes, la parfaite estime animée par le désir;»
-l'affection paternelle et toutes les joies domestiques. Comme lui, il
-combattait la frivolité contemporaine et mettait en regard les
-anciennes républiques, «dont les désirs héroïques planaient si fort
-au-dessus de la petite sphère égoïste de notre vie sceptique.» Comme
-lui, il louait le sérieux, le patriotisme, la liberté, la vertu,
-s'élevait du spectacle de la nature à la contemplation de Dieu et
-montrait à l'homme par delà le tombeau les perspectives de la vie
-immortelle. Comme lui enfin, il altérait la sincérité de son émotion
-et la vérité de sa poésie par des fadeurs sentimentales, par des
-roucoulements de bergerades, et par une telle abondance d'épithètes,
-d'abstractions changées en personnes, d'invocations pompeuses et de
-tirades oratoires, qu'on y aperçoit d'avance le style décoratif et
-faux de Thomas, de David[188] et de la Révolution.
-
-Les autres suivent. On pourrait appeler la littérature environnante la
-bibliothèque de l'homme sensible. Il y a d'abord Richardson,
-l'imprimeur puritain, avec son chevalier Grandisson, personnage à
-principes, modèle accompli du gentilhomme chrétien, professeur de
-décorum et de morale, et qui par-dessus le marché a de l'âme. Il y a
-aussi Sterne, le polisson raffiné et maladif, qui, au milieu de ses
-bouffonneries et de ses bizarreries, s'arrête pour pleurer sur un âne
-qu'il rencontre ou sur un prisonnier qu'il imagine. Il y a surtout
-Mackensie, «l'homme de sentiment,» dont le héros timide, délicat,
-s'attendrit cinq ou six fois par jour, devient poitrinaire par
-sensibilité, n'ose déclarer son amour qu'en mourant, et meurt de sa
-déclaration. Naturellement, l'éloge amène la satire, et on voit
-paraître dans le camp opposé Fielding, ce vaillant gaillard, et
-Sheridan, ce brillant mauvais sujet, l'un avec son Blifil, l'autre
-avec son Joseph Surface, deux tartufes, surtout le second, non pas
-brutal, rougeaud et sentant la sacristie comme le nôtre, mais mondain,
-bien vêtu, beau diseur, noblement sérieux, triste et doux par excès de
-tendresse, et qui, la main sur le coeur, la larme à l'oeil, verse sur
-le public une pluie de sentences et de périodes, pendant qu'il salit
-la réputation de son frère et débauche la femme de son voisin. Le
-personnage ainsi bâti, on lui fait son épopée. Un Écossais, homme
-d'esprit, qui en avait trop, ayant écrit pour son compte une rapsodie
-malheureuse, voulut se dédommager, alla dans les montagnes de son
-pays, ramassa des images pittoresques, assembla des fragments de
-légende, plaqua sur le tout beaucoup d'éloquence et de rhétorique, et
-fabriqua un Homère celtique, Ossian, qui, avec Oscar, Malvina et sa
-troupe, fit le tour de l'Europe et finit vers 1830 par fournir des
-noms de baptême aux grisettes et aux coiffeurs. Macpherson étalait
-devant les gens un pastiche des moeurs primitives, point trop vraies,
-car l'extrême crudité des barbares eût choqué, mais cependant assez
-bien conservées ou imitées pour faire contraste avec la civilisation
-moderne et persuader au public qu'il contemplait la pure nature. Un
-vif sentiment du paysage écossais, si grand, si froid, si morne, la
-pluie sur la colline, le bouleau qui tremble au vent, la brume au ciel
-et le vague de l'âme, en sorte que chaque rêveur retrouvait là les
-émotions de ses promenades solitaires et de ses tristesses
-philosophiques; des exploits et des générosités chevaleresques, des
-héros qui vont seuls combattre une armée, des vierges fidèles qui
-meurent sur la tombe de leur fiancé, un style passionné, coloré, qui
-affecte d'être abrupt, et qui pourtant est poli, capable de charmer un
-disciple de Rousseau par sa chaleur et son élégance: il y avait de
-quoi transporter les jeunes enthousiastes du temps, barbares
-civilisés, amateurs lettrés de la nature, qui rêvaient aux délices de
-la vie sauvage en secouant la poudre que le perruquier avait laissée
-sur leur habit.
-
-Ce n'est point là pourtant que va le gros courant de la poésie; il va
-vers la réflexion sentimentale; les poëmes les plus nombreux et les
-plus en vogue sont des dissertations émues. En effet, la tirade est le
-propre de l'homme sensible. À propos d'un nuage, il rêve à la vie
-humaine et fait une phrase. C'est pourquoi on voit fourmiller en ce
-moment, parmi les poëtes, les philosophes attendris et les
-académiciens pleurards: Gray, le solitaire morose de Cambridge et le
-noble penseur Akenside, tous deux imitateurs savants de la haute
-poésie grecque; Beattie, le métaphysicien moraliste, qui eut des nerfs
-de jeune femme et des manies de vieille fille; l'aimable et affectueux
-Goldsmith, qui fit le _Ministre de Wakefield_, la plus charmante des
-pastorales protestantes; le pauvre Collins, jeune enthousiaste qui se
-dégoûta de la vie, ne voulut plus lire que la Bible, devint fou, fut
-enfermé, et, dans ses intervalles de liberté, errait dans la
-cathédrale de Chichester, accompagnant la musique de ses sanglots et
-de ses gémissements; Glover, Watts, Shenstone, Smart, et d'autres
-encore. Les titres de leurs ouvrages indiquent assez leurs caractères:
-l'un écrit un poëme «sur les plaisirs de l'imagination,» l'autre des
-odes sur les passions et la liberté, celui-ci une élégie sur un
-cimetière de campagne et un hymne à l'adversité, celui-là des vers sur
-un village ruiné et sur le caractère des civilisations voisines, son
-voisin une sorte d'épopée sur les Thermopyles, un autre encore
-l'histoire morale d'un jeune ménestrel. Ce sont presque tous des gens
-sérieux, spiritualistes, passionnés pour les idées nobles, ayant des
-aspirations ou des convictions chrétiennes, occupés à méditer sur
-l'homme, enclins à la mélancolie, aux descriptions, aux invocations,
-amateurs de l'abstraction et de l'allégorie, et qui, pour atteindre la
-grandeur, montent volontiers sur des échasses. Un des moins rigides et
-des plus célèbres fut Young, l'auteur des _Nuits_, ecclésiastique et
-courtisan, qui ayant en vain essayé d'être député, puis évêque, se
-maria, perdit sa femme et les enfants de sa femme, et profita de son
-malheur pour écrire en vers des méditations «sur la vie, la mort,
-l'immortalité, le temps, l'amitié, le triomphe du chrétien, la vertu,
-l'aspect du ciel étoile,» et beaucoup d'autres choses semblables. Sans
-doute il y a de grands éclairs d'imagination dans ces poëmes; la
-gravité et l'élévation n'y manquent pas, on voit même qu'il les
-cherche; mais on découvre encore plus vite qu'il exploite son chagrin
-et qu'il se drape. Il exagère et déclame, il cherche les effets de
-style, il mêle les deux garde-robes, la grecque et la chrétienne.
-Figurez-vous un père malheureux qui célèbre «le silence et
-l'obscurité, ces deux soeurs solennelles, ces deux jumelles filles de
-l'antique Nuit;» un prêtre qui «fait sa cour à la soeur du jour, la
-déesse aux doux yeux,» se déclare «le rival d'Endymion[189]» et
-quelques pages plus loin apostrophe le ciel et la terre à propos de la
-résurrection de Jésus-Christ. Et cependant le sentiment est neuf et
-sincère. Mettre en vers la philosophie chrétienne, n'est-ce pas là une
-des plus grandes idées modernes? Young et ses contemporains disent
-d'avance ce que découvriront M. de Chateaubriand et M. de Lamartine.
-Le vrai, factice, tout se trouve ici quarante ans plus tôt que chez
-nous. Les anges et les autres machines célestes fonctionnent depuis
-longtemps en Angleterre avant d'aller infester le _Génie du
-christianisme_ et les _Martyrs_. Atala et Chactas sortent de la même
-fabrique que Malvina et Fingal. Si M. de Lamartine lisait les odes de
-Gray et les réflexions d'Akenside, il y retrouverait la douceur
-mélancolique, l'art exquis, les beaux raisonnements et la moitié des
-idées de sa propre poésie. Et néanmoins, si voisins d'une rénovation
-littéraire, ils ne l'atteignent pas encore. En vain le fond est
-changé, la forme subsiste. Ils ne se débarrassent pas de la draperie
-classique; ils écrivent trop bien, ils n'osent pas être naturels. Il
-y a toujours chez eux un magasin patenté de beaux mots convenus,
-d'élégances poétiques, où chacun se croit obligé d'aller chercher ses
-phrases. Il ne leur sert de rien d'être passionnés ou réalistes,
-d'oser décrire comme Shenstone, une maîtresse d'école et l'endroit sur
-lequel elle fouette un polisson: leur simplicité est voulue, leur
-naïveté archaïque, leur émotion compassée, leurs larmes académiques.
-Toujours, au moment d'écrire, se dresse un modèle auguste, une sorte
-de maître d'école qui pèse sur eux de tout son poids, de tout le poids
-que cent vingt ans de littérature peuvent donner à des préceptes. La
-prose est toujours l'esclave de la période; Samuel Johnson, qui fut à
-la fois le La Harpe et le Boileau de son siècle, explique et impose à
-tous la phrase étudiée, équilibrée, irréprochable, et l'ascendant
-classique est encore si fort, qu'il maîtrise l'histoire naissante, le
-seul genre qui, dans la littérature anglaise, soit alors européen et
-original. Hume, Robertson et Gibbon sont presque Français par leur
-goût, leur langue, leur éducation, leur conception de l'homme. Ils
-content en gens du monde, cultivés et instruits, avec agrément et
-clarté, d'un style poli, nombreux, soutenu. Ils montrent un esprit
-libéral, une modération continue, une raison impartiale. Ils
-bannissent de l'histoire les grossièretés et les longueurs. Ils
-écrivent sans fanatisme ni préjugés. Mais en même temps ils
-amoindrissent la nature humaine; il ne comprennent ni la barbarie ni
-l'exaltation; ils peignent les révolutions et les passions comme
-feraient des gens qui n'auraient jamais vu que des salons parés et
-des bibliothèques époussetées; ils jugent les enthousiastes avec un
-sang-froid de chapelains ou un sourire de sceptiques; ils effacent les
-traits saillants qui distinguent les physionomies humaines; ils
-couvrent d'un vernis brillant et uniforme toutes les pointes âpres de
-la vérité. Enfin paraît un paysan d'Écosse[190] malheureux, révolté et
-amoureux, avec les aspirations, les concupiscences, la grandeur et la
-déraison d'un génie moderne. Çà et là, en poussant sa charrue, il
-trouve des vers vrais, des vers comme Heine et Alfred de Musset
-viennent aujourd'hui d'en faire. Dans ces quelques mots combinés d'une
-façon nouvelle, il y avait une révolution. Deux cents vers neufs, cela
-suffisait. L'esprit humain tournait sur ses gonds, et aussi la société
-civile. Quand Roland, devenu ministre, se présenta devant Louis XVI
-avec un habit uni et des souliers sans boucles, le maître des
-cérémonies leva les mains au ciel, pensant que tout était perdu. En
-effet, tout était changé.
-
-[Note 188: Voir _les Fêtes de la Révolution_, par David.]
-
-[Note 189:
-
- Silence and Darkness! Solemn sisters! Twins
- Of ancient night! I to Day's soft-ey'd sister pay my court
- (Endymion's rival), and her aid implore
- Now first implor'd in succour to the Muse.]
-
-[Note 190: Robert Burns.]
-
-
-
-
-LIVRE IV.
-
-L'ÂGE MODERNE.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-Les idées et les oeuvres.
-
- I. Changements dans la société. -- Avènement de la
- démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
- parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
- idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
- l'_au-delà_.
-
- II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
- jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
- -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
- Jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
- Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
- -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
- Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
- -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
- de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
- Ses excès. -- Sa mort.
-
- III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
- Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
- -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
- -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
- -- Idée moderne du style.
-
- IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
- tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
- -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
- Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
- réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
- Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
- goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
- -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
- de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
- Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
- dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
- Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
- est bourgeois et anglais.
-
- V. La philosophie entre dans la littérature. --
- Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
- Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
- la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
- compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
- Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
- cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
- Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
- personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
- générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
- graduelle des idées continentales.
-
-
-Aux approches du dix-neuvième siècle commence en Europe la grande
-révolution moderne. Le public pensant et l'esprit humain changent, et
-sous ces deux chocs une littérature nouvelle jaillit.
-
-L'âge précédent a fait son oeuvre. La prose parfaite et le style
-classique ont mis à la portée des esprits les plus arriérés et les
-plus lourds les opinions de la littérature et les découvertes de la
-science. Les monarchies tempérées et les administrations régulières
-ont laissé la classe moyenne se développer sous la pompeuse noblesse
-de cour, comme on voit les plantes utiles pousser sous les arbres de
-parade et d'ornement. Elles multiplient, elles grandissent, elles
-montent au niveau de leurs rivales, elles les enveloppent dans leur
-végétation florissante et les confondent dans leur massif. Un monde
-nouveau, bourgeois, plébéien, occupe désormais la place, attire les
-yeux, impose sa forme dans les moeurs, imprime son image dans les
-esprits. Vers la fin du siècle, un concours subit de circonstances
-extraordinaires l'étale tout d'un coup à la lumière et le dresse à une
-hauteur que nul âge n'avait connue. Avec les grandes applications des
-sciences, la démocratie paraît. La machine à vapeur et la mull-jenny
-élèvent en Angleterre des villes de trois cent, de cinq cent mille
-âmes. En cinquante ans, la population double, et l'agriculture devient
-si parfaite que, malgré cet accroissement énorme de bouches qu'il faut
-nourrir, un sixième des habitants avec le même sol fournit des
-aliments au reste; l'importation triple et au delà, le tonnage des
-navires sextuple, l'exportation sextuple et au delà[191]. Le
-bien-être, le loisir, l'instruction, la lecture, les voyages, tout ce
-qui était le privilége de quelques-uns devient le bien commun du grand
-nombre. Le flot montant de la richesse soulève l'élite des pauvres
-jusqu'à l'aisance, et l'élite des gens aisés jusqu'à l'opulence. Le
-flot montant de la civilisation soulève la masse du peuple jusqu'aux
-rudiments de l'éducation, et la masse de la bourgeoisie jusqu'à
-l'éducation complète. En 1709 avait paru le premier journal quotidien,
-grand comme la main, que l'éditeur ne savait comment remplir, et qui,
-joint à tous les autres, ne fournissait pas chaque année trois mille
-exemplaires. En 1844, le timbre marquait soixante et onze millions de
-numéros, plusieurs grands et pleins comme des volumes. Ouvriers et
-bourgeois, affranchis, enrichis, parvenus, ils sortent des bas-fonds
-où ils gisaient enfouis dans l'épargne étroite, l'ignorance et la
-routine; ils arrivent sur la scène, ils quittent l'habit de manoeuvres
-et de comparses, ils s'emparent des premiers rôles par une irruption
-subite ou par un progrès continu, à coups de révolutions, avec une
-prodigalité de travail et de génie, à travers des guerres
-gigantesques, tour à tour ou en même temps en Amérique, en France,
-dans toute l'Europe, fondateurs ou destructeurs d'États, inventeurs ou
-rénovateurs de sciences, conquérants ou acquéreurs de droits
-politiques. Ils s'ennoblissent par leurs grandes oeuvres, ils
-deviennent les rivaux, les égaux, les vainqueurs de leurs maîtres; ils
-n'ont plus besoin de les imiter, ils ont des héros à leur tour, ils
-peuvent montrer comme eux leurs croisades, ils ont gagné comme eux le
-droit d'avoir une poésie, et vont avoir une poésie comme eux.
-
-C'est en France, pays de l'égalité précoce et des révolutions
-complètes, qu'il faut observer ce nouveau personnage, le plébéien
-occupé à parvenir: Augereau, fils d'une fruitière; Marceau, fils d'un
-procureur; Murat, fils d'un aubergiste; Ney, fils d'un tonnelier;
-Hoche, ancien sergent, qui le soir dans sa tente lit le _Traité des
-Sensations_ de Condillac, et surtout ce jeune homme maigre, aux
-cheveux plats, aux joues creuses, desséché d'ambition, le coeur rempli
-d'imaginations romanesques et de grandes idées ébauchées, qui,
-lieutenant sept années durant, a lu deux fois à Valence tout le
-magasin d'un libraire, qui en ce moment en Italie, ayant la gale,
-vient de détruire cinq armées avec une troupe de va-nu-pieds
-héroïques, et rend compte à son gouvernement de ses victoires avec des
-fautes d'orthographe et de français. Il devient maître, se proclame le
-représentant de la Révolution, déclare que «la carrière est ouverte
-aux talents,» et lance les autres avec lui dans les entreprises. Ils
-le suivent, parce qu'il y a de la gloire et surtout de l'avancement à
-gagner. «Deux officiers, dit Stendhal, commandaient une batterie à
-Talavera; un boulet arrive qui renverse le capitaine.--Bon! dit le
-lieutenant, voilà François tué, c'est moi qui serai capitaine.--Pas
-encore, dit François, qui n'avait été qu'étourdi et qui se relève.»
-Ces deux hommes n'étaient point ennemis ni méchants, au contraire,
-compagnons et camarades; mais le lieutenant voulait monter en grade.
-Voilà le sentiment qui a fourni des hommes aux exploits et aux
-carnages de l'Empire, qui a fait la révolution de 1830, et qui
-aujourd'hui, dans cette énorme démocratie étouffante, contraint les
-gens à faire assaut d'intrigues et de travail, de génie et de
-bassesses, pour sortir de leur condition primitive et pour se hausser
-jusqu'aux sommets dont la possession est livrée à leur concurrence ou
-promise à leur labeur. Le personnage régnant aujourd'hui n'est plus
-l'homme de salon, dont la place est assise et la fortune faite,
-élégant et insouciant, qui n'a d'autre emploi que de s'amuser et de
-plaire; qui aime à causer, qui est galant, qui passe sa vie en
-conversations avec des femmes parées, parmi des devoirs de société et
-les plaisirs du monde; c'est l'homme en habit noir, qui travaille seul
-dans sa chambre ou court en fiacre pour se faire des amis et des
-protecteurs; souvent envieux, déclassé par nature, quelquefois
-résigné, jamais satisfait, mais fécond en inventions, prodigue de sa
-peine, et qui trouve l'image de ses souillures et de sa force dans le
-théâtre de Victor Hugo et dans le roman de Balzac[192].
-
-Il a d'autres soucis, et de plus grands. En même temps que l'état de
-la société humaine, la forme de l'esprit humain a changé. Elle a
-changé par un développement naturel et irrésistible, comme une fleur
-qui devient fruit, comme un fruit qui devient graine. L'esprit
-recommence l'évolution qu'il a déjà faite à Alexandrie, non pas, comme
-alors, au milieu d'un air délétère, dans la dégradation universelle
-des hommes asservis, dans la décadence croissante d'une société qui se
-dissout, parmi les angoisses du désespoir et les fumées du rêve; mais
-au sein d'un air qui s'épure, parmi les progrès visibles d'une société
-qui s'améliore et l'ennoblissement général des hommes relevés et
-affranchis, au milieu des plus fières espérances, dans la saine clarté
-des sciences expérimentales. L'âge oratoire qui finit, comme il
-finissait à Athènes et à Rome, a groupé toutes les idées dans un beau
-casier commode dont les compartiments conduisent à l'instant les yeux
-vers l'objet qu'ils veulent définir, en sorte que désormais
-l'intelligence peut entrer dans des conceptions plus hautes et saisir
-l'ensemble qu'elle n'avait point encore embrassé. Les peuples isolés,
-Français, Anglais, Italiens, Allemands, arrivent à se toucher et à se
-connaître par l'ébranlement de la Révolution et par les guerres de
-l'Empire, comme jadis les races séparées, Grecs, Syriens, Égyptiens,
-Gaulois, par les conquêtes d'Alexandre et la domination de Rome: en
-sorte que désormais chaque civilisation, élargie par le choc des
-civilisations voisines, peut sortir de ses limites nationales et
-multiplier ses idées par le mélange des idées d'autrui. L'histoire et
-la critique naissent comme sous les Ptolémées, et de tous côtés, dans
-tout l'univers, sur tous les points du temps, elles s'occupent à
-ressusciter et à expliquer les littératures, les religions, les
-moeurs, les sociétés, les philosophies: en sorte que désormais
-l'intelligence, affranchie par le spectacle des civilisations passées,
-peut se dégager des préjugés de son siècle, comme elle s'est dégagée
-des préjugés de son pays. Une race nouvelle, engourdie jusque-là,
-donne le signal: l'Allemagne, par toute l'Europe, imprime le branle à
-la révolution des idées, comme la France à la révolution des moeurs.
-Ces bonnes gens qui se chauffaient en fumant au coin d'un poêle, et ne
-semblaient propres qu'à faire des éditions savantes, se trouvent tout
-d'un coup les promoteurs et les chefs de la pensée humaine. Nulle race
-n'a l'esprit si compréhensif; nulle n'est si bien douée pour la haute
-spéculation. On s'en aperçoit à sa langue, tellement abstraite qu'au
-delà du Rhin elle semble un jargon inintelligible. Et cependant c'est
-grâce à cette langue qu'elle atteint les idées supérieures. Car le
-propre de cette révolution, comme de la révolution alexandrine, c'est
-que l'esprit humain devient _plus capable d'abstraire_. Ils font en
-grand le même pas que les mathématiciens lorsqu'ils ont passé de
-l'arithmétique à l'algèbre, et du calcul ordinaire au calcul de
-l'infini. Ils sentent qu'au delà des vérités limitées de l'âge
-oratoire, il y a des explications plus profondes; ils vont au delà de
-Descartes et de Locke, comme les alexandrins au delà de Platon et
-d'Aristote; ils comprennent qu'un grand ouvrier architecte ou des
-atomes ronds et carrés ne sont point des causes, que des fluides, des
-molécules et des monades ne sont point des forces, qu'une âme
-spirituelle ou une sécrétion physiologique ne rend point compte de la
-pensée. Ils cherchent le sentiment religieux par delà les dogmes, la
-beauté poétique par delà les règles, la vérité critique par delà les
-mythes. Ils veulent saisir les puissances naturelles et morales en
-elles-mêmes, indépendamment des supports fictifs auxquels leurs
-devanciers les attachaient. Tous ces supports, âmes et atomes, toutes
-ces fictions, fluides et monades, toutes ces conventions, règles du
-beau et symboles religieux, toutes les classifications rigides des
-choses naturelles, humaines et divines, s'effacent et s'évanouissent.
-Désormais elles ne sont plus que des figures; on ne les garde qu'à
-titre d'aide-mémoire et d'auxiliaires de l'esprit; elles ne sont
-bonnes que provisoirement et pour aller plus loin. D'un mouvement
-commun sur toute la ligne de la pensée humaine, les causes reculent
-jusque dans une région abstraite où la philosophie n'était point allée
-les chercher depuis dix-huit cents ans. Alors paraît la maladie du
-siècle, l'inquiétude de Werther et de Faust, toute semblable à celle
-qui, dans un moment semblable, agita les hommes il y a dix-huit
-siècles: je veux dire le mécontentement du présent, le vague désir
-d'une beauté supérieure et d'un bonheur idéal, la douloureuse
-aspiration vers l'infini. L'homme souffre de douter, et cependant il
-doute; il essaye de ressaisir ses croyances, elles se fondent dans sa
-main; il voudrait s'asseoir et se reposer dans les doctrines et dans
-les satisfactions qui suffisaient à ses devanciers, il ne les trouve
-pas suffisantes. Il se répand, comme Faust, en recherches anxieuses à
-travers les sciences et l'histoire, et les juge vaines, douteuses,
-bonnes pour des Wagner, pour des pédants d'académie ou de
-bibliothèque. C'est l'_au delà_ qu'il souhaite; il le pressent à
-travers les formules des sciences, à travers les textes et les
-confessions des Églises, à travers les divertissements du monde et les
-éblouissements de l'amour. Il y a une vérité sublime derrière
-l'expérience grossière et les catéchismes transmis; il y a un bonheur
-grandiose par delà les agréments de la société et les contentements de
-la famille. Sceptiques, résignés ou mystiques, ils l'ont tous entrevu
-ou imaginé, depuis Goethe jusqu'à Beethoven, depuis Schiller jusqu'à
-Heine; ils y sont montés pour remuer à pleines mains l'essaim de leurs
-grands rêves; ils ne se sont point consolés d'en tomber, ils y ont
-pensé du plus profond de leurs chutes; ils ont habité d'instinct,
-comme leurs devanciers alexandrins et chrétiens, ce magnifique monde
-invisible où dorment dans une paix idéale les essences et les
-puissances créatrices, et «la véhémente aspiration de leur coeur a
-attiré hors de leur sphère ces esprits élémentaires, créatures de
-flamme, qui, mêlés aux choses dans les flots de la vie, dans la
-tempête de l'action, travaillent sur le métier bruissant de la durée
-et tissent la robe vivante de la Divinité[193].»
-
-Ainsi s'élève l'homme moderne, agité de deux sentiments, l'un
-démocratique, l'autre philosophique. Des bas-fonds de sa pauvreté et
-de son ignorance, il s'élève avec effort, soulevant le poids de la
-société établie et des dogmes admis, enclin à les réformer ou disposé
-à les détruire, et tout à la fois généreux et révolté. Ce sont ces
-deux courants qui de France et d'Allemagne arrivent en ce moment sur
-l'Angleterre. Les digues y sont fortes, ils ont peine à s'y frayer
-leur voie, ils entrent plus tardivement qu'ailleurs, mais néanmoins
-ils entrent. Ils se font un lit nouveau entre les barrières anciennes
-et les élargissent sans les rompre, par une transformation pacifique
-et lente qui continue encore aujourd'hui.
-
-[Note 191: Alison, _History of Europe_;--Porter, _Progress of the
-Nation_.]
-
-[Note 192: Comparez, pour sentir ce contraste, Gil Blas et Ruy
-Blas, le Paysan parvenu de Marivaux et Julien Sorel de Stendhal.]
-
-[Note 193: _Faust_, scène première.]
-
-
-I
-
-C'est chez un paysan d'Écosse, Robert Burns, qu'éclate pour la
-première fois l'esprit nouveau; en effet, l'homme et les circonstances
-sont convenables; on n'a guère vu ensemble plus de misère et de
-talent. Il naquit en janvier 1759 parmi les frimas d'un hiver
-écossais, dans une chaumière de glaise bâtie des mains de son père,
-pauvre fermier du comté d'Ayr: triste condition, triste pays, triste
-chaumière. Le pignon s'effondra quelques jours après sa naissance, et
-sa mère, au milieu de l'orage, fut obligée de chercher un abri avec
-lui chez un voisin. Il est dur de naître en cette contrée; le ciel est
-si froid qu'au mois de juillet, à Glasgow, par un beau soleil, je
-n'avais pas trop de mon manteau. La terre est mauvaise; ce sont des
-collines nues où souvent la récolte manque. Le père de Burns, déjà
-âgé, n'ayant guère que ses bras pour toute ressource, ayant loué sa
-ferme trop cher, chargé de sept enfants, vivait d'épargne, ou plutôt
-de jeûne, solitairement, pour éviter les tentations de dépense.
-«Pendant plusieurs années, la viande de boucher fut dans la maison une
-chose inconnue.» Robert allait pieds nus et tête nue: à treize ans, il
-battait en grange; à quinze ans, «il était le principal laboureur de
-la ferme.» La famille faisait tous les ouvrages; point de domestique
-ni de servante. On ne mangeait guère et on travaillait trop. «Jusqu'à
-seize ans, dit Burns, la tristesse morne d'un ermite avec le labeur
-incessant d'un galérien, voilà ma vie[194].» Ses épaules se voûtèrent,
-la mélancolie arriva; presque tous les soirs, sa tête était
-douloureuse et lourde; plus tard les palpitations vinrent, et la nuit,
-dans son lit, il suffoquait et manquait de s'évanouir. «L'angoisse
-d'esprit que nous ressentions, dit son frère, était très-grande.» Le
-père vieillissait; sa tête grise, son front soucieux, ses tempes
-amaigries, sa grande taille courbée, témoignaient des chagrins et du
-travail qui l'avaient usé. L'homme d'affaires écrivait des lettres
-insolentes et menaçantes «qui mettaient toute la famille en larmes.»
-Il y eut un répit quand le père changea de ferme; mais un procès
-s'éleva entre lui et le propriétaire. Enfin, «ayant été ballotté et
-roulé trois ans, dit Burns avec sa verve amère, dans le tourbillon de
-la procédure, il fut sauvé tout juste des horreurs de la prison par
-une maladie de poitrine qui, après deux ans de promesses, eut
-l'obligeance d'intervenir[195].» Afin d'arracher quelque chose aux
-griffes des gens de loi, les deux fils et les deux filles aînés furent
-obligés de se porter comme créanciers de la succession pour l'arriéré
-de leurs gages. Avec ce petit pécule, ils prirent à loyer une autre
-ferme. Robert eut sept livres sterling par an pour son travail:
-pendant plusieurs années, sa dépense entière n'excéda point cette
-maigre pitance; il était décidé à réussir à force d'abstinence et de
-peine. «Je lus des livres de culture; je calculai les récoltes, je fus
-exact aux marchés; mais la première année la mauvaise qualité de la
-semence, et la seconde année la moisson tardive, nous firent perdre la
-moitié de notre récolte[196].» Les malheurs arrivaient par troupes; la
-pauvreté ne manque jamais de les engendrer. Le forgeron Armour, dont
-la fille était sa maîtresse, le poursuivait en justice pour lui
-extorquer de l'argent et refusait de l'accepter pour gendre. Jeanne
-Armour l'abandonnait; il ne pouvait donner son nom à l'enfant qu'il
-allait avoir. Il était obligé de se cacher, il avait été soumis à une
-pénitence publique. Il écrivait «que sa gaieté en compagnie n'était
-que la folie du criminel ivre aux mains du bourreau[197].» Il résolut
-de quitter sa patrie: moyennant trente livres par an, il fit marché
-avec M. Charles Douglas pour être teneur de livres ou aide-surveillant
-à la Jamaïque; faute d'argent pour payer le passage, il était sur le
-point de s'engager par cette espèce de contrat de servitude qui liait
-les apprentis, lorsque le succès de son volume lui mit une vingtaine
-de guinées dans la main et pour un temps lui ouvrit une éclaircie. Ce
-fut là sa vie jusqu'à vingt-sept ans, et celle qui suivit ne valut
-guère mieux.
-
-Figurez-vous dans cette condition un homme de génie, un vrai poëte
-capable des émotions les plus délicates et des aspirations les plus
-hautes, qui veut monter, monter au sommet, qui s'en croit capable et
-digne[198]. De bonne heure l'ambition avait grondé en lui; il avait
-tâtonné à l'aveugle, «comme le cyclope dans son antre,» le long des
-murs de la cave où il était enfermé; mais «les deux seules issues
-étaient la porte de l'épargne sordide ou le sentier du petit trafic
-chicanier. La première est une ouverture si étroite que je n'eusse pu
-jamais m'étriquer assez pour y passer; la seconde, je l'ai toujours
-haïe: il y avait de la boue même à l'entrée[199].» Les bas métiers
-oppriment l'âme encore plus que le corps: l'homme y périt et il est
-obligé d'y périr; il faut qu'il ne reste de lui qu'une machine; car
-dans cette action où tout est monotone, où tout le long de la longue
-journée les bras lèvent le même fléau et enfoncent la même charrue, si
-la pensée ne prend pas ce mouvement uniforme, l'ouvrage est mal fait.
-Que le poëte prenne garde de se laisser détourner par la poésie;
-qu'il prenne garde de faire comme Burns, «de ne songer à son travail
-que pendant qu'il y est.» Il doit y songer toujours, le soir en
-dételant ses bêtes, le dimanche en mettant son habit neuf, compter sur
-ses doigts ses oeufs et sa volaille, penser aux espèces de fumier,
-trouver le moyen de n'user qu'une paire de souliers et de vendre son
-foin un sou de plus la botte. Il ne réussira point s'il n'a pas la
-lourdeur patiente d'un manoeuvre et la vigilance rusée d'un petit
-marchand. Comment voulez-vous que le pauvre Burns réussît? Il était
-déclassé de naissance, et se portait de tout son effort hors de son
-état[200]. À la ferme de Lochlea, pendant les heures de repas, seuls
-instants de relâche, pères, frères, soeurs, mangeaient une cuiller
-dans une main, un livre dans l'autre. Burns, à l'école de l'arpenteur,
-et plus tard dans un club de jeunes gens, à Torbolton, agitait pour
-s'exercer les questions générales, et plaidait le pour et le contre
-afin de voir les deux côtés de chaque idée. Il emportait un livre dans
-sa poche pour étudier dans les champs aux moments libres; il usa ainsi
-deux exemplaires de Mackensie. «Le recueil des chansons était mon
-_vade mecum_. Je tenais mes yeux collés dessus en menant ma charrette,
-chanson après chanson, vers après vers, notant soigneusement le vrai,
-le tendre, le sublime, pour les distinguer de l'affectation, et de
-l'enflure[201]....» Il entretenait exprès une correspondance avec
-plusieurs de ses camarades de classe pour se former le style, tenait
-un journal, y jetait des réflexions sur l'homme, sur la religion, sur
-les sujets les plus grands, critiquait ses premières oeuvres. «Jamais
-coeur n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
-distingué[202].» Il devinait ainsi ce qu'il ne savait pas, il
-s'élevait tout seul jusqu'au niveau des plus cultivés; tout à l'heure,
-à Édimbourg, il va percer à jour les docteurs respectés, Blair
-lui-même; il verra que Blair a de l'acquis, mais que le fond lui
-manque. En ce moment, il étudie avec minutie et avec amour les
-vieilles ballades écossaises, et le soir dans sa petite chambrette
-froide, le jour en sifflant son attelage, il invente des formes et des
-idées. C'est à cela qu'il faut songer pour mesurer son effort, pour
-comprendre ses misères et sa révolte. Il faut songer que l'homme en
-qui se remuent ces grandes idées bat en grange, nettoie ses vaches, va
-piocher de la tourbe, clapote dans une boue neigeuse, et craint en
-rentrant de trouver des recors qui le mèneront en prison. Il faut
-songer encore qu'avec les idées d'un penseur il a les délicatesses et
-les rêveries d'un poëte. Une fois ayant jeté les yeux sur une estampe
-qui représentait un soldat tué, et à côté de lui sa femme, son enfant
-et son chien dans la neige, tout d'un coup, involontairement, il
-fondit en larmes. Les ouragans d'hiver dans les arbres, sous un ciel
-nuageux, «l'exaltaient, le transportaient hors de lui-même.» Une autre
-fois, dans une promenade, au printemps, «j'écoutais, dit-il, les
-oiseaux, et je me détournais souvent de mon chemin pour ne pas
-troubler leurs petites chansons ou les faire envoler. Même la branche
-d'épine blanche qui avançait sur la route, quel coeur en un pareil
-moment eût pu songer à lui faire mal[203]?» C'est cet essaim de songes
-grandioses ou gracieux que la servitude du labeur machinal et de
-l'économie perpétuelle venait écraser lorsqu'ils commençaient à
-prendre leur vol. Joignez à cela un caractère fier, si fier, que plus
-tard, dans le monde, parmi les grands, «la crainte de tout ce qui
-pouvait approcher de la bassesse et de la servilité rendait ses façons
-presque tranchantes et rudes.» Ajoutez enfin la conscience de son
-mérite. «Pauvre inconnu que j'étais, j'avais une opinion presque aussi
-haute de moi-même et de mes ouvrages que je l'ai à présent que le
-public a décidé en leur faveur[204].» Rien d'étonnant si l'on trouve
-à chaque pas dans sa poésie les réclamations amères d'un plébéien
-opprimé et révolté.
-
-Il en a contre la société tout entière, contre l'État et contre
-l'Église. Il a l'accent âpre, souvent même les phrases de Rousseau, et
-voudrait «être un vigoureux sauvage,» sortir de la vie civilisée, de
-la dépendance et des humiliations qu'elle impose au misérable. «Il est
-dur de voir un monsieur que sa capacité aurait élevé tout juste à la
-dignité de tailleur à huit pence par jour, et dont le coeur ne vaut
-pas trois liards, recevoir les attentions et les égards qu'on refuse à
-l'homme de génie pauvre[205].» Il est dur de voir «un pauvre homme,
-usé de fatigue, tout abject, ravalé et bas, demander à un de ses
-frères de la terre la permission de travailler.» Il est dur «de voir
-ce seigneurial ver de terre repousser la pauvre supplique, sans songer
-qu'une femme qui pleure et des enfants sans pain se lamentent là tout
-à côté[206].» Quand le vent d'hiver souffle et barre la porte de ses
-rafales de neige, le paysan collé contre son petit feu de tourbe,
-pense aux grands foyers largement chauffés des nobles et des riches,
-«et parfois il a bien de la peine à s'empêcher de devenir aigre en
-voyant comment les choses sont partagées, comment les plus braves gens
-sont dans le besoin, pendant que des imbéciles se démènent sur leurs
-tas de guinées sans pouvoir en venir à bout[207].» Mais surtout le
-coeur «frémit et se gangrène de voir leur maudit orgueil.»--«Un homme
-est un homme après tout[208],» et le paysan vaut bien le seigneur. Il
-y a des gens nobles de nature et il n'y a que ceux-là de nobles;
-l'habit est une affaire de tailleur, les titres une affaire de
-chancellerie, et «la seule vraie patente d'honneur est celle qu'on
-reçoit tout droit des mains du Dieu tout-puissant.» Contre ceux qui
-renversent cette égalité naturelle, Burns est impitoyable. Le moindre
-événement le met hors des gonds. Lisez l'épître de Belzébuth «au
-très-honorable comte de Breadalbane, président de l'honorable société
-des _highlands_, réunie le 23 mai dernier, à Covent-Garden, pour
-concerter des moyens et mesures à l'effet de rendre vain le projet de
-cinq cents _highlanders_ qui scandaleusement avaient tâché d'échapper
-à leurs seigneurs et maîtres dont ils étaient la propriété légitime,
-en émigrant dans les déserts du Canada, afin d'y chercher cette chose
-imaginaire,--la liberté!» Rarement l'insulte fut plus prolongée et
-plus poignante, et la menace n'était pas loin. Il avertit les députés
-écossais en révolutionnaire. Retirez vos impôts sur le whiskey ou
-prenez garde! La pauvre vieille mère Écosse veut ravoir sa cruche et
-sa bouilloire. «Et par Dieu, si vous la menez trop loin, elle
-retroussera son jupon de tartan; elle descendra dans les rues poignard
-et pistolet à la ceinture, et fera entrer sa lame jusqu'au manche dans
-le premier qu'elle rencontrera[209].» Avec de tels sentiments, je n'ai
-pas besoin de dire qu'il est pour la Révolution française. Il a beau
-écrire qu'en politique «un homme pauvre doit être sourd et aveugle,
-laisser aux grands le privilége de voir et d'entendre[210].» Il voit,
-il entend; bien plus, il parle, et tout haut. Il félicite les
-Français d'avoir repoussé l'Europe conservatrice qui s'était liguée
-contre eux. Il célèbre l'arbre de la liberté mis à la place de la
-Bastille. «Sur cet arbre-là croît un singulier fruit;--tout le monde
-pourra dire ses vertus, mon garçon.--Il relève l'homme au-dessus de la
-brute,--et fait qu'il se connaît lui-même, mon garçon.--Que le paysan
-en goûte un morceau,--le voilà plus grand qu'un seigneur, mon
-garçon.--Le roi Louis pensait le couper--quand il était encore tout
-petit, mon garçon.--À cause de cela, la sentinelle lui a cassé sa
-couronne,--lui a coupé la tête et tout, mon garçon[211].» Étrange
-gaieté, toute sauvage et nerveuse, et qui, avec un meilleur style,
-ressemble à celle du _Ça ira_.
-
-Il n'est guère plus doux pour l'Église. À ce moment, l'étroit habit
-puritain commençait à craquer; déjà la société lettrée d'Édimbourg
-l'avait francisé, élargi, approprié aux agréments du monde, garni
-d'ornements peu brillants à la vérité, mais bien choisis. Plus bas, le
-dogme se détendait, approchait par degrés des relâchements d'Arminius
-et de Socin. John Goldie, un négociant, avait tout récemment
-discuté[212] l'autorité des Écritures; John Taylor avait nié le péché
-originel. Le père de Burns, si pieux, inclinait vers les doctrines
-libérales et humaines, et diminuait la part de la foi pour augmenter
-celle de la raison. Burns, selon sa coutume, poussa les choses à bout,
-se trouva déiste, ne vit en Jésus-Christ qu'un homme inspiré, réduisit
-la religion au sentiment intime et poétique, et poursuivit de ses
-railleries les orthodoxes payés et patentés. Depuis Voltaire,
-personne, en matière religieuse, n'a été plus bouffon ni plus mordant.
-En somme, selon lui, les ministres sont des marchands qui tâchent de
-se filouter leurs chalands, crient du haut de leur tête contre
-l'échoppe du concurrent, célèbrent leurs drogues à grands renforts
-d'affiches, et ouvrent çà et là des foires pour activer la
-consommation. «Ces foires sacrées» sont les assemblées de piété où
-l'on confère les sacrements. Tour à tour ils prêchent et tonnent,
-surtout le révérend Moodie, qui se démène et qui écume pour éclaircir
-les points de la foi: figure terrible! «Si Satan, comme aux anciens
-jours, se présentait ici parmi les fils de Dieu, cette vue suffirait
-pour le renvoyer chez lui plein d'effroi[213].»--«Comme sa voix
-ronfle, et comme il cogne! Comme il tape du pied et comme il saute!
-Son menton allongé, son nez tourné en l'air, ses glapissements, ses
-gestes sauvages, échauffent les coeurs dévots, à la façon des
-emplâtres de cantharides[214].»--Il s'en roue, et on se repose;
-l'assemblée mange, chacun tire du sac les gâteaux, le fromage; les
-jeunes gens ont le bras autour de la taille de leurs belles; ils
-étaient bien ainsi pour écouter. Grand tapage à l'auberge; les
-canettes tintent sur la table; le whiskey coule et fournit des
-arguments aux buveurs qui commentent le sermon; on écrase la raison
-charnelle, on exalte la foi gratuite: arguments et piétinements, voix
-des vendeurs et des buveurs, tout se mêle; c'est une kermesse
-théologique. «Mais voilà que la propre trompette du Seigneur résonne
-tant que les collines en mugissent. C'est Russell le Noir, il ne
-s'épargne pas. Ses perçantes paroles, comme une épée des _highlands_,
-tranchent les membres jusqu'à la moelle. Il parle de l'enfer où
-habitent les diables, un large puits sans fond, sans bornes, tout
-rempli de soufre enflammé où la flamme furieuse, la chaleur dévorante
-fondraient la plus dure pierre à aiguiser; les ouailles,
-demi-assoupies, sursautent avec effroi, croyant entendre l'abîme
-mugir, et découvrent que c'est quelque voisin qui ronfle[215].» Enfin
-on se sépare. Combien de pécheurs et de fillettes convertis par cette
-journée! Les coeurs de pierre se sont fondus, les voilà devenus aussi
-tendres que de la chair. Les uns sont pleins d'amour divin, les autres
-sont pleins d'eau-de-vie[216].» Les jeunes gens ont pris rendez-vous
-avec les filles, et le diable a fait ses affaires encore mieux que le
-bon Dieu. Belle cérémonie et morale! gardons-la précieusement, et
-aussi notre sage théologie qui damne les gens «cinq mille ans avant
-leur naissance.» Pour le mauvais chien appelé sens commun qui mord si
-ferme, bannissons-le au delà des mers: «qu'il aille aboyer en France!»
-Car où trouver mieux que nos révérends, Willis le saint par exemple?
-Il se sent prédestiné, plein de la grâce qui ne lui manquera jamais;
-donc celui qui lui résiste résiste à Dieu, et n'est bon qu'à pendre;
-il peut le décrier, ce drôle-là, et le persécuter en conscience.
-«Pour moi, dit Burns, j'aimerais mieux être un athée franc et net que
-de faire de l'Évangile un paravent.»--«Un honnête homme peut aimer un
-verre, un honnête homme peut aimer une fille; mais la basse vengeance
-et la méchanceté déloyale, il les dédaignera toujours. Et maintenant
-faites du zèle pour l'Évangile! Criez haut, comme quelques-uns que
-nous connaissons[217]!» Il y a une beauté, une honnêteté, un bonheur
-en dehors des conventions et de l'hypocrisie, par delà les prêches
-corrects et les salons décents, à côté des _gentlemen_ en cravates
-blanches et des révérends en rabats neufs.
-
-Burns écrit ici son chef-d'oeuvre, les _Gueux_[218], pareil à celui de
-Béranger, mais combien plus pittoresque, plus varié et plus puissant!
-C'est à la fin de l'automne, les feuilles grises roulent dans les
-rafales du vent; une joyeuse troupe de vagabonds, bons diables,
-viennent faire ripaille au cabaret de Poosie Nansie. «Ils trinquent et
-rient, ils chantent et se démènent, ils cognent et sautent, tant que
-les tourtières résonnent[219].» Le premier, auprès du feu, en vieux
-haillons rouges, est un soldat avec sa commère: la gaillarde a bien
-bu; il l'embrasse et lui tend encore sa bouche goulue; les gros
-baisers font clic-clac comme un fouet de charretier, et chancelant sur
-sa béquille, d'un air crâne, il entonne à pleins poumons sa chanson:
-«J'étais avec Curtis aux batteries flottantes,--et j'y ai laissé en
-témoignage un bras et une jambe.--Pourtant, que mon pays ait besoin de
-moi, et me donne Elliot pour commandant,--on entendra ma jambe de bois
-se démener au son du tambour[220].» Le choeur reprend et les voix
-ronflent: les rats effrayés se sauvent au plus profond de leurs trous.
-C'est à présent le tour de la commère: «J'étais fille autrefois,
-quoique je ne puisse dire quand.--Encore maintenant mon plaisir est
-dans les beaux jeunes hommes[221].» Son père fut un dragon, elle ne
-sait pas trop lequel: c'est pourquoi tous ses galants ont porté
-l'uniforme, d'abord le tambour, puis le chapelain. «Bien vite je me
-dégoûtai de mon révérend imbécile.--Pour mari, je pris le régiment en
-gros.--De l'esponton doré au fifre j'étais toujours prête.--Je ne
-demandais qu'un bon soldat gaillard.» Depuis, la paix l'a mise à
-l'aumône; mais à la foire de Cunningham elle a retrouvé son brave
-drôle; l'uniforme en lambeaux pendillait si splendidement autour de
-ses côtes! Elle l'a repris, et «tant que des deux mains elle pourra
-tenir son verre ferme, elle boira à la santé de son vieux héros.»
-J'espère que voilà du style franc, et que le poëte n'est pas petite
-bouche. Ses autres personnages sont du même goût, un paillasse, une
-luronne coupeuse de bourses, un pauvre nain racleur de boyau, un
-chaudronnier ambulant, tous déguenillés, braillards et bohèmes, qui
-s'empoignent, se rossent, s'embrassent et font trembler les vitres des
-éclats de leur belle humeur. «Ils vident leurs havre-sacs, ils
-engagent leurs guenilles.--Ils gardent tout juste de quoi couvrir leur
-derrière,» et leur choeur monte comme un tonnerre ébranlant les
-solives et les murs:
-
- Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
- glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
- poltrons,--les églises pour plaire au prêtre.
-
- Qu'est-ce qu'un titre? qu'est-ce qu'un trésor?--qu'est-ce
- que le souci d'une réputation?--Si nous menons une vie de
- plaisir,--peu importe où et comment!
-
- Avec nos tours et nos bourdes prêtes,--nous rôdons çà et là
- tout le jour,--et la nuit dans la grange ou l'étable--nous
- embrassons nos luronnes sur le foin.
-
- La vie n'est qu'une casaque d'arlequin,--nous ne regardons
- pas comment elle va.--Allez cafarder sur le décorum,--vous
- qui avez des réputations à perdre.
-
- À la santé des bissacs, des sacoches et des besaces!--À la
- santé de toute la troupe rôdante!--À la santé de notre
- marmaille et de nos commères!--Chacun et tous criez _amen_!
-
- Au diable ceux que la loi protége!--La liberté est un
- glorieux festin.--Les coeurs ont été bâties pour les
- poltrons,--les églises pour plaire au prêtre[222].
-
-Quelqu'un a-t-il mieux parlé le langage des révoltés et des niveleurs?
-Il y a autre chose ici pourtant que l'instinct de la destruction et
-l'appel aux sens; il y a la haine du _cant_ et le retour à la nature.
-«Moralité, dit-il quelque part, mortel poison, toi aussi tu as tué les
-gens par dix mille! Grâce à toi, celui-là espère vainement qui a pris
-pour appui et pour guide la vérité, la justice et la pitié[223]!» La
-pitié! ce grand mot renouvelle tout. Comme autrefois, il y a dix-huit
-cents ans, les hommes dépassent les formulaires et les prescriptions
-légales. Comme autrefois, sous Virgile et Marc-Aurèle, la sensibilité
-raffinée et les sympathies élargies embrassent des êtres qui
-semblaient pour toujours relégués hors de la société et de la loi.
-Burns s'attendrit, et sincèrement, sur une brebis qui s'est blessée,
-sur une souris dont sa charrue a dérangé la tanière, sur une
-marguerite de montagne. Homme, bête ou plante, y a-t-il si grande
-différence? Une souris amasse, calcule, souffre comme un homme. «Je
-crois bien que par-ci par-là elle vole; eh bien! après? Pauvre bête,
-il faut qu'elle vive[224].» Même les anciens condamnés, les grands
-malfaiteurs, Satan et sa bande, on n'a plus envie de les maudire;
-comme les sacripants de taverne et les mendiants qu'on a vus tout à
-l'heure, ils ont leurs mérites, et peut-être après tout ne sont-ils
-pas si méchants qu'on le dit. Voici par exemple «le vieux cornu, le
-vieux pied de bouc, qui nous a joué tant de mauvais tours, le chien
-sournois, surtout le jour où il s'est faufilé incognito dans le
-paradis» et a mis nos grands parents à mal. À présent, «dans sa
-caverne enfumée, il verse son écumoire de soufre sur le pauvre monde.
-Pourtant, dit Burns, je suis sûr que c'est un mince plaisir, même pour
-un diable, d'éreinter et d'échauder les pauvres chiens comme moi et
-de les entendre piauler. Bonsoir, vieux Nick; puissiez-vous avoir une
-bonne idée et vous amender! Peut-être alors pourriez-vous.... qui
-sait?... avoir une chance.... Cela me fait peine de songer à ce trou
-noir là-bas, ne serait-ce que pour l'amour de vous[225]!» On voit
-qu'il parle au diable comme à un camarade malheureux, mauvais
-coucheur, mais tombé dans la peine. Faites un pas de plus, et vous
-verrez dans un poëme contemporain, chez Goethe, que Méphistophélès
-lui-même n'est pas trop damné; son dieu, le dieu moderne, le tolère et
-lui déclare qu'il n'a jamais haï ses pareils. C'est que la large
-nature conciliante assemble dans ses choeurs au même titre les
-ministres de destruction et les ministres de vie. Dans ce profond
-changement, l'idéal change; la vie bourgeoise et rangée, le strict
-devoir puritain, n'épuisent pas toutes les puissances de l'homme.
-Burns réclame en faveur de l'instinct et de la jouissance, jusqu'à
-sembler épicurien. Il a une vraie gaieté, une verve comique; le rire
-lui semble une bonne chose; il le loue, et aussi les bons soupers de
-bons camarades, où le vin coule, où la plaisanterie foisonne, où les
-idées roulent, où la poésie pétille, et fait danser dans la cervelle
-humaine un carnaval de belles figures et de personnages en belle
-humeur.
-
-Amoureux, il le fut toujours[226]. Il faisait si bien de l'amour le
-grand but de la vie, que, dans le club qu'il fonda avec les jeunes
-gens de Torbolton, on imposa à chaque membre l'obligation «d'être
-l'amant déclaré d'une ou plusieurs belles.» Dès l'âge de quinze ans,
-ce fut là sa principale affaire. Il avait pour compagne dans le
-travail de la moisson une douce et aimable fille plus jeune d'un an
-que lui. «Sans le savoir, dit-il[227], elle m'initia à cette
-délicieuse passion qui, malgré les désappointements amers et tout ce
-que dira une prudence de cheval de meule et une philosophie de
-gratte-papier, est encore la première des joies humaines, notre plus
-chère bénédiction ici-bas.» Quand ils avaient ramassé les gerbes, il
-s'asseyait près d'elle avec un plaisir qu'il ne comprenait pas, pour
-ôter de ses pauvres doigts les barbes d'épis qui s'y étaient fichées.
-Il eut bien d'autres fantaisies et moins innocentes; il me semble que
-de fondation il était amoureux de toutes les femmes: dès qu'il en
-voyait une jolie, il se déridait; son journal et ses chansons montrent
-qu'au moindre papillon, doré ou non, qui faisait mine de se poser, il
-se mettait en chasse. Notez qu'il ne se réduisit pas aux rêveries
-platoniques; il fut leste d'actions et aussi de paroles; la gaudriole
-perce volontiers dans ses poésies. Il s'appelle lui-même «un païen non
-régénéré,» et il a raison. Même il a fait des vers orduriers, et lord
-Byron cite de lui un paquet de lettres, inédites bien entendu, et
-telles qu'on ne peut rien imaginer de pis; c'est le trop-plein de la
-séve qui suintait chez lui et salissait l'écorce. Sans doute il ne se
-vantait pas de ces débordements, il s'en repentait plutôt; mais pour
-l'essor et l'épanouissement de la libre vie poétique au grand soleil,
-il n'y voyait rien à redire. Il trouvait que l'amour, avec les songes
-charmants qu'il amène, la poésie, le plaisir et le reste, sont de
-belles choses, conformes aux instincts de l'homme, et partant aux
-desseins de Dieu. Bref, par opposition au puritanisme morose, il
-approuvait la joie et disait du bien du bonheur[228].
-
-Non qu'il soit un simple épicurien; au contraire, il est religieux à
-l'occasion. Quand, après la mort de son père, il faisait à haute voix
-la prière du soir, il tirait des larmes aux assistants, et son poëme
-_le Samedi soir au Cottage_, est la plus sentie des idylles
-vertueuses. Je crois même qu'il était religieux foncièrement. Il
-conseillait aux jeunes gens, «s'ils tenaient à la paix de leur âme,
-d'entretenir un commerce chaleureux et régulier avec la Divinité.» Ce
-qu'il avait raillé, c'était le culte officiel; pour la religion, qui
-est «le langage de l'âme,» il s'y tenait étroitement attaché.
-Plusieurs fois, devant Dugald Stewart, à Édimbourg, il désapprouva les
-plaisanteries sceptiques qu'il entendait dans les soupers. Il croyait
-avoir «toutes les assurances possibles[229]» d'une vie future, et
-maintes fois, à côté d'une satire bouffonne, on trouve chez lui des
-stances pleines de repentir humble, de ferveur confiante ou de
-résignation chrétienne. Ce sont là, si vous voulez, les contradictions
-d'un poëte, mais ce sont aussi les divinations d'un poëte; sous ces
-variations apparentes, il y a un idéal nouveau qui se lève; les
-vieilles morales étroites vont faire place à la large sympathie de
-l'homme moderne qui aime le beau partout où le beau se rencontre, et
-qui, refusant de mutiler la nature humaine, se trouve à la fois païen
-et chrétien.
-
-Cette originalité et cet instinct divinateur, il les a dans le style
-comme dans les idées. Le propre de l'âge où nous vivons et qu'il
-ouvre, c'est d'effacer les distinctions rigides de classe, de
-catéchisme et de style; académiques, morales ou sociales, les
-conventions tombent, et nous réclamons l'empire dans la société pour
-le mérite personnel, dans la morale pour la générosité native, dans la
-littérature pour le sentiment vrai. Burns entre le premier dans cette
-voie, et plusieurs fois il y va jusqu'au bout. S'il fait des vers, ce
-n'est point par calcul ni obéissance à la mode. «Je n'avais jamais eu
-la moindre idée ou inclination de devenir poëte, dit-il, jusqu'au
-moment où je devins amoureux pour tout de bon, et alors la rime et la
-chanson devinrent en quelque façon le langage spontané de mon
-coeur.»--«Mes passions se démenaient comme autant de démons tant
-qu'elles n'avaient point trouvé un débouché dans les vers[230].» Les
-vers faits, il se sentait soulagé, consolé de ses misères; il les
-chantonnait, en poussant sa charrue, sur les vieux airs écossais,
-qu'il aimait passionnément, et qui, dit-il, sitôt qu'on les chante,
-apportent aux lèvres les idées et les rimes. Voilà bien la poésie
-naturelle, non point poussée en serre chaude, mais née du sol entre
-deux sillons, côte à côte avec la musique, parmi les tristesses et les
-beautés du climat, comme les bruyères violettes de ses collines et de
-ses landes. On comprend qu'elle ait renouvelé sa langue; pour la
-première fois cet homme parle comme on parle, ou plutôt comme on
-pense, sans parti pris, avec un mélange de tous les styles, familier
-et terrible, cachant une émotion sous une bouffonnerie, tendre et
-gouailleur au même endroit, prêt à mettre ensemble les trivialités
-d'auberge et les plus grands mots de la poésie[231], tant il est
-indifférent aux règles et content de montrer son sentiment comme il
-lui vient et tel qu'il l'a. Enfin, après tant d'années, nous sortons
-de la déclamation notée, nous entendons une voix d'homme; bien mieux,
-nous oublions la voix pour l'émotion qu'elle exprime, nous ressentons
-par contre-coup cette émotion en nous-mêmes, nous entrons en commerce
-avec une âme. À ce moment, la forme semble s'anéantir et disparaître;
-j'ose dire que ceci est le grand trait de la poésie moderne; sept ou
-huit fois Burns y a atteint.
-
-Il a fait davantage, il a percé, comme nous disons aujourd'hui. Son
-premier volume publié, il devint tout d'un coup célèbre. Arrivé à
-Édimbourg, il fut fêté, caressé, admis sur le pied d'égalité dans les
-premiers salons, parmi les grands et les lettrés, aimé d'une femme qui
-était presque une dame. Pendant une saison, on se le disputa, et il se
-tint debout, dignement, parmi ces gens si riches et si nobles. On le
-respecta et même on l'aima. Une souscription lui valut une seconde
-édition et cinq cents livres sterling. Lui aussi enfin, comme les
-grands plébéiens de France, comme Rousseau le premier de tous, il
-avait conquis sa place. Par malheur, il y portait, comme eux, les
-vices de son état et de son génie. Ce n'est pas impunément qu'on
-parvient, ni surtout qu'on veut parvenir; nous aussi, nous avons nos
-vices, et la vanité souffrante en premier lieu. «Jamais coeur, dit
-Burns, n'a soupiré plus ardemment que le mien après le bonheur d'être
-distingué.» Cet amour-propre douloureux faussait son talent et le
-jetait dans des sottises. Il se travaillait pour avoir un beau style
-épistolaire, et se donnait le ridicule d'imiter dans ses lettres les
-gens d'académie et de cour. Il écrivait à ses maîtresses avec des
-phrases périodiques et recherchées aussi pédantes que celles de
-Johnson. Vraiment on n'ose les citer, tant l'emphase en est
-grotesque[232]. D'autres fois il consignait sur un journal les tirades
-littéraires qui lui venaient, et six mois après il les envoyait à ses
-correspondants comme des effusions du moment et des improvisations
-naturelles. Même dans ses vers, bien souvent, bien trop souvent, il
-tombe dans le beau style officiel[233]; il met en jeu les soupirs, les
-ardeurs, les flammes, et jusqu'aux grosses machines classiques et
-mythologiques. Béranger, qui se croyait ou se disait le poëte du
-peuple, en a fait autant. Il faut qu'un plébéien ait bien du courage
-pour se décider à rester toujours lui-même et à ne jamais endosser
-l'habit de cour. Par exemple Burns, Écossais et villageois, évitait
-en parlant toutes les locutions écossaises ou villageoises; il était
-content de se montrer aussi bien élevé que les gens à la mode. C'était
-de force et par surprise que son génie le tirait des convenances: deux
-fois sur trois, son sentiment est gâté par ses prétentions.
-
-Son succès dura un hiver, après quoi la grande plaie incurable du
-plébéien se fit sentir, je veux dire qu'il lui fallut gagner sa vie.
-Avec l'argent qu'il avait tiré de son livre, il loua une petite ferme.
-Ce fut un mauvais marché, et d'ailleurs on sent bien qu'il n'avait pas
-le caractère de grippe-sou nécessaire à l'emploi. «Je pourrais bien
-vous écrire, dit-il dans une de ses lettres, sur la culture, la
-bâtisse et les marchés; mais ma pauvre tête bouleversée est si
-démontée, si éreintée, si torturée, si endiablée par l'exécrable et
-maudite obligation d'arriver à ce qu'une guinée fasse le service de
-trois, que je déteste, que j'abhorre le seul mot d'affaires, et que je
-m'évanouis d'y penser[234].» Bientôt il s'en alla, les poches vides,
-remplir à Dumfries une petite place de douanier qui rapportait
-quatre-vingt-dix livres par an, tout compris. Dans ce bel emploi, il
-estampillait les cuirs, jaugeait les cuveaux, surveillait la fabrique
-des chandelles, accordait des licences pour le transport des
-spiritueux. Des fumiers, il était passé à l'administration et à
-l'épicerie: quelle vie pour un tel homme! Même indépendant et riche,
-il eût été malheureux. Ces grands novateurs, ces poëtes sont tous
-pareils. Ce qui les fait poëtes, c'est l'afflux violent des
-sensations; ils ont une machine nerveuse plus sensible que la nôtre;
-les objets qui nous laissent froids les secouent subitement hors
-d'eux-mêmes. Au moindre choc, leur cervelle entre en branle, après
-quoi ils retombent à plat, se dégoûtent de la vie et s'assoient
-moroses parmi les souvenirs des fautes qu'ils ont faites et des
-délices qu'ils ont perdues. «Mon pire ennemi, disait Burns, c'est
-moi-même. Il y a deux créatures que j'envie: un cheval sauvage qui
-traverse une forêt d'Asie, ou une huître sur quelque côte déserte de
-l'Europe; l'un n'a pas un désir qu'il ne satisfasse, l'autre n'a ni
-désir ni crainte[235].» Il était toujours dans les extrêmes, au plus
-haut, au plus bas, le matin prêt à pleurer, le soir à table ou sous la
-table, épris de Jeanne Armour, puis, sur son refus, s'engageant à une
-autre, puis retournant à Jeanne, puis la quittant, puis la reprenant
-encore, parmi beaucoup de scandales, de souillures et encore plus de
-dégoûts. Dans ces sortes de têtes, les idées _font boulet_; l'homme
-lancé en avant rompt tout, se brise lui-même, recommence le lendemain
-en sens contraire, et finit par ne plus trouver en lui et hors de lui
-que des débris. Burns n'avait jamais été sage, et le fut moins que
-jamais après son succès d'Édimbourg. Il avait trop joui, il sentait
-désormais trop vivement le douloureux aiguillon de l'homme moderne, je
-veux dire la disproportion du désir et de la puissance. La débauche
-avait presque gâté la belle imagination «qui auparavant était la
-source principale de son bonheur,» et il avouait qu'au lieu de
-rêveries tendres il n'avait plus que des désirs sensuels. On l'avait
-fait boire jusqu'à six heures du matin; bien souvent à Dumfries il fut
-ivre; non que le vin soit bien bon; mais il nous met un carnaval dans
-la tête, et à ce titre les poëtes, comme les pauvres, y sont enclins.
-Une fois chez M. Riddel, Burns se grisa si fort qu'il insulta la dame
-du logis; le lendemain, il envoya des excuses qu'on n'accepta pas, et
-par dépit fit des vers contre elle: lamentables excès et qui annoncent
-un esprit jeté hors de son assiette. À trente-sept ans il était usé.
-Une nuit, ayant trop bu, il s'assit et s'endormit dans la rue. C'était
-en janvier, il prit une fièvre rhumatismale. On voulut appeler un
-médecin. «Pourquoi un médecin perdrait-il son temps sur moi? Je suis
-un si pauvre pigeon que je ne vaux pas la peine qu'on me plume.» Il
-était horriblement maigre, ne dormait plus et ne pouvait plus se tenir
-sur ses jambes. «Quant à ma personne, je suis tranquille; mais la
-pauvre veuve de Burns, et une demi-douzaine de ses chers petits! Là,
-je suis aussi faible qu'une larme de femme[236].» Même il eut la
-crainte de ne pas finir en paix et l'amertume de demander l'aumône.
-«Un coquin de mercier, écrivait-il à son cousin, s'étant mis dans la
-tête que je vais mourir, a commencé une procédure contre moi, et va
-infailliblement envoyer ma maigre carcasse en prison.... Oh! James, si
-vous saviez comme mon coeur est fier, vous me plaindriez doublement!
-Hélas! je ne suis pas habitué à mendier[237]!» Il mourut peu de jours
-après, à trente-huit ans. Sa femme accouchait de son cinquième enfant.
-
-[Note 194: This kind of life--the cheerless gloom of a hermit,
-with the unceasing toil of a galley-slave--brought me to my sixteenth
-year.]
-
-[Note 195: After three years' tossing and whirling in the vortex
-of litigation, my father was just saved from the horrors of a goal by
-a consumption, which after two years' promises kindly stepped in.]
-
-[Note 196: I read farming books, I calculated crops; I attended
-markets, but the first year, from unfortunately buying bad seed, the
-second, from a late harvest, we lost our crops.]
-
-[Note 197: Even in the hour of social mirth, my gaiety is the
-madness of an intoxicated criminal under the hands of the
-executioner.]
-
-[Note 198: La plupart de ces détails sont tirés de la _Biographie
-de Burns_, par Chambers, en quatre volumes.]
-
-[Note 199: I had felt early some stirrings of ambition, but they
-were the blind groping of Homer's Cyclops round the walls of his
-cave.... The only two openings by which I could enter the temple of
-Fortune, were the gate of niggardly economy, or the path of little
-chicaning bargain-making. The first is so contracted an aperture, I
-could never squeeze myself into it. The last I always hated. There was
-contamination in the very entrance.]
-
-[Note 200: My great constituent elements are pride and passion.]
-
-[Note 201: The collection of songs was my vade-mecum. I pored over
-them driving my cart, or walking to labour, song by song, verse by
-verse, carefully noting the true, tender, sublime or fustian.]
-
-[Note 202: Never did a heart pant more ardently than mine to be
-distinguished.]
-
-[Note 203: There is scarcely any earthly object gives me more--I
-do not know if I should call it pleasure--but something which exalts
-me, which enraptures me more than to walk in the sheltered side of a
-wood or high plantation, in a cloudy winter day, and hear the stormy
-wind howling among the trees and raving over the plain.... I listened
-to the birds and frequently turned out of my path, lest I should
-disturb their little songs or frighten them to another station. Even
-the hoary hawthorn twig that shot across the way, what heart, at such
-a time, but must have been interested for his welfare?]
-
-[Note 204: Poor _inconnu_ as I then was, I had pretty nearly as
-high an idea of myself and of my works as I have at this moment, when
-the public has decided in their favour.
-
-Il avait le droit de penser ainsi; quand il se mettait à parler le
-soir dans une auberge, il causait de telle façon que les domestiques
-allaient réveiller leurs camarades.]
-
-[Note 205: How it will mortify him to see a fellow, whose
-abilities would scarcely have made an eight-penny taylor and whose
-heart is not worth three farthings, meet with attention and notice
-that are withheld from the son of genius and poverty?]
-
-[Note 206:
-
- See yonder poor o'erlabour'd wight,
- So abject, mean, and vile,
- Who begs a brother of the earth
- To give himself leave to toil;
- And his lordly fellow-worm
- The poor petition spurn,
- Unmindful, tho' a weeping wife
- And helpless offspring mourn.]
-
-[Note 207:
-
- While winds frae off Ben Lomond blaw,
- And bar the doors wi' driving snaw....
- I grudge a wee the great folks' gift,
- That live so bien an' snug:
- I tent less and want less
- Their roomy fire-side,
- But hanker and canker
- To see their cursed pride.
- It's hardly in a body's pow'r
- To keep at times frae being sour.
- To see how things are shar'd;
- How best o' chiels are whiles in want,
- While coofs on countless thousands rant,
- And ken na haw to wair't.]
-
-[Note 208: A man is a man for a' that.]
-
-[Note 209:
-
- An', Lord, if ance they pit her till't
- Her tartan petticoat she'll kilt,
- An' durk an' pistol at her belt,
- She'll take the streets,
- An' rin her whittle to the hilt
- I' th' first she meets!]
-
-[Note 210:
-
- In politics if thou wouldst mix
- And mean thy fortune be,
- Bear this in mind, be deaf and blind,
- Let great folks hear and see.]
-
-[Note 211:
-
- Upon this tree there grows sic fruit
- Its virtues a' can tell, man.
- It raises man above the brute,
- It makes him ken himself, man.
- Give once the peasant taste a bit,
- He's greater than a Lord, man....
- King Louis thought to cut it down,
- When it was unco small, man.
- For this the watchman crack'd his crown
- Cut off his head and all, man.]
-
-[Note 212: 1780.]
-
-[Note 213:
-
- Should Hornie as in ancient days,
- 'Mang sons o' God present him,
- The vera sight o' Moodie face
- To's ain het hame had sent him
- Wi' fright that day.]
-
-[Note 214:
-
- Hear how he clears the points o' faith
- Wi' rattlin' an' wi' thumpin'....
- He's stampin' an' he's jumpin!
- His lengthen'd chin, his turn'd up snout,
- His eldritch squeel and gestures,
- Oh! how they fire the heart devout,
- Like cantharidian plasters,
- On sic a day!]
-
-[Note 215:
-
- But now the Lord's ain trumpet touts,
- Till a' the hills are rairin'
- An' echoes back return the shouts;
- Black Russell is na spairin'.
- His piercing words, like Highlan' swords,
- Divide the joints an' marrow;
- His talk o' Hell, whare devils dwell,
- Our vera sauls does harrow
- Wi' fright that day.
-
- A vast unbottom'd boundless pit,
- Fill'd fu' o' lowin' brunstane,
- Wha's raging flame an' scorchin' heat,
- Wad melt the hardest whun-stane.
- The half asleep start up wi' fear,
- An' think they hear it roarin',
- When presently it does appear
- 'Twas but some neibor snorin'
- Asleep that day.]
-
-[Note 216:
-
- How monie hearts this day converts
- O' sinners and o' lasses!
- Their hearts o' stane, gin night, are gane,
- As saft as ony flesh is.
- There's some are fou o' love divine,
- There's some are fou o' brandy.]
-
-[Note 217:
-
- An honest man may like a glass,
- An honest man may like a lass,
- But mean revenge and malice fausse
- He'll still disdain;
- And then cry zeal for Gospel laws
- Like some we ken....
- .... I rather would be
- An atheist clean,
- Than under Gospel colours hid be
- Just for a screen.]
-
-[Note 218: _The Jolly Beggars._]
-
-[Note 219:
-
- Wi' quaffing and laughing,
- They ranted and they sang,
- Wi' jumping and thumping
- The very girdle rang.]
-
-[Note 220:
-
- I lastly was with Curtis, among the floating batt'ries,
- And there I left for witness an arm and a limb;
- Yet let my country need me, with Elliot to head me,
- I'd clatter on my stumps at the sound of a drum.]
-
-[Note 221:
-
- I once was a maid, tho' I cannot tell when,
- And still my delight is in proper young men....
- Full soon I grew sick of my sanctified sot,
- The regiment at large for a husband I got,
- From the gilded spontoon to the fife I was ready,
- I asked no more but a sodger laddie.]
-
-[Note 222:
-
- A fig for those by law protected!
- Liberty's a glorious feast!
- Courts for cowards were erected,
- Churches built to please the priest!
-
- What is title? What is treasure?
- What is reputation's care?
- If we lead a life of pleasure
- 'T is no matter how or where.
-
- With the ready trick and fable
- Round we wander all the day,
- And at night, in barn or stable,
- Hug our doxies on the hay.
-
- Life is all a variorum,
- We regard not how it goes;
- Let them cant about decorum,
- Who have characters to lose.
-
- Here's to badgets, bags and wallets!
- Here's to all the wandering train!
- Here's our ragged brats and callets!
- One and all cry out.--Amen.]
-
-[Note 223:
-
- Morality, thou deadly bane,
- Thy tens o' thousands thou hast slain;
- Vain is his hope whose stay and trust is
- In moral mercy, truth and justice.]
-
-[Note 224:
-
- I doubt na, whyles, but thou may thieve;
- What then? poor beastie, thou maun live.]
-
-[Note 225:
-
- Hear me, auld Hangie, for a wee,
- An' let poor damned bodies be;
- I'm sure sma' pleasure it can gie,
- E'en to a deil,
- To skelp an' scaud' poor dogs like me
- An' hear us squeel....
- Then you, ye auld, snec-drawing dog!
- Ye came to Paradise incog,
- An' play'd on man a cursed brogue,
- (Black be your fa'!)
- An' gied the infant world a shog,
- 'Maist ruin'd a'....
- But fare you weel, auld Nickie-ben!
- O wad ye tak a thought an' men'.
- Ye aiblins might--I dinna ken--
- Still hae a stake.
- I'm wae to think upon yon den,
- E'en for your sake!]
-
-[Note 226: "I have been all along a miserable dupe to Love." He
-was constantly the victim of some fair enslaver. (Récit de son
-frère.)]
-
-[Note 227: In short she, altogether unwittingly to herself,
-initiated me in that delicious passion, which in spite of acid
-disappointment, gin-horse prudence, and book-worm philosophy, I hold
-to be the first of human joys, our dearest blessing here below.]
-
-[Note 228: Chamber's edition, t. I, p. 93.]
-
-[Note 229: In the first place, let my pupil, as he tenders his own
-peace, keep up a regular warm intercourse with the Deity.... You may
-perhaps think it an extravagant fancy; but it is a sentiment that
-strikes home to my very soul: though sceptical in some points of our
-current belief, yet I think I have every evidence for the reality of a
-life beyond the stinted bourne of our present existence.... O thou
-great unknown Power, thou Almighty God!]
-
-[Note 230: My passions, when once lighted up, raged like so many
-devils, till they got vent in rhyme.]
-
-[Note 231: Voyez _Tam O'Shanter_, _Address to the Devil_, _The
-Jolly Beggars_, _A man is a man_, _Green grow the rushes_, etc.]
-
-[Note 232: «O Clarinda, shall we not meet in a state, some yet
-unknown state of being, where the lavish hand of plenty shall minister
-to the highest wish of benevolence, and where the chill north-wind of
-prudence shall never blow over the flowery fields of enjoyment?»]
-
-[Note 233:
-
- O Life, how pleasant is thy morning,
- Young Fancy's rays the hills adorning,
- Cold-pausing Caution's lesson spurning! etc.
- (Ép. à James Smith.)]
-
-[Note 234: I might write you on farming, on building, on
-marketing. But my poor distracted mind is so torn, so jaded, so racked
-and bedeviled with the task of the superlatively damned obligation to
-make one guinea do the business of three, that I detest, abhor, and
-swoon at the very word business.]
-
-[Note 235: My worst enemy is _moi-même_.... There are just two
-creatures I would envy: a horse in his wild state traversing the
-forests of Asia, or an oyster on some of the desert shores of Europe.
-The one has not a wish without enjoyment, the other has neither wish
-nor fear.]
-
-[Note 236: What business has a physician to waste his time on me?
-I am a poor pigeon not worth plucking.... As to my individual self I
-am tranquil. But Burns' poor widow and half a dozen of his dear little
-ones, there I am weak as a woman's tear.]
-
-[Note 237: A rascal of haberdasher taking into his head that I am
-dying has commenced a process against me, and will infallibly put my
-emaciated body into jail. Will you be so good as to accommodate me and
-by return of post with ten pounds? Oh James! did you know the pride of
-my heart, you would feel doubly for me! Alas, I am not used to beg!]
-
-
-II
-
-Triste vie, et qui est le plus souvent celle des précurseurs; il n'est
-pas sain de marcher trop vite; Burns était si fort en avant, que l'on
-mit quarante ans à le rejoindre. À ce moment, en Angleterre, les
-conservateurs et les croyants primaient les sceptiques et les
-révolutionnaires. La constitution était libérale, et semblait la
-garantie des droits; l'Église était populaire, et semblait le soutien
-de la morale. La capacité pratique et l'incapacité spéculative
-détournaient les esprits des innovations proposées, et les
-rattachaient à l'ordre établi. Ils se trouvaient bien dans leur grande
-maison féodale, élargie et appropriée aux besoins modernes; ils la
-trouvaient belle, ils en étaient fiers, et l'instinct national comme
-l'opinion publique se déclaraient contre les novateurs qui voulaient
-l'abattre pour la rebâtir. Tout d'un coup une secousse violente avait
-changé cet instinct en passion et cette opinion en fanatisme. La
-révolution française, d'abord admirée comme une soeur, avait paru une
-furie et un monstre. Pitt déclarait en plein Parlement, aux
-applaudissements universels[238], «que les traits dominants du nouveau
-gouvernement républicain étaient l'abolition de la religion et
-l'abolition de la propriété.» Toute la classe pensante et influente se
-levait pour écraser cette secte de jacques, brigands par institution,
-athées par principes, et le jacobinisme, sorti du sang pour s'asseoir
-dans la pourpre, fut poursuivi jusque dans son enfant et dans son
-champion «Bonaparte, qui l'avait centralisé et intronisé[239].» Sous
-cet acharnement national, les idées libérales s'effaçaient; les plus
-illustres des amis de Fox, Burke, Windham, Spencer, le quittèrent: de
-cent soixante partisans dans la chambre des communes, il ne lui en
-resta que cinquante. Le grand parti whig sembla disparaître, et dans
-l'année 1799 la plus forte minorité qu'on put rassembler contre le
-gouvernement fut de vingt-cinq voix. Cependant le jacobinisme anglais
-était pris à la gorge, et tenu à terre[240]; «l'_habeas corpus_ était
-suspendu à plusieurs reprises; les écrivains qui avançaient des
-doctrines contraires à la monarchie et à l'aristocratie étaient
-proscrits et punis sans merci. Il était dangereux à un républicain de
-faire sa profession de foi politique au restaurant, devant son
-_beefsteak_ et sa bouteille, et l'on voyait en Écosse, pour des
-offenses qui à Westminster eussent été qualifiées de délits
-simples[241], des hommes d'esprit cultivé et de manières polies
-envoyés à Botany-Bay avec le troupeau des criminels[242].» Cependant
-l'intolérance de la nation aggravait celle du gouvernement. Quiconque
-eût avoué des sentiments démocratiques eût été insulté. Les journaux
-présentaient les novateurs comme des scélérats et des ennemis publics.
-La populace, à Birmingham, brûlait les maisons de Priestley et des
-unitaires. À la fin, Priestley fut obligé de quitter l'Angleterre.
-Lord Byron s'exila sous la même contrainte, et quand il partit, ses
-amis craignirent que la foule assemblée autour de sa voiture ne portât
-les mains sur lui.
-
-Ce n'est point dans ce monde armé en guerre contre les nouvelles
-théories que les nouvelles théories pouvaient naître. La révolution y
-entre cependant; elle y entre déguisée, et par une voie détournée, en
-sorte qu'on ne la reconnaît pas. Ce ne sont point les idées sociales
-qui se transforment, comme en France, ni les idées philosophiques
-comme en Allemagne, mais les idées littéraires; la grande marée
-montante de l'esprit moderne, qui renverse ailleurs tout l'édifice des
-conditions et des spéculations humaines, ne parvient d'abord ici qu'à
-changer le style et le goût. Médiocre changement, du moins en
-apparence, mais qui en somme vaut les autres; car ce renouvellement
-dans la manière d'écrire est un renouvellement dans la manière de
-penser; celui-ci amènera tous les autres, comme le mouvement du pivot
-central entraîne le mouvement de tous les rouages engrenés.
-
-En quoi consiste cette réforme du style? Avant de la définir, j'aime
-mieux la montrer, et pour cela il faut que l'on voie le caractère et
-la vie de celui qui le premier l'a pratiquée sans système, William
-Cowper; car son talent n'est que l'image de son caractère, et ses
-poëmes ne sont que l'écho de sa vie. C'était un enfant délicat,
-craintif, d'une sensibilité frémissante, passionnément tendre, et qui,
-ayant perdu sa mère à six ans, fut soumis presque aussitôt au
-_fagging_ et aux brutalités d'une école publique. Elles sont étranges
-en Angleterre: un garçon d'environ quinze ans le prit comme victime,
-et le pauvre petit, incessamment maltraité, conçut «une telle crainte
-de son bourreau, qu'il n'osait lever les yeux sur lui plus haut que
-les genoux, et le connaissait mieux par ses boucles de souliers que
-par aucune autre partie de son habillement.» Dès neuf ans, la
-mélancolie le prit, non pas la rêverie douce que nous appelons de ce
-nom, mais le profond abattement, le désespoir morne et continu,
-l'horrible maladie des nerfs et de l'âme qui produit le suicide, le
-puritanisme et la folie. «Jour et nuit j'étais à la torture, me
-couchant dans l'angoisse, me levant dans le désespoir.» Le mal
-changeait d'aspect, diminuait, mais ne le quittait pas. Né dans une
-grande famille, mais n'ayant qu'une petite fortune, il accepta sans
-réflexion l'offre de son oncle, qui voulait lui donner une place de
-clerc à la chambre des communes; mais il fallait subir un examen, et
-ses nerfs se démontaient à la seule idée qu'il faudrait paraître et
-parler en public. Pendant six mois, il essaya de se préparer; mais il
-lisait sans comprendre; une fièvre nerveuse le minait. Ses sensations
-étaient «celles d'un homme qui monte sur l'échafaud, toutes les fois
-qu'il mettait le pied dans le bureau; pendant six mois il y vint tous
-les jours[243].»--«Dans cet état, dit-il, j'étais saisi par moments
-d'un tel accès de désespoir, que, seul dans ma chambre, je poussais
-des cris et maudissais l'heure de ma naissance, levant mes yeux au
-ciel, non pas en suppliant, mais avec un esprit infernal de haine
-envenimée et de reproche contre mon Créateur[244].» Le jour de
-l'examen approchait; il espéra devenir fou pour s'y soustraire, et
-comme la raison tenait bon, il pensa même à se tuer. Enfin, dans un
-moment de délire, la démence vint, et on le mit dans une maison
-d'aliénés, «tout pénétré par un sentiment exalté de dégoût et
-d'horreur pour lui-même et par la crainte d'un châtiment instantané,»
-jusqu'à se croire damné, comme Bunyan et les premiers puritains. Au
-bout de plusieurs mois, sa raison lui revint; mais elle se sentait des
-étranges pays où elle avait voyagé toute seule. Il resta triste, comme
-un homme qui se croit dans la disgrâce de Dieu, et se trouva incapable
-d'une vie active. Cependant un ministre, M. Unwin, et sa femme, bonnes
-gens bien pieux et bien réguliers, l'avaient recueilli. Il essayait de
-s'occuper mécaniquement, par exemple en fabriquant des cages à lapins,
-en jardinant, en apprivoisant des lièvres. Il employait le reste de la
-journée, comme un méthodiste, à lire l'Écriture ou des sermons, à
-chanter des hymnes avec ses amis, et à s'entretenir de matières
-spirituelles. Ce régime, l'air salubre de la campagne, la tendresse
-maternelle de mistress Unwin et de lady Austen amenèrent quelques
-éclaircies. Elles l'aimaient si généreusement, et il était si aimable!
-Affectueux, plein d'abandon, innocemment moqueur, avec une imagination
-naturelle et charmante, une fantaisie gracieuse, une finesse exquise,
-et si malheureux! Il était de ceux auxquels les femmes se dévouent,
-qu'elles aiment maternellement, par compassion d'abord, par attrait
-ensuite, parce qu'elles trouvent en eux seuls les ménagements, les
-attentions minutieuses et tendres, les respects délicats que notre
-rudesse ne sait leur rendre, et dont leur être plus sensible a
-pourtant besoin. Ces doux instants ne durèrent pas. «Au mieux,
-disait-il, mon esprit a toujours un fonds mélancolique; il ressemble à
-certains étangs que j'ai vus, qui sont remplis d'une eau noire et
-pourrie, et qui pourtant dans les jours sereins réfléchissent par leur
-surface les rayons du soleil[245].» Il souriait comme il pouvait, mais
-avec effort; c'était le sourire d'un malade qui se sait incurable et
-tâche de l'oublier un instant, du moins de le faire oublier aux
-autres. «Vraiment, je m'étonne qu'une pensée enjouée vienne frapper à
-la porte de mon intelligence, encore plus qu'elle y trouve accès.
-C'est comme si Arlequin forçait l'entrée de la chambre lugubre où un
-mort est exposé en cérémonie. Ses gestes grotesques seraient déplacés
-de toute façon, mais encore davantage s'ils arrachaient un éclat de
-rire aux figures mornes des assistants. Néanmoins l'esprit longtemps
-fatigué par l'uniformité d'une perspective monotone et désolée fixera
-ses yeux avec joie sur tout objet qui mettra un peu de variété dans
-ses contemplations, ne serait-ce qu'un chat jouant avec sa
-queue[246].» Somme toute, il avait le coeur trop délicat et trop pur:
-pieux, irréprochable, austère, il se jugeait indigne d'aller à
-l'église, ou même de prier Dieu. «Ceux qui ont trouvé un Dieu et qui
-ont la permission de l'adorer ont trouvé un trésor dont ils n'ont
-qu'une idée bien maigre et bien bornée, si haut qu'ils le prisent.
-Croyez-m'en, croyez-en un homme qui, ayant joui de ce privilége
-pendant quelques années, en a été privé pendant un nombre d'années
-plus grand encore, et _qui n'a point l'espérance de jamais le
-recouvrer_.» Et ailleurs: «On peut représenter le coeur d'un chrétien
-comme dans l'affliction et pourtant dans la joie, percé d'épines et
-pourtant couronné de roses. J'ai l'épine sans la rose. Ma rose est une
-rose d'hiver; les fleurs sont flétries, mais l'épine demeure[247].» Au
-lit de mort, quand le ministre lui disait d'avoir confiance en la
-miséricorde du Rédempteur qui veut sauver tous les hommes, il poussa
-un cri passionné, le suppliant de ne plus lui proposer de consolations
-pareilles. Il se croyait perdu, il s'était cru perdu toute sa vie. Une
-à une, sous cet effroi, toutes ses facultés s'anéantirent. Pauvre et
-charmante âme, qui périt comme une fleur frêle d'un pays chaud
-transplantée dans la neige: la température du monde se trouva trop
-rude pour elle, et la règle morale, qui eût dû l'abriter, la déchira
-de ses aiguillons.
-
-Un pareil homme n'écrit point pour le plaisir de faire du bruit. Il
-faisait des vers comme il peignait ou rabotait, pour s'occuper, pour
-se déprendre de lui-même. Son âme était trop pleine, il n'avait pas
-besoin d'aller bien loin chercher des sujets. Représentez-vous cette
-figure pensive, qui, silencieusement, au bord de l'Ouse, erre et
-regarde. Il regarde et rêve: une fraîche paysanne avec son panier au
-bras, une charrue lointaine qui avance lentement derrière l'attelage
-en sueur, une source luisante qui polit les cailloux bleuâtres, en
-voilà assez pour le remplir de sensations et de pensées. Il revient,
-s'assoit dans son petit pavillon grand comme une chaise à porteurs,
-dont la fenêtre donne sur le verger du voisin, et la porte sur un
-jardin plein d'oeillets, de roses et de chèvrefeuilles. C'est dans ce
-nid qu'il travaille. Le soir, auprès de son amie dont les aiguilles
-courent pour lui sur la laine, il lit ou écoute les bruits
-demi-assoupis du dehors. C'est de cette vie que naissent ses vers.
-Elle lui suffit et suffit à les faire naître. Il ne lui en faut pas
-une plus violente; moins unie et moins effacée, elle le
-bouleverserait; les impressions qui sont petites pour nous sont
-grandes pour lui, et dans une chambre, dans un jardin, il trouve un
-monde. À ses yeux, les moindres objets sont poétiques. C'est le soir,
-en hiver; le messager de la poste arrive, «héraut d'un monde affairé,
-avec les nouvelles de toutes les nations qui ballotent sur son
-dos[248].» Il ne s'en inquiète pas; «il siffle, pauvre gai bonhomme;»
-toute son affaire est de les déposer à l'auberge. Enfin le voilà, le
-précieux paquet; on l'ouvre, on veut entendre la multitude de voix
-bruyantes qu'il apporte de Londres et de l'univers. «Maintenant
-ranimez le feu, fermez bien les volets, laissez tomber les rideaux,
-roulez le sofa, et, pendant que l'urne bouillante et sifflante élève
-sa colonne de vapeur, souhaitons la bienvenue au soir pacifique qui
-entre[249].» Et le voilà qui conte son journal, politique, nouvelles,
-tout jusqu'aux annonces, non pas en simple réaliste, comme tant
-d'écrivains aujourd'hui, mais en poëte, c'est-à-dire en homme qui
-découvre une beauté et une harmonie dans les charbons d'un feu qui
-pétille ou dans le va-et-vient des doigts qui courent sur une
-tapisserie; car c'est là l'étrange distinction du poëte: les objets
-non-seulement rejaillissent de son esprit plus puissants et plus
-précis qu'ils n'étaient en eux-mêmes et avant d'y entrer, mais encore,
-une fois conçus par lui, ils s'épurent, ils s'ennoblissent, ils se
-colorent, comme les vapeurs grossières qui, transfigurées par la
-distance et la lumière, se changent en nuages satinés, frangés de
-pourpre et d'or. Pour lui, il y a de la grâce dans les rondeurs
-mouvantes de cette vapeur que la bouilloire exhale; il y a de la
-douceur dans cette concorde des hôtes d'une même maison assemblés
-autour de la même table. Ce seul mot, _nouvelles de l'Inde_, lui fera
-voir l'Inde elle-même, vieille reine empanachée, «avec son turban
-emplumé, brodé de perles[250].» Cette seule idée, _l'impôt des
-boissons_, mettra devant ses yeux «les dix milles tonnes incessamment
-suintantes, et qui, touchées par le doigt de l'État comme par le doigt
-de Midas, saignent de l'or pour la prodigalité des ministres.» À
-proprement parler, la nature est comme un musée de tableaux
-magnifiques et variés, qui pour nous, gens ordinaires, sont toujours
-recouverts de leur serge. Tout au plus, çà et là, une déchirure nous
-laisse soupçonner les beautés cachées derrière les monotones
-enveloppes; mais ces enveloppes, le poëte les lève toutes et voit un
-tableau là où nous ne découvrions qu'un surtout. Voilà la vérité neuve
-que les poëmes de Cowper ont mise en lumière. Nous savons par lui que
-nous ne sommes plus forcés d'aller chercher en Grèce, à Rome, dans
-les palais, chez les héros et les académiciens, les objets poétiques.
-Ils sont tout près de nous: si nous ne les voyons pas, c'est que nous
-ne savons pas les voir; le défaut est dans nos yeux, non dans les
-choses. Nous trouverons la poésie, si nous le voulons bien, au coin de
-notre feu et parmi les planches de notre potager[251].
-
-Est-ce bien le potager qui est poétique? Aujourd'hui peut-être, mais
-demain, si j'ai l'imagination sèche, je n'y verrai rien que des
-carottes et autres fournitures de cuisine. C'est ma sensation qui est
-poétique, c'est elle que je dois respecter, comme la fleur la plus
-précieuse de la beauté. De là un nouveau style. Il ne s'agit plus,
-suivant l'ancienne mode oratoire, d'enfermer un sujet dans un plan
-régulier, de le diviser en portions symétriques, de ranger les idées
-en files, comme les pions sur un damier. Cowper prend le premier sujet
-venu, celui que lady Austen lui a donné au hasard, un sofa, et il en
-parle pendant deux pages; puis il va où son courant d'esprit le
-conduit, décrivant une soirée d'hiver, quantité d'intérieurs et de
-paysages, mêlant çà et là toutes sortes de réflexions morales, des
-récits, des dissertations, des jugements, des confidences, à la façon
-d'un homme qui pense tout haut devant le plus intime et le plus aimé
-de ses amis. Voilà son grand poëme, _the Task_. «Comparés à ce livre,
-dit Southey, les meilleurs poëmes didactiques sont comme des jardins
-compassés auprès d'un vrai paysage boisé.» Si l'on entre dans le
-détail, le contraste est plus grand encore. Il n'a point l'air de
-songer qu'on l'écoute, il ne se parle qu'à lui-même. Il n'insiste pas
-sur ses idées, comme les classiques, pour les mettre en relief et en
-saillie par des répétitions et des antithèses; il note sa sensation,
-et puis c'est tout. Nous la suivons en lui à mesure qu'elle naît, nous
-la voyons sortir d'une autre, grandir, s'abaisser, puis remonter
-encore, comme nous voyons la vapeur sortie d'une source s'élever
-insensiblement, enrouler et développer ses formes changeantes. La
-pensée, qui chez les autres était figée et roidie, devient ici mobile
-et fluide; le vers rectiligne s'assouplit; le vocabulaire noble
-élargit sa trame pour laisser entrer les mots vulgaires de la
-conversation et de la vie. Enfin la poésie est redevenue vivante; ce
-ne sont plus des mots qu'on écoute, mais des émotions qu'on ressent;
-ce n'est plus un auteur qui parle, c'est un homme. Sa vie est bien là,
-sous ses lignes noires, tout entière, sans mensonge ni apprêt; tout
-son effort s'est employé à ôter l'apprêt et le mensonge. Quand il
-décrit sa petite rivière, sa chère Ouse, «qui tourne lentement dans la
-plaine unie parmi les spacieuses prairies çà et là tachées de
-bétail[252],» il la voit intérieurement, et chaque mot, chaque coupe,
-chaque son correspond à un changement de cette vue intérieure. Il en
-est ainsi de tous ses vers; ils sont gros d'émotions personnelles,
-véritablement éprouvées, jamais altérées ni déguisées, tout au
-contraire exprimées avec leurs nuances et leurs ondulations fugitives,
-en un mot telles qu'elles sont, c'est-à-dire _en train de se faire et
-de se défaire_, non pas toutes faites, immobiles et fixes, comme
-l'ancien style les représentait. En cela consiste la grande révolution
-du style moderne. L'esprit, dépassant les règles connues de la
-rhétorique et de l'éloquence, pénètre dans la psychologie profonde, et
-n'emploie plus les mots que pour chiffrer les émotions.
-
-[Note 238: Tome II, page 17, _Pitt's Speeches_.]
-
-[Note 239: Discours de Pitt, 17 février 1800.]
-
-[Note 240: _Life of William Pitt_, by Macaulay.]
-
-[Note 241: _Misdemeanours._]
-
-[Note 242: _Felons._ Ces termes légaux n'ont pas d'équivalent en
-français.]
-
-[Note 243: The feelings of a man when he arrives at the place of
-execution are, probably, much as mine were every time I set my foot in
-the office, which was every day for more than a half year together.]
-
-[Note 244: In this situation such a fit of passion has sometimes
-seized me, when alone in my chambers, that I have cried out aloud, and
-cursed the hour of my birth; lifting up my eyes to heaven not as a
-suppliant, but in the hellish spirit of rancorous reproach and
-blasphemy against my Maker.]
-
-[Note 245: My mind has always a melancholy cast, and is like some
-pools I have seen, which, though filled with a black and putrid water,
-will nevertheless in a bright day reflect the sunbeams from their
-surface.]
-
-[Note 246: Indeed I wonder that a sportive thought should ever
-knock at the door of my intellects, and still more that it should gain
-admittance. It is as if harlequin should intrude himself into the
-gloomy chamber, where a corpse is deposited in state. His antic
-gesticulations would be unseasonable at any rate, but more specially
-so, if they should distort the features of the mournful attendants
-into laughter. But the mind long wearied with the sameness of a dull,
-dreary prospect, will gladly fix his eyes on any thing that may make a
-little variety in its contemplations though it were but a kitten
-playing with her tail.]
-
-[Note 247: My device was intended to represent... the heart of a
-Christian, mourning and yet rejoicing, pierced with thorns, yet
-wreathed about with roses. I have the thorn without the rose. My brier
-is a wintry one, the flowers are withered, but the thorn remains.]
-
-[Note 248:
-
- He comes, the herald of a noisy world,
- With spattered boots, strapped waist, and frozen locks,
- News from all nations lumbering at his back.
- True to his charge, the close-packed load behind,
- Yet careless what he brings, his one concern
- Is to conduct it to the destined inn,
- And, having dropped the expected bag, pass on.
- He whistles as he goes, light-hearted wretch!
- Cold and yet cheerful: messenger of grief
- Perhaps to thousands, and of joy to some.]
-
-[Note 249:
-
- Now stir the fire, and close the shutters fast,
- Let fall the curtains, wheel the sofa round,
- And while the bubbling and loud-hissing urn
- Throws up a steamy column, and the cups,
- That cheer but not inebriate, wait on each,
- So let us welcome peaceful evening in.]
-
-[Note 250:
-
- Is India free? And does she wear her plumed
- And jewelled turban with a smile of peace?
- Or do we grind her still?]
-
-[Note 251: À cet égard, Crabbe est aussi un des maîtres et des
-rénovateurs; mais il a le style classique, et on l'a fort bien appelé
-«a Pope in worsted stockings.»]
-
-[Note 252:
-
- Here Ouse slow winding through a level plain
- Of spacious meads, with cattle sprinkled o'er,
- Conducts the eye along his sinuous course
- Delighted.]
-
-
-III
-
-Alors parut[253] l'école romantique anglaise, toute semblable à la
-nôtre par ses doctrines, ses origines et ses alliances, par les
-vérités qu'elle découvrit, les exagérations qu'elle commit et le
-scandale qu'elle excita. Ils formaient une secte, «secte de dissidents
-en poésie[254],» qui parlaient haut, se tenaient serrés, et
-révoltaient les cervelles rassises par l'audace et la nouveauté de
-leurs théories. Pour le fond des choses, on leur trouvait «les
-principes antisociaux et la sensibilité maladive de Rousseau, bref un
-mécontentement stérile et misanthropique contre les institutions
-présentes de la société.» En effet, Southey, un de leurs chefs, avait
-commencé par être socinien et jacobin, et l'un de ses premiers poëmes,
-_Wat Tyler_, apportait la glorification de la Jacquerie passée à
-l'appui de la Révolution présente. Un autre, Coleridge, pauvre diable
-et ancien dragon, la tête farcie de lectures incohérentes et de songes
-humanitaires, avait songé à fonder en Amérique une république
-communiste purgée de rois et de prêtres; puis devenu unitaire, s'était
-imbu à Goettingue de théories hérétiques et mystiques sur le Verbe et
-l'absolu. Wordsworth lui-même, le troisième et le plus tempéré, avait
-débuté par des vers enthousiastes contre les rois, «ces fils du limon,
-qui de leur sceptre voulaient arrêter la marée révolutionnaire, et que
-le flot montant de la liberté allait balayer et engloutir.» Mais ces
-colères et ces aspirations ne tenaient guère; et tous trois, au bout
-de quelques années, ramenés dans le giron de l'État et de l'Église, se
-trouvaient, l'un journaliste de M. Pitt, l'autre pensionnaire du
-gouvernement, le troisième poëte lauréat, convertis zélés, anglicans
-décidés et conservateurs intolérants. En matière de goût, au
-contraire, ils avaient marché en avant sans reculer. Ils avaient rompu
-violemment avec la tradition, et sautaient par-dessus toute la culture
-classique pour aller prendre leurs modèles dans la Renaissance et le
-moyen âge. L'un d'eux, Charles Lamb, comme Sainte-Beuve, avait
-découvert et restauré le seizième siècle. Les dramatistes les plus
-incultes, Marlowe par exemple, leur paraissaient admirables, et ils
-allaient chercher dans les recueils de Percy et de Warton, dans les
-vieilles ballades nationales et dans les anciennes poésies étrangères,
-l'accent naïf et primitif qui avait manqué à la littérature classique,
-et dont la présence leur semblait la marque de la vérité et de la
-beauté. Par-dessus toute réforme, ils travaillaient à briser le grand
-style aristocratique et oratoire, tel qu'il était né de l'analyse
-méthodique et des convenances de cour. Ils se proposaient «d'adapter
-aux usages de la poésie le langage ordinaire de la conversation, tel
-qu'il est employé dans la moyenne et la basse classe,» et de remplacer
-les phrases étudiées et le vocabulaire noble par les tons naturels et
-les mots plébéiens. À la place de l'ancien moule, ils essayaient la
-stance, le sonnet, la ballade, le vers blanc, avec les rudesses et les
-cassures des poëtes primitifs. Ils reprenaient ou arrangeaient les
-mètres et la diction du treizième et du seizième siècle. Charles Lamb
-écrivait une tragédie d'archéologue qu'on eût pu croire contemporaine
-du règne d'Élisabeth. D'autres, comme Southey et surtout Coleridge,
-fabriquaient des rhythmes absolument neufs, aussi heureux parfois et
-parfois aussi malheureux que ceux de Victor Hugo, par exemple un vers
-dans lequel on comptait les accents et non plus les syllabes;
-singulier pêle-mêle de tâtonnements confus, d'avortements visibles et
-d'inventions originales. Le plébéien, affranchi du costume
-aristocratique, en cherchait un autre, empruntant une pièce aux
-chevaliers ou aux barbares, une autre aux paysans ou aux journalistes,
-sans trop s'apercevoir des disparates, prétentieux et content dans son
-manteau bariolé et mal cousu, jusqu'à ce qu'enfin, après beaucoup
-d'essais et de déchirures, il finît par se connaître lui-même et
-choisir le vêtement qui lui seyait.
-
-Dans cette confusion laborieuse, deux grandes idées se dégagent: la
-première qui produit la poésie historique, la seconde qui produit la
-poésie philosophique, l'une surtout visible dans Southey et Walter
-Scott, l'autre surtout visible dans Wordsworth et Shelley, toutes deux
-européennes et manifestées avec un éclat égal en France dans Hugo,
-Lamartine et Musset, avec un éclat plus grand en Allemagne dans
-Goethe, Schiller, Ruckert et Heine; l'une et l'autre si profondes que
-nul de leurs représentants, sauf Goethe, n'en a deviné la portée; et
-que c'est à peine si aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, nous
-pouvons en définir la nature pour en présager les effets.
-
-La première consiste à dire ou plutôt à pressentir que notre idéal
-n'est pas l'idéal: c'en est un, mais il y en a d'autres. Le barbare,
-l'homme féodal, le cavalier de la Renaissance, le musulman, l'Indien,
-chaque âge et chaque race a conçu sa beauté, qui est une beauté.
-Jouissons-en, et pour cela mettons-nous à la place de ceux qui l'ont
-inventée; mettons-nous-y tout à fait; ce ne sera point assez de
-représenter, comme les romanciers et les dramatistes précédents, des
-moeurs modernes et nationales sous des noms étrangers et antiques;
-peignons les sentiments des autres siècles et des autres races avec
-leurs traits propres, si différents que ces traits soient des nôtres
-et si déplaisants qu'ils soient pour notre goût. Montrons notre
-personnage tel qu'il fut, grotesque ou non, avec son costume et son
-langage: qu'il soit féroce et superstitieux s'il le faut; éclaboussons
-le barbare dans le sang, et chargeons le covenantaire de sa dossée de
-textes bibliques. Une à une on vit reparaître alors sur la scène
-littéraire les civilisations anéanties ou lointaines, le moyen âge
-d'abord et la Renaissance, puis l'Arabie, l'Hindoustan et la Perse,
-puis l'âge classique et le dix-huitième siècle lui-même, et le goût
-historique devint si vif que, de la littérature, la contagion gagna
-les autres arts. Le théâtre changea ses costumes et ses décors de
-convention pour les costumes et les décors vrais. L'architecture bâtit
-des villas romaines dans nos climats du Nord, et des tourelles
-féodales au milieu de la sécurité moderne. Les peintres voyagèrent
-pour imiter la couleur locale, et étudièrent pour reproduire la
-couleur morale. Chacun devint touriste et archéologue; l'esprit
-humain, sortant de ses sentiments particuliers pour entrer dans tous
-les sentiments éprouvés, et à la fin dans tous les sentiments
-possibles, trouva son modèle dans le grand Goethe, qui, par son
-_Tasse_, son _Iphigénie_, son _Divan_, son second _Faust_, devenu
-concitoyen de toutes les nations et contemporain de tous les âges,
-semblait vivre à volonté dans tous les points de la durée et de
-l'espace, et donnait une idée de l'esprit universel. Cependant cette
-littérature, en approchant de sa perfection, approchait de son terme
-et ne se développait que pour finir. On en vint à comprendre que les
-résurrections tentées sont toujours imparfaites, que toute imitation
-est un pastiche, que l'accent moderne perce infailliblement dans les
-paroles que nous prêtons aux personnages antiques, que toute peinture
-de moeurs doit être indigène et contemporaine, et que la littérature
-archéologique est un genre faux. On sentit enfin que c'est dans les
-écrivains du passé qu'il faut chercher le portrait du passé, qu'il n'y
-a de tragédies grecques que les tragédies grecques, que le roman
-arrangé doit faire place aux mémoires authentiques, comme la ballade
-fabriquée aux ballades spontanées; bref, que la littérature historique
-doit s'évanouir et se transformer en critique et en histoire,
-c'est-à-dire en exposition et en commentaire des documents.
-
-Dans cette multitude de voyageurs et d'historiens déguisés en poëtes,
-comment choisir? Ils pullulent comme les volées d'insectes éclos un
-jour d'été dans la végétation surabondante; ils bourdonnent et
-luisent, et l'esprit se trouve perdu parmi leurs bruissements et leurs
-chatoiements. Lesquels citerai-je? Thomas Moore, le plus gai et le
-plus français de tous, moqueur spirituel[255], trop gracieux et
-recherché, et qui fit des odes descriptives sur les Bermudes, des
-mélodies sentimentales sur l'Irlande, un roman poétique sur
-l'Égypte[256], un poëme romanesque sur la Perse et l'Inde[257]; Lamb,
-le restaurateur du vieux drame; Coleridge, penseur et rêveur, poëte et
-critique, qui, dans sa _Christabel_ et dans son _Vieux Marinier_,
-retrouva le surnaturel et le fantastique; Campbell, qui, ayant
-commencé par un poëme didactique sur _les plaisirs de l'Espérance_,
-entra dans la nouvelle école tout en gardant son style noble et
-demi-classique, et composa des poëmes américains et celtes,
-médiocrement celtes et américains; au premier rang Southey, habile
-homme qui, après quelques faux pas de jeunesse, devint le défenseur
-attitré de l'aristocratie et du _cant_, lecteur infatigable, écrivain
-inépuisable, chargé d'érudition, doué d'imagination, célèbre comme
-Victor Hugo par la nouveauté de ses innovations, par le ton guerrier
-de ses préfaces, par les magnificences de sa curiosité pittoresque,
-ayant promené sur l'univers et l'histoire ses cavalcades poétiques, et
-enveloppé dans le réseau infini de ses vers Jeanne d'Arc, Wat Tyler,
-Roderick le Goth, Madoc, Thalaba, Kehama, les traditions celtiques et
-mexicaines, les légendes des Arabes et des Indiens, tour à tour
-catholique, musulman, brahmane, mais seulement en poésie, en somme
-protestant prudent et patenté. Ne prenez ceux-ci que comme exemples;
-il y en a une trentaine d'autres par derrière, et je crois que de tous
-les beaux paysages visibles ou imaginables, de tous les grands
-événements réels ou légendaires, sur tous les points du temps, aux
-quatre coins du monde, il n'en est pas un qui leur ait échappé. Cette
-fantasmagorie est bien brillante: par malheur elle sent la fabrique.
-Si vous voulez en avoir l'image, figurez-vous que vous êtes à l'Opéra.
-Les décors sont splendides, on les voit descendre du ciel,
-c'est-à-dire du plafond, trois fois par acte: hautes cathédrales
-gothiques, dont les rosaces flamboient au soleil couchant, pendant
-que les processions se déploient autour des piliers, et que des
-clartés ondoient sur les chapes ouvragées, sur les dorures des habits
-sacerdotaux; mosquées et minarets, caravanes mouvantes qui serpentent
-au loin sur le sable jaunâtre, et dont les lances, les parasols
-alignés posent leur frange sur la blancheur immaculée de l'horizon;
-paradis indiens, où les roses amoncelées pullulent par myriades, où
-les jets d'eau entre-croisent leurs panaches de perles, où les lotus
-étalent leurs larges feuilles, où les plantes épineuses hérissent
-leurs cent mille calices de pourpre autour des singes et des
-crocodiles divins qui grouillent dans leurs massifs. Cependant les
-danseuses posent la main sur leur cour avec une émotion délicate et
-profonde, les jeunes premiers chantent qu'ils sont prêts à mourir, les
-tyrans font gronder leur voix de basse, l'orchestre se démène,
-accompagnant les variations des sentiments par les soupirs doucereux
-de ses flûtes, par les clameurs lugubres de ses trombones, par les
-mélodies angéliques de ses harpes; jusqu'à ce qu'enfin, au moment où
-l'héroïne met le pied sur la gorge du traître, il éclate
-triomphalement par ses mille voix vibrantes réunies en un seul accord.
-Beau spectacle! on en sort ébloui, assourdi; les sens défaillent sous
-cette inondation de magnificences; mais en rentrant chez soi, on se
-demande ce qu'on a appris, ce qu'on a senti, si véritablement on a
-senti quelque chose. Après tout, il n'y a guère ici que des décors et
-de la mise en scène; les sentiments sont factices; ce sont des
-sentiments d'opéra; les auteurs ne sont que d'habiles gens,
-manufacturiers de livrets et de toiles peintes; ils ont du talent et
-point de génie; ils tirent leurs idées, non de leur coeur, mais de
-leur tête. Telle est l'impression que laissent _Lalla Rookh_,
-_Thalaba_, _Roderik_, _Kehama_, et le reste de ces poëmes. Ce sont de
-grandes machines décoratives appropriées à la mode. La marque propre
-du génie est la découverte de quelque large région inexplorée dans la
-nature humaine, et cette marque leur manque; ils témoignent seulement
-de beaucoup d'habileté et de savoir. En somme, j'aime mieux voir
-l'Orient dans les Orientaux d'Orient que dans les Orientaux
-d'Angleterre, chez Vyasa ou Firdousi que chez Southey[258] ou Moore;
-leurs poëmes ont beau être descriptifs ou historiques, ils le sont
-moins que les textes et les pièces justificatives qu'ils ont soin de
-mettre au bas.
-
-Par delà toutes les causes générales qui ont entravé cette
-littérature, il y en a une nationale: ils n'ont pas l'esprit assez
-flexible, et ils ont l'esprit trop moral. Leur imitation n'est que
-littérale. Ils ne connaissent les temps passés et les pays lointains
-qu'en antiquaires et en voyageurs. Quand ils mentionnent un usage, ils
-mettent leurs autorités en note; ils ne se présentent au public que
-munis d'attestations; ils établissent par certificats valables qu'ils
-n'ont pas commis une faute de topographie ni de costume. Moore, comme
-Southey, nomme ses garants: sir John Malcolm, sir William Ouseley, M.
-Carue et autres personnages qui reviennent d'Orient, tous témoins
-oculaires. «La description de Balbec, de la plaine et de ses ruines,
-dit un de ces messieurs, est admirablement fidèle. Le minaret est tout
-près de là sur la pente, et il ne manquait que le cri du muezzin pour
-rompre le silence.»--«J'aurais juré, dit un autre, que Moore a voyagé
-en Orient!» À cet égard, leur minutie est plaisante[259], et leurs
-notes, prodiguées sans mesure, montrent que leur public tout positif
-impose aux denrées poétiques l'obligation de prouver leur provenance
-et leur aloi. Mais la grande vérité, qui consiste à entrer dans les
-sentiments des personnages, leur échappe: ces sentiments sont trop
-étranges et immoraux. Quand Moore a essayé de traduire et de refaire
-Anacréon, on lui a déclaré que sa poésie était bonne pour une maison
-de filles[260]. Pour écrire un poëme indien, il faut être panthéiste
-de coeur, un peu fou et assez habituellement visionnaire; pour écrire
-un poëme grec, il faut être polythéiste de coeur, païen à fond et
-naturaliste de métier. C'est pour cela que Heine a parlé si bien de
-l'Inde, et Goethe si bien de la Grèce. Un véritable historien n'est
-pas sûr que sa civilisation soit parfaite, et vit aussi volontiers
-hors de son pays qu'en son pays. Jugez si des Anglais peuvent réussir
-en ce genre. A leurs yeux, il n'y a qu'une civilisation raisonnable,
-qui est la leur; toute autre morale est inférieure, toute autre
-religion est extravagante. Parmi de telles exigences, comment
-reproduire des morales et des religions différentes? C'est la
-sympathie seule qui peut retrouver les moeurs éteintes ou étrangères,
-et la sympathie ici est interdite. Sous cette règle étroite, la poésie
-historique, qui d'elle-même n'est guère viable, va languir étouffée
-comme sous une cloche de plomb.
-
-Un d'entre eux, romancier, critique, historien et poëte, favori de son
-siècle, lu dans l'Europe entière, fut comparé et presque égalé à
-Shakspeare, eut plus de popularité que Voltaire, fit pleurer les
-modistes et les duchesses, et gagna six millions. «Je jurerais, je
-crois, lui écrivait son éditeur en achevant un de ses livres[261], et
-par tous les serments qu'on pourrait proposer, que je n'ai jamais
-éprouvé un plaisir aussi entier.... Lord Holland me dit quand je lui
-demandai son opinion: Mon opinion! personne de nous ne s'est mis au
-lit cette nuit; rien n'a dormi, excepté ma goutte.» En France, on
-vendit de ces romans quatorze cent mille volumes, et on en vend
-toujours. L'auteur, né à Édimbourg, était fils d'un avoué[262], savant
-dans le droit féodal et dans l'histoire de l'Église, lui-même avocat,
-puis shériff, et toujours grand amateur d'antiquités, surtout
-d'antiquités nationales, en sorte que, dans sa famille, dans son
-éducation, dans sa personne, il trouvait les matériaux de son oeuvre
-et les aiguillons de son talent. Ses premiers souvenirs s'étaient
-imprimés en lui à l'âge de trois ans, dans une ferme où on l'avait
-porté pour essayer l'effet du grand air sur sa petite jambe paralysée.
-On l'enveloppait nu dans la peau chaude d'un mouton tué à l'instant,
-et il rampait dans cet attirail, qui passait pour un spécifique. Il
-resta boiteux et devint _liseur_. Dès sa première enfance, il avait
-été élevé parmi les récits qu'il mit en scène plus tard, celui de la
-bataille de Culloden, celui des cruautés exercées contre les
-_highlanders_, celui des guerres et des souffrances des covenantaires.
-À trois ans, il criait si haut la ballade de Hardyknute qu'il
-empêchait le ministre du village, homme doué d'une très-belle voix,
-d'être entendu et même de s'entendre. Sitôt qu'on lui avait récité une
-ballade du _Border_, il la savait par coeur. Dans le reste, il était
-indolent, étudiait à bâtons rompus, apprenait mal les choses sèches et
-positives; mais de ce côté le courant de son instinct était précoce,
-précipité et invincible. Le jour où, pour la première fois, «sous un
-platane,» il ouvrit les volumes où Percy avait rassemblé les fragments
-de l'ancienne poésie, il oublia de dîner «malgré son appétit de treize
-ans,» et dorénavant «il inonda» de ces vieux vers non-seulement ses
-camarades d'école, mais encore tous ceux qui voulaient l'entendre.
-Devenu clerc chez son père, il fourrait dans son pupitre toutes les
-oeuvres d'imagination qu'il pouvait trouver, non pas les romans
-d'intérieur, «il lui fallait l'art de miss Burney ou la sensibilité de
-Mackensie pour l'intéresser à une histoire domestique» mais les
-«récits aventureux et féodaux[263],» et tout ce qui avait trait «aux
-chevaliers errants.» Ayant fait une maladie, il fut retenu longtemps
-au lit avec défense de parler, sans autre divertissement que la
-lecture des poëtes, des romanciers, des historiens et des géographes,
-occupé à éclaircir les descriptions de bataille par des alignements et
-des arrangements de petits cailloux qui figuraient les soldats. Une
-fois guéri et bon marcheur, il tourna ses promenades vers le même
-emploi, et se trouva passionné pour le paysage, surtout pour le
-paysage historique. «On n'avait, dit-il[264], qu'à me montrer un vieux
-château, un champ de bataille; j'étais tout de suite chez moi, je le
-remplissais de ses combattants avec leur costume propre, j'entraînais
-mes auditeurs par l'enthousiasme de mes descriptions. Une fois,
-traversant Magus-Moor, près de Saint-Andrews, l'esprit me poussa à
-décrire l'assassinat de l'archevêque de Saint-Andrews à quelques
-voyageurs dont je me trouvais le compagnon par hasard, et l'un d'eux,
-quoiqu'il sût bien cette histoire, protesta que mon récit l'avait
-empêché de dormir.» Entre autres excursions studieuses, il fit pendant
-sept ans un voyage chaque année dans le district sauvage et perdu de
-Liddesdale, explorant chaque ruisseau et chaque débris, couchant dans
-la hutte des bergers, ramassant des légendes et des ballades. Jugez
-par là de ses goûts et de son assiduité d'antiquaire. Il lisait les
-chartes provinciales, les plus mauvais vers latins du moyen âge, les
-registres de paroisse, même les contrats et les testaments. La
-première fois qu'il put mettre la main sur un des grands cors de
-guerre qui servaient aux _borderers_, il en sonna toute la route. La
-ferraille rouillée et le parchemin sale l'attiraient, remplissaient sa
-tête de souvenirs et de poésie. En vérité, il avait l'âme féodale.
-«Pendant toute sa vie, dit son gendre, son orgueil principal fut
-d'être reconnu membre d'une famille historique[265].»--«Sa première et
-sa dernière ambition mondaine fut d'être lui-même le fondateur d'une
-branche distincte.» La gloire littéraire ne venait qu'en second lieu;
-son talent n'était pour lui qu'un instrument. Il employa les sommes
-énormes que ses vers et sa prose lui avaient gagnées à se bâtir un
-château à l'imitation des anciens preux, «tours et tourelles, copiées
-chacune d'après quelque vieux manoir écossais, toits et fenêtres
-blasonnés avec les insignes des clans, avec des lions rampants sur
-gueules,» appartements «remplis de hauts dressoirs et de bahuts
-sculptés, décorés de targes, de plaids et de grandes épées de
-_highlanders_, de hallebardes, d'armures, d'andouillers disposés en
-trophées[266].» Pendant de longues années, il y tint, pour ainsi
-parler, table ouverte, et fit à tout étranger «les honneurs de
-l'Écosse,» essayant de ressusciter l'antique vie féodale avec tous
-ses usages et tout son étalage: «large et joyeuse hospitalité ouverte
-à tous venants, mais surtout aux parents, aux alliés et aux
-voisins,--ballades et pibrochs sonnant pour égayer les verres qui
-trinquent,--joyeuses chasses où les _yeomen_ et les _gentlemen_
-peuvent chevaucher côte à côte,--danses gaillardes et gaies où le lord
-n'aura pas honte de donner la main à la fille du meunier[267].»
-Lui-même, ouvert, heureux, au milieu de ses quarante convives,
-nourrissait l'entretien par une profusion de récits épanchés de sa
-mémoire et de son imagination prodigues[268], conduisait ses hôtes
-dans son domaine élargi à grands frais, parmi les plantations
-nouvelles dont l'ombrage futur devait abriter sa race, et pensait avec
-un sourire de poëte aux générations lointaines qui reconnaîtraient
-pour ancêtre _sir Walter Scott, premier baronnet d'Abbotsford_.
-
-_La Dame du lac_, _Marmion_, _le Lord des îles_, _la Jolie Fille de
-Perth_, _les Puritains d'Écosse_, _Ivanhoe_, _Quentin Durward_, qui ne
-sait par coeur tous ces noms? C'est chez Walter Scott que nous avons
-appris l'histoire. Et cependant est-ce de l'histoire? Toutes ses
-peintures d'un passé lointain sont fausses. Les costumes, les
-paysages, les dehors sont seuls exacts; actions, discours, sentiments,
-tout le reste est civilisé, embelli, arrangé à la moderne. On pouvait
-s'en douter en regardant le caractère et la vie de l'auteur; car que
-veut-il et que demandent ces hôtes empressés à l'écouter? Est-ce un
-amateur de là vérité pure, telle qu'elle est, atroce et sale, un
-curieux naturaliste, indifférent à l'applaudissement de ses
-contemporains, uniquement attaché à constater les transformations de
-la nature vivante? En aucune façon. Il est dans l'histoire comme dans
-son château d'Abbotsford, occupé à disposer des points de vue et des
-salles gothiques. La lune fera bien là-bas entre les tourelles; voilà
-une cuirasse heureusement placée, le jet de lumière qu'elle renvoie
-est agréable à voir sur les vieilles tentures; si l'on tirait de la
-garde-robe les habits féodaux pour inviter les convives à une
-mascarade? La fête serait belle, agréable à leurs souvenirs et à leurs
-principes nobiliaires. Des lords anglais qui sortent d'une guerre
-acharnée contre la démocratie française doivent entrer avec zèle dans
-cette commémoration de leurs aïeux. Ajoutons qu'il y a des dames et
-même de jeunes demoiselles, qu'il faut arranger la représentation de
-manière à ne point choquer leur morale sévère et leurs sentiments
-délicats, les faire pleurer décemment, ne point mettre en scène des
-passions trop fortes, qu'elles ne comprendraient pas; tout au
-contraire choisir des héroïnes qui leur ressemblent, attendrissantes
-toujours, mais surtout correctes; de jeunes _gentlemen_, comme
-Évandale, Morton, Ivanhoe, parfaitement élevés, tendres et graves,
-même un peu mélancoliques (c'est la dernière mode) et dignes de les
-conduire à l'autel. Y a-t-il un homme plus propre que l'auteur à
-composer un pareil spectacle? Il est bon protestant, bon mari, bon
-père, très-moral, tory si décidé qu'il emporte comme une relique un
-verre où le roi vient de boire. D'ailleurs il n'a ni le talent ni le
-loisir de pénétrer jusqu'au fond des personnages. C'est à l'extérieur
-qu'il s'attache; il voit et décrit bien plus longuement le dehors et
-les formes que le dedans et les sentiments. D'autre part il traite son
-esprit comme une mine de charbon, bonne à exploiter vite et le plus
-lucrativement possible: un volume en un mois, parfois même en quinze
-jours, et ce volume lui vaut vingt-cinq mille francs. Comment
-pourrait-il découvrir ou oserait-il montrer la structure des âmes
-barbares? Cette structure est trop difficile à découvrir et trop peu
-agréable à montrer. Tous les deux cents ans, chez les hommes, la
-proportion des images et des idées, le ressort des passions, le degré
-de la réflexion, l'espèce des inclinations, changent. Qui est-ce qui
-comprend et goûte aujourd'hui, à moins d'une longue éducation
-préalable, Dante, Rabelais et Rubens? Et comment, par exemple, ces
-grands rêves catholiques et mystiques, ces audaces gigantesques ou ces
-impuretés de l'art charnel entreraient-ils dans la tête de ce
-_gentleman_ bourgeois? Walter Scott s'arrête sur le seuil de l'âme et
-dans le vestibule de l'histoire, ne choisit; dans la Renaissance et le
-moyen âge, que le convenable et l'agréable, efface le langage naïf, la
-sensualité débridée, la férocité bestiale. Après tout, ses
-personnages, en quelque siècle qu'il les transporte, sont ses voisins,
-fermiers finauds, lairds vaniteux, _gentlemen_ gantés, demoiselles à
-marier, tous plus ou moins bourgeois, c'est-à-dire rangés, situés par
-leur éducation et leur caractère à cent lieues des fous voluptueux de
-la Renaissance ou des brutes héroïques et des bêtes féroces du moyen
-âge. Comme il a la plus riche provision de costumes et le plus
-inépuisable talent de mise en scène, il fait manoeuvrer
-très-agréablement tout son monde, et compose des pièces qui, à la
-vérité, n'ont guère qu'un mérite de mode, mais cependant pourront bien
-durer cent ans.
-
-Celle qu'il joua dura moins. Pour soutenir son hospitalité princière
-et ses magnificences féodales, il était devenu l'associé de ses
-éditeurs; châtelain en public et négociant en secret, il leur avait
-engagé sa signature, sans surveiller l'usage qu'ils en faisaient. Une
-banqueroute survint; à cinquante-cinq ans, il se trouva ruiné et
-débiteur de cent dix-sept mille livres sterling. Avec un courage et
-une probité admirables, il refusa toute grâce, n'accepta que du temps,
-se mit à l'oeuvre le jour même, écrivit infatigablement, paya en
-quatre ans soixante-dix mille livres, épuisa son cerveau jusqu'à
-devenir paralytique et mourut à la peine. Ni dans sa conduite ni dans
-sa littérature ses goûts féodaux ne lui avaient réussi, et ses
-splendeurs seigneuriales s'étaient trouvées aussi fragiles que ses
-imaginations gothiques. Il s'était appuyé sur l'imitation, et l'on ne
-subsiste que par la vérité. C'est ailleurs qu'était sa gloire, et il y
-avait une partie solide dans son esprit comme dans ses écrits.
-Par-dessous l'amateur du moyen âge, on découvre d'abord l'Écossais
-avisé, observateur attentif, dont la sagacité s'est aiguisée par le
-maniement de la procédure, bon homme d'ailleurs, accommodant et gai,
-comme il convient au caractère national, si différent du caractère
-anglais. «Bon Dieu, dit un de ses camarades d'excursions, quel fonds
-il avait de belle humeur et de plaisanteries! Un fonds sans fin. Nous
-n'avions pas fait dix pas que nous étions à rire ou à crier et à
-chanter. Partout où nous nous arrêtions, comme il s'accommodait
-gentiment à un chacun! Il faisait toujours comme les autres faisaient;
-jamais il ne jouait le grand homme et ne se donnait des airs en
-compagnie.» Devenu plus âgé et plus grave, il n'en resta pas moins
-aimable, le plus aimable des hôtes, si bien qu'un de ses voisins,
-fermier, je crois, au sortir de chez lui, disait à sa femme: «Ailie,
-ma fille, je vais me coucher, et je voudrais dormir douze mois pleins,
-car il n'y a qu'une chose dans ce monde qui vaille la peine de vivre,
-c'est la chasse d'Abbotsford.» Joignez à ce genre d'esprit des yeux
-qui voient tout, une mémoire qui retient tout, une étude perpétuelle
-promenée dans toute l'Écosse, parmi toutes les conditions, et vous
-verrez naître son vrai talent, ce talent si agréable, si abondant, si
-facile, composé d'observation minutieuse et de moquerie douce, et qui
-rappelle à la fois Téniers et Addison. Sans doute il écrit mal,
-quelquefois même aussi mal que possible[269]; on voit qu'il dicte, ne
-se relit guère, et tombe volontiers dans le style pâteux et
-emphatique, qui est dans l'air et que nous respirons tous les jours
-dans les prospectus et les journaux. Bien pis, il est horriblement
-long et diffus; ses conversations, ses descriptions sont
-interminables; il veut à toute force remplir ses trois volumes. Mais
-il a donné à l'Écosse droit de cité dans la littérature; j'entends à
-l'Écosse entière, paysages, monuments, maisons, chaumières,
-personnages de tout âge et de tout état, depuis le baron jusqu'au
-pêcheur, depuis l'avocat jusqu'au mendiant, depuis la dame jusqu'à la
-poissarde. À son seul nom, les voilà qui apparaissent en foule; qui ne
-les voit sortir de tous les coins de sa mémoire? Le baron de
-Bradwardine, Dominie Sampson, Meg Merrilies, l'Antiquaire, Ochiltree,
-Jeanne Deans et son père, aubergistes, marchands, commères, tout un
-peuple. Y a-t-il un des traits écossais qui manque? Économes,
-patients, précautionnés, rusés, il le faut bien; la pauvreté du sol et
-la difficulté de vivre les y ont contraints; c'est là le fonds de la
-race. La même ténacité qu'ils avaient portée dans les choses de la
-vie, ils l'ont portée dans les choses de l'esprit, studieux lecteurs
-et liseurs d'antiquités et de controverses; poëtes de plus: les
-légendes naissent aisément, dans un paysage romantique, parmi des
-guerres et des brigandages invétérés. Sur cette terre ainsi préparée
-et dans ce triste climat, le presbytérianisme a enfoncé ses âpres
-racines. Voilà le monde tout moderne et réel, illuminé par le lointain
-soleil couchant de la chevalerie, que Walter Scott a découvert, comme
-un peintre qui, au sortir des grands tableaux d'apparat, aperçoit un
-intérêt et une beauté dans les maisons bourgeoises de quelque bicoque
-provinciale, ou dans une ferme encadrée par ses carrés de betteraves
-et de navets. Une malice continue égaye ces tableaux d'intérieur et de
-genre, si locaux et minutieux, et qui, comme ceux des Flamands,
-indiquent l'avénement d'une bourgeoisie. La plupart de ces bonnes gens
-sont des comiques. Il s'amuse à leurs dépens, met au jour leurs petits
-mensonges, leur parcimonie, leur badauderie, leurs prétentions, et les
-cent mille ridicules dont leur condition rétrécie ne manque jamais de
-les affubler. Un perruquier chez lui fait tourner le ciel et la terre
-autour de ses perruques; si la Révolution française prend pied
-partout, c'est que les magistrats ont renoncé à cet ornement. «Prenez
-garde, Monkbarns, dit-il piteusement en retenant par la basque de
-l'habit une des trois pratiques qui lui restent, au nom de Dieu,
-prenez garde. Sir Arthur est noyé déjà, et si vous tombez par-dessus
-la falaise, il n'y aura plus qu'une perruque dans la paroisse, celle
-du ministre[270].» Vous le voyez, l'auteur sourit, et sans
-malveillance; ce naïf égoïsme est l'effet du métier et ne révolte
-point. Walter Scott n'est jamais aigre: au fond il aime les hommes,
-les excuse ou les tolère; il ne flagelle point les vices, il les
-démasque; encore les démasque-t-il sans rudesse. Son meilleur plaisir
-est de suivre tout au long non point même un vice, mais un travers, la
-manie du bric-à-brac dans l'antiquaire, la vanité archéologique dans
-le baron de Bradwardine, le radotage nobiliaire dans la douairière de
-Tillietudlem, c'est-à-dire l'exagération plaisante de quelque goût
-permis, et cela sans colère, parce qu'en somme ces gens ridicules sont
-estimables et parfois généreux. Même dans des coquins comme Dick
-Hatteraick, dans des coupe-jarrets comme Bothwell, il met quelque
-chose de bon. Il n'y a pas jusqu'au major Dalgetty, tueur de
-profession, sorti de l'atroce guerre de Trente ans, dont il ne couvre
-l'odieux sous le ridicule. Par cette finesse critique et par cette
-philosophie bienveillante, il ressemble à Addison.
-
-Il lui ressemble encore par la pureté et la continuité de ses
-intentions morales. «Sir Walter, lui disait M. Laidlaw, auquel il
-dictait _Ivanhoe_, je ne puis m'empêcher de vous dire que vous faites
-un bien immense par ces récits si attrayants et si nobles, car les
-jeunes gens et les jeunes personnes ne voudront plus jeter les yeux
-sur les drogues littéraires qu'on leur fournissait dans les cabinets
-de lecture[271].» Et les yeux de Walter Scott se remplirent de larmes.
-À son lit de mort, il dit à son gendre: «Lockhart, je n'ai plus qu'une
-minute peut-être à vous parler. Mon ami, soyez un homme de bien;
-soyez vertueux, soyez religieux, soyez un homme de bien. Aucune autre
-chose ne vous donnera de consolation quand vous serez où j'en suis.»
-Ce fut là presque sa dernière parole. Par cette honnêteté foncière et
-par cette large humanité, il s'est trouvé l'Homère de la bourgeoisie
-moderne. Autour de lui et après lui, le roman de moeurs, dégagé du
-roman historique, a fourni une littérature entière et gardé les
-caractères qu'il lui avait imprimés. Miss Austen, miss Brontë,
-mistress Gaskell, mistress Eliot, Bulwer, Thackeray, Dickens et tant
-d'autres peignent surtout ou peignent uniquement, comme lui, la vie
-contemporaine, telle qu'elle est, sans embellissements, à tous les
-étages, souvent dans le peuple, plus souvent encore dans la classe
-moyenne. Et les causes qui ont fait avorter chez lui et ailleurs le
-roman historique ont fait réussir chez lui et les autres le roman de
-moeurs. Ils s'étaient trouvés copistes trop minutieux et moralistes
-trop décidés, incapables des grandes divinations et des larges
-sympathies qui ouvrent l'histoire; leur imagination était trop
-littérale et leur jugement trop arrêté. C'est justement avec ces
-facultés qu'ils créent un nouveau genre, qui par des milliers de
-rejetons pullule encore aujourd'hui, avec une abondance telle que les
-talents s'y comptent par centaines, et qu'on ne peut le comparer pour
-la séve originale et nationale qu'à la peinture du grand siècle des
-Hollandais. Réaliste et moral, voilà ses deux traits. Ils sont à cent
-lieues de la grande imagination qui crée ou transforme, telle qu'elle
-apparut à la Renaissance ou au dix-septième siècle, dans les âges
-héroïques ou nobles. Ils renoncent à l'invention libre; ils
-s'astreignent à l'exactitude scrupuleuse. Ils peignent avec un détail
-infini les costumes et les lieux sans y rien changer. Ils marquent les
-petites nuances du langage; ils n'ont point dégoût des vulgarités ni
-des platitudes. Leurs renseignements sont authentiques et précis.
-Bref, ils écrivent en bourgeois et pour des bourgeois, c'est-à-dire
-pour des gens rangés, enfermés dans une profession, dont l'imagination
-vit à terre et regarde les choses à la loupe, incapables de rien
-goûter franchement en fait de peinture, sinon des intérieurs et des
-trompe-l'oeil; demandez à une cuisinière quel tableau elle préfère au
-Musée, elle vous montrera une cuisine où les casseroles sont si bien
-faites qu'on est tenté d'y tremper la soupe. Cependant par delà cette
-inclination, qui aujourd'hui est européenne, ils ont un besoin
-particulier, qui chez eux est national et remonte au siècle précédent:
-ils veulent que le roman contribue comme le reste à leur grande
-oeuvre, l'amélioration de l'homme et de la société. Ils lui demandent
-la glorification de la vertu et la flagellation du vice. Ils
-l'envoient dans tous les recoins de la société civile et dans tous les
-événements de l'histoire privée à la recherche de documents et
-d'expédients pour apprendre de lui le moyen de remédier aux abus, de
-soulager les misères, de prévenir les tentations. Ils font de lui un
-instrument d'enquête, d'éducation et de morale. Singulière oeuvre, qui
-dans toute l'histoire n'a point sa pareille, parce que dans toute
-l'histoire il n'y a pas eu de société pareille, et qui, médiocre pour
-les amateurs du beau, admirable pour les amateurs de l'utile, offre,
-dans l'innombrable variété de ses peintures et dans la fixité
-invariable de son esprit, le tableau de la seule démocratie qui sache
-se contenir, se gouverner et se réformer.
-
-[Note 253: 1793-1794.]
-
-[Note 254: _Revue d'Édimbourg_, octobre 1802.]
-
-[Note 255: Voyez _the Fudge Family_, etc.]
-
-[Note 256: _The Epicurean._]
-
-[Note 257: _Lalla Rookh._]
-
-[Note 258: Voir _The history of the caliph Vathek_, roman
-fantastique et puissant, par W. Beckford, publié d'abord en français,
-1784.]
-
-[Note 259: Voyez les notes de Southey, pires que celles de
-Chateaubriand dans les _Martyrs_.]
-
-[Note 260: _Revue d'Édimbourg._]
-
-[Note 261: Lockhart, p. 220, _Life of sir W. Scott_.]
-
-[Note 262: Writer at the signet.]
-
-[Note 263: _Romantic._]
-
-[Note 264: Lockhart, t. I, p. 29.]
-
-[Note 265: Lockhart, t. IV, p. 329.]
-
-[Note 266: Sa bibliothèque et sa collection furent estimées 10000
-liv. sterling.]
-
-[Note 267: Je suis obligé de traduire ici par des équivalents.]
-
-[Note 268: «Aujourd'hui environ cent cinquante anecdotes!» écrit
-le capitaine Basil Hall, son hôte.]
-
-[Note 269: _Ivanhoe_, page 1. «Such being our chief scene, the
-date of our story refers to a period towards the end of the reign of
-Richard I, when his return from his long captivity had become an event
-rather wished than hoped for by his despairing subjects, who were in
-the mean time subjected to every species of subordinate
-oppression.»--Impossible d'écrire plus lourdement.]
-
-[Note 270: Haud a care, haud a care, Monkbarns; God's sake, haud a
-care; sir Arthur's drowned already, and an ye fa' over the cleugh too,
-there will be but a wig left in the parish, and that's the
-minister's.]
-
-[Note 271: _Circulating libraries._ (Je traduis par un
-équivalent.)]
-
-
-IV
-
-À côté de ce développement, il y en avait un autre, et en même temps
-que l'histoire, la philosophie entrait dans la littérature pour
-l'agrandir et l'altérer. On l'y trouvait partout, à l'entrée comme au
-centre. À l'entrée, elle avait implanté l'esthétique: chaque poëte
-devenu théoricien définissait le beau avant de le produire, posait des
-principes dans sa préface et n'inventait que d'après un système
-préconçu. Mais l'ascendant de la métaphysique était bien plus visible
-encore au centre de l'oeuvre qu'à l'entrée; car non-seulement elle
-prescrivait à la poésie sa forme, mais encore elle lui fournissait son
-fonds. Qu'est-ce que l'homme et que vient-il faire en ce monde?
-Quelles sont ces grandeurs lointaines auxquelles il aspire? Y a-t-il
-un port qu'il puisse atteindre, et une main cachée qui le conduise
-vers ce port? Ce sont là les questions que les poëtes, transformés en
-penseurs, agitaient de concert, et Goethe, ici comme ailleurs, père ou
-promoteur de toutes les hautes idées modernes, à la fois sceptique,
-panthéiste et mystique, écrivait dans son _Faust_ l'épopée du siècle
-et l'histoire de l'esprit humain. Ai-je besoin de dire que chez
-Schiller, Heine, Beethoven, Hugo, Lamartine et Musset, le poëte, à
-travers sa personne particulière, fait toujours parler l'homme
-universel? Les personnages qu'ils ont créés, depuis _Faust_ jusqu'à
-_Ruy Blas_, ne leur ont servi qu'à manifester quelque grande idée
-métaphysique et sociale, et vingt fois cette idée trop grande, crevant
-son enveloppe étroite, a débordé hors de toute vraisemblance humaine
-ou de toute forme poétique pour s'étaler elle-même sous les yeux des
-spectateurs. Telle fut la domination de l'esprit philosophique,
-qu'après avoir violenté ou roidi la littérature, il imposa à la
-musique des idées humanitaires, infligea à la peinture des intentions
-symboliques, pénétra dans la langue courante, et gâta le style par un
-débordement d'abstractions et de formules dont tous nos efforts ne
-parviennent plus aujourd'hui à nous débarrasser. Comme un enfant trop
-fort qui se dégage de sa mère en la blessant, il a tordu les nobles
-formes qui avaient essayé de le contenir, et traîné la littérature à
-travers une agonie d'angoisses et d'efforts.
-
-Ce n'est point ici qu'il avait sa patrie, et de l'Allemagne à
-l'Angleterre le trajet se trouva bien long. Pendant longtemps, il parut
-dangereux ou ridicule. «Tout ce qu'on savait de l'Allemagne[272], c'est
-que c'était une vaste étendue de pays, couverte de hussards et
-d'éditeurs classiques; que si vous y alliez, vous verriez à Heidelberg
-un très-grand tonneau, et que vous pourriez vous régaler d'excellent vin
-du Rhin et de jambon de Westphalie.» Quant aux écrit vains, ils
-paraissaient bien lourds et maladroits. «Un Allemand sentimental
-ressemble toujours à un grand et gros boucher occupé à geindre sur un
-veau assassine.» Si enfin leur littérature finit par entrer, d'abord par
-l'attrait des drames extravagants et des ballades fantastiques, puis par
-la sympathie des deux nations qui, alliées contre la politique et la
-civilisation françaises, reconnaissent leur fraternité de langue, de
-religion et de coeur, la métaphysique allemande reste à la porte,
-incapable de renverser la barrière que l'esprit positif et la religion
-nationale lui opposent. On la voit qui tente le passage, dans Coleridge
-par exemple, théologien philosophe et poëte rêveur, qui s'efforce
-d'élargir le dogme officiel, et qui, sur la fin de sa vie, devenu une
-sorte d'oracle, essaye, dans le giron de l'Église, de démêler et de
-dévoiler devant quelques disciples fidèles le christianisme de l'avenir.
-Elle n'aboutit pas; les esprits sont trop positifs, les théologiens trop
-esclaves. Elle est contrainte de se transformer et de devenir anglicane,
-ou de se déformer et de devenir révolutionnaire, et, au lieu d'un
-Schiller et d'un Goethe, de donner des Wordsworth, des Byron et des
-Shelley.
-
-Le premier, nouveau Cowper, avec moins de talent et plus d'idées que
-l'autre, fut par excellence un homme intérieur, c'est-à-dire préoccupé
-des intérêts de l'âme. «Que suis-je venu faire en ce monde, et pour
-quel emploi cette vie, telle quelle, m'a-t-elle été donnée? Suis-je
-juste ou non, et, par delà les démarches visibles de ma conduite, les
-mouvements secrets de mon coeur sont-ils conformes à la loi suprême?»
-Voilà, pour cette sorte d'hommes, la pensée maîtresse qui les rend
-sérieux, méditatifs et ordinairement tristes[273]. Ils vivent _les
-yeux tournés vers le dedans_, non pour noter et classer leurs idées,
-en physiologistes, mais en moralistes, pour approuver ou blâmer leurs
-sentiments. Ainsi comprise, la vie devient une affaire grave, d'issue
-incertaine, sur laquelle il faut réfléchir incessamment et avec
-scrupule. Ainsi compris, le monde change d'aspect: ce n'est plus une
-machine de rouages engrenés, comme le dit le savant, ni une magnifique
-plante florissante, comme le sent l'artiste: c'est l'oeuvre d'un être
-moral étalée en spectacle devant des êtres moraux.
-
-Représentez-vous un pareil homme en face de la vie et du monde; il les
-regarde et il y prend part, en apparence comme un autre; mais au fond
-qu'il est différent! Sa grande pensée le poursuit, et quand il
-contemple un arbre, c'est pour méditer sur la destinée humaine. Il
-trouve ou prête un sens aux moindres objets: un soldat qui marche au
-son du tambour le fait réfléchir sur l'abnégation héroïque, soutien
-des sociétés; une traînée de nuages qui dort lourdement au bord d'un
-ciel terne lui communique cette mélancolie calme, si propre à
-entretenir la vie morale. Il n'est rien qui ne lui rappelle son devoir
-et ne l'avertisse de ses origines. De près ou de loin, comme une
-grande montagne dans un paysage, sa philosophie apparaîtra derrière
-toutes ses idées et toutes ses images. Elle lui apparaîtra parmi des
-tempêtes et des éclairs, s'il est inquiet, passionné et malade de
-scrupules, comme les vrais puritains, comme Pascal, Cowper, Carlyle.
-Elle lui apparaîtra dans un demi-brouillard grisâtre, imposant et
-calme, s'il jouit comme celui-ci d'une âme reposée et d'une vie douce.
-Wordsworth est un homme sage et heureux, penseur et rêveur, qui lit et
-se promène. On le trouve dès l'abord assis dans une condition
-indépendante et dans une fortune aisée, au sein d'un mariage
-tranquille, parmi les faveurs du gouvernement et les respects du
-public. Il vit paisiblement au bord d'un beau lac, en face de nobles
-montagnes, agréablement retiré dans une maison élégante, parmi les
-admirations et les empressements d'amis distingués et choisis, occupé
-de contemplations que nul orage ne vient troubler, et de poésie que
-nul embarras ne vient empêcher d'éclore. Dans ce grand calme, il
-s'écoute penser; la paix est si grande en lui et autour de lui qu'il
-peut apercevoir l'imperceptible. «La plus humble fleur qui s'ouvre,
-dit-il, peut remuer en moi des sentiments trop profonds pour se
-répandre en larmes[274].» Il voit une grandeur, une beauté, des leçons
-dans les petits événements qui font la trame de nos journées les plus
-banales. Il n'a pas besoin, pour être ému, de spectacles splendides ni
-d'actions extraordinaires. Le grand éclat des lustres, la pompe
-théâtrale le choqueraient; ses yeux sont trop délicats, accoutumés aux
-teintes douces et uniformes. C'est un poëte crépusculaire. La vie
-morale dans la vie vulgaire, voilà son objet, l'objet de ses
-préférences. Ses peintures sont des _grisailles significatives_; de
-parti pris il supprime tout ce qui plaît aux sens, afin de ne parler
-qu'au coeur.
-
-De ce caractère naquit une théorie, sa théorie de l'art, toute
-spiritualiste, qui, après avoir révolté les habitudes classiques,
-finit par rallier les sympathies protestantes, et lui gagna autant de
-partisans qu'elle lui avait suscité d'ennemis[275]. Puisque la seule
-chose importante est la vie morale, attachons-nous uniquement à
-l'entretenir. Il faut que le lecteur soit ému, véritablement, et avec
-profit pour son âme; le reste est indifférent: montrons-lui donc les
-objets émouvants en eux-mêmes, sans songer à les habiller d'un beau
-style. Dépouillons-nous du langage convenu et de la diction poétique.
-Laissons là les mots nobles, les épithètes d'école et de cour, et tout
-cet attirail de splendeur factice que les écrivains classiques se
-croient en devoir de revêtir et en droit d'imposer. En poésie, comme
-ailleurs, il s'agit non d'ornement, mais de vérité. Quittons la parade
-et cherchons l'effet. Parlons en style nu, aussi semblable que
-possible à la prose, à la conversation ordinaire, même à la
-conversation rustique, et choisissons nos sujets tout près de nous,
-dans la vie humble. Prenons pour personnage un enfant idiot, une
-vieille paysanne qui grelotte, un colporteur, une servante arrêtée
-dans la rue. C'est le sentiment vrai, et non la dignité des gens, qui
-fait la beauté du sujet; c'est le sentiment vrai et non la dignité des
-mots, qui fait la beauté de la poésie. Qu'importe que ce soit une
-villageoise qui pleure, si ces pleurs me font voir le sentiment
-maternel? Qu'importe que mon vers soit une ligne de prose rimée, si
-cette ligne rend visible une émotion noble? Vous nous lisez pour
-emporter des émotions, non des phrases; vous venez chercher chez nous
-une culture morale, et non de jolies façons de parler.--Et là-dessus
-Wordsworth, classant ses poëmes suivant les diverses facultés de
-l'homme et les différents âges de la vie, entreprend de nous conduire,
-par tous les compartiments et tous les degrés de l'éducation
-intérieure, jusqu'aux convictions et aux sentiments qu'il a lui-même
-atteints.
-
-Tout cela est fort bien, mais à la condition que le lecteur soit comme
-lui, c'est-à-dire philosophe moraliste par excellence et homme
-sensible avec excès. Quand j'aurai vidé ma tête de toutes les pensées
-mondaines, et que j'aurai regardé les nuages dix années durant pour
-m'affiner l'âme, j'aimerai cette poésie. En attendant, le réseau de
-fils imperceptibles par lesquels Wordsworth essaye de relier tous les
-sentiments et d'embrasser toute la nature casse sous mes doigts: il
-est trop frêle; c'est une toile d'araignée tissée, étirée par une
-imagination métaphysique, et qui se déchiré sitôt qu'une main solide
-essaye de la palper. La moitié de ses pièces sont enfantines, presque
-niaises[276]: des événements plats dans un style plat, nullité sur
-nullité, et par principe. Toutes les poétiques du monde ne nous
-réconcilieront pas avec tant d'ennui. Certainement un chat qui joue
-avec trois feuilles sèches peut fournir une réflexion philosophique,
-et figurer l'homme sage «qui joue avec les feuilles tombées de la
-vie;» mais quatre-vingts vers là-dessus font bâiller, et bien pis,
-sourire. À ce compte, vous trouverez une leçon dans une brosse à dents
-usée, qui cependant continue son service. Sans doute encore les voies
-de la Providence sont insondables, et un manoeuvre égoïste et brutal
-comme Peter Bell peut être converti par la belle conduite d'un âne
-plein de fidélité et d'abnégation; mais ces gentillesses sentimentales
-sont bien vite fades, et le stylé, par sa naïveté voulue, les affadit
-encore. On n'est pas trop content de voir un homme grave imiter
-sérieusement le parler des nourrices, et on se dit tout bas qu'avec
-des attendrissements si fréquents, il doit mouiller bien des
-mouchoirs. Nous reconnaissons, si vous voulez, que vos sentiments
-sont intéressants; encore pourriez-vous vous dispenser de nous les
-faire passer tous en revue. «Hier, j'ai lu _le Parfait pêcheur_ de
-Walton; sonnet.--Le dimanche de Pâques, j'étais dans une vallée du
-Westmoreland; autre sonnet.--Avant-hier, par mes questions trop
-pressantes, j'ai poussé mon petit garçon à mentir; poëme.--Je vais me
-promener sur le continent et en Écosse; poésies sur tous les
-incidents, monuments, documents du voyage.» Vous jugez donc vos
-émotions bien précieuses, que vous les mettez toutes sous verre? Il
-n'y a que trois ou quatre événements en chacun de nous qui vaillent la
-peine d'être contés; nos puissantes sensations méritent d'être
-montrées, parce qu'elles résument tout notre être, mais non les petits
-effets des petits ébranlements qui nous traversent et les oscillations
-imperceptibles de notre état quotidien. Autrement je finirai par
-expliquer en vers qu'hier mon chien s'est cassé la patte, et que ce
-matin ma femme a mis ses bas à l'envers. Le propre de l'artiste est de
-couler les grandes idées dans des moules aussi grands qu'elles; ceux
-de Wordsworth sont en mauvaise glaise vulgaire, ébréchés, incapables
-de garder le noble métal qu'ils doivent contenir.
-
-Mais le métal est véritablement noble, et, outre plusieurs sonnets
-très-beaux, il y a telle de ses oeuvres, entre autres la plus vaste,
-_Une Excursion_, où l'on oublie la pauvreté de la mise en scène pour
-admirer la chasteté et l'élévation de la pensée. À la vérité,
-l'auteur ne s'est guère mis en frais d'imagination: il se promène
-et cause avec un pieux colporteur écossais, voilà toute l'histoire.
-Toujours les poëtes de cette école se promènent, regardant la nature
-et pensant à la destinée humaine; c'est leur attitude permanente. Il
-cause donc avec le colporteur, personnage méditatif, qui s'est
-instruit par une longue expérience des hommes et des choses, qui
-parle fort bien (trop bien!) de l'âme et de Dieu, et lui conte
-l'histoire d'une bonne femme morte de chagrin dans sa chaumière;
-puis avec un solitaire, sorte d'Hamlet sceptique, morose, attristé
-par la mort des siens et les déceptions de ses longs voyages; puis
-avec le pasteur, qui les mène au cimetière du village et leur décrit
-la vie de plusieurs morts intéressants. Notez qu'au fur et à mesure
-les réflexions et les discussions morales, les paysages et les
-descriptions morales, s'étalent par centaines, que les dissertations
-entrelacent leurs longues haies d'épines, et que les chardons
-métaphysiques pullulent dans tous les coins. Bref, le poëme est
-grave et terne comme un sermon. Eh bien! malgré cet air
-ecclésiastique et les tirades contre Voltaire et son siècle[277], on
-se sent pris comme par un discours de Théodore Jouffroy. Après tout,
-cet homme est convaincu, il a passé sa vie à méditer ces sortes
-d'idées, elles sont la poésie de sa religion, de sa race et de son
-climat; il en est imbu: ses peintures, ses récits, toutes ses
-interprétations de la nature visible et de la vie humaine ne
-tendent qu'à mettre l'esprit dans la disposition grave qui est celle
-de l'homme intérieur. J'entre ici comme dans la vallée de
-Port-Royal: un recoin solitaire, des eaux stagnantes, des bois
-mornes, des ruines, des pierres tumulaires, et par-dessus tout
-l'idée de l'homme responsable et de l'obscur _au-delà_, vers lequel
-involontairement nous nous acheminons. J'oublie nos façons
-françaises insouciantes, notre habitude de laisser couler la vie. Il
-y a un sérieux imposant, une austère beauté dans cette réflexion si
-sincère; le respect vient, on s'arrête et on est touché. Ce livre
-est comme un temple protestant, auguste, quoique monotone et nu. Ce
-qu'il expose, ce sont les grands intérêts de l'âme, «c'est la
-vérité, la grandeur, la beauté, l'espérance, l'amour,--la crainte
-mélancolique subjuguée par la foi,--ce sont les consolations bénies
-aux jours d'angoisse,--c'est la force de la volonté et la puissance
-de l'intelligence,--ce sont les joies répandues sur la large
-communauté des êtres,--c'est l'esprit individuel qui maintient sa
-retraite inviolée,--sans y recevoir d'autres maîtres que la
-conscience,--et la loi suprême de cette intelligence qui gouverne
-tout[278].» Cette personne inviolée, seule portion de l'homme qui
-soit sainte, est sainte à tous les étages; c'est pour cela que
-Wordsworth choisit pour personnages un colporteur, un curé, des
-villageois; à ses yeux, la condition, l'éducation, les habits, toute
-l'enveloppe mondaine de l'homme est sans intérêt; ce qui fait notre
-prix, c'est l'intégrité de notre conscience; la science même n'est
-profonde que lorsqu'elle pénètre jusqu'à la vie morale; car nulle
-part cette vie ne manque. «À toutes les formes d'être est assigné un
-principe actif;--quoique reculé hors de la portée des sens et de
-l'observation,--il subsiste en toutes choses, dans les étoiles du
-ciel azuré, dans les petits cailloux qui pavent les ruisseaux,--dans
-les eaux mouvantes, dans l'air invisible.--Toute chose a des
-propriétés qui se répandent au delà d'elle-même--et communiquent le
-bien, bien pur ou mêlé de mal.--L'esprit ne connaît point de lieu
-isolé,--de gouffre béant, de solitude.--De chaînon en chaînon il
-circule, et il est l'âme de tous les mondes[279].» Rejetez donc avec
-dédain cette science sèche «qui divise et divise toujours les objets
-par des séparations incessantes, ne les saisit que morts et sans âme
-et détruit toute grandeur[280].» «Mieux vaut un paysan superstitieux
-qu'un savant froid.» Au delà des vanités de la science et de
-l'orgueil du monde, il y a l'âme par qui tous sont égaux, et la
-large vie chrétienne et intime ouvre d'abord ses portes à tous ceux
-qui veulent l'aborder. «Le soleil est fixé, et magnificence infinie
-du ciel--est fixée à la portée de tout oeil humain.--L'Océan sans
-sommeil murmure pour toute oreille.--La campagne, au printemps,
-verse une fraîche volupté dans tous les coeurs.--Les devoirs
-premiers brillent là-haut comme les astres.--Les tendresses qui
-calment, caressent et bénissent--sont éparses sous les pieds des
-hommes comme des fleurs[281].» Pareillement à la fin de toute
-agitation et de toute recherche apparaît la grande vérité qui est
-l'abrégé des autres. «La vie, la véritable vie, est l'énergie de
-l'amour--divin ou humain--exercée dans la peine,--dans la
-tribulation,--et destinée, si elle a subi son épreuve et reçu sa
-consécration,--à passer, à travers les ombres et le silence du
-repos, à la joie éternelle[282].» Les vers soutiennent ces graves
-pensées de leur harmonie grave; on dirait d'un motet qui accompagne
-une méditation ou une prière. Ils ressemblent à la musique grandiose
-et monotone de l'orgue, qui le soir, à la fin du service, roule
-lentement dans la demi-obscurité des arches et des piliers.
-
-Lorsqu'une forme d'esprit arrive à la lumière, elle y arrive de toutes
-parts; il n'y a point de parti où elle n'apparaisse, ni d'instincts
-qu'elle ne renouvelle. Elle entre en même temps dans les deux camps
-contraires, et semble défaire d'une main ce qu'elle a fait de l'autre
-main. Si c'est comme autrefois le style oratoire, on le trouve à la
-fois au service de la misanthropie cynique et au service de l'humanité
-décente, chez Swift et chez Addison. Si c'est comme aujourd'hui
-l'esprit philosophique, il produit à la fois des prédications
-conservatrices et des utopies socialistes, Wordsworth et
-Shelley[283]. Celui-ci, un des plus grands poëtes du siècle, fils d'un
-riche baronnet, beau comme un ange, d'une précocité extraordinaire,
-doux, généreux[284], tendre, comblé de tous les dons du coeur, de
-l'esprit, de la naissance et de la fortune, gâta sa vie comme à
-plaisir, en portant dans sa conduite l'imagination enthousiaste qu'il
-eût dû garder pour ses vers. Dès sa naissance, il eut «la vision» de
-la beauté et du bonheur sublimes, et la contemplation du monde idéal
-l'arma en guerre contre le monde réel. Ayant refusé à Éton d'être le
-domestique[285] des grands écoliers, «il fut traité par les élèves et
-par les maîtres avec une cruauté révoltante,» se laissa martyriser,
-refusa d'obéir, et, refoulé en lui-même parmi des lectures défendues,
-commença à former les rêves les plus démesurés et les plus poétiques.
-Il jugea la société par l'oppression qu'il subissait, et l'homme par
-la générosité qu'il sentait en lui-même, crut que l'homme était bon et
-la société mauvaise, et qu'il n'y avait qu'à supprimer les
-institutions établies pour faire de la terre «un paradis.» Il devint
-républicain, communiste, prêcha la fraternité, l'amour, même
-l'abstinence des viandes, et, comme moyen, l'abolition des rois, des
-prêtres et de Dieu[286]. Jugez de l'indignation que de telles idées
-soulevèrent dans une société si obstinément attachée à l'ordre établi,
-si intolérante, où, par-dessus, les instincts conservateurs et
-religieux, le _cant_ parlait en maître. Il fut chassé de l'université;
-son père refusa de le voir; le chancelier, par un décret, lui ôta la
-tutelle de ses deux enfants à titre d'indigne; à la fin, il fut obligé
-de quitter l'Angleterre. J'ai oublié de dire qu'à dix-huit ans il
-avait épousé une jeune fille du peuple, qu'ils s'étaient séparés,
-qu'elle s'était tuée, qu'il avait miné sa santé à force d'exaltations
-et d'angoisses[287], et que jusqu'à la fin de sa vie il fut nerveux ou
-malade. N'est-ce point là une vraie vie de poëte? Les yeux fixés sur
-les apparitions magnifiques dont il peuplait l'espace, il marchait à
-travers le monde, sans voir la route, trébuchant sur les pierres du
-chemin. Cette connaissance des hommes que la plupart des poëtes ont en
-commun avec les romanciers, il ne l'avait pas. On n'a guère vu
-d'esprit dont la pensée planât plus haut et plus loin des choses
-réelles. Quand il a tenté de faire des personnages et des événements,
-dans _la Reine Mab_, dans _Alastor_, dans _la Révolte de l'Islam_,
-dans _Prométhée_, il n'a produit que des fantômes sans substance. Une
-seule fois, dans _Béatrix Cenci_, il a ranimé une figure vivante digne
-de Webster et du vieux Ford, mais en quelque sorte malgré lui, et
-parce que les sentiments y étaient tellement inouïs et tendus qu'ils
-s'accommodaient à ses conceptions surhumaines. Partout ailleurs son
-monde est au-delà du nôtre. Les lois de la vie y sont suspendues ou
-transformées. On y vogue entre ciel et terre, dans l'abstraction, le
-rêve et le symbole; les êtres y flottent comme ces figures
-fantastiques qu'on aperçoit dans les nuages, et qui tour à tour
-ondoient et se déforment, capricieusement, dans leur robe de neige et
-d'or.
-
-Pour les âmes ainsi faites, la grande consolation, c'est la nature.
-Elles sont trop finement sensibles pour trouver une distraction dans
-le spectacle et la peinture de passions humaines[288]. «Shelley s'en
-écartait instinctivement;» cette vue «rouvrait ses propres blessures.»
-Il se trouvait mieux dans les bois, au bord de la mer, en face des
-grands paysages. Les rochers, les nuages et les prairies, qui semblent
-inertes et insensibles aux yeux ordinaires, sont, pour les grandes
-sympathies, des êtres vivants et divins qui reposent de l'homme. Il
-n'y a point de sourire virginal aussi charmant que celui de l'aube, ni
-de joie plus triomphante que celle de la mer lorsque ses flots
-fourmillent et frissonnent à perte de vue sous la prodigue splendeur
-du ciel. À cet aspect, le coeur remonte involontairement vers les
-sentiments de l'antique légende, et le poëte aperçoit dans la
-floraison inépuisable des choses l'âme pacifique de la grande mère par
-qui tout végète et se soutient. Shelley passait la plus grande partie
-de sa vie en plein air, surtout en bateau, d'abord sur la Tamise, puis
-sur le lac de Genève, puis sur l'Arno et dans les mers d'Italie.
-«J'aime tous les endroits déserts, disait-il, et solitaires, ceux où
-nous goûtons le plaisir de croire infini ce que nous voyons, infini
-comme nous souhaitons que soit notre âme. Et tel était ce large océan
-et cette côte plus stérile que ses vagues.» Profond sentiment
-germanique qui, allié à des émotions païennes, a produit sa poésie,
-poésie panthéiste et pourtant pensive, presque grecque et pourtant
-anglaise, où la fantaisie joue comme une enfant folle et songeuse avec
-le magnifique écheveau des formes et des couleurs. Un nuage, une
-plante, un lever de soleil, ce sont là ses personnages; c'étaient ceux
-des poëtes primitifs, lorsqu'ils prenaient l'éclair pour un oiseau de
-flamme et les nuages pour les troupeaux du ciel. Mais quelle ardeur
-secrète par delà ces splendides images, et comme on sent la chaleur de
-la fournaise par delà les fantômes colorés qu'elle fait flotter sur
-l'horizon[289]! Quelqu'un, depuis Shakspeare et Spenser, a-t-il trouvé
-des extases aussi tendres et aussi grandioses? Quelqu'un a-t-il peint
-aussi magnifiquement le nuage qui veille la nuit dans le ciel,
-enveloppant dans son filet l'essaim d'abeilles dorées, qui sont les
-étoiles, et «le matin rouge avec ses yeux de météore et ses
-flamboyantes ailes étendues qui saute, comme un aigle, sur la croupe
-de la nue voguante[290]?» Lisez encore ces vers sur le jardin où rêve
-la sensitive. Hélas! ce sont les rêves du poëte et les bienheureuses
-visions qui ont flotté dans son coeur vierge jusqu'au moment où il
-s'est ouvert et flétri. Je m'arrêterai à temps, je n'irai pas, comme
-lui, au delà des souvenirs de son printemps.
-
- La perce-neige, puis la violette,--sortaient du sol, humides
- de pluie tiède,--et leur haleine se mêlait aux fraîches
- senteurs--du gazon, comme la voix à l'instrument.
-
- Puis les gentianes bigarrées et les hautes tulipes,--et les
- narcisses, les plus belles d'entre toutes les fleurs,--qui
- contemplent leurs yeux dans les enfoncements du
- fleuve,--jusqu'à ce qu'ils meurent de leur propre beauté
- trop aimée.
-
- Puis la naïade de la vallée, le muguet:--la jeunesse le fait
- si beau, et la passion si pâle,--que l'éclat de ses
- clochettes tremblantes se laisse entrevoir--à travers leurs
- pavillons de verdure tendre.
-
- Puis l'hyacinthe empourprée, blanche ou bleue,--qui de ses
- clochettes frêles jetait un carillon--de notes si délicates,
- si douces et si intenses,--qu'on le sentait au-dedans des
- sens comme un parfum.
-
- Et la rose, comme une nymphe qui s'apprête pour le
- bain,--découvrant la profondeur de son sein
- éblouissant,--jusqu'à ce que, voile après voile, devant
- l'air palpitant,--l'âme de sa beauté et de son amour se fût
- montré nue.
-
- Puis le grand lis dressé qui levait en l'air,--comme une
- Ménade, sa coupe éclairée par la lune,--jusqu'à ce que
- l'étoile ardente, qui est son oeil,--regardât l'azur tendre
- du ciel à travers la rosée transparente.
-
- Sur le courant dont la poitrine mouvante,--scintillait entre
- des berceaux de branches fleuries,--des clartés d'émeraude
- et d'or--glissaient à travers le dôme de teintes
- entremêlées.
-
- De larges nymphéas y traînaient tremblants,--et à côté d'eux
- les nénufars étoiles luisaient,--et tout à l'entour la molle
- rivière scintillait et dansait--avec des sons doux et un
- doux rayonnement.
-
- Et les sentiers sinueux de gazon et de mousse--qui menaient
- dans le jardin en long et en travers,--quelques-uns ouverts
- à la fois au soleil et à la brise,--d'autres perdus parmi
- des berceaux d'arbres en fleur.
-
- Étaient tous parés de pâquerettes et de jacinthes
- délicates--aussi belles que les fabuleuses asphodèles,--et
- de fleurettes qui, se baissant vers le jour qui
- baissait,--retombaient en pavillons blancs, empourprés et
- bleus,--pour abriter le ver-luisant contre la rosée du
- soir[291].
-
-Tout vit ici, tout respire et désire. Ce poëme, qui est l'histoire
-d'une plante, est aussi l'histoire d'une âme, l'âme de Shelley, la
-sensitive. Est-ce qu'il n'est pas naturel de les confondre? Est-ce
-qu'il n'y a pas une communauté de nature entre tous les vivants de ce
-monde? Certes il y a une âme dans chaque chose; il y en a une dans
-l'univers; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou vague,
-toujours par delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne
-sais quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes, sans
-jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et
-l'aspiration qui soulèvent toute la poésie moderne, tantôt en
-méditations chrétiennes, comme chez Campbell et Wordsworth, tantôt en
-visions païennes, comme chez Keats et Shelley. Ils entendent palpiter
-le grand coeur de la nature, ils veulent arriver jusqu'à lui, ils
-tentent toutes les voies spirituelles ou sensibles, celle de la Judée
-et celle de la Grèce, celle des dogmes consacrés et celle des
-doctrines proscrites. Dans cet effort magnifique et insensé, les plus
-grands s'épuisent et meurent. Leur poésie, qu'ils traînent avec eux
-sur ces routes sublimes, s'y déchire. Un seul, Byron, atteint à la
-cime, et de toutes ces grandes draperies poétiques qui flottaient
-comme des étendards et semblaient appeler les hommes à la conquête de
-la vérité suprême, on ne voit plus aujourd'hui que des lambeaux épars
-sur le chemin.
-
-Ils ont fait leur oeuvre cependant. Sous leurs efforts multipliés et
-par leur concert involontaire, l'idée du beau change, et par contagion
-les autres idées vont changer. Les conservateurs y contribuent comme
-les révolutionnaires, et l'esprit nouveau transpire des poëmes qui
-bénissent l'État et l'Église, comme des poëmes qui maudissent l'Église
-et l'État. On apprend par Wordsworth et par Byron, par le
-protestantisme approfondi[292] et par le scepticisme institué, que,
-dans cet établissement sacré que le _cant_ protége, il y a matière à
-réforme ou à révolte; qu'on peut trouver des valeurs morales autres
-que celles que la loi timbre et que l'opinion reçoit; qu'en dehors des
-confessions officielles, il y a des vérités; qu'en dehors des
-conditions respectées, il y a des grandeurs; qu'en dehors des
-situations régulières, il y a des vertus; que la grandeur est dans le
-coeur et dans le génie, et que tout le reste, actions et croyances,
-est subalterne. On vient d'éprouver que, par delà les conventions
-littéraires, il y a une poésie, et par contre-coup l'on est disposé à
-sentir que, par delà les dogmes religieux, il peut y avoir une foi,
-et, par delà les institutions sociales, une justice. L'antique édifice
-s'ébranle, et la Révolution y entre, non par une inondation subite,
-comme en France, mais par des infiltrations lentes. La muraille bâtie
-contre elle par l'intolérance publique se fendille et s'ouvre; la
-guerre engagée contre le jacobinisme républicain et impérial vient de
-finir par la victoire, et désormais on peut contempler les idées
-ennemies non plus à titre d'ennemies, mais à titre d'idées. On les
-contemple, et en les appropriant au pays on les importe. Les
-catholiques sont émancipés, les bourgs-pourris sont abolis, le cens
-électoral est abaissé, les taxes injustes qui enchérissaient les
-grains sont révoquées, les dîmes ecclésiastiques sont converties en
-redevances, les lois terribles qui protégeaient la propriété sont
-adoucies, l'assiette de l'impôt est reportée de plus en plus sur les
-classes riches; les vieilles institutions, arrangées autrefois au
-profit d'une race, et dans cette race au profit d'une classe, ne se
-maintiennent plus qu'à la condition de servir au profit de tous; les
-priviléges deviennent des fonctions, et dans ce triomphe de la classe
-moyenne qui fait l'opinion et prend l'ascendant, l'aristocratie,
-passant des sinécures aux services, ne semble plus légitime qu'à titre
-de pépinière nationale conservée pour fournir des hommes publics. En
-même temps, l'étroite orthodoxie s'élargit. La zoologie, l'astronomie,
-la géologie, la botanique, l'anthropologie, toutes les sciences
-d'observation si cultivées et si populaires, y font de force pénétrer
-leurs découvertes dissolvantes. La critique arrive d'Allemagne,
-remanie la Bible, refait l'histoire du dogme, atteint le dogme
-lui-même. Cependant la pauvre philosophie écossaise s'est desséchée;
-parmi les agitations des sectes qui essayent de se transformer et de
-l'unitarisme qui monte, on entend aux portes de l'arche sainte bruire
-comme une marée la philosophie continentale. Aujourd'hui déjà elle a
-gagné la littérature; depuis cinquante ans, tous les grands écrivains
-y plongent: Sidney Smith, par ses sarcasmes contre l'engourdissement
-du clergé et l'oppression des catholiques; Arnold, par ses
-réclamations contre le monopole religieux du clergé et contre le
-monopole ecclésiastique des anglicans; Macaulay, par son histoire et
-son panégyrique de la révolution libérale; Thackeray, en attaquant la
-classe noble au profit de la classe moyenne; Dickens, en attaquant les
-dignitaires et les riches au profit des petits et des pauvres; Currer
-Bell et mistress Browning, en défendant l'initiative et l'indépendance
-des femmes; Stanley et Jowet, en introduisant l'exégèse d'outre-Rhin
-et en précisant la critique biblique; Carlyle, en important sous forme
-anglaise la métaphysique allemande; Stuart Mill, en important sous
-forme anglaise le positivisme français; Tennyson lui-même, en étendant
-sur les beautés de tous les pays et de tous les siècles la protection
-de son dilettantisme aimable et de ses sympathies poétiques; chacun,
-selon sa taille et son endroit, enfoncé à des profondeurs différentes,
-tous retenus à portée du rivage par leurs préoccupations pratiques,
-tous affermis contre les glissades par leurs préoccupations morales,
-tous occupés, les uns avec plus d'ardeur, les autres avec plus de
-défiance, à recevoir ou à faire entrer le flot croissant de la
-démocratie et de la philosophie modernes dans leur constitution et
-dans leur Église, sans dégât et avec mesure, de façon à ne rien
-détruire et de façon à tout féconder.
-
-[Note 272: _Edinburgh Review_, juin 1810.]
-
-[Note 273: Nos jansénistes, les puritains et les méthodistes sont
-les extrêmes de ce groupe.]
-
-[Note 274:
-
- To me the meanest flower that blows can give
- Thoughts that do often lie too deep for tears.]
-
-[Note 275: Préface de la seconde édition des _Lyrical Ballads_.]
-
-[Note 276: _Peter Bell_,--_the White doe_,--_the Kitten and the
-Falling leaves_, etc.]
-
-[Note 277:
-
- «This dull product of a scoffer's pen,
- Impure conceits discharging from a heart
- Harden'd by impious pride!»]
-
-[Note 278:
-
- On man, on nature and on human life
- Musing in solitude, I oft perceive
- Fair trains of imagery before me rise,
- Accompanied by feelings of delight
- Pure, or with no unpleasing sadness mixed;
- And I am conscious of affecting thoughts
- And dear remembrances, whose presence soothes
- Or elevates the mind, intent to weigh
- The good or evil of our mortal stake.
- --To these emotions, whencesoe'er they come,
- Whether from breath of outward circumstance,
- Or from the soul--an impulse to herself,--
- I would give utterance in numerous verse.
- Of Truth, of Grandeur, Beauty, Love and Hope,
- And melancholy Fear subdued by Faith;
- Of blessed consolations in distress,
- Of moral strength and intellectual Power,
- Of joy in widest commonalty spread,
- Of the individual mind that keeps her own
- Inviolate retirement, subject there
- To conscience only, and the Law supreme
- Of that Intelligence that governs all
- I sing.
- (Wordsworth. The Excursion.)]
-
-[Note 279:
-
- Whate'er exists hath properties that spread
- Beyond itself, communicating good,
- A simple blessing or with evil mixed.--
- Spirit that knows no insulated spot,
- No chasm, no solitude; from link to link
- It circulates, the soul of all the worlds.]
-
-[Note 280:
-
- Where Knowledge, ill begun in cold remarks
- On outward things, with formal inference ends,
- Or if the mind turn inward, 't is perplexed,
- Lost in a gloom of uninspired research....
- .... Viewing all objects unremittingly
- In disconnexion, dead and spiritless,
- And still dividing and dividing still,
- Break down all grandeur.]
-
-[Note 281:
-
- The sun is fixed,
- And the infinite magnificence of heaven
- Fixed within reach of every human eye.
- The sleepless Ocean murmurs for all ears,
- The vernal field infuses fresh delight
- Into all hearts....
- The primal duties shine aloft like stars,
- The charities that soothe and heal and bless
- Are scattered at the feet of man--like flowers.]
-
-[Note 282:
-
- Life, I repeat, is energy of Love
- Divine or human, exercised in pain,
- In strife, in tribulation, and ordained,
- If so approved and sanctified, to pass,
- Through shades and silent rest, to endless joy.]
-
-[Note 283: Voir aussi les romans agressifs et socialistes de W.
-Godwin, surtout _Caleb Williams_.]
-
-[Note 284: Il gagna une fois une ophthalmie à visiter des
-chaumières malsaines.]
-
-[Note 285: _Fag._]
-
-[Note 286: _Queen Mab_ et notes. À Oxford il avait publié une
-brochure «sur la nécessité de l'athéisme.»]
-
-[Note 287: Quelque temps avant sa mort, à vingt-neuf ans, il
-disait: «Si je mourais maintenant, j'aurais vécu autant que mon
-père.»]
-
-[Note 288: Tome IV, page 53, notes de mistress Shelley.--Voyez un
-excellent article sur Shelley dans la _National Review_, octobre
-1856.]
-
-[Note 289: Voyez surtout _the Witch of Atlas_, _the Cloud_, _the
-Skylark_, la fin de l'_Islam_, _Alastor_ et tout _Prométhée_.]
-
-[Note 290:
-
- The sanguine sunrise with his meteor eyes
- And his burning plumes outspread,
- Leaps on the back of my sailing rack,
- When the morning star shines dead....
- The orbed maiden with white fire laden,
- Whom mortals call the moon,
- Glides glimmering o'er my fleece-like floor,
- By the midnight breezes strewn.]
-
-[Note 291:
-
- The snow-drop, and then the violet;
- Arose from the ground with warm rain wet,
- And their breath was mixed with fresh odour, sent
- From the turf, like the voice and the instrument.
-
- Then the pied wind-flowers and the tulip tall,
- And narcissi, the fairest among them all,
- Who gaze on their eyes in the stream's recess,
- Till they die of their own dear loveliness;
-
- And the Naiad-like lily of the vale,
- Whom youth makes so fair, and passion so pale,
- That the light of its tremulous bells is seen
- Through their pavilions of tender green;
-
- And the hyacinth purple, and white, and blue,
- Which flung from its bells a sweet peal anew
- Of music so delicate, soft, and intense,
- It was felt like an odour within the sense;
-
- And the rose like a nymph to the bath addrest,
- Which unveiled the depth of her glowing breast,
- Till, fold after fold, to the fainting air
- The soul of her beauty and love lay bare;
-
- And the wand-like lily, which lifted up,
- As a Mænad, its moonlight-coloured cup,
- Till the fiery star, which is its eye,
- Gazed through clear dew on the tender sky;
-
- And on the stream whose inconstant bosom,
- Was prankt under boughs of embowering blossom,
- With golden and green light slanting through
- Their heaven of many a tangled hue,
-
- Broad water-lilies lay tremulously,
- And starry river-buds glimmered by,
- And around them the soft stream did glide and dance
- With a motion of sweet sound and radiance.
-
- And the sinuous paths of lawn and of moss,
- Which led through the garden along and across,
- Some open at once to the sun and the breeze,
- Some lost among bowers of blossoming trees,
-
- Were all paved with daisies and delicate bells
- As fair as the fabulous asphodels;
- And flowrets which, drooping as day drooped too,
- Fell into pavilions, white, purple, and blue,
- To roof the glow-worm from the evening dew.]
-
-[Note 292: Wordsworth, _the Excursion_, page 328.
-
- Our life is turned
- Out of her course, whenever man is made
- An offering, a sacrifice, a tool,
- Or implement, a passive thing employed
- As a brute mean.]
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-Lord Byron.
-
- I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --
- Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère
- militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards
- and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
- -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --
- Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
- et ses violences.
-
- II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon
- d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût
- classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._
- -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style.
-
- III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses
- effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. -- Sincérité
- des sentiments. -- Peintures des émotions tristes et
- extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --
- _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de
- Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
- conception avec celles de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
- Ténèbres._
-
- IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
- Faust de Goethe. -- Conception de la légende et de la vie
- dans Goethe. -- Caractère symbolique et philosophique de son
- épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi Byron
- lui est supérieur. -- Conception du caractère et de l'action
- dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme. --
- Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la
- personne.
-
- V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
- des moeurs. -- Comment et selon quelle loi varient les
- conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --
- _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
- style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur
- sensible. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant
- britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
- Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --
- _Le Naufrage._ -- _La prise d'Ismaël._ -- Naturel et variété
- de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son
- théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort.
-
- VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du
- siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
- -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --
- Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
- nature.
-
-
-I
-
-J'ai réservé le plus grand et le plus anglais de ces artistes; il est
-si grand et si anglais qu'à lui seul il nous apprendra sur son pays et
-sur son temps plus de vérités que tous les autres ensemble. On a
-maudit ses idées pendant sa vie; on a tâché de dénigrer son génie
-après sa mort. Encore aujourd'hui, les critiques anglais, à son
-endroit, sont injustes. Il a combattu toute sa vie contre le monde
-dont il est issu, et pendant sa vie comme après sa mort, il a porté la
-peine des ressentiments qu'il a provoqués et des répugnances qu'il a
-fait naître. Un critique étranger peut être plus équitable, et louer
-librement la main puissante dont il n'a pas senti les coups.
-
-Si jamais il y eut une âme violente et follement sensible, mais
-incapable de se déprendre d'elle-même, toujours bouleversée, mais dans
-une enceinte fermée, prédestinée par sa fougue native à la poésie,
-mais limitée par ses barrières naturelles à une seule espèce de
-poésie, c'est celle-là.
-
-Cette promptitude aux émotions extrêmes était chez lui un legs de
-famille et un effet d'éducation. Son grand-oncle, sorte de maniaque
-emporté et misanthrope, avait tué dans un duel de taverne, à la clarté
-d'une chandelle, M. Chaworth, son parent, et avait passé en jugement
-devant la chambre des lords. Son père, viveur et brutal, avait enlevé
-la femme de lord Carmarthen, ruiné et maltraité miss Gordon, sa
-seconde femme, et, après avoir vécu comme un fou et comme un
-malhonnête homme, était allé, emportant le dernier argent de sa
-famille, mourir sur le continent. Sa mère, dans ses moments de fureur,
-déchirait ses chapeaux et ses robes. Quand mourut son triste mari,
-elle manqua perdre la raison, et on entendait ses cris dans la rue.
-Quelle enfance Byron mena dans l'antre de «cette lionne,» dans quelles
-tempêtes d'insultes entrecoupées d'attendrissements il vécut lui-même,
-aussi passionné et plus amer, c'est ce qu'un long récit pourrait seul
-dire. Elle courait après lui, l'appelait gamin boiteux, vociférait et
-lui lançait à la tête la pelle à feu et les pincettes. Il se taisait,
-saluait, et n'en sentait pas moins l'outrage. Un jour qu'il était
-«dans une de ses rages silencieuses,» il fallut lui arracher de la
-main un couteau qu'il avait pris sur la table et que déjà il portait à
-sa poitrine. Une autre fois la querelle fut si terrible que le fils et
-la mère, chacun séparément, s'en allèrent chez le pharmacien pour
-«savoir si l'autre n'était point venu chercher du poison pour se
-détruire, et pour avertir le marchand de ne point lui en vendre.»
-Quand il alla aux écoles, «ses amitiés, dit-il lui-même, furent des
-passions[293].» Bien des années après, il n'entendait point prononcer
-le nom de Clare, un de ses anciens camarades, «sans un battement de
-coeur.» Vingt fois pour ses amis il se mit dans l'embarras, offrant
-son temps, sa plume, sa bourse. Un jour, à Harrow, un grand _brimait_
-son cher Peel, et, le trouvant récalcitrant, lui donnait une
-bastonnade sur la partie charnue du bras, qu'il avait tordu afin de le
-rendre plus sensible. Byron, trop petit et ne pouvant combattre le
-bourreau, s'approcha de lui rouge de fureur, les larmes aux yeux, et
-d'une voix tremblante demanda combien il voulait donner de coups.
-«Qu'est-ce que cela te fait, petit drôle?--C'est que, s'il vous plaît,
-dit Byron en tendant son bras, j'en voudrais recevoir la moitié[294].»
-La générosité surabondait chez lui comme le reste. «Jamais, dit
-quelqu'un qui le connut intimement dans sa jeunesse, il ne rencontrait
-un malheureux sans le secourir[295].» Plus tard, en Italie, sur cent
-mille francs qu'il dépensait, il en donnait vingt-cinq mille. Les
-sources vives dans ce coeur étaient trop pleines et dégorgeaient
-impétueusement le bien, le mal au moindre choc. À huit ans, comme
-Dante, il devint amoureux d'une enfant nommée Mary Duff. «N'est-ce
-pas étrange, écrivait-il dix-sept ans plus tard, que j'aie été si
-entièrement, si éperdument épris de cette enfant à un âge où je ne
-pouvais point ressentir l'amour, ni savoir le sens de ce mot?... Je me
-rappelle tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, nos caresses,
-ses traits; je n'avais plus de repos, je ne pouvais dormir.... Mon
-angoisse, mon amour étaient si violents, que parfois je me demande si
-j'ai eu depuis un autre attachement véritable.... Quand plus tard
-j'appris son mariage, ce fut comme un coup de foudre, j'étouffais, je
-tombai presque en convulsions[296].» Pareillement lorsqu'à douze ans
-il aima sa cousine Marguerite Parker, il en perdit le sommeil, il ne
-mangeait plus. «J'avais sujet de croire qu'elle m'aimait, et pourtant
-la grande affaire de ma vie était de penser au temps qui s'écoulerait
-jusqu'à notre prochaine rencontre. Et nos séparations étaient
-d'environ douze heures! Mais j'étais un fou alors, et je ne suis pas
-beaucoup plus sage aujourd'hui[297]....»
-
-Il ne le fut jamais: lectures énormes au collége, exercices violents
-plus tard à Cambridge, à Newstead et à Londres, veilles prolongées,
-débauches et jeunes outrés, régime destructif, il se ruait en avant
-jusqu'au fond de tous les goûts et de tous les excès. Comme il était
-dandy, et l'un des plus brillants, il se laissait mourir de faim de
-peur de devenir gros, puis buvait et dînait à s'étouffer pendant les
-nuits d'abandon. «Les deux jours précédents, dit une fois son ami
-Moore, Byron n'avait rien pris sinon quelques biscuits, mâchant du
-mastic[298] pour apaiser son estomac. S'étant mis à table, il se
-restreignit aux homards et en acheva deux ou trois pour sa part,
-avalant quelquefois dans les intervalles un petit verre à liqueur de
-forte eau-de-vie blanche, quelquefois un grand verre à boire d'eau
-très-chaude, puis encore de l'eau-de-vie pure; il en but environ une
-demi-douzaine, après quoi nous dépêchâmes deux bouteilles de bordeaux
-à nous deux, et nous nous séparâmes vers quatre heures du matin.» Une
-autre fois on trouve sur son journal la note suivante: «Dîné avec
-Scrope Davis hier au Coco.--De six heures à minuit à table.--Bu à nous
-deux une bouteille de champagne et six de bordeaux. Aucun de ces vins
-ne me fait beaucoup d'effet.» Plus tard, à Venise: «À peine si j'ai
-fermé l'oeil de toute la semaine dernière. J'ai eu quelques aventures
-curieuses en masque de carnaval.--J'userai la mine de ma jeunesse
-jusqu'au dernier filon de son métal, et après... bonsoir. J'ai vécu,
-je suis content[299].» À ce train, les organes s'usent, et des
-intervalles de tempérance ne suffisent pas à les réparer. L'estomac se
-gâte, les nerfs se déconcertent, l'âme mine la machine, qui mine l'âme
-à son tour. «Je m'éveille toujours, écrivait-il en Italie, dans un
-véritable accès de désespoir et de dégoût pour toutes choses, même
-pour ce qui me plaisait la veille. En Angleterre, il y a cinq ans,
-j'ai eu la même sorte d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si
-violente, que j'ai bu jusqu'à quinze bouteilles d'eau de seltz en une
-nuit après m'être mis au lit, sans cesser d'avoir soif, faisant sauter
-le cou des bouteilles par pure impatience de soif...» Esprit et corps,
-on se ruinerait à moins tout entier. Ainsi vivent ces âmes véhémentes,
-incessamment heurtées et brisées par leur propre élan, comme un boulet
-arrêté qui tourne et semble tranquille, tant il va vite, mais qui, au
-moindre obstacle, saute, ricoche, met tout en poudre, et finit par
-s'enterrer. Le plus pénétrant des observateurs, Beyle, qui vécut avec
-lui plusieurs semaines, dit qu'à certains jours il était fou; d'autres
-fois, en présence des belles choses, il devenait sublime. Quoique
-contenu et si fier, la musique le faisait pleurer. Le reste du temps,
-les petites passions anglaises, l'orgueil du rang par exemple, la
-vanité du dandy, le mettaient hors des gonds: il ne parlait de Brummel
-«qu'avec un frémissement de jalousie et d'admiration.» Mais, petite ou
-grande, la passion présente s'abattait sur son esprit comme une
-tempête, le soulevait, l'emportait jusqu'à l'imprudence et jusqu'au
-génie. Son journal, ses lettres familières, toute sa prose
-involontaire est comme frémissante d'esprit, de colère,
-d'enthousiasme; le cri de la sensation y vibre aux moindres mots;
-depuis Saint-Simon, on n'a pas vu de confidences plus vivantes. Tous
-les styles semblent ternes, et toutes les âmes semblent inertes à côté
-de celle-là.
-
-Dans ce magnifique élan de facultés débridées et débandées qui
-bondissent à l'aventure et semblent le lancer sans choix aux quatre
-coins de l'horizon, il y en a une qui prend les rênes, et le précipite
-contre la muraille où il s'est brisé. «Pauvre Byron! disait Walter
-Scott[300], c'était un homme d'une véritable bonté de coeur, ayant les
-sentiments les plus affectueux et les meilleurs. Il s'est
-misérablement perdu par son mépris insensé de l'opinion. L'opposition
-publique, au lieu de l'avertir ou de le retenir, ne faisait que
-l'exciter à faire pis. C'est comme s'il eût dit: Ah! vous n'aimez pas
-cela? Bien, vous allez avoir pis; voilà pour votre peine.» Cet
-instinct de révolte est dans la race; il y a tout un faisceau de
-passions sauvages[301], nées du climat et qui le nourrissent:
-l'humeur noire, l'imagination violente, l'orgueil indompté, le goût du
-danger, le besoin de la lutte, l'exaltation intérieure qui ne
-s'assouvit que par la destruction, et cette folie sombre qui poussait
-en avant les _berserkers_ scandinaves lorsque, dans une barque
-ouverte, sous un ciel fendu par la foudre, ils se livraient à la
-tempête dont ils avaient respiré la fureur. Cet instinct-là est dans
-le sang: on naît ainsi, comme on naît lion ou bouledogue[302]. Byron
-était encore tout petit enfant, en jaquette, lorsque sa nourrice le
-gronda rudement d'avoir sali une cotte neuve qu'il venait de mettre.
-Il entra dans une de ses rages silencieuses, saisit la cotte avec ses
-deux mains, la déchira du haut en bas, et se planta debout, fixe et
-morne, devant l'autre qui tempêtait, afin de la mieux braver. Chez
-lui, l'orgueil débordait. Quand à dix ans il hérita du titre de lord,
-et que pour la première fois à l'école on appela son nom en le faisant
-précéder du titre de _dominus_, il ne put répondre le mot ordinaire
-_adsum_[303], demeura immobile parmi ses camarades, qui ouvraient des
-grands yeux, et à la fin fondit en larmes. Une autre fois, à Harrow,
-dans une dispute qui divisait l'école, un élève dit: «Byron ne veut
-pas se mettre avec nous, parce qu'il n'aime à être le second nulle
-part.» On lui offrit le commandement, et c'est alors seulement qu'il
-daigna prendre parti. Ne jamais subir de maître, se soulever tout
-entier contre toute apparence d'empiétement ou d'ascendant, maintenir
-sa personne intacte et inviolée à tout prix jusqu'au bout et contre
-tous, tout oser plutôt que de donner un signe de soumission, voilà son
-fonds. C'est pourquoi il était disposé à tout souffrir plutôt que de
-donner un signe de faiblesse. À dix ans, par fierté, il était
-stoïcien. On lui redressait le pied douloureusement dans une machine
-de bois pendant qu'il prenait sa leçon de latin, et son maître le
-plaignait. «Ne faites pas attention si je souffre, monsieur Roger, dit
-l'enfant; vous n'en verrez aucune marque sur ma figure[304].» Tel il
-était enfant, tel il demeura homme. D'esprit, de corps, il lutte ou se
-prépare à la lutte[305]. Tous les jours, pendant de longues heures, il
-boxe, il tire le pistolet, il s'exerce au sabre, il court et saute, il
-monte à cheval, il dompte des résistances. Ce sont là les exploits de
-ses mains et de ses muscles; mais il lui en faut d'autres. Faute
-d'ennemis, il s'en prend à la société et lui fait la guerre. On sait à
-quel excès montait alors l'intolérance des opinions régnantes.
-L'Angleterre était au fort de sa guerre avec la France, et croyait
-combattre pour la morale et la liberté. À ses yeux, en ce moment,
-l'Église et la constitution sont choses saintes: gardez-vous d'y
-toucher, si vous ne voulez point devenir ennemi public! Dans cet accès
-de passion nationale et de sévérité protestante, quiconque affiche des
-idées ou des moeurs libres semble un incendiaire et ameute contre soi
-l'instinct des propriétaires, les doctrines des moralistes, les
-intérêts des politiques et les préjugés du peuple. C'est ce moment que
-Byron choisit pour louer Voltaire et Rousseau, admirer Napoléon[306],
-s'avouer sceptique, réclamer pour la nature et le plaisir contre le
-_cant_ et la règle, dire que la haute société anglaise, toute
-débauchée et hypocrite, fabrique des phrases et fait tuer des hommes
-pour garder ses sinécures et ses bourgs pourris. Comme si ce n'était
-pas assez des haines politiques, il se charge encore des inimitiés
-littéraires, attaque le corps entier des critiques[307], diffame la
-nouvelle poésie, déclare que les plus célèbres sont des «Claudiens,
-des gens du bas empire,» s'acharne sur les lakistes, et garde un
-ennemi venimeux et infatigable dans Southey. Ainsi muni d'adversaires,
-il donne prise sur lui de toutes parts. Il se décrie par haine du
-_cant_, par bravade, en fanfaron de vices. Il se peint dans ses héros,
-mais en noir, de telle façon que personne ne peut manquer de le
-reconnaître et de le croire beaucoup pire qu'il n'est. Walter Scott
-écrit de prime saut après avoir lu _Childe Harold_: «Poëme de grand
-mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du coeur ni de la
-morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste, et il
-faut une impudence presque aussi grande que les talents du noble lord
-pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût qu'il
-a gagnés dans la compagnie de ses compagnons de table et de ses
-maîtresses. Il y a aussi une vanité monstrueuse à nous apprendre, à
-nous petites gens, que nos petits scrupules surannés et nos préceptes
-de tempérance ne sont pas dignes de son attention[308].» Voilà les
-sentiments qu'il excitait dans toutes les classes respectables; il s'y
-complaisait et faisait pis, donnant à entendre que, dans ses aventures
-d'Orient, il avait osé bien des choses, et ne s'indignant point quand
-on le confondait avec ses héros. Un jour il dit: «Je serais curieux
-d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir quand il vient de
-commettre un assassinat.» Un autre jour il écrit sur son journal:
-«Hobhouse m'a rapporté un singulier bruit, que je suis le vrai
-Conrad, le véritable corsaire, et qu'une partie de mes voyages se sont
-accomplis sans témoins. Hum! les gens quelquefois touchent près de la
-vérité, mais jamais toute la vérité. Hobhouse ne sait pas à quoi
-j'étais occupé l'année après qu'il a quitté le Levant. Ni lui, ni
-personne,--ni,--ni,--ni.--Pourtant c'est un mensonge[309];.... mais je
-n'aime pas ces mensonges qui ressemblent à la vérité.» Dangereuses
-paroles qui se retournaient contre lui comme un poignard; mais il
-aimait le danger, le danger mortel, et ne se trouvait à son aise qu'en
-voyant se hérisser autour de lui les pointes de toutes les colères.
-Seul contre tous, contre une société armée, debout, invincible, même
-au bon sens, même à la conscience, c'est alors qu'il ressentait dans
-tous ses nerfs tendus la sensation grandiose et terrible vers laquelle
-involontairement tout son être se portait.
-
-Une dernière imprudence déchaîna l'attaque. Tant qu'il était garçon,
-on avait pu excuser ses excès par cette fougue du tempérament trop
-fort qui souvent révolte les jeunes gens de ce pays contre le bon goût
-et la règle; mais le mariage les range, et c'est le mariage qui acheva
-de déranger celui-ci. Il se trouva que sa femme était une vertu,
-«sorte de modèle» cité pour tel, «créature de la règle», correcte et
-sèche, incapable de faillir et de pardonner. «Cela est bien drôle,
-disait son domestique Fletcher, je n'ai jamais connu de dame qui ne
-sût mener mylord, excepté mylady.» Elle le crut fou et le fit examiner
-par les médecins. Ayant appris qu'il avait sa raison, elle le quitta,
-revint dans sa famille, et refusa de jamais le revoir. Là-dessus il
-passa pour un monstre. Les journaux le couvrirent d'opprobre; ses amis
-l'engageaient à ne plus aller au théâtre ni au Parlement, craignant
-qu'il ne fût sifflé ou insulté. Ce qu'une âme si violente, précocement
-habituée à la gloire éclatante, ressentit de fureur et de tortures
-dans cet assaut universel d'outrages, on ne peut l'apprendre que par
-ses vers. Il se roidit, alla s'enfoncer à Venise dans la voluptueuse
-vie italienne, même dans la basse débauche, pour mieux faire insulte à
-la pruderie puritaine qui l'avait condamné, et n'en sortit que par une
-offense encore plus blâmée, son intimité publique avec la jeune
-comtesse Guiccioli. Cependant il se montrait aussi âprement
-révolutionnaire en politique qu'en morale. Dès 1813, il écrivait:
-«J'ai simplifié ma politique; elle consiste à présent à détester à
-mort tous les gouvernements qui existent[310].» Cette fois, à Ravenne,
-sa maison était le centre et l'arsenal des conspirateurs, et il se
-préparait généreusement et imprudemment à sortir en armes avec eux
-pour tenter la délivrance de l'Italie. «Ils veulent s'insurger ici,
-écrivait-il sur son journal[311], et doivent m'honorer d'une
-invitation. Je ne ferai point défaut, quoique je ne les croie pas
-assez forts de nombre et de coeur pour faire grand'chose; mais en
-avant!--Que signifie le moi? Un homme ou un million d'hommes, il
-n'importe; c'est l'esprit de liberté qu'il faut répandre. En de telles
-occasions, il ne faut point de calcul personnel, et aujourd'hui ce ne
-sera pas moi qui en ferai un[312].» En attendant, il avait des rixes
-avec la police, sa maison était surveillée, il était menacé
-d'assassinat, et néanmoins tous les jours il montait à cheval, et
-allait s'exercer au pistolet dans la forêt de pins voisine. Ce sont
-les sentiments d'un homme qui est à la gueule d'un canon chargé,
-attendant qu'il parte: l'émotion est grande, héroïque même, mais elle
-n'est pas douce, et certainement, même en ce moment de grande émotion,
-il était malheureux; rien de plus propre à empoisonner le bonheur que
-l'esprit militant. «Pourquoi, écrit-il, ai-je été toute ma vie plus ou
-moins ennuyé?... Je ne sais que répondre, mais je pense que c'est dans
-mon tempérament,... comme aussi de me réveiller dans l'abattement, ce
-qui n'a jamais manqué de m'arriver depuis plusieurs années. La
-tempérance et l'exercice que j'ai pratiqués parfois et longtemps de
-suite, vigoureusement et violemment, n'y faisaient que peu ou rien.
-Les passions violentes me valaient mieux. Quand j'étais sous leur
-prise directe,--c'est étrange,--j'étais agité et non abattu.--Pour le
-vin et les spiritueux, ils me rendent sombre et sauvage jusqu'à la
-férocité,--silencieux pourtant et solitaire, point querelleur, si on
-ne me parle pas. Nager aussi me relève; mais en général je suis bas,
-et tous les jours plus bas. À cela pas de remède, car je ne me trouve
-pas aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'à cet âge-là
-j'étais obligé de jouer ou de boire, ou d'avoir une excitation
-quelconque, sans quoi j'étais misérable.... À présent, ce qui
-m'envahit le plus, c'est l'inertie, et une sorte d'écoeurement plus
-fort que l'indifférence. Si je me réveille, c'est par des
-fureurs[313].--Dernièrement Lega est entré avec une lettre de Venise
-au sujet d'une facture que je croyais payée il y a dix mois. J'entrai
-dans un tel paroxysme de rage que je m'évanouis presque.... Je présume
-que je finirai comme Swift, c'est-à-dire que je mourrai d'abord par la
-tête,--à moins que ce ne soit plus tôt et par accident.» Horrible
-attente, et qui l'a hanté jusqu'au bout! À son lit de mort, en Grèce,
-il refusait, je ne sais plus pourquoi, de se laisser saigner, et
-préférait finir tout de suite. On le menaça de la folie; il sursauta:
-«Faites donc, bourreaux que vous êtes!» et il tendit son bras. C'est
-parmi ces éclats et ces anxiétés qu'il passait sa vie; l'angoisse
-endurée, le danger bravé, la résistance domptée, la douleur savourée,
-toutes les grandeurs et toutes les tristesses de la noire manie
-belliqueuse, voilà les images qu'il avait besoin de faire flotter
-devant lui. À défaut d'action, il avait les rêves, et il ne se
-réduisait aux rêves qu'à défaut d'action. Lui-même, en s'embarquant
-pour la Grèce, disait qu'il avait pris la poésie faute de mieux,
-qu'elle n'était pas son affaire. «Qu'est-ce qu'un poëte? qu'est-ce
-qu'il vaut? Qu'est-ce qu'il fait? C'est un bavard.» Il augurait mal de
-la poésie de son siècle, même de la sienne, disant que s'il vivait dix
-ans, on verrait de lui quelque chose d'autre que des vers. En effet,
-il eût été mieux à sa place roi de la mer ou chef de bandes au moyen
-âge. Sauf deux ou trois éclairs de soleil italien, sa poésie et sa vie
-sont celles d'un scalde transporté dans le monde moderne, et qui, dans
-ce monde trop bien réglé, n'a pas trouvé son emploi.
-
-[Note 293: My school-friendships were _with me passions_ (for I
-was always violent). I never hear the word Clare (Lord Clare) without
-the beating of the heart, even now.]
-
-[Note 294: «Because, if you please,» said Byron holding out his
-arm, «I would take half.»]
-
-[Note 295: Moore, t. I, p. 121, année 1807.]
-
-[Note 296: How very odd that I should have been so utterly,
-devotedly fond of that girl, at an age when I could neither feel
-passion, nor know the meaning of the word!... I remember all our
-caresses,... my restlessness, my sleeplessness. My misery, my love for
-the girl were so violent, that I sometimes doubt, if I have ever been
-really attached since.]
-
-[Note 297: My passion had its usual effects upon me. I could not
-sleep; I could not eat. I could not rest, and although I had reason to
-know that she loved me, it was the texture of my life to think of the
-time which must elapse before we could meet again, being usually about
-twelve hours of separation. But I was a fool then, and am not much
-wiser now.]
-
-[Note 298: Probablement de la gomme de lentisque.]
-
-[Note 299: I have hardly had a wink of sleep this week past. I
-have had some curious masking adventures, this carnival.... I will
-work the mine of my youth to the last vein of the ore, and then....
-good night. I have lived and am content.]
-
-[Note 300: Lockhart, _Life of Sir W. Scott_, II, 238.]
-
-[Note 301: If I was born, as the nurses say, with a silver spoon
-in my mouth, it has stuck in my throat, and spoiled my palate, so that
-nothing put into it is swallowed with much relish, unless it be
-Cayenne... I see no such horror in a dreamless sleep, and I have no
-conception of any existence which duration would not make tiresome.]
-
-[Note 302: I like Junius, he was a good hater....
-
-I don't understand yielding sensitiveness. What I feel is an immense
-rage for 48 hours.]
-
-[Note 303: Présent.]
-
-[Note 304: «Never mind, M. Roger, you shall not see any signs of
-it in me.»]
-
-[Note 305: I like energy,--even animal energy,--of all kinds--and
-have need of both, mental and corporal.]
-
-[Note 306: Il l'appelait «son héros de roman.»]
-
-[Note 307: _English Bards and Scottish Reviewers._]
-
-[Note 308: _Childe Harold_ is, I think, a very clever poem, but
-gives no good symptom of the writer's heart or morals. Vice ought to
-be a little more modest, and it must require impudence almost equal to
-the noble lord's other powers, to claim sympathy gravely for the ennui
-arising from his being tired of his wassailers and his paramours.
-There is a monstrous deal of conceit in it too, for it is informing
-the inferior part of the world, that their little old-fashioned
-scruples of limitation are not worthy of his regard....
-
-My noble friend is something like my old peacock, who chooses to
-bivouac apart from his lady, and sits below my bed-room window, to
-keep me awake with his screeching lamentation. Only I own he is not
-equal in melody to lord Byron.]
-
-[Note 309: Il y a ici une citation de _Macbeth_ que je traduis par
-un équivalent.]
-
-[Note 310: I have simplified my politics into an utter detestation
-of all existing governments.]
-
-[Note 311: 1821.]
-
-[Note 312: They mean to insurrect here and are to honour me with a
-call thereupon. I shall not fall back, though I don't think them in
-force and heart sufficient to make much of it. But onward. What
-signifies self?... It is not one man nor a million, but the spirit of
-liberty that must be spread.... The mere selfish calculation ought
-never to be made on such occasions and, at present, it shall not be
-computed by me.... I should almost regret that my own affairs went
-well, when those of nations are in peril.]
-
-[Note 313: I always wake in actual despair, and despondency, in
-all respects, even of that which pleased me over night.
-
-In England, five years ago, I had the same kind of hypochondria, but
-accompanied with so violent a thirst, that I have drunk as many as
-fifteen bottles of soda-water in one night, after going to bed, and
-been still thirsty.... striking off the necks of the bottles from mere
-thirsty impatience.
-
-What I feel most growing upon me are laziness, and a disrelish more
-powerful than indifference. If I rouse, it is into fury. I presume
-that I shall end (if not earlier by accident) like Swift «dying at the
-top.»
-
-Lega came in with a letter about a bill unpaid at Venice which I
-thought paid months ago. I flew into a paroxysm of rage, which almost
-made me faint.
-
-I have always had «_une âme_» which not only tormented itself, but
-every body else in contact with it, and an «_esprit violent_,» which
-has almost left me without any «_esprit_» at all.]
-
-
-II
-
-Il a donc été poëte, mais à sa façon, façon étrange, semblable à celle
-dont il a vécu. Il y avait en lui des tempêtes intérieures, des
-avalanches d'idées qui ne trouvaient d'issue que par l'écriture. «Me
-fuir moi-même, ç'a été là toujours mon vrai, mon unique, mon seul
-motif pour barbouiller du papier et pour publier.--Publier est la
-continuation du même effet par le mouvement que cela donne à l'esprit,
-qui, sans cela retomberait sur soi-même[314].»--Il a écrit «par
-trop-plein, dit-il encore, par passion, par entraînement, par beaucoup
-de causes, mais jamais par calcul,» et presque toujours avec une
-rapidité étonnante: _le Corsaire_ en dix jours, _la Fiancée d'Abydos_
-en quatre jours.--Pendant l'impression, il ajoutait, corrigeait, mais
-sans refondre. «Je vous ai déjà dit que je ne puis jamais refondre. Je
-suis comme le tigre: si je manque mon premier bond, je rentre en
-grondant dans ma jungle; si je le fais juste, il est écrasant[315].»
-Sans doute il bondit, mais il a sa chaîne: jamais, dans le plus libre
-élan de ses pensées, il ne se détache de soi. C'est de lui-même qu'il
-rêve et c'est lui-même qu'il voit partout. C'est un torrent qui
-bouillonne, mais que des rocs endiguent. Il n'y a point d'aussi grand
-poëte qui ait eu l'imagination aussi étroite; il ne peut pas se
-métamorphoser en autrui. Ce sont ses chagrins, ses révoltes, ses
-voyages, à peine transformés et arrangés, qu'il met dans ses vers. Il
-n'invente pas, il observe; il ne crée pas, il transcrit. Sa copie est
-poussée au noir, mais c'est une copie. «Je ne puis écrire sur quoi que
-ce soit, dit-il, sans quelque expérience personnelle et sans un
-fondement vrai[316].» Vous trouverez dans ses lettres et dans son
-livre de notes, presque trait pour trait, ses descriptions les plus
-frappantes. La prise d'Ismaïl, le naufrage de don Juan, suivent pas à
-pas deux récits en prose. S'il n'y a que des badauds capables de lui
-attribuer les crimes de ses héros, il n'y a que des aveugles capables
-de ne point voir en lui les sentiments de ses personnages; cela est si
-vrai, qu'en somme il n'en a fait qu'un seul. Childe Harold, Lara, le
-Giaour, le Corsaire, Manfred, Sardanapale, Caïn, son Tasse, son Dante
-et le reste sont toujours un même homme, représenté sous divers
-costumes, dans plusieurs paysages, avec des expressions différentes,
-mais comme en font les peintres, lorsque par des changements de
-vêtements, de décors et d'attitudes, ils tirent du même modèle
-cinquante portraits. Il était trop replié sur soi pour s'éprendre
-d'autre chose: le roidissement habituel de la volonté empêche l'esprit
-d'être flexible; sa force, toujours concentrée pour l'effort et tendue
-vers la lutte, l'enfermait dans la contemplation de lui-même, et le
-réduisait à ne jamais faire que l'épopée de son propre coeur.
-
-Dans quel style allait-il écrire? Avec ces sentiments concentrés et
-tragiques, il avait l'esprit classique. Par le plus singulier mélange,
-les livres qu'il préférait étaient ou les plus violents ou les plus
-réguliers, la Bible d'abord: «J'en suis grand lecteur et grand
-admirateur, je l'avais lue et relue avant d'avoir huit ans; je veux
-dire l'Ancien-Testament, car le Nouveau, pour moi, était une tâche,
-mais l'Ancien un plaisir[317].» Remarquez ce mot; il ne goûte point le
-mysticisme tendre et abandonné de l'Évangile, mais la roideur atroce
-et les cris lyriques des vieux Hébreux. À côté de la Bible, ce qu'il
-aime, c'est Pope, le plus correct, le plus compassé des hommes: «Je
-l'ai toujours regardé comme le plus grand nom de notre poésie. Comptez
-là-dessus, les autres sont des barbares.... Vous pouvez appeler
-Shakspeare et Milton des pyramides, je préfère le temple de Thésée ou
-le Parthénon à des montagnes de briques brûlées[318].» Et aussitôt il
-écrit deux lettres avec une verve et un esprit incomparables pour
-défendre Pope contre les mépris des écrivains modernes. Ce sont ces
-écrivains, à son avis, qui ont gâté le goût public. Les seuls d'entre
-eux qui valent quelque chose, Crabbe, Campbell, Roger, imitent le
-style de Pope; quelques autres ont du talent, mais, à tout prendre,
-les nouveaux venus ont perverti la littérature; ils ne savent plus
-leur langue; leurs expressions ne sont que des à-peu-près, au-dessous
-ou au-dessus du ton, forcées ou plates. Lui-même il se range parmi les
-corrupteurs[319], et l'on voit bien vite que cette théorie n'est pas
-une improvisation échappée à la mauvaise humeur et à la polémique: il
-y revient. Dans ses deux premiers essais, _Hours of idleness_,
-_English Bards and Scottish Reviewers_, il a essayé de la suivre. Plus
-tard et presque dans toutes ses oeuvres, on en trouvera l'effet. Il
-recommande et pratique la règle des unités dans les tragédies. Il aime
-la forme oratoire, la phrase symétrique, le style condensé. Il plaide
-volontiers ses passions. Sheridan l'engageait à se tourner vers
-l'éloquence, et la vigueur, la logique perçante, la verve
-extraordinaire, l'argumentation serrée de sa prose, prouvent que parmi
-les pamphlétaires[320] il eût été au premier rang. S'il y monte parmi
-les poëtes, c'est en partie grâce à son système classique. Cette forme
-oratoire, où Pope resserre sa pensée à la façon de La Bruyère,
-multiplie la force et l'élan des idées véhémentes; comme un canal
-étroit et droit, elle les rassemble et les précipite sur leur pente;
-il n'y a rien alors que leur assaut n'emporte, et c'est ainsi que lord
-Byron, du premier coup, à travers les critiques inquiètes, par-dessus
-les réputations jalouses, a percé jusqu'au public[321].
-
-Ainsi perça _Childe Harold_. Du premier coup, chacun fut troublé.
-C'était plus qu'un auteur qui parlait, c'était un homme. En dépit de
-ses désaveux, on sentait bien que l'auteur ne faisait qu'un avec le
-personnage; il se calomniait, mais il s'imitait. On le reconnaissait
-dans ce jeune noble voluptueux et dégoûté, prêt à pleurer au milieu de
-ses orgies, qui «seul errait perdu en de mornes rêveries, et, gorgé de
-plaisirs, aspirait presque à la douleur[322],» qui, fuyant sa terre
-natale, portait parmi les splendeurs et les gaîtés du Midi la
-persécutrice infatigable, «la pensée, comme un démon,» acharné après
-lui. On reconnaissait les paysages: ils avaient été copiés sur place.
-Et qu'est-ce qu'était tout ce livre, sinon son journal de voyage? Il y
-disait ce qu'il avait vu et ce qu'il avait senti. Quelle fiction
-poétique vaut la sensation vraie? Qu'y a-t-il de plus pénétrant que la
-confidence volontaire ou involontaire? Véritablement chaque mot ici
-notait une émotion des yeux ou du coeur. «Cet azur tendre de la mer
-unie; ces mousses des montagnes brunies par un ciel ardent[323],» ces
-îles «dans leurs robes de brume, rayées de bandes brunes et
-pourprées,» toutes ces beautés imposantes ou sereines, il en avait
-joui et parfois souffert, et c'est pour cela que nous les voyons à
-travers ses vers. Quelque objet qu'il touchât, il le faisait palpiter
-et vivre; c'est qu'en le regardant il avait palpité et vécu. Lui-même,
-un peu plus tard, laissant le masque d'Harold, reprenait son récit en
-son propre nom, et qui n'eût été touché d'aveux si passionnés et si
-entiers?
-
- Oui, il faut que je pense moins violemment; j'ai pensé--trop
- longtemps et lugubrement, jusqu'à ce que mon
- cerveau,--bouillonnant et épuisé par son propre
- tourbillon,--soit devenu un gouffre tournant de rêves et de
- flamme.--Voilà comment, n'ayant point appris tout jeune à
- dompter mon coeur,--les sources de ma vie ont été
- empoisonnées. Il est trop tard!--Pourtant je suis changé,
- quoique toujours le même en force--pour endurer ce que le
- temps ne peut amoindrir,--et pour me nourrir de fruits
- amers, sans accuser la destinée....
-
- Harold s'était bientôt reconnu le plus impropre des
- hommes--à vivre dans le troupeau des hommes. Il était--trop
- différent, incapable de plier ses pensées--à celles des
- autres, quoique son âme eût été foulée--dans sa jeunesse par
- ses propres pensées; toujours retranché dans son
- indépendance,--refusant de livrer le gouvernement de son
- esprit--à des âmes contre lesquelles la sienne se
- révoltait,--fier jusque dans un désespoir qui savait
- trouver--une vie en lui-même, et respirer en dehors de
- l'humanité!....
-
- Comme le Chaldéen, il tenait ses yeux fixés sur les
- étoiles,--jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi
- brillants--que leurs propres rayons, et que la terre, et ses
- discordes fangeuses,--et les fragilités humaines fussent
- oubliées toutes.--S'il avait pu maintenir son âme dans cet
- essor,--il eût été heureux; mais notre argile étouffe--son
- étincelle divine, enviant à l'homme la lumière--vers
- laquelle il monte, comme pour briser sa chaîne--enchaîné
- loin du ciel qui là-haut nous ouvre ses plages.
-
- Cependant, dans les demeures de l'homme, il était devenu une
- créature--anxieuse et harassée, sombre et
- déplaisante,--languissant comme un faucon sauvage dont
- l'aile est coupée,--pour qui l'air sans bornes serait la
- seule patrie.--Alors son accès lui revenait, et pour le
- dompter,--aussi ardemment que l'oiseau emprisonné heurte--sa
- poitrine et son bec contre le treillage de fer--jusqu'à ce
- que le sang teigne son plumage;--ainsi la chaleur de son âme
- captive allait dévorant le sang de son coeur[324].
-
-Voilà les sentiments avec lesquels il parcourait la nature et
-l'histoire, non pour les comprendre en s'oubliant devant elles, mais
-pour y chercher ou y imprimer l'image de ses propres passions. Il ne
-laisse pas parler les objets, il les force à lui répondre. Au milieu
-de leur paix, il n'est occupé que de son trouble. Il les monte au ton
-de son âme, et les force à répéter ses propres cris. Tout est tendu
-ici, comme en lui-même; la vaste strophe roule emportant dans son lit
-comblé le flot des idées véhémentes; la déclamation s'étale, pompeuse
-et parfois artificielle (c'est sa première oeuvre), mais puissante, et
-si souvent sublime que les vieilleries de la rhétorique qu'il garde
-encore disparaissent sous l'afflux des magnificences dont il la
-charge. Wordsworth, Walter Scott, à côté de cette prodigalité de
-splendeurs accumulées, semblaient pauvres et ternes; on n'avait point
-vu depuis Eschyle une pompe aussi tragique, et on suivait avec une
-sorte de saisissement le cortége des figures gigantesques qu'il
-amenait en files lugubres du fond du passé jusque sous nos yeux.
-
- J'étais à Venise, sur le pont des Soupirs,--un palais et une
- prison de chaque côté.--Je voyais, du sein de la vague, ses
- monuments se lever--comme à l'attouchement d'une baguette
- magique.--Dix siècles étendent leurs ailes brumeuses--autour
- de moi, et une auréole mourante rayonne--jusque sur ces
- temps lointains où mainte contrée sujette--tenait ses yeux
- fixés sur les bâtisses de marbre du lion ailé,--quand
- Venise, assise dans sa pompe, posait son trône sur ses cent
- îles.
-
- Elle semble une Cybèle des mers sortie de
- l'Océan,--s'élevant avec sa tiare de tours
- orgueilleuses,--dans le vague lointain, d'un mouvement
- majestueux,--souveraine des eaux et de leurs
- puissances.--Elle l'était jadis; ses filles avaient leur
- douaire--dans les dépouilles des nations, et l'inépuisable
- Orient--versait dans son giron les pierreries en pluies
- éblouissantes.--Elle trônait dans sa pourpre, et à ses
- fêtes--les monarques invités croyaient leur dignité
- accrue[325]....
-
- La Bataille géante[326] est debout sur la montagne;--le
- soleil brunit l'éclat de ses tresses sanglantes;--dans ses
- mains de feu, les boulets flamboient,--et ses yeux brûlent
- tout ce que leur éclair a touché.--Çà et là, sans repos,
- elle roule, un instant fixe, puis au loin,--lançant sa
- flamme. Devant ses pieds de fer,--le Meurtre s'est blotti
- pour compter les oeuvres de mort.--Car ce matin trois
- puissantes nations se rencontrent--pour verser devant son
- autel le sang qu'elle trouve le plus doux.
-
- Par le ciel! c'est une splendide vue--pour celui qui n'a
- point là d'ami ni de frère--de voir leurs écharpes rivales,
- aux broderies bigarrées,--de voir leurs armes variées qui
- étincellent dans l'air!--Les vaillants dogues de la guerre
- se lancent hors de leur repaire,--et grincent de leurs
- crocs, et hurlent haut après la proie.--Tous se joignent à
- la chasse, mais peu auront part au triomphe;--le tombeau
- prendra pour soi le plus précieux du butin,--et le Massacre
- assouvi peut à peine, à force de joie, compter leurs
- files[327]....
-
- Quel fruit retirerons-nous de notre maigre et pauvre
- être?--Nos sens étroits,--notre raison fragile,--la vie
- courte,--la vérité, une perle qui aime l'abîme,--toutes les
- choses pesées dans la fausse balance de la
- coutume;--l'opinion, souveraine toute-puissante, qui
- jette--sur la terre le manteau de ses obscurités, jusqu'à ce
- que le juste--et l'injuste semblent des accidents, et que
- les hommes pâlissent--de la crainte que leurs propres
- jugements n'éclatent au jour,--et que leurs libres pensées
- ne soient des crimes, et que la terre n'ait trop de lumière.
-
- Voilà comme ils fouissent leur sillon dans leur misère
- inerte,--pourrissant de père en fils et d'âge en âge,--fiers
- de leur nature foulée. Voilà comme ils meurent,--léguant
- leur rage héréditaire--à une race nouvelle d'esclaves-nés,
- qui recommenceront la guerre--pour garder leurs chaînes, et,
- plutôt que d'être libres,--saigneront en gladiateurs, et
- toujours iront s'assaillant--dans cette même arène où ils
- voient--leurs compagnons tombés avant eux, comme les
- feuilles du même arbre[328].
-
-Jamais style a-t-il mieux exprimé l'âme? On la voit ici qui travaille
-et s'épanche. Longuement et orageusement les idées y ont bouillonné
-comme les pièces de métal entassées dans la fournaise. Elles y ont
-fondu sous l'effort de la chaleur intense; elles y ont mêlé leurs
-laves avec des frémissements et des explosions, et voilà qu'enfin la
-porte s'ouvre: un lourd ruisseau de feu descend dans le canal ménagé
-d'avance, embrasant l'air qui frissonne, et ses teintes flamboyantes
-brûlent les yeux qui s'obstinent à le regarder.
-
-[Note 314: I have written from the fulness of my mind, from
-passion, from impulse, from many motives, but not «for their sweet
-voices.»
-
-To withdraw myself from myself has ever been my sole, my entire, my
-sincere motive in scribbling at all--and publishing also the
-continuance of the same object, by the action it affords to the mind,
-which else recoils upon itself.]
-
-[Note 315: I told you before that I can never recast any thing. I
-am like the tiger. If I miss the first spring, I go grumbling to my
-jungle again. But if I do it, it is crushing.]
-
-[Note 316: I could not write upon any thing without some personal
-experience and foundation.]
-
-[Note 317: I am a great reader and admirer of those books (the
-Bible) and had read them through and through before I was eight years
-old.--That is to say the Old Testament, for the New struck me as a
-task, but the other as a pleasure.]
-
-[Note 318: As to Pope, I have always regarded him as the greatest
-man in our poetry. Depend upon it. The rest are barbarians. He is a
-Greek temple, with a gothic cathedral on one hand and a turkish
-mosque, and all sorts of fantastic pagodas and conventicles about him.
-You may call Shakspeare and Milton pyramids, but I prefer the temple
-of Theseus or the Parthenon to a mountain of burnt brick-work.... The
-grand distinction of the under forms of the new school of poets is
-their vulgarity. By this I do not mean they are coarse, but shabby
-genteel.]
-
-[Note 319: All the styles of the day are bombastic. I don't except
-my own, no one has done more through negligence to corrupt the
-language.]
-
-[Note 320: Voyez le pamphlet qu'il fit contre les lakistes.]
-
-[Note 321: On vendit du _Corsaire_ 13000 exemplaires en un jour.]
-
-[Note 322:
-
- And now Childe Harold was sore sick at heart,
- And from his fellow bacchanals would flee;
- 'Tis said, at times the sullen tear would start,
- But pride congeal'd the drop within his ee:
- Apart he stalk'd in joyless reverie,
- And from his native land resolved to go,
- And visit scorching climes beyond the sea;
- With pleasure drugg'd he almost long'd for woe.]
-
-[Note 323:
-
- The tender azure of the unruffled deep,
- The mountain moss by scorching skies imbrown'd....
- The orange tints that gild the greenest bough....]
-
-[Note 324:
-
- Yet must I think less wildly:--I _have_ thought
- Too long and darkly, till my brain became
- In its own eddy boiling and o'erwrought,
- A whirling gulf of phantasy and flame:
- And thus, untaught in youth my heart to tame,
- My springs of life were poison'd. 'Tis too late!
- Yet I am changed; though still enough the same
- In strength to bear what time cannot abate,
- And feed on bitter fruits without accusing fate.
-
- .... But soon he knew himself the most unfit
- Of men to herd with man, with whom he held
- Little in common; untaught to submit
- His thoughts to others, though his soul was quell'd
- In youth by his own thoughts; still uncompell'd,
- He would not yield dominion of his mind
- To spirits against whom his own rebell'd;
- Proud though in desolation, which could find,
- A life within itself, to breathe without mankind.
-
- .... Like the Chaldean, he could watch the stars,
- Till he had peopled them with beings bright
- As their own beams; and hearth, and earthborn jars
- And human frailties, were forgotten quite:
- Could he have kept his spirits to that flight,
- He had been happy; but this clay will sink
- Its spark immortal, envying it the light
- To which it mounts, as if to break the link
- That keeps us from yon heaven which woos us to its brink.
-
- But in man's dwellings he became a thing
- Restless and worn, and stern and wearisome,
- Droop'd as a wild-born falcon with clipt wing,
- To whom the boundless air alone were home:
- Then came his fit again, which to o'ercome,
- As eagerly the barr'd-up bird will beat
- His breast and beak against his wiry dome
- Till the blood tinge his plumage, so the heat
- Of his impeded soul would through his bosom eat.]
-
-[Note 325:
-
- I stood in Venice, on the Bridge of Sighs;
- A palace and a prison on each hand:
- I saw from out the wave her structures rise
- As from the stroke of the enchanter's wand:
- A thousand years their cloudy wing expand
- Around me, and a dying glory smiles
- O'er the far time, when many a subject land
- Look'd to the winged lion's marble piles,
- When Venice sat in state, throned on her hundred isles.
-
- She looks a sea-Cybele fresh from Ocean,
- Rising with her tiara of proud towers
- At airy distance, with majestic motion,
- A ruler of the waters and their powers:
- And such she was;--her daughters had their dowers
- From spoils of nations, and the exhaustless East
- Pour'd in her lap all gems in sparkling showers:
- In purple was she robed, and of her feast
- Monarchs partook, and deem'd their dignity increased....]
-
-[Note 326: Talavera.]
-
-[Note 327:
-
- Lo! where the giant on the mountain stands,
- His blood-red tresses deepening in the sun,
- With deathshot glowing in his fiery hands,
- And eye that scorcheth all it glares upon;
- Restless it rolls, now fix'd, and now anon
- Flashing afar,--and at his iron feet
- Destruction cowers, to mark what deeds are done;
- For on this morn three potent nations meet,
- To shed before his shrine the blood he deems most sweet.
-
- By Heaven! It is a splendid sight to see
- (For one who hath no friend, no brother there)
- Their rival scarfs of mix'd embroidery,
- Their various arms that glitter in the air!
- What gallant war-hounds rouse them from their lair,
- And gnash their fangs, loud yelling for the prey!
- All join the chase, but few the triumph share:
- The grave shall bear the chiefest prize away,
- And Havoc scarce for joy can number their array....]
-
-[Note 328:
-
- .... What from this barren being do we reap?
- Our senses narrow, and our reason frail,
- Life short, and truth a gem which loves the deep,
- And all things weigh'd in custom's falsest scale;
- Opinion an omnipotence,--whose veil
- Mantles the earth with darkness, until right
- And wrong are accidents, and men grow pale
- Lest their own judgments should become too bright,
- And their free thoughts be crimes, and earth have too much light.
-
- And thus they plod in sluggish misery,
- Rotting from sire to son, and age to age,
- Proud of their trampled nature, and so die,
- Bequeathing their hereditary rage
- To the new race of inborn slaves, who wage
- War for their chains, and, rather than be free,
- Bleed gladiator-like, and still engage
- Within the same arena where they see
- Their fellows fall before, like leaves of the same tree.]
-
-
-III
-
-Ce n'était pas assez pour lui de la description et du monologue; il
-avait besoin, pour exprimer son personnage idéal, d'événements et
-d'actions. Il n'y a que les événements qui mettent à l'épreuve la
-force et le ressort de l'âme; il n'y a que les actions qui manifestent
-et mesurent cette force et ce ressort. Parmi les événements, il a
-cherché les plus puissants, parmi les actions, les plus fortes, et
-l'on a vu paraître coup sur coup _la Fiancée d'Abydos_, _le Giaour_,
-_le Corsaire_, _Lara_, _Parisina_, _le Siége de Corinthe_, _Mazeppa_
-et _le Prisonnier de Chillon_.
-
-Je le sais, ces éclatants poëmes se sont ternis en quarante ans. Dans
-ce collier de pierreries orientales, on a découvert les verroteries,
-et Byron, qui ne les aimait qu'à demi, avait mieux jugé que ses juges.
-Encore avait-il mal jugé; les morceaux qu'il préférait sont les plus
-faux. Son _Corsaire_ est taché d'élégances classiques; la chanson des
-pirates qu'il met au commencement n'est pas plus vraie qu'un choeur de
-l'Opéra italien; ses chenapans y font des antithèses philosophiques
-aussi équilibrées que celles de Pope. Cent fois l'Ambition, la Gloire,
-l'Envie, le Désespoir et le reste des personnages abstraits, tels
-qu'on les mettait sur les pendules au temps de l'Empire, font invasion
-au milieu des passions vivantes[329]. Les plus nobles passages sont
-défigurés par des apostrophes de collége, et la prétendue diction
-poétique vient y étaler sa friperie usée et ses ornements
-convenus[330]. Bien pis, il vise à l'effet et suit la mode. Les
-ficelles mélodramatiques viennent tirer à propos son personnage pour
-obtenir la grimace qui fera frémir le public: «Écoutez!--Qui vient là
-sur un noir coursier?--Approche, bas esclave rampant, et réponds: ne
-sont-ce point là les Thermopyles[331]?» Tristes procédés, emphatiques
-et vulgaires, imités de Lucain et de nos Lucains modernes, mais qui
-font effet pendant la chaleur de la première lecture et sur la
-populace des auditeurs. Il y a un moyen sûr d'attirer la foule autour
-de soi, c'est de crier fort; avec des naufrages, des siéges, des
-meurtres et des combats, on l'intéressera toujours; montrez-lui des
-forbans, des aventuriers désespérés: ces figures contractées ou
-furieuses la tireront de sa vie régulière et monotone; elle ira les
-voir comme elle va aux théâtres du boulevard et par le même instinct
-qui lui fait lire les romans à quatre sous. Joignez-y, en façon de
-contraste, des femmes angéliques, tendres et soumises, surtout belles
-comme des anges. Byron n'y manque pas, et ajoute à toutes ces
-séductions la fantasmagorie de la scène, le décor oriental ou
-pittoresque; les vieux châteaux des Alpes, les vagues de la
-Méditerranée, les soleils couchants de la Grèce, le tout en haut
-relief, avec des ombres marquées et des couleurs voyantes. Nous sommes
-tous peuple à l'endroit des émotions, et la grande dame, comme la
-femme de chambre, donne d'abord ses larmes sans chicaner l'auteur sur
-les moyens.
-
-Et cependant la vérité surnage. Non, cet homme n'est point un
-arrangeur d'effets ou un faiseur de phrases. Il a vécu parmi les
-spectacles qu'il décrit; il a éprouvé les émotions qu'il raconte. Il
-est allé dans la tente d'Ali-Pacha, il a goûté l'âpre saveur des
-aventures maritimes et des moeurs sauvages. Il a senti vingt fois le
-voisinage de la mort: en Morée, dans les angoisses de la solitude et
-de la fièvre; à Suli, dans un naufrage; à Malte, en Angleterre et en
-Italie, dans des menaces de duel, dans des projets d'insurrection,
-dans des commencements de coups de main, en mer, armé, ou à cheval,
-ayant vu à sa porte, et plus d'une fois, l'assassinat, les plaies,
-l'agonie. «Je vis ici, écrivait-il, exposé tous les jours à être
-assassiné[332], car je me suis fait un ennemi d'un homme puissant qui
-n'a pas de conscience. Cela ne me fait pas dormir plus mal, ni ne
-m'empêche d'aller à cheval dans les endroits solitaires, parce que la
-précaution est inutile. On pense à cela comme à une maladie qui peut
-ou non vous frapper[333].» Il disait vrai: nul devant le danger ne
-s'est tenu plus droit et plus ferme. Un jour, près du golfe de
-San-Fiorenzo[334], son _yacht_ fut jeté à la côte; la mer était
-horrible et les écueils en vue; les passagers baisaient leur rosaire
-ou s'évanouissaient d'horreur, et les deux capitaines, consultés,
-déclarèrent le naufrage infaillible. «Bien, dit lord Byron, nous
-sommes tous nés pour mourir. Je m'en irai avec regret, mais
-certainement sans crainte.» Et il ôta ses habits, engageant les autres
-à en faire autant, non qu'on pût se sauver parmi de telles vagues:
-«mais, disait-il, comme les enfants qui se laissent aller d'eux-mêmes
-au sommeil une fois qu'ils se sont fatigués à force de crier, nous
-mourrons plus tranquillement quand nous nous serons épuisés à
-nager[335].» Là-dessus il s'assit, croisant ses bras, fort calme; même
-il plaisanta le capitaine, qui mettait ses dollars dans les poches de
-son gilet. Cependant les longues lames pesantes déferlaient sur les
-rocs avec le craquement d'une forêt de chênes fracassés par un
-tourbillon,» le navire arrivait sur l'écueil; on ne vit point pendant
-tout ce temps Byron changer de visage.--Un homme ainsi éprouvé et
-trempé pouvait peindre les situations et les sentiments extrêmes.
-Après tout, on ne les peint jamais que comme lui, par expérience[336].
-Les plus inventifs, Dante et Shakspeare, quoique tout autres, ne font
-pas autrement. Leur génie a beau monter haut, il a toujours les pieds
-plongés dans l'observation, et leurs plus folles comme leurs plus
-magnifiques peintures n'arrivent jamais qu'à offrir au monde l'image
-de leur siècle ou de leur propre coeur. Tout au plus ils _déduisent_,
-c'est-à-dire qu'ayant deviné, sur deux ou trois traits, le fond de
-l'homme qui est en eux et des hommes qui sont autour d'eux, ils en
-tirent, par un raisonnement subit dont ils n'ont point conscience,
-l'écheveau nuancé des actions et des sentiments. Ils ont beau être
-artistes, ils sont observateurs. Ils ont beau inventer, ils décrivent.
-Leur gloire ne consiste point dans l'étalage d'une fantasmagorie,
-mais dans la découverte d'une vérité. Ils entrent les premiers dans
-quelque province inexplorée de la nature humaine, qui devient leur
-domaine, et désormais, comme un apanage, soutient leur nom. Byron a
-trouvé la sienne, qui est celle des sentiments tendres et tristes;
-c'est une lande, et pleine de ruines, mais il est chez lui, et il est
-seul.
-
-Quel séjour! Et c'est sur cette désolation qu'il s'appesantit. Il la
-médite. Regardez passer les frères de Childe Harold, les personnages
-qui la peuplent. Celui-ci est dans un cachot, enchaîné avec les deux
-frères qui lui restent. Trois autres et leur père ont péri en
-combattant ou ont été brûlés pour leur foi. Un à un, sous les yeux de
-l'aîné, les deux derniers languissent et défaillent: agonie
-silencieuse et lente dans l'obscurité humide où perce à travers une
-crevasse un rayon de lumière malade. Le premier meurt, et les
-survivants demandent qu'on l'enterre du moins à l'endroit où vient
-cette pauvre clarté. Les geôliers rient et lui font la fosse à la
-place où il est mort, «dans la terre plate et sans gazon,» laissant
-pendre au-dessus «sa chaîne vide.» Jour par jour alors, le plus jeune
-se flétrit «comme une fleur sur sa tige,» sans se plaindre, au
-contraire encourageant son frère qui se tait, désespéré et morne[337].
-Les piliers sont trop loin, il ne peut approcher du jeune homme
-mourant; il prête l'oreille, et entend ses soupirs qui se
-ralentissent; il crie à l'aide, et nul ne vient. Il rompt sa chaîne
-d'un grand bond; tout est fini. Il prend cette main froide, et là,
-devant le corps demeuré inerte, ses sens se bouchent, sa pensée
-s'arrête, il est comme un homme qui se noie, qui, après avoir traversé
-l'angoisse, se laisse enfoncer aussi fixe qu'une pierre, et qui ne
-sent plus son être que par un roidissement universel d'horreur.--En
-voici un autre, lié nu et lancé à travers le steppe sur un cheval
-sauvage. Il se tord, et ses membres enflés, coupés par les cordes,
-saignent. Un jour entier il court, et derrière lui les loups hurlent.
-Toute la nuit il entend leur long galop monotone, et à la fin sa force
-s'abat: «la terre s'enfonçait, le ciel roulait;--il me sembla que je
-tombais à terre:--je me trompais, j'étais trop bien lié!--Mon coeur
-devint malade, mon cerveau douloureux;--il palpita un temps, puis ne
-battit plus.--Le ciel tournoyait comme une grande roue.--Je vis les
-arbres chanceler comme des hommes ivres.--Un éclair faible passa
-devant mes yeux,--qui ne virent plus. Celui qui meurt--ne peut pas
-mourir davantage.--Je sentais les ténèbres venir et s'en aller,--et je
-luttais pour m'éveiller; mais je ne pouvais m'accrocher et gravir
-jusqu'à la vie.--Je me sentais comme un naufragé à la mer sur une
-planche,--quand toutes les vagues qui fondent sur lui--le soulèvent en
-même temps et l'engloutissent[338].» Les nommerai-je tous? Hugo,
-Parisina, les Foscari, le Giaour, le Corsaire. Toujours son héros est
-l'homme aux prises avec la pire angoisse, en face du naufrage, de la
-torture, de la mort, de sa propre mort douloureuse et prolongée, de la
-mort amère de ses plus chers bien-aimés, avec le remords pour
-compagnon, parmi les lugubres perspectives de l'éternité menaçante,
-sans autre soutien que l'énergie native et l'orgueil endurci. Ils ont
-trop désiré, trop impétueusement, d'un élan insensé, comme un cheval
-sans bouche, et désormais leur destin intérieur les pousse dans le
-gouffre qu'ils voient et ne veulent plus éviter. Quelle nuit que celle
-d'Alp devant Corinthe! Il est renégat et vient avec des musulmans
-assiéger des chrétiens, d'anciens amis, Minotti, le père de la jeune
-fille qu'il aime. Demain il va donner l'assaut, et il pense à sa
-propre mort qu'il pressent, au carnage des siens qu'il prépare. Nul
-appui intérieur, sinon le ressentiment enraciné et la fixité de la
-volonté roidie. Les musulmans le méprisent, les chrétiens l'exècrent,
-et sa gloire ne fait que publier sa trahison. Oppressé et fiévreux, il
-sort à travers le camp endormi, et va errer sur le rivage. «Il est
-minuit; sur les montagnes brunes,--la froide lune ronde luit
-descendue;--la mer bleue roule, le ciel bleu--s'étend comme un océan
-suspendu dans les hauteurs,--parsemé d'îles de lumière.--Les vagues
-sur les deux rivages reposaient,--calmes, transparentes, aussi azurées
-que l'air.--À peine si leur écume ébranlait les cailloux du bord,--et
-leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau.» «--Les vents
-étaient endormis sur les vagues,--les étendards laissaient retomber
-leurs plis le long de leurs hampes,--et ce profond silence n'était
-point interrompu,--sauf quand la sentinelle criait son signal,--sauf
-quand un cheval poussait son hennissement vibrant et aigu,--sauf quand
-le vaste bourdonnement de cette multitude sauvage--allait bruissant
-comme font les feuilles, d'une côté à l'autre côte[339].» Comme le
-coeur se sent malade en face de pareils spectacles! Quel contraste
-entre son agonie et la paix de l'immortelle nature! Comme les bras se
-tendent alors vers la beauté idéale, et comme ils retombent
-impuissants au contact de notre fange et de notre immortalité! Alp
-avance sur la grève, jusqu'au pied du bastion, sous le feu des
-sentinelles: il n'y songe guère. «Il regardait les chiens maigres sous
-le mur,--qui faisaient leur carnaval sur les morts,--se gorgeant et
-grondant sur les carcasses et les membres.--Ils étaient trop affairés
-pour aboyer contre lui.--Ils avaient arraché la chair du crâne d'un
-Tartare,--comme on pèle une figue quand le fruit est frais,--et les
-crocs blancs grinçaient sur le crâne encore plus blanc,--quand il
-glissait à travers leurs mâchoires émoussées.--Eux, paresseusement,
-allaient mâchonnant les os des morts,--et pouvant à peine se traîner
-hors de l'endroit où ils s'étaient emplis,--tant ils avaient bien
-rompu leur long jeûne,--sur ceux qui étaient tombés pour leur repas de
-la nuit.--Alp reconnut, aux turbans, qui avaient roulé sur le
-sable,--les premiers entre les plus braves de sa troupe;--rouges et
-verts étaient les châles qui ceignaient leurs têtes,--et chaque crâne
-avait une longue touffe de cheveux;--tout le reste était rasé et
-nu.--Leurs crânes étaient dans la gueule du chien sauvage,--et leur
-chevelure entortillée autour de sa mâchoire.--Tout auprès, sur le
-rivage, au bord du golfe,--un vautour s'était posé, battant des ailes,
-pour chasser un loup--qui était descendu furtivement des collines,
-mais se tenait à l'écart,--effarouché par les chiens, loin de la proie
-humaine.--Pourtant il attrappa sa part d'un cheval qui gisait,--rongé
-par les oiseaux sur les sables de la baie[340].» Voilà l'issue de
-l'homme; la chaude frénésie de la vie aboutit là; enseveli ou non, peu
-importe: vautours ou chacals, ses fossoyeurs se valent. La tempête de
-ses colères et de ses efforts n'a servi qu'à le leur jeter en pâture,
-et il n'arrive sous leurs becs ou sous leurs mâchoires qu'avec le
-sentiment de ses espérances frustrées et de ses désirs inassouvis.
-Quelqu'un de nous a-t-il pu oublier la mort de Lara après l'avoir lue?
-Quelqu'un a-t-il vu ailleurs, sauf dans Shakspeare, une plus lugubre
-peinture de la destinée de l'homme en vain cabré contre son frein?
-Quoique généreux comme Macbeth, il a tout osé, comme Macbeth, contre
-la loi et contre la conscience, même contre la pitié et le plus
-vulgaire honneur; les crimes commis l'ont acculé à d'autres crimes, et
-le sang versé l'a fait glisser dans une mare de sang. Corsaire, il a
-tué; coupe-jarret, il assassine, et les meurtres anciens qui peuplent
-ses rêves viennent avec leurs ailes de chauves-souris heurter aux
-portes de son cerveau. On ne les chasse point, ces noires visiteuses;
-la bouche a beau rester muette, le front pâli et l'étrange sourire
-témoignent de leur venue. Et pourtant c'est un noble spectacle que de
-voir l'homme debout, la contenance calme jusque sous leur
-attouchement. Le dernier jour est venu, et six pouces de fer ont eu
-raison de toute cette force et de toute cette furie. Il est couché
-sous un tilleul, et sa plaie ruisselle. À chaque convulsion, le flot
-jaillit plus noir, puis s'arrête; le sang ne tombe plus que goutte à
-goutte, et déjà son front est humide, son oeil terne. Les vainqueurs
-arrivent, il ne daigne pas leur répondre; le prêtre approche la croix
-bénite, il l'écarte avec mépris. Ce qui lui reste de vie est pour ce
-pauvre page, seul être qui l'ait aimé, qui l'a suivi jusqu'au bout,
-qui maintenant essaye d'étancher le sang de sa blessure. «Lara peut à
-peine parler, mais fait signe que c'est en vain;»--il lui prend la
-main, le remercie d'un sourire, et, lui parlant sa langue, une langue
-inconnue, lui montre du doigt le côté du ciel où en ce moment le
-soleil se lève, et la patrie perdue où il veut le renvoyer. Des
-assistants nul souci; sur lui-même aucun retour; son visage reste
-«immobile et sombre, sans repentir,» comme dans sa vie. «Cependant son
-souffle haletant soulève péniblement sa poitrine,--et le nuage
-s'épaissit sur ses yeux troubles,--ses membres s'étendent en
-tremblotant, et sa tête retombe[341].» Tout est fini, et de ce hautain
-esprit il ne reste plus qu'une pauvre argile. Après tout, pour de tels
-coeurs c'est là le sort désirable; ils ont mal pris la vie, et ne
-reposent bien que dans le tombeau.
-
-Étrange poésie toute septentrionale, qui a sa racine dans l'_Edda_ et
-sa fleur dans Shakspeare, née jadis d'un ciel inclément, au bord d'une
-mer tempétueuse, oeuvre d'une race trop volontaire, trop forte et trop
-sombre, et qui, après avoir prodigué les images de la désolation et de
-l'héroïsme, finit par étendre comme un voile noir sur toute la nature
-vivante le rêve de l'universelle destruction. Ce rêve est ici comme
-dans l'_Edda_, presque aussi grandiose. «J'eus un songe qui n'était
-pas tout entier un songe.--Le clair soleil était éteint, et les
-étoiles--erraient dans les ténèbres de l'éternel espace,--sans rayons,
-ne voyant plus leur route, et la terre froide--se balançait aveugle et
-noircissante dans l'air sans lune.--Le matin venait, s'en allait et
-venait encore, mais n'apportait point de jour....--Les hommes mirent
-le feu aux forêts pour s'éclairer; mais heure par heure--elles
-tombaient et se consumaient; les troncs pétillants--s'éteignaient avec
-un craquement, puis tout était noir.--Ils vivaient près de ces feux
-nocturnes, et les trônes,--les palais des rois couronnés, les cabanes,
-les habitations de tous les êtres qui vivent sous un toit--flambèrent
-en guise de torches. Les cités furent incendiées,--et les hommes se
-tenaient assemblés autour de leurs maisons brûlantes--pour se regarder
-encore une fois la face les uns des autres. Leurs fronts sous cette
-lumière désespérée avaient un aspect infernal, lorsque par
-saccades--les éclairs arrivaient sur eux. Quelques-uns gisaient à
-terre,--et cachaient leurs yeux et pleuraient.--D'autres,
-souriant,--appuyaient leur menton sur les mains crispées.--D'autres
-couraient çà et là et nourrissaient--avec du bois leurs bûchers
-funéraires, et levaient les yeux--avec une anxiété folle vers le ciel
-morne,--linceul d'un monde mort; puis de nouveau,--avec des
-malédictions, ils se jetaient sur la poussière,--grinçaient des dents
-et hurlaient. Les oiseaux sauvages criaient,--et dans leur épouvante
-venaient tomber à terre--et battaient l'air de leurs ailes inutiles.
-Les brutes les plus farouches--arrivaient apprivoisées et craintives,
-et les vipères rampaient--et s'entrelaçaient parmi la multitude--avec
-des sifflements, mais sans morsure. On les tua pour s'en nourrir.--La
-Guerre, qui pour un moment s'était apaisée,--s'assouvit de nouveau:
-ils achetèrent un repas--avec du sang, et chacun, morne, s'assit à
-part,--se gorgeant dans l'ombre. Plus d'amour;--la terre n'avait plus
-qu'une pensée, celle de la mort,--de la mort présente et sans gloire,
-et la dent--de la famine mordait toutes les entrailles. Les
-hommes--mouraient, et leurs os étaient sans tombe comme leur
-chair.--Les maigres étaient dévorés par les maigres.--Même les chiens
-assaillirent leurs maîtres, tous sauf un;--et celui-ci fut fidèle au
-cadavre, écartant--les oiseaux, et les bêtes, et les hommes affamés,
-par ses hurlements,--jusqu'à ce que la faim leur eût serré la gorge,
-ou que les morts qui tombaient--eussent alléché leurs mâchoires
-maigres.--Lui-même n'alla point chercher de nourriture,--mais d'un
-piteux et perpétuel gémissement,--avec des cris pressés et désolés,
-léchant la main--qui ne lui répondait point par une caresse, il
-mourut.--La foule périt de faim par degrés; mais deux hommes--dans une
-énorme cité survécurent,--et ils étaient ennemis. Ils se
-rencontrèrent--auprès des brandons mourants d'un autel--où un amas de
-choses saintes avaient été empilées--pour un usage profane. Ils les
-ramassèrent,--et, grelottant, de leurs froides mains de
-squelettes--ils grattèrent--les faibles cendres, et leur faible
-souffle--tâcha d'y souffler une petite vie, et fit une flamme--qui
-était une dérision. Puis, comme elle devenait plus claire,--ils
-levèrent leurs yeux et regardèrent--chacun la face de l'autre; ils se
-virent, crièrent et moururent.--Ils moururent d'épouvante par
-l'horreur de leur propre aspect[342].»
-
-[Note 329: Par exemple:
-
- As weeping Beauty's cheek at Sorrow's tale.]
-
-[Note 330: Voici des vers dignes de Pope, très-beaux et très-faux:
-
- And havoc loathes so much the waste of time,
- She scarce had left an uncommitted crime.
- One hour beheld him since the tide he stemm'd,
- Disguised, discover'd, conquering, ta'en, condemn'd,
- A chief on land, an outlaw on the deep,
- Destroying, saving, prison'd, and asleep!]
-
-[Note 331:
-
- Who thundering comes on blackest steed,
- With slacken'd bit and hoof of speed?
- .... Approach, thou craven crouching slave:
- Say, is not this Thermopylæ?]
-
-[Note 332: Moore's _Life of lord Byron_, III, 438; 1820.]
-
-[Note 333: I am living here exposed to it (assassination) daily,
-for I have happened to make a powerful and unprincipled man my enemy,
-and I never sleep the worse for it, or ride in less solitary places,
-because precaution is useless and one thinks of it as of a disease
-which may or may not strike.]
-
-[Note 334: Galt's _Life of lord Byron_, 113.]
-
-[Note 335: «Well, we are all born to die--I shall go with regret,
-but certainly not with fear.--It is every man's duty to endeavour to
-preserve the life God has given him; so I advise you all to strip:
-swimming, indeed, can be of little use in these billows--but as
-children, when tired with crying, sink placidly to repose--we, when
-exhausted with struggling, shall die the easier....»]
-
-[Note 336: «Qu'aurais-je connu et écrit si j'avais été un paisible
-politique mercantile ou un lord d'antichambre? Un homme doit voyager
-et se jeter dans le tourbillon, sinon ce n'est pas vivre.» Moore, III,
-429.]
-
-[Note 337:
-
- They coldly laughed,--and laid him there:
- The flat and turfless earth above
- The being we so much did love;
- His empty chain above it leant....
- .... He faded............
- .......... with all the while a cheek whose bloom
- Was as mockery of the tomb,
- Whose tints as gently sunk away
- As a departing rainbow's ray.....]
-
-[Note 338:
-
- .... The Earth gave way, the skies roll'd round,
- I seem'd to sink upon the ground;
- But err'd, for I was fastly bound,
- My heart turn'd sick, my brain grew sore,
- And throbb'd awhile, then beat no more:
- The skies span like a mighty wheel;
- I saw the trees like drunkards reel,
- And a slight flash sprang o'er my eyes,
- Which saw no farther: he who dies
- Can die no more than then I died.
- .... I felt the blackness come and go
- And strove to wake; but could not make
- My senses climb up from below:
- I felt as on a plank at sea,
- When all the waves that dash o'er thee,
- At the same time upheave and whelm,
- And hurl thee towards a desert realm.]
-
-[Note 339:
-
- 'Tis midnight: on the mountains brown
- The cold, round moon shines deeply down;
- Blue roll the waters, blue the sky
- Spreads like an Ocean hung on high,
- Bespangled with those isles of light...
- ......................
- The waves on either shore lay there
- Calm, clear, and azure as the air;
- And scarce their foam the pebbles shook,
- But murmur'd meekly as the brook.
- The winds were pillow'd on the waves;
- The banners droop'd along their staves,
- And that deep silence was unbroke,
- Save where the watch his signal spoke,
- Save where the steed neigh'd oft and shrill,
- And the wide hum of that wild host
- Rustled like leaves from coast to coast....]
-
-[Note 340:
-
- .... And he saw the lean dogs beneath the wall
- Hold o'er the dead their carnival,
- Gorging and growling o'er carcass and limb;
- They were too busy to bark at him.
- From a Tartar's skull they had stripp'd the flesh,
- As ye peel the fig when its fruit is fresh;
- And their white tusks crunch'd o'er the whiter skull,
- As it slipp'd through their jaws when their edge grew dull,
- As they lazily mumbled the bones of the dead,
- When they scarce could rise from the spot where they fed;
- So well had they broken a lingering fast
- With those who had fallen for that night's repast.
- And Alp knew, by the turbans that roll'd on the sand,
- The foremost of these were the best of his band:
- Crimson and green were the shawls of their wear,
- And each scalp had a single long tuft of hair,
- All the rest was shaven and bare.
- The scalps were in the wild dog's maw,
- The hair was tangled round his jaw.
- But close by the shore, on the edge of the gulf,
- There sat a vulture flapping a wolf,
- Who had stolen from the hills, but kept away,
- Scared by the dogs, from the human prey;
- But he seized on his share of a steed that lay,
- Pick'd by the birds, on the sands of the bay.]
-
-[Note 341:
-
- He scarce can speak, but motions him 't is vain,
- He clasps the hand that pang which would assuage.
- And sadly smiles his thanks to that dark page.
- .... His dying tones are in that other tongue,
- To which some strange remembrance wildly clung....
- .... And once, as Kaled's answering accents ceased,
- Rose Lara's hand, and pointed to the East:
- Whether (as then the breaking sun from high
- Roll'd back the clouds), the morrow caught his eye,
- Or that it was chance, or some remember'd scene,
- That raised his arm to point where such had been,
- Scarce Kaled seem'd to know, but turn'd away,
- As if his heart abhorr'd that coming day,
- And shrunk his glance before that morning light,
- To look on Lara's brow,--where all grew night.
- .... But from his visage little could we guess,
- So unrepentant, dark, and passionless....
- .... But gasping heaved the breath that Lara drew,
- And dull the film along his dim eye grew;
- His limbs stretch'd fluttering, and his head droop'd o'er.]
-
-[Note 342:
-
- I had a dream, which was not all a dream.
- The bright sun was extinguish'd, and the stars
- Did wander darkling in the eternal space,
- Rayless, and pathless, and the icy earth
- Swung blind and blackening in the moonless air;
- Morn came and went--and came, and brought no day.
- .............................
- Forests were set on fire--but hour by hour
- They fell and faded--and the crackling trunks
- Extinguish'd with a crash--and all was black.
- ............................
- And they did live by watchfires--and the thrones,
- The palaces of crowned kings--the huts,
- The habitations of all things which dwell,
- Were burnt for beacons; cities were consumed,
- And men were gathered round their blazing homes
- To look once more into each other's face;
- .... The brows of men by the despairing light
- Wore an unearthly aspect, as by fits
- The flashes fell upon them; some lay down
- And hid their eyes and wept; and some did rest
- Their chins upon their clenched hands, and smiled;
- And others hurried to and fro, and fed
- Their funeral piles with fuel, and look'd up
- With mad disquietude on the dull sky,
- The pall of a past world; and thence again
- With curses cast them down upon the dust
- And gnash'd their teeth and howl'd: the wild birds shriek'd,
- And, terrified, did flutter on the ground,
- And flap their useless wings; the wildest brutes
- Came tame and tremulous; and vipers crawl'd
- And twined themselves among the multitude,
- Hissing, but stingless--they were slain for food:
- And War, which for a moment was no more,
- Did glut himself again; a meal was bought
- With blood, and each sate sullenly apart,
- Gorging himself in gloom: no love was left;
- All earth was but one thought--and that was death,
- Immediate and inglorious; and the pang
- Of famine fed upon all entrails--men
- Died, and their bones were tombless as their flesh;
- The meagre by the meagre were devour'd,
- Even dogs assail'd their masters, all save one,
- And he was faithful to a corpse, and kept
- The birds and beasts and famish'd men at bay,
- Till hunger clung them; or the dropping dead
- Lured their lank jaws; himself sought out no food.
- But with a piteous and perpetual moan,
- And a quick desolate cry, licking the hand
- Which answer'd not with a caress--he died.
- The crowd was famish'd by degrees; but two
- Of an enormous city did survive,
- And they were enemies: they met beside
- The dying embers of an altar place
- Where had been heap'd a mass of holy things
- For an unholy usage; they raked up
- And shivering scraped with their cold skeleton hands.
- The feeble ashes, and their feeble breath
- Blew for a little life, and made a flame
- Which was a mockery; then they lifted up
- Their eyes as it grew lighter, and beheld
- Each other aspects--saw, and shriek'd, and died--
- Even of their mutual hideousness they died....]
-
-
-IV
-
-Entre ces poëmes effrénés et funéraires, qui tous incessamment
-reviennent et s'obstinent sur le même sujet, il y en a un plus
-imposant et plus haut, _Manfred_, frère jumeau du plus grand poëme
-du siècle, le _Faust_ de Goethe. «Lord Byron m'a pris mon _Faust_,
-disait Goethe, et l'a fait sien. Il en a employé les ressorts
-moteurs à sa façon, pour son but propre, de sorte qu'aucun d'eux ne
-reste le même, et c'est pour cette raison surtout que je ne saurais
-trop admirer son génie.» En effet, l'oeuvre était originale. «Je
-n'ai jamais lu le _Faust_ de Goethe, écrivait Byron, car je ne sais
-pas l'allemand; mais Matthew Monk Lewis, en 1816, à Coligny, m'en
-traduisit la plus grande partie de vive voix, et naturellement j'en
-fus très-frappé. Néanmoins c'est le Steinbach et la Jungfrau, et
-quelque chose d'autre encore, bien plus que _Faust_, qui m'ont fait
-écrire _Manfred_.»--«L'oeuvre est si entièrement renouvelée,
-ajoutait Goethe, que ce serait une tâche intéressante pour un
-critique de montrer non-seulement les altérations, mais leurs
-degrés.» Parlons-en donc tout à notre aise: il s'agit ici de l'idée
-dominante du siècle, exprimée de manière à manifester le contraste
-de deux maîtres et de deux nations.
-
-Ce qui fait la gloire de Goethe, c'est qu'au dix-neuvième siècle il a
-pu faire un poëme épique, j'entends un poëme où agissent et parlent de
-véritables dieux. Cela semblait impossible au dix-neuvième siècle,
-puisque l'oeuvre propre de notre âge est la considération épurée des
-idées créatrices et la suppression des personnes poétiques par
-lesquelles les autres âges n'ont jamais manqué de les figurer. Des
-deux familles divines, la grecque et la chrétienne, aucune ne
-paraissait capable de rentrer dans le monde épique. La littérature
-classique avait entraîné dans sa chute les mannequins mythologiques,
-et les dieux antiques dormaient sur leur vieil Olympe, où l'histoire
-et l'archéologie pouvaient seules aller les réveiller. Les anges et
-les saints du moyen âge, aussi étrangers et presque aussi lointains,
-étaient couchés sur le vélin de leurs missels et dans les niches de
-leurs cathédrales, et si quelque poëte, comme Chateaubriand, essayait
-de les faire rentrer dans le monde moderne[343], il ne parvenait qu'à
-les rabaisser jusqu'à l'office de décors de sacristie et de machines
-d'opéra. La crédulité mythique avait disparu par l'accroissement de
-l'expérience; la crédulité mystique avait disparu par l'accroissement
-du bien-être. Le paganisme, au contact de la science, s'était réduit à
-la reconnaissance des forces naturelles; le christianisme, au contact
-de la morale, se réduisait à l'adoration de l'idéal. Pour diviniser de
-nouveau les puissances physiques, il eût fallu que l'homme redevînt un
-enfant bien portant comme sous Homère. Pour diviniser de nouveau les
-puissances spirituelles, il eût fallu que l'homme redevînt un enfant
-malade comme sous Dante. Mais il était adulte, et ne pouvait remonter
-vers les civilisations, ni vers les épopées d'où le courant de sa
-pensée et de sa vie l'avait retiré pour jamais. Comment lui montrer
-ses dieux, les dieux modernes? comment les revêtir pour lui d'une
-forme personnelle et sensible, puisque c'est justement de toute forme
-personnelle et sensible qu'il a travaillé et réussi à les dépouiller?
-Au lieu d'écarter la légende, Goethe la reprend. C'est une histoire du
-moyen âge qu'il choisit pour thème. Soigneusement, pieusement, il suit
-à la trace les vieilles moeurs et la vieille croyance. Un laboratoire
-d'alchimiste, un grimoire de sorcière, de grosses gaîtés de
-villageois, d'étudiants ou d'ivrognes, le sabbat sur le Brocken, la
-messe à l'église: vous croiriez voir une gravure du temps de Luther,
-consciencieuse et minutieuse; rien n'est omis. Les personnages
-célestes apparaissent dans les attitudes consacrées, selon le texte de
-l'Écriture, à la façon des anciens mystères. C'est le Seigneur avec
-les anges, puis avec le diable, qui vient lui demander la permission
-de tenter Faust, comme autrefois il a tenté Job. C'est le ciel comme
-l'imaginait saint François et le peignait Van Eyck, avec les
-anachorètes, les saintes femmes et les docteurs, les uns dans un
-paysage de rochers bleuâtres, les autres au-dessus dans l'air sublime,
-autour de la Vierge glorieuse, rangés par régions et flottant en
-choeurs. Goethe pousse l'affectation d'orthodoxie jusqu'à inscrire
-au-dessous de chacun son nom latin et sa niche dans la Vulgate[344].
-Et justement cette fidélité le proclame sceptique. On voit que s'il
-ressuscite le vieux monde, c'est en historien, non en croyant. Il
-n'est, chrétien que par souvenir et poésie. Chez lui, l'esprit moderne
-déborde avec calcul du vase étroit où par calcul il semble s'enfermer.
-Le penseur perce derrière le conteur. À chaque instant, un mot voulu,
-qui paraît involontaire, ouvre par delà les voiles de la tradition les
-perspectives de la philosophie. Qui sont-ils, ces personnages
-surnaturels, ce Dieu, ce Méphistophélès et ces anges? Leur substance
-incessamment va se dissolvant et se reformant, pour montrer et cacher
-tour à tour l'idée qui l'emplit. Sont-ce des abstractions ou des
-personnes? Ce Méphistophélès révolutionnaire et philosophe, qui a lu
-_Candide_ et gouaille cyniquement les puissances, est-il autre chose
-parfois que «l'esprit qui nie?» Ces anges «qui se réjouissent de la
-riche beauté vivante, que la trame incessante de l'être vient
-envelopper dans les suaves liens de l'amour, qui fixent en pensées
-stables la vapeur onduleuse des apparitions changeantes,» sont-ils
-autre chose, pour un instant du moins, que l'intelligence idéale qui,
-par la sympathie, arrive à tout aimer, et par les idées, à tout
-comprendre? Que dirons-nous de ce Dieu, d'abord biblique et personnel,
-qui peu à peu se déforme, s'évanouit, et reculant dans les
-profondeurs, derrière les magnificences de la nature vivante et les
-splendeurs de la rêverie mystique, se confond avec l'inaccessible
-absolu? Ainsi se développe le poëme entier, action et personnages,
-hommes et dieux, antiquité et moyen âge, ensemble et détails, toujours
-sur la limite de deux mondes: l'un sensible et figuré, l'autre
-intelligible et sans formes; l'un qui comprend les dehors, mobiles de
-l'histoire ou de la vie, et toute cette floraison colorée et parfumée
-que la nature prodigue à la surface de l'être, l'autre qui contient
-les profondes puissances génératrices et les invisibles lois fixes par
-lesquelles tous ces vivants arrivent sous la clarté du jour[345].
-Enfin, les voilà, nos dieux; nous ne les travestissons plus, comme nos
-ancêtres, en idoles ou en personnes; nous les apercevons tels qu'ils
-sont en eux-mêmes, et nous n'avons pas besoin pour cela de renoncer à
-la poésie, ni de rompre avec le passé. Nous restons à genoux devant
-les sanctuaires où pendant trois mille ans a prié l'humanité; nous
-n'arrachons pas une seule rose aux guirlandes dont elle a couronné ses
-divines madones; nous n'éteignons pas une seule des lampes qu'elle
-entassait sur les marches de son autel; nous contemplons avec un
-plaisir d'artistes les châsses précieuses où, parmi les candélabres
-ouvragés, les soleils de diamants et les chapes resplendissantes, elle
-a répandu les plus purs trésors de son génie et de son coeur. Mais
-notre pensée perce plus loin que nos yeux. A de certains instants,
-pour nous, ces draperies, ces marbres, tout cet appareil vacille; ce
-ne sont plus que de beaux fantômes, ils se dissipent en fumée, et nous
-découvrons à travers eux et derrière eux l'impalpable idéal qui a
-dressé ces piliers, illuminé ces voûtes, et plané pendant des siècles
-sur la multitude agenouillée.
-
-Comprendre la légende et aussi comprendre la vie, voilà l'objet de
-cette oeuvre et de toute l'oeuvre de Goethe. Chaque chose, brute ou
-pensante, vile ou sublime, fantastique ou tangible, est _un groupe de
-puissances_ dont notre esprit, par l'étude et la sympathie, peut
-reproduire en lui-même les éléments et l'arrangement. Reproduisons-la
-et donnons-lui dans notre pensée un nouvel être. Est-ce qu'une commère
-comme Marthe, bavarde et sotte, est-ce qu'un ivrogne comme Frosch,
-braillard et sale, et le reste des magots hollandais sont indignes
-d'entrer dans un tableau? Même cette guenon et ces singes qui font
-bouillir la marmite de la sorcière, avec leurs cris rauques et leur
-imagination détraquée, valent la peine que l'art les ranime. Partout
-où est la vie, même bestiale ou maniaque, est la beauté. Plus on
-regarde la nature, plus on la trouve divine, divine jusque dans ses
-rochers et ses plantes. Considérez ces forêts, elles semblent inertes;
-mais les feuilles respirent, et la séve y monte insensiblement, à
-travers les troncs massifs et les branches, jusque dans les minces
-rameaux étendus comme des doigts ouverts au bout des tiges; elle
-emplit des canaux gorgés, elle suinte en formes vivantes, elle comble
-les frêles chatons de poussières fécondantes, elle répand à profusion
-dans l'air qui fermente les vapeurs et les senteurs; cet air lumineux,
-ce dôme de verdure, cette longue colonnade de troncs, ce sol
-silencieux travaillent et se transforment; ils accomplissent une
-oeuvre, et le coeur du poëte n'a qu'à les écouter pour trouver une
-voix à leurs instincts obscurs. Ils parlent dans ce coeur; bien mieux
-ils chantent, et les autres êtres font de même; chacun avec sa mélodie
-distincte, courte ou longue, étrange ou simple, seule appropriée à sa
-nature, capable de la manifester tout entière, comme un son, par son
-timbre, sa hauteur et sa force, manifeste la structure intérieure du
-corps qui l'a produit. Cette mélodie, le poëte la respecte; il évite
-de l'altérer par le mélange de ses idées ou de son accent; tout son
-soin est de la garder intacte et pure. Ainsi se forme son oeuvre, écho
-de l'universelle nature, gigantesque choeur où les dieux, les hommes,
-le passé, le présent, tous les moments de l'histoire, toutes les
-conditions de la vie, tous les ordres de l'être viennent s'accorder
-sans se confondre, et où le génie flexible du musicien, qui tour à
-tour s'est métamorphosé en chacun d'eux pour les interpréter et les
-comprendre, ne témoigne de sa pensée propre qu'en faisant entrevoir,
-par delà cette immense harmonie, le groupe de lois idéales d'où elle
-dérive et la raison intérieure qui la soutient.
-
-À côté de cette conception si haute, qu'est-ce que le surnaturel de
-Manfred? Sans doute Byron est ému par les grandes choses de la nature:
-il sort des Alpes, il a vu ces glaciers qui sont «comme un ouragan
-gelé,» ces cataractes formidables qui ondulent au-dessus des
-précipices «comme la queue du cheval pâle de l'Apocalypse;» mais il
-n'en a rien rapporté, sauf des images. Sa sorcière, ses esprits, son
-Ahrimane ne sont que des dieux de théâtre. Il n'y croit pas plus que
-nous. C'est à un tout autre prix qu'on fait de vrais dieux: il faut y
-croire; il faut, comme Goethe, avoir assisté longuement, en philosophe
-et en savant, à leur naissance; il faut avoir vu d'eux autre chose que
-leur dehors. Celui qui, en restant poëte, s'est fait naturaliste et
-géologue, qui a suivi dans les fissures des roches les eaux tortueuses
-lentement distillées et poussées enfin par leur propre poids vers la
-lumière, peut se demander, comme autrefois les Grecs, en les regardant
-tournoyer et chatoyer sous leurs teintes d'émeraude, ce qu'elles
-peuvent penser, si elles pensent. Quelle étrange vie que la leur, tour
-à tour reposée et violente! Combien loin de la nôtre? Avec quel effort
-faut-il nous arracher à nos passions compliquées et vieillies pour
-comprendre la jeunesse et la simplicité divine d'un être affranchi de
-la réflexion et de la forme! Combien difficile est une telle oeuvre
-pour un moderne! Combien impossible pour un Anglais! Shelley, Keats en
-ont approché, grâce à la délicatesse nerveuse de leur imagination
-malade ou débordante; mais que cette approche est encore lointaine! Et
-comme on sent, en les lisant, qu'il leur eût fallu, ainsi qu'à Goëthe,
-l'aide de la culture publique et l'aptitude du génie national! Ce que
-la civilisation tout entière a développé uniquement chez l'Anglais,
-c'est la volonté énergique et les facultés pratiques. L'homme s'est
-trouvé roidi dans l'effort, concentré dans la résistance, attaché à
-l'action, et partant exclu de la spéculation pure, de la sympathie
-ondoyante et de l'art désintéressé. Chez lui, la liberté métaphysique
-a péri sous les préoccupations utilitaires, et la rêverie
-panthéistique sous les préoccupations morales. Comment ferait-il pour
-plier son imagination jusqu'à suivre les contours innombrables et
-fuyants des êtres, surtout des êtres vagues? Comment ferait-il pour
-sortir de sa religion jusqu'à reproduire avec indifférence les
-puissances de l'indifférente nature? Et qui est plus loin de la
-flexibilité et de l'indifférence que celui-ci? L'eau coulante, qui
-chez Goëthe va se modelant sur toutes les formes du terrain, et qu'on
-aperçoit dans le lointain sinueux et lumineux sous le brouillard doré
-qu'elle exhale, s'est prise tout d'un coup chez Byron en une masse de
-glace, et ne fait plus qu'un bloc rigide de cristal. Ici comme
-ailleurs, il n'y a qu'un personnage, le même qu'ailleurs. Hommes,
-dieux, nature, tout le monde changeant et multiple de Goëthe s'est
-évanoui. Seul le poëte subsiste, exprimé dans son personnage. Enfermé
-invinciblement en lui-même, il n'a pu voir que lui-même; s'il fait
-venir d'autres êtres, c'est pour qu'ils lui donnent la réponse, et à
-travers cette épopée prétendue il a persisté dans son monologue
-éternel.
-
-Mais aussi comme toutes ces puissances rassemblées en un seul être le
-font grand! Dans quelle médiocrité et quelle platitude recule auprès
-de lui le Faust de Goëthe! Sitôt qu'on cesse de voir en ce Faust
-l'humanité, qu'est-ce qu'il devient? Est-ce là un héros? Triste
-héros, qui pour toute oeuvre parle, a peur, étudie les nuances de ses
-sensations et se promène! Sa plus forte action est de séduire une
-grisette et d'aller danser la nuit en mauvaise compagnie, deux
-exploits que tous les étudiants ont accomplis. Ses volontés sont des
-velléités, ses idées des aspirations et des rêves. Une âme de poëte
-dans une tête de docteur, toutes deux impropres à l'action et faisant
-mauvais ménage, la discorde au dedans, la faiblesse au dehors; bref,
-le caractère manque; c'est un caractère d'Allemand. À côté de lui,
-quel homme que Manfred! C'est un homme; il n'y a pas de mot plus beau,
-ni qui le peigne mieux. Ce n'est pas lui qui, à l'aspect d'un esprit,
-«tremblera comme un ver craintif qui se tortille à terre.» Ce n'est
-pas lui qui regrettera «de n'avoir ni or, ni biens, ni honneurs, ni
-souveraineté dans le monde.» Ce n'est pas lui qui se laissera duper
-comme un écolier par le diable, ou qui ira s'amuser en badaud aux
-fantasmagories du Brocken. Il a vécu en chef féodal, non en savant
-gradué; il a combattu, il a maîtrisé les autres; il sait se maîtriser
-lui-même. S'il s'est enfoncé dans les arts magiques, ce n'est point
-par curiosité d'alchimiste, c'est par audace de révolté. «Dès ma
-jeunesse, mon âme n'a point marché avec les âmes des hommes,--et n'a
-point regardé la terre avec des yeux d'homme.--La soif de leur
-ambition n'était point la mienne.--Le but de leur vie n'était pas le
-mien.--Mes joies, mes peines, mes passions, mes facultés--me faisaient
-étranger dans leur bande; je portais leur forme,--mais je n'avais
-point de sympathie avec la chair vivante....--Je ne pouvais point
-dompter et plier ma nature, car celui-là--doit servir qui veut
-commander; il doit caresser, supplier,--épier tous les moments,
-s'insinuer dans toutes les places,--être un mensonge vivant, s'il veut
-devenir--une créature puissante parmi les viles,--et telle est la
-foule; je dédaignais de me mêler dans un troupeau,--troupeau de loups,
-même pour les conduire[346]....--Ma joie était dans la solitude, pour
-respirer--l'air difficile de la cime glacée des montagnes,--où les
-oiseaux n'osent point bâtir, où l'aile des insectes--ne vient point
-effleurer le granit sans herbe, pour me plonger--dans le torrent et
-m'y rouler--dans le rapide tourbillon des vagues entre-choquées,--pour
-suivre à travers la nuit la lune mouvante,--les étoiles et leur
-marche, pour saisir--les éclairs éblouissants jusqu'à ce que mes yeux
-devinssent troubles,--ou pour regarder, l'oreille attentive, les
-feuilles dispersées,--lorsque les vents d'automne chantaient leur
-chanson du soir.--C'étaient là mes passe-temps, et surtout d'être
-seul;--car si les créatures de l'espèce dont j'étais,--avec dégoût
-d'en être, me croisaient dans mon sentier,--je me sentais dégradé et
-retombé jusqu'à elles, et je n'étais plus qu'argile[347].» Il vit
-seul, et il ne peut pas vivre seul. La profonde source de l'amour,
-exclue de ses issues naturelles, déborde alors et dévaste le coeur qui
-n'a pas voulu s'épancher. Il a aimé, trop aimé, trop près de lui, sa
-soeur peut-être; elle en est morte, et le remords impuissant est venu
-remplir cette âme que nulle occupation humaine n'avait pu combler. «Ma
-solitude n'est plus une solitude;--elle s'est peuplée de furies. J'ai
-grincé mes dents--dans les ténèbres jusqu'au retour de l'aube;--puis,
-jusqu'au soleil couchant, je me suis maudit. J'ai demandé--la folie
-comme un bienfait; elle m'est refusée.--J'ai affronté la mort; mais
-dans la guerre des éléments--les eaux se sont écartées de moi,--et les
-choses mortelles ont passé près de moi sans me faire mal. La froide
-main--d'un démon impitoyable m'a retenu--par un seul cheveu, qui n'a
-pas voulu se briser.--Dans la fantaisie, dans l'imagination, dans
-toutes--les opulences de mon âme, j'ai plongé jusqu'au fond;--mais,
-comme une vague refluante, elle m'a rejeté--dans le gouffre de ma
-pensée sans fond.--J'habite dans mon désespoir,--et j'y vis, j'y vis
-pour toujours[348].» Qu'il la voie encore une fois, c'est vers cet
-unique et tout-puissant désir qu'affluent toutes les puissances de son
-âme. Il l'évoque au milieu des démons; elle paraît, mais ne répond
-pas. Il la supplie, avec quels cris, quels douloureux cris d'angoisse
-profonde! Comme il l'aime! De quel élan et de quel effort toutes ses
-tendresses refoulées et écrasées bouillonnent et s'échappent à
-l'aspect de ces yeux bien-aimés qu'il revoit pour la dernière fois!
-Avec quel entraînement ses bras convulsifs se tendent vers cette forme
-frêle qui, frissonnant, sort de la tombe, vers ces joues où le sang
-rappelé par contrainte pose une rougeur maladive «comme celle que
-l'automne met sur les feuilles mourantes[349]!»--«Écoute-moi!
-écoute-moi!--Astarté, ma bien-aimée, parle-moi!--J'ai tant enduré,
-j'ai tant à endurer encore!--Regarde-moi, ce tombeau ne t'a pas
-changée--plus que je suis changé pour toi. Tu m'aimais trop--comme je
-t'ai trop aimée. Nous n'étions point faits--pour nous torturer l'un
-l'autre, quand c'eût été--le plus mortel péché de nous aimer comme
-nous nous sommes aimés.--Dis que tu n'as point horreur de moi, que je
-subis--cette punition pour nous deux, que tu seras--un des esprits
-bienheureux, et que je mourrai;--car jusqu'ici toutes les choses
-odieuses conspirent--pour me lier à la vie, à une vie--qui me fait
-reculer en frémissant devant l'immortalité,--devant un avenir pareil
-au passé. Je n'ai plus de repos,--je ne sais pas ce que je demande, ni
-ce que je cherche.--Je sens seulement ce que tu es et ce que je
-suis.--Et pourtant je voudrais une fois encore, avant de
-périr,--entendre la musique de ta voix. Parle-moi,--car je t'ai
-appelée dans la nuit silencieuse,--j'ai effrayé les oiseaux endormis
-dans les rameaux muets,--j'ai éveillé les loups des montagnes et
-rendu--ton nom familier aux échos des cavernes,--qui me répondaient;
-bien des choses m'ont répondu,--esprits et hommes; mais tu as toujours
-été muette.--Parle-moi; j'ai erré sur la terre,--et je n'ai jamais
-trouvé ta ressemblance. Parle-moi;--regarde les démons autour de nous;
-ils se sentent un coeur pour moi.--Je ne les crains pas, je ne sens
-mon coeur que pour toi seule.--Parle-moi, quand ce serait avec
-courroux. Dis un mot,--n'importe lequel. Seulement que je t'entende
-encore une fois,--encore cette fois, encore une fois[350]!» Elle
-parle, quelle triste et douteuse réponse! et des convulsions courent
-sur les membres de Manfred, lorsqu'elle disparaît; mais un instant
-après, les esprits voient qu'il «se dompte et fait de sa torture
-l'esclave de sa volonté.»--«S'il eût été l'un de nous, il eût été un
-esprit redoutable[351].» La volonté, voilà dans cette âme la base
-inébranlable. Il n'a point plié devant le souverain des esprits, il
-est resté debout et calme en face du trône infernal, sous le
-déchaînement de tous les démons qui voulaient le déchirer; maintenant
-qu'il meurt et qu'ils l'assaillent, il lutte et triomphe encore; tout
-«râlant qu'il est, les lèvres blanches,» il reste «debout dans sa
-force,» les brave et les chasse. «Tu n'as point de pouvoir sur moi, je
-le sens.--Tu ne me posséderas jamais, je le sais.--Ce que j'ai fait
-est fait; je porte au dedans de moi--une torture à laquelle la tienne
-ne pourrait rien ajouter.--L'âme, qui est immortelle, se donne à
-elle-même--la récompense ou le châtiment de ses bonnes ou de ses
-mauvaises pensées.--Elle est à elle-même le commencement et la fin de
-son propre mal.--Elle est à elle-même son lieu et son temps. Son être
-intime,--quand elle est dépouillée de cette mortalité, n'emprunte
-point--sa couleur aux choses fugitives du dehors,--mais demeure
-absorbé dans une souffrance ou dans une joie--qui vient de la
-conscience de ses propres mérites.--Tu ne m'as point tenté, ce n'est
-point toi qui aurais pu me tenter.--Je n'ai point été ta dupe, et je
-ne suis point ta proie.--J'ai été mon propre destructeur, et je le
-serai encore--dans la vie qui s'approche. Arrière, démons trompés!--La
-main de la mort est sur moi, mais point la vôtre[352]....» Le moi,
-l'invincible moi, qui se suffit à lui-même, sur qui rien n'a prise, ni
-démons, ni hommes, seul auteur de son bien et de son mal, sorte de
-dieu souffrant et tombé, mais toujours dieu sous ses haillons de
-chair, à travers la fange et les froissements de toutes ses destinées,
-voilà le héros et l'oeuvre de cet esprit et des hommes de sa race. Si
-Goëthe a été le poëte de l'_univers_, Byron a été le poëte de la
-_personne_, et si le génie allemand dans l'un a trouvé son interprète,
-le génie anglais dans l'autre a trouvé le sien.
-
-[Note 343: L'ange des saintes amours, l'ange de l'Océan, les
-choeurs des esprits bienheureux. Voyez cela tout au long dans _les
-Martyrs_.]
-
-[Note 344: _Magna peccatrix_, S. Lucæ VII, 36.--_Mulier
-Samaritana_, S. Johannis IV.--_Maria Ægyptiaca_ (Acta Sanctorum),
-etc.]
-
-[Note 345:
-
- Wer ruft das Einzelne zur allgemeinen Weihe,
- Wo es in herrlichen Accorden schlägt?]
-
-[Note 346:
-
- From my youth upwards
- My spirit walk'd not with the souls of men,
- Nor look'd upon the earth with human eyes;
- The thirst of their ambition was not mine;
- The aim of their existence was not mine;
- My joys, my griefs, my passions, and my powers,
- Made me a stranger; though I wore the form,
- I had not sympathy with breathing flesh....
- .......................
- I could not tame my nature down; for he
- Must serve who fain would sway--and soothe--and sue--
- And watch all time--and pry into all place--
- And be a living lie--who would become
- A mighty thing upon the mean, and such
- The mass are; I disdain'd to mingle with
- A herd, though to be leader--and of wolves....]
-
-[Note 347:
-
- .... My joy was in the wilderness, to breathe
- The difficult air of the iced mountain's top,
- Where the birds dare not build, nor insect's wing
- Flit o'er the herbless granite; or to plunge
- Into the torrent, and to roll along
- On the swift whirl of the new breaking wave....
- .... To follow through the night the moving moon,
- The stars and their development; or catch
- The dazzling lightnings till eyes grew dim;
- Or to look, list'ning, on the scatter'd leaves,
- While Autumn winds were at their evening song,
- These were my pastimes, and to be alone;
- For if the beings, of whom I was one,
- Hating to be so,--cross'd me in my path,
- I felt myself degraded back to them,
- And was all clay again....]
-
-[Note 348:
-
- .... My solitude is solitude no more,
- But peopled with the Furies:--I have gnash'd
- My teeth in darkness till returning morn,
- Then cursed myself till sunset; I have pray'd
- For madness as a blessing--'tis denied me.
- I have affronted death--but in the war
- Of elements the waters shrunk from me,
- And fatal things pass'd harmless--the cold hand
- Of an all-pitiless demon held me back,
- Back by a single hair, which would not break.
- In fantasy, imagination, all
- The affluence of my soul--I plunged deep
- But like an ebbing wave, it dash'd me back
- Into the gulf of my unfathom'd thought
- .... I dwell in my despair
- And live, and live for ever.]
-
-[Note 349:
-
- There's bloom upon her cheek;
- But now I see it is not living hue,
- But a strange hectic--like the unnatural red
- Which Autumn plants upon the perish'd leaf.]
-
-[Note 350:
-
- .... Hear me, hear me--
- Astarte! my beloved! speak to me:
- I have so much endured--so much endure--
- Look on me! the grave hath not changed thee more
- Than I am changed for thee. Thou lovedst me
- Too much, as I loved thee: we were not made
- To torture thus each other, though it were
- The deadliest sin to love as we have loved.
- Say that thou loath'st me not, that I do bear
- This punishment for both--that thou wilt be
- One of the blessed--and that I shall die.
- For hitherto all hateful things conspire
- To bind me in existence--in a life
- Which makes me shrink from immortality--
- A future like the past. I cannot rest.
- I know not what I ask, nor what I seek:
- I feel but what thou art, and what I am;
- And I would hear yet once before I perish
- The voice which was my music--Speak to me!
- For I have call'd on thee in the still night,
- Startled the slumbering birds from the hush'd boughs
- And woke the mountain wolves, and made the caves
- Acquainted with thy vainly echoed name,
- Which answer'd me--many things answer'd me--
- Spirits and men--but thou wert silent all.
- .... Speak to me! I have wander'd o'er the earth,
- And never found thy likeness--speak to me!
- Look on the fiends around, they feel for me:
- I fear them not, and feel for thee alone--
- Speak to me! though it be in wrath; but say--
- I reck not what--but let me hear thee once--
- This once--once more!]
-
-[Note 351:
-
- .... Yet see, he mastereth himself, and makes
- His torture tributary to his will.
- Had he been one of us, he would have made
- An awful spirit.]
-
-
-V
-
-On devine bien que les Anglais se récriaient, et reniaient le monstre.
-Southey, poëte lauréat, disait de lui, en beau style biblique, qu'il
-tenait de Moloch et de Belial, mais surtout de Satan, et avec une
-générosité de confrère, réclamait contre lui l'attention du
-gouvernement. Le papier ne suffirait pas, s'il fallait transcrire les
-injures des _revues_ décentes «contre ces hommes (entendez cet homme)
-au coeur gâté, à l'imagination dépravée, qui, se forgeant un système
-d'opinions accommodées à leur triste conduite, se sont révoltés contre
-les plus saintes ordonnances de la société humaine, et qui, haïssant
-cette religion révélée dont avec tous leurs efforts et toutes leurs
-bravades ils ne peuvent entièrement déraciner en eux la croyance,
-travaillent à rendre les autres aussi misérables qu'eux-mêmes en les
-infectant d'un poison moral qui les rongera jusqu'au coeur.» Emphase
-de mandement et pédanterie de cuistre: dans ce pays, la presse fait
-l'office de gendarme, et jamais elle ne l'y a fait plus violemment
-qu'alors. L'opinion aidait la presse. Plusieurs fois en Italie lord
-Byron vit des _gentlemen_ sortir d'un salon avec leurs femmes
-lorsqu'on l'annonçait. À titre de grand seigneur et d'homme célèbre,
-le scandale qu'il donnait criait plus haut que tout autre: il était _a
-public sinner_; un jour un ecclésiastique obscur lui envoya une prière
-qu'il avait trouvée dans les papiers de sa femme, charmante et pieuse
-personne, morte récemment, et qui en secret avait demandé à Dieu la
-conversion du grand pécheur. L'Angleterre conservatrice et
-protestante; après un quart de siècle de guerres morales et deux
-siècles d'éducation morale, avait poussé à bout sa sévérité et son
-rigorisme, et l'intolérance puritaine, comme jadis en Espagne
-l'intolérance catholique, mettait les dissidents hors la loi. La
-proscription de la vie voluptueuse ou abandonnée, l'observation
-étroite de la règle et de la décence, le respect de toutes les polices
-divines ou humaines, les révérences obligées au seul nom de Pitt, du
-roi, de l'Église et du dieu biblique, l'attitude du _gentleman_ en
-cravate blanche, officiel, inflexible, implacable, voilà les moeurs
-qu'on trouvait alors au delà de la Manche, cent fois plus tyranniques
-qu'aujourd'hui; c'est à ce moment, selon Stendhal, qu'un pair, seul au
-coin de son feu, n'osait croiser ses jambes, par crainte d'être
-_improper_. L'Angleterre se tenait roide, désagréablement lacée dans
-son corset de bienséances. De là deux misères: on souffre, et l'on est
-tenté, quand on est sûr du secret, de jeter bas la vilaine machine
-étouffante. D'un côté la contrainte, de l'autre l'hypocrisie, voilà
-les deux vices de la civilisation anglaise, et c'est à eux que Byron,
-avec sa clairvoyance de poëte et ses instincts de combattant, s'est
-attaqué.
-
-Dès l'abord, il les avait vus; les vrais artistes sont perspicaces;
-c'est en cela qu'ils nous surpassent; nous jugeons d'après des
-ouï-dire et des phrases toutes faites, en badauds; ils jugent d'après
-les faits et les choses, en originaux: à vingt-deux ans il avait vu
-l'ennui né de la contrainte désoler toute la _high life_. «Là se tient
-debout la noble hôtesse, qui restera sur ses jambes--même à la
-trois-millième révérence.--Les ducs royaux, les dames grimpent
-l'escalier encombré, et à chaque fois avancent d'un pouce[353].»--«Il
-faut aller voir à la campagne, écrivait-il, ce que les journaux
-appellent une compagnie choisie d'hôtes de distinction, notamment les
-_gentlemen_ après dîner, les jours de chasse, et la soirée qui suit,
-et les femmes qui ont l'air d'avoir chassé, ou plutôt d'avoir été
-chassées.... Je me rappelle un dîner à la ville chez lord C.....,
-composé de gens peu nombreux, mais choisis entre les plus amusants. Le
-dessert était à peine sur la table, que sur douze personnes j'en
-comptai cinq endormies.» Pour les moeurs, du moins dans la haute
-classe, il ajoutait: «Passé la soirée dans ma loge à Covent Garden....
-Partout autour de moi les plus distinguées des jeunes et des vieilles
-coquines de qualité.... C'est comme si la salle eût été partagée entre
-les courtisanes publiques et les autres; mais les intrigantes
-dépassaient de beaucoup en nombre les mercenaires.... Là, quelle
-différence y a-t-il entre Pauline et sa maman, et lady.... et sa
-fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent aller chez le roi et
-partout ailleurs, et que les deux premières sont réduites à l'Opéra et
-aux maisons de filles? Quel plaisir j'ai à observer la vie telle
-qu'elle est réellement[354]!...» Du décorum et de la débauche; des
-tartufes de moeurs,
-
- Qui mettent leurs vertus en mettant leurs gants blancs[355];
-
-une oligarchie qui, pour garder ses dignités et ses sinécures, déchire
-l'Europe, dévore l'Irlande et ameute le peuple avec les grands mots de
-vertu, de christianisme et de liberté: il y avait des vérités sous ces
-invectives[356]. C'est depuis trente ans seulement que l'ascendant de
-la classe moyenne a diminué les priviléges et la corruption des
-grands; mais à ce moment on pouvait leur jeter de rudes paroles à la
-tête. «La pudeur, disait Byron en prenant les mots de Voltaire, s'est
-enfuie des coeurs et s'est réfugiée sur les lèvres.... Plus les moeurs
-sont dépravées, plus les expressions sont mesurées; on croit regagner
-en langage ce que l'on a perdu en vertu.... Voilà la vérité, la vérité
-sur la masse hypocrite et dégradée qui infeste la présente génération
-anglaise; c'est la seule réponse qu'ils méritent.... Le _cant_ est le
-péché criant dans ce siècle menteur et double d'égoïstes
-déprédateurs.» Et là-dessus il écrivit son chef-d'oeuvre, _Don
-Juan_[357].
-
-Tout y était nouveau, forme et fond; c'est qu'il était entré dans un
-nouveau monde; l'Anglais, homme du Nord transplanté parmi les moeurs du
-Midi et dans la vie italienne, s'était imbibé d'une nouvelle séve qui
-lui faisait porter de nouveaux fruits. On lui avait fait lire[358] les
-satires très-lestes de Buratti, et même les sonnets plus que voluptueux
-de Baffo. Il vivait dans l'heureuse société de Venise, encore exempte de
-colères politiques, où le souci paraissait une sottise, où l'on traitait
-la vie comme un carnaval, où le plaisir courait les rues, non pas timide
-et hypocrite, mais déshabillé et approuvé. Il s'y était amusé
-fougueusement d'abord, plus qu'assez et même plus que trop, presque
-jusqu'à s'y détruire; puis après des galanteries vulgaires, ayant
-rencontré un amour véritable, il était devenu cavalier servant, à la
-mode du pays, du consentement de la famille, offrant le bras, portant le
-châle, un peu maladroitement d'abord et avec étonnement, mais en somme
-plus heureux qu'il n'avait jamais été, et caressé comme par un souffle
-tiède de volupté et d'abandon. Il y avait vu le renversement de toute la
-morale anglaise, l'infidélité conjugale érigée en règle, et la fidélité
-amoureuse érigée en devoir. «Impossible, écrivait-il, de convaincre une
-femme ici qu'elle manque le moins du monde au devoir et aux convenances
-en prenant un _amoroso_.... L'amour (le sentiment de l'amour)
-non-seulement excuse la chose, mais en fait une _vertu positive_[359],
-pourvu qu'il soit désintéressé et pas un caprice, et qu'il se borne à
-une seule personne.» Un peu plus tard, il traduisait le _Morgante
-Maggiore_ de Pulci pour montrer «ce qui était permis aux ecclésiastiques
-en matière de religion dans un pays catholique et dans un âge bigot,» et
-pour imposer silence «aux arlequins d'Angleterre qui l'accusaient
-d'attaquer la liturgie.» Il jouissait de cette liberté et de cette aise,
-et comptait bien ne jamais retomber sous l'inquisition pédantesque qui
-dans son pays l'avait condamné et damné sans rémission. Il écrivait son
-_Beppo_ en improvisateur, avec un laisser-aller charmant, avec une belle
-humeur ondoyante, fantasque, et y opposait l'insouciance et le bonheur
-de l'Italie aux préoccupations et à la laideur de l'Angleterre. «J'aime
-à voir le soleil se coucher, sûr qu'il se lèvera demain,--non pas débile
-et clignotant dans le brouillard,--comme l'oeil mort d'un ivrogne qui
-geint,--mais avec tout le ciel pour lui seul, sans que le jour soit
-forcé d'emprunter--sa lumière à ces lampions d'un sou qui se mettent à
-trembloter--quand Londres l'enfumée fait bouilloter son chaudron
-trouble[360].»--«J'aime leur langue, ce doux latin bâtard--qui se fond
-comme des baisers sur une bouche de femme,--qui glisse comme si on
-devait l'écrire sur du satin--avec des syllabes qui respirent la douceur
-du Midi,--avec des voyelles caressantes qui coulent et se fondent si
-bien ensemble,--que pas un seul accent n'y semble rude,--comme nos âpres
-gutturales du Nord, aigres et grognantes,--que nous sommes obligés de
-cracher avec des sifflements et des hoquets[361].»--«J'aime aussi les
-femmes (pardonnez ma folie),--depuis la riche joue de la paysanne d'un
-rouge bronzé--et ses grands yeux noirs avec leur volée d'éclairs--qui
-vous disent mille choses en une fois,--jusqu'au front de la noble dame,
-plus mélancolique,--mais calme, avec un regard limpide et puissant,--son
-coeur sur les lèvres, son âme dans les yeux,--douce comme son climat,
-rayonnante comme son ciel[362].» Avec d'autres moeurs, il y avait là une
-autre morale; il y en a une pour chaque siècle, chaque race et chaque
-ciel; j'entends par là que le modèle idéal varie avec les circonstances
-qui le façonnent. En Angleterre, la dureté du climat, l'énergie
-militante de la race et la liberté des institutions prescrivent la vie
-active, les moeurs sévères, la religion puritaine, le mariage correct,
-le sentiment du devoir et l'empire de soi. En Italie, la beauté du
-climat, le sens inné du beau et le despotisme du gouvernement
-suggéraient la vie oisive, les moeurs relâchées, la religion
-imaginative, le culte des arts et la recherche du bonheur. Chacun des
-deux modèles a sa beauté et ses taches, l'artiste épicurien comme le
-politique moraliste[363]; chacun des deux montre par ses grandeurs les
-petitesses de l'autre, et, pour mettre en relief les travers du second,
-lord Byron n'avait qu'à mettre en relief les séductions du premier.
-
-Là-dessus il se met en quête d'un héros, et n'en trouve pas, ce qui,
-dans ce siècle peuplé de héros, est «bien étrange.» Faute de mieux il
-prend «notre vieil ami don Juan,» choix scandaleux: quels cris vont
-pousser les moralistes d'Angleterre! Mais le comble de l'horreur,
-c'est que ce don Juan n'est point méchant, égoïste, odieux, comme ses
-confrères. Il ne séduit pas, ce n'est pas un corrupteur; l'occasion
-venue, il se laisse aller; il a du coeur et des sens, et sous un beau
-soleil tout cela s'émeut; à seize ans, on n'y peut mais, à vingt non
-plus, ni peut-être à trente. Prenez-vous-en à la nature humaine, mes
-chers moralistes; ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi; si vous
-voulez gronder, adressez-vous plus haut; nous sommes ici peintres, et
-non pas fabricants de marionnettes humaines, et nous ne répondons pas
-de la structure de nos pantins. Voilà donc notre Juan qui se promène;
-il se promène en beaucoup d'endroits, et dans tous ces endroits il est
-jeune; nous ne le foudroierons point pour cela, la mode en est passée;
-les diables verts et leurs cabrioles ne sont plus de mise qu'au
-cinquième acte de Mozart. Et d'ailleurs Juan est si aimable! Après
-tout, qu'a-t-il fait que les autres ne fassent? S'il a été l'amant de
-Catherine II, c'est à l'exemple du corps diplomatique et de toute
-l'armée russe. Laissez-le semer sa folle avoine, le bon grain viendra
-à son tour. Une fois arrivé en Angleterre, il aura de la tenue:
-j'avoue que sur provocation il pourra bien encore par-ci par-là
-picorer dans les jardins conjugaux de l'aristocratie; mais à la fin il
-se rangera, il ira au Parlement prononcer des discours moraux, il
-deviendra membre de l'association pour la répression du vice. Si vous
-voulez absolument qu'on le punisse, nous lui ferons faire un mariage
-malheureux: l'enfer de l'auteur espagnol «n'en est probablement que
-l'allégorie.» En tout cas, marié où damné, les honnêtes gens auront à
-la fin de la pièce le plaisir de savoir qu'il cuit tout vif[364].
-
-Singulière apologie, n'est-ce pas? et qui ne fait qu'aggraver la
-faute? Attendez, vous ne connaissez pas encore tout le venin du livre:
-à côté de Juan, il y a dona Julia, Haydée, Gulbeyaz, Dudu, et le
-reste. C'est ici que le diabolique poëte enfonce sa griffe la plus
-aiguë, et c'est dans nos faibles qu'il a soin de l'enfoncer. Que vont
-dire les _clergymen_ et les _reviewers_ en cravate blanche? Car enfin,
-il n'y a point moyen de s'en défendre, il faut bien lire, malgré qu'on
-en ait. Deux ou trois fois de suite on voit ici le _bonheur_ et quand
-je dis le bonheur, c'est bien le bonheur profond et entier, non pas la
-simple volupté, non pas la gaieté grivoise; nous sommes à cent lieues
-ici des jolies polissonneries de Dorat et des appétits débridés de
-Rochester. La beauté est venue, la beauté méridionale, éclatante et
-harmonieuse, épanchée sur toutes choses, sur le ciel lumineux, sur les
-paysages calmes, sur la nudité des corps, sur la naïveté des coeurs. Y
-a-t-il une chose qu'elle ne divinise? Tous les sentiments s'exaltent
-sous sa main. Ce qui était grossier devient noble; même dans cette
-aventure nocturne du sérail qui semble digne de Faublas, la poésie
-embellit la licence. Les jeunes filles reposent dans le large
-appartement silencieux, comme de précieuses fleurs apportées de tous
-les climats dans une serre. «L'une a posé sa joue empourprée sur son
-bras blanc,--et ses bouclés noires font sur ses tempes une grappe
-sombre.--Elle rêve ainsi dans sa langueur molle et tiède.--L'autre,
-avec ses tresses cendrées qui se dénouent, laisse pencher doucement
-sa belle tête,--comme un fruit qui vacille sur sa tige,--et sommeille,
-avec un souffle faible,--ses lèvres entr'ouvertes, montrant un rang de
-perles.--Une autre, comme du marbre, aussi calme qu'une
-statue,--muette, sans haleine, gît dans un sommeil de
-pierre,--blanche, froide et pure, et semble une figure sculptée sur un
-monument[365].» Cependant les lampes alanguies n'ont plus qu'une
-clarté bleuâtre; Dudu s'est couchée, l'innocente, et si elle a jeté un
-regard dans son miroir, «c'est comme la biche qui a vu dans le
-lac--passer fugitivement son ombre craintive.--Elle sursaute d'abord
-et s'écarte, puis coule un second regard--admirant cette nouvelle
-fille de l'abîme[366].» Que va devenir ici la pruderie puritaine?
-Est-ce que les convenances peuvent empêcher la beauté d'être belle?
-Est-ce que vous condamnerez un Titien, parce qu'il est nu? Qui est-ce
-qui donne un prix à la vie humaine et une noblesse à la nature
-humaine, sinon le pouvoir d'atteindre aux émotions délicieuses et
-sublimes? Vous venez d'en avoir une, et digne d'un peintre; est-ce
-qu'elle ne vaut pas celle d'un _alderman_? Refuserez-vous de
-reconnaître le divin, parce qu'il apparaît dans l'art et la
-jouissance, et non pas seulement dans la conscience et l'action? Il y
-a un monde à côté du vôtre, comme il y a une civilisation à côté de la
-vôtre; vos règles sont étroites et votre pédanterie tyrannique; la
-plante humaine peut se développer autrement que dans vos compartiments
-et sous vos neiges, et les fruits qu'alors elle portera n'en seront
-pas moins précieux. Vous le voyez bien, puisque vous y goûtez quand on
-vous les offre. Qui a lu les amours d'Haydée, et a eu d'autre pensée
-que de l'envier et de la plaindre? C'est une enfant sauvage qui a
-recueilli Juan, un autre enfant jeté évanoui par le flot sur la grève.
-Elle l'a préservé, elle l'a soigné comme une mère, et maintenant elle
-l'aime: qui est-ce qui peut la blâmer de l'aimer? Qui est-ce qui peut,
-en présence de la magnifique nature qui leur sourit et les accueille,
-imaginer pour eux autre chose que la sensation toute-puissante qui les
-unit? «C'était une côte déserte et battue de vagues brisées,--avec des
-falaises, au-dessus et une large plage de sable,--gardée par des bancs
-et des rocs comme par une armée.--Toujours y grondait la voix rauque
-des vagues hautaines,--sauf pendant les longs jours dormants de
-l'été,--qui faisaient briller comme un lac l'Océan allongé dans sa
-couche.--Tout était silence, sauf le cri de la mouette, et le saut du
-dauphin et le bruissement d'une petite vague--qui, heurtée par
-quelque roc ou bas-fond, s'irritait contre la barrière qu'elle
-mouillait à peine.--Ils erraient tous les deux, et la main dans la
-main,--sur les cailloux luisants et les coquillages.--Ils glissaient
-le long du sable uni et durci.--Et dans les vieilles cavernes
-sauvages--creusées par les tempêtes, et pourtant creusées comme à
-dessein--en hautes salles profondes, en dômes ardoisés, en
-grottes,--ils s'arrêtèrent pour se reposer, et, chacun enlaçant
-l'autre dans son bras,--ils s'abandonnèrent à la douceur profonde du
-crépuscule empourpré.--ils regardaient au-dessus d'eux le ciel, dont
-la lumière flottante--s'étendait comme un Océan rosé, brillant et
-vaste.--Ils regardaient au-dessous d'eux la mer luisante,--d'où la
-large lune se levait, formant son cercle.--Ils entendaient le
-clapottement de la vague et le bruissement si bas du vent. Ils virent
-leurs yeux noirs darder une flamme--chacun dans ceux de l'autre, et
-voyant cela,--leurs lèvres se rapprochèrent et se collèrent en un
-baiser[367]....--Ils étaient seuls, mais non point seuls comme
-ceux--qui renfermés dans une chambre prennent cela pour la
-solitude,--L'Océan silencieux, la baie sous le ciel plein
-d'étoiles,--la rougeur du crépuscule qui de moment en moment
-baissait,--les sables sans voix, les cavernes où l'on entendait l'eau
-tomber goutte à goutte,--tout autour d'eux resserrait leurs bras
-entrelacés,--comme s'il n'y eût point de vie sous le ciel--hors la
-leur, et comme si cette vie n'eût pu jamais mourir[368].» Excellent
-moment, n'est-ce pas, pour apporter ici vos formulaires et vos
-catéchismes! Haydée «ne parle point de scrupules, ne demande point de
-promesses.» Elle ne sait rien, elle ne craint rien. «Elle vole vers
-son jeune ami comme un jeune oiseau[369].» C'est la nature qui
-soudainement se déploie, parce qu'elle est mûre, comme un bouton qui
-s'étale en fleur, la nature tout entière, instinct et coeur. «Hélas!
-ils étaient si jeunes, si beaux,--si seuls, si aimants, si livrés à
-eux-mêmes, et l'heure--était celle où le coeur est toujours plein--et,
-n'ayant plus sur soi de pouvoir,--suggère des actions que l'éternité
-ne peut défaire[370]!» Admirables moralistes, vous êtes devant ces
-deux fleurs, en jardiniers patentés, tenant en main le modèle de
-floraison visé par votre société d'horticulture, prouvant que le
-modèle n'a point été suivi, et décidant que les deux mauvaises herbes
-doivent être jetées dans «le feu» que vous entretenez pour brûler les
-pousses irrégulières. C'est bien jugé, et vous savez votre art.
-
-Par delà le _cant_ britannique, il y a l'hypocrisie universelle; par
-delà la pédanterie anglaise, Byron fait la guerre à la coquinerie
-humaine. C'est ici le sens vrai du poëme, et c'est à cela
-qu'aboutissent ce caractère et ce génie. Chez lui, les grands rêves
-lugubres de l'imagination juvénile se sont évanouis; l'expérience
-est venue; il connaît l'homme à présent, et qu'est-ce que l'homme
-une fois connu? Est-ce en lui que le sublime abonde? Croyez-vous que
-les grands sentiments, ceux de Childe Harold par exemple, soient la
-trame ordinaire de sa vie[371]? La vérité est qu'il emploie le
-meilleur de son temps à dormir, à dîner, à bâiller, à travailler
-comme un cheval, et à s'amuser comme un singe. Selon Byron, c'est un
-animal; sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses
-instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la
-nécessité fouette, et la bête avance. Comme la bête est orgueilleuse
-et de plus imaginative, elle prétend qu'elle marche de son propre
-gré, qu'il n'y a pas de fouet, qu'en tout cas ce fouet touche
-rarement sur les côtes, que du moins son échine stoïcienne peut
-faire comme si elle ne le sentait pas. Elle s'enharnache en
-imagination de caparaçons magnifiques, et se prélasse ainsi à pas
-mesurés, croyant porter des reliques et fouler des tapis et des
-fleurs, tandis qu'en somme elle piétine dans la boue et emporte avec
-soi les taches et l'odeur de tous les fumiers. Quel passe-temps que
-de palper son dos pelé, de lui mettre sous les yeux les sacs de
-farine qui la chargent et l'aiguillon qui la fait marcher[372]! La
-bonne comédie! C'est la comédie éternelle, et il n'y a pas un
-sentiment qui ne lui fournisse un acte: l'amour d'abord.
-Certainement dona Julia est bien aimable et Byron l'aime; mais elle
-sort de ses mains aussi chiffonnée qu'une autre. Elle a de la vertu,
-cela va sans dire; bien mieux elle veut en avoir. Elle se fait à
-propos de don Juan des raisonnements très-beaux: la belle chose que
-les raisonnements, et comme ils sont propres à brider la passion!
-Rien de plus solide qu'un ferme propos étayé de logique, appuyé sur
-la crainte du monde, sur la pensée de Dieu, sur le souvenir du
-devoir; rien ne prévaudra contre lui, excepté un tête-à-tête en
-juin, à six heures et demie du soir. Enfin la chose est faite, et la
-pauvre femme timide est surprise par son mari outragé, dans quelle
-situation! Là-dessus lisez le livre. Sûrement elle va se taire,
-honteuse et pleurante, et le lecteur moraliste ne manque pas de
-compter sur ses remords. Mon cher lecteur, vous n'avez point compté
-sur l'instinct et les nerfs. Demain elle sera pudique; à présent il
-s'agit d'étourdir le mari, de l'assourdir, de le confondre, de
-sauver Juan, de se sauver, de faire la guerre. La guerre commencée,
-on la fait à toutes armes, en première ligne avec l'effronterie et
-l'injure. L'idée unique, le besoin présent, absorbe le reste: c'est
-en cela qu'une femme est femme. Celle-ci crie et du haut de sa tête.
-C'est une vraie pluie: malédictions et récriminations, railleries et
-défis, évanouissements et larmes. En un quart d'heure, elle a gagné
-vingt ans de pratique. Vous ne saviez pas, ni elle non plus, quelle
-comédienne tout d'un coup, à l'improviste, peut sortir d'une honnête
-femme. Savez-vous ce qui peut sortir de vous-même? Vous vous croyez
-raisonnable, humain, j'y consens pour aujourd'hui; vous avez dîné,
-et vous êtes à votre aise dans une bonne chambre. Votre machine
-fonctionne sans accroc, c'est que les rouages sont huilés et en
-équilibre; mais qu'on la mette dans un naufrage ou dans une
-bataille, que le manque ou l'afflux du sang détraque un instant les
-pièces maîtresses, et l'on verra hurler ou chanceler un fou ou un
-idiot. La civilisation, l'éducation, le raisonnement, la santé, nous
-recouvrent de leurs enveloppes unies et vernies; arrachons-les une à
-une ou toutes ensemble, et nous rirons de voir la brute qui gît au
-fond. Voici notre ami Juan qui lit la dernière lettre de Julia, et
-jure avec transport de ne jamais oublier les beaux yeux qu'il a tant
-fait pleurer. Jamais sentiment fut-il plus tendre et plus sincère?
-Mais par malheur Juan est en mer, et le mal de coeur commence. «Oui,
-dit-il, le ciel se confondra avec la terre avant que....--(Ici il se
-trouva plus malade.)--O Julia! qu'est-ce que toutes les autres
-angoisses?...--(Pour l'amour de Dieu, apportez-moi un verre de
-rhum!--Pedro, Baptista, aidez-moi à descendre.)--Julia, mon
-amour!--(Coquin de Pedro, venez donc plus vite!)--Ma bien-aimée
-Julia, entends ma prière!...--(Ici sa voix devient inarticulée:
-c'était la faute des hoquets)[373].--L'amour est très-brave contre
-toutes les nobles maladies,--mais il a horreur de l'application des
-serviettes chaudes,--et le mal de mer est sa mort[374].» Bien
-d'autres choses sont sa mort, entre autres le temps, et aussi le
-mariage; il y aboutit «comme le vin au vinaigre.» Sachez que si
-Pénélope est si connue, c'est qu'elle est unique. «Les chances pour
-Ulysse étaient de retrouver une jolie urne,--érigée à sa mémoire, et
-deux ou trois jeunes demoiselles--engendrées par quelque ami
-détenteur de sa femme et de ses biens,--et de sentir son chien Argus
-l'empoigner par sa culotte[375].»
-
-Ceci est d'un sceptique, même d'un cynique. Sceptique et cynique,
-c'est à cela qu'il aboutit. Sceptique par misanthropie, cynique par
-bravade, c'est toujours l'humeur triste et militante qui le déchaîne;
-la volupté méridionale ne l'a point conquis; il n'est épicurien que
-par contradiction et par instants. «Donnez-nous du vin, des femmes, de
-la gaieté, des éclats de rire,--demain des sermons et de l'eau de
-Seltz.--L'homme étant un être raisonnable, doit se griser[376].--Le
-meilleur de notre vie n'est qu'ivresse.--Je voudrais être
-argile--autant que je suis sang, moelle, passion et sensation,--parce
-qu'alors le passé serait passé. Mais hier je me suis grisé à
-force,--et il me semble que je marche sur le plafond.» Vous voyez bien
-qu'il est toujours le même, excessif et malheureux, occupé à se
-détruire. Son _Don Juan_ aussi est une débauche; il s'y amuse
-outrageusement aux dépens de toutes les choses respectées, comme un
-taureau dans une boutique de glaces. Il y est toujours violent, et
-maintes fois il est féroce; la noire imagination amène entre ses
-récits d'amour les horreurs lentement savourées, le désespoir et la
-famine des naufragés, et le desséchement de ces squelettes enragés qui
-se mangent les uns les autres. Il y rit horriblement, comme Swift;
-bien mieux, il y bouffonne comme Voltaire. «On voulut manger le second
-comme plus gras;--mais il avait beaucoup de répugnance pour cette
-sorte de fin.--Pourtant ce qui le sauva, ce fut un petit présent qui
-lui avait été fait à Cadix--par une souscription générale des
-dames[377].» Pièces en main[378], il y suit avec une exactitude de
-chirurgien tous les pas de la mort, l'assouvissement, la rage, le
-délire, les hurlements, l'épuisement, la stupeur; il veut toucher et
-montrer la vérité extrême et prouvée, le dernier fonds grotesque et
-hideux de l'homme. Voyez encore l'assaut d'Ismaïl, la mitraille et la
-baïonnette, les massacres dans les rues, les cadavres employés comme
-fascines, et les trente-huit mille Turcs égorgés. Il y a du sang assez
-pour rassasier un tigre, et ce sang coule parmi les calembours; c'est
-pour railler la guerre et les boucheries décorées du nom d'exploits.
-Dans cet impitoyable et universel écrasement de toutes les vanités
-humaines, qui est-ce qui subsiste? De quoi sommes-nous avertis, sinon
-«que la vie est un néant et que les hommes ne valent pas des
-chiens[379]?» Qu'est-ce qu'il découvre dans la science, sinon ses
-lacunes, et dans la religion, sinon ses momeries[380]? Garde-t-il au
-moins la poésie? De la draperie divine, dernier vêtement qu'un poëte
-respecte, il fait un chiffon qu'il foule et tord et troue de gaieté de
-cour. Au moment le plus touchant des amours d'Haydée, il lâche une
-pantalonnade. Il achève une ode par des caricatures. Il est Faust dans
-le premier vers et Méphistophélès dans le second. Il arrive au milieu
-des tendresses ou des meurtres avec des drôleries de petit journal,
-avec des trivialités, des cancans, avec des injures de pamphlétaire et
-des bigarrures d'Arlequin. Il met à nu les procédés poétiques, se
-demande où il en est, compte les stances déjà faites, gouaille la
-Muse, Pégase et toute l'écurie épique, comme s'il n'en donnait pas
-deux sous. Encore une fois, que reste-t-il? Lui-même, et lui seul,
-debout sur tous ces débris. C'est lui qui parle ici; ses personnages
-ne sont que des paravents; même la moitié du temps, il les écarte pour
-occuper la scène. Ce sont ses opinions, ses souvenirs, ses colères,
-ses goûts qu'il nous étale; son poëme est une conversation, une
-confidence, avec les hauts, les bas, les brusqueries et l'abandon
-d'une conversation et d'une confidence, presque semblable aux mémoires
-dans lesquels le soir, à sa table, il se livrait et s'épanchait.
-Jamais on n'a vu dans un si clair miroir la naissance d'une vive
-pensée, le tumulte d'un grand génie, le dedans d'un vrai poëte,
-toujours passionné, inépuisablement fécond et créateur, en qui
-éclosent subitement coup sur coup, achevées et parées, toutes les
-émotions et toutes les idées humaines, les tristes, les gaies, les
-hautes, les basses, se froissant, s'encombrant comme des essaims
-d'insectes qui s'en vont bourdonner et pâturer dans la fange et dans
-les fleurs. Il peut dire tout ce qu'il veut; bon gré, mal gré, on
-l'écoute; il a beau sauter du sublime au burlesque, on y saute avec
-lui. Il a tant d'esprit, de l'esprit si neuf, si imprévu, si poignant,
-une si étonnante prodigalité de science, d'idées, d'images ramassées
-des quatre coins de l'horizon, en tas et par masses, qu'on est pris,
-emporté par delà toutes bornes, et qu'on ne peut pas songer à
-résister. Trop fort et partant effréné, voilà le mot qui à son endroit
-revient toujours: trop fort contre autrui et contre lui-même, et
-tellement effréné qu'après avoir employé sa vie à braver le monde et
-sa poésie à peindre la révolte, il ne trouve l'achèvement de son
-talent et le contentement de son coeur que dans un poëme armé contre
-toutes les conventions humaines et contre toutes les conventions
-poétiques. À vivre ainsi, on est grand, mais on devient malade. Il y a
-une maladie de coeur et d'esprit dans le style de _Don Juan_, comme
-dans celui de Swift. Quand un homme bouffonne au milieu de ses larmes,
-c'est qu'il a l'imagination empoisonnée. Cette sorte de rire est un
-spasme, et vous voyez venir chez l'un l'endurcissement ou la folie,
-chez l'autre l'excitation ou le dégoût. Byron s'épuisait, du moins le
-poëte s'épuisait en lui. Les derniers chants du _Don Juan_ traînaient;
-la gaieté devenait forcée, les escapades se tournaient en divagations;
-le lecteur sentait approcher l'ennui. Un nouveau genre qu'il avait
-essayé avait fléchi sous sa main; il n'avait atteint dans le drame
-qu'à la déclamation puissante, ses personnages ne vivaient pas; quand
-il quitta la poésie, la poésie le quittait; il alla chercher l'action
-en Grèce et n'y trouva que la mort.
-
-[Note 352:
-
- .... Thou hast no power upon me, that I feel;
- Thou never shalt possess me, that I know:
- What I have done is done; I bear within
- A torture which could nothing gain from thine:
- The mind which is immortal makes itself
- Requital for its good or evil thoughts--
- Is its own origin of ill and end--
- And its own place and time;--its innate sense,
- When stripp'd of this mortality, derives
- No colour from the fleeting things without;
- But is absorb'd in sufferance or in joy,
- Born from the knowledge of its own desert.
- _Thou_ didst not tempt me, and thou couldst not tempt me.
- I have not been thy dupe, nor am thy prey--
- But was my own destroyer, and will be
- My own hereafter.--Back, ye baffled fiends!
- The hand of death is on me--but not yours!]
-
-[Note 353: _Don Juan._
-
- There stands the noble hostess, nor shall sink
- With the three thousandth curtsy;
- .... Saloon, room, hall, o'erflow beyond their brink,
- And long the latest of arrivals halts,
- 'Midst royal dukes and dames condemn'd to climb,
- And gain an inch of staircase at a time....]
-
-[Note 354: It was as if the house had been divided between your
-public and understood courtesans. But the intriguantes much
-outnumbered the regular mercenaries. Now where lay the difference
-between Pauline and her mamma, and Lady.... and daughter? Except that
-the two last may enter Carleton and any other house and the two first
-are limited to the Opera and b--house. How I delight in observing life
-as it really is--and myself after all the worst of any!]
-
-[Note 355: Alfred de Musset.]
-
-[Note 356: Voyez son terrible poëme bouffon _The Vision of
-Judgment_ contre Southey, George IV, et la parade officielle.]
-
-[Note 357: Don Juan is a satire on the abuses in the present state
-of society, and not an eulogy of vice.]
-
-[Note 358: Stendhal, _Mémoires sur lord Byron_.]
-
-[Note 359: Moore's _Life of lord Byron_, III, 113.]
-
-[Note 360:
-
- .... I like to see the sun set, sure he'll rise to-morrow,
- Not through a misty morning twinkling weak as
- A drunken man's dead eye in maudlin sorrow,
- But with all heaven t' himself; that day will break as
- Beauteous as cloudless, nor be forced to borrow
- That sort of farthing candlelight which glimmers
- Where reeking London's smoky caldron simmers.]
-
-[Note 361:
-
- .... I love the language, that soft bastard latin,
- Which melts like kisses from a female mouth,
- Which sounds as if it should be writ on satin,
- With syllables which breathe of the sweet south,
- And gentle liquids gliding all so pat in,
- That not a single accent seems uncouth,
- Like our harsh northern whistling, grunting guttural,
- Which we're obliged to hiss, and spit, and sputter all.]
-
-[Note 362:
-
- I like the women too (forgive my folly),
- From the rich peasant cheek of ruddy bronze,
- And large black eyes that flash on you a volley
- Of rays that say a thousand things at once,
- To the high dama's brow, more melancholy
- But clear, and with a wild and liquid glance,
- Heart on her lips, and soul within her eyes,
- Soft as her clime, and sunny as her skies.]
-
-[Note 363: Voyez Stendhal, _Vie de Giacomo Rossini_, et Stanley,
-_Vie de Thomas Arnold_. Le contraste est complet. Voyez aussi dans
-_Corinne_ cette opposition très-bien saisie.]
-
-[Note 364: Journal, février 1821.]
-
-[Note 365:
-
- She with her flush'd cheek laid on her white arm,
- And raven ringlets gather'd in dark crowd
- Above her brow, lay dreaming soft and warm;
- .... One with her auburn tresses slightly bound,
- And fair brows gently drooping, as the fruit
- Nods from the tree, was slumbering with soft breath,
- And lips apart, which show'd the pearls beneath.
- .... A fourth as marble, statue-like and still,
- Lay in a breathless, hush'd, and stony sleep;
- White, cold and pure........................
- .................. a carved lady on a monument.]
-
-[Note 366:
-
- .... It was like the fawn which, in the lake display'd,
- Beholds her own shy, shadowy image pass,
- When first she starts, and then returns to peep,
- Admiring this new native of the deep.]
-
-[Note 367:
-
- .... It was a wild and breaker-beaten coast,
- With cliffs above, and a broad sandy shore,
- Guarded by shoals and rocks as by a host;
- And rarely ceased the haughty billow's roar,
- Save on the dead long summer days, which make
- The outstretch'd Ocean glitter like a lake....
-
- And all was stillness, save the sea bird's cry,
- And dolphin's leap, and little billow crost
- By some low rock or shelve, that made it fret
- Against the boundary it scarcely wet.
-
- .... And thus they wander'd forth, and, hand in hand,
- Over the shining pebbles and the shells,
- Glided along the smooth and hardened sand;
- And in the worn and wild receptacles
- Work'd by the storms, yet work'd as it were plann'd,
- In hollow halls, with sparry roofs and cells
- They turn'd to rest; and each clasp'd by an arm,
- Yielded to the deep twilight's purple charm.
-
- They look'd up to the sky whose floating glow
- Spread like a rosy Ocean, vast and bright;
- They gazed upon the glittering sea below,
- Whence the broad moon rose circling into sight;
- They heard the wave's splash, and the wind so low;
- And saw each other's dark eyes darting light
- Into each other--and beholding this,
- Their lips drew near, and clung into a kiss.]
-
-[Note 368:
-
- .... They were alone, but not alone as they
- Who shut in chambers think it loneliness;
- The silent Ocean, and the starlight bay
- The twilight glow, which momently grew less,
- The voiceless sands, and drooping caves, that lay
- Around them, made them to each other press,
- As if there were no life beneath the sky
- Save theirs, and that their life could never die.]
-
-[Note 369:
-
- .... Haidée spoke not of scruples, ask'd no vows,
- Nor offered any....
- She was all which pure ignorance allows,
- And flew to her young mate like a young bird....]
-
-[Note 370:
-
- Alas! They were so young, so beautiful,
- So lonely, loving, helpless, and the hour
- Was that in which the heart is always full,
- And, having o'er itself no further power,
- Prompts deeds eternity cannot annul....]
-
-[Note 371: «Il y a dix fois plus de vérité, disait Byron, dans
-_Don Juan_ que dans _Childe Harold_. C'est pour cela que les femmes
-n'aiment pas _Don Juan_.»]
-
-[Note 372:
-
- I hope it is no crime
- To laugh at _all_ things. For I wish to know
- _What_, after _all_, are _all_ things--but a _show_?
- (Ch. VII, stance 2.)]
-
-[Note 373:
-
- .... Sooner shall earth resolve itself to sea,
- Than I resign thine image, oh, my fair!
- (Here the ship gave a lurch, and he grew sea-sick.)
- Oh Julia! what is every other woe?--
- (Here he fell sicker)......................
- (For God's sake let me have a glass of liquor;
- Pedro, Baptista, help me down below.)
- Julia, my love! (You rascal, Pedro, quicker)--
- Oh, Julia!--(this curst vessel pitches so)
- Beloved Julia, hear me still beseeching!
- (Here he grew inarticulate with retching.)]
-
-[Note 374:
-
- .... Love's a capricious power....
- Against all noble maladies he's bold;
- But vulgar illnesses don't like to meet;
- .... Shrinks from the application of hot towels,
- And purgatives are dangerous to his reign,
- Sea-sickness death....]
-
-[Note 375:
-
- .... 'Tis melancholy, and a fearful sign
- Of human frailty, folly, also crime,
- That love and marriage rarely can combine;
- Although they both are born in the same clime;
- Marriage from love, like vinegar from wine--
- A sad, sour, sober beverage.--
- .... An honest gentleman, at his return
- May not have the good fortune of Ulysses;....
- .... The odds are that he finds a handsome urn
- To his memory--and two or three young misses
- Born to some friend, who holds his wife and riches
- And that _his_ Argus bites him by--the breeches.--]
-
-[Note 376:
-
- .... Let us have wine and women, mirth and laughter,
- Sermons and soda-water the day after.
- Man, being reasonable, must get drunk;
- The best of life is but intoxication....]
-
-[Note 377:
-
- .... And next they thought upon the master's mate,
- As fattest; but he saved himself, because,
- Besides being much averse from such a fate,
- There were some other reasons: the first was,
- He had been rather indisposed of late;
- And that which chiefly proved his saving clause,
- Was a small present made to him at Cadiz,
- By general subscription of the ladies.]
-
-[Note 378: Il avait sous les yeux une douzaine de descriptions
-authentiques.]
-
-[Note 379: Chant VII, 6, 7.
-
- Dogs, or men!--for I flatter you in saying
- That ye are dogs--Your betters far--Ye may
- Read, or read not, what I am now essaying
- To show ye what ye are in every way.]
-
-[Note 380: Voyez _Vision of Judgment_.]
-
-
-VI
-
-Ainsi vécut et finit ce malheureux grand homme; la maladie du siècle
-n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui, comme une hécatombe,
-gisent les autres, blessés aussi par la grandeur de leurs facultés et
-l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur ou
-l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci
-précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus dans
-l'impuissance ou couchés dans la maladie, tous secoués par leurs nerfs
-exaspérés ou endoloris, les plus forts portant leur plaie saignante
-jusqu'à la vieillesse, les plus heureux ayant souffert autant que les
-autres, et gardant leurs cicatrices, quoique guéris. Le concert de
-leurs lamentations a rempli tout le siècle, et nous nous sommes tenus
-autour d'eux, écoutant notre coeur qui répétait leurs cris tout bas.
-Nous étions tristes comme eux, et enclins comme eux à la révolte. La
-démocratie instituée excitait nos ambitions sans les satisfaire; la
-philosophie proclamée allumait nos curiosités sans les contenter. Dans
-cette large carrière ouverte, le plébéien souffrait de sa médiocrité
-et le sceptique de son doute; le plébéien, comme le sceptique, atteint
-d'une mélancolie précoce et flétri par une expérience prématurée,
-livrait ses sympathies et sa conduite aux poëtes, qui disaient le
-bonheur impossible, la vérité inaccessible, la société mal faite, et
-l'homme avorté ou gâté. De ce concert, une idée sortit, centre de la
-littérature, des arts et de la religion du siècle: c'est qu'il y a
-quelque disproportion monstrueuse entre les pièces de notre structure,
-et que toute la destinée humaine est viciée par ce désaccord.
-
-Quel conseil nous ont-ils donné pour y remédier? Ils ont été grands,
-ont-ils été sages? «Fais pleuvoir en toi les sensations véhémentes et
-profondes; tant pis si ensuite ta machine craque!»--«Cultive ton
-jardin, resserre-toi dans un petit cercle, rentre dans le troupeau,
-deviens bête de somme.»--«Redeviens croyant, prends de l'eau bénite,
-abandonne ton esprit aux dogmes et ta conduite aux manuels.»--«Fais
-ton chemin, aspire au pouvoir, aux honneurs, à la richesse.» Ce sont
-là les diverses réponses des artistes et des bourgeois, des chrétiens
-et des mondains. Sont-ce des réponses? Et que proposent-elles, sinon
-de s'assouvir, de s'abêtir, de se détourner et d'oublier? Il y en a
-une autre plus profonde que Goëthe a faite le premier, que nous
-commençons à soupçonner, où aboutissent tout le travail et toute
-l'expérience du siècle, et qui sera peut-être la matière de la
-littérature prochaine: «Tâche de te comprendre et de comprendre les
-choses.» Réponse étrange, qui ne semble guère neuve, et dont on ne
-connaîtra la portée que plus tard. Longtemps encore les hommes
-sentiront leurs sympathies frémir au bruit des sanglots de leurs
-grands poëtes. Longtemps ils s'indigneront contre une destinée qui
-ouvre à leurs aspirations la carrière de l'espace sans limites pour
-les briser à deux pas de l'entrée contre une misérable borne qu'ils ne
-voyaient pas. Longtemps ils subiront comme des entraves les nécessités
-qu'ils devraient embrasser comme des lois. Notre génération, comme les
-précédentes, a été atteinte par la maladie du siècle, et ne s'en
-relèvera jamais qu'à demi. Nous parviendrons à la vérité, non au
-calme. Tout ce que nous pouvons guérir en ce moment, c'est notre
-intelligence; nous n'avons point de prise sur nos sentiments. Mais
-nous avons le droit de concevoir pour autrui les espérances que nous
-n'avons plus pour nous-mêmes, et de préparer à nos descendants un
-bonheur dont nous ne jouirons jamais. Élevés dans un air plus sain,
-ils auront peut-être une âme plus saine. La réforme des idées finit
-par réformer le reste, et la lumière de l'esprit produit la sérénité
-du coeur. Jusqu'ici, dans nos jugements sur l'homme, nous avons pris
-pour maîtres les révélateurs et les poëtes, et comme eux nous avons
-reçu pour des vérités certaines les nobles songes de notre imagination
-et les suggestions impérieuses de notre coeur. Nous nous sommes liés à
-la partialité des divinations religieuses et à l'inexactitude des
-divinations littéraires, et nous avons accommodé nos doctrines à nos
-instincts et à nos chagrins. La science approche enfin, et approche de
-l'homme; elle a dépassé le monde visible et palpable des astres, des
-pierres, des plantes, où, dédaigneusement, on la confinait; c'est à
-l'âme qu'elle se prend, munie des instruments exacts et perçants dont
-trois cents ans d'expérience ont prouvé la justesse et mesuré la
-portée. La pensée et son développement, son rang, sa structure et ses
-attaches, ses profondes racines corporelles, sa végétation infinie à
-travers l'histoire, sa haute floraison au sommet des choses, voilà
-maintenant son objet, l'objet que depuis soixante ans elle entrevoit
-en Allemagne, et qui, sondé lentement, sûrement, par les mêmes
-méthodes que le monde physique, se transformera à nos yeux comme le
-monde physique s'est transformé. Il se transforme déjà, et nous avons
-laissé derrière nous le point de vue de Byron et de nos poëtes. Non,
-l'homme n'est pas un avorton ou un monstre; non, l'affaire de la
-poésie n'est point de le révolter ou de le diffamer. Il est à sa place
-et achève une série. Regardons-le naître et grandir, et nous cesserons
-de le railler ou de le maudire. Il est un produit comme toute chose,
-et à ce titre il a raison d'être comme il est. Son imperfection innée
-est dans l'ordre, comme l'avortement constant d'une étamine dans une
-plante, comme l'irrégularité foncière de quatre facettes dans un
-cristal. Ce que nous prenions pour une difformité est une forme; ce
-qui nous semblait le renversement d'une loi est l'accomplissement
-d'une loi. La raison et la vertu humaines ont pour matériaux les
-instincts et les images animales, comme les formes vivantes ont pour
-instruments les lois physiques, comme les matières organiques ont pour
-éléments les substances minérales. Quoi d'étonnant si la vertu ou la
-raison humaine, comme la forme vivante ou comme la matière organique,
-parfois défaille ou se décompose, puisque comme elles, et comme tout
-être supérieur et complexe, elle a pour soutiens et pour maîtresses
-des forces inférieures et simples qui, suivant les circonstances,
-tantôt la maintiennent par leur harmonie, tantôt la défont par leur
-désaccord? Quoi d'étonnant si les éléments de l'être, comme les
-éléments de la quantité, reçoivent de leur nature même des lois
-indestructibles qui les contraignent et les réduisent à un certain
-genre et un certain ordre de formations? Qui est-ce qui s'indignera
-contre la géométrie? Surtout qui est-ce qui s'indignera contre une
-géométrie vivante? Qui, au contraire, ne se sentira ému d'admiration
-au spectacle de ces puissances grandioses qui, situées au coeur des
-choses, poussent incessamment le sang dans les membres du vieux monde,
-éparpillent l'ondée dans le réseau infini des artères et viennent
-épanouir sur toute la surface la fleur éternelle de la jeunesse et de
-la beauté? Qui enfin ne se trouvera ennobli en découvrant que ce
-faisceau de lois aboutit à un ordre de formes, que la matière a pour
-terme la pensée, que la nature s'achève par la raison, et que cet
-idéal auquel se suspendent, à travers tant d'erreurs, toutes les
-aspirations de l'homme, est aussi la fin à laquelle concourent, à
-travers tant d'obstacles, toutes les forces de l'univers? Dans cet
-emploi de la science et dans cette conception des choses il y a un
-art, une morale, une politique, une religion nouvelles, et c'est
-notre affaire aujourd'hui de les chercher.
-
-
-
-
-CONCLUSION.
-
-Le passé et le présent.
-
- I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi
- la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. --
- Comment elle a infléchi le caractère et établi la
- constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté
- l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le
- modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé
- la culture classique et dévié l'esprit national. -- La
- Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique
- et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment
- les idées européennes élargissent le moule national.
-
- II. Le présent. -- Concordances de l'observation et de
- l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
- L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
- -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La
- philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
- la civilisation présente et élaborent la civilisation
- future.
-
-
-§ 1.
-
-I
-
-Arrivés au terme de cette longue revue, nous pouvons maintenant
-embrasser d'un regard l'ensemble de la civilisation anglaise; tout s'y
-tient: quelques puissances et quelques circonstances primitives ont
-produit le reste, et il n'y a qu'à suivre leur action continue pour
-comprendre la nation et son histoire, son passé et son présent. À
-l'origine, et au plus profond dans la région des causes, apparaît la
-race. Une nation entière, Angles et Saxons, a détruit, chassé ou
-asservi les anciens habitants, effacé la culture romaine, s'est
-établie seule et pure, et n'a trouvé parmi les derniers ravageurs
-danois qu'une recrue nouvelle et du même sang. C'est là le tronc
-primitif; de sa substance et de ses propriétés innées naîtra presque
-toute la végétation future. En ce moment, et comme les voilà, seuls
-dans leur île, ils atteignent un développement tel quel, fruste,
-brutal et pourtant solide. Ils mangent et boivent, bâtissent et
-défrichent, surtout pullulent: les peuplades éparses qui ont passé la
-mer sur des bateaux de cuir deviennent une forte nation compacte,
-trois cent mille familles, riche, pourvue de bétail, largement
-épanouie dans l'abondance de la vie corporelle, à demi assise dans la
-sécurité de la vie sociale, avec un roi, des assemblées respectées et
-fréquentes, avec de bonnes coutumes judiciaires; chez elle, parmi les
-fougues et les violences du tempérament barbare, la vieille fidélité
-germanique maintient les hommes en société, pendant que la vieille
-indépendance germanique maintient l'homme debout. Dans tout le reste,
-ils n'avancent guère. Quelques chants tronqués, une épopée où gronde
-encore l'exaltation guerrière de l'antique barbarie, des hymnes
-lugubres, une poésie âpre et furieuse, parfois sublime et toujours
-rude, voilà tout ce qui subsiste d'eux. En six siècles, ils ont fait à
-peine un pas hors des moeurs et des sentiments de leur inculte
-Germanie; le christianisme qui a trouvé prise sur eux par la grandeur
-de ses tragédies bibliques et la tristesse anxieuse de ses
-aspirations, ne leur apporte point la civilisation latine; elle
-demeure à la porte, à peine accueillie par quelques grands hommes,
-déformée, si elle entre, par la disproportion du génie romain et du
-génie saxon, toujours altérée et réduite, si bien que pour les hommes
-du continent, les hommes de l'île ne sont que des lourdauds illettrés,
-ivrognes et gloutons, en tout cas sauvages et lents par tempérament et
-par nature, rebelles à la culture et tardifs dans leur développement.
-
-L'empire de ce monde est à la force. Ils sont conquis pour toujours et
-à demeure, conquis par des Normands, c'est-à-dire par des Français
-plus habiles, plus vite cultivés et organisés qu'eux; là est le grand
-événement qui va achever leur caractère, décider de leur histoire et
-imprimer dans leur caractère et dans leur histoire, l'esprit politique
-et pratique qui les sépare des autres peuples germains. Opprimés,
-enserrés dans le réseau rigide de l'organisation normande, ils ont
-beau avoir été conquis, ils n'ont pas été détruits; ils sont sur leur
-sol, chacun avec ses amis et dans sa commune; ils font corps, ils sont
-encore vingt fois plus nombreux que leurs vainqueurs. Leur situation
-et leurs nécessités feront leurs habitudes et leurs aptitudes. Ils
-vont endurer, réclamer, lutter, résister ensemble et avec accord,
-faire effort aujourd'hui, demain, tous les jours, pour n'être pas tués
-ou volés, pour ramener leurs anciennes lois, pour obtenir ou extorquer
-des garanties, et par degrés ils vont acquérir la patience, le
-jugement, toutes les facultés et toutes les inclinations par
-lesquelles se maintiennent les libertés et se fondent les États. Par
-un bonheur singulier, les seigneurs normands les y aident; car le roi
-s'est fait une si grosse part, et se trouve si redoutable que pour
-réprimer le grand pillard, les petits pillards sont forcés de ménager
-leurs sujets saxons, de s'allier à eux, de les comprendre dans leurs
-chartes, de se faire leurs représentants, de les admettre au
-Parlement, de les laisser impunément travailler, s'enrichir, prendre
-de la fierté, de la force, de l'autorité, intervenir avec eux dans les
-affaires publiques. Voilà donc que peu à peu la nation anglaise,
-enfoncée sous terre par la conquête comme par un coup de masse, se
-dégage et se relève; cinq cents ans et davantage s'emploient à ce
-redressement. Mais pendant toute cette durée le loisir a manqué pour
-la fine et haute culture; il a fallu vivre et se défendre, piocher la
-terre, tisser la laine, s'exercer à l'arc, aller aux assemblées, au
-jury, payer et raisonner pour les affaires communes; l'homme important
-et estimé est celui qui sait bien se battre et faire de gros profits.
-Ce qui s'est développé ce sont les moeurs énergiques et militaires; ce
-qui a régné, c'est l'esprit actif et positif; ils ont laissé les
-lettres et les élégances aux nobles francisés de la cour. Quand le
-vaillant bourgeois saxon quittait son arc ou sa charrue, c'était pour
-festiner plantureusement ou pour chanter la ballade de Robin Hood. Il
-a vécu et agi; il n'a point réfléchi ni écrit; sa littérature
-nationale se réduit à des fragments et des rudiments, à des chansons
-de harpistes, à des épopées de taverne, à un poëme religieux, à
-quelques livres de réforme. En même temps, la littérature normande
-s'est desséchée; séparée de la tige, et sur un sol étranger, elle a
-langui dans les imitations; un seul grand poëte, presque Français
-d'esprit, tout Français de style, a paru, et après lui comme avant lui
-s'étale le radotage irrémédiable. Pour la seconde fois une
-civilisation de cinq siècles s'est trouvée stérile de grandes idées et
-de grandes oeuvres, celle-ci plus encore que ses voisines, et à double
-titre, parce qu'à l'impuissance universelle du moyen âge, s'y joint
-l'appauvrissement de la conquête, et que des deux littératures qui la
-composent, l'une, transplantée, avorte, et l'autre, mutilée, cesse de
-s'épanouir.
-
-
-II
-
-Mais parmi tant d'ébauches et d'épreuves, un caractère s'est formé et
-le reste en dérivera. L'âge barbare a établi sur le sol une race de
-Germains, flegmatique et sérieuse, capable d'émotions spiritualistes
-et de discipline morale. L'âge féodal a imposé à cette race les
-habitudes de résistance et d'association, les préoccupations
-politiques et utilitaires. Figurez-vous un Allemand de Hambourg ou de
-Brême, serré pendant cinq cents ans dans le corselet de fer de
-Guillaume le Conquérant: ces deux natures, l'une innée, l'autre
-acquise, composent tous les ressorts de sa conduite. Il en est ainsi
-des autres nations. Comme des coureurs rangés en ligne à l'entrée de
-la carrière, on voit au moment de la Renaissance s'élancer les cinq
-grands peuples de l'Europe, sans que d'abord on puisse rien prévoir de
-leur course. Au premier regard, il semble que les accidents ou les
-circonstances gouverneront seuls leur vitesse, leur chute et leur
-succès. Il n'en est rien, et c'est d'eux seuls que dépendra leur
-histoire: chacun sera l'ouvrier de sa fortune; le hasard n'a point de
-prise sur des événements si vastes, et ce sont les inclinations et les
-facultés nationales qui, renversant ou suscitant les obstacles, les
-conduiront fatalement chacun à son terme, les uns jusqu'au fond de la
-décadence, les autres jusqu'au faîte de la prospérité. Après tout,
-l'homme est toujours son propre maître, et son propre esclave. À
-l'ouverture de chaque âge, il est d'une certaine façon; son corps, son
-coeur et son esprit ont une structure et une disposition distinctes;
-et de cet agencement durable que tous les siècles précédents ont
-contribué à consolider ou à construire sortent des désirs ou des
-aptitudes permanentes, selon lesquelles il veut et il agit. Ainsi se
-forme en lui le modèle idéal qui, obscur ou distinct, achevé ou
-ébauché, va dorénavant flotter devant ses yeux, rallier toutes ses
-aspirations, tous ses efforts et toutes ses forces, et l'employer à
-un seul effet pendant des siècles, jusqu'à ce qu'enfin renouvelé par
-l'impuissance ou la réussite, il conçoive un nouveau but, et reprenne
-un nouvel élan. L'Espagnol catholique et exalté se représente la vie à
-la façon des croisés, des amoureux et des chevaliers, et, abandonnant
-le travail, la liberté et la science, se jette, à la suite de son
-inquisition et de son roi, dans la guerre fanatique, dans l'oisiveté
-romanesque, dans l'obéissance superstitieuse et passionnée, dans
-l'ignorance volontaire et irrémédiable[381]. L'Allemand théologien et
-féodal se cantonne docilement, fidèlement sous ses petits princes, par
-patience naturelle et par loyauté héréditaire, occupé de sa femme et
-de son ménage, content d'avoir conquis la liberté religieuse, attardé
-par la lourdeur de son tempérament dans la grosse vie corporelle, et
-dans le respect inerte de l'ordre établi. L'Italien, le plus richement
-doué et le plus précoce de tous, mais de tous le plus incapable de
-discipline volontaire et d'austérité morale, se tourne du côté des
-beaux-arts et de la volupté, déchoit, se gâte sous la domination
-étrangère, se laisse vivre, oubliant de penser et content de jouir. Le
-Français sociable et égalitaire, se rallie autour de son roi qui lui
-donne la paix publique, la gloire extérieure, et le magnifique étalage
-d'une cour somptueuse, d'une administration réglée, d'une discipline
-uniforme, d'une prépondérance européenne et d'une littérature
-universelle. Pareillement, si vous regardez l'Anglais au seizième
-siècle, vous découvrez en lui les penchants et les puissances qui,
-pendant trois siècles, vont gouverner sa culture et façonner sa
-constitution. Dans cette expansion européenne de la vie naturelle et
-de la littérature païenne, on retrouve tout d'abord chez Shakspeare,
-Jonson et les tragiques, chez Spenser, Sidney et les lyriques, les
-traits nationaux, tous avec une profondeur et un éclat incomparable,
-et tels que la race et l'histoire les ont imprimés et enfoncés depuis
-mille ans. Ce n'est pas en vain que l'invasion a implanté ici une race
-sérieuse, et capable de retours sur soi. Ce n'est pas en vain que la
-conquête a tourné cette race vers la vie militante et les
-préoccupations pratiques. Dès la première saillie de l'invention
-originale, son oeuvre manifeste l'énergie tragique, la passion intense
-et informe, le dédain de la régularité, la connaissance du réel, le
-sentiment des choses intérieures, la mélancolie naturelle, la
-divination anxieuse de l'obscur au-delà, tous les instincts qui,
-repliant l'homme sur lui-même et concentrant l'homme en lui-même, le
-préparent au protestantisme et au combat. Quel est-il ce
-protestantisme qui se fonde? Quel est le modèle idéal qu'il présente
-et quelle conception originale va fournir à ce peuple son poëme
-permanent et dominateur? La plus âpre et la plus pratique de toutes,
-celle des puritains, qui, négligeant la spéculation, se rabat sur
-l'action, enferme la vie humaine dans une discipline rigide, impose à
-l'âme humaine l'effort continu, prescrit à la société humaine
-l'austérité monacale, interdit le plaisir, commande l'action, exige le
-sacrifice, et forme le moraliste, le travailleur et le citoyen. La
-voilà implantée, la grande idée anglaise, j'entends la persuasion que
-l'homme est avant tout une personne morale et libre, et qu'ayant conçu
-seul dans sa conscience et devant Dieu la règle de sa conduite, il
-doit s'employer tout entier à l'appliquer en lui, hors de lui,
-obstinément, inflexiblement, par une résistance perpétuelle opposée
-aux autres et par une contrainte perpétuelle exercée sur soi. Elle
-aura beau se discréditer d'abord par ses emportements et sa tyrannie;
-atténuée par l'épreuve, elle s'accommodera par degrés à la nature
-humaine, et, transportée du fanatisme puritain dans la morale laïque,
-elle gagnera toutes les sympathies publiques parce qu'elle correspond
-à tous les instincts nationaux. Elle a beau disparaître du grand
-monde, sous les mépris de la Restauration, et sous l'importation de la
-culture française; elle subsiste sous terre. Car la culture française
-ici n'aboutit pas; sur ce sol trop différent, elle ne fait éclore que
-des fruits malsains, grossiers ou incomplets. La fine élégance est
-devenue débauche ignoble; le doute délicat s'est tourné en athéisme
-brutal; la tragédie avorte, et n'est qu'une déclamation; la comédie
-est effrontée et n'est qu'une école de vices; de cette littérature, il
-ne subsiste que des études de raisonnement serré et de bon style;
-elle-même est chassée de la scène publique presque en même temps que
-les Stuarts au commencement du dix-huitième siècle, et les maximes
-libérales et morales reprennent l'ascendant qu'elles ne perdront plus.
-Car en même temps que les idées, les événements ont poursuivi leur
-cours; les inclinations nationales ont fait leur oeuvre dans la
-société comme dans les lettres, et les instincts anglais ont
-transformé la constitution et la politique, en même temps que les
-talents et les esprits. Ces riches communes, ces vaillants yeomen, ces
-rudes bourgeois bien armés, amplement nourris, protégés par leurs
-jurys, habitués à compter sur eux-mêmes, obstinés, batailleurs,
-sensés, tels que le moyen âge anglais les a légués à l'Angleterre
-moderne, ont pu laisser le roi étaler au-dessus d'eux sa tyrannie
-temporaire, et faire peser sur sa noblesse les rigueurs d'un
-arbitraire qu'autorisaient les souvenirs de la guerre civile, et le
-danger des hautes trahisons. Mais il faut qu'Henri VIII et Élisabeth
-elle-même suivent dans les grands intérêts le courant de l'opinion
-publique; s'ils sont si forts c'est qu'ils sont populaires; le peuple
-ne soutient leurs entreprises et n'autorise leurs violences que parce
-qu'il trouve en eux les défenseurs de sa religion, et les protecteurs
-de son travail[382]. Lui-même, il s'enfonce dans cette religion, et
-par-dessous l'établissement officiel, atteint les croyances
-personnelles. Il s'enrichit par le travail, et, sous le premier
-Stuart, il occupe déjà la plus grande place dans la nation. À ce
-moment, tout est décidé; quels que soient les événements, il faut bien
-qu'un jour il devienne maître. Les situations sociales font les
-situations politiques; toujours les constitutions légales
-s'accommodent aux choses réelles, et la prépondérance acquise aboutit
-infailliblement aux droits écrits. Des hommes si nombreux, si actifs,
-si résolus, si capables de se suffire à eux-mêmes, si disposés à tirer
-leurs opinions de leur réflexion propre et leur subsistance de leurs
-seuls efforts, finiront, quoi qu'il arrive, par arracher les garanties
-dont ils ont besoin. Du premier élan, et dans la ferveur de la foi
-primitive, ils renversent le trône, et le courant qui les porte est si
-fort, qu'en dépit de leurs excès et de leur défaite, la révolution
-s'accomplit d'elle-même par l'abolition des tenures féodales et
-l'institution de l'_Habeas corpus_ sous Charles II, par le
-redressement universel de l'esprit libéral et protestant sous Jacques
-II, par l'établissement constitutionnel, l'acte de tolérance, et
-l'affranchissement de la presse sous Guillaume III. Dès ce moment
-l'Angleterre a trouvé son assiette; ses deux forces intérieures et
-héréditaires, l'instinct moral et religieux, l'aptitude pratique et
-politique ont fait leur oeuvre et désormais vont bâtir sans
-empêchement ni démolition sur les fondements qu'elles ont posés.
-
-[Note 381: Voyez le voyage de Mme d'Aulnay en Espagne, à la fin du
-dix-septième siècle. Rien de plus frappant que cette révolution, si
-l'on met en regard les temps qui précèdent Ferdinand le Catholique,
-c'est-à-dire le règne de Henri IV, la toute-puissance des nobles, et
-l'indépendance des villes. Voyez sur toute cette histoire, Buckle,
-_History of civilisation_, t. II.]
-
-[Note 382: Buckle, _History of civilisation_, t. I, 590, 592.]
-
-
-III
-
-Ainsi naquit la littérature du dix-huitième siècle, toute
-conservatrice, utile, morale et bornée. Deux puissances la dirigent,
-l'une européenne, l'autre anglaise; d'un côté ce talent d'analyse
-oratoire et ces habitudes de dignité littéraire qui sont propres à
-l'âge classique, de l'autre ce goût pour l'application et cette
-énergie de l'observation précise qui sont propres à l'esprit national.
-De là cette excellence et cette originalité de la satire politique, du
-discours parlementaire, de l'essai solide, du roman moral, et de tous
-les genres qui exigent un bon sens attentif, un bon style correct, et
-le talent de conseiller, de convaincre ou de blesser autrui. De là
-cette faiblesse ou cette impuissance de la pensée spéculative, de la
-vraie poésie, du théâtre original, et de tous les genres qui réclament
-la grande curiosité libre, ou la grande imagination désintéressée. Ils
-n'atteignent point l'élégance complète, ni la philosophie supérieure;
-ils alourdissent les délicatesses françaises qu'ils imitent, et
-s'effrayent des hardiesses françaises qu'ils suggèrent; ils restent à
-demi bourgeois et à demi barbares; ils n'inventent que des idées
-insulaires, et des améliorations anglaises, et se confirment dans leur
-respect pour leur constitution et leur tradition. Mais en même temps
-ils se cultivent et se réforment; leur richesse et leur bien-être
-s'accroissent énormément; la littérature et l'opinion chez eux
-deviennent sévères jusqu'à l'intolérance, et leur longue guerre contre
-la Révolution française pousse à l'excès le rigorisme de leur morale,
-en même temps que l'invention des machines développe jusqu'au centuple
-leur confortable et leur prospérité. Un code salutaire et despotique
-de maximes approuvées, de convenances établies et de croyances
-inattaquables qui fortifie, roidit, courbe et emploie l'homme
-utilement et péniblement, sans lui permettre jamais de dévier ou de
-faiblir; un attirail minutieux et une provision admirable d'inventions
-commodes, associations, institutions, mécanismes, ustensiles, méthodes
-qui travaillent incessamment pour fournir au corps et à l'esprit tout
-ce dont ils ont besoin, voilà désormais les deux traits saillants et
-particuliers de ce peuple. Se contraindre et se pourvoir, prendre
-l'empire de soi et l'empire de la nature, considérer la vie en
-moraliste et en économiste, comme un habit étroit dans lequel il faut
-marcher décemment, et comme un bon habit qu'il faut avoir le meilleur
-possible, être à la fois _respectable_ et _muni de bien-être_, ces
-deux mots renferment tous les ressorts de l'action anglaise. Contre ce
-bon sens limité et contre cette austérité pédante, une révolte éclate.
-Avec le renouvellement universel de la pensée et de l'imagination
-humaine, la profonde source poétique qui avait coulé au seizième
-siècle s'épanche de nouveau au dix-neuvième, et une nouvelle
-littérature jaillit à la lumière; la philosophie et l'histoire
-infiltrent leurs doctrines dans le vieil établissement; le plus grand
-poëte du temps le heurte incessamment de ses malédictions et de ses
-sarcasmes; de toutes parts, aujourd'hui encore, dans les sciences et
-dans les lettres, dans la pratique et la théorie, dans la vie privée
-et dans la vie publique, les plus puissants esprits essayent d'ouvrir
-une entrée au flot des idées continentales. Mais ils sont patriotes
-autant que novateurs, conservateurs autant que révolutionnaires; s'ils
-touchent à la religion et à la constitution, aux moeurs et aux
-doctrines, c'est pour les élargir, non pour les détruire; l'Angleterre
-est faite, elle le sait, et ils le savent; telle que la voilà, assise
-sur toute l'histoire nationale et sur tous les instincts nationaux,
-elle est plus capable qu'aucun peuple de l'Europe de se transformer
-sans se refondre, et de se prêter à son avenir sans renoncer à son
-passé.
-
-
-§ 2.
-
-I
-
-Je commençais à démêler ces idées lorsque, pour la première fois, je
-débarquai en Angleterre, et je fus singulièrement frappé des
-confirmations mutuelles que se prêtaient l'observation et l'histoire;
-il me sembla que le présent achevait le passé et que le passé
-expliquait le présent.
-
-Dès l'abord la mer inquiète et étonne; ce n'est pas en vain qu'un
-peuple est insulaire et marin, surtout avec cette mer et sur ces
-côtes; leurs peintres, si mal doués, en sentent, malgré tout, l'aspect
-alarmant ou lugubre; jusqu'au dix-huitième siècle, parmi les élégances
-de la culture française et sous la bonhomie de la tradition flamande,
-vous trouverez chez Gainsborough l'empreinte ineffaçable de ce grand
-sentiment. Aux doux moments, dans les beaux jours tranquilles d'été,
-la brume moite étend sur l'horizon son voile gris de perle; la mer a
-la couleur d'une ardoise pâle, et les navires, ouvrant leur voilure,
-avancent patiemment dans la vapeur. Mais qu'on regarde autour de soi,
-et l'on verra bientôt les marques du danger quotidien. La côte est
-labourée, les vagues ont empiété, les arbres ont disparu, la terre
-s'est détrempée sous les averses incessantes, l'Océan est toujours là
-intraitable et farouche. Il gronde et beugle éternellement, le vieux
-monstre rauque, et le train aboyant de ses vagues avance comme une
-armée infinie devant laquelle toute force humaine doit plier. Qu'on
-songe aux mois d'hiver, aux tempêtes, aux longues heures du matelot
-ballotté, roulé aveuglément par les rafales! En ce moment et dans
-cette belle saison, surtout le cercle de l'horizon, les nuages montent
-ternis, blafards, bientôt semblables à une fumée charbonneuse,
-quelques-uns d'une blancheur éblouissante et fragile, si enflés qu'on
-les sent prêts à fondre. Leurs pesantes masses cheminent, elles
-s'engorgent, et déjà çà et là, sur la plaine sans limite, un pan du
-ciel est brouillé par une averse. Au bout d'un instant, la mer est
-salie et cadavéreuse; ses flots sursautent avec des tournoiements
-étranges, et leurs flancs prennent des teintes huileuses et livides.
-L'énorme coupole grisâtre a noyé et obstrué tout l'horizon; la pluie
-s'abat, serrée, impitoyable. On n'en a pas l'idée tant qu'on ne l'a
-pas vue. Quand les gens du Sud, les Romains, sont arrivés là pour la
-première fois, ils ont dû se croire en enfer. Le large espace qui
-s'étend entre le sol et le ciel, et sur lequel nos yeux comptent comme
-sur leur domaine, manque tout d'un coup; il n'y a plus d'air, on
-n'aperçoit plus que du brouillard coulant. Plus de couleurs ni de
-formes. Dans cette fumée jaunâtre, les objets semblent des fantômes
-effacés; la nature a l'air d'une mauvaise ébauche au fusain sur
-laquelle un enfant a maladroitement passé la manche. Vous voilà à
-New-Haven, puis à Londres; le ciel dégorge la pluie, la terre lui
-renvoie le brouillard, le brouillard rampe dans la pluie; tout est
-noyé; à regarder autour de soi, on ne voit pas de raison pour que cela
-doive jamais finir. C'est vraiment ici la contrée cimmérienne
-d'Homère; les pieds clapotent, on n'a plus que faire de ses yeux; on
-sent tous ses organes bouchés, rouillés par l'humidité qui monte; on
-se croit hors du monde respirable, réduit à la condition des êtres
-marécageux, habitant des eaux sales; vivre ici, ce n'est pas vivre. On
-se demande si cette énorme ville n'est pas un cimetière où barbotent
-des fantômes affairés et malheureux. Dans le déluge de suie mouillée,
-le fleuve bourbeux avec ses bateaux de fer infatigables, noirs
-insectes, qui débarquent et embarquent des ombres, fait penser au
-Styx. Plus de jour, on s'en fabrique un. Dernièrement sur la grande
-place, dans le plus bel hôtel, cinq journées durant, il a fallu
-laisser le gaz allumé. La mélancolie vient, on prend en dégoût les
-autres et soi-même. Que peuvent-ils faire dans ce sépulcre? Rester
-chez soi sans travailler, c'est se ronger intérieurement et marcher au
-suicide. Sortir, c'est faire effort, ne plus se soucier de l'humidité
-ni du froid, braver le malaise et les sensations désagréables. Un
-pareil climat prescrit l'action, interdit l'oisiveté, développe
-l'énergie, enseigne la patience. Je regardais tout à l'heure sur le
-navire les matelots au gouvernail, avec leurs paletots imperméables,
-leurs grosses bottes ruisselantes, leurs calottes de cuir à rebord,
-si attentifs, si précis dans leurs mouvements, si graves, si maîtres
-d'eux-mêmes. J'ai vu depuis les ouvriers devant leurs métiers à coton,
-calmes, sérieux, silencieux, économisant leur effort, et persévérant
-tout le jour, toute l'année, toute la vie dans la même contention de
-corps et d'esprit régulière et monotone; leur âme s'est conformée à
-leur climat. En effet, il faut s'y conformer pour y vivre; au bout de
-huit jours on sent qu'on doit renoncer ici à la jouissance délicate et
-savourée, au bonheur de se laisser vivre, à l'oisiveté abandonnée, au
-contentement des yeux, à l'épanouissement facile et harmonieux de la
-nature artistique et animale, qu'il faut se marier, élever un troupeau
-d'enfants, prendre les soucis et l'importance du chef de famille,
-s'enrichir, se pourvoir contre la mauvaise saison, se munir de
-bien-être, devenir protestant, industriel, politique, bref, capable
-d'activité et de résistance, et, dans toutes les voies ouvertes à
-l'homme, endurer et faire effort.
-
-Il y a pourtant ici des beautés charmantes et touchantes, celles du
-pays humide. Lorsque, par un jour demi-serein, on sort dans la
-campagne et qu'on arrive sur une hauteur, les yeux éprouvent une
-sensation unique et un plaisir qu'ils ne connaissaient pas. À perte de
-vue, aux quatre coins de l'horizon, dans les prairies, sur les
-collines, s'étend la verdure éternelle, plantes fourragères et
-potagères, luzerne, houblon, admirables prairies toutes regorgeantes
-d'herbes hautes et serrées; çà et là un bouquet de grands arbres; des
-pâturages enclos de haies, où ruminent à genoux, paisiblement, des
-vaches alourdies. La brume monte insensiblement entre les intervalles
-des arbres, et les lointains nagent dans une vapeur lumineuse. Il n'y
-a rien de plus doux au monde, ni de plus délicat que ces teintes; on
-s'arrêterait pendant des heures entières à regarder ces nuages de
-satin, ce fin duvet aérien, cette molle gaze transparente qui
-emprisonne les rayons du soleil, les émousse, et ne les laisse arriver
-sur la terre que souriants et caressants. Des deux côtés de la voiture
-passent incessamment des prairies toujours plus belles, où les boutons
-d'or, les reines des prés, les pâquerettes s'entassent par traînées
-avec des teintes fondues; une suavité presque douloureuse, un charme
-étrange, s'exhalent de cette végétation inépuisable et passagère. Elle
-est trop fraîche, elle ne peut durer; rien n'est arrêté, stable et
-ferme ici, comme dans les pays du Midi; tout est coulant, en train de
-naître et de mourir, suspendu entre les pleurs et la joie. Les gouttes
-d'eau roulantes luisent sur les feuilles comme des perles; les têtes
-rondes des arbres, les larges feuillages étalés chuchotent sous la
-brise faible, et le bruit des larmes laissées par la dernière ondée
-est incessant sur leur pyramide. Comme ils vivent opulemment dans les
-clairières, étalés à plaisir, toujours rajeunis et abreuvés par l'air
-moite! Comme la séve monte dans ces plantes rafraîchies et abritées
-contre le ciel! Et comme le ciel et le pays semblent faits pour
-ménager leurs tissus et aviver leurs couleurs! Au moindre soupçon de
-soleil, elles sourient avec une grâce délicieuse; on dirait de belles
-vierges timides et frêles sous un voile qu'on va lever. Que le soleil
-un instant se dégage, et vous les verrez resplendir comme dans une
-parure de bal. La lumière s'abat par nappes éblouissantes; les pétales
-lustrés, dorés, éclatent avec un coloris trop fort; les plus
-magnifiques broderies, le velours constellé de diamants, la soie
-chatoyante couturée de perles n'approchent pas de cette teinte
-profonde; la joie déborde comme d'une coupe trop pleine. À
-l'étrangeté, à la rareté de ce spectacle, on comprend pour la première
-fois la vie du pays humide. L'eau multiplie et amollit les tissus
-vivants; les plantes foisonnent et n'ont point de suc; la nourriture
-surabonde et n'a pas de goût; l'humidité enfante, mais le soleil
-n'élabore pas. Beaucoup d'herbe, beaucoup de bétail, beaucoup de
-viande; la grande mangeaille et la grosse mangeaille; ainsi se
-soutient le tempérament absorbant et flegmatique; la pousse humaine,
-comme toute la pousse végétale et animale, est puissante, mais lourde;
-l'homme est amplement charpente, mais à gros coups; la machine est
-solide, mais elle roule lentement sur ses gonds, et le plus souvent
-les gonds grincent et sont rouilles. Lorsqu'on regarde les gens de
-près, il semble que leurs diverses pièces sont indépendantes, du moins
-qu'elles ont besoin de temps pour se transmettre les chocs. Leurs
-idées n'éclatent pas d'abord en passions, en gestes, en actions. Comme
-chez le Flamand et l'Allemand, elles s'arrêtent d'abord dans la
-cervelle, elles s'y étalent, elles y déposent; l'homme n'est point
-secoué, il n'a point de peine à demeurer immobile; il n'est point
-entraîné; il peut agir sagement, uniformément; car son moteur
-intérieur est une idée ou une consigne, non une émotion ou un attrait.
-Il sait s'ennuyer; ou plutôt il ne s'ennuie pas; son train ordinaire,
-ce sont les sensations ternes, et l'insipide monotonie de la vie
-machinale n'a rien qui doive le rebuter. Il y est fait, sa nature y
-est conforme. Quand on a mangé toute sa vie des navets, on ne regrette
-pas les oranges. Il se résignera aisément à écouter quinze discours de
-suite sur le même sujet, à demander vingt ans de suite la même
-réforme, à compulser des statistiques, à étudier des traités moraux, à
-faire des classes le dimanche, à élever une douzaine d'enfants. Le
-piquant, l'agréable ne sont point un besoin pour lui. La faiblesse de
-ses impulsions sensibles contribue à la force de ses impulsions
-morales. Son tempérament le fait raisonnable; il peut se passer de
-gendarme; les chocs de l'homme contre l'homme n'aboutissent point ici
-à des explosions. Il peut discuter sur la place publique, et tout
-haut, à propos de religion et de politique, avoir des _meetings_,
-faire des associations, attaquer rudement les gens en place, dire que
-la Constitution est violée, prédire la ruine de l'État; cela n'a pas
-d'inconvénient; il a les nerfs calmes; il raisonnera sans s'égorger,
-il ne fera pas de révolutions, et peut-être fera-t-il une réforme.
-Considérez les passants dans la rue; en trois heures vous verrez tous
-les traits sensibles de ce tempérament: les cheveux blonds, et, chez
-les enfants, la filasse presque blanche; les yeux pâles, souvent bleus
-comme une faïence, les favoris rouges, la haute taille, les mouvements
-d'automate, et avec cela d'autres traits plus frappants encore, ceux
-que la forte nourriture et la vie militante ont ajoutés à ce
-tempérament. Ici l'énorme soldat des gardes, au teint rose,
-majestueux, cambré, qui se prélasse une petite canne à la main,
-étalant son torse et montrant sa raie claire entre ses cheveux
-pommadés; là, le gros homme sur-nourri, courtaud, rougeaud, semblable
-à un animal de boucherie, à l'air inquiétant, ahuri, et pourtant
-inerte; un peu plus loin, le gentilhomme de campagne, haut de six
-pieds, gros et grand corps de Germain qui sort de sa forêt, avec un
-mufle et un nez de dogue, des favoris disproportionnés et sauvages,
-des yeux roulants, la face apoplectique; ce sont là les excès de la
-séve et de l'alimentation brutales; ajoutez-y, même chez les femmes,
-la devanture blanche de dents carnivores, et les grands pieds
-d'échassiers, solidement chaussés, excellents pour marcher dans la
-boue. En revanche, voyez les jeunes gens dans une partie de cricket ou
-de campagne; sans doute l'esprit ne petille pas dans leurs yeux, mais
-la vie y abonde; il y a dans tout leur être quelque chose de décidé,
-d'énergique; sains et actifs, prompts au mouvement, à l'entreprise,
-voilà les mots qui à leur endroit reviennent involontairement aux
-lèvres. Plusieurs ont l'air de beaux lévriers élancés, humant l'air et
-en pleine chasse. La vie gymnastique et hasardeuse est en honneur
-ici; ils ont besoin de remuer leur corps, de nager, de lancer la
-balle, de courir dans la prairie mouillée, de ramer, de respirer en
-canot la vapeur salée de la mer, de sentir sur leur front les gouttes
-de pluie des grands chênes, de sauter à cheval les fossés et les
-barrières; les instincts animaux sont intacts. Ils goûtent encore les
-plaisirs naturels; la précocité ne les a point gâtés. Rien de plus
-simple que les jeunes filles; parmi les belles choses, il y en a peu
-d'aussi belles au monde; sveltes, fortes, sûres d'elles-mêmes, si
-foncièrement honnêtes et loyales, si exemptes de coquetterie! On
-n'imagine point, quand on ne l'a point vue, cette fraîcheur, cette
-innocence; beaucoup d'entre elles sont des fleurs, des fleurs
-épanouies; il n'y a qu'une rose matinale, avec son coloris fugitif et
-délicieux, avec ses pétales trempés de rosée, qui puisse en donner
-l'idée; cela laisse bien loin la beauté du Midi et ses contours
-précis, stables, achevés, arrêtés dans un dessin définitif; on sent
-ici la fragilité, la délicatesse et la continuelle poussée de la vie;
-les yeux candides, bleus comme des pervenches, regardent sans songer
-qu'on les regarde; au moindre mouvement de l'âme, le sang afflue aux
-joues, au col, jusqu'aux épaules, en ondées de pourpre; vous voyez les
-émotions passer sur ces teints transparents comme les couleurs changer
-sur leurs prairies; et cette pudeur virginale est si sincère, que vous
-êtes tenté de baisser les yeux par respect. Et pourtant toutes
-naturelles et naïves comme les voilà, elles ne sont point
-languissantes et rêveuses; elles aiment et supportent l'exercice
-comme leurs frères; en cheveux flottants, à six ans, elles courent à
-cheval et font de grandes marches. La vie active fortifie en ce pays
-le tempérament flegmatique, et le coeur s'y conserve plus simple en
-même temps que le corps y devient plus sain. Encore un regard; car
-au-dessus de toutes ces figures un type surnage, le plus véritablement
-anglais, le plus saillant pour un étranger. Plantez-vous une heure
-durant, vers le matin, au débarcadère d'un chemin de fer, et
-considérez les hommes au-dessus de trente ans qui viennent à Londres
-pour leurs affaires: les traits sont tirés, les visages pâles, les
-yeux fixes, préoccupés, la bouche ouverte et comme contractée; l'homme
-est fatigué, usé et roidi par l'excès du travail; il court sans
-regarder autour de lui. Tout son être est tendu vers un seul but; il
-faut qu'il fasse effort incessamment, le même effort, un effort
-profitable; il est devenu machine. Cela est surtout visible dans les
-ouvriers; la persévérance, l'opiniâtreté, la résignation sont peintes
-sur leurs longs visages osseux et ternes. Cela est encore plus visible
-dans les femmes du peuple; beaucoup sont amaigries, étiques, les yeux
-caves, le nez effilé, la peau rayée de marbrures rouges; elles ont
-trop pâti, elles ont eu trop d'enfants, elles ont l'air éteint, ou
-opprimé, ou soumis, ou stoïquement impassible; on sent qu'elles ont
-supporté beaucoup et qu'elles peuvent supporter encore davantage. Même
-dans la classe moyenne ou supérieure, cette patience et cet
-endurcissement morne sont fréquents; on pense, en les voyant, à ces
-pauvres bêtes de somme déformées par le harnais, qui demeurent
-immobiles sous la pluie sans songer à s'en garantir. Certainement la
-bataille de la vie est plus âpre et plus obstinée ici qu'ailleurs;
-quiconque fléchit, tombe. Sous la rigueur du climat et de la
-concurrence, parmi les chômages de l'industrie, les faibles, les
-imprévoyants périssent ou s'avilissent; le gin arrive alors, et fait
-son office; de là ces longues files de misérables femmes qui s'offrent
-le soir dans le Strand pour payer leur terme; de là ces quartiers
-honteux de Londres, de Liverpool, et de toutes les grandes villes, ces
-spectres déguenillés, mornes ou ivres, qui encombrent les échoppes
-d'eau-de-vie, qui emplissent les rues de leur triste linge et de leurs
-haillons pendus aux cordes, qui couchent sur un tas de suie, parmi des
-troupeaux d'enfants pâles; horrible bas-fonds où descendent tous ceux
-que leurs bras blessés, paresseux ou débiles n'ont pu soutenir à la
-surface du grand courant. Les chances de la vie sont tragiques ici et
-la punition de l'imprévoyance est atroce. L'on comprend vite pourquoi,
-sous cette obligation de lutter et de s'endurcir, les sensations fines
-disparaissent, pourquoi le goût s'émousse, comment l'homme devient
-disgracieux et roide, comment les dissonances, les exagérations
-viennent gâter le costume et les façons, pourquoi les mouvements et
-les formes finissent par être énergiques et discordants à la façon du
-branle d'une machine. Si l'homme est Germain de race, de tempérament
-et d'esprit, il a dû à la longue fortifier, altérer, tourner tout d'un
-côté sa nature originelle; ce n'est plus un animal primitif, c'est un
-animal _entraîné_: son corps et son esprit ont été transformés par la
-forte nourriture, par l'exercice corporel, par la religion austère,
-par la morale publique, par la lutte politique, par la perpétuité de
-l'effort; il est devenu de tous les hommes le plus capable d'agir
-utilement et puissamment dans toutes les voies, le travailleur le plus
-productif et le plus efficace, comme son boeuf est devenu la meilleure
-bête à viande, son mouton la meilleure bête à laine, et son cheval le
-meilleur coureur.
-
-
-II
-
-En effet, il n'y a pas de plus grand spectacle que son oeuvre; dans
-aucun siècle et chez aucune nation de la terre, on n'a, je crois,
-ainsi manié et utilisé la matière. Entrez à Londres par le fleuve, et
-vous verrez une accumulation de travail et d'oeuvres qui n'a pas
-d'égale sur la planète. Paris, en comparaison, n'est qu'une élégante
-ville de plaisir; la Seine, avec ses quais, un joli jouet commode. Ici
-tout est énorme; j'avais vu Marseille, Bordeaux, Amsterdam, je n'avais
-pas l'idée d'un pareil amas. De Greenwich à Londres, les deux rives
-sont un quai continu: toujours des marchandises qu'on empile, des sacs
-qu'on hisse, des navires qu'on amarre; toujours de nouveaux magasins
-pour le cuivre, la bière, les agrès, le goudron, les matières
-chimiques. Les entrepôts, les chantiers, les bassins de calfat et de
-construction se multiplient et se serrent. Il y a sur la gauche la
-carcasse en fer d'une église qu'on achève pour la porter dans l'Inde.
-Le fleuve a un mille de large, et n'est plus qu'une rue peuplée de
-vaisseaux, un tortueux chantier de travail. Les bâtiments à vapeur, à
-voiles, montent, descendent, stationnent, par paquets de deux, trois,
-dix, puis en longs amas, puis en haie serrée; il y en a cinq ou six
-mille à l'ancre. Sur la droite, les docks, comme autant de rues
-maritimes, arrivent en travers, dégorgeant ou emmagasinant les
-navires. Si vous montez sur une hauteur, vous voyez les bâtiments au
-loin par centaines et par milliers, posés comme en pleine terre; leurs
-mâts alignés, leurs cordages grêles font une toile d'araignée qui
-ceint tout l'horizon. Cependant sur le fleuve lui-même, du côté du
-couchant, on voit se lever une forêt inextricable de mâtures, de
-vergues et de câbles; ce sont les navires qui se déchargent,
-accrochés, mêlés parmi les cheminées des maisons, parmi les poulies
-des magasins, parmi les grues, les cabestans et tout l'attirail du
-labeur incessant et gigantesque. Une fumée brumeuse, pénétrée du
-soleil, les enveloppe de son voile roussâtre; c'est l'air lourd et
-charbonneux d'une grosse serre; depuis le sol et l'homme jusqu'à la
-lumière et l'air, tout est transformé par le travail. Si vous entrez
-dans un de ces docks, l'impression sera plus accablante encore; chacun
-d'eux semble une ville; toujours des navires, et encore des navires,
-alignés, montrant leur tête, leurs flancs évasés, leur poitrine de
-cuivre, comme de monstrueux poissons sous leur cuirasse d'écaille.
-Quand on descend jusqu'au bas, on voit que cette cuirasse a cinquante
-pieds de haut; beaucoup d'entre eux portent trois mille, quatre mille
-tonneaux; les clippers longs de trois cents pieds vont partir pour
-l'Australie, pour Ceylan, pour l'Amérique. Un pont se lève au moyen
-d'une machine, il pèse cent tonnes, et il ne faut qu'un homme pour le
-mouvoir. Ici est le quartier du vin: il y a trente mille tonneaux de
-porto dans les celliers; ici le quartier des peaux; ici celui des
-suifs, celui de la glace. Le réceptacle des épiceries s'allonge à
-perte de vue, colossal, sombre comme un tableau de Rembrandt, comblé
-de futailles énormes, peuplé d'une fourmilière d'hommes qui s'agite
-dans l'ombre vacillante. L'univers aboutit à ce centre; comme un coeur
-où afflue le sang et d'où jaillit le sang, l'argent, les marchandises,
-le négoce, arrivent ici des quatre coins de la planète et coulent
-d'ici vers tous les bouts du globe. Et cette circulation semble
-naturelle, tant elle est bien conduite. Les grues tournent sans bruit,
-les tonneaux ont l'air de se mouvoir d'eux-mêmes, un petit traîneau
-les roule à l'instant et sans effort; les ballots descendent par leur
-propre poids sur les plans inclinés qui les conduisent à leur place.
-Les clerks, sans se presser, crient les numéros; les hommes poussent
-ou tirent sans confusion, avec calme, épargnant leur peine, pendant
-que le maître flegmatique, en chapeau noir, commande gravement avec
-des gestes rares et sans prononcer un mot.
-
-À présent, prenez un chemin de fer et allez à Glasgow, à Birmingham, à
-Liverpool, à Manchester, voir l'industrie. À mesure que tous avancez
-dans le pays houiller, l'air s'obscurcit de fumée; les cheminées,
-hautes comme des obélisques, s'entassent par centaines et couvrent la
-plaine à perte de vue; les files multipliées, entre-croisées, de hauts
-bâtiments en briques rouges et monotones, passent devant les yeux,
-comme des rangées de ruches économiques et affairées. Les hauts
-fourneaux flamboient dans la brume; j'en ai compté seize en un seul
-tas; les débris de minerais s'amoncellent comme des montagnes; les
-locomotives courent, semblables à des fourmis noires, d'un mouvement
-automatique et violent; et tout d'un coup on se trouve engouffré dans
-la ville monstrueuse. Telle usine a cinq mille ouvriers, telle
-manufacture contient trois cent mille broches. Les magasins de tissus
-sont des édifices babyloniens, larges et longs de cent vingt pas, à
-six étages. À Liverpool, il y a cinq mille navires rangés le long de
-la Mersey et qui s'étouffent; d'autres attendent pour entrer; les
-docks ont six milles d'étendue, et les entrepôts de coton qui les
-bordent allongent à perte de vue leur énorme rempart rougeâtre. Toutes
-les choses semblent ici bâties dans des proportions démesurées et
-comme par des bras de colosses. Vous entrez dans une usine: ce ne sont
-que piliers de fer épais comme des troncs d'arbres, cylindres larges
-comme un homme, arbres de locomotives qui ressemblent à de grands
-chênes, machines à entailler qui font sauter des copeaux de fer,
-laminoirs qui plient la tôle comme une pâte, volants qui disparaissent
-dans l'essor de leur vitesse; huit ouvriers, commandés par une espèce
-de colosse paisible, poussaient et retiraient de la forge un arbre de
-fer rougi gros comme mon corps. C'est la houille qui a fait pousser
-tout cela: l'Angleterre en produit deux fois autant que le reste du
-monde. Ajoutez la brique, les grands schistes qui affleurent, et les
-estuaires des fleuves où la mer entre pour faire un port naturel.
-Liverpool, Manchester et une dizaine de villes de quarante à cent
-mille âmes germent comme une végétation sur le bassin du Lancashire;
-jetez les yeux sur la carte, et voyez les districts teintés de noir,
-Glasgow, Newcastle, Birmingham, le pays de Galles, toute l'Irlande,
-qui n'est qu'un bloc de charbon. Les vieilles forêts antédiluviennes,
-en accumulant ici les aliments du feu, y ont emmagasiné la puissance
-qui remue la matière, et la mer fournit le vrai chemin sur lequel la
-matière peut être transportée. L'homme lui-même, esprit et corps,
-semble fait pour mettre à profit ces avantages. Ses muscles sont
-résistants et son esprit peut supporter l'ennui. Il est moins sujet à
-la lassitude et au dégoût qu'un autre. Il travaille aussi bien à la
-dixième heure qu'à la première. Nul ne manie mieux les machines; il a
-leur régularité et leur précision; deux ouvriers font dans une
-manufacture de coton l'ouvrage de trois et parfois de quatre ouvriers
-français. Cherchez maintenant dans les statistiques combien de lieues
-d'étoffes ils fabriquent chaque année, combien de millions de tonnes
-ils exportent et importent, combien de milliards ils produisent et
-consomment; ajoutez-y les empires industriels ou commerciaux qu'ils
-ont fondés où qu'ils fondent en Amérique, en Chine, dans l'Inde, en
-Australie, et peut-être alors, en comptant les hommes et les valeurs,
-en calculant que leur capital est sept ou huit fois plus grand que
-celui de la France, que leur population a doublé depuis cinquante ans,
-que leurs colonies, partout où le climat est sain, deviennent de
-nouvelles Angleterre, vous atteindrez quelque idée bien sèche, bien
-imparfaite, d'une oeuvre dont les yeux seuls peuvent mesurer la
-grandeur.
-
-Il reste pourtant encore une de ses portions à explorer, la culture;
-du wagon, on en voit assez déjà pour la comprendre. Une prairie avec
-une haie, puis une autre prairie avec une autre haie, et ainsi de
-suite; parfois d'immenses carrés de raves; tout cela aligné, nettoyé,
-lisse; point de forêts, çà et là seulement un bouquet d'arbres: la
-campagne est un large potager, une fabrique d'herbe et de viande; rien
-n'est laissé à la nature et au hasard; tout est calculé, aménagé,
-tourné vers le produit et le profit. Si vous regardez les paysans,
-vous ne trouvez pas non plus de vrais paysans; rien de semblable à nos
-campagnards, sortes de fellahs, parents de la terre, défiants et
-incultes, séparés des citadins par un abîme. L'homme de la campagne
-ici ressemble à un ouvrier; et en effet, un champ est une manufacture
-avec un fermier pour contre-maître. Propriétaires et fermiers, ils
-prodiguent les capitaux à la façon des grands entrepreneurs; ils ont
-drainé, assolé; ils ont fait un bétail, le plus riche en rendement
-qu'il y ait au monde; ils ont importé les machines à vapeur dans la
-culture et dans l'élevage, ils perfectionnent les étables
-perfectionnées. Les plus grands seigneurs y mettent leur gloire;
-quantité de gentlemen de campagne n'ont pas d'autre emploi; le prince
-Albert, a près de Windsor, une ferme modèle, et cette ferme rapporte
-de l'argent; il y a quelques années, les journaux annonçaient que la
-reine avait découvert un remède pour la maladie des dindonneaux. Sous
-cet effort universel[383], la production agricole a doublé en
-cinquante ans, l'hectare anglais a reçu huit ou dix fois plus
-d'engrais que l'hectare français; quoique de qualité inférieure, on
-lui a fait produire le double; trente personnes ont suffi à cette
-oeuvre, quand il fallait en France quarante personnes pour obtenir la
-moitié de cette oeuvre. Vous entrez dans une ferme, même médiocre, de
-cent acres par exemple; vous trouvez des gens décents, dignes, bien
-vêtus, qui s'expliquent clairement et sensément, un grand bâtiment
-sain, confortable, souvent un petit péristyle avec des fleurs
-grimpantes, un jardin bien tenu, des arbres d'ornement, les murs
-intérieurs blanchis tous les ans à la chaux, les carreaux du sol lavés
-tous les huit jours, une propreté presque hollandaise; avec cela un
-assez grand nombre de livres, des voyages, des traités d'agriculture,
-quelques volumes de religion ou d'histoire, au premier rang la grande
-Bible de famille. Même dans les plus pauvres chaumières on trouve
-quelques objets de confortable et d'agrément: un large poêle de fonte
-luisant, un tapis, presque toujours un papier de tenture, un ou deux
-petits romans moraux, et toujours la Bible. Le cottage est propre; il
-y a là des habitudes d'ordre; les assiettes à dessins bleuâtres,
-régulièrement rangées, font un bon effet au-dessus du buffet brillant;
-les carreaux rouges ont été balayés, il n'y a pas de vitres cassées,
-ni salies; point de portes disjointes, de volets dépendus, de mares
-stagnantes, de fumiers épars, comme chez nos villageois; le petit
-jardin est purgé de toutes les mauvaises herbes; souvent des rosiers,
-des chèvrefeuilles encadrent la porte, et, le dimanche, on voit le
-père, la mère assis près d'une table bien essuyée, avec du thé et du
-beurre, jouir de leur _home_, et de l'ordre qu'ils y ont mis. Chez
-nous le paysan, le dimanche, sort de sa cabane pour aller voir _sa
-terre_; ce qu'il souhaite, c'est la possession; ce que ceux-ci aiment,
-c'est le confortable. Point de pays où l'on soit plus exigeant à cet
-endroit. «Notre vice, me disait un d'eux, c'est la passion exagérée de
-toutes les choses bonnes et commodes; nous avons trop de besoins, nous
-dépensons trop; nos paysans, sitôt qu'ils ont un peu d'argent, au lieu
-d'acquérir un bout de terre, achètent le meilleur sherry, les
-meilleurs habits[384].» À mesure qu'on monte vers les hautes classes,
-ce goût devient plus fort. Dans les moyennes, l'homme s'excède de
-travail pour donner à sa femme des robes trop voyantes et pour mettre
-dans sa maison les cent mille brimborions du demi-luxe. Vers le
-sommet, les inventions du bien-être sont si multipliées, qu'on en est
-gêné; il y a trop de journaux et de revues sur votre table de nuit,
-trop d'espèces de tapis, de cuvettes, d'allumettes, de serviettes dans
-votre cabinet de toilette: leur raffinement est infini: vous songerez,
-en fourrant vos pieds dans les pantoufles, qu'il a fallu vingt
-générations d'inventeurs pour porter la semelle et la doublure jusqu'à
-ce degré de perfection. On ne saurait imaginer des clubs mieux munis
-du nécessaire et du superflu, des maisons si bien approvisionnées et
-si bien menées, l'agrément et l'abondance si savamment entendus, un
-service si sûr, si respectueux, si rapide. Les domestiques, dans le
-dernier recensement, faisaient «la classe la plus nombreuse parmi les
-sujets de Sa Majesté;» ils en ont cinq là où nous en avons deux.
-Quand, à Hyde-Park, on voit leurs jeunes filles riches, leurs
-gentlemen à cheval et en équipage, lorsqu'on réfléchit sur leurs
-maisons de campagne, sur leurs habits, leurs parcs et leurs écuries,
-on se dit que véritablement ce peuple est fait selon le cour des
-économistes, j'entends qu'il est le plus grand producteur et le plus
-grand consommateur de la terre, que nul n'est plus propre à exprimer
-et aussi à absorber le suc des choses; qu'il a développé ses besoins
-en même temps que ses ressources, et vous pensez involontairement à
-ces insectes qui, après leur métamorphose, se trouvent tout d'un coup
-munis de dents, d'antennes, de pattes infatigables, d'instruments
-admirables et terribles, propres à fouir, à scier, à bâtir, à tout
-faire, mais pourvus en même temps d'une faim incessante et de quatre
-estomacs.
-
-[Note 383: Léonce de Lavergne, _Économie rurale en Angleterre_,
-_passim_.]
-
-[Note 384: «L'économie, disait de Foe en 1704, n'est pas une vertu
-anglaise. Là où un Anglais gagne vingt shillings par semaine et ne
-peut que vivre, un Hollandais devient riche et laisse ses enfants dans
-une très-bonne position. Là où un manoeuvre anglais avec ses neuf
-shillings par semaine vit pauvre et misérablement, un Hollandais vit
-passablement avec le même salaire.... Il n'y a rien de plus fréquent
-pour un Anglais que de travailler jusqu'à ce qu'il ait sa poche pleine
-d'argent, puis de s'en aller et de faire le paresseux, souvent
-l'ivrogne, jusqu'à ce que tout soit parti, et que parfois il ait fait
-des dettes.»]
-
-
-III
-
-Comment se gouverne la fourmilière? À mesure que le wagon avance, vous
-apercevez, parmi les fermes et les cultures, le long mur d'un parc, la
-façade d'un château, plus souvent quelque vaste maison ornée, sorte
-d'hôtel campagnard, de médiocre architecture, avec des prétentions
-gothiques ou italiennes, mais entouré de belles pelouses, de grands
-arbres soigneusement conservés; là vivent les bourgeois riches; je me
-trompe, le mot est faux, c'est _gentlemen_ qu'il faut dire;
-_bourgeois_ est un mot français et désigne ces enrichis oisifs qui
-s'occupent à se reposer et ne prennent point part à la vie publique;
-ici, c'est tout le contraire; les cent ou cent vingt mille familles
-qui dépensent par an mille livres sterling et davantage gouvernent
-effectivement le pays. Et ce n'est point là un gouvernement importé,
-implanté artificiellement et du dehors; c'est un gouvernement spontané
-et naturel. Sitôt que des hommes veulent agir ensemble, il leur faut
-des chefs; toute association volontaire ou involontaire en a un;
-quelle qu'elle soit, État, armée, navire ou commune, elle ne peut se
-passer d'un guide qui trouve la voie, y entre, appelle les autres,
-gourmande les retardataires. Nous avons beau nous dire indépendants;
-dès que nous marchons en corps, nous avons besoin d'un chef de file;
-nous jetons les yeux à droite et à gauche, attendant qu'il se montre.
-La grande affaire est de le démêler, d'avoir le meilleur, de ne pas
-suivre un autre à sa place; c'est un grand bonheur qu'il y en ait un,
-et qu'on le reconnaisse. Ceux-ci, sans élection populaire ni
-désignation d'en haut, le trouvent tout fait et tout reconnu dans le
-propriétaire important, ancien habitant du pays, puissant par ses
-amis, ses protégés, ses fermiers, intéressé plus que personne par ses
-grands biens aux affaires de la commune, expert en des intérêts que sa
-famille manie depuis trois générations, plus capable par son éducation
-de donner le bon conseil, et par ses influences de mener à bien
-l'entreprise commune. En effet, c'est ainsi que les choses se passent;
-tous les jours des centaines de gens riches quittent Londres pour
-passer un jour à la campagne; c'est qu'ils ont convocation pour les
-affaires de leur commune ou de leur Église; il sont _justices_,
-_overseers_, présidents de toutes sortes de Sociétés, et gratuitement.
-Tel a bâti un pont à ses frais, tel autre une chapelle, une maison
-d'école; plusieurs établissent des bibliothèques qui prêtent des
-livres, avec des chambres chauffées ou éclairées, où les villageois
-trouvent le soir des journaux, des jeux, du thé à bon marché, bref des
-divertissements honnêtes qui les détournent du cabaret et du gin.
-Beaucoup d'entre eux font des _lectures_; leurs soeurs ou leurs filles
-tiennent des écoles de dimanche; en somme, ils donnent à leurs frais
-aux ignorants et aux pauvres la justice, l'administration, la
-civilisation. J'en ai vu un, riche de trente millions, qui le
-dimanche, dans son école, enseignait à chanter aux petites filles;
-lord Palmerston offre son parc pour les _archery meetings_; le duc de
-Marlborough ouvre le sien journellement au public «en priant (le mot y
-est) les visiteurs de ne pas gâter les gazons.» Un ferme et fier
-sentiment du devoir, un véritable esprit public, une grande idée de ce
-qu'un gentleman se doit à lui-même, leur donne la supériorité morale
-qui autorise le commandement; probablement, depuis les anciennes cités
-grecques, on n'a point vu d'éducation ni de condition où la noblesse
-native de l'homme ait reçu un développement plus sain et plus complet.
-Bref, ils sont magistrats et patrons de naissance, chefs des grandes
-entreprises où il faut hasarder des capitaux, promoteurs de toutes les
-largesses, de toutes les améliorations, de toutes les réformes, et,
-avec les honneurs du commandement ils en prennent les charges. Car
-remarquez qu'à l'inverse des autres aristocraties, ils sont instruits,
-libéraux, et marchent à la tête, non à la queue, dans la civilisation
-publique. Ce ne sont point des délicats de salon, comme nos marquis du
-dix-huitième siècle: un lord visite ses pêcheries, étudie le système
-des engrais liquides, parle pertinemment du fromage, et son fils est
-souvent meilleur rameur, marcheur et boxeur que ses fermiers. Ce ne
-sont point des mécontents arriérés comme les nôtres, occupés à jouer
-au whist et à regretter le moyen âge. Ils ont voyagé par toute
-l'Europe, et souvent plus loin; ils savent des langues et des
-littératures; leurs filles lisent couramment Schiller, Manzoni et
-Lamartine. Par les revues, les journaux, les innombrables volumes de
-géographie, de statistique et de voyages, ils ont le monde sur le bout
-du doigt. Ils soutiennent et président les Sociétés scientifiques; si
-les libres chercheurs d'Oxford, au milieu du rigorisme officiel, ont
-pu expliquer la Bible, c'est parce qu'on les savait soutenus par les
-laïques éclairés et du premier rang. Il n'y a pas de danger non plus
-que cette élite tourne à la coterie; elle se renouvelle; un grand
-médecin, un profond légiste, un général illustre reçoivent la noblesse
-et fondent des familles. Quand un industriel ou un marchand a gagné
-quelques millions, sa première pensée est d'acquérir une terre; au
-bout de deux ou trois générations, sa famille a pris racine et
-participe au gouvernement du pays: de cette façon les meilleurs plants
-de la grande forêt populaire viennent recruter la pépinière
-aristocratique. Notez enfin que l'institution n'est pas isolée.
-Partout il y a des chefs reconnus, respectés, qu'on suit avec
-confiance et déférence, qui se sentent responsables et portent le
-poids en même temps que les avantages de leur dignité. Il y en a dans
-le mariage, où l'homme règne incontesté, suivi par sa femme jusqu'au
-bout du monde, fidèlement attendu le soir, libre dans ses affaires
-qu'il ne communique pas. Il y en a dans la famille, où le père[385]
-peut déshériter ses enfants et garde avec eux, jusque dans les plus
-minces circonstances de la vie domestique, un degré d'autorité et de
-dignité que nous ne connaissons pas: tel fils malade, absent depuis
-longtemps, n'ose pas venir voir son père à la campagne sans lui
-demander d'abord permission; une servante, à qui je remettais ma
-carte, refusait de la porter: «Oh! je n'oserais pas maintenant.
-Monsieur dîne.» Le respect est à tous les étages, dans les ateliers
-comme aux champs, dans l'armée comme dans la famille. Partout il y a
-des inférieurs et des supérieurs qui se sentent tels; le mécanisme du
-pouvoir établi se dérangerait, qu'on le verrait bientôt se reformer de
-lui-même; par-dessous la constitution légale s'étend la constitution
-sociale, et l'action humaine entre forcément dans un moule solide qui
-est tout prêt.
-
-C'est parce que ce réseau aristocratique est fort que l'action de
-l'homme peut être libre; car le gouvernement local et naturel étant
-enraciné partout, comme un lierre, par cent petites attaches toujours
-renaissantes, les mouvements brusques, si violents qu'ils soient, ne
-sont pas capables de l'arracher tout entier; les gens ont beau parler,
-crier, faire des _meetings_, des processions, des ligues, ils ne
-démoliront pas l'État; ils n'ont point affaire à un compartiment de
-fonctionnaires plaqué extérieurement sur le pays, et qui, comme tout
-placage, peut être remplacé par un autre; toujours les trente ou
-quarante gentlemen d'un district, riches, influents, accrédités,
-utiles comme ils sont, se trouveront les conducteurs du district.
-«Comme on voit le diable dans les papiers périodiques, disait
-Montesquieu, on croit que le peuple va se révolter demain.» Point du
-tout, c'est leur façon de parler; seulement ils parlent haut, et d'un
-ton rude. Le lendemain du jour où j'arrivai à Londres, je vis marcher
-des hommes-affiches portant sur leur ventre et sur leur dos cet
-écriteau en grosses lettres: «Usurpation énorme, attentat des Lords
-dans le vote du budget contre les droits du peuple.» Il est vrai que
-l'affiche ajoutait: «Compatriotes, une pétition!» Les choses se
-bornent là; on raisonne en termes francs, et le raisonnement, s'il est
-bon, se propage. Une autre fois, à Hyde-Park, des orateurs en plein
-vent déclamaient contre les Lords, qui sont des _coquins_ (_rogues_).
-L'auditoire applaudissait ou sifflait, à volonté. «En somme, me disait
-un Anglais, c'est de cette façon-là que nous faisons nos affaires.
-Chez nous, quand un homme a une idée, il l'écrit; une douzaine de
-personnes la jugent bonne; et là-dessus tous mettent en commun de
-l'argent pour la publier; cela fait une petite association, qui
-grandit, imprime des traités à bon marché, fait des _lectures_, puis
-des pétitions, rallie l'opinion, et enfin apporte un projet au
-Parlement; le Parlement refuse, ou remet l'affaire; cependant le
-projet prend du poids; la majorité de la nation pousse, elle force les
-portes, et voilà une loi faite.» Libre à chacun d'agir ainsi; les
-ouvriers peuvent se liguer contre leurs maîtres; en effet, leurs
-associations enveloppent toute l'Angleterre; à Preston, je crois, il y
-eut une fois une grève qui dura plus de six mois. Ils feront parfois
-des émeutes, mais point de révoltes; ils savent déjà l'économie
-politique, et comprennent que violenter les capitaux, c'est supprimer
-le travail. Surtout ils sont flegmatiques; ici comme ailleurs le
-tempérament est toujours la grande force. La colère, le sang ne leur
-montent pas aux yeux d'abord comme chez les nations méridionales; un
-long intervalle sépare toujours l'idée de l'action, et les
-raisonnements sages, le calcul répété viennent remplir cet intervalle.
-Entrez dans un _meeting_, considérez ces gens de toute condition, ces
-dames qui viennent pour la trentième fois entendre la même
-dissertation, ornée de chiffres, sur l'éducation, sur le coton, sur
-les salaires. Ils n'ont pas l'air de s'ennuyer; ils savent heurter
-argument contre argument, patienter, réclamer gravement, recommencer
-leur réclamation; ce sont les mêmes gens qui attendent le train au
-bord de la voie ferrée, sans se faire écraser, et qui jouent au
-cricket deux heures durant sans élever la voix ni se disputer une
-minute. Deux cochers qui s'accrochent se dégagent sans tempêter ni
-s'injurier. Ainsi dure leur association politique; ils peuvent être
-libres parce qu'ils ont des conducteurs naturels et des nerfs
-patients. Après tout, l'État est une machine comme les autres; tâchez
-d'avoir de bons rouages et prenez garde de les casser; ceux-ci ont le
-double avantage d'en posséder de très-bons et de les manier avec
-sang-froid.
-
-[Note 385: Dans le langage familier, les fils disent: «My
-governor.» En France ils diraient: «Le banquier.»]
-
-
-IV
-
-Voilà notre Anglais approvisionné et administré; à présent qu'il a
-pourvu au bien-être privé et à la sécurité publique, que va-t-il
-faire, et comment se gouvernera-t-il dans ce domaine plus haut, plus
-noble, où l'homme monte pour contempler la beauté et la vérité? En
-tout cas, ce ne sont pas les arts qui l'y conduisent. Cet énorme
-Londres est monumental, mais comme le château d'un enrichi; tout y est
-soigné et coûteux, rien de plus. Ces hautes maisons en pierres
-massives, chargées de péristyles, de demi-colonnes, d'ornements grecs,
-sont le plus souvent lugubres; les pauvres colonnes des monuments
-semblent lessivées à l'encre. Le dimanche, par un temps brumeux, on se
-croirait dans un cimetière décent; les adresses lisibles, parfaites,
-en cuivre, ressemblent à des inscriptions funéraires. Rien de beau;
-tout au plus les maisons bourgeoises vernissées, avec leur carré de
-verdure, sont agréables; on sent qu'elles sont bien tenues, commodes,
-excellentes pour un homme d'affaires qui veut se délasser, se détendre
-après une journée laborieuse. Mais un sentiment plus fin et plus haut
-n'a rien à goûter là. Quant aux statues, il est difficile de ne pas
-rire. Il faut voir lord Wellington, avec son chapeau à plumes de fer;
-Nelson, muni d'un câble qui lui fait une queue, planté sur sa colonne
-et traversé d'un paratonnerre comme un rat empalé au bout d'une
-perche, ou bien encore les généraux de Waterloo déshabillés et
-couronnés par des Victoires. Les Anglais, de chair et d'os, semblent
-déjà fabriqués en tôle; que sera-ce des statues anglaises?--Ils se
-piquent de peinture, du moins ils l'étudient avec une minutie
-étonnante, à la chinoise; ils sont capables de peindre une botte de
-foin si exactement, qu'un botaniste reconnaîtra l'espèce de chaque
-tige; celui-ci s'est installé sous une tente pendant trois mois dans
-une bruyère afin de connaître à fond la bruyère; beaucoup sont des
-observateurs excellents, surtout de l'expression morale, et réussiront
-très-bien à vous montrer l'âme par le visage; on s'instruit à les
-regarder, on fait avec eux un cours de psychologie; ils peuvent
-illustrer un roman; on sera touché par l'intention poétique et rêveuse
-de plusieurs de leurs paysages. Mais dans la vraie peinture, la
-peinture pittoresque, ils sont révoltants. Je ne pense pas que jamais
-on ait placé sur la toile des couleurs si crues, des corps si roides,
-des étoffes si semblables à du fer-blanc, des tons aussi criards.
-Figurez-vous un opéra où il n'y a que des fausses notes. Vous verrez
-des paysages passés au sang de boeuf, des arbres qui crèvent la toile,
-des gazons qui semblent un pot de vert-perroquet répandu à terre, des
-Christs qui ont l'air d'être cuits et conservés dans l'huile, des
-cerfs expressifs, des chiens sentimentaux, des femmes nues auxquelles
-on souhaite aussitôt d'offrir une robe. En fait de musique, ils
-importent l'opéra italien; c'est un oranger entretenu à grands frais
-parmi des betteraves. Les arts ont besoin d'esprits oisifs, délicats,
-point stoïciens, surtout point puritains, aisément choqués par les
-dissonances, enclins au plaisir sensible, et qui emploient leurs longs
-loisirs, leurs libres rêves à arranger harmonieusement, sans autre
-objet que la jouissance, les formes, les couleurs et les sons. Je n'ai
-pas besoin de dire qu'ici la pente des esprits est toute contraire, et
-l'on voit assez pourquoi, parmi ces politiques militants, ces
-industriels laborieux, ces hommes d'action énergiques, l'art ne peut
-fournir que des fruits exotiques ou déformés.
-
-Il en est autrement dans la science; mais c'est que dans la science il
-y a deux parts. On peut la traiter comme une affaire, ramasser et
-vérifier des observations, combiner des expériences, aligner des
-chiffres, peser des vraisemblances, découvrir des faits, des lois
-partielles, posséder des laboratoires, des bibliothèques, des sociétés
-chargées d'emmagasiner et d'accroître les connaissances positives; en
-tout cela ils excellent; ils ont même des Lyell, des Darwin, des Owen
-capables d'embrasser, de renouveler une science; dans la construction
-du vaste édifice, les maçons industrieux, les maîtres de second ordre
-ne manquent pas; ce sont les grands architectes, les penseurs, les
-vrais spéculatifs qui leur manquent; la philosophie, surtout la
-métaphysique, est aussi peu indigène ici que la musique et la
-peinture; ils l'importent; encore en laissent-ils la meilleure partie
-en chemin; Carlyle est obligé de la transformer en poésie mystique, en
-fantaisies d'humoriste et de prophète; Hamilton l'effleure, mais pour
-la déclarer chimérique; Stuart Mill, Buckle, n'en prennent que
-l'espèce la plus palpable, un résidu pesant, le positivisme. Ce n'est
-pas de ce côté que le débouché se fera. C'est sur d'autres objets que
-se rejetteront la grande curiosité, les instincts sublimes de
-l'esprit, le besoin de l'universel et de l'infini, le désir des choses
-idéales et parfaites. Prenons le jour où le silence des affaires
-laisse aux aspirations désintéressées un libre champ. Nul spectacle
-plus frappant pour un étranger que le dimanche à Londres. Les rues
-sont vides et les églises sont pleines. Une proclamation de la reine
-interdit de jouer à aucun jeu ce jour-là, en public ou en particulier;
-défense aux tavernes de recevoir les gens pendant le service.
-D'ailleurs toutes les personnes convenables sont aux offices; les
-bancs regorgent; et ce ne sont pas les servantes, comme chez nous, les
-vieilles femmes, quelques rentiers assoupis, une volée de dames
-élégantes qui sont là; ce sont des gens bien vêtus, ou du moins
-proprement habillés, et autant de gentlemen que de femmes. La religion
-ne reste pas en dehors et au-dessous de la culture publique; les
-jeunes gens, les hommes instruits, l'élite de la nation, toute la
-haute classe et la classe moyenne y demeurent attachés. Le ministre,
-même au village, n'est pas un fils de paysan, mal décrassé, encore
-imbu du séminaire, enfermé dans une éducation monacale, séparé de la
-société par le célibat, à demi enfoncé dans le moyen âge[386]. C'est
-un homme du siècle, souvent un homme du monde, souvent de bonne
-famille, ayant les intérêts, les habitudes, les libertés des autres,
-parfois une voiture, des gens, des moeurs élégantes, ordinairement
-instruit, qui a lu et qui lit encore. À tous ces titres, il peut être
-dans son canton le guide des idées, comme son voisin le squire est le
-guide des affaires. S'il ne marche pas au même rang que les penseurs
-libres, il ne reste derrière eux que d'un ou deux pas; vous, homme
-moderne, Parisien, vous pouvez causer avec lui de tous les grands
-sujets; vous ne sentez pas un abîme entre son esprit et le vôtre. À
-proprement parler, c'est un laïque comme vous; la seule différence,
-c'est qu'il est surintendant de la morale. Jusque dans ses dehors,
-sauf un rabat passager, et la perpétuelle cravate blanche, il vous
-ressemble; au premier aspect vous le prendriez pour un professeur, un
-magistrat ou un notaire, et les discours qu'il prononce sont d'accord
-avec sa personne. Il ne dit point anathème au monde; en cela sa
-doctrine est moderne, il suit la grande voie dans laquelle la
-Renaissance et la Réforme ont lancé la religion. Lorsque le
-christianisme parut il y a dix-huit siècles, c'était en Orient, dans
-le pays des Esséniens et des Thérapeutes, au milieu de l'accablement
-et du désespoir universels, quand la seule délivrance semblait le
-renoncement au monde, l'abandon de la vie civile, la destruction des
-instincts naturels, et l'attente journalière du royaume de Dieu.
-Lorsqu'il reparut, il y a trois siècles, c'est en Occident, chez des
-peuples laborieux et à demi libres, au milieu du redressement et de
-l'invention universelle, quand l'homme, améliorant sa condition,
-prenait confiance en sa destinée terrestre, et épanouissait largement
-ses facultés. Rien d'étonnant si le protestantisme nouveau diffère du
-christianisme antique, s'il recommande l'action au lieu de prêcher
-l'ascétisme, s'il autorise le bien-être au lieu de prescrire la
-mortification, s'il honore le mariage, le travail, le patriotisme,
-l'examen, la science, toutes les affections et toutes les facultés
-naturelles, au lieu de louer le célibat, la retraite, le dédain du
-siècle, l'extase, la captivité de l'esprit et la mutilation du coeur.
-Par cette infusion de l'esprit moderne, il a reçu un nouveau sang, et
-le protestantisme aujourd'hui forme avec la science les deux organes
-moteurs et comme le double coeur de la vie européenne. Car, en
-acceptant la réhabilitation du monde, il n'a point renoncé à
-l'épuration de l'homme; au contraire, c'est de ce côté qu'il a porté
-tout son effort. Il a retranché de la religion toutes les portions qui
-ne sont point cette épuration même, et l'a fortifiée en la réduisant.
-Une institution, comme une machine et comme un homme, est d'autant
-plus puissante qu'elle est plus spéciale; on fait d'autant mieux une
-oeuvre qu'on n'en fait qu'une, et qu'on rapporte tout à celle-là. Par
-la suppression des légendes et des pratiques, la pensée entière de
-l'homme a été concentrée sur un seul objet, l'amélioration morale.
-C'est de cela qu'on lui parle dans les églises, en style grave et
-froid, avec une suite de raisonnements sensés et solides: comment un
-homme doit réfléchir sur ses devoirs, les noter un à un dans son
-esprit, se faire des principes, avoir une sorte de code intérieur
-librement consenti et fermement arrêté, auquel il rapporte toutes ses
-actions sans biaiser ni balancer; comment ces principes peuvent
-s'enraciner par la pratique; comment l'examen incessant, l'effort
-personnel, le redressement continu de soi-même par soi-même doivent
-asseoir lentement notre volonté dans la droiture: ce sont là les
-questions qui, avec une multitude d'exemples, de preuves, d'appels à
-l'expérience journalière[387], reviennent dans toutes les chaires,
-pour développer dans l'homme la réforme volontaire, la surveillance et
-l'empire de soi-même, l'habitude de se contraindre, et une sorte de
-stoïcisme moderne presque aussi noble que l'ancien. De toutes parts
-les laïques y aident, et l'avertissement moral, parti de la
-littérature en même temps que de la théologie, réunit dans un seul
-accord le monde et le clergé. Presque jamais un livre ici ne peint
-l'homme d'une façon désintéressée; critiques, philosophes,
-historiens, romanciers, poëtes même, ils donnent une leçon, ils
-soutiennent une thèse, ils démasquent ou punissent un vice, ils
-peignent une tentation surmontée, ils racontent l'histoire d'un
-caractère qui s'assied. Leur exacte et minutieuse description des
-sentiments aboutit toujours à une approbation ou à un blâme; ils ne
-sont pas artistes, mais moralistes; c'est seulement en pays protestant
-que vous trouverez un roman employé tout entier à décrire les progrès
-du sentiment moral dans une enfant de douze ans[388]. Tout travaille
-en ce sens dans la religion et jusqu'à la partie mystique. On en a
-laissé tomber les distinctions et les subtilités byzantines; on n'y a
-point introduit les curiosités et les spéculations germaniques; c'est
-le dieu de la conscience qui seul y règne; les douceurs féminines en
-ont été retranchées; on n'y trouve point l'époux des âmes, le
-consolateur aimable, que l'_Imitation_ poursuit dans ses rêves
-tendres; quelque chose de viril y respire; on voit que l'Ancien
-Testament, que les sévères psaumes hébraïques y ont laissé leur
-empreinte. Ce n'est plus un ami de coeur à qui l'on confie ses menus
-désirs, ses petites peines, une sorte de directeur affectueux et tout
-humain; ce n'est plus un roi dont on essaye de gagner les parents ou
-les courtisans, et de qui on espère des grâces ou des places: on ne
-voit en lui que le gardien du devoir, et on ne lui parle pas d'autre
-chose. Ce qu'on lui demande, c'est la force d'être vertueux, la
-rénovation intérieure par laquelle on devient capable de toujours bien
-faire, et une supplication semblable est par elle-même un levier
-suffisant pour arracher l'homme à ses faiblesses. Ce que l'on sait de
-lui, c'est qu'il est parfaitement juste, et une confiance pareille
-suffit pour représenter tous les événements de la vie comme un
-acheminement vers le règne de la justice. À proprement parler, il n'y
-a qu'elle; le monde est une figure qui la cache; mais le coeur et la
-conscience la sentent, et il n'y a rien d'important, ni de vrai dans
-l'homme, que l'étreinte par laquelle il la tient. Ainsi parlent les
-vieilles et graves prières, les chants sévères qui roulent dans le
-temple, soutenus par l'orgue. Quoique Français et né dans une religion
-différente, je les écoutais avec une admiration et une émotion
-sincères. Poëmes sérieux et grandioses qui, ouvrant une échappée sur
-l'infini, laissent entrer un rayon de lumière dans l'obscurité sans
-limites et contentent les profonds instincts poétiques, le vague
-besoin de sublimité et de mélancolie que cette race a manifestés dès
-l'origine et qu'elle a conservés jusqu'au bout.
-
-[Note 386: M. Bournisien, dans _Madame Bovary_, est un personnage
-très-rare en Angleterre.]
-
-[Note 387: Je prie le lecteur de lire entre cent autres les
-sermons du docteur Arnold devant ses élèves de Rugby.]
-
-[Note 388: _The wide, wide World_, by Elizabeth Wetherell. Voir
-les romans de miss Yonge et surtout ceux de miss Evans.]
-
-
-V
-
-Au fond du présent comme au fond du passé, reparaît toujours une cause
-intérieure et persistante, le _caractère_ de la race; l'hérédité et le
-climat l'ont entretenu; une perturbation violente, la conquête
-normande, l'a infléchi; à la fin, après des oscillations diverses, il
-s'est manifesté par la conception d'un modèle idéal propre, qui peu à
-peu a façonné ou produit la religion, la littérature et les
-institutions. Ainsi fixé et exprimé, il est désormais le moteur du
-reste; c'est lui qui explique le présent, c'est de lui que dépend
-l'avenir; sa force et sa direction produisent la civilisation
-présente; sa force et sa direction produiront la civilisation future.
-Aujourd'hui que les grandes violences historiques, j'entends les
-destructions et les asservissements de peuples, sont devenus presque
-impraticables, chaque nation peut développer sa vie suivant sa
-conception de la vie; les hasards d'une guerre ou d'une invention
-n'ont de prise que sur les détails; seules, maintenant, les
-inclinations et les aptitudes nationales dessinent les grands traits
-de l'histoire nationale; lorsque vingt-cinq millions d'hommes
-conçoivent d'une certaine façon le bien et l'utile, c'est cette sorte
-de bien et d'utile qu'ils recherchent et finissent par atteindre.
-L'Anglais a désormais son prêtre, son gentleman, sa manufacture, son
-confortable et son roman. Si l'on veut chercher dans quel sens cette
-oeuvre changera, il faut chercher dans quel sens change la conception
-centrale. Une vaste révolution se fait depuis trois siècles dans
-l'intelligence humaine, semblable à ces soulèvements réguliers et
-énormes qui, déplaçant un continent, déplacent tous les points de vue.
-Nous savons que les découvertes positives vont tous les jours
-croissant, qu'elles iront tous les jours croissant davantage, que
-d'objet en objet elles atteignent les plus relevés, qu'elles
-commencent à renouveler la science de l'homme, que leurs applications
-utiles et leurs conséquences philosophiques se dégagent sans cesse;
-bref, que leur empiétement universel finira par s'étendre sur tout
-l'esprit humain. De ce corps de vérités envahissantes sort aussi une
-conception originale du bien et de l'utile, et, partant, une nouvelle
-idée de l'État et de l'Église, de l'art et de l'industrie, de la
-philosophie et de la religion. Celle-ci a sa force comme l'ancienne a
-sa force; elle est scientifique si l'autre est nationale; elle
-s'appuie sur les faits prouvés si l'autre s'appuie sur les choses
-établies. Déjà leur opposition se manifeste; déjà leurs transactions
-commencent, et nous pouvons affirmer d'avance que l'état prochain de
-la civilisation anglaise dépendra de leur divergence et de leur
-accord.
-
-Novembre 1863.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES DANS LE QUATRIÈME VOLUME
-
-
-LIVRE III.
-
-L'ÂGE CLASSIQUE.
-
-(Suite.)
-
-
-Chapitre V.--Swift.
-
- I. Les débuts de Swift. -- Son caractère. -- Son orgueil. --
- Sa sensibilité. -- Sa vie chez sir W. Temple. -- Chez lord
- Berkeley. -- Son rôle politique. -- Son importance. -- Son
- insuccès. -- Sa vie privée. -- Ses amours. -- Son désespoir
- et sa folie. 2
-
- II. Son esprit. -- Sa puissance et ses limites. -- L'esprit
- prosaïque et positiviste. -- Comment il est situé entre la
- vulgarité et le génie. -- Pourquoi il est destructif. 17
-
- III. Le pamphlétaire. -- Comment en ce moment la littérature
- entre dans la politique. -- Différence des partis en France
- et en Angleterre. -- Différence des pamphlets en France et
- en Angleterre. -- Conditions du pamphlet littéraire. --
- Conditions du pamphlet efficace. -- Ces pamphlets sont
- spéciaux et pratiques. -- L'_Examiner._ -- Les _Lettres du
- Drapier_. -- Le _Portrait de lord Wharton_. -- _Argument
- contre l'abolition du christianisme._ -- L'invective
- politique. -- La diffamation personnelle. -- Le bon sens
- incisif. -- L'ironie grave. 21
-
- IV. Le poëte. -- Comparaison de Swift et de Voltaire. --
- Sérieux et dureté de ses badinages. -- _Bickerstaff._ --
- Rudesse de sa galanterie. -- _Cadénus et Vanessa._ -- Sa
- poésie prosaïque et réaliste. -- _La grande question
- débattue._ -- Énergie et tristesse de ses petits poëmes. --
- Vers _sur sa propre mort_. -- À quels excès il aboutit. 40
-
- V. Le conteur et le philosophe. -- Le _Conte du Tonneau_. --
- Son jugement sur la religion, la science, la philosophie et
- la raison. -- Comment il diffame l'intelligence humaine. --
- Les _Voyages de Gulliver_. -- Son jugement sur la société,
- le gouvernement, les conditions et les professions. --
- Comment il diffame la nature humaine. -- Derniers pamphlets.
- -- Construction de son caractère et de son génie. 56
-
-
-Chapitre VI.--Les Romanciers.
-
- I. Caractères propres du roman anglais. -- En quoi il
- diffère des autres. 84
-
- II. De Foe. -- Sa vie. -- Son énergie, son dévouement, son
- rôle politique. -- Son esprit. -- Différence des réalistes
- anciens et des réalistes modernes. -- Ses oeuvres. -- Ses
- procédés. -- Son but. -- _Robinson Crusoé._ -- En quoi ce
- caractère est anglais. -- Sa fougue intérieure. -- Sa
- volonté obstinée. -- Sa patience au travail. -- Son bon sens
- méthodique. -- Ses agitations religieuses. -- Sa piété
- finale. 85
-
- III. Circonstances qui font naître le roman du dix-huitième
- siècle. -- Tous ces romans sont des fictions morales et des
- études de caractères. -- Liaison du roman et de l'essai. --
- Deux idées principales en morale. -- Comment elles suscitent
- deux classes de romans. 98
-
- IV. Richardson. -- Sa condition et son caractère. -- Liaison
- de sa perspicacité et de son rigorisme. -- Son talent, sa
- minutie, ses combinaisons. -- _Paméla._ -- Son tempérament.
- -- Ses principes. -- L'épouse anglaise. -- _Clarisse
- Harlowe._ -- La famille Harlowe. -- Les caractères
- despotiques et insociables en Angleterre. -- Lovelace. -- Le
- caractère orgueilleux et militant en Angleterre. --
- Clarisse. -- Son énergie, son sang-froid, sa logique. -- Sa
- pédanterie, ses scrupules. -- _Sir Charles Grandisson._ --
- Inconvénients des héros automates et édifiants. --
- Richardson, sermonnaire. -- Ses longueurs, sa pruderie, son
- emphase. 102
-
- V. Fielding. -- Son tempérament, son caractère et sa vie. --
- _Joseph Andrews._ -- Sa conception de la nature. -- _Tom
- Jones._ -- Caractère du squire. -- Les héros de Fielding. --
- _Amélia._ -- Lacunes de sa conception. 124
-
- VI. Smollett. -- _Roderick Random._ -- _Peregrine Pickle._
- -- Comparaison de Smollett et de Lesage. -- Sa conception de
- la vie. -- Dureté de ses héros. -- Crudité de ses peintures.
- -- Relief de ses caractères. -- _Humphrey Clinker._ 139
-
- VII. Sterne. -- Étude excessive des particularités humaines.
- -- Caractère de Sterne. -- Son excentricité. -- Sa
- sensibilité. -- Ses gravelures. -- Pourquoi il peint les
- maladies et les dégénérescences de la nature humaine. 144
-
- VIII. Goldsmith. -- Épuration du roman. -- Peinture de la
- vie bourgeoise, du bonheur honnête et de la vertu
- protestante. -- _Le ministre de Wakefield._ --
- L'ecclésiastique anglais. -- Samuel Johnson. -- Son
- autorité. -- Sa personne. -- Ses façons. -- Sa vie. -- Ses
- doctrines. -- Son jugement sur Voltaire et Rousseau. -- Son
- style. -- Ses oeuvres. -- Hogarth. -- Sa peinture morale et
- réaliste. -- Contraste du tempérament anglais et de la
- morale anglaise. -- Comment la morale a discipliné le
- tempérament. 151
-
-
-Chapitre VII.--Les Poëtes.
-
- I. Domination et domaine de l'esprit classique. -- Ses
- caractères, ses oeuvres, sa portée et ses limites. --
- Comment il a son centre dans Pope. 173
-
- II. Pope. -- Son éducation. -- Sa précocité. -- Ses débuts.
- -- _Les Pastorales._ -- _L'Essai sur la critique._ -- Sa
- personne. -- Son genre de vie. -- Son caractère. --
- Médiocrité de ses passions et de ses idées. -- Grandeur de
- sa vanité et de son talent. -- Sa fortune indépendante et
- son travail assidu. 176
-
- III. _L'Épître d'Héloïse à Abeilard._ -- Ce que deviennent
- les passions dans la poésie artificielle. -- _La Boucle de
- cheveux enlevée._ -- Le monde et le langage du monde en
- France et en Angleterre. -- En quoi le badinage de Pope est
- pénible et déplaisant. -- _La Sottisiade._ -- Saletés et
- banalités. -- En quoi l'imagination anglaise et l'esprit de
- salon sont inconciliables. 185
-
- IV. Son talent descriptif. -- Son talent oratoire. -- Ses
- poëmes didactiques. -- Pourquoi ces poëmes sont l'oeuvre
- finale de l'esprit classique. -- _L'Essai sur l'homme._ --
- Son déisme et son optimisme. -- Valeur de ces conceptions.
- -- Comment elles sont liées au style régnant. -- Comment
- elles se déforment sous les mains de Pope. -- Procédés et
- perfection de son style. -- Excellence de ses portraits. --
- Pourquoi ils sont supérieurs. -- Sa traduction de l'Iliade.
- -- En quoi le goût a changé depuis un siècle. 199
-
- V. Disproportion de l'esprit anglais et des bienséances
- classiques. -- Prior. -- Gay. -- La pastorale antique est
- impossible dans les climats du Nord. -- Le sentiment de la
- campagne est naturel en Angleterre. -- Thompson. 213
-
- VI. Discrédit de la vie de salon. -- Apparition de l'homme
- sensible. -- Pourquoi le retour à la nature est plus précoce
- en Angleterre qu'en France. -- Sterne. -- Richardson. --
- Mackensie. -- Macpherson. -- Gray, Akenside, Beattie,
- Collins, Young, Shenstone. -- Persistance de la forme
- classique. -- Empire de la période. -- Johnson. -- L'école
- historique. -- Robertson, Gibbon, Hume. -- Leur talent et
- leurs limites. -- Commencements de l'âge moderne. 225
-
-
-LIVRE IV.
-
-L'ÂGE MODERNE.
-
-
-Chapitre I.--Les idées et les oeuvres.
-
- I. Changements dans la société. -- Avénement de la
- démocratie. -- La Révolution française. -- Le désir de
- parvenir. -- Changements dans l'esprit humain. -- Nouvelle
- idée des causes. -- La philosophie allemande. -- Le désir de
- l'au-delà. 233
-
- II. Robert Burns. -- Son pays. -- Sa famille. -- Sa
- jeunesse. -- Ses misères. -- Ses aspirations et ses efforts.
- -- Ses invectives contre la société et l'Église. -- _The
- jolly Beggars._ -- Ses attaques contre le cant officiel. --
- Son idée de la vie naturelle. -- Son idée de la vie morale.
- -- Son talent. -- Comment il est spontané. -- Son style. --
- Comment il est novateur. -- Son succès. -- Ses affectations.
- -- Ses lettres étudiées et ses vers académiques. -- Sa vie
- de fermier. -- Son emploi de douanier. -- Ses dégoûts. --
- Ses excès. -- Sa mort. 243
-
- III. Domination des conservateurs en Angleterre. -- La
- Révolution ne se fait d'abord que dans le style. -- Cowper.
- -- Sa délicatesse maladive. -- Ses désespoirs. -- Sa folie.
- -- Sa retraite. -- _The Task._ -- Idée moderne de la poésie.
- -- Idée moderne du style. 272
-
- IV. L'école romantique. -- Ses prétentions. -- Ses
- tâtonnements. -- Les deux idées de la littérature moderne.
- -- L'histoire entre dans la littérature. -- Lamb, Coleridge,
- Southey, Moore. -- Défauts de ce genre. -- Pourquoi il
- réussit moins en Angleterre qu'ailleurs. -- Sir Walter
- Scott. -- Son éducation. -- Ses études d'antiquaire. -- Ses
- goûts nobiliaires. -- Sa vie. -- Ses poëmes. -- Ses romans.
- -- Insuffisance de ses imitations historiques. -- Excellence
- de ses peintures nationales. -- Ses tableaux d'intérieur. --
- Sa moquerie aimable. -- Ses intentions morales. -- Sa place
- dans la civilisation moderne. -- Développement du roman en
- Angleterre. -- Réalisme et honnêteté. -- En quoi ce genre
- est bourgeois et anglais. 285
-
- V. La philosophie entre dans la littérature. --
- Inconvénients du genre. -- Wordsworth. -- Son caractère. --
- Sa condition. -- Sa vie. -- Peinture de la vie morale dans
- la vie vulgaire. -- Introduction du style terne et des
- compartiments psychologiques. -- Défauts du genre. --
- Noblesse des sonnets. -- _L'Excursion._ -- Beauté austère de
- cette poésie protestante. -- Shelley. -- Ses imprudences. --
- Ses théories. -- Sa fantaisie. -- Son panthéisme. -- Ses
- personnages idéaux. -- Ses paysages vivants. -- Tendance
- générale de la littérature nouvelle. -- Introduction
- graduelle des idées continentales. 309
-
-
-Chapitre II.--Lord Byron.
-
- I. L'homme. -- Sa famille. -- Son caractère passionné. --
- Ses amours précoces. -- Sa vie excessive. -- Son caractère
- militant. -- Sa révolte contre l'opinion. -- _English Bards
- and Scottish Reviewers._ -- Ses bravades et ses imprudences.
- -- Son mariage. -- Déchaînement de l'opinion contre lui. --
- Son départ. -- Sa vie politique en Italie. -- Ses tristesses
- et ses violences. 344
-
- II. Le poëte. -- Ses raisons pour écrire. -- Sa façon
- d'écrire. -- Comment sa poésie est personnelle. -- Son goût
- classique. -- En quoi ce goût l'a servi. -- _Childe Harold._
- -- Le héros. -- Les paysages. -- Le style. 351
-
- III. Ses petits poëmes. -- Ses procédés oratoires. -- Ses
- effets mélodramatiques. -- Vérité des paysages. --
- Sincérité des sentiments. -- Peinture des émotions tristes
- et extrêmes. -- Idée régnante de la mort et du désespoir. --
- _Mazeppa_, _le Prisonnier de Chillon_, _le Siége de
- Corinthe_, _le Corsaire_, _Lara_. -- Analogie de cette
- conception avec celle de l'Edda et de Shakspeare. -- _Les
- Ténèbres._ 362
-
- IV. _Manfred._ -- Comparaison du Manfred de Byron, et du
- Faust de Goëthe. -- Conception de la légende et de la vie
- dans _Goëthe_. -- Caractère symbolique et philosophique de
- son épopée. -- En quoi Byron lui est inférieur. -- En quoi
- Byron lui est supérieur. -- Conception du caractère et de
- l'action dans Byron. -- Caractère dramatique de son poëme.
- -- Opposition entre le poëte de l'univers et le poëte de la
- personne. 378
-
- V. Scandale en Angleterre. -- La contrainte et l'hypocrisie
- des moeurs. -- Comment et selon quelles lois varient les
- conceptions morales. -- La vie et la morale méridionales. --
- _Beppo._ -- _Don Juan._ -- Transformation du talent et du
- style de Byron. -- Peinture de la beauté et du bonheur
- sensibles. -- _Haydée._ -- Comment il combat le cant
- britannique. -- Comment il combat l'hypocrisie humaine. --
- Idée de l'homme. -- Idée de la femme. -- _Dona Julia._ --
- _Le Naufrage._ -- _La Prise d'Ismaïl._ -- Naturel et variété
- de son style. -- Excès et fatigue de sa verve. -- Son
- théâtre. -- Son départ pour la Grèce et sa mort. 395
-
- VI. Position de Byron dans son siècle. -- La maladie du
- siècle. -- Les diverses conceptions du bonheur et de la vie.
- -- La réponse des lettres. -- La réponse des sciences. --
- Équilibre futur de la raison. -- Conception moderne de la
- nature. 419
-
-
-Conclusion.--Le passé et le présent.
-
- I. Le passé. -- L'invasion saxonne. -- Comment elle a établi
- la race et fondé le caractère. -- La conquête normande. --
- Comment elle a infléchi le caractère et établi la
- constitution. -- La Renaissance. -- Comment elle a manifesté
- l'esprit national. -- La Réforme. -- Comment elle a fixé le
- modèle idéal. -- La Restauration. -- Comment elle a importé
- la culture classique et dévié l'esprit national. -- La
- Révolution. -- Comment elle a développé la culture classique
- et redressé l'esprit national. -- L'âge moderne. -- Comment
- les idées européennes élargissent le moule national. 424
-
- II. Le présent. -- Concordance de l'observation et de
- l'histoire. -- Le ciel. -- Le sol. -- Les produits. --
- L'homme. -- Le commerce. -- L'industrie. -- L'agriculture.
- -- La société. -- La famille. -- Les arts. -- La
- philosophie. -- La religion. -- Quelles forces ont produit
- la civilisation présente, et élaborent la civilisation
- future. 433
-
-
-FIN DE LA TABLE
-
-
-740 -- PARIS. IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
-
-7, rue des Canettes, 7.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
-(Volume 4 de 5), by Hippolyte Taine
-
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-
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-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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