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-The Project Gutenberg EBook of L'exilée, by Pierre Loti
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: L'exilée
-
-Author: Pierre Loti
-
-Release Date: October 18, 2012 [EBook #41100]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILÉE ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-PIERRE LOTI
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-DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-L'EXILÉE
-
-[Marque d'imprimeur: C L]
-
-PARIS
-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-3, RUE AUBER, 3
-
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-
-CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
-Format grand in-18.
-
- AU MAROC 1 vol.
- AZIYADÉ 1 --
- LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --
- LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --
- LES DÉSENCHANTÉES 1 --
- LE DÉSERT 1 --
- L'EXILÉE 1 --
- FANTÔME D'ORIENT 1 --
- FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --
- FLEURS D'ENNUI 1 --
- LA GALILÉE 1 --
- L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --
- JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
- JÉRUSALEM 1 --
- LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --
- MADAME CHRYSANTHÈME 1 --
- LE MARIAGE DE LOTI 1 --
- MATELOT 1 --
- MON FRÈRE YVES 1 --
- LA MORT DE PHILAE 1 --
- PAGES CHOISIES 1 --
- PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
- PROPOS D'EXIL 1 --
- RAMUNTCHO 1 --
- RAMUNTCHO, pièce 1 --
- REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --
- LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
- LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
- LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --
- VERS ISPAHAN 1 --
-
-Format in-8º cavalier.
-
- OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à X 10 vol.
-
-_Éditions illustrées._
-
- PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, illustré de
- nombreuses compositions de E. RUDAUX 1 vol.
-
- LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier,
- illustrations de GERVAIS-COURTELLEMONT 1 --
-
- LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations
- de l'auteur et de A. ROBAUDI 1 --
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y
-compris la Hollande.
-
-
-
-
-CARMEN SYLVA
-
- Novembre 1887.
-
-
-Au courant de ma vie errante, il m'est arrivé une fois de m'arrêter dans
-un château enchanté, chez une fée.
-
-Le son lointain du cor dans les bois a le pouvoir de faire revivre pour
-moi les moindres souvenirs de ce séjour.
-
-C'est que le château de la fée était situé au milieu d'une forêt
-profonde dans laquelle on entendait constamment des trompettes
-militaires au timbre grave se répondre comme de très loin. Ces sonneries
-étrangères, inconnues, avaient une mélancolie à part, semblaient des
-appels magiques, dans l'air sonore qu'on respirait là,--l'air
-silencieux, vif et pur des cimes...
-
-La musique a pour moi une puissance évocatrice complète; des lambeaux de
-mélodie ont conservé, à travers le temps, le don de me rappeler mieux
-que toutes les images certains lieux de la terre, certaines figures qui
-ont traversé mon existence.
-
-Donc, quand j'entends au loin des trompes sonner, je revois tout à coup,
-aussi nettement que si j'y étais encore, un boudoir royal (car la fée
-dont je parle est en même temps une reine), donnant par de hautes
-fenêtres gothiques sur un infini de sapins verts serrés les uns aux
-autres comme dans les forêts primitives. Le boudoir, encombré de choses
-précieuses, est d'une magnificence un peu sombre, dans des teintes sans
-nom, des grenats atténués tournant au fauve, des ors obscurcis, des
-nuances de feu qui s'éteint; il y a des galeries comme de petits balcons
-intérieurs, il y a de grandes draperies lourdes masquant des recoins
-mystérieux dans des tourelles... Et la fée me réapparaît là, vêtue de
-blanc, avec un long voile; elle est assise devant un chevalet et peint
-sur parchemin, d'un pinceau léger et facile, de merveilleuses
-enluminures archaïques où les ors dominent tout, à la manière byzantine:
-un travail de reine du temps passé, commencé depuis trois années, un
-missel sans prix, destiné à une cathédrale.
-
-Le costume blanc de la fée est de forme orientale, tissé et lamé
-d'argent. Mais le visage, qui s'encadre sous les plis transparents du
-voile, a ce je ne sais quoi d'adouci, de nuageux qui n'appartient qu'aux
-races affinées du Nord. Et pourtant il règne dans tout l'ensemble une si
-parfaite harmonie qu'on dirait ce costume inventé précisément pour la
-fée qui le porte.--Pour cette fée qui a écrit elle-même quelque part:
-«La toilette n'est pas une chose indifférente. Elle fait de vous un
-objet d'art animé, _à condition que vous soyez la parure de votre
-parure_.»
-
-Avec quels mots décrire les traits de cette reine? Comme la chose est
-délicate et difficile! Il semble que les expressions ordinaires, qu'on
-emploierait en parlant d'une autre, deviennent tout de suite
-irrévérencieuses, tant le respect s'impose dès qu'il s'agit d'elle.
-L'éternelle jeunesse est dans son sourire, elle est sur ses joues d'un
-inaltérable velouté rose; elle brille sur ses belles dents, claires
-comme de la porcelaine. Mais ses magnifiques cheveux, que l'on voit à
-travers le voile semé de paillettes argentées, sont presque blancs!...
-«Les cheveux blancs, a-t-elle écrit dans ses _Pensées_, sont les pointes
-d'écume qui couvrent la mer après la tempête.»
-
-Et comment exprimer le charme unique de son regard, de ses yeux gris
-limpides, un peu enfoncés dans l'ombre sous le front large et pur:
-charme de suprême intelligence, charme d'infinie profondeur, de discrète
-et sympathique pénétration, de souffrance habituelle et d'immense pitié!
-Très changeante est l'expression de ce visage, bien que le sourire y
-soit presque à demeure.--«Cela fait partie de notre rôle à nous, me
-dit-elle un jour, de constamment sourire comme les idoles.»--Mais ce
-sourire de reine a bien des nuances diverses; quelquefois c'est tout à
-coup de la gaieté fraîche, presque enfantine; très souvent c'est un
-sourire de mélancolie résignée,--par instants même, de tristesse sans
-bornes.
-
-Des chagrins qui ont blanchi les cheveux de cette souveraine, il en est
-un que je sais,--que je puis mieux que personne comprendre,--et qu'il
-m'est permis de dire: au milieu du grand jardin d'une résidence royale,
-on m'a conduit par son ordre au tombeau d'une petite princesse qui lui
-ressemblait, qui avait hérité de ses traits et de son beau front large.
-
-Sur le tombeau, j'ai lu ce passage de l'Evangile: «Ne pleurez pas, elle
-n'est pas morte, elle dort.» Et en effet, la petite statue couchée
-semble dormir paisiblement dans sa robe de marbre.
-
-«Ne pleurez pas.» Pourtant la mère de la petite endormie pleure encore,
-pleure amèrement son enfant unique. Et voici une phrase d'elle qui
-souvent me revient à la mémoire, comme si une voix la redisait en dedans
-de moi-même avec une lenteur funèbre: «Une maison sans enfant est une
-cloche sans battant; le son qui dort serait bien beau peut-être, si
-quelque chose pouvait le réveiller.»
-
-Oh! comme je me rappelle les moindres instants de ces causeries exquises
-dans ce boudoir sombre, avec cette reine vêtue de blanc.--Au
-commencement de ces notes, j'ai dit une fée. C'était une manière à moi
-d'indiquer un être d'essence supérieure. Aussi bien, je ne pouvais pas
-dire: un ange, car ce mot-là, on a abusé au point d'en faire quelque
-chose de suranné et de ridicule. Et il me semble d'ailleurs que ce nom
-de fée, pris comme je l'entends, convient bien à cette femme--jeune avec
-une chevelure grise; souriante avec une extrême désespérance; fille du
-Nord et reine d'Orient; parlant toutes les langues et faisant de chacune
-d'elles une musique; charmeuse toujours, ayant le don de jeter autour
-d'elle, quelquefois rien qu'avec son bon sourire, une sorte de charme
-bienfaisant qui relève, qui rassérène, qui console...
-
-Donc, je revois en esprit la reine avec son long voile (je n'ose plus
-dire la fée, à présent que je l'ai désignée plus clairement). Elle est
-devant son chevalet et elle me parle, tandis que les dessins archaïques,
-qui semblent sortir tout naturellement de ses doigts, s'enroulent sur le
-parchemin du missel. Auprès de Sa Majesté sont assises deux ou trois
-jeunes filles, ses demoiselles d'honneur,--jeunes filles brunes, dont le
-costume oriental est de couleurs étranges, tout doré et pailleté; elles
-lisent, ou elles brodent sur de la soie de grandes fleurs aux nuances
-anciennes; elles relèvent leurs yeux noirs de temps à autre, quand la
-conversation qu'elles entendent les intéresse davantage. La place que Sa
-Majesté me désigne d'ordinaire est en face d'elle, près d'une fenêtre où
-une glace sans tain d'une seule pièce donne l'illusion d'une large
-ouverture à air libre sur la forêt d'alentour.--C'est que, par un
-raffinement d'artiste, le roi a laissé la forêt sauvage, primitive à
-vingt pas de ses murs; par les fenêtres des appartements royaux, on ne
-voit plus que des sapins gigantesques, des dessous de branches, des
-dessous de bois,--ou bien de grands lointains verts, les cimes boisées
-des Karpathes, s'étageant les unes par-dessus les autres dans l'air
-étonnamment pur. Et cette forêt, qu'on sent là tout près, répand dans le
-château magnifique une impression d'enchantement et de mystère...
-
- * * * * *
-
-Des phrases entières de la reine me reviennent en mémoire avec leurs
-inflexions doucement musicales. Je répondais à demi-voix, car il y avait
-dans ce boudoir une sorte de recueillement d'église. Je me souviens
-aussi de ces silences quelquefois, après qu'elle avait dit une chose
-profonde, dont le sens paraissait se prolonger au milieu de ce calme. Et
-c'est alors, dans ces intervalles, que j'entendais, comme venant des
-extrêmes lointains de la forêt, des sonneries militaires inconnues dont
-le timbre grave ressemblait à celui du cor. On était en automne et je me
-rappelle même ce détail infime: les derniers papillons, les dernières
-mouches, entrés étourdiment pour mourir dans ce tombeau somptueux,
-battaient de leurs ailes, tout près de moi, la grande glace claire.
-
-J'ai dit que la voix de la reine était une musique,--et une musique si
-fraîche, si jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu son de voix
-comparable au sien, ni jamais avoir entendu lire avec un charme pareil.
-Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté avait exprimé la curiosité de
-connaître mon impression sur certain poème allemand, nouveau pour moi.
-Son secrétaire me mit en garde dans une causerie particulière: «Si la
-reine vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez pas juger;
-n'importe ce que lit la reine semble toujours délicieux,--comme les
-morceaux qu'elle chante; mais si on reprend le livre après, pour lire
-seul, ce n'est plus du tout cela, on a souvent une complète
-désillusion.»
-
-J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement était fondé; ayant eu
-l'honneur d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait aux dames de
-la cour de certains chapitres d'un de mes livres, je ne reconnaissais
-plus mon oeuvre, tant elle me paraissait embellie, transfigurée.
-
- * * * * *
-
-De tout ce château de Sinaïa, qui semble, au milieu de cette forêt,
-quelque vision d'artiste devenue réalité par la vertu d'une baguette
-magique, rien n'est resté si nettement gravé dans ma mémoire que ce
-boudoir de la reine. Il y a déjà du vague dans les images qui me
-reviennent de ces longues galeries aux tentures pesantes, aux panoplies
-d'armes rares; de ces escaliers où circulaient des dames d'honneur, des
-huissiers, des laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient songer
-à un Louvre habité, à un Louvre du temps des rois; de cette salle de
-musique, favorable aux rêves, haute et obscure, à merveilleux vitraux,
-où était le grand orgue dont la reine jouait le soir... tandis que je
-retrouve tout de suite d'une manière complète cet appartement où Sa
-Majesté voulait bien quelquefois m'admettre auprès de son chevalet ou de
-sa table de travail. Il semblait, quand on avait été autorisé à franchir
-ces doubles portes et ces draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans une
-région de haute sérénité où tant de gens et de choses n'avaient plus le
-pouvoir d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence que je me
-représente en pensée cette reine dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle
-marchait à travers le boudoir, la blancheur de son costume tranchait sur
-le fond sombre des tentures ou des boiseries rares fouillées à tout
-petits dessins par des armées de sculpteurs. Lorsqu'elle était assise à
-travailler, de la place qu'elle m'avait indiquée le premier jour et que
-j'avais coutume de reprendre, je voyais son visage et son voile se
-détacher en avant d'une grande et superbe toile de Delacroix: _la Mise
-au tombeau du Christ_. Et toujours, de chaque côté d'elle, assises, les
-jeunes filles au costume oriental, complétant ce tableau que j'aurais
-voulu peindre.--De temps en temps elles se remplaçaient, elles
-changeaient, ces petites demoiselles d'honneur, toutes très différentes
-les unes des autres par l'aspect et la physionomie. Quand l'une était
-partie, là-bas à l'entrée, soulevant les portières aux grands plis
-lourds, il en apparaissait une nouvelle qui s'avançait sans bruit sur
-les tapis, après avoir fait d'abord le grand salut de cour, puis venait
-baiser la main de la reine,--et quelquefois s'asseyait par terre à ses
-pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec une câlinerie
-respectueuse.--Et la reine alors expliquait, avec un sourire maternel
-plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»--Je crois que ce qui faisait
-surtout l'attrait unique de ce sourire, encore plus que tous les autres
-charmes, c'était l'extrême bienveillance, l'extrême bonté.
-
-Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes ces filles qui, pour le
-premier bonjour de la journée, me tendaient la main avec une simplicité
-et une grâce si gentilles, de si bonne compagnie! J'avais été surpris,
-en arrivant à cette cour, de les entendre toutes, malgré leur costume
-d'Orient, causer en pur français de toutes les choses intelligentes et
-nouvelles, comme des Parisiennes du meilleur monde,--peut-être même
-mieux que les vraies Parisiennes de leur âge, avec plus d'acquis, avec
-moins de convenu et de visible frivolité. On sentait que la reine avait
-formé à son école cette pépinière de l'aristocratie roumaine, dont le
-français est la langue usuelle.
-
- * * * * *
-
-La première fois que j'eus l'honneur de causer avec Sa Majesté, mon
-étonnement ne fut pas de l'entendre causer supérieurement de choses
-supérieures, je savais d'avance qu'elle était ainsi. Mais, en tant que
-reine et obligée au «perpétuel sourire des idoles», il me semblait
-qu'elle avait dû rester ignorante de certains replis, de certaines
-souffrances de l'âme humaine,--et mon admiration fut grande de voir, au
-contraire, qu'elle connaissait à fond toutes les détresses, toutes les
-misères du coeur des plus petits et des plus humbles, aussi bien que
-celles du coeur des grands, des princes. Pour former ainsi cette
-souveraine, il a fallu son enfance austère et assombrie de tous les
-deuils, dans un château du Nord; son enfance tenue à dessein loin des
-cours et mise en contact avec les souffrances des pauvres gens qui
-vivaient sur le domaine paternel. Pour la rendre si bonne et si
-accessible à ceux qui pleurent, il a fallu une première éducation simple
-et familiale, comme celle, sans doute, qu'avaient reçue la princesse de
-Wied, sa mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite est venu cette
-sorte de pèlerinage à travers l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de
-Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en compagnie de sa tante, la
-grande-duchesse Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle s'arrêtait,
-les maîtres les plus choisis, lui inculquant comme le résumé
-transcendant de toutes les connaissances humaines, comme la quintessence
-de toutes les littératures. Et enfin il y a eu ces années, déjà longues,
-passées sur le trône de Roumanie... Arrivée, encore très jeune, dans ce
-pays troublé qui se formait, elle a dû être obligée de regarder de près
-bien des drames, au grand étonnement de ses yeux purs. Alors, tout de
-suite, les veuves, les abandonnées, les mères sans enfant, les petites
-filles n'ayant plus de mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé que
-son devoir de reine était de ne jamais repousser les confidences, même
-les plus sombres, qui lui venaient avec larmes,--et son rôle a été de
-relever, de réconcilier, de pardonner, d'effacer... Ses «filles»
-adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont toujours été choisies de
-préférence dans les familles sur lesquelles pesait quelque deuil ou
-quelque malheur mystérieux, et toutes celles qui s'y sont succédé, qui
-en sont parties en pleurant pour suivre un mari, semblent avoir gardé
-pour la reine une complète adoration.
-
-Une immense pitié qui semble détachée de tout, qui n'attend rien en
-retour, qui excuse tout, qui plane au-dessus de tout,--c'est là, je
-crois, le don rare et un peu surhumain, que le temps, la souffrance, les
-déceptions, les ingratitudes ont fait à cette reine. Mais, avec sa
-nature ardente, avec son enthousiasme passionné pour tout ce qui est
-beau et noble, elle a dû passer par bien des surprises, des
-indignations, des révoltes, avant d'en venir à ce sourire
-ultra-terrestre qui semble à présent faire partie intégrante
-d'elle-même: «Chacun de nous presque a eu son Gethsémani et son
-Calvaire», a-t-elle écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent après,
-n'appartiennent plus à la terre».
-
- * * * * *
-
-Entre tant de souvenirs que j'ai gardés de ce château de Sinaïa, parmi
-les plus charmants, je retrouve les courses du matin dans les sentiers
-de la forêt. Ces moments-là étaient encore de ceux où il m'était permis
-de causer un peu longuement avec Sa Majesté. A Sinaïa, qui est une
-résidence en pays sauvage, très haut dans les Karpathes, la vie de la
-cour était plus simple qu'au grand palais pompeux de Bucarest; elle
-prenait même, pendant ces promenades, des allures presque familiales,
-tant les souverains y mettaient de bonne grâce.
-
-C'était vers neuf heures, généralement, au gai soleil des matinées déjà
-fraîches de fin septembre. Un huissier venait frapper à ma porte et me
-disait, avec son accent roumain: «Sa Majesté va sortir et vous demande
-en bas, monsieur le capitaine.» Alors je descendais vite, courant dans
-les escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre les rangées de
-panoplies. En bas, au perron, je trouvais la reine souriante, sa belle
-taille aux lignes grecques, libre et droite dans une toilette européenne
-de drap blanc (le costume roumain et le long voile n'étant d'étiquette
-qu'à l'intérieur du château). A côté d'elle, en robe noire, s'appuyant à
-son bras, la princesse de Hohenzollern (mère du roi Charles Ier et mère
-de la feue reine de Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles de la
-cour, non plus en costume oriental, mais habillées comme de petites
-élégantes d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,--ce qui
-faisait d'elles de tout autres personnes tant la métamorphose était
-grande.
-
-L'air vif des montagnes semblait délicieux à respirer. Le soleil
-brillait clair, clair; c'était déjà la grande lumière magnifique des
-pays du Levant, malgré ce froid, qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur
-l'herbe et sur la mousse, miroitaient des gouttelettes glacées, des
-petits cristaux de gelée blanche. Et nous partions, par des sentiers
-sablés qui tout de suite s'enfonçaient dans la forêt, sous des sapins
-géants.
-
-La reine semblait heureuse, tranquille. Son visage gardait comme
-toujours sa fraîcheur reposée,--et cependant elle avait déjà travaillé
-quatre ou cinq heures, levée avant le jour, la première du château.
-Enfermée, à la lueur d'une lampe, dans un petit retiro luxueux, au
-milieu d'une tourelle, déjà elle avait fait sa tâche quotidienne, rédigé
-des lettres, des ordres, couvert plusieurs pages de sa belle écriture
-franche. Cela, pour être libre ensuite de s'occuper de ses «filles» et
-de ses hôtes, de se livrer tout entière aux réceptions de la journée, à
-la musique, à la causerie et aux jeux.
-
-Quelquefois, le roi Charles était aussi de ces promenades du matin.--Il
-arrivait, boutonné comme toujours dans sa tunique militaire, ce roi qui
-a été un soldat admirable.
-
-Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un mot
-de son aspect à la fois bienveillant et grave. Des traits d'une
-régularité et d'une finesse extrêmes encadrés dans une barbe très noire.
-Au front, un pli de réflexion profonde, de préoccupation peut-être,
-assombrissant habituellement le visage; mais le sourire éclairant
-tout,--un sourire bon et attirant comme celui de la reine. Et tant de
-simplicité distinguée, tant de naturel dans la majesté royale! Et pour
-ses hôtes, une si parfaite courtoisie.
-
-D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de quelques pas avec la princesse
-de Hohenzollern, et la reine elle-même, à cette époque-là, ne rompait
-plus les tête-à-tête de cette mère et de ce fils, unis par une si
-visible tendresse et qui allaient se quitter bientôt--(car je me
-rappelle aussi cette journée d'adieux où la princesse repartit pour
-l'Allemagne et où nous allâmes tous la reconduire jusqu'à la frontière
-d'Autriche). C'est avec un sentiment de vénération tout spécial que je
-la retrouve dans mon souvenir, cette princesse-mère, encore si jolie,
-malgré les années, dans ses longues dentelles et ses robes noires de
-vieille dame; elle me paraissait être l'idéal de la princesse,--et aussi
-l'idéal de la mère, ayant une ressemblance avec la mienne lorsqu'elle
-regardait son fils...
-
-Comme je ne suis pas Roumain, comme je ne reviendrai sans doute jamais
-dans ce lointain château où j'ai été honoré d'une si inoubliable
-hospitalité, je me sens absolument libre de dire combien cette famille
-royale est de tout point exquise; je voudrais seulement savoir exprimer
-cela dans des termes à part, ne ressemblant pas à des éloges de
-courtisan.
-
- * * * * *
-
-A quelque distance du château, dans une clairière, il y a une maison de
-chasse, étrange, en très vieux style gothique, emplie de fourrures
-d'ours, de cornes d'aurochs, de têtes de sangliers et de cerfs. La reine
-y possède un cabinet de travail très mystérieux, très solitaire. Toute
-la demeure fait songer à quelque chalet de la Belle au bois dormant qui
-se serait conservé depuis le moyen âge, à l'abri des sapins.
-
-Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous général, avant de rentrer
-au château s'habiller pour le dîner de midi. On y trouvait, arrivés par
-un autre chemin, les dames d'honneur et les «filles» de la reine qui
-n'avaient pas suivi la promenade dans la forêt.
-
-C'est là que j'ai entendu pour la première fois la reine nous lire
-elle-même une de ces _Nouvelles_ qu'elle signe CARMEN SYLVA. Un silence
-religieux s'était fait tout de suite, dès que la musique de sa voix
-avait commencé de résonner.
-
-C'était une déchirante petite histoire, écrite avec une rare puissance
-dramatique, et je me rappelle encore quels frissons me passèrent tandis
-que je l'écoutais...
-
-Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes rapides, de parler de son
-talent d'écrivain; je ne veux même pas effleurer ce sujet-là, qu'il
-faudrait traiter d'une façon bien autrement sérieuse, dans de longs
-chapitres;--si j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement pour conter
-une infime anecdote qui m'est restée dans la mémoire.
-
-Avant de commencer, la reine avait voulu prendre son lorgnon, qui était
-agrafé à son corsage simple par un de ces diamants énormes, comme en ont
-seules les reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient protesté,
-disant: «Non! cela ne va pas bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas
-que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop dommage!» Une, surtout qui
-faisait l'enfant gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement,
-et la reine souriante, s'était soumise.
-
-Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'étant voilés un peu, elle
-adressa à la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or,
-comme une prière: «Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...»
-
-Cette toute petite phrase, prononcée sur ce ton par une reine, m'a
-semblé une chose adorable.
-
-Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, répandaient une
-demi-obscurité bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle où nous
-étions. On entendait un bruit d'eau se mêler à la voix de la reine: un
-ruisseau qui passait près de la maison de chasse, descendant des
-sommets.
-
-Cependant j'étais assez près de Sa Majesté pour pouvoir un peu suivre
-sur ses pages qui se retournaient,--et ma surprise fut grande de voir
-que ce qu'elle lisait en français était écrit en allemand. Il eût été
-impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hésitation dans sa
-lecture charmante et même ses phrases improvisées étaient toujours
-harmonieuses.
-
-Une seule fois elle s'arrêta pour un mot qui ne venait pas,--un nom de
-plante dont elle ne se rappelait plus l'équivalent français. «Oh!...»
-dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,--et elle se mit à
-faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche.
-Puis, tout à coup, secouant le bras de la jeune fille assise près
-d'elle: «Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-là,
-vous... petite bûche!»
-
-Il fallait sa voix et son charme pour faire de cette phrase très
-familière, qui eût semblé triviale dans la bouche d'un autre, quelque
-chose de souverainement distingué et de souverainement doux;--quelque
-chose de tellement inattendu et de tellement drôle que nous nous mîmes
-tous à rire... Et pourtant c'était à un moment de cette lecture où des
-larmes nous montaient aux yeux, à nous qui écoutions si
-recueillis.--Carmen Sylva lisant elle-même ses propres oeuvres est la
-seule personne qui, avec une fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire
-pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge que je puisse faire de
-son talent, car même au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent, cela
-ne m'arrive jamais.
-
-Je l'ai entendue une fois accomplir le même tour de force de traduction
-avec la langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade des montagnes
-et, à livre ouvert, la transposait en un français rythmé qui paraissait
-être de la poésie. Il semble, que pour elle, une langue ou une autre
-soit un moyen à peu près indifférent de rendre sa pensée. Elle est en
-cela comme ces musiciens consommés qui jouent un morceau dans un ton ou
-dans un autre avec la même aisance et la même intensité de sentiment...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression de n'avoir rien dit
-de ce que j'aurais désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la reine
-Élisabeth de Roumanie,--et je me suis borné à tourner autour de mon
-sujet trop profond. J'ai décrit le cadre,--plutôt que la figure à
-laquelle j'ai à peine osé toucher d'une main légère, dans mon respect
-extrême et dans ma crainte de ne pas faire assez ressemblant, assez
-beau.
-
-J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait pas, si ceci tombait par hasard
-sous ses yeux d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais pourtant cette
-phrase de ses _Pensées_, dans laquelle on dirait qu'elle s'est peinte
-elle-même, m'épouvante un peu: _Il y a des femmes majestueusement pures,
-comme les cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes se hérisser une
-seconde, puis elles se détourneront silencieusement pour se réfugier au
-sein des flots._
-
-
-
-
-L'EXILÉE
-
- Bucarest, avril 1890.
-
-
-I
-
-... Ce matin-là, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais
-été surpris d'y voir une profusion inaccoutumée de fleurs. Les salons,
-qui se commandaient par de grandes baies aux draperies relevées, étaient
-pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours
-d'adoration. Sur tous les sièges, sur les banquettes dorées, les
-coussins d'Orient, les tables précieuses, des bouquets étaient posés;
-d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinières de roseau que
-nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout
-sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses
-d'un jaune d'or.
-
-Au fond sombre des appartements, dans une partie plus élevée qui formait
-tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait
-l'idole-martyre, qu'on fêtait ce jour-là encore une fois: la reine,
-vêtue de blanc comme à son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi,
-encadrant son visage resté jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté.
-Deux demoiselles d'honneur, assises par terre à ses pieds, décachetaient
-et lui lisaient des télégrammes de félicitation, dont un plateau
-d'argent était rempli...
-
---«... Signé: HUMBERT Ier», finissait de lire l'une d'elles.
-
-Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame, est de la reine de Suède, qui
-souhaite à Votre Majesté...»
-
-La reine leva la tête vers moi qui entrais, et, souriante, avec une
-expression d'une mélancolie sans bornes, me donna l'explication que sans
-doute mes yeux demandaient:
-
---C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais
-défendu à ces petites filles de vous le dire: je reçois déjà bien assez
-de fleurs, mon Dieu...
-
-Et la fin inexprimée de la phrase signifiait que la souveraine ne se
-laissait pas leurrer par cette profusion de roses.
-
-Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-là, entouraient la reine,
-l'une devait bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre était
-mademoiselle Hélène *** qui eut plus tard ce malheur--immense pour une
-jeune fille--de remplir de son nom les journaux d'Europe, à la suite de
-ses fiançailles éphémères avec le prince héritier.
-
-C'était une petite personne dont le premier aspect passait très
-inaperçu, mais qui charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant
-enfantillage de surface, avec une âme compliquée en labyrinthe; un peu
-grisée de ses succès littéraires et de sa rapide fortune; ambitieuse
-peut-être, mais si excusable de l'être devenue; capable, du reste, de
-bons élans de coeur et de charité, surtout pour les petits qui
-n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord à la rare
-intelligence de mademoiselle Hélène ***, s'était peu à peu laissé
-captiver par son grand talent de poète; et puis, mère sans enfant,
-portant au fond du coeur le deuil éternel de sa propre fille, elle avait
-fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si étonnamment
-douée.
-
- * * * * *
-
-En l'honneur de la fête de la reine,--la dernière fête qui lui fut
-souhaitée par son peuple,--il y eut réception intime, au palais,
-l'après-midi, dans les appartements particuliers.
-
-Vers deux heures, elles arrivèrent toutes, celles que la reine appelait
-«ses filles», c'est-à-dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou
-moins élevées par elle, puis mariées par ses soins.
-
-Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond
-sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits
-groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de
-les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté
-avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était,
-elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile
-archaïque.
-
-Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu
-oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa.
-J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir.
-
-Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du
-jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides,
-détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne
-sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans
-leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs
-baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément,
-car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et
-de coeur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles
-me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu...
-
-Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si
-jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque
-inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie,
-vieillie, et le sourire désolé.
-
- * * * * *
-
-Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula
-dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de
-soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin
-oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens
-embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous
-très atténuée.
-
-Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se
-formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie
-d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée:
-«la hora».
-
-Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire
-plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa
-souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle
-vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement
-blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs
-pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse
-et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la
-première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur
-le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles
-d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le
-bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce
-bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses
-filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui
-semblait une sorte de pas rituel.
-
-Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa
-résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne,
-qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de
-son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement
-chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux
-méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes...
-
- * * * * *
-
-Le soir, il me fut donné de prendre place pour la dernière fois à la
-petite table royale.
-
-C'était, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle
-circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que décoraient
-des tableaux de sombres maîtres anciens. Un couvert tout simple, sur une
-table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient
-autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur,
-et l'hôte que Leurs Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût été la
-splendeur austère du lieu, et le nombre, le silence empressé, la livrée
-de cour des gens de service, on eût dit le plus intime repas de famille.
-
-Pendant la causerie de ces dîners, le roi se montrait de la plus affable
-et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression
-grave qui imposait tant, qu'un pli profond tracé entre ses sourcils
-noirs. «Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un
-jour, avec un accent de tendre vénération, ne soupçonnent pas tout ce
-qu'il a fallu de pensée, de travail, de lutte et de souffrance pour le
-creuser ainsi.»
-
-Mais, ni la bienveillante simplicité des souverains, ni les figures
-jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni même quelquefois
-leurs rires discrets à propos d'enfantillages, ne parvenaient à dissiper
-une tristesse spéciale, qui tombait des hauts plafonds.
-
-La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur
-de grandes salles peu éclairées, dont la magnificence portait
-l'empreinte du goût sévère et affiné du roi,--entre autres la
-bibliothèque, au fond de laquelle était allumé le fanal historique de la
-gondole des anciens doges vénitiens,--et les deux jeunes filles, rendues
-plus nerveuses par la vie un peu séquestrée du palais, plongeaient de
-temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquiétudes
-d'apparitions et de fantômes.
-
-Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'était peut-être cet isolement de
-la vie extérieure. C'était peut-être, autour de nous, cet espace vide,
-magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce
-silence lourd, au milieu d'une des villes du monde où le roulement des
-voitures est le plus fiévreux et le plus continu... Vraiment, on sentait
-dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dîners de cour
-étincelants de lumière ne donnent jamais, et qui était comme le mal des
-palais, l'oppression de la royauté.
-
- * * * * *
-
-A côté du prince héritier, chaque soir, à la petite table familiale,
-s'asseyait mademoiselle Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage,
-commençait déjà sans doute à naître un sentiment qu'il eût été facile de
-prévoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austèrement à
-l'écart des plaisirs de son âge, vivant d'une vie de travail
-intellectuel et de manoeuvres militaires, s'éprenne d'une jeune fille
-gaie, brillante d'esprit et intelligente supérieurement, la seule du
-reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité, c'est la chose la
-plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une
-certaine presse a cherché à défigurer, était donc simple et honnête au
-premier chef. Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle fût aux
-règles établies, devenait la seule qui pût se présenter à un jeune homme
-élevé, comme le prince royal, dans des idées puritaines et entouré
-d'irréprochables exemples; mademoiselle Hélène *** n'étant point
-d'ailleurs pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien
-plutôt pour fixer peu à peu et retenir, par son intelligence toujours en
-éveil.
-
- * * * * *
-
-Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me
-souviens du serrement de coeur que j'éprouvai en prenant congé de la
-reine, en quittant ce palais où je pressentais si bien de ne plus jamais
-revenir.
-
-J'ignorais où était le danger et de quel côté le mauvais vent
-commencerait à souffler; mais, de cette dernière journée, de cette fête,
-m'était resté comme un froid au fond de l'âme. En regardant les petites
-invitées, au départ, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez
-celles qui le plus dévotement s'inclinaient, des duretés et des haines,
-et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une
-indulgente mais infinie méfiance.
-
-
-II
-
-Un an plus tard, la reine, très gravement malade, emmenée d'abord dans
-le sud de l'Italie, venait d'être transportée à Venise. Il lui fallait,
-disait-on, l'air marin atténué et la constante humidité des lagunes.
-
-En réalité, l'exil était commencé.
-
-Et c'est là, à Venise, qu'il me fut permis de venir la voir, mais pour
-la dernière fois...
-
-
-III
-
- Venise, vendredi 14 août 1891.
-
-Venise, un matin d'août au petit jour naissant.
-
-Mandé par Sa Majesté, j'arrive, de Nice où j'étais, pour passer ici deux
-rapides journées, tout ce que me permet de liberté le service d'escadre.
-
-On commence à peine à bien voir clair, quand je descends de l'express de
-Gênes, à cette gare de Venise qui semble une petite île. Les choses sont
-vagues encore, dans cette demi-lueur cendrée d'avant le soleil, sorte de
-brume lumineuse, couleur gris de lin, des extrêmes matins d'été.
-
-Au quai de la gare, je monte dans l'une quelconque de ces gondoles
-noires, fermées en sarcophage flottant, qu'on loue ici comme ailleurs on
-louerait une voiture.
-
-Nous partons, sur l'eau morte des rues, nous engageant tout de suite
-dans de vieux quartiers en dédale où nous reprend un reste de nuit,
-entre de hautes maisons centenaires, lézardées, noirâtres, qui dorment
-encore. Et le silence de ces rues pleines d'eau fait songer à quelque
-lugubre ville d'Ys, très anciennement noyée, mais qu'à présent la mer
-abandonnerait.
-
-Puis, à un tournant, tout à coup de l'espace et de l'air, où les lueurs
-d'aube reviennent, et c'est la magique splendeur du Grand Canal,
-apparaissant avant son réveil, dans une absolue immobilité, dans une
-uniforme teinte gris perle, avec, çà et là, sur le haut de ses palais,
-un peu de rose d'aurore...
-
-Mais toute cette merveilleuse Venise, je la revois ce matin en la
-regardant à peine; elle a tout juste la valeur d'un accessoire charmant,
-d'un cadre un peu idéal, pour la figure doucement triste de la reine,
-pour la figure de la fée que je suis venu retrouver ici.
-
-Un nouveau tournant, un tournant sombre, nous replonge dans la
-demi-nuit. Pour la seconde fois, nous nous enfonçons dans les rues
-étroites, entre les vieilles constructions de marbre qui émergent,
-toutes noirâtres, de l'eau morne. Toujours le silence matinal et le
-sommeil. Quand par hasard, un peu dans le lointain, aux abords de
-quelque carrefour obscur, s'entend un bruit cadencé de rames, mon
-gondolier pousse un long cri avertisseur, qui se répercute entre les
-marbres humides des murs,--ces rues sans passants ont des sonorités de
-caveau;--quelqu'un d'invisible répond, et bientôt apparaît une autre
-gondole, aussi noire et fermée que la mienne; les deux sarcophages se
-croisent d'après des règles fixes, glissent l'un près de l'autre sans
-frôlement...
-
-L'esprit de plus en plus ailleurs, à mesure que j'approche, je ne me
-suis occupé ni de la route ni de la direction suivie; je ne regarde même
-plus... Et voici que nous allons passer sous ce «Pont des Soupirs», dont
-le nom est aussi démodé qu'une vieille romance, mais qui demeure une
-chose très impressionnante, à voir si inopinément reparaître... Et
-l'espace s'ouvre, large, lumineux et rose, devant nous qui sortons de
-l'obscurité; c'est la Grande Lagune, c'est brusquement tout, toute la
-splendeur de Venise: près de nous, le palais des Doges et le lion de
-Saint-Marc; là-bas, sur l'autre rive, assis au milieu des eaux dorées
-comme une île féerique, Saint-Georges-Majeur, avec son campanile et son
-dôme étincelants sous le soleil qui se lève. C'est tout cela, qui est
-une éternelle et classique merveille, et que chacun connaît pour l'avoir
-vu peint mille fois partout; c'est tout cela, mais dans un tel éclat
-d'aurore et d'été, qu'en aucun tableau, je crois, on n'a osé y mettre
-tant de surprenante couleur, tant de rose, de rouge, d'orangé pour les
-lumières, tant de violet d'iris pour les ombres.
-
-Nous sommes arrivés, d'ailleurs; nous abordons à l'hôtel Danieli où la
-reine habite.
-
-Cet hôtel Danieli, où jadis la République de Saint-Marc recevait ses
-ambassadeurs, est un palais gothique, l'un des plus beaux de Venise,
-faisant suite à celui des doges et dans le même alignement que lui.
-Intérieurement il a gardé ses escaliers de marbre, ses parquets de
-mosaïque et deux ou trois salles aux plafonds somptueux. Mais, en ce
-temps de démocratie, il est devenu un vulgaire hôtel où tout le monde
-peut descendre.
-
-Pour la reine et les quelques personnes de sa suite intime qui
-l'accompagnent encore, on a loué tout le premier étage, où se trouvent
-les grands vestibules et les anciens salons d'apparat.
-
- * * * * *
-
-Les visages amis qui m'accueillent à l'arrivée ont pris quelque chose
-d'attristé, d'inquiet, qu'ils n'avaient pas jadis à Bucarest: le
-secrétaire de la reine, son médecin, une demoiselle d'honneur,
-mademoiselle Catherine ***,--oh! une sincère et une fidèle, celle-là!...
-Qu'elle me pardonne de l'avoir à moitié nommée et de saluer ici, en
-passant, sa discrète et inébranlable adoration pour sa souveraine.
-
- * * * * *
-
-Vers dix heures, on vient m'avertir que la reine peut me recevoir. La
-salle où l'on me conduit est gardée par de braves vieux serviteurs que
-je reconnais, pour les avoir vus souvent, à Bucarest, m'ouvrir les
-portes des appartements de Sa Majesté.
-
-Tout au fond du grand salon dont les portes sont surmontées de couronnes
-royales, dont le plafond encore magnifique supporte d'immenses lustres
-en verre de Venise, la reine en robe blanche est étendue dans un
-fauteuil et me sourit pour la bienvenue avec son exquise bonté... Mais
-comme son visage est changé, amaigri... Depuis le printemps dernier, il
-semble qu'il ait vieilli de dix années.
-
---Elle est si malade, m'a dit ce matin mademoiselle Catherine ***, si
-malade... Et puis elle ne marche plus; il faut la porter ou la rouler
-dans son fauteuil, et c'est fini de sa belle taille droite, de sa belle
-allure de reine.
-
-A ses pieds, assise sur un tabouret en petit enfant câlin, est
-mademoiselle Hélène ***, vêtue d'une robe en drap rose très simple, son
-oeil noir toujours vif et inquisiteur. Il y a dans son attitude comme un
-semblant d'affectation à jouer à l'enfant gâtée, à la fille de cette
-adorable mère,--et j'ai remarqué autrefois du reste qu'en l'absence de
-la galerie, son attitude vis-à-vis de la reine était toujours plus
-froide et plus réservée.--Ceci n'est point pour l'accabler: si peu de
-femmes sont capables de se montrer tout à fait elles-mêmes, sans une
-pose un peu affectée, sans un calcul d'effet même inconscient. Je ne
-mets point en doute d'ailleurs qu'il n'y ait eu chez elle un attachement
-sincère pour cette mère adoptive, et qu'elle n'ait versé de vraies
-larmes en la quittant pour jamais.
-
-Autour de la reine, il y a tout le petit groupe, jusqu'à un certain
-point fidèle, qui l'a suivie dans son triste départ et qui constitue ici
-sa cour: en tout huit ou dix personnes. Et on cause presque gaiement,
-mais sans complète confiance... La reine me dit, en riant, ceci, qui
-n'est pas loin de devenir une vérité: «Nous sommes, vous savez, les
-exilés de Venise.» Et elle ajoute, avec une nuance plus triste: «Nous
-sommes même, à ce que d'aucuns prétendent, un petit groupe de
-malfaiteurs vis-à-vis de l'Europe...»
-
- * * * * *
-
-Il me faut ici indiquer en quelques mots quelle était, à cette date
-précise, la situation de mademoiselle Hélène *** à la cour de Roumanie.
-De simple demoiselle d'honneur que je l'avais connue jadis, je la
-retrouvais maintenant fiancée au prince royal. Il est vrai, les Chambres
-n'avaient jamais donné leur consentement à ce mariage et le roi venait
-de retirer le sien. Mais rien n'était rompu cependant, puisque le prince
-royal, rappelé par sa famille en Allemagne pour être soumis à une sévère
-retraite dans son château héréditaire, n'avait rendu à mademoiselle
-Hélène *** ni sa parole, ni ses lettres, ni sa bague de fiançailles. La
-reine, qui avait tant désiré l'union de ses deux enfants adoptifs et
-qui, pour avoir poussé à cette mésalliance, s'était attiré la défaveur
-de tout son peuple, ne désespérait pas encore. Les journaux d'Europe
-commentaient, la plupart avec malveillance, cette situation étrange. Et
-mademoiselle Hélène ***, après avoir entrevu le trône, après avoir vécu
-quatre mois dans ce rêve enchanté, commençait à sentir tout s'effondrer
-à présent, comme au réveil...
-
- * * * * *
-
-C'était la première fois que la reine m'apparaissait ainsi, hors de son
-cadre spécial, sortie de ses appartements de là-bas, de Bucarest ou de
-Sinaïa,--où se justifiait si bien la maxime d'élégance posée, je crois,
-par E. de Goncourt: «La distinction des choses autour d'une personne
-donne la mesure de la distinction de cette personne elle-même.»
-
-Ici, par lassitude de tout sans doute, cet immense salon pompeux, qui
-aurait pu être beau, avait été laissé tel quel, avec ses ornements
-d'hôtel garni, objets modernes d'un goût atroce, bronzes dorés sous des
-globes, et, détail tout à fait inattendu, le fauteuil banalement riche,
-où Sa Majesté se tenait affaissée et languissante, était recouvert d'un
-petit voile blanc, au crochet.
-
-Seule, la table de travail révélait encore la présence de la reine,
-était chargée de ces _blocs_ allemands où courait si vite sa grande
-écriture franche et droite, et de tous les chers bibelots à écrire
-chiffrés de ses initiales, timbrés de sa couronne.
-
-Toujours sa suprême ressource dans les désespérances, ces blocs, dont
-les pages, fébrilement noircies, se déchirent à mesure. La reine, qui a
-écrit plus qu'aucun autre auteur de son temps, en a arraché par
-milliers, de ces feuillets-là, sur lesquels sa plume avait couru,--une
-de ces plumes dites «sans fin», qui vont indéfiniment sans avoir besoin
-d'être retrempées dans l'encrier. Des poésies, des pensées, des romans
-et des drames, toujours conçus dans la fièvre, écrits dans la hâte
-extrême, dans l'effort épuisant pour étreindre et fixer le plus
-rapidement possible tout l'inexprimé qui jaillissait à flots de
-l'imagination. Et de tant d'oeuvres inégales, quelques-unes atteignent
-la sublime grandeur; d'autres restent incomplètes, bousculées qu'elles
-ont été par le germe naissant de l'oeuvre suivante. Aucune n'est assez
-travaillée,--la reine professant en littérature cette erreur que tout
-doit être primesautier, écrit dans l'élan initial et puis laissé tel
-quel, au mépris de ce travail si indispensable qui consiste à serrer de
-plus en plus sa propre pensée et à la clarifier pour le lecteur, autant
-qu'on le peut. L'oeuvre si considérable de Carmen Sylva, dont fort peu
-de fragments ont paru en français et dont la plus grande partie
-demeurera à jamais inédite et perdue, aurait eu besoin de passer par la
-main d'un consciencieux élagueur; ainsi émondée, cette oeuvre géniale
-aurait conquis le rang qu'elle mérite... Oh! je ne veux pas dire que
-telle qu'elle est, elle ne soit pas charmante, cette oeuvre de la reine;
-elle a les hautes envolées qui sont interdites à tant d'habiles faiseurs
-de livres; d'ailleurs, jusque dans ses parties les plus faibles, la
-grande âme noble, vibrante et apitoyée, se devine,--et, pour ceux qui
-sentent et qui pleurent, cela suffit--sinon pour la foule des mandarins
-de lettres. On s'étonne même que cette femme, née princesse et couronnée
-reine depuis vingt ans, ait pu sonder ainsi toutes les douleurs
-humaines, comprendre à fond les humbles détresses des petits et des
-pauvres.
-
-Et comme on la sent partout maternelle et déchirée jusqu'au fond de son
-coeur de mère, ayant la bonté infinie des mères de douleur.
-
-On la sent indulgente aussi pour toutes les fautes, indulgente de
-l'indulgence sereine des âmes sans tache; exempte de la pruderie des
-impures, considérant tout avec une rare largeur de vue et de pardon. Et
-c'est là du reste ce qui, en Allemagne, dans certains milieux étroits et
-pharisaïques, lui a fait d'implacables ennemis, de quelques-uns de ceux
-qui auraient dû la défendre et la chérir.
-
-Je crois que c'est à ce surmenage intellectuel, à cette pensée toujours
-en fièvre de sentir la plume trop lente à l'écrire, qu'est, due, plus
-encore qu'aux chagrins, la maladie qui la tient aujourd'hui affaissée
-sur ce fauteuil. A Bucarest et à Sinaïa, je me rappelle comment était
-organisée sa vie; de l'aile du palais où j'habitais, je pouvais chaque
-nuit voir briller là-bas, à la fenêtre d'une tour éloignée, sa lampe de
-travail, qui s'allumait dès trois ou quatre heures du matin; dans le
-silence et la paix fraîche d'avant-jour, elle travaillait là, jusqu'au
-moment où recommençait la vie des autres et où «ses filles» venaient
-ensemble lui faire le gai salut matinal; ensuite, sans fatigue
-apparente, elle reprenait sa journée de reine, qui, jusqu'à onze heures
-du soir, était faite de représentation obligée, de charité inépuisable,
-de lourds devoirs et de continuels sourires.
-
- * * * * *
-
-Sur cette table du salon d'exil, il y a un manuscrit qu'involontairement
-je regarde, et la reine, qui a suivi mes yeux, me dit de sa voix
-musicale, aux inflexions délicieusement étrangères:
-
---C'est mon nouveau livre, auquel je travaille tant! Savez-vous que j'ai
-peur de ne pas le finir, et que jamais il ne puisse voir le jour. Je
-l'appelle le _Livre de l'Ame_. Je vous en lirai des passages, si vous
-voulez.
-
-C'est un plaisir rare que d'entendre lire la reine. Rien que le son de
-sa voix, d'ailleurs, berce et apaise comme le chant d'une fée.
-
---Oh! mais pas ici, reprit-elle, me voyant empressé d'accepter et
-d'écouter; non, cet après-midi, en gondole. Car vous savez, je passe mes
-journées sur l'eau, cela fait partie de mon traitement de pauvre malade.
-Pour me tenir compagnie, vous allez être obligé de faire comme moi, de
-vivre errant sur les lagunes pendant tout votre séjour à Venise.
-
-Le _Livre de l'Ame_! Sur la table de la souveraine, je regardais le
-manuscrit inachevé, pressentant, rien que d'après le titre, ce qu'il
-devait être: sorte de chant du cygne, chef-d'oeuvre de douleur, qui
-n'aura jamais été entendu que par un tout petit nombre d'intimes et dont
-les feuillets ont peut-être été déjà détruits...
-
-Et la reine ajouta, avec un sourire résigné, la voix adoucie d'un
-immense pardon pour tous ses ennemis:
-
---Maintenant, il faut que je vous prévienne de vous méfier: c'est le
-livre d'une folle! Car vous savez que ma tête, à ce qu'il paraît...
-
-Et, de sa belle main, amaigrie jusqu'à la transparence, elle décrivit
-deux ou trois cercles, dans l'air, devant ses yeux, pour indiquer, en
-riant tout à fait maintenant, que sa tête était accusée de tourner
-beaucoup...
-
-En effet, tout un parti cherchait alors à insinuer que Sa Majesté avait
-perdu la raison. Cela s'était répété, à travers l'Europe, en des
-journaux plus ou moins salariés. C'était même une des moins pitoyables
-choses colportées en ce temps-là par une certaine presse, sur le compte
-de la souveraine qu'il fallait à tout prix accabler.
-
- * * * * *
-
-On vint avertir que le déjeuner était servi, et alors je vis pour la
-première fois cette chose pénible, qui maintenant se passait chaque
-jour: deux domestiques, chargés de ce service spécial, se présentèrent
-pour enlever, dans son fauteuil, la reine qui ne marchait plus.
-
---Oh! merci, mais attendez, je vous prie, leur dit-elle, avec une
-politesse si douce que je songeai à cette phrase écrite dans ses
-pensées: _La vraie grande dame a les mêmes manières avec ses serviteurs
-qu'avec ses hôtes_... Attendez, je suis mieux ce matin et je veux
-essayer de m'en aller seule.
-
-Avec lenteur d'abord, elle se mit debout, droite et grande, ce qu'elle
-n'avait plus fait depuis des mois, et nous regarda tous, en souriant
-d'un clair sourire qui disait:
-
---Vous voyez que c'est vrai, je suis bien mieux.
-
-Et puis, délibérément elle partit, cambrant comme jadis sa belle taille
-noble, et, tout surpris, nous suivîmes le sillage de sa traîne blanche.
-
-A ce moment, dans les yeux de mademoiselle Catherine *** qui marchait à
-côté de moi, je me rappelle l'expression qui passa, toute de bonne joie,
-d'affectueuse espérance:
-
---Oh! disait-elle, mais c'est incroyable, ce matin, notre reine!
-
-Pourtant cette joie ne devait pas durer, hélas! Et c'est d'ailleurs un
-des caractères de cette maladie, d'avoir ainsi des accalmies trompeuses.
-
- * * * * *
-
-Dans la salle à manger, la reine ne se mit point à table, mais resta
-étendue. Sa place était sur un de ces canapés Empire dont les bras dorés
-représentent des cygnes; elle recevait là, des mains de mademoiselle
-Hélène *** qui la servait avec une respectueuse sollicitude, des mets
-spéciaux, en très petite quantité et dans de toutes petites tasses,
-comme pour une poupée.
-
-
-IV
-
-Aussitôt le déjeuner, on partit en gondole, pour la longue promenade
-sans but, tranquille et berçante de chaque jour. Par le vieil escalier
-de marbre, les deux mêmes domestiques qui s'étaient présentés ce matin
-descendirent la reine sur leurs mains réunies en chaise et la portèrent
-dans la gondole, qui attendait au seuil de l'hôtel. Pour regarder ce
-triste cortège, des gens étaient là, comme il s'en attroupe toujours
-pour voir passer les reines, une dizaine de touristes quelconques, et
-ils saluaient en silence.
-
-Une gondole noire, d'un noir de deuil, comme sont restées, depuis les
-lois somptuaires, toutes les gondoles de Venise; sur les bords, les deux
-traditionnels chevaux marins, en cuivre brillant, et, à l'arrière, le
-grand dais noir, à rideaux noirs; les gondoliers, dans cette tenue qui
-sent l'opéra-comique mais qui est d'uniforme ici pour tous les équipages
-de maîtres: chemise et pantalon blanc, avec ceinture de soie bleue, très
-longue et flottante.
-
-Sans leur indiquer de route à suivre, on ne leur commanda que d'aller
-lentement, et nous partîmes au hasard, à leur caprice.
-
-Bientôt nous fûmes perdus dans de vieux quartiers morts, dans le
-silence, dans l'ombre de maisons fermées et mystérieuses qui nous
-surplombaient de très haut; le long de ces rues noyées, nous avancions
-par petites saccades, à peine perceptibles, sans bruit, sur l'eau
-stagnante, lourde et muette. La reine, toute blanche de costume et de
-chevelure, étendue avec sa grâce souveraine, à l'ombre de ce dais noir,
-entre ses deux demoiselles d'honneur, était exquise et un peu
-angoissante à regarder. D'ailleurs, tout ce qui n'était pas elle nous
-semblait secondaire, n'était que cadre et décor; avec ce pressentiment
-que bientôt elle serait perdue pour nous, c'est d'elle seule que nous
-nous occupions, des pensées qu'elle exprimait, ou même des plus simples
-petites choses qu'il lui venait à l'esprit de dire et auxquelles le son
-de sa voix donnait une suavité à part. Et, de temps à autre, passait
-quelque vieux palais vénitien que nous regardions quand même; ou, au
-détour d'une de ces rues inondées et pleines d'ombre, quelque
-merveilleuse échappée lointaine, très vite refermée: des dômes, des
-campaniles, du soleil, de l'or, tout de suite disparus.
-
-La reine vraiment redevenait presque gaie, ayant du reste ce principe
-qu'il faut toujours sourire, comme les dieux. «Une certaine gaieté de
-dehors, me disait-elle un jour, est une chose de convenance comme la
-toilette; on doit cela à son prochain et à soi-même, comme on doit de
-s'arranger pour être le moins possible désagréable à voir.» Entre les
-rideaux noirs du dais, elle regardait aussi et semblait s'intéresser aux
-choses imprévues de la lente promenade.
-
-Maintenant nous traversions un quartier populeux et pauvre, aux rues
-tout étroites, éclairées comme des fonds de puits. Et c'était l'heure de
-la baignade, il paraît, pour les petits enfants. Les parents, aux
-fenêtres, les surveillaient tandis qu'ils se trempaient tous, au seuil
-des portes, dans l'eau immobile de la rue. Et il y en avait de si
-comiques, de ces très petits en maillot de bain, que le franc rire de la
-reine reparut tout à coup, découvrant ses incomparables dents d'un blanc
-de porcelaine...
-
-Et puis des silences revenaient, un peu accablés, sous les
-préoccupations de l'avenir obscur.
-
- * * * * *
-
-Distraitement, et peut-être aussi avec une imperceptible nuance
-d'ironie, la reine demanda à mademoiselle Hélène ***:
-
---Ah! et les journaux? Qui les a vus aujourd'hui; y a-t-il encore
-quelque chose de nouveau nous concernant?
-
---Oui, marraine... Oh! moi qui oubliais d'informer Votre Majesté... Dans
-ceux de France, une si grave nouvelle!...
-
-Et, après une pause qui nous rendit plus attentifs, elle reprit avec
-sérieux: «Il paraît que je me suis suicidée une troisième fois!»
-
-C'était si imprévu et dit d'une si irrésistible manière, que la reine
-éclata de rire, et aussi nous tous.
-
---Oui, continua la jeune fille, du même ton d'imperturbable et un peu
-farouche moquerie, avec du laudanum! J'en ai bu, paraît-il, une quantité
-considérable; mais Votre Majesté, prévenue à temps, a réussi, par ses
-soins, à me rappeler à la vie.
-
-A cette époque, en effet, les journaux annonçaient quotidiennement, avec
-de grands frais de détails, le suicide de mademoiselle Hélène ***; cela
-jetait, pour elle-même qui était moqueusement spirituelle, une pointe de
-comique tout à fait inattendu sur les angoisses de la situation. Et je
-me souviens de ce qu'elle me dit à ce propos, fière et grave cette fois:
-«Jamais!... comme une femme de chambre, n'est-ce pas?... Cela
-arrangerait bien des choses, j'en conviens; mais il est trop vulgaire
-pour moi, ce dénouement-là.» Et elle donnait à entendre que, plus
-dignement, elle saurait rentrer dans l'ombre, ce qui du reste a eu lieu
-depuis.
-
-A Venise, elle se sentait soutenue encore par tout le bruit qui se
-faisait en Europe autour de son nom; elle était trop femme et trop jeune
-pour ne pas subir la griserie de cette romanesque aventure dont elle se
-trouvait être l'héroïne. La presse, il est vrai, avait converti
-l'histoire de cet amour, si honnête, si naturel et presque inévitable,
-en quelque chose de dramatique et d'étrange. Mais c'est égal, passer
-pour une charmeuse, même un peu perverse et fatale, amusait encore, par
-certains côtés, l'imagination de mademoiselle Hélène ***, lui semblait
-dans tous les cas moins froidement lugubre que le silence de tombeau qui
-devait ensuite se faire sur elle, disparue de la cour et en défaveur
-pour jamais...
-
- * * * * *
-
-Vraiment notre promenade n'était plus triste, le beau soir aidant, avec
-la magnificence du soleil d'août et tout l'or du couchant répandu sur
-Venise. Les gens qui, de l'ombre de leur fenêtre, regardaient passer
-cette belle gondole et se penchaient pour entrevoir entre les rideaux du
-dais, la princesse blanche que l'on promenait en cet équipage, pouvaient
-bien entendre, de temps à autre, le bruit d'une causerie gaie.
-
-La reine d'ailleurs me paraissait avoir, depuis un an, parcouru plus de
-chemin encore vers le détachement suprême, qui donne la haute sérénité
-et le sourire des dieux.
-
- * * * * *
-
-Au crépuscule, nous étions très loin, dans un faubourg solitaire, séparé
-de Venise par une large lagune. Le silence, la vieillesse des maisons et
-des quais, les étendues d'eau morte autour de nous, subitement nous
-attristaient avec l'abaissement de la lumière. Une boutique d'antiquités
-étranges, ferrailles et verroteries vénitiennes très poussiéreuses,
-attira notre attention au passage; nous demandâmes à la reine la
-permission d'aborder ce quai désert et d'aller voir là dedans les choses
-bizarres qui se vendaient.
-
-Petites aiguières étonnamment sveltes, petits coffrets ornés de cygnes
-et de dauphins, nous découvrîmes là, en furetant dans cette poussière,
-quantité d'objets singuliers, que nous achetions à mesure--très vite,
-pour ne pas trop faire attendre la souveraine,--nous amusant à les tirer
-au sort, quand, par hasard s'élevait quelque conflit entre nous. Et
-mademoiselle Hélène ***, vraiment enfant alors, sans affectation
-visible, accourait, à chaque acquisition nouvelle, montrer sa trouvaille
-à la reine, et la déposer dans la gondole, dans les plis de la robe
-blanche; tandis que Sa Majesté, que nous avions, contre toute étiquette,
-laissée seule, souriait d'un joli sourire très maternel et très jeune, à
-ce manège de petite fille.
-
-La nuit était presque tombée quand nous revînmes à l'hôtel Danieli. Dans
-la belle pénombre d'été, qui gardait comme un reflet de l'or du soir, la
-lune allumait son feu pâle, les palais et les gondoles, leurs feux
-rouges, et toutes ces lumières commençaient à doucement danser sur l'eau
-calme et lourde, que ridaient seulement les avirons des gondoliers; sur
-l'eau où se réfléchissaient, en découpures nettes, les palais, les
-dômes, les campaniles, donnant partout une autre Venise, fantastique et
-tremblotante, qui apparaissait la tête en bas.
-
-Nous devions repartir, aussitôt après le dîner, pour une de ces
-promenades en musique qu'on appelle à Venise des sérénades.
-
-La reine, qui ne mangeait pas, qu'on soutenait avec je ne sais quelles
-préparations médicales, voulut rester dans sa gondole, étendue; pria
-seulement qu'on fît pousser l'embarcation au large, pour plus de
-tranquillité, et nous assura de son désir d'être seule, afin de nous
-obliger à monter tous dîner dans la salle à manger de l'hôtel.
-
-Nous revînmes en hâte. Notre musique, pendant ce temps-là, était
-arrivée: une large gondole, éclairée d'une profusion de lanternes, et où
-se tenait un double quatuor de cordes, un choeur et deux solistes,
-contralto et ténor.
-
-La gondole illuminée se mit en marche dès que nous fûmes assis dans
-celle de la reine, et nous la suivîmes. Le dais noir avait été enlevé,
-et on pouvait, aux confuses clartés, apercevoir la fée blanche étendue
-sur ses coussins.
-
-Nous recommençâmes, dans le sillage de cette musique, une lente
-promenade errante comme celle du jour, tantôt naviguant par les rues
-larges, au milieu des belles transparences nocturnes et des rayons
-lunaires, tantôt traversant, en pleine et épaisse obscurité, quelque
-vieux quartier lugubre. Et une quantité d'autres gondoles, de
-promeneurs, de touristes, de gens quelconques, suivaient aussi; à chaque
-carrefour, à chaque tournant de lagune, s'augmentait notre cortège
-flottant, et tous ces inconnus silencieux, qui glissaient derrière nous,
-écoutaient la sérénade.
-
-Elle vibrait, facile, langoureuse, la musique d'Italie; par instants
-elle montait, en _crescendo_ prévus, dans les tranquillités sonores de
-la nuit, et se répercutait entre les murs de marbre des palais; ou bien
-diminuait et semblait mourir peu à peu de sa propre langueur. Les voix
-étaient vibrantes et fraîches, conduites avec cette habileté qui est
-innée, dans ce pays, même chez les moindres chanteurs.
-
-La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu
-d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel.
-Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure,
-peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi
-vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole
-qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure
-berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,--au milieu des
-splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été.
-
---«Cela fait partie de mon traitement, disait en souriant la reine toute
-blanche. Je me soigne au grand air et aux chansons. Vous savez
-l'influence bienfaisante de la musique sur... (et elle désigna du doigt
-son front). Dans l'antiquité, rappelez-vous le roi Saül...» Mais son
-ironie, tempérée par le son de sa voix, n'arrivait jamais à être amère.
-
-Nous étions maintenant un long cortège de plus de cent gondoles, une
-foule pressée qui frôlait, en passant dans les rues trop étroites, les
-pierres ou les marbres des murs. Et, près de nous, dans des barques
-obstinément maintenues à côté de la nôtre, je me souviens de quelques
-belles jeunes femmes, très parées, vénitiennes ou étrangères, en
-mantille de dentelle, que la lueur des fanaux permettait de vaguement
-voir à demi couchées sur des coussins. Du reste, on avait reconnu la
-reine; son nom s'était répété de proche en proche, et la foule,
-sympathique à cette malade charmante, gardait une attitude discrète.
-
-Des gens se mettaient aux fenêtres, pour regarder passer au-dessous
-d'eux la sérénade aux lanternes, et ils applaudissaient. Violons et
-violoncelles se mêlaient plus mystérieusement aux voix humaines, pendant
-cette fuite à travers l'obscurité sonore...
-
-Sous le pont du Rialto, il est de tradition que les sérénades
-s'arrêtent. Là, plus étrangement qu'ailleurs entre l'eau stagnante et la
-voûte de pierre, les sons vibrent en s'exagérant. Nous y fîmes une
-station très longue. Il y eut un duo triste, accompagné de choeur, qui
-prit peu à peu une allure d'incantation, dans ce lieu et dans cette
-nuit.
-
- * * * * *
-
-De retour à l'hôtel Danieli, quand nous eûmes pris congé de la reine et
-baisé sa belle main, il était onze heures à peine.
-
-Par les fenêtres découpées du vieux palais, on voyait la lagune
-resplendir sous la lueur lunaire. Pas un souffle, dans cette nuit d'août
-tiède et pleine d'éblouissements. Là-bas, en face, au delà des nappes
-réfléchissantes, il y avait deux Saint-Georges-Majeur, l'un d'un gris
-lumineux qui montait dans l'air, l'autre plus noir, et renversé, qui
-descendait profondément. En haut, à la grande voûte bleuâtre, et en bas,
-dans les abîmes imaginaires, scintillaient des étoiles symétriques et
-pareilles. Et les silencieuses gondoles, dédoublées aussi par leur
-milieu, ayant deux arrières et deux proues, semblables à des découpures
-noires qui viennent d'être dépliées, passaient, avec leurs fanaux
-rouges, entre les deux ciels, ayant l'air de se promener dans le vide,
-en traînant des plis moirés à leur suite, comme de longues queues.
-
-Alors, pour la première fois depuis mon arrivée, je pris conscience
-d'être, non plus en une Venise de rêve, comme celle aperçue entre les
-rideaux du dais où s'abritait la reine, mais dans la Venise réelle, qui
-vaut par elle seule qu'on vienne et qu'on admire. Et, pour ne pas perdre
-une nuit si belle, je redescendis sur le quai, louer la première gondole
-venue, prendre ensuite le large, vers Saint-Georges, vers l'autre rive.
-
- * * * * *
-
-Nous avancions lentement, n'ayant pas de but, éblouis par toute cette
-lueur de lune, que reflétait l'eau miroitante. Et peu à peu, à mesure
-que nous nous éloignions du bord, la ligne des palais se dessinait
-mieux, s'étendait, se déployait, exquise, de contours spéciaux et rares.
-
-Ainsi enveloppée de nuit et de rayons de lune, Venise, la classique
-Venise, restée pareille à elle-même dans ses grands traits, redevenait
-la ville unique et incomparable, apparaissait merveilleuse comme aux
-siècles passés.
-
-
-V
-
- Samedi 15 août 1891.
-
-Splendeur de ciel et de soleil. Les cloches de Venise sonnant à toute
-volée pour l'Assomption de la Vierge.
-
-La reine, ce matin, plus triste, plus abîmée, plus vaincue...
-
-D'abord, c'était fini du mieux trompeur d'hier; elle n'avait plus la
-force de redresser sa belle taille, et, pour passer d'un salon à un
-autre, il lui fallait les deux sinistres porteurs.
-
-Une «exécution», qui venait d'avoir lieu, lui avait fait mal. Une
-inquiétante femme de chambre, au visage traître, que les demoiselles
-d'honneur avaient surnommée depuis longtemps Marino Falieri, venait
-d'être renvoyée en Allemagne, convaincue d'avoir soustrait et recopié,
-au profit d'on ne sait quels mystérieux ennemis, des lettres de la reine
-et des feuillets de son journal intime... Oh! pour qui a connu cette
-reine idéale, il est d'avance certain que ces pages ne pouvaient rien
-contenir qui, lu devant le monde entier, fût capable d'éveiller un doute
-sur sa droiture, ni sur sa haute pureté; mais, çà et là, des choses
-politiques dangereuses, des révélations inutiles et, pour les uns ou les
-autres, des vérités cruelles. Ce qui surtout épouvantait la reine,
-c'était de se sentir plus que jamais entourée d'ennemis anonymes, qui se
-tenaient tout près, dans une zone d'ombre, et pour lesquels tous les
-moyens étaient bons, même d'aussi lâches que celui-là.
-
-Et puis, d'Allemagne, un courrier encore venait de passer, sans apporter
-de lettre du prince royal. Un jour de plus, et sa réponse si attendue
-n'arrivait pas! La reine qui, dans sa loyauté un peu intolérante, se
-révoltait, lui avait écrit depuis bien des jours, l'adjurant de dire si,
-oui ou non, il retirait sa parole de fiancé, et, dans ce premier cas, de
-rendre à mademoiselle Hélène *** ses lettres, et la bague si
-solennellement acceptée. Le mariage, de fait, semblait rompu, mais le
-prince n'avait rien dit; les jours, les semaines passaient, et il ne
-répondait point.
-
-A première vue, on est tenté de le trouver coupable. Et cependant, avant
-de le juger d'après la loi commune, il faut songer à la raison d'État;
-il faut se dire aussi qu'il était très jeune, qu'il souffrait peut-être,
-qu'on ignore absolument les luttes qui pouvaient se livrer en lui et les
-pressions qu'il pouvait subir.
-
-De même qu'il faut, avant de jeter un blâme sur l'ambition de
-mademoiselle Hélène ***, se demander quelle jeune fille au monde, ainsi
-aimée par un prince charmant, héritier d'un trône, ne mettrait pas tout
-en oeuvre pour mener à bonne fin un tel mariage.
-
- * * * * *
-
-A l'ardent soleil de onze heures, la reine ayant demandé d'être reportée
-dans sa chambre et laissée seule un long moment pour essayer du sommeil,
-nous sortîmes à pied dans Venise, prenant par les quais et les arcades
-du palais des Doges, puis par les grandes places pavées, par tous les
-passages où il est possible, ici, de marcher comme en une ville
-ordinaire,--les deux demoiselles d'honneur de la reine, son secrétaire
-et moi,--nous hâtant pour faire des courses, des acquisitions d'objets,
-et revenir avant le réveil de Sa Majesté, sans avoir perdu un moment de
-sa précieuse présence. Pour nous, c'était une de ces heures de détente
-et de réaction gaie, presque d'enfantillage, comme de temps en temps il
-en passe, aux jours les plus inquiets de la vie: sorte d'école
-buissonnière que nous courions là, dans une ville, du reste, où nos
-figures étaient suffisamment inconnues, et notre innocente liberté tout
-à fait complète. Tous les marchands de la place Saint-Marc avaient
-déployé leurs tentes blanches; un soleil d'Afrique éclairait notre
-promenade empressée, dardait sur les innombrables étalages de verreries,
-sur les boutiques des bijoutiers toutes rouges de corail, étincelait
-partout sur la cathédrale et les palais, chauffait, brûlait cet amas de
-mosaïques et de statues qui est Venise.
-
-Quelques passants toutefois se retournaient, ayant à peu près reconnu
-mademoiselle Hélène ***, l'héroïne romanesque du jour. Et elle, l'âme
-endormie, ce matin-là, ou plus soigneusement dissimulée paraissait
-s'amuser de tout en chemin comme une petite fille. Il nous arriva même,
-au souvenir de la nouvelle annoncée par les journaux d'hier, d'imaginer
-un suicide à quatre, avec d'horribles détails, là, au milieu de cette
-place Saint-Marc,--dénouement dont la presse à coup sûr eût été ahurie.
-
- * * * * *
-
-Un peu reposée, la reine, au réveil, reçut une lettre du roi annonçant
-que bientôt allaient finir les travaux politiques qui le retenaient en
-Orient, et qu'il pourrait venir dans peu de jours à Venise. Elle
-semblait réconfortée un peu par cette idée de le revoir.
-
-Au dîner de midi, elle exigea de nous, comme d'enfants qui reviennent de
-la récréation, le détail de nos courses, achats, étouffements de soleil
-et même projets de suicide, écoutant tout avec un sourire indulgent,
-presque amusé. Et dans ses yeux repassaient encore, par instants, des
-expressions rieuses d'autrefois.
-
-Aux temps plus heureux, c'était un des indices et un des charmes de sa
-nature profonde, ces furtifs abandons de gaieté et même de fou rire, à
-propos toujours des plus incohérentes, insaisissables et enfantines
-petites choses. Du reste, les natures impassiblement correctes,
-auxquelles ce genre de rire et d'enfantillage est inconnu, sont presque
-toujours sèches et bornées, ou tout au moins banales et de très
-ordinaire envergure.
-
- * * * * *
-
-Puis, nous repartîmes pour la quotidienne promenade en gondole. La
-reine, sur ma prière, avait bien voulu emporter le manuscrit du _Livre
-de l'âme_ pour nous en lire des passages pendant la route.
-
---«Plus tard, disait-elle; ce soir, quand nous serons dans un endroit
-écarté, un peu loin et au large. Je suis si fatiguée...» Et son sourire,
-maintenant très résigné, très doucement triste, semblait demander grâce,
-pour tout, même pour les choses de l'esprit qui autrefois la charmaient.
-
-D'abord nous ne parlions pas, respectant cet accablement de la reine.
-
-Mais peu à peu, sous l'effort de sa volonté, la vie reparut dans ses
-yeux et dans sa voix,--tandis que nous glissions toujours, de la même
-allure cadencée, dans de vieux quartiers si tristes, aux fenêtres
-bardées de fer. Sa conversation, intermittente au début, faite de
-courtes phrases épuisées, s'anima par degrés, reprit son intensité
-habituelle et nous en vînmes, par je ne sais quel enchaînement léger, à
-causer des religions indoues, du Bouddhisme et de son Nirvanâ.
-
-Alors une discussion s'engagea, entre Sa Majesté et moi, sur des
-questions de survivance d'âme et d'éternel revoir. Oh! la réalité de ces
-choses, hélas, nous ne la discutions pas!... mais seulement les formes
-plus ou moins consolantes sous lesquelles les livres, qui se disent
-révélés, les ont présentées aux hommes. Et je soutenais, par attachement
-de coeur, par douce tradition d'enfance, l'ineffable leurre chrétien,
-convaincu, alors comme maintenant, comme toujours, que jamais plus
-radieux mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort.
-Et je ne sais quel malentendu s'éleva, quand pourtant nous étions au
-fond, du même avis. La petite cour intime, là dans la gondole,
-surenchérissant sur les paroles de la reine, avait l'air d'insinuer que,
-dans ce _Livre de l'âme_ qui me serait lu tout à l'heure, des choses
-étaient contenues qui surpassaient en consolation le christianisme. La
-reine, l'esprit distrait sans doute, les laissait soutenir leur
-proposition audacieuse et parler presque dédaigneusement de cette foi
-qui, pendant des siècles, a donné aux mourants la paix souriante: eux,
-les initiés, les instruits par ce _Livre de l'âme_, avaient autre chose
-de plus apaisant et de supérieur, qui leur faisait prendre en pitié
-l'Évangile. Cela me semblait d'une puérile vanité, comme un blasphème
-d'enfant; la reine, tout à coup, m'apparaissait amoindrie par l'orgueil
-de son livre, et cette déception inattendue sur elle m'était péniblement
-triste... Alors, je me mis à défendre le christianisme avec une violence
-subite, comme si on m'eût outragé moi-même.
-
-Un silence retomba, embarrassé, désenchanté. La gondole glissait
-toujours, à travers les quartiers vieux de Venise, sur une eau stagnante
-entre des ruines. Comme hier, c'était l'heure du bain; des petites
-filles, de temps en temps, sortaient des maisons, s'amusaient à nous
-suivre à la nage, et, tout près de nous, on voyait émerger de l'eau
-leurs têtes rieuses, comme des petites sirènes.
-
-
-VI
-
-Maintenant nous étions loin, sur une vaste lagune, isolés de tout.
-Venise s'était beaucoup abaissée, là-bas, sur son tranquille miroir. Les
-dômes et les campaniles avaient, dans cet éloignement, repris leurs
-proportions vraies; ils surgissaient très grands, au-dessus des maisons
-en groupe confus.
-
-Les demoiselles d'honneur déclarèrent que le lieu était choisi pour
-s'arrêter et pour ouvrir ce _Livre de l'âme_, qu'on avait apporté aussi
-religieusement que les Tables de la Loi, mais dont je redoutais la
-lecture à présent comme d'une chose vaniteuse et folle.
-
-Cependant la reine qui, seule de nous, avait gardé son sourire avec sa
-sérénité de grande dame, répondit que c'était trop tôt et que d'abord il
-fallait faire bourgeoisement notre goûter, comme de braves gens en
-partie de plaisir. Sur un signe de sa main, les deux gondoles qui nous
-suivaient, portant le reste de la petite cour, accostèrent, l'une à
-droite, l'autre à gauche, la gondole royale, et Sa Majesté, ouvrant
-elle-même un panier où ce goûter était contenu, commença à nous
-distribuer nos parts, s'amusant à nous traiter en tout petits. Ensuite
-vint le tour des gondoliers, qu'elle servit elle-même, de ses belles
-mains presque diaphanes. C'étaient des pains, des gâteaux, et de ces
-beaux fruits d'Italie, raisins et pêches, tout dorés de soleil.
-
-Ici je me rappelle un incident, infime, mais qui suffirait à lui seul
-pour donner, sur le caractère de la reine, une indication absolue. Elle
-avait, sur ses genoux, sur sa robe blanche, jeté un petit manteau à
-plusieurs collets superposés, en drap gris presque blanc. Une pêche trop
-mûre tomba dessus, s'écrasant un peu: «Oh! dit-elle, moitié sérieuse,
-voyez quel malheur m'est arrivé! Justement, je l'aimais tant, ce petit
-manteau!» Quand je le lui rendis, après l'avoir secoué au-dessus de la
-mer, je lui fis remarquer que la tache laissée par cette pêche ne serait
-presque rien, et que d'ailleurs on ne la verrait pas du tout,
-puisqu'elle se trouvait précisément à l'envers d'un des collets:
-
---«Oh! qu'on ne la voie pas, cela m'est égal. Mais moi, _je saurai
-qu'elle y est_; alors, c'est fini, vous comprenez bien...»
-
-Toute sa loyauté est dans cette réponse, et aussi toute sa pureté
-d'hermine.
-
- * * * * *
-
-Le soleil d'été flambait rouge et très bas quand la reine commença la
-lecture promise du _livre de l'âme_. Sur Venise éloignée, des teintes de
-cuivre et d'or se répandaient déjà. Nos trois gondoles, au repos, se
-tenaient réunies sur la lagune large où aucune autre barque ne passait.
-
-Avant de commencer, la reine me jeta un regard de reproche, à la fois
-très bon, un peu malicieux, et parfaitement sûr de lui-même.
-
-Puis sa voix, incomparablement charmeuse, se mit à vibrer lentement.
-Elle lisait, comme toujours, d'une façon à part, qui berçait et apaisait
-comme une sereine musique d'église. Volontiers, on se serait laissé
-aller à n'écouter que la voix; on y eût trouvé plaisir, même si le livre
-eût été décevant à comprendre. Mais j'avais l'esprit tendu un peu
-anxieusement au sens des moindres paroles...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Oh! qu'il était beau, ce livre, et différent de ce que j'avais redouté
-qu'il fût. Non, rien de dogmatique, ni de subversif, ni de présomptueux.
-L'âme humaine, pénétrée, fouillée d'une façon nouvelle et inconnue;
-mais, partout, une grande humilité dans la souffrance. De courts
-chapitres, dont chacun développait une pensée rare et profonde, avec une
-poésie grandement simple comme celle de la Bible; de temps à autre, des
-choses d'abîme, chantées en une sorte de langue d'Apocalypse. Toute la
-consolation, qui s'exhalait de cette plainte infinie, était dans la
-résignation douce qu'on y sentait mêlée, et aussi dans la pitié pour les
-plus humbles frères. Il était, ce livre, une forme nouvelle et suprême
-de prière, l'appel angoissé de toute une humanité vers un Dieu; mais il
-n'avait l'orgueil de rien détruire, ni de rien constituer, de rien
-promettre.
-
-Et songer que ce livre, presque constamment génial, où elle avait mis le
-plus vivant de sa grande âme, est sans doute perdu aujourd'hui, déchiré,
-brûlé; que les hommes ne le liront jamais!...
-
-De temps à autre, la reine s'arrêtait. «Oh! je suis si fatiguée,
-disait-elle, si fatiguée...» et sa voix, un moment, semblait mourir.
-Oui, fatiguée, épuisée de souffrir par les autres: cela se voyait plus
-que jamais, à sa figure incolore, blanche comme ses cheveux et comme sa
-robe.
-
-Ensuite, la musique de la voix reprenait encore, dans une envolée
-nouvelle, chantant les choses mystérieuses de l'âme... Et je me souviens
-de ma surprise quand, à un moment, mes yeux tombèrent sur les
-gondoliers: immobiles, penchés du côté de la reine,--ne pouvant saisir
-que le charme du son et du rythme,--ils écoutaient tout de même,
-captivés, ayant l'impression de quelque chose de religieux et de
-supérieur.
-
-La lumière baissait toujours. Le large soleil rouge venait de s'abîmer
-derrière un coin de Venise. C'était le crépuscule.
-
-Dans une mince pirogue, deux bizarres petites femmes s'étaient
-approchées de nous, frêles et laides, de je ne sais quel monde, de je ne
-sais quel âge, maniant la pagaye dans cette pirogue comme des
-sauvagesses et vêtues de costumes de bain anglais. Arrivées tout près,
-elles se jetaient à l'eau, venaient à la nage jusqu'à toucher nos
-gondoles, pour écouter un instant la voix de la reine, d'un air étrange
-et mauvais, puis plongeaient, reparaissaient ailleurs et revenaient
-encore.
-
---«Je n'y vois plus», dit la reine. Alors les gondoliers enlevèrent le
-dais, et la fée blanche apparut mieux, à la lumière finissante. Sa voix
-aussi s'éteignait. Au fond, sur le ciel jaune pâle, Venise se découpait
-maintenant en noir. Dans ce crépuscule, les deux petites créatures, qui
-plongeaient et replongeaient sans bruit, faisaient l'effet de mauvais
-Esprits moqueurs du soir, tenus quand même là, sous le charme de la voix
-délicieuse.
-
-Nous disions: «C'est assez. Votre Majesté est épuisée, nous la supplions
-de ne plus lire...» Enfin le manuscrit tomba des mains de la reine. Il
-faisait nuit.
-
- * * * * *
-
-De retour à l'hôtel, la reine, réellement à bout de forces, se fit
-porter aussitôt sur son lit, et je fus privé de cette dernière soirée
-que j'espérais passer près d'elle. Je quittais Venise le lendemain
-matin, et elle m'avait promis de me recevoir un instant dans sa chambre
-avant le départ. Quand je me penchai pour lui baiser la main, au moment
-où les deux porteurs l'enlevaient dans son fauteuil, je ne me figurais
-pas que je la voyais pour la dernière fois.
-
-Retiré dans ma chambre, je reçus un moment après, d'un domestique fidèle
-à Sa Majesté, une de ces enveloppes grises timbrées de son chiffre et de
-sa couronne. J'en retirai une feuille arrachée à quelqu'un de ces blocs
-dont elle se servait toujours, et sur laquelle était écrit au crayon, de
-sa grande écriture élégante et nette:
-
-_A présent vous ne pensez plus, n'est-ce pas, que mon livre veuille être
-plus consolant que le christianisme. Non, il ne veut être que vrai._
-
-_D'ailleurs, si peu de gens arrivent au christianisme réel! J'ai vu tant
-de mensonges sous cet admirable manteau! Laissez-nous passer par les
-phases de développement intellectuel que nous sommes probablement
-prédestinés à traverser. Ne craignez rien. Nous sommes trop honnêtes
-pour sombrer._
-
- CARMEN SYLVA.
-
-Je restai longtemps à ma fenêtre, accoudé au balcon de marbre gothique,
-regardant la féerie du clair de lune d'été, à mes pieds, sur Venise. Je
-songeais à la destinée sombre de cette femme, admirable et vénérée. Je
-revoyais en souvenir, dans le grand palais de Bucarest, les mauvais yeux
-de toutes ses _filles_, le jour de sa fête, de ses _filles_ qui lui
-doivent tout et qui lui en veulent de ce qu'elle n'ait pas fait plus
-encore.
-
-J'ignore quelles erreurs politiques a pu commettre cette reine, pour
-avoir encouru une telle défaveur, dans ce pays auquel elle avait donné
-sa bonté, son coeur, sa vie. D'ailleurs, il ne m'appartiendrait pas de
-les juger.
-
-Il est une seule faute que je vois bien: avoir voulu ce mariage, avoir
-cru qu'une jeune fille, égale de tant d'autres qui enviaient sa faveur,
-pourrait dans sa propre patrie devenir reine! Et cette faute a
-probablement été la plus dangereuse de toutes; c'est celle que n'ont pas
-pardonnée et ne pardonneront jamais toutes ces petites poupées
-charmantes qui, il y a un an, dansaient la Hora, en longue chaîne
-pailletée et dorée, autour de leur souveraine. C'est là l'origine des
-haines déchaînées, de ces haines féminines qui ne reculent devant rien
-et qui savent peu à peu entraîner toutes les autres.
-
-Et je sentais une immense pitié attendrie pour cette reine, un désespoir
-de mon impuissance à la défendre, à seulement la venger un peu.
-
-
-VII
-
- Dimanche 16 août.
-
-Une demi-heure avant mon départ, je descends, pour ma visite d'adieu
-matinal à la reine.
-
-Mais, en bas, dans le grand salon, je trouve les demoiselles d'honneur
-qui m'attendent. La reine, disent-elles, est plus malade, beaucoup plus
-malade. Toutes deux ont passé la nuit à son chevet. Elle ne peut me
-recevoir.
-
-Alors, je me mets à lui écrire, tout ce que je lui aurais dit dans cette
-causerie de grand adieu. Puis, je confie ma lettre aux deux jeunes
-filles, et une gondole m'emmène à la gare.
-
-Déjà monté dans le wagon qui doit m'emporter à Gênes, je vois venir, le
-front en sueur, un _faquino_ qui avait couru après moi; il me remet une
-enveloppe grise au timbre royal, et j'en retire un feuillet crayonné:
-
-_Je puis à peine écrire, étant plus mal et tout à fait au lit._
-
-_Votre enthousiasme, au contraire, nous a fait tant de bien! Mais
-j'aurais voulu reprendre l'altercation plus calmement. Vous n'auriez pas
-eu d'effroi, et vous auriez vu combien le christianisme est encore chaud
-et fort en nous, et nos espérances vastes et larges. Ne craignez pas de
-petitesses dans votre cercle de fervents!_
-
- CARMEN SYLVA.
-
-
-VIII
-
- Novembre 92.
-
-Et c'est la dernière des dernières fois que j'aie vu l'écriture de la
-reine.
-
-On ne sait quel sombre silence s'est fait autour d'elle, quel rideau de
-plomb a été baissé devant son clair visage. Vaguement j'ai appris
-qu'elle avait été emmenée, pour des mois de repos et de solitude, au
-bord d'un lac italien, loin de tous ses fidèles d'autrefois. Et que
-maintenant elle est dans un triste château des bords du Rhin...
-
-
-
-
-CONSTANTINOPLE EN 1890
-
-
-C'est avec de l'inquiétude et une grande mélancolie que j'entreprends ce
-chapitre du livre. Quand on m'a demandé de le faire, j'ai voulu me
-récuser d'abord; mais cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis de
-la patrie turque--et me voici.
-
-Par exemple, écrire une impersonnelle description, avec un détachement
-d'artiste, j'en serais, dans le cas présent, moins que jamais capable.
-Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se résigner à
-regarder par mes yeux: c'est presque à travers mon âme qu'ils vont
-apercevoir le grand Stamboul...
-
-Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours
-celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une
-vision s'ébauche: très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le
-vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une
-incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que
-sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation
-sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du
-Levant; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur
-l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule
-bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante
-fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces
-buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît
-comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus
-que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds,
-d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres
-comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosquées, que
-les siècles ne changent pas;--plus blanches, peut-être, aux vieux âges,
-ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore
-terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls
-mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles
-couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette
-même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la
-terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans
-leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine
-encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de
-Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors
-des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de
-moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le
-frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la
-pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort...
-
-Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus
-inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes
-courses d'aventure--pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si
-vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes,
-tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher
-l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt
-vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes
-indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul
-endormi; toujours présentes--et presque éternelles--auprès de moi,
-passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune
-d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui
-planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai
-aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque,
-que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme
-transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait
-au mysticisme oriental.
-
-Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans
-bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai
-regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu
-s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands
-dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid
-brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul.
-Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire,
-tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma
-chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en
-dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de
-vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers
-lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et
-des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils,
-m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la
-dessinerais par coeur sans une faute--et, dans la vie réelle, chaque
-fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et
-délicieuse que le temps n'a guère atténuée.
-
-Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels
-m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est
-incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux
-qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression
-d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin.
-Et tant que Stamboul--banalisé, hélas! de jour en jour et profané à
-présent par tout le monde--conservera ce premier abord et ces lignes, il
-restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité
-reine d'Orient.
-
-Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et
-des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme
-Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long
-du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue
-de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de
-caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La
-grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur
-la mer,--et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui
-s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.
-
- * * * * *
-
-Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion,
-de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent.
-
-Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus
-changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et
-les nuages--dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable
-lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des
-manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs.
-
-Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble
-qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces
-désoeuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en
-foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon
-cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux
-Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal
-étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au
-monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la
-nuit--me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie
-des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en
-parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à
-chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les
-jugerais-je? Je les adore!...
-
-Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en
-simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'oeil plus
-détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des
-morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes.
-
-Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au
-beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la
-mer Noire.
-
-A bord du paquebot qui me ramène--le matin du lundi 12 mai 1890, au
-lever du jour,--tous les passagers sont sur le pont, l'oeil au guet,
-pour ne pas manquer l'entrée du Bosphore, qui est un site classique,
-hautement coté dans les «Guides» à l'usage de MM. les voyageurs.
-
-Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une
-végétation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les détails
-intimes, sans doute, réside ce charme unique du Bosphore--qui est très
-réel et indépendant de moi-même, puisque tous ceux qui viennent ici le
-subissent.
-
-Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché, la ligne des palais blancs
-comme neige, posés tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors
-cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les
-trois villes apparaissent à la fois, les trois villes qui se regardent:
-Scutari à gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie; Péra à droite,
-échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et,
-au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux,
-au-dessus d'un fouillis de navires et de fumées, dominant tout,--les
-minarets et les grands dômes de Stamboul!
-
- * * * * *
-
-Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de touristes comme il faut,
-encombré d'Anglais, où je suis très banalement descendu, mon salon de
-louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du
-Vieux-Sérail et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent les îlots
-d'Asie. C'est une des séductions de ce pays, les échappées qu'on a de
-partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois
-villes ainsi assemblées, on domine les deux autres, avec la mer au delà;
-n'importe où l'on habite, on est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus
-les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses
-presque féeriques esquissées en l'air; le champ du regard est ici large
-et profond comme nulle part ailleurs.
-
- * * * * *
-
-Six heures du soir, le même jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai passé ma
-journée en pèlerinages aux cimetières, en visites de souvenir à des
-recoins quelconques n'ayant d'intérêt que pour moi-même.)
-
-L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Hané, assis en plein
-air devant un café,--ce qui est une habitude de la vie d'Orient,--à
-regarder passer le monde et tomber la nuit.
-
-Une sorte de lieu de méli-mélo et de transition, ce quai de Top-Hané,
-une sorte de carrefour très vaste, où viennent aboutir, par de larges
-rues, des quartiers absolument différents.
-
-Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié de la voie y est encombrée par
-des rangées de divans, en velours rouges ou bariolés, sur lesquels sont
-assis des gens qui fument et qui rêvent. On est là, comme au parterre
-d'un immense théâtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la
-vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les
-spectateurs de la mer, sur les fonds bleuâtres de l'eau et des collines
-d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec son dôme compliqué et ses
-minarets à galeries ajourées. Elle est toute réchampie de blanc et de
-jaune très tranchés,--deux nuances absolument turques, dont l'assemblage
-en encadrements et en panneaux décore toutes les bâtisses relativement
-modernes de Constantinople: la plupart des mosquées, des palais ou des
-belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties--et ces
-nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant
-elles-mêmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux
-innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les têtes. A ces deux
-couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes
-plaques, chamarrées d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement
-tous les portiques, toutes les entrées, toutes les fontaines. Du blanc,
-du jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de l'élégante mosquée d'en
-face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de
-constructions aux découpures orientales qui se détachent sur le bleu
-assombri, sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore et de l'Asie.
-
-Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans
-distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes
-du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques
-tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans
-les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient
-commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes
-remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore
-toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires
-bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou
-qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier
-général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de
-nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands
-ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs
-gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits...
-
-A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce
-carrefour, une clameur s'enfle en _crescendo_, et, bien qu'assourdie
-dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les
-divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au
-matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur
-d'enfer...
-
-A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des
-rues en pente raide qui montent à Péra,--à la ville chrétienne, perchée
-là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des
-berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte,
-encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables,
-viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le
-jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des
-voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos
-des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un
-narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges
-épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à
-Constantinople.
-
-Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous,
-pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de
-rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie
-de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la
-montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce
-petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables
-narguilhés,--et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure
-que la nuit tombe...
-
-Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant
-d'années que je le connais--et je me représente si bien ce qui se passe,
-à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!...
-
-Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer,
-on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs
-de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de
-tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches
-de fleurs.
-
-Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra
-cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes
-aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux
-lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche
-du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va
-l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes
-revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit
-tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à
-l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de
-toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui
-auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives.
-Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par
-beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux
-costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues
-plus orientales d'en dessous, ou bien encore--comme on est là très haut
-au-dessus de la mer--par des échappées de lointain apparaissent entre
-les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu
-assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule...
-
-Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous
-surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au
-hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face
-au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils
-communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers,
-toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est
-curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps
-avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze
-ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les
-soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à
-songer--dans une rue différente cependant et très éloignée,--pour me
-rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti
-d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles
-maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux
-petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers
-jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente
-animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de
-guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands
-cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs,
-circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et
-les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge
-au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes
-qui les attendaient (des mères ou des soeurs, s'entend) se mêlent à eux,
-drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi
-s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes
-du peuple.--Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces
-très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de
-pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles--et la
-dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre
-jamais.--D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de
-village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et,
-aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride,
-sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante.
-
-La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du
-grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec
-l'obscurité.
-
-Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les
-vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, coeur de
-l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant
-aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un
-effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque
-psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant
-les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes
-veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on
-les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux
-jaunes dans la nuit.
-
-Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi
-paisible qu'aux siècles passés, tandis que le tapage d'Occident
-commencera dans les quartiers de la rive livrée aux infidèles. A peine,
-dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie, çà et là
-quelques boutiques s'éclaireront; quelques cafés jetteront au dehors des
-lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura
-rien que mystérieuse obscurité et lourd sommeil.--Il semble que cette
-Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer séparant les deux
-parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de
-deux ou trois siècles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui
-s'endort sur l'autre...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Tandis que je suis là, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et
-regardant, à travers des fumées de narguilhés, la foule circuler dans la
-pénombre, voici que tout là-haut en l'air une première couronne de feux
-s'allume comme un signal, autour de la flèche aiguë d'un minaret de
-Top-Hané: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oublié
-que nous étions dans ce mois lunaire où tous les Turcs du peuple font de
-la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout à
-l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Péra
-et Galata réunis--et j'irai me mêler à ses gaietés étranges, à ses
-foules...
-
- * * * * *
-
-Il est temps de rentrer à l'hôtel pour dîner. Au lieu de me rendre à
-Péra par la montée directe de Iéni-Tchirché, je vais appeler d'un signe
-un de ces bonshommes qui promènent devant moi des chevaux tout sellés,
-et je ferai le grand tour, à travers le tumulte de Galata, pour remonter
-ensuite par le Champ-des-Morts.
-
- * * * * *
-
-Galata au dernier crépuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les
-pavés, mon cheval sautille, un peu effaré, au milieu des passants
-innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y
-a d'autres cavaliers qui passent ventre à terre, il y a un va-et-vient
-continuel de voitures et de lourds tramways précédés de coureurs qui
-sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis.
-Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent; les grands
-alcazars invraisemblables illuminent leurs façades pavoisées--ceux où
-l'on joue la pantomime italienne à côté de ceux où des orchestres de
-dames hongroises exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les mauvais
-lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafés encombrent la
-voie étroite et sont bousculés par les chevaux. On est assourdi d'un
-brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de
-cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au
-grand trot dans ce débordement d'hommes, m'amusant à dire, comme
-autrefois, à voix claire: «_Bestour! Bestour!_» (Gare! Gare!), le cri
-des foules turques, qui est comme le «_Balek! Balek!_» des foules
-arabes...
-
-A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table d'hôte. Un monsieur,
-touriste récemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander
-quelques renseignements pratiques:
-
---Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur?
-(C'est le cliché que vous servent tous les guides des hôtels, qu'il n'y
-a rien à voir à Stamboul le soir et que les promenades y sont
-périlleuses.)
-
-Je le dévisage tout d'abord:
-
---Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul, rien du tout. Mais ici, à
-Péra, tenez, tout à côté, faites-vous indiquer...: vous avez deux ou
-trois _beuglants_ délicieux...
-
-Et vite, après ce dîner, un cheval de louage, pour m'enfuir...
-
-Dans la belle nuit d'étoiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts;
-je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fête, et enfin,
-quittant cette rue bruyante, je m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée
-d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin
-dans l'obscurité confuse. Là, tout change brusquement, comme change un
-décor de féerie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de
-lumières, ni de tapage: une profonde trouée de nuit et de silence est
-devant moi; un bras de mer étend son vide tranquille entre ces quartiers
-assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville,
-d'aspect fantastique, qui apparaît au delà sur le fond étoilé de la
-nuit, en silhouette toute noire dentelée de minarets et de dômes. Elle
-se profile si haut que les coupoles de ses mosquées, s'exagérant dans
-les buées enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un
-soir de Ramadan. Alors, à tous les étages de ces minarets, autour de
-leurs galeries festonnées, brillent des rangs de feux en couronnes, et,
-dans le vide, entre ces flèches de pierre qui pointent en plein ciel,
-des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils, effraient
-comme des signes apocalyptiques tracés dans l'air avec du feu.
-
-J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible émotion de souvenir me
-fait presser le pas, dans l'obscurité de l'interminable pont qui mène, à
-travers ce bras de mer, à cette ville si noire. A mesure que j'approche,
-montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs
-couronnes de feux. Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher mouvant
-du pont pour les cailloux et les fondrières d'une première place obscure
-que domine la masse superbe d'une mosquée: je suis à Stamboul!
-
-Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment
-alignés, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte,
-qu'éclairent maintenant, hélas! des becs de gaz, où circulent des
-voitures, des équipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs.
-C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci! que je me
-dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystérieuses
-qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchés en boule par terre,
-qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que
-quelque édile ne me les détruise pas, ces chiens!... J'éprouve une sorte
-de volupté triste, presque une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe,
-où personne ne me connaît plus--mais où je connais tout, comme m'en
-ressouvenant de très loin, d'une vie antérieure...
-
-Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse. L'obscurité garde une
-transparence qui permet de se conduire, et au-dessus de ma promenade
-errante, mais très haut, n'éclairant pas plus que les étoiles, planent
-de tous côtés les cercles de feux accrochés aux minarets des mosquées,
-les inscriptions lumineuses suspendues dans l'air. Les étroites rues
-sombres que j'ai prises débouchent tout à coup sur l'immense place du
-Séraskiérat, pleine de lumières, de monde, de musiques, de costumes.
-Mais je traverse seulement ce lieu pour pénétrer plus avant dans le
-coeur de la vieille ville, dans les quartiers exquis et non profanés
-encore de la Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité des
-petites rues funèbres, tantôt les lumières et les foules. Dans les
-cafés, des musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent des
-mélodies à fendre l'âme; cornemuses qui chantent de vieux airs, à voix
-aigre et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques, dansent entre
-hommes, en longues chaînes se tenant par la main.
-
-De toute cette étonnante chose qui est une nuit de Ramadan à Stamboul,
-voici l'image qui ce soir-là me charme le plus: vers minuit, dans une
-rue solitaire, tout simplement un harem qui passe... Très étroite la
-rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons grillées, sur un coin
-de ciel étoilé, on voit monter les minarets de la Suléimanieh,
-gigantesques pointes noires--diaphanes, dirait-on--qui portent dans leur
-longueur deux ou trois couronnes superposées de feux mourants.--Un grand
-silence, et d'abord personne. Puis un groupe qui arrive, un groupe de
-cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit;
-fantômes bleus, rouges ou roses, enveloppés jusqu'aux yeux dans ces
-pièces de soie lamée d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques les
-précèdent armés de bâtons, les éclairant avec de grandes lanternes
-anciennes... Cela passe, féerique et charmant; cela s'éloigne, cela s'en
-va on ne sait où, s'enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux
-dédale... Et l'obscurité semble plus épaisse après qu'ont disparu les
-feux de leurs lanternes, qui faisaient danser leurs ombres sur les vieux
-pavés et les vieux murs...
-
-_Mardi 13 mai 1890._--Je prends le récit de cette deuxième journée à
-cinq heures seulement--pour l'arrêter avant la nuit.
-
-A cinq heures donc, en caïque, tournant le dos toujours aux quartiers
-neufs, je remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me rendant au faubourg
-d'Eyoub.
-
-(Pour qui ne connaît pas Constantinople, les caïques sont ces espèces de
-périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l'on
-navigue couché--et que l'on trouve sur tous les quais par centaines,
-comme à Venise les gondoles.)
-
-Cette Corne-d'Or devient plus paisible à mesure que l'on s'éloigne de
-l'entrée, encombrée de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe
-à présent est de plus en plus antique, délabrée, morte: ce sont les très
-vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu à peu, pour se porter
-ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant
-trouvé cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirâtres
-disparaissent presque sous la fraîche verdure de mai. Et Eyoub est au
-bout, touchant aux rideaux de cyprès noirs, aux grands bois funéraires.
-
-Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure
-où baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites
-lames se forment.
-
-Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême
-recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui
-longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies
-par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute
-blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de
-ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux;
-elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable mosquée, dont on aperçoit
-confusément le dôme, sous un bouquet de platanes et de cyprès immenses.
-Elle est bordée, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre
-blanc ajouré, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percés
-d'arceaux en ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières:
-étranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de
-dessous bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de
-ronces...
-
-Les passants sont toujours très rares dans cette avenue des morts:
-quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui
-vont s'accroupir là-bas aux portes de la mosquée. Ce soir, ce sont trois
-petites filles turques, de cinq à dix ans, très jolies, qui gambadent,
-vêtues d'éclatantes robes vertes et rouges. Cela déroute, de les voir
-jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funéraire. Du reste,
-jamais je n'étais encore venu ici à la splendeur de mai, et cette
-verdure neuve, ces fleurs partout, détonnent autant que ces trois
-petites filles. Des lieux si infiniment mélancoliques ne s'égayent pas
-au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances très douces, ces
-grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des
-siècles, à la même saison, font leur même sourire si éphémère et si
-trompeur, ajoutent encore à l'impression qu'on éprouve ici d'un
-universel et irrémédiable néant.
-
- * * * * *
-
-_Mercredi 14 mai 1890._--A l'ambassade de France, ce matin-là, autour
-d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente
-convives à déjeuner--tous touristes!
-
-Autrefois la traversée de la mer Noire les arrêtait encore; mais depuis
-deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du
-Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot de désoeuvrés de l'Europe entière
-qui vient ici fureter partout.
-
-Et je ne puis me rappeler sans sourire cette réflexion de la très
-charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa
-longue tablée: «Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons,
-je n'en suis pas à un touriste de plus ou de moins...» Cela dit sans
-l'ombre d'une pensée désobligeante pour ses hôtes, mais prononcé avec je
-ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de
-rien une chose infiniment drôle.--Tous choisis, gens aimables et de
-bonne compagnie, ces voyageurs invités; trop nombreux seulement,
-tournant à l'invasion, et alors pas décoratifs ici pour des yeux de
-peintre: c'est tout ce que je leur reproche--sans y mettre, bien
-entendu, plus de mauvaise pensée que notre ambassadrice.
-
-Le même jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un
-orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe décidément,
-torrentielle.
-
-Sortant de la Sublime-Porte, je me réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la
-fin de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul,
-suivant l'usage d'Orient, a son «bazar», qui est comme une ville dans la
-ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses
-portes).
-
-Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et
-sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant
-des gouttières suinter; à travers une espèce de buée, de brouillard
-crépusculaire, on voit briller les étoffes dorées, les milliers de
-bibelots accrochés aux échoppes--et fourmiller les foules: femmes tout
-de blanc voilées, hommes coiffés de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a
-guère changé encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les
-mêmes obscurs petits cafés, qui sont revêtus de leurs vieux carreaux de
-faïence persane aux étranges fleurs, et où servent depuis des années les
-mêmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mêmes rêves
-qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque
-s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces
-retraites d'ombre, où l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce
-mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense
-brouhaha de fantômes.
-
-Voici cependant, hélas! quelques essais nouveaux de boutiques à
-l'européenne, avec des devantures vitrées. Et voici même quelques bandes
-d'étrangers ahuris--touristes des agences, évidemment--qui passent en se
-serrant les coudes, promenés à toute vapeur par des guides effrontés.
-(Plus convaincus sont les touristes anglais: malgré leurs airs de
-marcher en pays conquis, je crois que décidément je les préfère aux
-Français gouailleurs, qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne
-voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés çà et là, et
-inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban, accroupis dans
-des niches, font venir leurs tapis du _Bon Marché_ ou du _Louvre_.) Et
-ils partiront tous ayant _vu_ Constantinople; et ils crieront même à la
-mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront été volés, pillés (comme
-cela leur revient de droit) par la plèbe des guides et des
-interprètes--qui sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on
-voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou
-manoeuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au métier servile
-d'exploiteurs d'étrangers.
-
-Je m'attarde à marchander de vieux bibelots d'argenterie--tandis que
-dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus
-désolé, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles
-couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les
-marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurité grise descend
-dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un désert noir.
-
-Il faut s'en aller décidément. Je remonte sur un pauvre cheval de
-louage, tout trempé des averses du jour, qui m'attendait à une des
-portes de ce bazar et je m'achemine vers Péra.
-
-La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En
-descendant vers la Corne-d'Or, par les rues étroites, on marche dans les
-flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses
-aspects d'hiver,--aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus
-connue et qui me tiennent au coeur d'une manière plus intime. Voici où
-mes impressions redeviennent tout à fait personnelles: il est laid et
-triste, Stamboul, par un pareil soir,--et cependant c'est ainsi que je
-l'aime le plus. Je reviens à regret, très lentement, malgré l'eau qui
-tombe encore en mille gouttières des toits mouillés. Oh! comme je me
-replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide...
-
-Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte malgré mes vêtements trempés, j'y
-trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa
-Majesté le Sultan veut bien m'inviter à venir ce soir, au palais de
-Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: «Un chaouch, me
-dit-il, et une voiture seront là pour vous prendre...»
-
-Environ trois quarts d'heure après, presque en retard, ayant dîné à la
-diable et fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule à toute vitesse
-vers Yeldiz, dans un landau découvert escorté d'un chaouch au galop,
-fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé, les étoiles brillent.
-Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les
-banales maisons, quand une échappée de lointain apparaît, on dirait
-d'une féerie.
-
-C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du côté
-opposé à Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course
-empressée. Le Bosphore, qu'on aperçoit aussi de temps en temps, et, au
-delà, Scutari, sont illuminés comme la côte d'Europe; la féerie se
-prolonge de tous côtés, jusqu'aux dernières limites du champ de vue.
-
-En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une
-masse humaine qui se précipite comme furieuse, des hommes demi-nus
-galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: _Yangun
-vâr!_
-
-Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel.
-Tout un quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel une grande lueur
-rouge, ajoutant à la fête une illumination imprévue. Ces choses que l'on
-traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, attelées
-d'hommes affolés qui courent à toutes jambes; elles accrochent les roues
-de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnaît le chaouch du
-palais, on s'écarte, et nous passons...
-
-Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides,
-où nous reprenons notre train ventre à terre.
-
-Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus
-d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous
-franchissons des grilles:--alors, subitement, plus de foule ni de bruit;
-nous galopons dans des allées vides, silencieuses, illuminées à
-profusion, bordées de myriades de feux qui forment des guirlandes et des
-girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure;
-aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est
-entièrement étoilé de fusées bleues et rouges, rayé de pluies de feu de
-toutes les couleurs.
-
-Les allées, où il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de
-plus en plus clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté de l'horizon
-reste ensanglanté par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis
-des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage,
-formant la haie serrée; ils portent tous des torches ou des lanternes,
-comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines
-d'officiers sont là aussi, vêtus pour la plupart du dolman oriental aux
-longues manches flottantes.--Oh! la belle et imposante armée!
-
-Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbés dans un
-recueillement religieux, au milieu de cette clarté étrange qui éblouit,
-sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit
-est traversé.
-
-Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent
-devant nous. Il me conduit au premier étage, dans un pavillon du palais:
-salons vides où il fait étonnamment clair--clair des lampes intérieures
-et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les
-fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or;
-tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulière du
-silence, on a le sentiment de cette agglomération d'hommes en armes qui
-sont là, muets, retenant presque leur souffle, oppressés par la présence
-du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un
-choeur de voix d'hommes très fraîches, très limpides, qui psalmodient
-sur des notes singulièrement hautes, avec quelque chose de pas naturel,
-d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi...
-
-Un aide de camp me reçoit dans ces salons. «Le Sultan, me dit-il, est
-encore à la mosquée impériale, d'où partent ces chants suaves.» Mais la
-prière touche à sa fin, et, en m'approchant d'une fenêtre, je verrai
-tout à l'heure Sa Majesté sortir.
-
-A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fenêtre où
-je suis, cette mosquée m'apparaît. Elle est toute fraîche et toute
-blanche, très dentelée d'arabesques, en style d'Alhambra. Illuminée par
-en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine
-découpure d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe lui donne quelque
-chose d'irréel; elle est comme la principale pièce de l'immense feu
-d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour de son dôme étrangement
-lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les
-avenues, les jardins par lesquels je suis arrivé. Des nuages de feu de
-Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes
-les perspectives--déjà compliquées par la hauteur d'où je regarde. Un
-gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte
-une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes
-les fantasmagories éblouissantes qui rendent la vue imprécise, il est
-impossible de deviner à quelle distance cette inscription aérienne est
-placée: elle paraît grande et lointaine comme un signe du ciel; elle
-préside à cette fête de lumières; c'est elle qui lui donne son caractère
-musulman, son caractère sacré.--Et au delà encore, on distingue des
-coins de vrais lointains; sur une vague étendue noire, qui doit être le
-Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spéciale--qui
-sont des navires illuminés jusqu'aux pointes de leurs mâts...
-
-Directement au-dessous de moi, la superbe armée, toujours immobile et
-recueillie, suit en esprit les prières qui se chantent dans la lumineuse
-mosquée d'en face. Il semble qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit
-concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous
-cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une
-sonorité si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait
-trop. C'est aussi quelque chose de très oriental: cela se maintient sans
-fatigue dans des notes surélevées, tout en restant d'une inaltérable
-fraîcheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommencé; c'est
-très doux, très berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie
-tristesse le néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frémissent d'un léger
-mouvement attentif. Un landau attelé de chevaux de parade--qui trottent
-tout cabrés, tout debout--vient se ranger devant les marches de marbre
-de la mosquée, sur lesquelles on a jeté des tapis rouges; en même temps,
-une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces énormes
-lanternes de soie blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette
-depuis un temps immémorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous
-la coupole, le choeur religieux chante plus vite et plus fort, dans
-l'exaltation finale....
-
-Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un
-feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les
-troupes, inclinées jusqu'à terre, crient ensemble, avec leurs milliers
-de voix: «Allah! Allah!» en longue clameur profonde.....
-
-Pour franchir les cent mètres qui séparent la mosquée des portes du
-palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain;
-derrière lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les
-princesses, voilées, qui ont assisté à la prière; les serviteurs,
-affolés, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et
-les troupes se referment sur ce cortège avec un cliquetis d'armes. C'est
-fini...
-
- * * * * *
-
-A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux
-murailles et aux colonnes de nuances claires et légèrement dorées. Il y
-a ici, à Yeldiz, une grande sobriété d'ornementation et comme une trêve
-de luxe: le Souverain, qui possède, le long du Bosphore, des palais de
-fées dans des sites incomparables, préfère, pour son travail et pour son
-repos, la simplicité relative de cette résidence, qu'il a fait
-construire lui-même à côté d'un grand parc d'ombre.
-
-Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, également
-simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques étouffant le
-bruit des pas. Elle est, ce soir, peuplée de généraux, d'aides de camp
-de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique
-droite, les autres le dolman oriental à grandes manches flottantes, les
-uns coiffés du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont
-très grand air guerrier; leur assemblée, à ce seuil des appartements
-impériaux, est plus imposante que toutes les magnificences--et parmi
-eux, voici l'héroïque figure d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de
-Plevna. Tous sont debout, parlant à voix basse--ce qui semble indiquer
-le voisinage très proche du Souverain.
-
-En effet, dans un petit salon latéral où me conduit le grand maître des
-cérémonies, se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur un canapé. Il
-porte un uniforme de général, que recouvre une capote militaire en drap
-brun, et rien d'extérieur ne le distingue des officiers de son armée.
-
-Il y avait très longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa
-Majesté, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe
-tout à coup, avec un peu de mélancolie, à une première entrevue
-irrégulière, dont le Souverain évidemment ne peut avoir gardé aucun
-souvenir...
-
-C'était il y a tantôt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son
-avènement au trône--un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond
-du passé, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands
-caïques impériaux, à éperon d'or, étaient venus le prendre à la pointe
-du Vieux-Sérail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtché; c'était de
-très bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste
-aucune garde autour du cortège, et mon caïque, à moi qui passais là sans
-savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abordé le sien:
-alors le jeune prince, qui allait tout à l'heure devenir le Calife
-suprême, avait machinalement jeté sur moi un de ces regards distraits
-qui ne voient pas, son oeil noir paraissant plonger avec anxiété dans
-les choses de l'avenir...
-
-Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu le passé d'aujourd'hui, et
-cette image, évoquée dans ma mémoire, me fait mesurer soudainement
-l'abîme de temps mort qui déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette
-matinée de soleil et de prime jeunesse...
-
-L'accueil du Sultan pour ses hôtes est toujours d'une bienveillance
-exquise, d'une distinction très simple, d'une bonne grâce toute
-naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce
-soir-là pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le
-Souverain--dans le calme un peu étrange de ce petit salon très sobrement
-meublé, très quelconque en somme, mais dont le seuil était si
-glorieusement gardé par ces chefs militaires parlant à voix basse, et
-dont les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville
-en fête, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs
-d'incendie.
-
-Assuré d'être compris et d'être excusé avec la plus charmante
-indulgence, j'ai osé dire tout mon regret mélancolique de voir s'en
-aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand
-Stamboul.
-
-Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aimé y
-ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une
-causerie avec un souverain, même pendant la plus gracieuse des
-audiences.
-
-Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque où la foi, le rêve sublime et
-la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment
-sera-t-elle bientôt, entraînée fatalement dans l'universelle banalité
-moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques,
-utilitaires, qu'elle pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle,
-surtout quand ses fils ne croiront plus?
-
-En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais
-été tenté pourtant de laisser paraître, un peu de mon inquiétude
-attristée,--d'essayer de savoir si le Calife, au delà des transitions
-effroyables du présent, entrevoit quelque mystérieuse aurore de temps
-nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-_Jeudi 15 mai 1890._--C'est le matin, l'extrême matin frais et pur.
-
-Je m'éveille, non pas dans mon logis avoué de Péra, mais en plein
-Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges où l'on dort par
-terre, tout habillé, sur des matelas blancs.
-
-Parti hier au soir très tard du palais impérial, j'ai jeté à l'hôtel, en
-passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre
-rive de la Corne-d'Or, pour me mêler encore une fois à la fête nocturne
-des rues.--Puis, les derniers feux du Ramadan s'éteignant sur les
-minarets, je suis entré au hasard dans le gîte le plus proche, pour
-dormir.
-
-Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au
-réveil, j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp de Sa Majesté
-devant venir me prendre là-bas dans mon appartement officiel pour me
-faire visiter les trésors des Sultans.
-
-La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre,
-une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, où personne ne
-passe, s'éclairent joyeusement à l'éternel soleil comme pour quelque
-fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la pureté rare de ce matin
-du mois de mai oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante de cet
-air et de cette lumière!...
-
- * * * * *
-
-Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive à cette place aux antiques
-platanes que la mosquée de la Valideh domine d'un côté de sa haute masse
-grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres
-faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafés, de petites
-boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela très vieux
-et très oriental, nullement dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan
-ou à Bagdad.
-
-Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est délicieux, cet
-extrême matin de mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore par
-en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une buée blanche qui
-est comme le voile virginal du jour. Les petits cafés turcs commencent à
-s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font déjà raser par les
-barbiers, en plein air, sous les arbres.
-
-Il doit être de très bonne heure évidemment, et j'ai le temps de
-m'arrêter ici avant de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds,
-demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le
-matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le
-plus raffiné des déjeuners.--Il semble que l'on sente en soi-même monter
-ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les
-choses centenaires d'alentour.
-
-Environ deux heures après, vers huit heures, une voiture me ramène
-encore à Stamboul, dans une tenue très différente, en compagnie d'un
-aide de camp de Sa Majesté; et, dans un quartier solennel, désert, où
-l'herbe pousse entre les pavés, notre cocher nous arrête devant une
-enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge.
-
-Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument
-spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un
-promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant
-des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur.
-Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à
-Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»--un nom qui évoque à lui seul un
-monde de rêves...
-
-On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que
-l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures
-nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de
-son suaire.
-
-D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe
-des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des
-arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois:
-cyprès noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes
-inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de
-monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards.
-
-Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la
-véranda, encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand
-Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et
-ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est
-pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes
-murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de
-la tristesse des splendeurs mortes.
-
-Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite
-d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de
-cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées: résidences de veuves
-impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans
-une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du
-monde.
-
-Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la
-dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus: la pointe finale
-du Vieux-Sérail--et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très
-élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de
-l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là-bas ces profondeurs d'espace,
-où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères
-au-dessus de la nappe immobile de Marmara.
-
-Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui
-contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus
-rare:
-
-D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète
-est conservé dans une housse brodée de pierreries;
-
-Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces
-faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les
-branches de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on
-liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture;
-
-Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses couches de chaux,
-et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes
-de fer.
-
-Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous
-allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux
-salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du
-siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis
-XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme
-à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou
-vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies
-par le temps. De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets,
-mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une
-tranquille symétrie dans l'arrangement des choses--qu'on devine
-habituées à l'immobilité, à l'abandon.
-
-Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils
-d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous
-avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui
-charma les Sultans de jadis. A notre gauche et très bas sous nos pieds,
-le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs
-des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles
-résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en
-longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne
-magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre
-dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses
-minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès sombres.
-A droite, les étendues infinies de Marmara;--de lointains paquebots s'y
-promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes
-grises, traînant des fumées...
-
-Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de
-haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et
-aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet
-isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand
-silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!...
-
-Lorsque le gardien des Trésors--vieillard à barbe blanche--se dispose,
-avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages
-assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de
-chaque côté de cette entrée--ce qui est une obligation d'étiquette.
-
-Nous passons au milieu de leur double file, et nous pénétrons dans des
-salles un peu obscures, où ils nous suivent tous.
-
-Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!--Depuis
-huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus
-étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de
-dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent
-d'étinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion,
-classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques,
-depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d'or
-surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes
-les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les
-autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés
-dans une seule émeraude grosse comme un oeuf d'autruche. Des services à
-café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des
-étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour
-les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs
-en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir
-les jambes croisées: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent
-ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et
-brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine.
-
-Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et
-effroyable compagnie: vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine,
-debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles
-sont coiffées toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage
-s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les
-catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des
-kiosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes--tellement, que ce
-turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort. Jusqu'au
-commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un Sultan, on
-apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du
-souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses,
-on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de
-pierreries,--et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces
-richesses éternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont
-succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du XVIIIe
-siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade;
-lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles
-poupées funèbres venant une à une se ranger dans l'alignement des
-anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de
-les voir venir--et ils se touchent les coudes à présent, tous ces
-fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a
-rapprochés dans le même pitoyable non-être.
-
-Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins
-mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix,
-aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent,
-malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les
-énormes diamants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux,
-brillent d'un éclat jaune et fatigué.
-
-Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder.
-Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objets de tant
-de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de
-fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les
-règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même
-silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des
-vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche...
-Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette
-fanée--des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conquérant,
-Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me
-donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de
-néant...
-
- * * * * *
-
-A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous attend un grand caïque du palais, à
-huit paires de rames, et nous descendons nous y étendre sur des
-coussins: elle est particulière à la Turquie cette façon de naviguer à
-demi couché, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse.
-
-Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie
-blanche, ouverte sur leur poitrine basanée: impassibles, noircis de
-soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec des dents de porcelaine.
-
-Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumière ardente.
-
-Nous passons très au large des paquebots, des fumées, de tout ce qui, en
-face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer.
-
-En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché sur la rive d'Europe, à
-Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons à des quais de marbre d'un
-blanc immaculé, devant des palais déserts aux grilles blanches et
-dorées. C'est le grand charme unique de ces résidences du Sultan, leur
-neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue.
-
- * * * * *
-
-Au dedans de ces palais inhabités, dont les gardiens nous ouvrent les
-portes, beaucoup de magnificence: des forêts de colonnes de toutes
-couleurs, des fouillis de torchères et de girandoles, des plafonds très
-compliqués en style oriental, des brocarts lamés et des soies de
-Brousse.--Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe
-si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y
-viennent même plus.
-
-Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, après cette
-rapide visite aux autres résidences impériales.
-
-A Yeldiz, une impression de calme extrême, de sérénité et de silence.
-Nous sommes encore en Ramadan, époque de retraite, de prière, et, dans
-la maison de Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on
-observe rigoureusement le jeûne, qui, pendant ce mois religieux, ne doit
-être rompu qu'après le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas
-astreint à la loi mahométane, un déjeuner est servi; mais voici que je
-me sens très confus de me mettre à table dans ce palais où l'on ne mange
-pas: pour la première fois de ma vie, déjeuner me paraît presque une
-inconvenance, une grossièreté d'Occident.
-
-J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire. Sur les feuillets dorés d'un
-block-notes qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis encore de
-transmettre un peu de ma pensée écrite au Souverain, aujourd'hui
-invisible, mais dont on devine la présence très proche.--Et j'admire que
-Sa Majesté, entre les mille occupations dévorantes de la vie du trône,
-puisse encore n'être étranger à rien en fait de littérature et d'art.
-
-Les fenêtres ouvertes laissent entrer à flots de la lumière et du
-silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur
-les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des
-jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces échappées
-charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville bâtie
-en terrasse, balcon avancé de l'Europe.
-
-La mosquée impériale est là aussi, tout près, montrant son dôme ajouré.
-Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des
-chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir--qui
-sait être à volonté le plus courtois et le plus raffiné des Français.
-
-«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il, pour écouter la voix
-incomparable qui va dans un instant chanter la prière.»
-
-En effet, au milieu du tranquille silence extérieur, tout à coup la voix
-s'élève, délicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la
-pureté céleste d'un orgue d'église; avec une sorte de détachement
-inexpressif, comme en sommeil et en rêve, elle jette la prière musulmane
-aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam
-revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon
-gai et clair, qui aurait aussi bien pu être ailleurs, en un château
-quelconque de France, je l'avais peu à peu perdue, cette impression-là,
-qui est pour moi infiniment mélancolique, à la fois berceuse et
-angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien définir.
-
-Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune
-et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant
-presque immortel qui, depuis des siècles, cinq fois par jour, plane sur
-les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un
-mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jetés vers
-en-haut, par ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les
-vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne
-pas voir le gouffre de poussière, et s'endorment dans les mirages
-magnifiques... Tant que cette prière continuera de faire courber les
-têtes alentour des mosquées, la Turquie aura toujours ses mêmes soldats
-superbes, aussi insouciants de mourir...
-
-
-
-
-CHARMEURS DE SERPENTS
-
-
-A Tétouan, la ville blanche, c'était le printemps, le crépuscule de mai,
-la paix des immobiles soirs roses. Sur les terrasses, sur les vieux
-petits dômes, sur l'ensemble des vieilles petites maisons centenaires,
-s'étendait la blancheur infinie des chaux; partout s'étendait le mystère
-de ce même linceul blanc. De lents promeneurs, vêtus de nuances
-exquises, passaient en regardant dans leur rêve, et leurs longs yeux
-noirs, magnifiques, ne semblaient pas voir les choses de la terre. Le
-couchant éclairait d'or, éclairait rose, et, dans les replis des
-vieilles maisons presque sans forme et sans âge, les chaux peu à peu
-bleuissaient comme des neiges à l'ombre. Il y avait des passants jaune
-d'or, vert pâle ou couleur de saumon; des passants bleus et des passants
-roses; d'autres, qui avaient choisi de plus rares et d'indicibles
-teintes; tous majestueux et graves, visage de bronze et regard
-intensément noir. Çà et là, des touffes de fraîches plantes de
-printemps, des coquelicots, des résédas, des boutons d'or, éclataient,
-posés et fleuris au hasard, sur les vieux murs, sur la neige bleuâtre
-des vieux murs. Mais le blanc mort des chaux dominait tout; il semblait
-éclairer et renvoyer de la lumière atténuée vers le profond ciel doré
-qui en était déjà rempli. Nul part n'existaient d'ombres dures, ni de
-contours accusés, ni de couleurs sombres; sur cette blancheur de tout,
-les êtres vivants, qui se mouvaient avec lenteur, ne faisaient passer
-que des teintes claires, étrangement claires, fraîches comme dans des
-visions non terrestres; tout était adouci et fondu dans de la tranquille
-lumière; il n'y avait de noir que tous ces grands yeux de rêveurs...
-
-D'un peu loin on entendait préluder la flûte triste, triste, et le
-tambourin sourd des charmeurs de serpents. Alors, les lents promeneurs,
-qui d'abord marchaient sans but dans ce blanc dédale, se dirigeaient peu
-à peu vers le même point, répondant à l'appel de cette musique.
-
-A un grand carrefour, au faîte de la ville, ces charmeurs s'étaient
-placés. On voyait de là, dans des profondeurs qui bleuissaient, des
-successions de lignes blanches presque sans contours, qui étaient des
-terrasses; quelque chose comme un éboulement de blocs de neige, qui
-était Tétouan à demi perdu dans la vapeur du soir de mai.
-
-Les hommes aux longs vêtements faisaient cercle autour des charmeurs. Et
-les charmeurs, nus et fauves, chantaient et dansaient en agitant leur
-chevelure bouclée, dansaient comme leurs serpents, en tordant leur buste
-souple, d'après leur musique de flûtes. Et tout était beau, depuis le
-ciel jusqu'au plus humble chamelier aux bras de bronze, qui regardait en
-rêvant, sans voir.
-
-Et moi, je restais là au milieu d'eux, n'appréciant plus les durées,
-charmé comme eux, et, par hasard, me reposant un peu parmi ces
-immobiles, ignorants des heures qui passent. Et ces tambourins, ces
-flûtes tristes--et toute cette Afrique--exerçaient sur moi leur charme
-berceur, aussi magiquement qu'autrefois, dans mes plus lointaines années
-jeunes...
-
-Vraiment, c'est toujours ce pays qui me chante, sur le rythme le plus
-doux, l'universelle chanson de la mort.
-
-
-
-
-UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME
-
-
- Nagasaki, dimanche 16 septembre 1885.
-
-Depuis la veille, j'avais décidé d'aller avec Yves au temple de
-«Taki-no-Kanon», un lieu de pèlerinage situé à six ou sept lieues d'ici,
-dans les bois.
-
-A dix heures du matin, par un soleil déjà brûlant, nous nous mettons en
-route dans des chars à djins, emmenant une relève de coureurs choisis,
-trois hommes pour chacun de nous, et des éventails.
-
-Nous voilà bientôt hors de Nagasaki, roulant grand train dans la verte
-montagne, montant, montant toujours. D'abord nous suivons un torrent
-large et profond, dans le lit duquel des blocs de granit se dressent
-partout comme des menhirs, les uns naturels, les autres érigés de main
-d'homme et vaguement taillés en forme de dieux; au milieu des verdures
-et de l'eau jaillissante, on les voit surgir, simples rochers
-quelquefois, ou bien fantômes gris, ayant des embryons de bras et des
-ébauches de figures.--Les Japonais ne peuvent laisser la nature
-naturelle; jusque dans ses recoins sauvages, il faut qu'ils lui
-impriment une certaine préciosité mignonne ou bien qu'ils l'arrangent en
-cauchemar, en grimace.--Nous roulons très vite, très vite, secoués,
-balancés; même sur les pentes raides, les jarrets de nos coureurs ne
-faiblissent pas, et nous continuons de nous élever par une route en
-zigzags de serpent.
-
-Une route aussi belle que nos routes de France,--avec des fils
-télégraphiques, dont la présence surprend au milieu de ces arbres
-inconnus.
-
-Vers midi, à la rage ardente du soleil, arrêt dans une
-maison-de-thé,--qui est au bord du chemin, hospitalière, dans un
-renfoncement ombreux et frais de la montagne. Une source bruissante est
-amenée dans la maison même, paraît sortir, comme par miracle, d'un vase
-en bambou, puis tombe dans un bassin où sont tenus, sous l'eau claire,
-des oeufs, des fruits, des fleurs. Nous mangeons des pastèques roses,
-refroidies dans cette fontaine et ayant un goût de sorbet.
-
- * * * * *
-
-Repris notre route.
-
-Nous arrivons maintenant tout en haut de cette chaîne de montagnes qui
-entoure Nagasaki comme une muraille. Bientôt nous allons découvrir le
-pays au delà. Pour le moment nous courons dans des régions élevées, où
-tout est vert, admirablement vert. Les cigales font partout leur grande
-musique et de larges papillons volent au-dessus des herbages.
-
-On sent bien pourtant que ce n'est pas l'éternelle quiétude chaude,
-morne, des pays des tropiques. Non, c'est la splendeur de l'_été_, de
-l'été des régions tempérées; c'est la verdure plus délicate des plantes
-annuelles qui poussent au printemps; ce sont les fouillis d'herbes
-hautes et frêles qui, à l'automne, vont mourir; c'est le charme plus
-éphémère d'une saison comme les nôtres;--l'accablement délicieux de nos
-campagnes à nous, par les brûlantes après-midi de septembre. Ces forêts,
-suspendues aux pentes des collines, jouent, dans les lointains, celles
-d'Europe; on dirait nos chênes, nos châtaigniers, nos hêtres. Et ces
-petits hameaux, aux toits de chaume ou de tuiles grises, qui
-apparaissent çà et là groupés dans les vallées, ne dépaysent pas,
-ressemblent aussi aux nôtres. Le Japon n'est plus indiqué par rien de
-précis,--et maintenant ces lieux me rappellent certains sites
-ensoleillés des Alpes ou de la Savoie.
-
-De très près seulement, les plantes étonnent, presque toutes inconnues;
-les papillons qui passent sont trop grands, trop bizarres; les senteurs
-diffèrent. Et puis, dans ces villages aperçus au loin, on cherche des
-yeux quelque église, quelque vieux clocher comme dans notre Europe, et
-on n'en découvre nulle part. Aux coins des routes, ni croix ni
-calvaires. Non, sur les tranquillités de ces campagnes, sur leur sommeil
-silencieux de midi, veillent des dieux étranges qui n'ont pas de parenté
-avec ceux d'Occident...
-
- * * * * *
-
-Ayant atteint le point supérieur de cette première muraille de
-montagnes, nous voyons, de l'autre côté, s'ouvrir en avant de nous une
-plaine immense, unie comme un steppe vert tout en velours, avec une baie
-lointaine où la mer vient mourir.
-
-Par des chemins en lacets qui fuient devant nous, il va falloir
-descendre dans cette plaine, disent nos djins, la franchir tout
-entière,--et dépasser encore ces collines qui sont au bout, fermant
-notre grand horizon.
-
-Cela nous effraie; jamais nous ne nous serions figuré que c'était si
-loin, ce temple... Comment ferons-nous pour être de retour cette nuit?
-
- * * * * *
-
-Arrivés au bas des lacets rapides, nous faisons halte dans un bois de
-très haute futaie, où se tient à l'ombre un vieux temple en granit,
-d'aspect sournois, consacré au dieu du riz. Sur l'autel, il y a des
-renards blancs, assis dans une pose hiératique et montrant leurs dents
-par un méchant rictus.--Des petits ruisseaux clairs circulent sous les
-arbres de ce bois, dont le feuillage est immobile et noir.
-
-Une bande de porteurs et de porteuses vient faire halte avec nous dans
-ce lieu frais: très bruyante et enfantine compagnie, vêtue de loques
-misérables en coton bleu. Parmi eux, des _mousmés_ bien jolies,
-porteuses aussi par métier, ayant les hanches solides et la figure
-cuivrée. Ils sont une cinquantaine pour le moins, tenant des fardeaux
-dans des paniers au bout de longues hampes: c'est un convoi de
-marchandises, une caravane humaine. On en rencontre ainsi beaucoup sur
-les routes de cette île de Kiu-Siu, où ne circulent ni chevaux ni
-voitures, et pas encore de chemins de fer comme à Niphon, la grande île
-très civilisée.
-
- * * * * *
-
-A travers la plaine, nos djins reposés nous roulent avec une extrême
-vitesse, en courant à toutes jambes. Ils enlèvent un à un leurs
-vêtements qui les gênent, et ils les déposent, trempés de sueur, dans
-nos petits chars, sous nos pieds.
-
-C'est une rizière immense que nous franchissons ainsi, au grand éclat
-blanc du soleil de midi suspendu seul au beau milieu d'un ciel sans
-nuage. Une rizière unie, d'une couleur tendre et printanière, entretenue
-par des milliers d'invisibles petits canaux d'eau courante; autour de
-nous, elle est vide et monotone autant que le ciel tendu sur nos têtes,
-et aussi verte qu'il est bleu.
-
-La route est belle toujours, et ces surprenants fils de télégraphe
-continuent de courir au bord, accrochés à des poteaux comme chez nous.
-Avec cette ceinture de montagnes éloignées qui nous entourent, un peu
-voilées dans un brouillard de soleil, on dirait de plus en plus un site
-d'Europe: les plaines de la Lombardie, par exemple, ses pâturages
-uniformes, avec les Alpes à l'horizon. Seulement, il fait plus chaud.
-
- * * * * *
-
-Notre troisième halte est au bout de ce steppe, au bord d'un torrent, à
-l'entrée d'un grand village, dans une maison-de-thé.
-
-Nos djins, pour se réconforter, se font servir des platées de riz cuit à
-l'eau et les mangent à l'aide de baguettes avec une grâce féminine. Les
-gens s'attroupent autour de nous; des mousmés, en grand nombre, nous
-examinent avec des curiosités polies et souriantes. Bientôt tous les
-bébés du lieu sont assemblés aussi pour nous voir.
-
-Il y en a un, de ces bébés jaunes, qui nous fait une grande pitié; un
-enfant hydropique, ayant une jolie figure douce. Il tient à deux mains
-son petit ventre nu, tout gonflé, qui sûrement le fera bientôt mourir.
-
-Nous lui donnons des sous nippons et alors un sourire de joie, un regard
-de reconnaissance profonde nous sont adressés par ce pauvre petit être
-qui ne nous reverra jamais et qui certainement va rentrer sous peu dans
-la terre japonaise.
-
- * * * * *
-
-Les maisonnettes de ce village sont pareilles à celles de Nagasaki, en
-bois, en papier, avec les mêmes nattes bien propres. Le long de la
-grande rue, il y a des boutiques où l'on vend différentes petites choses
-amusantes, et beaucoup d'assiettes, de tasses et théières; mais, au lieu
-de grosse poterie comme dans nos campagnes, tout cela est en fine
-porcelaine ornée de gentils dessins légers.
-
-Nous traversons une autre chaîne de collines, plus basses, et nous voici
-dans une autre plaine, avec des rizières encore, des fossés remplis de
-roseaux et de lotus. Nos djins, qui ont fini leur déshabillement
-progressif, sont nus à présent. La sueur ruisselle sur leur peau fauve.
-L'un des miens, qui est de la province d'Ouari renommée pour ses
-tatoueurs, a le corps littéralement couvert de dessins d'une étrangeté
-raffinée. Sur ses épaules, d'un bleu uniformément sombre, court une
-guirlande de pivoines d'un rose éclatant et d'un dessin exquis. Une dame
-en costume d'apparat occupe le milieu de son dos, et les vêtements
-brodés de cette singulière personne descendent le long de ses reins
-jusqu'à ses vigoureuses cuisses de coureur.
-
- * * * * *
-
-Au bord d'un autre torrent nos djins s'arrêtent, légèrement essoufflés,
-et nous prient de descendre. Le chemin cesse d'être carrossable; il va
-falloir passer à gué sur des pierres et continuer à pied, par des
-sentiers qui tout à l'heure s'enfonceront dans la montagne et dans les
-bois.
-
-L'un d'eux reste là, préposé à la garde des chars; les autres nous
-suivent pour nous guider.
-
-Bientôt nous voilà grimpant, sous une ombre épaisse, parmi les rochers,
-les racines, les fougères, dans des petits sentiers de forêt. Quelque
-vieille idole de granit se dresse de loin en loin, rongée, moussue,
-informe, nous rappelant que nous sommes sur le chemin d'un sanctuaire...
-
-... Je me sens très incapable d'exprimer l'émotion de souvenir,
-inattendue, poignante, qui me vient tout à coup dans ces sentiers pleins
-d'ombre. Cette nuit verte sous des arbres immenses, ces fougères trop
-grandes, ces senteurs de mousses, et, en avant de moi, ces hommes dont
-la peau est d'une couleur de cuivre, tout cela brusquement me transporte
-à travers les années et les distances, en Océanie, dans les grands bois
-de Fata-hua, jadis familiers... En différents pays du monde, où j'ai
-promené ma vie depuis mon départ de l'_île délicieuse_, j'ai éprouvé
-déjà souvent de ces rappels douloureux, me frappant comme une lueur
-d'éclair et puis s'évanouissant aussitôt pour ne plus me laisser qu'une
-angoisse vague,--fugitive aussi...
-
-Mais le trouble qui se fait en dedans de moi-même, au souvenir de cet
-indicible charme polynésien, est localisé dans des couches profondes,
-antérieures peut-être à mon existence actuelle. Quand j'essaie d'en
-parler, je sens que je touche à un ordre de choses à peine
-compréhensibles, ténébreuses même pour moi...
-
- * * * * *
-
-Plus loin, dans une région plus élevée de la montagne, nous pénétrons
-sous une futaie de cryptomérias (les cèdres japonais). Le feuillage de
-ceux-ci est grêle, rare et d'une nuance sombre; ils sont si pressés, si
-hauts, si minces, si droits, qu'on dirait d'un champ de roseaux
-gigantesques. Un torrent d'eau très froide coule à grand bruit sous son
-ombre, dans un lit de pierres grises.
-
-Enfin des marches apparaissent devant nous; puis un premier portique,
-déformé par les siècles, et nous entrons dans une sorte de cour,
-encaissée entre des rochers et remplie d'herbes folles, où sont des
-dieux monolithes, à haute coiffure, à visage taché de lichen, assis en
-rang comme pour tenir conseil.
-
-Un second portique vient après, en bois de cèdre, d'une forme compliquée
-et très cornue. A droite et à gauche, chacun dans sa cage grillée de
-fer, les deux gardiens inévitables de toutes les entrées de temple: le
-monstre bleu et le monstre rouge, essayant encore de menacer avec leurs
-vieux bras vermoulus, d'effrayer avec leurs vieux gestes de fureur. Ils
-sont criblés de prières sur papier mâché, que des pèlerins, en passant,
-leur ont jetées; ils en ont partout, sur le corps, sur la figure, dans
-les yeux, les rendant plus horribles à voir.
-
-La seconde cour, plus encaissée encore, a, comme la première, un aspect
-d'abandon, de ruine. C'est une sorte de préau solitaire et triste avec
-des dieux de granit, des tombes; on y entend, dès l'arrivée, le fracas
-d'une cascade invisible et comme un bouillonnement d'eau souterraine.
-Les fidèles ne viennent là qu'à certaines époques de l'année, et, entre
-deux pèlerinages, les herbes ont le loisir d'envahir les dalles. Il y
-pousse aussi des cycas longs et frêles, montant le plus haut possible
-leurs touffes de plumes vertes pour chercher le soleil. Et le temple se
-trouve au fond, surplombé par des roches verticales d'où pendent des
-lianes, des racines enchevêtrées comme des chevelures.
-
-En Chine, en Annam, au Japon, c'est l'usage de cacher ainsi des temples
-n'importe où, au milieu des bois, dans le demi-jour des vallées
-profondes comme des puits, même dans l'obscurité verdâtre des cavernes;
-ou bien de les jeter hardiment au-dessus des abîmes, de les percher sur
-les sommets désolés des plus hautes montagnes. Les hommes d'Extrême-Asie
-pensent que les dieux se complaisent en des sites singuliers et rares.
-
- * * * * *
-
-L'entrée du sanctuaire est close, mais, à travers les barreaux à jour de
-la porte, on voit briller à l'intérieur quelques idoles dorées,
-tranquillement assises sur d'antiques sièges en laque rouge.
-
-Par elle-même, elle n'a rien de bien particulier, cette pagode; elle
-ressemble à toutes celles des campagnes japonaises; c'est un peu partout
-la même chose. Son étrangeté lui vient seulement du lieu qu'elle occupe:
-derrière elle, presque à la toucher, la vallée finit brusquement,
-fermée, bouchée par la montagne à pic, et, dans le recoin qui reste
-entre ses murs et les parois abruptes d'alentour, la cascade entendue
-tout à l'heure tombe avec son grand bruit éternel; il y a là une sorte
-de bassin sinistre, de gouffre d'enfer, où la gerbe d'eau lancée d'en
-haut dans le vide bouillonne et se tourmente, toute blanche d'écume
-entre des rochers noirs.
-
- * * * * *
-
-Nos coureurs se jettent avidement dans ce bain glacé, et nagent, et
-plongent, avec des petits cris enfantins, en jouant sous cette douche
-énorme. Alors nous aussi, séduits pour les avoir regardés, nous quittons
-nos vêtements et nous faisons comme eux.
-
- * * * * *
-
-Pendant que nous nous reposons après, sur les pierres du bord, vivifiés
-délicieusement par ce froid, nous recevons une visite inattendue: un
-pauvre vieux singe et sa pauvre vieille guenon (le bonze gardien et sa
-femme) sortent du temple, par une petite porte latérale, et viennent
-nous faire des révérences.
-
-Ils nous préparent, sur notre demande, une dînette à leur manière. Elle
-est composée de riz et de poissons imperceptibles, pêchés au vol dans la
-cascade. Ils nous la servent dans de fines tasses bleues, sur de gentils
-plateaux en laque,--et nous la partageons avec nos djins, assis tous
-ensemble devant le gouffre bruissant, dans la buée fraîche et les
-gouttelettes d'eau.
-
---Comme nous sommes loin de chez nous! dit Yves, devenu rêveur
-subitement.
-
-Oh! oui, en effet; c'est certain; c'est même d'une telle évidence que sa
-réflexion, à première vue, semble avoir la profondeur de celles que M.
-La Palice faisait dans son temps. Mais je comprends qu'il m'ait exprimé
-ce sentiment-là, car, au même moment, je l'éprouvais comme lui. Il est
-incontestable qu'ici nous sommes beaucoup beaucoup plus loin de France
-que ce matin à bord de la _Triomphante_. Tant qu'on reste sur son propre
-navire, sur cette maison voyageuse qu'on a amenée avec soi, on est au
-milieu de figures et d'habitudes du pays, et tout cela fait illusion.
-Dans les grandes villes même,--comme Nagasaki par exemple,--où il y a du
-mouvement, des paquebots, des marins, on n'a pas bien la notion de ces
-distances infinies. Non, mais c'est dans le calme des lieux isolés,
-étranges comme celui-ci, et surtout c'est quand le soleil baisse comme à
-présent, qu'on se sent effroyablement loin du foyer.
-
- * * * * *
-
-A peine une heure de repos et il faut repartir. Les djins ont pris une
-vigueur nouvelle dans cette eau si froide et ils filent encore plus
-vite, avec des bonds de chèvre, qui nous font sauter nous-mêmes dans nos
-chars.
-
- * * * * *
-
-Traversé les mêmes plaines, les mêmes rizières, les mêmes torrents et
-les mêmes villages,--plus tristes, ainsi vus au crépuscule. Des milliers
-de crabes gris, sortis de leurs trous à la fraîcheur du soir, s'enfuient
-devant nous sur le chemin.
-
-Au pied de la dernière chaîne de montagnes, celle qui nous sépare de
-Nagasaki, il est nuit close et nous allumons nos lanternes.
-
-Nos coureurs, toujours nus, vont leur train rapide,--infatigables,
-s'excitant par des cris.
-
-La nuit est douce, tiède,--en haut très étoilée et en bas pleine de
-petits feux imperceptibles: vers luisants enfouis sous les hautes
-herbes, lucioles voltigeant dans les bambous comme des étincelles. Les
-cigales, naturellement, chantent un grand ensemble nocturne et leur
-bruit devient de plus en plus sonore à mesure que nous nous élevons dans
-les régions boisées qui entourent Nagasaki. Tous ces fouillis si verts,
-tous ces bois suspendus qui, dans le jour, étaient d'une si éclatante
-couleur, font à présent des masses d'un noir intense, les unes
-surplombant nos têtes, les autres perdues dans des profondeurs sous nos
-pieds.
-
-Souvent nous rencontrons des groupes de personnes en voyage, piétons
-modestes, ou gens de qualité dans des chars à djins; tous portent au
-bout de bâtonnets des lanternes de route, qui sont de gros ballons
-blancs ou rouges, peinturlurés de fleurs et d'oiseaux. C'est que le
-chemin où nous sommes sert de grande voie de communication avec
-l'intérieur de cette île Kiu-Siu, et, même la nuit, il est très
-fréquenté; au-dessus et au-dessous de nous, dans les lacets obscurs,
-nous voyons beaucoup de ces lumières multicolores trembloter parmi les
-branches d'arbre.
-
- * * * * *
-
-Vers onze heures, halte au hasard, très haut sur la montagne, dans une
-maison de thé;--une auberge vieille et pauvre, à l'usage sans doute des
-hommes de peine, des porteurs. Les gens, à moitié endormis, rallument
-leurs petites lampes et leurs petits fourneaux pour nous faire du thé.
-
-Ils nous le servent sous la véranda, au grand air frais, dans
-l'obscurité bleuâtre, aux étoiles.
-
-Alors Yves est repris par ces impressions enfantines «d'éloignement du
-foyer» qu'il avait déjà eues là-bas, dans le gouffre noir où tombait la
-cascade: «Comme on est perdu ici», dit-il encore.--Et il calcule que le
-soleil, au moment où il nous quittait tout à l'heure, venait de se lever
-sur Trémeulé-en-Toulven,--et que c'est justement aujourd'hui le second
-dimanche de septembre, jour de ce grand pardon auquel nous assistions
-tous deux l'an dernier, dans les bois de chênes, au son des
-cornemuses... Que de choses encore ont changé et passé, depuis ce
-_pardon_ de l'année dernière...
-
- * * * * *
-
-Il est plus de minuit quand nous sommes de retour à Nagasaki; mais comme
-il y avait fête religieuse à la pagode d'Osueva, les maisons-de-thés
-sont encore pleines de monde, et les rues éclairées.
-
-Là-haut, chez nous, Chrysanthème et Oyouki nous attendaient, étendues,
-légèrement endormies.
-
-Dans le bassin bleu, sur le toit de madame Prune, nous mettons à tremper
-une gerbe de fougères rares, cueillies dans la forêt, et puis nous nous
-endormons d'un lourd sommeil sous nos moustiquaires de gaze.
-
-
-
-
-LES FEMMES JAPONAISES
-
-
-Je pensais avoir tiré le trait final sur toute espèce de Japonerie,--et
-voici que je me suis laissé aller à promettre quelques mots sur ce
-mystérieux petit bibelot d'étagère qui est la femme japonaise. De
-nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à l'illusion
-de la présence, mes souvenirs encore frais de là-bas: robes imprégnées
-de parfums nippons, vases, éventails, images et portraits. Portraits
-surtout, innombrables portraits étalés sur ma table de travail, figures
-rieuses de _mousmés_, connues ou non; petits yeux tirés aux tempes,
-petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les
-mièvreries, toutes les grâces cherchées et bizarres, se drapant dans les
-plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des
-ombrelles.--Et l'illusion désirée me vient si bien, qu'un murmure de
-petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi
-j'entends, dans le silence, comme des petits rires...
-
- * * * * *
-
-Je ne crois pas qu'un homme de race européenne puisse écrire sur la
-femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au delà des
-surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,--ou peut-être
-à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités d'âme incontestables
-entre ces deux peuples pourtant si différents;--et encore, si cette
-étude était fouillée un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne
-nous apprendrait rien, parce qu'elle nous échapperait par certain côté,
-qui serait précisément le côté profond et capital. La race jaune et la
-nôtre sont les deux pôles de l'espèce humaine; il y a des divergences
-extrêmes jusque dans nos façons de percevoir les objets extérieurs, et
-nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne
-pouvons jamais pénétrer complètement une intelligence japonaise ou
-chinoise; à un moment donné, avec un mystérieux effroi, nous nous
-sentons arrêtés par des barrières cérébrales infranchissables; ces
-gens-là sentent et pensent au rebours de nous-mêmes.
-
-Je resterai donc très superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime
-mieux avouer franchement, dès le début, que je ne saurais faire plus...
-
-Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je préfère poser cela
-brutalement d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de la gentillesse
-mignarde, de la drôlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis
-de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lèvres, toutes sortes
-d'artifices.
-
-Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques,
-divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles rusées ou
-câlines,--comme entre les paupières à peine ouvertes de ces chattes que
-fatigue le trop grand jour.
-
-Au-dessus de ces petits regards bridés,--mais très loin au-dessus, très
-haut perchés,--se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de
-pinceau et nullement retroussés, nullement parallèles aux yeux qu'ils
-accompagnent si mal; mais droits sur une même ligne, contrairement à ce
-qu'on est convenu de faire dans notre imagerie européenne chaque fois
-qu'il s'agit de représenter une Japonaise.
-
-Je crois que toute l'étrangeté particulière de ces petits visages de
-femmes tient dans cet arrangement de l'oeil, qui est général, et aussi
-dans le développement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu'à la
-rondeur de poupée; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce
-pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagérant même jusqu'à
-l'invraisemblance, ces signes caractéristiques de leur race.
-
-Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes
-d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les
-lèvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la
-bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe même
-quelquefois en fin bec d'aigle.
-
-Il n'est pas de pays où les types féminins soient aussi tranchés entre
-castes différentes. Des paysannes brunes, bronzées comme des Indiennes,
-bien prises dans leurs très petites tailles, potelées et musclées sous
-leurs éternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines étiolées, vrais
-diminutifs de femmes, blanches et pâlottes comme de maladives
-Européennes, avec ce je ne sais quoi de creusé, de miné en-dessous des
-chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes
-des grandes villes ont l'air d'avoir été usées héréditairement, usées
-avant la naissance par une trop longue continuité de travail et de
-tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs
-formes grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis
-des siècles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites oeuvres
-d'épuisante patience dont le Japon déborde. Et chez les princesses
-alors, l'affinement aristocratique, à force de remonter loin, arrive à
-former d'étonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux
-torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un
-bonbon frais, n'indique plus d'âge; leur sourire prend quelque chose de
-lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés ont une
-expression à la fois jeune et morte.
-
- * * * * *
-
-A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible
-Impératrice, récemment encore, planait comme une déesse. Mais elle est
-descendue peu à peu de son empyrée, la souveraine; elle se montre à
-présent, elle reçoit, elle parle et même elle lunche, du bout de ses
-lèvres il est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques semés
-d'étranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses éventails immenses;
-elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes
-et ses chapeaux.
-
-Il y aura cinq années aux chrysanthèmes[1], pendant l'une des rares
-solennités où quelques privilégiés étaient admis en sa compagnie,
-j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle était idéalement
-charmante, passant comme une fée au milieu de ses parterres, fleuris à
-profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son
-dais de crépon violet (la couleur impériale), dans la raideur hiératique
-de ses vêtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil délicieusement
-bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de créature
-irréelle. Sur ses lèvres peintes, un sourire de commande, dédaigneux et
-vague. Son fin visage poudré gardait une expression impénétrable et,
-malgré la grâce de son accueil, on la sentait offensée de notre
-présence, que les usages nouveaux l'obligeaient à tolérer, elle,
-l'Impératrice sacrée, jadis invisible, comme un mythe religieux!
-
- [1] Ceci est écrit en 1890.
-
-Fini tout cela, maintenant; rentrés pour jamais dans les armoires et
-dans les musées, les étonnantes robes aux formes millénaires et les
-larges éventails de rêve. Le nivellement moderne s'est opéré, d'un seul
-coup brusque, à cette cour du Mikado qui était restée jusqu'à nos jours
-plus murée qu'un cloître, et qui avait conservé, depuis les vieux âges,
-des rites, des costumes, des élégances immuables.
-
-Le mot d'ordre est venu d'en haut; un édit de l'Empereur a prescrit aux
-dames du palais de s'habiller comme leurs soeurs d'Europe; on a fait
-venir fiévreusement des étoffes, des modèles, des couturières, des
-chapeaux tout confectionnés. Les premiers essais d'ensemble de ces
-travestissements ont dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des
-regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires.
-Et ensuite on a convié les étrangers à venir voir; on a organisé des
-garden-parties, des soirées dansantes, des concerts. Les dames nippones
-qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont
-donné le ton de cette étonnante comédie si vite apprise. Les premiers
-bals à l'européenne en plein Tokio ont été de vrais tours de force en
-singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche,
-gantées au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout
-des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette, polker
-et valser presque en mesure, malgré les terribles difficultés que
-devaient présenter à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins,
-les chocolats, les glaces ont circulé, et ces choses absolument
-nouvelles ont été prises sur les plateaux avec mille grâces, par des
-mains très fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de
-cotillon et des soupers.
-
-Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers
-qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et
-même un manque absolu de dignité nationale; aucune race européenne ne
-consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses
-traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres
-formels d'un empereur.
-
-Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine est encore localisée dans un
-cercle très restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à la Cour et dans
-le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses
-ou marquises--(car les vieux titres japonais ont été aussi changés
-contre des équivalents d'Europe)--qui arrivaient presque à être
-charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement
-laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous
-l'excessive mièvrerie de leur taille, l'écrasement asiatique de leur
-profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées, elles le sont
-généralement encore; bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra;
-mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manières
-à peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposées par les
-corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste
-toujours;--il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer.
-
- * * * * *
-
-Et c'est dans cette période de transition affolée que la grande dame
-japonaise se présente à nous. Le monde des princesses aux imperceptibles
-petits yeux morts, aux larges coiffures piquées d'extravagantes
-épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières années si
-dédaigneusement impénétrable à nos regards d'Occident, vient tout à coup
-de nous être ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqué, ce monde
-qui semblait s'être momifié dans les vieux rites et les modes
-millénaires a secoué en un jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est
-sous un aspect déconcertant que ces femmes nous apparaissent, habillées
-comme les plus modernes d'entre les nôtres et recevant avec mille grâces
-dans des essais de salons à l'européenne. Et il ne faut pas perdre de
-vue que tout ce qu'on nous montre là est factice, superficiel, arrangé à
-notre intention; derrière les visages de commande, nous ignorons
-absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hâter de
-sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières poupées aux
-profils plats. Après la représentation qui nous mystifie, elles quittent
-certainement leurs affreux fauteuils dorés, leurs appartements nouveaux
-du plus mauvais goût occidental, et--qui sait,--reprenant peut-être les
-somptueuses robes blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir sur
-leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments
-démontables, à châssis de papier qui composent la traditionnelle maison
-japonaise; puis là, regardant de leurs yeux à peine ouverts les
-lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pièces d'eau et
-en rocailles, elles redeviennent elles-mêmes,--et nous n'y voyons plus
-rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et à
-quoi rêvent-elles dans les coulisses encore plus murées de leur esprit?
-C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes pâlottes à
-longs cheveux droits, dans ces têtes d'étiolées étranges, il y a des
-petites cervelles pétries au rebours des nôtres par toute une hérédité
-de culture différente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur
-le mystère du monde, sur la religion et sur la mort.
-
-Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des
-poésies d'une mélancolie exquise sur les fleurs, sur les fraîches
-rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles à leurs grand'mères,
-héroïnes des poèmes et des chevaleresques légendes, qui plaçaient si
-haut le point d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne sais; mais je
-crois qu'il serait étourdi de les juger d'après l'éternelle niaiserie
-souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une
-fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de
-l'Impératrice entre autres, je me rappelle avoir vu, à deux ou trois
-reprises, passer comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes au carmin
-frémissaient, tandis que se pinçait encore davantage son petit nez en
-bec d'aigle.
-
- * * * * *
-
-La femme comme il faut, non encore européanisée, se retrouve encore,
-loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle
-n'a pas quitté ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à
-porteurs ou en petite voiture à bras, toujours très simplement habillée
-pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes
-unies, en soie mate et légère, de couleur sombre ou neutre; au milieu de
-son dos, une petite rosace blanche discrètement brodée représente le
-blason de sa noble famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable
-perfection, sont piqués d'épingles d'écaille sans un brillant, sans une
-dorure; lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux modes du passé,
-ses sourcils sont rasés et ses dents recouvertes d'une couche de laque
-noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à apprivoiser que la
-bourgeoise ordinaire; si cependant on force la représentation, on
-obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque révérence
-accompagnant une banalité polie;--puis c'est tout.
-
-Et en somme, on la connaît presque autant, après cette simple rencontre,
-que les autres, les élégantes des nouvelles couches, avec lesquelles on
-a dansé un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministère. Le
-plus sage donc, s'il s'agit de définir la grande dame japonaise, est
-encore de la déclarer énigmatique.
-
-Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si
-librement, leur intimité est si vite conquise, que, sans les connaître
-au fond de l'âme, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte.
-De ces mille petites personnes, rencontrées n'importe où, dans les
-maisons-de-thé, les théâtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui
-me reste manque absolument de sérieux. Il me vient, dès que j'y repense,
-un involontaire sourire.
-
-Etonnantes figurines, que je revois agitées, empressées, un peu
-simiesques, évoluant avec de continuelles révérences à l'égard de tout
-le monde, au milieu de minuscules bibelots de poupée, dans des
-appartements grands comme la main, dont les parois de papier
-s'enfonceraient au plus léger coup de poing. Femmes en miniature, à la
-fois enfantines et vieillottes, dont l'excessive grâce se manière et
-minaude jusqu'à la grimace; dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté,
-est irrésistible comme un chatouillement, et produit à la longue la même
-agaçante lassitude. Elles rient par excès d'amabilité ou par habitude
-acquise; elles rient au milieu des circonstances les plus graves de la
-vie; elles rient dans les temples et aux funérailles.
-
-Très petites créatures, vivant au milieu de très petits objets aussi
-maniérés et légers qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage, en fine
-porcelaine ou en mince métal, sont comme des jouets d'enfant; leurs
-tasses, leurs théières sont liliputiennes, et leurs éternelles pipes se
-remplissent, jusqu'au bord, d'une seule demi-pincée de tabac fin, très
-fin, prise du bout de leurs élégants petits doigts.
-
-Jamais assises, mais accroupies tout le jour par terre, sur des nattes
-d'une immaculée blancheur, elles accomplissent, dans cette pose
-invariable presque tous les actes de leur vie; par terre se font leurs
-dînettes, servies dans une microscopique vaisselle et mangées
-délicatement à l'aide de bâtonnets; par terre, derrière de frêles écrans
-qui les cachent à peine, et entourées d'un déballage de petits
-instruments drôles, de petites boîtes à poudre, de petits pots, elles
-procèdent à leur toilette, devant des miroirs pour rire; par terre,
-elles travaillent, cousent, brodent, jouent de leur guitare au long
-manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou adressent à leurs
-incompréhensibles dieux les longues prières des matins et des soirs.
-
-Les maisonnettes qu'elles habitent sont, il va sans dire, aussi soignées
-et maniérées qu'elles-mêmes; presque toujours truquées, à cloisons
-démontables, à tiroirs, à glissières, avec des compartiments de toutes
-formes et d'étonnants petits placards. Tout cela d'une propreté
-minutieuse, même chez les plus humbles; et tout cela d'une apparente
-simplicité, surtout chez les plus riches. Seul l'autel des ancêtres, où
-des baguettes d'encens brûlent, est un peu doré, laqué, garni, comme une
-pagode, de potiches et de lanternes; partout ailleurs, une nudité
-voulue, une nudité d'autant plus complète et plus blanche que
-l'habitation est plus élégante. Jamais de tentures brodées nulle part;
-quelquefois seulement des portières transparentes, faites de perles et
-de roseaux enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est par terre ou sur
-des petits socles en laque que se posent les objets usuels ou les vases
-de fleurs. La maîtresse de maison fait consister le luxe de son
-intérieur dans l'excès même de cette propreté dont je parlais plus haut
-et qui est une des qualités incontestables du peuple japonais. Il est
-partout d'usage de se déchausser avant d'entrer dans une maison, et rien
-n'égale la blancheur de ces nattes sur lesquelles on ne se promène
-jamais qu'en fines chaussettes à orteil séparé, la blancheur de ces
-papiers unis qui recouvrent les plafonds et les murs. Les boiseries
-elles-mêmes sont blanches, ni peintes ni vernies, gardant pour tout
-ornement, chez les vraies femmes de goût, leurs imperceptibles veinures
-de sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame surveiller elle-même ses
-comiques petites servantes pendant qu'elles savonnaient à outrance ces
-boiseries-là, pour leur donner un air d'être toutes fraîches, un air
-d'être à peine sorties du rabot des menuisiers.
-
-Dans nos pays, si l'on parle de femmes japonaises, on se représente
-aussitôt des personnes vêtues de ces robes éclatantes comme celles
-qu'elles nous envoient; des robes aux nuances tendres et sans nom,
-brodées de longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques
-oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là sont réservées pour le théâtre, ou
-pour une certaine classe innommable de femmes qui vivent dans un
-quartier spécial et dont il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises
-s'habillent toutes de nuances foncées; elles portent beaucoup d'étoffes
-de coton ou de laine, le plus souvent unies, ou bien semées de frêles
-petits dessins nuageux, dont les teintes également sombres diffèrent à
-peine des fonds. Et le bleu marine est la nuance générale, très
-dominante,--tellement qu'une foule féminine, même en habits de fête,
-forme de loin un amas d'un bleu noir, un grouillement de même couleur,
-où tranchent seulement çà et là quelques rouges éclatants, quelques
-teintes fraîches portées par de toutes petites filles ou par des bébés.
-
-Ces robes, leur forme est connue; dans dans toutes les images dont le
-Japon nous inonde, on les a vues peintes ou dessinées. Leur manches
-larges et flottantes laissent libres les bras, un peu ambrés, qui sont
-généralement bien faits et que terminent des mains toujours jolies. Les
-toilettes se complètent de ces larges ceintures appelées _obi_, qui sont
-d'ordinaire en soie magnifique et dont les coques régulières, formant
-comme un papillon monstre au bas des petits dos frêles, donnent une
-grâce si particulière et si cherchée aux silhouettes des femmes. Nos
-ombrelles, en soie de couleur neutre, commencent à remplacer, pour
-certaines élégantes, les charmants parasols peinturlurés d'autrefois,
-sur lesquels, parmi des fleurs et des oiseaux, étaient souvent écrites
-de suaves pensées, dues à des poètes anciens. Quant à nos chaussures,
-elles ne sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le très grand monde
-officiel; partout ailleurs on porte la sandale antique, qui s'attache
-entre le pouce et les menus doigts, et qui se dépose dans les
-vestibules, comme chez nous les cannes et les chapeaux, qui encombre
-l'entrée des maisons-de-thé à la mode, qui s'entasse en couches pressées
-sur les marches extérieures des pagodes les jours de grandes prières.
-Par les temps de pluie, on ajoute à ses sandales, pour les courses de
-rue, des socques à très hauts patins de bois qui sonnent bruyamment sur
-les pavés, tandis que les robes se troussent, et qui feraient tomber
-n'importe quelle Européenne dès le second pas. Ces dames marchent les
-talons en dehors, ce qui est une chose de mode, et les reins légèrement
-courbés en avant, ce qui leur vient sans doute d'un abus héréditaire de
-révérences.
-
-Leur coiffure est aussi connue du monde entier; en deux ou trois coups
-de pinceau les peintres japonais savent la reproduire sous tous ses
-aspects ou la caricaturer avec un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore
-sans doute, c'est que les femmes, même soignées et coquettes, ne se font
-peigner que deux ou trois fois par semaine; leurs chignons, leurs
-bandeaux sont si solidement établis par les spécialistes du genre,
-qu'ils durent au besoin plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse et
-lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger ces édifices pendant le
-sommeil des nuits, les dames dorment toujours sur le dos, sans oreiller,
-la tête dans le vide, soutenue par une sorte de petit chevalet en laque
-qui emboîte la nuque. C'est par terre qu'elles couchent, j'avais oublié
-de le dire, sur des matelas ouatés si minces, si minces, qu'on les
-prendrait chez nous pour des couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles
-sont toujours très chastement vêtues de longues robes de nuit
-invariablement bleues;--et des petites lampes discrètes, voilées sous
-des châssis de papier, veillent sans cesse sur leurs rêves, afin
-d'éloigner les méchants esprits de ténèbres qui, autour des maisonnettes
-de bois léger, pourraient flotter dans l'air.
-
- * * * * *
-
-Au Japon, les femmes du peuple et de la basse bourgeoisie participent à
-peu près à tous les travaux des hommes. Elles s'entendent aux affaires
-et aux marchandages; elles cultivent la terre, elles vendent; elles sont
-ouvrières dans les fabriques,--ou même portefaix.
-
-Dans leur première jeunesse, si elles sont jolies, elles quittent
-souvent le toit paternel pour entrer, comme petites soubrettes rieuses
-et attirantes, dans les maisons-de-thé et les auberges. Elles vont là
-grossir pour un temps le nombre de ces milliers de _mousmés_ destinées à
-servir et à égayer les premiers venus, dans tous les lieux où l'on se
-repose, où l'on boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment que, sans la
-_mousmé_, le Japon n'aurait plus sa raison d'être. La _mousmé_ est
-innombrable, elle est légion, et, pour un peu, on croirait qu'il n'en
-existe qu'une seule, multipliée à l'infini, avec son invariable robe
-bleue ouverte très bas sur la poitrine, avec son même petit rire, avec
-ses mêmes petites mines et coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi
-disposée à tous les jeux. Non seulement la _mousmé_ abonde dans les
-villes, derrière les minces carreaux de papier des restaurants et des
-hôtelleries; mais même en pleine campagne, chaque fois qu'un site
-particulièrement joli se présente, on est sûr d'y voir surgir une
-maison-de-thé ingénieusement campée sous des arbres et, si l'on entre,
-c'est encore la _mousmé_ qui apparaît, pas plus naïve aux champs que
-dans les grandes rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante,
-toujours pareille. Malgré son manque absolu de beauté, la _mousmé_ est
-souvent très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et très jeune; un
-peu vieillie, elle ne serait plus supportable; sa grâce éphémère
-tournerait tout de suite à la grimace de singe.--Mais elle se retire en
-général avant sa vingtième année, rentre dans sa famille et trouve un
-mari--d'avance résigné à fermer les yeux sur tous les petits romans
-qu'elle a plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon du reste, rien ne
-tire à conséquence; rien n'est bien sérieux, ni dans le passé,--ni, à la
-rigueur, dans le présent... Et il y a une telle drôlerie jetée sur
-toutes choses, une si amusante bonhomie chez tout le monde, qu'on s'y
-sent beaucoup moins choqué qu'ailleurs par les actes les plus
-inadmissibles. A la rouerie savante de ces très petites personnes, se
-mêle je ne sais quelle inconscience enfantine qui les fait excuser avec
-un sourire et qui leur prêterait presque un charme...
-
-Elles n'ont même pas nos idées élémentaires sur l'inconvenance de se
-montrer dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus joli, parce que
-cela drape mieux, et aussi parce que cela tient chaud l'hiver. Mais dans
-les circonstances où il faut quitter sa robe,--au bain par
-exemple,--elles ne s'en trouvent pas outre mesure gênées.
-Irréprochablement propres, elles se baignent beaucoup, mais sans le
-moindre mystère; à Nagasaki,--ville bien moins européanisée que Yokohama
-ou Kobé, les grandes cuves rondes qui leur servent de baignoires sont
-apportées n'importent où, dans les jardinets, à la vue des voisins avec
-lesquels on fait la causette pendant l'opération; ou bien, pour les
-marchandes, dans leurs boutiques même, sans que la porte en soit pour
-cela fermée aux acheteurs.
-
-Et cependant il serait inexact de les croire dénuées de tout sens moral,
-même de toute fidélité à leur époux: il y a là encore un tas de choses
-que nous ne comprenons pas, un tas de nuances très difficiles à saisir,
-surtout très scabreuses à toucher... Voilà! on m'a demandé d'écrire sur
-les Japonaises des choses qui puissent être lues par tout le monde, et
-je suis obligé alors de laisser absolument de côté la question de leurs
-moeurs.
-
-Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment de la famille, l'amour
-attendri de leurs enfants, et le respect excessif de leurs ancêtres
-vivants ou morts. Elles sont des mères, des grand'mères adorables; on
-aime voir les soins touchants et doux qu'elles donnent aux petits, même
-dans le plus bas peuple; l'intelligence pleine d'amour avec laquelle
-elles savent les amuser, leur inventer d'étonnants jouets.
-
-Et avec quel art parfait, avec quelle intuition de la drôlerie
-enfantine, quelle connaissance profonde de ce qui sied aux minois très
-jeunes, elles les habillent de petites robes délicieusement saugrenues,
-les coiffent de chignons impayables, en font des bébés d'un comique
-exquis!
-
-Elles sont même d'adorables _soeurs_ aînées; on les voit presque toutes,
-petites filles de huit ou dix ans, aller très loin, à la promenade, aux
-jeux, portant sur le dos, dans une bande d'étoffe nouée autour des
-reins, un frère à peine sevré, qu'elles amusent avec la plus gentille
-tendresse.
-
-Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu deux soeurs, orphelines
-pauvres, qui pour subvenir en commun à l'éducation très soignée d'un
-jeune frère, gloire de leur famille, avaient épousé morganatiquement le
-même vieux richard et se privaient, en faveur de l'étudiant, de tout
-confort personnel dans la vie.
-
- * * * * *
-
-Je ne sais si elles sont absolument bonnes, mais au moins elles ne sont
-pas méchantes, ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse ne peut
-manquer du reste d'être inaltérable: la langue japonaise ne possède pas
-un seul mot injurieux et, dans le monde des marchandes de poissons ou
-des portefaix, les formules les plus régence sont d'usage.
-
-J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient sur la grève du charbon
-rejeté par les navires, faire entre elles des cérémonies sans fin, à qui
-ne prendrait pas tel ou tel morceau en litige, et puis s'adresser des
-révérences, des compliments inouis, avec des airs de marquises ancien
-régime.
-
-Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie de leur perpétuel
-rire, malgré leur air de poupée à ressort, il serait inexact aussi de
-leur refuser toute élévation d'idées; elles ont le sentiment de la
-poésie des choses, de la grande âme vague de la nature, du charme des
-fleurs, des forêts, des silences, des rayons de lune... Elles disent ces
-choses en vers en peu maniérés, qui ont la grâce de ces feuillages ou de
-ces roseaux, à la fois très naturels et très invraisemblables, peints
-sur les soies et sur les laques. Somme toute, elles sont comme les
-objets d'art de leurs pays, bibelots d'un raffinement extrême, mais
-qu'il est prudent de trier avant de les rapporter en Europe, de peur que
-quelque obscénité ne s'y cache derrière une tige de bambou ou sous une
-cigogne sacrée. On pourrait les comparer aussi à ces éventails japonais
-qui, ouverts de droite à gauche, représentent les plus suaves branches
-de fleurs; puis qui changent et se couvrent des plus révoltantes
-indécences si on les ouvre en sens inverse, de gauche à droite.
-
- * * * * *
-
-Leur musique, qui les passionne, est pour nous étrange et lointaine
-comme leur âme. Quand des jeunes filles se réunissent le soir, pour
-chanter et jouer de leurs longues guitares, nous ressentons, après le
-premier sourire étonné, l'impression de quelque chose de très inconnu et
-de très mystérieux, que les années d'acclimatement intellectuel
-n'arriveraient pas à nous faire complètement saisir.
-
- * * * * *
-
-Leur religion doit sembler bien compliquée et confuse à leurs petites
-cervelles légères, quand déjà les plus savants prêtres de leur pays se
-perdent dans les cosmogonies, les symboles, les métamorphoses de dieux,
-dans le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme indien est venu si
-étrangement se greffer sans rien détruire.
-
-Leur culte le plus sérieux semble être celui des ancêtres défunts; ces
-sortes de Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque famille, un autel
-parfumé, devant lequel on prie longuement matin et soir,--sans cependant
-croire absolument à l'immortalité de l'âme et à la persistance du moi
-humain comme l'entendent nos religions occidentales. Leurs morts,
-presque inconscients eux-mêmes de leur propre survivance d'esprits,
-flottent dans une sorte d'état neutre, entre l'existence aérienne et le
-non-être. Autour de ces très vieilles maisonnettes de bois et de papier,
-qui ont vu se succéder plusieurs générations pieuses et où l'autel des
-aïeux s'est noirci à la fumée de l'encens, il se forme à la longue, dans
-l'air, un ensemble impersonnel d'âmes antérieures; quelque chose comme
-un _fluide ancestral_, qui plane et veille sur les vivants.--Ici encore,
-nous ne comprenons pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter en pleine
-obscurité, devant des barrières intellectuelles que nous ne franchirons
-jamais.
-
-Aux contresens religieux qui nous déroutent, viennent s'ajouter des
-superstitions vieilles comme le monde, les plus étranges et les plus
-sombres, effroyables à entendre conter les soirs. Des êtres, moitié
-dieux moitié fantômes, hantent les ténèbres des nuits; aux carrefours
-des bois, se tiennent d'antiques idoles douées de pouvoirs singuliers;
-il y a des pierres miraculeuses au fond des forêts...
-
-Et, pour avoir une idée approchée des croyances de ces femmes aux petits
-yeux obliques, il faut brouiller en chaos tout ce que je viens de dire;
-puis essayer de le transporter dans des cervelles légères, que le rire
-détourne le plus souvent de penser à la mort, et qui semblent par
-instant avoir l'irréflexion des oiseaux.
-
- * * * * *
-
-Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,--qui sont continuels,--à
-toutes les cérémonies, à toutes les fêtes dans les temples.
-
-Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes délicieusement situées
-en pleine campagne qu'elles se rendent en troupe souriante, deux ou
-trois fois par mois, de tous les coins du pays, couvrant les petites
-routes, les petits ponts, du défilé incessant de leurs robes bleu marine
-et de leurs larges coques de cheveux bien noirs.
-
-Dans les grandes villes, presque tous les soirs d'été, il y a pèlerinage
-à un sanctuaire ou à un autre,--quelquefois en l'honneur d'un dieu si
-antique que personne ne se rappelle exactement son rôle dans le monde.
-
-Après les affaires de toutes sortes, les marchandages, les brocantages,
-quand les innombrables petits métiers cessent leur bruit monotone, quand
-les myriades de maisonnettes et de boutiques commencent à fermer leurs
-panneaux légers, les femmes se parent, ornent leurs cheveux de leurs
-plus extravagantes épingles, et se mettent en route, tenant en main, au
-bout de bâtonnets flexibles, de grosses lanternes peinturlurées. Les
-rues se remplissent du flot de leurs petites personnes, dames ou
-_mousmés_, qui marchent lentement, en sandales, échangeant entre elles
-des révérences charmantes. Avec un murmure immense d'éventails agités,
-de soies frôlées et de babillages rieurs, au crépuscule, au clair de
-lune ou dans la nuit étoilée, elles montent à la pagode,--où les
-attendent des dieux gigantesques aux masques horribles, à demi cachés
-derrière des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence des
-sanctuaires. Elles jettent des pièces de monnaie aux prêtres; elles
-prient prosternées, en battant des mains à petits coups secs--clac,
-clac--comme si leurs doigts étaient de bois. Surtout elles jasent, se
-retournent, pensent à autre chose, essayent de se dérober par le rire à
-l'effroi du surnaturel...
-
- * * * * *
-
-La paysanne, été comme hiver, vêtue de sa même robe de coton bleu, est
-de loin, à peine différente du paysan son époux--qui porte chignon comme
-elle et robe de même couleur; la paysanne que l'on voit journellement
-courbée au travail, dans les champs de thé ou dans la boue liquide des
-rizières, coiffée d'un grossier chapeau les jours où le soleil brûle, et
-la tête complètement enveloppée, dès que souffle la bise, d'un affreux
-cache-nez toujours bleu, qui ne laisse paraître que ses yeux en amande;
-la toute petite et drôlette paysanne japonaise, n'importe où on aille la
-chercher, même dans les recoins les plus perdus des campagnes du centre,
-est incontestablement beaucoup plus affinée que notre paysanne
-d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis pieds délicats; un rien
-suffirait à la transformer, à en faire une dame de potiche ou d'écran
-très présentable, et pour ce qui est des grâces maniérées, des
-minauderies de tout genre, bien peu de chose resterait à lui apprendre.
-
-La paysanne japonaise entretient presque toujours un gentil jardinet
-autour de sa vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur, garni de
-nattes blanches, est de la plus minutieuse propreté. Les ustensiles de
-son ménage, ses petites tasses, ses petits pots, ses petits plats, au
-lieu d'être en grosse faïence à fleurs criardes, comme chez nous, sont
-en transparente porcelaine, ornée de ces peintures fines et légères qui
-témoignent à elles seules d'une longue hérédité d'art. Elle arrange avec
-un goût original l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle sait
-composer, dans des vases, avec les moindres branches de verdure ou les
-moindres brins d'herbe, des sveltes bouquets que les plus artistes
-d'entre nos femmes seraient à peine capables de faire.
-
-Peut-être est-elle plus honnête que sa soeur des villes, et de moeurs
-plus régulières,--à notre point de vue européen s'entend; elle est aussi
-plus réservée vis-à-vis des étrangers, plus craintive, avec un fond de
-méfiance et d'hostilité contre ces hôtes intrus, malgré son aimable
-accueil et ses sourires.
-
-Dans les villages du Japon intérieur, loin des récents chemins de fer et
-de toutes les modernes importations, dans les lieux où l'immobilité
-millénaire de ce pays n'a pas été troublée, la paysanne doit être très
-peu différente de ce qu'était, il y a plusieurs siècles, son aïeule la
-plus lointaine, dont l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé de
-planer au-dessus de l'autel familial. Aux époques dites «barbares» de
-notre histoire occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient encore
-quelque chose de la belle et farouche rudesse primitive,--il y avait
-sans doute déjà là-bas, dans ces îles à l'orient du monde antique, ces
-mêmes petites paysannes jolies et mignardes, et aussi ces mêmes petites
-dames des villes, très civilisées, aux révérences adorables...
-
- * * * * *
-
-En somme, si les Japonaises de toutes les classes sociales sont mièvres
-d'esprit et de corps, artificielles et précieuses avec je ne sais quoi
-de travaillé et de déjà vieillot dans l'âme dès le commencement de la
-vie, c'est peut-être parce que leur race est demeurée pendant trop de
-siècles séparée des autres variétés humaines, vivant de son propre fonds
-et jamais renouvelée. Il serait injuste de leur en vouloir de cela,
-ainsi que de leur laideur sans yeux; et il faut au contraire leur savoir
-gré d'être aimables, gracieuses, gaies; d'avoir fait du Japon le pays
-des ingénieuses et drolatiques petites choses,--le pays des gentillesses
-et du rire...
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- CARMEN SYLVA 1
- L'EXILÉE 33
- CONSTANTINOPLE EN 1890 113
- CHARMEURS DE SERPENTS 193
- UNE PAGE OUBLIÉE DE MADAME CHRYSANTHÈME 199
- FEMMES JAPONAISES 225
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--19585-6-10.
-
-
-
-
-
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-
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-even without complying with the full terms of this agreement. See
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-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
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-
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-Foundation
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